Faut-il dire LiÈge ou LiÉge ?

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Liège, rue Sur-la-Fontaine : marché ou marchè ?

[coupure de presse non identifiable, 29-30 juin 1996] “Il n’y a que 50 ans que le nom de Liège porte un accent grave. Vous, moi, tout le monde écrit le nom de Liège avec un accent grave sur le e central. Ce ne fut pas toujours le cas. En fait, il n’y a que 50 ans que Liège s’appelle Liège. Avant, Liège s’appelait Liége, avec un accent aigu. C’est même en ce mois de juin qu’il convient de fêter la nouvelle appellation. C’est en effet le 3 juin 1946 que le conseil communal liégeois a, très officiellement, décidé de changer l’accent de côté. Décision qui mettait un terme à une longue, très longue polémique.

Ne pas se plier au choix de Paris

Pour comprendre les choses, il faut même remonter jusqu’au 16ème siècle. Avant cela, il n’y avait tout simplement pas d’accent sur la lettre e. Au 16ème siècle apparaît l’accent aigu. Les mots se disaient et s’écrivaient alors misére, collége, reméde, etc. Peu à peu, la prononciation a changé et, à partir de 1740, quelques mots commencent à adopter l’accent grave : zèle, règle, père, par exemple.

Mais la très traditionnelle Académie française n’accepte cependant les changements d’accent qu’au compte-gouttes. La généralisation de l’accent grave sur les mots terminés en ege, par exemple, n’intervint que plus d’un siècle plus tard, en 1878.

Jean Haust par le peintre Daxhelet © Province de Liège

Mais chez nous, c’est connu, on ne fait jamais rien comme ailleurs. Alors même que l’accent passe partout de l’aigu au grave, les édiles liégeois décident, le 9 juillet 1880, d’opter pour l’orthographe officielle Liége, avec l’accent aigu. “Ce fut réglé sans débat, entre gens plus préoccupés de voirie publique que de vétilles grammaticales“, explique et dénonce le dialectologue Jean HAUST, qui voit surtout dans cette décision une volonté liégeoise “de ne pas se plier à ce qui venait de Paris“. Théodore GOBERT, lui, applaudit à l’époque. “Le é est conforme à la prononciation traditionnelle“, juge-t-il.

Le 3 juin 1946

Ensuite, pendant plusieurs dizaines d’années, la polémique va opposer les partisans de l’accent aigu (qui serait le reflet d’une tradition locale) à ceux de l’accent grave (indiquant le souci de s’aligner sur l’orthographe française). Parmi ces derniers, Jean Haust est sans doute le plus virulent. Il ne cesse de réclamer que Liége devienne Liège et s’adapte ainsi à l’orthographe française. “Il faut adopter une graphie conforme à l’évolution de la langue mondiale que nous avons l ‘honneur de parler, graphie adoptée par la France et par tous ceux qui se réclament de la langue française“, plaide-t-il dans plusieurs écrits. Sûr de son fait, il n ‘ hésite d’ailleurs pas à clamer : “C’est Liège qui, tôt ou tard, triomphera“.

De fait, au fil du temps, l’appellation officielle Liége est de plus en plus  abandonnée. Ainsi, dans bon nombre de documents de l’entre-deux-guerres que nous avons consultés, le nom de Liège est déjà orthographié avec l’accent grave. Mais les autorités, elles, résistent au changement. Elles résisteront jusqu’au lendemain de la guerre. A ce moment-là, la Commission communale de l’Histoire du Pays de Liège décide d’intervenir auprès des autorités de la Ville pour leur demander de changer l’accent de sens. Et c’est Jean Haust que la Commission charge d ‘effectuer cette démarche. Les édiles se laissent convaincre.

C’est ainsi que le 3 juin 1946, sur proposition de l’échevin de l’Instruction publique de l’époque, Emile Jennissen, le conseil communal adopte une délibération demandant au gouvernement l’orthographe Liège. Ce sera chose faite rapidement.

Liéche

Dans ses motivations, le conseil communal de l’époque considère notamment que :

  • la ville de Liège est dénommée par les Liégeois : Liège en français, Lîdje en wallon et Liéche en français dialectal ;
  • les textes officiels en langue française doivent se conformer à la prononciation et à l’orthographe françaises ;
  • il n’y a pas de raisons historiques de maintenir l’orthographe Liége, qui n’est ni française, ni dialectale et qui n’apparaît dans les textes qu’après 1790“.
Liège, place Notger (1950)

Et puis, parmi les autres motivations évoquées par les élus liégeois, on relève aussi : “Actuellement, la plupart des sociétés savantes de la ville, se rendant aux raisons indiquées ci-dessus, ont adopté l’orthographe Liège, ce qui, en regard de l’orthographe officielle Liége, crée, notamment chez les imprimeurs, une confusionqu’il convient de faire disparaître“.

Voilà comment, il y a tout juste 50 ans, Liége est devenue Liège, officiellement. Dans l’Annuaire d’Histoire liégeoise (tome 4, année 1946), Jean Haust ira plus loin encore. “Si le peuple de chez nous s’obstine à dire Liéche, tâchons de le redresser, mais gardons-nous de l’imiter ou de paraître lui donner raison“, n’hésite-t-il pas à écrire, concluant : “Il incombe à nos édiles de faire enseigner aux jeunes générations une prononciation correcte de la langue française“.”

Philippe Miest


Dans l’métro, il y avait presse