STEPHANIDES : Le vent sous mes lèvres
IV. Les voies d’Adropos sont impénétrables
(2012, traduit par Christine Pagnoulle)

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LAURENS Henri, Lucien de Samosate – Dialogues (1951) © Tériade

’Αληθη διηγήματα – une histoire vraie – par Stephanos D. Stephanides, αδροπος τουΤρικομου, qui écrit en anglais, tel son mentor, le Syrien Lucianos de Samosata, qui écrivait en grec ; Lucianos avait constaté que les philosophes professionnels ne s’encombraient guère du souci de la vérité, ou comme il l’écrivait

Mais je suis un menteur plus honnête, puisque je vous dis là maintenant que je n’ai aucune intention de vous dire la vérité, suivant le conseil de mon mentor, qui disait […] κάν εν ράρ

Je vous le confesse, je me méfie des mots, surtout au milieu de l’après-midi. Ou peut-être devrais-je dire je professe et non je confesse. Je suis un professeur pas un confesseur puisque ma façon de vivre n’a en rien été un témoignage de foi chrétienne et que je n’ai aucun espoir de trouver le salut en tant que martyr comme mon saint patron. Je ne fais que professer l’art et l’agencement et le sens des mots mais les mots me donnent souvent le vertige et j’aspire au silence. Si j’étais dentiste je me lasserais de regarder des caries toute le journée. Si nous étions en plein été, je sombrerais dans le sommeil – peut-être sous les pales d’un ventilateur ou sur une couverture parmi les eucalyptus près de la mer – et je pénétrerais dans un monde de mythes et de symboles et tous les mots s’évaporeraient dans le bourdonnement des insectes et le battement des vagues. Mais nous ne sommes pas en août. Nous sommes une après-midi de février et ce sont bientôt mes « heures de permanence » et je vais ouvrir la porte à un cortège hétéroclite d’étudiants qui vont m’assourdir de la cacophonie de leurs plaintes à propos de leurs résultats de janvier et de leurs questions sur les examens de fin d’année. « Kyrie, qu’est-ce qui n’allait pas ? » J’inspire profondément avant de répondre. J’ai une longue expérience quand il s’agit d’avancer masqué lorsque c’est nécessaire. Mon objectif était de les faire sortit au plus vite. Je me suis retenu de leur expliquer que leur style était plat, leurs idées banales et que c’était un effet de ma grande générosité s’ils avaient quand même obtenu une note passable. Non, j’ai arboré un léger sourire pour cacher mon impatience et je leur ai parlé gentiment sur un ton encourageant, leur ai recommandé d’autres lectures et exprimé ma certitude qu’ils pouvaient réussir brillamment tout en les poussant vers la porte pendant que l’autre moitié de mon cerveau s’occupe de parcourir et effacer des courriels dans un mépris pompeux et professoral pour tout qui viendrait me faire perdre mon temps et m’empêcher de rêver en silence.

Les mots sortent du silence et y retournent. Je vais écrire ça sur ma porte. Il faut que je m’en aille. Comme toujours, je néglige des demandes urgentes de l’Administration, je les confine au bas de la pile jusqu’au dernier moment. Jusqu’à ce que je reçoive un rappel personnel intitulé « Dernier avertissement », qui est une façon de me faire savoir que si je ne remplis pas toutes les petites cases pour indiquer combien de pages de mes mots ont été publiées ces trois dernières années, chez quel éditeur, qui m’a cité etc. etc. je n’aurai droit ni à une bourse de recherche ni à un assistant ni au financement de ma prochaine recherche anthropologique de terrain au Bengale ou au Rajasthan. Il me reste un jour, donc je décide de remettre la réponse au lendemain. Je vais encore lire un courriel et puis fermer boutique. Je lis d’abord la ligne sujet :

ADROPE MOU

Je m’arrête dans un mélange d’étonnement et à vrai dire d’un peu de nostalgie à entendre le mot « adropos ». Mais ma première réaction était l’étonnement. Ces derniers temps, je suis devenu assez sourcilleux sur la façon dont on s’adresse à moi. Quand j’étais jeune, les gens me hélaient de bien des manières et ça m’était égal. En fait, j’aimais observer comment ils négociaient l’espace qui nous séparait, s’ils disaient Re File, Mastre, Syntrofe, Bro’, Mate, Buddy, Dude. Quand j’étais jeune enseignant au Guyana, j’étais ravi (et me disais que j’étais vachement cool) quand mes étudiants – qui étaient tous I-dren ou Sis-tren à dreadlocks – me hélaient dans la rue avec un sonore « Hail Doc ! » ou « Hail Prof ! » et que je leur répondais « Hail my yout’ ». Quand j’étais à Athènes, j’ai déployé des merveilles de tolérance quand les copains m’appelaient re malaka plus de cent fois sur une brève conversation. Ça me plaisait ce sentiment de solidarité, que nous étions tous des malakes, des camarades. C’était l’âge d’or de la jeunesse. Une époque où je pouvais dormir n’importe où – lit, sofa, parquet, champ. Je pouvais étaler mon sac de couchage sur des cailloux au milieu d’une oliveraie et sombrer dans un profond sommeil. Aujourd’hui je peux dormir que sur le côté droit d’un matelas en latex avec ma femme sur le côté gauche. Les gens m’appellent Kyrie ou Professor ou Kyrie Professor ou Kyrie Stephane, quand je suis en Inde je deviens Professor Sahib et quand je suis à Istanbul, je suis Hocam, même si je suis un infidèle. Je m’attends à ce qu’on n’utilise pas la forme familière sans m’en avoir demandé la permission, et seuls quelques privilégiés ont le droit de m’appeler Stephane mou, et ceux-là en savent le prix. Si un collègue américain écrit « Dear Stephanos » pour démontrer sa cordialité collégiale, à la mode étatsunienne, je m’attends à ce qu’ils ajoutent entre parenthèses « (si je peux me permettre) ». Et il n’y a probablement plus que deux ou trois personnes en vie qui m’appellent encore Stefoulli. Une d’elles est la vieille Maritsou – la voisine de ma grand-mère à Trikomo. Je la vois au mieux une fois par an aux réunions de l’association des réfugiés de Trikomo. C’est sans doute la seule qui me dit encore Yioka mou Stefoulli en me pinçant les joues et me couvrant de baisers en disant « ta grand-mère serait fière de voir que tu es devenu un adropos mes stin koinonia » – un honnête homme dans la société. Un instant je me souviens avec tendresse du petit garçon appelé Stefoulli. La pointe de nostalgie s’attarde un peu et pendant quelques heures je me sens léger comme un gamin, mais l’impression se dissipe dès que je pénètre sur le campus et retrouve mon identité maussade. Alors n’allez pas me donner du re koumbare (sauf si vous êtes né avant 1960 et de préférence à Trikomo). Hier quand le caissier de la station-service m’a interpellé sur ce mode, j’ai eu le plus grand mal à ne pas répliquer « Je ne me souviens pas vous avoir déjà rencontré, et encore moins avoir baptisé votre enfant. »

Or voilà que m’arrive un message d’un parfait étranger appelé Peter Eramian qui m’appelle Adrope mou.

Était-ce un compliment ou une provocation ? J’ai continué à lire et me suis aperçu que j’avais été un peu rapide à m’indigner. Le corps du message était tout à fait courtois et m’invitait sur la recommandation d’une collègue à participer à un projet universitaire sur l’étude d’adropos. Mon étonnement initial est devenu perplexité. Qui diable pouvait s’imaginer que j’avais quoi que ce soit à dire sur adropos ? Pourquoi quiconque m’aurait-il recommandé ? Je sais que j’ai la mauvaise habitude de prendre la parole quand je ferais mieux de me taire et que je me retrouve ainsi pris au piège de situations où je ne veux absolument rien faire, ce qui m’amène à dépenser une précieuse énergie à m’en dépêtrer. Je me suis soudain rappelé l’Institut d’Études de Genre. Peut-être que c’était là que travaillait mon Arménien. J’avais apporté un sérieux soutien à la création de l’Institut quand il en avait été question à la Commission de planification universitaire, mais j’avais sans doute exhibé assez stupidement combien j’étais politiquement correct en ajoutant que je pourrais participer à un module sur la Construction de la masculinité sur l’île. Je me disais que mes paroles imprudentes tomberaient dans l’oubli dès la fin de la réunion, mais voilà qu’elles me rattrapaient. J’ai décidé d’appeler le Directeur de l’Institut pour trouver une façon élégante de m’en sortir. Je m’en tirerais avec quelques flatteries : j’avais admiré leur critique pertinente de la façon dont des séries télévisées en vernaculaire restauraient l’humiliation patriarcale des femmes en leur retirant le nom et le statut d’adropos. Après, je leur dirais de poursuivre sur cette voie et que je les rejoindrais plus tard etc. etc. Comme d’habitude, j’avais agi trop vite. J’ai parlé à l’administratrice de l’Institut qui m’a dit qu’elle n’avait jamais entendu parler d’un Peter Eramian, qu’il ne faisait pas partie de leur personnel et que personne à l’Institut ne m’avait envoyé de message. Mais qu’ils étaient très heureux de l’intérêt que je leur portais etc. Et que le Directeur allait m’appeler pour concrétiser notre collaboration. J’aurais mieux fait de m’abstenir. J’essaie de résoudre un problème et j’en crée deux. J’avais sur les bras l’Institut d’Études de Genre et le mystérieux Eramian. Les commissions et les projets, c’est comme l’hydre de Lerne. Vous lui coupez une tête et il en repousse deux. Où sont les héros ? N’y a-t-il pas un Hercule pour nous en débarrasser ? Faut-il que je les affronte jusqu’à la retraite ?

J’ai décidé que j’allais expliquer à Eramian que j’étais certes anthropologue mais pas pour autant adropologue ; néanmoins, son projet était admirable et ambitieux bla bla bla et je trouverais un collègue mieux à même de le seconder. Là je me dis que la dernière proposition, c’est une mauvaise idée. J’essayais de me débarrasser de la patate chaude mais je ne voyais personne que je pourrais convaincre de s’impliquer. Il n’y a qu’un autre adropos indigène dans notre département et il était en année sabbatique. La plupart des autres étaient des kalamarades avec des noms se terminant en « –opoulos ». Si des Opouloi s’en occupaient, il faudrait qu’ils trouvent des informateurs locaux sensibles aux nuances du vernaculaire. Là vous pouvez bien poser la question de comment il se fait que la population locale soit ainsi en minorité, et n’est-ce pas une source d’inquiétude ? Ont-ils réussi le rite de passage d’anthropos à adropos ?

Un jour un agent de police est venu me trouver au bureau pour une amende suite à un stationnement sur une double ligne jaune, deux roues sur le trottoir devant un Starbuck’s où je m’étais arrêté un matin pour prendre un double expresso histoire de me réveiller avant le premier cours. L’agent semblait moins concerné par ce qu’il appelait mon ‘délit mineur’ d’avoir obstrué le trafic de l’heure de pointe (après c’était juste de l’adropino) que par le fait que tout le monde dans le corridor parlait soit kalamaristika soit englizika. J’ai fait de mon mieux pour restaurer les apparences. Je l’ai assuré que nous recrutions dans l’intérêt de la science et de la méritocratie universitaire et que tout notre personnel avait réussi le test prouvant qu’ils pouvaient s’exprimer comme des adropoi avant d’être confirmés dans leur poste. Nous vérifiions que leur ouïe et leur base d’articulation pouvaient distinguer les valeurs phonétiques des consonnes jumelées, voisées ou sourdes, fricatives inter-dentales et surtout palatales. Je lui ai expliqué la technique de la palatographie. Comment nous plaçons un mélange d’huile d’olive et de charbon de bois sur le palais et leur demandons de prononcer certains mots, puis que nous photographions le palais pour repérer le mouvement de la langue. L’agent en restait bouche bée. Je ne lui ai pas dit toute la vérité évidemment. Je ne voulais pas laver notre linge sale en public. Le projet avait lamentablement échoué le jour où une candidate, stressée, avait perdu les pédales avec des conséquences désastreuses. L’examinateur a éclaté de rire quand elle a articulé « Chat va mal » et « Che beux santé ». Elle est sortie en pleurs et a introduit une plainte. La candidate suivante a refusé de passer le test : elle était une femme, athénienne de surcroît et ne voyait nulle raison de devenir adropos ou de jamais dire shasharo ou shoujouko. Alors aujourd’hui, sur conseil juridique d’une médiatrice gouvernementale sur la protection des données,  le service des Ressources humaines garde secrets les résultats de l’expérience. En fait la palatographie était un cheval de Troie introduit dans l’université par les Opouloi eux-mêmes. Certains affirment que c’était une façon de s’infiltrer te de coloniser les populations indigènes. Mais pour se défendre les Opouloi déclarent que le seul objectif était la connaissance scientifique. J’essaie de rester impartial et de ne rien dire quand le sujet est abordé. Quoi qu’il en soit, je ne parle pas de cette affaire, histoire de ne pas attiser de controverse inutile sur ma complicité coupable quand j’ai ouvert la porte à ce cheval de Troie. Non seulement tout l’équipement a été amené en ma présence mais j’ai singé l’autorisation de paiement. D’aucuns disent que c’est par paresse que j’ai laissé les Opouloi s’installer dans le département. Les Opouloi peuvent parler pendant des heures aux réunions de commissions ou du Conseil d’administration, me laissant libre de rêver parmi les eucalyptus devant mon bureau, à convoquer des mots ou à essayer de les oublier. Ou qui sait ce que je pouvais fabriquer ? D’autres avancent que le motif de mon action était l’envie et que ça m’amusait de leur remplir la bouche de charbon de bois et d’huile d’olive sous prétexte d’expérience scientifique alors que j’aurais pu l’éviter en utilisant un électro-palatographe. Les opinions étaient partagées quant à savoir si mes motivations étaient académiques ou politiques, mais de toutes façons, j’étais accusé de Misadropy.

Je sais qu’il y a un fond de vérité dans toutes ces rumeurs, même si elles sont teintées d’hyperbole. Le remords s’installe. Je me mets à chercher des façons de me racheter et de rétablir mon statut d’adropos. Alors je me suis demander si nous ne pourrions pas reterritorialiser l’étude scientifique d’adropos dans notre école et peut-être la rebaptiser : au lieu de « Anthropistikes Epistemes », ce serait « Adropistikes Epistemes ». Ma motivation pour la recherche renaît. Toute la nuit des pensées me traversent l’esprit sur cette nouvelle entreprise. Nous pourrions vendre le palatographe à un magasin d’éléphants blancs et faire des expériences en laryngographie à la place. Le mystère d’adropos résidant dans la vibration des cordes vocales. Si nous pouvons établir la stimulation émotive ressentie par adropos à l’écoute de la transition glottale voisée, nous pourrons constituer une ‘Communauté affective d’Adropos’. Une fois les sujets identifiés, nous pouvons étudier leur habitat, leurs habitudes alimentaires, leurs rituels et croyances, leur système de parenté, leurs divinités, leurs schémas de migration et de sédentarisation, et quelles relations affectives ils entretiennent avec d’autres communautés. Il fallait que je mette au point ma nouvelle théorie et méthodologie pour étudier adropos. J’ai passé la semaine suivante à pomper des idées chez tous les Opouloi du département qui s’y connaissaient en Théorie. L’un recommandait une approche en terme de créature en notre époque de post-humanisme. Pense à la Métamorphose de Kafka, m’a-t-il dit. Un autre me conseillait de méditer sur la compresser spatio-temporelle des ophiolites du du massif des Troodos afin d’apprécier le temps profond et d’envisager adropos dans un avenir de développement durable. Il y avait aussi un partisan de l’action sociale. Lui, c’était un filadropiste qui voulait « embrasser » tous les adropoi affectés par la crise économique.

Dans mon enthousiasme, je n’avais pas pris la peine de rencontrer Eramian avant de lui répondre. Cela pouvait tout aussi bien être un virus ou un pourriel, et j’allais me ridiculiser à nouveau comme avec le palatographe. J’ai envoyé un autre message pour proposer une rencontre. La réponse était signée Entafianos A. Entafianos et disait qu’Eramian était en « voyage », mais que lui, Entafianos, serait heureux de me rencontrer pour parler de ce projet. Ce devait être une invention d’Eramian, me suis-je dit. Entafianos Entafianos c’est aussi vraisemblable comme nom que Humbert Humbert. Quelqu’un est en train de me mener en bateau. Mais bon, si Eramian était le pendant insulaire de Vladimir Nabokov, allais-je me détourner de Nabokov parce qu’il voulait me faire rencontrer Humbert Humbert ? Entafianos était peut-être la créature imaginaire de quelqu’un, mais il avait un numéro de téléphone. Je l’ai appelé en proposant de passer à son bureau. Il a insisté pour venir plutôt dans le mien puisque le projet adropos n’était encore localisé nulle part. J’aurais bien voulu explorer son habitat pour voir si je pouvais le rattacher à une réalité reconnaissable qui serait plus qu’un personnage nomade de l’imaginaire d’Eramian portant un nom fictif et cryptique. J’ai néanmoins accepté une rencontre sur le campus, comme il répétait qu’il ne voulait surtout pas me déranger, ce qui flattait ma vanité professorale. Je lui ai délibérément donné des explications embrouillées pour être sûr qu’il se perde, m’appelle sur mon portable et que j’aille à sa rencontre. Rien ne me fait davantage plaisir que d’errer dans les cours de l’université pendant que mes collègues sont en train de débattre en Conseil d’administration si par exemple il ne faut pas déplacer le cours de Pensée critique en deuxième année pour donner aux étudiants un an pour penser avant de leur demander penser de façon critique. J’étais donc sous l’horloge à attendre son appel. Comme prévu il était de l’autre côté de la cour près du dattier. J’ai décidé d’appliquer les théories post-lacaniennes sur le langage et le désir à la méthodologie de terrain de Malinowski sur l’observateur/participant. Bref, j’ai décidé de m’approcher sans me faire voir et d’observer sa façon de marcher et de s’habiller avant qu’il ne puisse me voir.

Tout en devisant avec un café, j’ai prêté une attention particulière à la fricative voisée dans adropos. Je suis reparti avec de vagues indices et des notes sur un village Au-Delà et une église de Tous les Saints du 14e siècle. Des indices qui étaient autant source de confusion que d’éclaircissement. Je ne savais toujours pas s’il était Eramian qui faisait semblant d’être Entafianos ou si Eramian était une sorte de Nabokov qui nous inventait tous les deux d’une chambre d’hôtel à Glasgow voire en Australie. Entafianos était habillé en avocat et parlait du droit comme fiction et de fiction comme droit. Je me demandais s’il avait appris cette approche de cette autre école derrière l’University College London qui enseignait le droit à partir des fictions de Jorge Luis Borges. Ou étions-nous en présence de transfert et contre-transfert entre interlocuteurs ? Se projetait-il dans mon imagination ? Il disait qu’il avait étudié à Warwick. J’étais intrigué, mais je commençais aussi à me sentir mal par rapport au projet dans son ensemble et à l’obligation que je venais de m’imposer. Je n’allais pas poursuivre et peut-être bien qu’ils allaient eux aussi oublier. Mais des messages continuaient à affluer et je ne pouvais me dérober. Une voix en moi disait An en’ tipote en’ o lo’os tou adropou. La parole d’un homme, c’est tout ce qu’il a. Alors j’ai décidé de continuer ma recherche et de rédiger un texte, comme promis. J’ai fait des plans pour deux pistes d’investigation. Un, j’allais rencontrer des connaissances dont le nom se terminait par –ian et tenter de résoudre le mystère d’Eramian, et deux je me rendrais dans les villages Au-Delà, si possible le Vendredi Saint, et chercher des adropoi appelés Entafianos en lien avec des églises des Saints Apôtres.

J’ai dressé une courte liste de gens que je connaissais avec un suffixe en –ian, passant donc des Opouloi aux Ianian. J’ai éliminé les politiciens parce qu’ils risquaient de déclencher mon trouble du déficit de l’attention et je n’entendrais pas un mot de ce qu’ils me raconteraient. J’ai placé en tête Ruth Kesheshian. Elle est libraire à Sofouli Street et si elle ne disposait pas de l’information cherchée, elle savait où la trouver. Mais il me fallait dégager plusieurs heures parce que nos conversations partaient toujours dans tellement de directions différentes que j’oubliais fréquemment ce qui m’avait amené. Un jour, je suis allé chercher des renseignements sur les oiseaux migratoires et endémiques à Chypre. Nous avons parlé d’adropoi qui mangent des oiseaux et d’oiseaux qui mangent des vers à soie, et sans nous en rendre compte, nous suivions la route de la soie et je suis reparti avec un livre sur Samarkand. Quand j’avais un peu de temps, je me suis rendu dans sa librairie pour lui demander si elle connaissait Peter Eramian. « Bien sûr, dit-elle en préparant du thé. Tu parles du traducteur de Corpora Hermetica en arménien à partir de la traduction latine de Marcilio Ficino. » « Et il existe là sur l’île ? » « Ah non pas du tout, il vivait à Florence au 16e siècle et il a pris le nom de Pietro Eremita. »

À ce moment-là, notre conversation a été interrompue par des clients qui n’arrêtaient pas d’entrer et de sortir et j’écoutais les conversations de la mezzanine où Ruth m’avait envoyé avec ma tasse de thé. Ils parlaient surtout de pierres et de tablettes. Une femme appelée Elizabeth était embarquée dans une quête qui impliquait de retrouver des graffiti sur de vieilles pierres partout dans l’île et elle voulait savoir comment et par qui les pierres d’Amathus avaient été transportées pour construire le canal de Suez. Un jeune artiste appelé Constantinos cherchait une Tablette d’Émeraude pour y étudier les images qui feraient passer l’esprit de monde d’en bas à des mondes d’en haut. Il en avait entendu parler par un moine franciscain à Assise, où il avait passé quelque temps en contemplation et à pendre les images de ses visions. Entre-temps Ruth poursuivait son récit sur Pietro, comment il avait étudié l’alchimie avec Pic de la Mirandole et Giordano Bruno. Quand l’Église a condamné Bruno pour hérésie, Eremita a disparu. Certains érudits pensent qu’il est allé à Venise et que de là il a pris un bateau pour l’Égypte ou le Levant, ou qu’il s’est peut-être installé à Chypre. Là j’étais tout à fait scotché par cet Eremita-Eramian et je lui ai demandé ses sources. Elle ne savait plus où elle avait lu tout ça. Elle m’a parlé d’orfèvres et d’une recherche Google, et m’a renvoyé aux livres de Frances Yates, de l’Université de Cambridge, qui avait écrit Giordano Bruno and the Hermetic Tradition. J’ai trouvé une référence à une traduction de Corpora Hermetica en arménien (sans mention de traducteur). J’ai découvert un Pietro Eremita associé à la Première Croisade, mais n’en ai pas trouvé à la Renaissance florentine.

Je suis rentré chez moi et j’expliquais à ma femme qu’un alchimiste du 16e siècle m’envoyait des courriels et que notre amie Ruth était au centre d’un cercle de magiciens dont les membres fréquentaient sa librairie. Elle n’arrivait pas à suivre le fil de mon récit et a suggéré d’aller  voir le médecin pour demander si mes médicaments pouvaient avoir des effets hallucinogènes. Après, elle a téléphoné à une amie pour lui dire que ça l’inquiétait, que je manifestais peut-être les premiers signes de démence sénile et que je ne savais plus à quelle époque nous vivions. Son amie l’a rassurée : une expérience de compression spatio-temporelle était un symptôme courant chez les habitants de l’île. Ma femme venait des Amériques et était souvent perplexe devant nos mœurs insulaires. Il n’y avait pas lieu de se tracasser, lui a dit son amie. Les gens de l’île passaient leur temps à chercher une solution.

Le lendemain, Eramian m’a envoyé un courriel demandant un résumé de cent mots pour présenter ma recherche sur adropos. J’étais un homme de paroles, pas seulement un homme de parole, mais des mots, voilà que je n’en avais pas. J’ai été saisi par l’angoisse du silence. Ça allait mal finir, et ça pas à cause d’un palatographe mais d’une pierre d’ermite. J’allais dormir et me suis réveillé en pleine sueur froide, dans la panique du mystère d’adropos et d’Eremita. Je n’avais pas un seul malheureux mot, alors vous pensez, cent ! J’en ai finalement trouvé cinq et j’ai écrit à Eramian : les voies d’Adropos sont impénétrables. Je pensais que cette réponse mettrait un terme à ma participation. Celui qui envoyait ces messages, qui qu’il soit, en conclurait que je n’avais rien à dire sur rien. Mais non, pas du tout, j’ai reçu au contraire une réponse enthousiaste à la fois d’Eramian alias Eremita et/ou d’Entafianos alias Eramian (s’ils ne sont pas une seule et même personne) : ils parlaient de mon projet en termes superlatifs et proposaient d’organiser une rencontre avec un certain MM. Je me suis demandé s’il s’agissait d’une sorte de deus in machina qui pourrait me guider par les voies impénétrables d’adropos.

Je ne pouvais plus me dégager désormais. En’ o lo’os tou adropou o ,ti tze na ‘ne, la parole d’un homme, c’est une obligation. Je me le répétais. J’ai appelé un ami dans un des villages Au-delà pour lui dire ma détresse. Il m’a suggéré de commencer mon étude de terrain par une visite à Anti dans le village d’Ayia Barbara. C’était une vieille sibylle que se souvenait de tout qui avait habité dans les villages alentour ces cent dernières années. Comme toujours, elle lirait le marc dans ma tasse et me donnerait un plante de basilic et un pot d’écorces d’orange enrobées de chocolat – le parfum et le goût renforçaient la réaction affective déclenchée par l’action vibratoire des cordes vocales, et alors l’essence unique d’Adropos se révélerait dans toute sa splendeur. Elle a lu ma tasse en dodelinant de la tête et en musant la fricative nasale MM. Il y avait deux chemins mais je prendrais le troisième. Tous les chemins étaient justes et tous les chemins étaient faux. Ils menaient quelque part et nulle part. Partout c’était nulle part. Je lui ai dit que je ne comprenais pas ce qu’elle me tu ne racontais. Elle m’a dit δ έγώ ποιώ σύ ούκ οίδας άρτι, γνώση δέ μετά ταυτα. (Tu ne comprends pas ce que je fais mais plus tard tu verras.) Je me demandais si elle citait l’évangile de Saint Jean ou les Poimandres d’Hermès Trismégiste alias Hermès le trois fois grand. Elle a juste dodeliné la tête d’un air énigmatique sans rien expliquer.

Après, elle m’a dit qu’elle voyait un aspirant oiseau sous forme d’âne à auréole dorée. Elle voyait des métamorphoses et peut-être la préparation d’une initiation. Ce que j’attendais c’était une révélation sur Entafianos alors je lui ai donné son nom. Elle l’a immédiatement répété sous sa forme vernaculaire. « Antafkyanos Antafkyanos, le divin passeur de frontières, héritier des psychopompes, né un Vendredi Saint à pera chorio. » Le village au-delà ? Je n’avais pas tout de suite compris que le village au-delà était vraiment appelé Village Au-Delà, Pera Chorio, pas du tout la même chose que le village appelé juste Au-Delà, Pera. « Reviens le Vendredi Saint, m’a-t-elle dit en m’appelant mon chéri – Ghrouse mou en vocalisant le gh initial. Je t’y conduirais. »

À mon retour à Engomi, j’ai reçu un texto de MM qui voulait me rencontrer à la demande d’Eramian, qu’il appelait Eremita. Il a proposé de se rencontrer dans un café à Engomi ou à l’église des Douze Apôtres au village Au-Delà (qu’il appelait Pera Chorio) ou bien nous pourrions suivre la troisième voie pour débattre du mystère de Lo’os et Adropos. J’ai choisi la troisième voie comme l’avait prédit la sibylle. J’ai vu le mystère. J’ai vu ce que je sais sans savoir ce que je vois. Ma femme dit que j’ai développé une habitude malsaine de falsifier ou d’exagérer tout. Et je suis prêt à confesser et à professer que je suis perdu, peut-être irrémédiablement. Est-ce que j’attends juste qu’adropos  se manifeste pour me permettre d’écrire une page de plus ? Ou Eremita va-t-il m’apparaître et me montrer la sortie ?


Rhapsodie du Drogman

Pour Susan et Harish, υψίστοus διδασκάλους   

re partie

Je suis un drogman
un courtisan du mot
je me pince les yeux pour entendre
habile et improvisateur
de mots-mondes aux bords acérés,
révélateur traître et
loyal d’obsessions
tous n’entendent pas ma parole

dans la nuit je plonge
en compagnie de derviches et apprends
pourquoi les cyclamens poussent dans les fentes des pavés
et marmonnent des promesses, dans la poussière,
de ce qui est beau et invisible
je demande le sens de
pré munir pré venir pré luder
pinson des îles
posé sans querelle
ou hirondelle
dans sa ligne de fuite
zigzaguant avec détermination
conscient que la route se perd
en débris à la dérive
de choix fortuits
de décisions précipitées  

dans ma sagacité impulsive
je tournoie et prends le large
contrarié dans mon état de grâce
drogman le jour
derviche la nuit

2ème partie

Quand les cœurs musent dans le bourdon
de la lumière du matin si vive qu’elle fait silence,
la dame arriva à la Porte de la Ville
et attendit le tarjuman
qu’elle avait demandé dans une lettre envoyée d’Égypte,
quelqu’un qui comprenne son idiome
pour l’accompagner à la Sublime Porte.
Moi seul parmi les rayahs parlait la langue
de cette île dans la mer au nord.
Là j’ai suivi le conseil de mon compagnon
j’ai laissé kaftan et jubbeh,
et me présente en boyunbagi et gilet à la mode
des Français.   

Je m’incline et avant qu’elle ne s’enquière
de l’étendue de mon savoir
si je suis serviteur borné ou savant érudit
je ne monte pas dans la voiture
mais prestement sur le siège
à côté du cocher en expliquant au gamin porteur
que s’il reçoit un bakshish il doit dire “thank you”
comme elle s’y attend et ne montrer ni gratitude
ni mécontentement, elle ne doit pas savoir
comment nous mesurons sa générosité,
ne compter que le profit de la journée dans nos murs ;
nous ne savons pas
si elle désire la douceur des sultanes
ou autre douceur de l’île.
Quand le ciel veut parler
il lui faut peu de mots
pour ouvrir les portails ici, là et ailleurs.
Les arbres poussent en silence
comme les dattiers le long du fleuve
à l’intérieur des murs de la ville.

Sur le sentier d’Hermès
le vent débusque la langue
comme nous débusquons la poussière d’amour
dans l’odeur de mausolée du deuil
jasmin en train de pourrir.

Quand le soir tombera à la dérobée
je me retirerai dans la maison du Drogman
où la pierre brûlante changera mon corps en vapeurs
absorbant les contours du cyprès
en de longues ombres de nuit dans une transe violette
qui pénètre par la lucarne du hammam
sans rechercher joie ou mélancolie.
Le temps d’apaiser ma conscience vagabonde.
Sur le divan je traduirai pour mes compagnons
des vers du Tarjuman al-ashwaq d’Ibn Arabi
Mon cœur peut prendre toute forme…

Stephanos Stephanides, Nicosie 2012


Linceul

Sylphe de ma souvenance
Un trésor de jeunesse
Douloureux et divin
Étend un linceul de lin
De renoncules jaune soleil
La plus sublime des couleurs
Enveloppe la terre
Un pré pour ceux qui disparaissent
Un deuil de départ
Au goût piquant de curcuma
Flamme vacillante
Élixir du regard d’un voyant.


Pour naviguer dans Le vent sous mes lèvres :

  1. Présentation de l’oeuvre par Christine Pagnoulle ;
  2. Fragment 1, Le vent sous mes lèvres ;
  3. Fragment 2, Les vents viennent de quelque part ;
  4. Fragment 3, Litanie dans mon sommeil ;
  5. Fragment 4, Les voies d’Adropos sont impénétrables ;
  6. Glossaire.

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