TRIBUNE LIBRE : Intelligence Artificielle, l’oxymoron du siècle

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[FUTURIMMEDIAT.NET, 11 janvier 2023] Puisque tout le monde en parle, il doit certainement se passer quelque chose. Pas une journée ne s’écoule sans que sorte un nouvel article, dithyrambique ou alarmiste, dans le domaine très en vogue de l’Intelligence Artificielle. Depuis le Guardian jusqu’à Trust My Science, on nous apprend comment l’IA, en ce moment même, est en train de nous propulser dans une nouvelle ère – ou de nous condamner à l’apocalypse numérique. Sommes-nous à l’aube d’une réelle transition technologique, qui nous apporterait enfin des logiciels d’image pourvus d’imagination, des véhicules autonomes fiables, et des assistants rédacteurs capables de résumer plusieurs textes et d’en faire la synthèse ? Ou bien sommes-nous désormais proches de la “singularité”, plus menacés que jamais par un futur dystopique, du genre Matrix ou Terminator, où les machines auront atteint leur autonomie et prendront le contrôle de l’humanité ?

Ni l’un ni l’autre : les progrès récents, bien que réels et importants pour l’Intelligence Artificielle elle-même, n’auront probablement qu’un impact négligeable sur l’industrie et sur notre quotidien. Le seul vrai problème avec Chat GPT, l’outil de génération de texte que les commentateurs montrent du doigt, c’est la profusion des articles alarmistes – et très mal documentés – qui nous mettent en garde contre cette prétendue menace.

Quant aux synthétiseurs d’images par diffusion (Dall-e, Stable Diffusion, Midjourney, etc.) ils n’ont pas pour objectif de révolutionner les métiers graphiques, et n’en ont pas les moyens, quoiqu’en disent les millions de geeks désœuvrés qui passent leurs nuits à générer des images sans queue ni tête. Tempête dans un verre d’eau, à moitié vide ou à moitié plein, selon l’humeur de l’auteur. Beaucoup de bruit pour des clopinettes. Jouer avec les IA est certes merveilleux : c’est fascinant de les voir écrire, dialoguer, dessiner, cracher des photographies stupéfiantes et élaborer des créations graphiques à couper le souffle. Mais, malheureusement, ces jouets extraordinaires ne pourront pas nous servir à grand’chose de plus qu’à jouer.

Quand l’artifice nous trompe énormément

Au premier contact, les nouvelles intelligences artificielles sont brillantes. On a vu fleurir un peu partout sur le web des images inédites et spectaculaires dans tous les styles graphiques et photographiques, des paysages somptueux, des portraits séduisants, des pastiches délirants, et même des œuvres nouvelles de grands peintres.

Quant à ChatGPT, il est capable de disserter brillamment, à peu près dans toutes les langues, sur n’importe quel sujet pas trop récent. Et cela même en français, à propos de la littérature française :

© futurimmediat.net

Mais si on gratte sous le vernis de sa tchatche, le bot raconte n’importe quoi : les trois citations sont montées de toutes pièces, un Frankenstein vraisemblable – et totalement factice – prétendument extrait d’un livre qui, vérification faite, n’a jamais existé !

C’est d’autant plus pernicieux que, dans un domaine où on manque de compétence, l’assurance trompeuse de ChatGPT est extrêmement convaincante. Et comme il ne se trompe pas systématiquement, on a vite fait de croire que c’est juste une maladie de jeunesse, qui va s’arranger avec les corrections successives. Malheureusement, comme on le verra plus loin, c’est une espérance qu’il faut abandonner, et qui a d’ores et déjà conduit les geeks du monde entier à accorder à l’intelligence artificielle un crédit qu’elle ne mérite absolument pas.

En ce qui concerne la synthèse d’images, pour peu que l’on essaie de se servir des outils existants avec un minimum de sérieux, on finit par passer des nuits blanches à éliminer des tombereaux d’images grotesques, incohérentes ou simplement moches, dans l’espoir d’en trouver une seule qui tienne la route. Florilège :

© futurimmediat.net

Tristes coulisses : derrière les superbes images partagées par les geeks du monde entier se cachent une multitude de ces résultats inutiles, et des heures de fastidieux labeur digital.

Limites techniques, limites de conception

Si les systèmes d’IA dont on parle tant aujourd’hui échouent à dépasser certaines limites, c’est d’abord par manque de puissance et ensuite en raison de limites inhérentes à leur conception. Pour ce qui est du déficit de puissance, il suffit de se rappeler qu’un réseau de neurones artificiels est essentiellement un programme d’ordinateur, et qu’il est donc contraint par les limites d’un pc courant.

Un système d’IA typique est limité à quelques couches d’une centaine de neurones chacune, parce que tous les neurones d’une couche donnée doivent dialoguer avec chacun des neurones de la couche suivante et de la couche précédente, et donc chaque neurone supplémentaire augmente les besoins en ressources. Par comparaison, un cerveau humain comprend une bonne centaine de milliards de neurones. Et on pourrait mettre en avant de nombreuses autres différences.

Mais plus encore que les problèmes de puissance, c’est leur conception même qui rend les réseaux artificiels actuels cruellement inefficaces. Ces réseaux sont entraînés sur des corpus (d’images légendées, de phrases en contexte) et leur objectif est de produire, pour toute demande quelconque (légende dépourvue de l’image associée, question attendant une réponse) un complément vraisemblable (image, texte).

On obtient ce complément par tentatives successives, en produisant plusieurs assemblages de divers fragments pertinents du corpus original. L’assemblage finalement retenu sera celui qui, dans l’ensemble, semble statistiquement le plus proche des données du corpus. Comme le réseau de neurones ne dispose pas d’un modèle (pas de représentation mentale des mots utilisés dans les phrases, pas de notion des objets objets présents dans les les images) et que la ressemblance formelle avec le corpus constitue le seul critère de filtre, on a une vraisemblance purement superficielle, dépourvue de sens : les images produites avec Stable Diffusion sont souvent absurdes, les textes générés par ChatGPT peuvent révéler de profondes incohérences.

Le mirage fatal de l’autocorrection

On peut légitimement se poser la question : pourquoi les nouvelles IA génératives, comme ChatGPT ou Stable Diffusion, ne peuvent-elles pas corriger d’elles-mêmes leurs propres erreurs ? Ainsi, par exemple, le YouTuber Anastasi in tech, se demande pourquoi le système ne donne pas de lui-même un degré de confiance à ses résultats ?

La réponse est simple : du fait de leur manière de traiter l’information, les IA considèrent chacune de leurs productions comme la meilleure production possible : leur indice de confiance est de 100 % à chaque fois. En effet, de manière à obtenir le produit le plus vraisemblable, les AI optimisent déjà en permanence la cohérence de chaque fragment au sein de leur réponse. C’est même là le secret technique essentiel de leur fonctionnement.

Dans les générateurs d’images, on peut même contrôler de manière précise, et en divers endroits, le degré de hasard qu’on souhaite faire intervenir dans la génération : on peut régler le taux de conformité par rapport au texte (”guidance”), le degré de ressemblance du résultat avec une éventuelle image initiale, et sélectionner la matrice de bruit initiale (”seed”). Les chatbots basés sur GPT et les générateurs d’images à base de diffusion sont structurellement incapables d’évaluer la pertinence de leurs réponses et ne peuvent donc pas être améliorés dans ce domaine.

Quand qui peut le plus ne peut pas le moins

Les IA produisent de telles merveilles (images somptueuses, surprenantes et réalistes, réponses limpides et amplement documentées) que pour nous, humains, leurs erreurs évidentes, voire grossières (mains à six doigts, raisonnements incohérents…) paraissent par contraste extrêmement simples à éviter. Malheureusement, cette “évidence” est une projection anthropomorphique. Qui donc aurait un style écrit aussi brillant et serait en même temps incapable de disserter ? Qui donc serait en mesure de dessiner de si belle images et oublierait une jambe, voire un œil, de son personnage ? Réponse : les machines !

Quand on voit l’IA générer un enfant à trois jambes ou une main à dix doigts, on pense tout de suite, “qui peut le plus peut le moins, une machine tellement douée pourra forcément arriver à corriger ces bêtises”. Anthropomorphisme, fatale erreur : les machines ne pensent pas comme des êtres humains.

Rivés à leurs écrans, les geeks du monde entier s’imaginent que les limites intrinsèques des IA seront aisément dépassées, tant les inepties qu’elles contribuent à générer sont criantes : à force d’essais et d’erreurs, par itérations et corrections successives, on parviendra forcément à entraîner des systèmes fiables, capables de détecter par avance ces échecs évidents, et de les éliminer.

Mais non. Pour aider les machines à dépasser leurs limites, il ne suffira pas de leur apporter des améliorations à la marge : il faudra soit augmenter leur puissance, soit améliorer leur conception.

Dans le domaine de la puissance, les progrès sont dans le meilleur des cas contraints par la loi de Moore, selon laquelle le progrès technique permet de diviser la taille des transistors par deux tous les deux ans. Cette contrainte ne satisfait pas les exigences d’un réseau neuronal un peu costaud (rappelez-vous, chaque nouveau neurone fait croître de manière exponentielle le nombre d’interconnexions nécessaires à son fonctionnement). Or, tous les progrès récemment engrangés par les modèles GPT de génération de texte sont basés sur l’augmentation de puissance.

Il faudrait donc se tourner du côté de la conception. Mais les découvertes sont directement liées à la recherche et leur fréquence d’apparition n’est pas prévisible. Aujourd’hui, tous les systèmes populaires de génération d’images procèdent de la combinaison des modèles GPT avec une solution de conception relativement ancienne, la diffusion, inventée en 2015, et qui est à l’origine de tous les progrès qu’on a pu voir en 2022. On ne sait absolument pas quand on aura à nouveau la joie d’assister à une découverte autorisant un progrès d’une telle ampleur.

Tout bien considéré, la geekosphère peut redescendre de son perchoir, rien ne garantit que la prochaine révolution nous attende au coin de la rue.

Proprioception, affects, et conscience, insurmontables limites de l’IA ?

Notre intelligence humaine est multimodale : lorsque nous prononçons un mot, celui-ci ravive une série d’expériences préalablement mémorisées qui sont intellectuelles, pratiques (réponse à la question “que puis-je faire ?”), perceptives (visuelles, auditives, tactiles, olfactives, gustatives), proprioceptives (liées à nos sensations corporelle internes) et, par-dessus tout, émotionnelles. Ainsi le mot “chat” c’est conceptuellement un “animal domestique non-chien”, lié à un tas de perceptions dont des déplacements souples, une couleur et une fourrure, les miaulements, les ronronnements, l’odeur du chat, celle des croquettes qu’on lui donne, la fourrure qu’on touche, l’animal qu’on caresse et grattouille, qu’on nourrit et à qui on doit ouvrir la porte, etc. Sans parler des liens affectifs et des rapports psychologiques qu’on peut entretenir avec un chat, domaines dans lesquels on fera sans doute bien de ne pas se cantonner aux instructions d’un chat-bot.

Cette réalité multidimensionnelle et imbriquée de la mémoire, thématique des romans de Marcel Proust, constitue la limite théorique de l’approche binaire de l’intelligence. Son importance pour la compréhension des énoncés et des images avait été démontrée au plan théorique par quelques sémanticiens mal connus du grand public, comme l’américain Georges Lakoff (Metaphors we Live By) et le belge Henri Van Lier (L’Animal Signé). Cette vision théorique est à présent étayée par des expériences récentes d’imagerie cérébrale, qui ont effectivement rendu visibles, lors de la prononciation d’un mot, l’activation à travers tout le cerveau humain, de réseaux multi-fonctionnels spécifiquement associés à ce mot (conversement, l’imagerie en question permet aussi de plus ou moins bien deviner à quoi pense la personne observée !). En somme, l’expérience humaine liée à la corporéité et aux affects constitue un versant de l’intelligence qui restera probablement à jamais hors de portée des machines électroniques.

Quant à la conscience, manifestement, on nous vend de la peau de Yéti : d’année en année, les spécialistes reportent encore et encore à plus tard leurs prédictions quant l’apparition d’une IA consciente et autonome, ou “General Purpose AI” (intelligence artificielle généraliste), qui prendrait sa destinée en mains. Demain, la Singularité rase gratis.

Dernière annonce en date, la fameuse “interview” de LaMDA, le système d’IA de Google, soi-disant devenu capable de ressentir et conscient de lui-même. Suite à cette fumeuse publication, Google a pris ses distances avec l’auteur et a publié un démenti. Le misérable article inspire même à présent un discours appelant à une évaluation plus raisonnable des systèmes actuels. Another hoax bites the dust.

Si on considère que proprioception, affects et conscience font partie intégrante de l’intelligence, alors il n’y a aucune raison légitime d’utiliser ensemble les mots “intelligence” et “artificielle”.

Michelange Baudoux, sémanticien et blogueur


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Plus de dispositifs en Wallonie-Bruxelles…

Le miel : efficace contre le reflux gastrique ?

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[REFLUX-GASTRO-OESOPHAGIEN.COM] Le miel peut-il être considéré comme un remède naturel efficace contre le reflux gastrique ? Peut-il atténuer les symptômes du reflux gastrique et de brûlures d’estomac ? Avant de répondre plus précisément à ces deux questions, voyons pourquoi le miel est souvent considéré comme un alicament, c’est-à-dire un aliment dont la composition implique un effet actif sur la santé.

Quels sont les bienfaits du miel ?

Un peu plus de 4000 études scientifiques ont été réalisées sur le miel et le moins qu’on puisse dire est que ses vertus thérapeutiques sont nombreuses.
En effet, le miel est capable d’agir contre une soixantaine de germes impliqués dans les infections qui touchent différentes sphères de l’organisme (ORL, stomacale, intestinale, cutanée, etc.). En plus de disposer de propriétés antifongiques et antivirales, il agit aussi efficacement contre les infections à E. Coli, Staphyloccocus aureus, Helicobacter pylori (cause principale de l’ulcère à l’estomac et de la gastrite) et Salmonella.

Sa teneur élevée en antioxydants aide l’organisme à lutter contre les radicaux libres impliqués dans le vieillissement cellulaire et le développement de nombreuses pathologies. Bref, le miel est donc un alicament vivant hautement actif. À lui seul, il peut avoir un effet thérapeutique contre de nombreuses maladies dans le domaine des infections ORL, des infections gastro-intestinales et des infections cutanées.

Reflux gastrique et miel : Un remède naturel ?

Le miel agit de plusieurs manières pour atténuer les symptômes du reflux gastrique et de brûlures d’estomac. Un article publié dans le Indian Journal of Medical Research a mis en avant ses principaux bienfaits. Vu son pouvoir antioxydant et anti-radicalaire (piégeur de radicaux libres), le miel participe notamment à restaurer les niveaux de glutathion, l’un des antioxydants les plus importants de l’organisme.

Le reflux est en partie causé par les radicaux libres qui endommagent les cellules du tractus digestif. Le miel aide donc à prévenir les dommages générés par les radicaux libres. Il contribue aussi à réduire l’inflammation dans l’œsophage et peut être utilisé en complément dans le traitement de l’œsophagite par reflux avec un traitement conventionnel. Enfin, sa texture lui permet de bien recouvrir la muqueuse de l’œsophage et de l’estomac, minimisant ainsi les éventuelles remontées acides et brûlures d’estomac.

Si les conclusions de cet article sont encourageantes, d’autres recherches sont encore nécessaires afin de pouvoir évaluer la véritable efficacité du miel dans le traitement du reflux acide.

Reflux gastrique et miel : Comment choisir son miel ?

Tous les miels ne se valent pas, car leur composition dépend de l’origine du miel et des fleurs butinées par les abeilles. De manière générale, la qualité des miels en vente dans les commerces laisse grandement à désirer. Selon des tests réalisés en 2015, près d’un tiers des miels vendus en Europe seraient frelatés et donc frauduleux.

Ces miels proviennent souvent de pays hors UE (Chine, Ukraine…) dont la traçabilité est faible. Comme ils ne sont pas soumis aux critères européens qui imposent que l’appellation « Miel » ne s’applique que pour du miel pur, il faut donc s’en méfier. Concrètement, les miels qui comportent la mention « Mélange de miels UE et hors UE » ou dont le prix est trop bon marché (moins de 10€/kilo) sont à éviter.

Attention, le prix n’est cependant pas une garantie ultime de qualité, car certains fraudeurs achètent de « faux miels » étrangers à très bas prix pour les revendre ensuite à prix élevés sous une nouvelle étiquette. D’où l’importance de bien vérifier l’origine du miel.

Et le miel bio ?

Le miel bio vendu en grande surface n’est pas nécessairement un gage de parfaite qualité. Oui, le miel bio garantit une production sans traitement chimique et respectueuse de la faune et de la flore. Par contre, entre la mise en pot du producteur et le moment où l’on achète ce même miel en grande surface, il y a toute une série d’étapes qui dégradent complètement le miel. Il est chauffé, pasteurisé, redéfigé, remélangé et peut parfois même rester très longtemps en stock quelque part. Ces étapes détruisent en grande partie les enzymes et antioxydants que le miel contient quand il est cru, ce qui réduit fortement l’efficacité de ses multiples propriétés.

Les miels vendus en grande surface sont souvent pasteurisés. Cela veut dire qu’ils sont chauffés à une température de 71°C pendant quelques minutes puis rapidement refroidis. Ce processus facilite la mise en pot du miel et prolonge sa durée de conservation. La pasteurisation retarde également sa cristallisation en stabilisant son état liquide pendant 9 à 10 mois. Notons que la cristallisation ne dégrade en rien son goût ni ses qualités nutritives. Un miel reste fluide ou cristallise en fonction de sa teneur en fructose et en glucose. Plus il est riche en glucose, plus il durcit. Quel type de miel est alors le plus conseillé pour traiter le reflux gastrique ? En cas de reflux gastrique ou de brûlure d’estomac, le miel cru et bio de préférence est la meilleure alternative, car c’est sous cette forme qu’il apporte le maximum de ses bienfaits.

Qu’est-ce que le miel cru ?

Le miel cru est un miel non chauffé, non pasteurisé, non transformé. Il est plus alcalin pour le corps et donc pour notre système digestif. De plus, il contient notamment de l’amylase, une enzyme concentrée dans le pollen des fleurs et qui aide à prédigérer les aliments contenant de l’amidon comme les céréales, les bananes, les carottes, etc.

L’aspect du miel cru peut présenter de fins cristaux et même contenir des morceaux de propolis. Après plusieurs mois, le miel cru peut cristalliser sans pour autant affecter son goût et ses qualités nutritionnelles.

Afin de conserver toutes les propriétés de ce miel plus fragile que le miel pasteurisé, il doit idéalement être conservé à environ 10 °C, voire au réfrigérateur, hors lumière et moins de 15 mois, car il est plus susceptible de fermenter.[…]

Quels sont les miels les plus adaptés pour le reflux gastrique ?

Voici la liste des miels les plus adaptés quand on souffre de reflux gastrique. Cette liste a été élaborée sur base d’informations fournies par des professionnels de la santé et des apiculteurs. Comme le reflux gastrique peut être impliqué dans diverses sphères (stomacale, intestinale et ORL), celles-ci sont donc reprises ci-dessous :

    • Affections de la sphère stomacale : miel de pissenlit, miel d’acacia, miel de mélisse et miel de Manuka
    • Troubles de la sphère intestinale : miel d’acacia
    • Affections de la sphère ORL : miel de thym
    • Helicobacter pylori et Ulcères de l’estomac : miel de Manuka […]
Le cas du miel de Manuka

Le miel de Manuka est un miel monofloral produit à partir d’un arbuste cousin de l’arbre à thé (tea tree) qui pousse quasi exclusivement en Nouvelle-Zélande et Australie. Cette variété australienne et néo-zélandaise contiendrait jusqu’à mille fois plus de méthylglyoxal (le principe actif antibactérien) que toutes les autres variétés de miels classiques. Son efficacité sur l’Helicobacter pylori et les ulcères de l’estomac a d’ailleurs été démontrée. De nombreuses études, y compris cliniques, ont montré que ce miel permet également de réduire la durée de cicatrisation, de réduire le nombre de récidives, etc.

Les nombreuses études scientifiques (financées par la Nouvelle-Zélande) ont permis de confirmer et vérifier scientifiquement tous les bienfaits de ce miel. Résultat, la demande pour ce miel est supérieure à l’offre. Par conséquent, le miel de Manuka se vend 2 à 4 fois plus cher qu’un miel local de qualité.

Mais est-ce vraiment justifié ? Les apiculteurs locaux européens ne remettent pas en cause les résultats des études effectuées sur ce miel de qualité, mais ils estiment que si les mêmes études avaient été réalisées avec des miels locaux (miel de thym, miel d’acacia, miel de lavande, etc.), les résultats obtenus seraient sans doute identiques. Pour vérifier cette information, il faudrait que les pays producteurs de miels locaux investissent autant que la Nouvelle-Zélande en recherche pour leurs miels.

Contre le reflux gastrique, le miel seul ne suffit pas

Le miel peut certes avoir un effet bénéfique sur le reflux gastrique, mais il n’en viendra certainement pas à bout à lui seul. Ce n’est malheureusement pas une ou plusieurs cuillères de miel par jour qui feront la différence.

Une vision plus globale de l’alimentation doit être prise en considération, car une alimentation adaptée peut faire de véritables miracles quand on souffre de reflux gastrique. Il existe une multitude d’aliments particulièrement conseillés pour lutter contre le reflux. Tout comme il existe un grand nombre d’aliments déconseillés contre le reflux. Encore faut-il les connaître et savoir comment les consommer.

De plus, en fonction du type de reflux dont on souffre, ces aliments peuvent varier, tout comme la façon dont ils sont consommés. Par exemple, une personne sujette au reflux laryngo-pharyngé (reflux qui remonte jusqu’à la gorge) n’adoptera pas le même régime alimentaire qu’une personne souffrant de reflux gastrique « classique ».

De nombreuses études scientifiques ont permis d’identifier les facteurs à l’origine du reflux gastrique. L’alimentation en fait partie, tout comme le fait de ne pas respecter certaines recommandations de base, adopter de mauvaises postures, être en surpoids, être stressé, etc.

Le reflux n’apparaît pas par hasard. Il s’installe progressivement pour différentes raisons propres à chacun. Il est donc important de savoir identifier les causes de l’apparition du reflux pour ensuite les TRAITER NATURELLEMENT. […]

Kevin DESIMPELAERE


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, décommercialisation, correction et iconographie | contributeur : Patrick Thonart | sources : reflux-gastro-oesophagien.com | crédits illustrations : © DR | Dans la revue de presse wallonica, lire aussi : “Brûlures d’estomac : remède naturel


Plus de vie pratique…

BOURDOUXHE : Homo sapiens contre homo sensibilis (2022)

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Tout au long de notre parcours scolaire, de l’école gardienne aux éventuelles études supérieures, on nous enseigne des matières. Des matières qui sont, pour la plupart, théoriques, factuelles et livresques. Cette approche, qui est bien entendu tout à fait louable et utile, constitue quasiment un passage obligé pour faire de nous un homo sapiens. Ou, à tout le moins, un individu capable d’exprimer des propos qui reposent sur des bases un peu sérieuses. Cette approche fait de nous des individus à même de comprendre un minimum ce qu’on leur raconte, quand on leur parle de la pluie et du beau temps, voire quand on les entraîne sur des sujets plus profonds. Qui, après tout, ne rêve pas de jouer au savant, à sa façon, et de pouvoir faire profiter son entourage de son savoir, voire de l’épater par son érudition ? Quel Narcisse ne souhaiterait-il pas voir se refléter et briller toutes ses connaissances quand il se regarde dans le miroir ? Vive, par conséquent, l’homo sapiens.

Une fois les études terminées, notre chemin vers le savoir se poursuivra dans le milieu professionnel. Certains suivront ou subiront des formations dans le cadre de leur métier. Des formations techniques, bien entendu, mais parfois aussi de petits modules de formation concoctés par des spécialistes en ressources humaines. Des formations axées par exemple sur la gestion des personnalités difficiles, la communication de crise, la gestion du stress, la maîtrise de sa colère et j’en passe.

Loin de moi l’idée de remettre en question les bienfaits de certaines de ces formations en ressources ou relations humaines, quoi que parfois le doute est amplement permis. Pourtant, je me demande si l’instauration de cours ou de cursus sur l’immatériel – c’est-à-dire les sentiments, l’amitié, l’amour, l’empathie, les relations humaines, par exemple – ne nous enrichirait pas bien davantage. Car, à bien y réfléchir, les échecs humains les plus cuisants, ne relèvent-ils pas plus souvent de failles de l’ordre du sensible, que de carences cognitives, qui selon moi, sont relativement accessoires et peuvent bien plus vite être digérées par l’individu ?

Dès l’enfance, on nous formate de multiples façons. Même quand on veut nous apprendre à apprendre, on le fait bien souvent en nous inculquant et en nous imposant des schémas de pensées, des modes de fonctionnement, des comportements modélisés voire standardisés, des conventions, etc. Mais quand nous enseigne-t-on finalement le mode opératoire de la sensibilité ? A quel moment l’occasion s’offre-t-elle à nous de découvrir et d’approfondir le fonctionnement de l’humain dans l’impalpable, l’immatériel, si ce n’est peut-être dans des cours de psychologie, de philosophie ou de morale ? Qui a déjà eu des cours sur ce qu’est l’amour, ou sur ce que sont les relations humaines ?

J’ai le sentiment que l’Homme a consenti et consent toujours de nombreux efforts, non seulement pour expliquer de manière plus ou moins rationnelle le monde qui l’entoure, mais également pour imposer des pseudo-vérités ou croyances qu’il a de toute façon lui-même façonnées : des dieux pour répondre aux questions qui le dépassent ; des religions pour soumettre ses pairs à des dogmes qui lui assurent une certaine supériorité ; des philosophies pour tenter de comprendre les choses de la vie qui guident son comportement ; des sciences qui tiennent leur crédibilité à un empirisme qu’il n’est plus besoin de remettre en cause ; les mathématiques pour circonscrire la société dans une rigidité cartésienne et un ensemble mesurable.

Cependant, toutes ces tentatives d’expliquer le monde de manière peu ou prou rationnelle, ne cachent-elles pas une incapacité manifeste à extérioriser ou extirper l’homo sensibilis qui est tapi en nous depuis la nuit des temps ? Ne trahissent-elles pas une inaptitude à nous exprimer, à comprendre et à nous faire comprendre par les sens, plutôt que par le sens et la connaissance ? L’être rationnel que nous sommes ou aimerions être, ne bute-t-il pas contre cette part irrationnelle qui nous habite et que nous ne parvenons pas à véritablement cerner ? Ce côté rationnel serait-il lié simplement à notre conception d’un progrès qui se veut technologique, quitte à sacrifier la composante humaine ?

Olivier Bourdouxhe

Vous me direz, toutes ces paroles sont bien belles, mais comment concrètement enseigner l’immatériel, si ce n’est en recourant au matériel ? Je n’ai malheureusement pas de réponse toute faite, prête à l’emploi et encore moins universelle. Au mieux, j’ai bien une suggestion utopiste qui consisterait à nous immerger dans d’autres vécus et à vivre momentanément au contact d’autres milieux. Non pas dans le but de proposer une nouvelle émission de télé-réalité, mais afin d’aiguiser nos sensibilités par une immersion dans d’autres réalités, dans des référents culturels différents qui nous aideraient certainement à ne plus prendre pour acquis ce qu’on nous sert comme des évidences, des valeurs absolues qui permettraient à l’homme d’assurer son salut.

J’ai lu d’ailleurs récemment à ce sujet que le Danemark venait d’introduire des cours sur l’empathie, qui s’adressent aux enfants et adolescents âgés entre 6 et 16 ans. Voilà peut-être une piste que nous pourrions également développer chez nous.

Olivier Bourdouxhe


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | source : Olivier Bourdouxhe, auteur | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ©  La Compagnie Les Hommes Sensibles ; © Olivier Bourdouxhe.


La parole ouvre le débat en Wallonie et à Bruxelles…

THONART : Être à sa place – CC – 1.1 – Lecture commentée

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01 – La satisfaction,
où il est établi que le sentiment d’être à sa place procède d’activités satisfaisantes plutôt que d’un état de bonheur ou de jouissance statique

1.1. Lecture commentée

Longtemps, je me suis douché de bonheur. Parfois, à peine mon plaisir éteint, mes yeux s’activaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : “Je suis heureux.” Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher un nouveau plaisir m’agitait ; je voulais quitter ce manque que je savais avoir toujours dans le cœur et vivre déjà mon demain ; je n’avais pas cessé, en ruminant, de me faire des réflexions sur ce que je pourrais vivre, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait mon envie : une piscine, une voiture rapide, la rivalité entre deux célébrités. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon agitation ; elle choquait ma raison et pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que ma vie n’était plus éclairée. Puis elle commençait à me devenir moins intelligible, comme, après la métempsycose, les pensées d’une existence antérieure ; aussi le sujet de mon envie se détachait-il de moi et j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une clarté, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, mais comme une chose vraiment vivante

Qu’on ne s’y trompe pas : cette lecture est un pastiche fait-maison [Le texte original est en italique] et ne constitue pas un incipit apocryphe de A la recherche du temps perdu, un texte récemment exhumé que le divin Marcel aurait laissé sur des paperoles inédites. Reste que, le cas échéant, Proust s’y serait essayé à décrire un malaise que chacun d’entre nous connaît fort bien quand, tiraillé entre des envies débridées et le besoin d’apaisement, le cœur ne se sent pas vraiment… à sa place.

Être à sa place semble être l’aspiration fondamentale qui conditionne la Joie de vivre : ressentir dans son corps, dans sa psyché et dans sa vision du monde que les choses tombent juste apparaît comme une source de satisfaction et, le cas échéant, diminue la souffrance de vivre. La recherche active de cette adéquation entre notre vie intérieure et les phénomènes du monde extérieur serait-elle précisément ce que nous appelons le “sens de la Vie” ?

Le problème est que, pour déterminer si nous sommes réellement à cette place (Montaigne dirait : pour déterminer si nous “vivons à propos) et nous sentir légitimes là où nous sommes (méfions-nous du Syndrome de l’imposteur), nous sommes “juges et parties” : “juge et partie” pour identifier cette place parmi tous les phénomènes qui constituent notre monde personnel, tout comme “juge et partie” pour évaluer si nous y sommes effectivement, sincèrement (Spinoza parle de l’idée vraie que chacun peut en avoir : selon lui, hors de toute analyse intellectuelle, nous pouvons avoir le sentiment spontané de ce qui nous est “juste”).

Un certain Adam l’a appris à ses dépens : il était préoccupé par sa capacité à distinguer le bien du mal (en clair : distinguer a priori ce qui nous fait du bien de ce qui nous fait du tort) et, aveuglé par le désir impérieux de savoir, il a brûlé les étapes, estimant qu’il ne se sentirait “à sa place” qu’une fois cette sagesse atteinte (en clair, lorsqu’il serait le dieu, pas moins). Or, force est de constater que cette faculté d’être divinement sage n’est pas donnée a priori (le maître des lieux lui a fait vertement savoir) : elle résulte d’un travail sur soi, un travail d’éclaircissement de ce que chacun peut percevoir du monde et de ses phénomènes. La capacité de voir clair et juste se construit “à la sueur de son front.

Comment dès lors se débarrasser des œillères qui limitent notre vision, des “écailles sur les yeux” qui altèrent notre jugement, ces fictions collectives ou ces exaltations personnelles que nous combinons avec nos intuitions ? Et, partant, comment ne pas confondre notre monde individuel, mélange de nos vérités individuelles et des informations collectives, avec la Vie même ?

Dans l’extrait proposé, le (faux) narrateur confesse d’entrée de jeu combien il s’est longtemps douché de bonheur mais que, à peine son plaisir éteint, ses yeux s’activaient si vite qu’il n’avait pas le temps de se dire “je suis heureux”. On dirait du Proust tellement c’est beau… et pertinent !

En effet, dans ce nouveau siècle, nous nageons tous ensemble dans un grand “spectacle” annoncé dès les années soixante du siècle dernier par Guy Debord :

C’est le principe du fétichisme de la marchandise, la domination de la société par des choses suprasensibles bien que sensibles, qui s’accomplit absolument dans le spectacle, où le mode sensible se trouve remplacé par une sélection d’images qui existe au-dessus de lui, et qui en même temps s’est fait reconnaître comme le sensible par excellence.

Guy Debord, La Société du Spectacle (thèse 36, 1967)

Le style de Debord est daté, soit, mais on ne peut que saluer la clairvoyance de sa prédiction (devenue le refrain du mouvement “situationniste” alors que finissaient les “Trente glorieuses”, de 1946 à 1975) : La Société du spectacle annonce ce moment où la production économique a réussi à envahir tout l’espace social et à donner à chaque chose une dimension marchande. Au milieu d’un spectacle permanent, fait de simulacres qui deviennent le cadre de référence de chacun, la Société du Spectacle impose ainsi à l’individu une existence illusoire  dont l’horizon se résume à celui de son rôle de consommateur. Nous y sommes : fini le prolétariat, bonjour le “consomtariat” décrit par Alexander Bard et Jan Söderqvist en 2008.

Exercice pratique : descendez à pied “en ville” et essayez d’atteindre votre librairie indépendante favorite sans lire un seul texte commercial parmi ceux qui croisent votre regard sur le trajet…

Dès lors, comment l’homme de la rue, au fil de ses “ruminations” pourrait-il éviter de s’identifier avec les objets du Spectacle et de “se sentir lui-même ce dont parle son envie“. En clair, comment monsieur-tout-le-monde pourrait-il ne pas rêver de “se doucher de bonheur”, à la vue de tous ces corps d’hommes et de femmes divinisés par des logiciels de retouche, jusque dans les vitrines des plus obscures pharmacies ? Comment madame-tout-le-monde pourrait-elle renoncer à la profusion et l’abondance, quand les marques et les magasins les plus éthiques pratiquent un marketing aussi agressif que les pires vendeurs de voitures électriques ? Comment leurs ados-tout-le-monde, l’échine ployée en permanence vers une prothèse sociale de quelques pouces de diagonale, pourraient-ils revenir à la réalité des autres humains quand, sur leurs petits écrans, les vociférateurs d’influence les flattent et les gavent de solutions binaires à des problèmes existentiels pourtant si complexes ?

Anecdote : J’étais nu dans les douches d’un club de gym (donc, sans signe extérieur de mon éventuel métier), lorsque deux autres hommes en pleine discussion à mes côtés se sont interrompus et tournés vers moi, un des deux me demandant : “Qu’en pensez-vous, Docteur ?”. Je leur ai précisé que j’étais linguiste et que je ne connaissais la chose médicale qu’à travers mes traductions, ce qui a mis un terme à la scène. La même semaine, je me présente au comptoir de l’officine de ma pharmacienne qui était occupée dans son arrière-boutique. Après quelques minutes, je l’entends demander à son assistante qui me servait une commande de “ne pas oublier la ristourne du Docteur”. Et moi de préciser à nouveau qu’il y a méprise sur le métier. Et elle de venir à l’avant de sa boutique pour m’expliquer qu’elle me connaissait bien, qu’elle était désolée et qu’elle m’avait confondu avec un médecin qu’elle connaissait bien également… dans une série télévisée !
J’aurais donc pu (probablement) bénéficier d’un secret médical et (certainement) d’une bonne ristourne, simplement parce que mes interlocuteurs allaient chercher leurs références… dans le Spectacle.

Si un monde comme celui-là pouvait marcher, ça se saurait. Si vous et moi étions spontanément capables de toujours garder les pieds sur terre (de rester dans le sensible, dirait Debord ; dans l’à-propos, dirait Montaigne) face à cette permanente pluie d’images séduisantes (les simulacres, le supra-sensible qui se fait passer pour le sensible : le Spectacle), ça se saurait aussi. Si on se sentait, sans effort, à notre place dans un espace de vie où le commerce imbibe chacune de nos activités, où le cadre de nos références a coulissé vers le virtuel, la question ne se poserait pas de savoir comment faire pour mener une existence apaisée.

Peut-être, alors, qu’un effort est bel et bien nécessaire et que, comme le suggère le mythe d’Adam, nous devons travailler (sur nous) pour gagner en humanité et en quiétude. C’est, on le verra, tout le propos de ce livre : quels sont les efforts utiles pour devenir plus humain parmi les humains et connaître la satisfaction de vivre ?

Exercice pratique : regardez un film américain récent et devinez quelles communautés raciales, sociales ou sexuelles sont représentées par souci du politiquement correct mais sans respecter la réalité historique…

Un premier effort tout simple pourrait déjà être d’entendre (ou de lire) des Anciens comme Épicure, un philosophe dont la mauvaise santé lui a fait connaître la juste mesure de la douleur et de la mort (douleur et mort, celles-là même que le Spectacle évite, que ce soit en les théâtralisant dans des “séries” ou en les masquant avec autant de cynisme que le nôtre, quand nous gommons nos anciens, parqués dans des maisons de retraite).

Au IVe siècle avant JC, Épicure écrit ses célèbres Lettres (dont la Lettre à Ménécée) où il décrit son quadruple remède pour bien vivre. Son tetra-pharmakon tient en quelques mots :

      1. tu ne dois pas avoir peur des dieux (car ils ont autre chose à faire que de s’occuper de ta petite personne, explique-t-il) ;
      2. tu ne dois pas avoir peur de la mort (car, une fois mort, comment pourrais-tu savoir que tu es mort ?) ;
      3. tu ne dois pas avoir peur de la douleur (car la douleur anticipée est souvent plus aiguë que la douleur réellement ressentie) ;
      4. tu ne dois pas penser que le plaisir peut être infini (et ce sera par la mesure dans tes désirs que tu pourras les voir satisfaits).

Qu’à notre époque, on ne doive plus craindre les dieux de l’Olympe semble une évidence. Pourtant, quand on traduit en termes contemporains ce que ces dieux pouvaient signifier au quotidien pour le Grec moyen, on réalise qu’il n’est pas si facile de s’affranchir des catéchismes moraux qui, aujourd’hui encore, peuvent influencer nos décisions de tous les jours.

Qu’elles soient héritées des dieux antiques, de leurs avatars contemporains ou énoncées par un quelconque Commandeur puritain, pointant d’un doigt vengeur les défauts de Don Giovanni, les “valeurs” de Platon (le vrai, le bien, le beau) sont encore brandies comme les repères fondamentaux de nos comportements. Quand il ne s’agit pas de préceptes moraux plus intrusifs encore, dictés par les intégristes de tout poil qui confondent croyances individuelles et règles de vie sociale.

Nous nous efforcerons de montrer plus loin combien, acceptées comme telles, ces valeurs et ces préceptes sont une limitation de notre liberté de pensée même si, une fois éprouvées par l’expérience, elles s’avèrent également des fabulations collectives confortables, un discours utile, intéressant à passer au crible de notre sens critique.

Deuxième préoccupation du tétrapharmakon, la peur de la mort est un problème d’une autre trempe mais dont on a peut-être fait trop grand cas. C’est en tout cas la conviction du généticien et essayiste Axel Kahn, mort du cancer en 2021 [Source] :

Je suis d’une totale impavidité par rapport à la mort, elle m’indiffère totalement. Elle n’existe pas. Ce qui existe, c’est la vie qui s’interrompt. La mort en tant que telle, pour un agnostique comme moi, ce n’est pas plus que la fin de la vie. C’est un non-phénomène, un non-événement.

Pour Kahn, la mort, c’est simplement “le rideau qui tombe” : l’image est puissante quand chacun pense à sa propre mort. Elle est aussi apaisante :  pourquoi se fait du tort en anticipant une sensation que l’on ne pourra pas ressentir. D’aucuns pourraient d’ailleurs suspecter, derrière cette peur de la mort, un discours standardisé qui masque une autre vérité : la peur de ne pas avoir le temps de réaliser toute la grandeur sublime que chacun se promet d’atteindre… avant sa mort.

Il serait un peu bizarre de prôner “l’expérience d’abord” quand la question porte sur la mort. Mais c’est peut-être sur ce mur intérieur que l’on pourra accrocher un premier miroir et tester la liberté de notre pensée : “quand je joue avec l’idée de mort, est-ce que je pense à la mienne, à ma disparition effective, est-ce que j’en fais un réel objet de pensée ou est-ce que je promène (en geignant, peut-être) dans la galerie de portraits d’un musée qui serait dédié par d’autres au memento mori [traduction] ? Quelles sont les représentations de ma mort sur lesquelles je peux compter ?”

Quant à la douleur, le propos peut être identique, à la différence que l’expérience de la douleur est possible et que certains arrivent à la partager, fut-ce par leurs hurlements. Accouchements, tours de reins, arthrose, migraines, membres coupés, piqûres antiseptiques dans une plaie ouverte, tortures physiques ou gueule de bois : il y a plus de cinquante nuances dans les messages du type “tu as mal” que le cerveau peut nous envoyer. Épicure avait-il anticipé que ce même message de douleur était distinct du traumatisme qui le provoque ? Savait-il qu’il est alors possible d’intervenir pour les dissocier, comme c’est le cas dans les anesthésies par hypnose médicale ? On peut en douter, d’autant que son propos portait sur le mal qu’on se fait par anticipation de la douleur. Il la connaissait, cette douleur, et la tradition veut qu’il l’ait apprivoisée à force de la prendre comme elle venait, dans sa vérité nue et factuelle, non pas dans une anticipation angoissée de combien ça va faire mal ! (Souvenez-vous de la première prise de sang de votre enfant…)

L’anticipation est également sur le banc des accusés quand il s’agit de plaisirs. Le quatrième remède invite à ne pas fantasmer un plaisir qui ne s’éteindrait jamais, qui soit infini. Techniquement, il s’agit de ne pas anticiper la satisfaction d’un désir, en imaginant que ce même désir pourrait s’enfler indéfiniment et quand même trouver son apaisement.

Le comportement compulsif de Dom Juan illustre bien ceci. Quelles que soient les motivations politiques et sociales que lui prêtent les metteurs en scène de théâtre ou d’opéra, Dom Juan voit son désir allumé par le moindre jupon qui passe (il se dépeint d’ailleurs comme une victime de la sollicitation extérieure) et immédiatement assouvi par la seule conquête ; après quoi, il n’est d’autre possibilité que de conquérir à nouveau :

Quoi ? Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, […] Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses…

Molière, Dom Juan ou le Festin de pierre (I, 2)

Or, il n’y a pas d’autres mondes qui permettraient d’autres conquêtes amoureuses ad libitum (ad nauseam ?). Si l’univers est infini, s’il existe au-delà de notre entendement, et si, par là même, il offre virtuellement au personnage de Tirso de Molina (qui a inspiré Molière) un terrain de chasse à la mesure de sa démesure, l’homme Dom Juan ne peut qu’imaginer un carnet de bal sans fin : il ne pourra jamais expérimenter toutes les amours qu’il se promet (mille corps, mille cœurs n’y suffiraient pas !). Quel que soit l’élégant discours par lequel ce Grand Frigide justifie que la chasse reste ouverte (pour lui, du moins), c’est avec sa finitude qu’il doit apprendre à composer.

Face à sa tirade triomphante, il ne s’agit pas de brandir une quelconque justification morale (homme ou femme, chasse qui veut) mais plutôt de dénoncer un dispositif que nous ne connaissons que trop bien, lorsque, à peine notre désir éteint, nos yeux s’activent si vite que nous n’avons pas le temps de nous dire : “je suis heureux.”

Contre cette course en avant, Épicure prône la mesure en toutes choses, plus précisément, il invite à investir dans un désir (en d’autres termes, à consacrer de l’énergie à son assouvissement) uniquement si la promesse de satisfaction de ce même désir est raisonnable. Des siècles plus tard, Paul Diel reprendra la même proposition, nous le verrons.

Exercice pratique : regardez votre gsm dans le blanc des yeux et posez-vous sincèrement la question de savoir si vous serez plus heureux avec le nouveau modèle proposé sur l’affiche de 20 m², là, devant vous…

Que retenir de cette saine promenade apéritive ? Proust, Montaigne, Spinoza, Debord, Bard & Söderqvist, Épicure, Molière, Axel Kahn : les rencontres ont été nombreuses avec des penseurs qui ont, bien avant nous, exploré le terrain miné du bonheur, dont on dira désormais qu’il doit céder la place à un objectif plus crédible, car plus à notre portée : la satisfaction.

Vite dit ! Nous vivons en effet dans un monde dont la complexité dépasse notre entendement : s’y additionnent nos légendes personnelles, nos sensations et les discours ambiants, ceux qui expliquent comme ceux qui nous aveuglent. Même nus, isolés au milieu d’une clairière, sans connexion à l’Internet, sans poste radio et sans voisins qui écoutent très fort le Journal parlé sur leur télévision, nous ne pouvons exiger de notre pauvre entendement qu’il conçoive la totalité de ce qui est (l’Être des philosophes). Trop de diversités, trop d’ambiguïtés, trop d’exceptions (à première vue), trop de beaucoup, trop de multiple : nos facultés conceptuelles sont limitées.

Qui plus est : notre savoir, fût-il encyclopédique (ce qui est toujours bien utile), notre capacité à connaître est a priori limitée aux faits que nous pouvons appréhender par nos sens (cfr. 2.1. Les cerveaux). Ces phénomènes constituent notre monde effectif. Nous l’explorerons plus loin : notre belle humanité est manifestement constituée d’une chaîne de mondes individuels qui n’épuise pas la totalité de l’Être.

Ceci expliquant cela, voilà peut-être pourquoi nous sommes devenus L’Espèce fabulatrice dont parle Nancy Huston (et que Ernst Cassirer a exploré plus scientifiquement) : faute de pouvoir tout penser, nous fabulons des légendes et des explications (entre autres, scientifiques) qui sont autant de précipités de l’Univers où nous vivons et dont les lois nous régissent. C’est à ce prix que nous arrivons à rassembler suffisamment de “réalités” pour orienter nos actions au quotidien, pour nous expliquer à nous-mêmes notre comportement et, quelquefois, le justifier (ce qui n’est pas la même chose). Et pourtant, reste le doute…

Même avec ces représentations partielles – que nous devons conjuguer avec nos fictions personnelles et mâtiner de nos sursauts hormonaux – nous arrivons encore à nous tromper et nous constatons autour de nous l’existence de faits destructeurs que certains regroupent sous l’appellation contrôlée “le mal” ; nous arrivons encore à poser des actes dont nous sentons qu’ils ne sont pas “justes”, qu’ils ne nous satisfont pas (nous qui voudrions être sublimes et ne pas fauter). Et, autour de nous, nous voyons combien la vexation et la colère nourrissent une violence qui nous éloigne l’un de l’autre (nous qui voudrions un monde harmonieux et des voisins sympas).

Constater que les autres (l’Enfer de Sartre) ont également des “écailles sur les yeux” constitue une bien maigre consolation quand on réalise combien notre propre délibération intérieure reste biaisée et combien notre pensée reste captive de modèles dont nous n’osons pas douter. C’est justement l’objet de ce livre de passer en revue, d’une part, les différentes batteries “d’écailles” qui nous aliènent le regard et, d’autre part, d’examiner les propositions que certains penseurs ont avancées pour nous aider à faire de chacune de nos pensées un… objet de pensée.

La suite dans 1.2. La satisfaction

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : mis-à-jour | mode d’édition : rédaction et documentation | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, drève du Centenaire à Jenneret © Patrick Thonart.


MAHOUX : Irène. Légende urbaine (2022) | KAUFER : Pourquoi j’assume complètement mon pseudo-féminisme (2019)

Temps de lecture : 7 minutes >

[Jean-Paul MAHOUX, sur FaceBook] Mars 1973, la gauche belge, radicale et libertaire, issue de Mai 68 fonde l’hebdomadaire Pour, héritier du sartrien Le Point. Pour ? Pourquoi ? Pour une gauche renouvelée à la base, pour les comités de quartier et les conseils d’usines, pour soutenir les grèves ouvrières, le combat féministe, le militantisme homosexuel, l’antimilitarisme, l’écologie naissante, l’antifascisme, bref pour une énergie verte et des idées rouges. Un hebdo sans concession. Et sans publicité.

Jean-Paul Mahoux © Babelio

Le journal et son imprimerie, la SA Offpress – évidemment déficitaires et gérés dans un joyeux bordel anti-autoritaire – doivent être financés par la vente d’œuvres d’art organisée par un collectionneur sympathisant, Isi Fiszman. Mais aussi par des emprunts personnels contractés par les membres de l’équipe. C’est là qu’arrive ma légende urbaine qui m’a été racontée par un ami très cher : une des militantes du journal travaillait au Crédit Communal et faisait passer d’invraisemblables petits dossiers de prêt pour faire vivre son hebdo militant. Elle s’appelait Irène Kaufer. Elle était née à Cracovie de parents survivants de la Shoah, arrivée en Belgique en 1958, diplômée de psychologie en 1968.

Je ne sais plus si Irène avait fait un passage par le Crédit Communal ou si c’était elle qui prenait les crédits pour faire publier son journal de combat. C’est con. Je n’ai croisée Irène qu’une seule fois et comme j’ignorais alors cette histoire, je ne lui ai pas demandé… On a bu un coup et pris des nouvelles d’une amie commune.

Irène était donc de l’aventure Pour. C’était l’anti-réseau-social : de l’info militante à partager, des reportages sur les mouvements de lutte, des scoops à foutre à poil les dominants et leurs manigances, des articles non signés (pas du vedettariat), des journalistes typographes (pas de séparation manuel – intellectuel), tous au même salaire et pas de fausse note. POUR s’exprime clairement à ce propos :

Nous sommes d’abord des militants et c’est en tant que militants que nous lutterons avec les gens, que nous vivrons avec eux leurs problèmes, leurs espoirs, leurs défaites ou leurs victoires, et c’est avec eux que nous écrirons ce qui s’est passé, les leçons à en tirer, et c’est avec eux que nous chercherons les moyens de riposte ou d’attaque.

POUR n°100 (23/3/1976)

Et le journal d’investigation attaque ! Il a révélé l’affaire des ballets roses, sombre histoire de partouze pour ministres, hauts fonctionnaires et gendarmes impliquant des mineures. POUR a dénoncé les camps d’entraînement paramilitaire de la milice flamingante et fasciste le Vlaamse Militanten Orde (VMO). POUR a révèlé la présence de membres du Front de la Jeunesse dans les cabinets ministériels du Cepic, l’aile de droite extrême de feu le PSC devenu CdH / Les Engagés. POUR a enquêté sur les agissements du baron noir, Benoît de Bonvoisin, trésorier du Cepic, escroc, receleur, fraudeur et argentier des groupes néo-nazis.

Comme l’écrit André Lange dans Les Braises : ce journalisme militant fait reculer l’appareil d’Etat ! Avec l’acquittement de l’avocat militant Graindorge, avec un PSC mis sur la touche à la Justice et à l’Intérieur, avec les groupuscules nazis condamnés au nom de la loi contre les milices, avec la révélation sur le fichage des militants de gauche par la Sûreté.

Les tirages du Journal explosent. Le journal informe et documente tant de luttes du monde rural et des bassins ouvriers. POUR n’arrête pas ; il dénonce le scandale de l’amiante, la supercherie humanitaire au Congo. C’est aussi un carrefour culturel qui publie la bande dessinée de Bilal et Christin, Les Phalanges de l’Ordre Noir. L’hebdo mènera encore l’enquête sur les tueries du Brabant.

Les locaux du journal 22 rue de la Concorde à Ixelles, furent incendiés par des militants d’extrême droite début des années 80. Le journal tentera ensuite de survivre atteignant même de gros tirage, mais disparaîtra.

Quinze ans plus tard, Irène Kaufer tirera une fiction de l’aventure du journal Pour : Fausses Pistes (1996). C’est con l’existence. Au lieu de jouer parfois au yo-yo avec elle sur les réseaux, j’aurais bien voulu l’entendre. Sur tout ça. Toute cette vie à combattre. Une vraie légende urbaine.

Respect, Irène.

Jean-Paul MAHOUX


[LESOIR.BE, 4 juin 2019] Carte blanche : Pourquoi j’assume complètement mon pseudo-féminisme – Réplique à la Carte blanche : Stop aux salauds et aux pseudo-féministes […] Il n’y a pas de “vrai” féminisme, conclut l’auteure, mais un juste combat, dans toute sa diversité, pour le droit des femmes.

Irène Kaufer © Le Carnet et les Instants

“C’est avec une certaine consternation que j’ai lu la Carte blanche signée par Aurore Van Opstal, Stop aux salauds et aux pseudo-féministes ! En réalité, il est assez peu question des “salauds” – catégorie déjà très réductrice de la domination masculine, car si seuls les “salauds” étaient responsables de l’oppression des femmes, que le monde serait simple : il suffirait d’écarter les “méchants” pour laisser la place aux “gentils”…

Mais en réalité, dans ce texte, il est surtout beaucoup question de “pseudo-féministes” et il me semble vraiment désolant qu’au lieu de reconnaître toute la diversité des féminismes (au pluriel), on se permette de décerner des brevets de “bon” ou de “vrai féminisme”, excluant une bonne partie de celles qui se battent, parfois depuis des décennies, pour les droits des femmes.

Un combat digne, avec ou sans voile

Je ne suis pas une femme voilée, mais je reconnais sans peine que celles qui se définissent comme “féministes musulmanes” (voilées ou non) portent un combat essentiel, car ce sont elles, et pas moi, qui peuvent trouver leur propre voie vers l’émancipation. Il est faux de prétendre qu’elles nient le “patriarcat arabo-musulman” ; si elles sont solidaires de leurs frères, leurs compagnons, quand ceux-ci sont victimes de racisme, de violences policières, de discriminations, elles savent aussi les remettre à leur place lorsqu’il est question de conquérir l’autonomie des femmes. Elles ont donc toute leur place dans le mouvement féministe, et s’il arrive que nous ayons des divergences, eh bien, c’est justement ce qui fait la richesse d’un “mouvement” qui n’est pas une secte, ni un parti avec un programme défini, mais (selon les termes de la philosophe Françoise Collin) un chemin qui se construit en marchant.

Les prostituées, premières victimes de la répression

Je ne suis pas une prostituée, pas plus qu’une proxénète vivant de la prostitution d’autrui, et je ne crois pas un seul instant à des “besoins sexuels irrépressibles” des hommes. Je constate simplement que certaines personnes, et en effet surtout des femmes, et en effet principalement pauvres et/ou migrantes, ne trouvent pas d’autre issue à des situations de vie inextricables, que ce soit à cause des politiques migratoires, de la précarité économique, de violences subies. En tant que féministe, je pense surtout qu’il faut prendre au sérieux la parole des femmes : aussi bien de celles qui ont voulu sortir de cette situation que de celles qui disent l’avoir choisie ou s’y être résignées, mais qui réclament en tout cas des conditions plus dignes d’exercice de leur activité. Car on a beau proclamer qu’on “combat la prostitution” ou “le système prostitutionnel”, ce sont bien les prostituées qui sont en première ligne des mesures répressives.

Une “idéologie trans” ?

Je ne suis pas non plus une personne transgenre, mais je sais les discriminations, les violences auxquelles ces personnes sont confrontées. Parler d’”idéologie trans” c’est faire preuve d’autant d’ignorance butée que ceux qui prennent pour cible une soi-disant “théorie de genre”, bête noire des réactionnaires de tout poil, d’Orban à la Manif pour tous. Il peut y avoir des tensions entre féministes et militant·es transgenres, comme il y en a avec les mouvements politiques ou gays : il n’empêche que la remise en question de la binarité rejoint les combats féministes. L’autrice réduit ici “transgenres” au “changement de sexe”, passage quasi obligé tant que ne sont reconnus que deux genres (voir tous les formulaires qui ne comprennent toujours que les deux catégories M et F). Aujourd’hui, grâce à la lutte des transgenres, des personnes peuvent justement refuser d’entrer dans ces catégories.

Pour toutes ces raisons, j’assume complètement mon “pseudo-féminisme”, qui est mon combat depuis les années 70 et qui restera le mien avec toutes celles qui veulent que nous partagions la construction de ce chemin, au-delà de nos divergences.”

Irène Kaufer, féministe


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KAUFER Irène, Dibbouks (Paris : L’Antilope, 2021) : “Après le décès de son père, rescapé de la Shoah, sa fille part dans une quête familiale désespérée. Elle découvre un film témoignage de son père dans lequel il raconte avoir eu une enfant avant la guerre, enfant disparue en déportation. Est-elle morte, se demande la narratrice qui, à partir de ce moment, n’a de cesse de la retrouver. Recherches et hasards vont la mener à Montréal où elle rencontre enfin sa demi-sœur, Mariette. Mais leurs souvenirs ne correspondent pas. Au fil du récit, l’histoire du père révèle un homme double. Le lecteur finit par en être totalement troublé. Ce roman renouvelle le genre de la recherche de l’histoire familiale : les doutes de la narratrice deviennent ceux du lecteur. Si les faits sont graves, la manière de les relater est légère, souvent drôle…


[RTBF.BE – BELGA, 6 novembre 2022] L’autrice et militante féministe Irène KAUFER (1950-2022) est décédée samedi [5/11/2022], annonce dimanche son profil Facebook. Irène Kaufer est née à Cracovie, en Pologne, de parents survivants de la Shoah. En 1958, elle et sa famille arrivent en Belgique.

Militante féministe et lesbienne, elle s’est également distinguée dans le combat syndical et a été active au sein de l’ASBL de prévention des violences basées sur le genre Garance. Elle collaborait régulièrement avec la revue féministe Axelle et à la revue Politique.

Elle a écrit plusieurs ouvrages, dont Parcours féministes en 2005, un livre d’entretiens avec la philosophe Françoise Collin ou plus récemment Dibbouks (2021). Dans la croyance juive, un “dibbouk” est l’âme d’un mort qui s’incarne dans le corps d’un vivant. Dans ce roman, inspiré de l’histoire familiale d’Irène Kaufer, la narratrice est envahie par le dibbouk de sa demi-soeur, Mariette, assassinée en Pologne en 1942.

La secrétaire d’État à l’Égalité des genres […], a évoqué la militante, sur Facebook, la remerciant pour “le rôle modèle que tu as joué pour ma génération et les suivantes avec ton féminisme, joyeux, lesbien, nourri d’intersectionnalité avant l’heure.” Sur le même réseau, le bourgmestre d’Ixelles […] a quant à lui salué Irène Kaufer, estimant qu’il ne pensait “pas que quelqu’un ait pu me faire autant réfléchir, douter, me confronter et je l’espère avancer qu’elle.


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JANSSON : La fille du sculpteur (1968)

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J’aime à penser qu’il y a des pays, beaucoup plus au Nord, où l’hiver est long et paisible, où le soleil brille au travers les fenêtres givrées, dans les cuisines qui embaument le cinq-quart à la cuisson, dans un four d’émail blanc, près des chiens robustes qui baillent sous la table. J’aime les livres qui racontent les découvertes et les cruautés des enfants nourris de Fifi Brindacier, les nouvelles ou les romans éclairés de printemps qui évoquent les craquements du dégel ou la maraude de fin d’été. J’aime que leur auteur mise sur le regard fantasque d’une petite fille espiègle, qui raconte le monde comme dans un rêve, où l’adultère et la gueule de bois des grands côtoient les collections de galets et les nœuds dans les cheveux des enfants, dans le même souffle, dans la même fête de poésie sauvage et onirique. J’aime à penser qu’il s’agit là d’un témoignage récent, d’une autobiographie d’aujourd’hui ou de la généreuse prédiction d’une vieille dame qui lit dans les étoiles…

Après avoir goûté les premières nouvelles de La Fille du sculpteur de la finlandaise Tove JANSSON (étrangement baptisé “roman” alors qu’il contient un recueil de nouvelles, racontées par une même jeune narratrice), je souhaitais tant que ce livre formidable soit au présent. Alors, j’ai plongé sur le colophon et, partant, plongé dans la douce dépression que l’on ressent devant, par exemple, les illustrations de Carl LARSSON (1853-1919, cfr. illustration d’en-tête), quand la joie de se projeter dans ces charmants paradis perdus de l’enfance et de la fraîcheur se mue en une tendre nostalgie. On en redemande, on tourne les pages de l’album puis on lève les yeux. Ah, si seulement… Mais, hélas, La Fille du sculpteur date déjà de 1968 !

978-2-924898-86-4

L’élégante et espiègle traduction de Catherine Renaud, au départ du suédois, n’est quant à elle parue qu’en 2021, aux Editions La Peuplade (Québec), qui précisent : “Auteure, peintre, illustratrice, féministe, connue dans le monde entier pour ses célèbres Moumines et son roman Le livre d’un été, Tove Jansson (1914-2001) est à l’origine d’une œuvre littéraire exceptionnelle. Elle est l’une des grandes créatrices du XXe siècle.

Et la quatrième de couverture offre un avant-goût du petit voyage : “La fille du sculpteur raconte une enfance vécue comme un rêve, inspirée de celle de Tove Jansson, au début du xxe siècle, entre Helsinki et la maison familiale sur une île de l’archipel de Porvoo, où ses parents artistes se retiraient pour l’été. Dans ce livre éminemment onirique, les êtres humains se mettent soudainement à voler, des créatures imaginaires et mystérieuses apparaissent au détour de certaines criques, et Dieu le père lui-même surveille les enfants qui jouent dans le jardin.

Emmanuel Requette, libraire à Bruxelles, explique également : “L’art de Tove Jansson est tout entier contenu dans cette tension qu’elle parvient comme peu à rendre palpable entre le pouvoir de l’enfant et le regard de l’adulte“. Bref, ce livre est un régal d’innocence feinte, à mi-chemin entre l’odeur du pain d’épices volé et la fraîcheur de l’eau, au cœur d’un verger.

Patrick Thonart


Anna

C’était tellement agréable de regarder Anna !
Les cheveux d’Anna poussaient comme de l’herbe drue et succulente, ils pendaient, coupés un peu n’importe comment, et étaient si vivants qu’ils faisaient des étincelles. Tout aussi épais et noirs, ses sourcils se rejoignaient presque au milieu, son nez était plat, et ses joues, très rouges. Ses bras plongeaient comme des piliers dans l’eau de vaisselle. Elle était belle.
Quand Anna chante en faisant la vaisselle, je m’assieds sous la table de la cuisine pour essayer d’apprendre les paroles. C’est au treizième couplet de Hjalmar et Hulda qu’il commence enfin à se passer quelque chose.

Hjalmar entre, en habit de guerrier étincelant,
et les harpes se taisent prestement.
Courroucé, il se dirige vers son infidèle fiancée
pour s’emparer de sa couronne de mariée.
Il arrache l’objet sombre de ses cheveux clairs.
Pâle, comme gisant déjà sur la civière mortuaire,
horrifiée, Hulda, la poitrine tremblante d’effarement
fait face au bras vengeur de son amant.

On frissonne, c’est beau. Comme Anna quand elle dit : “Sors un moment, il faut que je pleure maintenant, c’est tellement beau.”
Les amants d’Anna arrivaient souvent en habits de guerrier. J’aimais particulièrement le dragon dans son pantalon rouge et son manteau à tresses en passementerie dorée, il était superbe. Il retirait toujours son sabre, qui tombait parfois par terre dans un bruit qui parvenait jusqu’à mon lit-étagère sous le plafond, et je pensais à son bras vengeur. Puis il a disparu, et Anna a eu un nouvel amant, un Homme Pensant. C’est pour cette raison qu’elle assistait à des conférences sur Platon et qu’elle méprisait papa, qui lisait les journaux, et maman, qui lisait des romans.
J’ai expliqué à Anna que maman n’avait pas le temps de lire d’autres livres que ceux qu’elle illustrait : elle devait savoir de quoi le livre parlait et à quoi ressemblait l’héroïne pour dessiner la couverture. Certains se contentent de dessiner ce qu’ils ressentent et méprisent l’auteur. Et il ne faut pas. Un illustrateur doit penser à la fois à l’auteur, au lecteur et parfois même à l’éditeur.
– Ah ! a dit Anna. Des éditeurs de pacotille qui ne publient pas Platon. D’ailleurs, Madame reçoit gratuitement tous les livres qu’elle illustre et, sur le dernier livre, l’héroïne n’avait même pas les cheveux blonds alors qu’ils l’étaient dans l’histoire.
– Mais la couleur coûte cher! ai-je rétorqué en m’énervant. Et en plus, elle doit s’acquitter de la moitié du prix de certains livres !
C’était totalement impossible d’expliquer à Anna que les éditeurs n’aiment pas les impressions multicolores et qu’ils se plaignent des impressions bicolores, même s’ils savent qu’au moins une couleur doit être noire et qu’il est possible de dessiner des cheveux sans jaune pour qu’ils paraissent blonds.
– Ah, vraiment ! a dit Anna. Et quel est le rapport avec Platon, si je peux me permettre ?
Alors je perdais le fil de ce à quoi j’avais pensé depuis le début. Anna mélangeait les choses et finissait toujours par avoir raison. Mais parfois, j’aimais la pousser à bout. Je la laissais parler et parler de son enfance, jusqu’à ce qu’elle pleure, et je me postais à la fenêtre, me balançant sur mes talons et regardant en bas dans la cour. Ou alors je ne lui demandais rien, même si elle avait le visage gonflé et qu’elle jetait la pelle à poussière à travers la cuisine. Je pouvais pousser Anna à bout en étant polie avec ses amants, en leur posant sans cesse des questions sur ce qui les intéressait sans jamais partir. Et un autre très bon moyen était de déclarer d’une voix forte et traînante : “Madame veut du steak de veau pour dimanche”, avant de sortir aussitôt comme si Anna et moi n’avions rien d’autre à nous dire.
Anna s’est longtemps vengée à l’aide de Platon. Puis un jour, elle a eu pour amant un Homme du Peuple et elle s’est vengée en évoquant toutes ces vieilles livreuses de journaux qui se levaient à quatre heures alors que ces messieurs dormaient et se prélassaient au lit en attendant leur édition du matin. J’ai rétorqué qu’aucune vieille livreuse de journaux sur terre ne travaillait toute la nuit quand il fallait fabriquer un moule en plâtre pour un concours et que maman travaillait jusqu’à deux heures chaque nuit pendant qu’Anna dormait et se prélassait au lit, et alors Anna a dit de ne pas l’entraîner sur ce terrain et, du reste, Monsieur n’a reçu aucun prix la dernière fois ! Alors j’ai crié que c’était parce que le jury était injuste et elle a crié que c’était facile à dire, et moi, qu’elle ne comprenait rien parce qu’elle n’était pas artiste et elle que c’était facile d’être supérieure alors qu’on n’a même pas suivi de cours de dessin, et alors nous ne nous sommes plus parlé pendant plusieurs heures.
Quand nous avions toutes les deux fini de pleurer, je retournais dans la cuisine, où Anna avait accroché la couverture au-dessus de la table. Je pouvais alors construire ma cabane dessous si je ne me mettais pas dans ses jambes ni devant la porte du garde-manger. Je la construisais avec les chaises, les bûches et le tabouret. En fait, je le faisais par politesse, parce qu’on pouvait construire de bien meilleures cabanes sous la grande selle de sculpteur.
Une fois la cabane achevée, elle me donnait un peu de vaisselle. Je la prenais uniquement par politesse. Je n’aime pas faire semblant de cuisiner. Je déteste manger.
Une fois, il n’y avait pas de merisier à grappes sur le marché pour le premier juin. Maman doit avoir des fleurs de merisier à grappes pour son anniversaire, sinon elle meurt. C’est ce que lui avait dit une gitane quand maman avait quinze ans et, depuis, tout le monde se donnait beaucoup de mal pour lui trouver des merisiers. Parfois, ils fleurissent trop tôt et parfois, trop tard. Si on les cueille à la mi-mai, les feuilles bruniront sur les bords et les fleurs ne s’ouvriront jamais.
Mais Anna a dit :
– Je sais qu’il y a un merisier à grappes blanc dans le parc. Nous irons en cueillir quand il fera nuit.
Il faisait nuit assez tard, mais j’ai quand même eu le droit d’aller avec elle et nous n’avons pas dit un mot sur nos intentions. Anna m’a prise par la main, ses mains chaudes étaient toujours humides et, quand elle bougeait, elle dégageait un parfum brûlant et un peu effrayant. Nous avons descendu la Lotsgatan, traversé en direction du parc, et j’étais complètement pétrifiée de terreur, je pensais au gardien du parc, au conseil municipal et à Dieu.
– Papa ne ferait jamais une chose pareille, ai-je dit.
– Non, parce que Monsieur est bien trop bourgeois, a répondu Anna. On prend ce dont on a besoin, c’est comme ça.
Nous avions escaladé la clôture avant que je comprenne la chose incroyable qu’elle venait de dire, que papa était bourgeois. J’étais tellement stupéfaite que je n’ai pas eu le temps d’être offensée.
Anna s’est directement approchée du buisson blanc au milieu de la pelouse et a commencé à cueillir des fleurs.
– Tu cueilles mal ! lui ai-je sifflé. Fais-le correctement !
Anna était plantée dans l’herbe, les jambes écartées, et elle me regardait. Sa grande bouche s’est ouverte en un large sourire, découvrant ses belles dents, elle m’a prise par la main, s’est accroupie, et nous avons couru en nous faufilant sous les arbustes. Nous nous sommes dirigées vers un autre buisson blanc, et Anna regardait tout le temps par-dessus son épaule et s’arrêtait parfois derrière un arbre.
– Est-ce que c’est mieux comme ça ? a-t-elle demandé.
J’ai hoché la tête et serré sa main. Puis elle s’est mise à cueillir les fleurs. Elle tendait ses grands bras et sa robe la serrait de partout. Elle riait, cassait des branches, et les fleurs tombaient sur son visage. Je murmurais “arrête, arrête, ça suffit”, tellement terrifiée que j’ai failli faire dans mon pantalon.
– Tant qu’à voler, autant le faire correctement, a dit Anna calmement.
Elle avait les bras remplis de fleurs de merisier, qui lui couvraient le cou et les épaules et elle les tenait toujours fermement de ses grandes mains rouges. Nous avons de nouveau escaladé la clôture pour rentrer à la maison, et aucun gardien de parc ni aucun policier n’a jamais surgi.
Après, ils nous ont dit que nous avions cueilli les fleurs d’un buisson qui n’était pas un merisier à grappes. Elles étaient juste blanches. Mais maman s’en est quand même sortie et elle n’est pas morte.
Parfois, Anna se fâchait et criait :
– Je ne supporte plus de te voir! Va-t’en !
Alors je descendais dans la cour et je m’asseyais sur la poubelle où je brûlais des rouleaux de pellicules avec une loupe.
J’aime les odeurs. Celle des pellicules qui brûlent, de la chaleur, d’Anna, de la caisse d’argile, des cheveux de maman, l’odeur des fêtes et du merisier en grappes. Je n’ai moi-même pas encore d’odeur, du moins je ne crois pas.
En été, Anna avait une odeur différente, elle sentait l’herbe et dégageait un parfum encore plus brûlant. Elle riait plus souvent et on découvrait davantage ses grands bras et ses jambes.
Anna savait vraiment ramer. Elle donnait un seul coup et se reposait triomphalement sur les rames pendant que le bateau glissait sur le détroit en faisant jaillir des éclaboussures dans l’eau brillante du soir. Puis elle donnait un autre coup de rame, d’autres éclaboussures jaillissaient, et elle montrait combien elle était forte. Elle éclatait alors de rire, plongeait une des rames pour faire tourner le bateau et montrer qu’elle n’avait envie d’aller nulle part et se contentait de jouer. Finalement, elle laissait le bateau dériver, s’allongeait au fond pour chanter et, depuis le rivage, tout le monde l’entendait dans le soleil couchant et savait qu’Anna était allongée là, grande, heureuse, brûlante et se moquant de tout. Elle faisait ce qu’elle voulait.
Puis elle montait sur la colline, son corps se balançant lentement, cueillait parfois une fleur. Anna chantait aussi quand elle faisait du pain. Elle pétrissait la pâte, la battait, la tapotait et façonnait des petites boules qu’elle jetait dans le four exactement comme il fallait. Elle refermait la porte, s’étirait et s’exclamait :
– Houla ! Ça brûle !
J’aime Anna l’été et je ne cherche jamais à la pousser à bout.
Parfois, nous allions dans la vallée des diamants. C’est une plage où tous les galets sont ronds et précieux. Ils ont une très jolie couleur. Ils sont beaux sous l’eau, mais quand on les frotte avec de la margarine, ils restent toujours beaux. Nous y allions quand maman et papa travaillaient en ville et, après avoir ramassé beaucoup de diamants, nous nous asseyions près du ruisseau qui descendait de la montagne. Il ne coulait qu’à la fin du printemps et à l’automne. Nous construisions des cascades et des barrages.
– Il y a de l’or dans le ruisseau, a dit Anna. Cherche-le.
Je n’ai jamais vu d’or.
– Il faut le mettre toi-même, a dit Anna. L’or est magnifique dans l’eau brune. Et il prolifère. De plus en plus d’or.
Alors je suis rentrée à la maison et j’ai récupéré tout l’or que nous possédions ainsi que les perles. J’ai tout mis dans le ruisseau et c’est devenu incroyablement beau.
Anna et moi étions allongées à écouter le ruisseau, et elle chantait La Fiancée au Lion. Elle est entrée dans l’eau, a attrapé le bracelet en or de maman avec ses orteils, l’a relâché en éclatant de rire.
– J’ai toujours eu envie d’or véritable.
Le jour suivant, tout l’or avait disparu et les perles aussi. J’ai trouvé ça étrange.
– On ne sait jamais avec les ruisseaux, a dit Anna. Parfois, l’or prolifère et parfois il va droit dans la terre. Mais il peut ressortir, si on n’en parle jamais.
Puis nous sommes rentrées à la maison et nous avons fait des crêpes.
Le soir, Anna a retrouvé son nouvel amant près de la balançoire du village. C’était un Homme d’Action et il pouvait pousser la balançoire si fort qu’elle faisait des tours complets, et la seule qui osait rester assise au quatrième tour était Anna.

JANSSON Tove, La Fille du sculpteur (Saguenay : La Peuplade, 2021)


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, partage et iconographie | source : lapeuplade.com | commanditaire : wallonica.org | auteur-contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © carllarsson.se ; © lapeuplade.com.


Plus de littérature en Wallonie et à Bruxelles…

THONART : Être à sa place – AA – Table des matières

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Être à sa place.
Manuel de survie des vivants
dans un monde idéalisé

Plusieurs d’entre vous ont gentiment insisté sur l’intérêt de regrouper (et de réécrire pour les harmoniser) différents articles publiés dans wallonica.org sur le thème de l’expérience opposée aux idéalismes, sur la vanité, l’existentialisme, sur le risque d’essentialiser à outrance, sur la mort du dieu, la complexité personnelle, les infox, Montaigne, Paul Diel, le Body Building, Nietzsche ou Ernst Cassirer. Bref, sur : comment lutter contre les biais cognitifs et l’aliénation qui nous empêchent de penser la vie sainement et librement.

Autant de thèmes de travail qui gagneraient, dites-vous, à figurer au cœur d’un essai qui les relierait et modéliserait leur agencement avec force exemples et explications. Qu’il en soit ainsi : essayons l’essai !

wallonica.org oblige : l’essai sera composé en ligne, au fil de différents articles thématiques, reliés entre eux par une table des matières et reliés aux autres contenus de l’encyclopédie wallonica par des hyperliens internes à notre blog (on verra plus tard pour une édition papier).

Petite exception à nos règles éditoriales : pour chacune des pages de l’essai, nous allons réactiver le module des commentaires. Vous aurez donc la possibilité de participer à la rédaction du texte, soit par vos remarques bienveillantes, soit par les pistes et les références que vous voudrez bien partager. Nous publierons les commentaires les plus constructifs, nous en ferons le meilleur usage et nous ne manquerons pas de vous faire figurer en bonne place dans les remerciements. Merci déjà !

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : mis-à-jour | mode d’édition : rédaction et documentation | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Edvard MUNCH, Le soleil (1911) © Université d’Oslo ; © DR.


Table des matières

Ne dites plus “belle journée”

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[RADIOFRANCE.FR, 11 mars 2021] Ne dites plus “belle journée” ou “belle soirée” ou “belle semaine”. Ou tout autre formule en “beau/belle”…

J’ai commis un terrible impair, une grosse bourde. Mardi soir, j’ai reçu un message d’ordre professionnel extrêmement sympathique (ce n’est pas ironique), celui-ci me souhaitant en guise de conclusion : “une bonne soirée”. Et là, dans un élan d’exaltation, sûrement dû à l’heure tardive, j’ai signé ma réponse d’un “belle soirée”.

Ça peut vous paraître anodin, vous vous attendiez peut-être à pire : insulte, familiarités ou autre… mais cette manie qui, j’osais le croire, s’effacerait avec le temps, s’accroche coûte que coûte à nos formules de politesse et voilà que certains, dont je me désole de faire partie, continuent et même s’entêtent à ne pas souhaiter du bon, mais du beau.

Belle journée, belle soirée, belle semaine, belle année… et pourquoi pas, belle réunion. Il y a quelques années (je ne sais pas s’il y a des études qui datent précisément la naissance puis l’usage étendu de ces tournures), je les avais vues apparaître au détour de quelques messages, pour ensuite contaminer les médias, la vie de bureau et la vie tout court… mais c’est vite devenu beaucoup, beaucoup trop beau pour être vrai.

Où est passé le bon ?

Je dois le dire : ces tournures m’ont d’abord enchantée : enfin, un peu de beauté dans tous nos échanges secs et attendus. Et puis, je les ai tellement lues ou entendues, que j’ai commencé à désirer l’inverse : souhaitez-moi du moche, bon dieu. Ou alors, ne me souhaitez rien. Ou alors, juste du bien, c’est déjà pas mal du bien… non ?

Ce n’est pas que j’ai un problème avec le beau, mais je me demande : où est passé le bon ? Sans même parler de bien, avec un grand B, ou de bonheur avec un B tout aussi grand, mais simplement le “bon”, ce qui, par exemple, a bon goût, ce qui nous fait du bien, ou ce qui nous met bien.

Car souhaiter une bonne journée, ce n’est pas quelque chose d’ambitieux ni de prétentieux… et c’est déjà pas mal, mieux que moyen, moins bien que génial, mais suffisant pour que tout le monde soit content… Mais une belle journée, c’est autre chose. On met la barre très haut là. On est dans le domaine de l’esthétique, dans le champ de ceux qui désirent “sublimer” l’existence ou le poulet basquaise. Et c’est bien le paradoxe de la “belle journée” : alors qu’on veut seulement passer une journée normale, on se retrouve à culpabiliser de ne pas avoir pensé à la rendre belle.

Du souhait à l’ordre

Que cherche-t-on à dire avec ces tournures ? Pas forcément à sous-entendre que la vie de son interlocuteur est vilaine, tout comme on ne souhaite pas une bonne journée à quelqu’un pour sous-entendre qu’elle va sûrement être nulle. Malgré tout, je reste convaincue que celui qui clame ses “belle journée” ne le fait pas par hasard ni par gentillesse.

Déjà, disons-le, il le fait pour se démarquer, avec lui, on voit loin, on voit haut, on voit beau. Plotin, un philosophe de l’Antiquité tardive disait ceci : “est laid tout ce qui n’est pas dominé par une forme et par une raison”. On en déduira donc facilement avec lui que ce qui est beau, à l’inverse, est dominé par une forme et une raison.

Et c’est ça le problème : tous ces diseurs de “belle journée” ne sont pas seulement de gentilles personnes qui me souhaitent du beau, ce sont surtout de petits mesquins qui sont là à me révéler que ce que j’attends d’une journée, à savoir qu’elle soit juste OK, reste bien en deçà de ce qu’ils attendent, eux, de la leur… à savoir des journées joliment dessinées, structurées et raisonnées…

Et voilà que leur “belle journée” ne sonne plus jamais à mes oreilles comme un souhait, mais comme un ordre, du genre : mais t’attends quoi pour mettre de l’ordre dans ta vie ?

d’après Géraldine Mosna-Savoye


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction et iconographie | contributeur : Patrick Thonart | sources : radiofrance.fr | crédits illustrations : © Netflix ; © Ateliers Paulin | Et pour ceux qui, comme nous, veulent réfléchir au lien entre cette formule et le “wokisme” : lire l’article traduit de DaarDaar sur les dérives de l’idéologie woke


Plus de débats en Wallonie-Bruxelles et… belle dégustation !

DADO : Je m’inquiète du sombre avenir pour la culture

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[LALIBRE.BE, 29 septembre 2022] Théâtres, salles de concert et musées : la survie des lieux de culture passe-t-elle par l’appauvrissement des savoirs transmis au profit de démarches plus ludiques ?

Récemment, le Stadsschouwburg de Bruges a ouvert sa saison avec la 3e édition de son festival Playtime, une célébration des jeux vidéo qui aura investi, sur trois jours, les moindres espaces du bâtiment, des caves au grenier. Si la manifestation fut enivrante et jubilatoire, elle démontre aussi que, de nos jours, la fonction initiale et le sens symbolique de ce type de lieu culturel s’estompent à vive allure, au profit d’une fréquentation dénuée de toute approche historique ou intellectuelle. Et force est de reconnaître que l’amateur d’art cultivé ou le mélomane averti deviennent minoritaires dans la masse des visiteurs d’un musée ou d’une salle de concert. Si elles devaient ne prendre en considération que ce public de connaisseurs, beaucoup d’institutions mettraient la clé sous le paillasson.

Transformés en attractions

Depuis une dizaine de décennies, il a été nécessaire de développer de nouvelles stratégies (parfois d’une admirable créativité propice au renouvellement d’une discipline) pour attirer de nouveaux visiteurs/auditeurs. Le tourisme de masse dans lequel nous baignons depuis plus d’un demi-siècle a anticipé le phénomène : il a favorisé l’apparition d’un public plus large et hétéroclite, souvent familial, qui, conditionné par des tour-opérateurs et des agences artistiques à l’impact déterminant, s’est senti contraint de visiter des institutions qualifiées d’”incontournables”, sans avoir pour autant toujours les clés de lecture ou d’interprétation dont dispose le connaisseur. L’hyperfréquentation transforme de facto ces endroits en attractions purement touristiques nécessitant de nouveaux codes de médiation (tant que ces lieux souhaitent conserver leur mission initiale) ou impliquant le développement de stratégies alternatives permettant d’attirer un nombre toujours plus grand de spectateurs à des fins économiques et sans exiger d’eux le moindre effort, ce qui relève d’une forme de mépris du public. À l’inverse, ce dédain existe aussi chez ceux qui prônent l’entre-soi, prêchant à des convaincus pour mieux se détourner des gens incapables de comprendre par eux-mêmes…

Perte de repères culturels

L’avènement des expériences immersives, des plaisirs ludiques et immédiats, des formes variées de consumérisme plus ou moins éloignées de la nature initiale d’un espace de culture contribue à faire de certains théâtres ou musées des temples du divertissement à vocation partiellement commerciale, tout en permettant à certains de découvrir des lieux qu’ils n’auraient jamais fréquentés. Doit-on s’inquiéter d’une telle évolution, d’une disparition partielle du concept de transmission ? Sans doute, car elle est le reflet d’une perte de repères culturels traditionnels dans notre société, notamment chez les plus jeunes (qui disposent souvent de centres d’intérêt alternatifs tout aussi estimables) ! En même temps, l’évolution marchande que connaissent ces lieux vaut sans doute mieux que leur abandon définitif qui les vouerait à la démolition ! Personne ne déplore aujourd’hui la transformation d’une église désaffectée en librairie, en chambres d’hôtel ou en discothèque, tant que l’édifice est épargné.

Bascule de l’artistique au sociétal

Notre XXIe siècle considérera sans doute dans quelques années que les anciens centres de pensée ou d’art qui nous ont nourris, n’auront de réelle pertinence que détournés de leur fonction première. Sans doute le partage d’un héritage collectif, la mise en valeur et la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel de l’humanité passeront au second plan ou feront sur le long terme partie des missions non publiques d’un musée ou d’une salle de concert. En même temps, ces lieux permettront un brassage plus large de populations, des approches plus inclusives, une plus grande ouverture à la diversité, bref, un basculement toujours plus grand de l’artistique au sociétal, phénomène que l’on constate dès à présent dans les politiques culturelles que les ministères chargés du secteur des arts, de la musique ou de la scène développent, à travers les contrats programmes des institutions dont ils ont la responsabilité, sans considérer comme prioritaires l’excellence artistique et la diffusion d’un bagage de qualité.

L’idéologie ou la rentabilité ont pris le pas sur la connaissance et la transmission. C’est une tendance qui semble difficile à contourner et qui démontre – si besoin était – que les décideurs politiques sont les premiers à gérer des matières pour lesquelles ils n’ont que peu de compétences… C’est sans doute là notre principal motif d’inquiétudes et cela laisse présager un avenir sombre pour la culture, toutes disciplines confondues…

Stéphane Dado

Cette carte blanche est parue dans lalibre.be. Son auteur, Stéphane DADO, est musicologue, chargé de mission à l’Orchestre philharmonique royal de Liège, codirecteur artistique du festival Les Nuits de septembre. Il est également chargé d’histoire sociale de la musique au Forum des savoirs de l’ULiège.


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, iconographie | source : lalibre.be | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Het Nieuwsblad.


Plus de presse en Wallonie-Bruxelles…

STALINE : Le Marxisme et les problèmes de linguistique (Moscou, 1952)

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Magnifique témoignage d’une époque et bijou de bibliophilie, l’opuscule Le Marxisme et les problèmes de linguistique d’un certain Joseph Staline n’est pas une brochure pirate que nous aurions découverte dans une brocante. Le texte principal, qui donne son titre à ce recueil d’une cinquantaine de pages, était initialement un article signé par le Petit Père des Peuples et paru dans la Pravda en 1950. Comme l’indique la “Note de l’éditeur” en début de volume : “La présente traduction de l’ouvrage de J. Staline Le Marxisme et les problèmes de linguistique est conforme au texte des Editions politiques d’Etat (Moscou 1951).” Autant pour la conformité.

Distribuée dans nos contrées francophones via les différents partis communistes nationaux, cette brochure de bonne qualité était éditée par les Editions en langues étrangères de Moscou (une maison d’édition fondée en 1931 sous le nom d’Association des éditeurs de travailleurs étrangers en URSS, rebaptisée en 1939 Maison d’édition des langues étrangères puis, en 1963, après une réorganisation, Éditions du Progrès).

Étaient ainsi diffusées pour la bonne édification des peuples, toute une batterie de monographies officielles portant sur des sujets aussi quotidiens que Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique du même Joseph Staline (1954) ou Les trois sources et les trois parties constitutives du Marxisme par V. Lénine (1954, “conforme au texte des Œuvres de Lénine, préparées par l’Institut Marx-Engels-Lénine-Staline près le Comité Central du P.C.U.S“).

Même si, d’entrée de jeu, Staline confesse que, en matière de linguistique, “n’étant pas linguiste, je ne puis évidemment pas donner pleine satisfaction aux camarades“, ‘il’ écrit quand même un essai d’une trentaine de pages sur le sujet, suivi par plusieurs autres textes longs, regroupés sous le titre “Quelques problèmes de linguistique” : Réponse à la camarade E. Krachéninnikova ; Au camarade Sanjéev ; Aux camarades D. Belkine et S. Fourer ; Au camarade A. Kholopov. Il faut lire ces ‘Réponses’ sans romantisme post-soviétique : elles sont l’occasion pour Staline de discréditer officiellement, urbi et orbi, une sommité de la linguistique d’alors, Nicolas Marr, qui a dû ‘sentir le vent du boulet’ dès les années 1950, alors qu’il avait auparavant été soutenu par Staline et, partant, à l’origine d’épuration visant des linguistes russes (slavistes) qui n’étaient pas d’accord avec ses théories quelquefois assez ‘farfelues’…

On débattra longuement de l’idéologie qui préside au traitement du sujet “linguistique”, on s’amusera de penser que Staline aurait dû vivre plus de vies que mille chats pour écrire l’ensemble des œuvres qui lui sont attribuées, on s’émerveillera du dispositif technique de propagande internationale organisé, entre autres, au travers de tant de publications de qualité, on s’agacera peut-être du cynisme politique qui faisait percoler la vérité d’Etat dans tous les sujets de la vie quotidienne, soit. On relira George Orwell, Umberto Eco et Margaret Atwood, soit : on fera bien.

Reste qu’il sera difficile de ne pas être ému par une époque qui, si elle était d’une violence inouïe, n’était pas dénuée d’une poésie incroyable : quelles que soient ses options politiques, un Etat, un jour, a visé ouvertement à l’édification de son peuple… par le livre et les savoirs ! De quoi être nostalgique, non ?

Patrick Thonart


Lénine lisant la Pravda © fr.rbth.com

L’article de J. Staline, Le Marxisme et les problèmes de linguistique, paru le 20 juin 1950 dans La Pravda, à la suite d’un débat qui s’y déroula sur les problèmes de linguistique en Union soviétique, constitue une réponse aux questions que lui posa à ce sujet un groupe d’étudiants soviétiques et aux essais publiés dans les colonnes du journal, dont les principaux titres sont : Sur la voie de la linguistique matérialiste de Boulakhovski, membre de l’Académie des Sciences d’Ukraine, L’Histoire de la linguistique en Russie et la théorie de Marr de Nikiforov, Du caractère de classe de la langue de Koudriavtsev. [VIVELEMAOISME.ORG]


© Collection privée

A propos du marxisme en linguistique

Un groupe de jeunes camarades m’a demandé d’exposer dans la presse mon opinion sur les problèmes de linguistique, notamment en ce qui concerne le marxisme en linguistique. N’étant pas linguiste, je ne puis évidemment pas donner pleine satisfaction aux camarades. Quant au marxisme en linguistique, comme dans les autres sciences sociales, c’est une question dont je peux parler en connaissance de cause. C’est pourquoi j’ai accepté de répondre à une série de questions posées par les camarades.

QUESTION : Est-il vrai que la langue soit une superstructure au-dessus de la base ?

RÉPONSE : Non, c’est faux.
La base est le régime économique de la société à une étape donnée de son développement. La superstructure, ce sont les vues politiques, juridiques, religieuses, artistiques, philosophiques de la société et les institutions politiques, juridiques et autres qui leur correspondent.
Toute base a sa propre superstructure, qui lui correspond. La base du régime féodal a sa superstructure, ses vues politiques, juridiques et autres, avec les institutions qui leur correspondent ; la base capitaliste a sa superstructure à elle, et la base socialiste la sienne. Lorsque la base est modifiée ou liquidée. sa superstructure est, à sa suite, modifiée ou liquidée ; et lorsqu’une base nouvelle prend naissance, à sa suite prend naissance une superstructure qui lui correspond.
La langue, à cet égard, diffère radicalement de la superstructure. Prenons, par exemple, la société russe et la langue russe. Au cours des trente dernières années, l’ancienne base, la base capitaliste, a été liquidée en Russie, et il a été construit une base nouvelle, socialiste.
En conséquence, la superstructure de la base capitaliste a été liquidée, et il a été créé une nouvelle superstructure correspondant à la base socialiste. Aux anciennes institutions politiques, juridiques et autres se sont donc substituées des institutions nouvelles, socialistes. Mais en dépit de cela, la langue russe est demeurée, pour l’essentiel, ce qu’elle était avant la Révolution d’Octobre.
Qu’y a-t-il de changé depuis lors dans la langue russe ?
Le vocabulaire de la langue russe a changé en une certaine mesure ; il a changé dans ce sens qu’il s’est enrichi d’un nombre considérable de mots nouveaux et d’expressions nouvelles qui ont surgi avec l’apparition de la nouvelle production socialiste, avec l’apparition d’un nouvel Etat, d’une nouvelle culture socialiste, d’un nouveau milieu social, d’une nouvelle morale et, enfin, avec le progrès de la technique et de la science ; quantité de mots et d’expressions ont changé de sens et acquis une signification nouvelle ; un certain nombre de mots surannés ont disparu du vocabulaire.
En ce qui concerne le fonds essentiel du vocabulaire et le système grammatical de la langue russe, qui en constituent le fondement, loin d’avoir été liquidés et remplacés, après la liquidation de la base capitaliste, par un nouveau fonds essentiel du vocabulaire et un nouveau système grammatical de la langue, ils se sont au contraire conservés intacts et ont survécu sans aucune modification un peu sérieuse ; ils se sont conservés précisément comme fondement de la langue russe d’aujourd’hui.
Poursuivons. La superstructure est engendrée par la base, mais cela ne veut point dire qu’elle se borne à refléter la base, qu’elle soit passive, neutre, qu’elle se montre indifférente au sort de la base, au sort des classes, au caractère du régime.
Au contraire, une fois en existence, elle devient une immense force active, elle aide activement sa base à se cristalliser et à s’affermir ; elle met tout en oeuvre pour aider le nouveau régime à achever la destruction de la vieille base et des vieilles classes, et à les liquider.
Il ne saurait en être autrement. La superstructure est justement engendrée par la base pour servir celle-ci, pour l’aider activement à se cristalliser et à s’affermir, pour lutter activement en vue de liquider la vieille base périmée avec sa vieille superstructure. Il suffit que la superstructure se refuse à jouer ce rôle d’instrument, il suffit qu’elle passe de la position de défense active de sa base à une attitude indifférente à son égard, à une attitude identique envers toutes les classes, pour qu’elle perde sa qualité et cesse d’être une superstructure.
La langue à cet égard diffère radicalement de la superstructure. La langue est engendrée non pas par telle ou telle base, vieille ou nouvelle, au sein d’une société donnée, mais par toute la marche de l’histoire de la société et de l’histoire des bases au cours des siècles.
Elle est l’oeuvre non pas d’une classe quelconque, mais de toute la société, de toutes les classes de la société, des efforts des générations et des générations. Elle est créée pour les besoins non pas d’une classe quelconque, mais de toute la société, de toutes les classes de la société.
C’est pour cette raison précisément qu’elle est créée en tant que langue du peuple tout entier, unique pour toute la société et commune à tous les membres de la société.
Par suite, le rôle d’instrument que joue la langue comme moyen de communication entre les hommes ne consiste pas à servir une classe au détriment des autres classes, mais à servir indifféremment toute la société, toutes les classes de la société. C’est là précisément la raison pour laquelle la langue peut servir l’ancien régime agonisant aussi bien que le nouveau régime ascendant, l’ancienne base aussi bien que la nouvelle, les exploiteurs aussi bien que les exploités.
Ce n’est un secret pour personne que la langue russe a aussi bien servi le capitalisme russe et la culture bourgeoise russe avant la Révolution d’octobre qu’elle sert actuellement le régime socialiste et la culture socialiste de la société russe.
Il faut en dire autant des langues ukrainienne, biélorusse, ouzbèque, kazakhe, géorgienne, arménienne, estonienne, lettone, lituanienne, moldave, tatare, azerbaïdjanaise, bachkire, turkmène et autres langues des nations soviétiques, qui ont aussi bien servi l’ancien régime bourgeois de ces nations qu’elles servent le régime nouveau, socialiste.
Il ne saurait en être autrement. La langue existe, la langue a été créée précisément pour servir la société comme un tout, en tant que moyen de communication entre les hommes, pour être commune aux membres de la société et unique pour la société, pour servir au même titre les membres de la société indépendamment de la classe à laquelle ils appartiennent.
Il suffit que la langue quitte cette position d’instrument commun à tout le peuple, il suffit qu’elle prenne une position tendant à préférer, à soutenir un groupe social quelconque au détriment des autres groupes sociaux pour qu’elle perde sa qualité, pour qu’elle cesse d’être un moyen de communication entre les hommes dans la société, pour qu’elle devienne le jargon d’un groupe social quelconque, pour qu’elle déchoie et se voue à la disparition.
Sous ce rapport, la langue, qui diffère par principe de la superstructure, ne se distingue cependant pas des instruments de production, des machines par exemple, qui, indifférents à l’égard des classes comme l’est la langue, peuvent servir également le régime capitaliste et le régime socialiste.
Ensuite, la superstructure est le produit d’une époque au cours de laquelle exista et fonctionne une base économique donnée.
C’est pourquoi la vie de la superstructure n’est pas d’une longue durée: celle-ci est liquidée et disparaît avec la liquidation et la disparition de la base donnée.
La langue, au contraire, est le produit de toute une série d’époques au cours desquelles elle se cristallise, s’enrichit, se développe et s’affine.
C’est pourquoi la vie d’une langue est infiniment plus longue que celle d’une base quelconque, que celle d’une superstructure quelconque.
C’est ce qui explique justement que la naissance et la liquidation, non seulement d’une base et de sa superstructure, mais de plusieurs bases et des superstructures qui leur correspondent, ne conduisent pas dans l’histoire à la liquidation d’une langue donnée, à la liquidation de sa structure et à la naissance d’une langue nouvelle avec un nouveau vocabulaire et un nouveau système grammatical.
Plus de cent ans se sont écoulés depuis la mort de Pouchkine. Durant ce temps, les régimes féodal et capitaliste furent liquidés en Russie, et il en a surgi un troisième, le régime socialiste. Par conséquent, deux bases avec leurs superstructures ont été liquidées, et il en est apparu une nouvelle, la base socialiste, avec sa nouvelle superstructure. Mais si l’on prend par exemple la langue russe, on constate que, pendant ce long intervalle de temps, elle n’a subi aucune refonte et que, par sa structure, la langue russe de nos jours diffère peu de celle de Pouchkine.
Qu’y a-t-il eu de changé pendant ce temps dans la langue russe ? Son vocabulaire s’est, pendant ce temps, notablement enrichi ; un grand nombre de mots surannés ont disparu du lexique ; le sens d’une quantité importante de mots s’est modifié ; le système grammatical de la langue s’est amélioré. Quant à la structure de la langue de Pouchkine avec son système grammatical et le fonds essentiel de son lexique, elle s’est conservée dans ses grandes lignes comme fondement de la langue russe d’aujourd’hui.
Cela se conçoit fort bien. En effet, pourquoi serait-il nécessaire qu’après chaque révolution la structure existante de la langue, son système grammatical et le fonds essentiel de son lexique soient détruits et remplacés par de nouveaux, comme cela a lieu ordinairement pour la superstructure ?
A quoi servirait-il que “eau”, “terre”, “montagne”, “forêt”, “poisson”, “homme”, “marcher”, “faire”, “produire”, “commercer”, etc. ne s’appellent plus eau, terre, montagne, etc., mais autrement ?
A quoi servirait-il que les changements des mots dans la langue et la combinaison des mots dans la proposition aient lieu, non pas d’après la grammaire existante, mais d’après une grammaire tout autre ?
Quelle utilité la révolution retirerait-elle de ce bouleversement dans la langue  ? L’histoire en général ne fait rien d’essentiel sans que la nécessité ne s’en impose tout spécialement.
On se demande quelle serait la nécessité de ce bouleversement linguistique, lorsqu’il a été prouvé que la langue existante, avec sa structure, est, dans ses grandes lignes, parfaitement apte à satisfaire aux besoins du nouveau régime ! On peut, on doit détruire la vieille superstructure et lui en substituer une nouvelle en quelques années, afin de donner libre cours au développement des forces productives de la société, mais comment détruire la langue existante et établir à sa place une langue nouvelle en quelques années, sans apporter l’anarchie dans la vie sociale, sans créer la menace d’une désagrégation de la société ?
Qui donc, sinon quelque Don Quichotte, pourrait s’assigner une tâche pareille ?
Enfin, il y a encore une différence radicale entre la superstructure et la langue. La superstructure n’est pas liée directement à la production, à l’activité productrice de l’homme. Elle n’est liée à la production que de façon indirecte, par l’intermédiaire de l’économie, par l’intermédiaire de la base. Aussi la superstructure ne reflète-t-elle pas les changements survenus au niveau du développement des forces productives d’une façon immédiate et directe, mais à la suite des changements dans la base, à travers le prisme des changements intervenus dans la base par suite des changements dans la production. C’est dire que la sphère d’action de la superstructure est étroite et limitée.
La langue, au contraire, est liée directement à l’activité productrice de l’homme, et pas seulement à l’activité productrice, mais à toutes les autres activités de l’homme dans toutes les sphères de son travail, depuis la production jusqu’à la base, depuis la base jusqu’à la superstructure.
C’est pourquoi la langue reflète les changements dans la production d’une façon immédiate et directe, sans attendre les changements dans la base. C’est pourquoi la sphère d’action de la langue, qui embrasse tous les domaines de l’activité de l’homme, est beaucoup plus large et plus variée que la sphère d’action de la superstructure. Bien plus, elle est pratiquement illimitée.
Voilà la raison essentielle pour laquelle la langue, plus précisément son vocabulaire, est dans un état de changement à peu près ininterrompu. Le développement ininterrompu de l’industrie et de l’agriculture, du commerce et des transports, de la technique et de la science exige de la langue qu’elle enrichisse son vocabulaire de nouveaux mots et de nouvelles expressions nécessaires à cet essor. Et la langue, qui reflète directement ces besoins, enrichit en effet son vocabulaire de nouveaux mots et perfectionne son système grammatical.
Ainsi :

      1. Un marxiste ne peut considérer la langue comme une superstructure au-dessus de la base ;
      2. Confondre la langue avec une superstructure, c’est commettre une grave erreur.

QUESTION : Est-il vrai que la langue ait toujours eu et garde un caractère de classe, qu’il n’existe pas de langue commune et unique pour la société, de langue qui n’ait pas un caractère de classe, mais qui soit celle du peuple tout entier ?

RÉPONSE : Non, c’est faux.
Il n’est pas difficile de comprendre que dans une société sans classes il ne saurait être question d’une langue de classe.
Le régime de la communauté primitive, le régime des clans, ignorait les classes et, par conséquent, il ne pouvait y avoir de langue de classe ; la langue y était commune, unique pour toute la collectivité. L’objection suivant laquelle il faut entendre par classe toute collectivité humaine, y compris celle de la communauté primitive, n’est pas une objection, mais un jeu de mots qui ne mérite pas d’être réfuté.
En ce qui concerne le développement ultérieur, des langues de clans aux langues de tribus, des langues de tribus aux langues de nationalités, et des langues de nationalités aux langues nationales, – partout, à toutes les phases du développement, la langue comme moyen de communication entre les hommes dans la société a été commune et unique pour la société, a servi au même titre les membres de la société indépendamment de leur condition sociale.
Je ne parle pas ici des empires des périodes esclavagiste ou médiévale, par exemple, des empires de Cyrus ou d’Alexandre le Grand, de César ou de Charlemagne, qui étaient dépourvus d’une base économique propre et représentaient des formations militaires et administratives éphémères et peu solides. Ces empires n’avaient ni ne pouvaient avoir de langue unique pour tout l’empire et intelligible pour tous ses membres.
Ils représentaient un conglomérat de tribus et de nationalités qui vivaient de leur propre vie et possédaient leurs langues propres.
Il ne s’agit donc pas de ces empires et d’autres semblables, mais des tribus et des nationalités qui faisaient partie de l’empire, possédaient une base économique propre et avaient des langues formées d’ancienne date. L’histoire nous apprend que les langues de ces tribus et nationalités ne portaient pas un caractère de classe, mais étaient des langues communes aux populations, aux tribus et aux nationalités et comprises par tous leurs membres.
Certes, il existait parallèlement des dialectes, des parlers locaux, mais la langue unique et commune de la tribu ou de la nationalité prévalait sur ces parlers et se les subordonnait.
Par la suite, avec l’apparition du capitalisme, avec la liquidation du morcellement féodal et la formation d’un marché national, des nationalités se développèrent en nations, et les langues des nationalités en langues nationales.
L’histoire nous apprend qu’une langue nationale n’est pas une langue de classe, mais une langue commune à l’ensemble du peuple, commune aux membres de la nation et unique pour la nation.
Il a été dit plus haut que la langue comme moyen de communication entre les hommes dans la société sert également toutes les classes de la société et manifeste à cet égard une sorte d’indifférence envers les classes.
Mais les hommes, les divers groupes sociaux et les classes sont loin d’être indifférents envers la langue. Ils s’attachent à l’utiliser dans leur intérêt, à lui imposer leur vocabulaire particulier, leurs termes particuliers, leurs expressions particulières. Sous ce rapport, se distinguent particulièrement les couches supérieures des classes possédantes qui se sont détachées du peuple et qui le haïssent : l’aristocratie nobiliaire et les couches supérieures de la bourgeoisie.
Il se forme des dialectes et jargons “de classe”, des “langues” de salon. En littérature, ces dialectes et jargons sont souvent qualifiés à tort de langues : la “langue noble”, la “langue bourgeoise”, par opposition à la “langue prolétarienne”, à la “langue paysanne”. C’est pour cette raison que certains de nos camarades, si étrange que cela puisse paraître, en arrivent à conclure que la langue nationale est une fiction, qu’il n’existe en réalité que des langues de classe.
Je pense qu’il n’y a rien de plus erroné que cette conclusion. Peut-on regarder ces dialectes et ces jargons comme des langues ? Non, c’est impossible. Impossible d’abord, parce que ces dialectes et ces jargons n’ont pas de système grammatical ni de fonds de vocabulaire propres, – ils les empruntent à la langue nationale. Impossible ensuite, parce que les dialectes et les jargons ont une sphère étroite de circulation parmi les couches supérieures de telle ou telle classe, et ne conviennent nullement, comme moyen de communication entre les hommes, à la société dans son ensemble.
Qu’est-ce qu’on y trouve donc ? On y trouve un choix de mots spécifiques qui reflètent les goûts spécifiques de l’aristocratie ou des couches supérieures de la bourgeoisie ; un certain nombre d’expressions et de tournures qui se distinguent par leur raffinement et leur galanterie, et qui ne comportent pas les expressions et tournures “grossières” de la langue nationale ; on y trouve enfin un certain nombre de mots étrangers.
L’essentiel cependant, c’est-à-dire l’immense majorité des mots et le système grammatical, est emprunté à la langue nationale commune à toue le peuple. Par conséquent, les dialectes et les jargons constituent des rameaux de la langue nationale commune à tout le peuple, privés de toute indépendance linguistique et condamnés à végéter. Penser que dialectes et jargons puissent devenir des langues distinctes, capables d’évincer et de remplacer la langue nationale, c’est perdre la perspective historique et abandonner les positions du marxisme.
On se réfère à Marx, on cite un passage de son article “Saint Max”, où il est dit que le bourgeois a “sa langue”, que cette langue “est un produit de la bourgeoisie”, qu’elle est pénétrée de l’esprit de mercantilisme et de marchandage.
Certains camarades veulent démontrer par cette citation que Marx aurait admis le “caractère de classe” de la langue, qu’il niait l’existence d’une langue nationale unique. Si ces camarades avaient fait preuve d’objectivité dans cette question, ils auraient dû citer encore un autre passage du même article “Saint Max”, où Marx, traitant des voies de formation d’une langue nationale unique, parle de “la concentration des dialectes en une langue nationale unique, en fonction de la concentration économique et politique”.
Par conséquent, Marx reconnaissait la nécessité d’une langue nationale unique, en tant que forme supérieure à laquelle sont subordonnés les dialectes en tant que formes inférieures.
Dès lors, qu’est-ce donc que la langue du bourgeois, qui, d’après Marx, “est un produit de la bourgeoisie” ? Marx la considérait-il comme une langue telle que la langue nationale avec sa structure linguistique propre ? Pouvait-il la considérer comme une telle langue ? Évidemment non! Marx voulait dire simplement que les bourgeois avaient souillé la langue nationale unique avec leur vocabulaire de mercantis, que les bourgeois avaient donc leur jargon de mercantis.
Il s’ensuit que ces camarades ont déformé la position de Marx. Et ils l’ont déformée parce qu’ils ont cité Marx non en marxistes, mais en scolastiques, sans aller au fond des choses.
On se réfère à Engels, on cite de son oeuvre : La Situation de la classe laborieuse en Angleterre les passages où il dit que “… la classe ouvrière anglaise est devenue à la longue un peuple tout autre que la bourgeoisie anglaise” ; que “les ouvriers parlent un autre dialecte, ont d’autres idées et d’autres conceptions, d’autres mœurs et d’autres principes moraux, une autre religion et une autre politique que la bourgeoisie”.
Forts de cette citation, certains camarades en viennent à conclure qu’Engels a nié la nécessité d’une langue nationale commune à tout le peuple, qu’il affirmait, par conséquent, le “caractère de classe” de la langue. Engels, il est vrai, ne parle pas ici de la langue, mais du dialecte ; il comprend fort bien que le dialecte en tant que rameau de la langue nationale ne peut remplacer celle-ci. Mais ces camarades, visiblement, ne se montrent guère sensibles à la différence entre langue et dialecte…
Il est évident que la citation est faite mal à propos, car Engels ne parle pas ici de “langues de classe”, mais principalement des idées, des conceptions, des mœurs, des principes moraux, de la religion, de la politique de classe. Il est tout à fait juste que les idées, les conceptions, les mœurs, les principes moraux, la religion et la politique sont directement opposés chez les bourgeois et les prolétaires. Mais que vient faire ici la langue nationale ou le “caractère de classe” de la langue ?
Est-ce que l’existence des contradictions de classe dans la société peut servir d’argument en faveur du “caractère de classe” de la langue ou contre la nécessité d’une langue nationale unique ? Le marxisme dit que la communauté de langue est un des caractères les plus importants de la nation, tout en sachant parfaitement qu’il y a des contradictions de classe à l’intérieur de la nation. Les camarades en question reconnaissent-ils cette thèse marxiste ?
On se réfère à Lafargue en rappelant que, dans sa brochure : La Langue française avant et après la Révolution, il reconnaît le “caractère de classe” de la langue et qu’il nie, dit-on, la nécessité d’une langue nationale commune à tout le peuple. C’est faux. Lafargue parle effectivement de la langue “noble” ou “aristocratique” et des “jargons” des diverses couches de la société.
Mais ces camarades oublient que Lafargue, qui ne s’intéresse pas à la différence qui existe entre la langue et le jargon, et qui qualifie les dialectes, soit de “langue artificielle”, soit de “jargon”, déclare explicitement dans sa brochure que “la langue artificielle qui distinguait l’aristocratie… était extraite de la vulgaire, parlée par le bourgeois et l’artisan, la ville et la campagne”.
Lafargue reconnaît donc l’existence et la nécessité d’une langue commune à tout le peuple, et comprend fort bien le caractère subordonné et la dépendance de la “langue aristocratique” et des autres dialectes et jargons par rapport à la langue commune à tout le peuple.
Il s’ensuit que la référence à Lafargue manque son but.
On se réfère au fait qu’à une époque donnée, en Angleterre, les féodaux anglais ont parlé le français “durant des siècles”, alors que le peuple anglais parlait la langue anglaise, et l’on voudrait en faire un argument en faveur du “caractère de classe” de la langue et contre la nécessité d’une langue commune à tout le peuple. Mais ce n’est point là un argument, c’est plutôt une anecdote.
Premièrement, à cette époque, tous les féodaux ne parlaient pas le français, mais seulement un nombre insignifiant de grands féodaux anglais à la cour du roi et dans les comtés.
Deuxièmement, ils ne parlaient pas une “langue de classes quelconque, mais la langue française ordinaire, commune à tout le peuple français.”
Troisièmement, on sait que cet engouement de ceux qui s’amusaient à parler la langue française a disparu ensuite sans laisser de trace, faisant place à la langue anglaise commune à tout le peuple. Ces camarades pensent-ils que les féodaux anglais et le peuple anglais se sont “durant des siècles” expliqués au moyen d’interprètes, que les féodaux anglais ne se servaient pas de la langue anglaise, qu’il n’existait pas alors de langue anglaise commune à tout le peuple, que la langue française était alors en Angleterre quelque chose de plus qu’une langue de salon, uniquement employée dans le cercle étroit de la haute aristocratie anglaise ? Comment peut-on, sur la base de tels “arguments” anecdotiques, nier l’existence et la nécessité d’une langue commune à tout le peuple ?
Les aristocrates russes se sont également amusés un certain temps à parler français à la cour des tsars et dans les salons. Ils se vantaient de ce qu’en parlant le russe ils y mêlaient souvent du français et de ce qu’ils ne savaient parler le russe qu’avec un accent français.
Est-ce à dire qu’il n’existait pas alors en Russie une langue russe commune à tout le peuple, que la langue commune au peuple entier était une fiction, que les “langues de classe” constituaient une réalité ?
Nos camarades commettent ici, pour le moins, deux erreurs.
La première erreur est qu’ils confondent la langue avec la superstructure. Ils pensent que si la superstructure a un caractère de classe, la langue de même ne doit pas être commune à tout le peuple, mais doit porter un caractère de classe. J’ai déjà dit plus haut que la langue et la superstructure sont deux notions différentes et qu’il n’est pas permis à un marxiste de les confondre.
La seconde erreur est que ces camarades conçoivent l’opposition des intérêts de la bourgeoisie et du prolétariat, leur lutte de classes acharnée, comme une désagrégation de la société, comme une rupture de tous les liens entre les classes hostiles.
Ils estiment que, puisque la société s’est désagrégée et qu’il n’existe plus de société unique, mais seulement des classes, il n’est plus besoin d’une langue unique pour la société, il n’est plus besoin d’une langue nationale. Que reste-t-il donc si la société s’est désagrégée et s’il n’y a plus de langue nationale, commune à tout le peuple ? Restent les classes et les “langues de classe”. Il va de soi que chaque “langue de classe” aura sa grammaire “de classe”, grammaire “prolétarienne”, grammaire “bourgeoise”. Il est vrai que ces grammaires n’existent pas en réalité ; mais cela n’embarrasse guère ces camarades: ils sont persuadés que ces grammaires verront le jour.
Il y avait chez nous, à un moment donné, des “marxistes” qui prétendaient que les chemins de fer restés dans notre pays après la Révolution d’octobre étaient des chemins de fer bourgeois ; qu’il ne nous seyait pas, à nous marxistes, de nous en servir ; qu’il fallait les démonter et en construire de nouveaux, des chemins de fer “prolétariens”. Cela leur valut le surnom de “troglodytes”…
Il va de soi que ces vues d’un anarchisme primitif sur la société, sur les classes, sur la langue n’ont rien de commun avec le marxisme. Mais elles existent incontestablement et continuent d’habiter les cerveaux de certains de nos camarades aux idées confuses.
Il est évidemment faux que, par suite d’une lutte de classes acharnée, la société se soit désagrégée en classes qui économiquement ne sont plus liées les unes aux autres au sein d’une société unique. Au contraire, aussi longtemps que le capitalisme existe, bourgeois et prolétaires seront attachés ensemble par tous les liens de la vie économique, en tant que parties constitutives d’une société capitaliste unique.
Les bourgeois ne peuvent vivre et s’enrichir s’ils n’ont pas à leur disposition des ouvriers salariés ; les prolétaires ne peuvent subsister s’ils ne s’embauchent pas chez les capitalistes. La rupture de tous liens économiques entre eux signifie la cessation de toute production ; or, la cessation de toute production conduit à la mort de la société, à la mort des classes elles-mêmes.
On conçoit qu’aucune classe ne veuille se vouer à l’autodestruction. C’est pourquoi la lutte de classes, si aiguë soit-elle, ne peut conduire à la désagrégation de la société. Seules l’ignorance en matière de marxisme et l’incompréhension totale de la nature de la langue ont pu suggérer à certains de nos camarades cette fable sur la désagrégation de la société, sur les langues “de classe”, sur les grammaires “de classe”.
On se réfère ensuite à Lénine, et l’on rappelle que Lénine reconnaissait l’existence en régime capitaliste de deux cultures, bourgeoise et prolétarienne ; que le mot d’ordre de culture nationale, sous le capitalisme, est un mot d’ordre nationaliste.
Tout cela est juste, et Lénine sur ce point a tout à fait raison.
Mais que vient faire ici le “caractère de classe” de la langue ? En invoquant les paroles de Lénine sur les deux cultures en régime capitaliste, ces camarades veulent apparemment donner à entendre au lecteur que l’existence dans la société de deux cultures, bourgeoise et prolétarienne, signifie qu’il doit y avoir également deux langues, la langue étant liée à la culture ; c’est dire que Lénine nie la nécessité d’une langue nationale unique, c’est dire que Lénine reconnaît l’existence des langues “de classe”. L’erreur de ces camarades consiste ici à identifier et à confondre la langue avec la culture.
Or la culture et la langue sont deux choses différentes. La culture peut être bourgeoise ou socialiste, tandis que la langue, comme moyen de communication entre les hommes, est toujours commune à tout le peuple ; elle peut servir et la culture bourgeoise et la culture socialiste.
N’est-ce pas un fait que les langues russe, ukrainienne, ouzbèque servent actuellement la culture socialiste de ces nations tout aussi bien qu’elles servaient leur culture bourgeoise avant la Révolution d’octobre ? Par conséquent, ces camarades se trompent gravement en affirmant que l’existence de deux cultures différentes mène à la formation de deux langues différentes et à la négation de la nécessité d’une langue unique.
En parlant de deux cultures, Lénine partait justement de cette thèse que l’existence de deux cultures ne peut conduire à la négation d’une langue unique et à la formation de deux langues, que la langue doit être unique.
Lorsque les bundistes accusèrent Lénine de nier la nécessité de la langue nationale et de regarder la culture comme étant “sans appartenance nationale”, Lénine, on le sait, protesta vivement contre cette accusation et déclara qu’il combattait la culture bourgeoise et non la langue nationale dont il considérait la nécessité comme incontestable. Il est étrange de voir certains de nos camarades marcher sur les traces des bundistes.
En ce qui concerne la langue unique, dont Lénine aurait soi-disant nié la nécessité, il conviendrait d’entendre les paroles suivantes de Lénine :

La langue est le plus important des moyens de communication entre les hommes. L’unité de la langue et le libre développement sont parmi les conditions les plus importantes d’un commerce vraiment libre, vraiment large et correspondant au capitalisme moderne, du groupement libre et large de la population dans chaque classe prise en particuliers.

Il s’ensuit donc que nos honorables camarades ont déformé les opinions de Lénine.
On se réfère enfin à Staline.
On cite de Staline le passage suivant:

La bourgeoisie et ses partis nationalistes ont été et demeurent, en cette période, la principale force directrice de ces nations.

Tout cela est juste. La bourgeoisie et son parti nationaliste dirigent effectivement la culture bourgeoise, de même que le prolétariat et son parti internationaliste dirigent la culture prolétarienne. Mais que vient faire ici le “caractère de classe” de la langue ?
Ces camarades ne savent-ils pas que la langue nationale est une forme de la culture nationale, que la langue nationale peut servir la culture bourgeoise comme la culture socialiste ? Est-ce que nos camarades ignoreraient la formule bien connue des marxistes, suivant laquelle les cultures actuelles russe, ukrainienne, biélorusse et autres sont socialistes par le contenu et nationales par la forme, c’est-à-dire par la langue ? Sont-ils d’accord avec cette formule marxiste ?
L’erreur de nos camarades est qu’ils ne voient pas de différence entre la culture et la langue, et ne comprennent pas que la culture change de contenu à chaque nouvelle période de développement de la société, tandis que la langue reste, pour l’essentiel, la même pendant plusieurs périodes et sert aussi bien la nouvelle culture que l’ancienne. Ainsi :

      1. La langue, comme moyen de communication, a toujours été et reste une langue unique pour la société et commune à tous ses membres ;
      2. L’existence des dialectes et des jargons, loin d’infirmer, confirme l’existence d’une langue commune au peuple entier, langue dont ils constituent les rameaux et à laquelle ils sont subordonnés ;
      3. La formulation “caractère de classe” de la langue relève d’une thèse erronée, non marxiste.

QUESTION: Quels sont les traits caractéristiques de la langue ?

RÉPONSE : La langue compte parmi les phénomènes sociaux qui agissent pendant toute la durée de l’existence de la société. Elle naît et se développe en même temps que naît et se développe la société.
Elle meurt en même temps que la société.
Pas de langue en dehors de la société.
C’est pourquoi l’on ne peut comprendre la langue et les lois de son développement que si l’on étudie la langue en relation étroite avec l’histoire de la société, avec l’histoire du peuple auquel appartient la langue étudiée et qui en est le créateur et le dépositaire.
La langue est un moyen, un instrument à l’aide duquel les hommes communiquent entre eux, échangent leurs idées et arrivent à se faire comprendre. Directement liée à la pensée, la langue enregistre et fixe, dans les mots et les combinaisons de mots formant des propositions, les résultats du travail de la pensée, les progrès du travail de l’homme pour étendre ses connaissances, et rend ainsi possible l’échange des idées dans la société humaine.
L’échange des idées est une nécessité constante et vitale, car, sans cela, il serait impossible d’organiser l’action commune des hommes dans la lutte contre les forces de la nature, dans la lutte pour la production des biens matériels nécessaires, sans cela, impossible de réaliser des progrès dans l’activité productrice de la société, impossible, par conséquent, qu’existe même la production sociale.
Il s’ensuit que, sans une langue intelligible pour la société et commune à ses membres, la société s’arrête de produire, se désagrège et cesse d’exister en tant que société. Dans ce sens, la langue, instrument de communication, est en même temps un instrument de lutte et de développement de la société.
Comme on sait, l’ensemble de tous les mots existant dans une langue forment ce qu’on appelle son vocabulaire. Le principal dans le vocabulaire d’une langue, c’est le fonds lexique essentiel, dont le noyau est constitué par les radicaux. Ce noyau est beaucoup moins étendu que le vocabulaire de la langue, mais il vit très longtemps, durant des siècles, et fournit à la langue une base pour la formation de mots nouveaux. Le vocabulaire reflète l’état de la langue : plus le vocabulaire est riche et varié, plus riche et évoluée est la langue.
Cependant, le vocabulaire pris en lui-même ne constitue pas encore la langue, – il est plutôt le matériau nécessaire pour construire la langue. De même que les matériaux de construction dans le bâtiment ne sont pas l’édifice, encore qu’il soit impossible, sans eux, de bâtir l’édifice, de même le vocabulaire d’une langue ne constitue pas la langue elle-même, encore que sans lui toute langue soit impossible.
Mais le vocabulaire d’une langue prend une énorme importance quand il est mis à la disposition de la grammaire de cette langue ; la grammaire définit les règles qui président à la modification des mots. à la combinaison des mots dans le corps d’une proposition, et donne ainsi à la langue un caractère harmonieux et logique.
La grammaire (morphologie et syntaxe) est un recueil de règles sur la modification des mots et leur combinaison dans le corps d’une proposition. Par conséquent, c’est précisément grâce à la grammaire que la langue a la possibilité de revêtir la pensée humaine d’une enveloppe matérielle, linguistique.
Le trait distinctif de la grammaire est qu’elle fournit les règles de modification des mots, en considérant, non pas des mots concrets, mais des mots en général, vidés de tout caractère concret ; elle donne les règles de la formation des propositions en considérant, non pas des propositions concrètes, par exemple on sujet concret, un prédicat concret, etc., mais d’une façon générale toutes les propositions indépendamment de la forme concrète de telle ou telle proposition.
Par conséquent, faisant abstraction du particulier et du concret, aussi bien dans les mots que dans les propositions, la grammaire prend ce qu’il y a de général à la base des modifications des mots et de la combinaison des mots au sein d’une proposition, et elle en tire les règles grammaticales, les lois grammaticales. La grammaire est le résultat d’un travail prolongé d’abstraction de la pensée humaine, l’indice d’immenses progrès de la pensée.
A cet égard, la grammaire rappelle la géométrie qui énonce ses lois en faisant abstraction des objets concrets, en considérant ceux-ci comme des corps dépourvus de caractère concret et en définissant les rapports entre eux, non point comme des rapports concrets entre tels ou tels objets concrets, mais comme des rapports entre les corps en général, dépourvus de tout caractère concret.
A la différence de la superstructure qui n’est pas liée à la production directement, mais par l’intermédiaire de l’économie, la langue est directement liée à l’activité productrice de l’homme, de même qu’à toutes ses autres activités dans toutes les sphères de son travail, sans exception.
Aussi le vocabulaire d’une langue, étant le plus susceptible de changement, se trouve-t-il dans un état de transformation à peu près ininterrompue ; en même temps, à la différence de la superstructure, la langue n’a pas à attendre la liquidation de la base, elle apporte des changements à son vocabulaire avant la liquidation de la base et indépendamment de l’état de la base.
Cependant, le vocabulaire de la langue change, non pas comme la superstructure, en abolissant ce qui est ancien et en construisant du nouveau, mais en enrichissant le vocabulaire existant de mots nouveaux engendrés par les changements survenus dans le régime social, par le développement de la production, le progrès de la culture, de la science, etc.
En même temps, bien qu’un certain nombre de mots surannés disparaissent en général du vocabulaire de la langue, il s’y agrège un nombre bien plus considérable de mots nouveaux. Quant au fonds essentiel du vocabulaire, il se conserve dans ses grandes lignes, et est employé comme base du vocabulaire de la langue.
Cela se conçoit. Point n’est besoin de détruire le fonds essentiel du vocabulaire, alors qu’il peut être employé avec succès pendant plusieurs périodes historiques, sans compter que la destruction du fonds essentiel du vocabulaire accumulé pendant des siècles amènerait, vu l’impossibilité d’en constituer un nouveau à bref délai, la paralysie de la langue et la désorganisation totale des relations des hommes entre eux.
Le système grammatical de la langue change avec encore plus de lenteur que le fonds essentiel du vocabulaire.
Élaboré au long de plusieurs époques et faisant corps avec la langue, le système grammatical change encore plus lentement que le fonds essentiel du vocabulaire. Bien entendu, il subit à la longue des changements, il se perfectionne, il améliore et précise ses règles, s’enrichit de règles nouvelles ; mais les bases du système grammatical subsistent pendant une très longue période, étant donné, comme le montre l’histoire, qu’elles peuvent servir avec succès la société pendant plusieurs époques.
Ainsi, le système grammatical de la langue et le fonds essentiel du vocabulaire constituent la base de la langue, l’essence de son caractère spécifique.
L’histoire atteste l’extrême stabilité et la résistance énorme de la langue à une assimilation forcée. Certains historiens, au lieu d’expliquer ce phénomène, se bornent à marquer leur étonnement. Mais il n’y a là aucun sujet d’étonnement. La stabilité de la langue s’explique par la stabilité de son système grammatical et du fonds essentiel de son vocabulaire.
Durant des siècles, les assimilateurs turcs se sont attachés à mutiler, à détruire et à anéantir les langues des peuples balkaniques. Au cours de cette période, le vocabulaire des langues balkaniques a subi de sérieuses transformations, bon nombre de mots et d’expressions turcs furent adoptés, il y eut des “convergences” et des “divergences”, mais les langues balkaniques ont résisté et survécu. Pourquoi ? Parce que le système grammatical et le fonds du vocabulaire de ces langues se sont pour l’essentiel conservés.
De tout cela il ressort que la langue et sa structure ne sauraient être considérées comme le produit d’une époque quelconque. La structure de la langue, son système grammatical et le fonds essentiel de son vocabulaire sont le produit d’une suite d’époques.
Il est probable que les éléments de la langue moderne ont été créés dès la plus haute antiquité, avant l’époque de l’esclavage. C’était une langue peu complexe, avec un vocabulaire très pauvre, possédant toutefois un système grammatical à elle, primitif il est vrai, mais qui était cependant un système grammatical.
Le développement ultérieur de la production, l’apparition des classes, l’apparition de l’écriture, la naissance d’un Etat, qui avait besoin, pour son administration, d’une correspondance plus ou moins ordonnée, le développement du commerce, qui avait encore plus besoin d’une correspondance ordonnée, l’apparition de la presse à imprimer, les progrès de la littérature, tous ces faits apportèrent de grands changements dans l’évolution de la langue.
Pendant ce temps, les tribus et les nationalités se fragmentaient et se dispersaient, se mêlaient et se croisaient ; l’on vit apparaître ensuite des langues nationales et des Etats nationaux, il y eut des révolutions, les anciens régimes sociaux firent place à d’autres.
Tous ces faits apportèrent plus de changements encore dans la langue et dans son évolution.
Cependant, ce serait une grave erreur de croire que la langue s’est développée de la même manière que se développait la superstructure, c’est-à-dire en détruisant ce qui existait et en édifiant du nouveau. En réalité, la langue s’est développée, non pas en détruisant la langue existante et en en constituant une nouvelle, mais en développant et perfectionnant les éléments essentiels de la langue existante. Et le passage d’une qualité de la langue à une autre qualité ne se faisait point par explosion, en détruisant d’un seul coup tout l’ancien et en construisant du nouveau, mais par la lente accumulation, pendant une longue période, des éléments de la nouvelle qualité, de la nouvelle structure de la langue, et par dépérissement progressif des éléments de l’ancienne qualité.
On dit que la théorie de l’évolution de la langue par stades est une théorie marxiste, car elle reconnaît la nécessité de brusques explosions comme condition du passage de la langue de l’ancienne qualité à une qualité nouvelle. C’est faux, évidemment, car il est difficile de trouver quoi que ce soit de marxiste dans cette théorie. Et si la théorie de l’évolution par stades reconnaît effectivement de brusques explosions dans l’histoire du développement de la langue, tant pis pour la théorie.
Le marxisme ne reconnaît pas les brusques explosions dans le développement de la langue, la brusque disparition de la langue existante et la brusque constitution d’une langue nouvelle. Lafargue avait tort lorsqu’il parlait de “la brusque révolution linguistique qui s’accomplit de 1789 à 1794” en France (voir la brochure de Lafargue : La Langue française avant et après la Révolution).
A cette époque, il n’y a eu en France aucune révolution linguistique, et encore moins une brusque révolution. Bien entendu, durant cette période, le vocabulaire de la langue française s’est enrichi de mots nouveaux et d’expressions nouvelles ; des mots surannés ont disparu, le sens de certains mots a changé, mais c’est tout.
Or, de tels changements ne décident aucunement des destinées d’une langue.
Le principal dans une langue, c’est le système grammatical et le fonds essentiel du vocabulaire. Mais, loin de disparaître au cours de la révolution bourgeoise française, le système grammatical et le fonds essentiel du vocabulaire de la langue française se sont conservés sans subir de changements notables ; et pas seulement conservés, ils continuent d’exister dans la langue française actuelle. Sans compter que, pour liquider une langue existante et constituer une nouvelle langue nationale (“brusque révolution linguistique”!), un délai de cinq à six ans est ridiculement bref, – il faut pour cela des siècles.
Le marxisme estime que le passage de la langue d’une qualité ancienne à une qualité nouvelle ne se produit pas par explosion ni par destruction de la langue existante et constitution d’une nouvelle, mais par accumulation graduelle des éléments de la nouvelle qualité, et donc par l’extinction graduelle des éléments de la qualité ancienne.
Il faut dire en général, à l’intention des camarades qui se passionnent pour les explosions, que la loi qui préside au passage de la qualité ancienne à une qualité nouvelle au moyen d’explosions n’est pas seulement inapplicable à l’histoire du développement de la langue, mais qu’on ne saurait non plus l’appliquer toujours à d’autres phénomènes sociaux qui concernent la base ou la superstructure.
Ce processus est obligatoire pour une société divisée en classes hostiles. Mais il ne l’est pas du tout pour une société qui ne comporte pas de classes hostiles.
En l’espace de huit à dix ans, nous avons réalisé, dans l’agriculture de notre pays, le passage du régime bourgeois de l’exploitation paysanne individuelle au régime socialiste, kolkhozien. Ce fut une révolution qui a liquidé l’ancien régime économique bourgeois à la campagne et créé un régime nouveau, socialiste. Cependant, cette transformation radicale ne s’est pas faite par voie d’explosion, c’est-à-dire par le renversement do pouvoir existant et la création d’un pouvoir nouveau, mais par le passage graduel de l’ancien régime bourgeois dans les campagnes à un régime nouveau. On a pu le faire parce que c’était une révolution par en haut, parce que la transformation radicale a été réalisée sur l’initiative du pouvoir existant, avec l’appui de la masse essentielle de la paysannerie.
On dit que les nombreux cas de croisement de langues qui se sont produits dans l’histoire donnent lieu de supposer que, lors du croisement, il se constitue une langue nouvelle par voie d’explosion, par le brusque passage de la qualité ancienne à une qualité nouvelle.
C’est absolument faux.
On ne saurait considérer le croisement des langues comme un acte unique, un coup décisif donnant des résultats en quelques années. Le croisement des langues est un long processus qui s’échelonne sur des siècles. Il ne saurait donc être question ici d’aucune explosion.
Poursuivons. Il serait absolument faux de croire que le croisement de deux langues, par exemple, en produit une nouvelle, une troisième, qui ne ressemble à aucune des langues croisées et se distingue qualitativement de chacune d’elles. En réalité, l’une des langues sort généralement victorieuse du croisement, conserve son système grammatical, conserve le fonds essentiel de son vocabulaire et continue d’évoluer suivant les lois internes de son développement, tandis que l’autre langue perd peu à peu sa qualité et s’éteint graduellement.
Par conséquent, le croisement ne produit pas une langue nouvelle, une troisième langue, mais conserve l’une des langues ; son système grammatical et le fonds essentiel de son vocabulaire, et lui permet donc d’évoluer suivant les lois internes de son développement.
Il est vrai qu’il se produit alors un certain enrichissement du vocabulaire de la langue victorieuse aux dépens de la langue vaincue, mais cela, loin de l’affaiblir, la fortifie.
Il en fut ainsi, par exemple, de la langue russe, avec laquelle se sont croisées, a u cours du développement historique, des langues d’autres peuples, et qui est toujours demeurée victorieuse.
Evidemment, le vocabulaire de la langue russe s’est élargi alors par assimilation du vocabulaire des autres langues, mais ce processus, loin d’affaiblir la langue russe, l’a, a u contraire, enrichie et fortifiée.
Quant à l’originalité nationale de la langue russe, elle n’a pas subi la moindre atteinte, car en conservant son système grammatical et le fonds essentiel de son vocabulaire, la langue russe a continué d’évoluer et de se perfectionner suivant les lois internes de son développement.
Il est hors de doute que la théorie du croisement ne peut rien apporter de sérieux à la linguistique soviétique. S’il est vrai que l’étude des lois internes du développement de la langue constitue la tâche principale de la linguistique, il faut reconnaître que la théorie du croisement ne peut accomplir cette tâche ; bien plus, elle ne l’envisage même pas ; tout simplement, elle ne la remarque pas, ou bien ne la comprend pas.

QUESTION : La Pravda a-t-elle eu raison d’ouvrir un débat libre sur les problèmes de linguistique ?

RÉPONSE : Oui, elle a eu raison.
C’est au terme du débat que le sens dans lequel seront résolus les problèmes de la linguistique apparaîtra clairement. Mais, dès à présent, il est permis de dire que le débat a été très utile.
Le débat a établi avant tout que dans les institutions de linguistique, au centre comme dans les Républiques, il régnait un régime incompatible avec la science et la qualité d’hommes de science.
La moindre critique de la situation dans la linguistique soviétique, même les tentatives les plus timides pour critiquer la “doctrine nouvelle” en linguistique, étaient poursuivies et étouffées par les milieux dirigeants de la linguistique.
Pour une attitude critique à l’égard de l’héritage de N. Marr [wallonica : Nikolaï Iakovlevitch Marr (1864/1865-1934) ; linguiste fécond qui s’est efforcé de mettre en accord la linguistique avec l’idéologie du nouveau régime soviétique. Au début des années 1930, il était acclamé comme le plus grand linguiste soviétique. Ses théories constituèrent l’idéologie officielle des linguistes russes jusqu’en 1950, date à laquelle Joseph Staline la discrédita personnellement comme ‘non scientifique’], pour la moindre désapprobation de la doctrine de N. Marr, des travailleurs et chercheurs de valeur en linguistique étaient relevés de leurs postes ou rétrogradés. Des linguistes étaient appelés à des postes dirigeants, non pour leurs mérites, mais parce qu’ils acceptaient inconditionnellement la doctrine de N. Marr.
Il est universellement reconnu qu’il n’est point de science qui puisse se développer et s’épanouir sans une lutte d’opinions, sans la liberté de critique. Mais cette règle universellement reconnue était ignorée et foulée aux pieds sans façon. Il s’est constitué un groupe restreint de dirigeants infaillibles qui, après s’être prémunis contre toute possibilité de critique, ont sombré dans le bon plaisir et l’arbitraire.
Voici un exemple: le Cours de Bakou (conférences faites dans cette ville par N. Marr), considéré comme défectueux et dont la réimpression avait été interdite par son auteur même, a été cependant, sur l’ordre de la caste des dirigeants (le camarade Mechtchaninov les appelle les “disciples” de N. Marr), réimprimé et inclus parmi les manuels recommandés aux étudiants sans réserve d’aucune sorte. C’est dire qu’on a trompé les étudiants en leur présentant un cours reconnu défectueux pour un manuel de valeur. Si je n’étais pas convaincu de la probité du camarade Mechtchaninov et des autres spécialistes de la linguistique, je dirais qu’une pareille conduite équivaut à du sabotage.
Comment cela a-t-il pu se produire ? Cela s’est produit parce que le régime à la Araktchéev, institué dans la linguistique, cultive l’esprit d’irresponsabilité et favorise de tels excès.
Le débat s’est révélé fort utile avant tout parce qu’il a tiré au grand jour ce régime à la Araktchéev et l’a démoli à fond.
Mais là ne se borne pas l’utilité du débat. Il n’a pas seulement démoli l’ancien régime dans la linguistique, il a montré aussi l’incroyable confusion d’idées qui règne sur les problèmes les plus importants de la linguistique, dans les milieux dirigeants de ce domaine de la science. Jusqu’à ce que le débat fût engagé, ils se taisaient et passaient sous silence le fait que cela n’allait pas bien dans la linguistique.
Mais le débat une fois ouvert, il n’était plus possible de garder le silence, ils durent exposer leur opinion dans la presse.
Et alors ? Il s’est avéré que la doctrine de N. Marr comporte nombre de lacunes, d’erreurs, de problèmes non précisés, de thèses insuffisamment élaborées. La question se pose: pourquoi les “disciples” de N. Marr se sont-ils mis à parler seulement maintenant, après l’ouverture du débat ?
Pourquoi ne l’ont-ils pas fait plus tôt ?
Pourquoi ne l’ont-ils pas dit en temps opportun, ouvertement et en toute franchise, comme il sied à des hommes de science ?
Après avoir reconnu “certaines” erreurs de N. Marr, les “disciples” de celui-ci pensent, paraît-il, qu’on ne peut développer plus avant la linguistique soviétique que sur la base d’une version “corrigée” de la théorie de N. Marr, qu’ils considèrent comme marxiste. Eh bien non, faites-nous grâce du “marxisme” de N. Marr. Effectivement, N. Marr voulait être marxiste, et il s’y est efforcé, mais n’a su le devenir. Il n’a fait que simplifier et banaliser le marxisme, dans le genre des membres du “Proletkult” ou du R.A.P.P.
N. Marr a introduit dans la linguistique la thèse erronée, non marxiste, de la langue considérée comme une superstructure, il s’y est empêtré lui-même et y a empêtré la linguistique.
Il est impossible de développer la linguistique soviétique sur la base d’une thèse erronée.
N. Marr a introduit dans la linguistique cette autre thèse, également erronée et non marxiste, du “caractère de classe” de la langue, il s’y est empêtré et y a empêtré la linguistique.
Il est impossible de développer la linguistique soviétique sur la base d’une thèse erronée qui est en contradiction avec toute la marche de l’histoire des peuples et des langues.
N. Marr a introduit dans la linguistique un ton d’immodestie, de vantardise et d’arrogance, incompatible avec le marxisme et conduisant à nier gratuitement et à la légère tout ce qu’il y avait dans la linguistique avant N. Marr.
N. Marr dénigre tapageusement la méthode historique comparée qu’il qualifie d'”idéaliste”. Disons que la méthode historique comparée, malgré ses défauts graves, vaut cependant mieux que l’analyse à quatre éléments, véritablement idéaliste, elle, de N. Marr, car la première pousse au travail, à l’étude des langues, tandis que la seconde ne pousse qu’à rester couché sur le flanc et à lire dans le marc de café le mystère de ces fameux quatre éléments.
N. Marr rejette avec hauteur toute tentative d’étudier les groupes (familles) de langues, comme une manifestation de la théorie de la “langue-mère”.
Or, on ne saurait nier que la parenté linguistique de nations telles que les nations slaves, par exemple, ne fait aucun doute ; que l’étude de la parenté linguistique de ces nations pourrait être d’une grande utilité quant à l’étude des lois de développement de la langue.
Sans compter que la théorie de la “langue-mère” n’a rien à voir ici.
A entendre N. Marr et surtout ses “disciples”, on croirait qu’avant Marr, il n’existait aucune linguistique ; que la linguistique a commencé avec l’apparition de la “doctrine nouvelle” de N. Marr. Marx et Engels étaient bien plus modestes ; ils estimaient que leur matérialisme dialectique était le produit du développement des sciences, y compris la philosophie, durant la période antérieure.
Ainsi, le débat a été également utile en ce sens qu’il a mis à jour les lacunes idéologiques de la linguistique soviétique.
Je pense que plus tôt notre linguistique se débarrassera des erreurs de N. Marr, plus rapidement on pourra la sortir de la crise qu’elle traverse à l’heure actuelle.
Liquider le régime à la Araktchéev dans la linguistique, renoncer aux erreurs de N. Marr, introduire le marxisme dans la linguistique, telle est, à mon avis, la voie qui permettra de donner une base saine à la linguistique soviétique.

Pravda, 20 juin 1950


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, dématérialisation, correction et iconographie | sources : collection privée ; vivelemaoisme.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, KLUCIS Gustav, Dressez le drapeau de Marx, Engels, Lénine et Staline © Musée national des Beaux-Arts de Lettonie ; © fr.rbth.com ; © collection privée.


Débattre encore…

THONART : Être à sa place – BB – Synopsis

Temps de lecture : 12 minutes >

Être à sa place.
Manuel de survie des vivants
dans un monde idéalisé

Quand je danse, je danse ; et quand je dors, je dors. Et quand je me promène seul dans un beau jardin, si mes pensées se sont occupées d’autre chose pendant quelque temps, je les ramène à la promenade, au jardin, à la douceur de cette solitude, et à moi. La Nature nous a prouvé son affection maternelle en s’arrangeant pour que les actions auxquelles nos besoins nous contraignent nous soient aussi une source de plaisir. Et elle nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par le désir. C’est donc une mauvaise chose que d’enfreindre ses règles.

Montaigne, Essais, III, 13, De l’expérience (1588)

J’avais manqué de lest pour garder les pieds sur terre, l’éternel problème du fantôme ordinaire. Je constituais moi-même le problème, car à notre époque chacun s’efforce de poser les questions les plus graves, et j’étais devenu expert en la matière.

Jim Harrison, Retour en terre (2007)


Pourquoi ce livre ?

Parce que nous sommes des êtres humains et que nous devons sans cesse nous adapter aux phénomènes du monde qui nous entourent (ou qui se manifestent en nous), nous délibérons constamment en notre for intérieur, pour décider au mieux des actions qui nous permettront de survivre et… d’aimer ça.

La chose n’est pas aisée et, pour décider librement, il nous faut faire la part des choses entre nos sensations qui se bousculent, les manies qui nous aliènent et les dogmes qui prétendent connaître la Vie mieux que nous.

Comment assimiler sainement toutes ces informations et prendre les décisions adaptées qui font effectivement de notre quotidien une source de Joie ? Comment reconstituer, au cœur de nous, cette Puissance de vivre qui est la nôtre et que, faute d’avoir Raison gardé, nous avons laissé s’étioler, s’écouler vers l’extérieur.

Pour bien aligner nos sensations, nos affects et nos discours, peut-être faut-il d’abord apprendre à les identifier clairement et les distinguer les uns des autres. Vient ensuite le choix qui s’impose à chaque décision : vais-je me conformer à un modèle ou vivre le vertige  de l’expérience ?

Devant ce dilemme, la tentation reste forte de s’étourdir d’idées, au point de se vider de sa substance sincère, de devenir “l’homme creux” que déplorait T.S. Eliot. Alors qu’à l’inverse, exister pleinement serait synonyme d’une plus grande liberté, une fois vaporisés les discours aveuglants, une fois détricotées nos stratégies intimes et, enfin, une  fois réappropriée notre réalité physique ?

Car, finalement, comme Montaigne l’a dit, qui connaissait la Vie : “Notre bel et grand chef-d’œuvre, c’est vivre à propos.” Comment mieux dire que l’important, c’est de faire le nécessaire pour se sentir à sa place ?

Pour ce faire, la philosophie est-elle nécessaire ? Tout d’abord, c’est Vladimir Iankelevitch qui répond avec finesse : “On peut vivre sans philosophie. Mais pas si bien.” Ensuite, il ne faut pas se méprendre sur ce qu’est l’activité philosophique elle-même : pendant largement plus de deux millénaires, les hommes et les femmes ont pratiqué une philosophie spéculative, où il s’agissait souvent de définir l’Être plus que d’accompagner la Vie. Le moment est peut-être venu de tenter une nouvelle approche, à rebours, par laquelle la philosophie se fait opérative et où toute pensée n’est là que pour susciter un exercice de pensée, orienté vers l’expérience.

Qui plus est, le grand basculement kantique effectué par les Lumières a fait glisser le centre de gravité de la méditation philosophique, de la définition de l’Être (le dieu, la nature, les idées essentielles et toutes ces sortes de choses…) vers l’exploration de l’être-au-monde, en un mot, vers l’expérience. “Penser sa vie, vivre sa pensée” fait désormais partie des devises de l’Honnête Homme.

Enfin, “l’invention” de l’inconscient à la fin du XIXe a bouclé la boucle : nous voici avec un panaché fait de sagesse, de psyché et d’expérience. Parlera-t-on bientôt de psychosophie opérative ?

Un dessin de l’illustrateur français Jean-Jacques Grandville, Le jongleur de mondes (1844), offre, bien involontairement, un modèle qu’on va exploiter ici. Le jongleur, pris comme prototype de l’Honnête Homme est tenu à trois travaux pour atteindre la Satisfaction (il s’en tire mieux qu’Hercule !) : tout d’abord il doit maintenir son équilibre personnel ; ensuite, il doit jongler en permanence avec les mondes qu’il sélectionne librement ; enfin, il doit trouver la Joie dans son expérience quotidienne, la jonglerie même.

C’est pourquoi ce livre se veut un précis de survie pragmatique dans une culture où trop de prêt-à-penser empêche de penser. Il se veut un manuel pour tous ceux qui estiment que voir clair dans le monde, c’est, d’abord et avant tout, voir clair en soi.

Qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas d’un livre de développement personnel au sens commercial du terme : pas de vérités numérotées, de recettes universelles ou d’auto-thérapies prêtes-à-l’emploi. On trouvera plutôt dans ces pages l’opportunité d’un travail, des textes à méditer et l’occasion de “pétrir sa pâte”, d’une autre manière peut-être, avec la réserve posée par Camus : “Je parle ici, bien entendu, des hommes disposés à se mettre d’accord avec eux-mêmes.

Et peut-être s’exposera-t-on à cette Histoire d’âme évoquée par Christiane Singer pour qui, quand “un puits se fore en vous“, avant que n’affleure l’eau claire, il faut s’attendre “à la montée des boues.

Partant, chacun des sept chapitres aborde une facette de notre délibération intérieure, à identifier et à intégrer dans un mieux-vivre, dans une activité vitale où l’on se sent à sa place, immunisé contre le syndrome de l’imposteur. Ce sont autant d’exercices de pensée qui permettront au lecteur éclairé d’inviter à sa table des sensations, des affects et des idées, des monstres comme des bons génies, et, en toute quiétude, de lancer le débat… intérieur.

Bienvenue dans un monde libre où le sens critique s’exerce d’abord… sur soi-même.


Comment ce livre est-il construit ?

CHAPITRE 1 – LA SATISFACTION
où il est établi que le sentiment d’être à sa place procède d’activités satisfaisantes plutôt que d’un état de bonheur ou de jouissance statique

Être à sa place semble être l’aspiration fondamentale qui conditionne notre joie de vivre. Ressentir dans son corps, dans sa psyché et dans sa vision du monde que les choses tombent juste est source de satisfaction et diminue la souffrance. La recherche active de cette adéquation entre notre vie intérieure et les phénomènes du monde extérieur pourrait-elle être le “sens de la Vie” (dixit Paul Diel) ?

Le problème est que, pour déterminer si nous sommes réellement à notre place (Montaigne : si nous vivons à propos) et nous sentir légitimes là où nous sommes, nous sommes juge et partie :

Comment nous débarrasser des œillères qui altèrent notre jugement dans ce cas ? Comment ne pas mélanger notre monde individuel, nos vérités personnelles, avec la Vie elle-même ? Comment faire le départ entre les désirs francs, univoques, et les besoins créés artificiellement ? Comment remonter à la racine de nos insatisfactions et retracer un chemin vers la Satisfaction et la Joie de vivre ?

Dans ce chapitre, 5 sujets :

      1. Lecture commentée
      2. La satisfaction
      3. L’insatisfaction
      4. Les écailles sur les yeux
      5. L’activité satisfaisante

CHAPITRE 2 – LE CORPS ET L’ESPRIT
où il est proposé d’identifier le cerveau comme acteur à part entière de notre délibération intérieure, sans désespérer de notre libre-arbitre

Obnubilé par la nécessité de nous maintenir en vie, notre cerveau est le seul intermédiaire concret avec notre milieu. Sans chaque fois nous en faire rapport, il régente notre être-au-monde (Heidegger), en mode multi-fonctionnel : sensation, rétention, réaction… Sans répondre à toutes les interrogations sur ce qu’est effectivement la conscience, les récentes découvertes des neurosciences ont à tout le moins établi le rôle central de notre cerveau (ou de nos cerveaux) dans la perception de ce que nous sommes… à nous-même ; en d’autres termes, la conscience de soi. Comment alors répondre à ces questions : quand mon cerveau a-t-il le sentiment que mon corps est à sa place ? Est-il influençable ? A-t-il toujours raison ? Comment des techniques comme l’hypnose peuvent-elles modifier les affects que je relie à mes réalités ?

Ancienne star de la recherche de l’équilibre vital, la conscience, prise comme entité autonome, est donc mise à mal par les neurosciences et s’avérerait moins libre que la tradition le voudrait. De conscience, nous n’aurions qu’un artefact généré par le cerveau qui, pour notre bien, rassemble un faisceau d’informations éparses et nous donne l’impression d’être un individu historique. Reste que nous vivons cet “hologramme” de nous-mêmes comme le siège de notre délibération : nous y pensons continuellement notre existence, parmi les autres comme face à nous-mêmes, et, dans notre théâtre personnel, nous nous vivons comme les héros d’un mythe qui serait notre vie : quand ma conscience me renvoie-t-elle le sentiment que ma personne est à sa place ? A-t-elle toujours raison ?

Dans ce chapitre, 5 sujets :

      1. Les cerveaux
      2. La conscience
      3. Le recâblage
      4. La sauvagerie
      5. Le libre-arbitre

CHAPITRE 3 – LES FORMES SYMBOLIQUES
où il est suggéré de faire de l’ensemble des discours et des fabulations humaines de simples objets de pensée et de s’y intéresser avec discernement

Nous sommes une espèce fabulatrice (Nancy Huston) et l’Homme est un créateur de formes symboliques (Ernst Cassirer). A chacun sa vision du monde, choisie parmi les discours qui nous sont proposés en continu -bon gré, mal gré- par les autres, par notre culture, notre histoire familiale mais aussi nos autofictions : ma vision personnelle me renvoie-t-elle l’idée que je suis en adéquation avec ma vérité intime et que celle-ci est saine ? A-t-elle raison ? Quels seraient les biais qui faussent ma pensée, que je voudrais libre ?

Le questionnement est lourd et implique un travail critique permanent. Pourquoi croire ce que nous pensons ? L’existence d’une pensée ne prouve pas son bien-fondé et ne doit pas systématiquement déboucher sur l’action. Il nous revient de lutter contre un moralisme qui condamnerait nos pensées indécentes ou inacceptables alors que nous ne les avons pas concrétisées (j’ai dit “woke” ? Comme c’est bizarre…), car c’est justement s’humaniser que de pouvoir examiner individuellement chaque discours tenu par “la majorité des gens”, chaque proposition idéologique ou chaque pensée personnelle comme un monde à part entière (qui a sa logique interne) et de choisir d’y adhérer ou non.

Même après avoir visionné le film d’Hitchcock (ou lu Psychose, le roman de Robert Bloch), je peux parfaitement vivre dans un motel lugubre où ma mère est morte, y héberger des blondes trentenaires, de préférence pendant les nuits d’orage, et envisager de les assassiner sous leur douche, au couteau de cuisine : si, contrairement à Norman Bates, je ne passe pas à l’acte, je suis plus humain d’avoir pleinement ressenti des idées monstrueuses et de ne pas les avoir concrétisées, grâce à l’exercice de ma raison…

Dans ce chapitre, 5 sujets :

      1. L’espèce fabulatrice
      2. Fictions personnelles et discours collectifs
      3. Les modèles
      4. Les vérités
      5. La pensée libre

CHAPITRE 4 – LA LANGUE
où il est étudié combien la nature du langage utilisé pour dénoter les réalités de nos mondes individuels conditionne notre appropriation de ceux-ci

Pour chacun des trois niveaux de notre ego (la physiologie, la psychologie et les idées), quel est le langage le plus pertinent ? Comment l’identification du langage employé pour délibérer “dans ma tête” me permet-elle de dépister les éventuels dérapages (ex. quand je tiens un discours moral pour justifier un afflux hormonal…) ? Me permet-elle de débusquer ce qui me motive réellement dans mes décisions ?

Dans ce chapitre, 5 sujets :

      1. Les langues du corps
      2. Le récit mythique
      3. Le discours logique
      4. La langue comme indice
      5. Traduire pour soi

CHAPITRE 5 – LES INFORMATIONS
où il est démontré que la quantité des informations disponibles n’est pas une fatalité et combien une sélection pertinente peut-être fondée sur des critères de satisfaction

D’entre tous les faits qui caractérisent cette période passionnante et inquiétante, je retiens que les vingt premières années du XXIe siècle ont instauré une dérégulation massive d’un marché cognitif que l’on peut également appeler le marché des idées. Celle-ci se laisse appréhender, d’une part, par la masse cyclopéenne et inédite dans l’histoire de l’humanité des informations disponibles et, d’autre part, par le fait que chacun peut verser sa propre représentation du monde dans cet océan. Cette situation a affaibli le rôle des gate keepers traditionnels (journalistes, experts académiques… tout personne considérée comme légitime socialement à participer au débat public) qui exerçaient une fonction de régulation sur ce marché. Ce fait sociologique majeur a toutes sortes de conséquences mais la plus évidente est que l’on assiste à une concurrence généralisée de tous les modèles intellectuels (des plus frustes au plus sophistiqués) qui prétendent décrire le monde.” (Bronner, 2021).

Tout est dit ou presque : trop d’infos tue l’info et trop d’infos non validées noient l’esprit critique, qui ne sait où donner de la tête. La pratique d’une rigoureuse hygiène de l’information nous revient individuellement et elle porte tant sur la quantité que sur la qualité. Nos limites mentales sont bien réelles, qui nous empêcheraient de traiter avec justesse les phénomènes qui se présentent à nous : chacun de ces phénomènes est une pépite pour notre pensée, pour peu que les données qui le dénotent soient réduites à la portion congrue. On ne peut bien jongler avec toutes les balles de la Société du spectacle (et Guy Debord d’applaudir…).

Dans ce chapitre, 5 sujets :

      1. L’abondance
      2. La qualité
      3. Les biais cognitifs
      4. Le kit de survie
      5. L’hygiène informationnelle

CHAPITRE 6 – SAPERE AUDE vs. AMOR FATI
où la différence est faite entre modéliser et essentialiser, de même qu’entre chercher la conformité et vivre le vertige de l’expérience

Quand nous essayons d’évaluer si nous sommes à notre place dans notre vie, le piège est de plutôt vérifier si nous sommes conformes à des modèles préétablis, prétendument essentiels. Comment être conscient de notre tendance (utile par ailleurs) à modéliser le monde et à nous conformer à des représentations qui ne tombent peut-être pas juste avec notre réalité ? Comment, à l’inverse, nous tenir prêts et aimer ce qui nous arrive (ce que l’on appelle communément : la Vie) ? Devons-nous être existentialistes ? Comment être adapté a priori à l’expérience de notre existence réelle ? Amor fati…

Dans ce chapitre, 5 sujets :

      1. Sapere aude
      2. Amor fati
      3. Vérité, ô ma prison…
      4. Conforme, tu seras
      5. Le vertige, tu auras

CHAPITRE 7 – LE LIVRE DE LA JONGLE
où le modèle du Jongleur de mondes est expliqué en détail et son travail décliné en trois exercices salutaires

Le travail préconisé sert d’entraînement à une vie puissante et dynamique, une Grande Santé nietzschéenne. En élucidant nos motivations, en identifiant nos biais de pensée, nous pouvons nous approprier -aux trois niveaux de notre délibération (cerveau, psyché, idées)- une vision moins truquée de notre monde, des mondes de chacun de nos frères humains et veiller à nous construire un sentiment d’être à notre place, sans œillères. En d’autres termes : puissants, libres et… satisfaits !

Grandville J.-J., Le jongleur de mondes (1844)

Comme évoqué plus haut, au modèle camusien du Mythe de Sisyphe, on préférera la représentation du Jongleur de mondes de Grandville : à lui comme à nous, les exercices imposés sont au nombre de trois, hors desquels point de salut. D’où la pratique quotidienne des bons jongleurs que nous sommes :

    1. EXERCICE n°1. Pour pouvoir jongler, le jongleur doit maintenir son équilibre personnel. Si, à Hercule, on a imposé le nettoyage des écuries d’Augias, il nous revient également chaque jour de nettoyer les scories de nos états nerveux, les biais qui déforme notre vision personnelle et les diktats qui prétendent nous précéder dans notre pensée. Rassurer notre cerveau sur notre pérennité, neutraliser nos affects trop aliénants, évoluer dans une vision du monde pertinente et apaisante : autant d’alignements qui nous rapprochent d’une existence menée à propos et qui nous rendent capables d’accepter avec satisfaction ce qui nous arrive. Notre équilibre est à ce prix.
    2. EXERCICE n°2. Pour jongler utilement, le jongleur doit sélectionner en permanence les mondes qu’il va faire tourner dans ses mains (c’est une question de quantité et de qualité : pourquoi penser médiocre ?), il doit les reformuler dans des termes qu’il peut appréhender et s’approprier chacune de leurs logiques internes comme des opportunités de pensée, pas comme des faits établis. Ce n’est rien d’autre que raison garder devant la complexité et le multiple. L’utilité de notre pensée est à ce prix.
    3. EXERCICE n°3. Enfin, pour trouver la satisfaction, le jongleur devra la goûter dans la jonglerie même, dans l’exercice pragmatique de son humanité plutôt que dans la conformité à un idéal, dans son expérience quotidienne plutôt que dans des aspirations sublimes, dans la pratique de sa puissance plutôt que dans la quête de la reconnaissance. La Joie de vivre est à ce prix.

Camus lève le doigt, au fond de la classe, près du radiateur : “Je l’avais bien dit : il faut imaginer Sisyphe heureux.

Dans ce chapitre, 5 sujets :

      1. Chaos par l’absurde
      2. Pouvoir jongler
      3. Jongler utile
      4. La Joie de jongler
      5. Jongler demain…

Patrick Thonart


Ressources

Glossaire. Un glossaire détaillé reprendra les différents termes employés, qu’ils soient originaux ou utilisés dan des ouvrages cités en référence.

Bibliographie. De la même manière, une bibliographie raisonnée permettra à chacun de prolonger sa lecture par d’autres lectures enrichissantes, ici classées par disciplines ou catégories de wallonica.org.

Galerie multimédia. On trouvera également une liste commentée des images, tableaux, photos, films, sites ou événements marquants, susceptibles d’illustrer le propos (hyperliens).

Galerie des portraits. Pour compléter les ressources, une liste commentée recense les penseurs évoqués dans le livre. La notice permet d’identifier pourquoi l’auteur a été cité ou analysé, sans impliquer une lecture de ses Œuvres complètes


Avertissement

Le présent manuel est souvent conseillé comme traitement des symptômes liés à l’eczéma, la dépression et la bronchite chronique. Notez bien qu’il ne peut jamais remplacer l’avis de votre médecin traitant : n’en faites pas un usage prolongé sans consulter le spécialiste le plus pertinent pour votre pathologie.


[INFOS QUALITE] statut : mis-à-jour | mode d’édition : rédaction et documentation | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Edvard MUNCH, Le soleil (1911) © Université d’Oslo ; © DR.


Table des matières

THONART : Être à sa place – DD – Ressources

Temps de lecture : 2 minutes >

Bibliographie raisonnée

Cette bibliographie raisonnée permettra à chacun de prolonger sa lecture par d’autres lectures enrichissantes, ici classées par disciplines ou catégories de wallonica.org.

Artefacts – Littérature

    1. ATWOOD Margaret, La servante écarlate (1985, Robert Laffont, Pavillons Poche, 2021)
      code [ATWOD01]
    2. AUSTER Paul, Mr Vertigo (1994, Actes Sud, Babel, 2019)
      code [AUSTR01]
    3. BENOIT Pierre, L’Atlantide (1919, Librairie Générale Française, 1973)
      code [PBNOI01]
    4. DILLARD Annie, Pèlerinage à Tinker Creek (1974, Christian Bourgois, 2022)
      code [DILRD01]
    5. FISHER Robert, Le chevalier à l’armure rouillée (1987, Ambre, 2010)
      code [FISHR01]
    6. HARRISON Jim, De Marquette à Vera Cruz (10-18, 2004)
      code [HRSON01]
    7. HARRISON Jim, Retour en terre (10-18, 2009)
      code [HRSON02]
    8. MURAKAMI Haruki, Kafka sur le rivage (10-18, 2003)
      code [MURKM01]
    9. PROUST Marcel, A la recherche du temps perdu – 1. Du côté de chez Swann – Première partie : Combray (1913, Gallimard, 2022)
      code [PROUS01]
    10. SIMENON Georges, Pédigrée (1948, Gallimard, 1998)
      code [SMNON01]
    11. SINGER Christiane, Histoire d’âme (Albin Michel, 2001)
      code [SINGR01]
    12. WAGAMESE Richard, Les étoiles s’éteignent à l’aube (Zoé, 2016)
      code [WAGAM01]

Discours – Neurosciences

    1. DAMASIO Antonio, Le sentiment même de soi : corps, émotions, conscience (Odile Jacob, 1999)
    2. DAMASIO Antonio, Sentir et savoir : une nouvelle théorie de la conscience (Odile Jacob, 2021)
    3. HARRIS Annaka, Une brève introduction à la conscience (Quanto, 2021)

Discours – Philosophie

    1. BAKEWELL Sarah, Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse (Albin Michel, 2013)
    2. COCCIA Emanuele, La vie sensible (Payot & Rivages, 2010)
    3. FLEURY Cynthia & FENOGLIO Antoine, Ce qui ne peut être volé. Charte du Verstohlen  (Gallimard, 2022)
    4. HUSTON Nancy, L’espèce fabulatrice (Actes Sud, 2008)
    5. HUXLEY Aldous, Les portes de la perception (10-18, 1954)
    6. KANT Immanuel, Qu’est-ce que les lumières ? (Was ist Aufklärung ?, Flammarion, 2020)
    7. MONTAIGNE Michel Eyquem de-, Essais (Gallimard, Quarto, 2009)
    8. NEIMAN Susan, Eloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilise (Premier Parallèle, 2021)
    9. PENA-RUIZ Henri, Grandes légendes de la pensée (Flammarion, 2005)
    10. REVEL Jean-François, Pourquoi des philosophes (Jean-Jacques Pauvert, 1957)
    11. SPINOZA Baruch, Traité de la réforme de l’entendement (1677, Flammarion, 2003)

Discours – Psychologie

Discours – Sociologie

Dispositifs – Systèmes

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[INFOS QUALITE] statut : mis-à-jour | mode d’édition : rédaction et documentation | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : la librairie de Montaigne © Getty Images.


D’autres du même…

Il est hors de question de participer à de la propagande woke…

Temps de lecture : 6 minutes >

Il n’est pas facile d’éditer tous les jours la revue de presse d’un blog encyclopédique comme wallonica.org. Une question revient systématiquement, lancinante ou aiguë : face à une prise de position (même honorable), comment faire du fond de l’article un objet de réflexion pour nos visiteurs et éviter d’être un relais aveugle des croyances ou des engagements individuels du ou des auteurs ?

Le texte que nous relayons ici présente à ce titre un double intérêt :

    1. CRITIQUE AD FEMINEM ? D’une part, les auteurs s’élèvent contre le “wokisme“, une nouvelle forme de puritanisme hélas plus galopante que le coronavirus, et nous ne pouvons que relayer une initiative s’opposant à l’obscurantisme ou à l’endormissement du sens critique. “No pasaràn !“, qu’ils disaient. Reste que le collectif qui signe l’article se lance dans une critique presque ad hominem (ad feminem ?) à charge de la ministre concernée, confondant un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions et le parti auquel elle appartient (tiens, tiens : en Belgique, seraient-ce les partis qui sont au pouvoir et non les élus eux-mêmes ?). La critique du wokisme aurait suffit à nous motiver, la harangue partisane n’était pas nécessaire ;
    2. OBJET DU DÉBAT ? D’autre part, le collectif à l’origine de l’article vise l’activité d’une fonctionnaire de l’Etat, soit : nous sommes en démocratie, on peut débattre des décisions prises. La démarche est a priori honorable en ceci qu’elle dénonce un wokisme rampant qui teinte des initiatives de la ministre. S’opposer à la police des esprits est nécessaire mais… également suffisant. Or, les auteurs descendent à l’intérieur de l’argumentaire de la ministre, alignant chiffres et statistiques face aux chiffres et statistiques. Qu’est-ce qui est préférable ? Qu’un camp gagne contre l’autre par l’étalage de faits (pseudo-)probants ou que les deux parties s’accordent sur l’inaliénable liberté du créateur de nos objets culturels ?

C’est pourquoi nous avons mis [en ellipse] dans l’article les mentions du nom de la ministre Bénédicte Linard et de son parti (ECOLO) pour vous permettre une lecture centrée sur le sujet : les auteurs (poussés à l’anonymat ?) dénoncent avant tout une censure rampante, masquée en “souci d’une plus grande représentation de la diversité dans nos productions culturelles. Qu’importe la personne ou les convictions de la ministre chargée du dossier. J’ai dit démagogie ? Comme c’est bizarre…

Patrick Thonart


© poppe

 

[En-tête original] Il est hors de question de participer à la propagande woke émanant d’Ecolo…

Un formulaire émanant de la ministre Linard oblige les auteurs, réalisateurs et producteurs à s’interroger sur la représentation des minorités issues de “la diversité” dans leur projet de film. Il est hors de question de participer à cette propagande politique

[LALIBRE.BE, 18 juin 2022] L’année 2021 sonne avec fracas l’entrée dans une nouvelle ère de l’audiovisuel et des médias. Le Plan Diversité s’impose dans la vie artistique de la Fédération Wallonie Bruxelles. Il s’agit d’une démarche du cabinet de la ministre [en charge], adoptée pour “sensibiliser à la représentation dans le cinéma et l’audiovisuel.” Les institutions comme le Centre du cinéma et de l’audiovisuel (CCA) ont dû mettre en place des directives claires pour “encourager une production audiovisuelle et cinématographique plus représentative de la société belge dans son ensemble et diversifiée.

À quoi répond-il, ce Plan Diversité ? Le CCA monitore depuis 2018 la diversité dans les productions belges via un partenariat récurrent avec l’UCLouvain. “Il s’agit de vérifier quels sont les personnages qui apparaissent à l’écran et si ces personnages sont diversifiés“, lit-on dans le rapport La diversité dans les films belges en 2019. Le but avoué du CCA est “d’aboutir à un panorama pluriannuel des représentations de la diversité dans nos films et séries et de leur évolution“. On ne peut que se réjouir d’une telle démarche.

Y règne cependant une grande confusion. D’abord, le terme “diversité” n’y est jamais défini. Le but avoué de cette collecte d’informations est teinté de la même confusion : “L’objectif de cette étude est de dresser un état des lieux pour amorcer une réflexion“, annoncent les premiers paragraphes. Réfléchir, c’est bien. Réfléchir sur un problème, c’est mieux.

L’étude de 2019 conclut que les femmes sont au centre des fictions (63 %) et majoritaires dans les documentaires (77 %). Dans les fictions, les classes populaires (38 %), moyennes (29 %) et aisées (33 %) sont réparties de façon égalitaire. On compte ensuite des personnages perçus comme arabes (17 %) et musulmans (13 %), des malades chroniques (17 %) et des personnes souffrant de troubles mentaux (21 %). Comment faut-il interpréter ces chiffres ?

Le 10 mai 2022, lors de la visioconférence La diversité dans les films belges en 2021, la directrice du Centre du cinéma et de l’audiovisuel, Jeanne Brunfaut, présente l’enjeu de ces études en ces termes : “On voudrait que ce qu’on montre à l’écran soit le plus possible proche de ce qu’est la réalité de la société dans laquelle on vit.

Cependant, la comparaison avec le réel pose problème.

On constate qu’en Belgique, les femmes sont majoritaires (51 %) ; que les classes sociales sont réparties de façon égalitaire (sauf les classes aisées, 5 %) ; que 8 % de personnes issues d’Afrique du Nord et 6 % issues d’Afrique subsaharienne vivent sur le territoire ; de même que 3 % d’homosexuels et 3 % de bisexuels ; que le pays compte 62,8 % de chrétiens, 9,1 % d’athées et 6,8 % de musulmans ; que 11 % de la population manifestent un trouble anxieux, 9 % souffrent d’une dépression et 7 % sont affectés par un trouble du comportement alimentaire. Autrement dit, les œuvres audiovisuelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur-représentent certaines minorités par rapport au réel. Un en-tête éloquent conclut d’ailleurs ce rapport de l’année 2019 : “Une représentation déséquilibrée des personn(ag)es non blancs.” Faut-il y voir, en toute logique, l’aveu d’une surreprésentation des minorités issues de “la diversité” dans les films belges ? Pas du tout. Ce rapport conclut même l’inverse. Mais pourquoi ?

Au nom de l’inclusivisme woke

Le courant sociologique qui sert de base à ces études statistiques ne cherche pas l’adéquation entre le réel et le fictif. Son but est de permettre à des minorités sociales d’accéder à l’écran dans les œuvres fictionnelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Ce courant sociologique n’est pas nouveau. Nous observons depuis un moment des dérives ethno-différentialistes dans le champ des sciences humaines et sociales. Ces dérives s’enracinent dans le présupposé que l’individu est “premier en droit“, que son ressenti est une donnée réelle et légitime et qu’il n’est plus possible de faire autre chose que répondre immédiatement à ses revendications. Les individus y sont appréhendés en catégories ethniques et sexuelles (les “Blancs“, les “Noirs“, les transgenres, les non-binaires, etc.). Au nom de l’égalité et de l’inclusion, ce courant sociologique (mais surtout politique et militant) sépare chaque minorité qui se replie sur elle-même au détriment d’un projet commun. Ces identités isolées et sans références communes appartiennent à un tout indistinct nommé “diversité“. Dans ce contexte, l’inclusivisme culturel ou “la diversité” est l’autre nom d’un séparatisme racial et de genres.

De la liberté du créateur

Cette nouvelle ère de l’audiovisuel et des médias qu’annonce le Plan Diversité, c’est celle du fondamentalisme démocratique qu’est l’inclusivisme woke. Le cabinet de la ministre […] semble avoir pour cheval de bataille la représentation à l’écran de toutes les minorités reconnues par les courants sociologiques ethno-différentialistes. Dans ce programme politique, le CCA sert visiblement d’incubateur. Depuis plusieurs mois, un formulaire oblige les auteurs, réalisateurs et producteurs à s’interroger sur la représentation des minorités issues de “la diversité” dans leur projet de film. “En aucun cas les réponses apportées n’influenceront la sélection et l’aide au financement de votre projet, explique ce document. La fiche 7 doit être envisagée comme une note explicitant la réflexion autour de la notion de diversité au sein du projet […]” Autrement dit, il ne s’agit nullement d’influencer l’écriture des projets mais de pousser à la réflexion. Nous voulons bien les croire.

Cependant, le parti politique de la ministre […], multiplie les initiatives. En témoigne cette journée d’étude du 18 juin intitulée : “La diversité dans la culture : les quotas comme solution ?” Malgré les propos rassurants du CCA, nous ne pouvons que constater l’écart entre les promesses de cette institution et les initiatives du parti de la ministre. Après un formulaire obligatoire, cette réflexion sur les quotas est le premier pas vers l’incursion du politique dans notre travail.

Cette dérive nous force à prendre position. En tant que citoyen, voulons-nous que le cinéma de notre pays représente le monde tel qu’il est, dans sa complexité et sa nuance, ou voulons-nous qu’il convoque le monde idéal d’un parti politique particulier ?

Une chose est sûre : nous assistons à une nouvelle ère de l’audiovisuel et des médias. Car, s’il faut le résumer, le choix qu’on nous propose est simple, c’est celui de la liberté du créateur ou celui de sa participation à une propagande politique.

d’après des auteurs connus de la rédaction de LALIBRE.BE
qui s’expriment ici de manière anonyme


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction, décommercialisation | sources : lalibre.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DR ; © lalibre.be | Plus dans wallonica.org sur le mouvement woke, le nouveau puritanisme et l’inclusivisme : Les dérives de l’idéologie woke ; Pourquoi n’existe-t-il pas de genre neutre en français ; ATWOOD : La servante écarlate


A la tribune :

« Dans l’Ombre » : ce court-métrage puissant gifle l’occident en pleine face

Temps de lecture : 2 minutes >

[MRMONDIALISATION.ORG, 31 mars 2020] Peut-être la vidéo engagée la plus bouleversante que nous ayons observée jusqu’ici. Difficile de la décrire tellement elle laisse sans voix. À la fois œuvre artistique à part entière, constituée de dizaines de tableaux animés, et critique acerbe de la société marchande, elle nous plonge brutalement dans les névroses de l’occident. Réalisée en 2017, celle-ci avait fait le tour du monde. Aujourd’hui, face à la crise sanitaire historique que la planète traverse, elle semble prendre un nouveau sens. Beaucoup se questionnent : n’est-il pas temps de faire évoluer ce modèle mortifère ?

In-Shadow : A Modern Odyssey, c’est donc le titre de ce court métrage indépendant écrit, produit et réalisé de manière autonome par Lubomir ARSOV en 2017. Comme l’auteur l’indique sous la vidéo, celle-ci fut créée à travers de nombreux sacrifices personnels. C’est un appel urgent envers l’humanité à grandir, insiste-t-il. Au regard de la finesse des images et de la durée du rendu (13 minutes), on imagine toute la difficulté d’une telle réalisation quasi solitaire.

Portrait sombre et satirique du monde industriel moderne, ou encore de la mondialisation triomphante, le court métrage puise abondamment dans les symboles de très nombreux combats militants depuis la condition animale dans l’élevage jusqu’à la chasse aux réseaux pédo-criminels en passant par l’objectification des femmes et de l’humain dans son ensemble. Plus d’une quarantaine de sujets sont couverts, parfois très discrètement. Rien n’y manque, ou presque. Le résultat est simplement grandiose, tout comme la musique Age of Wake de Starward Projections bien qu’anxiogène.

On serait presque tenté de finir misanthrope et sous anti-dépresseur après quelques minutes de vidéo, mais ce serait une erreur ! Car si cette simple vidéo peut sembler violente, elle n’est rien comparé à la souffrance réelle d’individus à travers le monde. L’auteur nous rappelle cependant que nous avons le devoir d’évoluer, de nous élever, de lutter contre toutes les formes d’obscurantisme et d’oppression pour ériger, un jour on l’espère, un monde serein. Loin d’être qu’une énième critique, c’est une invitation à grandir, personnellement ET collectivement.

Il est dit qu’aucun arbre ne peut pousser jusqu’au paradis sans plonger ses racines jusqu’aux profondeurs de l’enfer. (C.G. Jung)

La rédaction de mrmondialisation.org


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources  : mrmondialisation.org | mode d’édition : partage, décommercialisation et iconographie | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © inshadow.net ; © lesoir.be | Plus d’infos sur le site officiel du clip : inshadow.net.


On débat plus avant ?

THONART : Suis-je une infox ? (conférence, 2022)

Temps de lecture : 21 minutes >

Chère lectrice, cher lecteur, je commencerai par te donner une bonne nouvelle : “Non, tu n’es pas une fake news (ou, désormais, en bon français : tu n’es pas une infox) !” Sur ce, comment puis-je l’affirmer ? Comment puis-je être certain que cette information sur un phénomène du monde qui m’est extérieur est bel et bien réelle ? Comment valider ma perception du phénomène “il y a un.e internaute qui lit mon article” auquel mes sens sont confrontés ? Comment puis-je m’avancer avec conviction sur ce sujet, sans craindre de voir l’un d’entre vous se lever et demander à vérifier d’où je tiens cette certitude, que nous avons devant nous un “lecteur curieux” en bonne et due forme ?

Ouverture en Si majeur

Eh bien, ce n’est pas très compliqué. Tout d’abord : peut-être nous connaissons-nous déjà dans la vie réelle (pas dans le métavers) et je t’ai serré la main ou fais la bise, j’ai physiquement identifié ta présence et, dans la mesure où je n’ai vécu, dans les secondes qui suivirent, aucune tempête hormonale me signalant qu’il fallait fuir immédiatement, mon corps a libéré les phéromones de la reconnaissance de l’autre, dont je ne doute pas que tes organes sensoriels aient à leur tour détecté la présence. Ton cerveau a pu régler immédiatement le taux d’adrénaline dans ton sang. Peut-être avons-nous même pu nous asseoir autour d’une table et déguster une bière spéciale car… nous avions soif. Peut-être même t’ai-je entendu commenter cet article, que tu avais lu en avant-première. Tu es un phénomène réel, cher lecteur, car mon cerveau te reconnaît comme tel.

Ensuite, tu n’es pas une infox non plus et j’en ai eu la preuve quand, à cause de toi, j’ai dû interroger mes monstres intérieurs, mes instances de délibération psychologique, mon Olympe personnel (celui où je me vis comme un personnage mythique, tout comme dans mes rêves), alors que tu t’attendais à ce que (parmi d’autres blogueurs) je publie sur cette question qui nous taraude tous depuis sa formulation par Montaigne : “Comment vivre à propos ?” Ma psyché a alors dû aligner

      1. une répugnance naturelle à m’aligner sur un groupe (ici, les blogueurs qui s’expriment sur un auteur, sans faire autorité),
      2. la douce vanité que tisonnait l’impatience que je sentais chez toi, lecteur, et
      3. ma sentimentalité face à la perspective de tes yeux ébahis devant mes commentaires éclairés.

Là, ce sont nos deux personnalités qui ont interagi : preuve est faite de ton existence, parce que c’est toi, parce que c’est moi. Tu es un être humain réel, cher lecteur, car ma psyché te reconnaît comme tel.

Enfin, tu es là, virtuellement face à moi, lectrice, comme le veut ce grand rituel qu’est notre relation éditoriale en ligne. Nous jouons ensemble un jeu de rôle qui nous réunit régulièrement et dans lequel ton rôle est défini clairement. Dans la relation éditeur-lecteur sans laquelle wallonica.org n’a pas de sens, ton rôle doit être assuré, par toi ou par ta voisine. C’est là notre contrat virtuel et je vis avec la certitude que, à chaque publication, un lecteur ou une lectrice lira mon article. Cette certitude est fondée sur notre relation, sur notre discours à son propos, qui prévoit des rôles définis, des scénarios interactifs qui se répètent, qui raconte des légendes dorées sur cette interaction, qui met en avant une batterie de dispositifs qui deviennent, article après article, nos outils de partage en ligne et sur les statistiques de visite de cette page web. Tu es donc là parce qu’il est prévu -par principe- que tu y sois. Tu es une idée réelle, chère lectrice, car ma raison te reconnaît comme telle.

Donc, qu’il s’agisse de mon corps, de ma psyché ou de mes idées, à chaque niveau de mon fonctionnement, de ma délibération, j’acquiers la conviction que tu es là, bien réel.le face à moi ou, du moins, quelque part dans le monde réel (que n’appliquons-nous les mêmes filtres lorsque nous traitons les actualités et les informations quotidiennes dont le sociologue Gérald Bronner affirmait que, au cours des deux dernières années, nous en avons créé autant que pendant la totalité de l’histoire de l’humanité jusque-là !).

Pour conclure ce point, je rappellerai que, traditionnellement, on exige d’une information cinq qualités essentielles : la fiabilité, la pertinence, l’actualité, l’originalité et l’accessibilité… C’est la première de ces cinq qualités que nous validons lorsque nous nous posons la question : info ou infox ?

Dans la même veine : cette question, je peux la poser à propos de… moi-même. Qui me dit que je ne suis pas une infox, pour les autres ou… pour moi-même ? Comment vérifier, avec tout le sens critique que j’aurais exercé pour lire une info complotiste sur FaceBook, comment vérifier que je suis un phénomène fiable pour moi et pour les autres ? Plus précisément, comment vérifier que l’image que j’ai de moi correspond à mon activité réelle (Diel), à ce que je fais réellement dans le monde où je vis avec vous, mes lectrices, mes lecteurs ? Pour mémoire, selon Montaigne, voilà bien les termes dans lesquels nous devons travailler car : “Notre bel et grand chef-d’œuvre, c’est vivre à propos.” C’est-à-dire : sans décalage entre nous et le monde.

Ma proposition est donc de présenter brièvement une clef de lecture de nous-mêmes, un test critique que chaque lecteur ou lectrice de ces lignes pourrait effectuer afin d’éclaircir un des éléments déterminants du fonctionnement de sa raison au quotidien : soi-même.

Tant qu’à prendre des selfies, autant qu’ils soient les plus fiables possibles et tant qu’à exercer notre sens critique, pourquoi pas commencer par nous-mêmes… ?

Aussi, commençons par le commencement : Copernic, Galilée et Newton n’ont pas été les derniers penseurs à transformer fondamentalement notre vision du monde. A son époque, pendant le siècle des Lumières, Kant a remis une question philosophique sur le tapis qui n’est pas anodine ici, à savoir : “Que puis-je connaître ?” (rappelez-vous : nous travaillons sur comment se connaître soi-même).

Kant (anon., ca 1790) © Bucknell University

Kant est un imbuvable, un pas-rigolo, un illisible (il l’a dit lui-même et s’en est excusé à la fin de sa vie) mais nous ne pouvons rester insensibles à sa définition des Lumières, je cite :

La philosophie des Lumières représente la sortie de l’être humain de son état […] de mineur aux facultés limitées. Cette minorité réside dans son incapacité à utiliser son entendement de façon libre et indépendante, sans prendre l’avis de qui que ce soit. Il est seul responsable de cette minorité dès lors que la cause de celle-ci ne réside pas dans un entendement déficient, mais dans un manque d’esprit de décision et du courage de se servir de cet entendement sans s’en référer à autrui. Sapere aude ! (“aie le courage de faire usage de ton propre entendement !”) doit être la devise de la philosophie des Lumières.

Le message est clair : si tu veux grandir, pense librement et par toi-même. C’est sympa ! Mais comment faire, quels sont mes outils et comment les maîtriser ?

Premiers outils : nos cerveaux…

Pourquoi parler du cerveau d’abord ? En fait, pour interagir avec le monde, nos outils de base sont multiples et nous pensons les connaître mais les neurologues sont aujourd’hui en train de bousculer pas mal de nos certitudes à propos de cet outil majeur qu’est notre cerveau. Le cerveau – et toute la vie de notre corps qu’il organise – est d’ailleurs longtemps resté notre soldat inconnu : seul aux premières lignes, il agit pour notre compte sans que nous nous en rendions compte. Je m’explique…

Kant – et les penseurs qui ensuite ont sorti la divinité du champ de leur travail – estiment que nous ne pouvons concevoir de la réalité que des phénomènes, c’est-à-dire les informations que nous ramènent nos sens (des goûts, des images, des textures, des odeurs, des sons…) et ce, à propos de faits que nous avons pu percevoir. A ces phénomènes, se limite la totalité du périmètre que nous pouvons explorer avec notre raison, explique Kant à son époque. Tout le reste est littérature…

© CNRS

Et le langage utilisé par notre cerveau (ou nos cerveaux si l’on tient compte des autres parties du corps qui sont quelquefois plus riches en neurones), ce langage est trop technique pour notre entendement : impulsions électriques, signaux hormonaux, transformations protéiques et j’en passe. De là peut-être, cette difficulté que nous avons à être bien conscients de l’action de notre cerveau, des modifications en nous qui relèvent seulement de son autorité ou de son activité…

Un exemple ? Qui ne s’est jamais injustement mis en colère après un coup de frein trop brutal ? Était-ce le Code de la route qui justifiait cette colère ? Non. La personne qui l’a subie méritait-elle les noms d’oiseaux qui ont été proférés ? Non. Simplement, un excellent réflexe physiologique s’est traduit dans un coup de frein qui a été déclenché par la peur d’une collision, provoquée par la vue d’un piéton dans la trajectoire du véhicule et l’adrénaline libérée devait trouver un exutoire dans un cri de colère proportionné, faute de quoi elle serait restée dans le sang et aurait généré du stress…

Un autre exemple ? Lequel d’entre nous n’a jamais grondé, giflé voire fessé son enfant juste après lui avoir sauvé la vie, en lui évitant d’être écrasé : on le rattrape par le bras, on le tire sur le trottoir, la voiture passe en trombe et on engueule le petit avec rage pour lui signifier combien on l’aime. On préfère dire que c’est un réflexe, non ?

Nombreuses sont les situations concrètes où nous fonctionnons ainsi, sur la seule base du physiologique, et c’est tant mieux, car nos cerveaux n’ont qu’un objectif : veiller à notre adaptation permanente au milieu dans lequel nous vivons, ceci afin de maintenir la vie dans cet organisme magnifique qui est notre corps.

Partant, il serait recommandé d’identifier au mieux la contribution de nos cerveaux et de notre corps, avant de se perdre dans la justification morale ou intellectuelle de certains de nos actes.

Couche n°2 : la conscience…

Ici, tout se corse. Pendant des millénaires, notre conscience, notre âme, notre soi, notre ego, ont été les stars de la pensée, qu’elle soit religieuse, scientifique ou philosophique. De Jehovah à Freud, le succès a été intégral et permanent au fil des siècles. A l’Homme (ou à la Femme, plus récemment), on assimilait la conscience qu’il ou elle avait de son expérience.

La question du choix entre le Bien et le Mal y était débattue et l’ego était un grand parlement intérieur, en tension entre, en bas, la matière répugnante du corps et, en haut, la pureté des idées nées de l’imagination ou générées par l’intellect.

Or, voilà-t-y pas que nos amis neurologues shootent dans la fourmilière et nous font une proposition vertigineuse, aujourd’hui documentée et commentée dans les revues scientifiques les plus sérieuses : la conscience ne serait qu’un artefact du cerveau, une sorte d’hologramme généré par nos neurones, rien que pour nous-mêmes !

Plus précisément : trois régions du cerveau ont été identifiées, dont la mission commune est de nous donner l’illusion de notre libre-arbitre, l’illusion d’être une personne donnée qui vit des expériences données. Ici, plus question d’une belle conscience autonome, garante de notre dignité et flottant dans les airs ou ancrée dans notre cœur.

Et c’est évidemment encore un coup du cerveau, qui fait son boulot : “si je suis convaincu que j’existe individuellement, je vais tout faire pour ma propre survie.”

Pour illustrer ceci simplement, prenons l’exemple d’un pianiste qui lit une note sur une partition, enfonce une touche du piano et entend la corde vibrer. Il a l’impression de faire une expérience musicale unique alors que ce sont précisément les trois zones du cerveau dont je parlais qui ont œuvré à créer cette impression. Elles ont rassemblé en un seul événement conscient, le stimulus visuel de la note lue, l’action du doigt sur l’ivoire et la perception de la note jouée. L’illusion est parfaite alors que ce sont des sens distincts du cerveau qui ont été activés, à des moments différents et sans corrélation entre eux a priori. C’est vertigineux, je vous le disais : ma conscience, n’est en fait pas consciente.

Je pense qu’on n’a pas encore conscience non plus, des implications d’une telle découverte et je serais curieux de pouvoir en parler un jour avec Steven Laureys.

Reste que, factice ou pas, la conscience que j’ai de moi-même accueille la deuxième couche du modèle que je vous propose : la psyché. Qu’ils soient illusoires ou non, ma psyché, ma personnalité psychologique, ma mémoire traumatique, ma vanité, mes complexes, mon besoin de reconnaissance, mes accusations envers le monde, mes habitudes de positionnement dans les groupes, ma volonté d’être sublime… bref, mes passions, mes affects conditionnent mon interaction avec le monde.

J’en veux pour preuve toutes les fois où je suis rentré dans un local où je devais animer une réunion, donner une conférence ou dispenser une formation : à l’instant-même où je rentrais dans la pièce, il était évident que j’aurais une confrontation avec celui-là, celui-là et celui-là. Je n’ai pas toujours eu du bide mais j’ai commencé grand… en taille, très tôt. Le seul fait de ma stature physique provoquait systématiquement une volonté de mise en concurrence chez les participants les plus arrogants de virilité. Il me revenait alors d’établir ma position d’animateur sans qu’elle ne vienne contrarier le statut des mâles alpha présents ou… de m’affirmer moi-même en mâle alpha quand les mâles en question étaient beaucoup moins baraqués que moi…

Ici, pas de grands idéaux pédagogiques, pas de réflexes physiologiques mais simplement un positionnement affectif, un moment où chacun se vit comme un héros mythique et sublime, dans une confrontation authentiquement héroïque.

J’ai le sentiment que le débat intérieur, à ce moment-là, utilise le même langage que les rêves où, également, chacun se vit comme un personnage mythologique, hors de tout détail accidentel ou quotidien. Regardez la colère d’un informaticien quand un ordinateur ne fait pas ce qu’il veut : elle est homérique et n’est possible que si, l’espace d’un instant, l’informaticien en question a eu l’illusion d’être un dieu tout-puissant, créateur de ce dispositif qui a l’arrogance satanique de lui résister. Encore un coup de la psyché vexée !

Combien de fois -il faut le reconnaître- n’avons-nous pas discuté, disputé, débattu ou polémiqué sur des sujets qui n’en étaient pas mieux éclairés, car force nous était d’abord d’avoir raison devant témoins de la résistance de l’autre, simplement parce qu’il ressemblait trop à notre contrôleur des impôts ou à une collègue carriériste ! C’est un exemple. Passion, quand tu nous tiens… nous, nous ne savons pas nous tenir. On pourra énumérer longuement ces situations où la psyché tient les rênes de nos motivations, alors que nous prétendons agir en vertu de principes sublimes ou d’idées supérieures. Dans ces cas regrettables, les sensations captées par notre cerveau n’ont même pas encore fait leur chemin jusqu’à notre raison que déjà nous réagissons… affectivement.

Il ne s’agit pas ici, par contre, de condamner notre psyché, qui se débat en toute bonne foi dans un seul objectif : obtenir et maintenir la satisfaction que nous pouvons ressentir lorsque nos désirs sont réalisables et notre réalité désirable. Bref, quand l’image que nous avons de nous-même correspond à notre activité réelle. C’est une joie profonde qui en résulte.

Juste à côté, mais en version brouillée : les idées…

A ce stade, résumons-nous : un cerveau hyperconnecté qui nous permet de percevoir et d’agir sur le monde, une psyché mythologisante qui nous positionne affectivement face à ses phénomènes. Il nous manque encore le troisième étage du modèle : les idées, les discours, autrement dit les formes symboliques.

C’est le philosophe Ernst Cassirer qui a concentré ses recherches sur notre formidable faculté de créer des formes symboliques : le Bien, le Mal, Dieu, le Beau, le Vrai, le Juste, le Grand Architecte, le Carré de l’hypoténuse, Du-beau-du-bon-Dubonnet, la Théorie des cordes, “Demain j’enlève le bas”, “Le Chinois est petit et fourbe”, “This parrot is dead”, la Force tranquille, Superman, le Grand remplacement, “Je ne sais pas chanter”, “Mais c’est la Tradition qui veut que…”, “On a toujours fait comme ça”, “les Luxembourgeois sont tellement riches…” Autant de formes symboliques, de discours qui ne relèvent ni de notre physiologie, ni de notre psychologie ; autant de convictions, de systèmes de pensée, de vérités qui, certes, prêtent au débat mais ne peuvent constituer une explication exclusive et finale du monde qui nous entoure (s’il y en avait une, ça se saurait !).

Cassirer ne s’est pas arrêté à un émerveillement bien naturel face à cette faculté généreusement distribuée à l’ensemble des êtres humains : créer des formes symboliques. Il a également averti ses lecteurs d’un danger inhérent à cette faculté : la forme symbolique, l’idée, le discours, a la fâcheuse tendance à devenir totalitaire. En d’autres termes, chacun d’entre nous, lorsqu’il découvre une vérité qui lui convient (ce que l’on appelle une vérité, donc) s’efforce de l’étendre à la totalité de sa compréhension du monde, voire à l’imposer à son entourage (que celui qui n’a jamais observé ce phénomène chez un adolescent vienne me trouver, j’ai des choses à lui raconter…).

© F. Ciccollela

Qui plus est, les fictions et les dogmes qui nous servent d’œillères ne sont pas toujours le fait de la société ou de notre entourage : nous sommes assez grands pour générer nous-mêmes des auto-fictions, des discours qui justifient nos imperfections ou qui perpétuent des scénarios de défense, au-delà du nécessaire.

Il reste donc également important d’identifier les dogmes et les discours qui entravent notre liberté de penser, afin de rendre à chacune de nos idées sa juste place : rien d’autre qu’une opportunité de pensée, sans plus. A défaut, nous risquons de la travestir en vérité absolue, à laquelle il faudrait se conformer !

Mais quel langage utilise-t-on pour échanger sur ces formes symboliques, qu’il s’agisse de réfléchir seul ou de débattre avec des tiers, qu’il s’agisse de fictions personnelles ou de discours littéraires, poétiques, scientifiques, mathématiques, religieux ou philosophiques ?

Il semblerait bien qu’il s’agisse là de la langue commune, telle qu’elle est régie par la grammaire et l’orthographe, codifiée par nos académies. On ne s’étendra pas ici sur les différents procédés de langage, sur la différence entre signifiant et signifié, sur l’usage poétique des mots, sur la différence entre vocabulaire et terminologie. Ce qui m’importe, c’est simplement d’insister sur deux choses, à propos des formes symboliques :

    • d’abord, le discoursvoulu raisonnable- que l’on tient à propos du monde ou d’un quelconque de ses phénomènes, n’est pas le phénomène lui-même. C’est Lao-Tseu qui disait : “Le Tao que l’on peut dire, n’est pas le Tao pour toujours.» Pour faire bref : c’est impunément que l’on peut discourir sur n’importe quel aspect de notre réalité car notre discours n’est pas la chose elle-même (sinon, il serait impossible de parler d’un éléphant lorsqu’on est assis dans une 2CV, par simple manque de place).
    • Ensuite : impunément peut-être pas, car notre formidable faculté de créer des formes symboliques pour représenter le monde (qu’il soit intérieur ou extérieur) sert un objectif particulier bien honorable : celui de nous permettre de construire une image du monde harmonieuse, à défaut de laquelle il sera difficile de se lever demain matin.
Mystère et boules de gomme

Nous voici donc avec un modèle de lecture de nous-mêmes à trois étages : le physiologique, le psychologique et les formes symboliques (ou les discours). Jusque-là, nous avons travaillé à les décrire, à reconnaître leur langage et à identifier leur objectif, c’est-à-dire, leur raison d’être :

    1. l’adaptation à l’environnement, pour le cerveau ;
    2. la satisfaction née de l’équilibre entre désirs intérieurs et possibilités extérieures, pour la psyché, et
    3. l’harmonie dans la vision du monde pour les discours, pour la raison.

Tout cela est bel et bon, mais où est le problème, me direz-vous ? Mystère ! Ou plutôt, justement, le mystère et la tradition qu’il véhicule. Je vous l’ai proposé : à moins d’être croyant, gnostique ou un dangereux gourou, la tradition est à prendre comme un discours, une opportunité de pensée : ce qui n’en fait pas une vérité ! Notre tradition occidentale agence nos trois étages de manière rigoureuse : le corps, notre prison d’organes, est au rez-de-chaussée de la maison ; notre conscience, nécessairement plus élevée que nos seuls boyaux, fait “bel étage” et les idées, sublimes, dominent un étage plus haut, elles rayonnent au départ d’un magnifique penthouse sur la terre entière !

      • raison, splendeur, esprit, idéaux, lumière infinie et vie éternelle en haut ;
      • corps, limitations, affects, déchéance et mort, en bas.

C’est du Platon, du Jehovah, du Jean-Sébastien Bach ou du Louis XIV ! Et c’est cette même tradition idéaliste qui positionne le mystère dans des zones transcendantes, dans un au-delà que notre raison ne peut cerner et dont nous ne possédons pas le langage, sauf “initiation”, bref : le mystère est ineffable tant il est supérieur, bien au-delà de notre entendement.

Face à cette “mystique du télésiège”, qui, depuis des lustres, entrelarde notre culture judéo-chrétienne de besoins d’élévation sublime, il existe une alternative, qui est la vision immanente du monde.

L’immanence, c’est la négation de tout au-delà : tout est déjà là, devant nous, au rez-de-chaussée, qui fait sens, qui est magnifiquement organisé et vivant, qui est prêt à recevoir notre expérience mais seulement dans la limite de nos capacités sensorielles et de notre entendement.

Et c’est bel et bien cette limite qui fournit la signification que nous pourrions donner au mot mystère : “au-delà de cette limite, nos mots ne sont plus valables.” Souvenez-vous de Lao-Tseu quand il évoque l’ordre universel des choses et le silence qu’il impose. Contrairement aux définitions des dictionnaires qui nous expliquent que le “Mystère est une chose obscure, secrète, réservée à des initiés”, le mystère serait cet ordre des choses que nous pouvons appréhender mais pas commenter.

Pas de mots pour décrire le mystère : non pas parce qu’il est par essence un territoire supérieur interdit, réservé aux seuls dieux ou aux initiés, pas du tout, mais parce que, tout simplement, notre entendement a ses limites, tout comme le langage rationnel qu’il utilise.

Nous pouvons donc expérimenter le mystère mais, c’est notre condition d’être humain que d’être incapables de le décrire avec nos mots. J’en veux pour exemple la sagesse de la langue quand, face à un trop-plein de beauté (un paysage alpin, la mer qu’on voit danser, la peau délicate d’un cou ou une toile de Rothko), nous disons : “cela m’a laissé sans mots“, “je ne trouve pas les mots pour le dire“, “je suis resté bouche-bée…”

© ElectroFervor
Sapere Aude versus Amor Fati

Au temps pour le mystère. Le questionner aura permis de dégager deux grosses tendances dans notre culture (et, donc, dans notre manière de penser) : d’une part, l’appel vers l’idéal du genre “mystérieux mystère de la magie de la Sainte Trinité” et, d’autre part, la jouissance pragmatique du “merveilleux mystère de la nature, que c’est tellement beau qu’on ne sait pas comment le dire avec des mots.” Dans les deux cas, le mystère a du sens, on le pressent, mais, dans les deux cas, le mystère est ineffable, que ce soit par interdit (première tendance) ou par simple incapacité de notre raison (seconde tendance).

Dans les deux cas, chacun d’entre nous peut se poser la “question du mystère” : quand, seul avec moi-même, je veux accéder à la connaissance, percer le mystère et goûter au sens de la vie, est-ce que je regarde au-delà des idées ou au cœur de mes sensations ?

Merveille de notre qualité d’humains, nous pratiquons les deux mouvements : de l’expérience au monde des idées, du monde des idées à l’expérience ; en d’autres termes, de l’action à la fiction, et de la fiction à l’action.

Pour mieux vous expliquer, j’appelle à la barre deux penseurs qui y ont pensé avant moi : Emmanuel Kant et Friedrich Nietzsche.

Avec son Sapere Aude (“Ose utiliser ton entendement”), Kant représente le mouvement qui va de l’action à la fiction. Ce n’est pas pour rien qu’il vivait au Siècle des Lumières, siècle qui a substitué aux pouvoirs combinés du Roi et de l’Eglise, l’hégémonie de la Raison. Pour reprendre la métaphore, dans la maison de Kant, l’ascenseur s’arrête bel et bien à nos trois étages (cerveau, psyché et formes symboliques) mais le liftier invite ceux qui cherchent la connaissance à monter vers la Raison, dont j’affirme qu’elle est également une forme symbolique, un discours, pas une réalité essentielle. Pour Kant, le mouvement va de l’expérience à la Raison.

Dans la maison de Nietzsche par contre, le liftier propose le trajet inverse, fort de la parole de son maître qui invite à l’Amor Fati (“Aime ce qui t’arrive“). Pour le philosophe, il importe de se libérer des discours communs, des idées totalitaires et ankylosantes, ces crédos que ruminent nos frères bovidés, et de devenir ce que nous sommes intimement, dans toute la puissance et la profondeur de ce que nous pouvons être (ceci incluant nos monstres !).

© Asep Syaeful/Pexels

Il nous veut un peu comme un samouraï qui, par belle ou par laide, s’entraînerait tous les jours pour être prêt à affronter sans peur… quoi qu’il lui arrive pratiquement. Cela implique pour lui le sérieux, l’hygiène de vie et l’attention au monde : trois disciplines qui ne sont pas des valeurs en soi, mais des bonnes pratiques.

Le mouvement préconisé va donc des idées, des fictions, vers l’action, vers l’expérience, vers le faire, comme le chante l’éternel Montaigne, grand apôtre de l’expérience juste. Je le cite :

Quand je danse, je danse ; et quand je dors, je dors. Et quand je me promène seul dans un beau jardin, si mes pensées se sont occupées d’autre chose pendant quelque temps, je les ramène à la promenade, au jardin, à la douceur de cette solitude, et à moi. La Nature nous a prouvé son affection maternelle en s’arrangeant pour que les actions auxquelles nos besoins nous contraignent nous soient aussi une source de plaisir. Et elle nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par le désir. C’est donc une mauvaise chose que d’enfreindre ses règles.

Un modèle pour humains modèles

Le mot est lâché : la règle ! A tout propos philosophique, une conclusion éthique ? Quelle règle de vie est proposée ici ? Nous visons la connaissance (cliquez curieux !), nous cherchons la lumière dans le Mystère ; nous avons un cerveau, une psyché, des idées ; nous pouvons aller de l’un à l’autre et de l’autre à l’un. Soit. Mais encore ?

Souvenez-vous : nous nous étions donné comme objectif de bien nous outiller pour vérifier si nous étions une infox à nous-mêmes, ou non. Dans les films, cela s’appelle une introspection si un des deux acteurs est allongé sur un divan et une méditation quand l’acteur principal se balade en robe safran, avec les yeux un peu bridés sous un crâne poli.

Pour Nietzsche, ce n’est pas être moral que de viser systématiquement la conformité avec des dogmes qui présideraient à notre vie, qui précéderaient notre expérience et qui se justifieraient par des valeurs essentielles, stockées quelque part dans le Cloud de nos traditions ou de nos légendes personnelles.

Vous me direz : “Être conforme, c’est immoral, peut-être, môssieur le censeur ?

      • Je réponds oui, si la norme que l’on suit se veut exclusive, définitive et n’accepte pas de révision (souvenez-vous : les formes symboliques deviennent facilement totalitaires. Méfiance, donc) ; la respecter serait trahir ma conviction que la vie est complexe et que la morale ne se dicte pas ;
      • oui encore, si la norme suivie me brime intimement, qu’elle fait fi de ma personne et de mes aspirations sincères, qu’elle m’est imposée par la force, la manipulation ou la domination ; la respecter serait ne pas me respecter (souvenez-vous : ma psyché a des aspirations, qui peuvent être légitimes) ;
      • oui enfin, si la norme suivie limite l’expression de ma vitalité, de ma puissance physique (souvenez-vous : mon cerveau travaille au service de ma survie).

En un mot comme en cent : la Grande Santé n’est décidément pas conforme et viser la conformité à un idéal est définitivement une négation de sa propre puissance !

Aussi, faute de disposer d’un catéchisme (tant mieux), je vous propose donc une règle du jeu, des bonnes pratiques, plus précisément une clef de détermination qui n’a qu’un seul but : ne pas mélanger les genres.

Par exemple : ne pas déduire d’un mauvais état de santé des opinions trop sombres, que l’on n’a pas sincèrement. Ne pas expliquer à ses enfants que le monde est moche, alors qu’on est simplement dans un mauvais jour. Ne pas expliquer à ses enfants que le monde est super, alors qu’on est simplement dans un bon jour. Ne pas accepter d’être brimé par quelqu’un parce que c’est toujours comme ça. Ne pas demander quelqu’un en mariage avec sept Triple Karmeliet derrière le col. Accepter d’écouter l’autre même s’il fait trop chaud dans la pièce. Ne pas tirer de conclusion sur la nature essentielle de la femme après une altercation houleuse avec une contractuelle qui posait un pv sur le pare-brise…

Ces exemples sont accidentels, quotidiens, et n’ont qu’une vertu : chacun peut a priori s’y reconnaître. Reste que la même clef de lecture peut probablement s’avérer utile pour des questions plus fondamentales, qui n’ont pas leur place ici, parce qu’elles nous appartiennent à chacun, individuellement.

© audiolib.fr

Allons-y avec un peu plus de légèreté, même si la clef proposée peut être le point de départ d’un travail plus approfondi. On va faire comme avant de tirer les lames du tarot : chacun doit choisir un problème qui le tracasse. Vous êtes prêts ? On y va ?

    1. Est-ce que la question que je me pose est essentielle et influence effectivement le sens de ma vie ?
      1. Oui ? Je cherche une solution au problème sans état d’âme ou je laisse passer la pensée inconfortable et je l’oublie (personne n’a jamais dit qu’il fallait croire tout ce que l’on pense) ;
      2. Sinon, je passe à la question 2.
    2. Est-ce que le déplaisir que je ressens peut-être lié à mon corps (digestion difficile, flatulences, chaleur, vêtements mouillés, posture inconfortable maintenue trop longtemps…)
      1. Oui ? Je prends d’abord un verre de bicarbonate de soude ou un godet de Liqueur du Suédois. Je reviens ensuite à la question 1.
      2. Sinon, je passe à la question 3.
    3. Est-ce que la manière dont je vis le problème est influencées par mes légendes personnelles, ma mémoire traumatique ou peut-elle être influencée par un positionnement psychologique que je crois nécessaire face à ses protagonistes ?
      1. Oui ? Je fais la part des choses et je me reformule le problème. Re-oui ? J’en parle à mon psy en donnant la situation comme exemple.
      2. Sinon, je passe à la question 4.
    4. Est-ce qu’en cherchant une solution au problème je fais appel à des évidences, des certitudes, des principes, des arguments d’autorité, des traditions, des routines de pensée ou des autofictions qui déforment mon analyse ?
      1. Oui ? Je pars au Népal, j’attends quelques années et, une fois apaisé, je me repose la même question avec l’esprit plus clair.
      2. Sinon, je passe à la question 5.
    5. Est-ce que, si je localise lucidement l’étage auquel se situe le nœud de mon problème, cette analyse me procurera une vision du monde plus apaisée ?
      1. Non ? Je recommence le cycle à la question 2.
      2. Oui ? Je passe à la question 6.
    6. Est-ce qu’une solution apportée au problème limiterait mes frustrations et me rendrait suffisamment confiance en mes capacités et en la bienveillance de mes frères humains ?
      1. Oui ? J’analyse, seul ou avec mon psy, l’exagération qui génère ma frustration et je travaille dessus avant de conclure quoi que ce soit à propos de moi ou des autres humains.
      2. Sinon, bonne nouvelle mais pas suffisant pour sauter la question 7.
    7. Est-ce que mon hygiène physique est suffisante pour que mon état de santé ne colonise pas la clarté de ma pensée ?
      1. Oui ? Je renonce au restaurant de ce soir et je rentre manger une biscotte à la maison avant de prendre toute autre décision.
      2. Sinon, je m’en réjouis avec vous : rendez-vous à table !

J’insiste ici : ces questionnements ne sont évidemment valables qu’en cas d’expérience désagréable ou inconfortable, de manies suspectes, de regrets ou de remords, voire plus généralement de situations insatisfaisantes. Si votre situation est satisfaisante et que vous ne ressentez aucune souffrance : eh bien, arrêtez de vous torturer et vivez la Grande Santé !

Peut-on alors entendre raison ? Voire raison garder ?

Nous voici arrivés au terme de la promenade. Je voudrais, avant de conclure, me dédouaner d’une chose : il ne s’agissait pas ici de faire le procès de la raison mais bien de l’illusion de raison, voire des prétentions à la raison. Combien de fois n’entend-on pas habiller de raison un simple argument d’autorité, brandir avec véhémence des principes, des appels à la tradition ou les éternels “on a toujours fait comme ça”, alors que l’écoute et le débat pouvaient apporter des tierces solutions qui rendaient les lendemains partagés possibles et généreux !

Et que le ton badin du ‘fake questionnaire’ ne vous trompe pas : je pense sincèrement que nous sommes souvent en défaut d’identifier lucidement les vrais moteurs de nos motivations. Je pense également qu’identifier les instances qui président à nos prises de décision et bien ressentir leur poids dans ce qui fait pencher la balance, est un exercice plus exigeant qu’il n’y paraît. Je pense enfin que nous vivons dans un monde de représentations toxiques où nous devenons individuellement le dernier bastion de la raison et du sens : raison de plus pour explorer notre vie avec tous les outils disponibles et assainir (autant que faire se peut) ce que nous savons de nous-mêmes.

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction et documentation | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Collection privée ; © Bucknell University ; © CNRS ; © F. Ciccollela ; © ElectroFervor ; © Asep Syaeful/Pexels ; © audiolib.fr | remerciements : Renaud Erpicum.


Libérons la parole !

DAARDAAR : Les dérives de l’idéologie woke

Temps de lecture : 3 minutes >

[DAARDAAR.BE, 10 janvier 2022] “Il n’y a pas suffisamment de diversité sur les lieux de travail. On ne peut être véritablement soi-même que dans des environnements inclusifs.” Il serait utile de définir en premier lieu le sens que l’on donne à ces deux notions clés, car les activistes du mouvement woke en ont une lecture différente de la majorité de la population.

Mais qu’est-ce que la culture “woke” exactement ? Cette dernière est obsédée par la couleur de peau, la race, le genre ou l’orientation sexuelle. Mark Elchardus définit cette recherche d’identité ou ce particularisme identitaire dans son dernier livre Reset comme “un cas d’école démontrant comment des actes inspirés par le désir d’égalité et de dignité peuvent basculer et conduire à des manifestations mesquines, voire haineuses.


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | mode d’édition : partage | sources : daardaar.be, un site listé dans notre page Magazines | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | illustration de l’article : Nancy Pelosi (US) ploie le genou en hommage à George Floyd, (Washington, 8 juin 2020) © Manuel Balce Ceneta/AP/SIPA ; l’illustration dans le texte ne figure pas dans l’article de presse © Collection privée.


Débattons !

MARCZEWSKI : Nulle part où fuir || ZWEIG : Les apatrides

Temps de lecture : 13 minutes >

[LESOIR.BE, 28 décembre 2021] A quelques jours de 2022, c’est le moment de tirer le bilan de 2021. Nous avons demandé à l’écrivain Philippe MARCZEWSKI, Prix Rossel 2021 avec Un corps tropical, de le faire pour nous. Voici son texte :

Assis une nuit à sa table la tête sur les mains il se vit se lever et partir.

C’est l’incipit de Soubresauts, la dernière œuvre en prose de Samuel Beckett publiée en 1989. Et c’est la première phrase à laquelle j’ai pensé après avoir raccroché le téléphone, le jour où j’ai été invité à écrire un texte qui ferait, en quelque sorte, le bilan de l’année.

Le bilan de l’année : mieux vaudrait ne pas y penser, me suis-je dit. “Assis une nuit à sa table la tête sur les mains il se vit se lever et partir.” C’est ce sentiment-là, exactement : je me vois me lever et partir. Ma main à couper que je suis loin d’être le seul.

Chapitre 1 : “Ah ! ficher le camp de cette ambiance mortifère !”

J’ai toujours aimé les histoires de disparition : dire salut à la ronde, au revoir, à demain et claquer derrière soi la porte du bureau puis tout quitter sur un coup de tête, abandonner les outils sur l’établi, le repas dans le four et filer à l’anglaise. Prendre le premier train et se faire une autre vie à quelques dizaines de kilomètres ou à l’autre bout du monde. (Parfois, après deux ou trois décennies, une photographie surgit et dans le flou de l’arrière-plan un visage familier semble apparaître, trace fantomatique). Au Japon, on appelle johatsu toutes ces personnes qui disparaissent volontairement, changent de région et abandonnent leur identité. A cause de dettes, d’un licenciement ou d’une séparation. On dit qu’il y en a 80.000 chaque année. Une nuit ou peut-être un matin assis à leur table, ils se voient se lever et partir, et le font.

Souvent ces derniers temps je me chante à moi-même Apeman, un morceau des Kinks signé Ray Davies : “I don’t feel safe in this world no more / I don’t wanna die in a nuclear war / I wanna sail away to a distant shore and make like an apeman.” La tentation est grande de tout envoyer promener, c’est vrai. Je me trouverais un refuge pour vivre peinard avec famille et proches amis, sans grand monde autour. Un johatsu collectif, pour ainsi dire. Une île déserte, une épaisse forêt vierge ou, à défaut, une cabane perchée sur le mont Lozère. “’Cause the only time that I feel at ease / Is swinging up and down in a coconut tree / Oh what a life of luxury to be like an apeman.” Vivre en homme-singe, la vie serait plus douce, j’en fais le pari. Je m’y vois : Tarzan rangé des crocodiles, sirotant sans urgence le lait à même la noix de coco, m’offrant à l’occasion une virée de liane en liane en prenant garde de ne jamais m’approcher du reste de mon espèce.

Ah ! ficher le camp de cette ambiance mortifère ! Ne plus entendre parler de taux de contamination, d’engorgement hospitalier, de tests PCR, d’unités covid, de gestes barrières, de cours en distanciel… Ni d’ailleurs de changement climatique, de disparition des espèces, de hausse des coûts de l’énergie, de sortie du nucléaire et d’inondations… C’est trop de vacarme, tout ça. Tous ces mots… A vrai dire, pas même des mots mais seulement des sons, répétés à l’envi chaque jour, encore et encore jusqu’à nous encombrer l’esprit, l’embourber, jusqu’à prendre la place de toute pensée, de tout discours, jusqu’à avaler tout entières les discussions entre amis comme le ferait un trou noir… Trop de vacarme que tous ces phonèmes atomisant le sens, façon hare Krishna hare hare, comme un mantra qui jamais n’ouvre un état supérieur de conscience, Codeco CST tour de vis Gems Codeco télétravail Gems testing tracing CST Codeco PCR… Et tous ces mots dans la bouche de tous ces gens avec leur avis sur tout, leurs certitudes, leurs slogans écrasant toute nuance – jamais le moindre doute !

Ah ! mais c’est que je n’en peux plus de tous ces gens ! J’aimerais tant les jeter tous ensemble dans le même gouffre d’oubli ! Vaccinés ou pas, hop, c’est égal ! Foutre le camp et tout oublier !

On voudrait faire la liste de tout ce qui nous pousse à déguerpir qu’on ne le pourrait pas. Autant compter les grains de sable sur la plage d’Ostende. Alors oui, se lever et partir. Et s’enfuir, pour être exact. “Sail away to a distant shore and make like an apeman.” Mais à dire vrai, nous n’avons plus nulle part où fuir.

Nulle plage lointaine, aucun cocotier où se balancer, plus de refuge à l’abri des troubles du monde : il faut faire le deuil des rêves d’évasion.

Ce que c’est qu’une pandémie, tout de même ! Et une planète amochée !

C’est fichu, les cachettes secrètes. Il n’y a plus d’Amérique, plus d’Australie, plus de terre lointaine où tout recommencer. Le piège s’est refermé sur nous. Partout le même bruit infernal, la même sidération face aux problèmes que nous avons créés. Partout trop de monde, trop d’avis péremptoires qui résonnent sans fin dans les mêmes chambres d’écho mondialisées et numériques, miniaturisées jusqu’à tenir dans nos poches. Partout l’impossibilité de résoudre quoi que ce soit de l’extrême complexité du monde que nous avons bâti. Où que nous allions, rien de ce que nous voulons fuir n’est absent. Partout la forêt brûle et nous sommes huit milliards.

Si c’était encore possible, je crois que je fuirais en Europe – je veux dire, je chercherais refuge dans l’idée de l’Europe avec laquelle j’ai grandi. Elle avait fière allure cette idée, avec tous ces pays jadis ennemis, désormais rassemblés, promettant de ne plus envoyer leur jeunesse à la grande boucherie de la haine, plus jamais la guerre, et de tenir ferme comme la barre d’un brise-glace les idées de justice, de démocratie et d’humanisme ; des pays jurant de métisser leur sang et leurs cultures, d’abolir les frontières et de servir d’exemple au monde entier. Dernièrement, comme j’aidais ma fille de onze ans pour un travail scolaire, je lui ai à mon tour vanté cette idée forte. Et je lui ai dit, tu sais c’est pour cette même idée que tant de gens risquent leur vie pour venir en Europe ! Pour la justice, la paix et l’humanisme. Et la possibilité de vivre mieux. D’être protégé par un bouclier de valeurs et de principes. La justice, la paix et l’humanisme, ai-je répété, pas très assuré.

Chapitre 2 : “On ne se représente pas facilement 25.000 corps humains, quel charnier ça fait”

Les chiffres les plus récents que j’ai pu trouver sont ceux-ci (source ONU) : sur l’année 2021, en date du 22 novembre, plus de 1.300 personnes ont perdu la vie en Méditerranée centrale, c’est-à-dire sur la voie maritime qui mène à l’Italie depuis les côtes d’Afrique du Nord.

© lesoir.be

Au 14 juillet, on dénombrait aussi 149 morts en Méditerranée occidentale et 6 en Méditerranée orientale, mais je n’ai pas trouvé de mise à jour plus récente de ces chiffres-là, lesquels ont peut-être doublé. Il est raisonnable alors de penser que, au soir du 31 décembre, le total des personnes mortes en 2021 en tentant de traverser la Méditerranée dépassera 1.500.

A ces chiffres il faut bien sûr ajouter (toujours au 14 juillet) 250 personnes mortes dans les eaux de l’océan Atlantique en essayant d’atteindre les îles Canaries depuis l’Afrique de l’Ouest – mais là encore, c’est un nombre extrêmement sous-estimé (des centaines de naufrages invisibles, c’est-à-dire des embarcations disparues corps et biens, ont été signalés par des ONG et sont presque impossibles à comptabiliser). Il faut aussi tenir compte d’un nombre encore indéterminé de morts à la frontière polonaise (probablement une vingtaine) et du nombre de morts dans les eaux de la Manche entre Calais et les côtes anglaises (au moins 27).

J’allais oublier : à la date du 22 novembre, près de 30.000 personnes avaient été reconduites en Libye sans même avoir pu mettre le pied sur une côte européenne. En Libye où, en raison de détentions arbitraires, extorsions, disparitions et tortures, il est difficile de tenir un compte précis des morts et des vivants.

Un sacré bilan 2021, pas vrai ?
Et depuis 2014 : au moins 25.000 morts.
On ne se représente pas facilement 25.000 corps humains, quel charnier ça fait.

Quand on regarde une foule éparpillée dans la ville, mouvante, affairée à vivre, on ne réalise pas, le cerveau ne conceptualise pas, 25.000 c’est un chiffre abstrait, alors voici, regardez : ce texte fait à peu près 18.000 signes, espaces comprises. C’est très en dessous de 25.000 mais enfin, faisons avec ces deux pages : chaque lettre et chaque espace représentent une personne morte d’avoir voulu gagner l’Europe. Regardez-les une à une, je le répète : chacune est un corps. Non, n’atténuons pas : un cadavre – nom brutal pour une réalité brutale – un cadavre qui autrefois était une personne, avec une vie, une histoire, des parents et des amis qui peut-être espèrent encore que le silence ne soit pas la mort. 18.000 signes pour 18.000 cadavres. Et il en manque. Et il en manque beaucoup.

Encore quelques chiffres : en 2020, la population de l’Union européenne a diminué d’environ 300.000 personnes – moins de naissances, plus de décès, moins d’immigration, plus d’émigration (beaucoup d’Européens se sont vu se lever et partir, il faut croire). Et c’est en tenant compte des 280.000 personnes à qui l’UE a accordé une protection. En 2020, 396.000 personnes ont reçu un ordre de quitter le territoire (mais la plupart sont restés et vivent désormais dans la peur). Entre janvier et juillet 2021, on a dénombré 85.700 franchissements clandestins de frontières, ce qui, à l’estime, doit faire plus de 150.000 à ce jour.

L’Union européenne compte 447 millions d’habitants dont seuls 5,1 % ne sont pas citoyens européens et 8,3 % sont nés en dehors de l’Union (contre 15,3 % aux USA, 19,2 % en Islande, 30,1 % en Australie ou 43,1 % à Singapour, par exemple). 150.000 personnes franchissant les frontières, c’est 0,03 % de la population européenne. Et 0,03 % des 18.000 signes de ce texte : quatre lettres et demie.

Je sais bien : les chiffres, on leur fait dire ce qu’on veut. Et mieux encore, on les fait taire comme on veut : quand on les accumule, quand on manie des ordres de grandeurs dont il est impossible de se faire une représentation, entre la poire et le dessert, entre deux sujets au journal télévisé, les chiffres ne disent plus rien, réduits à un bruit blanc, presque un acouphène et ensuite, quand on est bien certain de les avoir abstraits de la réalité qu’ils décrivent, il est facile de parler de submersion migratoire, de grand remplacement ou de ne pas accueillir toute la misère du monde (refrain connu).

Les chiffres il faut les dire et aussitôt les briser pour extraire toute la moelle humaine cachée à l’intérieur.

Ces chiffres, ce sont des hommes et des femmes, de jeunes personnes, des enfants. Un chiffre, ça ne parle pas, ne témoigne pas. Un chiffre ne marche pas des milliers de kilomètres en laissant tout derrière soi. Un chiffre ne subit pas de torture. Un chiffre ne croupit pas dans un camp. Un chiffre ne monte pas en tremblant de peur autant que d’espoir dans un canot pneumatique surchargé. Un chiffre ne s’aventure pas sur une mer immense en pleine nuit. Un chiffre n’a pas faim, n’a pas soif. Un chiffre ne se débat pas pour garder la tête hors de l’eau, ne hurle pas de désespoir et de terreur, un chiffre ne sent pas l’eau salée remplir ses narines. Un chiffre ne se sent pas mourir, un chiffre ne se noie pas.

Un chiffre ne se noie pas ! Un humain, oui.

Vingt-cinq mille humains se sont déjà noyés en sept ans. Il y en aura quelques milliers de plus l’année prochaine.

Il faut lire un livre très important paru cette année – Des îles, de Marie Cosnay, aux éditions de l’Ogre. Il faut y lire les noms de Mamadou, Alphonse, Ange-Carole, Ahmed (devenu Amidou), Fatou et beaucoup d’autres. Lire les récits des mères sans nouvelles de leurs fils. Les mensonges de ceux qui exploitent – rabatteurs, trafiquants – pour ne jamais admettre la mort : s’il ne vous appelle pas, c’est qu’il ne le souhaite pas. Il faut lire les disparitions, les recherches d’indices et de traces pour savoir si untel est bien en vie, si une autre est bien morte. Et lire le récit des mille morts possibles, désert, coups de couteau, torture, noyade… De ce qu’il faut faire pour survivre, pour espérer traverser, pour subsister quand on a réussi. Et la façon dont la migration empêchée et criminalisée abîme les liens, les amours, les familles.

Il faut lire ce livre – un livre sans chiffres, avec des corps, des personnes et des noms. Le silence noie. Tant de corps, enfouis dans l’océan, que les familles n’enseveliront jamais. Combien dans la mer d’Alborán ? Nomades à jamais, à jamais attendus.

Chapitre 3 : “La Pologne, que l’on a enfermée derrière un mur pendant des décennies, envisage d’en construire un”

Si je pouvais, malgré tout, je fuirais en Europe – l’Europe comme on l’espérait.

Dans les années 80 – le mur de Berlin était encore debout – quand nous allions en Pologne voir la famille nous traversions la frontière entre les deux Allemagne en passant au ralenti sous les miradors, des soldats pointaient sur nous des mitrailleuses, on n’était pas à l’aise mais on crânait un peu. On regardait les douaniers démonter pièce à pièce des voitures, comme ça, au hasard, et chercher ce qui pouvait être caché : du sucre, des cigarettes de contrebande. Plus loin à la frontière polonaise on filait du chocolat (trois ou quatre tablettes) et du café (un kilo) aux gardes pour qu’ils nous laissent passer sans histoire. Là-bas les cousines de mon âge voulaient venir à l’ouest. Ça leur faisait envie, ça se sentait : j’avais de la chance, moi, d’être né de l’autre côté et pourquoi ? Parce que mes grands-parents étaient partis et les leurs, non. L’Europe leur était désirable : pouvoir aller et venir où l’on veut, ne pas se lever à quatre heures du matin pour faire la queue à la boulangerie, boire du Coca, regarder MTV, ne pas couper le moteur de la voiture pour économiser l’essence dans les descentes… Ne pas se sentir surveillé. Ne pas se sentir en prison. Et moi je l’aurais bien aimée cette Europe, elle me faisait envie aussi, avec la Pologne dedans, débarrassée de l’injustice de naître du bon côté d’un mur.

Mais bientôt la Pologne construira un mur le long de la frontière biélorusse.
Des barreaux de cinq mètres de haut et des barbelés, ai-je lu, sur 180 kilomètres.

Un pays que l’on a enfermé derrière un mur pendant des décennies et qui rêvait de libre circulation – je le sais, je l’ai vu, je me souviens de tout – envisage d’en construire un, et nous allons laisser faire, lâchement, parce que ça nous arrange. Pour le moment, des milliers de personnes – des familles kurdes, irakiennes, syriennes – sont prises en tenaille entre l’armée biélorusse et 15.000 soldats polonais. Il fait dix degrés au-dessous de zéro. Des tombes ont été creusées dans la forêt. On y a mis des corps, déjà.

Je sais ce qu’on me répondra : géopolitique, angélisme immature, un peu de réalisme voyons, appel d’air, accueillez-les chez vous, etc. Et pourquoi viennent-ils, d’abord ? Pourquoi insistent-ils ? Eh bien je n’en sais rien et ce n’est pas mon affaire. Enfin j’ai mon idée, remarquez : ils sont Kurdes, Irakiens, Syriens. Pour des raisons qui leur sont propres – du genre la guerre, l’absence d’avenir – ils se lèvent et ils partent. Qui sommes-nous pour leur en faire reproche ?

Et qui les a amenés là on le sait, on a compris. Mais peu importe, ils sont là maintenant.

L’Europe n’est pas à la hauteur, c’est peu de le dire. La politique migratoire de l’Union européenne provoque chaque année la souffrance et la mort de milliers de personnes qui tentent de rejoindre son territoire. En renvoyant en Libye sans recours possible des personnes interceptées en mer, l’UE ne respecte pas la Convention relative aux réfugiés de 1951, dont elle est signataire et qui établit le principe de non-refoulement. L’UE délègue à des régimes qu’elle n’accepterait pas en son sein la tâche de bloquer, par n’importe quel moyen, les routes de la migration. Elle rend difficiles les conditions d’obtention d’un visa pour pénétrer sur son sol par voie légale. L’Europe, en notre nom, laisse les Etats perpétrer des infamies à ses frontières. Ce faisant elle empêche les ONG de secourir des humains en détresse. Elle multiplie les tracasseries administratives. Elle transforme ses îles en prison et utilise les ressorts du règlement de Dublin pour tuer dans l’œuf tout espoir et faciliter les renvois. Elle criminalise les personnes sans papiers, les enferme, les déporte, même si elles sont installées depuis longtemps, intégrées, paisibles.

Angélisme, et quand bien même ? Je dis : Justice. Humanisme. Principes fondamentaux.

Personne n’a encore démontré que l’entrée annuelle de l’équivalent de 0,03 % de sa population sur un territoire de 2,734 millions de km² soit de nature à mettre l’Europe en péril. Des gens qui veulent travailler, vivre en paix. Au contraire.

Conclusion : “Quelle ironie!”

Il me semble souvent vivre dans les ruines d’une idée – une Merveille du Monde, autrefois. Il ne reste que quelques pierres et beaucoup de fantômes. Nous nous habituons à cette rouille, nous ne la voyons plus ou préférons l’ignorer. Nous ignorons les cris et le visage de Semira Adamu. Nous oublions le corps du petit Aylan Kurdi couché sur une plage. Et nous nous sommes habitués au visage de Mawda. Nous détournons les yeux quand des femmes et des hommes se cousent la bouche pour réclamer des papiers, la régularisation administrative d’une vie qu’ils se sont fait ici et qui ne nuit à personne. Nous acquiesçons sévèrement quand on leur dit la règle c’est la règle, alors qu’on bafoue tous les jours des traités internationaux signés en notre nom. Nous avons oublié que l’Europe et ses Etats ont laissé pendant des jours errer en mer l’Aquarius avec à son bord 629 personnes, plutôt que de les accueillir sans délai par simple devoir d’assistance. Nous tolérons, au sein même de nos institutions, la rigidité insupportable de l’Office des étrangers, bastion de l’arbitraire qui rend possible que des personnes en ordre de visa, arrivant légalement pour suivre des études ou assister à des colloques, soient emprisonnées à leur arrivée en Belgique, privées de leurs documents et traitées en criminels.

Mille cinq cents morts cette année, le voilà le bilan.

On peut agir, bien sûr – nourrir, héberger, convoyer, aider pour la paperasse. Il y a des associations, faciles à trouver. Mais en réalité tout cela nous dépasse, il faut exiger plus.

Ah ! déguerpir de cette Europe-là qui nous fait honte… Quand eux rêvent d’y vivre en paix… Quelle ironie !

Philippe Marczewski


Stefan Zweig © Getty Images

Regarde-les donc bien ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué. Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel point le hasard t’a favorisé par rapport aux autres.

Regarde-les bien, ces hommes entassés à l’arrière du bateau et va vers eux, parle-leur, car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue, ils aspirent inconsciemment une bouffée de l’air de leur pays natal et leurs yeux s’éclairent et deviennent éloquents.

Telle est bien en effet notre nature : tout le mal qui a lieu ici-bas, nous en sommes informés. Chaque matin, le journal nous lance en pleine figure son lot de guerres, de meurtres et de crimes, la folie de la politique encombre nos pensées, mais le bien qui se fait sans bruit, la plupart du temps nous n’en savons rien.

Or cela serait particulièrement nécessaire dans une époque comme la nôtre, car toute œuvre morale éveille en nous par son exemple les énergies véritablement précieuses, et chaque homme devient meilleur quand il est capable d’admirer avec sincérité ce qui est bien.

Stefan ZWEIG, Voyages (1902-1939)


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | source : LESOIR.BE du 28 décembre 2021 | mode d’édition : partage et documentation | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : lesoir.be ; rtbf.be.


Pour en parler et débattre encore…

Culture-HoReCa, même combat : ce que nous en faisons, chez wallonica…

Temps de lecture : 9 minutes >

Les temps sont durs, pour la culture“, “les temps sont durs pour l’HoReCa” : la rengaine est connue et dans les deux secteurs, l’ambiance sanitaire ne fait pas que des heureux (c’est un euphémisme) alors que, en ces temps d’obscurantismes et de confinements en tous genres, voilà bien les deux espaces où nos frères humains pourront d’abord rétablir le vivre-ensemble, sans lequel les lendemains ne chanteront pas… en chœur (c’est une métaphore).

Le carré wallonica.org (encyclopédie, centre de ressources téléchargeables, topoguide et boutique sans but lucratif) travaille tous les jours à provoquer des actes de culture, à inviter chacun à… cliquer curieux. C’est une mission d’éducation permanente à laquelle notre équipe bénévole se consacre chaque jour, avec un humble mais réel succès : désormais plus de mille articles publiés (et autant de brouillons en attente de traitement) lus par des centaines d’internautes affiliés, une infolettre hebdomadaire qui tourne, une visibilité confirmée sur les réseaux sociaux et des contenus issus de toute la Francophonie pour entrelarder les savoirs de Wallonie et de Bruxelles.

Malgré cela, aujourd’hui, comment pouvons-nous convaincre les pouvoirs publics que ce travail au quotidien sert des missions de l’Etat que, en d’autres temps, les politiques et les administrations déléguaient en confiance à des acteurs de terrain comme nous, moyennant le respect de règles fixées dans des conventions précises ? Si quelqu’un a une idée, qu’il/elle clique ici et nous contacte… !

Comment penser un seul instant que seul le rétablissement dès demain d’un modèle économique et social qui n’a pas fait ses preuves jusqu’ici, puisse constituer une base solide pour notre vivre-ensemble d’après-demain ? Comment chacun d’entre nous peut-il rester les yeux fixé sur ses pieds (sur ses pantoufles ?) et ne pas regarder plus haut, pour paraphraser un titre de film à la mode ? Comment ne pas pressentir l’entrevoyure et réaliser intimement combien c’est dans la culture, le débat et les loisirs partagés que le lien va se reconstituer, que cette délicieuse humanité que nous formons malgré l’adversité pourra s’y recâbler ? On connaît son incroyable plasticité et elle a déjà fait la preuve de son étonnante capacité de résilience : alors, travaillons-y !

Au temps pour les envolées lyriques. Retour au travail quotidien. Au fond, ça fait quoi au jour le jour, une équipe comme celle de wallonica.org ? La réponse est presque une évidence pour moi, qui descend d’une famille de petits hôteliers (cfr. l’illustration de l’article : j’ai partiellement grandi dans cet hôtel, au centre de Spa, et la famille état également active à Lorcé-Chevron) :

Chez wallonica, on fait de la culture
comme dans… l’HoReCa !

Mais, me direz-vous, “je ne vois pas le rapport“, et je vous répondrai, comme chaque fois : “laissez-vous faire, restez curieux, vous allez voir !”

Tout d’abord, nous l’avons dit, la mission est la même : œuvrer au vivre-ensemble. Ensuite, notre pain quotidien en dépend : nous vivons du vivre-ensemble. Enfin, nos activités même sont comparables, qui activent concrètement le vivre-ensemble. Je m’explique ici par le biais des métiers que nous avons en commun…

1. PROMOUVOIR : Nous sommes tous des rabatteurs…

Les rabatteurs des cabarets dans les quartiers aux lanternes rouges, ceux des restaurants de la rue des Bouchers, les marchandes de quatre-saisons de la Batte, les voituriers baratineurs des bons hôtels, tous poussent la gueulante ou vous abordent avec courtoisie dans un seul but : éveiller votre curiosité et… vous faire entrer.

Loin d’aspirer au metavers de celui-dont-on-ne-veut-prononcer-le-nouveau-nom, nous sommes néanmoins principalement actifs sur le web. Si nous participons et relayons des événements non-virtuels également, notre zone de chalandise reste l’Internet et ses outils. Cela permet de travailler le dimanche en pyjamas mais cela exige une activité de Community Manager intense qui nous trouve autant sur les réseaux sociaux que sur les blogs amis et les sites de notre réseau. Certains partenariats nous permettent en outre d’avoir des relais physiques qui assurent une promotion croisée (ex. l’Artothèque des Chiroux dont nous publions la documentation ou les conférences de la CHiCC qui sont relayées dans nos pages).

Nos trottoirs, nos vitrines et nos étals sont donc virtuels et attirer les visiteurs vers nos pages demande une activité continue et des réflexes rapides : il est vrai que nous travaillons au bord des autoroutes… de l’information.

2. STRUCTURER : nous affichons tous la carte et les menus…

Quel bonheur, une fois assis à la table d’un restaurant, de pouvoir trouver facilement les plats auxquels on aspire, indiquer au petit qu’il doit essayer de lire en bas de la page 4 pour le menu enfants, de savoir d’un coup d’œil qu’il y a également des pâtes sans gluten et, comble du bonheur, de pouvoir vérifier si le Vin du Patron est ou non un gros rouge qui tache. La carte est bien structurée et les menus sans mauvaise surprise. Que veut le peuple ?

La clarté de la structure globale de notre encyclo et de ses rejetons, les catégories inhabituelles mais cohérentes dans lesquelles chaque sujet trouve sa place, l’alignement des mots-clefs qui marquent chaque article pour assurer la pertinence de notre visibilité auprès moteurs de recherche, l’identification des auteurs ou des compilateurs, la fiche qualité en bas de chaque publication… autant de dispositifs mis en place pour permettre une visite limpide et apaisée.

Nous avons adopté une structure peu traditionnelle pour ranger les articles de notre encyclopédie (pour en savoir plus…) et elle doit favoriser le furetage critique entre les sujets et les thèmes. N’oubliez pas que, contrairement à nos encyclopédies papier (“je revends ma Britannica, contactez-moi en MP…“), un blog encyclo permet de marquer un même article de plusieurs catégories et de lui appliquer plusieurs mots-clefs différents ! Qui plus est (nous le savons), vous arriverez plus souvent sur une publication par l’intermédiaire d’une recherche qu’en navigant au départ de la page d’accueil. Essayez, cliquez curieux !

3. PREPARER : nous avons tous des arrières-cuisines où ça bosse ferme…

La Poularde Valentine Thonart sur votre table, le cake cinq-quarts que l’on sert à vos enfants, l’apéro frais servi au lounge ou les boulets à la liégeoise dont vous débattez de la meilleure recette avec une tache de sauce de Madame Lapin sur votre serviette, tout cela représente une importante activité en cuisine, frénétique mais organisée.

Le parallèle est facile dans ce cas et, au clavier comme aux fourneaux, le savoir-faire est une exigence de base. Il s’agit pour nous de respecter au jour le jour nos sept critères de qualité : nous devons maîtriser les dispositifs techniques et ne les mettre en oeuvre que lorsqu’ils servent notre mission (1. ingénierie pertinente) ; toujours vigilants, nous devons permettre et nourrir le débat avec des savoirs contrôlés, présentés afin d’éviter toute équivoque (2. édition critique) ; sur nos sites mais également sur leurs déclinaisons comme sur les réseaux sociaux, nous devons activement susciter l’activité de culture (3. animation continue) ; prendre en charge une mission d’éducation permanente comme nous le faisons implique également de faire la différence entre l’utile pour tous et l’agréable pour soi (4. utilité publique) ; malgré la maigreurs des subventions dont nous avons pu bénéficier jusqu’ici, nous survivons au jour le jour et nous sollicitons les donations à l’asbl wallonica comme les soutiens publics (un jour, peut-être : 5. autonomie financière) ; nous accueillons toutes les opinions (même les nôtres) mais nous nous réservons le droit de les positionner au bon niveau car il n’y a selon  nous pas d’autre moyen pour lutter contre l’obscurantisme ambiant (6. liberté absolue de conscience) ; enfin, nous documentons autant que faire se peut notre travail afin de permettre à d’autres initiatives similaires de rejoindre le mouvement encyclopédiste (7. reproductibilité documentée).

Quand on vous disait qu’on bossait ! Par ailleurs, cette recherche de qualité se traduit dans des activités très variées, allant de la veille à la mise en page, de la gestion de communautés sur les réseaux sociaux à la préparation d’infolettres, du développement informatique à l’océrisation de vieux livres, de la rédaction au simple partage, en passant par la compilation…

4. INTERFACER : nous tenons tous à l’efficacité et à l’élégance du service…

Vu ma tradition familiale, je mange rarement dans un restaurant sans guetter les éventuelles erreurs de service (tout le monde n’est pas servi en même temps, la serveuse est une étudiante qui vient de mettre son coude dans le nez de mon épouse, les toilettes sont sales, le personnel râle en salle, les rognons nagent dans un bouillon transparent…).

La même rigueur est… de rigueur lorsqu’on se mêle d’éditer une encyclo, un topoguide, une boutique et un centre de ressources : l’interface et ses fonctionnalités, les contenus et leur édition, la qualité des articles et leur pertinence, aucun détail ne peut être négligé pour faire de l’expérience du visiteur un moment de bien-être visuel et de curiosité récompensée. De la même manière, il est logique que vous vous attendiez à ce que chaque chose soit élégante et à sa place quand vous cliquez sur https://wallonica.org.

C’est pourquoi notre logo est un ‘produit wallon’ créé par une artiste liégeoise, que celle-ci nous a également accompagnés dans la création d’une interface sobre et dynamique.

C’est pourquoi aussi nous avons éclaté wallonica en quatre sites distincts au sein du même domaine wallonica.org (le Carré wallonica) : l’encyclopédie qui est au cœur de l’initiative et agit comme un concentrateur des savoirs francophones, la base de ressources documentaires téléchargeables où sont partagées des publications qui, autrement, seraient indisponibles ou disparues, le topoguide qui propose des fiches sur les lieux remarquables ou curieux de Wallonie et de Bruxelles, et la boutique (sans but lucratif) pour favoriser un mini-shopping plus malin.

C’est pourquoi enfin, dans le blog encyclo même, nous avons disposé les contenus selon plusieurs zones différentes : les articles encyclopédiques (rédigés, compilés ou partagés) sont organisés en sept catégories, un kiosque propose un agenda culturel, un index commente des initiatives que nous admirons, la même chose pour les blogs & magazines que nous compulsons régulièrement, une revue de presse bien fournie et une tribune libre où nous partageons les “cartes blanches” qui nous semble les plus génératrices de débats sains. Pour les plus paresseux, une série d’incontournables est disponible, que l’on peut comparer aux “playlists” des plateformes de musique (Savoir-citer, Savoir-contempler, Savoir-écouter…). Enfin, tout dispositif méritant son mode d’emploi, une base de connaissances se remplit de semaine en semaine qui permet de partager avec tout autre zélateur encyclopédique ou avec nos visiteurs les différentes bonnes pratiques de notre métier.

5. RELIER : nous avons tous un présentoir de cartons touristiques à la sortie…

Qui n’a pas passé de longs moments, dans l’entrée de son gîte ou aux vestiaires de son restaurant, à empocher les cartons touristiques qui y étaient proposés sur un présentoir bien visible ? Qui ne les a ensuite passés en revue, assis sur le coin de son lit d’hôtel, pour décider quel musée il allait visiter, à quel restaurant il dînerait ou à quel marché local il pourrait faire des emplettes ? Le restaurant, l’hôtel ou le gîte concerné avait joué son rôle d’office du tourisme local et avivé notre curiosité, avec ces cartes colorées.

Ici, peut-être ergotera-t-on sur différence entre le large périmètre de notre réseautage de contenus issus de Wallonie et de Bruxelles, que nous mélangeons aux autres savoirs provenant de toute la Francophonie, et le ciblage essentiellement local de la promotion touristique : sur un présentoir d’hôtel à Tournai, il y a peu de chance de trouver une promotion du préhistomuseum de Ramioul.

Mais c’est un choix assumé chez nous de construire une meilleure visibilité des savoirs wallons, en misant sur un panaché de contenus internationaux francophones et de ressources proprement issues de Wallonie et de Bruxelles. La raison en est simple : l’informatique est simpliste et binaire. Un exemple ? Essayez seulement de parler d’un artiste d’un artiste wallon (et reconnu comme tel) dans un journal français (n’oubliez pas que notre Grétry est un compositeur français d’origine liégeoise !).

Par contre, si vous consultez l’index des artistes présents sur wallonica.org (vous êtes arrivé là via une recherche sur les mots “sculpture + Rodin”), vous allez trouver des noms comme Balthus, Bonnard, Breitner, Klimt, Kokoschka et Rodin, mélangés avec Colmant, Crehay, Ianchelevici, Pinelli, Serrurier-Bovy et Wesel, par le seul jeu du mélange des origines et de… l’ordre alphabétique.

Concluons ici. Même mission, mêmes activités et même combat : le rapprochement est facile, vous l’avez vu, mais il permet d’entrevoir la beauté des deux secteurs et la beauté de notre métier d’activistes de la culture. Dans les deux cas, les temps actuels sont difficiles et, dans les deux cas, ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts encore dans notre engagement. Et, pssst, nous aussi, nous restons ouverts !

Patrick Thonart


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Débattons encore…

DE KEYSER & ARENDT : La liberté d’être libre

Temps de lecture : 8 minutes >

Sous le même titre, Véronique DE KEYSER, présidente du Centre d’Action Laïque, a publié une carte blanche dans LESOIR.BE (31 décembre 2021) alors que, des années auparavant, Hannah ARENDT avait rédigé un court essai en 1966-67 qui a récemment été exhumé du fonds Arendt de la Bibliothèque du Congrès à Washington. Martin Legros en a fait la recension dans PHILOMAG.COM en avril 2019 et Géraldine Mosna-Savoye l’a évoqué sur FRANCECULTURE.FR (7 mai 2019). A vous la balle…


[LESOIR.BE] Invité [d’une] émission dominicale du 19 décembre dernier, le président du CDH a déclaré ne pas être d’accord “avec l’approche de la laïcité qui condamne et méprise le fait religieux“. En soi, rien de bien grave, et Maxime Prévot a parfaitement le droit d’être en désaccord avec la laïcité, et de le faire savoir urbi et orbi. Si ce n’est que la seconde partie de sa phrase est fausse, et qu’il ne peut l’ignorer. La laïcité ne condamne pas le fait religieux – et ne méprise aucun pratiquant, de quelque religion que ce soit : elle réclame seulement pour chacun, le droit de croire ou de ne pas croire, ainsi que de pouvoir changer de religion. Et elle exige la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Maxime Prévot, président d’un parti humaniste, qui a abandonné le qualificatif de chrétien pour être pleinement politique et pleinement humaniste, ne peut ignorer cette nuance de taille. Il ne peut ignorer non plus qu’il y a dans les rangs de la laïcité, des chrétiens, des musulmans et des juifs laïques – refusant tout dogme, pratiquant le libre examen, et se conformant à la loi civile, même s’ils ont gardé des convictions religieuses. Qui serions-nous pour sonder les cœurs et les reins ? Mais nous voulons construire ensemble un monde plus libre. Est-ce un crime ?

En ces temps troublés il semble bien que oui. Dans un livre sorti discrètement aux éditions La Découverte en 2021 (1), Mohamad Amer Meziane, déroule, durant plus de 400 pages, une thèse complotiste pseudo-historique qui conclut “C’est la critique du Ciel qui a bouleversé la terre.” En fait, Meziane pointe du doigt le sécularisme qui est tout à la fois responsable du pillage des ressources naturelles, du dérèglement climatique, du colonialisme, de l’esclavage et du racisme – et sans doute des inondations de Liège, qu’on se le dise. L’auteur invente un concept pour définir ce phénomène : le “Sécularocène“. Dans sa proximité avec “Anthropocène”, le terme vise à exprimer le lien indissociable selon l’auteur entre sécularisation, laïcité et bouleversement climatique.

En outre, le livre laisse transparaître l’obsession de l’auteur sur la haine atavique que l’Occident – qu’il soit ” chrétien ” ou ” sécularisé ” – vouerait à l’islam : il en fait le principal (unique ?) moteur de l’Histoire. Encore une fois, que Mohamad Amer Meziane s’exprime, c’est légitime. Mais qu’une maison d’édition de qualité comme La Découverte mette une telle thèse complotiste sur le marché, sans introduction critique, est plus étonnant. Et qu’à part le Centre d’action laïque, qui en a fait la recension, un silence de plomb ait accompagné sa parution est tout aussi étrange. Les intellectuels, si diserts ordinairement, semblent tétanisés devant la rhétorique de Meziane qui touche à l’islam, un sujet sensible s’il en est.

Jean François Kahn n’a peut-être pas lu Meziane, mais il est loin d’être tétanisé : on lui doit une superbe chronique dans Le Soir du 21 décembre 2021, qui pourfend Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies (2). Leur ouvrage caracole en tête des meilleures ventes, et traite de quoi ? Des preuves incontestables de l’existence de Dieu. Et oui, on en est là ! Aux anti-vaccins, au rejet du progrès, à la platitude de la Terre, à la candidature d’Eric Zemmour, à la progression de l’extrême droite et au retour des néofascistes… et à la preuve de l’existence de Dieu. Et Kahn de conclure sa chronique par “Peut-être se souviendra-t-on de cette époque, la nôtre, le début des années 20, comme celle de la grande régression.” Et d’un recul de la Raison.

C’est ce devoir de Raison qui incite aujourd’hui le mouvement laïque à vouloir inscrire la laïcité dans la Constitution. Pas un sursaut laïcard contre le “fait religieux“. S’il y a des transformations fondamentales à apporter à notre société pour que chacune et chacun puissent y vivre dans la dignité – et il y en a, c’est indéniable et c’est urgent –, ce n’est pas en multipliant les différences et les clivages, en les essentialisant, en déclenchant des polémiques d’une violence inouïe sur les réseaux sociaux, en pratiquant le tweet et l’invective, que cette société nouvelle verra le jour. C’est en unissant nos efforts. En gardant notre capacité critique mais en mariant la sensibilité à la raison.

La violence aveugle qui se lève aujourd’hui, son pouvoir de fragmentation de la société, son instrumentalisation par des forces politiques et religieuses même pas occultes, et sa progression dans les médias sont inquiétantes. En ce 21e siècle, marqué par une pandémie sans précédent, marquée aussi par le réchauffement climatique et l’éco-anxiété qu’il génère, ces menaces planétaires demandent des réponses globales et porteuses d’avenir. Les jeunes l’ont compris depuis longtemps. La liberté d’être libres – et libres ensemble – n’est plus simplement la devise du mouvement laïque : c’est aussi un guide de survie.

Véronique De Keyser

      1. MEZIANE Mohamad Amer, Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation (Editions la Découverte, 2021).
      2. BOLLORE Michel-Yves, BONNASSIE Olivier, Dieu, la science, les preuves (Editions Tredaniel La Maisnie, 2021).

Hannah Arendt en classe, à la Wesleyan University (1963) © roth.blogs.wesleyan.edu

[PHILOMAG.COM] Hannah ARENDT avait l’art de réinventer les grands concepts de la tradition. La Liberté d’être libre l’atteste une fois de plus. Retrouvé par Jérôme Kohn, son exécuteur testamentaire, dans le fonds Arendt de la Bibliothèque du Congrès à Washington, ce texte, réflexion vibrante sur l’avenir des révolutions, a été publié aux États-Unis en 2017, et en Allemagne en 2018 où il est un best-seller. Il est rédigé à la fin des années 1960, au moment de la crise de Cuba, des révolutions en Amérique latine et de la décolonisation – “dans un contexte où les révolutions sont devenues les événements les plus significatifs” de notre temps.

Arendt y reprend l’opposition développée dans son Essai sur la Révolution (1963), entre Révolution américaine – inspirée par la quête de la liberté et se stabilisant dans la forme nouvelle de la République – et Révolution française – qui aboutit à la Terreur pour avoir voulu résoudre l’inégalité sociale.

Sauf qu’elle prend acte du fait que la Révolution française a libéré les pauvres de l’invisibilité, en les faisant accéder au bonheur de la vie publique : “un peuple frappé par la pauvreté et la corruption est soudain délivré non pas de la pauvreté mais de l’obscurité“, et entend “pour la première fois que sa situation est discutée ouvertement et qu’il se trouve invité à participer à cette discussion.”

ISBN-2228923567

De sorte que la liberté d’être libre – capacité de commencer quelque chose de neuf par l’action et la délibération collective – ne peut plus être conçue comme un privilège. Dans les pas de Machiavel, Arendt en fait une expérience agonistique où chacun cherche à exceller devant les autres : “être vu, entendu, connu et inscrit dans la mémoire des autres .” Mais, ajoute-t-elle, “être libre pour la liberté signifie avant tout être délivré non seulement de la peur, mais aussi du besoin.” Arendt ne dit pas vraiment comment on s’en débarrasse, mais elle en fait le ressort des révolutions de l’avenir…

Martin Legros


Hannah Arendt en 1944 © Fred Stein

Toute révolution est-elle synonyme de liberté ? Si toute révolte est menée au nom de la liberté, l’est-elle dans chacune de ses étapes ? 40 ans après sa disparition, paraît un texte inédit de la philosophe Hannah Arendt et il est follement d’actualité…

C’est un petit événement pour le monde de l’édition, si l’on en s’en tient à l’objet même de cet événement -un petit livre de quelques 70 pages-, mais c’est un grand événement pour la pensée et pour quiconque aime Hannah Arendt : la parution, aux éditions Payot, d’un texte totalement inédit de la philosophe, plus de 40 ans après sa disparition. Intitulé La liberté d’être libre, retrouvé dans le fonds Arendt de la Bibliothèque du Congrès à Washington, ce texte, écrit probablement en 1966-1967, s’inscrit dans un contexte de généralisation de la révolution : crise de Cuba, décolonisation, mouvements civiques et guerre du Vietnam…

La révolution précède-t-elle la liberté ou la liberté existe-t-elle avant la révolution ?

Qu’est-ce que la révolution ? Cette question, Hannah Arendt se l’est appropriée dès le début des années 60, notamment avec De la révolution, où elle se demandait quel en était le sens. Même chose ici, mais en axant toutefois la révolution sur l’enjeu de la liberté. Toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Ou faut-il déjà être libre, au moins un peu, pour pouvoir envisager de renverser un état ? La révolution nous libère-t-elle ou donne-t-elle accès à la liberté ? Et quelle liberté ? Liberté des mœurs, liberté de propriété, liberté politique, ou liberté individuelle ?

Derrière cette déclinaison de questions cruciales, se joue LA question, la question essentielle, qui se rejoue à chaque soulèvement, révolte, manifestation, et qui n’est pas sans rappeler les mouvements actuels des Gilets Jaunes : toute révolution est-elle synonyme de liberté ? Si toute révolution est menée au nom de la liberté (des conditions, politique, émancipation), est-elle foncièrement un processus de liberté ? Dans ses moyens, dans son dispositif, dans sa réalité finale, et bien sûr, dans ses intentions ?

Dans ce texte, Arendt dédramatise et démêle, sans dévaloriser, la révolution. Et premières choses étonnantes : non seulement elle nous dit que la révolution est rarement le fait ou la décision des révolutionnaires (ceux-là, dit-elle, je cite : “ne s’emparent pas du pouvoir, mais plutôt le ramassent quand il traîne dans la rue” !), mais en plus, elle ajoute que la révolution peut restaurer, bien souvent, un ancien régime et mener à une absolutisation du pouvoir, plutôt qu’à son contraire… en témoigne la Révolution française…

La révolution, une naissance

A la manière d’un Alexis de Tocqueville, qu’elle cite d’ailleurs, Arendt compare la Révolution française à la Révolution américaine. Pourquoi la première, qui a totalement échoué, en conduisant à un régime absolutiste, est-elle pourtant la révolution par excellence ? Et pourquoi la seconde, celle des Américains, qui a fondé avec succès un état pacifique, stable et solide, est-elle restée “locale”, méconnue ? Parce que, nous répond Arendt, elle a rendu visible. Parce qu’avant de conduire à un régime démocratique, à une liberté politique exercée par tous pour tous, elle a d’abord libéré tout un ensemble d’individus jusqu’ici invisibles, “invisibilisés” dirait-on aujourd’hui. Le propos d’Arendt est subtil. On y comprend que :

      • La révolution ne se décide pas mais vient d’une désintégration du pouvoir,
      • Qu’elle présuppose des conditions de vie et une idée préexistante de la liberté pour pouvoir la réclamer,
      • Et qu’elle peut conduire moins à un régime politique plein de liberté qu’à une libération, une liberté négative, insuffisante.

Généralisée et même banalisée à notre époque, la révolution n’est-elle alors qu’un mot, qu’une mode, qu’une passion française, pour les plus riches ? Non plus, car s’y manifeste, et là est la subtilité d’Arendt, dans l’acte même de la révolution : une naissance, le fait de rendre visible, de donner naissance à des individus jusqu’ici jamais réunis en un tout.

Géraldine Mosna-Savoye


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : lesoir.be ; philomag.com ; franceculture.fr | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © lesoir.be ; roth.blogs.wesleyan.edu ; Fred Stein.


Débattons-en !

BOURDEAUT : J’ai décidé de me séparer de ce téléphone, si intelligent qu’il me rendait parfaitement débile

Temps de lecture : 3 minutes >

[FRANCEINTER.FR] Après l’immense succès de son premier roman, En attendant Bojangles (2016), Olivier BOURDEAUT vient de publier Pactum Salis. Invité pour en parler au micro d’Augustin Trapenard dans Boomerang, l’écrivain s’est lancé à l’antenne dans une très belle ode à l’ennui et à l’observation…

Invité au micro d’Augustin Trapenard, Olivier Bourdeaut affirme que l’ennui est “primordial dans la vie des gens“. Et dans la sienne ? Il estime que l’ennui est même fondateur :

Si je ne m’étais pas ennuyé autant lorsque j’étais enfant, je pense que je n’aurais jamais écrit de romans. C’est bien de laisser son esprit vagabonder, ses yeux s’accrocher à des détails, je pense que ça structure la cervelle – en tous cas ma petite cervelle à moi…

Ode à l’ennui et à l’observation

“Le téléphone intelligent a de nombreuses qualités. Ce n’est pas à moi d’en faire l’article, ses promoteurs s’en chargent à merveille à la télévision, dans les magazines et sur les murs des bâtiments parisiens en rénovation. En tant qu’abominable égoïste, je me moque royalement de ce que font les autres. Je me contente de me satisfaire, tous les jours, de la disparition du téléphone intelligent dans ma vie, il y a maintenant sept ans.

J’ai une chance inouïe : je vis désormais de mon écriture et c’est un luxe.

J’ai la naïveté de penser qu’un peu d’imagination n’est pas pas totalement absurde lorsqu’on écrit des romans. Or, à mon sens, et ce n’est que mon avis, l’imagination est le fruit de deux choses fondamentales : l’ennui, à qui on donne trop souvent un drôle de mauvais rôle, et l’observation, qui n’est pas seulement un terme médical.

Pourquoi observer le monde autour de soi quand on peut lire ses notifications Facebook et regarder des vidéos avec des chatons ? © cosmoglobe

Il s’avère que le téléphone intelligent est le plus féroce ennemi de ces deux activités de fainéants que sont l’ennui et l’observation. Ce charmant objet, si pratique, si nécessaire, si vital, fait peu à peu disparaître ces deux activités primordiales du cerveau humain.

Pourquoi s’ennuyer quand on peut regarder des vidéos de chatons dans une salle d’attente, et pourquoi regarder ses voisins dans la même salle d’attente lorsqu’on peut regarder des notifications Facebook de la plus haute importance, ou encore des vidéos d’abrutis qui se renversent un seau d’eau sur le visage pour sauver un bébé panda ou faire baisser la température terrestre ?

J’ai réalisé il y a sept ans que j’étais beaucoup trop sensible aux vidéos de chatons et aux notifications Facebook pour pouvoir y résister. J’ai donc décidé de me séparer de ce téléphone, si intelligent qu’il me rendait parfaitement débile…

Depuis, lorsque je sors d’une salle d’attente, je sais combien de personnes s’y trouvaient, j’ai tenté de deviner ce qu’ils faisaient comme métier, quelle maladie ils pouvaient bien avoir et j’ai construit dans ma petite cervelle pleine d’ennui le roman de leur vie. Le monde n’est plus dans le fond de ma poche mais sous mes yeux, et c’est bien suffisant pour me rendre heureux.


[INFOS QUALITE] statut : validé | source : interview d’Olivier Bourdeaut (avec pubs) par Augustin Trapenard, sur FRANCEINTER.FR (article du 22 janvier 2018) | mode d’édition : compilation (et corrections) par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick THONART | crédits illustrations : © boligàn © cosmoglobe


Débattons-en…

CCLJ : L’étoile jaune n’est pas un hashtag

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[CCLJ – 13.12.2021] Ça deviendrait presque une habitude. Une question de société, un nouveau décret, l’application d’une loi… et les opposants sortent le slogan des heures les plus sombres. Le point Godwin se muerait presque en virgule, tant il a tendance à rythmer les manifestations et les débats depuis quelques années.

Une période de crise est, on le sait, toujours un révélateur des questions qui agitent une société. Les fantômes resurgissent plus forts et la crise crée un effet loupe. La pandémie que nous vivons depuis début 2020 n’échappe pas à cette règle. Tout le monde voit midi à sa porte. On a sous-entendu que les hommes portant mal le masque (c’est-à-dire sous le nez) le faisaient par machisme. On a vu gonfler, lors de la première vague, le racisme à l’égard des personnes d’origine asiatique. Les complotistes s’en sont, eux aussi, donné à cœur joie. Quant aux spécialistes de la révolte permanente, persuadés que la colère n’est pas une émotion mais une valeur, ils étaient, quoi qu’il arrive, contre chaque décision politique, puisque, par définition, le dirigeant a toujours tort et que, lui donner tort, c’est être plus malin. Et puis, comme on est gâtés, […] les antisémites et leurs idiots utiles, se sont, bien évidemment, joints à la fête du grand n’importe quoi.

La cohue, les chiffres déversés tous les soirs, le décompte des réas et des morts, une situation folle qui a pris toute la planète de court. Nous avons tous cherché des réponses dans ce magma d’informations angoissantes et contradictoires. Il est donc normal que beaucoup se soient jetés dans les explications les plus tentantes. […] Le plus croustillant est arrivé avec le vaccin, charriant inévitablement son lot de théories conspirationnistes et de fausses informations. […] Ce qui a, à juste titre, retourné les sangs de nombre de personnes, ce sont les comparaisons absurdes entre mesures sanitaires et étoile jaune.

Combien de fois les Juifs ne se sont-ils vus reprocher que le récit du drame de la Shoah prenait trop d’ampleur dans la société ? Que c’était triste mais qu’ils “en faisaient trop” ? “Oui, c’est horrible, mais vous n’êtes pas les seuls à avoir souffert. Ça va, on le sait maintenant !” Ces phrases et leurs variantes, grossières ou évasives, on les a tous entendues ou lues. Réseaux sociaux, conversations avec des “inconnus ou des amis, sketchs. Vient toujours le moment du reproche, frontal ou sous-entendu : les Juifs se plaignent, les Juifs ressassent, les Juifs parlent trop de la Shoah, il est temps de passer à autre chose !

Fort bien. Le problème, c’est qu’à la moindre occasion, cet épisode tragique de l’Histoire est tiré d’un chapeau pour accentuer, souvent de façon ridicule, la gravité d’un sujet. On est en désaccord avec quelqu’un, on le traite de nazi, on le trouve trop tendre ou nuancé, c’est un collabo. Un Etat qui prend une décision et s’y tient est dictatorial et son chef est grimé en Hitler (en témoignent les affiches, placardées cet été en France, représentant le président Emmanuel Macron en Führer). Pour certains, le conflit israélo-palestinien n’est pas un conflit ou une guerre mais un génocide, où Israël n’est plus un Etat critiquable (au même titre que n’importe quel pays), mais le IIIe Reich, son drapeau étant, d’ailleurs, régulièrement mixé avec un swastika.

« Un éternel Treblinka »

Dans un tout autre registre, il arrive également que l’antispécisme amène à comparer les abattoirs et, plus largement, la consommation de viande, à la Shoah. En 2013, en Belgique, une polémique avait, d’ailleurs, émaillé une campagne de Gaïa autour de l’abattage sans étourdissement. Le spot publicitaire, prêtant conscience et voix à un mouton dans un camion, avait laissé planer un doute, parmi certains auditeurs, quant à une volonté de faire un parallèle avec un train roulant vers Auschwitz. L’association s’en était vivement défendue, et l’agence de pub en charge de ladite campagne avait affirmé que l’idée était plutôt de faire penser à la série Homeland. Et en effet, peut-être ne s’agissait-il que d’une maladresse. Mais si cette maladresse a fait bondir, c’était probablement en raison des précédents qui existaient sur le sujet. Car quand ces questions sont évoquées, la comparaison revient ponctuellement, et s’appuie notamment sur l’expression Un Éternel Treblinka, titre d’un ouvrage sur la condition animale, écrit par l’historien Charles Patterson et paru en 2002.

Toutefois, le pompon du parallèle douteux revient à l’étoile jaune. C’est désormais une manie. Lorsqu’un sujet met en balance la collectivité, le droit commun, et le droit individuel, il y a toujours quelque Nobel de l’analyse politique pour brandir cet odieux symbole historique. En novembre 2019, lors de la manifestation à Paris contre l’islamophobie, la situation des Français musulmans a ainsi été comparée par quelques participants, à rien de moins que porter l’étoile jaune ! Interdire les signes religieux dans des circonstances spécifiques reste un sujet épineux chez nos voisins, comme chez nous. Et visiblement, pour certains, forcer les citoyens à être identiques dans la fonction publique ou à l’école, reviendrait au même que les marquer pour savoir qui devra être exécuté à la fin du mois.

Dernière référence en date mais non des moindres, le pass sanitaire – pass nazitaire, comme on a pu lire, en France, sur certaines pancartes de manifestants – “c’est l’étoile jaune” ! Car ne vous y trompez pas, messieurs-dames : carnet de vaccination ou chambre à gaz, c’est du pareil au même. En octobre dernier, l’Italie a même vu des militants anti-pass se déguiser en prisonniers de camps de concentration, et s’affubler de numéros… parce que tatouage ou QR code, c’est kif-kif. À de tels niveaux de rhétorique, l’hyperbole se mue en discipline olympique.

Au-delà de la non-pertinence et du manque flagrant de mesure et de décence dans le propos, ce qui heurte ici, c’est évidemment la banalisation engendrée. Si à chaque nouvelle contrainte légale ou à chaque débat de société, des indignés de comptoir brandissent l’étoile jaune en slogan ou en hashtag boiteux, comment espérer que la mémoire collective se souvienne que ce sigle n’était pas une contrainte mais une condamnation à mort ? Et que cette condamnation avait pour seul motif la détestation d’un groupe humain ?

Mémoire contre tout victimaire

On l’a souvent dit, si le racisme est surtout fait de condescendance et de sentiment de supériorité, l’antisémitisme, lui, comporte une étrange composante : la jalousie. Gorgé de fantasmes, l’antisémite prête un pouvoir et, même, parfois, des capacités (le “génie juif”) démesurés aux Juifs : “ils sont si puissants, si riches, ils contrôlent tout, d’ailleurs, ils sont intouchables…” Or, à l’ère du tout victimaire, même leurs souffrances passées semblent aujourd’hui enviées.

L’histoire des Juifs n’est plus si encombrante que cela lorsqu’elle peut servir d’outil de com. On se bouscule pour entrer dans le club prestigieux des persécutés. Dans ces esprits tordus, l’étoile deviendrait presque un badge VIP pour obtenir gain de cause et même – parce que oui, nous sachons – des traitements de faveur. Il n’est pas question de jouer la carte malsaine de l’exclusivité de la douleur et de la persécution, d’autant que regarder le vécu des uns et des autres est toujours instructif pour savoir où l’on va. La mémoire et l’Histoire appartiennent à tous, et la Shoah engage et oblige toute l’humanité. Mais ce réflexe pavlovien du point Godwin est usant. Donnant l’impression que tout est aussi grave qu’un génocide, on amène à penser qu’un génocide, finalement, n’est pas grand-chose…

En ces temps où la discrimination est pensée comme étalon premier de l’identité, nous devons tous nous garder de nous enfermer dans les drames du passé. Se définir seulement par ces tragédies serait une terrible erreur. Pour autant, cette période de crise sanitaire nous aura également rappelé combien il reste fondamental de faire mémoire de ces événements historiques et de tous ces morts, car d’autres ne se gêneront pas pour se les accaparer.

Sarah Borensztein


Le CCLJ, c’est qui ?

De ses propres termes : “Situé à St Gilles (B-1060 Bruxelles), le Centre Communautaire Laïc Juif David Susskind (CCLJ) ouvre ses portes à la communauté juive de Bruxelles croyante ou non, mais aussi à tous les curieux de cette culture qui ont envie de s’intéresser à un pan de son histoire, ancienne ou contemporaine ou à sa mémoire, et au-delà, à tous ceux et celles intéressés par l’une des activités culturelles et récréatives du CCLJ. Les missions du CCLJ sont multiples. Il veille notamment à l’affirmation et à la transmission de l’identité juive laïque dans le respect des différences, il est engagé contre toutes formes de racisme. Le CCLJ promeut le dialogue par le biais d’actions éducatives et d’un programme culturel ouvert à tous. Tout au long de l’année, de nombreux événements sont organisés et des espaces de dialogue sont ménagés. Les activités s’adressent à toutes les générations. Le CCLJ accueille des auteurs tel que Boris Cyrulnik, Anne Sinclair ou Guillaume Ancel, des conférenciers, des réalisateurs tels que les frères Dardenne, des essayistes comme Rachel Kahn, Raphaël Glucksman, Raphaël Enthoven et tant d’autres. Via son département “La haine, je dis NON !“, le CCLJ sensibilise et fait comprendre à des publics intergénérationnels, venant d’horizons divers, les faits liés à la Shoah et aux autres crimes de génocide.”


Petit rappel. Le “point Godwin” est dérivé d’une loi empirique énoncée par un certain Mike GODWIN, avocat américain et figure importante des réseaux depuis longtemps. En 1990 à partir des conversations auxquelles il assiste sur Usenet (on est là avant la naissance du web sur un des réseaux qui composent l’Internet), il énonce la loi suivante : “Plus une discussion en ligne dure, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les Nazis ou Hitler s’approche de 1.

En fait, Mike Godwin applique aux conversations en ligne un phénomène identifié dès le début des années 1950 par le philosophe Léo Strauss sous le nom de reductio ad hitlerum (réduction à Hitler), et qui consiste à disqualifier l’argumentation de l’adversaire en l’associant à Hitler, au Nazi ou à toute autre idéologie honnie de l’Histoire.

Aujourd’hui, en français, on parle plus volontiers de “point Godwin” que de “loi Godwin” pour désigner ce moment de la conversation où se manifeste la reductio ad hitlerum. On dit donc d’une conversation en ligne (on le dit aussi parfois des conversations hors ligne, mais c’est récent), qu’elle a “atteint le point Godwin” quand l’un des interlocuteurs en réfère au nazisme, à Hitler, à la Shoah, pour disqualifier l’argumentation de son adversaire. [FRANCECULTURE.FR]


Débattons-en…

MALET : Le système Pierre Rabhi (2018)

Temps de lecture : 16 minutes >

Repris dans notre portefeuille de veille pour la Revue de presse, le Monde diplomatique [MONDE-DIPLOMATIQUE.FR] ambitionne de “faire vivre un journalisme affranchi des pouvoirs et des pressions.” Leur devise : “On s’arrête, on réfléchit.” Nous avons marqué l’article ci-dessous dans la catégorie Tribune libre comme dans la catégorie Revue de presse, en ceci qu’il documente le sujet le sujet autant qu’il alimente le débat. What else ?


Frugalité et marketing

[MONDE-DIPLOMATIQUE.FR, août 2018] La panne des grandes espérances politiques remet au goût du jour une vieille idée : pour changer le monde, il suffirait de se changer soi-même et de renouer avec la nature des liens détruits par la modernité. Portée par des personnalités charismatiques, comme le paysan ardéchois Pierre RABHI (1938-2021), cette “insurrection des consciences” qui appelle chacun à “faire sa part” connaît un succès grandissant.

Dans le grand auditorium du palais des congrès de Montpellier, un homme se tient tapi en bordure de la scène tandis qu’un millier de spectateurs fixent l’écran. Portées par une bande-son inquiétante, les images se succèdent : embouteillages, épandages phytosanitaires, plage souillée, usine fumante, supermarché grouillant, ours blanc à l’agonie. “Allons-nous enfin ouvrir nos consciences ?“, interroge un carton. Le film terminé, la modératrice annonce l’intervenant que tout le monde attend : “Vous le connaissez tous… C’est un vrai paysan.

Les projecteurs révèlent les attributs du personnage : une barbichette, une chemise à carreaux, un pantalon de velours côtelé, des bretelles. “Je ne suis pas venu pour faire une conférence au sens classique du terme, explique Pierre Rabhi, vedette de la journée “Une espérance pour la santé de l’homme et de la Terre“, organisée ce 17 juin 2018. Mais pour partager avec vous, à travers une vie qui est singulière et qui est la mienne, une expérience.

Des librairies aux salons bio, il est difficile d’échapper au doux regard de ce messager de la nature, auteur d’une trentaine d’ouvrages dont les ventes cumulées s’élèvent à 1,16 million d’exemplaires. Chaussé de sandales en toute saison, Rabhi offre l’image de l’ascète inspiré. “La source du problème est en nous. Si nous ne changeons pas notre être, la société ne peut pas changer“, affirme le conférencier.

Passé la soixantième minute, il narre le fabliau du colibri qui a fait son succès : lors d’un incendie de forêt, alors que les animaux terrifiés contemplent le désastre, impuissants, le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau avec son bec pour conjurer les flammes. “Colibri, tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu éteindras le feu !“, lui dit le tatou. “Je le sais, mais je fais ma part“, répond le volatile. Rabhi invite chacun à imiter le colibri et à “faire sa part“.

La salle se lève et salue le propos par une longue ovation. “Cela doit faire dix fois que je viens écouter Pierre Rabhi ; il dit toujours la même chose, mais je ne m’en lasse pas“, confie une spectatrice. “Heureusement qu’il est là !, ajoute sa voisine sans détacher les yeux de la scène. Avec Pierre, on n’est jamais déçu.” L’enthousiasme se répercute dans le hall adjacent, où, derrière leurs étals, des camelots vendent des machines “de redynamisation et restructuration de l’eau par vortex“, des gélules “de protection et de réparation de l’ADN” (cures de trois à six mois) ou le dernier modèle d’une “machine médicale à ondes scalaires” commercialisée 8 000 euros.

À Paris aussi, Rabhi ne laisse pas indifférent. Le premier ministre Édouard Philippe le cite lorsqu’il présente son “plan antigaspillage” (23 avril 2018). “Cet homme est arrivé comme une véritable lumière dans ma vie“, affirme son ancienne éditrice, désormais ministre de la culture, Mme Françoise Nyssen. “Pierre a permis à ma conscience de s’épanouir et de se préciser. Il l’a instruite et il l’a nourrie. Quelque part, il a été son révélateur“, ajoute M. Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire.

En se répétant presque mot pour mot d’une apparition à une autre, Rabhi cisèle depuis plus d’un demi-siècle le récit autobiographique qui tient lieu à la fois de produit de consommation de masse et de manifeste articulé autour d’un choix personnel effectué en 1960, celui d’un “retour à la terre” dans le respect des valeurs de simplicité, d’humilité, de sincérité et de vertu. Ses ouvrages centrés sur sa personne, ses centaines de discours et d’entretiens qui, tous, racontent sa vie ont abouti à ce résultat singulier : cet homme qui parle continuellement de lui-même incarne aux yeux de ses admirateurs et des journalistes la modestie et le sens des limites. Rues, parcs, centres sociaux, hameaux portent le nom de ce saint laïque, promu en 2017 chevalier de la Légion d’honneur. Dans les médias, l’auteur de Vers la sobriété heureuse (2010) jouit d’une popularité telle que France Inter peut transformer sa matinale en édition spéciale en direct de son domicile (13 mars 2014) et France 2 consacrer trente-cinq minutes, à l’heure du déjeuner, le 7 octobre 2017, à louanger ce “paysan, penseur, écrivain, philosophe et poètequi “propose une révolution“.

Tradition, authenticité et spiritualité

L’icône Rabhi tire sa popularité d’une figure mythique : celle du grand-père paysan, vieux sage enraciné dans sa communauté villageoise brisée par le capitalisme, mais dont le savoir ancestral s’avère irremplaçable quand se lève la tempête. Dans un contexte de catastrophes environnementales et d’incitations permanentes à la consommation, ses appels en faveur d’une économie frugale et ses critiques de l’agriculture productiviste font écho au sentiment collectif d’une modernité hors de contrôle. En réaction, l’inspirateur des “colibris” prône une “insurrection des consciences“, une régénération spirituelle, l’harmonie avec la nature et le cosmos, un contre-modèle local d’agriculture biologique non mécanisée. Ces idées ruissellent dans les médias, charmés par ce “bon client“, mais aussi à travers les activités du mouvement Colibris, fondé en 2006 par Rabhi et dirigé jusqu’en 2013 par le romancier et réalisateur Cyril Dion. Directeur de collection chez Actes Sud, fondateur en 2012 du magazine Kaizen, partenaire des Colibris, Dion a réalisé en 2015 avec l’actrice Mélanie Laurent le film Demain, qui met en scène le credo du mouvement et qui a attiré plus d’un million de spectateurs en salles.

Le succès du personnage et de son discours reflète et révèle une tendance de fond des sociétés occidentales : désabusée par un capitalisme destructeur et sans âme, mais tout autant rétive à la modernité politique et au rationalisme qui structura le mouvement ouvrier au siècle passé, une partie de la population place ses espoirs dans une troisième voie faite de tradition, d’authenticité, de quête spirituelle et de rapport vrai à la nature.

Ma propre insurrection, qui date d’une quarantaine d’années, est politique, mais n’a jamais emprunté les chemins de la politique au sens conventionnel du terme, explique Rabhi sur un tract de sa campagne présidentielle de 2002. Mon premier objectif a été de mettre en conformité ma propre existence (impliquant ma famille) avec les valeurs écologistes et humanistes” — il n’obtint que 184 parrainages d’élu sur les 500 requis. Le visage caressé d’une lumière or, le candidat présenté comme un “expert international pour la sécurité alimentaire et la lutte contre la désertification” se tient parmi les blés. De l’Afrique du Nord aux Cévennes, en passant par le Burkina Faso, la trajectoire de Rabhi illustre les succès autant que les vicissitudes d’une écologie apolitique.

Né le 29 mai 1938 à Kenadsa (région de Saoura), en Algérie, Rabah Rabhi perd sa mère vers l’âge de 4 ans et se retrouve dans une famille d’adoption, un couple de colons formé d’une institutrice et d’un ingénieur qui lui donne une éducation occidentale, bourgeoise, catholique. L’adolescent d’Oran adore “écouter La Flûte enchantée, Othello ou bien un soliste de renom” à l’opéra ; il aime la littérature française et les costumes impeccablement coupés qui lui donnent l’allure d’une “gravure de mode”. Fervent catholique, il adopte à 17 ans son nom de baptême, Pierre. “Je me sentais coupable non pas de renier la foi de mes ancêtres [l’islam], mais de ne point aller propager parmi eux celle du fils de Dieu.” Pendant la guerre d’Algérie, raconte-t-il, “me voici brandissant mon petit drapeau par la fenêtre de la voiture qui processionne dans la ville en donnant de l’avertisseur : “Al-gé-rie-fran-çai-se”“.

Il gagne Paris à la fin des années 1950 et travaille chez un constructeur de machines agricoles à Puteaux (Hauts-de-Seine) en tant que magasinier, précise-t-il lors de l’entretien qu’il nous accorde, et non en tant qu’ouvrier à la chaîne, comme on peut le lire dans Pierre Rabhi, l’enfant du désert (Plume de carotte, 2017), un ouvrage de littérature jeunesse vendu à plus de 21 000 exemplaires. C’est dans cette entreprise que le jeune homme rencontre en 1960 sa future épouse. La même année, il expédie une lettre qui changera sa vie. “Monsieur, écrit-il au docteur Pierre Richard, nous avons eu votre adresse par le père Dalmais, qui nous a appris que vous vous préoccupiez de la protection de la nature, que vous avez activement participé à la création du parc de la Vanoise, et que vous essayez d’obtenir la création de celui des Cévennes. Nous sommes sensibles à toutes ces questions et voudrions prendre une part active en retournant à cette nature que vous défendez.

Étudiant en médecine avant-guerre, Richard devient, en 1940, instructeur d’un chantier de la jeunesse près des mines de Villemagne (Gard), sur le mont Aigoual. Cette expérience hygiéniste, nationaliste et paramilitaire l’influence durablement. En décembre 1945, il soutient une thèse de médecine qui assume un “parti pris évident” : “La santé de l’homme est atteinte, et celle du paysan en particulier, et, par-delà, celle du pays, de la nation, écrit Richard — santé intégrale du corps, de l’esprit, des biens matériels, de l’âme.” Quatorze ans plus tard, en 1959, le docteur Richard joue son propre rôle de médecin de campagne dans un film de propagande ruraliste intitulé Nuit blanche, où il fustige l’urbanisation, l’État centralisateur, les boîtes de conserve et la politique de recrutement des entreprises publiques qui arrache les paysans à leurs “racines”.

Sur une photographie du mariage célébré en avril 1961, le docteur Richard offre son bras à la mariée, Michèle Rabhi, tandis que Pierre Rabhi donne le sien à l’épouse du médecin de campagne. “Pierre et Anne-Marie Richard sont les parents que le magicien nous a destinés“, écrit Rabhi dans son autobiographie. “À mon arrivée en Ardèche, c’est lui qui m’a pris sous son aile. C’était mon initiateur“, complète-t-il.

“L’homme providentiel”

Peu après, l’apprenti paysan rencontre l’écrivain ardéchois Gustave Thibon. Acclamé par Charles Maurras dans L’Action française en juin 1942 comme “le plus brillant, le plus neuf, le plus inattendu, le plus désiré et le plus cordialement salué de nos jeunes soleils“, Thibon fut l’une des sources intellectuelles de l’idéologie ruraliste de Vichy. “Ce n’est pas mon père qui était pétainiste, c’est Pétain qui était thibonien“, affirmera sa fille. Bien que ses thuriféraires n’omettent jamais de rappeler que Thibon hébergea la philosophe Simone Weil en 1941, ce monarchiste, catholique intransigeant, antigaulliste viscéral et, plus tard, défenseur de l’Algérie française fit régulièrement cause commune avec l’extrême droite.

Entre le jeune néorural et le penseur conservateur se noue une relation qui durera jusqu’aux années 1990. “On voyait chez lui une grande polarisation terrestre et cosmique, relate le premier. (…) J’étais alors très heureux de rencontrer un tel philosophe chrétien et j’ai adhéré à ce qu’il disait.” Dans le paysage éditorial français, Thibon a précédé Rabhi en tant que figure tutélaire du paysan-écrivain “enraciné” poursuivant une quête spirituelle au contact de la nature (10). Dans le hameau de Saint-Marcel-d’Ardèche où vécut Thibon, Mme Françoise Chauvin, qui fut sa secrétaire, se souvient : “Pierre Rabhi doit beaucoup à Gustave Thibon. Quand il venait ici, son attitude était celle d’un disciple visitant son maître.

J’ai fait 68 en 1958 !“, s’amuse, soixante ans plus tard, l’élève devenu maître, lorsqu’il évoque son “retour à la terre”. Le paysage intellectuel des années 1960 et 1970 ne l’enchantait guère. Quand on lui cite l’œuvre du philosophe André Gorz, auteur des textes fondateurs Écologie et politique (1975) et Écologie et liberté (1977), il s’agace : “J’ai toujours détesté les philosophes existentialistes, nous dit-il. Dans les années 1960, il y en avait énormément, des gens qui ne pensaient qu’à partir des mécanismes sociaux, en évacuant le “pourquoi nous sommes sur Terre”. Mais moi, je sentais que la réalité n’était pas faite que de matière tangible et qu’il y avait autre chose.” L’homme ne s’en cache pas : “J’ai un contentieux très fort avec la modernité.

Sa vision du monde tranche avec la néoruralité libertaire de l’après-Mai. “Je considère comme dangereuse pour l’avenir de l’humanité la validation de la famille “homosexuelle”, alors que par définition cette relation est inféconde“, explique-t-il dans le livre d’entretiens Pierre Rabhi, semeur d’espoirs (Actes Sud, 2013). Sur les rapports entre les hommes et les femmes, son opinion est celle-ci : “Il ne faudrait pas exalter l’égalité. Je plaide plutôt pour une complémentarité : que la femme soit la femme, que l’homme soit l’homme et que l’amour les réunisse.”

En plus de ses fréquentations vichysso-ardéchoises, Rabhi compte parmi ses influences intellectuelles Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de la Société anthroposophique universelle. “Un jour, le docteur Richard est venu chez moi, triomphant, et il m’a mis entre les mains le livre Fécondité de la terre, de l’Allemand Ehrenfried Pfeiffer, un disciple de Steiner, raconte-t-il. J’ai adhéré aux idées de Steiner, ainsi qu’aux principes de l’anthroposophie, et notamment à la biodynamie. Lorsqu’il a fallu faire de l’agriculture, Rudolf Steiner proposait des choses très intéressantes. J’ai donc commandé des préparats biodynamiques en Suisse et commencé mes expérimentations agricoles.

À son arrivée en Ardèche, après une année de formation dans une maison familiale rurale, Rabhi fait des travaux de maçonnerie, travaille comme ouvrier agricole, écrit de la poésie, ébauche des romans, s’adonne à la sculpture. Sa découverte de l’agriculture biodynamique le stimule au point qu’il anime, à partir des années 1970, causeries et formations à ce sujet. Il se forge alors une conviction qui ne le quittera plus : la spiritualité et la prise en compte du divin sont indissociables d’un modèle agricole viable, lequel se place dès lors au centre de ses préoccupations. Une nouvelle fois, un courrier et la rencontre avec un personnage haut en couleur vont infléchir le cours de son histoire.

Fondateur de la compagnie de vols charters Point Mulhouse, bien connue des baroudeurs des années 1970 et 1980, l’entrepreneur Maurice Freund inaugure en décembre 1983 un campement touristique à Gorom-Gorom, dans l’extrême nord du Burkina Faso. Grâce à cette “réplique du village traditionnel avec ses murs d’enceinte qui entourent les cours“, Freund compte faire de cette localité un lieu de “tourisme solidaire”. Las ! Quelques semaines plus tard, il découvre que le restaurant “traditionnel” sert du foie gras et du champagne car “des coopérants, mais aussi des ambassadeurs, viennent se détendre dans ce havre de paix“.

Au même moment arrive une lettre de Rabhi l’invitant à visiter sa demeure en Ardèche. Devant l’insistance de celui qu’il prend d’abord pour un quémandeur, Freund se rend à la ferme. “Avant même d’échanger une parole, en plongeant mon regard dans le sien, je comprends que Pierre Rabhi est l’homme providentiel“, écrit Freund. “S’inspirant des travaux de l’anthroposophe Rudolf Steiner, Pierre Rabhi a mis au point une méthode d’engrais organiques (…) qu’il a adaptée aux conditions du Sahel. Il ramasse les branches, plumes d’oiseaux, excréments de chameau, tiges de mil… Il récupère ces détritus, en fait du compost, le met en terre“, s’émerveille-t-il. Il place aussitôt Rabhi à la tête de Gorom-Gorom II, une annexe du campement hôtelier où l’autodidacte initie des paysans du Sahel au calendrier lunaire de la biodynamie.

Le 6 mai 1986, la chaîne publique Antenne 2 diffuse le premier reportage télévisé consacré à Rabhi. “Il y a un vice fondamental, explique le Français à Gorom-Gorom, sur fond de musique psychédélique. On s’est toujours préoccupé d’une planification matérielle, mais on ne s’est jamais préoccupé fondamentalement de la promotion humaine. C’est la conscience, c’est la conscience qui réalise.” Images de paysans au travail, gros plans sur les costumes traditionnels, paysages sublimes : le reportage fait dans le lyrisme. “Je crois que le Nord et le Sud n’ont pas fini de se disputer ma personne“, conclut Rabhi. Aucune précision technique sur les méthodes agronomiques n’est en revanche donnée.

Quelques mois plus tard, fin 1986, l’association Point Mulhouse, fondée par Freund, demande à l’agronome René Dumont, bon connaisseur des questions agricoles de la région du Sahel, d’expertiser le centre dirigé par Rabhi. Le candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974 est épouvanté par ce qu’il découvre. S’il approuve la pratique du compost, il dénonce un manque de connaissances scientifiques et condamne l’approche d’ensemble : “Pierre Rabhi a présenté le compost comme une sorte de “potion magique” et jeté l’anathème sur les engrais chimiques, et même sur les fumiers et purins. Il enseignait encore que les vibrations des astres et les phases de la Lune jouaient un rôle essentiel en agriculture et propageait les thèses antiscientifiques de Steiner, tout en condamnant [Louis] Pasteur.

Pour Dumont, ces postulats ésotériques comportent une forme de mépris pour les paysans. “Comme, de surcroît, il avait adopté une attitude discutable à l’égard des Africains, nous avons été amenés à dire ce que nous en pensions, tant à la direction du Point Mulhouse qu’aux autorités du Burkina Faso“. Deux conceptions s’opposent ici, car Dumont ne dissocie pas combat internationaliste, écologie politique et application de la science agronomique. Rabhi s’en amuse aujourd’hui : “René Dumont est allé dire au président Thomas Sankara que j’étais un sorcier.” Dumont conseillera même d’interrompre au plus vite ces formations. En pure perte, car Rabhi bénéficie de l’appui de Freund, lui-même proche du président burkinabé. Mais l’assassinat de Sankara, le 15 octobre 1987, prive Freund de ses appuis politiques. Rabhi et lui quittent précipitamment le Burkina Faso.

Cet épisode éclaire une facette importante d’un personnage parfois présenté comme un “expert international” des questions agricoles, préfacier du Manuel des jardins agroécologiques (2012), mais qui n’a jamais publié d’ouvrage d’agronomie ni d’article scientifique. Et pour cause. “Avec l’affirmation de la raison, nous sommes parvenus au règne de la rationalité des prétendues Lumières, qui ont instauré un nouvel obscurantisme, un obscurantisme moderne, accuse-t-il, assis dans la véranda de sa demeure de Lablachère, en Ardèche. Les Lumières, c’est l’évacuation de tout le passé, considéré comme obscurantiste. L’insurrection des consciences à laquelle j’invite, c’est contre ce paradigme global.

Rabhi ne se contente pas d’exalter la beauté de la nature comme le ferait un artiste dans son œuvre. Il mobilise la nature, le travail de la terre et l’évocation de la paysannerie comme les instruments d’une revanche contre la modernité. Cette bataille illustre bien le malentendu sur lequel prospèrent certains courants idéologiques qui dénoncent les “excès de la finance”, la “marchandisation du vivant”, l’opulence des puissants ou les ravages des technosciences, mais qui ne prônent comme solution qu’un retrait du monde, une ascèse intime, et se gardent de mettre en cause les structures de pouvoir.

Que nous soyons riche ou pauvre, affirme Rabhi, nous sommes totalement dépendants de la nature. La référence à la nature régule la vie. Elle est gardienne des cadences justes.” Dans Le Recours à la terre (1995), il fait d’ailleurs l’éloge de la pauvreté, “le contraire de la misère” ; il la présente dans les années 1990, lors de ses formations, comme une “valeur de bien-être“. Quelques années plus tard, ce parti pris se muera sémantiquement en une exaltation de la “sobriété heureuse“, expression bien faite pour cacher un projet où même la protection sociale semble un luxe répréhensible : “Beaucoup de gens bénéficient du secourisme social, nous explique Rabhi. Mais, pour pouvoir secourir de plus en plus de gens, il faut produire des richesses. Va-t-on pouvoir l’assumer longtemps ?” Pareille conception des rapports sociaux explique peut-être le fonctionnement des organisations inspirées ou fondées par le sobre barbichu, ainsi que son indulgence envers les entreprises multinationales et leurs patrons.

Fondée en 1994 sous l’appellation Les Amis de Pierre Rabhi, l’association Terre et humanisme, dont un tiers du budget provient de dons tirés des produits financiers Agir du Crédit coopératif (plus de 450 000 euros par an), poursuit l’œuvre entamée par Rabhi au Burkina Faso en animant des formations au Mali, au Sénégal, au Togo, ainsi qu’en France, sur une parcelle d’un hectare cultivée en biodynamie, le Mas de Beaulieu, à Lablachère. Entre 2004 et 2016 s’y sont succédé 2 350 bénévoles, les “volonterres“, qui travaillent plusieurs semaines en échange de repas et d’un hébergement sous la tente.

Aux Amanins (La Roche-sur-Grane, Drôme), l’infrastructure d’agrotourisme née en 2003 de la rencontre entre Rabhi et l’entrepreneur Michel Valentin (disparu en 2012), lequel a consacré au projet 4,5 millions d’euros de sa fortune, s’étend sur cinquante-cinq hectares. Elle accueille des séminaires d’entreprise, des vacanciers, mais aussi des personnes désireuses de se former au maraîchage. La production de légumes repose sur deux salariés à temps partiel (vingt-huit heures hebdomadaires chacun) qu’épaule un escadron de volontaires du service civique ou de travailleurs bénévoles, les wwoofers (mot composé à partir de l’acronyme de World-Wide Opportunities on Organic Farms, “accueil dans des fermes biologiques du monde entier“) : “En échange du gîte et du couvert, les wwoofers travaillent ici cinq heures par jour, explique la direction des Amanins. Nous ne payons pas de cotisations sociales, et c’est légal.

Son exercice de méditation terminé, l’un des quatre travailleurs bénévoles présents lors de notre visite gratifie son repas bio d’une parole de louange et confie : “En fait, on travaille plus que cinq heures par jour, mais le logement est très confortable. Être ici, ça ramène à l’essentiel.” Malgré la taille du site et la main-d’œuvre abondante, les Amanins déclarent ne pas atteindre l’autosuffisance alimentaire et achètent 20 % de leurs légumes. “J’ai vu des gens partir en claquant la porte, en se plaignant d’être exploités, témoigne Mme Ariane Lespect, qui a travaillé bénévolement au Mas de Beaulieu, géré par Terre et humanisme, ainsi qu’aux Amanins. Mais je crois qu’ils n’ont pas compris le message de Pierre Rabhi. Sortir du système, retrouver un échange humain, c’est accepter de travailler pour autre chose qu’un salaire, et de donner.

Le prophète-paysan ne tire aucun profit monétaire de ces engagements bénévoles. Mais ces apprentis jardiniers sans grande expérience ni connaissances agronomiques qui bêchent le sol des “fermes Potemkine” donnent du “contre-modèle” Rabhi une image télégénique d’exploitation biologique économiquement viable — alors que ces fermes réalisent une part importante de leur chiffre d’affaires en facturant des formations.

Le mouvement Colibris ne supervise aucune exploitation agricole. Toutefois, son actuel directeur, M. Mathieu Labonne, coordonne GreenFriends, le réseau européen des projets environnementaux de l’organisation Embracing the World (ETW), fondée par la gourou Mata Amritanandamayi, plus connue sous le nom d’Amma. Sa tâche consiste à développer des “écosites modèles” dans les ashrams français d’Amma : la Ferme du Plessis (Pontgouin, Eure-et-Loir) et Lou Paradou (Tourves, Var). Dans ses comptes annuels de 2017, l’association ETW France, sise à la Ferme du Plessis (six hectares), déclare avoir bénéficié de l’équivalent de 843 710 euros de travail bénévole (20), toutes activités confondues. Et l’association MAM, qui gère Lou Paradou (trois hectares), de 16 346 heures (21) de seva, “l’une des pratiques spirituelles qu’Amma nous conseille particulièrement, le travail désintéressé en conscience, appelé aussi méditation en action, explique le site Internet de l’ashram. Cuisine, travail au jardin, ménage, travaux, couture… les tâches sont variées.” Les réseaux Amma et Colibris se croisent régulièrement, que ce soit lors des venues annuelles de la gourou en France, dans les fermes d’ETW, ou dans la presse des Colibris — Amma a fait la “une” du magazine Kaizen en mars 2015.

L’enthousiasme des patrons colibris

À partir de 2009, année marquée par la participation de Rabhi à l’université d’été du Mouvement des entreprises de France (Medef), le fondateur des Colibris rencontre des dirigeants de grandes entreprises, comme Veolia, HSBC, General Electric, Clarins, Yves Rocher ou Weleda, afin de les “sensibiliser“. Les rapports d’activité de l’association Colibris évoquent à cette époque la création d’un “laboratoire des entrepreneurs Colibris” chargé “de mobiliser et de relier les entrepreneurs en recherche de sens et de cohérence“. “On peut réunir un PDG, un associatif, une mère de famille, un agriculteur, un élu, un artiste, et ils s’organisent pour trouver des solutions qu’ils n’auraient jamais imaginées seuls“, lit-on.

Désireux de stimuler cette imagination, Rabhi a également reçu chez lui, ces dernières années, le milliardaire Jacques-Antoine Granjon, le directeur général du groupe Danone Emmanuel Faber, ainsi que M. Jean-Pierre Petit, plus haut dirigeant français de McDonald’s et membre de l’équipe de direction de la multinationale. “J’admire Pierre Rabhi (…), je vais à toutes ses conférences“, clame M. Christopher Guérin, directeur général du fabricant de câbles Nexans Europe (26 000 salariés), qui se flatte dans le même souffle d’avoir “multiplié par trois la rentabilité opérationnelle des usines européennes en deux ans” (Le Figaro, 4 juin 2018). Rabhi a également déjeuné avec M. Emmanuel Macron durant sa campagne pour l’élection présidentielle. “Macron, le pauvre, il fait ce qu’il peut, mais ce n’est pas simple, nous déclare-t-il. Il est de bonne volonté, mais la complexité du système fait qu’il n’a pas les mains libres.

À force de persévérance, les consciences s’éveillent. Le 8 mai 2018, à Milan, dans le cadre du salon de l’agroalimentaire Seeds & Chips, M. Stéphane Coum, directeur des opérations de Carrefour Italie, disserte devant un parterre de journalistes et d’industriels. Trois mois à peine après que M. Alexandre Bompard, président-directeur général de Carrefour, a annoncé 2 milliards d’euros d’économie, la fermeture de 273 magasins et la suppression de 2 400 emplois, le dirigeant de la succursale italienne fait défiler une présentation. Soudain, une citation appelant à l’avènement d’un “humanisme planétaire” apparaît à l’écran, accompagnée d’un visage au sourire rassurant. “Il y a six ans, j’ai commencé à lire Pierre Rabhi, déclare ce patron colibri. Pour que nous parvenions au changement, il faut que chacun “fasse sa part”. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui veulent changer le monde, et c’est aussi la volonté de Carrefour.” Réconcilier grande distribution et sollicitude environnementale, grandes fortunes et spiritualité ascétique : la sobriété heureuse est décidément une notion élastique.

Jean-Baptiste Malet

  • Jean-Baptiste MALET est journaliste et l’auteur de L’Empire de l’or rouge. Enquête mondiale sur la tomate d’industrie (2017).
  • Les références bibliographiques et les sources sont disponibles dans l’article original SUR MONDE-DIPLOMATIQUE.FR (août 2018).
  • Pierre Rabhi a également préfacé le livre de Tom HODGKINSON : L’Art d’être libre dans un monde absurde (2017). C’est dans wallonica.org…
  • L’illustration principale de l’article est © monde-diplomatique.fr ; l’iconographie est de wallonica.org.

Plus de presse, plus de débat…

META, la déclaration d’intention idéologique de Zuckerberg

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Le relookage de Facebook n’est pas une affaire d’image : c’est une question de vision

En 2011, le joueur de basket professionnel Ron Artest a changé de nom pour se faire appeler Metta World Peace. «À mesure que je me suis mis à évoluer en tant que personne et que les choses ont commencé à influencer ma vie, je suis tombé amoureux de la méditation, du zen et de la culture indienne», a déclaré Metta Sandiford-Artest (son nouveau nom) en 2019. Le monde du basketball a plongé dans la perplexité. À l’époque, Artest sortait d’une longue période au cours de laquelle il s’était acquis une réputation d’agressivité (et d’excellence dans la défense). Il avait un jour frappé un fan des Detroit Pistons venu le défier sur le terrain. Pendant des années, quel que soit le match, le plus susceptible de commettre une faute technique, c’était toujours lui.

Aujourd’hui, c’est la planète entière qui tombe dans des abîmes de perplexité devant le changement de nom de l’entreprise Facebook rebaptisée META, préfixe dérivé du mot grec signifiant après ou au-delà. Son PDG, Mark Zuckerberg, qui a étudié l’antiquité grecque et romaine lorsqu’il était dans un collège privé, a écarté l’équivalent latin post, probablement pour éviter d’associer une entreprise de surveillance et de publicité mondiale notoire pour saper la démocratie et les droits humains avec une marque de céréales de petits déjeuner ou un journal basé dans la capitale américaine.

Si le nom de Metta World Peace détonnait avec la réputation du joueur sur le terrain, même s’il correspondait mieux à son état d’esprit zen du moment, META a exactement l’effet inverse. C’est l’accomplissement de la vision à long terme de l’entreprise et le prolongement de sa personnalité. En changeant de nom, World Peace tournait le dos à son passé et à sa réputation. En se baptisant META, Facebook persiste et signe dans tout ce qu’il est et tout ce qu’il est devenu.

Jusqu’au bout du rêve

META est la proclamation explicite d’un projet. Cela fait presque dix ans que Zuckerberg décrit sa vision et emmène son entreprise dans cette direction avec divers moyens et sous diverses formes. Son rêve –sa folie des grandeurs– n’a jamais été censé s’arrêter à la frontière de nos téléphones. Comme la gestion de nos vies sociales, culturelles et politiques à grands renforts d’algorithmes ne lui suffisait pas, Zuckerberg a acheté et développé des technologies qui introduisent le style Facebook dans les cryptomonnaies, la réalité virtuelle et les interactions commerciales. En gros, avec META et les plus vastes projets qu’il a exposés fin octobre, Zuckerberg a annoncé qu’il voulait dominer la vie elle-même. Il veut le faire totalement, partout, constamment et commercialement.

Si vous aimez la manière dont Facebook et Instagram semblent lire dans vos pensées ou écouter votre voix grâce à leur surveillance généralisée, leur collecte de données comportementales, l’apprentissage automatique prédictif et un design addictif, alors vous allez adorer vivre dans un métavers. Celui-ci ajoutera en effet des données biométriques, l’analyse des mouvements de vos yeux et un ensemble d’indices comportementaux bien plus riches au mélange qui guide déjà les algorithmes qui nous guident, nous.

Si l’influence toujours plus grande qu’exerce l’entreprise de Zuckerberg sur les opinions politiques et la vision du monde de votre tonton vous plaît, vous comme lui allez vraiment apprécier la manière dont les valeurs intrinsèques de META vont diriger sa vie sociale, commerciale et intellectuelle.

Si vous appréciez à quel point votre ado de fils est accro aux jeux vidéo, imaginez les profondeurs dans lesquelles il va plonger lorsqu’il découvrira la pornographie en réalité virtuelle grâce à un puissant système de recommandations guidé par l’intérêt manifesté par d’autres jeunes gens comme lui.

Et si l’influence excessive qu’exerce Instagram sur l’image que votre fille a d’elle-même vous enchante, alors vous adorerez constater à quel point la stimulation constante de messages immersifs d’un métavers va l’affecter.

Dystopie et utopie
Mark Zuckerberg en 2019 © Nicholas Kamm – AFP

Zuckerberg rêve depuis longtemps de construire ce que je décris dans mon livre, Antisocial Media, comme «le système d’exploitation de nos vies». Depuis plus de dix ans, il achète des entreprises et des technologies qu’il assimile à Facebook, auquel il ajoute la capacité d’exécuter des transactions financières et des recherches, d’abriter des vidéos et de lancer des mondes en réalité virtuelle. Il convoite depuis longtemps le statut dont jouit WeChat en Chine: celui des yeux omniscients du pouvoir à travers lesquels tout le monde doit effectuer ses tâches quotidiennes, de l’appel d’un taxi à son paiement en passant par l’utilisation d’un distributeur de nourriture, sans oublier la prise de rendez-vous chez le médecin.

Aujourd’hui, Zuckerberg a mis un nom sur sa vision, un nom bien plus évocateur que celui que j’avais choisi. Au lieu d’emprunter une analogie informatique du XXe siècle, il a sorti une vision dystopique de la science-fiction et lui a donné un petit aspect utopique –en tout cas, c’est ce qu’il croit.

META est supposé évoquer le métavers, un concept décrit par l’auteur de science-fiction Neal Stephenson dans son roman de 1992, Le samouraï virtuel. Pensez au métavers comme à un grand mélange de plateformes de réalité virtuelle d’une part, avec lesquelles les utilisateurs peuvent vivre des expériences au-delà de leurs environnements dits réels, et de réalité augmentée d’autre part, à travers laquelle la vision du monde réel inclut des stimulations et des informations supplémentaires, peut-être au moyen de lunettes, peut-être par le biais d’une autre interface qui n’a pas encore été inventée.

Le meilleur cas d’usage pour cette conscience à plusieurs niveaux, cette possibilité d’avoir le corps à un endroit tout en ayant l’attention divisée entre plusieurs interfaces et stimuli différents (avec une décomposition totale du contexte) semble être, à en croire Zuckerberg lui-même, que «vous allez pouvoir participer à un fil de messagerie pendant que vous serez au milieu d’une réunion ou en train de faire tout à fait autre chose et personne ne s’en rendra compte».

Je ne suis pas entrepreneur dans les nouvelles technologies, mais il me semble qu’investir des milliards de dollars par le biais de milliers d’experts extrêmement bien formés pour trouver la solution à un problème que personne ne semble avoir envie de résoudre est un mauvais emploi de ressources. Or il se trouve que les ressources comme l’argent, la formation et la main-d’œuvre sont extrêmement concentrées chez une poignée d’entreprises internationales, dont Facebook. Donc elles peuvent faire ce genre de choix ineptes et nous, nous devons vivre avec.

Une confiance inébranlable

Il importe de clarifier qu’il ne s’agit pas d’un changement de nom ou d’un rebranding autant que d’une déclaration d’intention idéologique. Imaginez, à l’aube de l’expansion de la Compagnie britannique des Indes orientales dans le sous-continent indien en 1757, que quelqu’un ait renommé l’entreprise «l’Empire britannique». Voilà qui aurait été osé. Eh bien ça, ça l’est aussi.

Il ne s’agit donc pas d’une démarche de relations publiques, d’une réaction à tous les puissants écrits critiques tant intellectuels que journalistiques qui ont révélé au cours des dix dernières années la nature toxique de Facebook. Malgré les occasionnelles réactions aux observations dont il fait l’objet, la confiance avec laquelle Zuckerberg façonne et dirige nos vies à notre place reste inébranlable. Malgré la foule d’enquêtes, de fuites, de plaintes, d’articles, de livres et d’indignation généralisée, l’usage de Facebook continue de croître à un rythme constant et l’argent continue de couler à flot.

Zuckerberg n’a jamais reçu de signal du marché lui intimant d’être plus modeste ou de changer sa façon de faire. Soyons clairs sur cette vision : elle a beau se construire sur les rails du vieil internet, il ne s’agit pas d’un internet nouveau ou remis au goût du jour. Les nœuds du nouveau réseau, ce sont des corps humains. Et la plus grande partie de l’architecture essentielle sera entièrement propriétaire.

Le changement vers META n’est pas non plus un rejet du nom Facebook. La principale application et le site, ce que les initiés de l’entreprise appellent Blue, resteront Facebook. Au bout d’un moment, nous pouvons nous attendre à ce qu’Instagram et WhatsApp fusionnent totalement avec Blue, ne laissant qu’une seule grande appli, totalement unifiée, avec des éléments distribuant des images et des vidéos grâce à une interface de style Instagram (ou TikTok) et un service de messagerie cryptée proposant des fonctionnalités de style WhatsApp.

Donc, ne vous attendez pas à de l’immobilisme. Mais n’espérez pas non plus que “Facebook” ne soit plus prononcé à brève échéance. Cela n’arrivera pas davantage que nous n’avons cessé d’utiliser et de dire “Google” malgré le changement de nom de la société rebaptisée Alphabet.

Des petits garçons et leurs jouets

Si META est peut-être l’annonce la plus affichée de cette intention de construire un métavers qui lui permettra de surveiller, monétiser et gérer tout ce qui concerne nos vies, il n’est pas le seul à le tenter, ni nécessairement le mieux placé. Alphabet introduit sa technologie de surveillance et d’orientation prédictive dans les véhicules, les thermostats et les produits à porter (comme des lunettes) depuis plus de dix ans. Il continue à imposer la manière de Google de collecter des données et de structurer notre relation à la géographie et au savoir dans un nombre croissant d’éléments de nos vies quotidiennes.

Apple vend la montre qui surveille le rythme cardiaque et l’activité sportive que je porte au poignet à ce moment même, et promet de protéger toutes mes données personnelles de la convoitise d’autres grandes méchantes entreprises accros aux données comme Alphabet et META. Son objectif à long terme est le même, mais sa stratégie est différente : construire un métavers de confiance avec des consommateurs riches des pays industrialisés soucieux du respect de leur vie privée. Il construit le métavers gentrifié.

Amazon investit directement dans la science des données et les projets de réalité virtuelle que d’autres entreprises pourraient développer mais qu’Amazon serait capable d’introduire sur le marché. En attendant, il pousse les systèmes de surveillance Echo et Echo Dot sur nos paillasses de cuisine et nous convainc que commander de la musique et des produits avec nos voix est un confort dont nous ne pouvons plus nous passer.

Et pendant ce temps, le milliardaire farfelu Elon Musk comble ses propres illusions de grandeur en finançant des projets d’intelligence artificielle et de réalité virtuelle qu’il espère contrôler.

En gros, nous avons au moins quatre des entreprises les plus riches et les plus puissantes de l’histoire du monde rivalisant pour construire un énorme système de surveillance et comportemental commercial dont ils sont sûrs et certains que nous ne voudrons pas nous passer ni dépasser. Ce sont des petits garçons qui vendent des jouets, mais ils ne rigolent pas. Et nous sommes tout à fait susceptibles de craquer, comme nous avons craqué pour tout ce qu’ils nous ont déjà vendu.

Les chances sont fort minces que nous trouvions la volonté politique de prévoir et de limiter les conséquences indésirables et la concentration des pouvoirs qui ne manqueront pas d’accompagner cette course à l’érection et à la domination d’un métavers. Il nous faudrait pour cela différer collectivement et mondialement une gratification immédiate pour privilégier notre sécurité sur le long terme. Or nous n’avons pas voulu le faire pour sauver la banquise arctique et les récifs coralliens. Nous ferions bien de ne pas faire trop confiance à notre volonté ou à nos capacités lorsqu’il s’agit de faire ralentir Mark Zuckerberg et consorts. On dirait bien qu’à la fin, ce sont toujours les petits garçons et leurs jouets qui gagnent.

Siva Vaidhyanathan

  • L’article original (avec pubs) est de Siva Vaidhyanathan. Traduit par Bérengère Viennot, il est paru sur SLATE.FR le 23 novembre 2021.
  • L’illustration de l’article est © slate.fr

S’informer encore…

BRY : On ne peut plus ne plus rien dire…

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[DIACRITIK.COM – 16.11.2021] Mais par quel truchement en sommes-nous arrivés en 2021 à ce qu’un quarteron de cuistres abondamment médiatisées dicte l’agenda politique, impose sa présence inopportune à longueur de plateaux, commande au discours des uns et des autres et s’immisce jusque dans les conversations les plus anodines ?

L’omniprésence émétique des Zemmour, Ménard, Finkielkraut, Onfray et consorts dans les médias pose question bien au-delà des idées qu’ils professent. Leurs passages télévisés ou radiophoniques, leurs sorties numériques et leurs reprises par des fidèles appointés aux motivations discutables sont davantage les causes que les conséquences de l’appauvrissement du débat public. Bien aidés par certains organes trop heureux de surfer sur le lisier des opinions rances en mode “ne tirez pas sur le messager“, ces fâcheux s’en donnent à cœur joie et déversent leurs idées aussi rances sans aucune contradiction. Quand ils ne sont pas purement et simplement aidés par des séides d’un nouveau genre : les Pascal Praud, Elizabeth Lévy, Ivan Rouffiol, Mathieu Bock-Côté, chantres mous de la réaction, pas objectifs pour deux sous, se drapant dans leur indignation professionnelle, gardiens auto-proclamés d’une liberté d’expression faisandée qui entend pourfendre une bien-pensance qui n’existe que dans leurs cerveaux de boutiquiers cathodiques.

L’un des gros problèmes de cette séquence est qu’à force de passivité, de complaisance, voire de connivence, on vient à tolérer que le mensonge devienne un moindre mal sinon la norme, on en arrive à laisser s’installer des vérités alternatives là où jadis l’intelligence et le bon sens suffisaient à éviter de choper deux ulcères pour le prix d’une dépression. Face à ce déferlement d’inepties et de contre-vérités jamais remises en cause, il faut affronter l’évidence, quitter sa réserve et ne plus se taire : on ne peut plus ne plus rien dire !

On ne peut plus ne plus rien dire quand le premier raciste venu peut aisément faire carrière à la télévision, sur Internet, à longueurs de livres ou lors de séances de dédicaces transformées en conférences à côté desquels les rassemblements organisées par Bygmalion ressemblent à des kermesses d’écoles primaires. On ne doit plus se taire devant les injonctions des sycophantes qui pleurent à longueur d’antenne qu’on les musèle et que l’on vit dans une dictature qui les empêche de s’exprimer. Mais face à ces Caliméro de comptoirs, que faire ? Les contredire ? Ils vous opposent invariablement une phraséologie primaire sur fond de “qui veut noyer son chien l’accuse de la rage” et vous renvoient des sophismes en rafales. Les ignorer ? Ce serait trop simple et quand bien même leurs audiences sont plutôt confidentielles si on décortique les chiffres de médiamétrie, on peut compter sur les réseaux sociaux, Twitter en tête, pour relayer à nos corps virtuels défendants les morceaux choisis de leurs provocations frelatées. Les fact-checker ? Ils vous rétorqueront que la doxa officielle est suspecte. Parce qu’en plus de vous prendre pour des cons, ils sont complotistes. Traquer leurs mensonges ? Ils vous diront que c’est celui qui le dit qui l’est…

A l’instar du Covid qui phagocyte l’actualité et régente nos vies depuis bientôt deux ans, cet autre virus ne quitte plus les unes des journées après avoir circulé à bas bruit pendant des années. Entre l’omniprésence croissante (dans les sujets des JT et les esprits) d’un non-candidat et la lente installation des discours racistes, on a aujourd’hui le sentiment (et c’est malheureusement bien plus qu’une impression) que la jeunesse n’emmerde plus tellement le Front National ni n’élève la voix contre les fascistes. On constate amèrement qu’on ne sait plus faire la différence entre un pamphlétaire auto-édité et un homme politique, entre un ex-journaliste sportif et un débouche-évier, entre un complotiste et un opportuniste… Et l’on voudrait nous faire prendre des lanternes pour des messies. Alors que c’était plus facile avant, même si je ne suis pas de ceux qui cèdent aux sirènes d’une nostalgie contrefaite qui fait regretter telle ou telle époque si belle soit-elle, quand c’était le bon temps, ce moment idéalisé qui n’existe que dans les cerveaux embrunis des cafardeux qui aimeraient réécrire une histoire qu’ils n’ont pas connue en profitant d’une amnésie citoyenne et d’une culture générale devenue homéopathique.

Image extraite du film “1984” de Michael Anderson, sorti en 1956 © Mary Evans

La conséquence de tout cela est que l’on ne sait plus reconnaître un facho quand on en croise un. Il est loin le temps où ils avançaient le bras en l’air en de longues processions millimétrées dans un fracas de bruits de bottes à talons en bois, regardant l’horizon de leurs yeux azur par-delà un nez aquilin et fiers de leur ascendance pure comme l’eau d’un lac bavarois. Avouez que c’était quand même plus simple : ceux-là, on savait ne pas les confondre avec un quinquagénaire en chemise bien repassée et veste de tweed qui explique benoîtement vouloir supprimer l’état de droit ou avec une passionaria aux imprécations excluantes, ressemblant à s’y méprendre aux jappements compulsifs d’un chihuahua d’influenceuse.

C’est la quadrature du cercle de l’intelligence collective, le problème de l’œuf médiatique et de la poule politique sacrifiés sur l’autel du clic. C’est la mithridatisation des idées infusées dans la course à l’audience. Tous responsables, tous coupables : pointer tel média ou tel réseau n’est qu’un paravent à une paresse intellectuelle savamment entretenue par des années de morgue politicienne. Nul besoin de remonter bien loin dans le temps. Il suffit de se rappeler le débat sur l’identité nationale orchestré par Nicolas Sarkozy. Il suffit de se souvenir de la question de la déchéance de la nationalité envisagée par François Hollande. Il suffit de penser aux pains au chocolat de Jean-François Copé à la sortie des écoles, le bruit et l’odeur de Jacques Chirac, “l’amie plus noire qu’une Arabe” de Nadine Morano ; la liste des ignominies est longue et loin d’être exhaustive. Sans verser dans le tous pourris bien trop commode car il conduit à l’avènement du national-populisme et au totalitarisme sémantique ambiant, on peut néanmoins pointer les responsabilités successives des un.e.s et des autres et se souvenir que “le fascisme ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire” (Roland Barthes).

Devant ce point que l’on n’espère pas être de non-retour où les bélitres font la loi dans leur entreprise de ripolinage de l’histoire, il faut se forcer à ne plus simplement se lamenter sur l’état passé de l’intelligence française sur lequel poussaient jadis des vertus cardinales, telles des herbes folles réparatrices sur les friches du passé. On ne doit plus contempler, désabusé, les constructions populistes en préfabriqué repoussant qui s’érigent chaque jour un peu plus nombreuses. Un peu comme dans ces villes champignons où des centres commerciaux démesurés et clinquants ont remplacé les échoppes à taille humaine des centres-villes riants et grouillants. Il faut se souvenir des combats que nos aïeux ont menés, et retrouver dans les livres et dans nos mémoires les enseignements perdus, les souvenirs oblitérés, la vérité sur laquelle crachent volontiers les révisionnistes et les négationnistes qui pervertissent le langage, rhétorisent comme ils respirent, jouent avec les malentendus, nos peurs et l’ignorance coupable de leurs éventuels contradicteurs.

Non, il ne faut plus se taire face à ce combo mortifère pour la démocratie : l’apathie journalistique et le dédain citoyen combinés avec un certain opportunisme éditorial, la course permanente à la provocation et au buzz planifié, la mise en coupe réglée du langage au nom d’une liberté d’expression à sens unique. Sinon, on ne pourra que constater notre échec collectif de vivre dans ce beau pays de France où les fascistes courent toujours (les plateaux de télévision).

Dominique BRY (FR)

  • D’après l’article original de Domminique BRY sur DIACRITIK.COM ;
  • L’illustration de l’article est © Philippe Clément / Arterra.

Tribunons librement…

TRIBUNE LIBRE : Côté cour, le capital ; côté jardin, la science

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En 1543, Nicolas Copernic a suggéré que la Terre [N.d.A. On savait que la Terre était ronde depuis Aristote (IVème siècle av. JC) et avait une circonférence d’environ 40.000 km à l’équateur depuis Erathostène (IIIème siècle av. JC)] tournait autour du soleil, renversant ainsi le modèle aristotélicien d’un univers géocentré [N.d.A. Dans un modèle géocentré, la Terre est le centre de l’univers et est immuable. Cela s’oppose au modèle de l’héliocentrisme où le Soleil est le centre de l’univers et où la Terre n’est pas immuable]. Cette théorie a rencontré une opposition farouche pendant des siècles pour des raisons plutôt politiques que scientifiques. Aujourd’hui, une fraction importante des détenteurs de capitaux créent de la confusion pour étouffer le savoir écologique et climatique. Cela a paralysé les gouvernants et permis aux multinationales de faire du profit pendant quarante ans … au détriment de l’humanité et de la vie sauvage.

Le capital fait son marché dans la science

La science n’a pas toujours été mal accueillie dans le système capitaliste. À partir des années 1920-1930, avec un modèle révolutionnaire de l’atome, les physiciens quantiques dévoilent un univers insoupçonné. Désormais on manipule la matière au gré des desiderata, on force des réactions chimiques, on construit des polymères, on concentre l’énergie, on synthétise des médicaments ; bref, on offre aux investisseurs industriels les clés d’une innovation insoupçonnée et illimitée. Comment pensez-vous que les capitalistes ont accueilli cette science inespérée ? Ils en ont fait “l’avenir de l’humanité“, la nouvelle croyance, la base de toutes les émancipations. La production de marchandises s’est diversifiée et accélérée au nom d’une vision du progrès qui associe science et production industrielle, générant une pollution sans précédent. Aujourd’hui, beaucoup se bercent de l’espoir selon lequel “la science nous sauvera” de nos erreurs. Rien n’est moins sûr. Car la science n’a pas vocation à sauver quoique ce soit, ni à bannir la pollution ni à supporter la prospérité économique. La science a pour seule vocation de dire comment est le monde.

À partir des années 1960, les scientifiques ont révolutionné les connaissances dans un autre domaine : la compréhension du système Terre. Les progrès ont accéléré grâce à l’étude de la vie sauvage et des écosystèmes, la diversité génétique des espèces (biodiversité), la capacité naturelle de recyclage, l’observation satellitaire de l’atmosphère et de l’océan, leurs interactions, la distribution des climats, etc. Il a fallu des recherches transdisciplinaires pour comprendre le système Terre et pour découvrir que les activités industrielles y impriment des changements rapides et bouleversants : émissions de gaz à effet de serre qui déstabilisent le climat, agro-industrie et pesticides qui annihilent la vie sauvageengrais industriels qui causent l’eutrophisation et ruinent l’eau potable, surpêche et chasse, abus d’antibiotiques, plastiques, déforestation, trou d’ozone, acidification de l’océan, la liste est longue. Comment pensez-vous que les détenteurs de capitaux et leurs réseaux d’influence ont accueilli ces nouveaux savoirs ? En y voyant un frein à leurs profits, ils ont globalement ignoré la science du système Terre, ou se sont employés à la contredire par la falsification et la propagande.

La stratégie obscurantiste

Le savoir scientifique pose désormais des limites à la croissance industrielle et à l’accumulation de profit. Les lobbies du secteur privé ont donc développé des stratégies de confusion pour semer le doute sur la science et sur les solutions politiques. Dès les années 1970, les lobbies de l’industrie ont développé une propagande selon laquelle les flux de pollution seraient liés au comportement des consommateurs qui jettent les déchets hors des poubelles. En mettant l’accent sur la consommation, le but des lobbies était de contrer les mouvements écologistes naissants qui demandaient des solutions politiques contraignant la production en amont. Cette propagande est parfaitement intégrée aujourd’hui puisque la majorité des politiques fustigent volontiers le consommateur mais rechignent à contraindre le producteur industriel. Les plus optimistes serinent que la solution est dans le recyclage, en oubliant que chaque poubelle qu’un ménage recycle a généré environ trente poubelles sur les lieux de production industrielle [N.d.A. Aux États-Unis, on estime qu’il y a chaque année 236 millions de tonnes de déchets solides domestiques pour 7.6 milliards de tonnes de déchets solides industriels, i.e. un rapport de un à trente environ].

Depuis les années 1990, des budgets privés ont été alloués à des think tanks (900 Mo dollars par an aux États-Unis en 2014) pour fabriquer un contre-savoir climatosceptique. Ce savoir frelaté a toujours été adressé aux citoyens via des blogs sur internet ou via une littérature affranchie de révision (livres, opinions…), mais jamais dans les journaux scientifiques de premier plan car le climatoscepticisme ne cherche pas à alimenter le débat scientifique. Le climatoscepticisme est un cas d’école de stratégie obscurantiste dont la vocation est de contrer le savoir scientifique à des fins politiques. Il s’agit de semer le doute pour maintenir le statu quo du modèle économique actuel et limiter l’interventionnisme de l’état auprès des multinationales polluantes. En septembre 2018, l’influent lobby Business Europe (qui rassemble de nombreux syndicats patronaux dont la FEB et le MEDEF) a développé des stratégies à grande échelle pour repousser les décisions politiques contraignantes qui lutteraient contre le changement climatique. Plus ponctuellement, en période électorale, certains lobbies font surgir à la demande un prétendu capitalisme vert ou bleu qui réconcilierait tout le monde dans l’idéal technologique avec des propositions farfelues comme la privatisation des baleines. En somme, il s’agit de raconter des sornettes pour ne rien changer.

Quel avenir peut-on forger ?

L’ère géologique dans laquelle le système Terre est entré s’appelle pudiquement Anthropocène pour la différencier de l’Holocène dont la Terre est sortie sous l’action humaine. Toutefois, un terme plus adéquat est Capitalocène car l’écrasante majorité des humains ne portent qu’une responsabilité marginale dans ces processus. La destruction de la nature résulte de l’accumulation du capital par les multinationales qui exploitent sols, sous-sols, écosystèmes, eau douce etc. La production industrielle de marchandises est en croissance pour maintenir le taux de profit des investisseurs. Cette croissance du profit, présentée comme un objectif vertueux, est accompagnée d’une pollution irréductible qui dépasse déjà les limites de la régénération naturelle. Comme les détenteurs de capitaux gardent la mainmise sur les processus de production, ils contrôlent l’organisation du travail, les choix d’investissement et donc les flux de pollution. Pour le moment, les travailleurs n’ont pas de contrôle sur le processus de production. Ils n’ont accès qu’à des choix de consommation dont les effets sont – par construction – marginaux sur la gestion de la pollution. Que faire, alors, quand les multinationales outrepassent les limites physiques du système Terre ?

La question reste ouverte mais les solutions devront notamment passer par un contrôle démocratique sur la production. À l’heure actuelle, on ne peut pas “assurer la croissance“, c’est-à-dire l’accumulation de profit, sans accélérer l’émission du carbone fossile et aggraver le déséquilibre climatique. Les solutions de la géoingénierie proposées par les multinationales sont soit inefficaces soit dangereuses, comme le souligne Naomi Klein, elles visent surtout à ne pas entraver la production. Or c’est le modèle de production qu’il faut changer. Par exemple, laisser les détenteurs de capitaux privés décider de l’investissement énergétique est inopportun, tandis que la création d’une entreprise publique d’énergie pourrait favoriser la transition écologique. Dans le même ordre d’idées, une taxe carbone semble très inadéquate : son coût sera répercuté sur les prix à la consommation et elle aggravera la marchandisation du carbone dont la cotation en bourse n’a jamais apporté les bienfaits attendus. La solution des biocarburants est aussi limitée car on ne peut pas accroître les surfaces agricoles sans déforester et mettre en péril la vie sauvage[N.d.A. Un million d’espèces sont menacées dans les dix ans par la dégradation des habitats et la pollution]. Au lieu de déforester ou d’extraire du carbone sous d’autres latitudes, nos pays pourraient se recentrer sur la production locale et le stockage des énergies renouvelables. L’économie de l’énergie passe aussi par l’isolation des bâtiments publics et des logements, une motivation supplémentaire pour construire des logements sociaux modernes. Par ailleurs, une agriculture soucieuse de la santé des sols et de la vie sauvage constituerait également un puit de carbone considérable. Nos gouvernements, y compris la Commission européenne, pourraient favoriser cette transition au cœur de l’agriculture, spécialement à l’heure où les abeilles sont menacées par les intrants chimiques. On sait que la pollinisation contribue pour 35% de la nourriture végétale produite par l’agriculture et pour 90% de la vitamine C produite. Outre les effets sur le bien-être, la santé et les écosystèmes, préserver les abeilles en bannissant les pesticides industriels protégerait une économie agricole qui pèse plusieurs centaines de milliards d’euros.

À l’heure actuelle, les processus de production échappent largement au contrôle citoyen. Or sans contrôle sur les rapports sociaux de production, il n’y a pas de contrôle sur les flux planétaires de pollution. Cette impuissance globale pourrait être renversée par des gouvernements volontaires et informés qui ne céderaient plus aux injonctions des multinationales. Il y a une urgence à la fois climatique, écologique et sociale. La science enseigne que nous devons opérer des changements profonds endéans la décennie si nous voulons préserver le climat et restaurer la vie sauvage. C’est un signe très positif que la jeune génération ait réussi à placer ces enjeux au sommet de l’agenda politique pour la première fois dans l’histoire.

Xavier Desmit et Alexis Merlaud


Allo, le monde ?

STEINER : À Annie Ernaux (2021)

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Chère Annie,

Vous n’avez pas eu le Nobel, mais sur mon bureau, à côté de la Recherche et sous la photo de Marilyn, trône toujours Écrire la vie, pour me donner du courage, de la hauteur, pour me redonner espoir et foi en la littérature quand il m’arrive de sombrer ou de douter. Annie, vous n’avez pas eu le Nobel mais ça reste si important, Annie Ernaux.

La première fois ce fut à la télé, votre visage calme et rayonnant, d’une grande beauté, face à Julia Kristeva. Il était question de Beauvoir et des Lettres à Sartre, c’était une émission de Pivot, je suis tombé sous le charme, d’un coup, avant de vous lire.

On tombe amoureux d’une voix, d’une image, d’une façon de se taire, de poser la main sur le visage, de baisser les yeux. On ne tombe amoureux que pour de bonnes raisons.

Puis je vous ai lue, j’ai tout lu et j’ai adoré, j’ai tout reconnu, le visage, la façon de se taire et de baisser les yeux, cette façon d’affirmer aussi, sans violence aucune. J’ai reconnu et j’ai appris, j’essaie d’apprendre, les femmes notamment, ce que je ne suis pas, ce féminin que je suis censé ne pas aimer mais je j’aime tant, tout le reste que j’appelle le sexe opposé, outside.

Le féminin. Votre corps. La mer. C’est toujours périlleux de parler du corps de l’écrivain, corps du roi, on rate toujours sa cible. Votre beauté. Votre grâce.

Pour moi tous les écrivains sont des femmes et j’aime les écrivains. L’amour et la gratitude, autant se les dire dans la vie, de son vivant, n’est-ce pas ? N’attendons pas la mort pour ça.

Nous nous écrivons vous et moi, un peu, régulièrement, des mails mais surtout des lettres manuscrites, ce que vous préférez. Il y a parfois de longs silences entre nous, mais je veux croire qu’ils ne sont jamais ceux du cœur et encore moins ceux de l’esprit.

Vous me répondez toujours, avec bienveillance, sans complaisance aucune. Vous ne me laissez rien passer et j’aime ça, cette façon de dire les choses avec une grande douceur mais fermement. Annie, je crois que c’est aussi une histoire de classe, entre nous, ni vous ni moi n’avons eu toutes les cartes en mains dès la naissance, et nous venons d’à peu près la même région — celle d’une certaine honte à l’origine, celle d’un certain enfermement. Nous sommes nombreux en France dans ce cas-là, nous sommes même la majorité.

Vous préférez les lettres manuscrites écrites sans brouillon préalable, j’aime aussi. Je veux croire qu’on se comprend malgré la différence d’âge et de sexe, qu’il y a une forme de compréhension entre nous, et puis c’est encore plus simple, ça me fait du bien de savoir que existez, que vous êtes là, pas loin, que vous lisez et écrivez encore. Je vous relis dans mes moments de découragement ou dépression, je regarde les photos votre vie qui est la vie, elles m’aident à respecter les photos de ma vie à moi.

Il y a un côté de Cergy. Il y a un côté de Lillebonne.

Il y a Annie Ernaux. Il y a Annie Duchesne.

EAN 9782070377220

Chaque année à Noël, j’offre un Annie Ernaux à ma mère qui lit peu. Ma mère qui n’a pas fait d’études, qui n’a jamais posé le pied à Saint Germain-des-Prés, aime vous lire. Son livre préféré est La place.

Ce qui me plaît le plus, qui m’enchante, c’est qu’il n’y a pas de salissure chez vous, pas d’égotisme, vous êtes la preuve qu’on peut être très près du moi et très loin du narcissisme, c’est possible. Alors non, le moi n’est pas haïssable. Alors oui, s’avoir soi peut être magnifique. Écrire blanche, c’est-à-dire immaculée.

Il faudrait savoir écrire comme Rimbaud ou Racine ou Annie Ernaux, un mélange des trois serait la perfection absolue.

Il y a quelques années, j’étais dans une clinique, soigné pour dépression. Je vous écrivais, vous racontais ce que je voyais, les histoires des patients notamment, mes compagnons de folie : “Quelles histoires, Olivier, quelles vies, ironie tragique, c’est votre geste de désespoir qui vous a donné accès à elles, à ces êtres que vous n’auriez peut-être, sûrement, jamais connus autrement. En un sens, un seulement, même si vous êtes coincé dans cette clinique, vous avez de la chance, vous êtes à nouveau au cœur de la vie, grâce à eux qui se racontent avec confiance, qui vous donnent. Recevez. Amitiés, Annie”.

Un autre jour je vous parlais de la mort, je ne sais plus si je parlais de la mort de quelqu’un ou de la mort en général, vous m’avez répondu en citant Breton : “C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.”

Un autre jour encore, un jeune garçon, 18 ans, lycéen, m’a écrit : “Je crois que vous connaissez Annie Ernaux, je voudrais tant lui écrire. J’essaie d’écrire moi aussi, ne faire que ça.” D’habitude je ne donne pas l’adresse d’Annie, mais là je l’ai fait, ce garçon m’avait touché. J’ai appris plus tard qu’il entretenait une correspondance avec vous. Vous prenez le temps pour tout le monde, autant que possible.

Me revient le souvenir de cette conférence au Collège de France où vous répondiez à l’invitation d’Antoine Compagnon.

J’étais dans la salle, il s’agissait d’un séminaire sur Proust, votre intervention avait pour titre Proust, Françoise et moi . Je n’ai pas été vous voir, j’ai préféré rentrer chez moi avec mon silence, j’étais bien, heureux je crois. Sauvant Françoise, vous nous sauviez.

Vous êtes née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne. Je suis né Jérôme Léon le 15 février 1976 à Tarbes. Vous êtes aujourd’hui Annie Ernaux, je suis Olivier Steiner. Je ne me compare pas, j’essaie seulement de mettre un trait d’union entre un Tu et un Vous. Je dis ce qui est.

J’ai eu une période difficile sur le plan matériel, comme on dit, je n’avais plus un rond et même des dettes, vous m’avez prêté de l’argent. De l’argent, du temps pour écrire avez-vous dit.

Il y aurait tant de choses à dire mais je voudrais du blanc, de la délicatesse si possible, un peu de légèreté, un sourire.

Certaines amitiés sont dans une vie ce que sont les fleurs au monde.

Peut-être que si je ne devais garder qu’une phrase, chose idiote, ce serait celle-ci : “J’ai l’impression que l’écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme don.”

Merci et chapeau bas,

Olivier



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GYGAX : La masculinisation de la langue a des conséquences pour toute la société

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Pour la grammaire, le masculin peut inclure les femmes. Mais les recherches du psycholinguiste Pascal Gygax montrent que notre cerveau ne l’interprète pas ainsi. Dans son livre Le cerveau pense-t-il au masculin ?, il soutient que la langue peut – et doit – évoluer, afin de rééquilibrer une société encore bien trop centrée sur les hommes. 

Un livre sur la langue inclusive. Vous ne craignez pas le débat !

C’est vrai, le thème est très chaud. Une motion a été récemment déposée au Parlement pour interdire la langue inclusive dans l’Administration fédérale [suisse]. Certaines personnes ne veulent même pas entendre les arguments sur ce thème : lorsque j’ai été invité à présenter mes travaux au sein d’un Conseil communal, deux factions politiques ont quitté la salle avant que je prenne la parole. A une autre occasion, un homme politique m’a dit ne pas vouloir assister à ma présentation, car il savait “déjà tout sur ces questions“. Je l’ai prié de rejoindre mon équipe, car nous, nous ne savons pas tout (rires) !

«Pourquoi tant de haine ?», vous demandez-vous dans votre livre. La réponse ?

La langue fait partie de notre identité et constitue une pratique quotidienne. Des études ont montré une corrélation entre le fait de se dire opposé à la langue inclusive et ne pas reconnaître facilement des formulations misogynes, être d’accord avec des affirmations sexistes ou encore accepter les inégalités de la société d’aujourd’hui.

Le refus de la langue inclusive nous définit donc comme sexistes ? Une telle affirmation risque de braquer les opinions encore plus …

C’est possible, en effet. Mais le but du livre est moins de convaincre que d’amener dans le débat des arguments factuels issus de recherches en psychologie, linguistique et histoire. Les gens seront alors en mesure d’en débattre en se basant sur les mêmes informations, plutôt que d’exprimer des opinions peu ou pas documentées comme c’est encore souvent le cas.

Vous soulignez que la place dominante, occupée par les hommes dans la société, se reflète dans la langue, notamment à travers le masculin.

Oui, et ceci de trois manières. D’abord, le masculin “l’emporte” sur le féminin lors de l’accord, comme dans “les verres et les tasses sont nettoyés“, et ceci même s’il n’y a qu’un seul verre et cent tasses ! On entend souvent dire qu’il s’agirait d’une règle absolue, mais d’autres règles ont existé. L’accord de proximité, qui était pratiqué jusqu’au XVIIe siècle, est d’ailleurs toujours vivant lorsque nous disons “certaines étudiantes et étudiants“. On utilisait aussi l’accord de majorité, c’est-à-dire avec le plus grand nombre, comme “le maître et les écolières sont sorties” ou encore celui du choix qui se base sur l’élément jugé comme le plus important (“les pays et les villes voisins“). La règle de l’accord systématique au masculin en est probablement issue : un grammairien du XVIIIe siècle affirmait pour le justifier que  “le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle“. Au moins, c’est clair !

Et les autres cas ?

Les paires, ou binômes, placent systématiquement l’homme d’abord – on dit “mari et femme“, “Adam et Eve“, “Tristan et Iseult“, avec comme seule exception les salutations telles que “Mesdames et Messieurs“. Et finalement, bien sûr, l’interprétation générique du masculin, qui décrète que le masculin peut inclure les femmes, comme dans “les participants” ou “profession : plombier“. La grammaire lui attribue ce sens, mais nous avons de la peine à le comprendre ainsi.

Vos études ont en effet montré que nous interprétons le masculin non pas comme générique, mais comme se référant aux hommes. Comment avez-vous procédé ?

Dans nos premières recherches, nous avons demandé de juger si une phrase qui inclut une forme masculine (comme “Les chanteurs sortirent du bâtiment.“) est compatible avec une autre qui indique la présence de femmes dans le groupe (“Une des femmes avait un parapluie.“) ou d’hommes (“Un des hommes…“). Les réponses des personnes interrogées étaient très différentes dans les deux cas, ce qui montre que le masculin pose clairement une difficulté de compréhension lorsqu’il est censé inclure les femmes. Nous ne nous attendions pas du tout à ce résultat, et nous avons réalisé de nombreuses expériences additionnelles pour le vérifier et l’affiner. Ces résultats négatifs se sont accumulés et, combinés avec d’autres études réalisées ailleurs, démontrent clairement que nous n’interprétons pas, ou très difficilement, le masculin comme incluant les femmes.

Avec quelles conséquences ?

La langue influence fortement notre manière de voir le monde, de penser et d’agir, et le fait que la langue a été masculinisée a des conséquences importantes pour toute la société. On peut notamment penser aux choix de carrières. Les filles grandissent dans un environnement fortement androcentré, c’est-à-dire qui donne une place dominante à l’homme. Non seulement les œuvres de fiction et le médias parlent majoritairement d’hommes, mais la langue décrit l’écrasante majorité des professions au masculin. Des études montrent que, dans ce cas, elles se sentent moins concernées et, c’est important, moins compétentes que si l’on utilise une double formulation telle que “politicienne ou politicien“. Cela crée un cercle vicieux : l’androcentrisme de la société mène à une langue qui favorise le masculin ; celle-ci exclut les femmes – entre autres –, ce qui consolide encore davantage la place dominante des hommes.

Que faire pour rétablir une langue plus équilibrée ?

Les possibilités sont nombreuses. On peut utiliser le passif ou la substitution par le groupe (“l’équipe de recherche” pour “les chercheurs“), utiliser des termes épicènes (“les scientifiques“) ou encore les doublets (“les chercheuses et les chercheurs“), sans oublier une forme contractée d’un doublet (“les checheur·ses“). On peut encore choisir l’accord de proximité, très facile à appliquer, ou mentionner les femmes avant les hommes.

Vous dites préférer le terme de langue «non exclusive» plutôt qu’«inclusive». Pourquoi ?

En favorisant le masculin, la langue n’exclut pas seulement les femmes, mais aussi les personnes qui ne s’identifient à aucun des deux pôles de genre. Je parle aussi de démasculiniser la langue, car cela rappelle le fait qu’elle a été masculinisée, et de la reféminiser, car certains féminins en ont été sciemment supprimés.

Que pensez-vous de l’utilisation du féminin générique ?

Il est intéressant, déjà simplement parce qu’il rend plus visible l’effet du masculin aux yeux des hommes, qui d’habitude en sont peu conscients. En 2018, l’Université de Neuchâtel a formulé ses statuts en utilisant uniquement le féminin, notant que ce dernier doit être compris dans un sens générique. Cela a fait baisser les réticences exprimées face au doublet qui, j’imagine, est soudainement paru bien plus acceptable à certaines personnes que ce féminin dominant…

La langue inclusive est souvent décriée comme fautive, inélégante et politisée. Que répondez-vous ?
Pascal Gygax © STEMUTZ

Il faut d’abord rappeler que certaines tournures de la langue inclusive ont toujours existé, comme les doublets. Ensuite, que la langue française a été fortement masculinisée au XVIIe siècle, avec la disparition de métiers déclinés au féminin, tels que “poétesse” ou “autrice“, reflétant des positions politiques qui voulaient placer la femme au foyer. Cela montre que la langue actuelle n’est, en fait, pas neutre: elle a toujours été politique, d’ailleurs ni plus ni moins que la langue inclusive. Toute langue évolue constamment, et c’est davantage son usage concret qui la modifie que les décisions d’une institution telle que l’Académie française. Le mandat de cette dernière, d’ailleurs, concerne le vocabulaire et non pas la grammaire française, celle-ci étant encadrée essentiellement par l’ouvrage Le bon usage qui est mis à jour par la famille Grevisse sans disposer d’un statut officiel. Par exemple, c’est par la pratique que les anglophones ont récemment réhabilité l’usage du “they” au singulier pour signifier une personne dont on ne connaît pas le genre, qui avait disparu au XIXe siècle. Et la population suédoise dit accepter de plus en plus le prénom indéterminé “hen“, apparu suite à son utilisation dans un livre pour enfants paru en 2012. C’est l’usage d’une langue qui la fait évoluer, pas les institutions.

Le débat tourne souvent sur la forme contractée, telle que les étudiant·es ou die Student*innen.

Oui, on reproche par exemple au point médian de poser des difficultés aux personnes dyslexiques. Mais l’argument semble peu crédible au vu des règles orthographiques très difficiles qu’il faudrait alors simplifier en priorité. Cette focalisation est dommage, car le français possède tous les outils pour être pratiqué de manière non exclusive, avec ou sans forme contractée.

D’autres disent que la langue inclusive n’est pas la question d’égalité la plus urgente …

Je l’entends parfois et je demande alors ce qu’il faut faire en priorité … Un homme m’a répondu: l’égalité salariale. Fort bien ! Je lui ai donc proposé d’aller avec lui aux ressources humaines pour demander une baisse de rémunération qui permettrait de rétablir un peu l’équilibre salarial (rires) ! Sérieusement: aucune mesure individuelle ne va révolutionner les rapports entre les sexes. Il faut travailler sur de nombreux fronts.

Pourquoi avoir publié ce livre maintenant ?

Cela fait plusieurs années que je m’implique dans la médiation scientifique. Je donne des conférences – elles ont touché autour de 5000 personnes –, écris des articles dans les journaux, participe à des débats. Avec mon collègue, Pascal Wagner-Egger, il nous a paru important de sortir de notre bulle académique, de redonner à la société. Les éditions Le Robert voulaient faire un livre sur la langue inclusive, un thème très débattu. Il y a beaucoup de linguistes en France, mais les responsables voulaient une perspective issue de la psychologie. Je suis l’un des rares psycholinguistes à travailler sur la langue française et j’ai été contacté. Le but du livre est d’amener un discours scientifique dans un débat parfois houleux et souvent mal documenté.

Le Robert est connu pour ses dictionnaires de référence. Est-il vraiment ouvert aux changements proposés par la langue inclusive ?

Je pense que oui. Mon livre paraît dans une nouvelle collection qui a justement été lancée pour débattre des évolutions de la langue.

Avec ce livre, vous faites un peu de politique …

Les résultats de mes expériences sont allés dans un sens, ils auraient pu aller dans un autre et j’aurais probablement aussi écrit un livre. Mais oui, publier un livre peut représenter un acte politique.

La recherche ne devrait-elle pas rester neutre ?

La manière dont nous menons nos expériences suit la méthode scientifique, qui tend à être objective. Mais le choix de ce que l’on va étudier et ce qu’on fait des résultats possède une composante politique, c’est clair. On reproche parfois à la langue inclusive d’être idéologique, mais il s’agit avant tout d’une réaction contre un status quo qui n’est pas neutre, mais le produit d’idéologies, et notamment de la vision androcentrée de la société. En pratiquant une langue moins exclusive, nous pouvons toutes et tous contribuer à faire évoluer la situation.”


EAN9782321016892

Pascal Gygax co-dirige l’équipe de psycho­­-linguistique et psychologie sociale appliquée de l’Unifr. Au bénéfice d’une thèse de doctorat en psychologie expérimentale de l’Université de Sussex (Angleterre) et d’une thèse d’habilitation de l’Université de Fribourg, il travaille principalement sur la manière dont notre cerveau traite la marque grammaticale masculine et sur l’impact social et cognitif de formes dites inclusives. Pascal Gygax intervient régulièrement dans les médias, lorsqu’il est question de langage inclusif ou de féminisation du langage. Son livre Le cerveau pense-t-il au masculin ? vient de paraître aux Editions Le Robert.


Parler, parler encore, débattre peut-être…