HUGO : textes

HUGO, Victor (1802-1885)

La légende des siècles, IV. En Grèce ! (extr.)

​[…] Sentir l’être sacré frémir dans l’être cher,
Apercevoir un astre à travers une chair,
Voir à travers le cœur humain l’âme divine,
Achever ce qu’on voit avec ce qu’on devine,
C’est croire, c’est aimer. […]

L’homme qui rit (extr.)

Vous rayonnez sous la beauté ;
C’est votre voile.
Vous êtes un marbre, habité
Par une étoile.

Les contemplations (extr., 1856)

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

La pente de la rêverie
“Obscuritate rerum verba saepe obscurantur.”
(GERVASIUS TILBERIENSIS)

Amis, ne creusez pas vos chères rêveries ;
Ne fouillez pas le sol de vos plaines fleuries ;
Et quand s’offre à vos yeux un océan qui dort,
Nagez à la surface ou jouez sur le bord.
Car la pensée est sombre ! Une pente insensible
Va du monde réel à la sphère invisible ;
La spirale est profonde, et quand on y descend,
Sans cesse se prolonge et va s’élargissant,
Et pour avoir touché quelque énigme fatale,
De ce voyage obscur souvent on revient pâle !

L’autre jour, il venait de pleuvoir, car l’été,
Cette année, est de bise et de pluie attristé,
Et le beau mois de mai dont le rayon nous leurre,
Prend le masque d’avril qui sourit et qui pleure.
J’avais levé le store aux gothiques couleurs.
Je regardais au loin les arbres et les fleurs.
Le soleil se jouait sur la pelouse verte
Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte
Apportait du jardin à mon esprit heureux
Un bruit d’enfants joueurs et d’oiseaux amoureux.

Paris, les grands ormeaux, maison, dôme, chaumière,
Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière
De cet astre de mai dont le rayon charmant
Au bout de tout brin d’herbe allume un diamant !
Je me laissais aller à ces trois harmonies,
Printemps, matin, enfance, en ma retraite unies ;
La Seine, ainsi que moi, laissait son flot vermeil
Suivre nonchalamment sa pente, et le soleil
Faisait évaporer à la fois sur les grèves
L’eau du fleuve en brouillards et ma pensée en rêves !

Alors, dans mon esprit, je vis autour de moi
Mes amis, non confus, mais tels que je les vois
Quand ils viennent le soir, troupe grave et fidèle,
Vous avec vos pinceaux dont la pointe étincelle,
Vous, laissant échapper vos vers au vol ardent,
Et nous tous écoutant en cercle, ou regardant.
Ils étaient bien là tous, je voyais leurs visages,
Tous, même les absents qui font de longs voyages.
Puis tous ceux qui sont morts vinrent après ceux-ci,
Avec l’air qu’ils avaient quand ils vivaient aussi.
Quand j’eus, quelques instants, des yeux de ma pensée,
Contemplé leur famille à mon foyer pressée,
Je vis trembler leurs traits confus, et par degrés
Pâlir en s’effaçant leurs fronts décolorés,
Et tous, comme un ruisseau qui dans un lac s’écoule,
Se perdre autour de moi dans une immense foule.

Foule sans nom ! chaos ! des voix, des yeux, des pas.
Ceux qu’on n’a jamais vus, ceux qu’on ne connaît pas.
Tous les vivants ! – cités bourdonnant aux oreilles
Plus qu’un bois d’Amérique ou des ruches d’abeilles,
Caravanes campant sur le désert en feu,
Matelots dispersés sur l’océan de Dieu,
Et, comme un pont hardi sur l’onde qui chavire,
Jetant d’un monde à l’autre un sillon de navire,
Ainsi que l’araignée entre deux chênes verts
Jette un fil argenté qui flotte dans les airs !

Les deux pôles ! le monde entier ! la mer, la terre,
Alpes aux fronts de neige, Etnas au noir cratère,
Tout à la fois, automne, été, printemps, hiver,
Les vallons descendant de la terre à la mer
Et s’y changeant en golfe, et des mers aux campagnes
Les caps épanouis en chaînes de montagnes,
Et les grands continents, brumeux, verts ou dorés,
Par les grands océans sans cesse dévorés,
Tout, comme un paysage en une chambre noire
Se réfléchit avec ses rivières de moire,
Ses passants, ses brouillards flottant comme un duvet,
Tout dans mon esprit sombre allait, marchait, vivait !
Alors, en attachant, toujours plus attentives,
Ma pensée et ma vue aux mille perspectives
Que le souffle du vent ou le pas des saisons
M’ouvrait à tous moments dans tous les horizons,
Je vis soudain surgir, parfois du sein des ondes,
A côté des cités vivantes des deux mondes,
D’autres villes aux fronts étranges, inouïs,
Sépulcres ruinés des temps évanouis,
Pleines d’entassements, de tours, de pyramides,
Baignant leurs pieds aux mers, leur tête aux cieux humides.

Quelques-unes sortaient de dessous des cités
Où les vivants encor bruissent agités,
Et des siècles passés jusqu’à l’âge où nous sommes
Je pus compter ainsi trois étages de Romes.
Et tandis qu’élevant leurs inquiètes voix,
Les cités des vivants résonnaient à la fois
Des murmures du peuple ou du pas des armées,
Ces villes du passé, muettes et fermées,
Sans fumée à leurs toits, sans rumeurs dans leurs seins,
Se taisaient, et semblaient des ruches sans essaims.
J’attendais. Un grand bruit se fit. Les races mortes
De ces villes en deuil vinrent ouvrir les portes,
Et je les vis marcher ainsi que les vivants,
Et jeter seulement plus de poussière aux vents.
Alors, tours, aqueducs, pyramides, colonnes,
Je vis l’intérieur des vieilles Babylones,
Les Carthages, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
D’où sans cesse sortaient des générations.

Ainsi j’embrassais tout : et la terre, et Cybèle ;
La face antique auprès de la face nouvelle ;
Le passé, le présent ; les vivants et les morts ;
Le genre humain complet comme au jour du remords.
Tout parlait à la fois, tout se faisait comprendre,
Le pélage d’Orphée et l’étrusque d’Évandre,
Les runes d’Irmensul, le sphinx égyptien,
La voix du nouveau monde aussi vieux que l’ancien.

Or, ce que je voyais, je doute que je puisse
Vous le peindre : c’était comme un grand édifice
Formé d’entassements de siècles et de lieux ;
On n’en pouvait trouver les bords ni les milieux ;
A toutes les hauteurs, nations, peuples, races,
Mille ouvriers humains, laissant partout leurs traces,
Travaillaient nuit et jour, montant, croisant leurs pas,
Parlant chacun leur langue et ne s’entendant pas ;
Et moi je parcourais, cherchant qui me réponde,
De degrés en degrés cette Babel du monde.

La nuit avec la foule, en ce rêve hideux,
Venait, s’épaississant ensemble toutes deux,
Et, dans ces régions que nul regard ne sonde,
Plus l’homme était nombreux, plus l’ombre était profonde.
Tout devenait douteux et vague, seulement
Un souffle qui passait de moment en moment,
Comme pour me montrer l’immense fourmilière,
Ouvrait dans l’ombre au loin des vallons de lumière,
Ainsi qu’un coup de vent fait sur les flots troublés
Blanchir l’écume, ou creuse une onde dans les blés.

Bientôt autour de moi les ténèbres s’accrurent,
L’horizon se perdit, les formes disparurent,
Et l’homme avec la chose et l’être avec l’esprit
Flottèrent à mon souffle, et le frisson me prit.
J’étais seul. Tout fuyait. L’étendue était sombre.
Je voyais seulement au loin, à travers l’ombre,
Comme d’un océan les flots noirs et pressés,
Dans l’espace et le temps les nombres entassés !

Oh ! cette double mer du temps et de l’espace
Où le navire humain toujours passe et repasse,
Je voulus la sonder, je voulus en toucher
Le sable, y regarder, y fouiller, y chercher,
Pour vous en rapporter quelque richesse étrange,
Et dire si son lit est de roche ou de fange.
Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu,
Au profond de l’abîme il nagea seul et nu,
Toujours de l’ineffable allant à l’invisible…
Soudain il s’en revint avec un cri terrible,
Ébloui, haletant, stupide, épouvanté,
Car il avait au fond trouvé l’éternité.

Proses philosophiques – Du génie (1860-1865)

Vous êtes à la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un livre, le premier livre venu, vous vous mettez à lire ce livre comme vous liriez le journal officiel de la préfecture ou la feuille d’affiches du chef-lieu, pensant à autre chose, distrait, un peu bâillant. Tout à coup vous vous sentez saisi, votre pensée semble ne plus être à vous, votre distraction s’est dissipée, une sorte d’absorption, presque une sujétion, lui succède, vous n’êtes plus maître de vous lever et de vous en aller. Quelqu’un vous tient. Qui donc ? ce livre.

Un livre est quelqu’un. Ne vous y fiez pas.

Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur du papier blanc ; ce sont des forces ; elles se combinent, se composent, se décomposent, entrent l’une dans l’autre, pivotent l’une sur l’autre, se dévident, se nouent, s’accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous lâchera qu’après avoir donné une façon à votre esprit. Quelquefois les lecteurs sortent du livre tout à fait transformés. Homère et la Bible font de ces miracles. Les plus fiers esprits, et les plus fins et les plus délicats, et les plus simples, et les plus grands, subissent ce charme. Shakespeare était grisé par Belleforest. La Fontaine allait partout criant : Avez-vous lu Baruch ? Corneille, plus grand que Lucain, est fasciné par Lucain. Dante est ébloui de Virgile, moindre que lui.

Entre tous, les grands livres sont irrésistibles. On peut ne pas se laisser faire par eux, on peut lire le Koran sans devenir musulman, on peut lire les Védas sans devenir fakir, on peut lire Zadig sans devenir voltairien, mais on ne peut point ne pas les admirer. Là est leur force.

Je te salue et je te combatsparce que tu es roi, disait un grec à Xercès.

On admire près de soi. L’admiration des médiocres caractérise les envieux. L’admiration des grands poètes est le signe des grands critiques. Pour découvrir au delà de tous les horizons les hauteurs absolues, il faut être soi-même sur une hauteur.

Ce que nous disons là est tellement vrai qu’il est impossible d’admirer un chef-d’œuvre sans éprouver en même temps une certaine estime de soi. On se sait gré de comprendre cela. Il y a dans l’admiration on ne sait quoi de fortifiant qui dignifie et grandit l’intelligence. L’enthousiasme est un cordial. Comprendre c’est approcher. Ouvrir un beau livre, s’y plaire, s’y plonger, s’y perdre, y croire, quelle fête ! On a toutes les surprises de l’inattendu dans le vrai. Des révélations d’idéal se succèdent coup sur coup. Mais qu’est-ce donc que le beau ?

Ne définissez pas, ne discutez pas, ne raisonnez pas, ne coupez pas un fil en quatre, ne cherchez pas midi à quatorze heures, ne soyez pas votre propre ennemi à force d’hésitation, de raideur et de scrupule. Quoi de plus bête qu’un pédant ? Allez devant vous, oubliez votre professeur de rhétorique, dites-vous que Dieu est inépuisable, dites-vous que l’art est illimité, dites-vous que la poésie ne tient dans aucun art poétique, pas plus que la mer dans aucun vase, cruche ou amphore ; soyez tout bonnement un honnête homme ayant la grandeur d’admirer, laissez-vous prendre par le poëte, ne chicanez pas la coupe sur l’ivresse, buvez, acceptez, sentez, comprenez, voyez, vivez, croissez !

L’éclair de l’immense, quelque chose qui resplendit, et qui est brusquement surhumain, voilà le génie. De certains coups d’aile suprêmes. Vous tenez le livre, vous l’avez sous les yeux, tout à coup il semble que la page se déchire du haut en bas comme le voile du temple. Par ce trou, l’infini apparaît. Une strophe suffit, un vers suffit, un mot suffit. Le sommet est atteint. Tout est dit. Lisez Ugolin, Françoise dans le tourbillon, Achille insultant Agamemnon, Prométhée enchaîné, les Sept chefs devant Thèbes, Hamlet dans le cimetière, Job sur son fumier. Fermez le livre maintenant. Songez. Vous avez vu les étoiles.

Il y a de certains hommes mystérieux qui ne peuvent faire autrement que d’être grands. Les bons badauds qui composent la grosse foule et le petit public, et qu’il faut se garder de confondre avec le peuple, leur en veulent presque à cause de cela. Les nains blâment le colosse. Sa grandeur, c’est sa faute. Qu’est-ce qu’il a donc, celui-là, à être grand ? S’appeler Michel Cervantes, François Rabelais ou Pierre Corneille, ne pas être le premier grimaud venu, exister à part, jeter toute cette ombre et tenir toute cette place ; que tel mandarin, que tel sorbonniste, que tel doctrinaire fameux, grand personnage pourtant, ne vous vienne pas à la hanche, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela ne se fait pas. C’est insupportable.

Pourquoi ces hommes sont-ils grands en effet ? ils ne le savent point eux-mêmes. Celui-là le sait qui les a envoyés. Leur stature fait partie de leur fonction.

Ils ont dans la prunelle quelque vision redoutable qu’ils emportent sous leur sourcil. Ils ont vu l’océan comme Homère, le Caucase comme Eschyle, la douleur comme Job, Babylone comme Jérémie, Rome comme Juvénal, l’enfer comme Dante, le paradis comme Milton, l’homme comme Shakespeare, Pan comme Lucrèce, Jéhovah comme Isaïe. Ils ont, ivres de rêve et d’intuition, dans leur marche presque inconsciente sur les eaux de l’abîme, traversé le rayon étrange de l’idéal, et ils en sont à jamais pénétrés. Cette lueur se dégage de leurs visages, sombres pourtant, comme tout ce qui est plein d’inconnu. Ils ont sur la face une pâle sueur de lumière. L’âme leur sort par les pores. Quelle âme ? Dieu.

Remplis qu’ils sont de ce jour divin, par moments missionnaires de civilisation, prophètes de progrès, ils entr’ouvrent leur cœur, et ils répandent une vaste clarté humaine ; cette clarté est de la parole, car le Verbe, c’est le jour. — Ô Dieu, criait Jérôme dans le désert, je vous écoute autant des yeux que des oreilles l — Un enseignement, un conseil, un point d’appui moral, une espérance, voilà leur don ; puis leur flanc béant et saignant se referme, cette plaie qui s’est faite bouche et qui a parlé rapproche ses lèvres et rentre dans le silence, et_ce qui s’ouvre maintenant, c’est leur aile. Plus de pitié, plus de larmes. Éblouissement. Ils laissent l’humanité derrière eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure qu’on appelle l’espace, faire une excursion dans l’inconnu, aller à la découverte du côté de l’idéal, il leur faut cela. Ils partent. Que leur fait l’azur ? que leur importe les ténèbres ? Ils s’en vont, ils tournent aux choses terrestres leur dos formidable, ils développent brusquement leur envergure démesurée, ils deviennent on ne sait quels monstres, spectres peut-être, peut-être archanges, et ils s’enfoncent dans l’infini terrible, avec un immense bruit d’aigles envolés.

Puis tout à coup ils reparaissent. Les voici. Ils consolent et sourient. Ce sont des hommes.

Ces apparitions et ces disparitions, ces départs et ces retours, ces occultations brusques et ces subites présences éblouissantes, le lecteur, absorbé, illuminé et aveuglé par le livre, les sent plus qu’il ne les voit. Il est au pouvoir d’un poète, possession troublante, fréquentation presque magique et démoniaque, il a vaguement conscience du va-et-vient énorme de ce génie ; il le sent tantôt loin, tantôt près de lui ; et ces alternatives, qui font successivement pour lui lecteur l’obscurité et la lumière, se marquent dans son esprit par ces mots : — Je ne comprends plus. — Je comprends.

Quand Dante, quittant l’enfer, entre et monte dans le paradis, le refroidissement qu’éprouvent les lecteurs n’est pas autre chose que l’augmentation de distance entre Dante et eux. C’est la comète qui s’éloigne. La chaleur diminue. Dante est plus haut, plus avant, plus au fond, plus loin de l’homme, plus près de l’absolu.

Schlegel un jour, considérant tous ces génies, a posé cette question qui chez lui n’est qu’un élan d’enthousiasme et qui, chez Fourier ou Saint-Simon, serait le cri d’un système : — Sontce vraiment des hommesces hommesci ?

Oui, ce sont des hommes ; c’est leur misère et c’est leur gloire. Ils ont faim et soif ; ils sont sujets du sang, du climat, du tempérament, de la fièvre, de la femme, de la souffrance, du plaisir ; ils ont, comme tous les hommes, des penchants, des pentes, des entraînements, des chutes, des assouvissements, des passions, des pièges ; ils ont, comme tous les hommes, la chair avec ses maladies, et avec ses attraits, qui sont aussi des maladies. Ils ont leur bête.

La matière pèse sur eux, et eux aussi ils gravitent. Pendant que leur esprit tourne autour de l’absolu, leur corps tourne autour du besoin, de l’appétit, de la faute. La chair a ses volontés, ses instincts, ses convoitises, ses prétentions au bien-être ; c’est une sorte de personne inférieure qui tire de son côté, fait ses affaires dans son coin, a son moi à part dans la maison, pourvoit à ses caprices ou à ses nécessités, parfois comme une voleuse, et à la grande confusion de l’esprit auquel elle dérobe ce qui est à lui. L’âme de Corneille fait Cinna ; la bête de Corneille dédie Cinna au financier Montoron.

Chez de certains, sans rien leur ôter de leur grandeur, l’humanité s’affirme par l’infirmité. Le rayon archangélesque est dans le cerveau ; la nuit brutale est dans la prunelle. Homère est aveugle ; Milton est aveugle. Camoëns borgne semble une insulte. Beethoven sourd est une ironie. Esope bossu a l’air d’un Voltaire dont Dieu a fait l’esprit en laissant Fréron faire le corps. L’infirmité ou la difformité infligée à ces bien-aimés augustes de la pensée fait l’effet d’un contrepoids sinistre, d’une compensation peu avouable là-haut, d’une concession faite aux jalousies dont il semble que le créateur doit avoir honte. C’est peut-être avec on ne sait quel triomphe envieux que, du fond de ces ténèbres, la matière regarde Tyrtée et Byron planer comme génies et boiter comme hommes.

Ces infirmités vénérables n’inspirent aucun effroi à ceux que l’enthousiasme fait pensifs. Loin de là. Elles semblent un signe d’élection. Être foudroyé, c’est être prouvé titan. C’est déjà quelque chose de partager avec ceux d’en haut le privilège d’un coup de tonnerre. A ce point de vue, les catastrophes ne sont plus catastrophes, les souffrances ne sont plus souffrances, les misères ne sont plus misères, les diminutions sont augmentations. Être infirme ainsi que les forts, cela tenterait volontiers. Je me rappelle qu’en 1828, tout jeune, au temps où *** me faisait l’effet d’un ami, j’avais des taches obscures dans les yeux. Ces taches allaient s’élargissant et noircissant. Elles semblaient envahir lentement la rétine. Un soir, chez Charles Nodier, je contai mes taches noires, que j’appelais mes papillons, à ***, qui, étudiant en médecine et fils d’un pharmacien, était censé s’y connaître et s’y connaissait en effet. Il regarda mes yeux, et me dit doucement : — C’est une amaurose commençanteLe nerf optique se paralyseDans quelques années la cécité sera complète. Une pensée illumina subitement mon esprit. — Eh bien, lui répondis-je en souriant, ce sera toujours ça. Et voilà que je me mis à espérer que je serais peut-être un jour aveugle comme Homère et comme Milton. La jeunesse ne doute de rien.


Citez-en d’autres :

PLONK & REPLONK : Les Couleurs de demain. Centrale fonctionnant au géranium enrichi
(2015, Artothèque, Lg)

PLONK & REPLONK, Les Couleurs de demain. Centrale fonctionnant au géranium enrichi
(impression numérique, 40 x 60 cm, 2015)

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Jacques Froidevaux, Hubert Froidevaux et Miguel-Angel Morales composent le collectif PLONK & REPLONK fondé en 1995 dans le Jura suisse. Dès 1997, le trio détourne des cartes postales Belle Epoque. Leurs fameux photomontages d’inspiration rétro contaminent les formats les plus divers : livres, affiches, cartes postales, autocollants, cimaises, animations, théâtre. Parmi leurs influences, on peut citer Erik Satie, Alphonse Allais, Glen Baxter, Gary Larson ou Pierre Dac. Fait peu connu, leur collection de gâteaux est l’une des plus importantes du Vieux-Continent. L’ajout d’une touche absurde, notamment dans leurs légendes, confère aux œuvres une portée critique et humoristique.

Le montage-photo numérique présente des cheminées de centrale nucléaire surmontée de géraniums et crachant une fumée rose. Jouant avec les différences d’échelles des objets, l’image allie et oppose la nature et l’industrie, les odeurs agréables et celles nuisibles, un univers fantastique et un plus sombre, le tout avec une pointe de sarcasme dans une composition esthétique.

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VRANCKEN, Roger (1920-2004)

Guitariste, né à Liège en 1920, il débute en amateur dans les orchestres de Gene Dersin (1937) et de Lucien Hirsch (1938-1939). Il se produit également au Cotton (Liège) dans la formation de Gus Deloof (1939). Puis, ayant décidé de faire de la musique son métier, il signe son premier contrat professionnel avec le Rector’s Club en mai 1940, contrat interrompu aussitôt par l’arrivée des troupes allemandes.

Au début de l’Occupation, Roger VRANCKEN travaille dans différents bars liégeois, notamment avec le pianiste Vicky Thunus. Il effectue ensuite un séjour au sein de l’orchestre de Jean Omer au Bœuf sur le Toit (Bruxelles) et enregistre ses premiers disques avec cet orchestre en 1941. La même année, alors qu’il commence à se faire une certaine réputation dans les milieux du jazz, il sera l’un des premiers guitaristes belges (avec Frank Engelen) à adopter la guitare électrique. De même, fasciné par Django Reinhardt et Eddie Lang, il fera partie de l’avant-garde qui, en Belgique, sortira la guitare du rôle de simple instrument d’accompagnement.

De retour à Liège, il travaille avec Gaston Houssa, Jean Paques, etc. et devient un des piliers du «noyau swing» qui s’est constitué autour du saxophoniste Raoul Faisant. Dans sa passion pour le jazz, il vit avec Faisant (au Mondial, à l’Observatoire, … ) les heures les plus intenses de sa carrière musicale. Il participe ainsi à l’initiation des jeunes Bobby Jaspar, Jacques Pelzer et surtout René Thomas, dont il est un des premiers – et seuls – professeurs. Sous son nom de guerre (Roger Hodge), Vrancken dirige à la même époque son propre quartette (Hodge-Franck Quartet). Il ralentit ses activités la dernière année de l’Occupation puis, à la Libération, il joue pour les troupes anglaises puis américaines, jusqu’en première ligne.

Il participe bientôt au groupe vocal Les Cherokees aux côtés de Bob Jacqmain, Yetti Lee et Luce Barcy, et enregistre avec cet ensemble en compagnie de l’orchestre d’Ernst Van’t Hoff. De retour à Liège, il travaille au Cotton dans une formation mixte jazz-tzigane. Il travaille encore à Anvers et à Charleroi pendant quelque temps puis décide d’arrêter le professionnalisme, ne se produisant plus que très épisodiquement (notamment avec Robert Grahame, dans le café qu’il reprend au cours des années 50).

En 1959, il décide de tenter un come-back à l’occasion du premier festival de Comblain-la-Tour (où il sera accompagné par les jeunes Jean Lerusse, Willy Donni, etc.). Ce sera pour retomber aussitôt après dans un anonymat dont il ne sortira plus, ne reprenant sa guitare que pour quelques répétitions, hélas sans suite, avec la petite formation swing de Michel Dickenscheid. Il décédera à Seraing, en 2004, à l’âge de 84 ans.

Jean-Pol Schroeder


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1991) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : anciensdecomblain.com | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz !

DURO : Je suis un nuage #5
(s.d., Artothèque, Lg)

DURO Julie-Marie, Je suis un nuage #5
(photographie, 60 x 90 cm, s.d.)

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© juliemarieduro.com

Née en 1984, Julie-Marie DURO vit et travaille entre Luxembourg et Liège. Après des études en philosophie et journalisme à l’Université de Liège et de Nice, ainsi que quelques années passées dans le secteur privé, elle s’est tournée vers la photographie. Son travail est particulièrement influencé par les narrations documentaires subjectives, les récits de famille et problématiques mémorielles. Elle entreprend actuellement une thèse en Arts et sciences de l’art à l’Université de Liège sur l’indétermination de l’expérience mémorielle au travers des narrations photographiques de l’absence.

Cette photographie fait partie d’une série narrative intitulée Looking for my Japanese Family”. L’auteure part à la recherche d’un mystérieux oncle au Japon, fils de son grand-père et d’une jeune Japonaise. “Fouiller la mémoire individuelle et collective, celle de la famille et puis petit à petit, celle des autres… […] “Looking for my Japanese family” est le récit fragmenté de cette enquête où la réalité cède parfois la place à la fiction ; un récit où s’entremêlent mon parcours et les vies que j’imagine pour cette famille japonaise que je ne connaîtrai peut-être jamais.” (Julie-Marie Duro)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Julie-Marie Duro ; juliemarieduro.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

Les plans inclinés de Liège, de Henri Maus à Calatrava (2018)

La gare de Liège-Hauteurs à Ans

LE ou LES plans inclinés ? On dit “rue DU Plan Incliné”. Pourquoi ce nom ? Parce que là débute une longue côte vers Ans ? Mais il existe des côtes un peu partout sans que l’on parle de plan incliné.

Remontons dans le temps, à la création de la Belgique en 1830. Le premier gouvernement est conscient que notre port d’Anvers ne pourra vivre que si les marchandises peuvent y arriver facilement. D’où l’idée de créer un réseau de chemin de fer le reliant au bassin industriel de Liège et à l’Allemagne, en évitant la Hollande, puis plus tard au bassin de Charleroi. Cette entreprise énorme est rapidement décidée. Le réseau aura pour centre Malines, et le premier train roulera entre Bruxelles et Malines en 1835. Le réseau se développe rapidement et, dès 1840, le rail arrive à Ans, appelée Liège-Hauteurs.

Et puis ? Il faut descendre en ville et plusieurs tracés sont proposés. Le plateau d’Ans est à environ 175 mètres d’altitude, la Meuse à 60 :  la difficulté est évidente. L’adhérence et la puissance des locomotives de l’époque ne leur permettent pas de gravir cette rampe de 3%. Le tracé définitif, qui est toujours d’actualité, est bien apparent sur une carte datant d’entre les deux guerres : deux lignes droites de part et d’autre de la gare du Haut-Pré. Les ingénieurs Simons et De Ridder, qui ont en charge l’établissement du réseau, confient à un jeune ingénieur du nom de Henri Maus la tâche de résoudre la difficulté.

Avec l’aide d’Hubert Brialmont, il a l’idée d’appliquer un système de traction par câbles à partir d’une machine fixe. Ce n’est pas la première fois qu’un tel principe est appliqué – il y a des précédents en Angleterre – mais ici, il y a une particularité. Il s’agit en fait de deux plans inclinés : Liège -Haut-Pré et Haut-Pré – Ans reliés par une courbe en faible pente, où se trouve placée une machinerie unique, d’où économie d’énergie et de main d’œuvre. De plus, cette réalisation restera longtemps la plus longue sur une ligne importante. La construction a déjà commencé à la fin de l’année 1838 et les premier trains de marchandises circulèrent le 18 avril 1842. Les trains de voyageurs furent admis le 1er mai 1842. Et c’est en 1843 que la ligne atteignit Verviers et la frontière prussienne !

Un wagon spécial lesté et muni de freins puissants à patins était attelé à l’arrière de la rame. Il agrippait le câble au moyen de ses deux pinces et la poussait jusqu’au Haut-Pré. Là, la rame franchissait la courbe sur son élan puis, par le même système, agrippait le câble pour monter le second plan incliné, jusqu’à Ans. La machinerie avait une puissance de 160 CV, portée plus tard à 248 CV. La corde, initialement en chanvre, fut remplacée par la suite par un câble d’acier. La vitesse était limitée à 20 km/h. A la descente, ce wagon-traîneau freinait le convoi grâce à quatre patins qui pouvaient être appliqués contre les rails.

Vers 1870, la puissance des locomotives est devenue suffisante et commence alors le système des allèges. Une locomotive à l’arrière aide le train à monter jusqu’à Ans puis l’abandonne. Une des premières allèges fut le type 20 Etat. Différents modèles de locomotives se sont succédés, mais le plus célèbre fut le type 98 SNCB, des ex-T16 prussiennes reçues en dédommagement après la Première Guerre ; et les types 99, très semblables, construites par Cockerill, ou La Meuse pour le Nord-Belge, en 1931-1932. Cette dernière compagnie a été reprise par la SNCB le 10 mai 1940, un hasard de l’histoire.

Ces machines étaient munies à l’avant d’un attelage spécial qui pouvait être dételé en marche ce qui n’imposait plus un arrêt à Ans. Un jour est arrivé ce qui devait arriver : le décrochage n’a pas fonctionné et la pauvre allège a été emmenée à 120 km/h. On n’a pu arrêter le train qu’à Voroux-Goreux et la locomotive était hors d’usage !

En 1939, la circulation va être interrompue. Le viaduc du Val-Benoît a été miné par l’armée mais, au mois d’août, la foudre tombe sur le pont qui saute. Depuis 1930, on avait commencé des travaux pour établir une déviation pour les trains de marchandises. Le chantier avait été retardé par manque de finances mais, en travaillant jour et nuit, la ligne 36A sera rapidement terminée. Elle part de Kinkempois et rejoint la ligne 36 à Voroux-Goreux, en passant par le viaduc de Renory, celui du Horloz et une série de tunnels.

L’électrification va tout changer en 1955, mais un événement va avoir une incidence sur les plans inclinés : la grève de l’hiver 1960-1961. Dans un climat insurrectionnel, les voies sont gardées jour et nuit par des militaires en armes car on craint des sabotages.

Revenons aux trains. Les automotrices peuvent monter seules les plans inclinés. Pour les autres trains, c’est une machine de la série 22, ou une série 23, qui sert d’allège. Elle est munie de tampons élargis et d’un système ingénieux : une sorte de lentille placée sur le butoir droit, est remplie d’un liquide relié à un manomètre placé devant le pare-brise de la loco. Il indique ainsi la force appliquée à l’arrière du train, car l’allège n’est plus attelée. Ce système est maintenant abandonné.

Depuis l’apparition des séries 13 et 18 plus puissantes, trois fois celle des 22 puisque aptes à rouler à 200 km/h, les trains qu’elles remorquent peuvent souvent monter sans allège. Les rames sont des rames réversibles et la loco est toujours du côté Bruxelles pour tirer le train plutôt que le pousser. Certaines rames de voitures à deux étages, trop lourdes, ont une loco en permanence à chaque extrémité, commandée à distance par la loco de tête.

La gare des Guillemins conçue par l’architecte Calatrava apparaît (bas-gauche) dans le film de science-fiction “Les Gardiens de la galaxie” de 2014 © Marvel

Et les trains à grande vitesse, ICE ou Thalys que l’on voit régulièrement dans la gare des Guillemins conçue par l’architecte catalan Calatrava ? Munis d’une motrice à chaque extrémité, ils avalent sans sourciller les plans inclinés à 120 km/h jusqu’au Haut-Pré et 140 au-delà, par leur seule puissance. Mais ceci est une autre histoire….

Robert VIENNE


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en mai 2018 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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HILGERS : Vol/Migration n°28
(s.d., Artothèque, Lg)

HILGERS Claire, Vol/Migration n°28
(technique mixte, 65 x 32 cm, s.d.)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Claire HILGERS est née en 1955 à Berchem-Sainte-Agathe. Après une licence en Sciences économiques, elle se forme à la gravure et à la peinture à l’ Académie des Beaux-Arts de Watermael-Boitsfort. En 1983, elle participe à la création de l’atelier de gravure collectif Razkas qui compte aujourd’hui douze membres.

Les diverses recherches créatives de Claire Hilgers concernent des thèmes récurrents : les souvenirs de lieux ou d’instants vécus, la contemplation d’éléments de la nature dans ses détails infimes, et aussi l’image du corps. Ici, c’est une évocation de la nature à travers les diverses visions d’un héron, mais aussi une réminiscence japonaise, par la disposition verticale et la thématique.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Claire Hilgers | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

Le Longdoz, hier et aujourd’hui (2019)

“Je me trouvais à la gare de Jonfosse – pardon, Liège-Carré – qui n’est plus qu’un point d’arrêt quand une voix céleste a annoncé que le train venant de Hasselt à destination de Liège-Guillemins, Visé et Maastricht arrivait. C’est, en effet, la même rame qui relie ces deux villes limbourgeoises. Pour des raisons de tension, elle peut continuer sur le territoire néerlandais, l’inverse ne serait pas possible. Par contre, avant l’électrification en 1985, c’était un autorail néerlandais qui assurait ce service. Et précédemment, on prenait le train à la gare de Longdoz qui a aujourd’hui disparu.

Liège en 1649

Longdoz ? Ce terme signifie un “long pré” et, de fait, sur la carte de 1649,on voit qu’au delà de Tour-en-Bèche, c’est la campagne jusqu’au pied de la Chartreuse. C’est l’arrivée du chemin de fer qui va tout changer. La compagnie du Nord Belge a obtenu la concession de la ligne Namur-Liège avec terminus, dans une gare qu’elle va construire en 1857, au Longdoz. La ligne y arrive en 1851. Les mêmes financiers, les frères Rothschild, créent la compagnie du Liège-Maestricht (orthographe de l’époque), partant de cette même gare, à partir de 1861. Après 5 ans, c’est le Nord Belge qui en assurera la gestion mais cela reste deux entités distinctes. Liège-Maestricht sera repris par l’Etat en 1899 et le Nord Belge par la SNCB, seulement le… 10 mai 1940 !

La gare ne recevra plus de voyageurs en 1960. Le terrain sera acheté par la Ville de Liège en 1969, le bâtiment démoli en 1975 et la première galerie commerciale inaugurée en 1977.

L’installation d’une gare crée un nouveau quartier au bout de la rue Grétry toute neuve : cafés, hôtels, commerces et habitations. Mais la présence de vastes terrains libres et la proximité du chemin de fer attirent également de nombreuses industries – nous sommes en pleine révolution industrielle.

Un des premiers industriels à s’installer – il y en aura d’autres et nous ne les citerons pas tous – sera la firme Dothée qui fabrique du fer blanc, en 1846. Elle sera reprise dans le complexe d’Espérance-Longdoz.  Cette dernière quittera le site en 1961-1963 pour s’installer à Chertal, dans une usine ultra-moderne pour l’époque. Elle fusionnera avec Cockerill en 1970, avec le sort que l’on sait. Le bâtiment qui abritait les bureaux est maintenant occupé par l’Ecole Supérieure d’Action Sociale. Une toute petite partie de l’usine, celle qui avait abrité les établissements Borgnet, deviendra la Maison de la Métallurgie. Le reste sera rasé et on y a construit la Médiacité.

Médiacité Liège (architecte : Ron Arad) © Philippe Vienne

Une autre usine importante est Englebert en 1877. Elle fabrique des articles en caoutchouc, surtout des pneus. En 1958, l’entreprise américaine Uniroyal crée une alliance avec le groupe belge Englebert pour ses activités en Europe. Cette division est baptisée Uniroyal en 1966. En 1979, Uniroyal vend cette division et ses quatre usines de Belgique, Allemagne, France et Écosse à Continental.

Pieux Franki était installée rue Grétry. Elle a été fondée en 1909 par M. Edgar Frankignoul associé à M. Armand Baar. La firme existe toujours au parc industriel de Flémalle mais fait partie d’un groupe plus important. Le siège est devenu une résidence services.

La firme Jubilé a été créée en 1804, rue des Champs, par M. Van Zuylen. En vue des 75 ans de la Belgique, elle créa en 1905 un cigare nommé Jubilé qui devint le nom de la société. Elle fit faillite en 1979. Les locaux sont maintenant occupés par Pôle Images, rue de Mulhouse, une reconversion dans un domaine actuel.

Autre firme de tabac, TAF s’installa dans l’ancienne usine Englebert de la rue Grétry en 1975 mais fit faillite en 1979.  Colgate-Palmolive occupait des locaux rue des Champs. C’était une ancienne savonnerie fondée en 1881 qui avait conclu, en 1931, un accord avec le groupe américain pour fabriquer ses produits chez nous. Elle partit aux Hauts-Sarts de 1976 à 2013. Nadin Motor, qui s’occupe de rénovation de moteurs, est installée rue Natalis depuis 1931 et s’y trouve toujours.    

Vue depuis le parc des Oblats © Robert Vienne

Nous terminerons au bout du quartier dans le parc public, bien réaménagé par la Ville, dans le domaine de l’ancien couvent des Oblats qui jouxte la Chartreuse, près de l’église St-Lambert – seul souvenir de notre évêque. Un endroit de calme et de verdure bienvenu, bien loin du passé industriel que nous venons d’évoquer.”

Robert VIENNE


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en mai 2019 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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WATTS : textes

Alan W. Watts (1915-1973)

Mais le futur n’est jamais là, et ne peut pas devenir une partie de l’expérience réelle avant d’être le présent. Puisque ce que nous savons du futur est constitué d’éléments purement abstraits et logiques – inductions, estimations, déductions – il ne peut pas être mangé, senti, reniflé, vu, entendu ou autrement goûté. Le poursuivre revient à poursuivre un fantôme constamment en fuite, et plus vite vous le pourchassez, plus vite il s’enfuit. C’est pourquoi toutes les affaires de la civilisation vont trop vite, pourquoi à peu près personne n’est content de ce qu’il a et que chacun cherche continuellement à obtenir davantage. Dès lors, le bonheur ne consiste pas en réalités solides et substantielles mais en choses aussi abstraites et superficielles que des promesses, des espoirs et des assurances.

Ainsi l’économie “intelligente” conçue pour produire ce bonheur est un fantastique cercle vicieux, qui doit soit fabriquer sans cesse plus de plaisirs, soit s’effondrer-en provoquant une stimulation constante des oreilles, des yeux et des terminaisons nerveuses par d’incessants fleuves de bruit et de distractions visuelles presque impossibles à éviter. Le parfait “sujet” pour cette économie est la personne qui agace continuellement ses oreilles avec la radio, de préférence en utilisant une variété portable qui peut l’accompagner à toute heure et en tout lieu. Ses yeux zigzaguent sans repos de l’écran de télévision aux journaux et aux magasines, qui le maintiennent sans relâche dans un genre d’orgasme grâce aux apparitions taquines d’automobiles rutilantes, de corps féminins lustrés et autres supports voluptueux, entremêlés de restaurateurs de sensibilité -traitements de choc- tels que des exécutions de criminels “d’intérêt général”, des corps mutilés, des avions écrasés, des combats primés et des immeubles en flammes. Les écrits ou discours qui accompagnent tout cela sont pareillement fabriqués pour asticoter sans satisfaire, pour remplacer toute satisfaction partielle par un nouveau désir.

ISBN 978-2-228-89678-8

Car ce flot de stimulations est destiné à engendrer des appétits toujours plus insatiables, toujours plus forts et plus rapides, des appétits qui nous poussent à accomplir des travaux sans aucun intérêt en dehors de l’argent qu’ils procurent -afin d’acheter davantage de radios prodigues, d’automobiles encore plus rutilantes, de magazines encore plus vernis et de meilleures émissions de télévision, tout ce qui conspire d’une façon ou d’une autre à nous persuader que le bonheur serait juste au coin de la rue si nous en achetions davantage.

En dépit de cet immense remue-ménage et de notre tension nerveuse, nous avons la conviction que dormir est une perte de temps précieux et continuons à poursuivre ces chimères jusque tard dans la nuit. Les animaux consacrent beaucoup de leur temps à somnoler et fainéanter plaisamment, mais parce que la vie est courte, les êtres humains doivent se gaver au fil des années de la plus grande somme possible de conscience, de vigilance et d’insomnie chronique, de manière à s’assurer de ne pas rater la moindre fraction d’effrayant plaisir…

Alan W. WATTS (1951)

Extrait de WATTS Alan W., Éloge de l’insécurité (Paris : Payot & Rivages, 2003)


D’autres discours sur le monde et notre expérience…

La Meuse à travers Liège (2016)

© Philippe Vienne

“Tous les Liégeois ont déjà vu une gravure ou un tableau représentant la Meuse au boulevard de la Sauvenière, au Moyen-Age bien sûr, mais jusqu’à quand ?  Je vais essayer de vous répondre.

A Liège, la Meuse que l’Ourthe vient de rejoindre s’étale dans la vallée en de multiples bras. Les premières habitations s’étaient établies aux environs de la place St-Lambert, les rives du fleuve étant marécageuses. Une petite rivière, aujourd’hui cachée, la Légia qui descendait d’Ans, venait rejoindre la Meuse. Elle longeait les remparts qui existent toujours à Hocheporte (rues des Remparts et des Fossés) puis traversait la place St-Lambert en se divisant en deux bras. L’enceinte de Notger ne protégeait pas la ville mais le Publémont, Mont St-Martin, où l’évêque et sa cour pouvaient se réfugier en cas d’attaque, par exemple des Normands venus par le fleuve. 

Liège en 1649

Dès le Moyen-Age, la ville prit de l’ampleur, toujours traversée par les différents bras de la Meuse. Cette situation durera jusqu’au XIXe siècle. Sur cette carte, je voudrais vous montrer à droite, dans le quartier St-Léonard, un bassin perpendiculaire au fleuve et situé hors des remparts, Hors-Château. Plus bas sur la carte, une petite tour attire notre attention : c’est la Tour-en-Bêche et elle nous conduit en Outremeuse, quartier populaire aux rues étroites, parfois insalubres avec la présence de tanneries et de moulins, tels le moulin à papier. 1853 voit la création de la Dérivation. Le confluent est reporté à Droixhe mais la Dérivation peut aussi évacuer l’excès d’eau de la Meuse en cas de crue. Le comblement des canaux au XIXe siècle assainira le quartier et le dotera de beaux boulevards tels que le boulevard Saucy et le boulevard de la Constitution. 

Revenons en ville, en Vinâve-d’Ile puisque le centre de la ville est une île. Intéressons-nous à un de ces ponts et la place proche : c’est le Pont-d’Ile et la place aux Chevaux, actuelle place de la République Française.

Boulevard de la Sauvenière

Sur cette gravure ancienne, on voit que les maisons ont un accès direct à l’eau par les caves. Pour les piétons, il faut passer par derrière, par la rue Basse-Sauvenière, aujourd’hui interrompue. Elle partait du pied de Haute-Sauvenière et aboutissait au Thier de la Fontaine, pour se prolonger par la rue Sur-la-Fontaine jusqu’au Pont-d’Avroy. Certaines entrées attestent encore que cette rue était l’accès principal aux immeubles.

Différents noms de rues rappellent aussi le passé : Saint-Jean-en-Isle, où l’on retrouve une maison existant déjà en 1637 (le bourgmestre Sébastien Laruelle y fut assassiné) et  Saint-Martin-en-Ile, près de la cathédrale. Cela nous amène à découvrir le Pont-d’Avroy, donnant accès à la rue Saint-Gilles et à ce faubourg. 

Il faut attendre 1809, sous le régime français, pour que les autorités décident de rétrécir la rivière de la Sauvenière, d’abord, et d’y créer un quai pour faciliter le halage. C’est ensuite le tour de la rivière d’Avroy en 1819, donc sous le régime hollandais. Le delta situé aux environs des actuelles rues de la Régence et de l’Université fut remblayé en 1827. Sauvenière et Avroy furent voûtés entre 1831 et 1844.  Pierre-Lambert de Saumery, dans “Les Délices du pays de Liège” (ouvrage publié de 1738 à 1744) parlait déjà du lieu “le plus agréable de la ville, propre à délasser l’esprit et à charmer les sens”.

Le Petit-Paradis en 1880

Le plan Kümmer, du nom de l’ingénieur des Ponts-et-Chaussées, avait proposé en 1848 le redressement du cours du fleuve du Petit-Paradis (la chapelle sera détruite en 1881) à Droixhe, et la création du bassin de Commerce. En 1876, le plan Blonden propose la suppression du bassin de Commerce, peu pratique, pour créer le parc d’Avroy et les Terrasses tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Liège connaît encore de graves inondations en 1926. Pour y remédier de façon définitive, de grands travaux ont été entrepris : nouveaux barrages, création de stations de pompage et de digues. L’A.I.D.E. est créée en 1928 pour gérer les stations de pompage et, à présent, d’épuration.

On ne peut omettre de parler des travaux importants effectués sur le cours de l’Ourthe en amont de son confluent. Les préparatifs de l’Exposition Universelle de 1905 entraîneront une modification profonde du quartier de Fétinne. Le canal de l’Ourthe a été ouvert jusqu’à Comblain en 1857, la suite du projet étant abandonnée car le chemin de fer le remplace avantageusement.

Le boulevard Emile de Laveleye, avant 1905 et aujourd’hui

Le cours de l’Ourthe est redressé en supprimant le Fourchu Fossé qui devient le boulevard Emile de Laveleye. Le comblement d’un autre bras permet de créer les boulevards de Douai, de Froidmont et Poincaré. Le bief Marcotty, près du moulin et du pont levant du même nom, disparaît aussi en grande partie. Il n’en reste que le début, près du pont sur le canal, actuellement sauvegardé.

L’exposition peut alors s’installer sur les terrains nouvellement conquis. Une partie de l’exposition se tient à Cointe, desservie par le tram dont le dépôt se situait avenue de l’Observatoire (actuel arrêt nommé “Ancien Dépôt”). Après l’exposition, les constructions sont rapidement démolies pour mettre en valeur les terrains. Une photo montre la construction de la première maison du boulevard Emile de  Laveleye. A l’arrière-plan, les rues de Verviers et avenue du Luxembourg. De cette époque date aussi l’école communale de Cointe (1911) qui ressemble au pavillon de la Ville de Liège. L’architecte Joseph Lousberg était le même et certains des matériaux auraient été réutilisés. De cette exposition, il nous reste le pont de Fragnée et le musée de la Boverie.”

Robert VIENNE


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en avril 2016 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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Canal de Meuse et Moselle, canal de l’Ourthe, un projet ambitieux (2017)

Canal de l’Ourthe à Angleur © Philippe Vienne

“De tous temps, les fleuves ont été les voies les plus utilisées pour le transport des marchandises. L’idée de les faire communiquer entre eux par des canaux s’est donc imposée très tôt. Sur une carte, on note que la distance entre la  Meuse et le Rhin n’est pas très grande. Déjà, les  Romains, sous l’empereur Claude, avaient commencé des travaux. Philippe II, au XVIIe siècle, fit creuser la “Fosse Eugénienne”, du nom de sa fille, qui passait par Venlo et RheinbergUn siècle plus tard, Frédéric le Grand, roi de Prusse, conçut un projet passant au nord du duché de Limbourg. Napoléon aussi s’intéressa à la question. 

Nous sommes à présent sous le régime hollandais qui réunit les Pays-Bas, la Belgique actuelle et le Luxembourg en un seul pays. Un nouveau projet est présenté en 1825 à l’initiative de la Société du Luxembourg, filiale de la Société Générale, fondée en 1822 sous l’impulsion de Guillaume Ier dont le Luxembourg est une propriété personnelle. L’idée est toute différente. Des gisements de minerai ont été découverts dans le Luxembourg.  Il serait intéressant de le transporter tant vers le bassin lorrain que vers le bassin liégeois.  En plus, les produits luxembourgeois, notamment pierre, cuirs et bois utilisés en grande quantité dans les mines liégeoises, pourraient être exportés vers Liège, un atout pour l’économie de cette région très pauvre.

Au lieu de creuser un canal de bout en bout, on utiliserait les rivières en les canalisant. Côté belge, l’Ourthe permet de se rapprocher de la frontière luxembourgeoise. Sur l’autre versant, on rejoindrait la Sûre par le ruisseau d’Hachiville à Hoffelt, la Wiltz, la Clerve et la Sûre de Göbelsmühle à Wasserbillig. Pour franchir la limite de partage des eaux entre les bassins de la Meuse et du Rhin, un tunnel devrait être creusé. Ces travaux commencèrent en 1827 sous la conduite de l’ingénieur belge Rémi De Puydt, en même temps que certains aménagements du cours de l’Ourthe.

La révolution va tout changer. Guillaume Ier n’a plus autorité sur ce qui se passe en Belgique et le Luxembourg doit faire face aussi à des mouvements insurrectionnels et à des visées d’annexion de la part de la Prusse. Son sort définitif ne sera réglé que par le Traité des XXIV articles en 1839. Les travaux sont interrompus en 1831 et abandonnés en 1839. 1130 mètres de tunnel sont déjà percés, soit la moitié.

Canal de l’Ourthe à Angleur et pont Marcotty © Philippe Vienne

En 1846, la Grande Compagnie du Luxembourg obtient la concession du chemin de fer de Namur à Arlon et de Marloie à Liège, mais elle doit aussi achever le canal jusqu’à La Roche. Cela ne fut fait finalement que jusqu’à Comblain-au-Pont, en 1857. La navigation sera arrêtée en 1917 en amont d’Esneux et continuera encore entre Tilff et Angleur durant la guerre 1940-1945.

Nous pouvons aujourd’hui suivre le RAVeL le long du canal de Liège à Comblain pour y découvrir des témoins de cette histoire : murs, écluses, maisons…”

Robert VIENNE


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en mai 2017 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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BUISSERET, Auguste (1888-1965)

Auguste Buisseret © Connaître la Wallonie

En collaboration avec la CHiCC, nous publions ici le synopsis de la conférence de May SERVAIS-DECLAYE à propos de son livre : Auguste Buisseret, mon grand-père (1888-1965) : Wallon, Libéral, Ministre, Bourgmestre de Liège (Bruxelles : Centre Jean Gol, 2019).

“Né en 1888 à Beauraing dans une famille modeste, Auguste Buisseret réussit, par son intelligence, son travail et sa force de caractère à devenir un brillant avocat au barreau de Liège et un homme politique influent. Homme de conviction, il a participé à tous les combats du XXème siècle. Entré au parti libéral en 1914, il défendit des patriotes devant les conseils de guerre de l’occupant, ce qui lui valut une condamnation à mort. Militant wallon actif, il dirigea, dès sa création en 1923, le journal La Barricade, qui devint plus tard L’Action wallonne. Il prônait le fédéralisme. Échevin des Finances et des Régies industrielles (1934-1937), il redressa les comptes publics, et, entre autres, soutint la création du port autonome de Liège. Très tôt alerté par la doctrine nationale socialiste, membre de l’Association juridique internationale (1929-1939), il n’hésita pas à aller en Allemagne, en Roumanie, en Grèce, défendre des victimes des régimes totalitaires. Échevin des Beaux-Arts et de l’Instruction publique (1937-1941), il acheté à la vente aux enchères de Lucerne neufs tableaux d’art dit dégénéré, fleurons du Musée d’Art moderne de Liège (30 juin 1939). Il venait d’être élu Sénateur de l’arrondissement de Liège pour la 1ère fois.

Résistant pendant la seconde guerre, arrêté, puis relâché, menacé de mort, il passa clandestinement à Londres où il fut conseiller juridique du gouvernement Pierlot/Spaak. Après la Libération, il participa à la reconstruction de la Belgique comme Ministre de l’Intérieur (1945-46), de l’Instruction publique (1946-47), puis des Travaux Publics (1949-50). Ministre des Colonies de 1954 à 1958, dans un gouvernement socialiste-libéral, il a poursuivi le développement du Congo et du Ruanda-Urundi en s’opposant à toute discrimination au sein de la société belgo-congolaise naissante. Pour mieux former les Africains et leur donner l’accès à l’université, il a créé un enseignement officiel à trois niveaux pour tous. Il leur a ouvert des lieux jusque-là réservés aux Européens, il a renforcé leur protection sociale, lancé une vaste réforme de la justice et organisé les premières élections communales en 1957. Il a été choisi comme Bourgmestre de Liège en janvier 1959 dans une coalition PSC-libérale. Sa notoriété, sa force de conviction, l’élégance de son verbe contribuèrent à rendre son lustre à la cité mosane, en particulier lors de la visite du Prince Albert et de la Princesse Paola (11 juin 1959) et à l’occasion de chaque fête de Wallonie. Son collège et lui modernisèrent la ville par des travaux d’envergure. Ils surent faire face avec détermination aux grèves de 1960/61. En août 1963, miné par la maladie qui devait l’emporter, il dut donner sa démission.”

May SERVAIS-DECLAYE


La biographie d’Auguste BUISSERET est également documentée dans l’Encyclopédie du Mouvement wallon (Charleroi, 2001, t. II) et donc sur CONNAITRELAWALLONIE.WALLONIE.BE


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de May Servais-Declaye a fait l’objet d’une conférence organisée par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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Sachons reconnaître le fascisme

Un petit texte d’Umberto Eco vient nous aider à y voir plus clair.

“Le fascisme ? Un bien gros mot, utilisé à foison depuis des lustres, ayant pour référent un moment historique qui a fait sensation au cours du XXe siècle. Le terme est-il pour autant galvaudé ? Pas sûr. Un petit texte, intitulé justement Reconnaître le fascisme (traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, 52 p., 3 euros), que les éditions Grasset, non sans raison, ont jugé opportun de faire reparaître, vient nous aider à y voir plus clair. Son auteur : l’excellent Umberto Eco, sémiologue érudit et célèbre romancier. Celui-ci avait prononcé ce texte le 25 avril 1995 à l’université de Columbia, à New York, pour le 50e anniversaire de la Libération de l’Europe.

On imagine sans peine, étant donné la génération à laquelle il appartient, l’importance que pouvait revêtir à ses yeux cette intervention. Ses premiers mots sont d’ailleurs de nature autobiographique : il évoque la libération de l’Italie quand il n’avait qu’une douzaine d’années. Puis il explique comment le fascisme italien, au contraire du nazisme, n’étant pas doté d’une armature idéologique solide, a pu être importé dans d’autres pays aux contextes différents, au prix de quelques transformations. « Enlevez-lui l’impérialisme et vous aurez Franco et Salazar ; enlevez le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique. Ajoutez […] un anti-capitalisme radical (qui ne fascina jamais Mussolini) et vous aurez Ezra Pound »

Alors, s’il est si ductile et métamorphosable, comment reconnaître le fascisme ? « Je crois possible, répond Umberto Eco, d’établir une liste de caractéristiques typiques de ce que je voudrais appeler l’Ur-fascisme, c’est-à-dire le fascisme primitif et éternel. » Voyons un peu quels sont ces « symptômes » : « le culte de la tradition » ; « le rejet de l’esprit de 1789 » ; « le culte de l’action pour l’action », qui tient la culture pour « suspecte » ; « la peur de la différence » ; « l’appel aux classes moyennes frustrées »« le nationalisme »« l’obsession du complot » ; « la xénophobie » ; « l’élitisme populaire », autrement dit, le fait d’appartenir au « peuple le meilleur du monde »… Voilà une énumération qui rappelle quelque chose et qui, à la veille du second tour, donne sacrément à penser. Et à voter.”

Lire l’article de Christophe KANTCHEFF sur POLITIS.FR (26 avril 2017)


EAN 9782246813897

Le 19 avril 2017, le blog LESNOUVEAUXDISSIDENTS.ORG résume le texte de Umberto ECO comme ceci : “Dans l’esprit d’Eco, ces attributs ne peuvent s’organiser en système, beaucoup sont contradictoires entre eux et sont aussi typiques d’autres formes de despotisme ou de fanatisme. Mais il suffit d’un seul pour que le fascisme puisse  se concrétiser à partir de cet attribut :

  1. La première caractéristique du fascisme éternel est le culte de la tradition. Il ne peut y avoir de progrès dans la connaissance. La vérité a été posée une fois pour toutes, et on se limite à interpréter toujours plus son message obscur.
  2. Le conservatisme implique le rejet du modernisme. Le rejet du monde moderne se dissimule sous un refus du mode de vie capitaliste, mais il a principalement consisté en un rejet de l’esprit de 1789 (et de 1776, bien évidemment : la Déclaration d’indépendance des États-Unis]). La Renaissance, l’Âge de Raison sonnent le début de la dépravation moderne.
  3. Le fascisme éternel entretient le culte de l’action pour l’action. Réfléchir est une forme d’émasculation. En conséquence, la culture est suspecte en cela qu’elle est synonyme d’esprit critique. Les penseurs officiels fascistes ont consacré beaucoup d’énergie à attaquer la culture moderne et l’intelligentsia libérale coupables d’avoir trahi ces valeurs traditionnelles.
  4. Le fascisme éternel ne peut supporter une critique analytique. L’esprit critique opère des distinctions, et c’est un signe de modernité. Dans la culture moderne, c’est sur le désaccord que la communauté scientifique fonde les progrès de la connaissance. Pour le fascisme éternel, le désaccord est trahison.
  5. En outre, le désaccord est synonyme de diversité. Le fascisme éternel se déploie et recherche le consensus en exploitant la peur innée de la différence et en l’exacerbant. Le fascisme éternel est raciste par définition.
  6. Le fascisme éternel puise dans la frustration individuelle ou sociale. C’est pourquoi l’un des critères les plus typiques du fascisme historique a été la mobilisation d’une classe moyenne frustrée, une classe souffrant de la crise économique ou d’un sentiment d’humiliation politique, et effrayée par la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs.
  7. Aux personnes privées d’une identité sociale claire, le fascisme éternel répond qu’elles ont pour seul privilège, plutôt commun, d’être nées dans un même pays. C’est l’origine du nationalisme. En outre, ceux qui vont absolument donner corps à l’identité de la nation sont ses ennemis. Ainsi y a-t-il à l’origine de la psychologie du fascisme éternel une obsession du complot, potentiellement international. Et ses auteurs doivent être poursuivis. La meilleure façon de contrer le complot est d’en appeler à la xénophobie. Mais le complot doit pouvoir aussi venir de l’intérieur.
  8. Les partisans du fascisme doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la puissance de leurs ennemis. Les gouvernements fascistes se condamnent à perdre les guerres entreprises car ils sont foncièrement incapables d’évaluer objectivement les forces ennemies.
  9. Pour le fascisme éternel, il n’y a pas de lutte pour la vie mais plutôt une vie vouée à la lutte. Le pacifisme est une compromission avec l’ennemi et il est mauvais à partir du moment où la vie est un combat permanent.
  10. L’élitisme est un aspect caractéristique de toutes les idéologies réactionnaires. Le fascisme éternel ne peut promouvoir qu’un élitisme populaire. Chaque citoyen appartient au meilleur peuple du monde; les membres du parti comptent parmi les meilleurs citoyens; chaque citoyen peut ou doit devenir un membre du parti.
  11. Dans une telle perspective, chacun est invité à devenir un héros. Le héros du fascisme éternel rêve de mort héroïque, qui lui est vendue comme l’ultime récompense d’une vie héroïque.
  12. Le fasciste éternel transporte sa volonté de puissance sur le terrain sexuel. Il est machiste (ce qui implique à la fois le mépris des femmes et l’intolérance et la condamnation des mœurs sexuelles hors normes: chasteté comme homosexualité).
  13. Le fascisme éternel se fonde sur un populisme sélectif, ou populisme qualitatif pourrait-on dire. Le Peuple est perçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la Volonté Commune. Étant donné que des êtres humains en grand nombre ne peuvent porter une Volonté Commune, c’est le Chef qui peut alors se prétendre leur interprète. Ayant perdu leurs pouvoirs délégataires, les citoyens n’agissent pas; ils sont appelés à jouer le rôle du Peuple.
  14. Le fascisme éternel parle la Novlangue. La Novlangue, inventée par Orwell dans 1984, est la langue officielle de l’Angsoc, ou socialisme anglais. Elle se caractérise par un vocabulaire pauvre et une syntaxe rudimentaire de façon à limiter les instruments d’une raison critique et d’une pensée complexe.”

ECO Umberto, Reconnaître le fascisme (Paris : Grasset, 2017)


Plus d’information sur les conventions entre les citoyens…

JEANNE, Robert (né en 1932)

Robert Jeanne © Jean Schoubs

Robert Jeanne est né à Liège, en 1932. Musicien autodidacte, il découvre Charlie Parker à la fin des années 40 et se passionne pour le jazz, fréquente la Laiterie d’Embourg et, après y avoir assisté à quelques jams mémorables réunissant Jacques Pelzer, René Thomas et Bobby Jaspar, décide de devenir musicien. Il débute avec des orchestres amateurs locaux, notamment les Bop Lighters en 1952, entre en contact avec Thomas et Pelzer et, dès 1955, participe à plusieurs concerts en Belgique et en Allemagne en leur compagnie. Il découvre Stan Getz et Al Cohn qui deviendront ses principaux modèles.

A fin des années 50, il forme son propre ensemble (répertoire be-bop et cool), le New Jazz Quintet, avec Milou Struvay à la trompette. Réduit à un quartette (Robert Jeanne, Léo Flechet, Jean Lerusse, Félix Simtaine), ce groupe se maintiendra des années durant. Entretemps, Robert Jeanne participe à de nombreux festivals et tournois (Spa, Zurich, Comblain, Dunkerque, Vienne,… ). Il s’efface de 1962 à 1966 car il se lance dans la course automobile.

En 1966, il replonge de plus belle, avec son quartette mais aussi, assez régulièrement, en compagnie de René Thomas ou du trompettiste Richard Rousselet. De 1971 à 1973, il joue dans le groupe de Jack Van Poli, Cosa Nostra, avec notamment le trompettiste américain Charlie Green (prestation au Festival de Prague). En 1974, il est membre du Solis Laeus de Michel Herr. Il travaille aussi avec le pianiste flamand Koen de Bruyn (1976) et, en 1978, il se produit avec Jacques Pelzer dans la comédie musicale “No No Nanette”, au Centre lyrique de Wallonie.

Il s’intègre pendant un moment à l’Act Big Band de Félix Simtaine puis participe (1980) au groupe Saxo 1000, monté en hommage à René Thomas et Bobby Jaspar. En 1982, il forme un nouveau quartette avec Fléchet et des jeunes musiciens. En 1983, il enregistre son premier disque en tant que leader (“Second Live”) avec Léo Flechet, André Klénes et Stefan Kremer .

Peu à peu son quartet se modifie au gré du passage de musiciens tels que Pirly Zurstrassen, Erik Vermeulen, Sal La Rocca, José Bedeur, Frédéric Jacquemin. Nouveau disque en 1992, avec Mimi Verderame, Sal La Rocca (et Frédéric Jacquemin. En 1994, il entre dans le Chapuis Street Big Band et, en 1996, dans l’octet mis sur pied par Mimi Verderame, Jazz Addiction Band. En 1998, il participe au Festival de Jazz de Saint-Louis, au Sénégal, en quartet avec Mimi Verderame, Sal La Rocca et Ivan Paduart. Et, en 1999, une tournée au Nicaragua avec le même quartet. Musicien de jazz et architecte, il est l’exemple rare d’une double carrière, très riche, accomplie en professionnel exigeant.

d’après Jean-Pol SCHROEDER et IGLOORECORDS.BE 


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) et compilation | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1991) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Jean Schoubs | remerciements à Jean-Pol Schroeder


CHABLE : Oaxaca, Issa Mexique (2012, Artothèque, Lg)

CHABLE Thomas, Oaxaca, Issa Mexique
(photographie, n.c., 2012)

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Thomas Chable © contretype.org

Thomas CHABLE est né en 1962 à Bruxelles. Il étudie la photographie à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts Saint-Luc à Liège. Il voyage ensuite en Asie, en Afrique et en Europe (Mali, Burkina Faso, Tanzanie, Slovénie, Turquie orientale, Palestine,…) et livre plusieurs séries (“Odeurs d’Afrique”, “Expectative bosniaque”, “La ville en éclats” à Istanbul, “Borderline” en Palestine). En 1998, son premier livre “Odeurs d’Afrique/Scent of Africa” est publié (Contretype/La Lettre volée). Un second livre, intitulé “Brûleur” paraît en 2006 (100 Titres/Yellow Now). (d’après CONTRETYPE.ORG)

Cette photo en noir et blanc est issue d’une série réalisée lors d’une résidence à l’Institut de la culture de Veracruz (Mexique) en compagnie des plasticiens liégeois Jean-Pierre Husquinet et André Delalleau et du sculpteur Luc Navet. On y voit, dans une composition frontale, une série de portails en enfilade. Autour de ces portails, les ombres de feuillages dessinent sur un mur clair une composition pointilliste. Une forte lumière émane de l’ultime ouverture au centre de la scène, par ailleurs entièrement baignée dans un brouillard qui estompe les formes. Une atmosphère énigmatique émane de cette scène fortement évocatrice.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Thomas Chable ; contretype.org  | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

LEDURE : Sans titre (2013, Artothèque, Lg)

LEDURE Elodie, Sans titre
(série “Apnée”)
(photographie, n.c., 2013)

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Elodie Ledure © Babelio

Photographe liégeoise née en 1985, Elodie LEDURE conjugue dans son travail personnel une forte attirance pour les beautés incongrues du paysage et l’expression d’un sentiment singulier face aux volumes, au bâti, à l’environnement construit. […] Elle a résidé en Suisse et en République tchèque, tâté de la photographie de plateau et de la presse d’actualité. Exposée régulièrement en Belgique, en France (Festival Circulations), aux Pays-­Bas, elle signait en 2014 avec Apnée“, chez Yellow Now, son premier livre personnel, peu de temps après avoir achevé une imposante mission sur l’architecture à Liège (éd. Mardaga). (CONTRETYPE.ORG)

“Sous ses dehors francs, le travail d’Élodie Ledure est un labyrinthe. Il faut se donner le temps de la réflexion et tenter de trouver, dans une intuition somnambule, la clé des doutes, leur résolution paisible, le grand dehors au bout des tunnels. […] Une façon de se déceler intimement, de se rencontrer soi dans la contemplation du monde externe, dans toute la fascinante opacité de ses apparences, de ses énigmes de surface, dans l’illusion de sa profondeur – mais toujours orientée par l’appel de l’air libre.” (Emmanuel d’Autreppe)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Elodie Ledure ; Babelio | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

GRAHAME, Robert (1940-2018)

Robert GRAHAME est né à Liège en 1940. Dès son enfance, il se met à l’harmonica, puis monte avec son frère un trio vocal. Il découvre le jazz, notamment en fréquentant la famille de René Thomas. Vers 1954, il se produit dans différentes formations de bal comme harmoniciste, puis comme bassiste. Lors de son premier engagement important, comme chanteur, dans l’orchestre de Fernand Lovinfosse, ce dernier lui apprend les premiers rudiments de guitare.

En 1958, il rencontre Jacques Pelzer et les “modernes” liégeois et devient vite un habitué des jam-sessions. Parallèlement, il travaille comme guitariste/chanteur dans l’orchestre de Pol Baud. Il joue dans différentes formations amateurs liégeoises et se produit à plusieurs reprises au Festival de Comblain, où il est remarqué par les critiques français (cité comme révélation dans Jazz Magazine).

Par l’intermédiaire de Jacques Pelzer, il fréquente bientôt les plus grands jazzmen (Lee Konitz, Chet Baker, Bill Evans, Stan Getz… ) et jamme en leur compagnie. En 1966, il monte un quartette avec le saxophoniste Eddie Busnello. Par la suite, il se partage entre le jazz et le “métier”, la variété, travaille comme musicien de studio et compose pour des chanteurs de variété. Il garde néanmoins un contact permanent avec le jazz à travers jams et petits concerts.

Pendant les années 80, il réapparaît plus régulièrement sur les scènes jazz, s’entourant soit de ses anciens compagnons (Bedeur, Liégeois, etc.) soit des musiciens de la jeune génération. Robert Grahame fut un des artisans de la relève du Festival de Comblain pour lequel il a assuré, chaque année, la programmation. Il décède en novembre 2018.

d’après Jean-Pol SCHROEDER


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1991) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : jazzinbelgium.com | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

GRIGNET : Doña Teresa (2006, Artothèque, Lg)

GRIGNET Brigitte, Doña Teresa
(photographie, 50 x 50 cm, 2006)

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Brigitte GRIGNET (née en 1968) se tourne vers la photographie en 1998. Elle étudie alors avec Joan Liftin et Mary Ellen Mark à l’International Center of Photography à New York, où elle a vécu pendant 15 ans. En 2011, elle a été récompensée par une bourse de la Aaron Siskind Foundation aux Etats-Unis, pour le projet sur lequel elle a travaillé pendant 7 ans dans le sud du Chili, “La Cruz del Sur,” dans lequel elle s’attache à enregistrer un mode de vie amené à disparaître, avec ses structures sociales et ses traditions culturelles séculaires. Entre autres prix internationaux, elle est la lauréate d’une Magnum Emergency Fund Grant (2016) pour son projet « Welcome », qui documente la réalité des mineurs non accompagnés en Belgique.

Brigitte Grignet raconte les histoires de personnes ordinaires et leur volonté indomptable de survivre des situations difficiles, leur quête continuelle afin de construire et vivre une vie digne. Ici, une dame âgée pose dans son intérieur. La scène se passe au Chili.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Brigitte Grignet | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

FRENCK & SCHMIDT : La thérapie systémique remet la famille abîmée à l’équilibre

© Le Temps

“Connue depuis les années 1960, cette approche permet de restaurer des liens abîmés. Deux psychologues lausannois en donnent un nouvel exemple dans un ouvrage éloquent.

L’image est très parlante. En thérapie systémique, pour évoquer la famille, on recourt à la figure du mobile, où parents et enfants sont suspendus à la même structure en bois. L’idée ? Montrer que ce qui est vécu par l’un a forcément des répercussions sur les autres et que, pour rééquilibrer le clan, il est nécessaire que la parole soit donnée à chacun. D’abord en même temps, au gré d’une première consultation commune, puis, souvent, lors d’entretiens particuliers qui varient selon la problématique rencontrée. Dans Défis de familles, 16 histoires de thérapie systémique (Lausanne : éditions Loisirs et Pédagogie, 2019), les psychologues Nahum Frenck et Jon Schmidt prouvent toute la puissance de cette approche permettant de débusquer des blocages enfouis et de retisser des liens endommagés.

Le concept le plus frappant présenté par ces thérapeutes qui reçoivent en tandem, à Lausanne, depuis près de dix ans ? Celui du patient désigné. Dans le livre, c’est le cas de Laurent, 12 ans, qui rend la vie de sa famille infernale par une opposition massive. Ses parents, mais aussi ses deux aînés, une sœur de 18 ans et un frère de 16 ans, souffrent des crises incessantes du jeune tyran. Au terme des consultations, d’abord au complet, puis à travers des entretiens où les parents sont chaque fois entendus en compagnie d’un des enfants, il s’avère que Laurent n’était qu’un paratonnerre. Le symptôme de maux portés par chacun, en sourdine.

Le rôle du «patient désigné»

Les parents de Laurent ont en effet été secoués quand l’aînée a quitté le foyer pour suivre des études universitaires dans une autre ville et, inquiétés par la perspective du nid vide, ont porté toute leur attention sur le petit dernier. L’aînée, justement, a enduré un premier échec académique et, craignant que ses parents ne la rejettent, a très peu évoqué la fragilité que ce revers a suscitée en elle. Quant à l’ado du milieu, il rencontre aussi des difficultés scolaires qu’il a mises de côté, préférant diriger son angoisse contre son petit frère. “La fonction de « patient désigné » tenue par Laurent permet ainsi aux autres membres de la famille de vivre leurs propres crises évolutives sans avoir à être remis en question et pointés du doigt”, notent les psychologues.

En invitant chaque enfant à se confier séparément à ses parents, les thérapeutes ont mis en évidence le besoin de différenciation du clan. Par la suite, les parents ont continué à voir, une fois par semaine, chaque enfant en solitaire «pour discuter des problèmes, mais aussi partager les aspects positifs», et le comportement de Laurent a lui aussi changé car “il a pu dire son soulagement d’être confronté à ses deux parents pour régler ses conflits et non aux quatre membres de la famille”.

L’étiquette immuable

Ce récit relève un point important de l’approche systémique, technique née dans les années 1960 en Californie. Une famille est toujours en mouvement, martèlent les spécialistes, et il est maladroit – mais tellement tentant! – de donner une étiquette immuable à chaque enfant. On a vite tendance à dire, on le fait tous, “mon aîné, c’est le boute-en-train de la famille ; mon deuxième, c’est le ténébreux ; ma benjamine, c’est la force tranquille, etc.” Certes, cette habitude pimente le récit familial, mais elle limite le (la) concerné.e, surtout quand le qualificatif est négatif.

ISBN 978-2-606-01787-3

Dans le même esprit de mobilité, Nahum Frenck et Jon Schmidt rappellent que toutes les relations, même les plus détériorées, peuvent évoluer. Une approche optimiste et bienveillante “qui laisse toujours à l’autre le bénéfice du doute” et se manifeste par des questions “ouvertes et non jugeantes”. “Nous procédons par formulation d’hypothèses que nous construisons avec les membres de la famille. Nous ne recherchons pas l’hypothèse la plus correcte, mais la plus utile”, précisent les auteurs qui, au-delà des mots, considèrent avec attention le langage non verbal des protagonistes.

Les cas évoqués dans le livre ? Un enfant roi qui fait la loi, un garçon à haut potentiel que le couple parental a peur de casser, un ado qui vit un coming out difficile face à des parents catholiques, un enfant hyperactif qui met tout le monde sous pression, une séparation compliquée à annoncer aux enfants, des familles recomposées qui se demandent quel rôle éducatif accorder au nouveau venu ou encore un enfant adultifié à la suite d’un divorce. Chaque fois, les psychologues suivent le même protocole. Avant le premier rendez-vous, ils demandent aux patients de répondre par mail à trois questions : “pouvez-vous nous décrire la situation actuelle de la famille ?”, “quel devrait être l’objectif de la thérapie ?” et “que doit vous apporter la thérapie, à titre personnel ?”

La manière de répondre autant que le contenu donnent déjà de précieuses indications, mais c’est en séance que tout se joue. Qui parle, quand, et comment ? Qui se tait, écoute plutôt ? Qui boude fermement ou sourit exagérément ? Là aussi, même si le contenu prime, la manière dit beaucoup des hiérarchies qui régissent la famille. Une constante : les mots libèrent (presque) chaque fois et le changement va du haut vers le bas. C’est-à-dire qu’il revient toujours aux parents de modifier leur comportement et/ou les interactions familiales pour que les enfants retrouvent leur juste place, recommencent à mieux dormir, mieux étudier, mieux agir, etc.

Le jeu et le corps, outils de thérapie

En séance, raconte l’ouvrage, les thérapeutes redoublent de créativité pour atteindre l’homéostasie (ou état d’équilibre) et sortir des moments de crise. Certaines approches sont très verbales : l’histoire des parents est parfois retracée sur plusieurs générations et quand les langues se délient, les corps se détendent. D’autres outils sont plutôt physiques. Comme cette jolie suggestion de pacing faite aux parents de Killian, 9 ans, diagnostiqué hyperactif.

Parce que la famille vit à un rythme très élevé et remplit l’agenda du fiston de peur qu’il ne s’ennuie, les psychologues proposent à Killian de se poser successivement sur les genoux de son papa et de sa maman et de coller sa tête sur leur cœur. “Le parent doit alors respirer profondément et se détendre. Le jeu consiste pour l’enfant à caler sa respiration sur celle de son parent pour s’apaiser à son tour.” Le duo de spécialistes utilise également “un métronome pour permettre à la famille de prendre conscience de la vitesse de ses paroles”. L’échange se poursuit en ralentissant le métronome et, souvent, un dialogue plus posé s’installe. Malin, non?

Le dessin ou les jeux (de rôle, de société, etc.) permettent encore aux plus jeunes de s’exprimer et, toujours, la courtoisie des échanges est exigée. Ce qui est important, c’est que “les membres de la famille retrouvent espoir et s’autorisent à se penser autrement”, soulignent les auteurs qui appellent souvent à une dédramatisation. “Nous souhaitons donner aux familles les moyens de se libérer de leurs entraves pour ne plus être simplement encordées, mais accordées.”

Lire l’article original de Marie-Pierre GENECAND sur LETEMPS.CH (article du 13 janvier 2020)


D’autres articles de presse sélectionnés par nos soins…

ISRAEL : Forêt rouge
(s.d., Artothèque, Lg)

ISRAEL Solal, Forêt rouge
(photographie, 47 x 60 cm, s.d.)

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Tout jeune photographe (né à Bruxelles en 1993), Solal ISRAEL a étudié la photographie à l’Ecole supérieure des arts “Le 75” à Bruxelles. Sa démarche entreprend un processus de réflexion autour de la propriété et de la lisibilité de l’image. Décliné dans ses différents projets, ce processus se présente aujourd’hui sous la forme d’une série transversale où temporalité et matière, supports et sujets, se mêlent. Depuis 2012, il a participé à de nombreuses expositions et résidences en Belgique et à l’étranger (Grèce, Equateur, Japon…).

Solal Israel aborde la photographie avec un mélange déconcertant d’exigence, de rigueur et de liberté inventive. Plusieurs séries, entamées pour la plupart dès ses études à l’ESA “Le 75”, ont pris forme au fil du temps au point de pouvoir à présent s’entrecroiser : récit autobiographique d’une rupture, chronique émouvante de la disparition de sa grand-mère, détournement de photos trouvées (…) Se révèlent aussi bien un sens à la fois classique et ludique du paysage, en tant que genre extrêmement codé, et une approche pleine de gravité du portrait. (d’après CONTRETYPE.ORG)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Solal Israël | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

DIEL, Paul (1893-1972)

Paul DIEL en bref…

DIEL est orphelin à 14 ans et termine ses études secondaires grâce à l’appui matériel d’un tuteur. Il entreprend ensuite de lui-même des études de philosophie. Inspiré notamment par Platon, Kant et Spinoza, mais aussi par les découvertes de Freud, Adler et Jung, il approfondit sa propre recherche psychologique en établissant les bases d’une méthode d’introspection qu’il expérimentera d’abord sur lui-même.

Au départ psychologue à l’hôpital central de Vienne, il part en France après l’Anschluss, travaille à Saint-Anne jusqu’à la guerre, durant laquelle il connaîtra la dure vie des camps de réfugiés étrangers. Puis il entre en 1945 au CNRS où il travaillera comme psychothérapeute auprès d’enfants dans le laboratoire d’Henry Wallon, soutenu par Albert Einstein, avec lequel il a correspondu pendant de longues années.

Einstein lui écrivait d’ailleurs en 1935: “J’admire la puissance et la conséquence de votre pensée. Votre œuvre est la première qui me soit venue sous les yeux tendant à ramener l’ensemble de la vie de l’esprit humain, y compris les phénomènes pathologiques, à des phénomènes biologiques élémentaires. Elle nous présente une conception unifiante du sens de la vie.”

Fondateur de la psychologie de la motivation (ou science des motifs), il travailla également à l’explication des mythes grecs et chrétiens au départ de sa méthode. A une époque dominée par le comportementalisme à l’américaine (Behaviourisme : l’homme est une boîte noire et on ne travaille que sur la base de son comportement), il s’inscrit en faux et réhabilite l’introspection, en avançant qu’elle est une fonction naturelle chez l’homme, dont la maturation donne son sens à l’évolution humaine.

Le présent exposé ne propose pas en premier lieu une théorie, mais une expérience à faire et à refaire, d’où résulte secondairement une synthèse théorique​.

Jusqu’à sa mort, survenue en 1972, Diel poursuivra inlassablement son travail de chercheur et de psychanalyste, formant un groupe d’élèves et publiant de nouveaux livres de sujets variés (l’éducation, le symbolisme, l’évolution, etc.) mais tous liés par une même utilisation de la méthode introspective.


Biographie détaillée de Paul DIEL (en moins bref)…
Les premières années

Paul Diel vient au monde le 11 juillet 1893 à Vienne, d’une mère allemande institutrice de français, Marguerite, et de père inconnu. L’enfant est tout d’abord placé en famille d’accueil puis, à quatre ans, dans un orphelinat religieux près de Lainz, établissement dont Diel se souviendra comme d’une ‘maison de tortionnaires’. Sa mère vient le voir chaque fois qu’elle le peut, mais pas assez souvent. L’enfant, se sentant terriblement seul, évite le désespoir et la révolte en s’accrochant à la certitude que cette mère, dont l’amour est l’unique soutien, viendra le rechercher un jour.

À onze ans, il entre au lycée, dévorant avidement nombre de romans d’aventures dont les héros, modèles de courage et de combativité, embrasent son imagination. En juin 1906, peu avant son treizième anniversaire, son rêve se réalise enfin : sa mère l’arrache à l’orphelinat. C’est alors une année de liberté et de jeux qui s’arrête subitement peu après la rentrée scolaire 1907, avec le décès de sa mère succombant à un cancer. Paul Diel se retrouve seul au monde.

Le jeune adolescent est hébergé par la famille d’un camarade, avant d’être pris en charge par un avocat ami de sa mère, qui devient son tuteur et le place à nouveau dans un foyer. Diel s’y lie d’amitié avec un garçon qui l’initie à la physique et aux mathématiques, et influence fortement ses choix ; bien plus tard, le souvenir de cet ami servira de modèle à l’une des catégories de la fausse motivation, l’accusation.

N’étudiant que les matières qui l’intéressent, Paul Diel échoue au bac. Lassé des études, il parvient à trouver un emploi d’aide-comptable avec l’aide de son tuteur mais, piètre employé, est congédié après quelques mois. Ne voulant pas décevoir son tuteur, il le lui cache, quitte le foyer et se retrouve à la rue.

La rue et la philosophie

À dix-huit ans, vagabond, il erre dans Vienne dont il fréquente les cafés et les bibliothèques. Il exerce occasionnellement de petits travaux et trouve à l’hôpital, lorsque sa santé flanche, un lit, des repas chauds et la tranquillité nécessaire à ses lectures.

Un an plus tard, en 1912, il revient vers son tuteur, se représente au bac et passe l’épreuve avec mention. Ne se sentant néanmoins pas capable de travailler de manière imposée, il refuse de s’inscrire à l’université et s’oriente vers la poésie. Son tuteur lui obtient un emploi administratif à Hitzing, mais Diel choisit la liberté et disparaît, retournant à son existence marginale.

En 1914, gravement blessé au cours d’un duel par un étudiant l’ayant offensé, Paul Diel refuse de se faire soigner, mais est finalement hospitalisé d’urgence suite à une septicémie. En ce début d’été, tandis que les chirurgiens sont déjà mobilisés, Diel est opéré par un médecin incompétent. Suite à des complications, plusieurs interventions sont nécessaires. L’hospitalisation se prolonge, que Diel met à profit pour acquérir une grande connaissance de la philosophie, particulièrement marqué par Kant et Spinoza. Il écrit également de la poésie. Mais lui apparaît, de plus en plus clairement maintenant, la question essentielle, à laquelle rien de ce qu’il lit n’apporte de réponse satisfaisante : “comment vivre pour trouver ma satisfaction ?

Il ne sort de l’hôpital qu’un an et demi plus tard, à vingt-deux ans, le coude paralysé. Déclaré inapte au service, il est rendu à la vie civile. Ne pouvant plus pratiquer de sport, il découvre le théâtre et décide d’écrire davantage que de la poésie.

Le théâtre, Jane, la psychologie

Paul Diel devient figurant et parvient à gagner de quoi subsister. Ses écrits témoignent déjà de ses préoccupations majeures : le sens de la vie, l’amour, la sainteté, la dualité esprit-matière, l’opposition entre réussite extérieure et élan essentiel. Peu à peu, il acquiert un statut d’acteur professionnel, souvent en tête d’affiche, et intègre une troupe malheureusement dissoute après un an, faute d’argent. Diel se fait alors engager en province et poursuit son œuvre littéraire : traité d’art dramatique, pièce de théâtre, roman, poèmes…

En 1922, lors d’une tournée dans le nord de l’Italie, il rencontre Jane Blum, une jeune française d’origine juive. Tous deux tombent amoureux et décident de ne plus se séparer. Après un début de vie commune marqué par la précarité, le couple parvient à rejoindre Paris et se marie. Paul Diel, rejeté à cause de ses origines, ne parvient pas à placer ses pièces de théâtre et sa femme tombe malade. Le couple repart pour l’Autriche. Diel y découvre les psychologues modernes, et notamment Alfred Adler. Ses futurs thèmes de prédilection se mettent en place : le désir, les motifs inconscients, la vanité et l’exaltation, la recherche d’harmonie intérieure.

La situation du couple en Autriche n’est pas plus brillante qu’à Paris. Tandis que Paul Diel obtient un poste d’agent d’assurance, sa femme repart à Paris, hébergée par une amie. Séparations et retrouvailles se succèdent jusqu’en 1930, date à laquelle Jane Diel rejoint son mari.

Freud près Adler, les premiers travaux

Dès 1928, Paul Diel suit des cours de psychiatrie. Il élargit la notion de refoulement de Sigmund Freud et reprend la notion de besoin d’estime d’Adler comme élément central de construction de la personnalité, et les intègre à sa propre vision. Il a trouvé sa voie et, renonçant alors à l’expression littéraire artistique, commence à rédiger, en allemand, son premier ouvrage de psychologie, Phantasie Und Realität (Imagination et réalité), où se trouvent déjà les fondements de la future Psychologie de la motivation : la démarche introspective, le désir comme élément central des pulsions, l’exaltation imaginative, la culpabilité, la sublimation.

Le manuscrit de Phantasie Und Realität est terminé en 1933, et adressé à plusieurs éditeurs autrichiens, allemands et suisses. Tandis que la situation politique se dégrade, les réponses tardent à venir ou sont négatives, l’ouvrage étant jugé “trop éloigné des problèmes de l’actualité“. Freud lui-même, surchargé de travail, refuse de lire le texte d’un inconnu.

En 1934, la guerre civile éclate à Vienne. Diel, qui a commencé son second ouvrage de psychologie, Geist Und Güte (Esprit et bonté), perd son emploi d’agent d’assurance, tombe malade et se retrouve hospitalisé. En 1935, il adresse Phantasie Und Realität à Albert Einstein qui, admiratif, n’hésite pas à le soutenir. Un échange épistolaire de vingt ans s’en suivra entre les deux hommes.

Sur recommandation d’Einstein, Diel contacte le Professeur Moritz Schlick, philosophe, membre du Cercle de Vienne et fondateur du néo-positivisme. Schlick, enthousiasmé par le manuscrit, propose à Diel de l’aider à se faire publier. Les deux hommes ont rendez-vous le 22 juin 1936 afin de convenir des ultimes démarches auprès des éditeurs. Le soir même, Schlick est assassiné, l’attestation destinée à accompagner le manuscrit de Paul Diel dans l’une de ses poches.

Malgré l’aide d’Einstein, Diel ne parvient toujours pas à publier son ouvrage. Ses compétences sont néanmoins reconnues par le Professeur Emil Froeschels, de l’hôpital principal de Vienne, où Paul Diel entre en 1936 comme psychologue et où il connaît ses premiers succès professionnels, allant jusqu’à prendre Froeschels lui-même en analyse.

Anti-nazi de la première heure, le couple Diel perçoit vite combien cette position, avantageuse dans un premier temps, devient dangereuse depuis le meurtre de Dollfus. En 1938, les troupes allemandes envahissent l’Autriche. Il est temps de partir. À la dégradation de la situation politique s’ajoute les difficultés financières.

Exil, retour à Paris, de Sainte-Anne à Gurs
Toujours aussi démuni, le couple reconnaît finalement ne plus pouvoir rester à Vienne et parvient à quitter le pays sous prétexte de rendre visite pour deux mois à la famille de Jane à Paris. Il n’emporte que deux valises, quelques effets personnels, les manuscrits de Phantasie Und Realität et de Geist Und Güte, la somme « réglementaire » de trente marks et l’espoir secret d’obtenir de la France le statut de réfugié politique.

En 1939, Paul Diel, âgé de quarante-cinq ans, obtient un poste de psychologue dans le service du Professeur Henri Claude, à Sainte-Anne, grâce aux recommandations d’Einstein et de Froeschels. Mais ses théories sont mal vues et sa situation est inconfortable. La guerre éclate.

Diel s’engage dans l’armée française et, attendant d’être appelé, poursuit son travail à Sainte-Anne, cette fois grâce à l’appui d’Irène Joliot-Curie.

Il rédige en français, à l’intention du Professeur Maxime Laignel-Lavastine, succédant à Henri Claude, un exposé sur le traitement des névroses et des psychoses : Thérapie.

Suite à l’offensive allemande de mai 1940, Paul Diel se retrouve parmi les étrangers d’origine allemande regroupés au stade de Colombes, près de Paris, sur décret de Vichy. Quelques jours plus tard, une nouvelle décision libère les maris de femmes françaises. Malheureusement inattentif, Diel ne saisit pas cette opportunité et se voit déporté au camp de Gurs, dans les Pyrénées Atlantiques, l’un des camps français, où il écrit un court texte sur les relations humaines empoisonnées par les provocations impondérables, Le coup d’épingle.

Entrée au CNRS, publications

C’est dans ces conditions inhumaines que Diel élabore son travail sur le langage symbolique des mythes et sur la signification psychologique de Dieu, La Divinité et le héros, qui aboutira plus tard à La Divinité. En 1943, il développe son exposé Thérapie, qui deviendra bientôt Psychologie de la motivation. Mais il tombe gravement malade.

Rejoint quelque temps par sa femme, qu’il n’a plus vue depuis trois ans, il obtient un régime de faveur, un peu de liberté et un logement délabré et sans chauffage. Les conditions de vie s’adoucissent cependant, et Diel en profite pour approfondir sa théorie du calcul psychologique et le principe de fausse motivation.

Après la Libération, Paul Diel retourne à Paris et y retrouve sa femme. Une nouvelle fois grâce à Joliot-Curie, Diel entre au CNRS sous la direction d’Henri Wallon. Au Laboratoire de psychobiologie de l’enfant, il applique ses idées aux enfants et adolescents en difficulté, tout en reprenant son poste à Sainte-Anne et poursuivant, trois années durant, son travail sur le texte de Psychologie de la motivation.

ISBN 978-2-228-88445-7

Son poste au CNRS et, plus que jamais, le soutien d’Einstein et de Wallon — lequel considère Diel comme le quatrième psychanalyste après Freud, Adler et Jung —, permettent enfin à Paul Diel de publier son premier ouvrage : Psychologie de la motivation paraît en 1948 dans la Collection de philosophie contemporaine dirigée par Maurice Pradines, aux Presses Universitaires de France. D’autres vont suivre. Diel a cinquante-cinq ans. Cette première publication lui amène auditeurs et élèves à qui il enseigne sa méthode sous forme de thérapies, de conférences, de séminaires et de cours.

La Divinité et le héros se scinde en La Divinité et Le Symbolisme dans la mythologie grecque, respectivement publiés en 1950 aux PUF et en 1952 chez Payot, ce dernier ouvrage élogieusement préfacé par Gaston Bachelard. Chez Payot désormais paraissent : La Peur et l’angoisse en 1956, puis Les Principes de l’éducation et de la rééducation en 1961, Le Journal d’un psychanalysé en 1964, Psychologie curative et médecine en 1968, et enfin Le Symbolisme dans la Bible et Le Symbolisme dans l’Évangile de Jean, respectivement en 1975 et 1983. Paul Diel reçoit un prix de l’Académie française pour La Peur et l’angoisse grâce à André Chamson, et correspond avec Adolphe Ferrière, cependant qu’une chaire au Collège de France lui est refusée. En 1968, alors que les institutions universitaires et médicales méprisent son travail, Paul Diel ne parvient pas à se faire entendre des étudiants. Son décès, le 5 janvier 1972, passe quasiment inaperçu dans le public (ce que regrette André Chamson à la une du Figaro).”

Lire l’article original sur le site du Cercle Paul Diel Suisse Romande


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La méthode d’analyse introspective

Fondée sur la théorie rigoureuse développée par Diel, la méthode introspective permet à chacun de découvrir objectivement son propre psychisme, grâce à une analyse guidée par la connaissance des lois présidant aux évasions et fausses justifications. L’analyse consiste ainsi à prendre peu à peu connaissance des évasions et fausses justifications, détectables par leurs manifestations stéréotypées, et à leur opposer des contre-valorisations, pensées et réflexions contrecarrant la pente naturelle de la vanité et de ses métamorphoses. Le sujet est ainsi amené à harmoniser ses désirs selon l’exigence de son élan de dépassement individuel. L’énergie psychique dispersée dans les conflits intérieurs peut alors s’investir positivement dans les nécessités de la vie journalière, libérant ainsi le sujet du poids de ses tourments et le conduisant vers un meilleur développement de ses capacités.

  1. Psychologie des profondeurs, elle se propose d’assainir le psychisme. Le rôle de l’analyste est alors de guider le sujet dans sa recherche introspective. Au-delà de l’analyse des pensées, sentiment et actions, la méthode permet de traduire en langage conceptuel le contenu symbolique des rêves.
  2. Psychologie du présent, elle libère le patient des effets des traumatismes passés grâce à un travail introspectif qui ne s’appesantit pas sur le déroulement rétrospectif des événements.
  3. Psychologie de la responsabilité, elle est fondée sur l’idée que l’homme est responsable de ses réactions face à ce qui lui arrive.
  4. Méthode analytique et thérapeutique, elle ouvre sur la dimension éthique de l’existence, le sens de la vie étant défini comme la recherche de l’harmonie (entente profonde) entre les différents plans de satisfaction (matériel, sexuel et spirituel). Son fondement est biologique, car la recherche de satisfaction constitue le moteur évolutif à l’œuvre depuis des millénaires. Le bien-être intérieur est ainsi moralement établi et la méthode permet de se libérer progressivement du conflit interne entre moralisme et amoralisme, entre spiritualisme exalté et matérialisme excessif. Elle replace l’être humain au centre de sa finitude et du mystère de la vie.

Par la généralité de son approche, elle concerne toutes les formes de déviation de la pensée, des sentiments, et des actes.

La traduction des rêves

Prolongement de la délibération diurne, nos rêves sont l’expression du conflit entre les désirs subconscients refoulés, parce que irréalisables ou insensés, et l’appel de l’élan de dépassement (le surconscient). Le rêve se présente sous la forme d’un langage à déchiffrer. La méthode de traduction des rêves développée par Diel consiste à traduire en langage clair le contenu psychologique des symboles du rêve. Ces symboles universels figurent dans les mythes de tous les peuples et se retrouvent dans les rêves de tous les êtres humains. Les mythes grecs traduits par Diel sont l’expression, comme tout mythe, du combat du héros contre les monstres, symboles de ses tentations perverses. Il est aidé dans ce combat par les divinités, symboles de ses forces surconscientes.” (d’après API​)


Infos qualité​​ | sources :  Association de psychanalyse introspective ; collection privée ; Payot-Rivages ; wikipedia.org ; youtube.be | texte original et compilation | première publication dans walloniebruxelles.org repris dans agora.qc.ca | dernière révision 2019 | Remerciements à Jeanine Solotareff (FR) et Hervé Toulhoat (FR)


Plus de discours qui expliquent le monde…

FAISANT, Raoul (1917-1969)

Si l’on n’y prend garde le nom même de Raoul FAISANT, que d’aucuns continuent de considérer comme le père du “jazz wallon”, sera bientôt passé définitivement dans l’oubli, lui que l’on tenait dans les années quarante comme l’un des ténors européens. Sic transit gloria….

Né à Flémalle-Haute, en 1917, il s’intéresse dès son plus jeune âge à la musique. Sa famille, une modeste famille ouvrière, ne s’opposait certes pas à cette inclination précoce : au début du siècle, le grand-père de Raoul avait joué au sein du célébrissime orchestre américain de John-Philip Sousa, celui-là même qui apporta aux Belges les premiers accents de musique syncopée en 1900. A six ans, les parents Faisant offrent à leur fils des leçons de piano avec un professeur particulier. Après la flûte et le hautbois, le jeune homme finit pas adopter le saxophone, alto d’abord, ténor ensuite.

Dès 1932, il se produit dans des orchestres de bal et laisse tomber ses études. Il entre pour un temps en usine – aux Tubes de la Meuse -, pour se retrouver bientôt dans la rue, après avoir participé à un piquet de grève. Doté d’une oreille et d’un sens harmonique et mélodique peu communs, il s’est mis à jouer cette musique américaine que diffuse au compte-gouttes l ‘I.N.R. : le jazz.

Raoul Faisant écoute le jazz avec une passion qui dépasse l’intérêt superficiel que lui portent la majorité des musiciens liégeois du moment. Exception faite de Victor lngeveld, déjà parti pour Bruxelles, d’Albert Brinckhuyzen, que Faisant a entendu au sein du Rector’s Club, et puis de Bobby Naret et de Jacques Kriekels avec lequel il va vivre, en 1937, une période de service militaire dont les nuits se passeront bien souvent en jam-sessions furieuses, les premières d’une longue série.

Démobilisé, de plus en plus absorbé par la magie de l’improvisation, il devient professionnel, se produisant à Liège, soit dans les bars du Carré (L’Enfer, par exemple), soit dans des orchestres de bal, celui d’Antoine Barzazzi entre autres. Mais, il n’a pas encore trouvé d’interlocuteurs partageant sa passion pour le jazz, car au bal, on n’improvise pas. Survient alors la guerre. A Liège, comme ailleurs, c’est le début de quatre longues années d’Occupation qui, paradoxalement, vont permettre à Faisant de faire exploser toute cette musique qui est en lui.

Les années de guerre

En 1940, il est au Caveau, dans un orchestre de femmes. Dans cette ambiance soyeuse et feutrée, Faisant prouve dès cette époque qu’il est le musicien le plus authentiquement jazz de la région. S’il est conscient de ses propres progrès, il n’imagine sans doute pas qu’il est déjà devenu le modèle d’une nouvelle génération. C’est en banlieue, à Jemeppe, dans un café appelé La Redoute, qu’il va enfin se trouver pour la première fois des accompagnateurs musclés, aptes à le faire avancer dans la voie du jazz . Willy et Johnny Stoffels, deux musiciens noirs qui ont échoué dans la région, lui donnent des ailes, l’un en lui fournissant un support harmonique enfin consistant à la basse, l’autre en créant pour lui le cadre rythmique qu’aucun batteur n’avait pu lui procurer jusque là.

La Redoute devient vite le lieu de rendez-vous obligé des rares amateurs de jazz, ou de bonne musique tout simplement. C’est à La Redoute que Faisant va rencontrer celle qui sera sa compagne, Reine, saxophoniste elle aussi. Mais c’est une autre histoire. Il reste que La Redoute est le point de départ de l’escalade de Faisant vers les sommets. En 1942 et 1943, entouré de quelques solides comparses avec lesquels il forme un noyau swing des plus percutants, il va faire le tour des établissements de Liège, y semant la bonne nouvelle du jazz contre vents et marées.

Sa sonorité est déjà remarquable par son ampleur et sa puissance, jointes à des dons exceptionnels pour l’improvisation. Entretemps, les Allemands ont interdit la danse; mais cette interdiction, outre qu’elle tolère bon nombre de dérogations, n’est pas de nature à décourager ni les musiciens du noyau swing ni les danseurs. Avec son ami Roger Vrancken, guitariste d’élite, il commence à “bricoler”, cherchant les combinaisons harmoniques les mieux appropriées, les arrangements rythmiques les plus percutants, toutes ces petites choses qui transforment une chansonnette en un morceau swing ! Pendant la soirée, bien sûr, on ne joue pas que du jazz, il faut satisfaire tout le monde. Mais, malgré cela, le noyau swing, de chorus sulfureux en blues lancinants, offre aux Liégeois plus de jazz qu’ils n’en ont jamais entendu.

Outre leurs prestations professionnelles dans des établissements comme L’Observatoire, le Mondial ou L’Etage, Raoul Faisant, Jean Evrard, Roger Vrancken, Victor Baselle, bientôt rejoints par les jeunes Maurice Simon et René Thomas (quinze ans à l’époque), se retrouvent également après journée (after hours) pour des jam-sessions torrides – chez la danseuse Mary Drom par exemple. Et là, plus question de concessions ! Quelques étudiants sont parfois admis dans ces cénacles, ils ont pour noms Jacques Pelzer ou Bobby Jaspar et ils ne perdent jamais une occasion de s’enivrer de la fascinante musique nouvelle.

Faisant est aussi amené, pendant l ‘Occupation, à se produire au sein de grandes formations : il jouera occasionnellement avec Gene Dersin, dès 1942 (mais le big band de Dersin a déjà un excellent ténor soliste en la personne de Jacques Kriekels). Il travaille dans l’orchestre de Gus Deloof qui l’emmène en tournée à Bruxelles et jusqu’en France et le fait participer à quelques séances d’enregistrements. Jusque-là, tout va plutôt bien. Les choses ne se gâtent que lorsque Faisant est réquisitionné pour le travail obligatoire en Allemagne.

Il imagine alors différents stratagèmes pour échapper à l’engrenage et il finit par se retrouver, sous un faux nom, en route vers la Hollande au sein de l’orchestre d’Hubert Simplisse. Et quel orchestre ! Un simple coup d’oeil sur les membres de cette formation donne à penser que, si le leader est accordéoniste, le musette ne doit pas être la seule musique au programme : il y là, outre Raoul Faisant, le trompettiste Jean Evrard, le pianiste Maurice Simon, René Thomas à la guitare, Clément Bourseault à la basse et le batteur hollandais Henk Van Leer. A Amsterdam vont avoir lieu quelques concerts où, malgré la censure allemande (pas d’improvisation, pas de musique anglaise ou américaine), le jazz est au premier rang.

A Liège, le climat général s’est refroidi : la tension est plus forte entre occupant et occupé. Bientôt, Jean Evrard est arrêté et déporté. Faisant ralentit ses activités, il joue encore au Caveau en 1944. Enfin, les Américains arrivent. Commence alors, pour Faisant et pour le jazz tout entier, un âge d’or de quelques années. Faisant – qui vient de passer de 72 à 120 kg – semble être partout à la fois : à Liège, à Bruxelles, en tournée pour les Américains. En 1944, pour Radio Heidelberg, version U.S., il joue avec Vicky Thunus. A Bad Norheim, il retrouve Jean Evrard et, ensemble, ils entreprennent un tournée des restcamps. René Thomas, plus “reinhardtien” que jamais, les seconde la plupart du temps.

Bruxelles et l’après-guerre

En 1945, Faisant s’installe à Bruxelles. On accueille à bras ouverts celui que la presse appelle “le crack liégeois”. Lui et son épouse hébergent pendant de longs mois René Thomas et Sadi. Faisant joue au Métropole dans l’orchestre de Dersin, monté à Bruxelles lui aussi ; au Cosmopolite, dans la formation du trompettiste Joe Lenski. En 1946, les Américains font à Faisant des offres alléchantes, qu’il décline : il vient de se marier et il ne désire pas compromettre déjà ce début de vie de famille.

Entretemps, sa réputation s’est établie dans toute la Belgique et jusqu’en Allemagne – où il est classé numéro un dans différents référendums – et en France : dans le numéro huit de la revue française Jazz Hot (nouvelle série), Faisant est présenté comme “un extraordinaire virtuose du saxophone, s’exprimant aussi bien au soprano qu’au ténor et jouant remarquablement de la clarinette”. En 1947, Don Byas, classé deuxième saxophoniste après Coleman Hawkins au célèbre référendum américain “Esquire”, est à Bruxelles : lui et Faisant vont se livrer une nuit entière à un véritable “combat des chefs” dont Faisant sortira vainqueur. Il est, pense-t-on, à l’aube d’une toute grande carrière.

Pendant tout ce temps, Faisant n’a jamais perdu le contact avec Liège : il y est revenu à différentes reprises, notamment en avril 1946 pour une  monstre organisée par le Hot Club de Belgique au Mondial, jam au cours de laquelle Faisant avait partagé l’affiche avec ses anciens élèves réunis au sein des Bob Shots ! Il y était revenu également pour deux engagements importants, l’un aux Dominicains (avec d’autres élèves : Sadi, Jean Fanis, Maurice Simon), l’autre au Cotton. Il avait effectué une nouvelle tournée avec Gus Deloof. Mais, au moment de la rencontre avec Byas, les beaux jours sont presque finis pour lui et c’est définitivement, et plus en vedette, qu’il va bientôt revenir à Liège.

En effet, le jazz est à un tournant décisif de son histoire : déjà, la parole de Charlie Parker a frappé de plein fouet les jeunes Pelzer, Jaspar, Sadi, Thomas. Le grand public, qui n’avait accroché au jazz que comme à une mode passagère, sans le comprendre, s’émoustille désormais à l’écoute de rengaines pseudo-exotiques. Ceux qui veulent vivre du jazz se condamnent à la bohème ou à l’exil. Les autres arrêtent le métier ou se contraignent à jouer, de mode en mode, d’autres musiques. Faisant alternera entre ces deux dernières options, exerçant tantôt un autre métier (commerçant, cafetier), se produisant à d’autres moments dans les orchestres les plus ringards pour gagner sa vie. Mais, toujours, il parviendra à pimenter une soirée musicale fade de traits fulgurants et inattendus.

Le déclin

Pendant les années 50, il jouera dans les orchestres de Jean St-Paul, Jimmy Cordy, Maurice Bastin, Jean Sauer et bien d’autres. Malgré l’incompréhension croissante qui l’entoure (les amateurs de jazz ne jurent que par le moderne, les autres ne veulent que du cha-cha-cha puis plus tard du rock’n roll, du twist, etc.), il est toujours aussi perfectionniste. Exigeant pour lui-même, il ne l’est pas moins avec ses partenaires ou avec ses élèves. En 1957, la chance lui tend les bras une seconde fois : un organisateur de spectacles s’étant souvenu de lui ou l’ayant découvert lors d’un des rares concerts qu’il donnait encore pour des associations, lui fait signer un contrat de quatre mois pour la Finlande. Il se produira principalement à Helsinki, à la Cabane du Pêcheur, un cabaret chic pour diplomates et hommes d’affaires.

Soudain, c’est comme si tout était à nouveau possible : on lui propose un contrat pour Moscou, un autre pour Calcutta et Bombay. Mais Faisant décline, pour des raisons familiales. Dès lors, la vraie descente aux enfers va commencer. Ironie du sort, au Festival de Knokke en 1958, c’est Raoul Faisant, venu pour y gagner sa vie dans un orchestre commercial (pour la danse), qui sauvera au pied levé le concert de Coleman Hawkins, trop ivre pour pouvoir s’en sortir seul. Un moment de triomphe pour mieux replonger dans l’oubli au début de ces années 60 qui furent, pour le jazz, les plus tristes et les plus accablantes.

Pas une seule fois le nom de Faisant n’apparaîtra à l’affiche du Festival de Comblain, de 1959 à 1966. “On prenait Raoul Faisant pour un vieux con, je ne m’en mordrai jamais assez les doigts” avoue Milou Struvay, étoile montante de cette même époque. Et pendant que bons et mauvais jazzmen jouent dans le Grand Pré de Comblain, Faisant, bougon, travaille au Casino de Chaudfontaine, refusant bien souvent de se lever pour prendre un solo. Après avoir assisté, étrangement indifférent, à la révolution bop, il entend, sans les écouter vraiment, les premiers débordements free, lui qui avait sans doute été le premier musicien européen à maîtriser vraiment les harmoniques supérieurs.

En 1965, Faisant sera pour la dernière fois le héros de la fête dans cette ville de Liège qu’il n’a jamais quittée : le gala des “25 ans de jazz en Wallonie” organisé au Trocadéro, c’est un peu un hommage à celui que Nicolas Dor présente, quand il entre sur scène, comme le «père spirituel de tout le jazz wallon». Faisant prouvera ce soir-là qu’il est toujours un grand musicien : point d’orgue de cette soirée, un “Body and Soul” qui en étonna plus d’un dans la salle, où beaucoup de spectateurs entendaient le nom de Faisant pour la première fois !

Après ce dernier soir triomphal, il rentre dans l’ombre pour de bon. Et comme les juke-boxes ont remplacé un peu partout les orchestres, il connaît des jours de plus en plus difficiles. Une triste journée de 1969, il assiste aux obsèques de Maurice Simon, tué lui aussi par l’indifférence. Quelques semaines plus tard, alors qu’il joue à la frontière française – et le saxophoniste italien Gianni Basso se souvient que certains soirs, il pouvait encore jouer comme un dieu – Raoul Faisant meurt. Jusqu’à la fin, il aura combattu pour cette musique qui l’avait séduite 30 ans plus tôt. La presse locale évoquera discrètement la disparition d’un des plus grands jazzmen européens, qui ne laissa même pas derrière lui, en guise de consolation, quelques disques-témoins à la mesure de son génie.

 Jean-Pol Schroeder


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1991) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : jazzinbelgium.com | remerciements à Jean-Pol Schroeder


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JANSSIS : Chien au bord de la mer (2013, Artothèque, Lg)

JEANSSIS Jean, Chien au bord de la mer
(photographie, tirage à la gomme bichromatée, n.c., 2013)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Jean Janssis © Le Dauphiné Libéré

Né en 1953, Jean JANSSIS est licencié en philologie romane (Université de Liège, 1975). Il s’initie à la photographie, en autodidacte, dès l’année suivante. Il passe le Jury d’Etat en photographie dix ans plus tard, mais il se définit en tant qu’artiste par une première exposition personnelle à Bruxelles, en 1980. Sa technique de prédilection est la gomme bichromatée. Comme le dit Pierre Bastin : “les photographies de Jean Janssis rejoignent l’esthétique pictorialiste. La gomme reste bien une technique de distanciation pour transformer le réel en image, une technique de dépouillement par l’évacuation d’une grande part du réel par le jeu du clair-obscur.” Jean Janssis est également professeur à l’Ecole Supérieure des arts Saint-Luc de Liège. [d’après LAGALERIE.BE]

Le rendu très singulier de cette photographie est dû à sa technique particulière : la gomme bichromatée, technique artisanale non argentique qui donne un aspect pictural à l’image. Le gros plan sur le chien et l’oblique de l’horizon créent une étrange sensation d’instabilité, de même qu’il instille une présence très forte à cette image.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jean Janssis ; Le Dauphiné Libéré | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

LITT : Sans titre (2016, Artothèque, Lg)

LITT Matthieu, Sans titre
(photographie, 60 x 75 cm, 2016)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

© Matthieu Litt

Matthieu LITT (né en 1983) est un photographe basé en Belgique, dont le travail s’axe sur des projets personnels. Il a obtenu un baccalauréat en graphisme et photographie à l’ESA St Luc à Liège. En 2015, il a assisté à une masterclass de Visual Storytelling avec Alec Soth et, en 2016, il a rejoint un cours de Taiyo Onorato lors de l’ISSP (International Summer School of Photography) en Lettonie.

Matthieu Litt s’intéresse principalement à la notion de distance et comment il peut la briser et l’explorer, visuellement, en brouillant les frontières et les points de repère entre une image prise dans son environnement proche et une autre de loin. Cette image est issue de la série “17501”. Elle rend compte de la diversité que l’on peut trouver en Indonésie, où chacune des 17.501 îles de l’archipel peut s’apparenter à un monde en soi dans cette constellation.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Matthieu Litt | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

THYS, Toine (né en 1972)

Toine Thys © F. de Ribaucourt

Né à Bruxelles en 1972, le saxophoniste bruxellois Toine THYS est un musicien intense qui aime créer la surprise. Figure centrale du saxophone et de la clarinette basse en Belgique, on peut l’entendre régulièrement en France et aux Pays-Bas, en Europe, mais aussi en Afrique de l’Ouest, au Canada et en Asie.

Il dirige le Toine Thys Trio avec Arno Krijger à l’orgue Hammond et Karl Jannuska à la batterie. Il co-dirige également Orlando, mené avec le batteur Antoine Pierre et les musiciens français Florent Nisse (basse) et Maxime Sanchez (piano), et le groupe Overseas, qu’il mène avec le oudiste égyptien Ihab Radwan, Annemie Osborne (violoncelle) et Simon Leleux (percussions).

A côté de ses projets personnels, on retrouve Toine Thys aussi dans les formations Ed Verhoeff 4tet (Pays-Bas), Afrikan Protokol (Burkina), Bounce Trio (France), Bram Weijters Crazy Men (Belgique), Antoine Pierre Urbex (Belgique), etc.

Toine Thys est très présent en Afrique et fonde, en 2014, une école d’instruments à vents au Burkina Faso avec le trompettiste Laurent Blondiau, qui rassemble aujourd’hui plus de 50 élèves : Les Ventistes du Faso.  Ce concept doit être exporté prochainement en RDC (Lubumbashi et Kinshasa), comme au Bénin (Cotonou).  [d’après TOINETHYS.COM]

Toine Thys © L’Avenir

Toine Thys est en outre l’un des rares musiciens à se rendre compte qu’humour et jazz ne sont pas nécessairement à l’opposé l’un de l’autre. En plus, il est très conscient de la valeur ajoutée qu’apporte un contact direct avec le public et c’est donc volontiers qu’il participe régulièrement à des jam sessions au quatre coins de la ville “afin de rester au contact de la jeune génération“. À l’époque, il évoquait sa soif insatiable d’aventures lors d’une entrevue avec Agenda : “Ma devise est que la certitude est source de problèmes. Ainsi, je suis incapable de vous dire ce que j’apprécierai ou non d’ici deux ans. Mon but est, chaque jour, de découvrir la beauté qui se cache en toute chose. Pour ce faire, il faut en permanence garder les yeux et les oreilles ouverts et se laisser surprendre.”  (lire plus sur JAZZ.BRUSSELS)


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : F. de Ribaucourt ; L’Avenir |


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ELUARD : Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres…

Hanne Karin Bayer, dite Anna Karina (1940-2019)

Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres,
Nos silences, nos paroles,
La lumière qui s’en va, la lumière qui revient,
Un seul sourire pour nous deux,
Par besoin de savoir, j’ai vu la nuit créer le jour sans que nous changions d’apparence,
Ô bien-aimé de tous et bien-aimé d’un seul,
En silence ta bouche a promis d’être heureuse,
De loin en loin, ni la haine,
De proche en proche, ni l’amour,
Par la caresse nous sortons de notre enfance,
Je vois de mieux en mieux la forme humaine,
Comme un dialogue amoureux, le cœur ne fait qu’une seule bouche
Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser,
Les sentiments à la dérive, les hommes tournent dans la ville,
Le regard, la parole et le fait que je t’aime,
Tout est en mouvement, il suffit d’avancer pour vivre,
D’aller droit devant soi vers tout ce que l’on aime,
J’allais vers toi, j’allais sans fin vers la lumière,
Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir,
Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard.

Paul ELUARD

Dans le film de Jean-Luc GODARD, Alphaville, Anna Karina joue le rôle de Natacha von Braun et dit ce texte comme s’il était extrait du livre qu’elle tient en main, le recueil de Paul ELUARD publié dans la collection Blanche de Gallimard en 1926 : Capitale de la Douleur. Or, comme le relève le blog Les Caves du Majestic en 2016, il s’agit d’un collage de vers d’Eluard parus dans d’autres recueils, bien postérieurs :

  • Le dur désir de durer (1946) ;
  • Corps mémorables (1948) ;
  • Le phénix (1951).

L’auteur du blog a fait les recherches nécessaires pour identifier chacun des recueils et poèmes concernés, qui “figurent également dans une anthologie éditée par Pierre Seghers et intitulée Derniers poèmes d’amour. Elle reprend les poèmes d’amours de Paul Éluard provenant de ces trois recueils ainsi que de Le Temps déborde (1947).” Le découpage est disponible sur CAVESDUMAJESTIC.CANALBLOG.COM.


Plus de littérature…

LESMISSIVES.FR : Des livres osés et féministes, “au sens large”

© Les Missives

Camille, fondatrice et éditrice de la plateforme LESMISSIVES.FR, le décrit comme ceci : “Missives est un site collaboratif de critiques de livres. La multiplication des publications féministes est enthousiasmante. Pour y voir plus clair, nos chroniques présentent et donnent des avis sur les romans, bandes dessinées ou essais – anciens et récents – que nous avons aimés. Pour que se mêlent actions et réflexions, vive les livres et vive la sororité !

“Des études de lettre, un mémoire sur Simone de Beauvoir : pour Camille Abbey, lancer un site consacré à la littérature féministe relevait de l’évidence. La trentenaire, basée à Paris et éditrice pour Konbini, a lancé Missives, une plateforme collaborative qui a vu le jour au début de l’année. “Cette idée vient sans doute de mes études de lettres et particulièrement de l’écriture de mon mémoire, qui m’avait plongée dans les textes de Simone de Beauvoir. Ce qui m’avait interpellée d’abord était le décalage entre ses romans, souvent basés sur son histoire parfois un peu chaotique avec les hommes, et ses écrits théoriques pourtant très pertinents. Alors qu’elle souffrait d’une relation amoureuse déséquilibrée avec Sartre, cela ne l’avait pas empêché d’écrire Le Deuxième Sexe, essai féministe révolutionnaire à l’époque.”

La création de ce site de partage d’expériences vient surtout de discussions avec des amies sur nos lectures enrichissantes.

Accompagnée de trois autres femmes, la journaliste Marion Olité, la prof de méditation et art-thérapeute Charlotte Janon, et l’illustratrice Anne-Sophie Constancien, qui signe une BD mensuelle sur le site, Camille Abbey ambitionne avec Missives d’“informer de façon globale sur l’actualité des livres féministes”. Au programme, des critiques de livres, des annonces de parutions, mais aussi des interviews d’autrices, réalisées par des contributrices occasionnelles -pourquoi pas vous? Entretien express avec une jeune femme pour qui la littérature est une tentative de “trouver des réponses, des solutions et de l’apaisement”.” [lire l’entretien complet de Faustine Kopiejwski sur CHEEKMAGAZINE.FR, article daté du 11 septembre 2019]

Et le menu du site est assez clair pour savoir qu’on y trouvera son bonheur :

      • Girl Power Fiction
      • BD et comics
      • Jeunesse
      • Essais récents
      • Livre pratique
      • Les Classic
      • Contributrices·teurs
      • Agenda des parutions
      • Missives en BD
      • Événements
      • Réseaux sociaux

D’autres initiatives ?

LOGIST : La vie au lendemain de ma vie avec toi…

La vie au lendemain de ma vie avec toi
ne sera pas moins douce
ne sera pas moins belle
juste peut-être un peu plus courte
peut-être aussi moins gaie

La vie au lendemain de ma vie avec toi
ne sera pas ceci ne sera pas cela
ne sera pas souci ne sera pas fracas
ne sera pas couci ne sera pas couça
ne sera pas ici ne sera pas là-bas
Ma vie sera séquelle, sera ce qu’elle sera
ou ne sera plus rien

Certains jours, par défi,
je ferai de petits voyages sur nos traces
je ferai de petits voyages sur nos pas

Et là je te ferai de petites fidélités
tant pis si tu l’apprends
si tu dois m’en vouloir
si jamais tu m’en veux de te l’avoir appris
entre ces lignes-ci

J’irai revoir des lieux que nous aimions ensemble
Je ne tournerai pas en rond

Si ça ne tourne pas rond
je prendrai nos photos
dans la boite à chaussures
sous le meuble en bois blanc
et je regarderai encore
par-dessus l’épaule du bonheur
combien tu étais belle
comment nous étions beaux

J’achèterai un chat
que j’appellerai Unchat
en hommage à l’époque où j’en étais bien sûr
incapable à tes yeux

Le thé refroidira ; personne pour le boire
L’été refleurira ; personne pour y croire

Je ne vais rien changer à l’ordre de mes livres
déplacer aucun meuble
J’expédierai nos cartes
qui disaient le destin
mais jamais l’avenir
à nos meilleurs amis
J’allongerai les jours
Je mettrai des tentures dans la chambre à coucher pour allonger
un peu également
le sommeil de mes nuits
mes nuits au lendemain de mes nuits avec toi

La vie au lendemain de ma vie avec toi
je la veux simple et bonne
je la veux douce et lisse
comme le plat d’une main qui ne possède rien
et ne désigne qu’elle.

Karel LOGIST , Si tu me disais Viens (2007)


LOGIST Karel, Si tu me disais Viens (Bruxelles : Editions Ercée, 2007)

Un livre-sésame, un livre-talisman. Il lève le voile sur un art d’aimer contemporain, littéral et pudique, quotidien et secret. Pas de pathos, loin de là. Une manière sobre de gérer ses blessures, de les négocier comme on dit aujourd’hui, où tout, paraît-il, se négocie, même la perte de la prunelle de ses yeux. Faillite d’un amour, déréliction, lente remontée à la surface du goût à la vie, premières brasses et embrasses dans la confiance affective retrouvée. Karel Logist est le chantre en demi-teinte des petits matins paumés, où les besognes des techniciens de surface sont de pauvres consolations au sentiment d’avoir le cœur en serpillière. Il parle de la vie devenue séquelle d’une vie rêvée que l’on croyait exaucée. De la solitude qui est la rançon des envolées que leurs extases n’empêchent pas de se fracasser. Le poète a l’air de composer des rengaines, du Léo Ferré revu par Florent Pagny puisqu’il les cite, mais il compense la musique absente par une fabuleuse maîtrise du style, qu’exaltent les images banales, que rythment les cadences cassées. Miles Davis, mais au petit matin, sur les bords de la Meuse, à la hauteur de l’île Monsin… Un grand poète s’adresse à tous, sans se renier. Cela n’arrive pas tous les jours. Qu’on se le dise.” [Jacques De Decker, Le Soir, 30 mars 2007]


Karel LOGIST est né le 7 juillet 1962 à Spa, en Belgique francophone. Depuis son premier recueil Le séismographe, en 1988, il a publié une douzaine de livres chez différents éditeurs (Les Eperonniers, l’Arbre à paroles, Le Cherche-midi, Ercée ou La Différence). Plusieurs ont été distingués (prix de la revue [vwa], prix Robert Goffin, prix Marcel Thiry, prix du Parlement de la Communauté française, etc.). Documentaliste à l’Université de Liège depuis vingt ans, il mêle à l’écriture de ses carnets de doute, en prose comme en vers, l’air et l’écho du temps qui passe. Sa poésie raconte qu’il apprécie les gens, la mer, l’humour, l’enfance et le soleil. Parce qu’il aime aussi le mouvement, la rencontre et les écrivains, Karel Logist est avec Serge Delaive, Marc Lejeune, Carl Norac et Gérald Purnelle, un des moteurs du collectif littéraire Le Fram.
Dernièrement, l’éditeur Le Castor Astral a publié Tout emporter, une anthologie personnelle (1988-2008) qui lui a valu l’improbable prix François Coppée de l’Académie française… Logist est également critique littéraire, nouvelliste et animateur d’ateliers d’écriture poétique. Par-dessus tout, Karel Logist déteste la routine, faire des choix et savoir de quoi demain sera fait.” [Maison de la poésie d’Amay]

Pour mieux connaître Karel LOGIST, visitez son site et lisez la présentation complète du poète, par son ami Gérald PURNELLE…


Lire encore…

MAHOUX : Kaboul (2010, Artothèque, Lg)

MAHOUX Paul, Kaboul
(impression numérique, 50 x 50 cm, 2010)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Paul Mahoux © Fluxnews

Paul MAHOUX (né en 1959) est peintre. “Son œuvre se singularise par ses “journaux surmodelés” ; la presse est le matériau principal à partir duquel se créent ses peintures, manière de relier les soubresauts du monde et la perception intimiste qu’il a de ces événements. Il a également entamé un travail original de dialogue artistique avec le poète et romancier Pascal Leclerc matérialisé par les ouvrages inclassables “Vous êtes nous serez vous sommes” et “Septièmes Ciels”. Il est responsable de l’atelier d’illustration à l’Académie des Beaux-Arts de Liège.” (Art&Fact n° 31,2012, “Les années 1980 à Liège : art et culture”, p. 54).

Cette scène de guerre en Afghanistan fait partie d’une série intitulée “Le Chemin de croix” (2011), qui reprend des photos “surmodelées”, c’est-à-dire sur lesquelles l’artiste a redessiné. “Travaillant sur les quatorze stations en noir et blanc, Paul Mahoux a éprouvé le désir de faire coïncider un travail expérimental d’impression à celui d’une transformation de l’image. Sans dévoiler ici le processus complet du travail, disons qu’il s’agissait de mixer l’impression sur papier gris sombre et la présence de la gouache blanche, puis de moduler par infographie les densités de contrastes, la profondeur des noirs, avant de déterminer un format qui supporterait l’agrandissement.” (Alain Delaunois, Flux News n°66, p.21)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Paul Mahoux ; Fluxnews | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

HOUBEN, Steve (né en 1950)

Steve Houben, avec le Rhoda Scott Quartet (2016) © Jean-Louis Piraux

Steve HOUBEN est né à Liège, le 19 mars 1950 dans une famille de musiciens (une mère pianiste classique, un père jazzman amateur et un cousin qui se trouve être un des géants du jazz belge, Jacques Pelzer). Houben commence par tapoter sur le piano de la maison, puis se met à l’étude de la flûte traversière à l’âge de douze ans. Il chante aussi (son idole est alors Frank Sinatra !) dans un petit orchestre amateur. Bientôt, il découvre le jazz.

A l’âge où les adolescents de cette époque écoutent les groupes pop, Steve Houben se plonge dans l’univers de Chet Baker, Gerry Mulligan, Lee Konitz, Ray Charles. Il décide de faire plus ample connaissance avec son illustre cousin. C’est au Jazz Inn, à Liège, en 1966, qu’il entend pour la première fois le quartette Thomas-Pelzer. C’est le coup de foudre, tant pour la musique elle-même que pour ce milieu jazz qui le fascine d’emblée. Dès ce moment, il commence à fréquenter la maison du Thier-à-Liège où l’attendent les rencontres les plus colorées et les plus passionnantes. Pendant l’hiver 1968-1969, Steve Houben accompagnera son cousin à Paris, il y rencontre Archie Shepp, Ornette Coleman, Cal Massey, la crème des musiciens free américains.

C’est donc baigné de free-jazz (Pelzer lui-même donne dans la “New Thing” à cette époque) qu’il rentre à Liège. Et quand son cousin lui prête son saxophone en plastique (la grande mode à l’époque), c’est tout naturellement en jouant ce type de jazz éclaté qu’il va faire ses débuts au saxophone. li décide d’approfondir ses connaissances musicales et entre à cette époque au Conservatoire de Verviers où il décroche, quelques années plus tard, un premier prix de flûte et de musique de chambre.

Entretemps, lassé du free, il s’est remis à écouter les musiques les plus diverses, passant des nuits entières avec Guy Cabay à s’imprégner bien entendu de jazz mais aussi de musique technique, de musique classique, de soul music, etc. Il découvre également le jazz-rock de Weather Report. C’est du brassage de ces diverses influences que va naître le premier groupe important auquel va participer Houben : Open Sky Unit, qui démarre fin 1973. Autour de Steve Houben et de Jacques Pelzer, on trouve quatre musiciens de la jeune génération : Guy Cabay (vb), Janot Buchem (b), Micheline Pelzer (dm) et le pianiste américain Ron Wilson.

L’ère des jams est passée et Open Sky Unit est un groupe fixe, sérieux, qui prend le temps de mettre en place un répertoire de compositions originales (de Ron Wilson surtout). Le groupe – auquel se joint quelquefois le percussionniste Papa Oye Mc Kenzie – tiendra plus d’un an, une performance pour un orchestre jazz à cette époque. C’est avec O.S.U. que Steve Houben effectuera ses premières tournées (notamment en Tunisie) et enregistrera son premier disque. A la dissolution de l’orchestre, il monte avec Guy Cabay un nouveau groupe, orienté cette fois vers l’univers des standards : Merry-Go-Round.

A l’époque, Houben pense surtout à apprendre encore et encore. Le 31 décembre 1975, il s’envole vers les USA afin d’y suivre les cours du fameux Berklee College of Music, considéré alors comme le nec plus ultra de l’apprentissage du jazz. Boston sera pour lui l’occasion non seulement d’étudier (essentiellement l’arrangement et la composition) mais aussi de jammer, tous les soirs, en compagnie de dizaines de musiciens venus de tous les horizons. C’est avec quelques-uns d’entre eux qu’il monte le groupe Solstice, avec lequel il revient en Belgique en 1977. On y trouve trois musiciens belges : Michel Herr (p), Janot Buchem (b) et Steve Houben, et trois Américains : John Thomas (g), Eddie Davidson (dm) et Greg Badolato (ts, ss). Avec eux, Houben enregistre au studio Dickenscheid son premier album en tant que leader, invitant même Chet Baker en personne à se joindre au groupe pour un des morceaux.

Après une série de concerts en Belgique et en Hollande, Houben et Badolato repartent pour Boston. Nouvelles leçons (il aura notamment l’occasion d’étudier avec Michael Gibbs, Herb Pomeroy, Steve Grossman, etc.), nouvelles jams (notamment en compagnie du guitariste Mike Stem, encore inconnu à l’époque, et d’aînés comme George Coleman) et nouveau retour au bercail en 1978 avec un groupe constitué cette fois de 80 % d’Américains : il s’agit de Mauve Traffic où l’on retrouve Houben et Badolato entourés du bassiste Kermit Driscoll, du batteur Vinnie Johnson et de Bill Frisell, qui deviendra par ses idées nouvelles un des grands noms du jazz des années 80.

Mauve Traffic connaîtra un succès considérable, succès personnel aussi pour Steve Houben. Le groupe propose un jazz fortement coloré de funk, inspiré de la musique des Brecker Brothers, une musique pleine de punch et d’énergie qui va séduire toute une frange nouvelle du public, hostile au jazz jusque là. Le groupe se maintiendra pendant deux ans environ, avec quelques interruptions et quelques renforts : Michel Herr ou Denis Luxion, par exemple. Entretemps, en 1979, Houben a mis à profit son expérience des écoles de jazz américaines pour créer, avec Henri Pousseur, le Séminaire de Jazz du Conservatoire de Liège, une première en Belgique. Les premiers instructeurs du Séminaire seront d’ailleurs les musiciens de Mauve Traffic, Steve Houben se réservant les cours de saxophone et d’harmonie.

Steve Houben et Jean-Pierre Froidebise © Foyer culturel de Sprimont

Parallèlement à cette activité pédagogique, il entamera, après Mauve Traffic, une période free-lance qui va asseoir sa réputation, non seulement en Belgique mais à l’étranger. Il se produit simultanément dans une multitude d’orchestres belges : Saxo 1000, Act Big Band, Rousselet Quintet (tournée en Afrique), New Bop Friends, Lemon Air, Tenth Gate, etc. Hors de Belgique, il joue dans le Big Band de Peter Herboltzheimer, dans l’orchestre de l’U.E.R. dirigé, à Londres, par Kenny Wheeler, à Prague aux côtés du pianiste Emil Vicklicky, en Tunisie avec Safi Boutella, etc. C’est pendant cette période d’activité intense qu’il enregistre un superbe LP en compagnie de Chet Baker, et que, à l’autre bout du spectre, il pratique une musique plus expérimentale en duo avec Bill Frisell à Paris, ou avec Garett List à Liège et Bruxelles.

A l’occasion, il reforme l’un ou l’autre quartette éphémère à son nom mais il faut attendre 1983 pour le retrouver au centre d’un projet personnel d’envergure : Steve Houben+Strings apparaît d’ailleurs comme l’événement de cette année 1983. Ce vieux rêve de presque tous les solistes de jazz – se faire accompagner par un orchestre à cordes – Steve Houben le réalise avec, d’une part les pianistes/compositeurs Michel Herr et Dennis Luxion, le vibraphoniste Guy Cabay, le bassiste Michel Hatzigeorgiou et le batteur Mimi Verderame, et d’autre part, un ensemble de 14 violons et violoncelles dirigés par Georges Elie Octors. L’entreprise est couronnée de succès, et ce, auprès d’un public assez large, ce qui achève de faire de lui un des seuls musiciens de jazz belges dont le nom soit connu au-delà du cercle des aficionados.

Steve Houben © lesfestivalsdewallonie.be

Bientôt, il commence à travailler en duo avec le pianiste Charles Loos, produisant un jazz de chambre intimiste qui lui aussi séduira un large public. Houben fréquente également avec régularité les studios d’enregistrement, s’y affirmant tantôt comme un bopper averti (Houben/Herr meets Lundy/Washongton), comme un partisan de l’aventure musicale (B. Mottart : Weirdo’s Dance) ou comme un défenseur de l’esthétique européenne (Juvia de Diederick Wissels, Paolo Radoni, etc.). Il accompagne les chanteuses Maurane (Trio Houben/Loos/Maurane) et Viktor Laszlo puis, en 1986, il se lance dans un nouveau méga-projet : Cocodrilo concrétise son désir de se frotter aux synthétiseurs. Avec les claviéristes Olivier Truan (Suisse) et Diederick Wissels et de nouveau Hatzigeorgiou et Verderame, il met au point un répertoire soigné et policé, reposant sur une infrastructure électronique sophistiquée où l’improvisation n’a pour ainsi dire pas de place. Cocodrilo, qui avait tout pour plaire aux amateurs de fusion, n’eut cependant pas le succès escompté ; Houben doit annuler une tournée au Japon et il revient bientôt à une formule plus traditionnelle.

En 1987, il monte un des meilleurs groupes qu’il ait jamais eu jusque là : avec Diederick Wissels au piano (acoustique cette fois), Hein Van de Geyn (le prodigieux bassiste hollandais) et le jeune batteur Dré Pallemaerts, il produit une musique néo-bop de haut niveau. En tant que soliste, il est désormais un des seuls spécialistes européens de la flûte (avec Nicolas Stilo et quelques autres) et remarquable par un phrasé hérité de Parker via Cannonball Adderley, mais actualisé d’une façon européenne et déjà très personnelle. On le retrouve encore dans diverses combinaisons en compagnie du pianiste français Michel Graillier, puis aux côtés du trompettiste yougoslave Dusko Goykovich, du contrebassiste italien Ricardo Del Fra et du batteur américain Al Levitt, pour l’enregistrement d’un très bel album de standards encore inédit à ce jour. Fin 1988, après un engagement à Bangkok avec Jacques Pirotton, Sal La Rocca et le jeune batteur américain Rick Hollander, il est invité, signe de reconnaissance suprême, à se produire dans le big band de Gerry Mulligan.

d’après Jean-Pol SCHROEDER

“An American Songbook” © orcw.be

A l’occasion de l’année Adolphe Sax, en 1994, Steve Houben a enregistré “Steve Houben invite…” avec un septet comprenant 4 saxos. Il a également enregistré avec le Pirotton/Houben/Pougin Trio ainsi que d’autres groupes dont il est le leader. Il apparaît notamment aux côtés d’Ivan Paduart dans True Story.

En 2000, Steve Houben reçoit le “Django d’Or” du jazz belge. En février 2001, Toots Thielemans l’invite à ses côtés au Théâtre de la Monnaie, à l’occasion de sa “carte blanche”. En compagnie de Michel Herr, de la soprano Julie Mossay et de l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, il crée le projet “An American Songbook”. Steve Houben est élu à l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique en mai 2010. En 2016, il reçoit le titre d’officier du Mérite wallon.

Steve Houben a également toujours manifesté un grand intérêt pour les musiques du monde. Avec Alain Pierre, il est notamment membre du groupe belgo-tunisien Anfass, avec lequel il a enregistré et joué de nombreux concerts en Europe et en Tunisie. Il a également formé, avec le percussionniste Didier Labarre, le groupe Cuban Breeze. Son travail avec le groupe Panta Rhei ou avec le compositeur brésilien Marito Correa sont d’autres exemples de son ouverture vers d’autres styles musicaux.

d’après JAZZINBELGIUM.BE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Jean-Louis Piraux ; Foyer culturel de Sprimont ; lesfestivalsdewallonie.be ; orcw.be | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

BOVY-LIENAUX et al. : Comment l’instruction laïque vint aux filles – Focus liégeois (2019)

ISBN 9-782930-845050

BOVY-LIENAUX Françoise, COLLE-MICHEL Marcella & KENENS Myriam, Comment l’instruction laïque vint aux filles – Focus liégeois (Liège : Editions du Centre d’Action Laïque de la Province de Liège, 2019)

“Ce travail témoigne de la lente évolution des mentalités relative à l’éducation des filles et reflète les conditions de l’instruction qui leur a été dispensée dans nos régions. Cette histoire s’inscrit dans la vaste Histoire en blanc du deuxième sexe.

Il a paru aux auteures, toutes trois retraitées de l’Enseignement officiel, qu’à Liège, plus qu’ailleurs, cette part d’Histoire en blanc restait à rechercher et à transmettre. Le présent travail veut modestement contribuer ce défrichage essentiel ; il s’adresse à un public aussi large que possible. C’est pourquoi elles ont resitué leurs découvertes dans les faits qui s’y rapportent à chaque époque, conscientes que ces rappels contextuels permettent d’éclairer plus nettement la condition faite aux femmes dans le monde masculin qui l’environne.”

Editions du CAL de la Province de Liège


Plus de contrat social ?

DIEL P., Le symbolisme dans la mythologie grecque (Paris : Payot, 1952) :
Héraclès, vainqueur de la Banalisation

Giambologna : Héraclès luttant contre le Centaure Nessus (Florence, 1599) © Robert Harding

[…] Le vainqueur du groupe des héros menacés de banalisation est Héraclès [ou Hercule].

Il est descendant de Persée du côté paternel aussi bien que maternel. Amphitryon, son père, est fils de Persée, tout comme Électrion, père de la mère du héros, Alcmène. Mais, de plus, sur le plan symbolique, Héraclès, tel Persée, est descendant de Zeus. Suivant la fable, Zeus s’est uni à Alcmène en prenant figure d’Amphitryon.

Dans le mythe de Persée, le symbolisme de la descendance de Zeus fut complété par l’oracle, destiné à exposer la situation essentielle du héros et son destin. Dans l’histoire d’Héraclès, l’oracle se trouve remplacé par un trait symbolique qui n’est pas moins significatif pour le sort futur du héros.

Héra se montre jalouse des faveurs accordés par Zeus à une femme terrestre. La déesse demeure hostile à l’enfant né de cette union. Son acharnement contre Héraclès est le point central qui détermine tous les détails de la fabulation et qui renferme, par là même, la clef de la traduction.

Avant d’entrer dans l’explication des détails, il importe donc de voir ce que signifie cette constellation de motifs centraux : la jalousie d’Héra et la querelle qui éclate entre Zeus et son épouse à l’occasion de la naissance d’Héraclès.

Les divinités étant des idéalisations de qualités humaines, leurs attitudes, en l’espèce l’infidélité de Zeus et la jalousie d’Héra, doivent être en rapport avec les qualités de l’âme humaine. Or, Zeus est la suprême idéalisation du père mythique, symbole de l’exigence spirituelle, et son amour pour une femme terrestre fait de lui le « père » d’un héros, vainqueur mythique. Chez les Grecs, l’image de l’union de la divinité-esprit avec la femme mortelle revêt l’aspect d’une infidélité, parce que la narration représente cette union sous une forme charnelle. (Le sens profond du symbolisme de la filiation apparaît en toute clarté à partir du mythe chrétien où le héros-vainqueur est, sur le plan mythique, fils de la divinité-esprit et de la mère-vierge, ce qui élimine toute allusion à la fécondation charnelle.)

Tout comme l’infidélité de Zeus, la jalousie d’Héra se rapporte, suivant le sens caché, à des qualités de l’âme humaine. Zeus représente la qualité suprême : l’esprit de l’homme et sa puissance fécondatrice ; Héra préside à l’amour affectif et son image inclut un trait psychologique : l’exigence de l’affection féminine, jalouse de la fécondité spirituelle ressentie comme une trahison. Un motif mythique résume ce trait en racontant la punition infligée à Héra pour sa jalousie querelleuse : Zeus la suspend à une chaîne d’or entre Ciel et Terre. La déesse demeure ainsi attachée par la chaîne d’or (symbole de sublimité) à la sphère spirituelle, tout en s’en trouvant exclue. On peut, en effet, dire de l’amour affectif qu’il est suspendu entre ciel et terre, entre le sublime et le terrestre, et ce n’est qu’en se purifiant de toute forme de jalousie que l’amour trouve sa forme parfaitement sublime. Le mythe dit alors d’Héra qu’elle est de nouveau admise dans le ciel de l’esprit.

C’est cette opposition entre Zeus et Héra, entre la force de l’esprit et le don de l’amour, qui se reflète dans le mythe d’Héraclès et qui déterminera le sort du héros.

Fils mythique de Zeus, Héraclès est prédestiné à être vainqueur sur le plan essentiel. Il est héritier de la force d’esprit, et à cet égard le mythe le représente doté d’une force de beaucoup supérieure à celle des autres mortels. Mais Héraclès n’est pas fils d’Héra : privé du don de la déesse, il demeure toute sa vie rebelle à la liaison d’âme, seule capable de sublimer l’impétuosité du désir sexuel. La querelle qui, sur le plan symbolique, éclate entre Zeus et Héra au sujet d’Héraclès est donc représentative pour un conflit réel qui se livre pendant toute sa vie dans l’âme du héros : le conflit entre la puissance exceptionnelle de son élan spirituel et son penchant pour la dépravation sexuelle, trait le plus fréquent de banalisation. On verra que toutes les autres formes du pervertissement se trouvent exclues du caractère d’Héraclès, ce qui, d’une part, le laisse apparaître comme investi de forces surhumaines et ce qui, d’autre part, ne souligne que davantage la difficulté de son combat contre sa faiblesse, des plus humaines. Celle-ci apparaît sur le plan de la narration comme une manifestation de sa force débordante, d’où l’erreur qui exclut de son image toute imperfection.

Le fait que le dérèglement affectif, symbolisé par l’inimitié d’Héra, est l’unique source de faiblesse du héros se trouve souligné par divers épisodes symboliques qui s’étendent sur l’enfance et l’adolescence du héros et qui, complétant l’exposition de sa situation essentielle, le montrent en triomphateur de la vanité et de la tendance dominatrice.

Enfant, Héraclès étrangle deux serpents qui s’approchent de son berceau. La force qui permet au fils préféré de l’esprit-Zeus de résister à la vanité, déformation de l’esprit, est innée. L’enfant est allaité par Athéné. Il boit si avidement que le lait jaillit, ce qui est donné comme origine de la voie lactée. Les étoiles sont symboles de la vie sublime. Tout un monde de sublimité surgira de l’élan inné du héros, nourri dès l’enfance par la combativité spirituelle dont le symbole est Athéné. Suivant une autre version, non moins significative, Héra donne par erreur le sein à l’enfant. Il ne parvient qu’à tirer quelques gouttes, avant que la déesse le reconnaisse et le repousse. Mais il a quand même profité du don d’Héra, de la nourriture d’âme : il surmontera sa faiblesse initiale.

Le fait que la tendance dominatrice, la tyrannie exercée à l’égard du monde (qui s’ajoute habituellement, chez les héros menacés de banalisation, à la débauche, à la tyrannie des désirs sexuels) ne jouera pas un rôle déterminant dans l’histoire d’Héraclès se trouve figuré par un thème symbolique dont le développement déroule toute la perspective du problème : Zeus décide de donner au monde un souverain juste et fort, ordonnateur de la vie. Le dieu suprême jure que ce rôle échouera à celui qui naîtra au moment précis que lui, roi du destin, se réserve de fixer d’avance. Or, le moment précis fixé par Zeus est l’heure prévue pour la naissance de son fils Héraclès. Celui-ci apparaît ainsi comme prédestiné par l’esprit à établir sur terre le règne de la justice. Cependant, le souverain juste ne pourrait être que l’homme le plus exceptionnel parmi tous, réunissant en lui les dons de Zeus et d’Héra, la force d’esprit et l’équilibre de l’âme.

L’inimitié d’Héra s’oppose à la volonté de Zeus, et, pour déjouer son dessein, la déesse retarde la naissance d’Héraclès. A l’heure prévue naît Eurysthée, homme sans histoire héroïque, figuration du règne conventionnel. Zeus est lié par son verdict ; Eurysthée reçoit le règne, et Héraclès ne sera que son serviteur. Tant que ne sera pas réalisée l’exigence d’Héra, tant que l’âme humaine demeurera soumise au dérèglement affectif, le monde continuera à vivre sous le joug de la banalité. Héraclès, le héros prédestiné par l’esprit-Zeus à ordonner la vie, mais exposé par la disgrâce d’Héra à la menace de se banaliser, demeurera assujetti au règne extérieur de la convention banale. Il sera appelé à mener individuellement et anonymement son combat de libération. (Le thème de « l’envoyé de l’esprit » rappelle une symbolisation analogue dans le mythe chrétien. Le héros-vainqueur qui réalisera l’accomplissement ne régnera pas réellement sur le monde. Son règne ne sera pas de ce monde. Il ne sera souverain que sur le plan essentiel. Ordonnateur spirituel de la vie, il sera appelé « la Lumière du monde».)

Devenu adolescent, Héraclès est averti par l’oracle d’Apollon, divinité de la sagesse, qu’il doit se garder de détrôner Eurysthée. Or, la fable précise qu’Héraclès est frappé de cette interdiction à cause de son crime contre Mégare, crime qui est, on le verra, le signe indubitable de son manque de maîtrise de soi. L’oracle d’Apollon, la voix de la sagesse, lui enseigne donc de chercher à dominer non pas le monde mais sa propre faiblesse. Bien qu’Eurysthée soit souverain contre la volonté même de l’esprit, Héraclès, conseillé par le dieu qui préside à l’harmonie des désirs, doit éviter de se laisser entraîner dans des· combats extérieurs qui ne pourront que le détourner de la lutte héroïque contre l’ennemi essentiel : sa propre insuffisance. Tant qu’il combattra plutôt Eurysthée que sa propre imperfection qui l’a exclu du règne, il ne sera lui-même qu’usurpateur. Il n’accomplira pas son destin en dominant le monde, mais en maîtrisant ses désirs.

Héraclès ne se soumet pas d’emblée à ce présage. Une représentation mythique le montre, essayant d’arracher à Apollon son trépied. Le héros ne peut être en conflit avec le dieu delphien, il ne peut vouloir le destituer de l’insigne de sa sagesse prévoyante, qu’en raison de l’oracle le concernant. L’image laisse entrevoir que ce n’est pas sans combat contre la voix de la sagesse (qui, en réalité, parle en lui-même) qu’Héraclès a accepté le conseil apollinien. L’histoire du héros montre qu’il a su renoncer à la tentation dominatrice, et c’est en état de servitude à l’égard d’Eurysthée que le héros accomplira ses travaux, symbole de purification. En vue d’exprimer que le penchant dominateur n’est plus son danger, Héraclès, sous l’aspect de combattant de l’esprit, sera représenté revêtu de la peau du lion vaincu. Tandis que le taureau symbolise la force brutale de la tendance dominatrice, le lion en figure la férocité mais aussi l’allure majestueuse. La peau du lion tué devient significative de la victoire sur la tentation de domination perverse. Cette même signification se trouve exprimée par les attributs d’Héraclès purificateur. L’arme dont il se sert est l’arc apollinien qui envoie les flèches, symbole des rayons solaires. La blessure causée par ses flèches est inguérissable : elles sont trempées dans le sang de l’hydre, monstre tué par Héraclès et qui symbolise, on le verra, un aspect de la banalisation. Mais l’attribut prédominant d’Héraclès est la massue, l’arme qui, maniée par le héros-purificateur, devient l’insigne de l’écrasement de la tendance dominatrice et des monstres qui la figurent.

Il semble qu’il soit devenu parfaitement clair qu’il importe de distinguer deux aspects du symbole “Héraclès” : le héros, fils de Zeus, combattant de l’esprit, et l’homme marqué par la disgrâce d’Héra, menacé de banalisation sous forme de débauche.

Le trait le plus caractéristique du héros ; vainqueur du serpent dès l’enfance, est qu’il n’exalte pas vaniteusement son élan de combativité spirituel et qu’il ne le transforme pas en agressivité extérieure. C’est précisément pour cette raison qu’il sera apte à s’attaquer à sa propre faiblesse initiale et à la surmonter. Assujetti aux conditions imposées par le milieu ambiant (Eurysthée), Héraclès doit accomplir sa libération essentielle et intérieure. Ce qui importe d’après la sagesse de l’oracle, ce n’est pas la révolte contre Eurysthée, mais la réconciliation avec Héra. Les combats mythiques, affrontés par le héros en vue de son propre affranchissement, dépassent de loin cette portée individuelle ; ils possèdent la valeur exemplaire la plus authentique. La situation intrapsychique ainsi mise en relief est une des plus typiques qui soient, bien que le conflit entre l’esprit et le débordement sexuel se passe généralement sur le plan le plus secret de l’exaltation imaginative et ne trouve la plupart du temps que des pseudo-solutions banales et conventionnelles. Le mythe d’Héraclès isole le conflit afin d’en souligner l’ampleur, mais il le lie également par toutes ses ramifications à la constellation psychique entière (déterminée par l’ensemble des pulsions), ce qui permet d’en dégager la solution essentielle. Selon l’intention profonde du mythe, Héraclès est ainsi non seulement un symbole de la libération individuelle ; il devient le héros purificateur par excellence, grâce à sa force exceptionnelle et exemplaire qui lui permet d’exterminer à lui seul plus de fléaux et de monstres (symboles des vices) que n’importe quel autre héros, en accomplissant les travaux imposés, figuration de la difficulté de son combat libérateur.

La narration entremêle les deux aspects du symbole “Héraclès” : le héros purificateur et l’homme défaillant fréquemment victime de sa faiblesse. Afin d’éviter la confusion, il est indispensable de séparer le plus clairement possible ces deux thèmes du mythe et de les envisager l’un après l’autre. Ce n’est qu’ainsi qu’il deviendra possible de comprendre leur fusion finale dans le symbolisme de la victoire.

Les exploits d’Héraclès, illustration de son élan spirituel, indiquent d’une manière symbolique sa lutte inlassable contre les perversités des pulsions corporelles : tyrannie et débauche. Dans tous ces combats symboliques, Héraclès reste vainqueur. Ses défaites, par contre, ne sont racontées qu’en marge de la symbolisation : elles n’ont qu’un caractère épisodique, réel et passager, et ne forment dans le mythe qu’un arrière-plan destiné à illustrer plus spécialement la faiblesse à vaincre. Les victoires symboliques d’Héraclès se trouvent condensées dans des travaux au nombre de douze qui possèdent tous une signification purificatrice.

Héraclès étouffe le Lion de Némée, et il dompte le Taureau de Crète, symboles à signification suffisamment relatée. Il capture vivant le Sanglier d’Erymanthe, symbole clair de la débauche effrénée (porc sauvage), ce qui indique qu’avant son triomphe final sur son imperfection la plus caractéristique, le héros s’est déjà montré, à l’occasion, capable sinon de la « tuer », du moins de la dominer. Héraclès affronte victorieusement les Amazones, symbole représentatif de l’un des deux aspects du choix néfaste qui concerne nécessairement soit la femme trop nerveuse, soit la femme trop banale. Or, les Amazones sont symboliquement caractérisées comme “femmes-tueuses d’homme” : elles veulent se substituer à l’homme, rivaliser avec lui en le combattant au lieu de le compléter. Puisque tout symbolisme se rapporte à la vie de l’âme, l’Amazone, tueuse-d’âme, ne peut être que la femme rivalisant d’une manière malsaine (hystérique) avec la qualité essentielle qui seule intéresse le mythe : l’élan spirituel. Cette rivalité épuise la force essentielle propre à la femme, la qualité d’amante et de mère, la chaleur d’âme. Il est pourtant des femmes dont la force spirituelle dépasse tout naturellement celle de la majorité des hommes. L’exclusivité du choix ne prend de l’importance que chez l’homme ou la femme doués de qualités qui dépassent la norme et qui pour se déployer demandent la complémentarité, et, ce que le mythe stigmatise par le symbole « Amazone » (ce que la femme névrosée réalise), c’est l’absence de la qualité spécifiquement féminine et la prédominance d’une rivalité exaltée, purement imaginative, avec la qualité masculine. Le symbole “Héraclès, vainqueur de la reine des Amazones”, exclut de l’histoire du héros attiré par la banalisation, l’attrait envoûtant d’un type féminin qui est plus généralement le danger des héros sentimentaux.

La plupart des travaux d’Héraclès symbolisent d’une manière plus générale la lutte contre la banalisation.

Héraclès nettoie les écuries d’ Augias, symbole du subconscient. La boue indique la déformation banale. Le héros fait passer le fleuve Alphé au travers d’écuries immondes, ce qui est un symbole de purification ; il emmène les bœufs luisants, symbole de sublimation. Le fleuve est symbole de la vie qui s’écoule, et ses accidents sinueux figurent les événements de la vie courante. Le symbole « fleuve » fait partie du symbolisme de l’eau dont les deux autres aspects sont l’immensité de la mer et le marais stagnant. La boue excrémentielle est une variante du marais. Irriguer l’écurie par le fleuve signifie : purifier l’âme (le subconscient) de la stagnation banale grâce à l’activité vivifiante et sensée, afin de libérer les boeufs luisants, donc pour atteindre la vie sublime. [Il peut être rappelé que l’ensemble du symbolisme de l’eau est plus vaste encore : le soleil (esprit) fait que l’eau de la mer s’évapore : il sublime la vie. Évaporée, l’eau se condense en nuage et retombe sur terre sous forme de pluie fécondatrice. Par l’intermédiaire du soleil, l’ensemble du symbolisme de l’eau se trouve lié à celui du feu sous ses formes significativement correspondantes : illuminante (luisante), utilitaire ou dévorante.]

Héraclès tue l’Hydre de Lerne, serpent à têtes multiples qui repoussent à mesure qu’on les coupe. Les multiples têtes du monstre à corps de serpent figurent les vices multiples (tant sous forme d’aspiration imaginativement exaltée que d’ambition banalement active), vices dans lesquels se “prolonge” le “corps” du pervertissement, la vanité. Vivant dans le marais, l’Hydre est plus spécialement caractérisée comme symbole des vices banaux. Tant que le monstre vit, tant que la vanité n’est pas dominée, les têtes, symbole des vices, repoussent, même si, par une victoire passagère, on parvenait à couper l’une ou l’autre. Pour vaincre le monstre, Héraclès doit au glaive, l’arme de la combativité spirituelle, adjoindre le flambeau qui sert à cautériser les blessures, afin qu’une fois coupées, les têtes ne puissent plus repousser. Le flambeau est symbole de purification sublime.

Le héros s’attaque ensuite à Géryon, géant à trois corps, indice des trois formes de perversité : vanité banale, débauche et domination. Cette même signification se trouve exprimée d’une façon plus explicite par le combat contre Antée. C’est l’Anti-Dieu, l’adversaire de l’esprit, symbole clair de banalisation. Ses forces renaissent chaque fois que, vaincu et trébuchant, il touche la terre. L’image représente les désirs banaux qui, à chaque nouveau contact avec la « terre » (en tant que celle-ci est figurative des jouissances terrestres), s’exaltent imaginativement et récupèrent une nouvelle vigueur de passion et d’activité banale. Le héros vaincra Antée en l’écrasant dans ses bras, alors qu’il le soulève du sol, ce qui est une image de sublimation.

Héraclès tue Diomède, qui jette en pâture à ses chevaux les hommes tombés entre ses mains. Le cheval étant symbole de la perversité, les chevaux mangeurs d’homme figurent la perversité qui dévore l’homme : la banalisation, cause de la mort de l’âme.

Avec ses flèches, symboles de spiritualisation, le héros chasse les Oiseaux du lac Stymphale. Leur vol obscurcit le soleil. Tel le marais, le lac est symbole de stagnation. Les oiseaux qui s’élèvent du lac sont une figuration de l’envol des désirs pervers et multiples. Sortis du subconscient où ils stagnent, entrés en état d’exaltation imaginative, les désirs multiples se mettent à voltiger, et leur affectivité perverse finit par obscurcir l’esprit.

Héraclès, après avoir poursuivi toute une année la Biche aux pieds d’airain, finit par l’attraper vivante. Cet exploit, qui semble le plus facile, lui coûte le plus d’effort et de temps. La biche, tel l’agneau, symbolise la qualité d’âme opposée à l’agressivité dominatrice. Les pieds d’airain, lorsqu’ils sont attribués à la sublimité, figurent la force de l’âme. L’image représente la patience et la difficulté de l’effort à accomplir pour atteindre la finesse et la sensibilité sublime ; et elle indique également que cette sensibilité sublime (biche), bien qu’opposée à la violence, se trouve être d’une vigueur exempte de toute faiblesse sentimentale (pieds d’airain). Cette même signification de difficulté de la sublimation adhère au symbolisme des Pommes d’or des Hespérides. Afin de les trouver, le héros doit aller jusqu’à l’autre bout du monde. La pomme est symbole de la terre, des désirs terrestres, et l’or est le symbole de la sublimation des désirs. Dans sa dernière tâche, Héraclès dompte le Cerbère, le chien-gardien du Tartare. Le symbole a trouvé son explication à l’occasion de la traduction du mythe de Thésée.

Le récit fabuleux des victoires d’Héraclès est complété et contrasté par divers épisodes qui content l’histoire de ses défaillances. Mais le caractère défaillant du héros se trouve, de plus, exprimé par une image symbolique qui recouvre l’ensemble de ses inconduites. Cette compression symbolique représente Héraclès, adversaire séduit par Dionysos. Le héros se laisse entraîner à abuser du vin offert par le dieu-séducteur et lui lance un défi de démontrer lequel des deux, en buvant, résistera le plus longtemps. Vaincu, Héraclès est contraint de suivre un certain temps le cortège de Dionysos, expression symbolique de ses chutes périodiques. Héraclès-buveur et même ivrogne ainsi que le motif plus clair encore, Héraclès outrageant des femmes, sont des sujets fréquents de la représentation artistique. Les images “Héraclès-ivrogne” et “Héraclès-jouisseur” possèdent une signification identique. Le symbole de l’insatiabilité dionysiaque abrite la signification de l’homme débauché. Le vin étant symbole de force d’âme et de vigueur de vie, l’incontinence figure la faiblesse initiale du héros et son incapacité de liaison d’âme et de choix juste.

Symboliquement illustrée par sa défaite devant le dieu-séducteur, l’insatiabilité dionysiaque du héros se réalise par des chutes répétées dont les plus importantes se trouvent résumées par son attitude à l’égard de trois femmes : le crime contre Mégare ; la déchéance dans son aventure avec Omphale ; et l’infidélité à l’égard de Déjanire.

Adolescent, Héraclès épouse Mégare. Héra le frappe de folie furieuse. L’image de la folie « envoyée par Héra » indique que c’est la liaison qui le rend furieux. L’absence du don d’Héra lui fait ressentir tout lien comme une contrainte insupportable, son insatiabilité le rend rebelle à la liaison au point que, dans un accès de fureur, Héraclès détruit le mobilier, incendie la maison et ne recule pas devant le crime abject de tuer ses propres enfants avant d’abandonner sa femme. La nature de l’imperfection du héros, symbolisée par l’inimitié d’Héra, ne pourrait guère trouver une illustration plus saisissante. Toute la vie future d’Héraclès ne sera que l’expiation de ce crime.

CAVALLINO Bernardo, Hercule et Omphale (c. 1640) © The National Museum of Western Art (JP)

Cependant, devenu adulte, dans la force de l’âge, après l’accomplissement de maints travaux purificateurs, déjà revêtu de la peau du lion, insigne de sa combativité victorieuse, Héraclès succombe de nouveau à la tentation, qui, cette fois, pour ne plus être de nature dionysiaque et pour ne plus trouver un dénouement criminel, conduit le héros dans la banalisation sous sa forme la plus plate, voire même ridicule. Héraclès devient esclave d’Omphale. Le mythe montre comment le héros, subjugué par le charme de sa maîtresse, tombe dans la plus odieuse bassesse. L’ascendant que la femme banale prend sur l’esprit d’Héraclès l’avilit à tel point qu’il accepte avec soumission les plus dégradantes brimades. Tandis que, pour se travestir et pour se moquer de son soupirant, Omphale revêt la peau symbolique du lion et s’empare de l’arme héroïque, de la massue, Héraclès, assis à ses pieds et paré d’une robe orientale (ce qui rappelle le bonnet phrygien de Midas) s’essaie à filer la laine tout en supportant avec béatitude les caprices et le mépris de son amante qui s’amuse à le souffleter de sa sandale. [Si l’aventure n’était pas d’un style trop réaliste, on serait tenté d’introduire le symbolisme “pied-âme”. La sandale symboliserait la trivialité de l’âme d’Omphale et les soufflets exprimeraient le sort général infligé par l’âme de la femme banale à l’âme de l’homme qui subit son emprise.] Quoi qu’il en soit, l’image dans son ensemble représente la défaite complète du “disgracié d’Héra” qui sombre dans la débauche écrasante et épuisante.

Héraclès subit l’emprise de maintes autres femmes. Mais toutes ses aventures, sa vie entière, sa faiblesse et sa force se trouvent résumées dans l’épisode final qui rapporte l’amour du héros pour Déjanire. Aussi le mythe abandonne-t-il le mode d’expression à prédominance allégorique qui a pu suffire pour les épisodes précédents. Ayant souligné par le relâchement de sa forme d’expression l’importance accessoire des défaillances passagères, la fabulation mythique dans l’histoire décisive de Déjanire s’élève de nouveau à la précision voilée et à la profondeur significative qui ne sont propres qu’à l’image de nature symbolique et à double entente. L’épisode terminal se trouve être, à un certain égard, le pendant de l’aventure de l’adolescence. Dans les deux cas, Héraclès se lie à la femme de son choix en l’épousant. Le crime contre Mégare est l’illustration la plus parfaite de l’incontinence ; l’amour pour Déjanire sera l’ultime élan vers une libération, déjà préparée par les travaux expiatoires. La liaison avec Déjanire acquiert ainsi dans l’ensemble du mythe une importance dominante : la signification d’une épreuve susceptible de démontrer -par la réussite ou par l’échec- si la force combative du héros est enfin parvenue à surmonter la malédiction qui plane sur son sort, la faiblesse qui a fait de lui l’esclave d’Omphale : l’incontinence, cause de son crime contre Mégare.

Cette portée mythiquement profonde de la liaison terminale, la signification d’une épreuve du héros qui résume toute sa vie, se trouve soulignée par un trait symbolique : pour conquérir Déjanire (la vierge), le héros doit la disputer à Achéloüs. Or, Achéloüs est la personnification d’un fleuve ; il figure donc la vie courante, la vie qui s’écoule : il est le symbole de la vie passée du héros. Rien de plus significatif à cet égard que le fait qu’Achéloüs, au cours du combat, se transforme en serpent et en taureau. Vainqueur de la vanité et de la domination tout au long de sa vie, Héraclès est suffisamment armé pour triompher de l’adversité qui s’oppose à son union avec Déjanire. Mais saura-t-il rester fidèle à lui-même et à sa victoire, c’est-à-dire au choix qui est le sien ? Il est plutôt de mauvais augure qu’ Achéloüs ne soit vaincu que sous la forme du serpent et du taureau.

Et, en effet, le motif du fleuve-obstacle se répète sous une autre forme, révélant clairement le péril qui depuis toujours menace le héros, péril qu’il n’a pas vaincu en Achéloüs (c’est-à-dire : au cours des combats qui marquent sa vie) et qui ne tardera pas à menacer la nouvelle union.

Emmenant Déjanire, Héraclès est obligé de traverser une large rivière. Gagner l’autre rive du fleuve-obstacle est symbole du changement de position essentielle dans la vie, de transformation de l’attitude perverse en attitude sublime. Or, pour traverser le fleuve, Héraclès se fait aider par le Centaure Nessus qui prend Déjanire sur son dos. Toute la situation est déterminée par ce symbole : le Centaure qui apporte son secours à la traversée du fleuve-vie, représente le danger banal qui accompagne le héros à travers toute sa vie. Endommagées, ses forces d’âme ne suffisent pas pour porter à la rive de la sublimité la femme choisie. Mais l’image montre, de plus, que Déjanire, elle aussi, ne peut de ses propres forces traverser l’épreuve symbolique. Elle saura moins encore remplir la tâche sublime, sens de la liaison qui consisterait à soutenir l’âme défaillante du héros par son amour confiant. Portée par la banalité, par Nessus, Déjanire est d’un trait caractérisée comme femme banale. Le choix définitif du héros est faux. Héraclès a su vaincre l’Amazone ; il succombe à la séduction de Déjanire qui se révélera également -mais à sa manière et dans un autre sens- comme une « tueuse-d’âme ».

Le danger qui guette le couple se trouve précisé par le développement de la situation caractérisée par l’aide du Centaure : Nessus s’apprête à violer Déjanire. C’est encore la banalité sous forme de débauche qui menace de souiller la liaison. Héraclès, ayant gagné l’autre rive (symbole de l’accomplissement sublime), se défend contre la traîtrise du Centaure (danger persistant de banalisation) à l’aide de ses flèches, arme de sublimité. Mais cette victoire tardive sur le monstre auquel le héros s’est imprudemment confié au lieu de le combattre ne saura plus définitivement éliminer le péril. Nessus parvient à préparer sa revanche. Il trempe dans son sang une tunique (il la pénètre de l’essence même de la banalité) et l’offre à Déjanire, promettant que, le jour où elle perdrait l’amour de son époux, elle pourrait le reconquérir en lui faisant porter cette robe. Peu confiante à l’égard de sa propre force d’attraction sublime et, partant, à l’égard de la fidélité d’Héraclès, dupe de la promesse de la banalité, Déjanire accepte le présent.

La situation conflictuelle de cette aventure terminale se trouve ainsi clairement exposée : le héros a en partie surmonté sa faiblesse initiale ; il est parvenu au choix exclusif, preuve du désir devenu ardent de se libérer de l’insatiabilité grâce à la limitation libératrice. Mais la symbolisation prend surtout soin de mettre en relief -par tous les détails de l’histoire du Centaure- les trop nombreux traits négatifs dont le désir de libération demeure entaché malgré toute son ampleur. A la faiblesse partiellement persistante du héros correspond celle de Déjanire, qui, à peine sauvée de l’outrage banal, n’hésite pas à accepter le présent funeste, l’emportant tel un talisman. Héraclès et Déjanire (le héros combattant et la vierge à conquérir) se complètent plutôt par les indices de leur faiblesse que par leur force. Ils ne sauront remplir le sens de l’union : l’aimantation mutuelle de l’âme, susceptible de la revigorer. Dépourvue de son sens, l’union ne saura durer.

Le mythe se précipite vers le dénouement. Héraclès subit l’emprise d’une autre femme ; il tombe amoureux de Jole et Déjanire lui envoie la tunique. A peine Héraclès s’en est-il paré, que le venin dont elle est imprégnée commence son oeuvre. Son corps en est pénétré, et sa chair en est brûlée. Il voudrait arracher la robe, mais elle lui reste collée à la peau. La chair symbolise les désirs charnels. La chair brûlée par le venin symbolise les désirs charnels, enflammés et devenus passion (exaltation imaginative). Le sang venimeux du Centaure, caractérisé par sa tentative de viol, est le venin de la débauche. La passion « brûlante » dont Héraclès est victime après avoir revêtu la tunique est donc l’exaltation imaginative de sa perversion sexuelle. La tunique ne peut que transmettre son venin à celui qui la porte et, par là même, augmenter le vice initial d’Héraclès, sa tendance à la banalisation sous forme de débauche. Cet effet sera d’autant plus destructif que “la tunique gardée par Déjanire” est le symbole de l’insuffisance de la liaison. Déjanire, de toute évidence, envoie la tunique en souvenir, espérant qu’elle réveillera les imaginations de regret ; mais le symbole de l’insuffisance de son épouse ne peut qu’aiguiser les souvenirs d’aversions et enflammer davantage l’imagination vicieuse du héros. La confiance que Déjanire a mise dans le cadeau n’est que signe de l’étroitesse banale de son âme et de son esprit. Pénétré plus que jamais du vice, en proie à la passion qui brûle sa chair, à la corruption “qui colle à sa peau”, Héraclès n’abandonnera pas Jole pour revenir à son épouse Déjanire. L’effet est l’inverse de la promesse perfide du Centaure et de l’espoir crédule de Déjanire.

Cependant, l’effet est aussi contraire au désir de revanche du Centaure. Le monstre banal, vaincu par le héros, ne parviendra pas à devenir son vainqueur.

L’image qui montre Héraclès essayant d’arracher la tunique venimeuse représente l’excès du désarroi dans lequel l’a conduit son conflit intérieur. Portée à l’extrême, la situation initiale, le conflit déchirant entre l’insatiabilité de l’élan (le don de Zeus) et l’insatiabilité du vice (la disgrâce d’Héra et, partant, l’emportement dionysiaque), exige une solution, et c’est l’élan qui l’emporte. La menace de la plus lamentable défaite provoque le sursaut victorieux, préparé par toute une vie pleine de combats. Le héros ne veut pas rester enrobé par la banalité. Loin d’être séduisante, l’imagination vicieuse que le souvenir enflamme est aussitôt transformée en élan invincible, en l’appel tourmenteur de l’esprit, en culpabilité envahissante et brûlante. La robe de la banalité collée à sa peau ne parvient qu’à détruire sa “chair”, siège de sa faiblesse. L’âme indomptée du héros se désole de sa déchéance et c’est l’ampleur sans borne de son tourment qui fera surgir l’unique espoir de libération : la désolation le rend clairvoyant à l’égard de sa faute initiale ; elle dresse devant lui le “miroir de vérité”. En lui plus rien ne subsiste que le regret conscient de son imperfection, regret qui remplit son être tout entier. Il ne ressent plus rien que l’horreur de sa contre-nature perverse et banale. L’attrait de la débauche est entièrement détruit et englouti dans cette horreur, dans ce regret sublime. La débauche, symboliquement collée à sa chair, n’est dès lors que tourment, brûlure insupportable. Rien ne peut effacer ce tourment, si ce n’est l’aspiration qui s’enflamme jusqu’à consumer la faiblesse de la chair, l’impureté de l’âme. Seule la morsure brûlante de la perversité, lorsqu’elle est devenue insupportable, peut inspirer l’envie de ne plus reculer devant le feu de purification et d’accomplir le sacrifice sublime de soi.

Comprenant qu’il ne pourra pas se libérer de la malédiction d’Héra, de l’imperfection de son âme, par des victoires passagères mais uniquement· par le sacrifice entier de sa contre-nature perverse, Héraclès est prêt à s’offrir lui-même en holocauste.

Figurant la libération de l’âme par la consomption du corps, le mythe se sert d’une image qui montre Héraclès dressant un bûcher afin de se jeter dans le feu. La flamme du brasier qui monte vers le ciel se trouve opposée au feu de la passion qui dévore l’âme (le feu dévorant a été auparavant représenté parle sang venimeux du Centaure, monstre banal, suivant le symbolisme “sang égale âme” et, partant, “sang venimeux égale âme perverse”). Zeus lui-même lance son éclair pour allumer la flamme purificatrice. Ce n’est pas la foudre punitive ; c’est l’éclair illuminateur. Le sacrifice sublime est accompli à l’aide de Zeus : il est l’oeuvre de l’esprit.

La banalisation étant sur le plan symbolique figurée par “la mort de l’âme” ; la purification suprême de la banalisation se trouve symboliquement exprimée par “l’immortalisation de l’âme”. Suivant la conséquence de l’image, le héros périt dans la flamme ; d’après la signification profonde, il est sauvé. Il survit corporellement, puisque le brasier qui le consume n’a qu’une signification symbolique. Le héros continue à vivre, mais il survit, psychologiquement parlant, dans l’état d’élévation : héros-vainqueur, il a, pour le reste de sa vie, surmonté son imperfection, la malédiction d’Héra, la tentation dionysiaque. Le mythe exprime cet état d’élévation psychique par l’image de l’ascension et de l’entrée dans la “vie éternelle”, symbolisme formé par opposition à “la mort de l’âme” (puisque l’état psychique d’élévation réelle peut être considéré comme inchangeable à partir de la purification et jusqu’à la mort réelle, l’ascension symbolique et l’entrée dans la “vie éternelle” peuvent être rapportées aussi bien à la purification durant la vie qu’à la fin de la vie purifiée). Suivant l’image mythique, Zeus reçoit son fils préféré. Son âme purifiée par le sacrifice sublime, son esprit de combattant indompté, est symboliquement élevé dans les régions olympiennes : Héraclès devient une divinité. Il est dorénavant le représentant idéalisé de la force combative, le symbole de la victoire (et de la difficulté de la victoire) sur l’âme humaine et ses faiblesses. Ainsi, se trouve finalement exclue du symbole “Héraclès” toute l’imperfection qui caractérise son histoire, et, en raison de la signification impérissable de son accomplissement, l’image d’Héraclès-vainqueur demeure préservée de toute altération et de tout vieillissement. Conformément à cette signification d’impérissable, le héros divinisé épouse Hébé, la déesse qui sert le nectar et l’ambroisie aux divinités de l’Olympe, symbole des qualités spirituelles et sublimes. Hébé détient la nourriture qui conserve force et jeunesse aux qualités de l’âme et de l’esprit. Se liant à jamais à la dispensatrice de la force incorruptible ; Héraclès a enfin su accomplir le choix juste, Hébé est fille d’Héra. Le symbolisme indique donc également la réconciliation avec Héra que le héros a glorifié aussi bien par la profondeur de ses tourments que par sa victoire finale. […]

Paul DIEL, Le symbolisme dans la mythologie grecque (1952)


Hugh Hefner au Playboy Club en 1960 © Playboy

BANALISATION : “Le terme banalisation est actuellement passé dans le langage courant. Banaliser un problème, un fait social, c’est le rendre anodin, lui enlever sa vraie signification, sa dimension réelle. Banaliser le crime ou la torture, c’est en parler sans angoisse ni émotion, comme allant de soi, les considérer comme la norme.

Dans son premier ouvrage, Psychologie de la motivation, publié en 1947, Paul Diel, créateur du terme – il faut le souligner – l’utilise en lui donnant une signification d’une toute autre ampleur. Avant tout, ce concept s’applique à l’homme : la banalisation est un état psychique des plus fréquents et des plus mécompris. Ce qui le caractérise est la perte plus ou moins définitive du désir qui, malgré l’ignorance qu’on en a, s’avère indispensable à la survie sensée de l’individu. C’est le désir d’harmonie intérieure, appelé dans la terminologie diélienne : le désir essentiel.

Car il est essentiel, c’est une évidence, d’ordonner, d’organiser, d’harmoniser la multiplicité des (im)pulsions, des tensions intérieures, des désirs matériels, sexuels et spirituels qui naissent sans discontinuer au cœur de chaque individu. Cette nécessité n’est imposée par personne, si ce n’est par l’exigence intime de trouver la satisfaction, besoin commun à toutes les formes de vie. Les besoins matériels et sexuels sont des valeurs de satisfaction biologiquement justifiées. La fonction de l’esprit harmonisateur est de leur accorder l’importance qu’ils méritent, de les satisfaire dans leur exigence vitale ; mais aussi d’être suffisamment fort pour dissoudre -sublimer- leurs excès en raison de l’exigence naturelle d’harmonie.

Dans la banalisation, les désirs matériels et sexuels de l’individu se trouvent exacerbés, exaltés et faussement justifiés aux dépens du désir essentiel ; ces impulsions primaires ont alors tendance à se multiplier, à se déchaîner, sous forme d’avidité insatiable, d’arrivisme, de course aux titres, aux honneurs, au pouvoir, mais aussi sous forme de déchaînement sexuel pris pour libération du moralisme et de l’embourgeoisement.

La banalisation propose la réalisation sans scrupule des désirs exaltés. Dans cette optique, la libération de tout sentiment authentique de culpabilité devient l’idéal. La banalisation érigée en ” idéal ” est justifiée par des théories pseudo-scientifiques, idéologiques, littéraires ; elle se veut l’expression de la plus grande intensité vitale.” [d’après Jeanine SOLOTAREFF sur LEMONDE.FR]


Diel encore…

FIFI : Souvenir d’Herstal 2
(2013, Artothèque, Liège)

FIFI, Souvenir d’Herstal 2
(linogravure, n.c., 2013)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Philippe "Fifi" Sadzot © Jean-Jacques Procureur

FIFI, alias Philippe SADZOT, né en 1969, vit et travaille à Liège. Professeur à l’Ecole Supérieure des Arts Saint-Luc de Liège, il y enseigne la bande dessinée et le dessin. Observateur désabusé mais tendre du quotidien, il remplit de récits et d’images les carnets de croquis qui ne le quittent jamais. Ceux-ci deviennent la matière de ses bandes dessinées, publiées dans des fanzines auto-édités ou sous forme d’albums chez divers éditeurs alternatifs, comme Six pieds sous terre ou l’Employé du moi. Sa dernière série en cours s’intitule Carnets d’un aventurier de l’ordinaire” et paraît chez Coiffeur pour dames.

Les six cases qui composent cette linogravure rappellent le travail de bande dessinée de Fifi. Dans un environnement urbain saturé de voitures, déambulent des passants dont les visages caricaturaux, parfois presque cubistes, sont à la limite de l’humanité, mais dont les expressions détachées, patelines, créent un profond sentiment de normalité. Visages, voitures, façades, toits, bus, ce Souvenir d’Herstal” est profondément urbain, vignettes saturées ne laissant que peu de respiration.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe “Fifi” Sadzot ; Jean-Jacques Procureur | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques