FLOR, Joseph Charles dit FLOR O’SQUARR (1830-1890)

Flor O’Squarr par Nadar © BNF

Des problèmes d’identification se posent parfois en raison des multiples pseudonymes (Perkeo, Un bourgeois de Bruxelles, Le dragon vert,…) utilisés par cet homme de lettres fécond mais, surtout, en raison des différents prénoms qui lui sont attribués : Oscar Charles, Charles Oscar, Charles, Joseph Charles et Charles Marie. De recherches effectuées au Service de la Population de la Ville de Bruxelles, il apparaît que Charles Marie est en fait le prénom de son fils aîné (1852-1921), lequel, pour ne rien simplifier, écrivit également sous le pseudonyme de Flor O’Squarr.

Joseph Charles est cependant bien son prénom officiel, puisque c’est celui qui apparaît tant sur son acte de naissance que sur son acte de décès. On peut donc penser qu’Oscar aurait été un surnom, qui lui aurait été attribué ou qu’il se serait choisi, et qu’il aurait transformé en O’Squarr.

De Bruxelles à Spa, en passant par Paris

Quoi qu’il en soit, Joseph Charles Flor, dit Flor O’Squarr, est né à Bruxelles le 22 mars 1830, fils de Charles Flor, perruquier, et de Joséphine Pourbaix. Il abandonne ses études de médecine à l’Université de Bruxelles pour débuter, à dix-neuf ans, une carrière de journaliste. Au recensement de 1856, il apparaît comme étant marié à Rosalie Lemaire, avec laquelle il a deux fils : Charles Marie, né en 1852, et Auguste, né en 1854.

Flor O’Squarr a, semble-t-il, toujours habité Bruxelles (rue Longs Chariots, Galerie du Roi, rue des Bouchers). Il a cependant dû vivre un temps à Paris, puisqu’il est entré au Figaro en 1868 et qu’il a été engagé volontaire durant la guerre de 1870. A l’issue de celle-ci, il revient néanmoins à Bruxelles, décoré de la médaille militaire. De même, s’il a séjourné à Spa, c’était sans doute comme beaucoup de ses contemporains, en villégiature. Il ne s’y est en tout cas jamais fait domicilier, son nom n’apparaissant pas dans les registres de la Population. C’est cependant à Spa qu’il est mort, le 21 août 1890, d’une rupture d’anévrisme, et qu’il est enterré.

Tombe de Flor O’Squarr au cimetière de Spa (allée n°8, n°350) © Philippe Vienne

Flor O’Squarr a beaucoup voyagé. Outre Paris et la France, il est l’auteur d’un Voyage en Suisse (1868), en collaboration avec Louis Ghémar et Nadar. Il s’est également rendu en Espagne, en 1873, pour le journal L’Etoile. Il est l’auteur de nombreux récits et essais ayant trait à la Baltique et la Scandinavie, et le traducteur de plusieurs œuvres de la romancière suédoise Emilie Carlen, ce qui donne à penser qu’il a également visité ces régions. Sa mère a, par ailleurs, quitté Bruxelles pour Saint-Pétersbourg, en 1853. Flor O’Squarr aurait également séjourné à Rio de Janeiro en 1851.

Fils de 1830

Travailleur infatigable, bourru, sarcastique, parfois polémique, Flor O’Squarr a collaboré à une vingtaine de journaux (L’Observateur belge, La Chronique, Le Journal des dames et des Demoiselles, Le Figaro,…). Ses sujets de prédilection étaient l’art, la littérature et la politique. Il lui est arrivé quelquefois d’écrire entièrement un journal, de la première à la dernière ligne. A côté de cela, il fut le traducteur, outre Emilie Carlen, d’une quarantaine de romans anglais (Mayne-Reid, Swift, Dickens,…) et l’auteur de très nombreuses comédies et revues (Bruxelles sens dessus dessous, Recette contre les belles-mères, L’Hôtel des Illusions, Les maîtres zwanzeurs du Treurenberg,…). Dans Ouye ! Ouye !! Ouye !!!, Flor O’Squarr crée le personnage de Van Koppernolle, garde civique de Poperinghe, dont Eugène De Seyn dit qu’il fut “le type du citoyen belge (…) populaire, même en France”. Essais, pamphlets, romans, poésies, paroles de chansons figurent également au répertoire des œuvres de Flor O’Squarr.

Ses revues, simples, directes, railleuses, connurent un succès prolongé et certains événements qu’elles rapportent et moquent demeurent d’une brûlante actualité. Ainsi, dans Quel plaisir d’être Bruxellois !, ces Wallons s’estimant opprimés et se plaignant que “Il y a trop longtemps qu’on sacrifie tout aux Flamands”. Né avec la Belgique, Flor O’Squarr paraît comme elle animé par un farouche esprit d’indépendance et un souci de justice. Il aurait sans doute fait siennes ces paroles, tout aussi actuelles, qu’il prête à un de ses personnages : “Fils de 1830, où sont vos libertés ? “

Philippe Vienne

Pièces de Flor O’Squarr conservées en Belgique

  • Bruxelles sens dessus dessous (1862) – Bibliothèque royale Albert Ier, Bruxelles (BR)
  • Ouye ! Ouye !! Ouye !!! (1864) – BR
  • Les Bêtes malades (1866) – BR
  • Quel plaisir d’être Bruxellois ! (1874) – Bibliothèque Générale de l’Université de Liège

Bibliographie

  • DE SEYN E., Dictionnaire biographique des Sciences, des Lettres et des Arts en Belgique – tome I, Bruxelles, 1935.
  • FABER F., Histoire du Théâtre Français en Belgique depuis son origine jusqu’à nos jours d’après des documents inédits reposant aux Archives Générales du Royaume – tome V, Bruxelles, 1880.
  • VIENNE P., Flor O’Squarr et Spa, in Histoire et Archéologie spadoises, n° 56, décembre 1988, p. 157-165.
  • Nécrologie dans L’Éventail, 24 août 1890.

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | commanditaire : wallonica.org | auteur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © BNF ; Philippe Vienne


Plus de littérature…

ASP@sia : une base de données de l’histoire des arts du spectacle belge francophone

Forum (Liège, BE)

“ASP@sia (Active Server Pages – Spectacles Internet Archives) est un moteur de recherche des Archives et Musée de la Littérature. L’objectif est d’établir – sans prétendre à l’exhaustivité – un historique le plus large possible des arts du spectacle en Communauté française de Belgique.

Héritière de L’Annuaire du spectacle, la base de données décrit pour chaque saison, les spectacles créés, représentés et accueillis en Belgique francophone et propose un répertoire des théâtres, compagnies et festivals professionnels ainsi que le résumé de la carrière artistique des intervenants.

Constamment actualisée et très complète de 1990 à nos jours, la base s’enrichit en permanence pour les périodes antérieures, l’objectif étant de remonter très avant dans le XXe et le XIXe siècle.

Les domaines couverts sont le théâtre pour adultes, le théâtre pour jeune public, le théâtre-action, l’opéra, la danse et les arts du cirque/forains/de la rue.

Un partenariat s’est développé avec plusieurs théâtres ou compagnies de Bruxelles et de Wallonie qui participent activement à l’encodage de leurs propres archives. En contrepartie, ASP@sia se décline, sous diverses versions, sur leur site.

Pour trouver la fiche complète d’un spectacle : ASP@sia


Découvrir d’autres initiatives d’intérêt public…

SIKIVIE : La cité radieuse

François SIKIVIE sur Canal Emploi (1982-1987)

La cité radieuse est l’adaptation pour la scène d’un feuilleton radio de la RTBF, diffusé au début des années 80, dans le magazine Radio Titanic. Après une soixantaine d’épisodes en deux ans, l’équipe a décidé d’en faire un spectacle pour le théâtre, avec les mêmes personnages. Première le 10 mai 1984 : succès fou à Liège, représentations en Avignon et tournées… générales !

La Cité Radieuse (ne pas confondre avec le projet architectural du Corbusier à Marseille, appelé aussi “la maison du fada”) n’est pas ce que les plus puritains considéreraient comme un spectacle de haute moralité ; pire encore, à leurs yeux certainement : le langage y est cru, l’accent fleuri et l’irrévérence permanente. Reste que la caricature, si elle n’est pas toujours fine, fait mouche et que, derrière les saynètes baignées de philosophie de comptoir et de Déclaration des droits du beauf’, le rire est grinçant et efficace. Ici encore, la farce est édifiante.

Pour ne pas mourir idiot, il importe de visionner (ci-dessous) les captations faites à l’époque : jouée aujourd’hui, la pièce ne serait-elle pas interdite d’affiche ? Faudrait-il réécrire le texte et remplacer “nègre” par “personne de couleur alternative”, “bas-ventre” par “parties intimes” et, partant, limiter le nombre d’Irish Coffees bus par Mario Malpoli à trois, au lieu de quarante ?

A l’époque, le spectacle était une co-production du Théâtre de la Place (aujourd’hui Théâtre de Liège) et de la RTBF-Liège, avec des comédiens issus pour la plupart du Conservatoire de Liège et/ou membres du théâtre expérimental du Groupov. C’est François SIKIVIE qui a écrit les textes et assuré la mis en scène ; il tenait également un des rôles. Avec lui, la troupe : Francine LANDRAIN, Monique GHYSSENS, Michel DELAMARRE, Thierry DEVILLERS, Véronique STAS, Marie-Paule BRAUERS.

Quelques extraits (la captation n’est pas de la meilleure qualité) :

La présentation : “Quand on voit ce qu’on voit et qu’on entend ce qu’on entend, on est bien content de penser ce qu’on pense !”

Oh lui, il n’fait pas à l’avoir hors de devant son t.v. !”

Ca fait que j’me suis r’mangé mon bouillion !”

Ce n’est pas un poil qu’il a dans la main Jean-Philippe, c’est une brosse !”

“Je n’étais pas bien dans mon assiette !”

Ca y est : je fais encore une grossesse nerveuse !”

T’as déjà roulé en Jaguar, toi Cathy ? … Non hein !”

Dans ce pays, il y en a qui viennent toujours foutre la merde dans la pagaille !”

Pour lui, c’est dimanche tric-balle tous les jours !”

Venez voir Mario-Mal-Poli au pays des Merveilles !”

Nous avons quand même eu la chance d’être nés !


Plus de spectacles…

PEREC : Je me souviens (FAYARD, 1978)

PEREC : Je me souviens (FAYARD, 1978)

2. Je me souviens que mon oncle avait une 11CV immatriculée 7070 RL2.
4. Je me souviens de Lester Young au Club Saint-Germain; il portait un complet de soie bleu avec une doublure de soie rouge.
42. Je me souviens que je me demandais si l’acteur américain William Bendix était le fils des machines à laver.
54. Je me souviens que Voltaire est l’anagramme de Arouet L(e) J(eune) en écrivant V au lieu de U et I au lieu de J.
87. Je me souviens que Caravan, de Duke Ellington, était une rareté discographique et que, pendant des années, j’en connus l’existence sans l’avoir jamais entendu.
95. Je me souviens que dans le film Knock on wood, Danny Kaye est pris pour un espion du nom de Gromeck.
101. Je me souviens des mousquetaires du tennis.
105. Je me souviens de “Bébé Cadum”.
110. Je me souviens de Paul Ramadier et de sa barbiche.
112. Je me souviens que Colette était membre de l’Académie royale de Belgique.
123. Je me souviens que la violoniste Ginette Neveu est morte dans le même avion que Marcel Cerdan.
125. Je me souviens que Khrouchtchev a frappé avec sa chaussure la tribune de l’O.N.U.
138. Je me souviens que Jean Bobet — le frère de Louison — était licencié d’anglais.
145. Je me souviens que j’adorais le Bal des Sirènes avec Esther Williams et Red Skelton, mais que j’ai été horriblement déçu quand je l’ai revu.
148. Je me souviens que Fidel Castro était avocat.
149. Je me souviens de Charles Rigoulot.
152. Je me souviens que Warren Beatty est le petit frère de Shirley McLaine.
161. Je me souviens que Claudia Cardinale est née à Tunis (ou en tout cas en Tunisie)
167. Je me souviens que les Platters furent impliqués dans une affaire de drogue, et aussi que le bruit courut que Dalida était un agent du F.L.N.
177. Je me souviens de Youri Gagarine.
187. Je me souviens que le trompettiste Clifford Brown est mort à vingt ans dans un accident de voiture.
196. Je me souviens que Marina Vlady est la soeur d’Odile Versois (et qu’elles sont les filles du peintre Poliakoff).
198. Je me souviens du champion de rugby à XIII Puig-Aubert, surnommé “Pipette”.
205. Je me souviens de la feuille d’impôts de Chaban-Delmas.
207. Je me souviens que quand Sophie, Pierre et Charles faisaient la course, c’était Sophie qui gagnait, car Charles traînait, Pierre freinait, alors que Sophie démarrait.
210. Je me souviens que Fausto Coppi avait une amie que l’on appelait “la Dame blanche”
211. Je me souviens d’un fromage qui s’appelait “la Vache sérieuse” (“la Vache qui rit” lui a fait un procès et l’a gagné).
230. Je me souviens qu’à la fin de la guerre, il y eut une “affaire Petiot” qui ressemblait à l’affaire Landru.
242. Je me souviens que pendant la guerre les Anglais avaient des Spitfire et les Allemands des Stukas (et des Messerschmidt)
259. Je me souviens que l’une des premières décisions que prit de Gaulle à son arrivée au pouvoir fut de supprimer la ceinture des vestes d’uniforme.
265. Je me souviens de Lee Harvey Oswald.
268. Je me souviens que pendant son procès, Eichmann était enfermé dans une cage de verre.
282. Je me souviens que Maurice Chevalier avait une propriété à Marnes la Coquette.
291. Je me souviens que le premier film de Jerry Lewis et Dean Martin que j’ai vu s’appelait la Polka des marins.
301. Je me souviens que Sidney Bechet a écrit un opéra — ou bien était-ce un ballet? — intitulé La nuit est une sorcière.
313. Je me souviens de Bourvil. Je me souviens d’un sketch de Bourvil dans lequel il répétait plusieurs fois en conclusion de chaque paragraphe de sa pseudo-conférence: “L’alcool,non, l’eau férrugineuse, oui!” Je me souviens de Pas si bête, et du Rosier de Madame Husson.
329. Je me souviens que dans Huis-clos il est question d’un “bronze de Barbédienne”.
346. Je me souviens de la “Pile Wonder ne s’use que si l’on s’en sert”.
363. Je me souviens du film de Louis Daquin, l’Ecole buissonnière, avec Bernard Blier, qui s’inspirait des méthodes Freinet.
364. Je me souviens que j’étais abonné à un Club du Livre et que le premier livre que j’ai acheté chez eux était Bourlinguer de Blaise Cendrars.
369. Je me souviens de Caryl Chessman.
375. Je me souviens de l’enlèvement de Fangio (par des Castristes?)
380. Je me souviens de Bao Daï et, beaucoup plus tard, de Madame Nhu.
382. Je me souviens de la colombe de Picasso, et de son portrait de Staline.
389. Je me souviens de Christine Keeler et de l’affaire Profumo.
416. Je me souviens que le numéro des “Peugeot” (201, 203, 302, 303, 403, 404, etc.) avait un sens précis, et aussi le numéro des locomotives (par exemple: Pacific 231).
418. Je me souviens des “Juvaquatre”.
451. Je me souviens de Robert Mitchum quand il dit “Children…” dans le film de Charles Laughton, La nuit du chasseur.
469. Je me souviens de Brigitte Bardot quand elle chantait Sidonie a plus d’un amant, Moi je ne crains personne en Harley-Davidson ou La fin de l’été…

A la demande de l’auteur, l’éditeur a laissé à la suite de cet ouvrage quelques pages blanches sur lesquelles le lecteur pourra noter les “Je me souviens” que la lecture de ceux-ci aura, espérons-le, suscités.​

Lire la suite de la pièce de Georges PEREC (1936-1982)
(EAN : 9782213677972)

Découvrir PEREC dans wallonica.org (citations)


D’autres incontournables du savoir-lire :

JANKELEVITCH : “On peut vivre sans philosophie. Mais pas si bien”

Seul compte l’exemple que le philosophe donne par sa vie et dans ses actes”. Animé par cette conviction partagée avec Vladimir JANKELEVITCH, l’acteur Bruno ABRAHAM-KREMER a crée La vie est une géniale improvisation au Festival de la correspondance de Grignan, en 2012 (alors dédiée aux lettres de philosophes), repris au Théâtre des Mathurins.

À l’origine du spectacle : un souvenir d’enfance, une admiration pour ce philosophe qui fait de la vie, de la liberté, de l’engagement et de l’humour les cordes sensibles de son existence, loin des ronflants penseurs en rond, et une défiance envers ces gros-plein-d’être dont la “conscience bien contente […] s’installe dans la stupide vanité d’être ce qu’elle est“.

Bruno Abraham-Kremer découvre la philosophie sous le bureau et dans les jupes de sa mère – lorsqu’elle donne ses cours particuliers, lui incarne les concepts et les notions avec ses soldats de plomb – et Jankélévitch à 15 ans, en assistant à une conférence sur Ravel, sur prescription maternelle. Il partage avec ce maître l’élégance de traiter légèrement la gravité, nourrissant lui aussi cette inquiétude fondamentale d’être “l’acteur de sa vie” – une détermination qu’il prend au pied de la lettre, faisant de la scène son pré-carré.

Le théâtre de Vladimir Jankélévitch, en revanche, c’est le monde meurtri du XXe siècle, qu’il traverse avec une devise en étendard : “Hélas, donc en avant“. Soit, “vivre en dépit des obstacles” – dont deux guerres – cherchant l’accord, comme rarement penseur le fit, entre ses actes, sa pensée et ses paroles. Une parole que Jankélévitch professe en orateur excitant et spirituel et qu’il prolonge en épistolier volubile.

La vie est une géniale improvisation puise dans la correspondance du « maître Janké » avec son fidèle ami Louis Beauduc. Deux esprits sagaces, comparses à l’ENS, reçus ensemble à l’agrégation. Tandis que l’un gagne en notoriété, obtenant la chaire de philosophie morale à la Sorbonne, l’autre demeure dans l’ombre du lycée Gay-Lussac de Limoges. Tous deux entretiennent des échanges fleuris, mêlant anecdotes et familiarité, considérations morales et métaphysiques, dirigeant le regard sur les temps présents, avec un « bel enthousiasme ».

Le bel enthousiasme, un trait caractéristique de Jankélévitch, qui porte l’humour en bandoulière. En témoignent les ironiques effusions qu’il signe au bas des lettres : “Je t’envoie, par dessus les rivières, les prairies et les vallées, mon souvenir intuitivement sympathique, et déverse à tes grand pieds le tombereau de mes hommages dynamiquement convergents.

Leur correspondance s’épuise pratiquement durant cette guerre dont Jankélévitch ne saura pardonner les horreurs, avant de reprendre. Il publie en 1949 son fameux Traité des Vertus, après dix ans de travail. Sa réflexion ne cesse dès lors de creuser les thèmes du pardon, du temps, de la mort et de l’espérance.

Philosophie première et Le Je ne sais quoi et le Presque rien paraissent respectivement en 1953 et 1957, Le Pardon en 1967. La musique le hante ; trois pianos meublent le 1, quai aux Fleurs, sur l’Île de la Cité, à Paris, où le philosophe vit. Une plaque orne désormais la façade reproduisant ces mots extraits de L’irréversible et la nostalgie : “Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l’éternité.

Il reçoit à la fin de sa vie, à cette adresse, la lettre d’un professeur de français de Basse-Saxe, dont Philosophie magazine a publié le témoignage inédit et la correspondance. Il réagit à une déclaration de Vladimir Jankélévitch, interrogé en 1980 dans l’émission radiophonique Le Masque et la Plume sur sa rupture avec la musique et la pensée allemandes. “ Les Allemands ont tué six millions de Juifs, mais ils dorment bien, ils mangent bien, et le mark se porte bien. Je n’ai jamais encore reçu une lettre qui fasse acte d’humilité, poursuit-il. Une lettre où un Allemand déclarerait combien il a honte. ”

Le reproche du philosophe blesse Wiard Raveling, qui lui écrit: “Que je sois né allemand, ce n’est pas ma faute ni mon mérite. Je suis tout à fait innocent des crimes nazis ; mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille. ” Touché, Jankélévitch lui répond, rompant un long silence. Il se ravise afin d’autoriser l’avènement d’une nouvelle ère, lançant un ultime enseignement aux générations prochaines, que Bruno Abraham-Kremer transmet avec cœur: “On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien.

Lire l’article original de Cédric ENJALBERT sur PHILOMAG.COM (9 septembre 2013)



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