DEGEY : Petite histoire de Cointe (CHiCC, 1989)

Pendant 500.000 ans, et jusqu’à l’aube de notre ère, la Meuse va patiemment creuser son lit et, petit à petit, former et modeler cet éperon, ce plateau, qui,un beau jour, s’appellera Quinte, puis… Cointe.

Sur l’origine de ce toponyme, personne ne peut être bien affirmatif : “La forme COINTE est moderne. Depuis le XIVe s. jusqu’au XIXe s. ce nom était orthographié QUIENT ou QIENT, puis QUIENTE, et enfin QUOINTE. Divers dictionnaires de langue romane donnent QUINTE, comme synonyme de banlieue… Encore faudrait-il s’assurer que QUIENTE n’est pas une expression altérée. Au surplus, anciennement, on connaissait la Grande Quinte et la Petite Quinte…” (Théodore GOBERT “Rues de Liège” t.IV, p.285).

Quel est l’aspect de Cointe, il y a 2.000 ans ? La vaste forêt d’Avroy couvre totalement l’éperon, tandis que, dans la vallée, les marais d’Avroy s’étendent jusqu’aux confins de Tilleur, Sclessin ou “Sclacyns” n’étant alors qu’une vaste plaine marécageuse.

Une voie, un chemin – selon E. DETHIER dans “2.000 ans de vie en Hesbaye” – venant d’ATUATUCA TUNGRORUM, passant par le “Batch dès Macrales”, Fooz, Awans, Grâce-Berleur, Saint-Nicolas, Saint-Gilles et Cointe, gagne la Meuse en amont de Liège. C’est la “Vôye des Romînnes”. A Cointe – près de l’actuel G.B. – cette voie se divisait en deux branches : l’actuel CHERA, d’une part, qui continuait vers le Val-Benoît et, d’autre part, le TCHINROWE qui descendait sur Sclessin où il aboutissait à un gué, en amont de l’île aux Corbeaux (Standard), pour gagner le Condroz par Fammelette…

Il faut savoir qu’avant les travaux d’amélioration du cours de la Meuse – au milieu du siècle passé – notre fleuve avait une profondeur moyenne de 80 centimètres, ce qui en permettait le franchissement par de nombreux gués. Le Chera aboutissait à un gué en face de Kinkempois. Après l’avoir franchi, il se dirigeait vers l’Ardenne. Des découvertes confirment l’ancienneté de notre Tchinrowe et du Chera : dans les boues du fleuve, en face de Kinkempois, on a retrouvé une hache de l’âge du bronze, genre de trouvailles fréquentes à d’anciens gués.

Notons encore qu’à Angleur, dans le prolongement de ce gué, existe – quelle coïncidence – la “rue Romaine” ! Nous savons aussi que les Romains, quand ils envahirent nos régions, utilisèrent les chemins existants, qu’ils améliorèrent ensuite. Nous pouvons donc supposer qu’après avoir été foulés par les pieds des Gaulois, notre Tchinrowe le fut également par ceux des légionnaires romains. D’ailleurs, lors des travaux de démergement, rue de Trazegnies (ancien Tchinrowe) on a pu reconnaître les traces d’un chemin sur rondins, comme les Romains en établissaient dans les régions marécageuses, telle la “Via Mansuerisca”, à la Baraque Michel.

Quelle pourrait être l’origine de la dénomination de nos plus vieux chemins? Selon François DUMONT (“Origine et évolution d’Ougrée-Sclessin”, p.10), dans le toponyme TCHINROWE, on s’accorde à trouver un terme gaulois : “Camino” signifiant chemin, et “Rowe” désignant un gué. Tchinrowe désignait donc un chemin menant à un gué. Quant à CHERA… “Tchèra” était une dénomination donnée jadis – surtout hors des cités – à des chemins assez larges pour livrer passage à des véhicules tractés. En wallon, nous avons encore “tchèrî” qui signifie charrier.

Au Moyen-Age, trois juridictions se partageront Cointe :
1.- La Libre Baronnie d ‘Avroy (Bois-l’Evêque);
2.- La Seigneurie de Fragnée, – ces deux juridictions dépendant du Chapitre de Saint-Lambert, donc de la Principauté de Liége;
3.- L’Avouerie, puis Seigneurie d’Ougrée-Sclessin, dépendant de la Principauté de Stavelot -Malmedy, et gouvernée par un “Avoué”.

Les gens de robe ne pouvant porter l’épée, ils déléguaient leurs pouvoirs de justice et de défense à des gentilshommes appelés Voués ou Avoués. A Sclessin-Cointe, cette charge héréditaire fut confiée aux de BERLOZ, ce qui résulta du mariage de Gérard de BERLOZ avec la fille de Henri de VELROUX, voué de Sclessin au milieu du XIIIe s. Dix-sept de BERLOZ ou de BERLO vont se succéder à la tête de l’Avouerie de Sclessin, qui deviendra bientôt une Seigneurie, acquise en 1400 par Jean de BRUS, moyennant une rente annuelle de 47 muids d’épeautre (environ 115 hectolitres).

Le plus illustre des de BERLO fut Gérard – plusieurs fois Bourgmestre de Liège au XVe s., et qui porta l’étendard de Saint-Lambert à la bataille de Brusthem en 1467. Le dernier Comte de BERLO fut Marie-Léopold-Joseph de BERLO de SUYS. Il fut exclu de l’Etat Noble en 1791, par le Prince-Evêque de HOENSBROECX, pour s’être associé aux mouvements patriotiques de la Révolution liégeoise.

Que reste-t-il de ce lignage qui nous administra durant cinq siècles? Une partie du Château et la pierre tombale d’Arnold de BERLO, mort en 1538 et de son épouse, qui se trouve aujourd’hui dans la galerie, près de la Cité Administrative. Quant aux autre de BERLO, hormis ceux qui furent inhumés à Berloz près de Waremme, voici ce que nous apprend Renaud STRIVAY, dans “Les Horizons Mauves” :

“En 1911, on trouva dans les ruines de la chapelle du Château de Sclessin, un caveau où gisaient les ossements de 13 cadavres (Comtes de BERLO, Comtesse de MERODE, de CORTEMBACH, etc.). Ces restes furent conduits, sans cérémonie aucune, au cimetière d’Ougrée, non sans qu’un ouvrier – cédant à la sotte manie des terrassiers – eut fracassé de son pic, quelques-unes des têtes !…”

Une autre institution qui eut, depuis 1224 jusqu’en 1797 – soit pendant plus de cinq siècles – une influence considérable sur Cointe, Fragnée et Sclessin, fut sans conteste l’Abbaye Cistercienne du Val-Benoît. Si les bâtiments et une partie des terres se trouvaient à Fragnée, une importante partie des biens s’étendait dans la plaine sclessinoise, jusqu’à la “haie du Château”. Ses vignobles escaladaient les coteaux vers Cointe et ses bois couvraient une large partie du Plateau. Ils s’appelaient “Bois des Dames du Val-Benoît” – “Bois de Flivaz” ou encore “Bois-Chaînoit”.

Cette abbaye connut bien des vicissitudes au cours des siècles !… Incendies, inondations, guerres, pillages, procès;… avec les Cointois qui voulaient garder leurs droits “d’aisemenches”, c’est-à-dire passage, glandage, ramassage du bois mort, etc. Soit encore avec les de BERLOZ ou le Chapitre de Saint-Lambert, au sujet des droits de houillerie ou de propriété…

La houillerie ! Voilà une activité qui va transformer l’aspect de l’éperon cointois. Déjà en 1315, le Chapitre Cathédral octroie une concession de deux veinettes de houilles et charbons, sur Fragnée. En 1319, il est déjà question des “eaux d’arènes” qui descendent du Bois d’Avroy. En 1349, mention est faite de la houillère de “Hongherie” “deseur les vignes de Sclachiens” dans les bois de l’abbaye… Fin du XVIIIe, s., on relève une quarantaine de “burs”, tant au Bois d’Avroy, au Bois de Flivaz (Chera et avenue de Gerlache) qu’au
Pelé-Mont (basilique et Monument Interallié).

C’est à partir du milieu du XIXe s., avec l’industrialisation, que l’exploitation systématique du sous-sol se fera d’une manière intensive, grâce aux quatre sièges des Charbonnages du Bois d’Avroy (rue Bois d’Avroy), du Val-Benoît (aujourd’hui I.N.I.E.X), le Grand Bac (aujourd’hui Ferblatil) et le Perron, face au Standard, et où est exploité l’ancien terril des quatre sièges, avec ses six millions de tonnes !… Un petit chemin de fer reliait ces quatre sièges.

Petit à petit, la vieille forêt d’Avroy, déjà sillonnée par de nombreux chemins menant aux burs, va céder la place à l’agriculture – surtout à partir de la fin du XVIe siècle. On défriche et on distille le charbon de bois “en Cokea” (sur le Batty). Les débuts du développement agricole de “Quinte” n’iront pas sans peines, comme en témoigne ce texte :

“En 1601, le Chapitre de Saint-Lambert, rend à titre d’accense perpétuelle, les Communes et Sartages d’Avroit. Ces biens domaniaux furent répartis entre 30 ou 40 familles. Chacune devait faire de son lot de terrain – boisé ou non – une terre arable… Le sol de la région restant revêche à toute culture, pour l’améliorer, les cultivateurs durent y consacrer leurs peines et leur argent, sans rien ou presque rien tirer d’abord.”

En 1603, ils signalèrent cette situation par lettre “aux Vénérables Seigneurs de la Cathédrale” : ” Les remontrants ont employé toute leur substance pour rendre un pays très incultivable, en agriculture ; il convient encore employer grands frais pour le parachever, et il n ‘est pas raison que le pauvre homme perde tous ses moyens, peines et travaux, pour améliorer les biens de son maître.” Heureusement, leurs Seigneuries se montrèrent compréhensives !…” (Th. GOBERT, “Les Rues de Liège”)

En 1826, comme nous l’indique une carte du cadastre , la presque totalité du Plateau est livrée aux cultures, prairies, vergers, cotillages et houblonnières.
Au sud, sur les versants bien exposés, les vignobles, couronnés par les vestiges du Bois de Flivaz étalent leurs pourpres. Jadis, la culture du houblon était importante dans le Pays de Liège. Les fruits de cette cannabinacée étaient exportés jusqu’en Bavière !

En 1810, on dénombrait dans notre Département, 594 brasseries pour le commerce et 215 pour l’usage particulier de leurs propriétaires. Elles fournirent, cette année-là, 530.112 hectolitres ! Dans ces chiffres n’intervient pas la “production clandestine” ! Le houblon – la vigne du nord – comme l’écrivait ROUVEROY, “la vigne du Nord, étalant sa beauté, entourant son appui de sa tige flexible, s’élance dans les airs avec légèreté…”

Georges FOSTER écrivait, en 1790 : “Le long des rives de la Meuse, nous apercevions – à perte de vue – des pyramides de perches à houblon. La culture de cette plante, donne aux Liégeois, l’occasion de s’en servir pour relever le goût de leur excellente bière, qui est ici, comme on sait, un des articles d’exportation les plus renommés…” Notre bière était même exportée aux Indes !

Tout un folklore entourait la culture du houblon. En septembre – à la Saint-Lambert – le dernier jour de la récolte, le cultivateur régale son troupeau de “plok’trèsses”… S’il est content, quelques bouteilles de genièvre couronnent “li cafè èt l’dorèye”  ! Et, quand le fermier n’est pas trop avare, la fête se termine par un “cramignon” de “plok’teûs” et de plok’trèsses”. C’était la fête du coq, qui avait lieu sur le champ même où la récolte avait été opérée.

La rouille, qui sévit dans les houblonnières à partir de 1883, contribua – pour une large part – à la disparition de cette culture chez nous. Voici comment un fonctionnaire français, rendait hommage – en 1804 – à notre boisson populaire : “La bière de Liége passe pour la plus salubre et la mieux faite de toutes celles qu’on fabrique dans les Départements réunis. Elle est, en effet, d’une bonne qualité, brune et brassée ordinairement avec l’épeautre. Elle a été longtemps l’objet d’un immense commerce. Il s’en faisait, autrefois, des envois considérables dans les colonies hollandaises.”(GAILLARD,“Quelques souvenirs du Pays de Liège”)

Quant à la vigne, la plus ancienne mention écrite de sa présence sur nos coteaux, date de 1092 ! Il s’agit d’une charte par laquelle RICHER – Chanoine de Saint-Denis à Liège – reçoit de RODOLPHE, Abbé de Malmedy, une partie inculte de la Villa de Sclacyns, pour y planter une vigne. Le sol de nos coteaux – exposés au midi – composé de schiste, était particulièrement propice à cette culture. En effet, le schiste conserve la chaleur accumulée le jour, pour la restituer la nuit. Et, de plus, ces versants jouissaient d’un double ensoleillement, par la réverbération des rayons solaires sur la surface du fleuve.

Que reste-t-il de ce bon temps des vignobles ? Derrière l’ I.N.I.E.X. – dans la propriété VERMERE – on peut encore voir les ruines d’un vide-bouteilles, détruit lors d’un bombardement de 1944 ! A l’étage supérieur, une grande terrasse permettait aux amateurs de bons vins, de se réunir nombreux, pour des beuveries dont nos anciens étaient si friands, qu’on appelait : ” Les après-midi de Bourgogne “, nous dit Armand BAAR. Et il ajoute “les conséquences de l’acidité de certains de nos vins pouvaient se lire au-dessus d’un petit édicule bien spécial, construit à quelques pas de là :

aCC ID:rr et LibVIt e.e.e
Ventris MiseratVs onVstI
aptVM CaCanDo nobILe strVXIt opVs.

Ce qui peut se traduire comme suit : “En l’an 1777, il arriva et fut jugé convenable que, par compassion aux embarras des entrailles, on construisit ce remarquable édifice, commode pour les besoins.” (Chronogramme donnant deux fois : 1777)”

Mais alors… Quelle était la qualité de nos vins ? A leur sujet déjà, les Français racontaient des histoires “belges” :

  • Il y avait le vin des trois frères. Quand le premier buvait, les deux autres devaient le soutenir pour ne pas qu’il s’effondre !
  • Le vin de la chaussette ! Quand une chaussette est trouée, il suffit de la plonger dans ce vin pour que le trou se referme aussitôt !
  • Le vin tourneur ! Il faut tourner sur soi-mêe en le buvant, sinon on risque d’être transpercé !
    Comme on ne caricature que les grands – que “l’on ne prête qu’aux riches”, il faut croire qu’ils n’étaient pas si mauvais que ça, nos vins !

D’ailleurs, en voici la confirmation: un certain CHARDON – en 1783 – représentant de commerce à la Maison BUREAU et Cie, à Dijon, écrivait : “Ce qui nous nuit encore beaucoup en Allemagne, ce sont les vins liégeois ! On préfère leurs vins – qu’on qualifie de Bourgogne – comme les nôtres…”

Quant à Georges FOSTER, il écrivait encore, en 1790 :
“Les vignobles qui entourent la ville ne sont pas – il est vrai – connus au dehors. Qui a jamais entendu nommer le vin de Liége ? Seulement, on se procure ici, à très bon compte, le bourgogne et le champagne, et les mauvaises langues disent que la cause de ce bas prix n’est pas le transport du vin par la Meuse, mais le talent des Liégeois à fabriquer des crûs français en n’employant que le jus de leurs raisins.”

Il y eut enfin “Le Petit Bourgogne”, ce restaurant des frères et soeurs RENARD, qui accueillit la bourgeoisie liégeoise, tout au long du XIXe siècle en “Côte d’Or” d’abord, face à l’actuelle Cité Piercot – ensuite au Château du Beaumont, plus proche du Val-Benoît. On pouvait y déguster : “La Truite court-bouillonnée dans le vin local”, “La Friture de Meuse”, “Les Jets de Houblon, sauce-crème”, servis dans de grands plats, couronnés d’oeufs pochés et surtout, “Les Coquets”, élevés dans les vignobles, rôtis, bardés de deux fines tranches de lard gras, emmaillottés de feuilles de vigne… Ils étaient accompagnés de “Petits Pois à la Liégeoise”, récoltés dans nos cotillages et additionnés de crème teintée aux fines herbes. Le dessert ? En saison “Les Fraises de Saint-Lambert au sucre” !…

Alors, dans la seconde moitié du siècle passé, puis à la “Belle Epoque”, le petit village de Cointe s’est agrandi, développé, pour devenir ce “Village dans la Ville ” que nous connaissons aujourd’hui. Ce fut d’abord l’implantation de diverses institutions, comme le Couvent du Sacré-Coeur, à Bois-l’Evêque, l’Asile de la Vieille-Montagne, qui a fait place à l’Hôpital psychiatrique du Petit-Bourgogne, le Pensionnat des Filles de la Croix, sur le Batty, et l’Institut d’Astrophysique. Aidèrent surtout au développement : la création du Parc Privé, de la Plaine des Sports et du Parc Public, ainsi que l’aménagement des avenues d’accès, telles les avenues de l’Observatoire et C. de Gerlache ainsi que la création d ‘une ligne de tramway. Mais, tout cela est une autre histoire, que nous espérons vous conter bientôt…

Emile DEGEY

  • illustration en tête de l’article : Vue de Cointe depuis le mémorial interallié ©Philippe Vienne

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


LEVAUX : SOS Mauvaise Réputation (2013, Artothèque, Lg)

LEVAUX Aurélie William, SOS Mauvaise Réputation
(sérigraphie, 70 x 50 cm, 2013)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

A.W. Levaux © parismatch.com

Formée à l’ESA Saint-Luc de Liège, où elle enseigne aujourd’hui le dessin, Aurélie William LEVAUX (née en 1981) travaille à la croisée des genres, quelque part entre la bande dessinée, la littérature et l’art contemporain. Elle commence à faire de la bande dessinée au sein du collectif Mycose en 2003. La relation à l’intime que permet ce médium lui permet de se raconter dans des histoires au ton doux-amer, frôlant l’autobiographie (d’après OUT.BE).

Cette sérigraphie a été réalisée à l’initiative de la librairie et galerie d’art La Mauvaise Réputation à Bordeaux en 2013. Aurélie William Levaux y traite littéralement de la “mauvaise réputation”, une “étiquette sur ton front”, qui colle à la peau et constitue “un festin pour les cons”. En dessous, on peut lire en petits caractères : “grimpe plus haut”, comme une injonction et une lueur d’espoir. La composition monochrome est complexe convoquant des motifs symboliques (l’échelle, l’oiseau, la couronne, les arbres) ainsi que deux silhouettes féminines principales, l’une stigmatisant l’autre (“vilaine petite pute”).

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Aurélie William Levaux ; parismatch.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

LEBIRE : la chapelle Saint-Maur (CHiCC)

“La première question que nous pouvons nous poser est : où est  sise la chapelle Saint-Maur ? La chapelle Saint-Maur est sise rue Saint-Maur 64. Que nous dit Gobert à propos de la rue Saint-Maur ? “Rue Saint Maur, conduit de la rue Mandeville au Plateau de Cointe. Troisième division, ancien quartier du sud”. A l’époque où Gobert a écrit son livre “Les Rues de Liège”, c’est-à-dire vers 1885, voici comment se présentait la rue Saint-Maur : “A envisager le tracé régulier et la belle largeur de dix mètres qu’offre cette voie, son sol pavé et parfaitement nivelé sur une grande partie de son parcours, vainement on tenterait de se rendre compte de l’aspect ancien des lieux”. Gobert nous apprend donc une chose très importante : cet endroit est ancien.

La rue Saint-Maur n’a pas toujours été appelée rue Saint-Maur, mais ruelle Saint-Maur. Cette ruelle se prolongeait jusqu’à la partie de la rue Jonckeu appelée rue Varin. (Ces deux rues existent encore aujourd’hui et portent encore le même nom. Elles sont situées dans le quartier des Guillemins, au pied de la colline de Cointe). Comme le mot “ruelle” l’indique, l’actuelle rue Saint-Maur était alors très étroite et sans pavage. Cette ruelle était mal entretenue et paraissait avoir été creusée suivant le caprice de la nature à travers le vieux “Bois d’Avroy”. (La dénomination “Bois d’Avroy” a été reprise pour désigner le nouveau complexe de constructions établi à Cointe, vers le quartier de Saint-Gilles. C’est le “domaine du Bois d’Avroy”).

En 1842, le Conseil communal adopte un “plan d’alignement” pour une partie de la rue. Ce plan a été approuvé par le Roi dans l’arrêté royal du 9 juillet 1842. Le 14 septembre, l’édilité (c’est-à-dire le service chargé dans les villes de l’entretien des rues, des édifices…) votait un nouveau projet – projet qui allait imposer à la rue une largeur de dix mètres. Cette décision très importante est ratifiée par le Roi, le 14 décembre 1843. Or, pour élargir la rue, il fallait l’accord des propriétaires de la rue. Ceux-ci traînent pour donner leur avis et le plan subit des modifications au Conseil le 16 juin 1882 (c’est-à-dire près de quarante ans après la ratification par le Roi), le 19 mars 1883 et le 29 juin 1885. Les arrêtés royaux d’approbation de ces changements sont du 9 octobre 1882, du 12 juin 1883 et du 23 septembre 1885.

“Autrefois cette rue était très fréquentée”, nous dit Gobert. Nous pouvons nous demander pourquoi cette rue était tellement fréquentée… Comme nous l’avons dit, une chapelle était située dans cette rue. Ne serait-ce pas à cause de cet oratoire que la rue a une telle fréquentation ? Si, Gobert nous le dit : “… la chapelle où les gens allaient adresser leurs prières au Ciel…”

Pourquoi appelle-t-on cette chapelle : chapelle Saint-Maur ? Plus précisément : qui est saint Maur ? Nous voilà devant une question bien embarrassante, car elle nous place devant un dilemme. Saint Maur est-il ce soldat martyr du IVe siècle honoré le 29 janvier dans le calendrier ou le saint Maur, abbé de Glandfeuil en Anjou (France) que plusieurs critiques disent être différent du saint Maur du IVe siècle, disciple de saint Benoît ?

A ce propos, nous nous permettrons une légère “digression”. Si vous consultez le “Dictionnaire d’Hagiographie” de Dom Baudot, livre dont nous donnons la référence complète en fin de travail, il est assez surprenant de voir la quantité de saint Maur différents qui ont probablement existé. Nous citons :

MAUR : VIe s.- Maur, fils d’un sénateur romain nommé Equitius,naquit en 510, fut présenté à 12 ans à saint Benoît de Subacio et devint son cher disciple des premiers jours. Il le suivit au Mont Cassin. D’après une tradition, Maur, envoyé en Gaule par saint Benoît vers 528, y fonda des monastères, notamment à Glandfeuil, sur la Loire. En 581 , il laissa le gouvernement de son abbaye à Bertulfe pour s’occuper uniquement de son salut. Sa mort survint le 15 janvier 584. Le corps fut retrouvé en 845. Par crainte des Normands, on le transféra à Saint-Pierre-des-Fossés et, plus tard, à Saint-Germain-des- Prés.

MAUR : VIIe s.- Maur ou Mort-né (parce que privé de vie en naissant) fut rendu à la vie par l’intercession de la Sainte Vierge. Il exerça le métier de son père, charbonnier, et termina ses jours dans la solitude, près d’Andenne, sa patrie, au comté de Namur. Son corps fut transporté à Huy, dans l’église de Saint Jean-Baptiste, où il est vénéré.

MAUR de Césène : VIIe s.- Maur, membre distingué du clergé de Ravenne, représenta son archevêque au Concile de Rome contre les monothéistes en 645. Il fut ensuite nommé évêque de Césène où il est honoré le 20 janvier. Saint Pierre Damien a écrit sa vie.

MAUR : Papias et Maur étaient deux soldats romains qui avaient été convertis par le pape saint Marcel. Ils furent jetés en prison et frappés avec des fouets plombés jusqu’au moment où ils expirèrent. Ceci arriva vers 330, sous l’empereur Maximien. Ils furent enterrés dans les catacombes : on fit une translation de leurs reliques sous Sergius II et une autre sous Grégoire IX.

MAUR : Raban Maur (Bx) est un évêque. Il est né vers 776 d’une famille noble de Mayence. Il fut d’abord élève puis moine de Fulda. Il alla perfectionner ses études à Tours, sous Alcuin, revint diriger l’école de son abbaye. Elu abbé de Fulda en 882, il devint célèbre en Allemagne, France et Italie. Obligé d’accepter l’archevêché de Mayence, il fit face à ses nouveaux devoirs tout en continuant sa vie d’étude et de pénitence. Il mourut à Winkel le 4 février 856. Il a toujours été invoqué comme un Saint…

MAUR de Libye : IIIe s. – Un martyr de Rome, honoré à Gallipoli en Italie.  Il souffrit sous le règne de Numérien en 283.

MAUR : VIe s. – Un prêtre venu de Césarée à Rome avec son fils Félix et sa nourrice. Il délivra la contrée d’un serpent monstrueux et fut célèbre par ses miracles. Il est honoré à Spolète.

MAUR, Pantaléemon et Sergius : IIe s. – On donne Maur comme natif de Bethléem, envoyé de Rome par saint Pierre à Bisceglia sur l’Adriatique où il fonda un évêché. Emprisonné par ordre de Trajan, il fut confié à Sergius et Pantaléemon, deux gardes du corps, et les convertit. Tous trois furent mis à mort pour la foi. Maur fut décapité.

MAUR : Sous l’empereur Valérien, un édit fut porté en vue d’arrêter les conversions des païens. Le pape Etienne Ier assembla son clergé et l’exhorta à se préparer au martyre. Le prêtre Bon, parlant au nom de tous, répondit qu’ils perdraient volontiers leurs biens et sacrifieraient leur vie. De ce fait, ce prêtre, avec un certain nombre de membres du clergé – dont Maur – furent mis à  mort.

MAUR : IIIe s. – Maur, prêtre de Reims, fit beaucoup de conversions dans la région de Reims . Il souffrit pour la foi, ou sous Valérien vers 260, ou sous Dioclétien, vers 300. Au XVIIe s., on retrouva ses restes près de l’église de Saint-Nicaise à Reims. Cependant, une partie des reliques de saint Maur avait été transférée en 1012 à Florennes (diocèse de Liège).

MAUR : Maur fut évêque de Plaisance durant la première moitié du Ve s. Il mourut en 445 et son corps est vénéré dans l’église Saint-Savin de cette ville.

MAUR : IVe s.- Maur, deuxième évêque de Verdun, devint célèbre à cause des nombreux miracles opérés à son tombeau. Ces miracles eurent lieu surtout au IXe s., quand on fit la solennelle translation des reliques du saint évêque sur la vie duquel on ne possède aucun détail. La fête est au 16 novembre dans le nouveau propre de Verdun.

MAUR : XIe s.- Parmi les religieux que saint Etienne de Hongrie attira dans ses Etats, on compte un nommé Maur, de l’abbaye de Saint-Martin. Ce Maur devint évêque des Cinq Eglises et mourut vers 1070. Le culte qu’on lui rendit de temps immémorial a été confirmé par Pie IX en 1848.

MAUR : VIe-VIIe s.- Maur, évêque de Vérone, vécut probablement au VIe s.

MAUR : IIIe s. – Maur, venu d’Afrique pour visiter les tombeaux des Saints Apôtres, fut arrêté comme chrétien par ordre du préfet de Rome, nommé Célerin, sous l’empereur Numérien, et décapité en l’an 284.

MAUR : Claude, tribun de Rome, Hilarie, son épouse, Jason et Maur, leurs enfants, furent mis à mort pour la foi, sous l’empereur Numérien (en 283). Claude fut précipité dans le Tibre, Jason et Maur furent décapités et Hilarie aussi.

Il existe même des saintes Maure (…). Il semble cependant intéressant de mentionner ici un extrait d’article rédigé par Monsieur Charles Bury, sur la chapelle de Mons (Bombaye) : “La chapelle de Mons est surtout connue par un pélerinage à sainte Maure, patronne des lessiveuses, née à Troyes au IXe s. et qui consacra toute sa vie aux oeuvres de piété. De nombreux miracles se sont produits par l’attouchement d’objets qu’elle avait confectionnés pour le culte. La dévotion envers la bienheureuse Maure attire de nombreux pélerins à Mons. Les ex-votos qui garnissent les murs de la chapelle portent des dénominations assez différentes. Une ancienne inscription sur la poutre du jubé : “In honorem Beatae Matris Dei”, mal interprétée par les fidèles, a modifié l’authentique vocable ainsi que le sujet des invocations. Depuis longtemps, Sainte Maure est sollicitée par les futures mères…”

Selon Gobert, le saint vénéré dans la chapelle de Cointe serait plus sûrement un saint peu connu ou relativement peu connu du pays hutois. On prétend que ce saint avait été mis au monde sans vie – de là son nom de Saint Mort -et dont nous avons dit quelques mots (cfr notes tirées du “Dictionnaire d’Hagiographie”).

Dans “Les Rues de Liège”, nous trouvons quelques précisions sur ce saint : “A Huy, cette vénération envers ce saint Mort ou Maur remonte des temps fort éloignés. En effet, on mentionne un Thierry de Saint Maur au XIIIe siècle. A Mons, au siècle suivant, on mentionne une confrérie de Saint Maur très célèbre. Son culte à Liège est de date relativement récente. L’oratoire placé sous le vocable de Saint Maur ne l’a pas toujours été. Ce sanctuaire, érigé pour la première fois au début du XVe siècle, fut consacré en l’an 1402 par Henri de Nuys, évêque de Sidon, suffragant de l’Elu Jean de Bavière. C’est en l’honneur de “la Sainte Vierge et de l’Apôtre saint Mathieu” et non de saint Maur qu’il avait été élevé. On l’appelait alors la “chapelle de l’ermitage de Fragnée” et ce nom lui est resté jusqu’au XVIe siècle. Les Bollandistes ont tout récemment publié dans leurs Analecta, la pièce la plus ancienne relative au saint Maur du pays hutois. C’est une courte chronique de la fin du XVe s. conservée dans un manuscrit liégeois de Saint-Laurent.

“Nous y voyons qu’en l’an 1466, au temps le plus agité des guerres civiles du règne princier de Louis de Bourbon, le sous-prieur de ce couvent, Gérard de Gingelom, se trouvant à Huy avec son abbé, voulut savoir ce qu’était devenu le saint vénéré dans cette petite ville de Huy, sous le nom de saint Mort. Ce qu’il en apprit et ce qu’il en rapporta lui avait été raconté par les paroissiens auxquels il s’était adressé. D’après eux, ce saint, enfant de braves gens d’Envoz (Autvalle), étant mort-né, fut porté sur l’autel de Notre-Dame-des-Vignes, à Huy, et ressuscité par l’intercession de la Vierge, aurait grandi dans la piété, puis distribué son bien aux pauvres pour embrasser la vie érémitique. Il résidait non loin d’Andenne sans doute, puisqu’il était particulièrement révéré des religieuses du noble chapitre de cette localité. Il fut assassiné dans son ermitage par des bandits. Le char que ces religieuses envoyèrent pour ramener le cadavre ne put bouger de place jusqu’au moment où les chevaux, abandonnés à eux-mêmes, prirent le chemin de l’église hutoise en laquelle le Saint avait reçu son miraculeux baptême. Ce fut là qu’on inhuma ses restes, et la vénération dont ces reliques furent l’objet, comme les grâces obtenues de son intercession, finirent par substituer Saint Maur à Notre Dame et à Saint Jean, dans le patronage de cette église” (Gobert).

Dans son livre “Connaissez-vous Huy ?”, René Furnémont nous parle de l’église Saint-Mort de Huy, en pages 22 et 23. Nous vous livrons cet extrait : “Vers l’an 698, rapporte la légende, un enfant mort-né naquit au foyer d’un pauvre charbonnier des environs d’Andenne. Désolé , le père s’en vint à Huy, à l’église St Jean-l’Evangéliste déposer l’enfant aux pieds de Notre Damme des Vignettes. C’est là que la prière fervente d’un ermite rappela à la vie le bébé à qui les circonstances de sa naissance valurent le nom de “mort”. A l’âge de 18 ans, Mort devint gardien des pourceaux de Sainte Begge. C’est ainsi qu’il mourut dans les bois de Haillot, à l’endroit où s’élève aujourd’hui une modeste chapelle qui fut naguère le but d’un pélérinage des plus suivis. Les pélerins venaient baiser la pierre sur laquelle Mort avait posé la tête pour mourir. Lorsque Mort ferma les yeux pour toujours, les boeufs refusèrent de tirer le chariot qui devait le ramener à Andenne. Ils prirent la direction de Huy et vinrent s’arrêter devant la chapelle où l’enfant avait repris vie. L’ermite vivait toujours ; il venait d’atteindre sa centième année. Ayant accueilli le corps de celui qu’il attendait, il s’endormit à son tour pour l’éternité. Restaurée par les soins de Sainte Begge, la chapelle du miracle fit place, au XIIIe siècle, à l’édifice ogival actuel. Malgré les graves mutilations qui l’ont défiguré, celui-ci a été classé par la Commission royale des Monuments. En 1624, le pape Urbain VIII ayant canonisé le serviteur de la fondatrice d’Andenne, les restes furent placés dans une châsse, sous les yeux du nonce Caraffa et l’église, devenue le but d’un pélerinage très populaire, lui fut désormais dédiée…”

Si nous revenons à ce que Gobert nous disait, nous pouvons constater que la version de cette “histoire” que donne Furnémont correspond à ce qu’avance Gobert. Voyons ce que ce dernier nous livre encore : “A cette légende populaire, dont on ne connaît aucune version antérieure à celle-ci, le chroniqueur de Saint Laurent n’ajoute rien qui indique même l’époque où aurait vécu le Saint. Il nous fait connaître seulement qu’il était surtout invoqué avec succès contre la goutte et les maux de dents. Ce qui ressort du récit du moine de Saint Laurent, c’est que vers la fin de ce XVe siècle, on avait été particulièrement frappé en ce monastère, du culte rendu dans Huy à Saint Maur et des pélérinages dont le tombeau de cet ermite était le but fréquent. N’est-il pas permis d’en conclure que ce fut à la suite de ce pieux engouement de l’abbaye liégeoise pour Saint Maur, qu’on plaça sous le patronage du Saint solitaire, l’oratoire établi au milieu de dépendances du monastère de Saint-Laurent, car la paroisse Sainte-Véronique relevait de cette maison religieuse ?”

Donc, avant la fin du XVIe siècle, l’ermitage était connu sous le nom de chapelle Saint-Maur. ( voir “Conclusions et Capitulaires de Saint-Lambert“, analysées par M.S. Bormans, p.241).

Reparlons un peu de la rue Saint-Maur… La rue qui conduisait à la chapelle avait pour dénomination depuis le XIVe s. au moins “mont Badar”. Elle ne devait pas tarder à être définitivement changée en “ruelle Saint-Maur”. La chapelle de Fragnée conquit assez rapidement une renommée à la suite de son changement de vocable. Cette renommée lui fut maintenue dans les siècles ultérieurs : “Le pélerinage à Saint Maur est un des plus suivis de la ville et des environs.”

A côté de la chapelle, vivait un ermite… L’ermite avait son habitation à côté du sanctuaire et avait peine à vivre. Il remplissait cependant toutes ses obligations d’ermite. Que faisait cet ermite ? Il est bon de savoir qu’il relevait du Chapitre de Saint-Lambert. Ce Chapitre, dès le XVIe s., nommait le titulaire, s’occupait de toutes les choses se rapportant à l ‘ ermitage, mais encore veillait à ce que la conduite du préposé fut régulière. Ainsi, en 1567, le Chapitre ayant appris que l’oratoire était peu ou pas entretenu et que l’ermite exerçait son art de façon mécanique, procéda à une enquête.

Le pieux solitaire avait donc à prendre soin de la chapelle ; il y sonnait l’Angelus, le matin, à midi et le soir. Combien de services – dans les premiers temps surtout – ne dut-il pas rendre aux pauvres passants ? Sa subsistance était assurée le plus souvent par les fidèles. Dès le XVIIe siècle, il donnait l’instruction à la jeunesse des environs qui était alors sans école. Il offrait ses services en de nombreuses autres circonstances. Pour subvenir à ses besoins, la générosité des gens ne suffisait pas, et l’ermite s’adonnait à la culture des champs voisins, appartenant au Chapitre de Saint-Lambert, auquel il payait une redevance. Parfois, s’il mendiait, le produit était destiné à la réfection ou à la reconstruction de la chapelle et à la réparation de sa demeure.

Il ne faut cependant pas croire que les anachorètes de Saint-Maur étaient des religieux. Si, de temps à autre, des prêtres demeurèrent dans cet ermitage, il y eut aussi des ermites qui se marièrent, évidemment après avoir abandonné leur état. Tel fut le cas de Jean Francottay, à la veuve duquel, le 18 février 1633, le Chapitre cathédral acoorda un subside peur avoir reconstruit la chapelle et amélioré l’habitation joignante.

Dans la première moitié du XVIIe s., le Vicaire Général eut à réprimer certains abus commis par quelques ermites en divers endroits : “Usant – disait le prélat – d’habits trop conformes aux ordres religieux, ils vont et tracassent indifféremment, sans ordre ou obédience, mendiant et amassant des aumônes en quantité, comme pour des couvents entiers de religieux ; ils s’entremettent de prêcher la parole de Dieu et d’ouïr les confessions.” Voulant mettre fin à ces irrégularités, le Vicaire Général porta le 12 août 1644, un règlement pour les ermites, qui les déclarait soumis à l’autorité du curé de la paroisse. Ils devaient avoir un costume modeste, complètement distinct de celui des religieux. Ils ne pouvaient mendier qu’avec la permission du chef paroissial et étaient au reste tenus de s’adonner à des travaux manuels destinés à pourvoir à leur existence.

Au commencement du XVIIIe siècle, le Vicaire Général encore, visita tous les ermitages de la Principauté. A la suite de cette inspection, il donna aux ermites une règle et une organisation spéciales. Il les partagea en plusieurs congrégations ayant des supérieurs. Des statuts réglaient les réunions, déterminaient les occupations de chacun et les exercices de piété qu’ils avaient à accomplir journalièrement. Comme nous pouvons le voir, la vie des ermites ne se passait pas dans l’oisiveté ni dans la mendicité. Sans doute recevaient-ils maintes aumônes, mais ils travaillaient, se montraient utiles au public et, à l’occasion, apportaient leurs soins aux malades. L’ermitage était donc un centre de pélerinage, mais il avait un rôle important pour les habitante de Cointe. En effet, l’ermitage facilitait aux fidèles l’observance des devoirs religieux. Durant plusieurs centaines d’années, tous les dimanches et jours de fêtes, on célébrait l’office divin dans la patite chapelle. Bref, celle-ci était une chapelle auxiliaire.

A la fin du XVIIIe siècle, les habitants de Cointe et des environs, firent valoir cet état de fait. Dans quelles circonstances ? A cette époque, la Belgique était sous la tutelle de la France. La République décida l’aliénation de l’oratoire. La loi du 11 Prairial an III (dans le calendrier républicain) avait proclamé prétendûment, la liberté des cultes. Plus tard, l’arrêté des Conseils de la République, en date du 7 Nivôse an VIII (28 décembre 1799), déclara que “les citoyens des communes qui étaient en possession au 1er jour de l’an II, d’édifices originairement destinés à l’exercice d’un culte, continueront à en user librement, sous la surveillance des autorités constituées.”

Se fondant sur ces décisions, les pétitionnaires exposèrent le 21 Pluviôse an VIII (10 février 1800) à l’Administration Centrale du Département de l’Ourthe, que “de temps immémorial, ils ont eu la jouissance· d’une petite chapelle appelée St. Maure dont la destination a été aussi de tous temps de servir à l’exercice du culte catholique. L’éloignement de cette partie de commune ou hameau, du centre de la paroisse dite de Sainte-Véronique, avait nécessité en son temps l’établissement de cette chapelle.” Ils concluaient en demandant que la chapelle fut conservée et que “lesdits habitants soient autorisés à en continuer le libre usage pour l’exercice de leur culte catholique”. L’autorité départementale se laissa fléchir et prit un arrêté surseyant à la vente de la chapelle.

Quand la Révolution française éclata, l’ermitage avait pour titulaire Joseph Briquet. Cet ermite, vieux, épuisé depuis longtemps, ne tarda pas à succomber. Lui succéda un sieur Paul Robert qui, pendant plus de vingt ans, l’avait assisté et avait même habité sa modeste demeure. C’était un étrange ermite que ce Paul Robert. Il montra une telle ardeur à la défense et à l’expansion de la cause révolutionnaire qu’à la restauration du pouvoir princier, le curé de Sainte-Véronique dut l’expulser de l’ermitage où s’installa un prêtre nommé Emotte. Sa mission n’y fut pas longue.

Après la rentrée triomphale des troupes républicaines le 27 juillet 1794, Paul Robert s’adressa à l’autorité révolutionnaire pour être rétabli dans sa place. Vu ses antécédents, par arrêté de l’Administration Centrale en date du 16 Brumaire an III (6 novembre 1794), il fut “autorisé à rentrer dans la jouissance de l’ermitage qu’il a habité pendant 26 ans, comme aussi de la petite pièce de terre adjacente, à la condition de mettre en culture et d’en payer provisoirement la redevance que l’ex-chapitre en tirait ; c’est-à-dire 24 florins annuellement.” (Archives de l’Administration Centrale, reg.117 f°156)

Paul Robert occupait encore l’ermitage en 1811. A ce moment, Napoléon, pour faire face aux nombreux frais de ses expéditions lointaines, s’efforça de se créer de nouvelles ressources par tous les moyens. Ainsi fit-il aliéner à son profit, la plupart des “biens nationaux” qui avaient échappé à la vente sous la République. L’ermitage de Saint-Maur fut du nombre. On l’expertisa le 22 août 1811. Il consistait, d’après l’acte dressé à cette occasion et que nous citons textuellement :

” 1°) En une chapelle et un petit bâtiment nommé l’ermitage de Saint Maur ; ladite chapelle est bâtie en pierre brute et en brique et est couverte en ardoise ; la maison est construite en charpente et en brique et est couverte en ardoise ; ladite maison consiste, au rez de chaussée, en une pièce à feu, et, au-dessous une petite cave, et, au premier, en une pièce également comme le rez de chaussée ; ladite chapelle ainsi que la maison sont bâties sur huit ares et soixante-douze centiares, joignant du nord à la ruelle Bourgogne, du levant à la ruelle Saint Maur, du midi à Antoine Lamotte, du couchant à Joseph de Lange.

2°) Une autre pièce de terre et broussaille, la terre est défrichée, située vis à vis ladite chapelle le chemin entre deux contenant 18 ares et soixante quinze centiares, joignant du midi à la ruelle de Loups, du levant à la veuve Nicolas Marichal, du nord à l’abbé Dossin.”

La vente eut lieu le 14 août 1811 et l’ensemble fut adjugé à MM. Charles Dechamps, Noël Dans et Henri Robert, au prix de 1.500 francs. Il échut plus tard à la famille Beaujean et était – à l’époque où Gobert a écrit son livre – en possession de M. Tart, banquier.

Les aumônes que les pélerins déposaient dans le tronc de la chapelle y sont employées par les propriétaires. Dans un article signé A.S. et tiré d’un journal du 12 février 1967, voici ce que nous avons lu : “…elle (la chapelle) fut vendue avec son mobilier, en 1911, pour 2.000 F. et achetée par M. Delhaize qui en fit don à la fabrique d’église Notre-Dame de Lourdes de Cointe.” Cet article est intitulé “Sur les hauteurs de Cointe ••• Que deviendra la chapelle Saint Maur ?” Dans ce même article, on peut lire que “le conseil de fabrique de l’église paroissiale de Cointe a proposé à la Ville de la reprendre comme monument témoin de notre passé. Cette proposition doit être évidemment ratifiée par le conseil communal. Ce sera probablement chose faite dans les prochaines semaines.”

En effet, renseignements pris auprès du clergé de la paroisse, cette décision a été acceptée par le Conseil. D’ importants travaux de restauration doivent être entrepris. Notons que le toit a été réparé récemment. Actuellement, la chapelle est fermée toute l’année et ce depuis quelque temps déjà. La statue de Saint Maur a été transférée en la crypte de l ‘église du Sacré-Coeur. C’est là que les pélerins peuvent prier et obtenir médailles et images. C’est là aussi que certains vont encore déposer des ex-votos, comme en fait foi l’attestation du sacristain.

Comment se présente l’oratoire ?  Le sanctuaire se compose d’une nef, d’un petit choeur avec autel. “La bâtisse actuelle de l’oratoire a été faite sur l’emplacement d’un plus ancien, dont les soubassements en pierre, vieux de trois à quatre siècles sont très caractéristiques, vus du jardin surtout” nous dit Gobert. Et il continue en disant : “Il avait les mêmes dimensions que la chapelle aujourd’hui existante.”

De quand date cet oratoire ? Il a été réédifié en 1673 et 1674, comme en font foi deux inscriptions, l’une au-dessus de la clef de voûte surplombant la porte et l’autre sur le petit vitrail du choeur. Ce petit vitrail a été placé dans le choeur à la mémoire de Pierre de Rosen, chanoine de la Cathédrale, Archidiacre de Campine, Prévôt de Saint Jean l’Evangéliste et Chancelier du Prince, indique le millésime 1673, comme celui de la restauration, de la réédification plus précisément. En face de ce vitrail, se trouve un autre semblable au premier et dédié à Guillaume Natalis, Abbé de Saint Laurent. L’année 1673 se retrouve au-dessus d’une fenêtre simulée où l’on aperçoit l’inscription: “SINE DEO NIHIL” (Rien n’est possible sans Dieu). Il y a d’autres inscriptions encore, sans intérêt historique et en partie disparues. Ces pierres figurent sur la façade et sont au nombre de trois : “SOLI DEO HONOR ET GLORIA” (Honneur et Gloire pour Dieu) “Ste. MAURE ORA P.N. 69” (Saint Maur, priez pour nous 69) “SINE DEO OM NIHIL” (Sans Dieu, tout est néant).

Ce sanctuaire était très bien entretenu au XIXe siècle. Dans les comptes communaux figurent des subsides pour cet objet et pour subvenir aux besoins de l’ermite, et ce, déjà au XVIlle siècle.

La façade de la chapelle présente donc une porte – dont nous avons déjà parlé – trois fenêtres avec vitraux et une fenêtre, située à hauteur d’homme et fermée par des barreaux ou colonnettes de bois, au nanbre de sept. Elle est sise au nunéro 64 (…). Quand on observe la carte postale éditée par la Maison Lecarme et reproduisant la chapelle devant laquelle posent Monsieur Ubags (qui quêtait les jours où il y avait office) et quelques enfants, on peut voir qu’il y a une statue dans la niche située au-dessus de la porte d’entrée de la chapelle. Or, sur la ph0to prise il y a peu, cette statue n’apparaît plus. Il est fort probable qu’elle aura disparu lors des bombardements de la guerre 1940-45 et n’aura jamais été remplacée. La chapelle possède aussi un charmant clocher ; c’est là que se trouvaient jadis les cloches qui annonçaient aux gens des hameaux environnants, la messe et l’angélus. Ce clocher est surmonté d’une croix de fer. En regardant une carte de la chapelle envoyée à Mme Bury, la chapelle apparaît peinte en jaune et le soubassement dessiné en brun et la statue est encore dans la niche au-dessus de la porte. Dans la chapelle se trouvaient donc la statue de saint Maur, en bois, une statue de saint Roch et une pieta. Elle renfermait aussi une peinture d’une Mater Dolorosa, dûe au pinceau de Nicolas La Fabrique. Le tableau est signé. Je dis que ces objets se trouvaient dans la chapelle, car actuellement ils se trouvent remisés dans une petite pièce de l’église du Sacré-Coeur.

Et le pèlerinage ? Il existe enoore, mais depuis quelque temps, il a lieu le limdi de la. Pentec8te, à la crypte de l’église du Sacré-Coeur. Voici ce qu’en écrivait Gobert : “Ce qui frappe le plus l’attention, c’est le grand nombre d’ex-votos et de béquilles de tous genres, pendus au mur. Ils témoignent de la foi des pélerins et de la vogue dont ce pélerinage continue à jouir. La foule arrive surtout nombreuse le dimanche et le lundi de la Pentecôte (c’est la fête du quartier de Cointe). Ce deuxième jour, une messe solennelle est célébrée à sept heures. Longtemps avant l’heure, la foule ne cesse de s’accroître sur la place voisine. Pour permettre aux assistants nombreux de la suivre, la clochette de la tourelle en annonce les différentes parties par des tintements argentins. Elle n’est mise en branle qu’en cette circonstance. Toute la journée, l’oratoire ne cesse d’être rempli par la foule d’arrivants, qui se répand ensuite dans les restaurants voisins et sur le vaste terrain faisant face à la chapelle. Ce terrain est tout parsemé d’établis et de tables. Les gens du peuple vont là, soit se rassasier de gaufres, de gâteaux et d’autres friandises, soit faire l’emplette de médailles ou de mille petits souvenirs. Des pélerins ne manquent pas non plus d’aller s’approvisionner d’eau à la fontaine St Maur qui longtemps a été tarie par les travaux des houillères voisines. Cette eau, à laquelle ils croient reconnaître des vertus curatives, est recueillie dans des bouteilles et sert principalement à lotionner les parties malades.”

Voilà ce que nous livre Gobert. J’ai recueilli de mon côté, une source orale des années trente. Elle m’a été livrée par Monsieur l’abbé Ch. Chalant. Voici à peu près ce qu’il me disait (Monsieur l’abbé – alors qu’il était encore enf;nt – habitait le quartier de Saint-Gilles, non loin de Cointe. Comme toutes les familles chrétiennes des environs et de Cointe, ses parents venaient en pélerinage à St. Maur) :

“Les pélerins faisaient le pélerinage pour obtenir la guérison d’un membre de la famille, mais surtout des enfants. Les parents qui avaient des enfants sains, faisaient le pélerinage pour demander à saint Maur de préserver leurs enfants contre toutes sortes de maux, et notamment contre les maux de jambes. Aussi – continue Monsieur l’abbé – les adultes avaient-ils coutume de porter les enfants, de leur domicile à la chapelle. Cela était pénible parfois, car l’enfant ne devait point toucher le sol avant d’arriver à l’oratoire. Mais cela n’empêchait pas les parents de se reposer de temps en temps. Lorsque les adultes s’arrêtaient en chemin, ils déposaient les enfants sur les appuis de fenêtres des maisons qui bordaient les rues qui conduisaient à la chapelle. La halte terminée, on reprenait l’enfant sur ses bras et on continuait sa route…” C’était simple, mais encore fallait-il y penser !

La source de Saint-Maur :  Durand Fardel, dans son “Dictionnaire général des eaux minérales et d’hydrologie médicale” mentionne cette source. Elle est sulfureuse. Cette source a été longuement signalée dans l’étude qu’un spécialiste, Monsieur A. Poskin a consacrée en 1888, aux sources minérales de la Belgique et qui a paru au “Bulletin de la Société belge de Géologie, de Paléontologie et d ‘Hydrographie”. Voici ce qu’il dit:

“La source de Saint Maur est visitée chaque jour par un assez bon nombre de malades et le tas considérable de béquilles déposées dans la chapelle témoigne de la croyance aux vertus miraculeuses de cette eau. Elle sort du schiste houiller qui compose la colline, à travers un tuyau en poterie et est reçue dans un réservoir en pierre si mal entretenu, que l’eau ne peut être puisée sans renfermer de grandes quantités de particules organiques… L’écoulement n’était guère qu’un suintement lors de notre visite, le 21 juin 1883, à cause de la sécheresse exceptionnelle de la saison. Les habitants assurent qu’elle ne tarit jamais et qu’elle coule parfois en abondance.”

“Elle accuse une odeur hépatique assez forte et reste neutre au papier de tournesol. La température de l’eau dans le réservoir était de 21,5°, le baromètre accusant une pression de 764 m.”

“La source est aujourd’hui abritée sous un petit bâtiment proche de la chapelle et donne encore de l’eau comme jadis.”, nous dit Gobert.

Cette source est tarie, aujourd’hui. Il n’en subsiste aucune trace. Voici, à ce sujet, un extrait d’article, signé A.S. (“La Libre Belgique” du 12 février 1967) : “Une source proche laissait couler un mince filet d’eau, recueilli par des pélerins. Cette source est tarie depuis longtemps, sans doute dès le début de ce siècle (XXe s.)”

Alexandrine LEBIRE

Bibliographie
  • GOBERT, Th., “Les Rues de Liège, anciennes et modernes”, Liège, 1891-1895
  • BAUDOT, Dom : “Dictionnaire d ‘Hagiographie”, Paris, 1925
  • FURNEMONT, R. : “Connaissez-Vous Huy ?”
  • REM, G. : “Cointe”, article tiré de “La Wallonie”
  • REM, G. : “A Cointe”, article tiré de “La Wallonie” du 15 octobre 1957.
  • A. S. : “Sur les hauteurs de Cointe… Que deviendra la chapelle St.Maur ?  “, article tiré de “La Libre Belgique” du 12 février 1967.
  • BOVERIE, D. : “Cointe”, article paru dans la rubrique “Autour du Perron” dans “La Meuse” du 2 août 1962.
  • BURY, Ch. : “La chapelle de Mons (Bombaye)”, article tiré du “Journal de Visé – Dalhem” du 8 novembre 1953.
  • TARCISIUS : “Le Montmartre liégeois”, article tiré de “L’Appel des Cloches” du 10 juin 1966.

  • Travail d’étude présenté par Alexandrine LEBIRE pour l’obtention du diplôme d’institutrice en juin 1968. Elle écrit : “Qu’il me soit permis de remercier Monsieur Charles BURY, Vice-Président du Vieux-Liège, et Monsieur Jean-Claude FABES qui m’ont apporté leur gracieuse collaboration.

  • Brochure éditée au profit de la restauration de la chapelle par le Comité de quartier de Cointe et la Commission historique en janvier 1991
  • L’article est illustré par une aquarelle de Madeleine Defawes
  • Pour toutes les autres illustrations © Philippe Vienne 

Plus de CHiCC ?

IMPEDUGLIA : State of Enchantment (s.d., Artothèque, Lg)

IMPEDUGLIA Laurent, State of Enchantment
(sérigraphie, 55 x 73 cm, s.d.)

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Laurent Impeduglia © delphinecourtay.com

Peintre, dessinateur, touche-à-tout actif sur la scène internationale depuis le début des années 2000, Laurent IMPEDUGLIA (né en 1974) met volontiers en scène des personnages issus de l’univers de son enfance (publicité, jeux vidéo, comics…) qu’il combine avec des éléments naturels ou architecturaux, des formes abstraites et des symboles plus ou moins obscurs. Ses compositions accordent aussi une place importante à de courtes phrases qui apparaissent comme des sentences ou un titre, un peu à la manière de Jacques Charlier, son aîné en irrévérence (d’après SPACE-COLLECTION.ORG).

Dans cette vision naïve, inspirée à la fois par les bandes dessinées underground, l’art brut ou le pop art et Basquiat, Laurent Impeduglia dresse un portrait corrosif de notre société. Dans ce grand bazar capitaliste, où se mêlent consommation, religion et industrie, tout semble fêlé, la folie et la mort guettent. Le titre lui-même souligne ironiquement cette représentation proche d’un délire sous acide.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Laurent Impeduglia ; delphinecourtay.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

LEJEUNE : Sans titre (2015, Artothèque, Lg)

LEJEUNE Luc, Sans titre
(photographie numérique, 40 x 40 cm, 2015)

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© Luc Lejeune

Luc LEJEUNE est né en 1948. Urbaniste et architecte, il a enseigné à l’ESA Saint-Luc à Liège. Il est également photographe et voyageur, en témoignent ses nombreuses séries.de photographies qui évoquent autant l’ailleurs que l’ici.

Cette photographie est issue de la série “Urbanscapes”, elle a été exposée à la Galerie Traces à Liège en 2015. Le Quai-sur-Meuse, au pied du pont des Arches, semble interroger le photographe-architecte. Il a saisi une passante exactement au moment où elle se trouve entre un couple de statues (dont on peut se demander qui les a jamais regardées) et du mobilier urbain (un ensemble de boîtiers électriques). Le regard s’attarde donc, comme contraint et forcé, sur cet impensé urbanistique, devant lequel tant de monde passe sans jamais y jeter un œil.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Luc Lejeune | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

LE SAVIEZ-VOUS : pourquoi les bouteilles de vin contiennent-elles 75 cl et non 1 litre ?

La contenance d’une bouteille de vin a été normalisée au XIXe siècle et les explications les plus folles ont couru, qui correspondaient souvent à des hypothèses du genre :

      • la capacité pulmonaire ;
      • la consommation moyenne pendant un repas ;
      • la meilleure capacité de stockage du vin ;
      • la facilité de transport…

En réalité, il s’agit simplement d’une disposition pratique avec une base historique, datant d’une époque où les principaux clients des vignerons français étaient les Britanniques.

L’unité de volume pour les Britanniques était le gallon impérial, équivalent à… 4,54609 litres. Pour simplifier les comptes de conversion, on a transporté les vins du Bordelais notamment en fûts de 225 litres, soit exactement 50 gallons, correspondant à 300 bouteilles de 750 ml (75 centilitres : vous l’aviez calculé spontanément). Comme le calcul était plus simple, les vignerons ont adopté un baril = 50 gallons = 300 bouteilles.

De cette façon, un gallon correspond à 6 bouteilles. Qui plus est, c’est pour cette raison, même aujourd’hui, les caisses de vin contiennent souvent 6 ou 12 bouteilles.

Pour ce qui est du fond creux ou concave de la bouteille de vin, il remonte au IVe siècle. Grâce à la création de ce qu’on appelle la piqûre, les souffleurs sont enfin arrivés à stabiliser la bouteille. Une forme qui s’est ensuite généralisée sur tous les types de bouteilles de vin. Sauf sur la cuvée Cristal de Champagne Louis Roederer dont le fond plat était exigé par le tsar de Russie Alexandre II, se méfiant des explosifs cachés dans la piqûre.

Si non è vero, è ben trovato : voilà de quoi briller en société entre deux gorgée !


Boire plus ?

Musée de la gourmandise : la Bibliotheca gastronomica (Hermalle-sous-Huy, BE)

L’initiative est belle de regrouper sous un même toit le maximum de ressources liées à la… gourmandise. Et c’est arrivé près de chez vous ! Peut-être même y retrouve-t-on la recette de la Poularde Valentine Thonart, d’heureuse mémoire...

LIEGETOURISME.BE y consacre une page pour le moins élogieuse : “Le musée qui plait aux gourmets, gourmands, gastronomes et goinfres ! Véritable cabinet de curiosités culinaires, ce musée décline la gourmandise sous ses aspects historiques, archéologiques, ethnographiques, folkloriques et artistiques grâce à quelques 1.200 objets, meubles et tableaux authentiques, rares ou curieux, de l’Antiquité à nos jours. Dégustez de délicieuses recettes anciennes ou régionales à la taverne et choisissez un souvenir à la boutique. La Bibliothèque du musée contient la plus importante collection de livres de gastronomie en Belgique avec plus de 20.000 bouquins. Le musée vous ouvre ses portes toute l’année et vous propose des visites en français et en néerlandais.

Autobaptisé Bibliothèque & Musée de la Gourmandise, la désormais ‘institution épulaire’ donne de plus amples informations sur son site, MUSEE-GOURMANDISE.BE :

“Sous la responsabilité de Charles-Xavier Ménage († 2020), bibliothécaire et conservateur du musée de la Gourmandise, la Bibliotheca gastronomica rassemble plus de 20.000 ouvrages concernant l’alimentation, la cuisine (principalement européenne), les arts de la table et… le tabac traditionnellement inclus dans la gastronomie, puisqu’il est repris dans la classe 663-9 de la classification décimale universelle, au même titre que le chocolat, le cacao, le café et le thé.

Cette classification n’est cependant pas appliquée à Hermalle car l’importance du fonds, la diversité des ouvrages et la nécessité de recouper rapidement les informations ont amené Charles Ménage à imaginer un système différent, parfaitement opérationnel.

Charles-Xavier Ménage en action © Paul Ilegems 2015

Les réceptaires occupent évidemment de nombreux rayons car les recettes constituent la plupart du temps la base du livre de cuisine. Mais celui-ci peut également couvrir une large variété de sujets, incluant les techniques de cuisson, les recettes et commentaires de chefs, les conseils diététiques, l’établissement des menus, la tenue du ménage, les règles de savoir-vivre, les conventions de réception, etc.  

L’alimentation et la cuisine étant au centre même de la vie –on ne peut s’en passer-, leur étude débouche sur toutes les disciplines, qu’elles soient scientifiques, artistiques, philosophiques ou religieuses. La bibliothèque comprend donc aussi des bibliographies, des biographies, des ouvrages d’histoire, d’économie domestique, des livres sur les boissons, la conservation alimentaire, la chimie alimentaire, la physiologie du goût, etc. et de nombreuses monographies. Publicité, iconographie, littérature, musique n’y sont pas oubliées.

À cela s’ajoutent les documents plats : étiquettes de vin, bagues de tabac et des menus par milliers qui traduisent les mœurs épulaires de nos contemporains depuis plus de deux siècles.

Le tout forme un ensemble impressionnant accessible en consultation par tout un chacun, mais sur demande motivée et sur rendez-vous car la bibliothèque dépend uniquement du volontariat : quelques (trop rares) bénévoles aident le bibliothécaire pour l’encodage informatique loin d’être terminé, le rangement et l’entretien. Si cela vous dit de les rejoindre…

C’est sur base de ce fonds –que vous pouvez enrichir en y déposant vos manuscrits, livres, cahiers de recettes ou menus de famille– que nous effectuons des recherches (par exemple sur le café liégeois à la demande de la Ville de Liège), que nous écrivons des articles de fond, que nous donnons des conférences illustrées sur l’Histoire du livre de cuisine occidental jusqu’au XXe siècle et que nous préparons des expositions temporaires au Musée de la Gourmandise de Hermalle-sous-Huy.

© Daniel Baise – Fonds Primo

Si la lecture apporte une satisfaction virtuelle, parfois littéraire –certains écrits peuvent s’apprécier pour leur poésie, leur humour, la qualité de leur rédaction–, parfois gustative –ne salivons-nous pas en lisant certaines compositions de mets ?–, elle ne suffit pas toujours pour appréhender les recettes car leur réalisation recèle parfois bien des surprises… ne fût-ce que dans l’estimation du temps (17 heures de cuisson pour une Julienne au consommé, par exemple) !

Des bénévoles de notre asbl ont donc choisi d’entrer dans le vif du sujet, d’oser entreprendre la réalisation de recettes de cuisiniers du passé, de faire cette recherche d’ingrédients, ce calcul des proportions, cette estimation de durée de préparation et de modes de cuisson, et de les appliquer concrètement. Cela a débouché sur quelques soirées de dégustation de recettes d’auteurs culinaires célèbres comme Menon (XVIIIe siècle), Gouffé et Cauderlier (XIXe siècle), mais aussi sur l’expérimentation de la cuisine médiévale et de l’inventive cuisine de guerre –ou comment faire de la soupe au chocolat sans chocolat…

La Bibliothèque de la Gourmandise comporte également 4 autres fonds :

    1. Bibliothèque d’histoire de l’art et d’archéologie (2.500 ouvrages concernant l’architecture, la peinture, le mobilier, la décoration, la ferronnerie, l’orfèvrerie, la verrerie, la céramique, etc.) ;
    2. Bibliothèque de danse et chorégraphie (2.000 ouvrages sur la danse concernant notamment la bibliographie, les biographies, l’histoire de la danse – du ballet, les livrets, les dictionnaires, l’anatomie, le mouvement, les manuels techniques -danse classique, moderne, de jazz, danse espagnole, folklorique, de salon-, les grandes écoles, les compagnies de ballet, la littérature, l’iconographie, etc.) ;
    3. Fonds Georges Plumier (archives locales et littérature dialectale de Hermalle-sous-Huy) ;
    4. Écriture et poste (documentation liée au Musée Postes restantes).

Participez à l’enrichissement de ces fonds en y déposant vos manuscrits, livres, cahiers de recettes ou menus de famille !” [MUSEE-GOURMANDISE.BE]


Manger encore ?

KUIJKEN : les six suites pour violoncelle solo de Bach, BWV 1007-1012 (concert, Céroux-Mousty, 1997)

“A 15 ans, Wieland Kuijken entame des études de violoncelle. Il obtient le prix supérieur au Conservatoire de Bruxelles. Mais c’est en autodidacte qu’il commence la viole de gambe à l’âge de 18 ans. Avec son frère Sigiswald, ils fondent l’ensemble Alarius en 1959 qui se consacre à la musique baroque. Parallèlement à cela, Wieland s’intéresse à la musique contemporaine : il fera avec l’ensemble Musiques nouvelles de nombreux concerts dans toute l’Europe.

Comme gambiste, Wieland s’est acquis une réputation internationale. Il a enregistré de nombreux disques avec, entre autres, Jordi Savall, Gustav Leonhardt, Frans Brüggen, Alfred Deller et bien sûr avec ses frères Sigiswald et Barthold.

Wieland Kuijken est professeur de viole aux conservatoires de Bruxelles et de La Haye, donne de nombreuses masterclasses dans le monde et fait partie de nombreux jurys internationaux.

Il est membre de La Petite Bande depuis sa fondation, est violoncelliste du Quatuor Kuijken et dirige également le Collegium Europe depuis 1988.

Comme violoncelliste baroque et comme gambiste, Wieland Kuijken est unanimement considéré comme un des précurseurs et comme un des grands maîtres de l’interprétation contemporaine de la musique baroque.”

Sigiswald, Barthold et Wieland Kuijken © Barthold Kuijken

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

  • Suite n°1 en sol majeur BWV 1007 : Prélude – Allemande – Courante -Sarabande – Menuet I & II – Gigue ;
  • Suite n°2 en ré mineur BWV 1008 : Prélude – Allemande – Courante -Sarabande – Menuet I & II – Gigue ;
  • Suite n°3 en do majeur BWV 1009 : Prélude – Allemande – Courante -Sarabande – Bourrée I & II – Gigue ;
  • Suite n°4 en mi bémol majeur BWV 1010 : Prélude – Allemande – Courante – Sarabande – Bourrée I & II – Gigue ;
  • Suite n°5 en do mineur BWV 1011 : Prélude – Allemande – Courante -Sarabande – Gavotte I & II – Gigue ;
  • Suite n°6 en ré majeur BWV 1012 : Prélude – Allemande – Courante -Sarabande – Gavotte I & II – Gigue.

Les suites pour violoncelle seul de Bach

“La genèse

À force de considérer en lui l’organiste, le claveciniste et le compositeur de cantates, passions et messes, on en oublie que Bach était violoniste de formation. En 1703 , il commence sa carrière comme violoniste à Weimar, où il retourne en 1708 comme Konzertmeister et, en 1717, il est nommé maître de chapelle de la Cour de Coethen dont le petit orchestre est constitué essentiellement d’instruments à cordes. En 1720, Bach couronne sa carrière violonistique avec ses Sei Solo o Violino senza Basso accompagnato, qualifiées de libro primo sur la page de titre de l’ autographe. On est tenté de supposer que le compositeur envisageait à la même époque un libro secondo sous la forme d’un opus du même genre, ou peut-être même qu’il y travaillait déjà. Aujourd’hui, on présume généralement que les 6 Suites a Violoncello senza basso, dont il existe également un autographe (malheureusement non daté), constituent ce second livre. Le seul point de repère que l’on ait pour une datation éventuelle de la composition de ces suites est le fait que la page de titre et les titres soient de la main de la seconde femme de Bach, Anna Magdalena, qu’il avait épousée le 3 décembre 1721, après la mort subite de sa première femme.

Bach ne composa jamais pour une postérité imaginaire, mais avait toujours en vue un but déterminé. Ses œuvres pour clavier furent avant tout conçues pour les leçons qu’il donnait à ses fils, son Orgelbüchlein poursuivait le même objectif tandis que les grands Préludes et Fugues d’orgue furent composés essentiellement pour son propre usage.

Excellent violoniste, Bach a joué lui-même ses Sonates et Partitas pour violon solo, comme le prouvent les indications de doigté dans l’autographe. Son habileté à jouer de la viole de gambe et du violoncelle était en revanche minime et n’aurait jamais permis une interprétation de ces Suites, d’une exécution exceptionnellement difficile. À la question souvent soulevée de savoir pour qui il composa ce libro secondo, la réponse des musicologues est que Bach ne peut l’avoir destiné qu’à Ferdinand Christian Abel, un remarquable gambiste et violoncelliste qui fit partie, jusqu’en 1737, de la Chapelle des Princes d’Anhalt-Coethen et qui était l’ami du compositeur. C’est le fils d’Abel, Karl Friedrich, lui aussi excellent gambiste, qui fonda à Londres, avec Johann Christian Bach, les célèbres Bach-Abel Concerts.

Les limites de l’instrument

La comparaison s’impose entre les œuvres pour violon et pour violoncelle seul. Pour le violon, Bach écrit trois Sonates et trois Suites ‘modernes’ pour l’époque, tandis que pour le violoncelle, il se contente de Suites. Au violon, instrument doué d’une extrême souplesse, il n’impose pas seulement une virtuosité poussée au plus haut degré mais aussi une polyphonie très élaborée, qui dépasse presque les limites de l’interprétation violonistique. S’il voit également dans le violoncelle un instrument dont il convient de jouer avec virtuosité, il se sent cependant plus à l’étroit dans les possibilités qu’offre l’instrument, plus étroitement lié aussi à la tradition. Cette tendance à une certaine objectivation se traduit dans l’utilisation seulement discrète de la polyphonie, de la technique des doubles cordes et des effets de bariolage. L’écriture polyphonique se retrouve dans les Sarabandes, parfois aussi dans la Bourrée et la Gavotte, tandis que les autres mouvements des Suites se contentent souvent de très peu de doubles cordes, qui interviennent plus spécialement dans les cadences et les conclusions. Cette retenue provient notamment du fait que l’on employait encore partout, vers 1700, un type d’archet ne permettant qu’un jeu limité. Par cela même, Bach devait donc renoncer à ces effets spécifiquement ‘spatiaux’ qui caractérisent à un si haut degré ses œuvres pour violon. La richesse de techniques et de couleurs, de procédés d’écriture et de caractères distincts à laquelle parvient Bach dans le cadre de ces limites est cependant étonnante.

Viola pomposa

Que Bach ait aspiré à élargir les possibilités d’exécution technique du violoncelle, c’est là ce que nous apprennent les deux dernières Suites. Il donne à la cinquième le titre de Suite (sic) discordable, prescrivant l’accord de la corde de la, un ton plus bas, en sol. Quant à la dernière, Bach la composa pour un instrument à cinq cordes, la viola pomposa, instrument dont il inspira la construction, à moins qu’il n’en eût été lui-même l’inventeur, et dont l’ampleur du registre en première position excédait de vingt-cinq pour cent celle du violoncelle. Ernst Ludwig Gerber, fils d’un élève de Bach, confirme dans son lexique que le compositeur utilisa cet instrument dans son orchestre à Leipzig. À l’en croire, on s’en servait surtout pour jouer des basses animées parce que les “passages hauts et rapides” se laissaient plus facilement exécuter sur cet instrument. Ces possibilités accrues qu’offrait la viola pomposa, Bach les a exploitées dans chacun des mouvements de la dernière des six Suites.

Le choix des mouvements

À la différence d’autres cycles d’œuvres de Bach, dans lesquels c’est précisément la disparité des mouvements qui détermine le caractère cyclique, la particularité des Suites pour violoncelle réside dans le fait que les six œuvres reposent toutes sur la même ordonnance de mouvements. Bach se sentait tenu d’y respecter cette norme germanique d’une division cyclique fixe, à laquelle il accorda également la prédilection dans ses Suites pour clavier. À un Prélude introductif succèdent les quatre mouvements attitrés de la suite que sont l’Allemande, la Courante, la Sarabande et la Gigue, cette dernière danse étant chaque fois précédée de deux danses à la mode, qui constituent pour ainsi dire la seule donnée variable au sein de la série de mouvements. Ces “morceaux galants” adoptant la forme du Menuet, de la Gavotte et de la Bourrée, se présentent pratiquement sans la moindre stylisation. Bach place en tête de toutes les Suites un Prélude qui représente chaque fois un autre type et dont la structure comprend de une à quatre parties : ainsi dans la Suite n°2, il s’agit d’un mouvement doté d’un développement harmonique d’une incroyable richesse et d’un point culminant clairement marqué, dans la Suite n° 4, d’un Prélude s’étalant en plans sonores avec triples accords brisés et passages de vélocité, vaguement comparable au 1er Prélude du Clavier bien tempéré, dans la Suite n° 5, d’une ouverture à la française avec section introductive solennelle et section médiane quasi fuguée et, dans la Suite n° 6, d’un morceau de grande virtuosité, prenant très clairement modèle sur le style de la toccata.

Dans les mouvements attitrés de la suite, Bach est certes davantage lié aux conventions. Cependant, il s’efforce là aussi de donner aux formes, mouvements, rythmes et figurations tels qu’établis par la tradition dans les dernières décades du XVIIe siècle, la plus grande variété possible en développant leur potentiel artistique. À cette transformation ou extension permanente d’éléments préexistants, qui constitue un trait fondamental de toute la production de Bach, vient s’ajouter un étonnant approfondissement du contenu qui a élevé ses œuvres au-dessus de toute contingence pour leur conférer une valeur intemporelle.”

Texte préparé par l’association Espace Garage
pour les concerts des 5-6 décembre 1997
© Collection privée


Pour y avoir assisté : ce concert fut un grand moment… momentané. Il est néanmoins encore possible d’explorer les 6 Suites pour violoncelle de Bach en écoutant “l’ultime version”, selon nous, enregistrée par Anner Bylsma en 1992 (son premier enregistrement des Suites, daté de 1979, était trop fortement entaché de la hâte et de l’aridité des débuts des Baroqueux, comme on nommait à l’époque cette nouvelle approche musicale initiée, entre autres, par les Kuijken). Dans nos Incontournables, un article du Savoir-écouter y est consacré avec un extrait de la Première Suite (video).


Savoir écouter…

CHANDELEUR : des crêpes, par hasard ?

Février 2021 – “Donc, on fait des crêpes… parce qu’au Ve siècle, le pape Gélase (kabyle chrétien de la tribu des Djelass), a remplacé les Lupercales, fête du Dieu Pan, divinité de la fécondité (Lupercus en latin) par la commémoration d’un rite juif devenu catholique : la présentation de bébé Jésus au Temple et la “purification” de Marie, 40 jours après l’accouchement.

A ce propos, il y a une très belle influence de la tragédie grecque dans l’évangile de Luc, quand le prêtre Siméon et la vieille prophétesse Anne disent à la jeune Marie : “Ton enfant amènera la chute et le relèvement mais toi… un glaive de douleur te transpercera le cœur…” (Luc, 2, 34-35 ; on dirait du Sophocle et on ne sait rien de Saint Luc sauf qu’il avait une très grande culture hellénistique).

Mais revenons au pape berbère qui nous fait faire des crêpes pour commémorer un rite juif devenu catholique pour remplacer une fête païenne sur base d’un récit écrit par un inconnu qui aimait la tragédie grecque. Pour métamorphoser la fête du Dieu Pan, dieu du désir dansant, des forces de la nature, incarnation prodigieuse du Panthéisme (ça veut dire tous les Dieux, les gars), Gélase a donné aux pèlerins venus à Rome des torches pour leur procession (candela en latin d’où chandeleur) et des crêpes (symbole celte du soleil, symbole germain de purification, symbole berbère de fécondité).

GENTHE Arnold, Anna Duncan Dancing © Library of Congress

Peut-être que cette nuit-là comme Plutarque l’avait raconté dans “La disparition des oracles“, les navigateurs entendirent une voix sur la Méditerranée, une voix venue de nulle part, qui clamait dans la nuit noire : “Le Grand Pan est mort !” suivi des murmures d’une tristesse immense…

La poésie panthéiste n’était plus, la nuit du monothéisme tombait sur le monde. Plutarque (un type qui était vraiment très bien : historien, ambassadeur en Egypte, prêtre d’Apollon à Delphes, philosophe, astronome) avait compris que la lune qui ressemble tellement à une crêpe, ne brille pas mais reflète la lumière du soleil. Allez, ma pause est finie, fuyons les chimères identitaires, et non : le Grand Pan n’est pas mort. Le Grand Pan est éternel et ce soir on mange des crêpes !”

Jean-Paul MAHOUX

  • L’illustration principale de l’article est © rtbf.be

D’autres orateurs à notre tribune…

DEGEY : le château du Beaumont (CHiCC)

Le château du Beaumont est situé à Sclessin (Liège, BE), au n° 293 de la rue Côte d’Or, à quelque 300 mètres en amont de l’ancien passage à niveau du Val-Benoît et de l’ISSEP. Il se dresse au pied de la colline, dite jadis “le Beaumont“, puis “Côte d’Or“, dans le prolongement de la rue de la Préfecture. La dénomination de cette rue nous rappelle que pendant l’occupation française, le château du Beaumont fut la résidence champêtre du Préfet de l’Ourthe.

A ce sujet, nous lisons dans la Gazette de Liège du 6 août 1803 : “(…) pour capter la confiance des parents au profit de l’Ecole Centrale de la place du XX Août, ce fut en vain que le Préfet même du département de l’Ourthe, DESMOUSSEAUX, daigna recevoir en sa maison de campagne, les professeurs et les élèves couronnés et leur faire les honneurs du dîner préfectoral…” Quant à la dénomination “Côte d’Or”, n’aura-t-elle pas été donnée par le super-Préfet MONGE, né à Beaune, nos vignobles lui rappelant sa Côte d’Or natale ?

Château est peut-être un bien grand mot ! En réalité, il s’agit de ce que l’on appelait au XVIIIe siècle, une “Folie”. Voici ce que nous pouvons lire à son sujet dans le “Patrimoine Monumental de la Belgique”, tome 8/2, page 492 :
“N° 293. Château du Beaumont. 1772. Résidence de plaisance construite par l’architecte J.B. RENOZ pour le Prince-Evêque de Liège, Charles de VELBRUCK, au lieu-dit “Petit-Bourgogne”. Située au fond d’un jardin ouvert à rue par une large entrée encadrée de pilastres, demeure à trois niveaux en briques et calcaire. Les entrées de cave, en arc surbaissé, s’ouvrent dans le haut soubassement de calcaire appareillé en refends. Les deux étages réservés à l’habitation, sont accessibles par un perron en fer à cheval, bordé d’un beau garde-corps en ferronnerie, qui mène à la porte d’entrée, percée au centre de l’avant-corps à trois pans. Façade de cinq travées encadrées chacune d’un chaînage à refends. Baies à linteau droit. Porte cintrée à clé moulurée en console, bordée d’une guirlande de fruits. Etages soulignés par une épaisse corniche. Toiture mansardée à croupettes recouvertes d’ardoises percées de deux lucarnes à fronton triangulaire. Façade arrière semblable, premier étage de plain-pied avec jardin. A l’intérieur, remarquable décoration d’époque.” 

On associe généralement ce château de style néo-classique à François-Charles de VELBRUCK qui fut Prince-Evêque de Liège du 16 janvier 1772 au 30 avril 1784, date de sa mort en son château d’Hex, des suites d’une attaque d’apoplexie. Ce n’est pas seulement la rumeur populaire qui fait de VELBRUCK le propriétaire ! PIRENNE dans ses “Constructions verviétoises du XVème au XXème siècle“, attribue à RENOZ, hors ville, le château du Petit-Bourgogne à Sclessin, ou du moins, les deux pavillons de son parc, commandés par le Prince VELBRUCK. A son tour, Renée DOIZE, dans son livre sur l’architecture civile d’inspiration française à la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, dans la Principauté de Liège, écrit : “C’est pour le Prince VELBRUCK que RENOZ construisit le château de Beaumont près de Liège”.

Plan du château du Beaumont (1840) © CHiCC

S’il est généralement et logiquement admis que cet édifice fut construit par RENOZ, il n’en va pas de même pour admettre que VELBRUCK en fut le propriétaire. (Le château d’OBICHT, à 12 km de Maastricht, le frère jumeau du Beaumont, fut également construit par RENOZ). Quant à sa date de construction, un chronogramme situé sur un édicule proche de l’ancien vide-bouteilles qui dominait le Val-Benoît, donne l’an 1777. D’autre part, suivant l’ancienne propriétaire, dans le salon, derrière une des toiles, figure la date de 1772. Elle fut découverte lors de la restauration des tableaux en 193 7. Dans le même salon, au-dessus de la cheminée, se trouve un portrait de VELBRUCK encastré dans un médaillon ovale. A l’époque, c’était la coutume de placer ainsi le portrait du propriétaire-bâtisseur .

Le créateur officiel de ce domaine, d’après les recherches effectuées par Georges HANSOTTE, Conservateur des Archives de l’Etat à Liège, est Maximilien-Henri-Joseph-Antoine, Baron de GEYER de SCHWEPPENBURG, chanoine tréfoncier de la cathédrale Saint-Lambert. Abbé séculier de Visé, né à Cologne le 2 septembre 1712, il habitait place Saint-Michel à Liège, dans l’actuel hôtel SOER de SOLIERES.

Est-ce l’amour de la campagne ou l’amour du bon petit vin du Beaumont ou toute autre mystérieuse raison qui lui fit construire cette “Folie sclessinoise” ? Bref, le 13 mai 1775, il achetait en ce lieu, au chanoine de Saint-Barthélémy de GOESWIN, “une maison, pressoir, appendices et appartements, jardins, cotillages, prairies arborées, terre, vignobles et broussailles y attenantes, situées à Sclessin en lieu-dit Beaumont, joindant la totalité d’amont à Monsieur RENOZ, architecte maître masson…” (A.E.L. acte du notaire PIRLOT).

Le 6 octobre 1789, Maximilien décède à Liège. C’est son neveu Corneille qui hérite du Beaumont. Le 15 messidor an XII (15.07.1804). Corneille vend le château du BEAUMONT ainsi que l’hôtel de SOER à Jacques-Joseph RICHARD, notaire à Liège qui, pendant la révolution française, fut marchand de vin. Le 16 juin 1880, Richard-Hyacinthe-Vincent-Gilles LAMARCHE, petit-fils de RICHARD, rachète les huit neuvièmes de la propriété du Beaumont, entre-temps louée à la famille HOUBOTTE. C’est Jean HOUBOTTE qui construisit le Pont des Arches en 1860. Le 20 mars 1894, les sept frères et sœurs RENARD rachètent le bien et y transfèrent leur restaurant du “Petit-Bourgogne”. Ce sont Emile, Jules, Laurence, Ernestine, Octavie, Hubertine et Victorine. Prix d’achat : 55.000 Francs.

En 1918, Octavie, la dernière survivante de la famille RENARD, laisse la propriété par testament à deux cousines, Berthe-Laurence Julie BOSSY, épouse Emile BODSON, industriel, rue Renory, 6 à Angleur et Léonie-Valérie BOSSY, rue de Hesbaye, 23, épouse Jules BODSON, pharmacien à Liège. En 1921, les sœurs BOSSY vendent le château aux époux BONHOMME-CLOSSET, négociants en bois. En 1949, les BONHOMME vendent Beaumont aux époux BOSTEM-RANDOUR. Le château est délabré car il a servi de phalanstère aux ouvriers émigrés de la “Lainière de Sclessin”. En 1980, le château devient la propriété de Monsieur et Madame BEAUJEAN-VAN PUT.

Si le château du Beaumont put passer au travers des bombardements de mai 1944 sans trop de dégâts, il n’en fut pas de même du pavillon sis à flanc de colline et dit “Vide-Bouteilles” qui fut totalement détruit. Comme nous aurons pu le constater, aucun acte ne mentionne notre Prince VELBRUCK. Mais nous savons que le Chanoine de GEYER était un ami d’enfance du Prince, étant tous deux originaires de Düsseldorf où VELBRUCK naquit le 11 juin 1710. Le chanoine reçut-il régulièrement son ami au Beaumont ? Le lui loua-t-il ou tout simplement fut-il simplement un prête-nom ?

Selon la rumeur publique, VELBRUCK y aurait pudiquement caché certains aspects de sa vie privée, car notre Prince et philosophe aimait Marie-Christine BOUGET, “Stinette” pour les intimes, l’épouse du Bourgmestre de Liège GRAILET. Nous savons qu’il en eut deux fils naturels, Charles-François-Marie GRAILET, baptisé à Liège le 2 juillet 1762 et François-Charles, ondoyé le 22 mai 1773 à Saint-Adalbert. Le parrain fut VELBRUCK lui-même et la marraine, sa propre nièce, la comtesse d’ ARLBERG de VILENGRE. Le secret fut bien gardé, la rumeur quant à elle, persista.

En consultant la correspondance échangée entre le Prince et DARGET, son Ambassadeur à Paris (Tomes 15, 16 et 17 de l'”Annuaire de l’histoire liégeoise”), nous avons remarqué que la plupart des missives sont datées de Liège. Vingt et une le sont de Seraing (château Cockerill). Huit portent la mention “à la campagne” ou encore “Hex, le…”. Deux enfin, portent la mention “A la campagne, près de Liège” et sont datées des 20 septembre et 5 octobre 1773, comme par hasard, à la période des vendanges ! … Voilà qui pourrait correspondre à notre Beaumont.

Notice sur l’architecte RENOZ gui bâtit le château en 1772.

La famille RENOZ est originaire de Franche-Comté. Les époux Claude RENOZ et Barbe DEWEZ eurent cinq enfants, dont Jacques-Barthélémy, notre architecte. C’est en 1756 qu’il prêta serment et paya son inscription, 40 florins, au bon métier des maçons en qualité de “maître-architecht”. Parmi ses oeuvres, nous relevons :

– Reconstruction de Saint-Jean l’Evangéliste (plan de PIRSON)
– Construction de Saint-André.
– Eglise du Saint-Sacrement.
– L’ancien hôtel de ville de Spa.
– L’Hôtel de ville de Verviers.
– Le Waux-Hall de Spa.
– L’Hôtel de Maître de la Société Littéraire de Liège.
– Les châteaux de Beaumont et d’Obicht …

Ayant eu neuf enfants, ses gains d’architecte ne lui suffisant pas, il se lança dans les affaires, tels le commerce du bois, les transactions immobilières, un service de diligence Liège-Paris, un moulin à papier. Le ménage RENOZ habita rue Sœurs-de-Hasque, puis place des Carmes. Il posséda quelques biens fonciers dont les fermes de Comblain-la-Tour et Rabosée, une maison de campagne à Rivage-en-Pot, deux ou trois maisons à Sclessin, “au pied d’un beau vignoble voisin d’un important chanoine”.

La visite

Comme les visiteurs pourront le constater, l’intérieur du château dans le goût français du XVIIIe siècle, est ravissant et plaisant à regarder.

 

Le hall d’entrée, de forme octogonale, est dallé noir et blanc et possède trois portes dont une cintrée à double battant, donnant sur la salle à manger, encadrée de deux niches avec Apollon et Artémis. Les portes latérales sont surmontées de panneaux en stuc représentant un lion et une lionne et conduisent, l’une à la cage d’escalier, l’autre au petit salon de peintures. Des pilastres cannelés répartissent harmonieusement les espaces.

Le petit salon de peintures est orné de cinq grands panneaux représentant des paysages et trois dessus de portes figurant des putti. Sur la hotte de la cheminée, le portrait du Prince VELBRUCK régnant. Elégante cheminée Louis XVI, en marbre de Saint-Remy. Le fumoir, au décor liégeois très intime. Nous y admirerons, entre autres, des armoires d’angles ainsi que les carreaux manganèse de la cheminée.

La salle à manger, elle aussi de forme octogonale, est la plus vaste pièce de la maison. Sa décoration est de style classique, parfaitement symétrique et agrémentée de pilastres cannelés à chapiteaux corinthiens supportant la corniche. Celle-ci est soulignée de guirlandes et de rubans fleuris. Quant aux demi-lunes, elles présentent des putti sur les nuages. Les stucs seraient de FRANCK, stucateur de RENOZ. La quatrième porte conduit à la cuisine.

La cage d’escalier possède un bel escalier en chêne reposant sur une marche de départ en marbre et dont les balustres au profil Louis XIV sont agrémentés de sculptures Louis XVI. Le palier est stuqué. Les chambres possèdent de belles cheminées d’époque.

Le portait de Velbruck

“(…) Au-dessus d’une cheminée en marbre, dans un cadre de forme ovale très artistement sculpté, est encadré un portrait en buste de VELBRUCK, peint à l’huile sur toile: les avant-bras qui sortent de dessous une mosette d’hermine, sont recouverts des manches en dentelle d’une aube blanche et se terminent par des mains potelées tenant une feuille de papier blanc, sans inscription, dans une pose debout. La main droite porte à l’annulaire une bague. L’habituel ruban rouge, la croix d’or, le rabat noir et blanc, y figurent. Sur l’épaule gauche est accrochée la cappamagna qui enveloppe le bas du portrait.” (Vieux-Liège, Tome XI, p. 495, 1940-1950).

Selon Monsieur BANQUET, ce portrait est cité par FROIDCOURT dans l’iconographie du Prince. Toutefois, il faut se rendre à l’évidence, ce portrait n’est pas à la mesure exacte de la cavité destinée à le recevoir !…

Le buste de Velbruck

“(…) qui trône dans la salle à manger est d’acquisition récente. Signé de DUPONT, c’est un cadeau de Madame BEAUJEAN à son mari. Il faisait partie d’une série de bustes ornant les locaux de l’Université, place du XX Août, à Liège.

L’ancienne orangerie, qui se trouvait côté aval du château, a disparu après les bombardements de mai 1944. Elle avait été transformée en bibliothèque. Entre l’orangerie et le corps de logis, s’étendait une vaste terrasse couverte dont la toiture était soutenue par de jolies colonnes à la grecque. Elle servit de salle de restaurant du “Petit-Bourgogne” à la “Belle Epoque”. Madame BOSTEM fit enlever la toiture pour créer une terrasse. Hélas, le pavement n’ayant pas été prévu pour le plein air, il se détériora rapidement et les eaux d’infiltration mirent à mal les magnifiques caves. A disparu, un magnifique pigeonnier à colombages, ainsi que le “Vide-Bouteilles” écrasé sous les bombes en mai 1944.

Madame BOSTEM adorait son château. Une de ses filles, Madame MASSIN, y résida jusqu’en 1980. On le loua pour des cérémonies de mariage, puis Madame BOSTEM décida de le vendre. Elle eut un entrepreneur comme acquéreur, mais quand elle apprit que celui-ci avait l’intention d’enlever portes, fenêtres, parquets et autres éléments récupérables pour les revendre au propriétaire du château d’OBICHT, Monsieur SZYMKOWIAK, château qu’on reconstruisit après l’incendie de 1954, furieuse, elle rompit les pourparlers. Monsieur et Madame BEAUJEAN qui en étaient eux aussi fort amateurs, en firent l’acquisition en 1980.

Le Vide-Bouteilles

“Le Prince-Évêque avait, avant la fin du XVIIIème siècle fait édifier une champêtre et toute charmante demeure d’été – dessus le Petit Bourgogne bien connu depuis une quinzaine d’années – que nous visiterons ensemble un de ces quatre matins et, à mi-côte, dans la futaie, le complément indispensable, la “Gloriette” ou “Vide-Bouteilles” où l’on allait par les plus chauds après-dîners et les tièdes soirées, prendre le repas du soir ou décacheter quelques vieux pots de bourgogne… C’est une tourelle hexagonale (les côtés ont 3 mètres 90 de long), de briques et de castux, du plein Louis XVI, à deux étages, le premier étage, le principal, étant de plain-pied avec une terrasse supérieure.

Le vide-bouteilles © E. Degey

Vers l’Ouest, vers la ville, une porte donnait accès à cette chambre (diamètre 6 mètres 60), décorée dans les angles de longs pilastres, surmontés de corbeilles pleines de fruits. Les bases de ces pilastres masquent de petites armoires destinées à serrer la vaisselle. Une cheminée de marbre Saint-Remy, remplace le pilastre dans l’encoignure nord et deux très larges et hautes fenêtres à petits carreaux, donnant vue sur la Meuse, la jolie, naguère, les banlieues liégeoises de Fragnée, Fétinne, Rivage-en-Pot et les monts boisés de Kinkempois et Renory. Une troisième fenêtre faisant face à la porte, vers l’Occident, est fermée d’une cloison de planches pour éviter sans doute un trop fort courant d’air, ou bien le grand éclat des rayons solaires, ou mieux encore, l’indiscrétion du personnel gravissant de ce côté l’escalier de service. En effet, un escalier de vingt-sept marches de bois et de briques, faisant communiquer vers l’extérieur par l’arrière, directement avec la terrasse inférieure, sans faire le détour par l’avant, le long du mur de
soutènement du terrain.

La cave ou rez-de-chaussée servait de cuisine ( 6 mètres 10 de diamètre, 3 mètres 50 de haut). On y trouve un foyer à linteau de grès houiller dépourvu actuellement de son inscription et à côté, deux fours, un à pain semi-circulaire, un autre au-dessus, pour les “tartes” probablement ou pour tenir chauds les plats et aussi en dessous, un réduit à bûches (60 x 60, profondeur 1 mètre 25). Une grande fenêtre et une seconde très réduite à cause de l’escalier, l’éclairant. On y entre par une pièce annexe où se trouvent deux loges à vin et un bac de pompe avec robinet versant l’eau d’un réservoir entaillé dans le schiste et qu’une baie aère hygiéniquement. Ah ! combien nos ancêtres réfléchissaient aux moindres détails dans tout ce qu’il construisaient et créaient !

Sur la terrasse qui s’étend au devant, se trouve aussi un appentis en briques (3 mètres 72 de long, 1 mètre 85 de profondeur, 1 mètre 70 à 2 mètres 40 de haut) s’ouvrant également vers l’Est, abritant donc les gens des ardeurs du soleil d’été et des pluies dominantes. L’intérieur était orné de fresques où nous devinons des personnages en habit à la française, des culottes rouges, les tricornes posés sur la perruque plate…

Dans la muraille du fond, existaient deux fenêtres, des créneaux plutôt pour permettre l’occasion de jeter un coup d’oeil sur le beau panorama vers Tilleur et Ougrée. Toute cette muraille était protégée par une couverture d’ardoises. Un petit mur bas, avec dalles de recouvrement et une balustrade en bois à croisillons, dont il reste quelques traces, bordait le terrain.

Les faces Ouest et Sud-Ouest de la “gloriette” étaient également pourvues de leur carapace d’ardoises. Chacune des faces était surmontée d’un petit pourtour triangulaire surbaissé et les six pans de la toiture se réunissaient à une pomme hexagonale, couverte de plomb, surmontée d’une girouette en forme d’aigle ou de corbeau. Or, cette girouette ne tournait pas sur son axe mais entraînait celui-ci qui, à son tour, entraînait une aiguille se mouvant dans le plafond de la pièce principale sur une rose des vents peinte dans un caisson, à six pans toujours. Les seize divisions : nord, midi ou sud, est et ouest, nord-nord ouest, nord-ouest, ouest-nord-ouest, etc., sont indiquées et des soleils marquent en outre l’est et l’ouest. Comme tout cela est bien conçu pour le bien-être, l’agrément, la facilité de chacun !”  (Ch. J. COMHAIRE, extrait du journal “La Meuse”, édition rose du 26 mai 1913).

“J’ai réservé pour la bonne bouche, comme on dit vulgairement, une petite perle épigraphique. Le sujet est quelque peu rabelaisien, mais… honni soit qui mal y pense, la science ne peut avoir de scrupules. Si quelques délicates lectrices craignaient quelques gauloiseries, quelques inconvenances, qu’elles daignent s’arrêter à ce tournant de phrase … Et maintenant que les femmes honnêtes sont sorties, comme disait le prédicateur (personne dans l’auditoire n’avait bougé), nous pouvons commencer.

Je vous ai décrit (“La Meuse”, lundi 26), la “Gloriette” réservée aux agapes estivales de ses hôtes. Or, quand on a beaucoup mangé et beaucoup bu, ma foi , il faut évacuer le résidu … et nos constructeurs construisent des chambrettes étroites, généralement à un unique siège, où le patient peut, à son aise, réfléchir longuement aux nécessités de ce bas monde. Autrefois, l’établissement était relégué dans le coin le plus éloigné du jardin, entouré de buissons et de bosquets que le ramage des oiseaux et les senteurs de lilas, des sureaux et des ifs embaumaient. Aujourd’hui, nos architectes nous flanquent çà au beau milieu d’une grande pièce, où le restant de la famille s’ébat, qui dans la baignoire, qui à la toilette, qui au trapèze de gymnastique. C’est le progrès, quoi ?

Or donc, la jolie “gloriette” du Beaumont possède son annexe obligatoire et personnelle, à quelque distance (32 mètres), à la lisière de la propriété. Le bois est touffu et certes, au temps ancien, il y avait un rideau de boulingrins ou d’ ifs dans la direction du bâtiment principal. Ce qui le prouve -et voyez encore la réflexion qui accompagnait les moindres actes de nos pères- c’est que la porte est placée dans le sens opposé.

C’est une construction en briques, de belles briques cuites au bois, rectangulaires, avec les deux angles arrières recoupés de façon à arrondir le mur à l’ intérieur. A la base, une baie rectangulaire, très allongée horizontalement, servait à vider la fosse. Mentionnons le toit d’ardoises et le lierre archi-vieux couvrant le plus possible.

A l’ intérieur, voici, dans la muraille, à main droite, une petite niche pour déposer le flambeau -si c’est le soir- et le siège de chêne, avec l’arête très pratiquement et très artistement arrondie, ce à quoi ne pensent pas toujours nos modernes et l’ orifice muni à l’avant d’un bec ou gouttière, usage ancien bien utile et sottement disparu. Mais avant que d’entrer dans l’ oratoire, le moribond pouvait, s’il était latiniste, éprouver quelques douces joies en lisant une inscription placée au-dessus de la porte. Une large planche est clouée, en effet sur la muraille, au-dessus de celle-ci, cantonnée de deux petits pilastres Louis XVI, et porte cette délicieuse sentence :

aCCIDit Lib VIt e.e.e.
Ventrls MiseratVs on Vstl
AptUM CaCanDo nobILe strVXIt op Vs.

Si nous nous représentons la disposition des lieux, et du lieu, à mi-côte d’une colline couverte, depuis la base jusqu’à hauteur de la “Gloriette”, d’un vignoble (c’est le terrain de Monsieur BROCK, autrefois Monsieur PHILIPS, horticulteur, avec la vieille demeure du vigneron) et si nous connaissons les propriétés éloquentes du petit cru du pays, nous nous figurons aussitôt la scène : “Il est arrivé”, il a gravi la côte, “et cela”, le raisin, “lui a plu, etc .” Il en a pris beaucoup du raisin, mais gare : “ayant eu pitié, compatissant, au ventre trop chargé, accablé, il ( ou on) a construit ce noble édicule apte, propre à faire …” ce que font les petits enfants.

Et notez que cette inscription, en excellent latin, constitue un distique de deux vers, un hexamètre (les deux premières lignes aboutées) et un pentamètre (la troisième) et notez qu’elle donne deux fois la date 1777 par la disposition et la gravure chronogrammatique des caractères qui la composent. Cela dit, soyez à peu près certains, comme moi, que l’auteur de cette joyeuse et toute littéraire et historique plaisanterie, n’est autre que le Prince-Evêque Charles, des Comtes de VELBRUCK, grand amateur et grand protecteur des arts de notre défunte Principauté. Espérons que l’acquéreur futur de la propriété de Monsieur BOUHAYE conservera l’édicule et son savant distique.” (Ch. J. COMHAIRE, “La Meuse” édition rose du 18 juin 1913).

Emile DEGEY


Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


 

27 janvier 1945 : le camp d’Auschwitz est libéré

La libération du camp de concentration d’Auschwitz par les troupes soviétiques a marqué le début de la libération des camps où les Allemands ont exterminé 6 millions de Juifs. France 3 revient sur cette histoire tragique à l’occasion des commémorations des 70 ans de l’évènement.

Il y a 70 ans, le 27 janvier 1945, le camp de concentration d’Auschwitz était libéré par l’armée soviétique. C’est le premier grand camp d’extermination et de déportation libéré par les Alliés. 300 survivants se recueilleront sur place. À l’époque, les Soviétiques tombent presque par hasard sur le camp, cerclé de barbelés, où ils trouvent 7.000 personnes décharnées, au bord de la mort.

6 millions de Juifs exterminés

Au fur et à mesure de leur progression, les Alliés libèrent une vingtaine de camps. Dachau près de Munich, Buchenwald, Ravensbrück, Mauthausen entre autres. “C’est la fin d’une horreur sans nom. Il faut ouvrir les yeux et serrer les dents“, expliquaient à l’époque les médias. En tout, six millions de Juifs ont été victimes de la barbarie nazie dont Auschwitz est devenu le lieu emblématique, ainsi qu’un lieu de mémoire…” [FRANCETVINFO.FR]


Carte blanche à Stéphane DADO :

À l’heure du 76e anniversaire de la libération des camps de concentration, beaucoup se demandent ce que deviendra la transmission de la mémoire une fois que les derniers déportés auront disparu. Mon essai en cours depuis maintenant six ans sur les musiques et les musiciens des camps m’a permis de rencontrer quelques survivants de l’Holocauste – dont l’extraordinaire Paul Sobol qui vient de nous quitter – et de récolter une matière historique qui, si elle équivaut à un grain de sable dans l’immense édifice du savoir concentrationnaire, m’a toutefois permis de faire preuve d’empathie et de vibrer par sympathie avec ces différents témoins, un phénomène qui prévaut aussi à la lecture des écrits d’anciens déportés (ceux de Primo Levi, Simon Laks, Germaine Tillion ou encore Léon Halkin pour ne prendre que les plus marquants). Ces récits ont un pouvoir de persuasion tellement considérable qu’ils font de nous – au départ très involontairement – les dépositaires de ces événements et de ces témoignages.

© DR

Certes, aucun historien qui évoque aujourd’hui la Shoah n’a vécu dans sa chair l’immense douleur provoquée par la disparition des siens dans une chambre à gaz, la peur de lendemains plus qu’improbables, les affres de la souffrance provoquée par le froid, la faim et la maladie, l’agression continue des kapos et leur domination sadique, l’effroyable odeur suspendue en continu de ceux partis en fumée. Malgré ce “savoir” dont nous sommes dispensés, une conscience des faits s’installe en nous et nous aide à estimer la gravité de l’horreur, en même temps qu’elle nous permet de mesurer l’immense courage (et la formidable pulsion de vie) qui a maintenu debout ceux qui ont lutté, elle nous permet de sentir ces ressources insoupçonnées que certain(e)s hommes et femmes eurent au plus profond d’eux-mêmes, fussent-ils plongés dans les situations d’horreur les plus insoutenables.

Le jour où les derniers survivants auront disparu, leur mémoire sera à jamais la nôtre si l’on accepte de dédier une partie de sa vie à cet indispensable travail de transmission que l’on nomme maladroitement le devoir de mémoire. À mon sens, il n’y a aucun devoir qui tienne. Les humains sont libres de ne pas transmettre, de ne pas écouter, d’ignorer les faits. La mémoire n’est pas un devoir qui s’impose – toute obligation ou contrainte ne ferait rien d’autre que trahir partiellement l’histoire – mais un droit que l’on s’octroie. Il s’agit même d’une vocation qui répond à ce que nous avons de plus profondément humain et éthique en nous. D’une certaine façon, ce droit à la mémoire est un sacerdoce qui nous transforme en gardien(ne) du Temple, en nous dotant d’une force de conviction telle qu’elle nous permettra un jour de prendre le relais de ceux qui ne seront plus. Cette appropriation de l’expérience d’autrui nous donne la force de convaincre (j’allais presque écrire « convertir ») les générations qui n’auront plus droit aux témoignages de première main. Il m’est arrivé de rencontrer dans certains camps (notamment à Auschwitz, Belzec ou à Mauthausen) de jeunes historiens extraordinairement bien informés sur les crimes nazis et qui avaient « digéré » à la perfection les témoignages des anciens déportés au point d’évoquer et d’assimiler dans les moindres détails les mécanismes psychologiques et le ressenti de ceux qui les avaient exprimés. Cette énergie de la transmission, si elle s’effectue à partir de documents d’une incontestable véracité, pourra entretenir la flamme du souvenir intacte, et être à la source de narrations fiables que l’on transmettra sans rien y changer, de génération en génération. Lorsque les derniers déportés auront disparu, le patrimoine qu’ils auront légué sera si marquant qu’il paraîtra impossible d’effacer la puissance de leur expérience tout comme il sera impensable d’oublier la nature abjecte des crimes commis par leurs tortionnaires nazis.

Stéphane DADO


Débattre encore…

ERBELDING : Hawaï 4 (s.d., Artothèque, Lg)

ERBELDING Patricia, Hawaï 4
(impression numérique rehaussée à la cire, 53 x 44 cm, s.d.)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
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Patricia Erbelding © galerie-insula.com

Née en 1958, Patricia ERBELDING vit et travaille à Paris. C’est une artiste associée au mouvement de la “nouvelle abstraction” française. Elle participe à de nombreuses expositions individuelles et collectives principalement en Europe, au Japon et aux Etats-Unis depuis 1991. Son travail artistique pluridisciplinaire aborde, en plus de la peinture et des collages, des domaines d’expression comme la sculpture, la photographie et les livres d’artiste en collaboration avec des écrivains et des poètes. (d’après ERBELDING.FR)

Cette impression numérique rehaussée à la cire d’abeille fait partie d’une série sur l’archipel d’Hawaï. L’utilisation de la cire rappelle les travaux de l’artiste autour de la rouille : la cire servait alors à stopper l’oxydation. Cette œuvre issue d’une photographie évoque les autres facettes du travail de l’artiste par sa palette réduite et son traitement qui confine à l’abstraction.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Patricia Erbelding ; galerie-insula.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

[DOCUMENTA]  : artiste Patricia ERBELDING

JANSSENS : Lofallstrand 25/07/2012 (2012, Artothèque, Lg)

JANSSENS Alain, Lofallstrand 25/07/2012
(photographie, n.c., 2012)

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Alain Janssens © lavoixdunord.fr

Né le 24 septembre 1956 à Liège, Alain JANSSENS est diplômé en photographie à l’ESA Saint-Luc Liège en 1979. Il partage son temps entre l’enseignement de la photographie à l’ESA Saint-Luc Liège depuis 1986, la pratique professionnelle de la photographie, principalement d’architecture, et un travail personnel présenté notamment à la Troisième Triennale internationale de la Photographie de Charleroi en 87, régulièrement à l’espace photographique Contretype à Bruxelles et à la galerie Triangle bleu à Stavelot. (d’après ALAINJANSSENS.BE)

Pour l’artiste, chaque image révèle plusieurs strates de lecture qui font appel à la logique de l’analogie. La dénotation (ce que l’image montre) : un paysage ouvert. Les connotations (ce que l’image suggère) : toute l’écriture photographique, le cadre, le plan, le flou, le temps et… l’intime spatialité du noir. (propos recueillis par Graziella VRUNA)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Alain Janssens ; lavoixdunord.fr | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

PUTZ : Les Marches du savoir (2015, Artothèque, Lg)

PUTZ Patrick, Les Marches du savoir
(impression sur alu-dibond, 50 x 50 cm, 2015)

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Patrick Putz © wikihuy.be

Autodidacte (ayant fréquenté l’Académie Royale des Beaux-Arts et Saint-Luc à Liège), Patrick PUTZ développe un travail en arts numériques. Utilisant la peinture, la gravure et d’autres moyens d’impressions des logiciels de retouche et composition d’images, il forme des images qu’il veut énigmatiques, mais auxquelles il attribue un sens.

Réalisée avec des outils numériques, cette scène est inspirée du surréalisme. On y voit deux bernaches en vol, un autel dédié à la connaissance et une chaise design en mercure dans une pièce d’un intérieur non identifiable. 

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : ©Patrick Putz ; wikihuy.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

CAO : Sans titre (2014, Artothèque, Lg)

CAO Vanessa, Sans titre
(pliage, 60 x 52 cm, 2014)

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Vanessa Cao © Vanessa Cao

Vanessa CAO est peintre et styliste, elle semble créer avec une retenue qui n’aurait d’autre but que d’inspirer le mystère. La pièce maîtresse de ses collections, c’est la tunique grise, noire ou bleu nuit. Des couleurs de ciel ou de nuage et des jeux de plissés uniques, à la fois techniques et gracieux. (d’après PETITFUTE.COM)

Cette œuvre sans titre est un impressionnant pliage évoquant une armure, une cote de mailles ou une armure en écailles. L’opposition entre la fragilité du papier et la supposée fonction protectrice de ce vêtement fictif, le contraste entre la lourdeur du métal et la légèreté de la feuille pliée créent tout le sel de cette œuvre.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Vanessa Cao | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

Remèdes populaires wallons & remèdes de “bonne femme”

Arbre à clous de Herchies (Jurbize) © Gregory Mathelot

“Jadis, dans les milieux populaires, l’homme confronté à la maladie essaye d’abord de la combattre seul. S’il n’y parvient pas, il fait appel aux remèdes de bonne femme, il va aussi en pèlerinage vénérer des reliques de saints spécialisés. En dernier recours, il demande l’aide du médecin.

Au début du siècle, même en 1940, les parents craignaient pour leurs enfants les “convulsions“. Elles étaient fréquentes chez les enfants affaiblis au cours de maladies infectieuses.

Convulsions : ce sont des contractions violentes, involontaires qui donnent lieu à des mouvements saccadés. Maladies convulsives : chorée (ou Danse de Saint Guy) – épilepsie.

Pour les éviter, des parents faisaient porter à leurs enfants un collier fait de graines ou de racines de pivoine. Celles-ci devaient être récoltées par une nuit sans lune.

Comme le traitement de ces plantes n’apportaient, au mieux qu’une amélioration passagère, les croyants priaient les saints pour obtenir une guérison définitive. En Wallonie, on implorait saint Ghislain. Dans le nord du pays, on demandait plus particulièrement la protection de saint Corneille.

Une coutume qui se retrouve encore dans le choix des prénoms des enfants, afin de les protéger des convulsions : Fabienne, Blanche, Lucienne, Ghislaine.

Des guérisseurs pour éviter les convulsions, recommandaient des infusions de fleurs de la passion, de fleurs de thym serpolet ou de racines séchées de pétasite.

Pétasite : genre de composées, comprenant des herbes européennes, vivaces, à grandes feuilles radicales et à panicules de fleurs blanches ou rouges, dont certaines rappellent le parfum de l’héliotrope.

Catherine Seret

Certains guérisseurs prescrivent des tisanes, des pommades ou liquides à diluer dans une boisson. Au siècle dernier, Catherine Seret, de Sur-les-Bois, met au point quelques onguents et eau “améliorée”. La légende veut que les premières expériences aient lieu vers 1830, lorsqu’un médecin des armées napoléoniennes confie l’incroyable secret à la jeune Catherine. Très vite, la réputation des produits dépasse largement le cadre du petit village hesbignon, on se déplace de loin pour s’en procurer. Encore aujourd’hui, l’eau et les pommades de Catherine Seret ont leurs adeptes.

Pour les ophtalmies, certaines maladies cutanées on s’adresse à sainte Geneviève. Etre atteint du mal sainte Geneviève, c’était avoir des plaies au visage. Pour les faire disparaître, on allait chercher de l’eau à la fontaine de Sainte Geneviève à Strée-lez-Huy et l’on faisait des compresses avec cette eau. Il se formait des croûtes qui tombaient toutes seules sans laisser de traces.

A Florée (Assesse) il existe également une source dédiée à Saint Geneviève réputée pour soigner les maladies de la peau, l’impétigo par exemple.

Le saindoux est utilisé pour guérir des angines : “J’ai guéri mon fils d’une angine très grave avec du saindoux. Je lui ai fait un papin de saindoux, un essuie de cuisine et une écharpe autour du cou. Je l’ai renouvelé deux fois par jour et le troisième, mon gamin était guéri.” D’autres se souviennent que c’était non avec du saindoux mais avec du lard gras non salé que les gorges enflammées avaient été guéries.

Pendant la guerre, en hiver, pour prévenir la toux, des parents préparent du sirop de betteraves : “La betterave était brossée, évidée et l’on mettait dedans du sucre candi. La betterave était placée près d’une source de chaleur, le sucre fondait et chaque soir avant d’aller dormir, nous pouvions en prendre une cuillère“. [QUENOVELLE.BE]


Les extraits : pour et contre…

D’après le CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales), EXTRAIRE signifie, entre autres :

Séparer une substance du corps auquel elle appartient, par divers procédés mécaniques ou chimiques. Extraire la quintessence de… “En 1816, Sertürner découvrit que l’on pouvait extraire de l’opium une substance cristallisée, la morphine” (Berthelot, Synth. chim., 1876, p. 116). “Les éléments utiles [du malt] ne sont pas pour la plupart à l’état soluble et il faut, pour les extraire, les solubiliser sous l’action des diastases” (Boullanger, Malt., brass., 1934, p. 217). “Pratiquement, les matières sucrées du commerce sont extraites des sucs de quelques plantes seulement, par pression, par diffusion ou même par incision ou saignée de la plante” (Brunerie, Industr. alim., 1949, p. 23). “Les substances à éliminer peuvent se classer en deux catégories : les matières solubles ou susceptibles d’être extraites par rinçage, c’est-à-dire la boue, le sang, les matières protéiques interfibrillaires, les sels de conservation, la crotte, etc., (…) − et les matières insolubles…” (Bérard, Gobilliard, Cuirs et peaux, 1947, p. 31).
P. métaph. : “Voici l’heure du poète qui distillait la vie dans son cœur, pour en extraire l’essence secrète, embaumée, empoisonnée.” (Bernanos, Sous le soleil de Satan, 1926, p. 59)

Quelques exemples d’extraits actifs, conseillés dans une brochure médicale des années 1970 (pas d’automédication, svp) :

Bardane contre la chute des cheveux
Myrtilles améliore l’acuité visuelle
Géranium éclaircit la voix et combat l’angine
Thym meilleur antiseptique naturel
Cyprès déodorant très actif
Hysope régulateur des glandes sudoripares
Pin puissant protecteur des poumons
Bouleau antirides par excellence
Cyprès pour gommer la cellulite
Sauge “spécifique de la femme de 40 ans” [la plaquette ne précise pas ce qui est sous-entendu ici]
Menthe crème chauffante pour les douillettes
Aspérule odorante bain calmant pour les nerveux.ses
Menthe & Mélisse stimulants physiques…

Les eaux & les pommades de Catherine Seret

© quenovelle.be

Catherine Seret a vécu au siècle dernier [XIXème] à Sur les Bois, et c’est grâce à elle que la réputation de ce petit hameau alors bien paisible c’est répandu au-delà des frontières. Son vrai nom est Catherine Langlois et elle naquit en 1828.

A cette époque, l’épopée napoléonienne venait de se terminer et plusieurs familles comptaient un ou plusieurs membres qui avaient été mêlés à la guerre ou aux armées de Napoléon. C’est le grand-père qui avait été ordonnance d’un colonel-médecin anglais qui a hérité du “secret” de celui-ci. Quand Catherine atteignit ses 18 ans, il lui a transmis ce secret. Elle se marie alors avec un mineur, Dieudonné Moulin, et de cette union naissent trois filles, mais son mari décède à l’âge de 33 ans.

En cette dure période de la seconde moitié du XIXe siècle, la médecine était loin de ce qu’elle est le jour d’aujourd’hui et très vite la réputation des “eaux et pommades de Catherine Seret” prend de l’ampleur.

Ce sont souvent les pauvres qui viennent consulter, les riches le font par personne interposée et le payement se fait en nature (poules, œufs, coqs ou chandelles).

Malheureusement déjà à cette époque la jalousie n’avait pas de borne, et elle se retrouve au banc des accusées, dont elle sort victorieuse. Le succès devient tel que Flamands, Wallons, Allemands et Hollandais se bousculent dans le petit café, mais hélas en 1915, à l’âge de 87 ans, elle va soigner les malades dans l’au-delà. Le secret n’est transmissible que par les femmes et c’est pour cette raison que jusque l’année dernière c’était l’arrière-petite-fille de Catherine Seret qui continua l’oeuvre de sa célèbre aïeule. Alors, pour rester dans la tradition, celle-ci a transmis le secret à sa fille Michèle, laquelle espère bien dans le futur, le transmettre à ses descendantes.

Que l’histoire n’oublie pas celle qui a fait déplacer des milliers de personnes vers le petit hameau de Sur les bois et dont les habitants sont fiers. Un patrimoine sera ainsi sauvé. Signé : M. Lenaerts”


Des remèdes de bonne femme ou de bonne fame ?

© Collection privée

“L’expression « remèdes de bonne femme » a parfois subi ce que les linguistes appellent la remotivation étymologique. Pierre Larousse les avait fort bien définis dans son Grand Dictionnnaire universel en écrivant qu’il s’agissait de “remèdes populaires ordonnés et administrés par des personnes étrangères à l’art de guérir“. Mais quelque habile latiniste s’est un jour avisé qu’en latin fama signifiait renommée, et que l’on emploie aujourd’hui encore les adjectifs fameux et famé pour évoquer la réputation de telle ou telle personne, de telle ou telle chose. Sans doute avait-il aussi entendu l’histoire, que l’on racontait naguère au sujet de ce nonce installé à Paris qui, s’entretenant avec un grand de l’Église de France mêla joyeusement, mais un peu mal à propos, français, latin et italien en lui posant cette question, qui pouvait prêter à sourire et à mauvaise interprétation : “Et comment va votre fame ?” Le prélat, qui voulait savoir quelle était la réputation de son interlocuteur, était bien excusable puisque, après tout, en ancien et en moyen français, réputation se disait fame et que les expressions bone fame et de bone fame, se lisent fréquemment dans les textes médiévaux, avec de nombreuses variantes orthographiques comme de bon famle, de bones faumes, de si grant fame, etc. Mais pour éviter ce type de fâcheux malentendu, l’usage adjoignait à ce fame d’autres noms, le plus souvent renommee, mais également merite, loenge (« louange »), ou encore renom. Et s’il en était encore besoin, un petit détour par des langues voisines confirmerait ce qu’écrivait Pierre Larousse : nos amis anglais parlent de old wives’ remedy, littéralement “remède de vieilles épouses“, nos amis allemands disent Hausmittel, “l’expédient, le remède” ou, plus familièrement, “le truc de la maison“. Cette notion de remède familial, fait à la maison, se retrouve dans l’espagnol remedio casero. Et pour conclure, rappelons que nos amis italiens, pour signaler qu’il s’agit là de remèdes qui sont plus le résultat d’observations pratiques que d’études théoriques, parlent de rimedio empirico.” [ACADEMIE-FRANCAISE.FR]


Savoir-vivre tous les jours…

HODGKINSON : avant-propos de L’Art d’être libre dans un monde absurde (2017)

L’art d’être libre…” succès de librairie en Angleterre -, est un véritable manifeste de résistance au monde contemporain. Profondément joyeux car prônant une liberté totale, c’est un livre salvateur. Dénigrant aussi bien les joies factices de la consommation, les remèdes contemporains à la mélancolie, que l’ennui qui s’est abattu sur le monde suite à des décennies de seule recherche du profit, ce livre nous appelle à redevenir des esprits autonomes – et à nous ménager ainsi un espace individuel de reconquête de la liberté. [BABELIO.COM]


ISBN 979-10-209-0520-8

HODGKINSON Tom, L’art d’être libre : Dans un monde absurde (Paris : Les liens qui libèrent, 2017) avec une préface de Pierre Rabhi (photo). Nous partageons ici l’avant-propos écrit par l’auteur, comme une pièce à verser au débat : “La question de la liberté interroge et trouble les philosophes depuis Socrate. Que signifie vraiment être libre ? Pouvez-vous être libre même en comme le pensaient les stoïciens et saint Paul ? La liberté est-elle un état d’esprit ? Pouvez-vous être libre si vous travaillez à plein temps pour l’État ou pour une multinationale ? Socrate a paradoxalement trouvé la liberté en se soumettant au jugement de la cité et en buvant la ciguë. Que s’est-il passé ?

Dans cet ouvrage, j’essaie de répondre à quelques-unes de ces questions tout en proposant des remèdes pratiques contre l’asservissement. Certaines de mes solutions, comme jouer du ukulélé, sont excentriques. D’autres sont très pratiques, voire prosaïques, comme  la suppression des prélèvements automatiques. Le fait est que nous sommes trop nombreux à passer notre vie à dériver dans un état d’impuissance et de semi-esclavage. Nous ne savons pas prendre nos responsabilités. La liberté se trouve sûrement dans un savant mélange entre des mesures très concrètes et une méditation profonde. En d’autres termes, nos actions et nos pensées doivent changer.

Nous pouvons maîtriser quelque peu nos pensées, comme le recommandaient les stoïciens, et nos actions, comme le suggéraient les épicuriens.

Depuis que j’ai écrit ce livre, nos libertés quotidiennes ont été de plus en plus restreintes par une nouvelle forme de capitalisme inventée par des investisseurs en capital-risque ligués avec des experts du numérique. On les nomme réseaux sociaux. Leur objectif est de nous transformer en esclaves heureux de notre sort et de nous donner l’illusion d’avoir accès à un espace de libre expression. Ils nous détournent d’un véritable accomplissement de notre liberté personnelle. C’est l’opium du peuple.

Dans 1984 de George Orwell, les habitants se livrent à un rituel hebdomadaire appelé « les Deux Minutes de la Haine». Ils vont au cinéma pour vociférer des insultes contre les ennemis de l’État. C’est un peu comme Twitter aujourd’hui, une façon de canaliser notre haine et notre énergie et de les désamorcer en les dirigeant vers les mauvaises cibles. Orwell :

L’horrible, dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu’on fût obligé d’y jouer un rôle, mais que l’on ne pouvait, au contraire, éviter de s’y joindre. Au bout de trente secondes, toute feinte, toute dérobade devenait inutile. Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant. Mais la rage que ressentait chacun était une émotion abstraite, indirecte, que l’on pouvait tourner d’un objet vers un autre comme la flamme d’un photophore.


Nous suivons aveuglément les autres, même s’ils font des choses immorales. Sur l’autoroute, nous voyons bien les panneaux de limitation de vitesse, mais nous les ignorons pour rouler à la même vitesse que tout le monde.

C’est comme Facebook. Son succès, comme celui des autres vendeurs de publicités, s’appuie sur les théories du philosophe René Girard. C’est lui qui a inventé l’expression « désir mimétique» pour décrire ce mécanisme nous faisant
désirer ce que les autres possèdent. C’est lui qui a été choisi comme inspirateur par le milliardaire Peter Thiel, premier investisseur de Facebook. Ses fondateurs ont délibérément tenté d’intégrer ce réseau social dans notre vie quotidienne de telle sorte qu’il soit impossible de s’en passer.

Eh bien, je ne suis investi dans aucun de ces réseaux. Je ne suis ni sur Facebook, ni sur Twitter, ni sur lnstagram. Je n’ai même pas de smartphone. À quiconque désireux de trouver la liberté, je dirais qu’abandonner ces absurdes supports publicitaires serait un bon début. Même si être libre signifie parfois être seul. Sans smartphone, je ne peux pas voir les photos prises par mes enfants. Je ne vois pas ce que mes «amis » sont en train de faire. Je perds le contact avec certaines personnes. Mais je refuse malgré tout de m’investir dans ces réseaux, au moins au niveau personnel, parce que je les désapprouve profondément.

Les réseaux sociaux font passer les vices pour des vertus. Ils encouragent les sept péchés capitaux, parce que ces péchés sont bons pour le profit. Réfléchissez un moment: colère, orgueil, gourmandise, envie, paresse, luxure et avarice. Ne sont-ils pas tous récompensés par des likes, des partages et des retweets? Ne sont-ils pas un bon environnement pour faire de la publicité? Les gens angoissés, on le sait, font de bons clients. Mais le bonheur, selon le christianisme, vient de l’humilité et de la frugalité, et non de l’orgueil et des richesses matérielles.

En écrivant cet ouvrage, j’espère avoir mis des mots sur ce que beaucoup de gens pensent. J’espère avoir donné une voix aux nombreuses personnes soupçonnant plus ou moins que quelque chose est pourri au royaume du capitalisme. Je n’adhère pas au socialisme pour autant, loin de là. Le socialisme est asservi à un idéal tout comme le capitalisme est asservi au marché. Nous devons nous libérer de ces idéologies étroites et coercitives.

Une de mes idées, qui surprendra peut-être, est l’attachement à la petite entreprise. Même si diriger sa petite entreprise ou travailler en freelance peut être très éprouvant, c’est la voie de la liberté. Le commerçant petit-bourgeois, si méprisé par Lénine, se rapproche de l’homme responsable car il n’a pas de patron ou de superviseur. Les firmes géantes comme Amazon ont tenté de détruire le petit commerce en le sapant avec des prix cassés et une livraison plus rapide. Si l’on définit le capitaliste comme le petit commerçant, Amazon est tout à fait anticapitaliste.

Comme j’essaye de le montrer dans ce livre, les choses ont commencé à mal tourner autour des années 1500 avec la Réforme. Ce mouvement, né d’une protestation contre la corruption du clergé, s’est terminé par le triomphe de l’économie marchande dans tous les domaines.

Les médiévaux, malgré tous leurs défauts, encourageaient au moins une forme collective de capitalisme par les guildes. Aujourd’hui, le culte des prix bas a fait disparaître les indépendants. Les médiévaux s’opposaient à l’usure et stimulaient
le commerce en gardant des savoir-faire éprouvés et de haut niveau.

Et leur architecture était meilleure que la nôtre.”

Tom Hodgkinson


Tom Hodgkinson © The Idler

Tom Hodgkinson (né en 1968) est un écrivain britannique, journaliste, fondateur et rédacteur en chef de la revue The Idler (« Le Paresseux »), qu’il a créé en 1993 avec son ami Gavin Pretor-Pinney. Formé à Cambridge il a été tour à tour disquaire, vendeur de skateboards ou importateur d’absinthe. Il est l’auteur de plusieurs livres qui sont des best-sellers en Grande Bretagne, et qui ont été traduits dans de nombreux pays. [BABELIO.COM]


En débattre encore…

VIENNE : Comme je nous ai aimés (recueil, 2017)

Philippe VIENNE est né à Liège (BE), le 31 janvier 1961. Titulaire d’une licence en histoire de l’art et archéologie (ULiège), il effectuera cependant l’essentiel de sa carrière dans le secteur du tourisme, comme agent de voyages et formateur. Il contribue plusieurs années, par différentes publications, au bulletin Histoire et Archéologie Spadoises et rédige également des notices pour le Dictionnaire des Lettres françaises de Belgique et la Nouvelle Biographie Nationale.

Philippe Vienne est, par ailleurs, auteur de nouvelles. Un certain nombre d’entre elles ont été primées (Grand Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles 2014 pour Le Mariage, par exemple) et publiées dans un recueil, Comme je nous ai aimés, paru en 2017 et aujourd’hui épuisé. En 2016, peu après les attentats de Bruxelles, une photo titrée Bulles d’espoir est primée au concours “Bruxelles, je t’aime”. En 2017 et 2018, il participe au Guide du rond-point et aux événements qui s’y rapportent. Dès 2019, il entreprend également de contribuer au développement de… wallonica.org.

Philippe Vienne est un fidèle contributeur de wallonica.org et, partant, nous a permis de publier les différentes nouvelles qui constituent le recueil Comme je nous ai aimés. Cliquez ici et découvrez au fil de nos publications :


Extrait de la nouvelle Le mariage

Dans le parc devant la mairie, une statue représente un couple nu, enlacé dans une étreinte fougueuse. D’aucuns, tels les censeurs du dix-neuvième siècle, la jugent obscène. D’autres s’en amusent. Les couples les plus audacieux, parmi ceux qui en face se marient, viennent s’y faire photographier. Au soleil de ce début d’après-midi, on distingue clairement que le bronze des rotondités, fesses et seins, luit davantage. On ne peut voir, en revanche, la femme qui, à l’ombre de la statue, rattache la bride de ses escarpins. Lui non plus ne peut l’apercevoir. Jusqu’à ce qu’elle avance en pleine lumière. L’éblouissement est total. Non pas en raison de la clarté, ni de sa beauté, quoiqu’il s’agisse d’une belle femme assurément, non mais cette femme, il la connaît, il l’a connue, aimée même, cette femme c’est la sienne. Ça l’était du moins, jusqu’au divorce, il y a cinq ans, six peut-être, là il ne sait plus très bien et puis il vit en Espagne à présent, on n’y a pas la même notion du temps.

Elle ne se doute de rien, ne l’a pas vu, lui tournant le dos, rajuste son tailleur, sobre, assez strict mais pas trop quand même, on devine que c’est là le maximum de fantaisie qu’elle puisse s’autoriser. Lui s’adjuge un instant de répit, quelque peu voyeur l’observe, se disant qu’elle n’a pas tellement changé, quelques kilos de plus sans doute, là, aux hanches, mais à leur âge. Tandis qu’elle, ignorant ces considérations, s’est remise en marche en direction de la mairie, mal à l’aise dans des chaussures dont on sent qu’elles n’appartiennent pas à son quotidien. Je le savais que je n’aurais pas dû les mettre pour la première fois aujourd’hui, se dit-elle. Elle le savait mais n’avait pas eu le courage de s’imposer ce supplice un autre jour. Il connaît tout cela d’elle qu’il va figer, l’appelant par son nom. Léa.

Elle sursaute, évidemment. Ne peut croire ce que sa mémoire lui dit avoir reconnu, se retourne alors pour mieux s’en assurer. Franz. Franz répète-t-elle encore, considérant cet homme qu’elle se souvient avoir aimé, devenu plus grisonnant, barbu, davantage d’embonpoint lui semble-t-il, la cuisine méditerranéenne sans doute. Il lui paraît plus hispanique que jamais, pourrait se faire appeler Francisco, peut-être le fait-il d’ailleurs, je n’en sais rien. Mais que fait-il là, que fais-tu là, lui dit-elle. Mes parents sont morts, je suis revenu, forcément, et puis mon frère, seul, ne pouvait pas. Morts ? Oui, morts, un accident de voiture, mon père n’aimait plus trop conduire d’ailleurs mais ma mère, tu sais comment était ma mère, si peu autonome et toujours à le presser, enfin ma mère avait insisté pour aller chez une amie et mon père, ne pouvant rien lui refuser, avait pris la route, puis un camion et on ne sait pas très bien, le chauffeur n’a pas compris non plus mais voilà, ils sont morts et je vais à la mairie, donc. Et toi ?

Moi, dit-elle et, en cet instant, elle réalise seulement ce qu’elle va lui annoncer à cet ex-époux revenu d’Espagne, frappé par le deuil, hésite encore un instant comme pour l’épargner. Moi, je vais me marier. Il ne semble pas marquer le coup, elle en serait presque déçue, il lui sourit, avec bienveillance ou ironie, elle ne saurait dire, n’a jamais su en fait et cela l’a toujours agacée. Là, maintenant ? Dans une demi-heure oui, d’ailleurs il serait temps mais, s’il le veut, ils peuvent faire le chemin ensemble. Bien sûr, dit-il, et l’heureux élu, je le connais ? Non, il ne l’a jamais rencontré, il pourrait le connaître s’il s’intéressait un tant soit peu à l’art contemporain, ce qui n’a jamais été le cas et elle doute que cela ait changé, ses œuvres sont néanmoins appréciées, un musée allemand même et. C’est bien, coupe-t-il, je suis heureux pour toi.

Un caillou qui s’est introduit dans son escarpin ralentit à nouveau sa marche. Elle peste tandis qu’il observe le soleil donner de l’éclat à la blondeur de sa chevelure, une blondeur dont il ne sait plus rien là-bas, au cœur de la noiraude et poussiéreuse Andalousie. Un instant, ainsi penchée, elle a offert à sa vue le galbe d’un sein, il aurait pu s’en émouvoir mais non, se demande s’il est guéri ou, au contraire, encore trop blessé. Il se doute que la question va surgir, alors va au devant…” [lire la suite sur KAROO.ME…]


Extrait de la nouvelle Nina

Tu verras comme la ville est belle, ouverte sur la mer, c’est un peu de Venise en terre slovène, tu aimeras, j’en suis sûre. Voilà ce que tu m’as dit, Nina, cela et bien d’autres choses, quand tu m’as confié cette mission qui m’a jeté sur la route. Un voyage d’une monotonie que seules peuvent engendrer les autoroutes, allemandes de surcroît. Il me tarde d’être arrivé, à vrai dire, même si je ne connais rien des lieux où je me rends, je sais que, d’une certaine manière, j’y vais avec toi.

Comme nous avons été insouciants et heureux, Nina. Stupides et égoïstes sans doute aussi un peu, jaloux de notre indépendance certainement. Je nous revois couchés dans les pelouses de ce parc à Amsterdam, moi ébloui par ta blondeur slave et toi, tour à tour moqueuse et boudeuse, feignant d’ignorer mes sentiments ainsi que tu le faisais des tiens. Je revois tes dessins et mes textes, nos ambitions créatrices, nous étions trop bien ancrés dans nos vies et nos rêves respectifs pour avoir le courage de les partager, croyant que ce serait y renoncer alors que, en définitive, notre amour nous aurait sans doute permis d’aller là où, séparément, nous ne sommes jamais arrivés. Nous avons vécu de beaux moments, Nina, mais je reste persuadé que nous sommes passés à côté d’une grande histoire.

C’est au bout d’un tunnel qu’avec la lumière apparaît la Slovénie. Il faudra bien que je m’arrête pour manger alors, à l’instar des touristes, je choisis Bled, pique-nique face à l’île au milieu du lac turquoise. L’image se superpose à l’évocation de tes souvenirs, quand tu me racontais avoir faite halte ici, petite fille, avec tes parents, sur la route de Piran. Et avoir insisté pour prendre une de ces barques qui mènent à l’île dont même un enfant fait le tour en cinq minutes. Te refuser quelque chose a toujours été difficile, Nina. Surtout quand, mutine, ta voix retrouvait les accents de l’enfance. Cette voix était bien différente de celle qui, un jour, au téléphone, a réclamé de me voir d’urgence, après des mois de silence.

On ne meurt pas à quarante ans, Nina. C’est une insulte à la vie, à la justice, un coup à ne plus croire en Dieu si jamais on en avait été capable, et puis d’abord le plus vieux des deux, c’est moi. Alors non, tu ne peux pas mourir, pas même de cette putain de maladie qui t’a déjà enlevé tes deux parents et certainement pas en été. D’ailleurs nous avons encore trop de choses à partager parce que, quand même, au fil du temps, notre complicité, nous avons réussi à la préserver. Bien sûr, me dis-tu, et c’est bien pour cela que je t’ai appelé et que je te demande d’accomplir cette mission, si difficile, j’en suis désolée et sur ce coup, j’ai été un peu lâche, pardon. Mais voilà, la seule famille qu’il me reste, c’est ma grand-mère de quatre-vingt cinq ans qui habite encore là-bas, à Piran. Il faudra bien que quelqu’un lui annonce, en la ménageant autant que possible, en fait je pense que le mieux serait de se rendre sur place parce que lui annoncer par téléphone… Oui, bien sûr, Nina, je comprends, et tu as pensé à moi ? Oui, en réalité, et c’est là que j’ai été un peu lâche, cela ne peut être que toi parce qu’à ma grand-mère, je ne lui ai jamais dit. Tu ne lui as jamais dit quoi, Nina ? Je ne lui ai jamais dit que nous avions rompu, elle trouvait que nous allions si bien ensemble, elle avait déjà perdu sa fille et son gendre, je ne voulais pas ajouter à sa tristesse et puis. Et puis ? Et puis, franchement, je crois que cela me plaisait à moi aussi qu’il reste une trace de nous quelque part, l’illusion du couple que nous aurions pu être…[lire la suite sur SOWHAT-MAGAZINE.FR…]


Parmi les services offerts par l’asbl La Lumière aux aveugles et mal-voyants, un important catalogue de livres sonores (CD), au nombre desquels on retrouve ce recueil de nouvelles (réf. catalogue La Lumière 966701) enregistré par son auteur, Philippe VIENNE. L’ouvrage est aujourd’hui épuisé mais les différentes nouvelles sont éditées dans wallonica.org qui pense à tout, une fois encore !


Lire encore…

La Lumière (asbl fondée en 1923)

“A la fin de la guerre 14-18, parmi les toutes nouvelles techniques utilisées sur les champs de bataille, on retrouve l’utilisation de gaz toxiques, et plus particulièrement le célèbre gaz moutarde qui a rendu aveugles de nombreux soldats. A Liège, deux jeunes Dames, Nelly DURIEU et Madeleine HENRARD, infirmières, patriotes et résistantes, les accueillent et leur procurent du travail. Elles créent la première Entreprise de Travail Adapté (ETA) dans les sous-sols d’un immeuble du Boulevard d’Avroy.

Le 25 février 1923 paraissait au Moniteur Belge les statuts de “La Lumière asbl”, œuvre de secours moral et matériel aux aveugles militaires et civils de Liège, officialisant ainsi la création d’une institution. […] Puis, au fil du siècle, à travers le développement de ses services, la mission de La Lumière devient globale : elle offre aux personnes déficientes visuelles l’encadrement médico-social qui leur permettra d’atteindre l’autonomie et la dignité.

Nelly Durieu © rtbf.be
Missions

La Lumière, Œuvre Royale pour Aveugles et Malvoyants, crée un monde meilleur pour les personnes déficientes visuelles de tous âges et pour ses travailleurs moins valides, en permettant leur inclusion ou leur intégration dans une société solidaire. Pour ce faire, La Lumière aide ses bénéficiaires à réaliser leur projet de vie, avec leur entourage. Elle ouvre les horizons :

      • d’une citoyenneté par la reconnaissance et dans le partage,
      • d’un épanouissement social et culturel,
      • de la dignité par le travail,
      • et d’un quotidien plus confortable.

VIVIER : Écrits sur la Grande Guerre (anthologie, 2020)

“Si Robert VIVIER (1894-1989) était l’académicien, le poète, le romancier et l’analyste de quelques grandes œuvres de la littérature française – L’originalité de Baudelaire (1924), Et la poésie fut langage (1954) ou Lire Supervielle (1972) –, il n’en demeure pas moins qu’il fut, comme tant d’autres, lors de cette Grande Guerre, un simple fantassin sur le front de l’Yser. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, confronté au désarroi, à l’angoisse, à la mort et au vide que laissaient ces journées dans la boue et les tranchées. La Plaine étrange dont il est beaucoup question ici, c’est d’abord, comme l’écrit Robert Vivier lui-même, sa manière personnelle de “conserver des paysages” mais surtout de donner un écho à sa vie intérieure. “J’étais trop près du sang et de la mort, écrivait-il, pour vouloir les enclore dans des mots.” On l’aura compris : ces Écrits sur la Grande Guerre, à nouveau accessibles, ne sont pas de simples témoignages historiques, ils sont d’abord de la littérature à part entière.”

Yves Namur,
Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue
et de littérature françaises de Belgique


VIVIER Robert, Les écrits sur la grande guerre de Robert Vivier, académicien (Bruxelles : De Schorre, 2020)

“C’est une excellente initiative des éditions De Schorre et de la Fondation Max Deauville de Bernard Duwez que d’avoir republié les écrits de Robert Vivier sur la Grande Guerre, tant pour leur valeur documentaire que pour leur qualité littéraire.

Xavier Hanotte note fort justement que l’image que l’on s’est forgée de la guerre, côté belge, a été fortement, et injustement, voilée par l’imagerie populaire (et littéraire) française, alors que les mentalités, les jugements portés sur la guerre et nos soldats, étaient très différents. Et c’est vrai aussi que les textes des auteurs belges francophones sur le sujet sont difficiles à trouver.

Mais l’essentiel de notre propos, c’est la personnalité même de Robert Vivier, écrivain, poète. Il appartient à une lignée de nos auteurs caractérisés par leur retenue, leur limpidité, leur clarté: Fernand Séverin, Odilon-Jean Périer, Hubert Krains, une part d’Edmond Glesener, bien d’autres encore. Une sentimentalité un peu voilée, nuancée souvent par l’humour. Pas de grandes idées, de grandes théories, seulement cette présence constante, dans leur prose comme dans leurs vers, d’une perception aiguë de la beauté de la nature, et d’une profonde pitié pour le malheur et l’incomplétude de la condition humaine.

Robert Vivier, comme le souligne Yves Namur sur la quatrième de couverture, était un jeune homme d’une vingtaine d’années quand il fit la guerre, en tant que simple fantassin. Sont repris ici des poèmes tirés de la Route incertaine (1921), dont Pluie aux tranchées, dont voici les deux tercets. Un bel exemple du regard aigu porté sur les détails matériels, l’image qui fait mouche, la justesse de l’expression et du sentiment, sans la moindre grandiloquence :

Le froid et l’abandon pétrissaient nos vies nues,
Comme on pétrit de la neige à demi fondue,
Par jeu, en y moulant la forme de ses doigts.

A nos fusils, rongés de morsures ténues,
La rouille pullulait comme un poison sournois.
-Taciturnes, nous attendions, sans savoir quoi.

Notons encore ce beau passage, dans Ballade, p.37, avec une sorte d’écho lointain des Trois sœurs de Maeterlinck :

Alors, nous avons pris trois églantines.
Nous les avons mises
A nos bouches vides
Comme trois baisers.
Puis, sans nous reposer,
Nous nous sommes remis à suivre
A la cadence indifférente de notre pas,
Vers la poussière et le hasard et la misère et les combats,
La grand’route, maîtresse fidèle et lasse des soldats.

Nous retrouverons les mêmes notes de sensualité profonde, de pitié et de pessimisme à peine souligné, dans le récit d’une brève rencontre amoureuse avec une jeune Flamande, dans Avec les hommes, p.293 et suivantes. Par contre, dans le poème Un rayon de soleil (1917), p.22, bâti tout entier sur l’opposition entre le paysage de guerre des deux quatrains, et le paysage intime et très 1900 des deux tercets, avec rejet de l’apostrophe au Soleil – qui gouverne ici les couleurs tant des quatrains que des tercets – nous voilà en plein style artiste, très différent des textes en prose de cette anthologie :

Un rayon poussiéreux torture le sommeil
Des soldats affalés sur la paille dorée
Avec l’abandon lourd de barques amarrées,
Par un soir étouffant, plein de meurtres vermeils.

La fatigue et la mort attendent leur réveil,
Et le reflet sanglant des heures effarées
Jaillit encore du bloc d’armes enchevêtrées
Qui grimace au-dessus de leurs têtes…Soleil,

Est-il vrai que ta joie flambe
Sur la chair des rideaux lointains, et que tu sèmes
Des fruits d’ambre aux tapis roux des chambres heureuses
Où des femmes, riant d’être celles qu’on aime,
Ivres de leur fraîcheur que nul remords ne creuse,
Boivent de tout leur corps l’or qui les éclabousse?

Est-il vrai que là-bas la vie ose être douce?

On remarquera ici le nombre élevé des adjectifs, tous très évocateurs, sauf celui du dernier vers, détaché, qui nous ramène en pleine prose, loin de l’atmosphère un peu étouffante, des métaphores poussées jusqu’à l’allégorie, des vers très parnassiens qui précèdent (Delacroix et Baudelaire, sur qui Vivier a travaillé, ne sont pas loin). Mais ceci, vu la date – contemporaine d’autres textes beaucoup plus âpres, plus quotidiens – ne constitue-t-il pas une sorte d’adieu à une vie dont le luxe et la volupté constituent un élément déterminant? Ecoutez seulement cette strophe de Revenant, paru dans un hommage à Marcel Thiry de 1967 :

Les ans s’effondrent et les murs
Car l’insomnie a remis tout en place,
L’infini froid contre la face
Et, sous les songes, le sol dur…

… ou bien encore, dans les Chansons d’un temps, tiré de S’étonner d’être, paru en 1977 :

Pour retrouver Tipperary
Il nous faudrait bien du chemin !
De ces hivers sans lendemain
Nous ne serons jamais guéris.

Ah! la Madelon sur la route
Regardait s’éloigner les hommes
Qui riaient, qui buvaient leur goutte
Ou mouraient, c’était tout comme…

Nous voici proches, ici, de Cendrars et de Mac Orlan, qui ont vécu, eux aussi, durement, ces réalités de la guerre.

Les œuvres en prose ici reprises comprennent d’une part des extraits des Souvenirs de guerre, La plaine étrange (1923) et Avec les hommesSix moments de l’autre guerre (1963). Ces extraits de La plaine étrange définissent assez bien le propos de l’auteur, ainsi à la page 51 :

A la place de ce qui aurait dû être, je n’ai que ces pages où s’affirme le regret d’un tel vide, et où j’ai fixé le cadre de mon attente. Telles quelles, ces notes attestent l’effort fait par mon être d’alors pour prolonger en lui une vie consciente et pour la soustraire, si minime qu’elle fût, au néant. La mort était derrière mon épaule, et j’écrivais vite, sans trop choisir, tout ce qui était dans mes yeux et dans mon cœur, pour en sauver le plus possible. Ce que j’ai sauvé, il faut que je vous le donne. Un fruit qui n’est pas cueilli éclate et se dessèche.. Il fait défaut à son destin.

Voilà. Tout est dit, ou, si pas tout, du moins l’essentiel. Comme nous le disions plus haut, le quotidien, les corvées patates, les relèves, les obus, les tirs de mitrailleuse, les diverses corvées, les jeux de cartes au repos, les granges, les maisons dévastées, les disputes entre les hommes, tout cela, qui est bien peu de chose, prend toute la place, ou presque. Il y a bien ces demi-confidences, ces conversations à fusils rompus, un clin d’oeil parfois, un air d’harmonica… C’est au travers de tout cela que passent ces quelques moments d’éternité qu’il cherche à sauvegarder et à nous transmettre. Cet homme, par exemple, qui se plaint de n’avoir pas vu sa femme depuis sept mois, et de n’en avoir reçu que de maigres nouvelles.

A part cela, il y avait le mal du pays. Étouffé, presque doux, il était notre nourriture de poésie. Le reste de nous-mêmes était englué dans des soucis de gamelle et de paillasse. J’avais aussi, à considérer des jeux de lumière et des effets de couleur, des moments de vie solitaire très intenses.

Et c’est vrai qu’il nous décrira souvent cette sorte de fête des couleurs propagées par les fusées éclairantes, mais aussi les blessures ou la mort de ceux dont la présence était ainsi révélée à l’ennemi. Il nous dira aussi, à la page 64: Depuis longtemps, chacun de nous s’est fait assez élémentaire pour pouvoir entrer par la porte basse de l’âme collective. Et il dit bien: chacun de nous, aussi bien les plus intelligents que les plus humbles. La démarche est la même. Il nous dira aussi, p.63 :

Il m’est arrivé, en rencontrant dans l’ombre l’odeur des haies, de m’étonner comme si je sortais d’un songe.

Faites-y bien attention: c’est qu’ici, en ce moment, pour lui, la réalité même était devenue un songe, éloigné et muet. Et page 74 :

André me dit: Va voir ce qu’il y a. J’arrive. Les fusils contre le parapet Cinq ou six hommes penchés et, à terre, le petit lieutenant, couché, tout pâle, la figure fine comme celle d’une petite fille ; il reniflait doucement. C’était comme s’il reprochait de lui avoir fait du mal.

Voyez comme ici les phrases sont courtes, comme les figures de style, ici, seraient déplacées. Où est donc la réalité? Dans cette vie quotidienne toute banale, où les mots, les simples noms, les noms communs, parlent d’eux-mêmes, sans qu’ils aient presque besoin de verbes. Oui, tout va de soi, la vie s’en va de son corps sans avoir besoin de belles phrases, de périphrases, de paraphrases. C’est seulement la même veste, que l’on retourne, l’envers, et puis l’endroit. Mais qui peut dire où est l’envers, où est l’endroit? Et c’est cela, cette simplicité même, que Robert Vivier a trouvée en cette guerre. L’essentiel. A condition de sauvegarder en nous cette petite étincelle qui si facilement se perd au milieu du reste. Dépêche-toi, Prométhée.

Mais il faut que je m’arrête, je vous citerais toutes les pages de ce livre, qui n’est pas un livre de guerre, mais un livre de vie. Il y aurait tant à dire…

Il y a encore ces extraits de deux ouvrages d’imagination, la mise en scénario de ce que nous venons de dire, avec beaucoup d’art et de sincérité. Fabrice, cette étrange amitié née de la solitude, la volonté de percer un secret, et de se dire. Et puis, le secret n’était qu’un trompe-l’oeil, une illusion d’optique. Avec les hommesSix moments de l’autre guerre, de 1963. Un titre qui dit bien ce qu’il veut dire, encore une fois, le refus de se distinguer, de voir les autres comme des autres. Six moments, et non pas six leçons, ou six paraboles. Les relations entre les hommes et les officiers, entre les Flamands, soldats aussi bien que civils, et les Wallons ou Bruxellois y sont simplement décrites, sans vouloir en tirer de leçons. Et enfin, une belle étude sur trois écrivains de 1918 : Louis Boumal, Marcel Paquot, Lucien Christophe, qui est ici tout à fait à sa place.

Un maître livre. Que les maîtres d’oeuvre en soient remerciés, il était temps, après les multiples célébrations du centenaire, de rappeler ces écrits qui permettront peut-être à quelques-uns de se recentrer au milieu d’une actualité parfois étouffante. Non, la guerre n’est jamais ni fraîche, ni joyeuse, ni éveilleuse d’idéal. La guerre, c’est l’envers de la vie. La vérité de la vie, peut-être.” [AREAW.BE : Association Royale des Écrivains et Artistes de Wallonie-Bruxelles]

Joseph Bodson


VIVIER Robert, né à Chênée (16/05/1894), décédé à Paris (06/08/1989). “Poète, essayiste et romancier, romaniste professeur à l’Université de Liège, Robert Vivier a été frappé par la Grande Guerre dont la violence marquera durablement les questionnements de l’écrivain et de l’humaniste. Ami de toujours de Marcel Thiry avec lequel il partage le goût de la poésie, Robert Vivier a donné à ce genre littéraire ses lettres de noblesse tant auprès des nombreux étudiants qu’il a formés qu’auprès des lecteurs qui se régalaient de ses recueils : Déchirures (1927), Au bord du temps (1936), Chronos rêve (1959), Dans le secret du temps (1972), S’étonner d’être (1977), J’ai rêvé de nous (1983). Grand connaisseur de Baudelaire comme de la Chanson de Roland, spécialiste de la littérature médiévale et moderne de l’Italie, le romancier Vivier a connu deux très gros succès de librairie avec Folle qui s’ennuie (1933) et Délivrez-nous du mal (1936). En épousant Zénita Tazieff, Vivier devint le père adoptif du vulcanologue Haroun Tazieff.” [CONNAITRELAWALLONIE.WALLONIE.BE]


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PIMBE : Nietzsche (extraits, 1997)

“En novembre 1888, deux mois avant que commence pour lui la longue nuit de la folie, Nietzsche rédige une sorte d’autoportrait, sous le titre Ecce Homo (“Voici l’homme“), le sous-titre étant Comment on devient ce qu’on est. La formule devenir ce qu’on est revient souvent chez Nietzsche, pour qui elle représente le chef-d’œuvre de l’amour de soi : ignorer sa tâche propre, la négliger pour suivre des chemins de traverse, lui permettre ainsi de mûrir secrètement, et pouvoir enfin mettre à son service des facultés auxiliaires variées, qu’on n’aurait pas eu l’idée de cultiver si l’on était resté obnubilé par soi. En tant que philosophe, Nietzsche a fait sa devise de la formule de Pindare, “Deviens ce que tu es“, et non de la formule de Socrate, “Connais-toi toi-même“.

Dans l’œuvre de Nietzsche, les chemins de traverse n’ont pas manqué, avant qu’apparaisse la tâche dominante qui a rendu nécessaires tous ces détours. Cette tâche, Nietzsche la nomme transvaluation de toutes les valeurs : destruction des valeurs qui ont eu cours jusqu’ici parmi les hommes et création de nouvelles valeurs, par une inversion du principe de l’évaluation ; transmutation de valeurs négatives, hostiles à la vie, en valeurs affirmatives, exaltant la vie. C’est dans cette tâche que Nietzsche, en 1888, estime être lui-même. C’est par rapport à elle qu’il juge, rétrospectivement, la façon dont il est devenu ce qu’il était.

Friedrich Wilhelm Nietzsche naît le 15 octobre 1844, au presbytère de Roecken, en Saxe prussienne. Son père est pasteur luthérien et fils de pasteur ; sa mère vient également d’une famille de pasteurs. Être “délicat, bienveillant et morbide”, le père de Nietzsche meurt à 36 ans : dans Ecce Homo, Nietzsche évoque cette figure paternelle comme une sorte de fatalité intime, l’origine de l’état maladif dans lequel il a vécu le plus souvent (maux de tête et d’estomac, troubles oculaires, difficultés de parole), l’origine également de cette absence de ressentiment qui lui a permis, malgré sa maladie, de connaître la grande santé.

Enfant prodige, adolescent surdoué, Nietzsche se passionne d’abord pour la musique : excellent improvisateur au piano, compositeur de morceaux pour piano seul et de lieder, Nietzsche s’est voulu musicien bien avant de se concevoir comme philosophe. La musique demeurera une référence essentielle dans son œuvre, ainsi que son autre passion de jeunesse, la philologie classique. C’est son travail dans cette discipline, choisie par lui de préférence à la théologie lorsqu’il commence ses études supérieures, qui va permettre à Nietzsche de renouveler, de façon si originale, l’interprétation de la tragédie grecque, et qui va lui fournir, plus tard, la méthode généalogique pour l’étude des questions morales.

Sur un plan plus immédiat et concret, Nietzsche devra à sa compétence en philologie une (brève) carrière universitaire : de 1869 à 1876, il exercera les fonctions de professeur extraordinaire de philologie classique à l’Université de Bâle.

L’intérêt du jeune Nietzsche pour la philosophie est moins précoce. Il méprise la production philosophique allemande de son temps, où s’affrontent les disciples de Fichte, les épigones de Schelling et les héritiers de Hegel. Mais avec la découverte, en 1865, du grand livre de Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, c’est une autre idée de la philosophie qui s’offre à lui : une philosophie qui cherche dans l’art et surtout dans cet art suprême qu’est la musique une consolation aux tourments de l’existence. Nietzsche croit même voir l’incarnation parfaite de ce projet dans la musique de Richard Wagner, qu’il découvre en 1868.

Et c’est à la fois en philosophe et en philologue qu’il tente de justifier cette conviction dans son premier ouvrage, paru en 1872, La naissance de la tragédie : l’ouvrage est dédié à Wagner, et son sous-titre, Hellénisme et pessimisme, évoque Schopenhauer. Ce n’est qu’à propos de ce premier livre que Nietzsche va regretter, après coup, de n’avoir pas été assez tôt lui-même : dans une autocritique datée de 1886, il renie de cet ouvrage tout ce qui, témoignant de l’influence de Schopenhauer et de Wagner, brouille sa pensée personnelle.

De fait, La naissance de la tragédie apparaît bien comme l’écrit d’un disciple de Schopenhauer, dont l’œuvre, complètement ignorée lors de sa parution, connaît alors une notoriété croissante. Ce qui cristallise avant tout cette notoriété, c’est le pessimisme de Schopenhauer, l’affirmation que le fond de toute vie est souffrance. C’est ce pessimisme que Nietzsche rejettera plus tard, après l’avoir admiré. À vrai dire, il rejettera surtout la conséquence que Schopenhauer pensait tirer du pessimisme : la nécessité de “nier le vouloir-vivre“. Si la vérité de la vie est une vérité terrible et cruelle, nous devons au contraire, soutiendra Nietzsche, avoir la force, non seulement de la supporter, mais de l’aimer, en une joyeuse affirmation, loin de chercher à nous en consoler.

Dans cette rupture, Nietzsche conserve donc, de son premier maître, l’idée d’un fond irrationnel de l’existence, ce qui oppose définitivement sa philosophie aux grands systèmes rationalistes (tels ceux de Leibniz ou de Hegel), dont la forme systématique tient justement à la prétention de rendre la réalité intégralement rationnelle. On aurait tort, cependant, d’en conclure que la pensée de Nietzsche est rebelle à l’exposé systématique : ce serait oublier que la variété des chemins de traverse conduit à l’unité d’une tâche propre.

C’est à travers le romantisme de Wagner, lui-même admirateur de Schopenhauer, que Nietzsche a subi l’influence du pessimisme. De 1869 à 1872, il fait partie du cercle des intimes du grand compositeur : dans la recherche wagnérienne d’une œuvre d’art totale, synthèse de poésie, de drame et de musique, Nietzsche croit d’abord voir la restauration de la tragédie antique ; la musique de Wagner lui semble alors l’expression parfaite du soubassement dionysiaque du monde, qu’aucune parole ne saurait dire.

Mais peu à peu, Wagner va le décevoir, et surtout le wagnérisme, ce mélange de germanisme et d’antisémitisme qui se développe dans la culture allemande à partir de l’inauguration officielle du Festival de Bayreuth, en 1876. Toutefois, cette déception laisse intact l’idéal d’une œuvre d’art tragique, philosophique, poétique et musicale à la fois, idéal que Nietzsche lui-même tentera d’atteindre dans Ainsi parlait Zarathoustra.

La double rupture sera longue à se dessiner. Des quatre Considérations inactuelles (ou intempestives) publiées entre 1873 et 1876, la troisième et la quatrième expriment encore l’admiration de Nietzsche pour Schopenhauer et Wagner. Il lui faudra du temps pour comprendre que pessimistes et romantiques ne sont pas ce qu’ils prétendent être, des explorateurs audacieux d’une nouvelle vérité, mais des idéalistes à la recherche d’une consolation ; il lui apparaîtra du même coup que cette imposture est celle de toute la pensée moderne. Pour combattre la modernité, dénoncer son imposture sous tous ses aspects, Nietzsche va lui opposer, dans un deuxième moment de son évolution, l’esprit français, voltairien, sec et incisif, impitoyable dans la dissection des illusions.

C’est ainsi qu’il va trouver son style le plus fréquent, celui des aphorismes, tranchants et provocateurs, permettant en outre de multiplier les points de vue et les interprétations. Car l’aphorisme n’est pas seulement un instrument polémique : il exprime au plus juste, selon Nietzsche, une réalité qui n’est faite que de perspectives multiples. S’il nous invite à nous méfier des synthèses trop rassurantes, des constructions trop grossières, le style de Nietzsche ne doit pas pour autant nous inciter à rejeter toute synthèse, toute construction. Bien au contraire : chaque aphorisme fait signe vers les autres, avec lesquels il forme secrètement système.

Cet infléchissement de l’œuvre, dans le sens d’une critique radicale des valeurs, correspond à une nouvelle période de la vie de Nietzsche. Dégagé de ses obligations d’enseignement, il va connaître la vie d’un voyageur, errant de meublé en meublé, tantôt en Suisse, tantôt en Italie, tantôt dans le Midi de la France, à la recherche d’un climat favorable à sa santé. Car sa mystérieuse maladie lui impose une souffrance qui devient continuelle, avec de rares répits. Les livres de cette époque, toutefois, montrent à quel point ce malade est, comme il l’écrit lui-même, “bien portant au fond“.

Allégresse de la démystification et audace de l’expérimentation se conjuguent dans Humain, trop humain (1878-1879), Aurore (1881) et Le Gai Savoir (1882-1887). Ce dernier ouvrage marque d’ailleurs un nouveau tournant dans l’œuvre de Nietzsche. Car la volonté impitoyable de trouver la vérité à tout prix n’y a plus le dernier mot : certes, Nietzsche continue à tenir pour nécessaire le grand soupçon à l’égard des illusions, mais il le conçoit désormais comme une épreuve préalable, dont le penseur doit sortir, régénéré, capable d’accepter de nouveau ces illusions, si elles sont nécessaires à l’affirmation de la vie.

C’est dans Le Gai Savoir que Nietzsche énonce pour la première fois la doctrine de l’éternel retour du même, cette formule suprême de l’affirmation, autour de laquelle il va bâtir son chef-d’œuvre, Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885). De ce chef-d’œuvre, il ne se vend pas plus d’une centaine d’exemplaires.

Nietzsche est de plus en plus seul, ne demeurant lié qu’à quelques rares amis, dont les plus fidèles sont Franz Overbeck, un de ses anciens collègues de l’Université de Bâle, et le musicien Peter Gast. Sa sœur Elisabeth, qu’il déteste, mais dont il ne parvient jamais à se détacher, épouse en 1885 un wagnérien antisémite, et part avec lui au Paraguay pour y fonder une colonie de purs aryens.

Dans les livres qu’il écrit après Zarathoustra, Nietzsche retrouve un ton essentiellement critique, mais comme un homme qui s’est trouvé lui-même et qui accomplit sa tâche propre : la transvaluation est en marche, et impose une philosophie à coups de marteau, afin d’éprouver, et de détruire si besoin est.

C’est l’Europe moderne qui est ainsi violemment ébranlée, dans sa morale dominante (Par-delà le bien et le mal, 1886 ; La généalogie de la morale, 1887), dans sa religion dominante (L’Antéchrist, 1888), dans ses multiples idoles (Le crépuscule des idoles, 1888), y compris l’ancienne idole de Nietzsche lui-même (Le cas Wagner, 1888 ; Nietzsche contre Wagner, 1888).

Le 3 janvier 1889, juste au moment où il sort de la maison qu’il habite à Turin, Nietzsche voit un cocher s’acharner avec brutalité sur son cheval : envahi par la pitié, il se jette en sanglotant au cou de l’animal, puis s’effondre. Il est interné le 17 du même mois à la clinique psychiatrique de l’Université de Iéna. Le reste de sa vie, jusqu’à sa mort le 25 août 1900, n’est qu’une longue apathie.

Pourtant, cette période concerne encore l’histoire de la philosophie, compte tenu du rôle qu’y a joué Elisabeth, la soeur de Nietzsche. Prenant en main l’édition des œuvres de son frère, elle a inspiré, de façon contestable, le choix des aphorismes contenus dans La volonté de puissance (1901, 1906). Elle a commencé à organiser le culte de Nietzsche, en l’associant au nationalisme allemand le plus dur ; ce mouvement devait trouver son apothéose pendant la première guerre mondiale : 40.000 exemplaires d’Ainsi parlait Zarathoustra furent ainsi vendus en 1917.

Elle a donc contribué, la première, à cette déformation frauduleuse qui finit par mettre la pensée de Nietzsche au service du national-socialisme. Pour qui veut étudier la philosophie de Nietzsche, le livre intitulé La volonté de puissance pose problème. Ce livre n’est pas une œuvre de Nietzsche, mais une compilation posthume d’aphorismes non publiés du vivant de Nietzsche, et destinés par lui à un ouvrage qui aurait eu ce titre, mais dont le projet semble avoir été abandonné en 1888, au profit de L’Antéchrist. Les incertitudes sur le nombre d’aphorismes que Nietzsche aurait finalement inclus dans ce projet, et sur le plan qu’il aurait suivi, font que La volonté de puissance ne peut être considérée au même titre que les livres dont Nietzsche est vraiment l’auteur. Toutefois, cette compilation précaire nous donne accès à des textes irremplaçables, sur des points essentiels de sa pensée. […]

Dans cette étude de la philosophie de Nietzsche, nous suivons un itinéraire qui mène de la doctrine de la volonté de puissance (chap. 1) à la doctrine de l’éternel retour (chap. 5). La volonté de puissance est la vérité de la vie : vérité insupportable, vérité telle que l’homme risque d’en mourir, mais que supportera le surhomme, capable de vouloir le retour éternel. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut suivre un long détour, que justifie le phénomène étrange appelé nihilisme : par ce mot, en effet, Nietzsche désigne une puissance hostile à la transvaluation, l’ennemi qu’il combat ; mais il désigne également, en un sens, sa propre philosophie, et le projet de transvaluation.

Tout le problème de Nietzsche est dans cette connivence entre les valeurs qu’il faut détruire et la destruction elle-même. Le nihilisme sera d’abord illustré par l’autodestruction de la morale (chap. 2), puis révélé par l’impuissance des hommes, même supérieurs, à surmonter la mort de Dieu (chap. 3), et enfin atteint dans son cœur, qui est l’esprit de la vengeance, le ressentiment de la volonté contre le temps (chap. 4).

Nietzsche par Edvard MUNCH (1906)
Chapitre 1 : La doctrine de la volonté de puissance

Dans ce premier chapitre, la doctrine nietzschéenne de la volonté de puissance est étudiée successivement de deux points de vue : d’abord comme une solution, ensuite comme un problème. Car cette doctrine permet de comprendre, en premier lieu, la façon dont naissent nos valeurs, et pourquoi certaines de ces valeurs sont favorables à la vie, tandis que d’autres lui sont hostiles. Mais cette vérité tragique risque, en second lieu, d’être pour nous une vérité mortelle.

Lire la suite dans PIMBE Daniel, Nietzsche (Paris : Hatier, 1997)

Chapitre 2 : La morale vaincue par elle-même

Se prétendant « immoraliste », Nietzsche voit dans la morale européenne dominante une morale d’esclaves, issue du ressentiment des faibles. Cette thèse est expliquée dans le chapitre qui suit, ainsi que sa conséquence principale : la victoire de la morale des esclaves sur la morale des maîtres est une autodestruction de la morale.

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Chapitre 3 : « Dieu est mort »

L’objectif de ce troisième chapitre est l’analyse du nihilisme, à partir de la formule “Dieu est mort“, et des trois possibilités qu’a l’homme de vivre conformément à la mort de Dieu : la possibilité du surhomme, celle du dernier homme et celle de l’homme supérieur. Cela suppose, pour commencer, une présentation de l’ouvrage majeur de Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

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Chapitre 4 : Le ressentiment contre le temps

Ce quatrième chapitre permet de repenser la notion de ressentiment, dans un usage qui n’est plus seulement psychologique ou moral, mais philosophique, et même métaphysique. Délivrer la volonté de l’esprit de vengeance apparaît alors comme un préalable à toute transvaluation. Mais ce préalable est douteux, tant que n’a pas été comprise une vérité essentielle : le devenir est innocent.

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Chapitre 5 : La doctrine de l’éternel retour du même

Dans ce dernier chapitre, on s’interroge sur la cohérence problématique des textes de Nietzsche consacrés à la doctrine de l’éternel retour : cohérence entre les textes qui en font une vérité de fait et ceux qui la présentent comme une épreuve morale ; cohérence entre deux façons, sensiblement différentes, de concevoir cette épreuve ; cohérence, enfin, entre le contenu manifeste de la doctrine et la capacité, qui lui est reconnue, de produire dans l’histoire de l’humanité des effets irréversibles.

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Conclusion
EAN 9782218717307

La philosophie de Nietzsche est née d’un étonnement : il est étonnant que la vie puisse engendrer des valeurs hostiles à la vie. Par cette création, la vie malade acquiert une puissance démesurée, qui la rend dangereuse pour toute vie saine. Mais l’étonnement philosophique de Nietzsche se concentre avant tout sur la création elle-même : comment est-il possible qu’il y ait des valeurs hostiles à la vie, alors que rien ne peut être hostile à la vie, qui est tout ?

Il est d’un philosophe de s’étonner de ce que rien devienne quelque chose. Nietzsche ne trouve pas étonnant que les faibles nient la vie, car cette négation fait partie de la vie, mais il trouve étonnant qu’ils parviennent à s’inventer une métaphysique, une religion, une morale, dans lesquelles la vie est confrontée à un en dehors qui la juge. Ces fictions nées de la vie ne peuvent jamais faire partie de la vie ; elles ne peuvent même pas s’y ajouter, comme le feraient de simples croyances fausses.

Le monde vrai, par exemple, n’est absolument rien d’autre que le dénigrement du monde qui nous apparaît : certes, c’est une erreur d’y croire, mais c’est surtout une erreur de s’imaginer qu’on y croit, alors qu’on ne fait que dénigrer, et rien de plus.

Toute création de valeurs hostiles à la vie est ainsi une imposture, l’imposture même du ressentiment, qui feint toujours d’affirmer, alors que seule la destruction l’intéresse. C’est ce qui explique que le nihilisme ne cesse de se dissimuler, et que les hommes continuent d’adorer un Dieu dont ils savent pertinemment qu’il est mort.

En finir avec l’imposture, ce n’est pas seulement la dénoncer, comme on le ferait d’une illusion, mais la détruire. De là vient l’ambition d’une philosophie dont le projet de transvaluation implique une nouvelle éducation de l’humanité.

Instrument de cette éducation, la doctrine de l’éternel retour met en œuvre un principe suprême : il n’y a rien en dehors du tout. Selon ce principe, tout revient, mais seulement ce qui est. En refusant le retour, le ressentiment se condamne à ne rien pouvoir affirmer. C’est ainsi que l’humanité future, si elle est formée à la pensée de l’éternel retour, verra disparaître l’imposture des valeurs hostiles à la vie.”

Lire ceci dans PIMBE Daniel, Nietzsche (Paris : Hatier, 1997)

Bibliographie dressée par Daniel Pimbé
Ouvrages de Nietzsche
    • Œuvres de Nietzsche (Friedrich), 2 tomes (Paris : Robert Laffont, Bouquins, 1993) :
      • Tome 1 : La naissance de la tragédie ; Considérations inactuelles ; Humain, trop humain ; Aurore
      • Tome 2 : Le gai savoir ; Ainsi parlait Zarathoustra ; Par-delà le bien et le mal ; La généalogie de la morale ; Le cas Wagner ; Le crépuscule des idoles ; L’Antéchrist ; Ecce Homo ; Nietzsche contre Wagner
    • La naissance de la tragédie (Paris : Le livre de poche, 1994) ;
    • Seconde considération intempestive (Paris : GF-Flammarion, 1988) ;
    • Humain, trop humain (Paris : Le livre de poche, 1995)
    • Aurore ((Paris : Le livre de poche, Paris, 1995) ;
    • Ainsi parlait Zarathoustra (Paris : GF-Flammarion, 1996) ;
    • Le crépuscule des idoles (fragment) (Paris : Hatier) ;
    • L’Antéchrist (Paris : GF-Flammarion, 1994) ;
    • La volonté de puissance, 2 tomes (Paris : Gallimard, 1995)…
Ouvrages sur Nietzsche
    • Granier (Jean) : Nietzsche (Paris : PUF, 1989) ;
    • Deleuze (Gilles) : Nietzsche et la philosophie (Paris : PUF, Paris, 1991) ;
    • Héber-Suffrin (Pierre) : Le Zarathoustra de Nietzsche (Paris : PUF, 1988) ;
    • Haar (Michel) : Nietzsche et la métaphysique (Paris : Gallimard).

  • Illustration de l’article : Nietzsche sur son lit de malade (1899) par Hans OLDE
  • Nietzsche : textes

En parler encore…

DESPROGES : textes

DESPROGES, Pierre (1939-1988)

Ce n’est pas parce que l’homme a soif d’amour qu’il doit se jeter sur la première gourde venue.

Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est.

L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne.

Je n’ai jamais abusé de l’alcool, il a toujours été consentant.

Si vous parlez à Dieu, vous êtes croyant… S’il vous répond, vous êtes schizophrène.

5 fruits et légumes par jour, ils me font marrer… Moi, à la troisième pastèque, je cale.

Un jour j’irai vivre en Théorie, car en Théorie tout se passe bien.

La médecine du travail est la preuve que le travail est bien une maladie !

Le lundi, je suis comme Robinson Crusoé, j’attends Vendredi.

Dieu a donné un cerveau et un sexe à l’homme mais pas assez de sang pour irriguer les deux à la fois.

La lampe torche. Le PQ aussi.

La pression, il vaut mieux la boire que la subir.

Jésus changeait l’eau en vin, et tu t’étonnes que 12 mecs le suivaient partout !

Si la violence ne résout pas ton problème, c’est que tu ne frappes pas assez fort.

Le voisin est un animal nuisible assez proche de l’homme.

On reconnaît le rouquin aux cheveux du père et le requin aux dents de la mère.

Pour lutter contre l’insomnie, faites un quart d’heure de yoga, mangez une pomme crue, avalez une infusion de passiflore (Passiflora incarnata), prenez un bain chaud à l’essence de serpolet (Thymus serpyllum), frictionnez-vous à l’huile essentielle de jasmin (Jasminus officinale) et orientez votre lit au nord. Quand vous aurez fini tout ça, il ne sera pas loin de 8 heures du matin.

Endive n.f. Sorte de chicorée domestique que l’on élève à l’ombre pour la forcer à blanchir. La caractéristique de l’endive est sa fadeur : l’endive est fade jusqu’à l’exubérance. (…)
L’endive, en tant que vivante apologie herbacée de la fadeur, est l’ennemie de l’homme qu’elle maintient au rang du quelconque, avec des frénésies mitigées, des rêves éteints sitôt rêvés, et même des pinces à vélo.

Tout dans la vie est une affaire de choix, ça commence par la tétine ou le téton, ça se termine par le chêne ou le sapin.

Un gentleman, c’est quelqu’un qui sait jouer de la cornemuse et qui n’en joue pas.

Travailler n’a jamais tué personne mais pourquoi prendre le risque ?


Noël : nom donné par les chrétiens à l’ensemble des festivités commémoratives de l’anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, dit le Nazaréen, célèbre illusionniste palestinien de la première année du premier siècle pendant lui-même.

Chez le chrétien moyen, les festivités de Noël s’étalent du 24 décembre au soir au 25 décembre au crépuscule. Ces festivités sont : le dîner, la messe de minuit (facultative), le réveillon, le vomi du réveillon, la remise des cadeaux, le déjeuner de Noël, le vomi du déjeuner de Noël et la bise à la tante qui pique.

Le dîner : généralement frugal ; rillettes, pâté, coup de rouge, poulet froid, coup de rouge, coup de rouge. Il n’a d’autre fonction que de « caler » l’estomac chrétien afin de lui permettre d’attendre l’heure tardive du réveillon sans souffrir de la faim.

La messe de minuit : c’est une messe comme les autres, sauf qu’elle a lieu à vingt-deux heures, et que la nature exceptionnellement joviale de l’événement fêté apporte à la liturgie traditionnelle un je-ne-sais-quoi de guilleret qu’on ne retrouve pas dans la messe des morts.

Au cours de ce rituel, le prêtre, de son ample voix ponctuée de grands gestes vides de cormoran timide, exalte en d’eunuquiens aigus à faire vibrer le temple, la liesse béate et parfumée des bergers cruciphiles descendus des hauteurs du Golan pour s’éclater le surmoi dans la contemplation agricole d’un improbable dieu de paille vagissant dans le foin entre une viande rouge sur pied et un porte-misère borné, pour le rachat à long terme des âmes des employés de bureau adultères, des notaires luxurieux, des filles de ferme fouille-tiroir, des chefs de cabinet pédophiles, des collecteurs d’impôts impies, des tourneurs-fraiseurs parjures, des O.S. orgueilleux, des putains colériques, des éboueurs avares, des équarrisseurs grossiers, des préfets fourbes, des militaires indélicats, des manipulateurs-vérificateurs méchants, des informaticiens louches, j’en passe et de plus humains.

A la fin de l’office, il n’est pas rare que le prêtre larmoie sur la misère du monde, le non-respect des cessez-le-feu et la détresse des enfants affamés, singulièrement intolérable en cette nuit de l’Enfant.

Le réveillon : c’est le moment familial où la fête de Noël prend tout son sens. Il s’agit de saluer l’événement du Christ en ingurgitant, à dose limite avant éclatement, suffisamment de victuailles hypercaloriques pour épuiser en un soir le budget mensuel d’un ménage moyen.

D’après les chiffres de l’UNICEF, l’équivalent en riz complet de l’ensemble foie gras-pâté en croûte-bûche au beurre englouti par chaque chrétien au cours du réveillon permettrait de sauver de la faim pendant un an un enfant du Tiers Monde sur le point de crever le ventre caverneux, le squelette à fleur de peau, et le regard innommable de ses yeux brûlants levé vers rien sans que Dieu s’en émeuve, occupé qu’Il est à compter les siens éructant dans la graisse de Noël et flatulant dans la soie floue de leurs caleçons communs, sans que leur cœur jamais ne s’ouvre que pour roter.

La remise des cadeaux : après avoir vomi son réveillon, le chrétien s’endort l’âme en paix. Au matin, il mange du bicarbonate de soude et rote épanoui tandis que ses enfants gras cueillent sur un sapin mort des tanks et des poupées molles à tête revêche comme on fait maintenant.

Le déjeuner du réveillon : la panse ulcérée et le foie sur les genoux, le chrétien néanmoins se rempiffre à plein groin, se revautre en couinant de plaisir dans les saindoux compacts, les tripailles sculptées de son cousin cochon et les pâtisseries immondes, indécemment ouvragées en bois mort bouffi. Ô bûches de Noël, indécents mandrins innervés de pistache infamante et cloqués de multicolores gluances hyperglycémiques, plus douillettement couchées dans la crème que Jésus sur la paille, vous êtes le vrai symbole de Noël.

Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis


Citez-en d’autres :

EYEN : Sans titre (Vaches folles) (s.d., Artothèque, Lg)

EYEN Luc, Sans titre (Vaches folles)
(pointe sèche, 24 x 35 cm, s.d.)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Luc Eyen © creahm.be

Luc EYEN est né en 1973. C’est un artiste actif dans les ateliers du CREAHM de Liège, ainsi qu’au Cejiel. Camper hardiment dans le métal un animal ou un personnage n’a pas de secret pour lui, ses multiples portraits témoignent d’une belle “santé” plastique. Sa vie quotidienne alimentant intensément son expression artistique, il aime à représenter obligeamment tous ses amis. Le plus souvent, en marge de ces représentations anecdotiques, il prend soin de noter très méticuleusement tout un univers de prénoms, de dates de naissance, de multiples messages affectifs, comme autant de références à la “réalité” de l’instant qu’il voulut fixer. (d’après BEAUXARTSLIEGE.BE)

Deux têtes de vaches très stylisées émergent d’un entrelacs de traits bruts et géométriques. Si ces traits évoquent leur état psychologique, nous pourrions les imaginer folles.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Luc Eyen ; creahm.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

CENTRE d’ACTION LAÏQUE (Liège) : Manuel d’autodéfense intellectuelle – La novlangue managériale (2020)

Les mots, nous le savons depuis Orwell ne sont pas neutres : ils véhiculent des idées, des concepts et produisent des effets concrets sur le réel. L’intériorisation de certains discours orientent ainsi notre représentation du monde. Au travers de la répétition d’un vocabulaire chargé d’un sens bien choisi, il arrive qu’à notre insu, nous finissions par intégrer certaines idées sans plus les questionner. Considérés parfois comme des évidences, les mots finissent par opérer de manière déterminée tant sur notre pensée que sur nos manières d’agir.

Dans le monde du travail, une rhétorique bien huilée est ainsi apparue, celle que l’on nomme la novlangue managériale. Articulée au projet néolibéral, elle prescrit un mode d’organisation du travail basé sur une conception utilitariste des humains considérés comme des ressources à mobiliser. Les principes de flexibilité, rentabilité, performance, compétitivité tout en s’appuyant sur le courant du développement personnel constituent les piliers de cette idéologie gestionnaire.

Intégrer la mise en mots et les tournures de phrases de ce discours spécifique, questionner le sens et l’effet délétère des termes considérés comme ordinaires dans le monde du travail relève d’un exercice critique qu’il est intéressant de mettre en œuvre si nous souhaitons que le vocabulaire n’agisse plus à notre insu. C’est l’objectif que ce cahier pédagogique tente de poursuivre à l’aide de petits exercices pratiques.

Ce carnet vous permettra de :

    • Repérer les modes opératoires spécifiques à la novlangue managériale ;
    • Prendre conscience des effets de la novlangue managériale sur votre pensée et vos manières d’agir ;
    • Repolitiser la question de l’organisation du travail.

George Orwell est l’auteur de 1984. Publié en 1949, le livre présente une société totalitaire qui impose l’utilisation d’une novlangue. L’objectif de cette langue est de diminuer le nombre de mots et par extension le nombre de concepts qui permettent aux gens d’analyser et de critiquer le système.


wallonica.org publie ici de larges extraits du Manuel d’autodéfense intellectuelle – La novlangue managériale édité en 2020 par le Centre d’Action Laïque de la Province de Liège, notre partenaire. Vous trouverez les textes de fond dans nos pages (comme dans la publication du CAL Lg) mais nous vous devrez ouvrir le cahier pédagogique (édité par Hervé Persain) pour découvrir les différents exercices proposés. Le lien vers le document en ligne sera chaque fois disponible. Entraînez-vous et résistez !


« Disruptif, agile, lean management, scaler, plan de sauvegarde, démarche d’excellence… » : cette série de mots et d’expressions bien convenus ont envahi le monde professionnel. Loin d’être neutre, ce type de discours que l’on qualifie de novlangue managériale semble bel et bien destiné à formater notre pensée et discipliner nos comportements au travail. Ce manuel vous propose, à travers de petits exercices ludiques, de débusquer les stratégies, intentions et effets du discours managérial comme producteur d’évidences partagées saisi d’enjeux socio-politiques. À l’issue de chaque exercice, un point théorique est proposé afin de conceptualiser ce qui s’y joue spécifiquement.

Ce fascicule est la deuxième publication d’une collection intitulée « Savoirs résistants » qui poursuit l’ambition suivante : proposer quelques pistes de réflexion, outils et références afin d’alimenter nos luttes pour une société plus égalitaire.


Définitions préliminaires

Qu’est-ce que la novlangue ? Ce concept a été créé par George Orwell dans son roman 1984. Il consiste en une simplification lexicale et syntaxique de la langue, destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et éviter ainsi toute formulation critique envers l’État. Ce concept est passé dans l’usage courant pour désigner un langage destiné à dénaturer la réalité.

Qu’est-ce que la novlangue managériale ? Il s’agit d’un discours qui vise à soutenir l’organisation néolibérale du travail. Cette rhétorique, en adoucissant ou masquant les rapports de domination dans l’entreprise, a pour objectif d’empêcher la critique du système. Elle a une visée performative dans le sens où elle oriente la pensée et les façons d’agir. Ce langage managérial domestique ainsi les esprits à partir d’un système de référence (des mots, des expressions, des tournures de phrase, etc.) qui colonise les imaginaires, pour imposer et faire adhérer les travailleur·euse·s à une vision néolibérale du monde du travail et, par extension, de la société. La célèbre expression de Margaret Tatcher « There is no alternative » (TINA) illustre bien ce rétrécissement des possibles.

Mais comment procède cette rhétorique ? À l’aide des exercices suivants, découvrez les modes opératoires de la novlangue managériale…


Exercice 01 : Es-tu contaminé·e par la novlangue managériale ? Cet exercice permet de montrer la manière dont agit la novlangue managériale sur notre cerveau et notre imaginaire. En invisibilisant, par le langage, les réalités désagréables qu’engendre le néolibéralisme, il s’agit de les rendre acceptables auprès de l’opinion. L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


MODE OPÉRATOIRE : L’OBLITÉRATION DE SENS

Partant du principe que le langage structure la pensée, cet exercice montre qu’il suffit d’éliminer les mots jugés subversifs pour éliminer le concept associé à ce mot. Les termes gênants ou critiques vis-à-vis de l’organisation néolibérale disparaissent alors pour faire place à un vocabulaire plus complaisant à l’égard du système. Il s’agit donc d’empêcher de penser selon certains termes.

Ainsi remplacer salarié·e par collaborateur·trice permet d’oblitérer la hiérarchisation des positions dans l’organisation ainsi que le lien de subordination existant entre travailleur.euse et employeur.euse (en effet, l’un·e exécute un travail sous l’autorité de l’autre, qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, ainsi que d’en contrôler l’exécution). Utiliser le terme « collaborateur·trice » permet donc de gommer les intérêts contradictoires (et potentiellement conflictuels) qui apparaissent en fonction de votre place dans la pyramide hiérarchique.

Remplacer cotisation sociale par charges sociales permet d’oblitérer le principe de solidarité propre à la cotisation : à savoir un salaire social différé qui sert à tout le monde en cas de maladie, d’accident de travail, de licenciement, etc. Une charge c’est lourd, pesant, l’alléger est donc toujours considéré comme un soulagement.

L’oblitération de sens et l’inversion de sens sont deux modes opératoires qui ont été développés par Alain BIHR dans son ouvrage La novlangue néolibérale, la rhétorique du fétichisme capitaliste (Éditions Syllepse-Page deux, « Cahiers libres », 2017)

MODE OPÉRATOIRE : L’INVERSION DE SENS

Complémentaire à l’oblitération de sens, il ne s’agit plus seulement ici d’adoucir la réalité, mais d’employer des mots inverses à la réalité observée. C’est une méthode dite paradoxante créant une forme de confusion dans notre esprit, elle vise à nier purement et simplement la réalité décrite. Ce dispositif langagier, appelé aussi “principe de double pensée“, bloque à la fois toute possibilité de pensée critique et germe de contestation. Cette violence paradoxale est génératrice de souffrance chez les travailleur·euse·s.

Ainsi, à l’image de “La guerre c’est la paix” dans le roman d’Orwell 1984 un plan de licenciement devient un plan de sauvegarde de l’emploi (exactement le contraire de ce qu’il est pour les personnes licenciées). Un plan d’austérité devient un plan de relance.

Par méthode paradoxante, nous mettons en avant les processus organisationnels qui mettent les travailleur·euse·s dans des situations d’injonctions paradoxales. Une des plus édifiantes consiste à en appeler à l’amélioration du service public en exigeant, dans un même mouvement, la diminution des moyens qui lui sont consacrés : “faire plus avec moins” représente une formule bien connue qui illustre cette méthode.


Exercice 02 : Le langage start-up nation ! Cet exercice permet de montrer comment l’utilisation du franglais, dans la novlangue managériale, véhicule
des valeurs et des codes communs, rentables pour l’entreprise. Il s’agit ici de tics de langage orientés “performance, innovation, efficacité” très inspirés par le mythe de la start-up. L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


MODE OPÉRATOIRE : UTILISATION IMMODÉRÉE D’ANGLICISMES

Vous l’aurez compris, le langage start-up est un jargon qui sème des anglicismes à tout bout de champ, une espèce de franglais qui finit par ne plus vouloir rien dire.

Pour rappel si vous n’êtes pas au top du new langage start-up nation : une start-up est une entreprise en phase de démarrage (souvent dans les domaines des nouvelles technologies). Bien souvent, elle ne nécessite pas de gros apports en capital de départ, mais elle vise une hyper-croissance rapide (on dit scaler quand on est dans le vent et qu’on veut faire court).

Souvent utilisé dans ces nouvelles entreprises, il s’agit à travers ce langage de se montrer dynamique, innovant, flexible… et surtout rapidement rentable (on dit bankable quand on a la start-up attitude).

Les mythes auxquels se réfèrent les startuppers, ce sont évidemment les success-stories de la Silicon Valley dans le digital. Par exemple, Google, Apple, Facebook et Amazon (on dit les GAFA quand on est « in »). Grâce à ce vocabulaire, la volonté est de créer une appartenance commune à cet esprit start-up outre-Atlantique et ses valeurs d’innovation dans la manière de travailler : cool, récréatif, transversal, flexible, mais surtout très proactif et en amélioration continue (“The sky is the limit” est leur nouveau mantra).

La start-up devient par ailleurs, à travers les discours de certains représentants politiques un projet de société à part entière ! “I want France to be a start-up nation! A nation that thinks and moves like a start-up” déclarait Emmanuel Macron dans un tweet récent.

À travers cette déclaration, il s’agit d’inviter tou·te·s les citoyen·ne·s français·e·s à se rêver entrepreneur·euse·s. Une ambitieuse initiative, le rêve idéal de l’État méritocratique à travers la figure du/de la self made man ou woman !


Exercice 03 : Le bonheur au travail, le nouvel esprit du capitalisme happytoyable. Cet exercice montre à quel point les valeurs du bonheur, du bien-être et de la pensée positive sont convoquées dans la novlangue managériale. Une rhétorique destinée à imposer l’attitude mentale voulue au sein de l’entreprise, selon la devise : un·e travailleur·euse heureux·euse est un·e travailleur·euse rentable ! L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


MODE OPÉRATOIRE : LA RHÉTORIQUE AUTOUR DE LA PENSÉE POSITIVE ET DU BONHEUR

Récemment, nous avons vu fleurir au travers d’offres d’emploi, de profils de fonction ou même dans la communication concernant la culture de l’entreprise, la notion de bonheur/bien-être au travail. Tout serait-il devenu rose dans le monde de l’entreprise ? Rien n’est moins sûr quand on constate les détériorations des conditions de travail dans beaucoup de secteurs.

À travers ce vocabulaire happycratique (entreprise positive, bienveillante, engageante), il s’agit d’inciter les salarié·e·s à souscrire aux valeurs affichées de l’entreprise et surtout à s’y conformer. Le but de ce langage : exploiter les émotions positives et les mettre au service de l’entreprise et de leur objectif de rentabilité.

Ces discours managériaux enjôleurs présentent le travail dans une perspective de développement personnel, révélateur de l’identité. Il s’agit de se réaliser soi-même en réalisant le projet de l’entreprise. La quête de la croissance personnelle doit ainsi rencontrer l’efficacité organisationnelle.

Les séances de coaching, de team building, d’auto-management ou encore de méditation visent ainsi à encourager l’implication des salarié·e·s et leur motivation. L’idée est donc de se réaliser au travers de son travail. Dans un cadre professionnel présenté comme bienveillant, la novlangue managériale happytoyable joue ainsi sur le registre personnel des salarié·e·s pour effacer la délimitation entre ce que les individus engagent et ce qu’il·elle·s sont. La responsabilité employeur·euse/travailleur·euse s’inverse et brouille, en cas de problème, le caractère organisationnel des dysfonctionnements.

Le bonheur est ici un alibi, une manipulation pour rendre les salarié·e·s à la fois dépendant·e·s de leur travail (la séparation entre la sphère privée et professionnelle devient poreuse) mais aussi dociles à souhait. À l’ère du management humaniste et cool, chacun·e est prié·e de donner le meilleur de soi-même.

MODE OPÉRATOIRE : LA DÉNÉGATION INVERSÉE

La dénégation inversée permet ici de se targuer d’offrir ce qu’on n’a pas ou de se féliciter de ce qu’on ne possède pas.

Ainsi la novlangue managériale est construite au travers d’un vocabulaire se référant souvent à des valeurs morales élevées. L’excellence, l’intégrité, la confiance dressent ainsi l’image d’une communauté agissant d’un bloc, réunie “autour d’une pensée unique, sans fissure“. Comment dès lors, ne pas être d’accord pour se mobiliser en faveur de telles valeurs positives dans le cadre de son travail?

Cette vision idéalisée de l’entreprise correspond rarement à la réalité des pratiques. Ce type de discours peut servir à masquer les rapports de domination dans les organisations et annihiler l’apparition de rapports de force.

Une forme de schizophrénie entre ce qui est annoncé et ce qui se passe réellement au sein de l’entreprise peut alors être vécue par les travailleur·euse·s de manière particulièrement violente.

Comme le résume l’anthropologue Michel Feynie, “les rapports de travail sont en apparence très conviviaux : tutoiement privilégié, embrassades généralisées, appel par le prénom. Les dirigeants semblent ainsi abolir les distances et faire comme si tout le monde était sur un pied d’égalité. Cette absence de distance brouille les repères et va favoriser un management par l’affectivité“.


Exercice 04 : Les figures de style à la mode dans la novlangue managériale. Cet exercice permet de repérer les figures de styles utilisées très souvent par la novlangue managériale. Ces figures de style peuvent être destinées à cacher les désagréments de certaines réalités propres à l’organisation néolibérale du travail. Substituer un mot à un autre revient toujours à modifier le regard et les interprétations
anciennement portés sur le phénomène observé. L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


THÉORIE GÉNÉRALE : QUELQUES FIGURES DE STYLE…
  • Oxymore : rapprochement de deux mots qui semblent contradictoires.
  • Néologisme : tout mot de création récente ou emprunté depuis peu à une autre langue ou toute acception nouvelle donnée à un mot ou à une expression qui existait déjà dans la langue.
  • Euphémisme : atténuation dans l’expression de certaines idées ou de certains faits dont la crudité aurait quelque chose de brutal ou de déplaisant.
  • Hyperbole : procédé qui consiste à exagérer la réalité pour produire une forte impression.
  • Technicisateur : expression qui valorise l’état ou le statut d’une personne tout en masquant la réalité sociale de cette personne.
  • Anglicisme : tournure, locution propre à la langue anglaise.
  • Sigle : groupe de lettres initiales constituant l’abréviation de mots.

Exercice 05 : Application pratique. Lettre de déclaration d’amour ou de rupture amoureuse en novlangue managériale. Cet exercice permet d’utiliser quelques modes opératoires mis en lumière dans les exercices précédents (oblitération ou inversion de sens, langage start-up, langage happycratique, figures de style) dans un registre où on ne les utilise généralement pas. Cela permet de mettre en évidence la façon dont l’humain est traité, hors d’un cadre professionnel. Objectif ? Vérifier que la novlangue managériale est bien une façon de faire accepter une situation désagréable, pour le meilleur ou pour le pire. L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


Conclusion

“C’est depuis l’intérieur des mots du pouvoir que l’on peut critiquer la domination dont ils peuvent être porteurs” (Judith BUTLER). Le discours managérial est aujourd’hui omniprésent dans la vie des entreprises, celle des organisations et au cœur de la vie quotidienne des individu·e·s.

Dans ce cadre, il convient de souligner l’importance des mots car c’est avec eux que nous pensons la réalité et que nous façonnons nos représentations du monde. Il est important de rappeler que les mots sont inscrits dans un rapport de force, certains sont davantage plébiscités que d’autres. Or, si tous les mots subversifs envers le néolibéralisme finissent par disparaître, nous ne disposerons plus des concepts nécessaires pour formuler des critiques à son encontre.

Dès lors que faire?

  • Interroger le sens des mots et l’histoire de leur usage au sein du discours managérial. Derrière l’histoire des normes et usages linguistiques, il y a souvent des enjeux de société importants qui apparaissent.
  • Interroger les éléments de langage répétés inlassablement dans les organisations du travail jusqu’à en devenir des expressions consacrées. Il s’agit de questionner les mots et les évidences partagées qu’ils véhiculent.
  • Mettre à jour le rapport de force existant entre les différentes qualifications de la réalité au travail. À travers les mots, ce sont souvent des représentations du réel et des enjeux politiques qui s’affrontent.
  • Éviter la stratégie du perroquet : conserver son autonomie en tant que force énonciatrice en dehors du formatage de la novlangue managériale. À savoir, ne pas intégrer le vocabulaire managérial aveuglément, mais au contraire, cultiver sa spécificité langagière (dans sa capacité à dire et à comprendre son expérience du travail).

Des propositions de réponses aux différents exercices sont disponibles dans le cahier pédagogique sur la novlangue managériale qui fait partie des manuels d’autodéfense intellectuelle édités par le Centre d’Action Laïque de la Province de Liège.


Plus de lectures sur le contrat social ?

PETROVITCH : Les poupées (2014, Artothèque, Lg)

PETROVITCH Françoise, Les poupées
(gravure, 56 x 41 cm, 2014)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Françoise Pétrovitch © francoisepetrovitch.com

Née en 1964, Françoise PETROVITCH est une artiste multidisciplinaire (elle vit et travaille à Cachan, en France). Françoise Pétrovitch pratique le dessin, la peinture et la vidéo. Ses gravures présentent des similarités avec ses dessins, notamment dans la finesse du trait et leur apparente légèreté. Souvent récompensée par différentes distinctions (prix Maif pour la sculpture, prix Château Haut-Gléon, prix Lacourière), Françoise Pétrovitch participe régulièrement à des expositions dans des institutions (en Europe, aux Etats-Unis et au Japon) et ses œuvres figurent dans de nombreuses collections publiques et privées.

L’artiste développe un univers de motifs lié à l’enfance et l’adolescence, évoquant les inquiétudes, les incertitudes, les aspirations et les déceptions. Cette gravure s’inscrit dans les nombreuses œuvres et séries réalisées dans les tonalités du rouge. Evoque-t-on une perte, une nostalgie de l’enfance, ou les différentes échelles des jouets suggèrent-elles un devenir grand ? Les traces du processus d’impression de l’image entretiennent un sentiment d’évanescence du temps.

Et dans DOCUMENTA.WALLONICA :

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Françoise Pétrovitch ; francoisepetrovitch.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

SILBERNET : MS1 (2011, Artothèque, Lg)

SILBERNET Miel, MS1
(collage, 31 x 23 cm, 2011)

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à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Miel Silbernet - Billie Mertens

Née en 1967, Miel SILBERNET, fait partie du collectif fictif T.R.E.M.E.N.S., composé de neuf membres. Tous ces membres sont une seule et même personne : Billie MERTENS. Cette dernière a effectué ses études à l’ENSAV La Cambre à Bruxelles, où elle a également enseigné le stylisme et la création de mode. “Artiste penseuse et chercheuse plasticienne”, elle s’intéresse au “monde contemporain, ses territoires et ses nouvelles technologies, mais aussi à l’art outsider, à l’artisanat, à la réhabilitation des savoir-faire oubliés.”

“La technique utilisée pour produire cette œuvre est particulière : des bandes de ruban adhésif sont appliqués sur des photographies de magazine puis délicatement décollées, emportant avec elles une portion de l’image imprimée. Billie Mertens parle d’épilation d’image. Un des sujets exploités avec cette technique est celui des visages recomposés. Ce sujet est directement lié au type de magazine avec laquelle cette technique est applicable. En effet, seuls quelques magazines féminins à très gros tirages permettent cette dés-impression. Il s’agit de magazines de mode féminine, mode présentée par des mannequins aux visages lisses, choisies et photographiées pour leur beauté parfaite. Les visages recomposés sont réalisés à partir d’éléments issus de différents visages, afin de faire émerger par des décalages de proportions, de lumière et de couleurs, des visages sensibles, différents du stéréotype des mannequins, des visages comme dessinés, différemment habités.” (Miel Silberenet)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Miel Silbernet ; Billie Mertens  | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

DE SUTTER : En toutes lettres !

Laurent de Sutter © Géraldine Jacques

Chers flics,

Chers poulets, chers keufs, chers policiers, chers gardiens d’un ordre qui ressemble chaque jour davantage à une grimace.

C’est à vous que je m’adresse aujourd’hui car, comme beaucoup d’entre nous, je suis écœuré. Il s’agit d’un écœurement calculé, d’un dégoût accompagné d’une myriade d’images, de protestations et de commentaires- mais un écœurement tout de même, viscéral et fatigué. Il ne se passe plus une journée, désormais, sans que nous parviennent les nouvelles d’une brutalité, d’une bavure, d’un acte de violence aussi débile que gratuit, de la part d’un membre de votre confrérie. Vous frappez les enfants, les vieillards, les handicapés.

Vous frappez ceux dont la couleur ne correspond pas à l’idée que certains se font de la génétique nationale. Vous frappez les témoins de vos exactions, les observateurs chargés de veiller à ce que vous respectiez la loi de votre mission, ceux qui ont l’outrecuidance de documenter vos abominations.
Vous frappez, avec la joie mauvaise de ceux qui n’ont que ce plaisir dans leur vie – mais qui comptent bien en jouir jusqu’à la dernière goutte, toute honte bue, toute dignité évacuée. Car vous le savez, chers flics – et c’est pour ça que vous frappez : vous savez que vous avez tort.

Vous savez que rien ne justifie vos gestes brutaux, vos ordres idiots, vos attitudes de matamores de kermesse, sauf le sentiment d’impunité qui constitue la prérogative que les autorités, envers et contre tout, et sans doute surtout par peur, continuent à vous reconnaître.

Un jour, chers flics, j’ai entendu un commissaire de police de mes connaissances déclarer lors d’un dîner : “Mais tu ne te rends pas compte ! Sous mes ordres, il n’y a que des cons !”

Je vous l’avoue, chers flics : cette phrase m’a glacé. Elle ne m’a pas glacé parce que, soudain, j’aurais réalisé ce qui ressemble de plus en plus à un truisme. Elle m’a glacé parce qu’elle sortait de la bouche de quelqu’un dont le travail était, aurait dû être, de rendre les cons impossibles. Un con naturel, ça n’existe pas. La connerie d’un con est toujours quelque chose de rendu possible par autre chose. Pour qu’un con puisse se manifester comme tel, il lui faut un droit, une politique, une économie, une esthétique.

Il faut un univers où la manière dont sa connerie s’exprime soit reconnue, soutenue, et même encouragée, fût-ce par le silence de ceux qui devraient l’empêcher ou la sanctionner. S’il y a des cons dans la police, chers flics, ce n’est donc pas tant parce que la matraque ou le taser démangent deux ou trois (ou, hélas, beaucoup plus) d’entre vous, mais parce que cette démangeaison est suscitée par vos supérieurs directs, par vos responsables politiques, par vos ministres, et par toute une société pour qui la peur du désordre est devenue pathologique. Lorsqu’un d’entre vous s’en prend à un passant, chers flics, c’est le monde entier qui lève le bras – ceux qui approuvent, ceux qui applaudissent, ceux qui haussent les épaules, ceux qui disent “il n’avait pas qu’à être là” ou “à son âge, on ne va plus manifester”.

Mais il est temps que ça cesse. Aujourd’hui, dans nos pays, le nombre des morts, des mutilés, des blessés graves qui sont de votre fait, et donc du fait direct, immédiat, irréfutable, de vos chefs, de vos représentants et de vos ministres, est devenu insoutenable. Oui, nous sommes écœurés. Nous ne le supportons plus. Donc, vous allez cesser cela. Vous allez cesser ou bien, la prochaine fois, c’est nous qui partirons à votre poursuite. C’est nous qui vous traquerons, vous et ceux qui refusent de prendre les mesures requises pour vous arrêter -bien que telle soit pourtant leur mission. Alors, vous comprendrez peut-être, quoiqu’un peu tard, à quel point, en effet, vous aviez tort.

Très cordialement à vous,

Laurent de Sutter

Ce billet a été diffusé dans l’émission “Dans quel monde on vit” de Pascal Claude sur La Première – RTBF : “Du débat d’idées autour de l’actualité et de l’entretien pour aller plus loin. Des penseurs, des artistes, des journalistes et des spécialistes décodent l’époque et les grands faits d’actualité de la semaine écoulée. Dans quel Monde on vit, c’est votre espace d’information, de réflexion et d’inspiration du début de week-end.” [RTBF.BE]
Il a ensuite été dépublié et des voix se sont élevées pour crier à la censure. A suivre…
Laurent de Sutter est un philosophe belge né en 1977. Il se décrit sur sa page LinkedIn : “Essayiste et éditeur, entre Bruxelles, Londres et Paris. Directeur des collections Perspectives Critiques (PUF) et Theory Redux (Polity). Professeur de théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel. Auteur d’une quinzaine de livres, traduits en une dizaine de langues.


Pourquoi avons-nous dépublié “En toutes lettres !” de Laurent de Sutter ? [RTBF.BE, le 30 novembre 2020]

En toutes lettres !” de Laurent de Sutter est un rendez-vous récurrent de l’émission “Dans quel monde on vit“.

Le principe est une lettre ouverte,  qui s’apparente à un article d’opinion sur un sujet d’actualité. Le choix du sujet est laissé à l’appréciation libre de l’auteur et celui de l’article qui fait polémique consacré aux violences et bavures policières n’est pas remis en cause par la RTBF.

Par contre, la RTBF regrette que ce texte accumule les amalgames et soit si violent,  particulièrement  la chute qui peut être interprétée comme un appel à la haine.

C’est à ce titre que la direction de la chaine a estimé que ces propos et leur possible interprétation sont contraires aux principes déontologiques et à ceux du traitement de l’information qui vivent au sein du média de service public.

La direction de La Première a donc fait retirer la publication de l’article ce dimanche, de même que sa version audio sur AUVIO.

La RTBF regrette cette polémique qui, dans un contexte particulièrement sensible, crispe et ajoute à la tension.


Pour connaître les discours et alimenter le débat…

BUREAU : Mangeons durable et wallon (2012, Artothèque, Lg)

BUREAU Sylvain, Mangeons durable et wallon
(linogravure, n.c., 2012)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
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© Sylvain Bureau

Sylvain BUREAU, jeune artiste dessinateur, sorti de l’ERG en 2001, est influencé par des auteurs de BD underground tels que Max Anderson, Enriette Valium, Pakito Bolino ou encore Robert Crumb, et également attiré par l’Art Brut et par toutes expérimentations visuelles ou musicales visant le “hors norme”. (d’après RECYCLART.BE)

Surmontée d’un slogan ironique, cette image noire nous invite dans une boucherie particulière : un monde inversé où les animaux dévoreraient les humains. Cette grande linogravure met en scène avec un grand luxe de détails un porc, un bœuf, un dindon et un chien anthropomorphisés. Si cette imagerie rappelle la bande dessinée ou les graphzines underground, la thématique du monde renversé apparaît dans la gravure dès le XVIe siècle.

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HARRISON : Dalva (1987)

EAN 9782264016126

Qui est donc ce sorcier-des-mots-qui-parlent ? Quel est donc ce roman mosaïque où la vie quotidienne d’une femme américaine est une fenêtre ouverte sur un récit épique, où les héros sont tous des gueules-cassées… comme chacun d’entre nous ? Comment l’intime peut-il se déployer ainsi, comme dans une plaine à bisons ? Pourquoi pouvons-nous donner un visage connu de nous seuls, à chacun des personnages racontés, quand ils crient leur révolte ou pour appeler leur cheval, quand ils boivent à transpirer le jus des mignonnettes de leur motel, quand ils font l’amour sur une pierre cachée dans des vallées secrètes, quand ils s’enlacent sur un capot de voiture ou dans un jardin d’automne, quand ils meurent devant une grange entourés de leur famille, quand ils galopent à cheval éperdument, quand les chiens posent la tête sur leurs genoux, quand ils mentent, quand ils avouent, quand un enfant perdu empêche la mort dans la vie, quand la sueur le gagne sur l’eau de toilette ou quand une ferme est encerclée de rangées d’arbres, comme un enfer de Dante fait pour des garçons vachers, quand, enfin, les lignées familiales sont un héritage tellement ankylosant qu’il convient de bien s’ébrouer… Ce que fait Dalva. L’Amérique ne produit pas que des pervers, fussent-ils présidents, et il y a des conteurs qui savent comment dire ses cicatrices : Stegner, Morrison, Singer et… Jim Harrison (1937-2016). “Merci” : que dire d’autre ?


Christian Bourgois

“Dalva est le grand roman américain de Jim Harrison, son livre le plus abouti et le plus poignant, depuis le fabuleux Légendes d’automne. Harrison nous donne ici un portrait de la nation indienne jusqu’aux séquelles de la guerre du Viêt-nam et au cynisme des années 80 – en centrant son livre sur la vie tumultueuse et meurtrie d’une femme de quarante-cinq ans, Dalva. A travers cinq générations de sa famille de pionniers, c’est le mythe du jardin d’Eden, de l’innocence perdue que Harrison met en scène avec ce sens de l’espace, cet extraordinaire lyrisme, cette violence et cette étrange pudeur qui lui sont propres. “Comment, après avoir si bien commencé, avons-nous pu en arriver là ?” A cette question ô combien romanesque et melvilienne, Jim Harrison apporte avec Dalva, son chef-d’oeuvre, une réponse éblouissante.” [BABELIO.COM]


“C’était cette période de la vie où l’on veut être comme tout le monde, même si l’on commence à comprendre que ce « tout le monde » n’existe pas et n’a jamais existé.”

“J’étais mouillée après ce baptême dans la rivière, et il était sec et brûlant, son haleine sentait l’odeur aigre du vin de prune sauvage, le parfum suri des fruits gâtés, la terre et les brindilles collaient à notre peau, le petit cercle de lumière au sommet du tipi tombait vers mes yeux. Je ne croyais pas que j’irais jusque là.”

“La plupart des gens énergiques et brillants que j’ai connus avaient fermé la porte à double tour sur des secrets beaucoup trop vivaces pour qu’on puisse les qualifier de squelettes enfermés dans un placard.”

“La présence d’un homme âgé de Pacific Palisades dans l’angle opposé du restaurant m’a énervée. Il était connu pour sa cruauté sexuelle envers les femmes du milieu du cinéma. Je me suis surprise à me demander comment il pouvait exister des comportements pathologiques alors que la pathologie devenait la norme.”

“… à savoir que chacun doit accepter son lot de solitude inévitable, et que nous ne devons pas nous laisser détruire par le désir d’échapper à cette solitude.”

“On ne peut pas demander au désert d’incarner une liberté qu’on n’a pas d’abord organisée soi-même dans sa chambre à coucher ou dans son salon. C’est cette exigence que je trouve parfaitement déplacée dans presque tous les livres qui nous parlent de la nature. Les gens déversent dans l’univers naturel toutes leurs doléances mesquines et démesurées, puis ils se remettent à se plaindre de leurs éternels griefs dès que la sensation de nouveauté a disparu. Nous détruisons le monde sauvage chaque fois que nous voulons lui faire incarner autre chose que lui-même, car cette autre chose risque toujours de se démoder. […] Mais chaque fois que nous demandons aux lieux d’être autre chose qu’eux-mêmes, nous manifestons le mépris que nous avons pour eux. Nous les enterrons sous des couches successives de sentiments, puis, d’une manière ou d’une autre, nous les étouffons jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je peux réduire à néant tant le désert que le musée d’Art moderne de New York en les écrasant sous tout un monceau d’associations qui me rendront aveugle à la flore, à la faune et aux tableaux. D’habitude, les enfants trouvent plus facilement que nous des champignons ou des pointes de flèches, pour cette simple raison qu’ils projettent moins de choses sur le paysage.”

“Si les nazis avaient gagné la guerre, l’Holocauste aurait été mis en musique, tout comme notre cheminement victorieux et sanglant vers l’Ouest est accompagné au cinéma par mille violons et timbales.”

“Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’on pouvait bien trafiquer dans ces organisations qui placent souvent de petites pancartes sur la route à l’entrée des villages : Rotary, Kiwanis, Chambre de Commerce, Chevaliers de Colomb, Maçons, Lions, American Legion, VFW, Élans, Aigles, Orignaux. C’est tout ce que j’ai pu trouver. Pourquoi diable n’y avait-il pas d’Ours ?”

“L’espace d’un instant le souvenir de Dalva et son absence m’ont submergé ; en même temps, j’ai compris à un niveau plus profond que je ne pouvais guère rivaliser avec tout cela. L’amour est en définitive un sujet plus ardu que la sexualité.”

“Cela paraît aujourd’hui ridicule, mais le comportement du coq, le comique inexorable de sa démarche, tout cela a quelque chose d’absurde et de tendre.”

“J’ai entendu un croassement qui, selon Dalva, était celui d’un faisan mâle. Comme les coqs, ces volatiles annoncent le jour – voilà bien une conduite de mâle : annoncer l’évidence…”

Jim Harrison, Dalva


[TELERAMA.FR] “Décédé d’une crise cardiaque samedi 26 mars 2016, Jim Harrison laisse derrière lui une œuvre foisonnante mêlant romans, poèmes, nouvelles, autobiographie et même livres pour enfants. En voici cinq, incontournables. Jim Harrison aimait décrire la beauté d’une forêt, la sensualité d’une pêche à la truite au petit jour, le regard myope d’un coyote efflanqué ou la silhouette d’une femme gironde qui ne joue pas les effarouchées. Dans ses romans, comme dans ses nouvelles ou ses poèmes, il savait comme nul autre mêler un lyrisme retenu à un quotidien plein de rugosité. Petit tour d’une œuvre en cinq ouvrages :

      • Légendes d’automne (1979) ;
      • Théorie et pratique des rivières (1985) ;
      • Dalva (1987) ;
      • Un bon jour pour mourir (1973) ;
      • En marge, Mémoires (2003).”

Christine FERNIOT


Lire encore…

RANSONNET : Sans titre (2003, Artothèque, Lg)

RANSONNET Jean-Pierre, Sans titre
(xylogravure, 42 x 32 cm, 2003)

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Jean-Pierre Ransonnet © mu-inthecity.com

Jean-Pierre RANSONNET, né à Lierneux en 1944, est un artiste belge. Il vit et travaille à Tilff, en Belgique. Formé à l’École supérieure des Arts Saint-Luc de Liège (1962-1968), Jean-Pierre Ransonnet séjourne en Italie en 1970 grâce à une bourse de la fondation Lambert Darchis. Il enseigne le dessin à l’Académie des Beaux-Arts de Liège de 1986 à 2009.

Cette série de gravures sur bois de Jean-Pierre Ransonnet est une variation sur des formes plastiques abstraites, ou évoquant des sapins. L’artiste use de l’expressivité du bois gravé, laissant transparaître les veines du bois, matière même de son discours.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : ©  Jean-Pierre Ransonnet ; mu-inthecity.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

BOUTROLLE : Le dernier dîner sur Mars (2015, Artothèque, Lg)

BOUTROLLE Guillaume, Le dernier dîner sur Mars
(linogravure, 42 x 59,4 cm, 2015)

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Guillaume Boutrolle © linkedin.com

Né en 1987, Guillaume BOUTROLLE a commencé par étudier le graphisme à Marseille, pour dériver ensuite vers l’ERG (École de Recherche Graphique) à Bruxelles, et diversifier ses horizons artistiques. L’illustration, la gravure, la performance, l’édition ou plus récemment l’installation sont des outils qu’il utilise pour bousculer, redéfinir et questionner tout ce qui l’entoure, jusqu’à ce qu’il est.

Cette gravure est tirée d’une série de cinq formats identiques, cinq événements forts, expéditions poétiques ou terrestres, qui ont forgé la vie de la communauté d’artistes CTRL-Z, dont Guillaume Boutrolle fait partie depuis quelques années.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Guillaume Boutrolle ; Linkedin.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

NERUDA : textes

BASOALTO, Ricardo Eliécer Neftalí Reyes, alias Pablo NERUDA (1904-1973), est né dans une famille modeste, d’un père conducteur de trains et d’une mère institutrice qui meurt un mois après sa naissance. Après une enfance imprégnée de nature, il commence à écrire dès son adolescence et publie son premier recueil de poésie, “Crépusculaire“, en 1923.

Pablo Neruda entre dans les services diplomatiques et devient consul du Chili dans plusieurs villes d’Asie et d’Amérique latine. En poste en Espagne en 1935, il se lie d’amitié avec Federico Garcia Lorca. Après le putsch de Franco et l’assassinat de son ami, il se fait l’avocat de la République espagnole, ce qui provoque sa révocation.

En parallèle à la poésie, Pablo Neruda mène une vie politique et devient sénateur communiste des provinces du nord du Chili en 1945. Son opposition au président Gonzalez Videla qui fait interdire le Parti communiste l’oblige à s’exiler dans différents pays d’Europe, en Inde et au Mexique. C’est là qu’il publie, en 1950, son oeuvre poétique majeure “Le Chant général” où il exalte les luttes des peuples d’Amérique latine.

Pablo Neruda retourne au Chili en 1952. En 1969, il renonce à être candidat à l’élection présidentielle pour le Parti communiste qui l’avait désigné et apporte son soutien à Salvador Allende. Après son élection, ce dernier nomme le poète ambassadeur du Chili en France. En 1971, Pablo Neruda reçoit le Prix Nobel de Littérature. Il meurt dans des circonstances non-élucidées en 1973, peu après le putsch du général Pinochet.

Pablo Neruda est l’un des plus célèbres poètes d’Amérique latine et a eu une influence considérable sur la littérature de langue espagnole. Sa poésie, lyrique, sensuelle et engagée, chante la liberté et la fraternité d’une humanité en harmonie avec la nature.


Il meurt lentement. De nombreuses versions différentes de ce texte circulent sur internet, dans plusieurs langues, dont l’espagnol et le français. Selon le site Euroresidentes une vingtaine d’auteurs différents revendiquent la paternité de ce poème. Selon le journal péruvien El Commercio (12 janvier 2009), citant l’agence de presse espagnole EFE et le journal ABC, Muere lentamente serait l’oeuvre d’une femme au Brésil, Martha Medeiros, auteur de nombreux livres et d’articles dans le journal Zero Hora de Porto Alegre :

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux. Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu. Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d’émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les coeurs blessés.

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu’il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant !
Risque-toi aujourd’hui !
Agis tout de suite !
Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d’être heureux !


​Sonnet XVII (in Cent Sonnets d’Amour)

Je ne t’aime pas comme rose de sel, ni topaze
Ni comme flèche d’oeillets propageant le feu :
Je t’aime comme l’on aime certaines choses obscures,
De façon secrète, entre l’ombre et l’âme.

Je t’aime comme la plante qui ne fleurit pas
Et porte en soi, cachée, la lumière de ces fleurs,
Et grâce à ton amour dans mon corps vit l’arôme
Obscur et concentré montant de la terre.

Je t’aime sans savoir comment, ni quand, ni d’où,
Je t’aime directement sans problèmes ni orgueil :
Je t’aime ainsi car je ne sais aimer autrement,

Si ce n’est de cette façon sans être ni toi ni moi,
Aussi près que ta main sur ma poitrine est la mienne,
Aussi près que tes yeux se ferment sur mon rêve.


Citez-en d’autres :

FAYARD : Sébastien Fayard va casser la croûte chez ses parents (2014, Artothèque, Lg)

FAYARD Sébastien, Sébastien Fayard va casser la croûte chez ses parents
(photographie, 18 x 25 cm, 2014)

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Sébastien Fayard © lesoir.be

Sébastien FAYARD est un comédien et performeur français vivant à Bruxelles. Il a étudié le secrétariat, la comptabilité, le cinéma, la musique, la photographie et le théâtre. Il collabore avec différents metteurs en scène, chorégraphes et artistes plasticiens dont la compagnie System Failure avec qui il se produit régulièrement sur scène. Depuis quelques années, il mène différentes recherches photographiques et vidéographiques et poursuit la série  “Sébastien Fayard fait des trucs”. En parallèle, il décline ce projet en petits films dans une série appelée “Sébastien Fayard filme des navets” et sillonne les festivals de courts-métrages européens. (d’après SEBASTIENFAYARDFAITDESTRUCS.COM)

Sébastien Fayard livre ici une série en cours, inédite, de clichés qui détournent, c’est le cas de le dire, des clichés. Le procédé est simple mais inusable : prendre les choses au pied de la lettre, exploiter les ambiguïtés et les doubles sens des phrases toutes faites, des métaphores éculées, des formules journalistiques, des poncifs en vogue. Faisant ses trucs, il en défait pas mal d’autres – des attentes, des snobismes, des poses et des postures, des idées reçues, des présupposés logiques. Pour bien comprendre il faut se méprendre, et accepter surtout un paradoxal et étroit entrelacs entre stupidité et lucidité. (d’après YELLOWNOW.BE)

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