HOUBEN, Steve (né en 1950)

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Steve Houben, avec le Rhoda Scott Quartet (2016) © Jean-Louis Piraux

Steve HOUBEN est né à Liège, le 19 mars 1950 dans une famille de musiciens (une mère pianiste classique, un père jazzman amateur et un cousin qui se trouve être un des géants du jazz belge, Jacques Pelzer). Houben commence par tapoter sur le piano de la maison, puis se met à l’étude de la flûte traversière à l’âge de douze ans. Il chante aussi (son idole est alors Frank Sinatra !) dans un petit orchestre amateur. Bientôt, il découvre le jazz.

A l’âge où les adolescents de cette époque écoutent les groupes pop, Steve Houben se plonge dans l’univers de Chet Baker, Gerry Mulligan, Lee Konitz, Ray Charles. Il décide de faire plus ample connaissance avec son illustre cousin. C’est au Jazz Inn, à Liège, en 1966, qu’il entend pour la première fois le quartette Thomas-Pelzer. C’est le coup de foudre, tant pour la musique elle-même que pour ce milieu jazz qui le fascine d’emblée. Dès ce moment, il commence à fréquenter la maison du Thier-à-Liège où l’attendent les rencontres les plus colorées et les plus passionnantes. Pendant l’hiver 1968-1969, Steve Houben accompagnera son cousin à Paris, il y rencontre Archie Shepp, Ornette Coleman, Cal Massey, la crème des musiciens free américains.

C’est donc baigné de free-jazz (Pelzer lui-même donne dans la “New Thing” à cette époque) qu’il rentre à Liège. Et quand son cousin lui prête son saxophone en plastique (la grande mode à l’époque), c’est tout naturellement en jouant ce type de jazz éclaté qu’il va faire ses débuts au saxophone. li décide d’approfondir ses connaissances musicales et entre à cette époque au Conservatoire de Verviers où il décroche, quelques années plus tard, un premier prix de flûte et de musique de chambre.

Entretemps, lassé du free, il s’est remis à écouter les musiques les plus diverses, passant des nuits entières avec Guy Cabay à s’imprégner bien entendu de jazz mais aussi de musique technique, de musique classique, de soul music, etc. Il découvre également le jazz-rock de Weather Report. C’est du brassage de ces diverses influences que va naître le premier groupe important auquel va participer Houben : Open Sky Unit, qui démarre fin 1973. Autour de Steve Houben et de Jacques Pelzer, on trouve quatre musiciens de la jeune génération : Guy Cabay (vb), Janot Buchem (b), Micheline Pelzer (dm) et le pianiste américain Ron Wilson.

L’ère des jams est passée et Open Sky Unit est un groupe fixe, sérieux, qui prend le temps de mettre en place un répertoire de compositions originales (de Ron Wilson surtout). Le groupe – auquel se joint quelquefois le percussionniste Papa Oye Mc Kenzie – tiendra plus d’un an, une performance pour un orchestre jazz à cette époque. C’est avec O.S.U. que Steve Houben effectuera ses premières tournées (notamment en Tunisie) et enregistrera son premier disque. A la dissolution de l’orchestre, il monte avec Guy Cabay un nouveau groupe, orienté cette fois vers l’univers des standards : Merry-Go-Round.

A l’époque, Houben pense surtout à apprendre encore et encore. Le 31 décembre 1975, il s’envole vers les USA afin d’y suivre les cours du fameux Berklee College of Music, considéré alors comme le nec plus ultra de l’apprentissage du jazz. Boston sera pour lui l’occasion non seulement d’étudier (essentiellement l’arrangement et la composition) mais aussi de jammer, tous les soirs, en compagnie de dizaines de musiciens venus de tous les horizons. C’est avec quelques-uns d’entre eux qu’il monte le groupe Solstice, avec lequel il revient en Belgique en 1977. On y trouve trois musiciens belges : Michel Herr (p), Janot Buchem (b) et Steve Houben, et trois Américains : John Thomas (g), Eddie Davidson (dm) et Greg Badolato (ts, ss). Avec eux, Houben enregistre au studio Dickenscheid son premier album en tant que leader, invitant même Chet Baker en personne à se joindre au groupe pour un des morceaux.

Après une série de concerts en Belgique et en Hollande, Houben et Badolato repartent pour Boston. Nouvelles leçons (il aura notamment l’occasion d’étudier avec Michael Gibbs, Herb Pomeroy, Steve Grossman, etc.), nouvelles jams (notamment en compagnie du guitariste Mike Stem, encore inconnu à l’époque, et d’aînés comme George Coleman) et nouveau retour au bercail en 1978 avec un groupe constitué cette fois de 80 % d’Américains : il s’agit de Mauve Traffic où l’on retrouve Houben et Badolato entourés du bassiste Kermit Driscoll, du batteur Vinnie Johnson et de Bill Frisell, qui deviendra par ses idées nouvelles un des grands noms du jazz des années 80.

Mauve Traffic connaîtra un succès considérable, succès personnel aussi pour Steve Houben. Le groupe propose un jazz fortement coloré de funk, inspiré de la musique des Brecker Brothers, une musique pleine de punch et d’énergie qui va séduire toute une frange nouvelle du public, hostile au jazz jusque là. Le groupe se maintiendra pendant deux ans environ, avec quelques interruptions et quelques renforts : Michel Herr ou Denis Luxion, par exemple. Entretemps, en 1979, Houben a mis à profit son expérience des écoles de jazz américaines pour créer, avec Henri Pousseur, le Séminaire de Jazz du Conservatoire de Liège, une première en Belgique. Les premiers instructeurs du Séminaire seront d’ailleurs les musiciens de Mauve Traffic, Steve Houben se réservant les cours de saxophone et d’harmonie.

Steve Houben et Jean-Pierre Froidebise © Foyer culturel de Sprimont

Parallèlement à cette activité pédagogique, il entamera, après Mauve Traffic, une période free-lance qui va asseoir sa réputation, non seulement en Belgique mais à l’étranger. Il se produit simultanément dans une multitude d’orchestres belges : Saxo 1000, Act Big Band, Rousselet Quintet (tournée en Afrique), New Bop Friends, Lemon Air, Tenth Gate, etc. Hors de Belgique, il joue dans le Big Band de Peter Herboltzheimer, dans l’orchestre de l’U.E.R. dirigé, à Londres, par Kenny Wheeler, à Prague aux côtés du pianiste Emil Vicklicky, en Tunisie avec Safi Boutella, etc. C’est pendant cette période d’activité intense qu’il enregistre un superbe LP en compagnie de Chet Baker, et que, à l’autre bout du spectre, il pratique une musique plus expérimentale en duo avec Bill Frisell à Paris, ou avec Garett List à Liège et Bruxelles.

A l’occasion, il reforme l’un ou l’autre quartette éphémère à son nom mais il faut attendre 1983 pour le retrouver au centre d’un projet personnel d’envergure : Steve Houben+Strings apparaît d’ailleurs comme l’événement de cette année 1983. Ce vieux rêve de presque tous les solistes de jazz – se faire accompagner par un orchestre à cordes – Steve Houben le réalise avec, d’une part les pianistes/compositeurs Michel Herr et Dennis Luxion, le vibraphoniste Guy Cabay, le bassiste Michel Hatzigeorgiou et le batteur Mimi Verderame, et d’autre part, un ensemble de 14 violons et violoncelles dirigés par Georges Elie Octors. L’entreprise est couronnée de succès, et ce, auprès d’un public assez large, ce qui achève de faire de lui un des seuls musiciens de jazz belges dont le nom soit connu au-delà du cercle des aficionados.

Steve Houben © lesfestivalsdewallonie.be

Bientôt, il commence à travailler en duo avec le pianiste Charles Loos, produisant un jazz de chambre intimiste qui lui aussi séduira un large public. Houben fréquente également avec régularité les studios d’enregistrement, s’y affirmant tantôt comme un bopper averti (Houben/Herr meets Lundy/Washongton), comme un partisan de l’aventure musicale (B. Mottart : Weirdo’s Dance) ou comme un défenseur de l’esthétique européenne (Juvia de Diederick Wissels, Paolo Radoni, etc.). Il accompagne les chanteuses Maurane (Trio Houben/Loos/Maurane) et Viktor Laszlo puis, en 1986, il se lance dans un nouveau méga-projet : Cocodrilo concrétise son désir de se frotter aux synthétiseurs. Avec les claviéristes Olivier Truan (Suisse) et Diederick Wissels et de nouveau Hatzigeorgiou et Verderame, il met au point un répertoire soigné et policé, reposant sur une infrastructure électronique sophistiquée où l’improvisation n’a pour ainsi dire pas de place. Cocodrilo, qui avait tout pour plaire aux amateurs de fusion, n’eut cependant pas le succès escompté ; Houben doit annuler une tournée au Japon et il revient bientôt à une formule plus traditionnelle.

En 1987, il monte un des meilleurs groupes qu’il ait jamais eu jusque là : avec Diederick Wissels au piano (acoustique cette fois), Hein Van de Geyn (le prodigieux bassiste hollandais) et le jeune batteur Dré Pallemaerts, il produit une musique néo-bop de haut niveau. En tant que soliste, il est désormais un des seuls spécialistes européens de la flûte (avec Nicolas Stilo et quelques autres) et remarquable par un phrasé hérité de Parker via Cannonball Adderley, mais actualisé d’une façon européenne et déjà très personnelle. On le retrouve encore dans diverses combinaisons en compagnie du pianiste français Michel Graillier, puis aux côtés du trompettiste yougoslave Dusko Goykovich, du contrebassiste italien Ricardo Del Fra et du batteur américain Al Levitt, pour l’enregistrement d’un très bel album de standards encore inédit à ce jour. Fin 1988, après un engagement à Bangkok avec Jacques Pirotton, Sal La Rocca et le jeune batteur américain Rick Hollander, il est invité, signe de reconnaissance suprême, à se produire dans le big band de Gerry Mulligan.

d’après Jean-Pol SCHROEDER

“An American Songbook” © orcw.be

A l’occasion de l’année Adolphe Sax, en 1994, Steve Houben a enregistré “Steve Houben invite…” avec un septet comprenant 4 saxos. Il a également enregistré avec le Pirotton/Houben/Pougin Trio ainsi que d’autres groupes dont il est le leader. Il apparaît notamment aux côtés d’Ivan Paduart dans True Story.

En 2000, Steve Houben reçoit le “Django d’Or” du jazz belge. En février 2001, Toots Thielemans l’invite à ses côtés au Théâtre de la Monnaie, à l’occasion de sa “carte blanche”. En compagnie de Michel Herr, de la soprano Julie Mossay et de l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, il crée le projet “An American Songbook”. Steve Houben est élu à l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique en mai 2010. En 2016, il reçoit le titre d’officier du Mérite wallon.

Steve Houben a également toujours manifesté un grand intérêt pour les musiques du monde. Avec Alain Pierre, il est notamment membre du groupe belgo-tunisien Anfass, avec lequel il a enregistré et joué de nombreux concerts en Europe et en Tunisie. Il a également formé, avec le percussionniste Didier Labarre, le groupe Cuban Breeze. Son travail avec le groupe Panta Rhei ou avec le compositeur brésilien Marito Correa sont d’autres exemples de son ouverture vers d’autres styles musicaux.

d’après JAZZINBELGIUM.BE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Jean-Louis Piraux ; Foyer culturel de Sprimont ; lesfestivalsdewallonie.be ; orcw.be | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

JACQUES : Sans titre (Grand bestiaire) (2007, Artothèque, Lg)

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JACQUES Benoît, Sans titre (Grand bestiaire)
(gravure couleur, 31 x 45 cm, 2007)

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Benoît Jacques en 2019 © La Montagne

Multidisciplinaire, Benoît JACQUES (né en 1958) publie depuis 1989 (dessin, écriture, papier…), dessine pour la presse anglaise et française et développe un travail artistique. Il fonde sa propre maison d’éditions, Benoît Jacques Books. En 2012, il a obtenu le Grand Prix Triennal de littérature de jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’illustration l’a amené à la pratique de la gravure, la linogravure, dans un premier temps et la lithographie comme en témoigne sa collaboration avec Bruno Robbe en 2007. Le bestiaire compte parmi les thèmes de prédilection de son monde imaginaire.

L’œuvre fait partie d’une suite d’estampes sur le thème du bestiaire. Parmi le cheval, la vache, l’oiseau, etc., voici le chat. Le changement d’échelle entre l’animal et l’homme, la différence de couleur et d’aplat (l’animal semble inscrit dans la scène par transparence) nous questionne sur la nature animale (un esprit en nous ? un monstre – au sens d’une étrangeté ?). Ce chat est définitivement différent des objets humains qui l’entourent. Le traitement n’est pas sans rappeler l’art ethnique ou l’art brut.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Benoît Jacques ; La Montagne | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

HOUCMANT : Sans titre (1987, Artothèque, Lg)

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HOUCMANT Pierre, Sans titre
(série “Interversions”)
(photographie, 50 x 40 cm, s.d.)

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Pierre Houcmant © Dominique Houcmant "Goldo"

Pierre HOUCMANT (1953-2019) s’inscrit à 19 ans à l’Institut Supérieur des Beaux-arts Saint-Luc de Liège, où il suit les cours du photographe Hubert Grooteclaes jusqu’en 1974. La photographie commerciale ne le séduit guère. Seule la photographie créative l’attire. Occupé par une série qu’il a nommée “Interversions”, il expose beaucoup à l’étranger. Toutefois, la fréquentation de plasticiens influencés par Marcel Duchamp fait basculer ses intérêts vers des réalisations où le concept prime sur l’émotion. Au début des années 1990, il s’intéresse à l’image du corps qu’il fragmente. Parallèlement, il réalise une série de portraits d’écrivains.

Cette photographie fait partie de la série “Interversions”. Elle présente des portraits de femmes fragmentés, reliés à des éléments plastiques. La poésie de la composition laisse au regardeur le soin d’imaginer une narration ou la rêverie de la contemplation. C’est un tirage argentique sur papier baryté.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Pierre Houcmant ; Dominique Houcmant “Goldo” ; Tristan Discry | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

WUIDAR : Sans titre (1987, Artothèque, Lg)

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WUIDAR Léon, Sans titre
(série “Sept abstraits construits”)
(sérigraphie, 62 x 52 cm, 1987)

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Léon Wuidar © Librairie Pax

Léon WUIDAR (né en 1938) est un artiste multiple : peintre, graveur, dessinateur, illustrateur de livres… Très attiré par l’architecture, persuadé de la complicité entre l’architecte et le plasticien, il réalise de nombreuses intégrations pour divers édifices publics (restaurant universitaire du Sart-Tilman, lambris émaillés au CHU à Liège et dans une crèche à Paris, grille en façade du Centre administratif du MET à Namur…). Si les compositions de Léon Wuidar reposent sur l’ordonnance des formes géométriques, des lignes et des couleurs, leur structure interne est stimulée par une dynamique empruntée aux jeux de mots (le cadavre exquis le passionne), aux jeux de formes (le Tangram chinois, les anciens almanachs sans textes), à la conception d’objets de tradition artisanale. (d’après MUSEEROPS.BE)

Sérigraphie issue d’un recueil collectif intitulé “Sept abstraits construits” rassemblant des estampes de Marcel-Louis Baugniet, Jo Delahaut, Jean-Pierre Husquinet, Jean-Pierre Maury, Victor Noël, Luc Peire et Léon Wuidar (imprimeur et éditeur : Heads & Legs, Liège). Lors de sa parution, en novembre 1987, le recueil complet fut présenté à la Galerie Excentric à Liège dans le cadre d’une exposition intitulée “Constructivistes Belges”. (d’après CENTREDELAGRAVURE.BE)

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WESEL : J’ai pas besoin d’un titre ! J’ai besoin d’une pensée (s.d., Artothèque, Lg)

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WESEL T., J’ai pas besoin d’un titre ! J’ai besoin d’une pensée
(sérigraphie, 30 x 70 cm, s.d.)

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© Thierry Wesel

Thierry WESEL est né en 1959 à Gemena (Congo-RDC). Après des études en Histoire de l’Art et Archéologie à l’Université de Liège, il réalise plusieurs scénographies pour le Théâtre de la Cornue à Liège de 1987 à 1989. D’autre part, il suit pendant quatre ans le cours de sérigraphie de Fernand FLAUSCH à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège

Créateur d’atmosphères étranges, il recompose les architectures existantes par l’emploi de couleurs vives en contraste avec des tons sombres.” [Centre de la gravure]

“Dans La Poétique, Aristote remarque “la poésie est plus philosophique et plus noble que la chronique : la poésie traite du général, la chronique du particulier.” L’art de Thierry Wesel nous parle – avec humour parfois, avec lucidité toujours – du temps qui passe, de ce qu’il transforme, de ce qu’il laisse, de ce qu’on oublie. Un fragment, le commun du quotidien, l’insignifiant, saisi par la sélection du cadrage, altéré par les sortilèges acidulés de la sérigraphie, nous apparaît alors, grâce à lui, dans toute son évidence. [Philippe Delaite]

Cette sérigraphie est imprimée à partir d’une photographie réalisée en banlieue liégeoise. L’artiste met en avant un décor urbain assez banal et terne, les véhicules à l’avant plan semblent tout droit sortis des années 80. Le titre, ou sous-titre, nous renvoie par sa forme à une production télévisuelle.

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CHARLIER : The Belgian Effect (2003, Artothèque, Lg)

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CHARLIER Jacques, The Belgian Effect 
(impression offset, n.c., 2003)

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Jacques Charlier © Jasmine Van Hevel

Dès le début de sa carrière, Jacques CHARLIER s’inscrit  dans les grands mouvements des années 1960, dont le Pop Art.  Avec Marcel Broodthaers, il fréquente les galeries belges les plus en vue, imprégnées d’art minimal et conceptuel. Dès 1975, Charlier continue sa carrière seul.  Il interroge et remet en question  avec humour le système de l’art. Il s’approprie tous les médias : la peinture, la photographie, l’écriture, la BD, la chanson, l’installation. Il se met en scène en personnage flamboyant et joue avec les codes de la publicité et des médias. (d’après MAC-S.BE)

Cette affiche met en scène une pin-up habillée en écolière arborant un pinceau et une palette de couleurs, qui pose fièrement devant son tableau. L’image se présente comme une caricature de publicité. Elle est réalisée en 2003 pour une exposition à la Neuer Aachener Kunstverein à Aachen. The Belgian Effect, “l’effet belge”, c’est celui provoqué par cette mise en abyme ironique d’une authentique peinture de Jacques Charlier représentant … Jean-Claude Van Damme et intitulée “Be aware”, slogan du célèbre acteur. La photographie a été réalisée par Laurence Charlier.

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BAKARI : Mélodie (2019)

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© konbini.com

Il n’y a pas de fumée sans beuh…

“Né durant un été de l’année 1996 au Congo, de deux parents d’origine burundaise, Bakari est l’aîné d’une famille de deux enfants. Arrivé en Belgique à l’âge de 7 ans, il est tout de suite baigné dans la musique grâce à ses parents qui laissent tourner les CD de Bob Marley et Koffi Olomidé dans leur modeste appartement.

C’est à l’âge de 10 ans que Bakari tombe littéralement amoureux du rap en découvrant le morceau N°10 du rappeur Booba. Il joue alors le morceau à longueur de journée, plus tard, il devient fan d’artistes tels que 50 Cent, Nas, ou encore T.I. qu’il écoute en boucle.

J’ai tout écouté. Du rap, du blues, de la pop, du R’n’B, de la variété française et même du rock. Petit, j’ai été bercé par la rumba et autres musiques d’Afrique Centrale qui tournaient en boucle à la maison. J’ai découvert le rap un peu plus tard avec 50 Cent.

Il commence à gribouiller ses premiers textes à l’âge de 14 ans et rentre en studio un an plus tard sans jamais prendre la musique au sérieux. Ce n’est qu’en 2015, et bien des morceaux plus tard, qu’il commence à prendre la musique au sérieux, encouragé par ses amis d’enfance. Durant l’été 2014, il donne une performance assez énergique lors de la première partie du rappeur Gandhi (aujourd’hui G.A.N). C’est à la fin de cette scène qu’il eut la révélation et qu’il se dit pour la première fois que c’est ce qu’il veut faire de sa vie.

En 2016, le jeune artiste décide de former le duo Nü Pi avec le rappeur liégeois Obeeone. Cependant, après plusieurs morceaux en ligne ainsi que plusieurs scènes, Bakari ressent le besoin de retourner seul en studio et de retrouver la fougue qui le caractérisait et qui faisait qu’il était tant apprécié.

Tapi dans l’ombre et n’ayant d’autre compagnon que son inspiration et sa musicalité, il s’est ensuite isolé pour préparer son come-back à l’abri des regards.” [d’après MYCOURTCIRCUIT.BE]

En 2019, il sort Mélodie dont le clip officiel est réalisé par Adrien Döminique Cronet, qui avait déjà réalisé la vidéo de lancement de quatremille.be


Plus de scène…

THOMAS, René (1926-1975)

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René Thomas  © Jo Verthe

René Thomas est né le 25 février 1926 à Liège. A l’âge de la maternelle, il joue de la batterie dans une sorte de café-concert de la région liégeoise, avec pour partenaire et imprésario son propre père. Quelle que soit la part de légende, cette anecdote a au moins le mérite de situer d’emblée Thomas dans le clan qui est le sien : celui des enfants de la balle (même si ses parents ne sont nullement des “artistes” au sens habituel du mot : son père s’occupera de longues années durant d’une fabrique de sacs en toile de jute).

Les débuts

Attiré très tôt par l’univers des cordes, il subtilise régulièrement la guitare d’un jeune Italien qui vient courtiser sa sœur aînée. De bon cœur, celui-ci lui apprendra quelques accords de base, ceux qui suffisent à accompagner une chansonnette. Thomas aurait pu en rester là mais, au cinéma de quartier où il se rend le dimanche après-midi, il dévore des yeux les “Broadway Melodies” américaines qui, très tôt, le sensibilisent à la musique swing et au jazz. Qui dit jazz et guitare dit immanquablement, à l’époque, Django Reinhardt. Et René Thomas entreprend le travail titanesque devant lequel reculent presque tous les guitaristes professionnels : reproduire d’oreille les chorus de Django ! Il fait alors la rencontre de deux guitaristes liégeois, Léon Lani et surtout Roger Vrancken, futur compagnon de Raoul Faisant et qui, à l’époque, joue dans l’orchestre de Gene Dersin. “After you’ve gone” et “Sweet Sue”, version Reinhardt, sont les premiers standards (les “saucissons” comme on les appelait alors) auxquels il se frotte.

Au début de la guerre, Lani s’engage pour un gala, dans le quartier dit de la Bonne Femme. C’est là qu’aux côtés de Lani et de la chanteuse Mary Drom, René Thomas donne sa première prestation publique. Au milieu d’un programme genre salade mixte – une pièce classique, une chanson, un air d’opérette, un fox-trot, etc. – il se lance dans un intermède de “jazz pur” qui fait tendre l’oreille à plus d’un spectateur. Il est à son affaire. Il sait que sa place est là plutôt que sur un banc d’école. N’ayant de toute manière qu’un intérêt très relatif pour les études, il décide de devenir musicien professionnel.

Il rencontre bientôt Maurice Simon, un autre enfant prodige, pianiste celui-là, qui joue d’oreille comme lui, avec un sens déjà aigu de l’improvisation. Les deux gavroches mettent quelques morceaux au point et quand Raoul Faisant, alors en passe de devenir LE musicien swing liégeois, les entend, il leur propose aussitôt un engagement à l’Observatoire, un des deux principaux laboratoires du jazz à Liège sous l’occupation. Nous sommes en 1942, René Thomas a quinze ans… Vraisemblablement introduit par Faisant, Thomas entre ensuite dans les orchestres de Gus Deloof puis de Gaston Houssa. En 1943, toujours aux côtés de Faisant, il enregistre une série de disques pour la firme Olympia, dans l’orchestre de l’accordéoniste Hubert Simplisse. Tous ne seront pas publiés et, de toute manière, il ne s’agit que de documents anecdotiques sans grande consistance sur le plan du jazz.

Autrement intéressants sont les enregistrements que le même groupe, à peu de choses près (sans le leader et avec Maurice Simon au piano), réalise aux Pays-Bas quelques mois plus tard. Faisant a eu du mal à convaincre les parents Thomas et les parents Simon de laisser leur progéniture partir sur les routes, en pleine guerre, avec des musiciens… Tout s’est finalement arrangé et tous les soirs, en alternance avec le programme de variété que propose Simplisse, le public hollandais peut entendre Raoul Faisant, Jean Evrard, René Thomas, Maurice Simon, Clément Bourseault et Henk van Leer dans une “exhibition de jazz pur” qui, bien souvent, dépasse de loin le temps généralement imparti à ce genre d’attraction.

Les chorus de René Thomas, à l’époque, sont évidemment fortement influencés par la musique de Django Reinhardt. Le jeune Thomas rencontre son idole et les deux guitaristes sortent leur instrument. Quand Thomas rentre à Liège, il a, dans l’étui de sa guitare, une photo sur laquelle Django, en guise de dédicace, a inscrit (avec une conception assez personnelle de l’orthographe) : “Au futur Django belge” ! Rencontre unique de deux êtres ne vivant que pour et par la musique, hors des normes et des usages, ne comptant que sur leur oreille pour produire une musique profondément harmonique et mélodique. En effet, à cette époque, René Thomas est un excentrique au sens étymologique du terme. Son comportement, bien souvent, étonne, choque. Il y aurait un livre à écrire à partir des 1001 anecdotes, drôles ou moins drôles, tendres ou cruelles, qui se racontent à propos du seul guitariste au monde qui, pour répéter, ne trouvait l’acoustique idéale et l’inspiration optimale que dans… son W.C. !

L’après-guerre

A la Libération, il peut déjà être considéré comme un des meilleurs guitaristes belges. Il participe à l’explosion musicale qui suit l’arrivée des Américains. Avec Faisant et Evrard, il entreprend la tournée des “restcamps” en Belgique et en Allemagne. Dans son propre quartier (le Longdoz), un local a été réquisitionné pour servir de club à l’usage des Noirs. René Thomas aura toujours le don de s’infiltrer là où il y a de la musique. Il devient un habitué de cet endroit privilégié, théâtre de quelques jams étonnantes. Est-ce dans ce club qu’il rencontre James R. Wilson et Ralph Sandige ? Toujours est-il qu’en leur compagnie, il franchit, un après-midi, la porte du studio de “Liège-Expérimental” afin de graver quelques acétates qui constituent le premier témoignage consistant (en tout cas tant que les enregistrements hollandais n’ont pas été retrouvés) de sa première “manière” strictement reinhardtienne.

A Bruxelles, où il loge chez Raoul et Reine Faisant, en compagnie de Sadi, il travaille au Métropole, à la Malmaison, à l’Heure Bleue, … Le trio rentre ensuite à Liège et Thomas est engagé dans l’orchestre de Gene Dersin. Nous sommes en 1947 et la grande époque de Dersin est derrière lui. De toute manière, René Thomas n’est pas vraiment à sa place dans un big band de ce type, qui ne lui laisse guère de place pour s’exprimer en soliste. Il décide alors de former son propre trio. Il engage pour cela deux jeunes musiciens liégeois, le pianiste Léo Flechet encore débutant et le batteur José Bourguignon. Formule orchestrale inhabituelle entre le trio à la King Cole (g, b, p) et le trio aujourd’hui classique (g, b, dm). Formule que l’on imagine mal, maintenant que la basse est devenue la base même de l’harmonie et de la régularité rythmique et joue donc un rôle mélodique très important. Avec ce trio, René Thomas grave quelques acétates. Quoique le soutien de ses jeunes compagnons soit plutôt approximatif, on y entend déjà l’émergence d’une personnalité et d’une sonorité qui se révéleront inégalables.

Robert Jeanne, René Thomas, Jacques Pelzer © Jazz Around

En 1947, il ne connaît évidemment pas Jimmy Raney et il y a peu de chances qu’il ait entendu Billy Bauer. Et pourtant, par delà les bases reinhardtiennes, son phrasé sonne déjà “moderne” ! Tandis que le trio tourne pour les Américains, René Thomas joue encore épisodiquement avec Faisant, mais, comme son style s’éloigne de Django, lui-même se détache de son maître. Il y a à Liège, à cette époque, un orchestre d’étudiants qui l’intéresse davantage : élèves de Faisant comme lui, Bobby Jaspar et Jacques Pelzer (qu’il a déjà croisé à l’une ou l’autre reprise lors des jams organisées par son amie Mary Drom dans le grenier de ses parents) sont en train de faire des Bob-Shots un des meilleurs orchestres belges et, surtout, le premier orchestre be-bop européen.

A leur contact, Thomas découvre lui aussi la nouvelle musique, qui le subjugue aussitôt. Jaspar et Pelzer sont, quant à eux, proprement sidérés par l’aisance avec laquelle René retrouve d’instinct les harmonies sophistiquées du bop. Et une complicité s’installe aussitôt entre les deux étudiants et leur nouveau partenaire. Cependant, René Thomas ne fera jamais partie intégrante des Bob-Shots, ceux-ci ayant leur propre guitariste, Pierre Robert, le leader du groupe. Néanmoins, Robert, bon prince, l’invite régulièrement à monter sur la scène pour le remplacer pendant quelques morceaux. Ce sera particulièrement vrai à l’époque de l’Océan : Jaspar, Thomas et Pelzer vont désormais former une espèce de trilogie, symbolique du jazz liégeois, symbolique également du changement radical qui affecte le métier de musicien de jazz à cette époque.

Un soir de 1948, Carlos de Radzitsky décide de réunir à Bruxelles, autour de Django Reinhardt de passage en Belgique, les trois guitaristes de pointe du jazz belge : Pierre Robert, Toots Thielemans et René Thomas. Premier concert de prestige à une époque-charnière où le jazz va subitement changer de statut. Entre-temps en effet, le grand public, qui n’avait accroché au jazz que de manière très superficielle et à cause de la présence américaine, le boude maintenant. Les engagements se font rares, surtout pour ceux qui ne se sentent pas doués pour la musique commerciale et alimentaire. Pourtant, dans la saga du jazz liégeois, prend place en 1950 un épisode hors du commun : un orchestre – qu’on appelle encore Bob-Shots par commodité seulement – chauffe à blanc, chaque semaine, les après-midi de la Laiterie d’Embourg, un grand café où s’entasse un public hétéroclite et particulièrement dense. Mais la Laiterie ne sera qu’une lumineuse exception sans lendemain. Et la seule voie pour les jazzmen irréductibles sera bientôt celle de l’exil.

L’exil parisien

Jaspar est le premier à se jeter à l’eau, une fois ses études terminées. Sadi le rejoint bientôt, puis Quersin, Boland,… René Thomas et Jacques Pelzer sont attirés comme un aimant vers Paris où une petite colonie belge est en train de se constituer. C’est le début d’une période de navettes incessantes entre Liège, Bruxelles et Paris. En Belgique, il joue régulièrement avec Jacques Pelzer mais aussi avec l’Anversois Jack Sels, très pris à l’époque par de savantes explorations musicales sans négliger pour autant de swinguer. Quelques documents privés et quelques radios – ses premiers disques n’apparaissent qu’en 1954 – nous donnent une idée de la maturité à laquelle il était parvenu dès cette période (sur certains de ces documents, on peut même l’entendre chanter, à la King Cole, des airs comme « Embraceable you » ou  « Three Little Words » ).

Alors qu’il est censé s’occuper de la fabrique familiale de sacs, René Thomas passe de plus en plus de temps à Paris, où il finit par se fixer en 1954. Il y fait rapidement la connaissance du gratin des musiciens français (René Urtreger, Martial Solal, Henri Renaud) et des Américains de passage, tout particulièrement du guitariste Jimmy Gourley. On a tout dit des rapports d’influence existant entre René Thomas et Jimmy Raney (qu’il découvre via Gourley). On a, par contre, sous estimé l’influence, pourtant déterminante, du guitariste Billy Bauer. On a surtout négligé l’inclination naturelle qui, depuis 1948 environ, a amené René à « sonner moderne ». Il reste que le jeu de Raney va le fasciner et radicaliser davantage encore cette « inclination naturelle ». D’autant que, comme il le dit lui-même :  « A Paris, dans les années cinquante, pour bien jouer, il fallait jouer comme Jimmy Raney … Raney a innové sur le plan harmonique, c’est incontestable. Il a été très écouté et pas seulement par des guitaristes ».

Mais Thomas, en jouant du Raney, joue plus que du Raney ! Il ajoute au jeu un peu « froid » de l’Américain, des inflexions issues en droite ligne de Django, créant sans le savoir le « son Thomas », reconnaissable entre mille et qui, pour l’essentiel, se maintiendra tel quel à travers les années : un style beaucoup plus chantant, moins de notes, moins d’arpèges, d’accords et de stéréotypes be-bop, mais de longues notes tenues, beaucoup de variations rythmiques comme le développeront Philip Catherine et George Benson. René Thomas est maintenant un habitué du club Saint-Germain, du Tabou et de tous ces hauts lieux qui font de Paris la capitale européenne du jazz pendant une décennie. Les revues françaises commencent à mentionner, distraitement d’abord, puis avec de plus en plus d’enthousiasme, la présence dans cette capitale d’un jeune guitariste belge un peu farfelu certes, mais remarquable musicien. Une appropriation qui ne trompe pas : certains journalistes parleront de Thomas comme d’un musicien français.

En 1954 et 1955, il apparaît sur au moins 4 albums 25 cm : le premier avec Henri Renaud, le deuxième et troisième à son nom (sur l’un d’eux figure la fameuse composition « L’imbécile »), le quatrième, belge celui-là, au sein du Modern Jazz Sextet de Jacques Pelzer. Ces quatre albums – où chacune de ses interventions est en elle-même un petit bijou – auraient pu suffire à installer René Thomas au premier plan de l’actualité musicale. En réalité, apprécié jusqu’à l’idolâtrie d’une minorité d’initiés, il restera toute sa vie « méconnu comme il n’est pas permis de l’être ». En 1955, il revient à Liège pour un concert à l’Émulation. Mais si ses amis sont évidemment présents pour saluer son retour « en vedette », son nom n’évoque pour ainsi dire rien pour le grand public.  « Un des meilleurs guitaristes sur le plan mondial ne s’appelle pas Big Boy Mc Machin, mais René Thomas tout simplement (et) c’est sans doute à Liège qu’il est le moins célèbre ». L’orchestre qui vient à Liège en 1955 (Bib Monville, R. Ronchaud, Quersin, etc.) enregistre la même année un album qui peut être le point culminant de la période « française » de Thomas : « René Thomas Modern Groups ».

La critique, dans son ensemble, s’enthousiasme, mais le public ne suit toujours pas. Si en 1955-1956, le référendum des critiques de Jazz Hot le classe premier guitariste, les lecteurs lui préfèrent nettement Sacha Distel. Pendant sa période parisienne, René Thomas revient fréquemment en Belgique, à Bruxelles et à Liège où il retrouve ses anciens partenaires, ainsi que les jeunes musiciens apparus entre-temps. Lors de ses séjours belges, il a pour partenaire privilégié Jacques Pelzer, et leur association d’alors les fait parfois comparer au tandem Konitz/Bauer. Ensemble, Pelzer et Thomas ouvrent d’éphémères clubs de jazz, notamment un Birdland (!) et, en janvier 1956, un étroit local baptisé The Jazz scene.

Le Nouveau Monde

Mais la place laissée au jazz en Europe est de plus en plus limitée au fil des années 50. Thomas décide alors, au même moment que Jaspar, de s’embarquer pour le nouveau monde. Sa destination première est le Canada où quelques amis pourront l’héberger et l’introduire dans le milieu du jazz. Mais le destin est d’humeur capricieuse et ce printemps 1956 et à la suite d’une avarie de machines, le bateau qui emmène René est obligé de faire escale quatre jours à… New-York. René Thomas débarque donc plus tôt que prévu dans cette Mecque du jazz convoitée par tous les musiciens d’Europe. Et lorsque que Bobby Jaspar, à peine arrivé à New York, se rend au Birdland, il y retrouve, sidéré, son ami qu’il vient à peine de quitter de l’autre côté de l’Atlantique !

Comme pour Jaspar, le miracle va opérer et bientôt, Thomas devient le compagnon de quelques-uns des plus grands musiciens américains. Il côtoie Tal Farlow, Wes Montgomery, Jimmy Raley, ainsi que le jeune Jim Hall. Au cœur du New York du jazz, il se mêle au clan des jeunes loups qui seront bientôt les nouveaux maîtres : Herbie Hancock, Freddy Hubbard, Wayne Shorter, etc. Au Canada, il joue avec Jackie Mc Lean, Cecil Payne. A New York, il enregistre avec la pianiste japonaise Toshiko Akiyoshi, le fameux album « United Nations » (sur lequel joue aussi Jaspar), et puis fait la connaissance, décisive, de Sonny Rollins. Rollins a déjà entendu parler de Thomas et il a même eu l’occasion de l’entendre à l’une ou l’autre reprise. Il en a gardé un tel souvenir que lorsqu’il le retrouve à New York, il décide de l’inclure dans son trio pour un engagement à Philadelphie (1957).

Lorsque Leonard Feather interroge Rollins quant au sidemen qu’il souhaiterait avoir pour son prochain enregistrement, le grand saxophoniste lui répond :  « I know a belgian guitar player that I like better than any of the Americans I’ve heard ». C’est ainsi qu’il grave, le 10 juillet 1958, quelques faces avec Sonny Rollins et un big band dirigé par Erwie Wilkins pour l’album Brass/Trio. De ce séjour aux côtés de Rollins, il dira :  « Rollins m’a engagé à une époque où je jouais comme Jimmy Raney, mais il a vu en moi un musicien qui avait quelque chose à dire, un type qui était porteur d’un message qui l’intéressait. Sonny m’a beaucoup influencé. A son contact, j’ai appris à rester plus longtemps sur une note simple, à ne pas rechercher systématiquement le ‘fini harmonique’, (…) il faut, à l’occasion, savoir ne pas s’en servir et utiliser d’autres éléments ». Entre-temps, il a rencontré John Coltrane, Miles Davis, tout le gratin new-yorkais. Il a joué avec Al Cohn et Zoot Sims. Zoot Sims qui, en 1956, déclarait :  « Je n’ai pas entendu de révélation dernièrement en Europe, sauf un guitariste, René Quelque Chose, j’ai oublié son nom ». Il fait désormais partie de la famille.

En 1960, il travaille avec le saxophoniste J.R. Monterose, qu’il engage pour l’enregistrement du seul album qu’il réalisera jamais à son nom aux Etats-Unis  « Guitar Groove » (pour Jazzland-Riverside). La rythmique se compose de Hod O’Brien (pianiste dont on a pu apprécier le comme-back en 1988), du bassiste Teddy Kotick et du batteur Albert « Tootie » Heath. Du beau monde et un disque superbe. Thomas joue sur une guitare dont Orrin Keepknews estime alors qu’il n’y en a plus guère que quatre ou cinq de cette sorte au monde. Le modèle, en fait, dont jouait… Charlie Christian, le père des guitaristes modernes.

René Thomas (1960) © Freddie Jazz
Retour au pays et nouveau(x) départ(s)

Mais René Thomas a la nostalgie de l’Europe et en 1961, il rentre au pays. Il y est reçu par les quelques rares  « happy few » qui se souviennent de lui et ont suivi son évolution pendant ces longues années d’exil. Il joue à Comblain (avec Benoît Quersin et José Bourguignon) et y remporte un triomphe. Il joue à Antibes, à Ostende et, surtout, monte avec Bobby Jaspar – de retour au pays lui aussi, quoique très provisoirement – un petit orchestre qui va devenir, au fil des semaines, la meilleure formation européenne du moment. Benoît Quersin et Daniel Humair forment une rythmique efficace qui permet aux deux grands solistes de donner le meilleur d’eux-mêmes. Basé à Bruxelles, au Blue Note de Benoît Quersin, le quartette commence à sillonner l’Europe et se produit même au fameux Ronnie Scott’s de Londres, un club réservé aux formations anglo-saxonnes.Par bonheur, un  « pirate » était sur place et un disque est sorti en 1987 pour témoigner de ces chaudes nuits londoniennes du Thomas-Jaspar Quartet.

La suite de l’histoire, pour cet orchestre pas banal, se passe en Italie, en 1962. Et s’articule autour de trois moments forts : l’enregistrement d’un superbe disque pour la firme RCA, dans lequel le tandem Thomas-Jaspar Quartet est accompagné d’une rythmique italienne (Amedeo Tommasi, etc.). Au répertoire figurent plusieurs compositions de René Thomas (car depuis le départ ou presque, il ne faudrait pas l’oublier, il est un soliste hors pair mais aussi un compositeur fécond) :  « I remember Sonny » au titre transparent, et le fameux  « Theme for Freddy » que Thomas, avec Jaspar ou avec Jacques Pelzer, interprétera tant de fois et qui deviendra un peu son « hit » aux différentes éditions de Comblain. Deuxième moment fort : Chet Baker, qui séjourne en Italie à cette époque, invite Thomas et Jaspar à le suivre dans les mêmes studios RCA pour l’enregistrement de son disque « Chet is back », un classique aujourd’hui. Il y est comme presque toujours remarquable. Enfin, un autre Américain de passage, le pianiste John Lewis, engage le tandem pour l’enregistrement de la musique du film  « Una storia Milanese ». Une musique curieuse pour laquelle l’orchestre de jazz type se voit renforcé d’un quatuor à cordes hongrois ! John Lewis se montre lui aussi particulièrement enthousiaste quant au jeu de René : « René (Thomas) is a Belgian, one of the bet guitar soloist I have ever heard ».

Le retour sur le continent s’effectue donc sous les meilleures auspices. Alors que Jaspar décide de repartir pour les États-Unis, Thomas, lui, semble bien vouloir rester en Europe. A Comblain, il jouera pratiquement chaque année. A Liège et Bruxelles, il redevient l’homme de tous les coups et de toutes les jams. A Paris, où il se rend régulièrement, il joue avec Johnny Griffin, Kenny Clarke, etc., ainsi qu’avec Bud Powell, une de ses idoles. Entre-temps, dans les différents festivals européens, il est encensé par la critique internationale. Ainsi, Claude Michel Jalard parlera de lui comme de la « grande vedette européenne » du festival d’Antibes en 1962. Un festival au cours duquel, l’année suivante, il sera d’ailleurs convié par l’organiste Jimmy Smith, alors au sommet de sa popularité, à venir le rejoindre sur la scène. L’association orgue/guitare est alors fort prisée du public et c’est avec un autre organiste américain, installé en Europe celui-là, Lou Bennett, que Thomas va s’associer pour divers enregistrements et de nombreuses tournées.

Ils enregistrent ainsi l’album  « Meeting ». Pour cet album (plusieurs fois réédités), Thomas a fait également appel à Jacques Pelzer et le disque est une réussite : aux thèmes enlevés ( « Dr Jackle » ou ce  « Meeting », composition signée René Thomas et qui est presque devenu un standard) succèdent de superbes moments lyriques ( « Harnie’s dream » avec un des plus beaux soli de flûte de Jacques Pelzer). Et, quel que soit le climat, les envolées de Thomas sont autant de petits chefs-d’œuvre de goût, d’invention… et de risques ! Car, sensible aux innovations de musiciens progressistes (Coltrane notamment, qui le fascine), il se laisse volontiers emporter par son attirance naturelle pour l’aventure et sort des sentiers battus et rebattus des harmonies et du phrasé hard-bop/cool. Avec toujours une pointe de Django qui donne à l’ensemble une sorte de constante et sauvage émotion. Par ailleurs, humainement, René Thomas demeure un personnage peu banal. Martien irrécupérable pour ceux qui ne le connaissent que superficiellement, il reste, même pour ses proches, comme isolé derrière les énormes verres de ses lunettes d’écaille qui lui donnent cet air perpétuellement ‘ailleurs’. “Perdu dans une sorte de rêve sans fin, l’homme aux lunettes d’écaille ne reprend vie qu’au moment où s’allument les feux de la rampe. Alors, cet étrange personnage s’anime et le swing jaillit sous ses doigts agiles” (J.-L. Ginibre, Jazz Mag n°86, 1962).

Imprévisible dans le quotidien – et ce jusqu’à sa présence à l’heure et au lieu convenus pour un concert – « son incorrigible insouciance » (Laurent Goddet) ne se dissipe, en effet, que lorsqu’il joue. Et là, plus rien ne peut l’arrêter. C’est sans doute pour toutes ces raisons qu’il restera toute sa vie un musicien adulé de ses pairs et de la critique, mais boudé par les organisateurs, par les firmes de disques et par le public. Ce qui ne l’a jamais inquiété outre mesure : “Je joue comme je joue et je ne veux pas, sous prétexte de le séduire, m’adresser vulgairement au public. La reconnaissance des musiciens me suffit pour l’instant (…) j’ai le temps, le public me reconnaîtra un jour ou l’autre”.

En 1963 (l’année de l’enregistrement de “Meeting“), il se rend dans les studios aux côtés du saxophoniste américain Sonny Criss (les quelques témoignages de cette nouvelle association ont été récemment réédités). L’année suivante, il retrouve, à Paris, Lou Bennett et Kenny Clarke avec lesquels il donne plusieurs concerts (notamment à la salle Gaveau) et enregistre quelques titres supplémentaires. Tandis qu’à Liège, où il passe encore en fin de compte pas mal de temps, il est plus souvent qu’à son tour fidèle aux jams du “Jazz Inn” des frères Darmoise : avec Barney Wilen, avec Jacques Pelzer, avec son vieux complice des premiers temps, le pianiste Maurice Simon, avec Chet Baker, avec tous les invités prestigieux des nuits d’après Comblain, Thomas y dispense sans compter (et généralement sans autre salaire que les consommations) une musique généreuse qui ravit notamment tous les jeunes guitaristes (Robert Grahame, Jo Verthé, etc. L’un d’eux, Gustave Smeets, en est entiché au point de se faire appelé “Samoht”, Thomas à l’envers !). De ces soirées privilégiées, des échos ont été vaille que vaille préservés et, à les entendre, on comprend que le “Jazz Inn” n’était pas un club de jazz au sens presque sacré du terme : des bandes montent, en effet, enrobant la musique, un étonnant bruit de fond – verres cognés, rires alcoolisés, altercations ponctuées d’encouragements familiers aux musiciens. Mais c’est cela aussi l’univers de René Thomas, cet espace clos où tout un chacun, radicalement inconscient de la place qu’occupe en fait sur la scène mondiale du jazz ce guitariste qui fait partie des meubles, le tutoie et l’apostrophe sans ménagement.

Puis, soudain, sans crier gare, d’un jour à l’autre, René Thomas, le jammeur liégeois, redevient concertiste international, si par hasard un géant de passage l’emmène à sa suite. Ainsi, au milieu des années 60, il travaille à plusieurs reprises avec le saxophoniste Lee Konitz, à Comblain, Bruxelles, Paris, aux Pays-Bas où la radio hollandaise eut la bonne idée d’enregistrer, le 21 octobre 1965, une demi-heure de musique. Lui et Konitz y sont accompagnés par deux futurs princes de la musiques free européenne : Misha Mengelberg (p) et Han Bennink (dm). Entre-temps, l’association Thomas-Pelzer se poursuit par intermittence, renforcée de rythmiques diversent où défilent les bassistes Benoît Quersin, Alby Cullaz, Michel Finet, etc. et les batteurs Jacques Thollot, Vivi Mardens, Peter Littman, etc. Les deux Liégeois (que la mort de Jaspar en 1963 a peut-être encore rapprochés) se produisent avec succès dans les divers festivals et clubs européens. Leur répertoire, au milieu des années 60, s’est enrichi de pièces plus aventureuses (de compositions d’Ornette Coleman par exemple).

Et leur musique témoigne d’une solide complicité : “René sentait quand j’étais perdu et en un coup de pouce, il me donnait la note qui me remettait sur les rails. Et j’en faisais autant pour lui. A Comblain, nous avons joué notamment avant Bill Evans, qui est venu sur scène nous féliciter. Nous n’avions en fait répéter qu’un seul morceau, pour le reste, nous savions que ça viendrait tout seul, d’après l’ambiance du moment. On se connaissait tellement bien. (…) Une autre fois, toujours à Comblain, le public ne voulait pas nous laisser descendre de scène et Memphis Slim attendait pour jouer ! Ce sont de fabuleux souvenirs. René, c’était l’oreille, le feu, la technique, l’idée…” (interview de J. Pelzer, 1986). Témoins de cette période, un fougueux ‘live’ pirate (avec Finet et Littman) sorti sur Giganti del jazz, ou l’enregistrement – inédit à ce jour – du concert donné à Liège par Thomas, Jaspar, Quersin et Thollot, alors en soirée d’hommage à Raoul Faisant en 1965.

Les dernières années

Après 1966 (cette année-là, il est cité dans Down Beat comme “le meilleur guitariste méritant une large reconnaissance”), René Thomas, comme tous les jazzmen, subit plus encore la rigueur de la crise qui frappe le jazz pendant les “années pop”. Malgré l’un ou l’autre temps fort (quelques disques, notamment avec l’organiste allemande Ingried Hoffman, quelques tournées – en Espagne entre autres -, quelques concerts importants avec le pianiste Vince Benedetti), c’est une période plutôt creuse. Il passe des journées à jouer de la guitare devant sa télévision, dans sa petite maison rue des Maraîchers à Liège. Cependant, sous l’impulsion de quelques amis, il refait surface, entouré le plus souvent du quartette de Robert Jeanne. Jean-Marie Hacquier lui procure quelques contrats dans le Nord de la France tandis qu’en Belgique, il recommence à jouer avec Pelzer et qu’en Allemagne, en 1969, il enregistre un album avec Lucky Thompson. L’épisode décisif de ce retour étant, sans aucun doute, son association, en France, avec l’organiste Eddy Louiss, dès 1970. A la batterie, on trouve, selon les moments, des musiciens comme Daniel Humair (cfr “Au Privave” sur l’album Surrounded d’Humair), Kenny Clarke ou Bernard Lubat avec qui le trio accompagne le chanteur Léon Thomas. Ce dernier fréquente, aux États-Unis, aussi bien les milieux du blues que ceux du free-jazz et surtout, se produit dans un club parisien ce fameux soir où Stan Getz, de passage à Paris, est séduit par cette musique puissante et colorée. Séduit à un point tel qu’il décide tout simplement d’engager le trio pour une vaste tournée européenne en 1971. A Chateauvallon, le nouveau “Stan Getz Quartet” fait un malheur et René Thomas, dont le nom était bien oublié du public français, redevient pour un temps l’objet d’éloges souvent dithyrambiques.

Ainsi, à propos de ce concert à Chateauvallon, un journaliste féru de rugby écrira ce commentaire enflammé : “… Soudain, René Thomas, tel Cantoni, aperçoit le ‘trou’ et s’y engouffre. Crocheté Stan Getz, en débandade le quartette, semé en route le ‘New Sound’ : il n’y a plus sur la scène qu’un monstre de l’esquive et du contre-pied qui remonte, guitare au vent, tout le terrain et va marquer, seul, l’essai” (J. R. Masson, Jazz Mag, 196, 1971). Quand à Getz, qui n’avait pas touché son saxophone depuis des mois, il est revigoré par ses nouveaux partenaires et il joue avec une force et un lyrisme rarement atteints. Les vagues telluriques de l’orgue d’Eddy Louiss (dont la musique se démarque fortement de celle des organistes avec lesquels il a joué jusqu’alors) lui fournissent une assise exemplaire et il trouve en René Thomas un interlocuteur idéal avec lequel il rivalise d’invention et en qui il voit bien plus qu’une réplique de son ancien associé Jimmy Raney : “René est une sorte de ministrel de la guitare (…) il est comme un gitan (…). Une de ses premières idoles était Jimmy Raney (…) maintenant, il joue comme René Thomas, le seul et unique” (P. Culle, Jazz Mag, 168, 1975). On possède de ce quartette étonnant un témoignage aujourd’hui promu au rang de ‘classique’, et dont la récente sortie en CD met mieux encore en relief les inépuisables richesses : “Dynasty” a été enregistré au Ronnie Scott’s de Londres, 10 ans après les prestations du quartette Thomas/Jaspar, et le répertoire se révèle particulièrement apte à pousser les quatre musiciens à donner le meilleur d’eux-mêmes.

Parmi les compositions de Thomas (“Theme for Leo”, etc.), on retiendra le superbe “Theme for my dad” signé Getz, mais écrit en réalité en grande partie par lui à la demande du leader dont le père est mort pendant la tournée. L’interprétation qu’en donne le quartette est bouleversante et fait de cette courte pièce un des quelques chefs-d’oeuvre du jazz enregistré. On y trouve également un art dans lequel Thomas excellera tout au long de sa carrière : celui de l’introduction à un thème (“Invitations”). On aurait pu penser que René Thomas allait profiter de ce nouveau tremplin pour s’installer enfin aux premières places. Pourtant, après l’épisode Getz, il se ‘reprovincialise’ presque aussitôt. Il reprendra encore épisodiquement la route pour de ponctuelles tournées en Italie, en Allemagne et même au Mexique.

Thomas Pelzer Limited (René Thomas et Jacques Pelzer) au Jazz Middelheim, 1974 © Studio Hugo

Chaque année, il rejoint Lou Bennett en Espagne. A Paris, il enregistre avec Louiss et Kenny Clarke un disque qu’on a un peu trop rapidement qualifié de mineur à l’époque. Et il forme avec Christian Escoudé un duo de guitares précurseur des célébrissimes associations à cordes des années à venir. En Belgique, il joue au Festival de Coronmeuse au sein de T.P.L. (c’est désormais le nom qui désigne les groupes Thomas/Pelzer. TPL : Thomas Pelzer Limited) et enregistre sous ce label un dernier album pour la petite firme belge Vogel. Au Festival de Middelheim à Anvers, il rejoint sur la scène son ancien employeur, Sonny Rollins et fait de même avec Getz à Ostende. Mais entre ces points chauds, s’écoulent de longues périodes d’inactivité pendant lesquelles il se réinstalle dans une vie liégeoise qui, à l’époque, ne laisse plus guère de place au jazz. Il se mêle volontiers aux jeunes musiciens – ceux-là même qui assureront bientôt la relance – et assiste, enthousiaste, aux répétitions d’Open Sky Unit, le groupe de jazz-rock monté par Pelzer avec les jeunes Steve Houben et Ron Wilson. Il forme un nouveau trio, mettant à profit la présence à Liège d’un géant de la batterie : Art Taylor ! On a du mal à imaginer, avec le recul, qu’un orchestre dans lequel se trouvaient René Thomas et Art Taylor n’ait pas fait salle comble à chaque concert. En réalité, c’est parfois devant une poignée de spectateurs seulement que se produit le trio. Et du coup, la vie devient difficile pour la famille Thomas (il a deux enfants). Comme beaucoup d’autres jazzmen hélas, René Thomas a fini sa vie dans un état proche de la misère. Usé prématurément – quoique ayant résisté quelque dix ans de plus que son ami Jaspar – il s’éteint lors d’une de ses tournées annuelles en Espagne avec Lou Bennett, en janvier 1975.

Des dizaines de musiciens des quatre horizons du jazz joueront bénévolement pour récolter l’argent nécessaire au rapatriement de son corps. Par la suite, les hommages se répètent, Saxo 1000 sera créé en 1980 en souvenir de Jaspar et Thomas… En 1985, nouvelle soirée en l’honneur de René Thomas, à l’occasion de la parution du livre “Histoire du Jazz à Liège“. De nombreux disques parus depuis 1975 comportent des thèmes écrits à la mémoire de Thomas (“Song for René” par Pelzer, Grailler, etc., “René’s Theme” par John Mc Laughlin et Larry Coryell, “René Thomas” par Philip Catherine, etc.). Les disques de René, par contre, restent rares dans les bacs des disquaires belges. Et au bout du compte, combien de Belges connaissent-ils simplement le nom de ce musicien d’exception qui, lorsqu’on l’interrogeait sur les progressions harmoniques qu’il utilisait, répondait sans sourciller  : “Je ne sais pas, moi, je fais des formes géométriques, des carrés, des triangles…”.

Une dernière anecdote donne la mesure du malentendu gigantesque que fut la carrière de René Thomas : pendant les années 60, alors qu’il était déjà reconnu par les plus grands musiciens comme un maître-guitariste, il se rend avec ses enfants à l’aéroport où doit débarquer Sacha Distel, en pleine période “scoubidou”. Quand Sacha apparaît, Thomas se précipite sur lui et, s’excusant presque, lui demande s’il accepterait de lui signer un autographe. Distel racontera plus tard qu’il fut rarement aussi mal à l’aise que cet après-midi-là tandis qu’il signait le disque tendu par celui que lui-même considérait comme un des plus grands guitaristes au monde.

Jean-Pol Schroeder


[INFOS QUALITE] statut : actualisé (1ère publication par wallonica sur agora.qc.ca) | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1991) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Jo Verthe ; Jazz Around ; Freddie Jazz ; Studio Hugo | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

De la nécessité d’attribuer à titre posthume le Prix Nobel à Simenon

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“Dans son dernier essai, Jean-Baptiste BARONIAN apporte la preuve définitive que tout n’a pas été écrit sur Georges SIMENON et que, trente ans exactement après la disparition du plus liégeois des écrivains universels (ou du plus universel des écrivains liégeois, le propos est réversible), son œuvre comme sa vie recèlent encore leur lot de trouvailles. Encore faut-il, pour les dénicher, oser s’aventurer dans les recoins inexplorés ou négligés de son univers, dans des œuvres peu citées – Strip-teaseUn banc au soleilIl pleut bergère…La prison – ou dans le massif, parfois rébarbatif, des Dictées.

Les dix-sept chapitres que compte l’ouvrage auraient pu donc en être vingt, cinquante, cent. C’eût été sacrifier à la passion de l’exhaustif, par définition inassouvissable en ce qui concerne un tel géant. Puis il y a dans la démarche ici adoptée un parti pris de plaisir, qu’une étude plus fouillée aurait compromis et alourdi.

Baronian a dès lors si parfaitement ajusté la focale qu’il happe d’emblée l’intérêt du lecteur, simenonien patenté ou profane. Bien sûr, il sera question de villes de province, de femmes, de cinéma, de crime, mais chacun de ces aspects est abordé par la bande, dans une dimension inattendue ou selon un angle d’attaque original.

Ainsi, « le personnage de Liège » est-il envisagé à travers Je me souviens…, un « livre-relais » qui montre que la cité natale du romancier est constamment au cœur de sa dramaturgie. Simenon lui-même minimisait l’importance de ce titre, qu’il qualifiait de « sorte de document » et auquel il déniait le statut d’œuvre littéraire. Baronian voit quant à lui dans cette sonate le socle du mouvement symphonique plus large de Pedigree. Maints autres lieux sont revisités, comme Marsilly, petite commune de Charente-Maritime, où Simenon écrivit pas moins de douze romans alors qu’il était locataire de La Richardière. En contrepoint de ce constatable effet du « génie du lieu » se pose la question de savoir pourquoi la Suisse, où Simenon a pourtant longuement vécu et beaucoup écrit, l’a si peu inspiré. Une absence criante, qui se manifeste dans le pseudo-toponyme forgé par Simenon pour requalifier Échandens : Noland (« aucun pays »). Là n’est pas le seul mystère que sonde l’essayiste. Il en est aussi qui règnent autour de personnages hantant son imaginaire comme sa biographie…”

Lire la suite de l’article de Frédéric SAENEN sur LE-CARNET-ET-LES-INSTANTS.NET (article du 15 juillet 2019)

ISBN 2-36371-298-1

Jean-Baptiste BARONIANSimenon, romancier absolu (Paris : Pierre-Guillaume de Roux, 2019)

 

Jean-Baptiste Baronian, membre de l’Académie royale de Belgique, est l’auteur de romans, nouvelles, essais, biographies, dictionnaires, anthologies. Il a publié en 2017, Baudelaire au pays des singes, un essai unanimement salué par la critique, puis un roman, en 2018, Le Petit Arménien.


 

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YU : Les rues de Liège, balade à deux temps (1956-1996)

Temps de lecture : 3 minutes >

Georges Yu (avec Alain Marcoen, directeur photo) pendant le tournage de Les rues de Liège, Balade à deux temps (1995) © Georges Yu

1993. Au hasard d’un déménagement, resurgit “Les Rues de Liège”, tourné en 1956 et oublié par l’auteur lui-même. Une projection publique, des échos favorables dans la presse et une très large diffusion en vidéocassettes suscitent alors la curiosité et l’enthousiasme d’un public fort nombreux. Trois ans plus tard, L’auteur se laisse convaincre de réaliser un deuxième volet et de porter, sur la ville d’aujourd’hui, un autre regard personnel. L’ensemble des deux films n’est que la vision d’un baladin au travers de deux époques. Les similitudes ou les distorsions entre celles-ci sont livrées à l’appréciation de chacune et de chacun…

Les Rues de Liège, balade à deux temps“, un film d’auteur réalisé par un cinéaste-citoyen à l’écoute de sa ville, de ses habitants, du monde et de ses rumeurs. Un film où sensibilité et subjectivité se dressent à l’encontre de toutes les dictatures, économiques, psychologiques ou morales…

Les Rues de Liège, balade à deux temps” à travers une ville, parmi d’autres, à la rencontre d’un passé, d’un présent, à la recherche d’un futur à définir…

Première balade (1956)

Le film est l’œuvre de jeunesse d’un Liégeois d’origine chinoise, amoureux de sa cité, qui, 10 ans plus tard, entrera comme réalisateur à la R.T.B d’alors:

Une histoire. Simple et ordinaire. La chronique d’une cité, de ses habitants et de leurs habitudes, petites ou grandes. L’histoire aussi de ceux qui, dans le passé, firent d’elle un centre international prestigieux, sur les plans économique, politique et culturel. Par le travail de ses ouvriers, les espiègleries de ses gavroches en balade, ou par les ballets incessants exécutés par les tramways de la place Saint Lambert, Liège vit, respire. Menés par Grétry, le grand musicien, ami de Voltaire et de la France, les Liégeois -mais le savent-ils seulement?- évoluent dans la chaleur, affective, spirituelle et matérielle, d’une cité aux mille grandeurs et possibilités…

Georges Yu

Deuxième balade (1996)

40 ans plus tard, le fleuve a maintenu son cours, historique et légendaire. La ville s’est offerte un « lifting », parfois heureux, parfois outrageant. Mais de bonnes pierres témoignent encore de son charme séculaire. Pourtant, le citoyen ne flâne plus guère aux coins des rues. Son mode de vie est identique à celui d’autres villes européennes. Auparavant, il produisait, à présent, il consomme, pour autant qu’il le puisse. La « crise » a fait de lui un passager de la vie qui s’empresse de ne pas s’attarder. Bien des questions se posent et restent sans réponses. Demain, dans 40 ans, on fera les comptes…

Georges Yu

Source : GEORGESYU.BE, site consacré au cinéaste liégeois Georges YU (1927-2012), où Roger BRONCKAERTS écrit : “Certains seront étonnés du fait que le cinéaste qui a illustré la Cité Ardente dans deux œuvres si profondément enracinées s’appelle YU et soit le fruit d’un arbre généalogique à racines doubles, chinoises de père, wallonnes de mère. C’est pour répondre à cette légitime interrogation et pour habiller les œuvres de la personnalité si caractéristique de leur auteur que nous vous convions à la lecture de cette courte biographie de GEORGES YU. Nous aurions voulu enrichir ce texte d’anecdotes multiples. Mais il nous eût fallu alors la place d’un roman tant le personnage que vous pouvez rencontrer au coin de votre rue, fuyant les mondanités et la solennité, a croisé sans toujours le vouloir les aiguillages de l’Histoire avec comme seule carte d’état-major, un instinct qui lui a toujours si bien servi. En effet, l’auteur des “Rues de Liège” est d’abord un instinctif que le “calcul” rebute. C’est à la découverte d’une vie romanesque que nous vous convions…


FICHE TECHNIQUE

  • Réalisation : Georges Yu
  • Commentaires : Bob Claessens, Georges Yu
  • Producteurs délégués : Jean-Claude Riga, Jean-Christophe Yu
  • Producteur exécutif : Jacques-Henri Bronckart
  • Producteurs associés : Christiane Philippe, Christine Pireaux
  • Chargée de production RL.FJJ : Betty Coletta
  • Chargée de production R.T.B.F : Christiane Stefansky
  • Images : Alain Marcoen, Jean Gonnet
  • Son : Thierry Tirtiaux
  • Montage : André Delvaux
  • Mixage : Gaston Slykerman
  • Régie : Xavier David


Savoir-regarder encore…

VIENNE : Ianchelevici et Liège (CHiCC, 2019)

Temps de lecture : 11 minutes >

IANCHELEVICI Idel, Le plongeur et son arc (1939) © Philippe Vienne

Idel IANCHELEVICI est né le 5 mai 1909, à Leova, aujourd’hui située en Moldavie. Leova, ville-frontière, connaîtra un destin bousculé : faisant partie de ce que l’on appelle la Bessarabie, elle est russe au moment de la naissance de Ianchelevici, roumaine après la première guerre mondiale, intégrée à l’URSS à partir de 1945 jusqu’à l’indépendance de la Moldavie en 1991. Avant la Seconde Guerre mondiale, environ un tiers de la population de Leova est juive. C’est le cas de Ianchelevici qui naît dans une famille juive askhénaze de huit enfants, dont il est le cadet.  Enfant, il dessine et modèle la terre glaise, des passions qui ne l’abandonneront jamais.

En 1923, à 14 ans, il entre au lycée de Chisinau (actuelle capitale de la Moldavie). Même s’il envisage de devenir médecin, peut-être par admiration pour un de ses professeurs d’anatomie, le dessin et la sculpture continuent d’occuper ses temps libres. Mendel, l’aîné de la fratrie aide, par son commerce d’alimentation, le père à subvenir aux besoins de tous et paie les études de son frère. C’est Mendel également qui conseille à “Ian” de se rendre en Belgique, où il a des connaissances qui pourraient l’aider. C’est ainsi que Ianchelevici arrive à Liège, en 1928. Il travaille comme apprenti graveur chez Pieper, une firme qui décore et vend des fusils de chasse de la FN. Ce premier séjour à Liège est bref, car il retourne effectuer son service militaire en Roumanie.

C’est en 1931 qu’il s’installe véritablement à Liège. Pour vivre, il travaille comme emballeur au Grand Bazar. Sur le conseil et la recommandation du peintre Joseph Bonvoisin, après avoir passé un examen, il entre directement en dernière année à l’Académie des Beaux-Arts. Il a pour professeur Oscar Berchmans, à qui on doit notamment le fronton de l’Opéra Royal de Wallonie (ORW), les sculptures de la remarquable Maison Piot (dite Maison des Francs-Maçons) et également, par coïncidence, la décoration de la façade de la Maison Pieper, le marchand d’armes pour lequel Ianchelevici a travaillé. Ianchelevici sort diplômé de l’Académie en 1933 et récompensé du premier prix de statuaire.

A la fin de la même année, il épouse Elisabeth Betty Frenay, née d’un père belge et d’une mère française, vivant à Spa où ses parents géraient un hôtel. Il l’avait rencontrée à l’Académie où elle étudiait également la sculpture. Comme souvent, trop souvent sans doute, elle renoncera à une carrière pour contribuer à celle de son mari. « Un artiste dans la maison, ça suffit », livrait-elle en guise d’explication. Un an plus tard, en 1934, ils s’installent à Bruxelles. Il y expose, en 1935, trente-sept sculptures au Palais des Beaux-Arts et réalise quatre grands bas-reliefs pour le pavillon roumain à l’Exposition internationale de Bruxelles.

C’est le début d’une brillante carrière, carrière durant laquelle Ianchelevici se partagera toujours entre la sculpture et le dessin. Il réalise, en effet, un très grand nombre de dessins, indépendants de ses sculptures – ce ne sont, pour la plupart, pas des dessins préparatoires. Il fera don de 2000 dessins au Musée Ianchelevici de La Louvière (MiLL) et 6000 à l’Université de Liège, ce qui donne une idée de l’ampleur de son œuvre.

A l’issue de la guerre, durant laquelle il sera contraint de se cacher, Ianchelevici obtient la nationalité belge en 1945. Il s’attelle alors à son œuvre la plus monumentale, Le Résistant, qui sera finalement installée à Breendonk en 1954. La même année, Ianchelevici quitte définitivement la Belgique pour s’installer en France, à Maisons-Laffitte où il mourra en 1994, à l’âge de 85 ans.

Même si, au total, il n’aura passé que cinq années à Liège, il reste attaché à la ville qui l’a vu débuter et qui conserve encore plusieurs de ses sculptures. Le don qu’il fait à l’Université en témoigne par ailleurs.

Les sculptures conservées à Liège

Robert Vivier (1934)
Robert Vivier (La Boverie, Liège) © Philippe Vienne

Robert Vivier, né à Chênée en 1894 et mort à La Celle-Saint-Cloud (région parisienne) en 1989, est un poète et romancier belge. Son œuvre romanesque a intégralement été écrite avant 1940. Son œuvre poétique, en revanche s’étale sur toute la durée de sa vie. Vivier est également un spécialiste de la littérature italienne, qu’il enseigne à l’Université de Liège.

Son épouse, Zenia (Zénitta) Klupta n’est autre que la mère d’Haroun Tazieff, né d’un premier mariage, que Vivier adoptera. Dès 1934, Vivier se lie d’amitié avec Ianchelevici qui réalise son buste. C’est lui, et surtout son épouse, qui inciteront Ianchelevici, peu conscient du danger, à se cacher à partir de 1942. Il utilisera même de faux papiers au nom d’Adolphe Janssens, Adolphe étant le prénom par lequel il se faisait appeler étant jeune, le trouvant plus chic que le sien, jusqu’à ce qu’il devienne tristement célèbre. Ses proches l’appelleront d’ailleurs plus souvent Ian que Idel.

On sent dans ce bronze, comme souvent dans les premières œuvres de Ianchelevici, l’influence de Rodin (le buste de Clémenceau, par exemple). Roger Avermaete, un des biographes de Ianchelevici, parle du portrait d’un “doux rêveur“. Cela me semble fort réducteur, voire péjoratif. Mais Ianchelevici rend certes bien l’intériorité quelque peu nostalgique du poète qu’était Vivier.

Le Plongeur et son Arc (1939)
Plongeur (Liège, port des yachts) © Philippe Vienne

A partir de 1935, Ianchelevici va se consacrer à la réalisation de sculptures monumentales qui correspondent à sa vision, sans se préoccuper d’éventuelles commandes, sans même savoir si elles seront un jour érigées quelque part. “Un monument doit être grand, dépasser l’humain car il est l’idéal de l’humain”, dira-t-il dans sa Profession de foi. On peut en effet penser que si l’idéal de l’homme est plus grand que l’homme lui-même, c’est également l’idéal qui grandit l’homme. Ianchelevici lance ainsi plusieurs projets qui aboutiront, entre autres, à L’Appel, qui sera placé à La Louvière en 1945 et au Plongeur.

C’est, en effet, pendant qu’il travaille à L’Appel qu’il reçoit une commande pour l’Exposition de l’Eau à Liège, en 1939. Ce sera l’occasion de faire aboutir un projet, déjà jeté sur papier, intégrant sculpture et architecture. La figure, déjà haute de deux mètres cinquante, est fixée au sommet d’un arc de quinze mètres, figurant le tremplin. L’ensemble, tant la sculpture que l’arc, qui s’élevait au-dessus de la piscine olympique, a été conçu par Ianchelevici. Celui-ci sera toutefois déçu du résultat final parce qu’une couche de peinture noire a été appliquée sur le personnage, rompant ainsi l’unité plastique de l’ensemble. Pour lui, et à juste titre me semble-t-il, “Un monument n’est pas une juxtaposition de plusieurs éléments, mais un seul élément“.

Le Plongeur et son arc, Liège, Exposition internationale de l'eau, 1939
Le Plongeur et son arc (Liège, Exposition internationale de l’Eau) © cartes postales Nels

Le début de la guerre interrompt l’Exposition de l’Eau. L’œuvre, comme les bâtiments, n’a pas été conçue pour le long terme. L’arc est démoli, la Ville, qui s’est portée acquéreuse du Plongeur, en fait réaliser un moulage en ciment, moins fragile que l’original en terre et plâtre. Après la guerre, un projet de réinstallation de l’œuvre au bout du parc de la Boverie, près de l’Union nautique, est évoqué mais n’aboutira pas, faute de moyens vraisemblablement. Le Plongeur reste entreposé dans les réserves du Musée des Beaux-Arts (aujourd’hui La Boverie) où il tombe progressivement dans l’oubli en même temps qu’il se dégrade. A telle enseigne que, au début des années 90, quand je me suis mis en quête de cette œuvre, le musée était en piteux état et fermé au public et le Plongeur demeurait introuvable.

Heureusement, d’autres chercheurs s’y sont intéressés, l’oeuvre a finalement été retrouvée, en mauvais état, mais la décision a été prise, en 1998, de réinstaller le Plongeur, au port des yachts cette fois. La sculpture actuelle est donc une réplique, en polyester creux sur une armature métallique, réalisée par le sculpteur Victor Paquot. L’arc, comme l’ensemble de l’installation, a été conçu par l’Atelier d’Architecture Cocina. La ‘re-création’ a été inaugurée en 2000 et, dans un souci de fidélité à l’original sans doute, le Plongeur conserve (hélas ?) la couleur noire qui chagrinait tant Ianchelevici. Il est donc assez ironique de penser que son œuvre la plus emblématique pour la plupart des Liégeois, est justement une de celles dont il était le moins satisfait, et une reconstitution qui plus est.

La Source (1948)
La source (La Boverie, Liège) © ACL, Bruxelles

C’est à partir de 1945 que Ianchelevici se met vraiment à sculpter le marbre (marbre rosé du Portugal ici, en taille directe). Ses premières œuvres jouent sur le contraste entre la rugosité du bloc d’où se détache une figure lisse, souple. La chevelure ondoyante, figurant l’eau de la source, noyant mains et pieds, est encore assez brute. Par opposition, le corps gracile n’en paraît que plus lisse et doux.

Le Pâtre (1956)
Le pâtre (Musée en plein air du Sart Tilman, Liège) © Philippe Vienne

Au milieu des années 1950, l’Etat belge fait ériger à Léopoldville (Kinshasa) un monument en hommage à l’explorateur britannique Stanley. Le monument présente la statue de Stanley sur un soubassement, ainsi qu’une esplanade entourée d’un mur en arc de cercle comportant sept niches. L’Etat belge souhaitait que soient représentées en bas-relief les sept provinces de leur colonie. Mais, pressenti pour ce travail et invité sur place, Ianchelevici n’adhère pas à l’idée. Il estime que ce long mur coupe la perspective vers le fleuve et obtient la modification du projet. Les sept niches sont percées et trois d’entre elles seront ornées de bronzes réalisées par Ianchelevici. Trois grandes figures d’Africains représentant les piliers fondamentaux de l’économie traditionnelle vont remplacer les sept provinces : le pâtre, le chasseur et le pêcheur.

© Jean Housen

Bien que le sujet soit athlétique, sa musculature n’est pas noueuse comme celle du Plongeur. A partir de la fin des années 40, la sculpture de Ianchelevici commence à se rapprocher de ses dessins, dans une vision plus longiligne, épurée. L’attitude du personnage est à la fois élégante, puissante et hiératique. Il ne s’agit pas d’une représentation coloniale d’un “bon sauvage” mais bien d’un homme africain, reconnu dans sa culture et sa dignité. Les Congolais ne l’ont pas perçu autrement, eux qui ont maintenu en place ces trois statues quand celles de Stanley et d’autres symboles du colonialisme ont disparu. Le bronze du Sart-Tilman est une reproduction à plus petite échelle de l’œuvre originale.

La Rencontre (1958)
Liège, Palais des Congrès (hall d’entrée) © Les Amis de Ianchelevici

Placée dans le hall d’entrée, l’œuvre est symbolique : le Palais des Congrès (construit entre 1956 et 1958 par le groupe L’Equerre, avec lequel Ianchelevici avait participé à une exposition collective lors de ses débuts liégeois, en 1933) est un lieu de rencontre, d’échanges. Le bas-relief incarne cet idéal de fraternité.

On retrouve ici plus encore la ligne souple et épurée du dessin de Ianchelevici. Les chevaux sont admirables de grâce, de finesse. On note un allongement des formes, à la manière des peintres maniéristes, qui contribue au sentiment d’élégance des personnages. Personnages qui sont tous similaires, symbolisant cet idéal d’égalité, de fraternité et d’universalité. Un cavalier et un homme à terre font le même geste, bras ouverts, paumes vers le ciel dans un geste universel d’accueil. Un autre personnage donne l’accolade à deux autres qui se serrent la main. L’importance des jeux de mains, caractéristique de Ianchelevici, transparaît bien ici.

A l’extrême droite, dans l’espace libre, Ianchelevici introduit, en plus faible relief, la silhouette d’un homme sans visage : celui qui n’est pas encore là, l’homme à venir, l’homme de l’avenir… On avait suggéré à Ianchelevici d’y glisser un autoportrait, il a modestement et symboliquement préféré cette solution.

Les Jeunes filles (1963)
Liège, anc. Ecole Hazinelle (auj. Centre J) © Philippe Vienne

L’œuvre est actuellement à peine visible et seulement partiellement, masquée par des étagères qui menacent malheureusement sa conservation.

Robert Vivier compare ces jeunes filles à “un Puvis (de Chavannes) bien plus vivant, un Gauguin cubiste“. Ce n’est pas pour rien qu’il va chercher ses comparaisons dans la peinture : cette œuvre est, en définitive, plus proche du dessin, de la gravure que de la sculpture. On retrouve ici, dans la finesse du trait, quelque chose du Ianchelevici qui fut graveur sur arme. Cela s’explique aussi par la nature du support, l’ardoise est plus fragile et ne permet pas un trait très profond. Grâce et élégance caractérisent cette oeuvre. Par ailleurs, il me semble que la figure, à gauche, s’inspire d’une sculpture de Kurt Lehmann (Allemagne, 1905-2000). En effet,  Femme se retournant a été acquise par le Middelheim en 1957, année durant laquelle le musée a également acquis une sculpture de Ianchelevici. On retrouve la même attitude, même si la femme de Lehmann lève les deux bras. On observe également le même jeu d’ombre sous l’aisselle.

Confluence (1967)
Liège, Cité administrative © Philippe Vienne

La sculpture doit son titre à l’échevin Jean Lejeune, elle symbolise la fusion des eaux de l’Ourthe et de la Meuse aux portes de Liège. Ce sont deux femmes à la longue chevelure qui représentent, de manière allégorique, les deux cours d’eau.

L’œuvre présente donc deux faces rigoureusement identiques. Comme dans Le Baiser de Brancusi, dont on sent ici l’influence, les figures s’inscrivent dans un parallélépipède. Les corps sont séparés par cette immense chevelure ondoyante, symbolisant le flux de l’eau. L’attitude des jeunes femmes et à rapprocher de celle de la “jeune fille d’Hazinelle“, inspirée de Lehmann, qui vient d’être évoquée. Les lignes sont pures, les personnages gracieux, mais leurs visages expriment la détermination comme il en va de ces cours d’eau volontaires.

Le Mur (1971)
Liège, cimetière de Robermont © Philippe Vienne

Je veux arriver à la plus pure simplicité d’expression, c’est-à-dire avec l’attitude la plus calme, atteindre le maximum d’expression.

Le style est proche de celui de La Rencontre, pourtant antérieure de près de quinze ans, ce qui prouve bien la volonté de Ianchelevici de persévérer dans la voie énoncée dans cette citation. L’œuvre se caractérise par le dépouillement et la stylisation.  On note à la fois des gestes d’espérance (mains tendues, regard vers le ciel) et de fraternité (main sur l’épaule). Un groupe d’enfants est situé à l’extrême droite, direction du cimetière des enfants. Tous les visages sont similaires, rappelant que tous les hommes sont égaux devant la mort.

Aube (1976)
Liège, réserves du Musée en plein air du Sart-Tilman © Les Amis de Ianchelevici

Les chevelures se déroulant en cascade et se confondant avec la matière sont un sujet récurrent chez Ianchelevici. On l’a vu avec La Source et Confluence, c’est encore le cas ici. Durant les années 70, la sculpture de Ianchelevici évolue notablement vers un plus grand dépouillement, une stylisation résultant de lignes épurées, se rapprochant de sa production graphique. L’influence de la sculpture antique est également nettement perceptible.

Il ne faut pas oublier non plus que Ianchelevici travaille essentiellement en taille directe et que, par conséquent, la forme initiale du bloc influence davantage la composition. C’est assez perceptible dans cette pièce également. L’œuvre est, comme souvent, empreinte de grâce et d’une pudeur sensuelle. Sa finesse et son aspect longiligne la rendent hélas vulnérable, l’œuvre a été cassée à plusieurs reprises et est actuellement en attente d’une restauration.

Nous avons ainsi parcouru l’ensemble des sculptures qui, pour la plupart, sont visibles à tout moment par les Liégeois. Elles offrent un panorama assez complet, par leur variété et leur chronologie (de 1934 à 1976), de l’œuvre de Ianchelevici. La conclusion, je souhaite la laisser à Ianchelevici lui-même :

Peu importe le style, la forme abstraite, figurative ou non (…), le principal est que la réalisation atteigne son but : communiquer le sentiment humain à l’humain (…)

Je pense que l’on peut dire que cet objectif est atteint.

Bibliographie
  • AVERMAETE R., Ianchelevici (Bruxelles : Arcade, 1976)
  • BALTEAU B., NORIN L., VELDHUIJZEN H., Ianchelevici ou la matière transfigurée (Tournai : La Renaissance du Livre, 2003)
  • CASSOU J., Sculptures de Ianchelevici (Bruxelles : André de Rache, 1955)
  • Ianchelevici (Crédit Communal, 1987)

Philippe VIENNE

Remerciements à Philippe Delaite


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Philippe VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en juin 2019 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

Terril Piron (Liège, BE)

Temps de lecture : 2 minutes >

© Philippe Vienne

Le terril Piron (ou “du Piron”) est situé entre Liège et Saint-Nicolas, juste à l’ouest de la colline de Cointe (code plus de géolocalisation : JGFW+25 Saint-Nicolas). On y accède par la rue des Grands Champs ou la rue Bordelais. Il appartient à la société anonyme des Charbonnages de Gosson-Kessales. A partir des années 1880, il a reçu les déversements du charbonnage de La Haye qui se trouvait sur les hauteurs de Saint-Gilles et dont l’exploitation s’achèvera en 1930. Certains bâtiments du site Piron subsistent rue de la Justice à Saint-Nicolas et ont été réaffectés.

© Philippe Vienne

Le terril couvre une superficie d’environ 7 ha. Il se compose d’un plateau herbeux et de versants abrupts. L’altitude maximale est approximativement de 160 m, soit environ 100 m au dessus du niveau de la Meuse. Par rapport aux abords immédiats, le dénivelé moyen est de 67 m. La déclivité du site offre, vers le sud, une vue panoramique sur le paysage industriel le long de la Meuse et les versants opposés dans la commune de Seraing. A proximité du stade du Standard de Liège, à Sclessin, on aperçoit le terril Perron-Ouest, partiellement arasé.

© Philippe Vienne

Le plateau du terril Piron était jadis occupé par deux terrains de football, aujourd’hui disparus. Depuis 2016, ce site est occupé chaque année au mois de juillet par le Supervue Festival. Il s’agit d’un festival alternatif à dimension humaine, proposant des découvertes artistiques en tous genres. Par ailleurs, la scène finale de Eldorado de Bouli Lanners a été tournée au pied du terril.

Paon-du-jour © Philippe Vienne

Le terril Piron est également un des terrils les plus intéressants de la région liégeoise en raison de l’étendue des pelouses sèches et de la présence d’une faune et d’une flore remarquables, incluant diverses espèces rares. Le lieu est notamment recherché par une grande variété de papillons. Aujourd’hui, le site est malheureusement régulièrement menacé dans son intégrité par des projets immobiliers.

Philippe VIENNE

En savoir plus :


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | commanditaire : wallonica.org | auteur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Vienne


Découvrir le monde…

Chevalier de l’enfance (musée en ligne)

Temps de lecture : 2 minutes >

Chevaliers en arme : détail de la tapisserie de Bayeux dite “Tapisserie de la Reine Mathilde” ou “Telle du Conquest” (XIe) © Bayeux Museum

Comme de nombreux amis collectionneurs, je rêve d’un vrai musée dédié aux soldats jouets. Un lieu de mémoire où le génie créatif de l’industrie du jouet pourrait être admiré.

En effet, l’allant des industriels, les trouvailles des techniques créées et utilisées par les ingénieurs, le travail des artisans, sculpteurs et graveurs, la patiente finition des petites mains, nous ont offert les jeux et les joies de notre enfance mais surtout, ils font partie de notre patrimoine industriel, artisanal et pour certaines pièces, de notre patrimoine artistique.

Quelques passionnés tentent de forger par leurs initiatives individuelles la mémoire durable de cette épopée ludique. Les livres ont un rôle à jouer mais l’outil internet permet de créer un musée virtuel accessible à tous, gratuitement dans le monde entier.

L’armée des soldats jouets se compte en dizaine de milliers de pièces, un choix était nécessaire ; une marque, une période, un pays ou une période de production voir d’autres critères encore. L’ost des chevaliers répond aux échos des combats et joutes de mon enfance, des films d’aventures et des feuilletons télévisés d’où le nom du site Le chevalier de l’enfance.

Le Moyen-âge est une porte ouverte sur le merveilleux : Arthur, la Table ronde, la licorne, les fées, les elfes, les dragons et les sorcières que le Malin anime. Se dresse toujours le preux chevalier qui, sous le regard de dieu et par l’adoubement, s’engage à obéir aux trois piliers de l’aristocratie militaire : la fidélité, l’honneur et le courage. Plus que le rang ou que l’apparence, le chevalier se définit par son comportement, sa bravoure au combat et la protection des plus faibles, des plus démunis. Exempli gratia, nous construisons tous notre vie selon l’exemple.

Le chevalier de l’enfance pourrait aussi se décliner en chevaliers de France. Un hommage est rendu aux combattants d’Azincourt de manière indistincte anglais comme français. Chaque blason représenté sur ce site correspond à un chevalier ayant participé à cette bataille qui est considérée par certains historiens comme celle qui marque la fin de la chevalerie. La puissance du choc des milliers de flèches décochées par les archers anglais, le massacre des prisonniers encombrants trouvent aujourd’hui leur écho dans les guerres totales. Je souhaite à tout visiteur l’enchantement à parcourir ce musée virtuel…”

Pour en savoir plus, visitez CHEVALIERDELENFANCE.COM…


D’initiatives en initiatives…

SAINT-EXUPERY (trad. Guy FONTAINE) : Li p’tit prince (2012)

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SAINT-EXUPERY Antoine de -, Li p’tit prince (Neckarsteinach, Tintenfass, 2012, traduit en wallon liégeois par Guy FONTAINE)


[extrait du chapitre XXI]

“[…] C’è-st-adon qu’atouma li r’nå.

  • Bondjoû, dèrit li r’nå.
  • Bondjoû, rèsponda li p’tit prince come on bin aclèvé qu’il èst. Mins, il aveût bèl a loukî tot avå, i vèyéve rin.
  • Dji so la, dèrit l’vwès, dizos l’mèlêye.
  • Quî èstez-v’ ? dèrit li p’tit prince. Vos-èstez tot nozé…
  • Dji so li r’nå, d’hati.
  • Vinez don djouwer avou mi, li fa li p’tit prince. Dji so si pèneûs…
  • Dji n’ såreû dèdja, dèrit li rnå, dji n’ so nin aprivwèzé.
  • Ah ! Mande èscuse, fa li p’tit prince.

Mins, après aveûr tûzé pus lon on moumint, i dèrit co :

  • Qu’èst-ce qui çoula vout dîre “aprivwèzer” ?
  • Vos n’èstez nin di d’chal, fa li r’nå, quî cwèrez-v’ don ?
  • Dji cwîre lès-omes, dèrit li p’tit prince. Qu’èst-ce qui çoula vout dîre “aprivwèzer” ?
  • Lès-omes, dèrit li r’nå, il ont dès fiziks èt i tchèssèt. C’èst fwèrt djinnant. Il aclèvèt dès poyes ossu èt çoula m’ahåye bin pus. Cwèrez-v’ ossu dès poyes ?
  • Nonna, dèrit li p’tit prince. Dji cwîre dès camarådes. Qu’èst-ce qui çoula vout dîre “aprivwèzer” ?
  • C’è-st-ine sôrt qu’on-z-a par trop’ roûvi, dérit li r’nå. Ça vout dîre “si loyî onk a l’ôte”.
  • Si loyî onk a l’ôte ?
  • Assûré, dèrit li r’nå. Vos n’èstez co por mi qu’on p’tit gamin come ènn’ a co cint mèye ôtes. Ét dji n’a nin dandjî d’ vos. Ét vos n’avez nin pus dandjî d’ mi. Dji n’ so por vos qu’on r’nå come ènn’ a co traze èt traze mèye. Mins si vos m’aprivwèzez, nos-årans dandjî onk di l’ôte. Vos sèrez por mi come li seûl å monde. Ét dji sèrè por vos come li seûl å monde…
  • Dj’atake a comprinde, dèrit li p’tit prince. I-n-a ‘ne fleûr… dj’ô bin qu’èle m’a-st-aprivwèzé.
  • I s’ pout, dèrit li r’nå. On veût totes sôrts d’afères so l’tère.
  • Oh ! Ci n’èst nin so l’tère, dèrit li p’tit prince.

Li r’nå avizéve bin si d’mander qwè :

  • So ‘ne ôte planète ?
  • Awè.
  • A-t-i dès tchèsseûs so cisse planète-la ?
  • Nèni.
  • Vola ‘ne bone novèle ! Ét dès poyes ?
  • Nèni.
  • Rin po fé plêzîr, sospira li r’nå.

Mins, i riv’na a si-îdèye.

  • Mi vèye, c’è-st-on djoû tot fî parèy qui l’ôte. Dji tchèsse lès poyes, lès-omes mi k’tchèssèt. Totes lès poyes si ravizèt, èt tot lès-omes si ravizèt ossu. C’èst todi l’ minme djeû. Mins si vos m’aprivwèzez, mi vèye sèrè come pline di solo. Dji rik’noherè l’ brut d’on pas qui sèrè difèrint d’ tos lès-ôtes. Lès-ôtes mi font rintrer d’zos tère. Li vosse mi houkrè foû di m’ trô, come li musike dès-ôbådes. Èt adon, loukiz ! Vos vèyez, låvå, lès tchamps d’ frûmint ? Dji n’ magne nin dè pan. Li frumint, por mi, ci n’èst rin. Lès tchamps d’ frumint ni m’ fèt rapinser a rin. Èt çoula, c’èst bin trisse. Mins, vos-avez lès dj’vès coleûr d’ôr. Adon, ci sèrè mèrvèye qwand vos m’årez aprivwèzé. Li frumint, qu’èst come di l’ôr, mi frè sov’ni d’vos. Èt dj’ årè bon d’ôre li brut dè vint gruziner d’vins lès frumints.

Li r’nå s’ têha èt r’louka tot on tins li p’tit prince.

  • S’i v’ plêt… aprivwèzez-m’ ! Dèrit-i.
  • Dji vou bin, rèsponda li p’tit prince, mins dji n’a nin tot plin dè tins. Dj’a dès camarådes a d’hovri èt co tant dès-afêres a-z-aprinde.
  • On n’ kinohe bin qui çou qu’on aprivwèzêye, dèrit li r’nå. Lès-omes ni prindèt pus l’ tins dè rin k’nohe. Il atchèt tot, tot fêt ‘mon lès martchands. Mins come i-n-a nou martchand d’ camarådes, lès-omes n’ont pus nou copleû. Si vos ‘nnè volez onk, aprivwèzez-m’.
  • Qui fåt-i fé, diha li p’tit prince ?
  • I v’ fårè tot plin dèl paciyince, rèsponda li r’nå. Po-z-ataker, vos v’s-alez asîre on pô lon d’ mi, come çoula, so l’ wazon. Dji v’ riloukrè d’in-oûy èt vis n’ dîrez nin. Tot djåzant, on s’pôreût må comprinde. Mins tos lès djoûs, vos v’ pôrez asîre on pô pus près…

Li lèd’dimin, li p’tit prince riv’na.

  • Åreût mî valou dè riv’ni a l’ minme eûre, dèrit li r’nå. Si vos v’nez, dihans-gn’, so l’ côp d’ qwatre eûres après nône, vès lès treûs-eûres, dj’atakrè di m’ rafiyî. Pus’ l’ôrlodje va-t-èle toûrner, pus’ sèrè-djdju tot binåhe, a qwatre eûres, dji sèrè so dès tchôdès cindes èt dji m’ tourmètrè, dji pôrè inso k’nohe li pri dè boneûr ! Mins si vos v’nez tot l’ minme qwand, dji n’ sårè nin quéle eûre dji m’ gålioter l’ coûr.. i fåt dès règues, dès-acostumances.
  • Qu’èst-ce qui c’èst dès-acostumances ? dèrit li p’tit prince.
  • Èco ‘ne sacwè qu’on-z-a par trop’ roûvi, dèrit li r’nå. C’èst çou qui fêt qu’on djoû n’èst nin come lès-ôtes, qui lès-eûres ni sont nin lès minmes. Par ègzèmpie, mès tchèsseûs : li djûdi, i dansèt avou lès crapôdes dè viyèdje. Adon, li djûdi è-st-on tot bê djoû por mi. Dji m’ va porminer avå lès cinses èt lès polis sins nol imbaras… Lès tchèsseûs îrît-i fé leûs treûs pas tot l’ minme quwand, qui lès djoûs sèrît turtos lès minmes, èt dji n’ sèreû måy påhûle.

Insi, li p’tit prince a-t-i aprivwèzé li r’nå. Èt qwand foûrit l’ moumoint d’ènn’ aler :

  • Ah ! dèrit li r’nå… dji m’ va plorer.
  • Vos n’avez qu’a ‘nnè prinde a vos minme, dèrit li p’tit prince, dji n’ vis volève nou må, mins vos-avez pîlé po-z-esse aprivwèzé.
  • Bin sûr, dèrit li r’nå.
  • Mins vos-alez plorer ! dèrit li p’tit prince.
  • Bin sûr, dèrit li r’nå.”

ISBN 978-3-937467-51-1

“Vendu à plus de 130 millions d’exemplaires dans le monde, Le Petit Prince, de l’écrivain français Antoine de St-Exupéry, est traduit en plus de 220 langues et dialectes [et en morse !]. Il n’existait pas encore de traduction en wallon liégeois. C’est désormais chose faite, grâce à Guy Fontaine, bien connu des fidèles de Liège-Matin, et grand passionné du wallon sous toutes ses formes.

“L’idée de cette traduction en wallon liégeois vient d’un éditeur allemand” explique Guy Fontaine. “Il avait racheté chez Gallimard les droits pour les adaptations et les traductions dans les langues régionales. Il existait déjà une version du Petit Prince en wallon de Charleroi, en picard borain, et il aurait voulu une version en liégeois. Je m’y suis collé!”

Particularité pour le traducteur : rester le plus fidèle possible à l’original de Saint-Exupéry: “Le traducteur doit être vraiment en retrait total. C’est l’œuvre originale qui importe” poursuit Guy Fontaine. “Donc il y a un peu une frustration parce qu’on a tendance à vouloir adapter et donner un côté plus wallon à la chose mais le texte est très beau, donc on y trouve son compte”.

Une histoire universelle et qui, peut-être, grâce au wallon, trouvera de nouveaux lecteurs…” [lire la suite de l’article de A. DELAUNOIS sur RTBF.BE…]


Guy Fontaine est né en 1945. C’est de 1978 à 1994, à la radio de la RTBF, que le billet wallon hebdomadaire qu’il diffuse le rend le plus célèbre : billets transformés de 1994 à 2001, en sketchs avec Gabrielle Davroy. En 2001, ses 1.000 Mots wallons sont publiés. Depuis, il est devenu… évêque orthodoxe à Liège.


Dessine-moi… un Petit Prince

[LEXPRESS.FR, 7 septembre 2011] Bande dessinée, film, expo, le héros de Saint-Exupery se réinvente toujours. L’écrivain Marie Desplechin évoque ce qui fait l’essence du livre, qui s’adresse à l’enfant que nous avons été.

“Au titre de chef-d’oeuvre du XXe siècle, qui aurait misé un kopeck sur Le Petit Prince, fantaisie enfantine écrite et illustrée par l’auteur, publiée pour la première fois aux Etats-Unis en 1943 ? Bon, Martin Heidegger, d’accord. Il écrit, en 1949, pour l’édition allemande : “Ce n’est pas un livre pour enfants, c’est le message d’un grand poète qui soulage toute solitude et par lequel nous sommes amenés à la compréhension des grands mystères de ce monde. C’est le livre préféré du professeur Martin Heidegger.” Martin Heidegger n’est peut-être pas le type le plus sympathique de la période, il n’est pas non plus le dernier des neuneus. Son “livre préféré” est aujourd’hui n° 2 au classement international des lectures et des ventes, toutes catégories confondues. Soit n° 1 parmi les œuvres de fiction (on range usuellement la Bible parmi les “non-fictions”). Un livre traduit en 220 langues. Et qui compte à ce jour 145 millions d’exemplaires vendus.

Sans gâcher le plaisir qu’on a à voir Martin Heidegger encenser Le Petit Prince, on aimerait faire tourner les tables pour avoir avec lui une petite controverse posthume. Comment, alors que le livre leur est explicitement destiné, peut-il affirmer qu’il ne s’agit pas d’un livre pour enfants ? Qu’y a-t-il de si chétif, de si étranger, dans l’enfance, qu’elle doive être tenue à l’écart du “message d’un grand poète qui soulage de toute solitude” ? Drôle d’hommage que celui du professeur quand il dénie à l’auteur la gloire d’avoir écrit le livre qu’il voulait écrire. Prétendant une chose (avoir écrit un livre pour les enfants), il en aurait fait une autre […]”

Marie Desplechin


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : citation, partage, compilation | source : Editions Tintenfass ; LEXPRESS.FR | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Editions Tintenfass / RTBF / RTC Liège | remerciements à Eric Rozenberg


Lire encore…

 

PELZER, Jacques (1924-1994)

Temps de lecture : 10 minutes >

Jacques PELZER (à droite), en répétition avec Michel Herr et Jean-Pierre Gebler, à Liège (1983)

Jacques PELZER apprend, dès l’âge de sept ans, le solfège et le piano, qu’il est obligé d’abandonner à la suite d’un accident bénin. Il s’essaie alors à la clarinette, à la flûte, à la guitare, avant d’arrêter son choix, pour un temps du moins, sur l’harmonica. A la fin des années 30, il découvre le jazz et devient un fidèle auditeur des quelques rares retransmissions radiophoniques à tendance jazz, et surtout des disques de Nat Gonnella, Ambrose, puis Benny Goodman et Jimmy Lunceford. Alors qu’il étudie chez les Pères Jésuites du Collège Saint-Servais, il s’intègre à d’éphémères formations d’étudiants ; l’une d’elle s’appelle Swing and Sway et Pelzer, toujours à l’harmonica, y joue aux côtés du saxophoniste Paul Alexis. Mais entretemps, dans un autre établissement scolaire de la ville, à l’Athénée plus précisément, quelques étudiants (Pierre Robert, Roger Claessen, Georges Leclercq…) ont eux aussi découvert le jazz et décidé de monter leur propre orchestre, un orchestre qu’ils appelleront la Session d’une Heure et dont l’influence sera déterminante dans la carrière de Jacques Pelzer.

Lorsque la guerre éclate, Jacques Pelzer suit sa famille à Toulouse ; c’est là qu’il se fait offrir son premier saxophone : un alto, comme Pete Brown, comme Willie Smith (Jacques racontera plus tard qu’il s’est “fait les lèvres” en jouant et rejouant le solo de Smith sur Margie de Jimmy Lunceford), comme Johnny Hodges surtout, qui sera son premier modèle.

De retour à Liège, il devient membre de la Session d’une Heure. Le répertoire de la Session va du dixieland (qu’il n’apprécie pas vraiment, d’autant que dans la formule orchestrale orléanaise type, il n’y a guère de place pour l’alto !) à Duke EllingtonDjango Reinhardt ou Gus Deloof, et là, il est à son affaire.

En 1943, la Session, uniforme impeccable, cravates en cachemire, petite casquette anglaise, remporte le tournoi organisé au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, tandis qu’à Liège, elle devient la seule formation amateur qui puisse concurrencer les orchestres professionnels. Surprise-parties (qui, à cause du couvre-feu, se prolongeaient jusqu’au matin), galas, cours de danse, se multiplient ; Pelzer grave avec la Session ses premiers acétates (et notamment un On the sunny side of the street comprenant un très beau solo d’alto “à la Hodges”). Mais Roger Claessen reste un grand amateur de dixieland, et lorsque la Session s’oriente davantage dans ce sens, Pelzer reprend ses billes. Entretemps, il a trouvé son maître à Liège même : Raoul Faisant alors au centre d’un “noyau swing” percutant (au sein duquel Jacques rencontre un adolescent de son âge, guitariste, qui deviendra son alter ego bien des années plus tard : René Thomas !). Pelzer, comme Thomas, comme Jaspar, comme Sadi, a tout à apprendre de Faisant : phrasé, colonne d’air, inflexions. Pour lui aussi, Faisant sera le “Père” ! En même temps, toujours grand consommateur de disques, il découvre Benny Carter qui supplantera chez lui Johnny Hodges en influence.

Quand les Américains arrivent en 1944, Pelzer est prêt à les recevoir. Il en épatera plus d’un, blanc ou noir, qui retrouve dans la musique de ce jeune Européen un peu de son pays : “…Quand il jouait pour les Noirs (soit à la Croix-Rouge américaine, soit dans leurs cantonnements), on les voyait s’approcher peu à peu de lui, l’entourer, oubliant même la danse, et ne quittant la scène qu’à la dernière note. Et pourtant, Dieu sait si ces gens-là s’y connaissent.” (Rythme Futur, décembre 1946). C’est alors l’époque des premières tournées pour les Américains – pendant les vacances scolaires, car Jacques est toujours étudiant. Le plus lointain de ces voyages, il l’entreprend avec Léo Souris, direction Plsen, Tchécoslovaquie ! Déjà presque une vedette à Liège, Pelzer commence à se faire un nom sur le plan national, surtout après avoir intégré les Bob-Shots (en 1945, il rejoint Bobby Jaspar, Pierre Robert, André Putsage, etc.). Le premier acétate des Bob-Shots permet d’entendre un Pelzer cartésien et visiblement fort heureux de l’être : pourtant, l’heure du grand tournant est proche. Quand Pierre Robert reçoit de son frère Cyril, installé aux États-Unis, les premiers disques bop, Pelzer est envoûté par la nouvelle musique : pendant de longs mois, il s’évertue à comprendre ce que joue Parker, à décortiquer ces envolées magiques, passant et repassant, pour ce faire, les disques de Bird à vitesse ralentie ! A force de travail, il méritera bientôt ce titre de “premier alto be-bop européen” que lui décernera Django. Dans ses tentatives de jouer bop, il est soutenu par le batteur André Putsage qui s’essaie, lui, aux débordements de Kenny Clarke et rend ainsi plus crédible encore l’image sonore du nouveau style produite par l’alto. Les concerts des Bob-Shots suscitent bon nombre de commentaires dont la plupart concernent Pelzer. A la fin de la période Bob-Shots (vers 1948), il jamme aussi souvent que possible avec René Thomas, mais avant de songer à une nouvelle association, il faut terminer ses études. Il se fait plus rare aux répétitions comme aux jams et un beau jour, il se retrouve pharmacien ! Moins assuré que Jaspar, qui devient professionnel dès la fin de Bob-Shots, il fera un début de carrière dans “sa” branche et ouvrira une pharmacie au Thier-à-Liège. Mais très vite, il comprendra que “sa” branche, désormais, est bien davantage faite de blue notes que de tubes d’aspirines.

En 1950, Bobby Jaspar est à Paris, bientôt rejoint par de nombreux musiciens belges (tous ceux, en fait, qui ont choisi de ne jouer que du jazz, chose impensable en Belgique). Jacques Pelzer, s’il n’émigre pas vraiment, séjourne très fréquemment à Paris lui aussi, où il fait le tour des clubs. Il rencontre tous ceux qui seront ses partenaires et ses amis dans les années qui vont suivre. Entretemps, il découvre Lee Konitz et se met à explorer l’univers cool avec la même passion que l’univers bop quelques années auparavant. Un enregistrement de 1953 rend compte de cette nouvelle orientation. Loin d’être le signe d’un manque de personnalité, elle témoigne d’une recherche constante de matériaux propres à faire émerger, une fois réunis, un style original. Paris, Liège (et les fameuses jams de la Laiterie d’Embourg !), Bruxelles, Anvers, les Pays-Bas, l’Allemagne : Jacques Pelzer devient bientôt davantage que “l’indétrônable saxophone-alto belge”, une des figures marquantes du jazz européen en pleine expansion. Il grave plusieurs disques (avec René Thomas, Jean Fanis, Herman Ssandy, etc.), participe à de nombreux galas, jams, radios, se lie avec Kenny Clarke et Chet Baker et, en Belgique, fait office de leader pour la nouvelle génération (Robert Jeanne, Felix Simtaine, etc.). En 1955, à la demande de Léo Souris, il effectue un premier voyage en Afrique : il en revient fasciné ! L’Afrique exercera dès lors sur lui une attraction telle qu’il y retournera à de nombreuses reprises, se ressourçant à la musique noire, en particulier à la musique des pygmées qu’il découvre avec Benoît Quersin. “Il y avait deux endroits au monde où on pouvait aller : New York et l’Afrique : la jungle en béton et la jungle naturelle. Bobby a choisi la jungle en béton, moi j’ai fait l’Afrique…” (Histoire du jazz à Liège, Médiathèque de la Province de Liège, 1987). Jouant le jeu jusqu’au bout, Pelzer enregistre même quelques disques avec des musiciens et des chanteurs africains, à Léopoldville (Kinshasa).

Comme Jaspar, il s’est mis à un second instrument : la flûte, et il est devenu incontournable sur la scène belge, au même titre que Jack Sels et quelques autres. A la Rose Noire de Bruxelles comme au Ringside d’Anvers ou au Seigneur d’Amay de Liège, l’école moderne s’est désormais imposée dans le milieu – de plus en plus clos – du jazz. Les vieux maîtres (Faisant, Ingeveld, Robert, …) sont déjà presque oubliés. Pelzer ouvrira lui-même certains clubs (le Birdland à Liège, par exemple), répliques éphémères des temples new-yorkais. Parmi les jeunes musiciens belges, il s’associera volontiers au trompettiste Milou Struvay, au pianiste Joël Van Droogenbroeck, au bassiste Freddy Deronde.

En 1959, commence l’aventure de Comblain dont Jacques Pelzer sera l’un des plus fidèles participants. “Si un jour, je ne pouvais pas jouer à Comblain, j’en serais malade” confie-t-il à un journaliste. C’est également l’époque où il travaille de plus en plus en Italie (où il enregistre d’ailleurs quelques disques avec Amedeo Tommasi et Dino Piana), et où il s’associe de manière plus régulière encore avec René Thomas, de retour des U.S.A. dès 1961 ; le quartette Thomas-Pelzer, auquel participent alternativement des musiciens comme Benoît Quersin, Daniel Humair, René Urtreger, Jacques Thollot, Vivi Mardens et d’autres musiciens français, italiens ou allemands, fait les beaux soirs de Comblain (certaines versions de Theme for Freddy restent dans toutes les mémoires). Comblain est aussi l’occasion définitive de rencontrer les plus grands maîtres américains ; Bill Evans, Canonball Adderley, Coltrane, Lee Konitz. Pelzer les accueille volontiers chez lui, les amitiés se nouent et Liège devient une ville plutôt bien fréquentée. Parmi les grands moments de cette période, on retiendra un concert à Gand avec Bud Powell, un autre au Ringstad avec Thelonious Monk, la soirée des 25 ans de jazz en Wallonie, l’enregistrement de l’album Meeting (René Thomas), les jams au Jazz In de Liège, dont il est le maître d’oeuvre, et bien sûr le premier voyage aux États-Unis dans le quintette de Chet Baker ! Chet (qui a auparavant joué avec Bobby Jaspar, René Thomas, Francy Boland, etc.) apprécie en effet de plus en plus le style de Pelzer qui, en retour, vénère la musique du trompettiste.

1964 : Chet Baker (Flugelhorn, Vocal), Jacques Pelzer (Alto Sax, Flute),  Rene Urtreger (Piano), Luigi Trussardi (Bass) & Franco Manzecchi (Drums). 

C’est le départ d’une tournée de trois mois qui est pour lui l’ultime consécration : combien d’Européens peuvent se vanter d’avoir joué au Plugged Nickel de Chicago ? Depuis quelques temps, il s’exprime sur un troisième instrument, le soprano, remis à l’honneur par John Coltrane et sur lequel il dispense une musique plus moderne encore, plus libre. Pendant son séjour aux U.S.A., il est en admiration devant la nouvelle école free et la musique d’Ornette Coleman : “C’est génial, racontera-t-il, pour créer une musique semblable, qui prenne un tel essor, il fallait être un génie. Je me reporte vingt ans en arrière à l’apparition du Bird“. Et une nouvelle fois, Jacques Pelzer change de cap et pendant quelques années, il entre carrément dans la New Thing avec une sincérité qui fait parfois défaut à certains adeptes du free de l’époque (et surtout avec derrière lui un background musical qui lui permet de jouer “libre” sans pour autant jouer n’importe quoi).

Ses expériences les plus profondes dans la sphère free, c’est à nouveau en Italie qu’il va les vivre, aux côtés du grand Steve Lacy ; il révèle au public belge le trompettiste Mongezi Fesa et le bassiste Johnny Dyani lors du First International Jazz Event à Liège en 1969 ; il rencontre à plusieurs reprises Don Cherry, Kent Carter, Archie Shepp et quelques-uns des plus authentiques musiciens free, dans ce Paris soixante-huitard ouvert à l’esthétique libertaire. Cependant, Pelzer va s’écarter du free, il en gardera une certaine “souplesse d’esprit” et une profonde expérience humaine. Ce qui motive son retrait, ce ne sont pas seulement les diatribes de Chet Baker contre le free (“They call that music !“) ni le désastre financier que représente pour un musicien le fait de jouer cette musique qui met en fuite public et organisateurs, c’est aussi et peut-être surtout la difficulté de se trouver des partenaires capables de vraiment jouer le jeu.

Les années 70 sont là : c’est l’époque de Weather Report et de la première génération jazz-rock. Les jeunes reprennent un premier contact avec les sons du jazz via Chick Corea et John Mc Laughlin. A l’anarchie succèdent l’hyperorganisation et les groupes fixes. Pour Pelzer, ce nouvel état d’esprit se concrétise à travers le groupe Open Sky Unit. En effet, tout en renouant avec la tradition aux côtés de Chet Baker, de René Thomas (c’est l’époque Thomas-Pelzer Limited) ou de Vince Benedetti, il partage l’itinéraire de quelques jeunes musiciens (son cousin Steve Houben, sa fille Micheline, le pianiste américain Ron Wilson et quelques autres) qui l’entraînent dans un univers musical nouveau, influencé par les rythmes binaires, la musique soul et l’électricité. Fini le saxophone en plastique et l’improvisation sauvage : Open Sky Unit joue un répertoire structuré, programmé, où la place de chacun est bien définie (même si l’improvisation et la spontanéité restent au rendez-vous). C’est avec O.S.U. que Jacques Pelzer rend, en janvier 1975, un dernier hommage à son alter ego René Thomas, mort de jazz comme Bobby Jaspar 12 ans auparavant, comme Raoul Faisant en 1969. Lui seul sort rescapé de ce naufrage. Au milieu des années 70, il entreprend une nouvelle tournée aux U.S.A. avec Chet Baker (et ils donnent ensemble un concert au Carnegie Hall). Pelzer a retrouvé alors une musique de sa génération, il ne la quittera plus : un “mainstream” mitigé de bop et de cool et, dans son cas, parsemé d’évocations de Benny Carter.

A Liège, qu’il n’aura jamais quitté vraiment (ce qui lui aura peut-être valu d’être moins connu que Jaspar et Thomas, mais également, comme il le dit lui-même, d’être toujours en vie !), il se produit avec ses anciens compagnons Robert Grahame, Jean Linsman, Jon Eardley ou avec des musiciens plus jeunes. En 1980, il participe, bien entendu, au projet Saxo 1000 mis sur pied en hommage à Jaspar et Thomas à l’occasion du millénaire de la ville de Liège, et il fait partie du premier contingent d’instructeurs du Séminaire de Jazz du Conservatoire de Liège. Cette période (qui va de la mort de Thomas au milieu des années 80) est jalonnée de hauts et de bas surprenants, de tristes moments où l’on pourrait penser que Jacques Pelzer est au bout du rouleau, et de lumineux démentis où réapparaît le “premier saxophone alto be-bop européen“.

En 1982, il s’associe au guitariste Jacques Pirotton qui devient son partenaire privilégié : en duo, “The Two J.P’s” proposent une musique faite d’équilibre, tantôt exubérante, tantôt recueillie, qui permet à Jacques de retrouver un peu de sa complicité passée avec René Thomas. Invité à participer à diverses séances d’enregistrements (Stella Levitt, Jean-Pierre Gebler…), honoré par la RTBF d’un superbe film de montage réalisé par Michel Rochat (“Sax en fugue“), il n’a cependant pas dit son dernier mot : petit à petit, il reprend du poil de la bête dès 1986, c’est un Pelzer proprement régénéré qui, malgré de nombreux problèmes, notamment d’ordre économique – une vie consacrée au seul jazz n’a jamais été le gage d’une retraite aisée ! – redevient le grand musicien qui avait conquis le monde du jazz au cours des quatre décennies précédentes. En free-lance, en duo avec Jacques Pirotton ou à la fête de son quartette (avec Pirotton et le plus souvent Bart de Nolf (b) et Micheline Pelzer (dm)), assisté ou non de ses amis de toujours (Chet jusqu’à sa mort en 1988, Barney Wilen, Dave Liebman et tant d’autres aux quatre coins du monde des notes bleues), ayant retrouvé cette vigueur qui est une de ses “lignes de conduite” d’aujourd’hui, il part reconquérir l’Europe : Italie, France, Suisse, Finlande, Jack The Hipster n’a pas fini d’étonner un monde qui est peut-être en train de redécouvrir le jazz, ce jazz pour lequel tant de ses amis sont morts.

Jean-Pol Schroeder


Oeuvres
  • Jacques Pelzer enregistre en 1943 et 1944 avec la Session d’une Heure (Acétates), de 1946 à 1949 avec les Bob-Shots (enregistrements privés, Olympia, Pacific).
  • Leader ou co-leader :
    • Jacques Pelzer, Marionette / Lady Bird / How high the moon (acetate, Bxl, 1952)
    • Jacques Pelzer, I only have eyes for you / You go to my head (acetate, Bxl, 1952)
    • Jacque Pelzer / Bobby Jaspar, Out of Nowhere / Pennies from heaven (acetate, 1953)
    • Jacques Pelzer, Modern Jazz Sextet (Innovation ILP2, 1955)
    • Jacques Pelzer / Herman Sandy, Jazz for Moderns (Fiesta IS10043, 1956)
    • Jacques Pelzer and his Young stars, Jazz in Little Belgium (Decca 123259, 1958)
  • Fin des années 50, Jacques Pelzer enregistre une série de 78 tours en Afrique, avec des musiciens autochtones : “Tu es la plus belle, ma doudou
  • Jacques Pelzer, All stars à Antibes (Barclay BLP84081, 1960)
  • Jacques Pelzer, Featuring Dino Piana (Cetra LPP6, 1961)
  • René Thomas / Jacques Pelzer : Giganti del Jazz vol.*** (1961)
  • Pelzer, Sadi, Toots : Europe Jazz (film de Paul Davis, Sofidoc, 1961)
  • Thomas / Pelzer : T.P.L. (Vogel 003, 1974)
  • Jacques et Micheline Pelzer : Song for René (Duchesne DD8003, 1975)
  • Participation aux enregistrements :
    • Helen Merril (Comblain-la-Tour 1960)
    • Léo Souris (Comblain-la-Tour 1960)
    • Amadeo Tommasi (1960)
    • René Thomas (1963)
    • Georges Joyner (1964)
    • Freddy Sunder (1968)
    • Jon Eardley (1969)
    • Chet Baker (1977)
    • Saxo 1000 (1980)
    • Jean-Christophe Renault (1981)
    • Jean-Pierre Gebler (1981)
    • Guy Cabay (1987)

[INFOS QUALITE] statut : validé, à actualiser | mode d’édition : transcription, droits cédés | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Michel Herr | remerciements à Jean-Pol Schroeder


Jam Jazz Jacques Pelzer

© Fred Delsemme

Chaque dernier dimanche du mois ! Une jam réalisée par un bouquet de musiciens sur un thème choisi par leur soin et ponctuée d’interventions de musiciens du public désireux de se joindre à eux. Concrètement ; un musicien sera invité par le club à venir expérimenter une formation élaborée par ses soins, sur un thème précis tel qu’un artiste spécifique, ou encore un style, une année, un album…

En savoir plus sur JACQUESPELZERJAZZCLUB.COM…


Plus de jazz…

WILKIN : Lettres de grognards. La Grande Armée en campagne (2019)

Temps de lecture : 4 minutes >

ISBN 9782204130783

Si vous vous appelez Bastin, Bourdouxhe, Boussart, Bovy, Charlier, Collard, Crutzen, Danthinne, Delvaux, Fraikin, Gilissen, Halleux, Hardy, Havelange, Dermouchamps, Jamar, Ledent, Lhomme, Mathot, Pirard, Randaxhe, Walthéry, Wéry, Williquet ou encore Goffin, Godin, Maraite, Stassart, Cornélis, Pirson, Georis, Delrez, Genet, Rutten ou Natalis, il y a des chances pour qu’un de vos ancêtres ait combattu dans la grande armée de Napoléon. Ce livre réunit cent cinquante lettres de grognards liégeois…

Dans Lettres de Grognards La Grande Armée en Campagne, René et Bernard WILKIN présentent cent cinquante de ces lettres de soldats liégeois à leurs familles. Par “liégeois”, comprenez “habitant du Département de l’Ourthe”, l’entité administrative qui est devenue la Province de Liège. Ces lettres de conscrits ont été sélectionnées dans un fonds de plus de mille qui se trouve aux Archives de l’Etat.

“[…] aussitôt mon arrivée au régiment” écrit depuis Belfort Simon Bovy, manoeuvre, de Momalle, “je n’ai rien de plus empressé que de mettre la main à la plume et pour vous instruire du résultat de mon voyage qui s’est terminé d’une manière assez heureuse […] J’assure mon oncle et ma tante de mon souvenir respectueux […].”

Prouver qu’un membre de la famille servait dans l’armée

Ces lettres se trouvent à Liège depuis deux cents ans. “Elles ont été envoyées à la Préfecture par les familles des soldats” explique l’historien Bernard Wilkin. “Pas pour leur contenu, mais pour servir de preuves. Si un grand frère avait déjà été enrôlé comme soldat, les suivants ne devaient pas partir. Ces lettres ont servi à prouver aux autorités qu’une famille avait déjà envoyé un des siens au combatOn savait depuis pas mal de temps qu’elles étaient là. Un de mes prédécesseurs les avait découvertes dans les années trente, mais à l’époque, on ne se rendait pas bien compte de leur importance. Elles sont particulièrement intéressantes parce que ce sont des lettres de sans-grades, d’hommes qui n’ont pas reçu la Légion d’honneur, qui ne sont pas devenus officiers.”

Batailles, exactions, demandes d’argent

Ils racontent leurs batailles, les exactions, les mutilations, par exemple en Espagne où des soldats ont été émasculés. On y lit aussi des histoires plus légères. Des histoires d’amour. Certains comparent la vertu des filles rencontrées dans les pays qu’ils traversent. Il y a notamment ce soldat qui écrit que la Prusse est le bordel de l’Europe. D’autres font allusion à des beuveries.”

Beaucoup de soldats demandent à leurs familles de leur envoyer de l’argent, comme Simon Bovy : “J’attends avec impatience qu’il vous plaise m’accuser la réception de cette lettre, et m’envoyer quelque peu d’argent si c’est une pure bonté de votre part, ayant éprouvé une route longue & pénible qui m’a dépourvu de tout ce que je possédais lors de mon départ.”

Un français maltraité

Les soldats liégeois étaient wallonophones. A peine un tiers savaient écrire. Ceux qui savaient écrivaient pour les autres. “Le français de ces lettres est mauvais” constate Bernard Wilkin. “Ils ne respectent ni l’orthographe, ni la grammaire, ni la ponctuation. Dans certains cas, il a fallu simplifier – en veillant à respecter l’esprit du texte. Mais ce n’est pas différent des lettres de soldats français de guerres plus récentes.”

Ce qui est émouvant pour des liégeois dans ces lettres, c’est d’y retrouver les noms de parents, d’amis, de collègues ou de voisins. Bernard Wilkin y a d’ailleurs retrouvé le sien. Il savait que son ancêtre direct avait servi dans la Grande Armée, mais c’est cette recherche qui lui a fait mettre la main sur un écrit de son aïeul : “Je ne savais pas qu’une lettre existait. Je l’ai trouvée par hasard. C’est assez émouvant, d’autant que je connais leur destinée. Mon ancêtre direct a été réformé pour cause de santé. Il a eu de la chance. Tandis que son frère a été chassé de l’armée pour mauvaise conduite !

Des liégeois dans tous les régiments de la Grande Armée

Les soldats liégeois ont servi dans toute l’armée française. La cavalerie était la plus demandée “parce qu’il ne fallait pas marcher“, mais il y a eu des liégeois dans l’infanterie, l’artillerie, la marine, la Garde impériale. Certains se sont battus à Austerlitz, en Russie ou aux Antilles contre les esclaves révoltés. Les historiens estiment à 25 000 le nombre de liégeois au sens large qui ont combattu dans les armées de Napoléon. Environ la moitié n’en sont pas revenus.

Lettre d’un soldat de la Grande Armée © Archives de l’Etat à Liège

Cherchez le Papy de Papy…

Voici une liste des noms de soldats signataires de ces 150 lettres : Adam, André, Bayard, Beaumont, Bebronne, Billard, Billen, Binot, Blutz, Boulanger, Bourguignon, Bovy, Brixhe, Burnelle, Chaudier, Christophe, Collienne, Collignon, Collin, Colsoul, Colsoulle, Cordier, Corman, Cornelis, Crins, Crismer, Croisier, Crutzen, Dabin, Dantinne, Deflandres, Delforge, Delrez, Delsupexhe, Delvaux, Demathieu, Despa, Dethier, Dorva, Dorval, Dotrange, Drapier, Duchesne, Dujardin, Elias, Englebert, Ernst, Evrard, Fauville, Ferette, Flament, Fossius, Fraigneux, Frenay, Frisson, Fyon, Genet, Georis, Gilles, Godet, Godin, Gothot, Halain, Halin, Hamoir, Hanssen, Henrotte, Hoven, Hozai, Jadoul, Jamar, Jamart, Jeunechamps, Jeunehomme, Jobbé, Joiret, Josset, Kalff, Labaye, Labeye, Labusier, Lahaut, Lambert, Laschet, Lebois, Leclercq, Ledent, Leloup, Lenoir, Lepersonne, Leruth, Leva, Lévêque, Lhomme, Lismonte, Loncen, Lonnay, Louis, Machurot, Mafatz, Maraite, Marcotty, Masui, Mataigne, Moreau, Morisseau, Moyse, Natalis, Nizet, Nouprez, Olivier, Onclin, Pâque, Peter, Philippet, Pierry, Pip, Pire, Pirson, Poitier, Randaxhe, Ravet, Renard, Renard, Renoz, Reynier, Rome, Rossoux, Rutten, Schumacher, Scindeler, Seret, Seronvaux, Sottiaux, Stassart, Thomas, Varlet, Walthéry, Wanson, Weerts, Wégimont, Welter, Wilkin, Ysaye.


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation | source : article de François BRAIBANT sur RTBF.BE (22 février 2019) | commanditaire : wallonica | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Archives de l’Etat belge | remerciements à la RTBF


Plus de presse…

SYMUL : Bouleau (2013, Artothèque, Lg)

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Le Centre d’Art Contemporain du Luxembourg Belge écrit : “Les photographies de Jean-Jacques Symul dépassent les anecdotes locales pour devenir des évocations intemporelles, elles ne sont plus l’indice d’un site donné, mais l’évocation de tous les lieux possibles et la condensation lente des souvenirs qu’ils peuvent faire naître.

Jean-Jacques SYMUL est né à Liège en 1952. Dès 1984, il enseigne la photographie à l’Académie des Beaux-Arts de sa ville. Il a bénéficié de plusieurs expositions personnelles et figure dans diverses collections publiques… Il vit aujourd’hui à Xhoris, sur la commune belge de Ferrières.

  • Cette œuvre est empruntable gratuitement (60 jours par emprunt) à l’Artothèque de la province de Liège (BE) ;
  • L’illustration de l’article est de Jean-Jacques Symul : Bouleau (2013) © Jean-Jacques Symul.

Egalement à l’Artothèque de la Province de Liège (BE) :

Cinq propositions pour changer Liège

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Serge Rangoni (Théâtre de Liège), Philippe Lallemand (Ethias), Amandine Sanfratello (Taste of Liège) et Laurent Minguet (IMG) © Anthony Dehez

Un hôtel cinq étoiles situé dans le cœur historique de Liège, à quelques encablures de la place Saint-Lambert et du Palais des Princes évêques. Le temps d’une soirée, c’est notre repaire pour refaire le monde (enfin la Cité ardente).

Les participants? Philippe Lallemand (Ethias), Laurent Minguet (IMG), Serge Rangoni (Théâtre de Liège), Amandine Sanfratello (Taste of Liège) et Bruno Venanzi (Standard). Chacun a potassé ses dossiers, émis des idées sur des thèmes imposés ou librement.

Les débats sont passionnés et engagés. Les Liégeois ont leur ville chevillée au corps et ça se ressent. Mais il y a plus que ça. L’enjeu en tant que tel est perçu comme important. “Les villes sont devenues des territoires phares en termes de visibilité. La maire de Paris (Anne Hidalgo) est sans doute plus connue que le Premier ministre français (Edouard Philippe). Les poids lourds politiques s’investissent d’abord au niveau local, quitte à abandonner d’autres niveaux de pouvoir“, estime Philippe Lallemand en citant les cas de Paul Magnette ou Bart De Wever. “C’est le niveau où les décisions ont l’impact le plus direct et le plus concret. Les villes concentrent les moyens d’action que d’autres niveaux de pouvoir n’ont plus“, ajoute-t-il.

Pour autant, une ville comme Liège se sent parfois à l’étroit dans ses frontières municipales. Aménagement du territoire, mobilité, réseau d’entreprises, sécurité: nos interlocuteurs insistent sur l’importance d’une communauté urbaine; autrement dit, sur l’importance de faire collaborer la Ville avec les communes voisines (Ans, Herstal, Seraing…), que ce soit pour des raisons pratiques mais aussi pour des motifs budgétaires. “C’est nécessaire de rassembler“, plaide Serge Rangoni.

La mobilité est le premier chantier qui vient à l’esprit et c’est peu dire que la finalisation du tram de Liège est attendue avec impatience. Et de cette problématique de la mobilité, découlent les autres : le maillage commercial en centre-ville et son éventuelle reconversion, la vie étudiante engluée dans des navettes entre le centre et le Sart Tilman. Mais l’idée d’un “rapatriement” de l’université vers la ville ne doit pas remettre en cause son rôle moteur dans le développement de certaines compétences économiques en matière de biotechs ou de nouvelles technologies notamment.

Ce ne sont évidemment pas les seules idées qui ont été évoquées. La culture y a eu sa part. Un passe-jeunes pour les intéresser à l’offre culturelle liégeoise ou une parade de bateaux fluviaux sur la Meuse. Autre suggestion dans un autre domaine, la création d’un centre multisports de haut niveau.

1. Se réapproprier la Meuse

Le constat. Comme la plupart des grandes villes belges, Liège souffre de son… immobilité. Aux heures de pointe, les entrées de la ville sont engorgées, paralysées par de longues files de voitures qui viennent s’engluer dans le centre à la vaine recherche d’un parking.

Il manque de liaisons intermodales et multimodales“, estime Philippe Lallemand. “Une politique de mobilité doit s’envisager dans une grande cohérence, qui manque pour l’instant dans la ville et autour“, renchérit Serge Rangoni, qui réclame une étude approfondie des attentes et besoins de la population, et à partir de là repenser les liens de mobilité au sein de la ville. “On fait beaucoup pour l’axe nord-sud, qui suit la Meuse en gros, mais une grande part du trafic passe aussi d’une rive à l’autre“, fait remarquer Laurent Minguet.

Les solutions. Le futur tram liégeois qui s’étendra de Sclessin à Coronmeuse devrait permettre d’alléger le trafic dans le centre. “À condition de bien concevoir aussi des parking de délestage à chacun des terminus“, poursuit Minguet.

En attendant le tram, sans doute à l’horizon 2020 au mieux, et compte tenu des nuisances que les travaux vont occasionner dans la ville, l’alternative pourrait être… la navette fluviale. Mise en service durant le printemps et l’été, elle vise plutôt les touristes. Elle a tout de même transporté 35.000 personnes en 2017 malgré des tarifs très onéreux pour un parcours limité et lent. Autant de désavantages auxquels il faudrait remédier pour l’intégrer dans une offre de mobilité cohérente. “Pourquoi ne pas l’étendre à toute l’année, de Droixhe à Sclessin, voire de Visé à Huy“, rêve Minguet. “Mais il faudrait pour cela améliorer sa vitesse commerciale actuellement limitée à 10 km/h“, fait remarquer Amandine Sanfratello.

Ethias emploie près de 800 personnes en plein centre de Liège, à moins de 500 mètres du pont Kennedy. “La plupart d’entre eux perd une heure d’embouteillage entre Droixhe et le centre. Je serais prêt à proposer un dédommagement à ceux qui empruntent la navette si cela leur fait gagner du temps“, assure Philippe Lallemand.

La navette fluviale, intégrée dans l’offre de mobilité à Paris ou à Namur, c’est aussi un symbole, estime Rangoni. “Le fleuve ne coûte rien! C’est une manière pour les Liégeois de se le réapproprier. Le réaménagement des berges permet déjà une meilleure circulation à vélo. Mais il faut aller plus loin.

Le vélo, parlons-en. L’offre cyclable est déficiente en ville estime Sanfratello. “Déjà, le caractère accidenté et vallonné de la ville ne facilite pas l’emploi des deux-roues. Mais il manque d’infrastructures ad hoc et de pistes cyclables réellement protégées dans les accès au centre-ville.” Un centre-ville qui pourrait être réservé plus largement aux piétons, aux cyclistes et aux transports en commun.

Sanfratello réclame par ailleurs l’application à Liège de solutions de mobilité qui ont fait leurs preuves ailleurs. C’est le cas des vélos partagés géolocalisables, qui s’installent à Bruxelles, mais aussi de formules comme le Collecto bruxellois, le taxi collectif de nuit.

Par contre, des idées plus folles sont rejetées, comme un téléphérique reliant les hauteurs de la ville à la vallée. Deux études de ligne ont été présentées récemment, l’une entre le centre (St-Georges ou St-Léonard) et la Citadelle et l’autre entre Sclessin et l’Université. Mais l’idée laisse nos témoins assez sceptiques.

2. Activer les réseaux pour créer une Silicon Valley

Le constat. Liège et ses environs comptent bon nombre d’entreprises IT performantes (NRB, NSI Leansquare…) qui constituent d’importants vecteurs économiques, technologiques et sociaux. Mais les compétences, dans le secteur IT comme dans le secteur biotech par exemple sont souvent morcelées et peu partagées.

La solution.Quel que le soit le secteur, on ne peut arriver très loin seul. Il faut accroître le travail en réseau“, estime Philippe Lallemand. L’exemple de Bridge2Health dans le secteur biomédical est intéressant. Cette plateforme qui réunit l’Université, le CHU, la Région et Meusinvest, vient soutenir les entreprises du secteur des sciences et de la santé qui veulent se développer à Liège. “Pas question de créer un nouveau ‘machin’ avec des postes à pourvoir, insiste Lallemand. Mais développer et rendre plus efficace ce qui existe. Et faire en sorte que cela devienne emblématique de la ville.

L’explosion de Mithra dans le domaine de la santé féminine est un autre bon exemple. “Fornieri n’y est pas arrivé seul. Il a profité du travail universitaire en la matière, du coup de pouce d’un cercle d’investisseurs, etc. C’est ce type de modèle qu’il faut parvenir à reproduire pour attirer d’autres compétences connexes.

Attention cependant à ne pas multiplier les structures et les réseaux, avertit Laurent Minguet. Certes Meusinvest, qui irrigue le tissu économique, est aujourd’hui une structure beaucoup plus efficace qu’il y a 30 ans. Mais à côté de cela, la multiplication des cercles d’affaires qui peuvent aussi renforcer le maillage risque d’avoir un effet inverse de morcellement et de gaspillage des efforts.

3. Un fonds pour booster de nouveaux projets dans les commerces vides

Le constat. La dévitalisation des commerces en centre-ville a souvent été de pair avec le développement de centres commerciaux en périphérie. Liège n’a pas échappé à ce phénomène et de nombreux commerces vides donnent une image négative de la Cité ardente. “Pour une rue commerciale, rien de pire que d’avoir une vitrine vide“, constate Amandine Sanfratello. Les commerces abandonnés sont un point noir de la Ville. Or, dans le “venture lab” (un éco-système de soutien à l’entrepreneuriat à destination de tous les étudiants et des jeunes diplômés) par exemple, des jeunes ont des projets créatifs, testés et validés. “Mais ils ont du mal à pouvoir trouver des espaces disponibles à des prix compétitifs, en tout cas en centre-ville“, poursuit-elle.

La solution. L’idée est de créer un Fonds de la Ville soutenant quelques projets souhaitant s’installer dans des commerces vides (en collaboration avec les propriétaires publics ou privés). Ces projets auraient l’obligation d’être accompagnés par une couveuse d’entreprises, un incubateur ou autre, seraient sujets à une évaluation de la viabilité du projet sur la base d’un dossier (business model, plan financier, etc.) et se présenteraient devant un jury. Les lauréats de ce Fonds annuel recevraient une aide afin de payer les premiers mois de loyer car c’est généralement là qu’il est difficile de rentabiliser son activité (importantes dépenses d’investissement effectuées, création d’une première clientèle, etc.).

Des pop-up stores pourraient également être concernés, dans la mesure où ils permettent de ne pas avoir cet effet désastreux de chancre vide et permettent de réamorcer une activité.

Un exemple pour illustrer la pertinence du projet: la Brasserie C, cette microbrasserie située à proximité de la place St-Lambert, où, sur un emplacement qui est resté longtemps vide, la ville a accepté de casser les prix du loyer. C’est aujourd’hui une success story“, explique Sanfratello.

Cette initiative doit évidemment s’insérer dans une stratégie plus globale pour développer le commerce à Liège. Il faut un cadre adapté à 2018. La question des ouvertures le dimanche et après 18 heures doit ainsi être posée.

4. Ramener l’université au centre-ville

Le constat. Le rêve d’un campus universitaire décentré mais générateur d’une nouvelle urbanisation dans le cadre de l’extension naturelle de la ville n’a pas pris. Cinquante ans après le déménagement de l’université sur le site du Sart Tilman, le campus reste morcelé, génère peu de vie et cause des problèmes endémiques de mobilité faute de logements et de divertissements sur ou à proximité du site. Le bus 48 est pris d’assaut et ne suffit pas à transférer la population étudiante du centre vers le campus.

Les solutions.Pourquoi ne pas redescendre l’université en ville ?“, s’interroge Philippe Lallemand. L’idée n’est pas totalement neuve et a déjà été initiée par Arthur Bodson dès les années 1990. Certaines sections ont depuis fait l’objet d’extension en ville au centre Opéra notamment.

Les étudiants préfèrent la ville et ne montent au Sart Tilman que pour leurs cours“, constate Laurent Minguet, qui regrette encore la vente du Val Benoît, ancien institut des ingénieurs et devenu un centre d’affaires. “Et il y a de plus en plus de bâtiments de grande taille disponibles en ville.” La Banque nationale est vide et à vendre par exemple, rappelle Serge Rangoni.

Il faut bien reconnaître en outre que le Sart Tilman a vieilli. Comme nous…“, reconnaît Lallemand.

Le “rapatriement” de tout ou partie de l’université vers la ville ne doit cependant pas remettre en question le développement du parc scientifique qui s’est installé dans sa périphérie. “EVS s’est installé là-bas, mais nous n’allions jamais à l’univ pour autant“, se souvient Minguet.

Le fait d’avoir une université en ville n’est pas si courant et cela peut avoir un effet bénéfique en termes d’image“, renchérit Lallemand. Sans compter l’apport économique accru de la population étudiante sédentarisée.

Quant aux bâtiments du Sart Tilman, “ils pourraient être réhabilités et recyclés en logements, notamment pour les personnes âgées, plus demandeuses de calme et d’espaces verts que les étudiants“, lance Minguet.

5. Le chauffage urbain alimenté par les industries

Le constat. On ne vous fait pas un grand discours: l’efficacité énergétique est un enjeu majeur, que ce soit pour des raisons environnementales ou économiques. Les villes peuvent être des acteurs importants en la matière. Or, Liège a un atout dans sa manche…

La solution. La Ville de Liège devrait mettre en oeuvre, comme à Copenhague et de nombreuses villes d’Europe, un réseau de chauffage urbain alimenté par la chaleur fatale des industries et de l’incinérateur Uvelia (situé à Herstal) ou de chaufferie biomasse comme alternative au chauffage au gaz. C’est Resa qui devrait réaliser les investissements avec les revenus de distribution de gaz et d’électricité pour développer son métier futur de distribuer la chaleur (verte). “La chaleur de l’incinérateur Uvelia est gratuite, pérenne, elle n’est pas valorisée actuellement et elle est suffisante pour alimenter toute la ville“, précise Laurent Minguet. On évite ainsi la consommation d’énergie fossile et on participe à la lutte contre le changement climatique. “Quitte à imposer aux ménages de se raccorder à ce réseau de chaleur et de renoncer au mazout“, poursuit-il.

Le prix peut être un peu moins cher qu’avec les méthodes de chauffage actuelles. Dire aux gens qu’ils vont participer à lutter contre la pollution tout en réduisant leur facture énergétique, c’est possible et c’est motivant!

Liège est probablement la première ville de Wallonie où cet investissement est prioritaire. La Ville pourrait évidemment accélérer l’obtention des permis voiries indispensables et, probablement, jumeler ces travaux avec ceux du futur tram. “Naturellement, il faut ouvrir les trottoirs. Le passage au réseau de chaleur ne peut donc pas se faire en quelques mois. Il faudrait compter plusieurs années“, reconnaît Minguet.

Lire l’article original d’Alain NARINX et Laurent FABRI dans LECHO.BE (4 octobre 2018)


Plus de presse…

Henry CARTON DE WIART : La cité ardente (1904)

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La cité ardente - Henry Carton de Wiart - Rex
Le livre de Henry CARTON DE WIART, La cité ardente, initialement publié en 1904, est réédité (récupéré ?) par les Editions REX de Louvain, dans la “Collection Nationale” en 1932, du vivant de l’auteur (collection privée)

Liège est Cité ardente depuis 1905, date à laquelle Albert I, alors toujours prince, utilise la formule dans son discours d’inauguration de l’Exposition internationale. L’expression était apparue dans le roman historique du comte Henry CARTON DE WIART (1869-1951), paru l’année précédente chez Georges Crès & Cie (Paris, 1904). L’auteur, par ailleurs homme politique belge, y raconte le sac et l’incendie de la ville, en 1468, par les troupes bourguignonnes de Charles le Téméraire :

Pour s’approprier la principauté de Liège, le duc de Bourgogne Philippe le Bon, en 1455, impose son neveu Louis de Bourbon comme prince-évêque.

Quand Philippe le Bon meurt, c’est son fils Charles le Téméraire qui lui succède. Les Liégeois tentent alors de se révolter, mais leurs milices, en octobre 1467, sont vaincues à Brusthem (Hesbaye) par l’armée du nouveau duc.

Les troupes bourguignonnes progressent vers Liège pour mâter définitivement la rébellion. Gui de Brimeu, seigneur d’Humbercourt, lieutenant du duc de Bourgogne, prend ses quartiers à l’abbaye de Saint-Laurent. Charles le Téméraire lui-même y loge cinq jours. Des négociations avec des notables liégeois évitent l’affrontement : le duc reçoit les clés de la ville.

A la suite de cette « Paix de Saint-Laurent », le pays de Liège devient un État vassal du duc de Bourgogne ; le prince-évêque, son simple représentant. Toutes les libertés sont abolies, et le perron, symbole de ces libertés, est transféré à Bruges !

En 1468, les revanchards liégeois se révoltent à nouveau, profitant que Charles le Téméraire est en guerre contre la France de Louis XI. Le duc entre dans « une rage qui confine à la folie ». Le 27 octobre, son armée est aux portes de Liège.

Dans la nuit du 29 octobre 1468, alors que la ville est assiégée par les troupes de Charles le Téméraire, présent en personne et accompagné par Louis XI, un groupe de personnes qu’on appellera “les 600 Franchimontois” prêtent main forte aux insurgés liégeois, et tentent de se faire maîtres du campement situé sur les hauteurs de la ville. Repérés, et sans l’effet de surprise escompté, leur petit nombre face aux troupes bourguignonnes et aux archers écossais de Louis XI leur impose une terrible défaite. Le lendemain, 30 octobre 1468, Charles le Téméraire et Louis XI entrent dans la ville, qui est mise à sac et incendiée. Un incendie qui va durer sept semaines, raconte la légende, mais qui épargnera les édifices religieux ! En 1477, Charles le Téméraire trouve la mort devant Nancy, et le perron revient à Liège après 10 ans d’exil…


Il était membre de L’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, qui lui consacre une fiche biographique :

Issu d’une famille noble hennuyère, Henry Carton de Wiart naît à Bruxelles le 31 janvier 1869. Ses quatre frères feront, comme lui, des carrières hors normes. Après des études secondaires au Collège Saint-Michel, il étudie le droit à l’Université de Bruxelles puis parachève ses études à Paris où, sensible aux prestiges d’une certaine bohème, il entre en contact avec les milieux littéraires. Il y fréquente Léon Bloy, avec lequel il entretiendra une correspondance, Maurice Barrès, Verlaine…De retour en Belgique, après un détour par l’Université de Bonn, il s’inscrit au barreau et devient stagiaire chez Edmond Picard. Bon orateur, il est une des figures en vue du milieu juridique de la capitale. Il n’abandonnera jamais cette carrière d’avocat à laquelle il continuera de se consacrer parallèlement à ses activités politiques…” [lire la suite sur ARLLFB.BE]

Par ailleurs, une petite histoire de la ville de Liège est évoquée par un amateur d’histoire sur CWARZEE.NET.


Liège encore ?

THONART : Pauvre B… (comme Berlioz)(Prologue, spécial 25e anniversaire ORW, 1992)

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Cet article est initialement paru dans le n° spécial de la revue « Prologue », consacré au 25e anniversaire de l’Opéra Royal de Wallonie (Liège, BE) – texte actualisé en 2018

Des aigles napoléoniennes à l’albatros de Baudelaire, rares sont les artistes du XIXe qui ont pu enfiler les petits chaussons du siècle. La question reste posée : qui était hors pointure ? Les romantiques ou la bourgeoisie de l’époque ? Pour Berlioz, la réponse ne fait aucun doute : le monde chausse trop petit et, pour s’envoler vers le Parnasse, un artiste doit être un va-nu-pieds de l’âme (quand il ne l’a pas vendue à qui vous savez…).

Mon grand projet n’est pas de ce monde

Génération perdue pour elle-même, la gent romantique a régné sur un XIXe siècle bourgeois à souhait. Non content d’avoir renversé d’un revers de cape bien théâtral l’édifice rationnel que la fin du XVIIIe avait douloureusement élaboré, l’individu romantique ne vit qu’une loi, la sienne. Le créateur est son propre classique, sa propre référence : à la quiétude de l’équilibre, il préfère le mouvement de la passion. Le siège de l’art quitte l’esprit pour saigner avec le cœur.

L’option était crédible, dynamisante. Pourquoi alors étaient-ils tous si blêmes, ces romantiques, si tristes, si suicidaires et si colériques ? Ils n’en mouraient pas tous mais tous étaient frappés. Comment pensaient-ils se sevrer impunément de la mesure ? Impossible, le temps ne suspend jamais son vol ! Il ne reste que la fuite, la fuite en avant, la démesure, le grand projet.

Berlioz était de la partie. La mèche en bataille, il a combattu toute sa vie le médiocre et le vulgaire (à savoir, pour un romantique, le reste du monde). Des projets, il en vécut qui, impitoyable légalité de la vie, furent son cilice.

Né en 1803 dans une famille bourgeoise de l’Isère, il s’installe en 1821 à Paris. Au grand dam de son dragon de mère et contre l’avis de son brave père (qui ignore encore combien de fois il devra délier les cordons de sa bourse pour son artiste de fils), il abandonne ses études de médecine pour le Conservatoire. La légende veut que ce soit l’audition de l’Iphigénie en Tauride de Gluck qui ait plongé Berlioz dans cet état de grâce qui ne l’abandonna qu’avec son dernier souffle. En effet, le 8 mars 1869, Berlioz s’éteint, épuisé par une vie d’exaltation et d’extravagances, un long coma éveillé où, campé sur ses partitions ou, comme dirait Lewis Caroll, tout ruginiflant du haut de son pupitre, Berlioz a bretté pour la défense de l’âme qu’il s’était choisie, pour l’intégrité de son gigantesque ego. Renonçant à la quiétude, il n’a pas signé ce contrat en blanc que lui tendait le siècle, réalisant ainsi le rêve secret (et contradictoire) de ses confrères dissidents : devenir un “modèle” romantique, un classique de la révolte.

Les femmes : amantes ou ennemies ?

Premières ennemies, premiers grands projets : les femmes. Éperdument amoureux à l’âge de douze ans déjà (l’élue d’alors s’appelle Estelle), Berlioz se découvre une deuxième chimérique aimée en 1827, sous les traits d’Ophélie. Parfait en théorie : la femme idéale ne peut être que rêvée ; aussi, quelle meilleure proie choisir pour un amour impossible que la désincarnée Ophélie dont même la mort est une oeuvre d’art préraphaélite ? Pratiquement, rien ne va plus : ladite Ophélie est une Irlandaise épanouie du nom de Harriet Smithson qui ne daignera pas épouser notre héros avant 1833. Six ans de manœuvres d’approche tapageuses et plus ou moins infructueuses mais six années pendant lesquelles Berlioz réussira néanmoins à presque-épouser une certaine Camille Moke. En fait, Pleyel l’emportera, profitant de l’absence de Berlioz, parti pour l’Italie grâce à son Prix de Rome. Episode rocambolesque au cours duquel le compositeur revient en France en costume de femme de chambre, avec deux pistolets, une fiole de laudanum, une de strychnine et la ferme intention de tuer tout le monde. Ah, ce siècle qui résiste et ces femmes qui ne comprennent pas son génie ! Reste que Berlioz enrage, trépigne et se vexe à un tel point que voilà la belle actrice shakespearienne transformée en sorcière dans la nuit de sabbat de sa Symphonie fantastique.

Affiche du film de Christian-Jacque : La symphonie fantastique (1942)

Extrait d’une lettre à son ami Ferrand : “Oh ! mais la symphonie… J’espère que la malheureuse y sera ce soir ; du moins, bien des gens conspirent à Feydeau pour l’y faire venir. Je ne crois pas cependant : il est impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental [le programme parut intégralement dans Le Figaro du 30 mai 1830] elle ne se reconnaisse pas et, dès lors, elle se gardera bien de paraître. Enfin, Dieu sait tout ce qu’on va dire, tant de gens savent mon histoire !” Coup de théâtre : elle cède et l’épouse, le rêve devient réalité et l’exaltation vire à la déception. “Je croyais avoir épousé l’actrice ; je n’ai épousé qu’une dame anglaise”, dame anglaise qu’il quittera, sans l’abandonner (après qu’elle lui eut donné un fils, Louis), pour suivre une mégère de la pire espèce (ainsi le veut la légende), une cantatrice médiocre à rendre jalouse une trompette de glacier (Berlioz écrira : “Elle miaule comme deux douzaine de chats“). Marie Reccio (Melle Martin, de son vrai nom) s’attachera aux pas de Berlioz jusqu’à leur mariage, bien des années plus tard, en 1854, alors que la Smithson, malade et paralysée depuis quelques années, rend l’âme sans public et que la disparition du père de Berlioz apporte au compositeur une certaine aisance. La petite histoire considère même que la réaction de Berlioz à l’échec parisien de Tannhäuser (“Le public a ri du mauvais style musical. Pour moi, je suis cruellement vengé”) était inspirée par Madame Berlioz II. Bilan féminin : jalousies, cris et tapages, emballements et cruelles retombées. Dure réalité.

L’autorité : un épouvantail à abattre

Autre adversaire, les autorités musicales. Dispute avec Cherubini, le directeur du Conservatoire ; quatre tentatives infructueuses d’emporter le Prix de Rome qu’il n’obtiendra qu’au cinquième essai, avec Sardanapale, une oeuvre sur laquelle il n’aurait pas aimé être jugé (elle n’est aujourd’hui presque jamais jouée : le fantôme de Berlioz en soupire d’aise). Le public semble, quant à lui, avoir plus souvent applaudi aux effets musicaux (certes novateurs) qu’à la réalité musicale de la pensée de Berlioz. Le compositeur, également critique musical virulent, n’avait en outre pas manqué de se faire des ennemis dans l’establishment parisien de l’époque. Ces ennemis, eux aussi, savaient tremper leur plume dans le vitriol ; ainsi Fétis dans la Revue musicale du 15 décembre 1832 : “Aucun artiste, si heureusement organisé fut-il, ne s’est dit, au commencement de sa carrière qu’il allait faire une révolution dans son art. Avant d’être inventeur en musique, il faut être musicien ; M. Berlioz ne semble pas l’avoir compris. Il entrevoit des nouveautés qu’il est hors d’état de réaliser. Esprit inventif, ses conceptions avortent : son impuissance trahit ses désirs.”

Belle analyse psychologique du suicide romantique : à miser toute son énergie sur un grand projet exalté, l’ego est épuisé lorsqu’il s’agit d’organiser les modalités du quotidien (l’absolu n’est pas d’aujourd’hui).

Entrer dans la légende, mode d’emploi

Est-il une angoisse plus terrifiante pour un artiste romantique que l’incertitude de la postérité ? Comment s’assurer de ne pas disparaître à jamais dans les colonnes poussiéreuses des dictionnaires oubliés alors que s’éteint la dernière bougie de l’opéra, alors que cesse de résonner le dernier applaudissement ? Berlioz veut le succès et il le connaîtra de son vivant, et quand ce n’est pas en France, c’est en Allemagne, en Angleterre ou en Russie. Les oeuvres acclamées alors ne sont peut-être pas toujours les plus représentatives de son art musical, mais un public plus ou moins important lui reste néanmoins “fidèle” (comme un public parisien peut l’être…). Benvenuto Cellini est un échec, la Damnation de Faust elle-même ne suscite d’abord que l’indifférence, alors que la Symphonie fantastique, après moult péripéties, connaît un franc succès et que L’Enfance du Christ fait un malheur. Ainsi, de cuisantes défaites en ovations triomphales, Berlioz a su bâtir sa propre légende. Doué d’un sens de la publicité à faire pâlir un consultant en communication, il a soigneusement consigné dans ses écrits (avec plus ou moins d’honnêteté) ce que la postérité devait garder en mémoire à son propos. Chroniqueur redouté, il exerce son talent (réel) d’écrivain et de critique au Journal des débats et ses Mémoires hautes en couleur établissent ce qui sera “la vérité sur Berlioz” pendant de longues années. En matière d’éternité, l’important est d’avoir le dernier mot.

Et la musique ?

Non content d’avoir été un amant éconduit, un époux déçu, un critique musical respecté, un autobiographe autoritaire, un chef d’orchestre maniaque et un incorrigible romantique, Berlioz a aussi composé de la musique. C’était même là son activité principale. Pourquoi s’en souvenir ? Quelques années auparavant, le monde de la création avait été secoué par un ermite viennois : en quelques quatuors, Beethoven avait restauré aux yeux du monde la puissance tectonique et évocatrice de la musique instrumentale. Il ne faut pas oublier que la vie musicale ne connaît à l’époque qu’un seul maître : le théâtre. Les notes ne suffisent pas, il faut le texte. Nous sommes loin de la pureté des genres. Le XIXe est un siècle essentiellement littéraire : la peinture ne parle pas encore en termes de surfaces et de couleurs, la sculpture en termes de formes et de matière, la musique en termes de son et d’harmonie. Partout, il est question de symboles, d’allégories, de narration et de paraphrase. A tel point que Berlioz devra présenter sa Symphonie fantastique comme un “drame instrumental”. N’a-t-on pas commenté la première en disant du jeune compositeur “qu’il porte sur la scène lyrique ses brillantes inspirations et il ne tardera pas à y prendre un rang distingué…” ou encore “Assez parlé vaudeville. Secouez votre manteau, venez avec moi : nous allons voir un étrange jeune homme, fanatique, hardi, convaincu…, dédaigneux des formes conçues, se plaisant et s’exaltant de préférence à tout ce qui est anormal dans l’art et dans la vie sociale… Ce jeune homme est une puissance en vérité ; il le prouve. Il arrive d’Italie, et donne son concert ex abrupto. Ce concert sera romantique, fantastique, diabolique, que lui importe : ce sera beau, mauvais, bon, ridicule, extravagant, gracieux, sans nom, sans analogie, que lui importe ! … Ce jeune homme a dès ce jour un auditoire conquis, il peut dire à présent : La terre que je foule est à moi.” (Jules Janin, critique aux Débats, 1832).

Que l’on pèse dans la Damnation le poids expressif de la partie instrumentale : le signal est donné, la voix elle-même est moins récitante qu’un instrument parmi les autres, et déjà point l’unité wagnérienne, et déjà s’annonce le XXe siècle et la musique pure.

La Fantastique secoue délicieusement la France (Paris) de l’époque, l’orchestre revendique ses droits et s’enfle à souhait sous la baguette de Berlioz : à la sobriété beethovénienne des quatuors succède l’océanique multitude des formations romantiques. “Mais quand mes cent trente musiciens voulurent se ranger sur la scène, on ne sut où les mettre. J’eus recours à l’emplacement du petit orchestre d’en bas. Ce fut à peine si  les violons seulement purent s’y caser… on demandait des pupitres… on criait ici pour des chaises, là pour des instruments, là pour des bougies…“. Qu’on ne s’y méprenne pas, si Berlioz opte résolument pour le langage instrumental, le programme officiellement distribué pour la Symphonie fantastique ne comptait pas moins d’une centaine de lignes d’explications et de commentaires sur ces “Episodes de la vie d’un artiste”.

Autre innovation attribuée à notre compositeur : l’idée fixe. Il s’agit en fait d’une formule mélodique ou harmonique récurrente qui caractérise un personnage, une situation ou un thème particulier (dans la Fantastique, il s’agira de l’aimée) ; le traitement, au sein de chaque mouvement, de cette idée fixe indique clairement à l’auditeur le message adressé par l’auteur. Comme on le sait déjà, son ami et rival Wagner reprendra et amplifiera ce procédé : le Leitmotiv. Autant pour la contribution de Berlioz à l’histoire de la musique.

Que l’on reproche à Berlioz sa grandiloquence, que l’on trahisse sa stature musicale en le faisant jouer au cinéma par le chétif Jean-Louis Barrault, qu’on l’adule pour son oeuvre -novatrice s’il en est- ou pour la pertinence de son interprétation du mythe de Faust, Berlioz a une carrure qui fait de l’ombre. Il est des artistes dont la quiétude -et le sérieux- invitent à l’harmonie, Berlioz comptera plutôt parmi ceux qui dénoncent et combattent, parmi ceux qui, aveuglés par leur grand projet, basculeront avec Lui, en signant sans lire…

Diff Diff Belzébuth, Belphégor, Astaroth, Méphisto !
Sat sat rayk ir kimour.
Has has Méphisto ! Has has Méphisto !
Has has has has has Irimiru karabrao !

Patrick THONART


Lectures :

  • BERLIOZ Hector, Le Chef d’orchestre, Théorie de son art (Arles, Actes Sud, 1988, 1ère édition en 1855)
  • MAGNETTE Paul, Les grandes étapes dans l’oeuvre de Berlioz : la Symphonie fantastique (Liège, 1908)

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | source : collection privée | commanditaire : wallonica.org | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ORW | remerciements à l’ORW et, spécifiquement, à Martine van Zuylen


Du même auteur…

SIKIVIE : La cité radieuse

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François SIKIVIE sur Canal Emploi (1982-1987)

La cité radieuse est l’adaptation pour la scène d’un feuilleton radio de la RTBF, diffusé au début des années 80, dans le magazine Radio Titanic. Après une soixantaine d’épisodes en deux ans, l’équipe a décidé d’en faire un spectacle pour le théâtre, avec les mêmes personnages. Première le 10 mai 1984 : succès fou à Liège, représentations en Avignon et tournées… générales !

La Cité Radieuse (ne pas confondre avec le projet architectural du Corbusier à Marseille, appelé aussi “la maison du fada”) n’est pas ce que les plus puritains considéreraient comme un spectacle de haute moralité ; pire encore, à leurs yeux certainement : le langage y est cru, l’accent fleuri et l’irrévérence permanente. Reste que la caricature, si elle n’est pas toujours fine, fait mouche et que, derrière les saynètes baignées de philosophie de comptoir et de Déclaration des droits du beauf’, le rire est grinçant et efficace. Ici encore, la farce est édifiante.

Pour ne pas mourir idiot, il importe de visionner (ci-dessous) les captations faites à l’époque : jouée aujourd’hui, la pièce ne serait-elle pas interdite d’affiche ? Faudrait-il réécrire le texte et remplacer “nègre” par “personne de couleur alternative”, “bas-ventre” par “parties intimes” et, partant, limiter le nombre d’Irish Coffees bus par Mario Malpoli à trois, au lieu de quarante ?

A l’époque, le spectacle était une co-production du Théâtre de la Place (aujourd’hui Théâtre de Liège) et de la RTBF-Liège, avec des comédiens issus pour la plupart du Conservatoire de Liège et/ou membres du théâtre expérimental du Groupov. C’est François SIKIVIE qui a écrit les textes et assuré la mis en scène ; il tenait également un des rôles. Avec lui, la troupe : Francine LANDRAIN, Monique GHYSSENS, Michel DELAMARRE, Thierry DEVILLERS, Véronique STAS, Marie-Paule BRAUERS.

Quelques extraits (la captation n’est pas de la meilleure qualité) :

La présentation : “Quand on voit ce qu’on voit et qu’on entend ce qu’on entend, on est bien content de penser ce qu’on pense !”

Oh lui, il n’fait pas à l’avoir hors de devant son t.v. !”

Ca fait que j’me suis r’mangé mon bouillion !”

Ce n’est pas un poil qu’il a dans la main Jean-Philippe, c’est une brosse !”

“Je n’étais pas bien dans mon assiette !”

Ca y est : je fais encore une grossesse nerveuse !”

T’as déjà roulé en Jaguar, toi Cathy ? … Non hein !”

Dans ce pays, il y en a qui viennent toujours foutre la merde dans la pagaille !”

Pour lui, c’est dimanche tric-balle tous les jours !”

Venez voir Mario-Mal-Poli au pays des Merveilles !”

Nous avons quand même eu la chance d’être nés !


Plus de spectacles…

Liège : mieux s’y retrouver dans l’offre culturelle en quelques clics seulement

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(c) D.R.

“L’application 4 000.S donne accès à l’agenda culturel en province de Liège.

Parmi la pléthore d’événements organisés sur le territoire liégeois (concerts, expositions, spectacles, événements…), il n’est pas toujours simple de s’y retrouver. Développée par l’ASBL quatremille, en collaboration avec la Province de Liège, la nouvelle application dénommée “4000.s”, a pour objectif de rendre plus visible et accessible au public l’ensemble de l’offre culturelle en province liégeoise, en quelques clics seulement. Depuis ce mercredi, l’ensemble des détenteurs d’un smartphone peuvent en effet télécharger l’application 4000.s et accéder à une foule d’informations en lien avec la culture : événements, concerts, expositions, Street Art, skate parks, actualité du secteur artistique…

Mettre à la disposition de tous ce nouvel outil dédié à la culture s’inscrit dans la volonté du service Culture de la Province de “toucher un public plus large et plus jeune, de 15 à 25 ans“, souligne le député provincial-président Paul-Emile Mottard. Le nom de ce nouvel outil n’est pas choisi par hasard puisque “4000 fait référence aux codes postaux de la province de Liège”, explique l’ASBL, le “s.” renvoyant à l’élargissement des codes postaux : 4400 pour Flémalle, 4500 pour Huy…

Concrètement, une fois l’application téléchargée, l’utilisateur accède à trois rubriques : “Events”, “Streets” et “News”. La rubrique “Events” offre un accès instantané à l’agenda culturel, autrement dit à une sélection d’événements culturels et artistiques dans la province, avec une possibilité de pouvoir géolocaliser ceux-ci sur une carte, ou encore de les enregistrer dans son propre agenda numérique.

La section “Streets” propose quant à elle une exploration urbaine autour du Street Art. L’utilisateur peut ainsi découvrir des œuvres d’art urbain visibles dans l’espace public mais aussi des skate parks. L’application permet également de se géolocaliser et d’être guidé jusqu’au point d’intérêt de son choix.

Enfin, le volet “News” présente l’actualité artistique et culturelle sous forme de contenus vidéos, chroniques, interviews, etc. Autre particularité de cet outil numérique : les utilisateurs ont la possibilité de proposer un événement, une œuvre d’art urbain ou un skate park à ajouter sur la carte via l’icône “ajouter“, précise l’ASBL.

Toucher un public plus jeune

Fondée en 2016 par quatre artistes liégeois (Santo Battaglia, Samuel Ciulla, Nader Mansour et Rachel Thonart Nardellotto), l’ASBL quatremille est née du constat que “trop peu d’outils et de services existent au niveau local pour aider les acteurs culturels liégeois à s’exprimer“, explique le cofondateur Nader Mansour. L’association, forte d’un site internet et d’un magazine imprimé, se positionne comme “un média culturel liégeois dédié à la culture” avec pour ambition “de créer des ponts entre différents courants artistiques liégeois, d’informer le public sur ceux-ci et de faire rayonner la vie culturelle liégeoise”.

Source : article de Aude QUINET  sur LALIBRE.BE (23 mars 2018)


Plus de presse…

FRANCOTTE : textes

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J’ose à peine t’ôter ton habit à rayures
Poisseux, il te colle à la peau, se fissure…
Te toucher me répugne, tes remugles obsédants
Reculent les plaisirs que tu donnes aux amants.
Mais quand tu t’offres nu à ma bouche bouffonne
J’oublie ma répulsion et d’un coup je t’affonne.

NYSSEN, Milan Amélie

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NYSSEN Milan Amélie, soprano

Milan Amélie NYSSEN est une soprano belge. Elle commence le chant à |’âge de 21 ans avec Béla Szilagyi, à Budapest (HU), avant d’entrer au Conservatoire Royal de Liège (BE) dans la classe d’Hélène Bernardy. Durant ses études, elle participe à plusieurs masterclasses avec Christa Ludwig, Jard Van Nes, Teun Michiels, Catrin Wyn Davies, W. Stephen Smith, Ulrich Eisenlohr, David Miller, Ruth Ziesak, Pierre-Yves Pruvot, Zeno Popescu et Ana-Camelia Stefanescu.

En octobre 2012, elle chante dans le Concerto pour Orchestre et Jazz Band de Gubaidulina à la Salle Philharmonique de Liège (BE). En février 2013, suite à une masterclass avec Christa Ludwig à Vienne, elle devient l’élève de la mezzo hollandaise Jard Van Nes.

En août 2014, elle fait ses débuts comme la Suora Infirmiera (dans Suor Angelica de Puccini) lors du Zêzere Arts Festival, au Portugal. En avril 2015, elle chante et défile pour le Defil’Eco. En septembre 2015, elle clôture la remise des prix honoris causa de l’Université de Liège, en présence de Pierre Rabhi et Matthieu Ricard.

Depuis avril 2016, elle est membre du SWARA Vocal Ensemble, un ensemble a capella spécialisé dans la musique contemporaine. En octobre 2016, elle intègre l’opéra studio Les Maîtres Sonneurs de Toulouse (FR), au sein duquel elle a préparé le rôle de Silvia (dans Zanetto de Mascagni). En mars 2017, elle est finaliste du Concours les Nouveaux Talents de l’Art Lyrique (Ans, BE).

Janvier 2018 marque son entrée dans le studio lyrique du PBA de Charleroi (BE) ; elle sera Javotte dans leur production du Manon de Massenet. En mars et avril 2018, elle chante le Bachianas Brasileiras n°5 de Villa-Lobos, avec le CIMI (l’orchestre à cordes de l’Université de Liège, BE).

Elle est actuellement coachée par le ténor belge Teun Michiels et bénéficie du statut d’étudiante-artiste de l’Université de Liège.

En savoir plus grâce au site de l’artiste ? Visitez MILANNYSSEN.NET

Plus de musique, plus d’art de la scène…

laïcité

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“La laïcité est le principe humaniste* qui fonde le régime des libertés* et des droits humains* sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse. Il oblige l’État de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs et l’exercice du libre examen*.”

Article 4 des statuts du Centre d’Action Laïque (Liège, BE)

*Droits humains

La laïcité est indissociable de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Elle partage les valeurs universelles qui la sous-tendent et qui garantissent à chaque citoyen une équité de traitement et le respect d’un certain nombre de droits fondamentaux. Elle s’insurge contre tous les agissements qui dégradent la dignité des personnes, qui mettent en cause le principe d’égalité des citoyens ou qui privilégient les uns au détriment des autres. La laïcité milite pour une société de justice et de solidarité.

*Humanisme (laïque)

L’humanisme laïque est une philosophie de vie, une éthique de pensée. Elle assume la primauté de l’humain sur le surnaturel. Elle dit « conscience » là où d’autres disent « dieu ». L’humanisme ne compte que sur l’être humain dans sa vie terrestre pour assurer son bonheur et son évolution. Qui dit humanisme dit droits humains. Décrire la laïcité implique de mettre en avant ce texte central qu’est la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Si la déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789 énumérait une série de droits naturels imprescriptibles pour l’individu, la déclaration de 1948 y ajoute une série de droits sociaux: droit à la sécurité sociale, à l’emploi, à l’enseignement gratuit. L’essentiel de l’idéal laïque est contenu dans cette déclaration.

*Liberté

Aspiration première, volonté sans cesse réaffirmée, la liberté pour soi-même, mais aussi et surtout pour les autres, est indissociable du concept de laïcité. Construire, défendre, exiger des espaces de liberté et en jouir, est fondamental. Liberté de ne pas croire et de croire, liberté de penser, liberté de s’exprimer, liberté de disposer de son corps, liberté d’assumer ses choix. Une liberté qui, on le sait, a ses limites: la liberté de chacun s’arrête là où elle empiète sur celle des autres. La liberté se conçoit donc comme un concept social.

*Libre examen

Basé sur la remise en question continuelle et le refus des idées figées, il n’y a évidemment pas une définition unique du libre examen. Le libre examen procède de la volonté de maîtriser sa pensée et ses idées, de les basées sur des faits vérifiables; il implique avant tout le refus de tout dogmatisme. Par dogmatisme, bien au-delà de toute référence religieuse, il faut entendre tout discours ou doctrine qui se prétend fondamental, vrai et incontestable; toute vérité qui impose sa légitimité voire son évidence par l’autorité morale, la contrainte et le conditionnement, de sorte à ne plus pouvoir supporter la moindre remise en question et à réduire au silence ou à disqualifier tout ce qui le contredit. Comme Robert Joly le définit, le libre examen, c’est donc « la méthode scientifique étendue et adaptée à toute question non scientifique »

Définitions extraites de l’abécédaire du CAL

D’autres contrats…

REMOUCHAMPS, Fabris (BE, né en 1955)

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(c) Fabris REMOUCHAMPS

Fabris REMOUCHAMPS naît à Ougrée (BE) en 1955, année de sa naissance. Aujourd’hui photographe, il vit et travaille à Liège (BE) : “La déambulation est pour lui une pratique quotidienne, elle est d’abord une manière de s’ouvrir et d’être disponible. Traverser maintes et maintes fois les mêmes espaces, fussent-ils mentaux, n’est pas une volonté de circuler en territoires connus ou conquis, mais plutôt de porter à chaque passage un regard neuf tendant à briser toutes formes de certitudes. Semblable à ces voyageurs des années trente qui découvraient étonnés le monde, il avance sans protection à la recherche de ce qui n’a pas été vu et qui ne se livre jamais instantanément.

(c) Fabris REMOUCHAMPS

Précoce à plus d’un égard, Fabris Remouchamps se frotte dès la fin des années 60 à la création (rencontre avec les peintres Léopold Plomteux et Fréderick Beunckens) ; il consacre ensuite ses seventies à l’étude de la peinture monumentale (Académie Royale des Beaux-Arts de Liège, diverses expositions et, en marge, des ateliers d’impro). Les années 80 seront les années “théâtre et installations” (“Noyade interdite”, Musée d’architecture de Liège, Maison des artistes idem, Festival du Jeune Théâtre)…

Fabris Remouchamps par Dominique “Goldo” Houcmant (c)

Sans délaisser les cimaises, Fabris Remouchamps rentre à la RTBF dans les années 90 : il y explorera les différentes facettes de la production audiovisuelle, en studio comme en tournage. Nouveau siècle oblige, c’est le monde digital qu’il aborde ensuite : webdesign, infographie, multimedia et gestion de sites web. S’il commence en numérisant des photos et des peintures, il passe ensuite à l’infographie pure. L’homme est multiple, mais pas duplice, et les créations de Fabris Remouchamps relèvent d’autant de domaines et de techniques que l’œil peut en concevoir.

Aujourd’hui, Fabris Remouchamps retourne à ses premières amours et plusieurs création en peinture sont en chantier. Parallèlement, on lui doit le mystérieux roman-photo La fabuleuse histoire de Michel M., commencé il y a des années et toujours en cours. Un extrait :

“La fabuleuse histoire de Michel M., épisode L1003711” (c) Fabris REMOUCHAMPS

Pour en découvrir plus sur Fabris Remouchamps :

Plus d’arts des médias…

jurons liégeois

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(c) Benoit Poelvoorde – Intime Festival
  • Arindjî !
    (“arrangé”) : attardé mental
  • Arèdjî !
    (“enragé”) : personne sur-vitaminée
  • Barakî
    (“romanichel”) : se dit généralement d’une personne mal habillée, malpropre ou vivant dans un taudis ou dans un désordre pas possible (= vivant dans une baraque)
  • Barakî d’ kermesse
    forain
  • Biesse di nute
    (“bête de nuit”) : idiot
  • Bôreu d’troyes et pikeu d’gades
    (“enculeur de truies et piqueur de chèvres”) : emmerdeur
  • Clôs t’ geûye !
    ferme ta gueule !
  • Cougneu d’poyes
    (“enculeur de poules”) : idiot qui brasse de l’air, vantard
  • Ènocint catwaze moussî a sot
    (litt. “Innocent 14, habillé comme un sot”) : Innocent XIV, nom d’un pape qui n’a jamais existé… Selon d’autres sources, fait allusion aux prophéties des Témoins de Jéhovah qui promettaient la fin du monde pour 1914. Comme la vraie fin du monde ne s’est pas produite, les voilà affublés de ce sobriquet (“ènocînt catwaze”)
  • Èwaré Sînt Djîle ou Djîle l’Èwaré
    (“étonné (comme) Saint Gilles”, “Gilles l’ahuri”) : étourdi, benêt. (Origine possible : la statue de Saint Gilles d’une église liégeoise avait eu les yeux repeints, mais les pupilles louchaient)
  • Grosse biesse
    (“grosse bête”) : idiot
  • Les djônes
    (litt. “Les jeunes”) : les enfants
  • Mårticot
    singe, sagouin
  • I n’fåt nin pèter pus hôt ki s’coû
    (litt. “il ne faut pas péter plus haut que son cul”) : ne pas se prendre pour quelqu’un de plus important, de plus fort, que soi
  • Vas’ tchîre è Moûze, ôn vèrrai t’coû !
    (litt. “va chier dans la Meuse, on verra ton cul”) : vas te faire voir !
  • Vas’ à l’djote
    (litt. “va aux choux”) : vas te faire voir !
  • Vas’ ti fé arèdjî
    (litt. “va te faire enrager”) : vas te faire voir !
  • Warbô
    (litt. “vers blanc”) : femme très laide et très méchante
  • Schmet
    roublard, ‘faux-cul’
  • Ti vå bin on relouka, on stron en vau bin deux
    (litt. “tu vaux bien un regard, une merde en vaut bien deux”) : tu es laid(e)
  • Clôs t’ geûye!, vî Mosazaure
    Tais-toi ! vieux con ! Allusion à la découverte d’un fossile de Mosasaurus dans la région de Visé (BE)
  • Vî Rahiss’, vî trigu
    vieux déchet, vieux débris

Discuter encore…

Prison Saint-Léonard (Liège, BE)

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La prison était surnommée “les cent mille briques”…

[…] A Liège, dans le quartier Nord, la prison Saint-Léonard est construite au niveau de l’ancienne porte du même nom en 1850. Du point de vue des transports, la construction du Pont Saint-Léonard sur la Meuse, crée un accès supplémentaire au quartier, et la gare Vivegnis est ouverte en 1864. Quant à la rue Saint-Léonard, elle garde un rôle primordial, étant l’axe principal de croissance urbaine. Tous les équipements importants se concentrent le long de cet axe […]
En savoir plus sur SAINT-LEONARD.BE…

[…] L’entrée, rue du Nord, de la prison néogothique Saint-Léonard, conçue par l’architecte bruxellois Joseph-Jonas Dumont. Cet établissement pénitentiaire a été inauguré en 1851 pour les hommes et en 1854 en ce qui concerne l’aile réservée aux femmes […]
En savoir plus sur HISTOIRESDELIEGE.SKYNETBLOGS.BE…

Sur l’illustration ci-dessus (perspective de la place Maghin vers la prison), les bâtiments industriels sont ceux de la Société de Saint-Léonard, établie à l’emplacement d’un ancien couvent de Carmélites. Cette usine fabriquait de l’acier et des machines, dont des locomotives […]

Plan de 1947, sans pont sur la Meuse à la hauteur de la rampe de la place des Déportés.
Vue aérienne de la prison dans les années 1970
La démolition de la prison (1982-1983)

Laissé longtemps en friche, le site de l’ancienne prison a fait l’objet en 1994 d’un concours de réhabilitation organisé par la Ville de Liège. Rénové jusqu’en 2001 par les soins d’architectes et de paysagistes liégeois, il est aujourd’hui un espace public comportant un terrain de sport, une zone verte et une vaste esplanade permettant d’accueillir divers événements à longueur d’année […]

L’esplanade Saint-Léonard, au pied des coteaux de la citadelle de Liège
(c) Alain Janssen

Plus d’architecture…

sgraffite

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Les sgraffites sont des panneaux décoratifs réalisés par une technique de fresque particulière. Le mot sgraffite vient de l’italien ‘(s)graffiare’ qui signifie ‘griffer, gratter’. Leur réalisation implique en effet une étape d’incision de la couche de mortier superficielle.

Les grandes étapes de la fabrication d’un sgraffite
  • La couche d’enduit ‘de fond’, de couleur sombre, est posée sur la maçonnerie. Cet enduit ou mortier est préparé par une combinaison d’un liant (chaux ou ciment), ainsi que d’une ‘charge’, composée de sable additionné soit de charbon de bois (qui engendre une couleur noire), soit de poudre de brique (couleur rouge).
  • Une seconde couche de mortier est posée ensuite : c’est la couche ‘de surface’, qui est plus claire, car sa charge ne contient que du sable (et éventuellement des pigments clairs).
  • Le dessin de l’artiste, qui a été au préalable reproduit sur une feuille ou un carton, est reporté sur la couche d’enduit superficielle, par exemple par poinçonnage du motif.
  • La couche superficielle est incisée par un fil métallique : cette opération doit être réalisée avant que le mortier de la couche superficielle ne soit pris. En dégageant la couche de fond plus foncée, ces incisions dessinent les contours des figures en noir ou en rouge.
  • Les dessins de la couche superficielle (surfaces délimitées par les incisions) sont mis en couleur. Différentes techniques sont possibles.

La peinture ‘à fresque’ est réalisée sur un mortier qui n’est pas encore sec : les pigments minéraux sont détrempés à l’eau. Une fois le support sec, le processus chimique de carbonatation de la chaux crée une couche de calcin qui fixe et protège les pigments. La technique de la fresque devant être exécutée rapidement, elle exige une grande habilité de la part de l’artiste. Elle est peu appropriée pour les opérations de restauration, qui utilisent d’autres méthodes. La peinture ‘a secco ou mi-secco’ s’effectue sur enduit à base de chaux sec. Enfin, dans la peinture ‘a tempera’ (à la détrempe), les pigments sont mélangés dans un liant sous forme d’émulsion à base de substances aqueuses et huileuses (œuf autrefois, colle ou huiles artificielles depuis le 19e siècle). Parfois, des surfaces ne sont pas mises en peinture, conservant de ce fait la couleur ‘naturelle’ de la couche d’enduit (beige, noire ou rouge)…”

Pour en savoir plus : BRÜCK Laurent, Répertoire des sgraffites de Liège (Ville de Liège, Département de l’urbanisme, 2015) à télécharger sur LIEGE.BE

Plus d’architecture…

THONART : Richard GALLIANO au Jazz à Liège (avec quatremille.be, 2017)

Temps de lecture : 3 minutes >

D’abord, un “Hommage à Edith Piaf” avec Richard Galliano (acc) et Sylvain Luc (gt) puis, en deuxième partie, le “New Musette Quartet” avec Richard Galliano (acc), Philip Catherine (gt), Philippe Aerts (cb) et Hans van Oosterhout (dms)

“La nostalgie n’est plus ce qu’elle était”, écrivait Simone Signoret en 1976. Manifestement, pour Richard Galliano, la Simone, c’est plutôt celle de “En voiture, Simone” : ce diable d’homme pianote sur son accordéon à une vitesse qui ferait rosir de bonheur le lapin blanc d’Alice (“Je suis en retard, en retard”). Alors, quand vous êtes Jazz à Liège, que vous avez le malheur de réunir à nouveau son New Musette Quartet et qu’à la guitare vous avez Philip Catherine, une légende qui affiche 75 balais au compteur (l’homme a accompagné Dexter Gordon ou Stéphane Grappelli, en son temps), il arrive ce qui doit arriver…

Mais, commençons par le début. En première partie, l’intelligence a primé sur la nostalgie excessive : intelligence des arrangements qui traitaient les chansons de Piaf comme d’authentiques standards de jazz, évitant l’écueil d’une simple imitation de la voix et de la gouaille de La Môme. Plus encore, certaines intros fort éloignées de la mélodie connue ont vraiment bluffé un parterre peuplé de plus de musiciens que d’habitude au Forum, et c’est parmi les “ouaiii”, “supeeer”, “bien jouééé”, “ouftiii” et les applaudissements que la mélodie enfin reconnue sortait chaque fois de l’accordéon de Maître Richard. Dire Maître ou Maestro n’est pas excessif non plus : Galliano est un grand, qui a tout essayé et, souvent, réussi. Alors, quand on vient à un concert de lui, c’est moins la découverte que la confirmation qui pilote l’écoute. Qui plus est, en proposant un “Hommage à Edith Piaf”, Galliano a dû rassurer les responsables de la salle : on n’allait pas casser les fauteuils ! La surprise est venue d’ailleurs : Sylvain Luc, une fois les doigts bien déliés, a dépassé le rôle de faire-valoir du monstre sacré et a entamé un réel dialogue avec soit l’accordéon, soit l’accordina (sic). Galliano, de son côté, l’a joué réglo, sans tirer la couverture. Du beau métier à deux, un public content, une première partie propre, un hommage malin et un p’tit coup de nostalgie quand même. Que veut le peuple… ?

Le peuple de Jazz à Liège, il aurait peut-être voulu un peu plus d’audace et, surtout, il aurait adoré se faire décoiffer, être surpris et quitter la salle (pour aller écouter le formidable Bram de Looze, peut-être) en se disant avec satisfaction : “là, j’ai vécu un truc rare, un moment qui ne se répétera pas ailleurs”. La deuxième partie ne lui a pas offert ce plaisir, au public. Galliano a été impeccable mais prévisible (Galliano plays Galliano). Catherine a fait du Catherine en moins bon. Catherine, on l’a connu formidable, exaltant, osé, audacieux, avec un son i-ni-mi-ta-beuh (comme la Suze dont il avait peut-être abusé avant de monter en scène). Là, Catherine jouait tout seul, se plantait dans ses partitions, secouait la tête pour dire que ça marchait pas comme il voulait, renâclait, remettait son chapeau pour dire que c’était fini : avec tout le respect que je vous dois, Mister Catherine, vous nous avez donné le minimum syndical.

Ici encore, la surprise est venue d’ailleurs. Certes, le respectable Philippe Aerts a été bon à la contrebasse, il a même eu droit à plusieurs solos fortement applaudis. La relève est assurée. Mais il y a mieux : les drums de Hans van Oosterhout. L’air de rien, ce souriant batave, la cinquantaine fringante, a sauvé la mise et, s’il n’a pas vraiment été mis en avant dans les échanges entre ses trois acolytes, il a sous-tendu la totalité du concert de ses interventions finement nuancées. En force, pour “ramener le quartet au milieu du village” ou en percus discrètes, juste pour assurer le piquant derrière un passage plus mélodique, l’homme était juste et à propos. Non content d’être à la hauteur, il a gardé le sourire pendant toute la soirée, rappelant à tous que le jazz, c’est aussi du plaisir.

Mais Galliano est une bête de scène et, en clôture, il a habilement sorti un lapin blanc de son chapeau : une Javanaise (merci Gainsbarre) que le public a tendrement chanté a capella.

Au temps pour la nostalgie : la boucle était bouclée. Mais la magie n’est plus ce qu’elle était…

Lire la chronique de Patrick THONART sur la page Mithra Jazz Festival de QUATREMILLE.BE (25 mai 2017)

Plus de jazz…

SERON, Pierre (1942-2017)

Temps de lecture : 2 minutes >

“Né le 9 février 1942 à Chénée, Pierre Seron suit les cours de beaux- arts de Saint-Luc à Liège et sera un temps décorateur au Grand Bazar de cette ville, avant de devenir successivement assistant- décoriste de Dino Attanasio (“Signor Spaghetti”, “Modeste et Pompon”) et Mittéï (“Indésirable Désiré”, “Ric Hochet”). Sous le pseudonyme de Foal, il collabore aussi à la “Prudence Petitpas” de Maurice Maréchal.

Une fois rodé, il se présente à SPIROU où il lance en 1967 sa propre série, “Les Petits Hommes”, dans un style très influencé par Franquin. Son style se personnalise graduellement et il entreprendra d’écrire seul les scénarios de ses récits à partir des années 80, après avoir bénéficié dans ce domaine de la collaboration du journaliste Albert Desprechins, puis de Mittéï (sous le pseudonyme Hao).

Dessinateur particulièrement productif, il se glisse à PIF-GADGET où il anime de 1973 à 1976 “La Famille Foal” sous le masque de Foal; une série dont deux albums sortiront ultérieurement chez Soleil-Productions dans une version rebaptisée “La Famille Martin”.

Soucieux de se diversifier, il s’allie au scénariste Stephen Desberg pour proposer dans SPIROU à partir de 1978 les aventures des “Centaures Aurore et Ulysse”, qui obtiendront un honnête succès d’estime en albums chez Dupuis d’abord, puis chez Soleil Production, mais l’exigence du grand public se porte essentiellement sur ses “Petits Hommes” qui poursuivent imperturbablement leur carrière en exploitant tous les thèmes et genres où l’on peut confronter le monde des “grands” et celui des “petits”.

D’album en album, Seron se livre par ailleurs à des débauches d’effets graphiques ou de mises en pages, ainsi qu’à des innovations ingénieuses, comme “La Planète Ranxérox” à tenir dans un sens très particulier pour le lire, voire “Le Trou blanc” qui alterne astucieusement personnages coloriés et délavés. Il est d’ailleurs le seul auteur moderne de chez Dupuis qui ait un jour imaginé de proposer une histoire en 49 planches pour une formule d’albums standards limitée à 48 pages. Sa propension à la SF l’amène parfois à concrétiser un sens artististique joyeusement délirant, mais la technique actuelle d’impression n’est pas encore toujours capable de le suivre !…”

Lire la notice complète sur DUPUIS.COM

Plus de BD…

THONART : Festival Home Records à la Cité Miroir (avec quatremille.be, 2017)

Temps de lecture : 7 minutes >

[QUATREMILLE.BE, 24 mai 2017] – Welcome to Liège Cité Miroir, the current time is 18:59 and the temperature is 28°. Please notice you may not turn on cellular devices. Please keep your seatbelt fastened until the artist arrives at the gate. Check the Company website or see an agent for information on what is happening next. Thank you for listening to Home Records artists and we hope to see you again soon!

Alors, on disait qu’on était une bande de jeunes détendus et sympathiques et qu’on faisait un groupe qui éditait de la musique et qui faisait que nos amis, ils soient contents (et ma tante Alberte aussi) et qu’on parlait aux jeunes gens et qu’on leur disait la vérité sur le monde de la musique avec de la poésie branquignole à tous les étages et qu’on appelait d’abord le groupe qui éditait de la musique « Parrhèsia », comme en Grec, parce que ça sonne bien et que ‘parésie’ ça veut dire le ‘parler-vrai qui peut être risqué’, et qu’ensuite on changeait d’avis et qu’on s’appelait « Home Records » parce que ça faisait plus international…

Dommage pour la parésie. C’est pourtant le Graal (du chroniqueur) que d’arriver à raison garder et se tenir sur le fil du dire-vrai, au-delà de deux vertiges trop faciles : je lâche les chiens (message : j’ai détesté) ou sortez la pommade (message : j’ai adoré). Comment faire autrement alors que d’expliquer le pourquoi j’ai (pas) aimé ? On y va, on essaie…

Pauvre Chris de Pauw (guitare solo). Déjà qu’il arrive en retard, le voilà qui doit passer après une séries d’intros bizarrement mises en scène : d’abord, un speech face au public du boss de Home Records qui attaque avec un « Qu’est-ce que je vous dirais bien ? » qui en dit long sur le fait qu’il considère son public comme captif (une erreur, probablement : il s’agissait plus d’un public acquis à la Cité Miroir et désireux de découvrir ce qu’il proposait, que d’afficionados de son label) ; ensuite, long texte lyrique dit en anglais par une voix-off pas authentiquement anglaise, suivi de la traduction (toujours en voix-off) qui dit toute l’indigence et la suffisance de l’intro, avec quelques pataquès en prime. De Pauw et les 9 artistes qui l’ont suivi se sont clairement désolidarisé de ces intros bilingues : les uns ont joué l’ironie en singeant une attente un peu ridicule, les autres, la parodie (excellent accompagnement moqueur au piano de Johan Dupont). Etaient-ils au courant ? Et la voix-off a-t-elle vraiment parlé de « décloisonner les miches » ?

N’empêche : de Pauw prend sa guitare et la magie s’installe immédiatement. Le son est chaud et charme. Le moment partagé se crée et, un peu paresseusement, on se prépare au mélodieux, presque au familial puis, non, la guitare de Chris de Pauw repart dans une autre direction et, forcés de plein gré, on suit l’énergie proposée, on goûte la poésie qui s’égrène et on se perd avec délice dans les méandres du jeu de l’artiste. Des noms de grands de la guitare remontent à la mémoire, par l’attaque, le phrasé ou la sonorité. Quelquefois, la fluidité est mise à mal par des phrases interrompues on ne sait trop pourquoi, comme dans un duo émouvant pour lequel l’autre guitariste ne serait pas venu. Mais De Pauw est un grand essayeur de sonorités et, en musicien accompli, il change d’instrument (avec e.a. une Levin de 1955 au son charmant et un ukulélé), comme de technique, avec une aisance impressionnante. Plaisir et partage…

Rebelote avec les voix-off puis, un choc à l’estomac : Auster Loo (le frère de Walter ? Bon, je sors…). Plus précisément : Lydie Thonnard (flûtes, voix) et Simon Leleux (percussions : darbouka, etc.). De la classe inclassable : c’est Steve Reich qui revient de vacances en Tunisie, c’est Ian Anderson sous influence à Tombouctou, c’est Eric Dolphy qui fait doum-tak-ferk (pas ga-bu-zo-meu, ça, c’est les Shadoks). C’est surtout un mariage (d)étonnant entre rythmes ethniques et phrasés minimalistes qui réalise ce qui, justement, est miraculeux dans la musique minimaliste : avec un dispositif qui répète une phrase puis l’infléchit légèrement à chaque itération, on crée une émotion rare et directe. Pour y arriver : une technique maîtrisée (« chapeau l’artiste » quand Lydie Thonnard double la flûte avec la voix), un respect mutuel dans l’espace sonore occupé par chacun et puis, malgré l’attitude d’abord sévère de la flûtiste, un instinct musical « qui part de plus bas », là où ça se passe. A deux, un trio (flûte, voix et percus) beau et captivant, à écouter en live…

Bernard L’Hoir, après un long texte bilingue en voix-off (l’aurais-je déjà évoqué ?), s’installe ensuite au piano, avec un comparse à la guitare. Le programme annonce une « musique inclassable » et un « voyage qui commence ». Soit. Un complément d’info évoque les studios de Peter Gabriel. Soit. On est prêts pour L’invitation au voyage… qui ne vient pas. Plusieurs mélodies agréables (je crois qu’on doit dire post-moderne ou, en Flamand, PoMo quand un artiste se refuse à faire de la musique savante et qu’il mélange les genres) mais un peu confuses, sans envol. Comme si Bernard L’Hoir se refusait certaines audaces malgré ses postures inspirées. Peut-être est-ce par respect pour la personnalité plus puissante de son partenaire, Juan Carlos Mellado ? Celui-ci prend en charge l’originalité avec un son très présent, une articulation limpide et une pétillance des attaques qui rendent vie à la mélodie du piano. Peut-être pas un bon jour…

J’aime Tondo. C’est le seul album que j’ai acheté. L’heure n’est plus aux Malicorne, RUM, Tri Yann et autres vielleux des seventies : Tondo, c’est trois larrons qui touchent les instruments traditionnels (vielle à roue électro-acoustique pour Gilles Chabenat, guitare pour Maarten Decombel, cornemuse et clarinettes pour Fred Pouget) et dépassent le Folk traditionnel pour décoiffer bien au-delà. D’abord, comme dans un conte de fée, une progression régulière de la mélodie, répétitive, inexorable mais sans violence, puis changement de ton et montée jusqu’aux solos qui font du bien. Impressionnant, généreux et cohérent. Tout l’espace, vaste, de la Cité Miroir était enchanté. De la belle ouvrage…

Un conseil : si vous voulez électriser les foules, ne criez jamais Vive la Révolution, en fin de journée, sur une plage déserte du Pas-de-Calais. Le pari était difficile pour Lara Leliane : pendant toute la première partie du festival, il faisait jour dans l’Espace Rosa Parks et les artistes, dos à un fond de scène noir qui évitait le contre-jour, ne pouvaient pas profiter d’un éclairage entièrement maîtrisé, vu la magnifique baie vitrée de la Cité Miroir. Pari difficile, donc, malgré le style de la chanteuse, ses possibilités vocales alla youtube et sa volonté toute en fraîcheur de délivrer un message généreux. Pari difficile aussi, de faire comme si le public était prêt à se faire haranguer en Anglais (encore ?) : une mère émeut-elle son enfant si elle ne parle pas sa langue… maternelle ? Et pourtant, et pourtant, tant de potentiel ! Pari non tenu…

Pause ; tout le monde, ou presque, va se rafraîchir : on en a encore jusqu’à passé minuit, si je compte bien !

Part two. Deuxième partie. La salle se déplume un peu. Dommage, car un des moments forts de la soirée, c’est maintenant. Clarinet Factory attaque son premier morceau et c’est tout de suite du grand son, de l’immédiat. La piscine est une cathédrale, envoûtée par ce quatuor tchèque qui, une fois encore, la joue minimaliste… mais pas que. On pense aux formidables saxophones flamands de BL!NDMAN mais version clarinettes et en troquant Bach contre Glass. Et le tourbillon continue, du cohérent, du partagé, du crossover créatif, des tuttis qui ouvrent le cœur. Que du plaisir ! Pourquoi chanter alors ? Par tradition ? Le problème n’est pas tant la voix, que la différence d’approche entre une gentillette ballade amoureuse, chantée sur la place du village, et le fascinant portail sonore que l’ensemble arrive à construire pour nous (avec des faiblesses, pardonnées d’avance, liées à des solos pas toujours nécessaires). Mélanger les genres est une chose, ne pas choisir son style en est une autre. Beaucoup de belles émotions néanmoins…

1 plus 1 égale 3 ? C’est probablement le pari que voulaient tenir le chanteur Osman Martin et le Quatuor MP4. De la bossa, du chorinho et de la samba, un chanteur animateur qui tient son public (et qui sait le rattraper quand il n’a pas le sens du rythme), de beaux passages, des percus ‘qui le font’. C’est vrai. Mais où est la valeur ajoutée de l’accouplement avec le quatuor quand les attaques des cordes ne soulignent pas les temps forts, quand leurs couleurs ne font pas danser ? Tout le monde n’est pas le Kronos Quartet et ce n’est pas nécessaire. Reste qu’ici, c’est la fête qui a primé et les sourires étaient nombreux et enthousiastes. 1 plus 1 égalait 2 mais qui s’en plaindra ? Sympathique…

Si vous n’aviez jamais vu un gars qui fait un solo plus free que free… sur une vielle à roue, c’était le moment : Valentin Clastrier (et son acolyte, le clarinettiste Steven Kamperman), c’est le Jean-Luc Ponty de la vielle ! On n’avait pas prévenu le public (qui commençait à fatiguer à l’approche de minuit) et c’est dommage : beaucoup avaient quitté la salle quand la bombe sans retardement a explosé. Clastrier n’est pas un jeunet, c’est un peu le tonton de la vielle à roue d’aujourd’hui. Avant de l’entendre, personne ne pensait que ses Fabuloseries n’auraient rien à voir avec farfadets et Bigoudaines. La surprise a été totale et irrésistible : sous les doigts de Clastrier, la vielle n’est pas un instrument folk (le traditionnel continuo pour chanteur de village) et, à côté de ses flamboyances, les solos les plus explosés de Jimi Hendrix ressemblent à des bluettes. Une musique décalée, d’un accès pas toujours aisé mais qui vaut l’attention qu’elle requiert de nous. Un duo qui marche ensemble, en chœur ou en contrepoint. Une découverte authentique…

Et un Schmitt pour le 12, un ! Samson Schmitt, c’est un guitariste Schmitt de la tribu des Schmitt de-chez-Schmitt-d’en-face : pas vraiment des manchots quand il s’agit de jazz manouche. Et, quand il descend en ville pour rejoindre deux petits Liégeois – le (vraiment) formidable Johan Dupont au piano et le non moins remarquable Joachim Iannello au violon – ça déménage bien. Avec beaucoup de respect pour ses juniors, Samson Schmitt laisse Johan Dupont se tailler la part du lion et, il faut l’avouer, personne ne s’en plaint (la balance son était clairement en sa faveur : pots-de-vin ?). Doublure douée, Joachim Iannello apporte une très belle contribution aux côtés de Schmitt, sans retomber dans les poncifs du genre manouche, ce qui est une performance. Un moment grand et d’une qualité qui se démarque sur le reste de la soirée. A revivre encore et encore…

Le festival-marathon va prendre fin, plusieurs ont déjà repris la route et la nuit s’avance mais, heureusement, le soleil a rendez-vous avec la lune. Non, le dernier artiste n’était Charles Trenet pour ses tantièmes adieux à la scène mais bien Alain Frey, le bien nommé. Sa fraîcheur est en plus servie par deux complices et non des moindres : Samson Schmitt qui reste en scène avec sa guitare et l’étonnant Laurent Meunier aux saxes. Les références pleuvent quand on écoute le trio : quel est ce cocktail cressonné fait de Trenet, SanSeverino, Lapointe, Brassens et d’autres zazous dont le nom n’est pas resté ? Frey a la nostalgie rieuse, il joue le swing d’antan avec l’audace d’aujourd’hui, gère un scat qui ne rougirait pas devant le hi-de-ho de Cab Calloway et monte dans les aigus sans un faux-pas. Que du bonheur, que du sourire. Ceux qui sont restés ne le regrettent pas…

Clôture du festival Home Records. Plus de voix-off. Les célébrités liégeoises (oxymore ?) ont rejoint la salle pour être vues à la sortie, chacun retourne dans ses pénates en les saluant, les plus résistants prennent un petit dernier, après un festival qui ne devrait pas l’être, le dernier….

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : veille, rédaction et iconographie | sources : quatremille.be | rédacteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © La Cité Miroir.


Plus de musique en Wallonie…

THONART : Dee Dee BRIDGEWATER au Jazz à Liège (avec quatremille.be, 2017)

Temps de lecture : 2 minutes >

[QUATREMILLE.BE, 24 mai 2017] Baudelaire adorait le jazz et a toujours regretté d’être né trop tôt pour écouter Dee Dee Bridgewater en concert. Il devait se douter qu’on lui imposerait en première partie China Moses, rejeton de la Diva de Memphis, lorsqu’il a perfidement écrit : “Le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté.

C’est une chose de pouvoir déballer ses états d’âme (puérils) quand on est la fille de l’institutrice et qu’on a pu faire son élocution avant les autres. Cela marche avec un public captif (15 % de la salle du Forum de Liège : les moins de 60 ans…) qui se contente de plusieurs moments décousus, d’un beat mal servi par un bassiste poussif, d’un pianiste dont les audaces de dentellière sous acide ne créent pas l’unité et d’une confusion générale où un sax courageux, sincèrement jazzy, et des drums efficaces mais souvent abandonnés par le groupe s’efforcent de créer la magie. Autre chose est de prétendre servir l’héritage maternel : la voix de China Moses n’est pas maîtrisée et manque d’assurance quand elle doit être projetée par-delà les têtes d’un public pourtant bienveillant. D’autres (qui se reconnaîtront) renchériraient plus cruellement encore : “pour suivre cette Moïse-là (Moses) à travers la Mer rouge, il faudrait vraiment que j’aie beaucoup d’Égyptiens au derrière…

L’enfance retrouvée, c’est Dee Dee Bridgewater qui nous l’a offerte. Le génie d’une macrâle (sorcière) de la scène qui sait faire oublier qu’elle connaît toutes les ficelles du job : 100 % de la salle, tous âges confondus, KO-debout, qui se laisse séduire, violer, bousculer, groover, croonerifier, mellower, vas-y-que-j’te-rappelle-que-t’as-des-boyaux-tifier, défriser (un comble), mobiliser, Memphis-sound-iser, up-beatifier, coolifier, bref envoûter par ce que jazz, funk et blues ont de meilleur. Des drums respectés par tous, sans un seul décrochage, une basse de-la-mort-qui-tue, aussi impeccable pour rappeler le beat que pour des solos pas lights du tout, un clavier funkissime, sorte de Leviathan venu du fond des heures Motown (quelque chose du genre “les gamins, vous fatiguez pas, v’là 100 ans qu’on fait tous les soirs ce que vous essayez d’inventer“), des cuivres là juste quand il faut et deux choristes qui n’auraient pas démérité en première partie. Et puis, la voix : c’est retrouver l’enfance que de pouvoir faire rouler le chant aussi bas dans le ventre avant de l’exploser dans tous les recoins d’une salle entièrement muqueuse de disponibilité ; c’est offrir l’enfance que d’oser le cri, comme la note haut perchée (toujours juste !), en toute spontanéité, sans calcul ; c’est jouir de l’enfance que de profaner en riant des standards que l’on savait pourtant momifiés. Et c’est le génie de la maturité de tenir, de bout en bout, un parterre comblé, avec le cœur hors de la poitrine, qu’il s’agisse de prendre le contre-pied de Chet Baker en chantant la rage ressentie quand The thrill is gone, ou de finir en apothéose avec Purple Rain (sic). Quand je serai grand, je veux être choriste chez Dee Dee Bridgewater…

Patrick Thonart

Dee Dee Bridgewater chantait au Jazz à Liège (BE) le 12 mai 2017. Lire la chronique de Patrick THONART sur la page Mithra Jazz Festival de QUATREMILLE.BE (24 mai 2017)


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : veille, traduction et iconographie | sources : quatremille.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © quatremille.be.


Plus de jazz en Wallonie…