Le Baiser de Brancusi est enfin libre

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“Peut-être avez-vous déjà arpenté le cimetière du Montparnasse. Peut-être avez-vous vu le cénotaphe de Baudelaire et sa statue grise. La tombe de Marguerite Duras ornée de pots plantés de stylos. Celle de Gainsbourg, remplie de photos en noir et blanc. Avez-vous déjà marché jusqu’au bout, au bord du mur, dans la 22e division ? C’est là, dans un coin caché loin de l’allée centrale que vous apercevrez une curieuse caisse en bois trouée d’un cercle, haute de plus d’un mètre. Elle surplombe une tombe de 1910 – attention, n’approchez pas : un panneau vous l’interdit, trois caméras et deux alarmes la surveillent nuit et jour.

Tatiana Rachewskaïa (1887-1910) est morte à l’âge de 23 ans, pendue dans sa chambre. Dans un médaillon sur sa stèle, une photographie la montre coiffée d’un chapeau blanc, le regard triste. Issue de la bonne société de Kiev, elle avait débarqué à Paris quelque temps auparavant et s’était inscrite à la faculté de médecine. C’est là qu’elle avait rencontré le médecin d’origine roumaine Solomon Marbais de l’Institut Pasteur, qui non seulement lui donna des cours particuliers, mais devint aussi son amant. À la fin de l’idylle, dans la grande tradition des romans russes, elle se suicida par amour. Les obsèques eurent lieu en décembre. “Sa mère était venue de Moscou. Elle avait convaincu le prêtre de donner, selon la coutume rituelle, un cierge à toutes les personnes présentes et le bedeau chantait : “pardonnez-lui tous ses péchés”…” peut-on lire sous la plume de son ami Ilya Ehrenbourg, un écrivain révolutionnaire. Le docteur Marbais propose à la famille de Tatiana d’orner sa tombe – et justement, il connaît un sculpteur Roumain très prometteur : Constantin Brancusi.

Le jeune Brancusi vient alors de quitter l’atelier de Rodin, convaincu que rien ne pousse à l’ombre des grands arbres”. Pour lui, la sculpture a une fonction spirituelle ; l’apparence importe moins que sa réalité invisible, au cœur de la matière. Sa première version du Baiser, son œuvre majeure, date de 1905. Il y en aura quarante ; chaque nouvelle tentative est plus épurée, tendant plus encore vers l’abstraction que la précédente. Celle qui orne la tombe de Tatiana est la seconde et la seule qui ait été réalisée en ‘taille directe’. La seule qui mesure 90 cm de hauteur et qui montre les amants de la tête aux pieds. Sans ébauche, sans étude préparatoire, Brancusi ne dégage pas les amants de la pierre : ils sont la pierre. Ils en révèlent la pensée, l’esprit, l’essence cosmique de la matière”. Le Baiser est un bloc de calcaire à peine dégrossi dans lequel se dessinent deux bustes de profil collés l’un à l’autre. Seuls les cheveux et le bombé d’un sein distinguent l’homme de la femme. Les corps symétriques s’unissent si parfaitement que vus de face, on pourrait croire à un seul être. Leurs jambes accolées rappellent la tradition roumaine selon laquelle deux arbres plantés côte à côte, près d’une tombe, évoquent la force de l’amour face à l’éternité. “J’ai voulu évoquer non seulement le souvenir de ce couple unique mais celui de tous les couples du monde qui ont connu l’amour avant de quitter la vie” déclare Brancusi en installant son œuvre sur la tombe de Tatiana, en échange d’un billet de 200 Francs.

L’ŒUVRE RATTRAPÉE PAR SA VALEUR

Après les obsèques, après les pleurs, la petite section 22 de la division 22 tomba dans le sommeil pendant près de 100 ans – elle devient le repaire secret des amoureux et des amants de passage : un écrivain raconte même dans son journal ses ébats aux pieds du Baiser. Et comme toutes les belles choses de ce monde, elle est soudain rattrapée par sa propre valeur, et la tombe entre dans la tourmente.

Le 4 mai 2005 à New York, chez Christie’s, un marbre de Brancusi explose le record mondial pour une sculpture en dépassant les 27 millions de dollars. Tout de suite, le marchand d’art parisien Guillaume Duhamel se met en route. Il retrouve au fin fond de la Russie les heureux descendants de Tatiana Rachewskaïa, la suicidée par amour. S’ils ne connaissent ni Brancusi ni leur aïeule, ils découvrent la tombe dès leur arrivée à Paris et font aussitôt valoir leurs droits – la statue leur appartient, et par l’entremise de Duhamel, ils veulent la vendre aux enchères. Le seul Baiser en taille directe. Le seul qui montre les amants de la tête aux pieds : l’œuvre peut atteindre les 50 millions, estimation basse.

INTERDICTION DE REGARDER LA STATUE

S’ensuit un bras de fer entre les ayants droit et l’État français qui durera 15 ans. L’œuvre de Brancusi est déclarée ‘Trésor National’. Elle est inscrite par le préfet de Paris au titre des Monuments Historiques, la rendant inamovible. Ce dernier considère que la tombe et la statue sont indissociables, elles forment un ‘immeuble’, et pour preuve : la stèle sur laquelle repose le Baiser est signée par Brancusi et porte l’épitaphe à la chère aimable chérie”. Le marchand d’art et la famille saisissent le tribunal et interdisent aux passants de regarder leur statue : c’est alors que la caisse en bois fait son apparition. S’ils sont déboutés en 2018, ils font appel : nous avons de nouveaux éléments” déclare Duhamel. Des factures de la maison de marbrerie en face du cimetière prouvent que la signature et l’épitaphe ont été commandées séparément de la statue, et ne sont pas de la main de Brancusi. Bam.

Le 11 décembre dernier, la cour a donc rappelé que pour bénéficier de l’inscription au titre des monuments historiques, “un bien mobilier doit avoir été conçu aux fins d’incorporation matérielle à cet immeuble, au point qu’il ne puisse en être dissocié sans atteinte à l’ensemble immobilier lui-même.” Or, l’œuvre est dissociable. Complètement dissociable. Et désormais libre. Pour la cour, le préfet a commis une erreur juridique, entraînant l’annulation de son arrêté : la statue n’est plus inscrite aux monuments historiques. Combien de temps avant de retirer la caisse en bois ? Combien de temps avant que la sculpture ne s’envole, laissant Tatiana solitaire ? Une chose est sûre : à quelques allées de là dans le cimetière du Montparnasse, Constantin Brancusi se retourne dans sa tombe.” (d’après MARIANNE.NET)

  • Lire aussi “Brancusi : la suicidée, le baiser et les millions” sur LEXPRESS.FR
  • Illustration : Brancusi, Le Baiser © LEXPRESS.FR

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © express.fr


Plus de matière…

Ianchelevici et Liège (CHiCC, 2019)

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IANCHELEVICI Idel, Le plongeur et son arc (1939) © Philippe Vienne

Idel IANCHELEVICI est né le 5 mai 1909, à Leova, aujourd’hui située en Moldavie. Leova, ville-frontière, connaîtra un destin bousculé : faisant partie de ce que l’on appelle la Bessarabie, elle est russe au moment de la naissance de Ianchelevici, roumaine après la première guerre mondiale, intégrée à l’URSS à partir de 1945 jusqu’à l’indépendance de la Moldavie en 1991. Avant la Seconde Guerre mondiale, environ un tiers de la population de Leova est juive. C’est le cas de Ianchelevici qui naît dans une famille juive askhénaze de huit enfants, dont il est le cadet.  Enfant, il dessine et modèle la terre glaise, des passions qui ne l’abandonneront jamais.

En 1923, à 14 ans, il entre au lycée de Chisinau (actuelle capitale de la Moldavie). Même s’il envisage de devenir médecin, peut-être par admiration pour un de ses professeurs d’anatomie, le dessin et la sculpture continuent d’occuper ses temps libres. Mendel, l’aîné de la fratrie aide, par son commerce d’alimentation, le père à subvenir aux besoins de tous et paie les études de son frère. C’est Mendel également qui conseille à “Ian” de se rendre en Belgique, où il a des connaissances qui pourraient l’aider. C’est ainsi que Ianchelevici arrive à Liège, en 1928. Il travaille comme apprenti graveur chez Pieper, une firme qui décore et vend des fusils de chasse de la FN. Ce premier séjour à Liège est bref, car il retourne effectuer son service militaire en Roumanie.

C’est en 1931 qu’il s’installe véritablement à Liège. Pour vivre, il travaille comme emballeur au Grand Bazar. Sur le conseil et la recommandation du peintre Joseph Bonvoisin, après avoir passé un examen, il entre directement en dernière année à l’Académie des Beaux-Arts. Il a pour professeur Oscar Berchmans, à qui on doit notamment le fronton de l’Opéra Royal de Wallonie (ORW), les sculptures de la remarquable Maison Piot (dite Maison des Francs-Maçons) et également, par coïncidence, la décoration de la façade de la Maison Pieper, le marchand d’armes pour lequel Ianchelevici a travaillé. Ianchelevici sort diplômé de l’Académie en 1933 et récompensé du premier prix de statuaire.

A la fin de la même année, il épouse Elisabeth Betty Frenay, née d’un père belge et d’une mère française, vivant à Spa où ses parents géraient un hôtel. Il l’avait rencontrée à l’Académie où elle étudiait également la sculpture. Comme souvent, trop souvent sans doute, elle renoncera à une carrière pour contribuer à celle de son mari. « Un artiste dans la maison, ça suffit », livrait-elle en guise d’explication. Un an plus tard, en 1934, ils s’installent à Bruxelles. Il y expose, en 1935, trente-sept sculptures au Palais des Beaux-Arts et réalise quatre grands bas-reliefs pour le pavillon roumain à l’Exposition internationale de Bruxelles.

C’est le début d’une brillante carrière, carrière durant laquelle Ianchelevici se partagera toujours entre la sculpture et le dessin. Il réalise, en effet, un très grand nombre de dessins, indépendants de ses sculptures – ce ne sont, pour la plupart, pas des dessins préparatoires. Il fera don de 2000 dessins au Musée Ianchelevici de La Louvière (MiLL) et 6000 à l’Université de Liège, ce qui donne une idée de l’ampleur de son œuvre.

A l’issue de la guerre, durant laquelle il sera contraint de se cacher, Ianchelevici obtient la nationalité belge en 1945. Il s’attelle alors à son œuvre la plus monumentale, Le Résistant, qui sera finalement installée à Breendonk en 1954. La même année, Ianchelevici quitte définitivement la Belgique pour s’installer en France, à Maisons-Laffitte où il mourra en 1994, à l’âge de 85 ans.

Même si, au total, il n’aura passé que cinq années à Liège, il reste attaché à la ville qui l’a vu débuter et qui conserve encore plusieurs de ses sculptures. Le don qu’il fait à l’Université en témoigne par ailleurs.

Les sculptures conservées à Liège

Robert Vivier (1934)
Robert Vivier (La Boverie, Liège) © Philippe Vienne

Robert Vivier, né à Chênée en 1894 et mort à La Celle-Saint-Cloud (région parisienne) en 1989, est un poète et romancier belge. Son œuvre romanesque a intégralement été écrite avant 1940. Son œuvre poétique, en revanche s’étale sur toute la durée de sa vie. Vivier est également un spécialiste de la littérature italienne, qu’il enseigne à l’Université de Liège.

Son épouse, Zenia (Zénitta) Klupta n’est autre que la mère d’Haroun Tazieff, né d’un premier mariage, que Vivier adoptera. Dès 1934, Vivier se lie d’amitié avec Ianchelevici qui réalise son buste. C’est lui, et surtout son épouse, qui inciteront Ianchelevici, peu conscient du danger, à se cacher à partir de 1942. Il utilisera même de faux papiers au nom d’Adolphe Janssens, Adolphe étant le prénom par lequel il se faisait appeler étant jeune, le trouvant plus chic que le sien, jusqu’à ce qu’il devienne tristement célèbre. Ses proches l’appelleront d’ailleurs plus souvent Ian que Idel.

On sent dans ce bronze, comme souvent dans les premières œuvres de Ianchelevici, l’influence de Rodin (le buste de Clémenceau, par exemple). Roger Avermaete, un des biographes de Ianchelevici, parle du portrait d’un “doux rêveur“. Cela me semble fort réducteur, voire péjoratif. Mais Ianchelevici rend certes bien l’intériorité quelque peu nostalgique du poète qu’était Vivier.

Le Plongeur et son Arc (1939)
Plongeur (Liège, port des yachts) © Philippe Vienne

A partir de 1935, Ianchelevici va se consacrer à la réalisation de sculptures monumentales qui correspondent à sa vision, sans se préoccuper d’éventuelles commandes, sans même savoir si elles seront un jour érigées quelque part. “Un monument doit être grand, dépasser l’humain car il est l’idéal de l’humain”, dira-t-il dans sa Profession de foi. On peut en effet penser que si l’idéal de l’homme est plus grand que l’homme lui-même, c’est également l’idéal qui grandit l’homme. Ianchelevici lance ainsi plusieurs projets qui aboutiront, entre autres, à L’Appel, qui sera placé à La Louvière en 1945 et au Plongeur.

C’est, en effet, pendant qu’il travaille à L’Appel qu’il reçoit une commande pour l’Exposition de l’Eau à Liège, en 1939. Ce sera l’occasion de faire aboutir un projet, déjà jeté sur papier, intégrant sculpture et architecture. La figure, déjà haute de deux mètres cinquante, est fixée au sommet d’un arc de quinze mètres, figurant le tremplin. L’ensemble, tant la sculpture que l’arc, qui s’élevait au-dessus de la piscine olympique, a été conçu par Ianchelevici. Celui-ci sera toutefois déçu du résultat final parce qu’une couche de peinture noire a été appliquée sur le personnage, rompant ainsi l’unité plastique de l’ensemble. Pour lui, et à juste titre me semble-t-il, “Un monument n’est pas une juxtaposition de plusieurs éléments, mais un seul élément“.

Le Plongeur et son arc, Liège, Exposition internationale de l'eau, 1939
Le Plongeur et son arc (Liège, Exposition internationale de l’Eau) © cartes postales Nels

Le début de la guerre interrompt l’Exposition de l’Eau. L’œuvre, comme les bâtiments, n’a pas été conçue pour le long terme. L’arc est démoli, la Ville, qui s’est portée acquéreuse du Plongeur, en fait réaliser un moulage en ciment, moins fragile que l’original en terre et plâtre. Après la guerre, un projet de réinstallation de l’œuvre au bout du parc de la Boverie, près de l’Union nautique, est évoqué mais n’aboutira pas, faute de moyens vraisemblablement. Le Plongeur reste entreposé dans les réserves du Musée des Beaux-Arts (aujourd’hui La Boverie) où il tombe progressivement dans l’oubli en même temps qu’il se dégrade. A telle enseigne que, au début des années 90, quand je me suis mis en quête de cette œuvre, le musée était en piteux état et fermé au public et le Plongeur demeurait introuvable.

Heureusement, d’autres chercheurs s’y sont intéressés, l’oeuvre a finalement été retrouvée, en mauvais état, mais la décision a été prise, en 1998, de réinstaller le Plongeur, au port des yachts cette fois. La sculpture actuelle est donc une réplique, en polyester creux sur une armature métallique, réalisée par le sculpteur Victor Paquot. L’arc, comme l’ensemble de l’installation, a été conçu par l’Atelier d’Architecture Cocina. La ‘re-création’ a été inaugurée en 2000 et, dans un souci de fidélité à l’original sans doute, le Plongeur conserve (hélas ?) la couleur noire qui chagrinait tant Ianchelevici. Il est donc assez ironique de penser que son œuvre la plus emblématique pour la plupart des Liégeois, est justement une de celles dont il était le moins satisfait, et une reconstitution qui plus est.

La Source (1948)
La source (La Boverie, Liège) © ACL, Bruxelles

C’est à partir de 1945 que Ianchelevici se met vraiment à sculpter le marbre (marbre rosé du Portugal ici, en taille directe). Ses premières œuvres jouent sur le contraste entre la rugosité du bloc d’où se détache une figure lisse, souple. La chevelure ondoyante, figurant l’eau de la source, noyant mains et pieds, est encore assez brute. Par opposition, le corps gracile n’en paraît que plus lisse et doux.

Le Pâtre (1956)
Le pâtre (Musée en plein air du Sart Tilman, Liège) © Philippe Vienne

Au milieu des années 1950, l’Etat belge fait ériger à Léopoldville (Kinshasa) un monument en hommage à l’explorateur britannique Stanley. Le monument présente la statue de Stanley sur un soubassement, ainsi qu’une esplanade entourée d’un mur en arc de cercle comportant sept niches. L’Etat belge souhaitait que soient représentées en bas-relief les sept provinces de leur colonie. Mais, pressenti pour ce travail et invité sur place, Ianchelevici n’adhère pas à l’idée. Il estime que ce long mur coupe la perspective vers le fleuve et obtient la modification du projet. Les sept nichées sont percées et trois d’entre elles seront ornées de bronzes réalisées par Ianchelevici. Trois grandes figures d’Africains représentant les piliers fondamentaux de l’économie traditionnelle vont remplacer les sept provinces : le pâtre, le chasseur et le pêcheur.

© Jean Housen

Bien que le sujet soit athlétique, sa musculature n’est pas noueuse comme celle du Plongeur. A partir de la fin des années 40, la sculpture de Ianchelevici commence à se rapprocher de ses dessins, dans une vision plus longiligne, épurée. L’attitude du personnage est à la fois élégante, puissante et hiératique. Il ne s’agit pas d’une représentation coloniale d’un “bon sauvage” mais bien d’un homme africain, reconnu dans sa culture et sa dignité. Les Congolais ne l’ont pas perçu autrement, eux qui ont maintenu en place ces trois statues quand celles de Stanley et d’autres symboles du colonialisme ont disparu. Le bronze du Sart-Tilman est une reproduction à plus petite échelle de l’œuvre originale.

La Rencontre (1958)
Liège, Palais des Congrès (hall d’entrée) © Les Amis de Ianchelevici

Placée dans le hall d’entrée, l’œuvre est symbolique : le Palais des Congrès (construit entre 1956 et 1958 par le groupe L’Equerre, avec lequel Ianchelevici avait participé à une exposition collective lors de ses débuts liégeois, en 1933) est un lieu de rencontre, d’échanges. Le bas-relief incarne cet idéal de fraternité.

On retrouve ici plus encore la ligne souple et épurée du dessin de Ianchelevici. Les chevaux sont admirables de grâce, de finesse. On note un allongement des formes, à la manière des peintres maniéristes, qui contribue au sentiment d’élégance des personnages. Personnages qui sont tous similaires, symbolisant cet idéal d’égalité, de fraternité et d’universalité. Un cavalier et un homme à terre font le même geste, bras ouverts, paumes vers le ciel dans un geste universel d’accueil. Un autre personnage donne l’accolade à deux autres qui se serrent la main. L’importance des jeux de mains, caractéristique de Ianchelevici, transparaît bien ici.

A l’extrême droite, dans l’espace libre, Ianchelevici introduit, en plus faible relief, la silhouette d’un homme sans visage : celui qui n’est pas encore là, l’homme à venir, l’homme de l’avenir… On avait suggéré à Ianchelevici d’y glisser un autoportrait, il a modestement et symboliquement préféré cette solution.

Les Jeunes filles (1963)
Liège, anc. Ecole Hazinelle (auj. Centre J) © Philippe Vienne

L’œuvre est actuellement à peine visible et seulement partiellement, masquée par des étagères qui menacent malheureusement sa conservation.

Robert Vivier compare ces jeunes filles à “un Puvis (de Chavannes) bien plus vivant, un Gauguin cubiste“. Ce n’est pas pour rien qu’il va chercher ses comparaisons dans la peinture : cette œuvre est, en définitive, plus proche du dessin, de la gravure que de la sculpture. On retrouve ici, dans la finesse du trait, quelque chose du Ianchelevici qui fut graveur sur arme. Cela s’explique aussi par la nature du support, l’ardoise est plus fragile et ne permet pas un trait très profond. Grâce et élégance caractérisent cette oeuvre. Par ailleurs, il me semble que la figure, à gauche, s’inspire d’une sculpture de Kurt Lehmann (Allemagne, 1905-2000). En effet,  Femme se retournant a été acquise par le Middelheim en 1957, année durant laquelle le musée a également acquis une sculpture de Ianchelevici. On retrouve la même attitude, même si la femme de Lehmann lève les deux bras. On observe également le même jeu d’ombre sous l’aisselle.

Confluence (1967)
Liège, Cité administrative © Philippe Vienne

La sculpture doit son titre à l’échevin Jean Lejeune, elle symbolise la fusion des eaux de l’Ourthe et de la Meuse aux portes de Liège. Ce sont deux femmes à la longue chevelure qui représentent, de manière allégorique, les deux cours d’eau.

L’œuvre présente donc deux faces rigoureusement identiques. Comme dans Le Baiser de Brancusi, dont on sent ici l’influence, les figures s’inscrivent dans un parallélépipède. Les corps sont séparés par cette immense chevelure ondoyante, symbolisant le flux de l’eau. L’attitude des jeunes femmes et à rapprocher de celle de la “jeune fille d’Hazinelle“, inspirée de Lehmann, qui vient d’être évoquée. Les lignes sont pures, les personnages gracieux, mais leurs visages expriment la détermination comme il en va de ces cours d’eau volontaires.

Le Mur (1971)
Liège, cimetière de Robermont © Philippe Vienne

Je veux arriver à la plus pure simplicité d’expression, c’est-à-dire avec l’attitude la plus calme, atteindre le maximum d’expression.

Le style est proche de celui de La Rencontre, pourtant antérieure de près de quinze ans, ce qui prouve bien la volonté de Ianchelevici de persévérer dans la voie énoncée dans cette citation. L’œuvre se caractérise par le dépouillement et la stylisation.  On note à la fois des gestes d’espérance (mains tendues, regard vers le ciel) et de fraternité (main sur l’épaule). Un groupe d’enfants est situé à l’extrême droite, direction du cimetière des enfants. Tous les visages sont similaires, rappelant que tous les hommes sont égaux devant la mort.

Aube (1976)
Liège, réserves du Musée en plein air du Sart-Tilman © Les Amis de Ianchelevici

Les chevelures se déroulant en cascade et se confondant avec la matière sont un sujet récurrent chez Ianchelevici. On l’a vu avec La Source et Confluence, c’est encore le cas ici. Durant les années 70, la sculpture de Ianchelevici évolue notablement vers un plus grand dépouillement, une stylisation résultant de lignes épurées, se rapprochant de sa production graphique. L’influence de la sculpture antique est également nettement perceptible.

Il ne faut pas oublier non plus que Ianchelevici travaille essentiellement en taille directe et que, par conséquent, la forme initiale du bloc influence davantage la composition. C’est assez perceptible dans cette pièce également. L’œuvre est, comme souvent, empreinte de grâce et d’une pudeur sensuelle. Sa finesse et son aspect longiligne la rendent hélas vulnérable, l’œuvre a été cassée à plusieurs reprises et est actuellement en attente d’une restauration.

Nous avons ainsi parcouru l’ensemble des sculptures qui, pour la plupart, sont visibles à tout moment par les Liégeois. Elles offrent un panorama assez complet, par leur variété et leur chronologie (de 1934 à 1976), de l’œuvre de Ianchelevici. La conclusion, je souhaite la laisser à Ianchelevici lui-même :

Peu importe le style, la forme abstraite, figurative ou non (…), le principal est que la réalisation atteigne son but : communiquer le sentiment humain à l’humain (…)

Je pense que l’on peut dire que cet objectif est atteint.

Bibliographie
  • AVERMAETE R., Ianchelevici (Bruxelles : Arcade, 1976)
  • BALTEAU B., NORIN L., VELDHUIJZEN H., Ianchelevici ou la matière transfigurée (Tournai : La Renaissance du Livre, 2003)
  • CASSOU J., Sculptures de Ianchelevici (Bruxelles : André de Rache, 1955)
  • Ianchelevici (Crédit Communal, 1987)

Philippe VIENNE

Remerciements à Philippe Delaite


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Philippe VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en juin 2019 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

Aide à la Roumanie : le mouvement s’amplifie (Le Jour / Le Courrier – 28 décembre 1989)

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Bucarest 1989 (c) CICR
Le contexte, extrait du Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin :

“Le 20 mai 1990, il y a vingt ans, se tinrent les premières élections dites démocratiques en Roumanie ;  moins d’un mois après, cependant, se déroulèrent des violences urbaines à Bucarest. Face au pouvoir élu et issu de la Révolution de décembre 1989 – le Front de salut national –, se manifestaient des opposants qui l’accusaient, en effet, de perpétuer la domination des apparatchiks communistes sous une autre forme. Le cœur du problème se situe donc à la fin de l’année 1989, pourtant associée dans toute l’Europe à la libération des peuples placés sous le joug communiste et soviétique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Libération certes, mais aussi liesse et espoir d’une société et d’une politique plus transparentes, où les dirigeants doivent rendre des comptes à leur population. Or, dès la fin de cette année 1989, la Roumanie semble se distinguer de l’ensemble du bloc de l’Est. Jusqu’en décembre, elle reste figée dans son totalitarisme communiste, sous la férule de son omnipotent Ceausescu ; puis, au moment des fêtes de Noël, elle bascule.

À Timisoara, le 17 décembre, le peuple prend les armes, les forces armées tirent mais ne parviennent pas à reprendre complètement la situation en mains, cependant que les rumeurs de massacre, colportées par les agences de presse de l’Est, circulent à l’Ouest. Ceausescu et l’appareil d’État, du 17 au 22 décembre, semblent échouer à maîtriser ce qui devient une situation insurrectionnelle. Le 21 décembre, Ceausescu perd ses moyens devant une foule qui se disperse et l’humilie, en direct, à la télévision, lors d’un rassemblement de masse qu’il avait convoqué, persuadé que quelques promesses, tardives en cette fin d’année 1989, seraient suffisantes. Le lendemain, il s’enfuit de Bucarest avant d’être jugé et fusillé à Noël par des membres de ce même appareil d’État, au terme d’une parodie de procès. Entre-temps, la population, désormais cible de « terroristes », se trouve amenée à se regrouper autour d’une nouvelle équipe dirigeante constituée d’anciens communistes.

Le bilan humain est lourd : officiellement 1.033 morts, dont 543 à Bucarest après la fuite de Ceausescu. Le courage démontré et l’ampleur des sacrifices consentis par le peuple insurgé émeuvent l’Ouest, particulièrement la France, sensible à ce que des Européens qui semblaient pourtant bien éloignés s’expriment en français, et où certains gardaient en mémoire l’accueil chaleureux fait par la population roumaine à de Gaulle, venu à Bucarest en 1968. Le charnier de Timisoara, où des cadavres sont exposés sur tous les médias occidentaux, s’avère cependant emblématique de cette révolution confisquée : si les Roumains payent effectivement le plus lourd tribut pour regagner leur liberté à l’Est du mur, les morts filmés ne sont pas les héros populaires tombés sous les balles de l’armée et de la Securitate (la police politique roumaine).

Car à ce lourd bilan humain vient s’ajouter un bilan politique inattendu et désastreux pour les partisans d’une véritable démocratisation susceptible de ramener la Roumanie au sein d’une Europe réunifiée. Sous l’égide d’Iliescu, le président du Front du salut national autoproclamé, ce sont en effet d’anciens apparatchiks qui se sont rassemblés au cours de ces journées chaotiques…”

Lire l’article complet de Pierre BOUILLON, Roumanie, décembre 1989 : Révolution démocratique ou coup d’État communiste ? sur CAIRN.INFO…


L’article-souvenir du 28 décembre 1989 dans Le Jour-Le Courrier de l’arrondissement de Verviers :
“Les services-clubs de la région se mobilisent, eux aussi, en faveur de la Roumanie” (Le Jour du 28.12.1989) (c) Le Jour

Le mouvement de solidarité avec la Roumanie, qui s’est lancé, ce weekend, dans notre région comme partout ailleurs dans le pays, ne s’essouffle pas, que du contraire !

Si vous n’avez plus les exemplaires d’hier et d’avant-hier de notre quotidien, où se trouvaient les renseignements pratiques vous permettant de savoir où diriger vos colis, vous pouvez, c’est important, vous brancher sur le canal M8 du réseau Coditel (entre Hollande 2 et Allemagne 3). “Televesdre”, la télévision verviétoise, diffuse, en effet, en permanence, par le biais du Télétexte, tous les renseignements pratiques concernant la localisation et les heures d’ouverture de plusieurs dépôts dans notre arrondissement. Ces informations sont réactualisées, durant la semaine, en fonction des besoins.

Pour notre part, par rapport ã. ce que nous avons publié ces derniers jours, nous
pouvons encore signaler les initiatives suivantes :

Verviers

La récolte de vivres non périssables en faveur de la Roumanie qui s’est organisée dès mardi matin à l’Administration communale de la Ville de Verviers, se poursuivra jusqu’à vendredi 29 décembre inclus. Les colis peuvent être déposés à l’échevinat des Affaires économiques, 41 place du Marché, 4800 Verviers, de 8 à 16 h 30. Précisons, d’autre part que le numéro de compte de la Croix-Rouge est […].

Pepinster

Sous les auspices de l’Administration communale, une grande collecte de denrées alimentaires non-périssables aura lieu ce vendredi 29 décembre durant toute la journée, au profit du village de Ghetarí, adopté par Pepinster.

La camionnette des pompiers et d’autres véhicules sillonneront l’entité pour récolter les colis. Les dons en espèce seront également acceptés, et des urnes seront prévues dans les véhicules, pour recevoir l’argent mis sous enveloppe. On peut également effectuer un virement au compte […] de “Pepínster-S.O.S.Roumanie”.

Jusqu’à ce samedi inclus, par ailleurs, une permanence se tient au Centre administratif communal, de 9 à 18 h, tandis que le clergé des diverses  églises de l’entité a accepté que la recette des collectes des 30 et 31 décembre  prochains soit entièrement versée à l’opération “Pepinster-S.O.S.Roumanie”.

Pour tout renseignement, on peut contacter le […] (durant les heures de bureau) et les numéros […] et […] après 16 h.

Waimes

Depuis dimanche matin, de nombreux colis ont été récoltés à Waimes et, en coordination avec la section de Malmedy-Waimes de la Croix-Rouge, ces vivres ont été acheminées par un camion d’une firme waimeraise vers Bassenge d’où la Croix-Rouge organise le transport vers Bruxelles et, de là, vers la Roumanie, par avion.

Au-delà de cette première intervention, une aide plus spécifique sera apportée ultérieurement là où c’est nécessaire, de la manière la plus adéquate et en fonction des besoins précis tels qu’ils auront été déterminés.

(c) collection privée
Jalhay

La commune de Jalhay a ouvert des dépôts pour denrées non périssables (sucre, farine, chocolat, lait en poudre, café, riz) à Sart, place du Marché, salle La Grange et à Jalhay, à la garderie de l’école derrière la Maison communale. Ces dépôts sont ouverts de 14 à 16 h tous les jours jusqu’au samedi 30 décembre inclus. Les personnes qui auraient des difficultés pour se déplacer peuvent téléphoner au numéro […], permanence de Sart de 9 à 12 h ou au […] chez Mme […] à Sart.

En Communauté germanophone

L’opération humanitaire en faveur du peuple roumain s’organise aussi en Communauté germanophone. Déjà, suite à des initiatives privées, quelque 4 tonnes de vivres ont pris la direction de Bruxelles, mais les 9 communes des Cantons de l’Est, les CPAS, la Croix-Rouge, l’Exécutif et le Conseil de la Communauté germanophone, les coordinateurs de l’opération “Villages roumains”, ainsi que l’antenne eupenoise de “Médecins sans Frontières” veulent en faire plus.

Ainsi, une récolte de colis alimentaires est orchestrée ce samedi 30 décembre, de 9 à 18 h, mais dans chaque commune, divers endroits sont accessibles, dès maintenant. Les habitants des entités concernées doivent recevoir aujourd’hui, via une lettre toutes-boites, les adresses et heures d’ouverture. De toute manière, la permanence principale est située au siège de l’Exécutif de la Communauté germanophone, ouvert de 9 à 16 h, ces jeudis et vendredis ; le samedi, de 9 à 13 h, le local du “María-Hilf-Heim”, près de l’église St-Joseph, prendra le relais. A La Calamine : dans les écoles communales et au centre culturel de Hergenrath, de 9 à 16 h jusque vendredi, de 9 à 13 h le samedi. A Lontzen : à la maison communale de Herbesthal jusque vendredi, de 9 à 16 h, et le samedi de 9 à 13 h ; s’y ajoutent la maison communale de Walhorn et l’école de Lontzen-Bush uniquement le samedi de 9 à 13 h. Ces colis, de 5 à 6 kgs maximum, peuvent être de type familial, en contenant de la farine, du café moulu ou soluble, du riz et/ou des pâtes, du chocolat, des conserves (viandes et/ou légumes), de la soupe, du poisson, des fruits (en boîte). Auquel cas, il est demandé aux donateurs d’inscrire les termes “paquet familial” sur le colis. Ce qui évitera une réouverture et le tri. Mais la livraison de denrées en vrac est bien entendu toujours possible. Il est demandé d’éviter l’emploi de récipients en verre. Voilà pour la récolte de denrées.

Le second volet concerne les dons en argent, utilisés pour couvrir les frais et l’achat de médicaments et de matériel médical. Un numéro de compte a été ouvert à cet effet : […], avec la mention “aide pour la Roumanie”. Tout don de 1.000 frs [25 €] ou plus donne droit à une exonération fiscale. Les 9 communes ont déjà versé 350.000 frs, et 200.000 autres frs proviennent de l’Exécutif de la Communauté germanophone ; le Conseil devraient bientôt suivre cet exemple.

Des collectes de sang sont aussi prévues, mais, à ce niveau, on peut juste annoncer qu’à Eupen, celle-ci aura lieu le 2 janvier.

Les aides seront octroyées aux régions de Cluj, Timisoara, Sibiu et Brasov, là où sont situés l’ensemble des villages parrainés par les communes des Cantons de l’Est. Une seconde opération, qui débutera le 19 janvier, est déjà en préparation. D’ici là un appel est lancé aux bénévoles qui voudraient donner un coup de main pour la récolte des vivres (côté moyens de transports vers la Roumanie, c’est complet). Pour tout renseignement complémentaire ; […].”

Coupure de presse provenant d’une collection privée


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