HARRISON : textes

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Jim HARRISON (1937-2016), nom de plume de James Harrison, est un poète, romancier et nouvelliste américain. À l’âge de huit ans, une gamine lui crève accidentellement l’œil gauche avec un tesson de bouteille au cours d’un jeu. Il mettra longtemps avant de dire la vérité sur cette histoire. A l’age de 16 ans, il décide de devenir écrivain et quitte le Michigan pour vivre la grande aventure à Boston et à New York. C’est aussi à 16 ans qu’il rencontre Linda, de deux ans sa cadette, qui deviendra sa femme en 1960. Ils ont eu deux filles, Jamie, auteur de roman policier, et Anna.

Il rencontre Tomas McGuane à la Michigan State University, en 1960, qui va devenir l’un de ses meilleurs amis. Sa vie de poète errant vole en éclats le jour où son père et sa sœur trouvent la mort dans un accident de la route causé par un ivrogne, en 1962. Titulaire d’une licence de lettres, il est engagé, en 1965, comme assistant en littérature à l’Université d’État de New York à Stony Brook mais renonce rapidement à une carrière universitaire.

Pour élever ses filles, il enchaîne les petits boulots dans le bâtiment, tout en collaborant à plusieurs journaux, dont Sports Illustrated. Son premier livre, Plain Song, un recueil de poèmes, est publié en 1965. En 1967, la famille retourne dans le Michigan pour s’installer dans une ferme sur le rives du Lake Leelanau. Immobilisé pendant un mois, à la suite d’une chute en montagne, il se lance dans le roman Wolf (1971).

McGuane lui présente Jack Nicholson sur le tournage de Missouri Breaks. Harrison, qui n’a pas payé d’impôts depuis des années, est au bord du gouffre. Nicholson lui donne de quoi rembourser ses dettes et travailler un an. Il écrit alors Légendes d’automne (Legends of the Fall, 1979), une novella publiée dans Esquire et remarquée par le boss de la Warner Bros qui lui propose une grosse somme pour tout écrit qu’il voudra bien lui donner. Le succès n’étant pas une habitude chez les Harrison, Jim se noie dans l’alcool, la cocaïne. Après une décennie infernale (1987-1997) durant laquelle il a écrit un grand roman, Dalva (1988), il choisit de s’isoler et de se consacrer pleinement à l’écriture et aux balades dans la nature. Jim Harrison meurt d’une crise cardiaque le 26 mars 2016, à l’âge de 78 ans, dans sa maison de Patagonia, Arizona.” [BABELIO.COM]


…Nul doute que depuis le pléistocène les gens aient eu une expérience réelle de l’extase religieuse, même si l’on s’en moque volontiers aujourd’hui, surtout à cause des charlatans que sont nos chefs religieux. Je ne considère certainement pas les fondamentalistes comme plus dangereux que l’éthique unique et passablement fasciste de notre jeune bourgeoisie prospère et en plein essor, dont l’éducation a subi les ravages du politiquement correct, au point que ses membres semblent constituer une classe à part. À leurs yeux myopes, les Noirs, les Latinos et les autochtones américains ressemblent à des Martiens. Ils vivent dans le monde consensuel des garderies, du sport, des portefeuilles d’actions, des spécialistes médicaux, de l’enfermement, de l’ergonomie, des niaises obsessions portant sur la pollution de l’air et les cigarettes (seulement dans leur voisinage immédiat). C’est une version de l’existence beaucoup plus proche des prophéties de Huxley que de celles de George Orwell. Imaginez une discussion où l’on se demande sérieusement si trente-cinq heures hebdomadaires de télévision sont vraiment nuisibles aux petits crétins qu’ils élèvent…

 

…Depuis vingt ans, on assiste à une débauche de shopping spirituel qui, bien que compréhensible, charrie avec lui et épouse de manière désastreuse le sens du temps dévoyé par notre culture, où la vitesse est en définitive la seule chose qui compte. On cède à une impatience fatale, au désir d’accumuler le plus vite possible les coups spirituels et de poursuivre avec la même répugnante mentalité. Cette tare inclut un grand nombre de voyages organisés dans une optique écolo ou ethno ainsi que les aspects comiques de faux chamans qui vendent des visions de pouvoir acquises en trois heures pour quelques centaines de dollars. Nous voilà bien, qu’il s’agisse de tennis zen, de pêche zen, de chasse zen, du zen destiné à faire de vous un homme d’affaires plus performant, à vous aider à écrire de manière spontanée, ou encore des innombrables équipes de football Apache ou Redskin, des guerriers, des puissants Mohawks blancs, des secrets d’Élan Noir appris lors d’un séminaire de deux heures, après quoi on vous sert du pain frit indien avant que vous ne chevauchiez un bison fantôme pour rentrer dans votre maison de banlieue. Nous ne refusons bien sûr aucune absurdité tant que nous pouvons en tirer un quelconque avantage économique. Quiconque en a vraiment ras le bol de la putain de culture blanche, pour reprendre une expression que j’entends souvent, a tout intérêt à se préparer à un long voyage. Contempler pendant une heure une tête olmèque de cinquante tonnes risque de vous propulser dans un vide absurde que tout le sucre du monde ne saurait adoucir.

 

Tout ce que je dis sur l’alcool est profondément suspect et, je l’ espère, tout aussi mordant. Soudain, le monde s’est mis à grouiller de pères la morale et de béni-oui-oui qui envisagent la vie comme un problème à résoudre. Rien que l’autre jour à la télévision, un type qui avait perdu un parent proche à cause de Tim Mc Veigh disait, après avoir assisté à l’exécution, qu’il ne ressentait “ni fermeture, ni compression“. Si vous ne comprenez pas que cette espèce de viol du langage relève d’une brutalité imbécile, alors je ne peux rien faire pour vous. Une existence soumise à de telles âneries psychologiques n’est, comme on dit, pas une vie, mais la preuve toute fraîche de la nouvelle mentalité victorienne et de l’éthique unique actuellement en vigueur.

 

Récemment, par une nuit dans le sud-ouest du pays, j’ai rêvé d’un homme qui est allé dans les montagnes proches et qui a vu un dieu dansant. Encore à moitié endormi dans les premières lueurs de l’aube, j’ai imaginé la fin de l’histoire. Ensuite, cet homme redescend des montagnes et parle de son aventure à un ami incrédule avec lequel il retourne dans la montagne pour voir le dieu dansant. La rumeur se répand bientôt, notre homme ressent le besoin de changer de métier et il se met à demander de l’argent aux curieux qui désirent voir le dieu dansant. Redoutant de perdre son pouvoir, cet homme prêche continuellement en affirmant haut et fort qu’on ne peut pas voir le dieu dansant sans que lui-même intercède. On construit un temple à l’entrée du canyon qui mène à la montagne. Et ainsi de suite. Une vision, si sainte soit-elle, ne l’est jamais assez pour échapper à la souillure. La terre est imbibée du sang de l’entropie religieuse.

 

La totale absence d’efficacité de l’esprit, lorsqu’il s’étudie, est ahurissante. L’esprit tente sans arrêt de se raconter un conte pour enfants absolument linéaire afin de dissimuler l’existence qu’il voit le corps mener. L’esprit tente sans arrêt d’être un observateur, un spectateur, plutôt que le réalisateur. R. D. Laing a dit que “l’esprit dont nous sommes inconscients est conscient de nous.” Cela suggère une dimension supplémentaire qui nous est le plus souvent indisponible, mais sans aucun doute vitale. Quand tu crapahutes vers ce pays de l’esprit, les frontières que tu perçois semblent infranchissables, mais néanmoins visibles. Tu comprends clairement que la linéarité est une escroquerie et la tectonique de la conscience est relativement étrangère à notre monde de lettres et de chiffres.

Jim Harrison, En marge – Mémoires (2002)

Passacaille pour rester perdu, un épilogue

Souvent nous demeurons parfaitement inertes face aux mystères de notre existence, pourquoi nous sommes là où nous sommes, et face à la nature précise du voyage qui nous a amenés jusqu’au présent. Cette inertie n’a rien de surprenant, car la plupart des vies sont sans histoire digne d’être remémorée ou bien elles s’embellissent d’événements qui sont autant de mensonges pour la personne qui l’a vécue. Il y a quelques semaines, j’ai trouvé cette citation dans mon journal intime, des mots évidemment imprégnés par la nuit : “Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception.” Certains, reprochant au monde leur condition déplorable, ne seraient pas d’accord. “Nous naissons libres, mais partout l’homme est enchaîné.” Je ne crois pas m’être jamais pris pour une victime, je préfère l’idée selon laquelle nous écrivons notre propre scénario. La nature ou la forme de ce scénario est trop gravement compromise pour qu’on puisse espérer aboutir à d’honnêtes résultats. On est contraint d’écrire des scènes que les gens auront envie de voir et “Jim passa trois jours entiers la tête entre les mains, à gamberger” ne fait pas l’affaire. C’est de l’ordre du slogan idiot mais très répandu : “Je sais pas grand-chose, mais je sais ce que je pense.” Il y a tant d’années, quand j’ai arrêté la fac, je me suis dit que cette bévue monumentale était due à la personnalité que j’avais construite. Tout a commencé à quatorze ans, quand j’ai décidé de consacrer ma vie à la poésie. Incapable de trouver le moindre cas comparable dans le Nord-Michigan, j’ai réuni toutes les informations que je pouvais, en rapport avec des écrivains ou des peintres. La vie d’un peintre est parfois fascinante, celle d’un poète beaucoup moins. Mais les deux figuraient tout en haut de ma liste d’artistes. Si j’étais d’un tempérament orageux et que j’habitais une chambre de bonne à New York ou à Paris, j’aurais meilleure mine avec des taches de peinture sur mes pauvres fringues qu’avec des moutons de poussière et des pellicules. J’ai donc lu des dizaines de livres sur des peintres et des poètes pour découvrir quel type de personnalité je devais avoir. J’ai même peint durant presque un an pour accroître la ressemblance. J’étais un peintre nul, entièrement dépourvu de talent, mais étant arrogant, fourbe et fou, j’ai convaincu certains amis que j’étais réellement un artiste. Cela se passait juste avant la dinguerie beatnik. Le. slogan de l’époque était : “Si tu ne peux pas être un artiste, alors fais au moins semblant d’en être un.” J’ai tenté de copier les tableaux de maîtres anciens mais pour la Vue de Tolède du Greco, je me suis trouvé à court de toile à mi-chemin de Tolède. C’était une mauvaise organisation, pas du mauvais art. Quelle honte, même si personne ne le savait en dehors de ma petite sœur Judy, qui partageait ma fièvre artistique, allumait des bougies rouges et jouait du Berlioz pendant que je travaillais sur mon tableau. Le modèle est bien sûr ici celui de l’artiste romantique, sans doute la malédiction de toute ma vie qui m’a maintes fois fait trébucher et m’étaler de tout mon long. Par chance, mon hérédité paysanne m’a aussi donné le désir de travailler dur, si bien que j’étais rarement au chômage. Comme disait mon père : “Si tu sais manier la pelle, tu t’en tireras toujours.”
La confusion liée à la formule “Tout est permis” a duré à peu près toute ma vie. C’est bien sûr une ânerie, mais l’ego est aux abois s’il ne s’invente pas son propre combustible et ses munitions. Quand on se prétend poète, on ne peut pas couiner comme une petite souris ou marcher en minaudant comme une prostituée japonaise. Le problème, c’est qu’il faut se considérer comme un poète avant même d’avoir écrit la moindre chose digne d’être lue et, à force d’imagination, garder ce ballon égotique en état de vol. J’ai survécu grâce à d’excellents et de très mauvais conseils. Le meilleur est probablement Lettres à un jeune poète de Rilke, et le pire, que j’ai suivi fanatiquement, était sans doute celui de Rimbaud qui vous poussait à imaginer que les voyelles avaient des couleurs et qu’il fallait pratiquer un complet dérèglement de tous les sens, ce qui revenait à dire qu’il fallait devenir fou. Je m’en suis très bien tiré. On conseillait simplement aux jeunes poètes de ne pas s’embourgeoiser. Même ce vieux conservateur de Yeats déclara le foyer domestique plus dangereux que l’alcool. J’hésite à abonder dans son sens, ayant eu un certain nombre d’amis morts d’alcoolisme. Nous avons toujours vécu à la campagne, où il est beaucoup plus facile d’éviter l’embourgeoisement. Le monde de la nature attire avec une telle force qu’on peut facilement ignorer le restant de la culture ainsi que les obligations sociales. À dix-huit ans, j’ai découvert un poète italien que j’aimais beaucoup, Giuseppe Ungaretti. Il écrivit, Vorremmo una certezza (Donne-nous une certitude), un mauvais conseil, mais très compréhensible quand on a traversé la Seconde Guerre mondiale. Il admit, Ho popolato di nomi il silenzio (J’ai peuplé le silence de noms). Et puis, Ho fatto a pezzi cuore e mente / per cadere in servitù di parole (J’ai réduit en morceaux mon cœur et mon esprit pour m ‘asservir aux mots). Bien sûr. C’est ce qu’on fait. Peut-être qu’on radotera encore dans notre cercueil. Dans toute l’Amérique, les jeunes gens demandent de bons conseils à de mauvais écrivains. Les universités proposent trop de programmes d’écriture créative et n’embauchent pas assez de bons écrivains pour y enseigner. Contrairement à ce qu’on croit, quand on prend l’enseignement au sérieux, c’est un boulot harassant. Et votre propre travail risque fort d’en pâtir.
L’argent est un cercle vicieux, un piège dont vous ne sortirez sans doute pas indemne. Les scénarios exceptés, je n’ai pas gagné ma vie en tant qu’écrivain avant la soixantaine. Quand j’ai cessé d’écrire des scénarios pour ne pas mourir, la vente de mes livres en France m’a sauvé la mise.
Après avoir passé ma vie à marcher dans les forêts, les plaines, les ravins, les montagnes, j’ai constaté que le corps ne se sent jamais plus en danger que lorsqu’il est perdu. Je ne parle pas de ces situations où l’on court un vrai risque et où la vie est en péril, mais de celles où l’on a perdu tout repère, en sachant seulement qu’à quinze kilomètres au nord se trouve un rondin salvateur. Quand on est déjà fatigué, on n’a pas envie de faire quinze kilomètres à pied, surtout s’il fait nuit. On percute un arbre pour constater qu’il ne bronche pas. D’habitude, j’emporte une boussole, et puis j’ai le soleil, la lune ou les étoiles à ma disposition. Cette expérience m’est arrivée si souvent que je ne panique plus. Je me sens absolument vulnérable et je reconnais qu’il s’agit là du meilleur état d’esprit pour un écrivain, qu’il soit en forêt ou à son bureau. Images et idées envahissent l’esprit. On devient humble par le plus grand des hasards.
Se sentir frais comme un gardon, débordant de confiance et d’arrogance n’aboutit à rien de bon, à moins d’écrire les mémoires de Narcisse. Tout va beaucoup mieux quand on est perdu dans son travail et qu’on écrit au petit bonheur la chance. On ignore où l’on est, le seul point de vue possible, c’est d’aller au-delà de soi. On a souvent dit que les biographies présentaient de singulières ressemblances. Ce sont nos rêves et nos visions qui nous séparent. On n’a pas envie d’écrire à moins d’y consacrer toute sa vie. On devrait se forcer à éviter toutes les affiliations susceptibles de nous distraire. Pourtant, au bout de cinquante-cinq années de mariage, on découvre parfois que ç’a été la meilleure idée de toute une vie. Car l’équilibre
d’un mariage réussi permet d’accomplir son travail.

Jim Harrison, Le vieux saltimbanque (2016)

  • Lire aussi notre recension de Dalva

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