WAGAMESE : Les étoiles s’éteignent à l’aube (2014)

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Il est des lectures saines ou exaltantes que l’on commente volontiers autour d’un verre ou d’une table de bistrot. Peut-être se voudra-t-on plus intelligente, plus séduisant, plus imposante aussi, aux yeux de l’autre, des autres, ou, au contraire, plus sincère avec l’ami ou la copine. On échangera sur la force d’un texte, l’harmonie ressentie ou la sagesse de certains passages. Partager la découverte, s’en prévaloir : dans tous les cas, on passera par les mots, voire les discours. Du bruit, souvent.

Il y a également des livres rares qui sont suivis par un silence, un calme entièrement écrit sur la page qui suit le mot ‘FIN’, la seule page que l’on emmènera avec soi et sur laquelle on pourra écrire à quatre mains, avec l’auteur, à l’encre d’une gratitude naturelle, cette gratitude qui fait circuler le sang quand au détour d’un chemin, un cerf apparaît, royal, qu’on n’espérait plus…

Le roman de Richard WAGAMESE (1955-2017), Les étoiles s’éteignent à l’aube (Medecine Walk, 2014) s’apparente à ceux-là : ces livres que l’on prête sans commentaire, que l’on offre avec la main sur l’épaule du proche que l’on aime ou… qu’on laisse traîner dans la bibliothèque des toilettes, dans l’espoir qu’un autre fasse la découverte.

Étonnamment, Starlight (posthume, 2018) ne recrée pas la magie initiatique du premier volet, Medecine Walk. Présenté comme un roman sylvothérapeutique par les critiques du Monde, il a été reconstitué par l’éditeur canadien de Wagamese après son décès en 2017. Si le roman était déjà bien avancé et l’entourage de Wagamese éclairé sur les intentions de l’auteur, ce sont des passages d’autres romans courts (novellas) où il fait intervenir les mêmes personnages qui ont permis de boucler la copie, notamment pour la fin de l’histoire. Richard Wagamese avait par ailleurs indiqué qu’il voulait clôturer le texte sur la phrase : “Puis ils commencèrent à courir“.

Si la beauté simple du premier volet, Les étoiles s’éteignent à l’aube, se traduisait en phrases directes prononcées par des personnages rugueux dans les scènes urbaines, et des évocations sobres de la puissance naturelle dans les passages plus sylvestres, qu’elle s’exprime dans la face d’un ours en colère ou dans le mouvement furtif d’une biche, elle est mise à mal dans Starlight, où s’installe la volonté d’expliquer, d’illustrer par des exemples (et, peut-être, de préparer un scénario de cinéma vendable). On passe de l’initiation rude mais sans violence de Medecine Walk, à une version didactisée et prévisible de l’école de vie que propose un Franklin Starlight trop lisse et monolithique. Le découpage même des différentes scènes sent le futur montage cinéma. Ceci, sans compter avec les fautes de traduction présentes dans les deux volumes (j’ai rarement vu un cow-boy imbibé employer le même vocabulaire que la comtesse de Ségur…).

Bref, si vous voulez lire Wagamese, peut-être devriez-vous commencer par Les étoiles s’éteignent à l’aube. Mais si vous voulez ne plus lire qu’un auteur avant de mourir, peut-être devriez-vous commencer par Wagamese


EAN 9782264069702

“Lorsque Franklin Starlight, âgé de seize ans, est appelé au chevet de son père Eldon, il découvre un homme détruit par des années d’alcoolisme. Eldon sent sa fin proche et demande à son fils de l’accompagner jusqu’à la montagne pour y être enterré comme un guerrier. S’ensuit un rude voyage à travers l’arrière-pays magnifique et sauvage de la Colombie britannique, mais aussi un saisissant périple à la rencontre du passé et des origines indiennes des deux hommes. Eldon raconte à Frank les moments sombres de sa vie aussi bien que les périodes de joie et d’espoir, et lui parle des sacrifices qu’il a concédés au nom de l’amour. Il fait ainsi découvrir à son fils un monde que le garçon n’avait jamais vu, une histoire qu’il n’avait jamais entendue…” [LIBREL.BE]

Pour le garçon, le vrai monde c’était un espace de liberté calme et ouvert, avant qu’il apprenne à l’appeler prévisible et reconnaissable. Pour lui, c’était oublier écoles, règles, distractions et être capable de se concentrer, d’apprendre et de voir. Dire qu’il l’aimait, c’était alors un mot qui le dépassait, mais il finit par en éprouver la sensation. C’était ouvrir les yeux sur un petit matin brumeux d’été pour voir le soleil comme une tache orange pâle au-dessus de la dentelure des arbres et avoir le goût d’une pluie imminente dans la bouche, sentir l’odeur du Camp Coffee, des cordes, de la poudre et des chevaux. C’était sentir la terre sous son dos quand il dormait et cette chaleureuse promesse humide qui s’élevait de tout. C’était sentir tes poils se hérisser lentement à l’arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un nœud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d’un arbre. C’était aussi la sensation de l’eau qui jaillit d’une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela…


EAN 9782889278992

“L’écrivain canadien Richard Wagamese est mort à l’âge de 61 ans, en mars 2017, laissant un manuscrit inachevé, aujour­d’hui publié. Starlight est la suite des Etoiles s’éteignent à l’aube (Zoé, 2016) où apparaissait le jeune Franklin Starlight, un ­Indien de Colombie-Britannique. Depuis, il a mûri. A la mort de son père d’adoption, il a pensé quitter la région. Y a renoncé. Il a repris la ferme. C’est là qu’il aime vivre, à la lisière de la forêt, en compagnie de son meilleur ami, Eugène. Deux vieux garçons tranquilles, dont la routine va être dérangée par une cohabitation inopinée.
Car, en échange de quelques heures de ménage et d’un peu de cuisine, Starlight a accepté d’héberger deux vagabondes en cavale, réduites à l’extrême précarité et aux menus larcins dans les supermarchés. C’est une offre de domiciliation et un emploi comme alternative à un séjour en prison. Il en a fait la proposition, laquelle a été acceptée. La police locale et l’assistante sociale surveilleront de loin en loin cette période probatoire. Emmy est une jeune mère cabossée ; Winnie, sa fillette intelligente, se bagarre à l’école…” [LEMONDE.FR]

Il écrasa sa cigarette sur le couvercle d’un pot de confiture dans lequel il jeta le mégot avant de remettre le couvercle et de le revisser.
« Je me promène seul dans la nature depuis l’âge de neuf ans.Je n’ai pas souvenir d’y avoir jamais eu peur, ni de m’y être senti solitaire ou triste. Par contre, je me suis toujours senti équilibré, remis d’aplomb, en quelque sorte.
On finit par connaître le calme là-bas. Mais, au bout d’un moment, on finit par connaître mieux le bruit que le calme et on croit que c’est normal. Ça ne l’est pas. C’est le calme qui est normal. Les animaux le savent. Ils ne l’ont jamais perdu comme nous. Ils vivent au milieu du calme. Ils le portent sur eux. C’est le cours normal des choses pour eux. Donc, au bout de quelques années, j’en suis arrivé à comprendre que si l’on cherche un animal ou si l’on veut le connaître, il faut être ce que l’on recherche. »
Il rejeta la tête en arrière dans son fauteuil, fixa la ligne de crête dentelée et le ciel. Il regardait avec une telle concentration qu’elle aussi s’y mit. Il n’y avait rien à voir que le ciel.
« Le calme, vous voulez dire, reprit-elle d’une voix étouffée.
– Ouais. Il faut apprendre à s’en revêtir. A s’y glisser. A s’y fondre. Quand on apprend à le faire, on entre en contact avec ce que les animaux savent, ressentent, et ils n’ont pas peur de nous.
– C’est alors qu’ils s’approchent de vous ?
– Possible. Si c’est votre intention. Moi ? En somme, j’ai jamais rien voulu d’autre que d’être absorbé par ce calme et en même temps le faire entrer en moi. Ils le sentent. Le cerf était attiré par le calme. Il n’était pas attiré par moi. J’en faisais seulement partie.
– C’est un truc indien ? Un enseignement ? »
Il la regarda tranquillement.
« Je ne connais pas les trucs indiens. Je n’ai pas été élevé là-dedans. Mais j'[ai] appris à connaître la nature et la façon dont elle m’emplit. J’ai appris à connaître le calme.
Au bout du compte, je crois que j’ai appris à connaître un peu la paix, la rectitude et à respecter l’ordre des choses.
– Je n’ai jamais trop su ce qu’était le calme, dit-elle. Toute ma vie n’a jamais été rien d’autre que hurler, jurer, frapper, gifler et casser. Celle de Winnie aussi.
– J’en suis désolé.
– Pouvez-vous nous apprendre ? Je veux dire, comment entrer dans ce calme. On en a besoin. Elle en a besoin. Je ne sais tout simplement pas le donner. Ou le donner de façon qu’il dure plus de quelques heures en tout cas.
– Ce n’est pas facile, répondit-il.
– On nous a déjà appris les difficultés. »
Il la considéra. Elle soutint son regard. Ils entendaient Roth et Winnie rire de quelque chose à la télévision. Il hocha la tête.
« Pour l’essentiel ça va consister à désapprendre ce que vous croyez devoir savoir. Désapprendre ce que le monde appelle normal… »


Lire encore…

GRIMALDI : textes

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Laura GRIMALDI est née à Liège, le 17 décembre 1958 de parents immigrés venus de Sicile. Petite, elle jongle avec le sicilien, l’italien et le français. A 8 ans, elle découvre la poésie au cours de diction ainsi que la Sicile, cette merveilleuse île tant fantasmée. Elle éprouve ce qu’elle appelle “le choc à la terre“. Elle dira plus tard: “Mes racines ont la couleur du soleil“.

Tout dans sa vie la ramènera incessamment sur les rivages de ses ancêtres. Laura grandit en comprenant dans sa chair ce que veut dire “quitter sa terre” ce qui l’amènera à avoir de l’empathie pour toutes les personnes qui viennent d’ailleurs.

Agrégée en Psychologie, son expérience, son travail, ses voyages viennent enrichir son écriture qu’elle considère comme un chemin vers la quête du Soi et le sentiment profond que nous sommes Un. Elle est l’auteur d’un recueil de poèmes intitulé Terre d’Âmes, un roman est en cours d’élaboration.

Racines

Nos racines nous inondent
de bonheur,
de douleur,
de force
Elles montent en nous
et ne demandent
qu’à s’exprimer
à s’unir à d’autres racines.

Nudité

Ta nudité me comble
Elle est cosmos
Vigne et olivier

Les lettres de mon alphabet
pourront-elles donner naissance
à tant de beauté ?

Peut-être faudra-t-il mélanger
les lettres graciles
rondes et élancées
de plusieurs alphabets
pour mieux t’honorer

Elle est Harmonie
comme le début du Monde
Elle est Harmonie
comme le chant des oiseaux
Elle est Lettre au Monde
Poésie du sacré

Suis-je ?

Je suis arabe, juive,
musulmane, noire,
inuit, zoulou et mongole
Je suis argile verte
rouge et blanche
Je suis terreau
et limon du Nil
Je suis sable blanc,
ocre et gris
Je suis safran
nénuphar et fange
Je suis araignée
poulpe et félin
Je suis le son
l’énergie
le secret
le mystère
le ventre de l’humanité
toute entière.

Sans patrie

Un jour j’ai quitté ses yeux
Et je suis devenue apatride

Patrie

Patrie
raconte moi ta douleur
fais glisser tes larmes
par delà les frontières
Le seul chant qui devrait
être le tien
est celui des oiseaux
Ton drapeau
celui des anges
autour de ton berceau
et qu’aux frontières
flottent des panneaux
de Bienvenue

Patrie
dans ce tout petit mot
la protection et la bienveillance,
mais aussi tant de morts oubliés,
tant d’oliviers piétinés
Les fées auraient elles oublié
de se pencher
avec la même tendresse
sur le berceau
de chaque terre ?

Laura Grimaldi

  • L’illustration de l’article est © passion monde

Lire encore, dire encore…

CEGS – Centre d’Études Georges Simenon de l’ULiège (Fonds Simenon)

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Né à Liège en 1903 et mort à Lausanne en 1989, Georges SIMENON est un écrivain majeur du vingtième siècle, à propos duquel il est devenu banal de multiplier les superlatifs. L’auteur est en effet d’une fécondité exceptionnelle : il a signé de son nom 192 romans (dont 75 Maigret), 158 nouvelles, 176 romans populaires sous pseudonymes, un bon millier d’articles de presse et une trentaine de reportages ainsi que 21 dictées, réflexions à caractère autobiographique enregistrées sur magnétophone. Il a vendu plus de 550 millions de livres et est l’auteur francophone du siècle passé le plus traduit dans le monde (3500 traductions dans 47 langues). Il est également l’écrivain de langue française le plus adapté au cinéma et à la télévision. Son œuvre a su conquérir un vaste public tout en séduisant les écrivains les plus exigeants, d’André Gide à Patrick Modiano, pour ne citer que deux prix Nobel de littérature.

C’est en 1976 qu’a été créé à l’Université de Liège, sous l’impulsion du Professeur Maurice Piron, le Centre d’études Georges Simenon, qui s’est donné pour objectif de développer les études concernant le romancier et son œuvre, de rassembler toute la documentation utile et d’aider les chercheurs dans leur démarche. Touché par l’intérêt qui lui était manifesté, Georges Simenon a décidé de faire don à ce centre d’études de toutes ses archives littéraires : c’est ainsi qu’est né ce qu’on appelle communément le Fonds Simenon. Il s’agit là d’une donation exceptionnelle, que l’université s’attache à conserver et à étudier depuis près d’un demi-siècle […]

[…] UNE JEUNESSE LIÉGEOISE

Georges SIMENON est né officiellement à Liège, rue Léopold, le jeudi 12 février 1903 : c’est du moins ce qu’a déclaré Désiré Simenon, le père de l’enfant. En réalité, Henriette Simenon a accouché à minuit dix, le vendredi 13 février 1903, et a supplié son mari de faire une fausse déclaration pour ne pas placer l’enfant sous le signe du malheur… Malgré cet incident, l’arrivée de ce premier enfant comble les parents et tout particulièrement le père qui pleure de joie : « Je n’oublierai jamais, jamais, que tu viens de me donner la plus grande joie qu’une femme puisse donner à un homme » avoue-t-il à son épouse.

Désiré Simenon et Henriette Brüll s’étaient rencontrés deux ans plus tôt dans le grand magasin liégeois L’Innovation où la jeune fille était vendeuse. Rien ne laissait prévoir cette union entre Désiré, homme de haute taille et arborant une moustache cirée, comptable de son état, et la jeune employée aux yeux gris clair et aux cheveux cendrés. Désiré est en effet issu d’un milieu wallon implanté dans le quartier populaire d’Outremeuse où son père, Chrétien Simenon, exerce le métier de chapelier. En revanche, Henriette Brüll, dernière d’une famille de treize enfants, a une ascendance néerlandaise et prussienne. Les Brüll ont connu une période faste lorsque le père était négociant en épicerie ; malheureusement, de mauvaises affaires et un endettement croissant conduisent Guillaume Brüll à la misère, tandis qu’il sombre dans l’alcoolisme. Choc qui ébranle Henriette et oblige la jeune fille à travailler très vite dans le grand magasin.

Georges Simenon naît donc en 1903 dans une famille apparemment unie et heureuse, et trois ans et demi après, Henriette accouche de Christian. La mère marque alors sa préférence pour le cadet car Georges n’obéit pas et semble assez indépendant. Tout le contraire de Christian, qui se voit doté de toutes les qualités : intelligence, affection, soumission à la mère… Très vite donc, une scission va être sensible dans la famille Simenon : d’un côté Georges, rempli d’admiration pour son père Désiré, de l’autre Christian, l’enfant chéri d’Henriette. Situation très vite insupportable pour le futur auteur de Lettre à ma mère. Alors âgé de 71 ans, Georges Simenon se souvient de cette époque lorsqu’il écrit : « Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien. Tous les deux, nous avons fait semblant… » (Lettre à ma mère, Chap. I). Ce terrible aveu écrit en 1974, trois ans et demi après la mort de sa mère, est révélateur du climat de tension qui règne dans cette famille apparemment unie, mais où le père heureux, mais résigné, courbe la tête dès qu’Henriette fait une réflexion. Cette mère dominatrice imposera très vite un mode de vie à toute la famille : hantée par le manque d’argent, déçue par le salaire de Désiré qui n’augmente pas, elle va prendre l’initiative d’accueillir des pensionnaires sous son toit. Dès son plus jeune âge, Georges Simenon va par conséquent vivre avec des locataires, des étudiants étrangers notamment .

L’enfance de Georges Simenon c’est aussi l’école, avec tout d’abord l’enseignement des frères de l’Institut St-André, tout près de chez lui, rue de la Loi… Georges est un élève prometteur, d’une piété presque mystique : il est le préféré de ses maîtres et fait ses débuts d’enfant de chœur à la chapelle de l’Hôpital de Bavière dès l’âge de huit ans.

L’Hôpital de Bavière à Liège

Alors que ses parents ne lisent jamais de littérature, le futur romancier est fasciné par les romans d’Alexandre Dumas, Dickens, Balzac, Stendhal, Conrad ou Stevenson. Après l’enseignement des Frères des Ecoles Chrétiennes, Georges est inscrit chez les Jésuites à demi-tarif, grâce à une faveur accordée à sa mère.

Au cours de l’été 1915, c’est la révélation de la sexualité qui va précipiter la rébellion de cet adolescent précoce : pendant les vacances à Embourg, près de Liège, il connaît sa première expérience avec Renée, de trois ans son aînée. Dès lors, Georges n’est plus le même et va rompre progressivement avec l’église et l’école. Il renonce en effet à l’enseignement des humanités pour s’inscrire au collège St-Servais, plus moderne c’est-à-dire à vocation scientifique. Georges restera trois ans dans l’établissement, mais abandonnera avant l’examen final en 1918.

Cet élève particulièrement doué, notamment dans les matières littéraires, achève donc sa scolarité à l’âge de 15 ans pour des raisons qui restent encore un peu mystérieuses. Si on en croit ses propres souvenirs évoqués lors d’un entretien, c’est l’annonce de la maladie de son père par le docteur Fischer qui a déterminé sa décision. Selon le médecin, Désiré, qui souffre d’angine de poitrine de façon chronique, a une espérance de vie limitée à deux ou trois ans. C’est du moins la version admise par les biographes de Simenon, mais le plus récent —Pierre Assouline— se demande si cet événement, souvent relaté par l’écrivain, n’est pas un alibi qui cache d’autres raisons plus profondes. Le jeune homme supporte de plus en plus mal la discipline du collège et son tempérament marginal s’affirme. En 1918, la page est donc définitivement tournée : Georges Simenon ne reprendra plus le chemin de l’école.

Janvier 1919. Le jeune homme cherche du travail en arpentant les rues de Liège et entre, à tout hasard, dans les bureaux de la Gazette de Liége, le grand quotidien local. La guerre est finie depuis quelques mois et beaucoup d’hommes ne sont pas revenus du front : Simenon tente sa chance et demande au rédacteur en chef un emploi de… reporter. Cet épisode qui paraît aujourd’hui assez incroyable est pourtant authentique. Engagé sur-le-champ comme reporter stagiaire par Joseph Demarteau, Simenon commence son apprentissage dans ce journal ultraconservateur et proche de l’évêché. Il doit ainsi parcourir Liège à la recherche de nouvelles, faire le tour des commissariats de police, assister aux procès et aux enterrements de personnalités. A seize ans, Georges Simenon a trouvé, sinon sa vocation, du moins une activité qui lui convient particulièrement : toujours en mouvement, il apprend très vite à taper à la machine, rédiger un article et rechercher l’information partout où elle se trouve. L’expérience durera près de quatre ans, et au cours de cette période, il trouvera la matière de nombreux romans.

1921, c’est l’année où Georges va se fiancer avec Régine Renchon, une jeune fille rencontrée quelques mois plus tôt au sein d’un groupe d’artistes plus ou mois marginaux. Pourtant la fin de l’année est un tournant : il y a d’abord le service militaire qui s’annonce au mois de décembre, mais surtout un drame —certes prévisible— la mort brutale de Désiré le 28 novembre 1921. Et c’est l’armée qui l’attend le lendemain de la disparition de Désiré. Simenon a devancé l’appel pour en finir au plus tôt avec cette formalité qui nuit à ses projets professionnels et va faire ses classes à Aix-la-Chapelle. La corvée ne dure pourtant pas longtemps car le cavalier Simenon revient à Liège au bout d’un mois, grâce à ses relations. Cependant le jeune homme se sent de plus en plus à l’étroit dans sa ville natale mais aussi au sein de la rédaction de La Gazette de Liége, malgré les tentatives de son rédacteur en chef pour le retenir. Dégagé de ses obligations militaires, selon la formule consacrée, Simenon a pris sa décision : il part tenter sa chance à Paris…


D’autres initiatives…

GALLIENNE, Alicia (1970-1990)

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“J’écris pour être lue” : trente ans après sa mort, la poétesse Alicia GALLIENNE enfin exaucée. Les poèmes intenses de la jeune femme, disparue à 20 ans, sont rassemblés dans “L’autre moitié du songe m’appartient“.

C’est une tombe toute blanche au cimetière du Montparnasse, non loin du cénotaphe de Baudelaire. Une alcôve de verdure grimpante, avec une grande croix sculptée et un quatrain gravé dans la pierre. (…) Mon âme saura s’évader et se rendre (…).

Morte à 20 ans d’une maladie du sang, Alicia Maria Claudia Gallienne a écrit des centaines de poèmes entre 1986 et 1990. Qu’importe ce que je laisserai derrière moi, pourvu que la matière se souvienne de moi, pourvu que les mots qui m’habitent soient écrits quelque part et qu’ils me survivent”, écrivait-elle à Sotogrande, dans la propriété de sa famille maternelle en Espagne.

Les quatre lignes inscrites sur sa tombe, déjà érodées par le temps, sont longtemps restées la seule trace visible de son œuvre. Quelques années encore et les mots se fondront dans le grain de la pierre. Envolés, comme la dernière image d’Alicia dans son cercueil, le visage serti dans la mantille blanche des mariées sévillanes.

Peu après sa mort, afin de ne pas la laisser seule dans la sépulture de Montparnasse, sa mère, Silvita, avait fait rapatrier d’Andalousie la dépouille d’un grand-oncle d’Espagne, un comte de Castilleja de Guzmán, trépassé en 1970, année de la naissance d’Alicia. [d’après LEMONDE.FR]


Le plus grand bonheur de Guillaume Gallienne est l’édition posthume des poèmes de sa cousine Alicia, décédée à 20 ans d’une maladie du sang  rare et incurable. Le comédien révèle au grand jour une aventure humaine forte, au delà de la mort.
 
La poésie est-elle, selon vous, un moyen de transcender la mort ?
C’est l’un des grands sujets de nombreux poètes. Pour ma cousine, écrire des poèmes était sa manière de chanter la vie. En la lisant après sa mort, je me dis qu’elle savait ce qu’il allait lui arriver. Mais de son vivant, j’ai eu l’occasion de la lire et à aucun moment je n’ai pensé qu’elle se sentait condamnée.
 
Ce recueil de poèmes peut-il être considéré comme le journal de bord d’une jeune femme malade sachant que sa vie sera courte ?
Pas vraiment. Elle n’a pas eu l’intention de poétiser une autobiographie. C’est un besoin de poésie pure avec diverses inspirations, très personnelles. C’était son monde. Elle vivait dans les livres, elle ne pouvait s’empêcher d’écrire, surtout la nuit, malgré la fatigue Elle n’en n’avait, presque, pas le choix.
 
Écrire, est-ce s’inscrire dans une forme d’immortalité ?
Totalement. Ma cousine le dit clairement : “Pourvu que mes mots me survivent”.
 
Malgré la gravité de sa maladie, elle ne se plaint jamais. C’était une battante… jusqu’au bout !
Il n’y a chez elle aucun apitoiement. Cela se ressent dans son écriture. Alicia, elle était très forte, le contraire de la résignation. Pour elle, le courage est une vraie forme d’intelligence.
 
Quand Jean-Marie Le Clézio explique que son ouvrage est merveilleux, avez-vous l’impression que votre cousine est entrée au panthéon des écrivains ?
C’est vrai que les propos d’un prix Nobel de littérature m’ont profondément touché, tout comme d’autres témoignages provenant notamment de Leila Slimani, des inconnus sur les réseaux sociaux. Je salue le travail de l’écrivaine Sophie Nauleau qui a réuni les poèmes de ma cousine, elle en a édité une grande partie. Ce n’est pas juste quelques poèmes mais cela s’inscrit comme une oeuvre. J’espère qu’ils seront un jour proposés à des lycéens.
 
Grâce à votre cousine, on redécouvre un genre méconnu, mal aimé même
L’autre jour, une amie me disait que la poésie la laissait de marbre. En lisant l’ouvragé de ma cousine, elle a été bouleversée, ajoutant même : “Là, je comprends tout”. C’est à la fois très bien écrit, avec des mots assez simples. Il n’y a pas de références mythologiques. Pas besoin d’être érudit pour comprendre la poésie d’Alicia.
 
Mais alors, pourquoi avoir attendu 30 ans après sa mort pour sortir son oeuvre ?
Car cela ne m’appartenait pas, c’était la propriété de ma tante. De plus, à la disparition d’Alicia, des gens nous avaient découragés de les publier. On en était resté là jusqu’à ce que mon oncle, ayant perdu 2 enfants sur 3 suite à une maladie de sang, est décédé. On est alors arrivé à la fin d’un cycle pour ouvrir tous les cartons… [lire la suite de l’interview sur LAMONTAGNE.FR]
 

Encore davantage (mardi 19 mai 1987)
À  mon père

Le jour de la belle étoile,
Et la nuit du grand soleil,
Dans le désert des paroles à peine prononcées,
Les yeux qui traversent le sommeil
Ont leur générosité.
Mais, les tiens sont encore plus purs
Que des jours ou des nuits.
Tes yeux ouverts,
Je les aime plus et davantage
Qu’il n’y paraîtra jamais…
Ils savent soulager sans dire,
Et dire sans se refermer.
Dans le secret des étoiles et les nuits pleines de lunes,
Dans le réconfort de la sagesse et les lunes habitées,
Il n’est pas pour moi de meilleurs refuges
Que tes yeux où toujours je me retrouve,
Sans jamais rien avoir à demander.
Et, quand tout a été donné,
J’aime dans tes yeux
Trouver encore davantage,
Car tes yeux seuls sont inépuisables à m’aimer,
Sous le ciel de l’été,
Ou les jardins de l’orage.

  • Illustration en tête de l’article : Alicia Gallienne © famille Gallienne

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © famille Gallienne


Plus de littérature…

TOLKIEN : Le Silmarillion (nouvelle traduction)

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Nous connaissons tous certain lecteur lettré qui, lorsqu’on lui parle de TOLKIEN, n’est ni méprisant ni hautain envers cet auteur un peu étrange dont il reconnaît volontiers la qualité sans pareille ; il est possible et même probable qu’il ait un vague souvenir un peu aimable du Seigneur des Anneaux ou du Hobbit, qu’il a dû lire, peut-être en ses jeunes années ; mais il s’est sans doute arrêté là, peut-être parce que son goût a délaissé ses rivages au fur et à mesure qu’il s’est formé, et si le souvenir aimable et distant persiste, il n’a pas relu Tolkien ni découvert le reste de son œuvre, et ne compte pas le relire davantage : il a d’autres chats à fouetter, d’autres livres à découvrir, d’autres œuvres à arpenter. Que ce lecteur-là soit détrompé, qu’il soit même dédouané de toute culpabilité de ne pas l’avoir lu s’il a la curiosité de s’y plonger aujourd’hui ; car disons ensemble à ce lecteur – il va écarquiller les yeux et crier peut-être à l’imposture, peut-être, mais prenons le risque – que le Silmarillion est une œuvre aussi importante que La Recherche du temps perdu (ce n’est peut-être pas un hasard si le spécialiste français de Tolkien, Vincent Ferré, a d’abord travaillé sur Proust).

“Si le Seigneur des Anneaux est sans contexte un des grands romans du XXe, qui vient sortir le romanesque de l’impasse dans lequel il s’était trouvé par une énorme bouffée d’imaginaire — « Avec Le Seigneur des anneaux, de Tolkien, la vertu romanesque ressurgit intacte et neuve dans un domaine complètement inattendu » disait Gracq —, Le Silmarillion est un des grands textes de la littérature mondiale, toutes époques et genres confondus : la puissance de son acte créatif ne trouve d’échos que dans des entreprises mythologiques (l’Iliade et l’Odyssée, les Métamorphoses, la matière de Bretagne, l’Edda, le Kalevala) qui ne sont pas l’apanage d’un seul créateur. Car chez Tolkien, si l’écriture ne saurait être négligée, c’est bien la force proliférante de son inventivité qui impressionne et saisit : s’il importe peu de savoir si Tolkien crée ou non la fantasy, c’est parce qu’aucun des auteurs de fantasy qui l’ont précédé ou l’ont suivi n’ont jamais pu approcher sa capacité subcréative  – la subcréation ou création secondaire étant pour Tolkien l’enjeu de la littérature. Ce que Tolkien donne à la littérature et à l’imaginaire humain ne s’appréhende pas dans les termes habituels que la littérature propose : il est peut-être le premier, par son ampleur, à nous dire que la littérature peut dire son importance par sa capacité d’invention fictionnelle — d’où la méprise et le mépris dont on a pu faire preuve à son encontre, quand on n’a pas su le lire ni comprendre son intérêt. Ce que Tolkien apporte, c’est une matière entièrement neuve, entièrement saisissable et préhensible : matière certes recomposée par des lectures (mythes, folklores et contes innervent son monde) mais qui nous apparaît dans un surgissement auto-générateur qui se passe très vite de ses sources pour s’autoalimenter dans un geste toujours fertile, et qui n’a aucun égal à ce jour.

Contextes du Silmarillion : origine et nature

Commençons donc l’approche de ce massif par un point de contextualisation sur ce qu’est le Silmarillion. Tolkien, de son vivant, a publié principalement deux grands livres : le Hobbit (1937) et ce qui devait être sa suite, Le Seigneur des Anneaux (1954-1955). Mais ce Tolkien-là, auteur de romans de fantasy, cache la vraie figure de son œuvre : l’élaboration d’un monde fictionnel et d’une mythologie subséquente. Car le Hobbit n’est pas le premier texte de Tolkien, pas plus qu’il ne s’inscrivait au départ dans son monde secondaire. La matrice de l’œuvre tient en effet dans le Livre des Contes Perdus, entamé en 1916-1917, qui présente l’essentiel des récits à venir sous une forme embryonnaire : work in progress inachevé mais d’un intérêt considérable (contenant en substance des choses seulement esquissées par la suite), il contient la première forme du Silmarillion.

© Ted Nasmith / éditions Bourgois

Qu’est-ce, donc que le Silmarillion pour J.R.R. Tolkien ? Un récit qui retrace l’histoire du monde secondaire, depuis sa création jusqu’à certainement sa destruction ou disparition – nous y reviendrons. Soit un ensemble de récits, de légendes, mais écrits selon des formes diverses et qui n’ont cessé d’évoluer : poèmes, chroniques, récits brefs, annales, mythes. Un ensemble hétérogène, et qui de plus n’a cessé d’être repris et récrit par Tolkien tout au long de sa vie ; ce qui fait que malgré ses désirs de le publier, le Silmarillion à sa mort était toujours inachevé. Qu’est-ce, donc, alors, que le Silmarillion publié, et que nous lisons aujourd’hui ? C’est l’œuvre du père mise en forme par le fils, Christopher Tolkien, à qui on doit la découverte du continent de ces textes soudainement émergés. Pour publier ce livre selon le souhait de son père, Christopher Tolkien a assemblé un ensemble de récits qu’il a publié sous le titre de Silmarillion, mais qui contient en réalité quatre gros morceaux : l’Ainulindalë (la genèse de ce monde) et le Valaquenta (la présentations des Valar, les dieux), le Quenta Silmarillion (l’histoire de la guerre des elfes contre Melkor, dieu mauvais), l’Akallabêth (la Chute de Númenor, l’île des Hommes) et Les Anneaux de Pouvoir (la lutte des Hommes et des Elfes contre Sauron, disciple de Melkor).

Le Silmarillion que nous tenons donc dans nos mains est un ouvrage hybride. Hybride par sa forme (des récits d’origine diverse) et par sa nature (les récits du père suturé par le liant opéré par le fils). C’est évidemment un paradoxe que ce livre si important ne soit pas tout à fait une œuvre achevée, ne soit pas tout à fait l’œuvre de Tolkien père, puisque son fils en est presque le coauteur, faisant œuvre de conjointure pour reprendre le terme de Chrétien de Troyes. Origine paradoxale, qui peut remettre un instant en cause la question de l’auteur (qu’on se rassure, tous les textes sont de Tolkien père), mais qui en fait renseigne là aussi sur le genre de texte et le genre de parenté qu’il dessine : le parallèle à faire n’est peut-être pas tellement avec le monde arthurien, bien que les porosités soient évidentes, mais avec des ouvrages sommes comme le Kalevala, dont Tolkien s’inspire, mais aussi, faisant écho à l’aube de l’humanité, avec Homère. Et l’Iliade et l’Odyssée, selon une des hypothèses probables, ne sont que la somme rassemblée et écrite d’un grand nombre de récits oraux précédents ; ne sont que deux pièces rapportées et survivantes du Cycle Troyen ; ne sont que la somme d’une culture plus large, plus grande, la culture d’une langue et d’un peuple qui dépasse le seul concept d’auteur. Que le fils ait participé à l’œuvre du père, par le Silmarillion mais également les Contes et Légendes Inachevés et l’Histoire de la Terre du Milieu, n’est donc en rien contradictoire et renseigne plutôt sur la dimension totale de l’entreprise.

Retraduire c’est relire

Les éditions Bourgois publient en ce mois d’octobre une retraduction bienheureuse du Silmarillion qui permet qu’une nouvelle lumière vienne éclairer cette œuvre unique. Daniel Lauzon poursuit son travail de retraduction et prend la suite de Pierre Alien, à qui l’on doit la première version française du Silmarillion : rendons grâce un bref moment à Alien, dont on dit qu’il a détesté Tolkien, ce qui ne l’a pas empêché de livrer globalement une traduction de bonne qualité malgré de réelles coquilles et erreurs. Nul doute que la retraduction de Lauzon fera couler moins d’encre que celle du Seigneur des Anneaux : car si dans ce livre certains noms et toponymes pouvaient se traduire différemment en français (Bilbo Baggins : Bilbon Sacquet/ Bilbo Bessac) parce qu’ils étaient des créations dans la langue des hommes et qu’ils faisaient sens au sein de l’univers romanesque), la chose est différente pour le Silmarillion dont les protagonistes sont essentiellement non humains, et leurs noms aussi – démontrant l’autre pan de la création du monde secondaire de Tolkien, philologue de formation qui a accompagné le mouvement de subcréation par l’élaboration de langues fictionnelles. Cette crispation évacuée, et malgré quelques vieilleries évitables (« ores, icelles », archaïsant sans besoin le texte), on verra que cette nouvelle traduction permet de corriger les nombreuses coquilles dont était émaillée la traduction de Pierre Alien, non exempt aussi de contresens (parlant par exemple d’Elfes Verts là où le texte anglais dit « Grey-elves »). On pourra dès lors aborder le récit et les Terres du Beleriand en pleine confiance.

Mais de quoi parle donc le Silmarillion ? Le récit se noue quand Melkor, lors de la création du monde, choisit l’emprise du pouvoir et se met au ban des autres déités. S’en suivront de longues querelles entre Melkor et les autres Valar, puis entre Melkor et les Elfes autour des Silmarils : joyaux d’une beauté absolue, contenant la première lumière du monde, créés par l’Elfe Fëanor et dérobés par Melkor-Morgoth. Le serment de Fëanor et de ses sept fils (ne pas connaître la paix tant qu’ils n’auront pas repris les joyaux au dieu rebelle) constitue l’architecture de l’essentiel des récits du Quenta Silmarillion. La lutte entre Sauron, lieutenant de Melkor, et les Hommes aidés des Elfes ne sera qu’une des conséquences de cette fracture initiale à l’aube du monde. Ce résumé forcément elliptique ne dit rien, bien entendu, de l’extrême inventivité des récits multiples du Silmarillion, il en fixe seulement les contours, les grandes lignes pour les lecteurs non encore initiés. Le plaisir du récit n’en est que peu entamé, que l’on se rassure, car sa matière reste vierge autant qu’une forêt tropicale après ce trop rapide survol.

Que cela, néanmoins, ne provoque aucune peur au lecteur néophyte : la réputation de difficulté qui entoure le Silmarillion est davantage un mythe qu’une réalité. Cette prétendue difficulté est inhérente aux sommets dont on repousse sans cesse l’ascension ; mais il est beaucoup plus facile de lire le Silmarillion que disons, La Recherche, Ulysse ou L’Homme sans qualités. Pour au moins deux raisons : une raison de taille (c’est un livre beaucoup plus court) et une raison romanesque (c’est le récit d’un monde imaginaire, raconté sans affect). Les difficultés potentielles sont liées essentiellement à la découverte et la compréhension du monde ; et il est sûr que si l’on ne fait pas cet effort d’immersion dans la langue de Tolkien, ces rivages nous seront refusés. Le Silmarillion présente un très grand nombre de personnages, qu’ils soient divins ou elfiques, mais également un grand nombre de toponymes. Heureusement, pour vous repérer dans cette ensemble, l’édition s’avance avec une carte du Beleriand (traduite pour cette nouvelle édition), lieu essentiel des aventures du Silmarillion, et cinq arbres généalogiques permettant de resituer les protagonistes.

Ce qui frappe d’abord dans le Silmarillion et ce qui le met au firmament des lettres parmi d’autres astres tout aussi glorieux, c’est sa puissance d’invention. Le Silmarillion est une cosmogonie, l’invention d’un monde, dès l’Ainulindalë, qui est une genèse en même temps qu’une théogonie, mais cette cosmogonie est en fait un principe de l’œuvre : Tolkien ne cesse d’inventer des ramifications, d’ajouter des embranchements et de nouveaux récits à son monde. C’est un principe créateur, qui fait que Tolkien n’est romancier que par accident. Il est avant tout un conteur (ce qui se sent dans le Hobbit, dans certains morceaux du Seigneur des Anneaux) mais aussi un forgeur, un Héphaïstos modelant sur son enclume les morceaux d’une œuvre inachevable que son fils, Frankenstein dévoué, réunira. Il ne s’agit pas d’enlever à Tolkien de réelles qualités romanesques, comme l’a noté Gracq, mais de mettre l’accent sur que le Silmarillion nous permet de mieux comprendre. Tolkien, qui a écrit sur la mythopoïese (la forge des mythes) est avant tout un cosmogone, un inventeur de mondes. Et ce que postule le Silmarillion, c’est que toute cosmogonie est d’abord une affaire d’ordonnancement du monde — ordonner le monde c’est chercher à lui donner un sens.

Le mythe explique la forme du monde, mais il est aussi une réflexion sur la création : ses conditions, ses limites, et son fonctionnement métaphorique. Le Silmarillion est un pur récit fictionnel, hypertrophiant et hypostasant le sel le plus fin de l’invention, mais il n’est pas que cela. Par sa fiction il réfléchit l’acte même, les conditions et les raisons de l’art. La cosmogonie (l’Ainulindalë) est une autre Genèse, qui se tisse selon un thème musical, avec l’affrontement de mélodies concurrentes qui changent la face du monde. Le monde, Arda, est né du chant des Valar, modifié par ces mêmes chants, et la vie des Elfes, des Hommes, vient de la puissance de suscitation de ce chant. Il en va de même pour la création déviée et imparfaite des nains par Aulë, qui rejoue l’épisode d’Abraham sacrifiant Isaac. Les textes du Silmarillion ne cessent de réfléchir sur ce que signifie la création d’une œuvre d’art, ne serait-ce que par la question centrale des Silmarils, artefacts enviés pour leur beauté mais aussi pour ce ce qu’ils symbolisent. Tolkien l’écrit dans une lettre : « Les Elfes sont là dans mon récit pour marquer la différence. Leur ″magie″ est l’Art, délivré de beaucoup de ses limites humaines : plus aisé, plus rapide, plus achevé. Et son objet est l’Art, non le Pouvoir, la subcréation, non la domination et la déformation tyrannique de la Création. »

© Ted Nasmith / éditions Bourgois

Toute cette invention fictionnelle, cette création d’un monde fictionnel secondaire, n’était pas aussi autonome au départ de l’aventure : Tolkien avait pour projet de donner à l’Angleterre une mythologie propre. « J’ai très tôt été attristé par la pauvreté de mon propre pays bien-aimé : il n’avait aucune histoire propre (étroitement liée à sa langue et à son sol). Il y avait les [légendes] grecques, les celtes, et les romanes, les germaniques, les scandinaves et les finnoises, mais rien d’anglais. Bien sûr il y avait le monde arthurien [mais] son côté ″féérique″ est trop extravagant, fantastique, incohérent, répétitif, […] et surtout il fait partie intégrante de la religion chrétienne. » D’où germe ensuite l’idée du projet : « Il fut une époque où j’avais dans l’idée de créer un ensemble de légendes plus ou moins reliées, allant du grandiose et cosmogonique au conte de fées des Romantiques, que je pourrais dédier : à l’Angleterre, à mon pays. ». Les aventures du Beleriand et de la Terre du Milieu étaient au départ un passé historique imaginaire de notre terre. On le voit notamment dans le Livre des Contes Perdus, qui explique la disparition progressive des elfes par le fait que les hommes ont peu à peu cessé de croire aux choses magiques ; on le retrouve aussi dans la géniale invention des hobbits, qui incarnent peu ou prou l’image fantasmée des campagnes anglaises.

Mais ce parti-pris n’a pas été tenu jusqu’au bout, en raison de l’inachèvement peut-être, ou peut-être d’un infléchissement du projet. Le monde de Tolkien, de fait, n’est pas borné : il s’arrête au Seigneur des Anneaux et à sa suite inachevé (quelques pages décrivant le règne d’un descendant d’Aragorn) mais il ne connait pas sa fin du monde, son Ragnarök, qui aurait certainement été cette perte en la croyance magique du monde et la disparition progressive des êtres imaginaires laissant place au règne des Hommes. Mais ce n’est qu’une supposition puisque la fin n’est pas racontée, la création secondaire n’est pas reliée à la création première et de fait, peu à peu, les rivages d’Arda se sont éloignés de notre réalité pour devenir un monde autonome, l’œuvre de high fantasy la plus conséquente jamais créée. Et c’est ce qui fait la force de ce monde, que le Silmarillion résume mieux que toute œuvre de Tolkien : c’est une fiction sui generis, qui s’autogénère et se justifie elle-même par sa constante inventivité.

Ce prisme mythologique, tant projet oeuvral que forme de récit, est aussi ce qui fait l’importance décisive de Tolkien en termes littéraires : à la différence de ses prédécesseurs, de ses suiveurs comme de ses concurrents dans d’autres domaines (Frank Herbert, Isaac Asimov), Tolkien n’est romancier que par défaut. Sa forme première est le conte et la légende : des formes narratives certes, mais d’approches et techniques différentes de celles du pur roman. Et l’on pourrait presque dire que, dans le Silmarillion, Tolkien a inventé le texte fictionnel ultime. C’est une chanson de geste, une cosmogonie, une épopée, une légende, un recueil de contes. Et si le Silmarillion en lui-même est un texte qui montre cette composition diverse, l’histoire des Silmarils (le Quenta Silmarillion), elle, mélange toutes ses dimensions sans distinction, dans un feu d’artifice grandiose et d’une réussite sans égale. Et à la différence des épopées ou des chansons de geste ou des cosmogonies du passé, Tolkien épure sa création de discours eschatologiques, religieux, nationaux ; il donne tout à la fiction. Le Silmarillion contient peut-être la plus pure pensée de la fiction de la littérature mondiale. La fiction y est parfaite au sens où elle ne trouve d’autre justification qu’elle-même. Seul demeure le plaisir de créer, d’imaginer, d’inventer — mais poussé à un point si impressionnant que l’œuvre d’art devient un monde secondaire. Si depuis les mondes secondaires sont devenus légions, aucun n’a réussi le tour de force créatif de Tolkien dans son œuvre, et particulièrement dans le Silmarillion qui est sans conteste son plus grand livre, parce que la rencontre entre le projet (l’invention d’un monde) et la forme y est totale — plus que la forme, le choix narratif. Ce qui fait la faiblesse du Silmarillion (aux yeux de certains lecteurs) est aussi paradoxalement sa force : le fait de ne pas être un roman. Le legendarium (selon le mot de Tolkien, qui désigne là l’ensemble de ses récits portant sur le monde secondaire) devient de fait une forme narrative en soi dans le Silmarillion, qu’on pourrait nommer le légendaire, via la modalité narrative du sommaire – ainsi l’a-t-on vu avec George R.R. Martin et son Feu et Sang, descendants de Tolkien.

Ce choix du récit pseudo-historique (au niveau de sa focale et son rythme) pourra aussi séduire ceux qui ont de Tolkien une image d’auteur pour adolescents. Un reproche qu’on fait souvent à Tolkien tient à sa manière un peu naïve de dépeindre les personnages : ils sont très prudes, très policés, ils s’émerveillent d’un rien, ils sont un peu guindés — malgré une malice qui casse parfois ce vernis. Et cette naïveté se justifie mieux dans le Hobbit, plus proche du conte, que dans le Seigneur des Anneaux, à mi-chemin entre le récit pour enfant et la découverte de nouveaux territoires pour adultes. Dans la manière, cela donne un résultat médian parfois étrange, et on se dit que le livre aurait beaucoup gagné à éviter cette naïveté. Or le Silmarillion est résolument son texte le plus adulte, le plus dur aussi. Ceux qui font de Tolkien un auteur manichéen feraient bien de lire les aventures de Fëanor et de ses fils.

Lire le Silmarillion, c’est aussi tordre le coup à des clichés, prendre la pleine mesure de l’ampleur du travail de Tolkien, mais aussi réaliser quels étaient le sens de son œuvre, les enjeux de son ambition folle. Que ce travail reste inachevé est presque logique : l’invention d’un monde ne finit jamais, le désir de raconter des histoires n’a pas de fin. Mais qu’on se rassure, cet inachèvement n’enlève rien à sa qualité, extrême, totale, unique. Que je puisse sembler partisan est une supposition possible pourtant mes mots ne rendent pas justice à l’immensité de l’œuvre, pas plus qu’ils ne remplacent, heureusement, sa découverte. Heureux les lecteurs néophytes du Silmarillion, heureux les futurs arpenteurs de Valinor et du Beleriand, heureux ceux qui sauront apprécier cette œuvre pour ce qu’elle est : un don très rare.”

Yann Etienne


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STEINER : À Annie Ernaux (2021)

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Chère Annie,

Vous n’avez pas eu le Nobel, mais sur mon bureau, à côté de la Recherche et sous la photo de Marilyn, trône toujours Écrire la vie, pour me donner du courage, de la hauteur, pour me redonner espoir et foi en la littérature quand il m’arrive de sombrer ou de douter. Annie, vous n’avez pas eu le Nobel mais ça reste si important, Annie Ernaux.

La première fois ce fut à la télé, votre visage calme et rayonnant, d’une grande beauté, face à Julia Kristeva. Il était question de Beauvoir et des Lettres à Sartre, c’était une émission de Pivot, je suis tombé sous le charme, d’un coup, avant de vous lire.

On tombe amoureux d’une voix, d’une image, d’une façon de se taire, de poser la main sur le visage, de baisser les yeux. On ne tombe amoureux que pour de bonnes raisons.

Puis je vous ai lue, j’ai tout lu et j’ai adoré, j’ai tout reconnu, le visage, la façon de se taire et de baisser les yeux, cette façon d’affirmer aussi, sans violence aucune. J’ai reconnu et j’ai appris, j’essaie d’apprendre, les femmes notamment, ce que je ne suis pas, ce féminin que je suis censé ne pas aimer mais je j’aime tant, tout le reste que j’appelle le sexe opposé, outside.

Le féminin. Votre corps. La mer. C’est toujours périlleux de parler du corps de l’écrivain, corps du roi, on rate toujours sa cible. Votre beauté. Votre grâce.

Pour moi tous les écrivains sont des femmes et j’aime les écrivains. L’amour et la gratitude, autant se les dire dans la vie, de son vivant, n’est-ce pas ? N’attendons pas la mort pour ça.

Nous nous écrivons vous et moi, un peu, régulièrement, des mails mais surtout des lettres manuscrites, ce que vous préférez. Il y a parfois de longs silences entre nous, mais je veux croire qu’ils ne sont jamais ceux du cœur et encore moins ceux de l’esprit.

Vous me répondez toujours, avec bienveillance, sans complaisance aucune. Vous ne me laissez rien passer et j’aime ça, cette façon de dire les choses avec une grande douceur mais fermement. Annie, je crois que c’est aussi une histoire de classe, entre nous, ni vous ni moi n’avons eu toutes les cartes en mains dès la naissance, et nous venons d’à peu près la même région — celle d’une certaine honte à l’origine, celle d’un certain enfermement. Nous sommes nombreux en France dans ce cas-là, nous sommes même la majorité.

Vous préférez les lettres manuscrites écrites sans brouillon préalable, j’aime aussi. Je veux croire qu’on se comprend malgré la différence d’âge et de sexe, qu’il y a une forme de compréhension entre nous, et puis c’est encore plus simple, ça me fait du bien de savoir que existez, que vous êtes là, pas loin, que vous lisez et écrivez encore. Je vous relis dans mes moments de découragement ou dépression, je regarde les photos votre vie qui est la vie, elles m’aident à respecter les photos de ma vie à moi.

Il y a un côté de Cergy. Il y a un côté de Lillebonne.

Il y a Annie Ernaux. Il y a Annie Duchesne.

EAN 9782070377220

Chaque année à Noël, j’offre un Annie Ernaux à ma mère qui lit peu. Ma mère qui n’a pas fait d’études, qui n’a jamais posé le pied à Saint Germain-des-Prés, aime vous lire. Son livre préféré est La place.

Ce qui me plaît le plus, qui m’enchante, c’est qu’il n’y a pas de salissure chez vous, pas d’égotisme, vous êtes la preuve qu’on peut être très près du moi et très loin du narcissisme, c’est possible. Alors non, le moi n’est pas haïssable. Alors oui, s’avoir soi peut être magnifique. Écrire blanche, c’est-à-dire immaculée.

Il faudrait savoir écrire comme Rimbaud ou Racine ou Annie Ernaux, un mélange des trois serait la perfection absolue.

Il y a quelques années, j’étais dans une clinique, soigné pour dépression. Je vous écrivais, vous racontais ce que je voyais, les histoires des patients notamment, mes compagnons de folie : “Quelles histoires, Olivier, quelles vies, ironie tragique, c’est votre geste de désespoir qui vous a donné accès à elles, à ces êtres que vous n’auriez peut-être, sûrement, jamais connus autrement. En un sens, un seulement, même si vous êtes coincé dans cette clinique, vous avez de la chance, vous êtes à nouveau au cœur de la vie, grâce à eux qui se racontent avec confiance, qui vous donnent. Recevez. Amitiés, Annie”.

Un autre jour je vous parlais de la mort, je ne sais plus si je parlais de la mort de quelqu’un ou de la mort en général, vous m’avez répondu en citant Breton : “C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.”

Un autre jour encore, un jeune garçon, 18 ans, lycéen, m’a écrit : “Je crois que vous connaissez Annie Ernaux, je voudrais tant lui écrire. J’essaie d’écrire moi aussi, ne faire que ça.” D’habitude je ne donne pas l’adresse d’Annie, mais là je l’ai fait, ce garçon m’avait touché. J’ai appris plus tard qu’il entretenait une correspondance avec vous. Vous prenez le temps pour tout le monde, autant que possible.

Me revient le souvenir de cette conférence au Collège de France où vous répondiez à l’invitation d’Antoine Compagnon.

J’étais dans la salle, il s’agissait d’un séminaire sur Proust, votre intervention avait pour titre Proust, Françoise et moi . Je n’ai pas été vous voir, j’ai préféré rentrer chez moi avec mon silence, j’étais bien, heureux je crois. Sauvant Françoise, vous nous sauviez.

Vous êtes née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne. Je suis né Jérôme Léon le 15 février 1976 à Tarbes. Vous êtes aujourd’hui Annie Ernaux, je suis Olivier Steiner. Je ne me compare pas, j’essaie seulement de mettre un trait d’union entre un Tu et un Vous. Je dis ce qui est.

J’ai eu une période difficile sur le plan matériel, comme on dit, je n’avais plus un rond et même des dettes, vous m’avez prêté de l’argent. De l’argent, du temps pour écrire avez-vous dit.

Il y aurait tant de choses à dire mais je voudrais du blanc, de la délicatesse si possible, un peu de légèreté, un sourire.

Certaines amitiés sont dans une vie ce que sont les fleurs au monde.

Peut-être que si je ne devais garder qu’une phrase, chose idiote, ce serait celle-ci : “J’ai l’impression que l’écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme don.”

Merci et chapeau bas,

Olivier



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MARABOUT : ces ouvrages à bande jaune sont dans le grenier de nos parents et de notre mémoire collective…

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Retour sur 40 ans de créativité et d’audace qui ont permis la démocratisation de la lecture et du livre petit format, avec Pascal DURAND, professeur à l’ULiège, auteur, avec Tanguy HABRAND, de Histoire de l’édition en Belgique du 15e au 21e siècle, paru aux Impressions Nouvelles.

De 1949 à 1989, la maison d’édition Marabout a régné sur le marché de l’art de vivre, de la santé et des loisirs. Créateur de tendances, éditeur de best sellers, Marabout a aussi exploré l’univers de la BD, du polar et des jeux. On doit cette aventure à deux hommes, Jean-Jacques SCHELLENS, jeune directeur éditorial des publications des Scouts de Belgique, et André GERARD, imprimeur verviétois, associé lui aussi à l’univers des scouts. Ensemble, ils ont créé l’une des premières expériences francophones populaires du livre en format de poche.

La naissance de Marabout

Marabout, c’est avant tout une histoire d’audace et de créativité, à l’image de sa naissance. A la Libération, en 1944, André Gérard accepte une commande de l’éditeur anglais Nicholson et Watson, qui voulait lancer une collection en petit format pour le public belge et français. Il achète une rotative et lance avec Schellens deux collections. Marabout naît en 1949, un an après que cet accord a été dénoncé par l’éditeur anglais, parce que les livres n’arrivent plus sur le marché français, pour des raisons de politique économique. Que faire des machines achetées ? Ils imaginent alors de lancer une collection de livres de poche, dont ils seront à la fois l’éditeur et imprimeur. C’est le dépôt du label Marabout en janvier 1949, à l’enseigne de ce sympathique échassier.

Le premier livre de poche ?

En vérité, pendant toute la première moitié du 19e siècle, en Europe, en France, les collections de format pratique, vendues à bon marché se sont multipliées : collection Nelson, collection Pourpre, collection Que sais-je ? dès 1941 aux Presses universitaires de France… Les collections de poche se sont surtout multipliées aux Etats-Unis et en Angleterre. Dès 1935, on lance en Angleterre la collection Penguin, dont Marabout va retenir une partie de l’image animalière. Schellens et Gérard lancent Marabout avec un projet assez neuf, en ce sens où c’est une maison d’édition qui lance du livre de poche, et qui entend ne se consacrer qu’à ça. “Marabout, c’est le livre de poche“, souligne Pascal Durand.

Un objet-livre avant-gardiste et une identité bien définie

Le tout premier titre publié sous le logo Marabout, c’est d’ailleurs La vallée n’en voulait pas, de l’anglaise Jane Abbott. Au niveau de l’identité, c’est un format différent : des couvertures plastifiées, des livres collés et pas cousus, des pages déjà rognées. Les livres sont imprimés sur du papier de qualité médiocre, mais brochés solidement sous des couvertures vernissées qui ont extraordinairement bien résisté au temps. L’idéologie est elle aussi bien définie : on désacralise le livre-objet en proposant à tous les publics un livre accessible à toutes les bourses, à 20 francs belges, soit 50 centimes d’euro.

Un médium de communication

Pour Schellens et Gérard, le livre est, d’abord et avant tout, pensé comme un outil de communication, un médium de communication en direction du lecteur. Il doit être accessible, ils vont donc emprunter le réseau de diffusion des librairies mais aussi des dépôts de presse. Ce qui va demander une périodicité très grande : un livre sortira tous les 15 jours, dans différentes collections.

Les couvertures captent immédiatement l’intérêt. Certaines sont de véritables œuvres d’art, réalisées soit par des graphistes ou en réadaptant des affiches de cinéma. Car Schellens avait eu la démarche très intelligente d’abonner la maison Marabout aux magazines professionnels américains d’édition et du cinéma. Lorsqu’un film sortait sur les écrans, Marabout pouvait sortir le livre en même temps, avec l’affiche du film en couverture.

40 ans de collections

L’ambition de Marabout est de populariser le livre et de toucher le public le plus large, le plus diversifié, le plus fidèle possible. Parmi leurs collections au fil de 40 ans, il y aura Marabout Géant, Marabout Service, Marabout Junior, Marabout Mademoiselle, Marabout Flash, Marabout Université, Marabout Illustré… Objectif numéro 1 : vulgariser les savoirs, à l’image de Jean-Jacques Schellens. “Il s’occupe des publications scoutes, avec cet esprit de formation permanente, d’effort, de dépassement de soi… La lecture entre dans cette logique scoute, où tout doit servir à l’amélioration, à la progression, à un rapport à la fois ludique et éducatif, tant du côté de l’évasion, de l’imagination, que du savoir-faire et des savoirs“, explique Pascal Durand.

Marabout Service

Les collections Marabout se déploieront dans deux directions. Vers le roman d’abord, le roman d’évasion, le roman sentimental, des romans assez bas de gamme. Marabout Géant en 1951 rassemblera plusieurs livres de poche en un seul, et publiera aussi des auteurs classiques, pour les populariser.

La deuxième direction est celle des savoir-faire, des savoirs pratiques. Dès 1952, la collection Marabout Service est lancée, qui deviendra rapidement best seller. Les premiers livres traitent du ménage, du foyer. Ils sont d’abord dédiés aux femmes et ensuite deviennent mixtes. Le premier titre, J’élève mon enfant, du pédiatre américain Benjamin Spock, sera le tout grand succès commercial de Marabout Service à ses débuts. Toutes les mères auront ce livre entre les mains !

En 1953, Hachette a lancé son livre de poche. Les Belges Schellens et Gérard doivent réagir. Dans un nouveau coup de génie, ils lancent la collection Marabout Junior, destinée aux jeunes entre 10 et 18 ans. Elle leur propose des biographies de grandes personnalités, des grands reportages et une série d’aventures d’un héros récurrent qui sera inventé par Henri Vernes : Bob Morane et son acolyte Bill Ballantine. 141 aventures de Bob Morane, 60 000 exemplaires vendus pour chacune d’entre elles. Les jeunes s’identifient à ses grandes valeurs. Ces livres, vendus à 15 FB, arrivant presque toutes les semaines, alimentent un appétit de lecture chez cette jeunesse des années 50. Cette collection est à mi-chemin du périodique et du roman, avec en annexe un dossier explicatif, un concours… dans un esprit scout et de bonne volonté culturelle.

Elle sera prolongée pour les filles, dès 1955, avec Marabout Mademoiselle et Les aventures de Sylvie, de René Philipe. “Ces collections vont être un succès d’édition absolument considérable et je pense qu’ils sont entrés dans la mémoire collective. Ces ouvrages à bande jaune sont dans le grenier de nos parents comme ils sont dans le grenier de notre mémoire collective“, souligne Pascal Durand.

Marabout doit constamment innover pour rester dans la course. La collection mythique des Marabout Flash paraît en 1959, dans un format spécifique, petit et carré. Elle aborde les différentes facettes de la vie quotidienne : la maison, le bricolage, le savoir-vivre, les langues, la beauté, la cuisine… : Nous recevons, Dansons, Je Cuisine vite, Je peins ma maison, J’apprends à conduire, Je m’habille bien

Des millions d’exemplaires vont être vendus de ces 300 titres parus en 10 ans. Toujours à mi-chemin de l’auto-formation et de l’humour, assuré par un petit couple des années 50-60, Monsieur et Madame Flash, personnages récurrents. Trois nouveaux volumes paraissent chaque trimestre, ils sont anonymes, rédigés selon un cahier des charges bien précis, au niveau des illustrations, du ton, du niveau de langue. Mais avec un sens ludique, un sens marqué par une bienveillance à l’égard du lectorat, ce qui a engendré chez un très grand public un rapport de fidélité et de connivence affective. “Les Marabout nous ont un peu tous construits, en tout cas ma génération et celle de mes parents“, constate Pascal Durand.

Schellens s’inspirait des enquêtes sur les pratiques culturelles des Français pour trouver des thématiques. Avec un succès colossal : 20 millions d’exemplaires diffusés dans 74 pays. Cela correspond à tout l’imaginaire de la société de consommation des années 60.

La célébrité, c’est quand les parodies commencent, comme ici, dans le vrai-faux mini-guide “Comment réussir un assassinat” © Zidrou/Van Liemt/Ceminaro

Marabout Université

Marabout Université est lancée en 1961, qui sera de la vulgarisation de très haut niveau à destination du public qui, de plus en plus, accède à des études supérieures : botanique, littérature, histoire, radio et télévision… La qualité de contenu est à souligner. Parmi les rédacteurs, on retrouve de grands historiens, des scientifiques de haut niveau.

Succès et déclin

Au milieu des années 60, alors que l’entreprise est très florissante, Marabout Junior et Marabout Mademoiselle sont remplacés par Marabout Pocket, une collection de livres plus modernes, centrée sur des héros récurrents. Mais à la fin des années 60, la machine commence à faiblir. D’abord, parce que le marché du livre de poche est de plus en plus saturé. Ensuite, parce que Schellens et Gérard vont avoir un différend et mettre un terme à leur association, au début des années 70.

Marabout connaîtra pourtant encore de belles années. En 1976, l’écrivain Jean-Baptiste BARONIAN est recruté pour redynamiser les collections : Marabout Science-Fiction, Marabout Suspense, Marabout Document et surtout Marabout Fantastique, qui sera un chef d’œuvre éditorial, avec par exemple les textes de Jean RAY.

Les années 70 marquent le début de la crise pour la société de consommation. Ce sera une lente descente aux enfers pour Marabout, qui, en 1983, passe complètement dans le giron de son grand rival : la maison Hachette. Marabout existe toujours comme une collection de la maison Hachette. [d’après RTBF.BE]

  • L’article complet et la suite de l’entretien avec Pascal Durand, au micro de Yasmine Boudakaest, sont disponibles -avec pubs- sur le site RTBF.BE (article du 29 septembre 2021) ;
  • L’illustration est © Marabout.

Plus de presse…

PAGNOULLE : Trois poètes, trois plaidoyers pour la paix

Temps de lecture : 3 minutes >

La violence est partout, sous des formes infiniment diverses, mais la force de la poésie aussi, qui la renvoie dans les cordes. Notre espèce va peut-être disparaître ; nous nous préparons en tout cas un avenir difficile. Mais nous savons faire chanter les mots… comme un solo de saxophone ténor. 

Les trois textes proposés ici ont été écrits en réaction à des agressions distinctes et lancent leur appel de détresse selon des modalités bien différentes, même s’il me semble que pour tous les trois il est possible de parler de poésie épique.

La Mère des batailles, de Michael HULSE (né à Stoke-on-Trent en 1955), a été écrit en réaction à la première guerre du Golfe en 1991, quand l’Irak de Saddam Hussein avait annexé le Koweït pour des raisons historiques et afin de se ménager un accès à la mer et s’était tout aussitôt fait déloger par une coalition de 35 pays menée par les États-Unis. Hulse condamne la violence militaire à travers l’ancien mythe d’Inanna/Ishtar dépouillée peu à peu d’attributs très contemporains jusqu’à se retrouver ‘nue et sans défense’. La rédaction de ce poème est datée du 11 février 1991, avant même la fin de la seconde phase de ce conflit. Il a été publié la même année avec une préface de l’archéologue Nancy Sandars et une postface de l’auteur. 

Nouvelle Babel, de Leonard SCHWARTZ (poète juif né à New York en 1963), nous emporte en versets généreux avec une fougue, une respiration, une verve très whitmaniennes [1]. Schwartz y exprime sa colère, son indignation, sa compassion devant les représailles des États-Unis contre l’Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001. Comme Hulse, il s’est inspiré de coupures de journaux, ainsi d’un article de presse sur la destruction du village afghan de Madou dans la partie numérotée 2. La référence à Babel est ambivalente. S’il s’agit d’abord, selon la lecture traditionnelle du texte biblique, de l’orgueil des Tours jumelles, symbole d’une insolente hégémonie,  la ‘nouvelle Babel’, c’est tout le contraire, c’est la jubilation de la langue et des langues, c’est le plaisir sensuel de l’acte transgressif, c’est, tout à fait explicitement dans la cinquième partie (numérotée 4 puisque la première porte le numéro 0), en écho à la réflexion d’Alexis Nouss sur le sens de Babel [2], l’affirmation d’un “devenir nouveau offert à l’homme” (en opposition à toute forme de contrôle totalitaire) et accomplissement d’une jouissance intérieure et partagée, loin du chaos du commerce inégal et des guerres impériales. Dès le deuxième verset, Babel se dédouble en ‘babil’, la langue qui se cherche dans la bouche de l’enfant, la parole quand elle est encore pur plaisir des sons. 

Ark, de Kamau BRATHWAITE (1930-2020, poète, essayiste, historien, né et mort à la Barbade, ayant vécu à Cambridge, au Ghana, à la Jamaïque et à New-York), associe une élégie aux morts du 11 septembre 2001 (faisant également appel à des citations tirées de programmes d’informations) et la célébration de la vie dans le solo de saxophone ténor de Coleman Hawkins, body & soul. L’autre titre de ce poème est Hawk, comme le surnom donné au saxophoniste “Mighty Hawk” ; mais dans un contexte étatsunien, ce terme peut évoquer le contraire de ce que convoque Brathwaite, l’agressivité guerrière des Faucons, alors que ARK, l’arche, est associée à la réconciliation, à l’accueil, à l’inclusion. En contrepoint de l’envolée musicale, chute et effondrement sont omniprésents dès les premières pages, y compris dans l’écho de la comptine “London Bridge is Falling Down” (devenu Rollins Bridge). L’effondrement des tours jumelles est mis en regard de massacres perpétrés par l’armée étatsunienne (ainsi l’agent Ornage est l’agent Orange, le défoliant dont les conséquences sur la fertilité et la santé des nouveaux nés se font encore sentir aujourd’hui) ou par des consortiums industriels, comme la tragédie de Bhopal. L’emprise de la violence aveugle est soulignée également par de nombreuses références à des tueries racistes, des violences policières, des actes de négligences industrielles aux conséquences tragiques.  Les dernières pages, hésitantes puis triomphales, nous ramène à la beauté pure, au solo de Colin Hawkins.

Trois voix, trois cris, trois chants pour conjurer l’avenir.

Christine Pagnoulle, traductrice


Trois voix, trois cris, trois chants pour conjurer l’avenir…
    1. HULSE Michael, La mère des batailles (1991) traduit de The Mother of Battle (Hull : Littlewood Arc, 1991) ;
    2. SCHWARTZ Leonard, Nouvelle Babel (2016) traduit de The New Babel in  The Tower of Diverse Shores (Jersey City NJ : Talisman House, 2003) ;
    3. BRATHWAITE Kamau, Ark (2004) traduit de Ark (New York & Kingston : Savacou North, 2004).

Traduire, c’est trahir ?

BRATHWAITE, Ark (poème, 2004)

Temps de lecture : 17 minutes >

Le dernier Body_Soul de Hawk
chez Ronnie Scott à Londres
11 septembre 1968 _ suite

Hawk 

dans un linceul de miroirs. ondées. hanté par les Jumelles
. voix de câbles croulants. Tours terr
-assées longtemps avant son temps ici fulg. urant l’avenir

  Rollins Bridge is fallin down

à londres . où il arrive
ce tournoy-
ant temps doré

 arbres cédant leurs feuilles

tôt comme ceci . cette saison trottoir précoce automne crissant
esprits vol.ants blancs comme chute
de neige chute de chagrin

 dans le froid

embrassant l’air tendre qui ne peut te
soutenir pas
de chaude pirogue mon sonûgal

 qui ne peut . qui ne peut te soutenir
o mon amour mes pétales fra-
giles fanés flétris

 pétales d’amour de toi ce temps doré à lon-
dres précoce automne du premier temps  s’effeuil-
lant brû-
lant les

traîttoirs
et les marronniers. et tourner
le dernier coin s’engouffrer chez Ronnie Scott

les lumières baissées déjà même au bar
la salle bondée tendue serveurs silencieux
ce soir. là toutes ces années

un son jamais vu
jusqu’ici . monte sur scène aux applaudissements frémissants
sous le choc pour toutes les fois où nous tendons

nos oreilles à sa force fruitée, au tonnerre
le saut
souple du Missouri stomp en do dièse

                                                                                          au
blues country uptempo. la grâce
brune convaincante insoucieuse de Hawk qui approche

qui maintenant se dresse len. tement sous les spots de Londres
dégingandé et frêle . crinière clairsemée et grise
la musique qu’il commence à balancer si im-

perceptible juste un rêve sur
ses lèvres . les premières notes chu-
chotant quelque chose comme la mort

de toutes les certitudes connues .
nos usages . notre force
fonçant à tombeau ouvert les tombereaux

de notre avenir caram.
bolent et soudain dans cette intimité inaugurale
il semble ne pouvoir jouer les créatures de dieu petites et grandes

pourraient ne pas avoir la force de faire swinguer
son souffle dans cette embouchure courbe de plastique placide
la faire respirer

et sûr . et la faire frissonner vivace comme les tours
de sa métropole ouvrant nos oreilles pour nous clore les yeux aux sourires
et nous rassembler en un moment 

magique que lui seul pourrait calmerde myrrhe et de sel d’anageda & de cannelle sur notre
chair

Et alors le souffle revient . lent . vacill-
ant d’abord
et puis il semble chambouler inconnue dangereuse

une lumière
bien loin à l’horizon  . frais
vols clign/otants, une grande flotte traversant la fluide

nuit & l’air là-haut
une grande marée montant montant ostinato  vers lui sur le
podium grand

maintenant . le saxo s’étirant argenté jusqu’à envelopper
l’or du cor . et c’est à nouveau Hawk
et nouveau . le doux cri soulevant les plumes de tous les sons

autour de lui .  pli-
é et déployé comme le chœur presque chant
du coq nous atteint  dans cet air distant de New

York par delà ce que nous appelons vieillesse . infirmité . la perte
de l’el dorado le para. box du para. dés . vie
dans ce petit jeu roulant de pirogue chauvirant au hasard.

Car ceci est quelque chose d’autre . autre autre
chose . loin loin au-delà de ce que jamais nous aurions conçu . anti-
cipé quand commence la muse

ique. croyons
que nous connaissons de la muse
doucement rageuse piège et image et collage . croyons
que nous partageons l’homme qui fait cette mus . ante musique

et que avec la folie faite hommes en cette saison
d’été indien et pastoral il n’y aurait pas déclin de pouvoirs .
nos hanti. cipations là en plein éveil et presque toutes ac-
complies . pas encore l’hésitation en suspens . cuivrée . coupable

les yeux liquides séduisent  bercent scintillent la pause
avant que les clés ne commencent à tourner
le coin du globe . et ainsi malgré la chute
des pétales de prière – rien ne se fanerait – ne se flétrirait.

Mais ceci est quelque chose d’autre . autre autre
hose
autre autre chose au-delà du paradigme
loin loin au-delà de la limite

            du para .
dés . que ce que nous faisons . faisons bien pourrait bien
durer longtemps longtemps après que le premier souffle dé-

faille . après la chute des dernières feuilles des dernières graines
à travers cet air de Londres la mince
et creuse image de Hawk

seul enclos dans la lumière
comblant lentement son ombre  au pied du
micro. le premier pas

gauche, tout tout premier pas. première
attaque confiante de notes legba . écar-
tant le silence pour que l’homme se remette à marcher sur

la fraîche eau laconique . ploy-
ant les genoux pour saluer la sensation
du pouvoir qui revient

les pétales . accordages . les sombres roses de magnolias
les changements . riffs
flamboyants

ainsi le bassiste  peut reprendre sa pose voûtée son sourire habi.
tuel . cuivre betcha betcha des cymbales et radar gloussant tzi
ing aper. cevant où nous sommes
à avancer ensemble vers le Nil fertile

nous souvenant redevenant entiers & puissants
les paniers de bolgatanga débordants & oranges
généreuses & radeaux de canne à sucre . jus

frais sirop de tamarinier. à mi chemin de l’allée
le saxophone axe + axé mijotant la salle d’obscurité enfumée
avec une gaie. té que nous savons maintenant ravie à nos yeux par

trop d’inattention . lourdeur langueur lassitude morne
désespoir impuissant ravageur
le clapotis brisé de l’eau qui s’infiltre dans notre unique pirogue
. peut-être notre dernier bon temps à londres

mais un jour certain de l’avenir de new
york.  sa majesté magique énigmatique fleuris-
sant la salle . la lueur de son

corps le seul mot que nous ayons pour ce qui est – cet éber-
luement autour de ces tours futures de son chef d’œuvre solo
se dressant à nouveau sonore vers la croix d’argent

d’un jet qui approche . disséquant dans le bleu
la pleine mosquée et présages blancs de la lune
juste des après-midis avant . haut au-dessus de Berkeley Square .
au-dessus de

Heroes Square . au dessus de Washington Square. Wall Street
Canal. Le cimetière des nègress. corps . corps . corps . corps
se déver-

sant de ce sombre stromboli de Man-
hattan dans de confuses catacombes de dis-
parition d’amour et grâce et douleur & brûlure persistante .

le cénote de cristal effondré . les
tôles styrées fendues éclatées spiralant du volcan
muet en cloche de fumée

leurs vitres . éparpillées en mélopées étranglées
vers la valence mascarade d’un sol lointain.   le chant
brumeux montant des puits du carnage . quelque part .  quelque

pesant don-
jon errant parfum lointain échec de l’ibis
cette nourriture & promesse d’un miracle . mais pas encore pas

encore. même si nous le savons en route tandis que nous comptons
les maux les morts les mutilés le grincement le coût écra.sant
les débris les petits les aveugles tombant de l’air carbone

& claquements lacérations des blessés
amassés . odeur de carnage
de chair tordue et imprimée sur les fers . chair

devenue sel . sel de-
venu brandon gruau carbonisé cendres cendres éclair de
larmes . les larmes au bout des doigts comme goudron

le noir collant  brouillages brûlés bombardés
lacérés le diamant 
les gens marchent sur leur cœur en bouillie & vivent ds la lune

et d’autres s’arrêtent écartelés à demi vivants attendent
montée d’une burka de poussière & monstre tout autour
de nous dans ces vagues rugissantes et ventre de rage qui chuchote maintenant

un al-quaida lové noyé devant nous et sous nous
bien-aimés descendus  dans les arêtes de tonnerre démoniaque
descendus disparus dans la ruée as . pirée d’air
hurlant de lave et de cimetière mes petites filles chéries chéries

o hurlez héros . Hiroshima . au quelle dommage
. quel Agent Ornage kora

 soufflées avec leurs rubans . précipitées dans le caniveau
leurs douces huiles rouges
tachent le silence de parking et sifflement de minuit nucléaire
éveillant lentement les larges trottoirs blanchissant s’élargissant

toc toc à la porte des cieux

mon oncle du Coin des Bonnes Affaires chez Filene
n’ira plus jamais y acheter ni là ni nulle part si merveilleusement .
sa lèvre de titane cell.ulaire si affamée naguère de donner des
nouvelles ne se plaindra plus du 92e étage

on n’a pas trouvé son corps . on n’a pas trouvé son téléphone
quelque part dans le vaste fleuve béant des plénitudes de la
blessure de la ville . il est aveugle ligoté et béd.ouin échoué

on ne peut même pas partager le chuchotement sans voix sans
fil de son destin . pas savoir s’il a sauté ou brûlé
pas savoir s’il est encore là-haut s’il est tombé

Et ainsi ce matin veille de sans lumière ni choix
je ne puis nager
la pierre . je ne puis m’accrocher à l’eau . je me noie
j’avale abandonné . je tourne et dé-

vale dans la peur suffocante . une nuit si profonde qu’elle fait
tourner et pleurer la file d’araignées de l’avenir que l’on voit fil-
ant ici leur voix d’argent
de larmes . les bijoux de leurs yeux sans . paupières ni éclat

à travers les coups de cette éternité . je me débats, je brûle
et quand j’émerge léviathan des profondeurs .
noire luit ma peau
de phoque . de noirs galets é . dentés minent la rive

hantée par poussière et brome
montres bracelets sans marée
ni son
communion sans mains

brisées   x-
plosions de frustrations . drones .
transsubstantiation de la sueur
de haine . les lèvres rubis absentes

sur le bord tremblant
du vin . je m’éveille au top
pour te dire que dans ces eaux sonores de mon pays

il n’y a ni racine ni espoir ni nuage ni rêve ni barque à voile
ni miracle tentateur . bonjour ne peut com
penser mauvaise nuit  nos dents ricanent mordent

même l’acier en fusion
des rencontres vespérales d’anges sans défense
dans ce nouveau jardin fermier des délices de la terre

cet inconnu d’injustices vacillant
descendant brinqueballant la roue et cime-
tière du vent . les rues étroites comme des en faux

air clair pour un moment . claire
innocence où nous courons si si si si nombreux . la foule
qui coule

sur le pont de Brooklyn . si si nombreux . je ne pensais pas que la
mort en avait défait autant
. se fond dans ce qui devient soupir
fanal lumineux de l’avenue vide à jamais

notre âme parfois déjà loin devant nos apparences
et notre vie se retourne
sel comme à Bhuj à Grenade . Guernica . Amritsar . Tadjikistan

les cités hagardes frappées par le soufre des plaines
de l’Etna . Pelée . Naples et Krakatoa
les jeunes mères enfants veuves à la vitre prostituées

revoient le passé comme en Bosnie . au Soudan . à Tchernobyl
Oaxaca terremoto incomprehende . al’fata el Janin . à Bhopal
bébés tètent le lait toxique . nos langues empâtées alourdies

s’habituent à quel est le mot qu’il n’y a pas en français
au-delà de Schadenfreude pas pas du tout
comme fado dodona ou duende  ce moment sur un pic à Darien

Balboa ü Mai Lai

Ainsi donc quel est le mot
pour cette haute poutre de suicide . la colombe de la corde
étouffant la gorge qui roucoule doucement des prêtres de la                                                                                                      réussite

le choc

de votre mort dans la fission du bourbier
de la dette. gâchis . vif-argent virant à sable
mouvant et déversoir . boyaux mous de sida de Mon Frère . les

jeunes saturés du goût de la mort dans le chaudron d’eau bosselé
quel prophète ma langue
avec la perte tsunami de Ma Mère le Nom, l’é-

 

chec de l’espoir d’angéliques tombées. les alphabets s’entassent
à l’envers dans ma bouche
de mélasses . bandalou . babel. et l’écrou-

lement du plâtre sur ces voix ces partitions
dub rap hip-hop scouse . la chaîne
qui barre les marchés de Marrakech

mijotant de vieilles blessures de verbes disparus qui peuvent guérir
. de baptêmes disparus qui hurleront
ton nom du sommet du désastre. adjectifs déjà en-

volés en tintamarre . flânant dans la honte . le silence de pourriture
des non-cieux torrides . les horribles fours de kapo de la bête
sur l’aire à rat de ta syphilis. pied

plat de la peur . l’animal inconnu avide
qui est ta sœur sybille à la porte
du paradis les quatre

petites filles xplosées de Bir-
mingham cette ku-
klux chrétienne nuit de tabernacle à Sodome & Herero Alabama

flim

& terreur volant au vent Nyamata Rwanda . les pauvres de bom-
fin gouges de pierre et failles de nos pa-
lais décorés . la veuve aux roses à la vitre à . jamais cher-

chant dans la frus.tration sur le siège arrière criblé
de balles de sa limousine son héros héros de présidentiel époux et
son cer-

veau éclaté en confetti à Dallas . le champignon fuligineux de la
Mort Noire de Dieu à Nagasaki . les exploits de Pol Pot
la Grande Pyramide de Crânes du Roi Léopold au cœur du Congo

belge

comme Judas venu au Chriss . comme le léopard venu à l’agneau
juste sur ce sombre sol in.égal de catastrophe où bientôt
les visages sauriens dévastés des morts nous dévisageront

de leurs orbites cliquetants . le tendre langage irie
de leurs prières
douces lames d’yeux chandelles en psaumes de douleur et                                                                                                         innocence irie

de photos de ruines et jeunes cœurs clignotants d’ours
en peluche d’enfance contre l’encens des grilles noires
et luisantes des parcs . tous leurs oiseaux

partis
esprits de feuilles de cérémonies de verte végétation
partis

Rita Lasar Joseph O’Reilly Masuda wa.Sultan . ses neuf enfants
partis
Fitzroy St Rose l’Echelle de 16 mètres tant de mil tant de milliers

partis
il semble que presque tous ceux montés travailler là ils sont
partis

comme le jour où tu m’as fait avaler le bout de ma langue
dans les villages. en suivant les traces
de pas de moi-même moi-même . la détresse

de mes propres fleuves de cette chair
qui le ressent le sait Seigneur !
ma propre cendre mon propre alpha . mes propres limites de cri

comment tu m’as fait chanter ces étranges meschants dans un                                                                                                             étrange pays

si loin de musique sexe et saxo
& rien rien rien de neuf

tout naufrage
tout épave . et
tombant du bleu vers des champs sonores
Iran Irak Colombus Ayiti Colombo Beyrouth Manhattan                                                                          Afghanistan et toi

J’étais sur les marches du City Hall – dans toute cette poussière
et je savais que Terry [son mari, le capitaine de l’Equipe] devait être

. . . à un des étages, aussi haut qu’il pouvait atteindre . . . dans ce bâtiment . . .
car c’est ce que fait sa brigade . . . et quand j’ai vu tomber le bâtiment

j’ai su qu’il n’avait aucune chance

. . .

parfois je me tracasse à me demander s’il avait peur . . . mais . . . comme je le connais

je pense qu’il était concentré sur ce qu’il avait à faire . . . parfois ça me met en colère

[ici elle a un petit rire de chagrin]

. . . mais je ne crois pas qu’il . . .
je pense qu’à l’arrière de sa tête . . . il se demandait plus où
j’étais ? si j’étais assez loin . . . de ce qui se passait ?
Mais je ne pense pas qu’il envisageait . . . qu’il ne rentrerait pas à la maison

et parfois ça me met en colère . . . presque comme s’il ne me choisissait pas . . . ?
Mais je ne peux pas lui en vouloir . . . il faisait son travail…il était comme cela
et c’est pour cela que je l’aimais tant
. . .

. . . donc je ne peux pas le lui reprocher . . .
. . .
son ami Jim m’a dit qu’il a vu entrer Terry et Terry lui a dit
peut-être qu’on ne se reverra pas
et l’a embrassé sur la joue . . .  et il est monté . . . en courant

[dans la tourmente de flammes de marches hautes étroites brûlantes sans retour de la Tour Nord]

. . . quand le bâtiment est tombé . . .
. . . j’ai juste senti une déconnection totale dans mon cœur . . .
c’était juste comme si tout m’était juste arraché de la poitrine
. . .

je pensais que Terry était juste
. . .
i n c i n é r é
. . .
je grattais la poussière . . . du sol . . . en pensant qu’il était
dans la poussière

Bethe Petrone lors de l’hommage aux héros du 11 septembre
(HBO/Tv Memorial Tribute, le 26 May 2002)
pour elle-même si belle
et pour toutes les femmes du monde de ce poème – je voudrais avoir leurs
mots – à New-York, au Rwanda, à Kingston, en Irak, en Afghanistan
Quand son mari est mort le 11 sept. il ne savait même pas qu’elle était enceinte

J’ai perdu mon mari . . . mais je pense qu’il a fait . . .  de son mieux
. . . parce que je crois vraiment que quand Terry est arrivé au Ciel . . .
il avait tant de points en sa faveur qu’il a plaidé pour cet enfant parce qu’il savait
que ce serait la seule chose qui me sauverait
. . .

. . . Et . . . je pense que de ce point de vue . . .
. . .  j’ai eu . . .  [. . . ] . . . je vais vivre . . .  j’ai encore quelque chose de Terry . . .
. . . que je vais voir en mai . . .

Et tant de gens de la Pomme n’ont pas cela

alors je me dis que d’une façon . . .  j’ai eu de la chance . . .  mais sinon
[ici elle essaye de sourire]

. . . c’est clair . . .  je n’en ai pas eu
[et d’un geste elle fait excusez-moi]

>

Ainsi même en ce moment

rappelons-nous les pauvres et les déshérités
qui ont froid et faim. les damnés de la terre

 les malades de corps et d’esprit . ceux qui porteront
le sol en flammes la fracture du deuil sur leur visage
les estropiés les solitaires les anonymes sans amour à donner
ou recevoir

 les vieillards déglingués au nom de Dieu . les petits enfants
accordéon sans trace qui glanent dans les rues sans moisson de
Rio Mysore Srebrenica nul qui ne connaît ni ne connaîtra la pure
tendresse vivante aimante du Seigneur sur un autre rivage

Et la mélodie presque évanouie maintenant du solo
juste son doux frémissant écheveau d’archipels
juste walter johnson et les boys le soutenant  dans ce

cercle et mariage de lumière
dans l’harmonie de tes accords . les pétales repliés de métal cuivré se
déploient sur le ténor tintant qui tombe en lentes spirales
de ton chant

& tombent ici tels des plumes de moineaux mélancolies
o mon amour
mais dressés encore dressés là d’où tu as été précipité

en bas des murs de pourpre & d’orgueil & firmament
les riches demeures-prisons où pixie et yeux multiples
dégringolent dans le grondement

de la marée d’épines et de rochers . et de détritus . trônes
trônes renversés d’une Babylone où tu de-
meures . souillé . ce furent tant d’après-midi de lynchage

étrange fruit gravé de solitaires crucifixion où sont systéma-
tiquement cassés mains et os catatoniques tant
de cordes de guitare cassées . un tel dégât essentiel

dans des salles de bain aux carreaux blancs des palais de la police – le sentimental balai de gomorrhe
dépasse . o Hawk louima lové.  ton angoisse haïtienne brisée

°

avec ton frêle solo rageur
brûlant dans la lumière changeante de cette salle si bleue
si indigo

°

les plumes tom.bent vo.lent tom.bent é.chouent tom.
bent dans ce nouveau
monument new yorkais de froid mortel & aberfan

où tant de gloire  est un coup
de dés . soleil
vert si vif que les ombres quand on marche dessus

sont épines rouges & brû.lantes & muharram
. tant tant d’enfants abikù & nés
avec la mort et leurs histoires en lambeaux perdues et non-dites

°

Ces enfants font fils et mères
cte bande avec toi du monde trucidé
mais leurs godasses sans tête sans appui
baillent et rient . vi- sans abri les enfants de femmes
dant sang du IIImonde aban-
dans le sol donnés aux marches d’un hôpital
brûlant sur des trottoirs défoncés
  pleine loi pleine rancoeur
ô reviens Black Hawk sur des sites
reviens reviens déconstruits sans lumière
  dans des brèches
monte au pignon des palais
le son noir plus fort dans les feuilles de bananier
qu’il laboure encore bien en vue . la cabine
des champs de patientes terrasses de service de nos
longs rugissements solitaires voitures de chemin
de maïs pour Ginsberg Whit- de fer . dans des touffes
man pour Hart de roseaux sans
Crane pour Louis Ornette tou- joie . dans l’osier
jours pour Rollins et pour bien tressé
Trane . pour vent pour le corbillard de métal
pièges pour tours tun- dans le cheval de Troie
nels sous blessures & sous terre mental . trois cent
et sous fleuve . esca- cinquante hommes du feu
liers se déver- eux
sant sans fin mêmes de-
dans le vide venus feu . les machines
sans issue sans sur- de braise ardente de
prenante échappée sans leurs yeux hurlant
grâce salvatrice encore ishak me-
pour tous les shak et abednegro

Αinsi vivons-nous maintenant
à l’intérieur de cet après-midi
crépusculaire . bonne

journée je répète
ne peut compenser mauvaise
nuit . nos dents ricanent

mordent
même des anges
impuissants dans ce

nouveau jardin
de poussière des
délices de la terre

les papiers dispersés
du plus haut monu-
ment du commerce

mondial . ces lettres
au soleil
des esprits

bric à brac blanc
des morts
des tours

oiseau pierre chair
passera sera pajarita
et de ce qui est encore à

dé-
faire dé-
faire

maintenant vo-
lant tristement par-
fois dou-

cement par-
fois chose
vertigineuse dans le tranchant soudain

de colombes
chauves dans la
lumière du ciel

comme des désastres
d’étoiles clignotantes
dans la vie

du bleu
°

tout comme toi
qui viens qui viens chaud  konnu
comme à la fin de cette longue tension et palim

de ton chant

Et comme j’entre
dans le club
Rollins Scott
où tu as joué
ton destin
où tu te
dresses presque
dépouil-
lé de ton roy-
aume tré-
buchant d’abord dans de faux
arpèges de fausset
mais passant du bémol
au plein vol
du corps
du son
non plus tout seul
en quelque fiat      
de pouvoir
perso
jouant
ta muse jusque au-
delà de la butte
du mo-
ment et mou-
vement du chant
dans la mé-

moire esprit
ailé de
la flûte
dans tes os
car aussi long-
temps qu’il y aura
ce tendre para-
chute
du blues
dans le(s) doux
saxophone(s)
de ton chant
il y aura
chant
il y aura
chanson

mais même si je dis toutes ces choses
écris ainsi de toi
revis et ressens et relève toutes ces choses

comme je dis
si proche de soi de moi-même que même ce
froid ou la chaleur de ces habits de douleur

et même si je vais écrire ceci en feu. par le feu. à travers la poussière du
désert de pas.  dans le vortex de l’arche du tourbillon titanic
où ma manman se rappelle même pas mon nom

et je ne sais pas pourquoi ce riddim advient advient advient advient
ce que veut dire ce poème ce qu’il signifie une fois fait
quand viendra son temps d’oracle cercle et appel et je devrai affronter
la musique
devant toi et le lire tout haut tout seul

quand le sang dans la voix portée à tes oreilles
s’épandra en autant d’échardes autant de larmes si vainement répandues en mutilations si vainement partagées . constellations trop cruellement déplacées trop de minuits accordés au désastre

beauté cultivée en vases et sculptures . charismes électriques . céra-
miques écroulées . pouvoir pantocratique haletant sous la frise
et la vigne tombée enroulée autour du pilier de l’Empire Romain d’Occident
. où que je me tourne . j’entends le tonnerre .

si j’essaye de dormir . éclaboussures de fusillade et pillage . brises sul.furieuses
même si je vais en touche aux arbres noirs sycorax je sens qu’ils retiennent
le fruit qu’ils offrent encore offrant du sel avec les cendres sombre crispation du pétrole leurs fleurs de cerisier
portant les uniformes oranges de la souffrance entrevue

le long des barricades de brocart d’abugraib guantanamo thermopyles
wounded knee
la voix laborieuse à la radio demandant où sont les tulipes qui ouvriront la porte aux colombes tue tue tue tue

tortue tortuga torture pornographique
images d’Irak Afghanistan Cortez Conquistador
chevaliers d’armoiries en armure bulldozer sans amour revêtues de buffle
6000 milles de disparus . Chili . Incas . Tupac Amaru
les 6000 milles de la Grande Muraille de Berlin de Belleville-Barbade
de Chine

de Gaza Palestine aveugle dépossédée . contraintes immumuriales de la vie par delà la loi
où est la vérité l’honneur la beauté la perte brûlée au matin
où est l’ . où est l’ . où est l’amour
paisible comme à Koshkonong sur le lac de Black Hawk attendant le chant
de Lorine Niedeker vue par Cynthia Wilson

Hawk

dans un linceul de miroirs
hanté par ondées
fleurs tombant

longtemps avant son temps ici avenir
fulgurant
où il arrive

ce temps doré
précoce comme celui-ci
cet automne précoce de new york

frais le frais le clair les tours qui tombent
o laisse-moi
ma bien-aimée

aXe

aXe

àXé

°

devant ces mondes de fer de griffes tombant
je te perds
toi

à travers grilles brisées affaissées de tombes d’eau
je te perds
toi

ces mots pour des guerres souveraines
je te perds je te perds
toi

– même dans la tour en
feu de ce saxophone
o laisse-moi t’aimer t’aimer t’aimer o

redevenir grand & beau
que les mers se dérident & que la terre soit grain
les arbres patients ancêtres & que nos prières apportent la pluie
les histoires de tous ces autres peuples aussi cruels & aussi braves.

Ainsi si nous nous tenons par la main . chair
de chair déchirée sur os vivant . sous
la chair . le sang comme un gant roucoulant de frères et de sœurs

Ainsi si nous nous tenons par la main . accrochant
tout ce que nous sommes à tout ce que nous voudrions devenir
ton cœur & mon cœur

& mon cœur & ton cœur
& l’innocence de l’oiselet à jamais à jamais
enflammant le trébuchement de là où nous allons

réunissant la courbure de la vague de l’univers
cette chaîne d’esprits à l’exigence du bleu
cette clameur montante qui n’est que toi

associé par nos ouragans & rage de cœur
ce cercle auréole de miracle
où nous accédons

étraves
étoiles
lointains
voyages
silice tombe
comme tonnerre
dans vallées
sans forêts
angoisses de cataractes fluviales
fallujahs & leurs consolations
inondées d’argent
ombres de calices sans épi-
neux ni buissons
ombres projetées dans la mosquée
déchirée de Tombouctou
le vieux baobab impavide du Niger
presque muet à présent
les lamelles de clair de lune à Sind
feuilles douces du Rwanda les douces
rues de pluie balayant Londres
les hauts fantômes de verre
une fois de plus in memoriam manhattan des casuarines
cette cité finit
O  filles
où commença son histoire son histoire commence
… ces eaux …

Ainsi
si je te tiens la main
tissu . doux . espoir . tenu le mal à l’écart en attente
& tu me tiens
la main
repos . repos . rose . proche de la fin du jour
& tu lui tiens
la main à elle
je ne veux pas y penser . si proche du jeu
des dunes
de mon cœur dans ta main
& ta main
dans sa main à lui
Danse Mona Lisa Danse
               (si tu le veux)
& sa main à lui
est sa main à elle

et sa main exactement ton mal
dans son calice . acceptant ta souffrance
pluie drue implacablement pénitente

au nom du Seigneur des eaux calmes
dans les sombres feuilles les palmes de tes mains
où l’arbre de nos mains est pour tous

ô tendre vent de baume des champs
de canne au loin

vivace + vert + radiance

Que la paix soit . sur le pays

Que la paix soit . sur le pays

 

Hawk

dans un linceul de miroirs
hanté par ondées
chute de feuilles

longtemps avant son temps ici avenir
fulgurant
où il arrive

ce temps doré
précoce comme celui-ci
cet automne précoce de new york

arbres cédant leurs feuilles
si bien qu’enfin nous les rassemblons dans leurs messages
chuchotés leurs douces sorcelleries secrètes de salut

ne les perds plus jamais
ma bien-aimée
dans cette moiteur dans cette dureté dans cette douleur
dans ces chagrins

frais le frais le clair la chute des tours

 

o laisse-moi
ma bien aimée
dans ces braises manhattan de nos années

dans ce souvenir de nos peurs en averses impuissantes
si différent maintenant ce nouveau septembre de ces années
certaines vers la fin . certaines vers le début de leur longue gayelle

o yerri yerri yerri yarrow
o silence hâvre salut

ainsi laisse-moi
ma bien-aimée
t’aimer t’aimer t’aimer t’aimer

vivace + vert + doré

body

body & soul



Lire encore…

SCHWARTZ : Nouvelle Babel (poème, 2016)

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Babel, c’est bien sûr la chute d’une Tour, et après, grande confusion et manipulation de paroles.

Babel, c’est aussi babil, commencement de la langue, avant qu’elle ne soit langue, quand elle est encore chant.

Babel, c’est donc un début et un écroulement – Ground Zero, du moyen-anglais grund et de l’arabe zefir, chiffre, latinisé en zéro.

Babel, c’est défi lancé au démiurge, insolence du cœur, ziggourat pointée vers des soleils à naître, dans la bouche la bouche comme désir : l’homme crée les dieux.

Où avant se dressaient le Phallus du Nord et le Phallus du Sud bée désormais une fente embrasée, fumées au gré des vents.

La fumée contient des corps ; nous nous entre-respirons. Ainsi Babel, c’est Kaboul. Nous nous entre-respirons.

Comme Arès couve toutes les capitales du monde : fragments de sièges tournoyant hors de cockpits détournés, des étrangers qui s’éberluent devant des cratères de Mars.

Babel, c’est Kaboul : Babel, c’est une Bible dans une commode de motel à Birmingham, Alabama : Babel, c’est l’esplanade de Battery Park et les passagers en attente à l’aéroport de Santo Domingo.

Babel, c’est la plus jolie fille de tout Kashgar, cheveux noirs, yeux noirs, peut-être treize ans, en robe rouge écarlate, qui fixe avec admiration l’étrangère entrée par hasard dans sa ruelle, et doucement, timidement, articule cette seule phrase en anglais, adressée à la dame : ‘How do you do ?’

Babel est bravoure, ses bourses en ont fait baver, notre métropole démesurée continue à viser les sommets.

Babel, c’était la Mésopotamie, seule superpuissance de son temps, retombées de Gilgamesh, Irak d’aujourd’hui.

Babel, c’est Bagdad, Babel, c’est Belgrade, Babel, c’est notre balcon, un centre qui sans cesse se déplace et se renomme – World/Trade/Center.

Babil en trois langues, babil en trois mille langues : mets donc une bavette.

Un bébé babillait de lions qui mangent des livres. Et les lions mangeaient des livres : Babel, ce sont des livres dans les rayons de la Bibliothèque Invertie.

Rien de vil à Babel : la parole de l’un est la muse de l’autre. Alors : les bombarder de beurre.

Voici la lame qui abolit Babel, voici les sillons où Babel commence, que nulle semence ne peut boycotter.

Babel rince ses géniteurs dans le chagrin, Babel récompense ses créateurs avec des couleuvres, Babel est naissance, reconstruisant avec des grues toutes sortes de crimes, de même que la vie est un poignard, que toute guerre commence dans quelque débâcle de lit.

Qui se rasa le con au cutter : nés des décombres, ‘ba’ pour papa, ‘ma’ pour maman, des babouins sacrés en patrouille à ses frontières.

Babel est Bouddha qui se passe de mots, Babel est accouplement, tonnerre, blanc de baleine et pluie, Babel est opprobre,  Babel est hache et axe, Babel est Bush-ben-Laden et les médias.

Tandis que de hautes façades s’effritent comme parois de schiste, montagnes dévergondées, le Capitaine FBI ne peut que s’excuser au passage ‘Bavure’.

Babils de vagues, babils de quais, de marchands, d’entrepôts, ville fière de son fer et de ses cerveaux : babil vantardise babil sermon babil ce mot sur le bout de la langue ou les ennuis qui palpitent dans les naseaux du taureau.

Je tombe avec la Tour de Babel.

Jamais je ne peux me réjouir d’un brin d’herbe si je ne sais qu’il y a tout près une bouche de métro ou un magasin de disques ou quelque autre signe que les gens ne regrettent pas complètement de vivre.

Ça bégaie, ça bascule, pierre lisse comme peau, tours qui oscillent comme des tours oscillent dans le vent, comme nous sommes les marionnettes à demi consentantes de la langue.

C’est le boulanger aux gâteaux trop chauds, aux crêpes collantes, aux pains pétris de peine.

C’est chair couverte de saumure, bitume craquelé de fièvre, loups dans le sang qui hurlent au cœur gibbeux.

Babel c’est le baseballeur battu qui pète les plombs ; Babel c’est un glaçon dans la bouche aussi mélodieux qu’une flûte, aussi percutant qu’un tambour.

Tour dont les vrilles tordues ressemblent à la vigne, destruction exigée par le Dionysos de l’orient rencontrant l’occident, refus de consentir à toute perte de soi.

Babel n’est que célébration des mots, discours armé de torches, rêves chavirés par des rêves plus grands, la vérité de tout cratère, le double bang qui vous réveille d’un rêve, la faille entre « c’est un accident » et « bon dieu c’est un attentat », les bombardiers B1 qu’ils persistent à construire, les représailles et les représailles aux représailles et les représailles des représailles aux représailles, O Barrio de Barrières, notre république de la peur.

Assez d’élasticité pour osciller dans le vent, assez de rigidité pour qu’on ne s’en aperçoive pas : Babel c’est du bubble-gum qui vous colle au visage.

Babel est présence, Babel est absence : rien que la célébration de la présence. No mas aux explosions sacrées, no mas à l’occupation de la terre : explosions sacrées, occupation de la terre.

Babel c’est un homme qui hurle en sautant dans le vide quand aucun autre ne l’entend ; Babel c’est ce moment où l’on s’imagine pouvoir voler, un instant qui dure à jamais dans l’inconscient de Babel.

Babel est un rayon de soleil qui se fracasse au sol, un ruissellement de rayons qui se fracassent au sol, un champ miné de lumière.

La Tour de Babel : ça boume ?

Si l’architecture est de la musique figée, alors ces décombres calcinés et tordus sont ses mélodies, ses cimetières incandescents – Babel devenu ce qui supplie de la chanter.

1

“C’est très précisément dans l’ardeur de la guerre qu’ont lieu ces profondes convulsions sociales qui détruisent les vieilles institutions et remodèlent l’homme, en d’autres termes, les semences de la paix germent dans les dévastations de la guerre. L’aspiration de l’homme pour la paix n’est jamais plus intense qu’en temps de guerre. Il s’ensuit qu’aucune autre circonstance ne façonne une détermination aussi ferme à changer les conditions qui produisent la guerre. L’homme apprend à construire des barrages lorsqu’il a subi des inondations. La paix ne peut se forger qu’en temps de guerre.” Wilhelm Reich, La psychologie de masse du fascisme (1933)

Combien de vagues la lune a-t-elle générées dans le Golfe persique depuis 1991 ?

Combien de vagues la lune et l’Atlantique ont-ils ensemble créées depuis 1491-et-demi ?

Quelle est la somme des rouleaux qui sont montés du fond des mers de notre terre avant même le début de la vie ?

Peut-on s’imaginer le nombre de vagues qu’a pleurées le Pacifique depuis Nagasaki et Hiroshima ?

Ils déploient des drapeaux comme les chevaux portent des œillères ; ils déploient grande abondance de drapeaux. Ils veulent des guerres, sans le savoir.

Ils montrent le chemin de la guerre, certains le savent d’autres pas ; ils agitent des drapeaux comme le matador agite sa muleta.

Chacun souffrant en silence dans le silence de son lit à lui, à elle ; deux robinets gouttent à contre-temps ; trois lavabos, quatre, cinq lavabos, chacun avec un robinet qui goutte ; toutes les mers fouettées et ballottées par des vents colossaux.

La Tour de Babel : prisonnière des terres, un chantier abandonné où viennent se servir les fermiers d’alentour.

La Tour de Babel : dans le texte il y a d’abord un Déluge.

A l’intérieur d’une chute au Nouveau Mexique il y a plus que de l’eau, plus que la pesanteur, moins que tout ce que la vulgarité de cet instant ne pourrait jamais exprimer.

Il est naturel que l’eau tombe. Il est naturel que l’eau tombe de falaises et il est naturel que des tours fondent si elles sont exposées à une chaleur excessive. Cela s’applique aussi aux cabanes. 7 octobre 2001.

Les huttes de terre ont leur propre façon de tomber, d’être destructivement transformées. 8 octobre 2001.

La mort de la paix s’est produite il y a longtemps mais n’a été marquée ni d’une pierre ni d’une date.

Les guerres viennent en vagues.

Les dégâts collatéraux, c’est une figure de style mais la pleine force du texte frappe l’adversaire du texte.

 Poésie : mort sans paix.

6 août 1945 : mort sans fin.

Mourir chaque mort. Refuser de tuer. 11 octobre 2001.

12 octobre 2001 : non, ça c’est l’argent de mes impôts.

Quand le deuil même cède à la complaisance. Le discours de Bush à la Nation, 20 septembre 2001.

La Nation se vautre dans son deuil, les fautes de la Nation sont glorifiées, auréolées, transformées en moments héroïques, actes sacrificiels : actes qui n’auraient pas été nécessaires si des fautes avaient été évitées parmi les dirigeants, l’élite ; et de fait on peut vraiment dire que ceux qui ont péri se sont sacrifiés pour les péchés des maîtres du pétrole. Automne 2001.

Ni innocents, ni méritant la force de ces flammes : nul ne mérite la force de ces flammes, nul n’est innocent.

Deuil. Rien que deuil. Sans se parer de gestes héroïques, privé de cette consolation d’héroïsme dont on dit qu’ont besoin les proches des morts. Mais les proches ont-ils vraiment besoin de voir leurs morts en héros ? Les proches n’ont-ils pas plutôt besoin de voir en leurs morts des victimes à qui la vie a été volée par une vaine dialectique d’extrêmes disproportionnés ?

Une autre sorte d’attitude : une autre sorte de mission : une autre sorte de vie intérieure.

Pas le pompier qui a amené sa sirène au rallye de la paix à Times Square et noyé tous les discours, tous les orateurs dans le hurlement de son métier : mais les pompiers fouillant la fosse commune qu’eux les premiers ont déclarée terre sacrée.

A l’intérieur d’une chute au Nouveau Mexique il y a plus que de l’eau, plus que la pesanteur, plus que le plongeon fatal, quelque chose qui subtilement est moins que ce qu’un monothéiste ne pourra jamais exprimer.

Le nombre de vagues pleurées par le Pacifique depuis Nagasaki et Hiroshima ne cesse de se multiplier.

Il est naturel que l’eau tombe. Il est naturel d’imaginer la fin du monde. En imaginant la fin du monde nous protégeons notre mode de vie.

En ces jours où les réponses sont proposées comme autant d’évidences, forgeons une nouvelle tour de Babel : non pas confusion mais des mots pour transmuer le silence d’un consentement frappé de mutisme – qu’il cesse d’être sidéré devant une seule autorité divine, un seul empire.

Qu’une nouvelle tour de Babel touche le ciel. Qu’une nouvelle tour de Babel s’incline à l’appel de la lune. Ishtar, Inch’allah, Quetzalcoatl. Babil babil babil.

2

Barry Bearak, The New York Times, 15 décembre 2001, Madou, Afghanistan :

Peut-être qu’un jour il faudra rendre compte de ce petit village de 15 maisons, toutes transformées en bouts de bois et poussière par des bombes américaines. Un jour le commandement militaire des États-Unis pourrait expliquer pourquoi 55 personnes sont mortes le 1er décembre… Mais il est plus probable que Madou n’apprendra jamais si les bombes sont tombées par mégarde ou ont été lâchées délibérément et que cet incident sera oublié parmi les conséquences plus graves de la guerre. Restera un hameau anonyme avec des habitants anonymes enterrés dans des tombes anonymes… Même les alliés anti-Taliban des Etats-Unis se sont récriés, horrifiés, qu’il y avait eu des erreurs de cible provoquant la mort de centaines d’innocents. C’était ‘comme un crime contre l’humanité’, a dit Hajji Muhammad Zaman, un officier de la région.

Les cultivateurs de Madou sont en pièces détachées. Ils sont devenus leur propre engrais… si vient la pluie, nous leur avons rendu service, suggère une caricature présentant le Secrétaire de la Défense R. (gros rire). Mais nous n’avons pas besoin de ce genre de trait. Nous avons déjà bien consolidé le concept de dégâts collatéraux.

Celui qui voit avec le cœur, comme dirait Octavio Paz, se voit en Madou ; et qui ne peut voir Madou avec le cœur ? (‘Des hommes à l’esprit fossile, à la langue pétrolifère’, suggère le trait du caricaturiste.)

Chaque visage, un masque ; chaque maison une ruine de bois et de torchis.

Qui a perdu ses sœurs ? Les dégâts collatéraux ne peuvent jamais le prédire. (Les terroristes ne visent pas des sœurs en particulier.) (L’attaque américaine a eu lieu en quatre vagues successives.)

Après Madou, écrire de la poésie est indécent. (Theodor Adorno)

Il nous faut encore trouver les corps
beaucoup de couches dans ces décombres
et maintenant c’est avec ça que nous vivons
mystère :

Ainsi parlait M. Gul, habitant âgé de Madou,

Il aurait pu parler de Manhattan.

« Vieillard accablé » « barbe blanche » « front ridé » :

« puis Paia Gul » « jeune homme » « le regard amer » : « ‘j’accuse’ »

« ‘les Arabes’ » « puis corrigeant ses propres » « dires »

« ‘J’accuse les Arabes’ » « ‘et les Américains’ »

« ‘ils sont tous terribles’ »

« ‘ils sont tous les pires du monde’ »

« ‘la plupart des morts étaient des enfants’ »

Senteurs chants d’oiseaux champs de blé

M. Bearak sur place quinze jours après l’apocalypse.

Récoltent la ferraille des bombes,

espèrent survivre à l’hiver.

Au-delà de l’anecdote s’élève un hymne que nous ne pouvons qu’ébaucher, humbles faiseurs, les oiseaux gribouillant dans l’éphémère saisissant de l’air, les vrais auteurs.

En me rendant dans le potager
tard le soir, j’ai découvert
avec surprise la tête de ma
fille qui gisait sur le sol.
Ses yeux révulsés me fixaient, comme en extase…
(De loin on aurait dit
une grosse pierre, dans un halo de lumière,
comme jetée là par le Big Bang.)
Que diable fais-tu là, lui dis-je,
Tu as l’air ridicule.
Des garçons m’ont enterrée ici,
Fit-elle d’un ton boudeur.

Araki Yasusada, Double Flowering (Floraison double), alentours d’Hirohima, 25 décembre 1945

Cratères. Carcasses de tracteurs. Moutons morts.

          Jarre aplatie en disque ;

insoutenable, « involontaire », non-américain

          Ax Americana ;

loin de la Mecque, à Madou, Tora Bora,

une seule chambre intacte.

Impossible d’enterrer la colère.

La prière est parfaite quand celui qui prie ne se souvient pas qu’il prie.

Tout ce qui est mort tremble. (Kandinsky)

Note : Courriel au journaliste, lui demander s’il y avait des rangées de peupliers.

Pierre de lune aspirée dans l’atmosphère des arts rabougris ; pas de Héros pas de Néron non plus ; la face qui nous regarde cette nuit est pleine.

Comme le dit l’Upanishad Kaushitaki, « le souffle de vie est un. »

Le mot ‘Madou’ est la transcription d’un nom pachtoune tel que le reporter l’a entendu.

‘Madou’, ‘ma douce’.

3

Il s’imaginait être le sage célèbre qui avait réussi à parler au sable du désert.

Pas bien sage à lui de rendre le sable qu’il arpentait aussi fameux.

Était-il sage que cet homme bien habillé entouré de silence continue à babiller quand il n’y avait personne ?

Il y avait beaucoup d’air. Très chaud.

Vingt-et-un pas dans le désert et la route s’efface de la vue. Tout sens de l’orientation quitte l’esprit comme un colibri. Nul ne saurait où vous êtes allé, vous non plus.

Les dunes se déplacent. La route disparaît même si vous ne bougez pas, immobile au milieu. On pourrait engager des gens pour balayer le sable. Mais pour ça il faut de l’argent.

Le silence du Taklimakan est très réputé.

Les Chinois ont construit cette route pour des camions-citernes. Pour leur passage. Et ils passent. Mais cela n’a guère d’importance ; des camions sont à peine des têtes d’épingle.

Il s’imaginait être le sage obscur qui avait appris à parler aux peupliers du désert.

« Comment vivez-vous dans le désert ? » demanda-t-il à un arbre particulièrement robuste, et il attendit. Car les lignes de vie sont d’essence ligneuse.

Dans l’éphémère saisissant de l’air, du rose tourbillonne d’un soleil en adieux, de l’énergie s’élève de dessous son feuillage, ou peut-être est-ce l’homme, l’homme que l’amour tourne lavande.

Et le peuplier du désert de répondre : « Mets une bavette. » Et d’ajouter : « Concède s’il te plaît le mot ‘calme’. »

Et l’homme s’en fut, sans être sûr d’avoir bien compris, sans être sûr d’avoir jamais parlé la langue des peupliers du désert.

Mais il mit une bavette. Il porta toujours sa bavette. De la chambre à coucher à la salle du conseil.

Quand ses collègues de la direction lui demandèrent ce qui se passait, il répondit calmement : « Je reste un petit enfant. »

L’avenir de l’esprit n’est jamais donné.

Evidemment le sage se fit virer.

La route disparut sous ses pieds.

Le sable irrite les premières sentinelles.

C’est la faute de mon vocabulaire, se dit-il.

Il me faut augmenter mon vocabulaire.

4

Commencer à construire la nouvelle Babel là où avant se dressait l’ancienne.

Babel c’est de l’eau qui gèle malgré l’éclat du soleil, par-dessus un grillage de devanture sur Broadway et la 168e rue ; Babel est un glaçon qui vous invite à venir le caresser de la chaleur de votre gant de cuir.

Reconstruire le bas de Manhattan, comme Hiroshima fut reconstruite, si limitée que soit par comparaison la récente destruction, des cormorans se sèchent les ailes dans un courant d’air chaud.

« Kom, tout près, à côté. Germanique : ga, vieil anglais ge, ensemble. Latin cum, avec. Forme suffixée : kom-tra, en latin contra, contre, forme suffixée kom-yo, en grec koinos, commun, partagé. » 

Ainsi : il est venu le temps de jouir, il est passé le temps de jouer à la guerre. (Patriotisme comme libido débile.)

Babel, c’est la seule arme acceptable, une langue dans ta bouche, puis la langue d’une autre dans ta bouche, une langue dans la bouche est la seule arme acceptable et voici que vient la langue d’un autre.

Babel n’est jamais marchandise ; Babel n’est jamais au grand jamais marchandise, puisque la marchandise l’abat.

Libérons le désir de la marchandise, même si la lingerie est désirable ; Babel est contradiction sans hypocrisie, marchandise qui engendre l’amour.

Babel, ce sont des mains sur les épaules, des caresses sur les seins, bois de pommier qui brûle sans cesse, bois de cerisier qui brille sans cesse, brumes qui se dégagent de muscles et de lèvres humides.

Comment rimer tout un séquoia ? Telle est la fleur qui pousse dans le cerveau de Babel.

Babel c’est un ventre aussi plat qu’un livre, une courbe aussi douce qu’une dune, un rêve aussi souple qu’une gymnaste

Un pénis qui se niche dans la bouche, une chatte qui encercle le majeur : le cocon du babil.

Babel c’est le désir d’affirmer quand on sait que c’est impossible, un renflement dans le pantalon aussi doux que le roc où grave le faiseur de pétroglyphes ; Babel c’est un nez trop long qui pourtant vous excite, un rebondissement dans le débat qui vous laisse sans voix, les prophètes bibliques quand ils reculent dans une terreur sacrée, des tunnels dans le crâne qu’aucune étincelle n’a jamais parcourus, apprendre pas seulement à manœuvrer le gouvernail mais à s’y abandonner.

Babel c’est le léopard des neiges dont la présence impose le silence, un tigre que vous devenez au moment où vos paupières se ferment, un chien qui renifle le derrière d’un autre ; Babel est une hyène propre et une hyène sale, une hyène propre et une hyène baveuse, une hyène propre et un suricate au museau affreusement pointu.

Babel est la bulle sans cesse en train d’éclater, les banques en banqueroute, le plaisir qui ne coûte que votre énergie à le créer.

Babel est une série de caresses qui se fondent l’une en l’autre.

Babel implique que vous décidiez de sortir nu-tête sous les tempêtes du Seigneur afin de saisir de vos mains l’éclair du Père et d’offrir au peuple ce don du Ciel, voilé dans votre chant. (Hölderlin)

Comme je suis prêt à t’honorer et à blasphémer contre toi dans un seul souffle, mon esprit mosquée où hommes et femmes se mêlent – Monsieur Dernier Dieu Monothéiste Encore Debout.

Babel est conscience et jouiscience, péni-science et cuni-science, con-sciences qui se goûtent ici et ici et ici…

Hypothèse de travail n°1 : précis pour s’aimer et non bombardement de précision.

5

Les nerfs ensevelis sous la burka, comme prescrit dans certains pays ; le regard qui ne rencontre que la burka, comme cela se passe dans certaines cultures : des territoires entiers où les hommes exigent les uns des autres qu’ils vivent sous la burka.

Pas le techno voile de la culture de consommation mais la techno burka sans trou pour la tête.

C’est une sensibilité sauvage, sauvage et délicate, marquée par la surabondance et la pénurie, scandalisée et anesthésiée par sa propre faim de violence. Ses ados flinguent leur propre école, leurs condisciples, puis se suicident. Leur culture est un masque de mort, la burka son insigne, hordes encagoulées ivres d’un culte de tueurs chosifiés qui font mal sans raison, engendrées par le marketing le plus sophistiqué.

La burka intérieure qui entrave l’apercevoir, la lourde burka qui est en moi, la burka opaque dont la présence nie toute réflexion, la burka obligatoire dans les sphères politiques, la burka en conserve qui cache le corps à son propre érotisme, la fausse opposition entre burka et bikini, et d’autres étranges coutumes de par là-bas : prétendre que le pouvoir ne s’enracine pas dans la pulsion sexuelle, faire porter cette pulsion à des enfants que rien n’y prépare.

Réfléchir sur soi illumine toujours les coins dissimulés, c’est du moins ce qu’enseignent les Lumières, la philosophie qui imprégnait les pères fondateurs : ‘l’œil qui ne veut pas voir dépérit’ (Duncan).

Pas d’Orientalisme, pas d’exotisme, pas de déshumanisation de l’autre : nos citoyens refusent désormais de porter la burka noire ou turquoise.

Pas de refuge dans le statut de victime, dans l’amnésie uniforme, dans la subjectivité encagoulée : les Américains ne veulent plus jeter de toile d’emballage sur ce qui se passe ailleurs dans le monde, ne veulent plus loucher vers le monde de derrière leur burka de sécurité.

Pas de nationalisme qui nous aveugle sur les terribles crimes de la Nation : le Procureur Général ne jettera plus de burka sur les crimes qu’il commet lui-même, ni le Ministre de la Défense.

Pas de fausse modestie, pas de faux-fuyants ; la Présidence et autres instruments du capital ne sont plus cachés par leur diverses et multiples burkas.

Les papiers qui s’envolent des fenêtres en feu de la Tour de Babel indiquent que les mots sont tout ce qui reste ; le papier survit là où se brisent os et poutres. Aussi Babel n’est jamais burka et les hommes doivent honorer les morts avec des mots. 

Babel survit à la révélation de son propre mystère, comme les femmes ; la burka n’est  que sa masse sans forme.

La burka c’est le triomphe du masculin sur le féminin, qui bannit le féminin de la vie publique, comme les mots sont bannis de la vie publique dans une culture où la réalité des mots est cachée.

Babel c’est le masculin qui aspire à atteindre le féminin et sans cesse échoue, et retombant se met à se vivre dans tout son potentiel de semence.

Babel est l’ambition féminine et la potentialité de toute chose, y compris de ces cellules spécialisées qui aspirent à la verticalité.

Si seulement on pouvait s’emparer des étoiles mortes et rassembler toutes ces pierres en un seul lieu pour construire une tour…

Et pourtant le corps flotte dans un placenta de mots et aucun mot n’est compréhensible s’il n’émerge tout frissonnant d’entre les jambes, nu comme l’espace entre les jambes et en un clin d’œil devient hurlement, puis retombe, n’est plus que les mots qu’il a rapidement dispersés…

C’est une petite épine qui perce le ballon géant. (Oppen). C’est le sperme dans sa course à l’œuf. Ce nerf qui n’a rien à voir avec la sécurité ou la contre-sécurité.

Hypothèse de travail n°2 : précis pour s’aimer et non bombardements de précision.

Et plus jamais la burka.

6

bulle libido cerveau Pentagone réclusion
village Allah chants d’oiseaux sœurs lavande
métal mystère Emir Américain glaçon
enfants marguerites plumes torchis phallique
mouton Quetzalcoatl aéroport orphique Président
feu de vie bavoir fermier féminin potager
pierre de lune Mecque Manhattan Madou perception
pierre de lune Mère peuplier barrage prière
Ax courriel halo fille centre-ville
baiser oriental précision deuil écossais

7

Ce que l’on vénère n’est pas en haut. Tu l’as souvent embrassé près des flancs lisses du chêne vivant, ce qui explique que tu le sais à la périphérie, pensée visuelle et non visuelle, un allant mouillé entre les jambes, un lien entre réalités contingentes et la tour de Babylone, pour lequel il nous faut encore trouver un mot adéquat.

Les pots de fleurs se cassent tout autour, les carapaces de tortue perdent leurs marques en cet instant où la ville semble se défaire. C’est comme la Révolution Culturelle qui recommencerait, les Pères envoyés à la campagne, la rupture définitive avec la Mère, Central Park qui s’étire au ralenti vaste espace parsemé de passants figés dans leur incrédulité. Tu savais que ta peau aurait à jamais faim, que les larmes et leur accompagnement sonderaient à jamais l’absence de mots ; des affiches en Gros Caractères seraient la grande affaire du jour, et aller bousculer des repaires de tigres. En décembre de l’eau verte stagne dans le cratère.

Pourtant « la guerre insatisfaite et plus profonde sous et derrière la guerre déclarée » (Duncan), les conflits d’égoïsmes,  les hooligans de la démesure, les milices, les politiques du chaos, le pouvoir du pétrole, tout cède à une dialectique plus vaste. L’abondance explose de partout, la plénitude passe à toute allure, d’autant plus déchirante qu’elle est belle : rochers et soleil aveuglant.

Et les langues étaient tant étonnées que chacun devenait étranger à son ami si bien que même mari et femme ne savaient plus comment se parler… des assassins occupés en plein jour, et il ne reste que ces perceptions disposées en petits paquets de résolution dynamique, mémoire et anticipation face à face, sachant depuis toujours que le devoir imposé est quasi impossible : comment récupérer les mots de la tribu ? Confondant.

Le sable irrite les premières sentinelles.

« Sauvez ceux qui pleurent » (Eluard).

Ce que l’on vénère n’est pas en haut. Car nous sommes déjà à l’étage supérieur. Comme Bina, en bengali, désigne l’instrument dont Saraswati, la déesse de l’étude,  se devait de pincer les cordes. Sens comme ces cordes sont tendues. Souviens-toi de ces livres aux couvertures et pages de titres arrachées, et donc sans titres ni auteurs : des mots lus dans leur forme la plus pure, des livres acquis en douce, un incendie dont on accepte enfin qu’il est impossible à éteindre.

Ce que l’on vénère n’est pas en haut. Car nous sommes au niveau du sol. Parmi des plantes mystérieuses tu te baignes dans les rayons de celle qui est ton soleil et pourtant est couchée en dessous de toi, comme une fondation. Fais glisser tes doigts entre ses orteils. Fissures d’une source qui révèle merveille sur merveille.

Les choses s’assemblent bien dans leur propre rondeur ; une cigogne perche sur le cyprès, partie de tout un écosystème, sans capitale ni centre.

Le temps vraiment rajeunit.



Lire encore…

HULSE : La mère des batailles (poème, 1991)

Temps de lecture : 12 minutes >

Lire ce poème de Michael HULSE m’a profondément émue : il démontre, me semble-t-il, combien il est légitime de nous intéresser à l’antiquité, non tant pour ce qu’elle a d’insolite que pour ce qu’elle exprime de vérité persistante à travers les siècles. Le poème actuel et le mythe d’hier habitent le même désert ; les dangers qui jadis menaçaient Nippur, Uruk et Babylone pèsent aujourd’hui sur le Koweït et l’Iraq. Les cités antiques ont été maintes fois détruites par la décision d’un dieu, d’un tyran ambitieux ou d’un jeune officier en campagne.

La Mère des Batailles s’appelait jadis la déesse Ishtar. Changeante en amour et terrible dans la guerre, elle était redoutée et adorée par les envahisseurs arabes (sémites) au 3e millénaire avant notre ère. Elle emprunta son statut et certains de ses attributs à une déesse plus ancienne appelée Inanna.

Inanna, patronne des greniers et des bercails, de la pluie et de la tempête, appartenait, elle, aux Sumériens, un peuple non-sémitique de Mésopotamie dont les origines nous restent obscures. Au début, les dieux étaient essentiellement domestiques, s’occupant des troupeaux et des cultures de dattes, comme le berger Dumuzi, l’époux d’Inanna. Ils étaient le pouvoir et la présence des grandes forces naturelles : le vent, l’ouragan, les eaux créatrices de vie.

Alors comme aujourd’hui les dangers étaient nombreux : les inondations des deux grands fleuves, le Tigre et l’Euphrate, la famine, les épidémies, et… la guerre. Non seulement la guerre entre cités, mais aussi les invasions venant des montagnes de l’est et du désert à l’ouest et au sud, là où se trouvent maintenant l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Un des mythes sumériens raconte le voyage de la déesse Inanna au Pays-dont-on-ne-Revient-Pas. Ce récit, écrit en sumérien, fut traduit en akkadien, la langue sémitique des envahisseurs, avec leur déesse Ishtar comme héroïne. Le poème de Hulse recrée le mythe, même si, comme il l’admet, son héroïne tient davantage d’Ishtar, la déesse de l’amour et de la guerre, que d’Inanna, figure à la “diversité infinie”. Il s’agit d’un des grands archétypes mythiques qui traversent l’histoire. La descente aux enfers, où la déesse est dépouillée en sept étapes, est fidèlement reproduite dans le poème : comme il l’indique dans sa postface, “la ligne directrice de l’expérience humaine est d’une constance effrayante”.

Le récit ne dit jamais pourquoi la déesse entreprend ce voyage, mais elle sait ce qu’elle veut. Non contente de dominer la terre et le ciel qui sont son domaine propre, elle veut régner sur l’enfer, le domaine de sa sœur, la sinistre Ereshkigal, maîtresse de la Grande Terre. Tout d’abord elle s’équipe de toutes les armes du pouvoir : sa couronne, ses sandales, ses bijoux de lapis lazuli, son bâton d’arpenteur, son mascara, et sa robe de reine. A chaque gardien qu’elle rencontre, elle est rituellement dépouillée d’un de ces attributs, de sorte qu’elle se présente nue et sans défense devant le trône d’Ereshkigal. Avec les juges du Monde d’En-Bas, celle-ci la condamne à mort, à moins qu’elle ne trouve quelqu’un pour prendre sa place.

On a découvert les tablettes sur lesquelles ce récit est gravé au début du XXe siècle. La plupart proviennent de Nippur sur l’Euphrate. C’est entre autres le professeur S.N. Kramer, de l’université de Pennsylvanie, qui est parvenu à les déchiffrer et à les traduire.

Nancy Sandars (traduction Christine Pagnoulle)


1. Bombardement

I

Dame du cyprès et du cèdre
Dame du pays entre les fleuves
Dame du silence des pierres
silence poussiéreux dans l’oliveraie
silence poussiéreux dans le vignoble il
trimait toute la matinée toute
l’après-midi le soir il dit
tu ressembles à Madonna à Marilyn
Monroe à Greta Garbo à Jean
Harlow il dit tes seins
sont comme des grappes de dattes comme
des grappes de raisins sur la vigne
comme des grappes de bombes qui s’écrasent
la voix du B52 se fait entendre dans le pays

II

Dame du pays entre les fleuves
Dame d’Uruk et de Babylone
des souks des allées des ruelles
recoins secrets des escaliers fentes
dans le rocher refuges souterrains
silence poussiéreux dans l’oliveraie
silence poussiéreux dans le vignoble il
trimait toute la matinée toute
l’après-midi le soir il dit
c’est comme pour baiser faut
viser juste mon pays c’est
pour toi et alors tes bombes elles l’aplatiront

III

Dame des armées et des amours
Dame des eaux et de la terre
Dame des stratoforteresses
qui se déchargent sur Nasiriyeh il
savait tous les recoins secrets savait la fente
le poster détachable la résolution de l’ONU
il dit que c’était ajusté comme un noyau
dans une pêche il dit que ta chatte fallait
qu’elle soit le magot le plus juteux
où il avait jamais misé sa paie
faut qu’on l’entube ce trou du cul
allez sur le ventre Madame
hé Saddam le 52e
s’amène s’amène
sodome sodome

IV

Dame de la mauve et de l’anis en broussaille
Dame des silences poussiéreux
de l’oliveraie du fleuve du vignoble
il planqua ta culotte odorante dans son casque
le parfum de tes faveurs lui donnait du cœur
tuer devint plaisir, Noble Dame
toute la matinée toute l’après-midi oh
Dame du jardin et le
soir il dit je voudrais être mort
je voudrais être avec ceux
qui gisent dans un étui en plastique à tirette
et glissent dans un sommeil dont ils ne s’éveilleront pas

2. La Danse du Masque à Gaz

I

Garcia m’a dit qu’il a sur lui des cartes
cartes noires cartes de mort
as de pique j’ai dit
pourquoi cinq et pas cinquante
Garcia a dit que d’après ses comptes
il y avait toutes les chances qu’il soit
en sixième position pour la faucheuse
il enrage qu’on lui laisse pas porter
son foulard Rambo il a laissé son sperme
congelé à San Diego
ainsi donc
je suis assise au soleil
à nettoyer mon M-16 et
je me sens immortelle
je chantonne l’air du
baladeur merveilleux
conseiller et je suis
loin de la scène au
Koweït je suis dans une autre
vie et je suis sous la table
avec Salvador et j’embrasse
sa chair comestible doux Jésus
fais que je survive que je
rentre vivante que l’on me
jette encore hors du Bistro
Tocqueville chez nous à Drayton
oh je
veux connaître la chair
le corps et le sang
je veux mon propre messie et
son nom ne sera pas
Norman Schwarzkopf
là plus loin
ce mec c’est Brinkofski
avec ses lunettes noires de mafioso
il traîne son M-60
et son hélicon l’air
super cool je l’adore
vous pas ?

II

Je n’arrête pas de me dire
que je suis immortelle immortelle
je ne puis oublier
le berger que j’ai vu dans
la tempête de sable l’autre matin
pour la protéger il enfouissait
une chèvre dans les plis
de sa cape stoïque
notre jeep rentrait au camp
et il y avait Garcia
et Eddie Dumuzi
qui dansaient la Danse du Masque à Gaz
se contorsionnant comme si
leurs tendons étaient coupés mais
que la vie les agitait encore de spasmes
ainsi donc
proclamez-moi immortelle au soleil
la déesse du M-16
il faut bien nettoyer son arme
et je continue à chanter tout haut
méprisée et rejetée
Garcia Dumuzi
je vous adore
Dumuzi
rassemble les statistiques
il m’a dit que les soucis
éveillent Schwarzkopf
15 à 20 fois par nuit
j’ai dit dis-moi Eddie tu veux
dire qu’il lui arrive de dormir

III

Proclamez-moi immortelle
mon corps est étanche
je me sens bien dans mon body
bottes tenue de campagne
avec ma ceinture et mon couteau
mon M-16 mon baladeur
je suis vivante
et je vais descendre
à l’abîme
au palais
de lapis lazuli

3. La descente

I

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la première porte
il lui prit les écouteurs des oreilles
détacha le baladeur de sa ceinture

pourquoi m’as-tu pris le baladeur
une femme a besoin de sa musique il lui faut
les rythmes du corps il lui faut les
rythmes de l’esprit

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

II

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la deuxième porte
il lui prit le M-16 des mains
enleva le chargeur

pourquoi m’as-tu pris mon M-16
on ne t’a rien appris une
femme a besoin de son arme veut sentir
qu’elle peut se défendre

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

III

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la troisième porte
il prit le couteau qui dormait à son côté
défit la boucle de la ceinture à sa taille

pourquoi as-tu pris mon couteau et ma ceinture
on ne t’a jamais dit qu’une femme
doit défier et subvertir le
code du mâle
silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

IV

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la quatrième porte
il prit les lourdes godasses d’ordonnance
lacées haut au-dessus de la cheville

pourquoi m’as-tu pris mes godasses
les hommes sont tous les mêmes ils veulent
vous empêcher de marcher pour pouvoir dire
que vous avez de jolis pieds

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

V

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la cinquième porte
il prit la tenue de campagne
ce camouflage de sa chair

pourquoi as-tu pris ma tenue de campagne
les hommes sont tous les mêmes ce qu’ils veulent
c’est vous voir en déshabillé et puis
mieux encore déshabillées

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

VI

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la sixième porte
il prit le body italien
dépouilla son corps de sa seconde peau

pourquoi m’as-tu pris mon body
tu sauras que je porte de la dentelle noire
pour me faire plaisir à moi seule
j’espère que cela te suffit

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

VII

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la septième porte
il prit le cordon entre ses cuisses
tira le tampon qui stoppait le sang

pourquoi as-tu pris mon immaculée
ceci est mon corps ceci est mon sang
je suis nue et sans défense ceci
est une femme

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

4. Rédemption

I

Ils ont dit que j’avais gazé les Kurdes
les juifs les gitans les homosexuels les soldats
d’Abyssinie et d’Ypres
j’ai dit que j’étais nue et sans défense

Ils ont dit que j’avais déversé du napalm sur le Vietnam
bombardé Dresde et Hiroshima
et tué des innocents au pont de Nasir
j’ai dit que j’étais nue et sans défense

Ils ont dit que j’étais au Palais d’Hiver
à Amritsar à Lidice que je massacrais
les Incas les noirs les aborigènes
j’ai dit que j’étais nue et sans défense

Ils ont dit que je dirigeais Auschwitz et le Goulag
que j’étais la ciguë bue par Socrate
le vinaigre tendu au Christ
j’ai dit que j’étais nue et sans défense

II

Dans l’abîme mes juges m’ont jetée à terre
accusée insultée appelée
Dame des F-16 et des MIG
des Patriots et des Scuds ils m’ont craché
au visage barbouillé les seins de merde
ils ont porté un rasoir à mes lèvres
ils ont dit que je leur ferais la même chose
et puis ils ont dit que j’étais libre de m’en aller
à une condition
que j’envoie
prendre ma place dans l’abîme
celui qui était mon cyprès et mon cèdre
mon lis et mon épine mon amour et ma guerre

III

J’ai pensé à Saddam
ses bras de seize mètres
coulés à Basingstoke
par Tallix Morris Singer
en métal recyclé
des fusils d’Irakiens morts
dressés brandissant
l’épée de Qadisiyya
autour des ruines le sable
à l’infini étendue plate
et solitaire
j’ai
pensé à Norman la Tempête
fou d’opéra et
de ballet magicien
amateur jonglant avec
l’allemand et le français et
humainement préoccupé
des pertes en hommes
à sa femme chez nous à Tampa
Floride soucieuse
de savoir si Norman
se nourrit correctement
j’ai pensé
à Garcia à ses as
et à son sperme congelé
à Brinkofski avec ses lunettes noires
et son hélicon astiqué
à la Danse d’Eddie Dumuzi
avec en poche la queue
d’un serpent à sonnettes
tué à Fort Worth
comme porte-bonheur
puis
j’ai pensé à mon Salvador
chair de ma chair
sang de mon sang
amant mortel
marchant sur mes
eaux
avant qu’enfin
je me souvienne du berger
aperçu dans la tempête de sable
l’autre matin protégeant
une chèvre enfouie dans les
plis de sa cape
et j’ai su

5. Lamentation pour le berger

Changé il est changé il
est empoussiéré de silence

mon cœur est chant d’oiseau dans un désert

(11 février 1991)


Commentaires de l’auteur

  1. Ce poème est écrit par un non-combattant. Comme ce qu’il propose n’est pas vu “du poste de pilotage d’un chasseur ou d’un Sherman“, il me semble important de rendre compte de sa genèse.
  2. Le poème utilise le mythe sumérien de la descente aux enfers d’Inanna telle qu’elle est rapportée dans les Poèmes du Ciel et de l’Enfer en Mésopotamie antique (Poems from Heaven and Hell from Ancient Mesopotamia, traduits par N.K. Sandars, Penguin Classics). J’ai trouvé que l’histoire d’Inanna, patronne des régimes de dattes, de la terre fertile, du grenier et de l’étable, me permettait d’analyser la signification anthropologique et mythique de la Guerre du Golfe, et par là, peut-être, de toutes les guerres. Je ne prétends pas que cette approche anthropologique et mythique soit la seule valable. Pas plus que je ne prétends qu’il faille extrapoler du texte des prises de position politiques. Le poème que j’ai écrit est un poème de deuil, de l’âpre beauté du deuil. Son but n’est pas d’affirmer une vérité unique ou de désigner un coupable ou d’approuver les interprétations proposées par les dirigeants, les porte-parole ou les médias des parties en présence. “Qu’est-ce que la liberté d’un écrivain ?, demande Nadine Gordimer. Pour moi, c’est son droit d’affirmer et de proclamer une vision personnelle, intense et profonde, de la situation dans laquelle il trouve la société où il vit. Pour pouvoir travailler du mieux qu’il peut, il doit prendre (et l’on doit lui donner) la liberté de se démarquer des goûts, des principes moraux et des interprétations politiques dominantes à son époque.
  3. Ces derniers temps, j’ai par deux fois raté l’occasion d’agir en membre adulte d’une société démocratique. Le 12 janvier 1991, j’étais à Londres pour la représentation de la pièce de H.W. Henze, L’Idiot (d’après Dostoïevski), pour laquelle BBC Radio3 m’avait chargé de traduire les Paraphrases d’Ingeborg Bachmann. La représentation était à 16 heures. Ce samedi-là, j’aurais fort bien pu, avant, participer à la marche de Hyde Park à Trafalgar Square qui réclamait une prolongation des sanctions jusqu’à ce qu’elles fassent de l’effet. Mais je n’avais pas envie de faire l’effort et je me suis retrouvé dans l’East End, à visiter des ateliers d’artistes avec des amis avant de me rendre au Barbican. Quinze jours plus tard, un ami allemand m’a demandé de participer à la manifestation de 26 janvier à Bonn, et j’ai refusé. A l’époque, j’étais écœuré par l’autosatisfaction que je croyais déceler chez les pacifistes allemands et j’avais accepté la guerre comme une nécessité qu’il fallait mener à terme. J’ai toujours des doutes sur la valeur qu’aurait pu avoir l’un ou l’autre geste, mais je regrette de ne pas les avoir posés.
  4. En Allemagne, les pacifistes ont invité ceux qui soutenaient leur requête d’une paix immédiate dans le Golfe à suspendre un drap blanc à leur fenêtre. En parcourant les rues de Cologne avant de retourner en Grande Bretagne (le 2 février), j’avançais dans un décor de façades affichant leur reddition. C’était à la fois théâtral et vraiment émouvant. Une semaine après mon arrivée en Angleterre, il y avait dans les journaux des photos des fenêtres de l’arrière du 10 Downing Street après l’explosion d’une bombe de l’IRA. Des rideaux blancs retombaient en signe de reddition.
  5. J’ai passé un mois à la maison des écrivains de Hawthornden Castle, près d’Edinbourg. Au mur de la salle où nous travaillions, je fixais des photocopies d’articles et de photos que je m’étais mis à rassembler, souvent agrandies à plusieurs fois leur format d’origine. Il y avait entre autre une photo du sergent Susan Kyle en train d’inspecter le canon de son M-16, les écouteurs de son baladeur aux oreilles, une bouteille d’Evian à côté d’elle. Une autre montrait deux marines anonymes en train de danser la Danse du Masque à Gaz, sans explication. Et le sergent Robert Brinkofski, son M-60 et son hélicon. Et des articles sur les bombardements, sur des déserteurs irakiens, sur les réactions des familles des victimes. J’ai affiché aussi les métaphores agressivement sexuelles qu’affectionnent les militaires interviewés. Le 9 février, j’ai écrit la première partie du poème. Dans sa première version, elle comportait des extraits d’articles, photocopiés dans mon propre texte, mais j’ai abandonné ce procédé dès le lendemain. Le 10 février, j’ai revu la première partie, écrit la deuxième, puis complètement réécrit la première. Le 11 février, j’ai écrit les troisième, quatrième et cinquième parties. Il m’est rarement arrivé d’écrire aussi facilement et naturellement. Le poème combine des préoccupations de longue date et d’autres plus récentes.
  6. Cette pièce où j’affichais mes trouvailles est devenue un lieu à la fois émouvant et grotesque. Peut-être la plus grotesque de toutes les ironies était que j’étais là à écrire ce poème dans un endroit aussi beau que Hawthornden, loin de l’horreur qui suscitait l’écriture. J’ai affiché, agrandie plusieurs fois, une manchette de supplément du dimanche dont l’obscénité semblait ne s’appliquer que trop bien à moi aussi : “Vie des noceurs par temps de guerre“.
  7. Ce n’est pas à moi d’interpréter le poème, mais je voudrais relever quelques points. Le poème gomme la distinction entre Ishtar, déesse babylonienne de l’amour et de la guerre, et Inanna, mais garde le nom d’Inanna, attribue le rôle au sergent Kyle, et conserve le schéma de la descente aux enfers, son retour et la mort du berger. Le berger de mon poème est anonyme parce que je l’ai décrit à partir de la photo d’un berger dont on ne mentionne pas le nom, abritant une chèvre dans une tempête de sable. Le nom du berger dans le mythe sumérien est Dumuzi et j’ai pris la liberté de l’attribuer à un autre personnage. Le nom Dumuzi correspond à l’hébreu Tammouz, en grec Adonis ; les mythologies ont tissé un réseau de correspondances à travers un vaste espace de temps et de lieux, ce qui me semblait justifier une grande liberté dans l’écriture, comme de reformuler le Cantique des Cantiques ou les Lamentations pour Bion dans le cadre du mythe sumérien quand cela m’arrangeait, et d’accoler aux termes antiques des éléments pris aux journaux : les cartes de mort, les dépôts dans des banques de sperme, le montage d’une gigantesque statue de Saddam Hussein, les soucis de l’épouse du Général Norman Schwarzkopf.
  8. Interpréter la Guerre du Golfe à travers le mythe sumérien, ce n’est ni se détourner du fait politique, ni se résigner devant l’éternité. C’est souligner que si les détails anthropologiquement significatifs peuvent varier, la ligne directrice de l’expérience humaine est d’une constance effrayante. Faute de le reconnaître, nous sommes condamnés à la répétition sans fin de l’histoire. Je ne suis d’ailleurs guère optimiste : je pense que c’est précisément ce qui va se passer. Le berger n’est pas un messie rédempteur. Il n’y a pas de rédempteur. Athée convaincu, je crois qu’il y a seulement des bergers et des chasseurs. Le moment essentiel, le moment de beauté et de deuil, c’est le moment d’horreur et de tendresse devant la mort innocente, et ce moment appartient tout autant à la réalité quotidienne qu’au mythe.

Michael Hulse (février-août 1991)



Lire encore…

CERNA : Pas dans le cul aujourd’hui (1962)

Temps de lecture : 8 minutes >

“Tiré d’un poème de l’auteure, ce titre souligne à la fois la charge érotique du texte et la rébellion extraordinaire d’une femme face à l’ambiance étouffante en Tchécoslovaquie d’après-guerre. Probablement écrite en 1962, cette lettre est un véritable manifeste pour la liberté individuelle.

Dans les années qui précèdent le Printemps de Prague, Jana Černá livrait dans cette lettre à Egon Bondy sa volonté de révolutionner les codes de conduite, de rechercher de nouveaux possibles dans la vie privée, les rapports sentimentaux et la sexualité. En refusant de se soumettre à la primauté masculine, elle affirme aussi son souhait d’une sexualité non séparée des sentiments et de l’activité intellectuelle.

Dotée d’une personnalité hors du commun, Jana Černá fascinait son entourage par sa vitalité et son audace. Plusieurs fois mariée et mère de 5 enfants, elle n’a exercé que des emplois occasionnels tels que femme de ménage, contrôleuse de tramway etc. Marginalité et rejet de tout conformisme social, langagier ou politique semblent avoir été ses maîtres mots.

Cette lettre débarrassée de toutes conventions, au ton libre et spontané, est d’une étonnante modernité.

ISBN 9782917817278

Jana Černá fréquente Egon Bondy, auteur mythique en Tchéquie, spécialiste des philosophies orientales, mais aussi auteur des textes des Plastic People of the Universe, le groupe de rock symbole de la rébellion des années 70. Tous deux font partie de la culture clandestine de Prague avec Bohumil Hrabal, l’un des plus importants écrivains tchèques de la seconde moitié du XXe siècle. Ils ont publié leurs écrits sous forme de Samizdat (système de circulation clandestine d’écrits dissidents en URSS et dans les pays du bloc de l’Est) jusqu’à la chute du communisme. Jana Černá collaborera à différentes publications de cette mouvance, sous divers pseudonymes (Gala Mallarmé, Sarah Silberstein) ainsi que sous son nom de Jana Krejcarova.” [Myriam Leroy sur RTBF.BE]

  • CERNA Jana, Pas dans le cul aujourd’hui (4ème éd., Lille : La contre allée, 2014) – ISBN 9782917817278 ;
  • L’illustration de l’article montre Jana Černá et Egon Bondy dans les rues de l’époque (1950-60).

Jana Černá (Honza, “Jeannot”, pour sa mère) est née à Prague en 1928, fille de l’architecte avant-gardiste J. Krejcar et de Milena Jesenská (la célèbre Milena de Kafka, journaliste et résistante, emprisonnée en août 1939 et morte à Ravensbrück). Confiée à son grand-père, Jana a suivi des études secondaires, puis artistiques. Elle a très vite choisi la vie de bohème et n’a jamais exercé d’emploi stable, exerçant des activités occasionnelles telles que femme de ménage, contrôleuse de tramway, aide-cuisinière. A la mort de son grand-père en 1947 elle s’est trouvée à la tête d’un vaste héritage qu’elle n’a pas tardé à dilapider. Plusieurs fois mariée et mère de 5 enfants, elle a fréquenté les milieux littéraires de la mouvance surréaliste et underground et collaboré à différentes publications de cette mouvance, sous divers pseudonymes (Gala Mallarmé, Sarah Silberstein) ainsi que sous son nom de Jana Krejcarova. Marginalité et rejet de tout conformisme social, langagier ou politique semblent avoir été ses maîtres mots. Vers la fin de sa vie elle se consacre à la création de céramiques. Elle meurt en 1981 dans un accident de la circulation. Le philosophe Egon Bondy, dans la vie de qui elle est restée profondément ancrée, a écrit le jour de son enterrement : “On l’enterre en ce moment et moi je suis si loin, assis dans une ville glacée où personne ne sait qu’elle a été ce que l’homme peut atteindre de plus grand.” [infos éditeur]


La lettre érotique de Jana Černá à Egon Bondy, une métaphore du féminisme…

« Pas dans le cul aujourd’hui ». Derrière ce titre provocateur, extrait d’un poème de l’écrivaine tchèque Jana Černá, se cache une lettre d’amour passionnée et sans retenue qu’elle a écrite à son amant Egon Bondy au début des années 1960, et publiée en français en 2014 aux éditions La Contre Allée. Dans ce texte d’une centaine de pages, la fille de Milena Jesenská clame son désir à l’homme qu’elle aime, entremêlant considérations philosophiques et descriptions crues de ses fantasmes. Rebelle à tout conformisme, Jana Černá y affirme sa liberté totale de femme désirante et son refus de dissocier le corps et l’intellect. Pour évoquer ce texte, Radio Prague Int. a interrogé l’éditrice du texte, Anna Rizzello, qui a rappelé comment elle l’avait découvert.

Anna Rizzello : “J’ai découvert la lettre il y a très longtemps, une vingtaine d’année environ, en Italie. J’ai vu ce texte dans une librairie de Turin. C’était donc une traduction italienne. Ce n’était pas tout à fait le même texte que nous avons publié, mais c’était le même titre. Dans cette traduction italienne, il y avait ce texte et plusieurs de ses poèmes que nous n’avons pas reproduits dans notre édition.

Et l’envie est venue un jour de publier ce texte en français…

A.R. Entre les deux, j’ai déménagé en France. Ce texte m’a suivi, il était toujours dans ma bibliothèque. En 2013, j’ai organisé avec une amie un festival de littérature, appelé Littérature etc. C’était la première édition dont le thème était l’amour. En réfléchissant à des textes qui pourraient intégrer cette programmation. J’ai parlé de ce texte que nous avons traduit à deux, en faisant quelque chose d’un peu bâtard, pas forcément final. Cette traduction devait servir pour une lecture dans le cadre du festival. Je travaillais déjà aux éditions de la Contre-Allée, et la maison a bien voulu le publier. On a confié la traduction à Barbora Faure. Il y a donc eu plusieurs phases qui se sont terminées par la publication de la lettre un an après le festival, en 2014.

Il faut expliquer en quelques mots de quoi il s’agit. C’est une lettre d’amour très érotique, sans concessions, et en même temps qui est traversée de réflexions philosophiques. Tout est entremêlé. Pourriez-vous nous en dire plus ?

A.R. Effectivement ce qui est frappant, toujours aujourd’hui, et unique dans ce texte et dans le ton, c’est cet entrelacs de différentes choses. Il y a les aspects plus personnels, très émotifs. C’est une lettre d’amour que Jana Černá écrit à son amant en 1962. Ce n’était pas un texte destiné à la publication alors que par ailleurs elle était écrivaine. Ce texte était véritablement une lettre personnelle, intime. Elle est chez elle, le soir, elle ne savait pas forcément, en commençant à écrire, où cela la mènerait. Finalement, dans cette lettre, on croise tout : ce qu’est, pour elle, la relation amoureuse qui doit comprendre aussi bien un lien très fort au niveau intellectuel et sexuel. Tout ce qu’elle entend par poésie, philosophie et littérature est quelque chose de très concret en fait. C’est ce qui est beau, selon moi : c’est quelque chose qui, pour elle, est très lié au quotidien. La philosophie et la poésie ne vivent pas dans les bibliothèques ni les livres. Elles vivent dans la rue, dans les conversations avec les gens et dans la réalité. Je trouve cela très fort, d’autant plus que Jana Černá incarnait cela dans sa vie.

Ce n’est donc pas seulement un texte théorique, mais totalement incarné par elle. C’est pour cette raison que la lettre est si singulière aussi. C’était quelqu’un d’exceptionnel qui a eu une vie incroyable : elle a fait pleins de métiers différents, femme de ménage, poinçonneuse, elle a eu plusieurs enfants qui lui ont été enlevés parce qu’elle ne pouvait pas s’en occuper. C’était la fille de Milena Jesenská donc elle vient d’un milieu familial où plusieurs cultures se mêlaient. Elle ne sort pas de nulle part non plus. Dans sa lettre, elle développe quelque chose que l’on peut qualifier de philosophique même s’il n’y a rien de systématique ou de dogmatique. Le texte a été écrit en 1962 mais il me semble qu’il n’a pas pris une ride, que ce soit au niveau du vocabulaire que des thématiques. Cela reste encore tabou de dire des choses comme celles-ci et de cette façon.

Il faut en effet rappeler que Jana Černá est la fille de Milena Jesenská, mondialement connue pour avoir correspondu avec Franz Kafka, même si elle n’est pas du tout réductible à cette correspondance. C’est une journaliste, une grande figure de l’antinazisme dans la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres, elle a été résistante et a fini sa vie à Ravensbrück en 1944. Peut-on dire que cette sorte d’esprit rebelle de Jana Černá est un héritage de sa mère ?

A.R. Oui. D’ailleurs Jana Černá a écrit un livre magnifique sur sa mère, Vie de Milena, que nous avons également publié. Là aussi, il s’agit d’une biographie pas du tout conformiste dans le ton. Elle relate pleins de faits qui finalement donnent une profondeur et une richesse à la vie de sa mère. Elle s’inscrit aussi dans cette tradition-là de la rébellion, de l’anticonformisme et de la justice. Ce n’était pas de l’anticonformisme juste pour être anticonformiste. C’était quelque chose qui a à voir avec cette idée de justice très forte et très ancrée en Milena. Elle en est d’ailleurs morte et cette idée est clairement inscrite dans sa fille.

Dans l’introduction du livre, vous dites que cette lettre est une métaphore du féminisme. En quoi ?

A.R. C’est quelque chose que je pense personnellement. Je ne suis pas sûre que Jana Černá se serait reconnue dans cette affirmation. Je ne veux pas parler à sa place. Il s’agit de ma lecture. Mais pour tout ce que nous venons d’évoquer, oui, je pense qu’il y a quelque chose qui préfigure le féminisme, bien avant 1968, à travers cette liberté de ton vis-à-vis de la sexualité, de la façon dont elle l’envisage et dont elle vit au quotidien. Pour elle, il n’y a pas de hiérarchie dans le couple, elle assume pleinement son désir, sa sexualité et la façon dont elle veut la vivre. C’est extrêmement novateur pour l’époque cette affirmation du désir féminin. Effectivement, c’est un prélude aux revendications qui seront sur le devant de la scène en 1968 et dans les années 1970 avec le mouvement féministe.

Et peut-être même par rapport à notre période actuelle. La lettre est sortie en français en 2014. Aujourd’hui, le féminisme connaît, sous diverses formes, un véritable regain. Le texte est aussi en résonnance avec des affirmations féministes actuelles…

A.R. Absolument. C’est pour cela que ce texte continue d’être lu, six ans après sa publication. Il continue à circuler. Nous recevons encore beaucoup d’échos de libraires, de lecteurs… Il résonne très fort avec le contexte actuel. Les choses évoluent, mais il y a aussi des retours en arrière par rapport au désir féminin, au consentement, et à toutes ces questions. Ce texte-là n’est pas une réponse, mais plutôt quelque chose qui peut toujours nous éclairer. C’est ainsi qu’on devrait vivre sa propre sexualité et c’est ainsi qu’elle devrait aussi être perçue du point de vue masculin. C’est aussi cela qui est intéressant : c’est une femme qui écrit, mais elle s’adresse à un homme. D’ailleurs, en France, on a reçu beaucoup d’échos de la part d’hommes, ce qui est rare pour un texte de ce type. Souvent, ce sont des femmes qui s’expriment, mais là, c’était aussi beaucoup les hommes. Je pense que ça fait du bien aux hommes aussi de lire un texte comme celui-ci !

Rappelons dans quel contexte la lettre est écrite. On est dans les années soixante. On est avant la libéralisation du Printemps de Prague qui est un peu plus tardive, mais il y a ces cercles underground autour de son amant Egon Bondy et d’autres écrivains tchèques. Il y a tout de même un vrai bouillonnement intellectuel et artistique à cette époque-là…

A.R. Tout à fait. Bohumil Hrabal faisait également partie du cercle de ses amis. Jana Černá s’inscrivait vraiment dans cette avant-garde, avant le Printemps de Prague. Elle écrivait, mais il y avait deux types d’écriture chez elle : les livres qui passaient la censure, qu’elle publiait sous nom et dont elle n’était pas très fière, et il y avait les vrais textes littéraires qui étaient publiés en samizdat, lus par ses amis, par Bondy, Hrabal et les autres. Elle à la fois vécu et contribué à cette effervescence de l’époque.

Dans ce texte, le langage est extrêmement cru, mais pas une seconde on a l’impression que c’est vulgaire. Un vrai tour de force !

A.R. Oui, c’est vrai. C’est ce que j’ai ressenti, de même que tous les lecteurs et les lectrices. Ce n’est pas vulgaire du tout. Ce n’est pas seulement le fait qu’elle soit une grande écrivaine, mais c’est aussi une question de sensualité, de sentiments. Ce qu’elle exprime dans cette lettre est totalement sincère, elle ne cherche pas à choquer. Elle ne fait pas de la provocation facile, elle dit les choses comme elle les pense. Ce n’est jamais vulgaire parce que c’est juste l’expression de quelque chose de très profond qui ne cherche pas à choquer, et a fortiori pas Egon Bondy ! Il en a certainement vu d’autres… Il faut garde cela en tête aussi. C’est un écrit intime pour quelqu’un qui la connaît. Dès lors, cette sensualité-là passe sans problème. »

Anna Kubišta [Radio Prague International, 8 août 2020]


S’engager plus avant…

VIENNE : Élégie (poème, 2021)

Temps de lecture : < 1 minute >

Souvent je marchais immobile au bord de tes yeux
Retenu par tes cils, parfois heureux

Caressant dans un épais silence
Les blessures amères des amants
Les contours de ton absence
L’ombre pourpre des baisers

J’espérais encore quelque soir
Être le peintre de ma vie
Les ailes bleuies d’espoir
Voler comme l’on danse

Souvent je marchais immobile au bord de tes yeux
Retenu par tes cils, parfois heureux

Le temps s’écoulait comme une larme
Et je rêvais d’être mort

Philippe Vienne

  • Illustration : Zao Wou-Ki, 14.03.92 © Dennis Bouchard / Zao Wou-Ki

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | source : inédit  | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Dennis Bouchard / Zao Wou-Ki


Lire encore…

PHILOMAG.COM : Sei Shônagon, Notes de chevet (X-XIe siècle)

Temps de lecture : 21 minutes >

Les Notes de chevet de Sei Shônagon (Xe-XIe siècle) sont un classique de la littérature médiévale nippone. Dame de compagnie à la cour impériale de Kyôto, elle y collectionne les choses qui lui rendent l’existence douce et aimable. Elle y énumère des noms de fleurs, d’oiseaux, d’étangs, partage quelques anecdotes, souvenirs ou inventions. Autant d’éléments qui font le sel de la vie – qu’on ne l’ait jamais perdu ou qu’il nous soit enfin rendu.


Le texte suivant est extrait d’un cahier central de PHILOMAG.COM, préparé par Victorine de Oliveira. Le numéro 140 de juillet 2020 était consacré au Goût de la vie : “Après l’épreuve du confinement et de la maladie, nous avons eu envie d’ouvrir la fenêtre, de sortir, de respirer… et de nous demander à quoi tient le goût de la vie. Existe-t-il un simple plaisir d’exister ? Devons-nous préférer le bien-être (stable) à la jouissance (flamboyante) ? Avons-nous besoin de rituels ? Et surtout, nous nous sommes posés une question vertigineuse : est-ce toujours après les épreuves, les deuils, les crises, les expériences négatives, que nous retrouvons – décuplée – notre joie de vivre ?”

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Introduction

Ce printemps, l’aurore… Ce printemps, l’aurore est inachevée. Le soleil se lève, lance ses premiers rayons dans les rues de Paris, toque aux volets encore fermés de ceux qui n’iront pas travailler. Personne pour en profiter. La France confinée regarde le ciel depuis sa fenêtre.

Choses particulières. La cour du Louvre déserte, mis à part un vigile au téléphone et son chien. Pédaler en zigzaguant tout le long de l’avenue de l’Opéra. La rue de Rivoli sans voitures. Traverser sans regarder. Un coucher de soleil place Pigalle bercé par le chant des oiseaux. Des SDF, beaucoup. Du plastique partout. Une rame de métro vide.

Arbres. Le paulownia sous ma fenêtre dont les quinze jours de floraison sont restés presque sans témoin. Les platanes du boulevard de Clichy, dont le pollen s’est mêlé aux applaudissements de 20 heures. Les allergies ont eu ce printemps une lourdeur particulière. D’autres platanes, avenue Trudaine, sous lesquels les enfants jouaient au ballon, malgré tout. Sur un banc, pour peu que leur feuillage laisse passer un rayon de soleil, on y faisait parfois une entorse à son attestation.

Choses qui font battre le cœur. Le regard du caissier du supermarché, le reste de son visage masqué. La nuit immobile. Une silhouette qui nous suit peut-être.

Choses qui font naître un doux souvenir du passé. Les chaises empilées derrière les vitrines des cafés fermés. Un rayon de soleil qui éclaire les verres sagement alignés sur leur étagère. Des affiches de théâtre : le spectacle devrait s’être achevé depuis un mois ou avoir commencé il y a deux semaines.

Fêtes. Celle que l’on fera quand tout cela sera terminé. Celle que l’on tente déj à, en petit comité, avec un brin de culpabilité – le cœur n’y est pas. Celle qui semble remonter à une autre vie – corps suants entrechoqués, verres échangés sans même faire exprès, l’heure qu’on oublie de regarder.

Choses que l’on a grand hâte de voir ou d’entendre. Un café brûlant posé sur le zinc. La possibilité d’engager la conversation à moins d’un mètre. Des masques chirurgicaux pour tous. Le temps où il ne sera plus nécessaire d’en porter.

L’auteur

On ne sait pas grand-chose de la vie de la dame de compagnie et écrivaine Sei Shônagon. Ce nom est d’ailleurs plutôt un surnom, shonagon signifiant « troisième sous-secrétaire d’État » – il renvoie sûrement à la fonction exercée par l’un de ses parents. Elle naît aux environs de 965 dans une famille de notables qui accorde une grande place à la littérature, à la poésie et à l’érudition. Elle entre au palais impérial en 990 et se met au service de la princesse Sadako, âgée de 15 ans, épouse de l’empereur Ichijô, lui-même âgé de 10 ans. À la mort en couches de Sadako en l’an 1000, on perd complètement la trace de Sei Shônagon au point qu’on ne connaît même pas la date de son décès. Ses Notes de chevet s’inscrivent dans une tradition littéraire qui, entre les Xe et XIe siècles, s’écrit surtout au féminin. Si les hommes se concentrent sur la poésie, les femmes de la cour ont le champ libre pour la prose, jugée moins noble. Ces dernières explorent le registre de l’intime avec des journaux, des notes, parfois des romans dont l’intrigue se situe la plupart du temps au Palais. Autant de classiques de la littérature nippone médiévale tous signés par des femmes: Journal d’une libellule (anonyme, fin du Xe siècle), Journal de Sarashina (milieu du XI’ siècle) ou encore Le Roman de Genji (vers l’an 1000) de la dame d’honneur Murasaki Shikibu. Nous sommes alors en pleine ère Heian (794-n85), considérée comme l’apogée de la cour impériale japonaise, alors située à Kyôto, et de toute la littérature et des arts qui lui sont liés.

Le texte

Soumise à une étiquette stricte, la vie d’une dame de compagnie à la cour impériale de Kyôto n’en était pas moins très libre. En témoignent les Notes de chevet de Sei Shônagon. Si elles comportent quelques choses désolantes ou  choses dont on n’a aucun regret, elles sont pour l’essentiel une collection d’instants et de choses qui ravissent son autrice. Tantôt simples énumérations (de noms d’arbres, de fleurs, d’édifices, d’étangs), tantôt anecdotes du Palais où s’intercalent des poèmes, ces notes célèbrent avec délicatesse et raffinement les plaisirs d’une vie sans ombre… ou dont l’ombre s’est enfin dissipée.


Les extraits

EAN9782070705337

 

SEI SHONAGON, Notes de chevet (extraits, Paris : Gallimard, Connaissance de L’orient n°5, 1985, traduit du japonais par André Beaujard en 1934)

1. Au printemps, c’est l’aurore que je préfère.

La cime des monts devient peu à peu distincte et s’éclaire faiblement. Des nuages violacés s’allongent en minces traînées. En été, c’est la nuit. J’admire, naturellement, le clair de lune ; mais j’aime aussi l’obscurité où volent en se croisant les lucioles. Même s’il pleut, la nuit d’été me charme. En automne, c’est le soir. Le soleil couchant darde ses brillants rayons et s’approche de la crête des montagnes. Alors les corbeaux s’en vont dormir, et en les voyant passer, par trois, par quatre, par deux, on se sent délicieusement triste. Et quand les longues files d’oies sauvages paraissent toutes petites ! c’est encore plus joli. Puis, après que le soleil a disparu, le bruit du vent et la musique des insectes ont une mélancolie qui me ravit. En hiver, j’aime le matin, de très bonne heure. Il n’est pas besoin de dire le charme de la neige ; mais je goûte également l’extrême pureté de la gelée blanche ou, tout simplement, un très grand froid ; bien vite, on allume le feu, on apporte le charbon de bois incandescent ; voilà qui convient à la saison. Cependant, à l’approche de midi, le froid se relâche, il est déplaisant que le feu des brasiers carrés ou ronds se couvre de cendres blanches.

2. Les époques.

Parmi les époques, j’aime le premier mois, le troisième mois, les quatrième et cinquième mois, le septième mois, les huitième et neuvième mois, le douzième mois ; tous ont leur charme dans le cours des saisons. Toute l’année est jolie. […]

8. Marchés.

Le marché de Tatsu. Parmi tous les marchés du Yamato, celui de Tsuba mérite une attention particulière, car les pèlerins qui vont au temple de Hacé ne manquent pas de s’y arrêter peut-être a-t-il avec Kwannon une affinité spéciale ? Les marchés d’Ofouça, de Shikama, d’Asuka.

9. Gouffres.

Le gouffre de Kashikofuchi. Il est très amusant de se demander quel esprit profond on a pu lui trouver pour lui donner ce nom ! Le gouffre de Naïriço. À qui cet avis était-il destiné, par qui peut-il avoir été donné ? Le gouffre d’Aoïro me charme aussi beaucoup : on en aurait pu faire le costume des chambellans. Les gouffres d’Inaboutchi, de Kakouré, de Nozoki, de Tama’0 [ … ]

13. Edifices.

La Porte de la garde du corps. Le Palais de la Deuxième avenue et  celui de la Première avenue sont beaux aussi. Les Palais de Somedono, de Seka, de Sugawara, de Rén’zéi, de Suzaku. Le Palais où résida l’empereur qui avait abdiqué. Les Palais d’Ono, de Kôbaï, d’Agata-no-ido ; le Palais de la Troisième avenue orientale, le Petit Palais de la Sixième avenue, le Petit Palais de la Première avenue.

Sur l’écran dressé devant la baie ouverte au nord de la salle qui occupe l’angle du nord-est, au Palais pur et frais, on voyait représenté l’Océan déchaîné, avec les êtres horribles qui l’habitent : des monstres aux longs bras, aux jambes démesurées. Quand la porte de la chambre où se tenait l’Impératrice était ouverte, nous voyions constamment ces affreuses peintures, et nous avions accoutumé d’en rire avec répugnance. Un jour, nous nous divertissions ainsi ; près de la balustrade, on avait placé de grands vases de porcelaine verte, et on y avait mis quantité de branches de cerisier, longues d’environ cinq pieds, dont les fleurs ravissantes débordaient jusqu’à cette balustrade. Vers midi, arriva le Seigneur premier sous-secrétaire d’État. Il portait un manteau de cour, couleur de cerisier, à peine assoupli, et un pantalon à lacets, d’un violet sombre. Son blanc vêtement de dessous dépassait un peu et laissait voir un joli dessin cramoisi
foncé. Comme !’Empereur se trouvait auprès de son Épouse, le Sous-secrétaire vint, pour parler au Souverain, s’asseoir sur le plancher, dans l’étroit espace devant la porte. Derrière le store étaient les dames d’honneur, avec leurs amples manteaux chinois, couleur de cerisier, qu’elles laissaient retomber sur leurs épaules, leurs costumes couleurs de glycine, de kerrie, de toutes les nuances aimées, dont beaucoup débordaient sous le store qui pendait, jusqu’à mi-hauteur, devant l’entrée de la galerie du nord. À ce moment, on servit le dîner dans les appartements impériaux. Il y eut un grand bruit de pas, et nous entendîmes distinctement quelqu’un ordonner: “Faites place, faites place !” L’aspect du ciel pur et serein était merveilleux, et quand les chambellans eurent apporté les derniers plats, le dîner fut annoncé ; l’Empereur sortit par la porte du milieu, accompagné par le Sous-secrétaire d’État, qui revint ensuite près des fleurs. L’impératrice écarta son écran et s’avança sur le seuil. Tout, en cet instant, charmait les yeux, et les dames, ravies, sentaient s’évanouir dans leur esprit le souvenir de toutes choses. Alors, le Sous-secrétaire, chanta d’une voix lente la vieille poésie :

Les mois et les jours
Se succèdent ; mais
Le mont Mimoro
Demeure à jamais !

Je trouvai cela très joli, et vraiment, j’aurais désiré que cette splendeur durât mille années.

Avant même que les dames qui servaient eussent appelé les gens pour leur faire emporter les tables, l’Empereur passa dans l’appartement de notre maîtresse. Il m’ordonna de frotter le bâton d’encre de l’écritoire et, pendant qu’il me parlait, j’avais les yeux au ciel. Je ne pensais qu’à le contempler ; j’aurais voulu le regarder ainsi encore plus longtemps que, tout à l’heure, l’Impératrice. Il plia une feuille d’élégant papier blanc et nous dit: “Que chacune écrive là-dessus une ancienne poésie, la première dont il lui souviendra.” “Comment faire ?” demandai-je au Sous-secrétaire d’État, qui était dehors, devant le store ; mais il me répondit : “Dépêchez-vous d’écrire et de présenter à Sa Majesté ce que vous aurez fait, les hommes ne doivent se mêler de rien.” Puis, prenant l’écritoire de !’Empereur, il nous pressa en répétant : “Vite, vite, sans réfléchir, même Naniwazu, n’importe quoi : ce qui pourra vous venir à l’esprit !” Je ne sais ce qui m’intimida tellement; mais un rouge me monta au visage, et je me sentis toute troublée. Tout en s’étonnant de mon émoi, les demoiselles nobles écrivirent deux ou trois poèmes, sur le printemps, sur l’âme des fleurs, puis elles me dirent que c’était mon tour, et j’écrivis alors la poésie :

Les années ont passé,
Et j’ai vieilli.
Cependant,
Quand je regarde les fleurs,
Je n’ai plus de soucis. [ … ]

18. Choses qui font battre le cœur.

Des moineaux qui nourrissent leurs petits.
Passer devant un endroit où l’on fait jouer de petits enfants.
Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée d’encens.
S’apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.
Un bel homme, arrêtant sa voiture à votre porte, dit quelques mots pour annoncer sa visite.
Se laver les cheveux, faire sa toilette et mettre des habits tout embaumés de parfum.
Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse, au fond du cœur.
Une nuit où l’on attend quelqu’un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l’averse que le vent jette contre la maison.

19. Choses qui font naître un doux souvenir du passé.

Les roses trémières desséchées.
Les objets qui servirent à la fête des poupées.
Un petit morceau d’étoffe violette ou couleur de vigne, souvenir de la confection d’un costume, et que l’on découvre dans un livre où il était resté, pressé.
Un jour de pluie, où l’on s’ennuie, on retrouve les lettres d’un homme jadis aimé.
Un éventail chauve-souris de l’an passé.
Une nuit où la lune est claire.

20. Choses qui égayent le cœur.

Beaucoup d’images de femmes, habilement dessinées, avec de jolies légendes.
Au retour de quelque fête, les voitures sont pleines, et on en voit déborder les vêtements des dames. De nombreux serviteurs les escortent ; les conducteurs guident bien les bœufs et font courir les équipages.
Une lettre écrite sur du papier de Michinoku blanc et joli, avec un pinceau si fin qu’il semblerait ne pouvoir tracer même le plus mince trait.
L’aspect d’un bateau qui descend la rivière.
Des dents bien noircies.
À « égal ou inégal » , jouer souvent « égal » .
Une étoffe de soie très souple, tissue de jolis fils chinés.
Les pratiques magiques de purification, destinées à empêcher les effets des mauvais sorts, exécutées au bord d’une rivière, par un devin qui parle bien.
De l’eau qu’on boit quand on se réveille la nuit.
À un moment où l’on s’ennuie, arrive un visiteur qui n’est ni trop intime ni trop étranger ; il fait la chronique de la société, il raconte ce qui s’est passé dernièrement, choses plaisantes, détestables ou curieuses, touchant ceci ou cela, affaires publiques et privées ; il parle sans ambiguïté, mais dit tout juste ce que l’on peut entendre. Cela charme le cœur.
Lorsqu’on visite un temple shintoïste ou bouddhique, et qu’on fait dire des prières, on est heureux d’entendre les bonzes, si c’est dans un temple bouddhique, ou les prêtres inférieurs, si c’est dans un temple shintoïste, réciter d’une voix agréable, sans arrêt, mieux même qu’on ne l’avait espéré.
Une voiture de cérémonie, couverte de palmes, qui avance avec une sereine lenteur. Si elle va vite, cela semble inconsidéré, sans dignité. C’est la voiture treillissée que le conducteur doit faire courir. À peine a-t-on aperçu celle-ci
qui sort d’une porte ! Elle est déjà passée, et l’on ne voit plus que les hommes d’escorte qui la suivent en courant. Il est charmant de se demander qui ce peut être. Mais si cette voiture va lentement, si on l’a trop longtemps devant les yeux, cela ne convient plus du tout.
Les bœufs doivent avoir le front très petit, tacheté de blanc il est bien qu’ils aient le dessous du ventre et le bas des jambes blancs, ainsi que l’extrémité de la queue. Les chevaux doivent être pie alezan, ou gris, ou très noirs avec des balzanes et des taches blanches aux épaules ; ou encore aubères avec la crinière et les jambes très claires. Il faut qu’on dise en les voyant : “Pour vrai, c’est une crinière faite avec le fil que donne l’écorce du mûrier !”
Le conducteur d’une voiture à bœufs doit être grand, avoir des cheveux décolorés par le soleil et une face bronzée. Il sied qu’il ait l’air intelligent.
Les valets de pied, les hommes d’escorte doivent être sveltes. Du reste, j’aime aussi à voir tels, au moins tant qu’ils sont jeunes, les hommes de qualité. Les gens trop gras me paraissent toujours avoir envie de dormir.
Les pages doivent être petits, avoir de beaux cheveux dont l’extrémité vienne frôler doucement leur cou. Il faut qu’ils aient une jolie voix, et parlent très respectueusement. C’est alors parfait.
J’aime qu’un chat ait le dos noir, et tout le reste blanc.
Un prédicateur doit avoir la figure agréable. Lorsqu’on tient les yeux fixés sur son visage, on sent mieux la sainteté de ce qu’il explique. Quand on regarde ailleurs, sans qu’on le veuille on oublie d’écouter ; ainsi, quand le prédicateur est laid, on craint toujours de mériter la punition du Ciel. Il me faut quitter ce sujet. Si mon âge s’y prêtait un peu mieux, j’aurais pu écrire là-dessus, au risque d’encourir le châtiment céleste ; mais, maintenant, la peine serait trop effrayante. Il y a des gens qui, entendant parler d’un prêtre particulièrement vénérable et pieux, se précipitent pour arriver les premiers à l’endroit où l’on dit qu’il prêche. Il me semble que s’ils agissent de la sorte, justement dans le même esprit de péché que moi, ils feraient mieux de rester chez eux. […]

Au septième mois, la chaleur est extrême ; on laisse tout ouvert, la nuit comme le jour, et l’on tarde à se coucher ; mais c’est ravissant, quand on s’éveille par un beau clair de lune, et qu’on regarde au-dehors. Même la nuit sombre me plaît ; il est bien inutile de vanter le charme de la lune pâle, à l’aurore. Tout près du bord, sur le plancher bien poli de la véranda, on étend, pour un moment, une jolie natte. Il ne faut pas pousser l’écran de trois pieds au fond de la pièce, mais le dresser au bord de la galerie extérieure ; autrement, cela semblerait bien mystérieux.
Quittant son amie, le galant vient sans doute de partir. La dame a rabattu sur sa tête un vêtement violet clair, avec une doublure très foncée. À l’endroit, la nuance du tissu n’est pas du tout pâlie, et le lustre du damas qui le double n’est pas beaucoup fané non plus. Elle paraît dormir, elle a un vêtement simple, couleur de clou de girofle, une jupe de soie raide, écarlate foncé, dont les cordons de ceinture sortent, très longs, de dessous son vêtement et semblent encore dénoués. Ses cheveux s’amoncellent à son côté, on se dit qu’ils doivent être bien longs quand ils ondoient librement. Mais voici qu’un homme arrive, venu on ne sait d’où, alors que le paysage d’aurore est tout couvert d’une épaisse brume. Il a un pantalon à lacets violet, une jaquette de chasse couleur de girofle, mais si claire qu’on pourrait se demander si elle est teinte, un vêtement blanc sans doublure, de
soie raide, et un habit de soie foulée très brillante, écarlate.
Le brouillard a mouillé ses vêtements, qu’il laisse négligemment pendre.  Les cheveux de ses tempes sont un peu en désordre ; il a l’air de les avoir, sans soin, fourrés sous son bonnet laqué. Avant que la rosée des liserons fût tombée, il a quitté son amie ; il pensait à la lettre qu’il va écrire, mais le chemin lui semble long, il fredonne : “Les jeunes tiges de chanvre.”
Il allait à son poste au Palais ; pourtant, comme la fenêtre de treillis n’est pas baissée, il déplace légèrement le store, d’un côté, puis regarde à l’intérieur de la chambre. Il se dit, amusé, que sans doute, ici, tout à l’heure, un homme s’est levé pour partir. Peut-être celui-ci songeait-il, comme lui, au charme de la rosée ? Après un moment, il voit près de l’oreiller un éventail étalé, fait de papier violet pourpre tendu sur du bois de magnolia. Au pied de l’écran sont éparpillées des feuilles, étroites et longues, d’épais papier de Mitchinokou, les unes bleu foncé, les autres écarlates, et quelques-unes dont la nuance est un peu pâlie. La dame se doute qu’il y a là quelqu’un, elle regarde de dessous son vêtement, et l’aperçoit, souriant, appuyé sur le bord de la fenêtre. Ce n’est pas un homme avec qui elle doive se gêner ; mais comme elle n’a pas l’intention d’entrer en relation avec lui, elle regrette qu’il l’ait vue ainsi librement. “Oh ! quel long sommeil, ce matin, après la séparation !” s’écrie-t-il, entrant jusqu’à mi-corps en dedans du store. “Assurément, répond-elle, vous dites cela parce que vous êtes fâché d’avoir laissé votre amie alors qu’il n’y avait pas encore de rosée.” Peut-être est-il superflu de noter spécialement ces jolies choses, et pourtant on ne saurait, sans en être charmé, les voir ainsi converser tous les deux.
L’homme se penche et, avec son éventail, il amène à lui celui qui est contre l’oreiller ; mais elle se demande s’il ne vient pas trop près d’elle ; le cœur battant, elle se retire un peu en arrière. Alors il prend l’éventail, le regarde, et murmure avec un soupçon de dépit: “Voilà bien de la froideur !” Cependant le plein jour est venu, et l’on entend de nombreuses voix. Tout à l’heure, il se hâtait, pour écrire à son amie avant que l’on pût voir se dissiper la brume, et maintenant on s’inquiète en pensant qu’il ne semble guère pressé.
L’homme qui, ce matin, a quitté cette maison-ci, a écrit une lettre (on se demande en combien de temps) et il l’a envoyée, attachée à un rameau de lespédèze20 encore tout humide de rosée. Pourtant, comme il y a quelqu’un avec la dame, le messager ne peut lui remettre sa missive. Le parfum d’encens dont elle est tout imprégnée parait délicieux. Lorsqu’il deviendrait
trop inconvenant pour lui de rester, le visiteur s’en va. Il est sans doute amusant de se dire que, peut-être, une pareille scène s’est passée dans la maison d’où il venait lui-même !

21. Fleurs des arbres.

J’aime la fleur du prunier, qu’elle soit foncée ou claire ; mais la plus jolie, c’est celle du prunier rouge. J’aime aussi un fin rameau fleuri de cerisier, avec ses corolles aux larges pétales, et ses feuilles rouge foncé.
Les fleurs de glycine, tombant en longues grappes, aux belles nuances, sont vraiment superbes.
Pour la fleur de la deutzie, elle est d’un rang inférieur, et n’a rien qu’on puisse vanter.
Cependant, la deutzie fleurit à une époque agréable ; on la trouve charmante quand on pense que, peut-être, un coucou se cache dans son ombre. Au retour de la fête de Kamo, dans les environs de la lande de Murasaki, que c’est joli lorsqu’on voit, autour des pauvres chaumières, les haies hirsutes, toutes blanches de ces fleurs. On dirait des vêtements blancs mis sur d’autres, verts, et aux endroits où il n’y a pas de fleurs, cela ressemble à une étoffe de couleur “feuille verte et feuille morte”. C’est ravissant.
Vers la fin du quatrième mois et le début du cinquième, les orangers, au feuillage vert foncé, sont couverts de fleurs blanches, et quand on les admire, mouillés par la pluie, de grand matin, il semble qu’ici-bas rien n’ait un pareil charme. Si parmi les fleurs on peut découvrir, se détachant très nettement, des fruits mûrs qui paraissent des boules d’or, alors le tableau ne le cède pas même à celui des cerisiers humides, le matin, de rosée. Au reste, il n’est pas besoin de dire le charme de l’oranger, peut-être parce qu’on pense qu’il a avec le coucou une affinité particulière. La fleur du poirier est la chose la plus vulgaire et la plus déplaisante qui soit au monde. On ne la garde pas volontiers près des yeux, et l’on ne se sert pas d’un rameau de poirier pour y attacher même un futile billet.
Quand on voit le visage d’une femme qui manque d’attrait, c’est à la fleur du poirier qu’on l’assimile, et, en vérité, à cause de sa couleur, cette fleur parait sans agrément. Pourtant, en Chine, on lui trouve une grâce infinie, on la chante dans les poèmes. Si, la jugeant laide, on réfléchit que quelque chose doit expliquer ce goût des Chinois, et si on la regarde attentivement, on croit distinguer au bord des pétales une jolie nuance rose, si faible qu’on n’est pas sûr de ses yeux. On a comparé la fleur du poirier au visage de Yô Ki-hi, lorsqu’elle vint en pleurant vers l’envoyé de l’Empereur, et l’on a dit : “Le rameau fleuri du poirier est couvert des gouttes qu’y a laissées la pluie printanière.” Aussi bien, quand je songe qu’il ne s’agit pas là d’un éloge médiocre, je me dis qu’aucune autre fleur n’est, sans doute, si merveilleusement belle.
La fleur violet-pourpre du paulownia est aussi très jolie. Je n’aime pas la forme de ses larges feuilles étalées ; cependant, je n’en puis parler comme je ferais d’un autre arbre.
Quand je pense que c’est dans celui-ci qu’habiterait l’oiseau fameux en Chine, je ressens une impression singulière. À plus forte raison, lorsque avec son bois, on a fabriqué une guitare, et qu’on en tire toutes sortes de jolis sons, les mots ordinaires suffisent-ils pour vanter le charme du paulownia ? C’est un arbre vraiment superbe !
Bien que le mélia ne soit pas un bel arbre, sa fleur est fort jolie. Chaque année, on ne manque pas de le voir, quand vient la fête du cinquième jour, au cinquième mois, avec ses fleurs déformées par la sécheresse. C’est charmant aussi.

22. Étangs.

L’étang de Katsumata, celui d’Iwaré. L’étang de Nihéno. Il est bien amusant, quand on va au temple de Hase, d’y voir les oiseaux aquatiques s’envoler sans cesse avec bruit.
L’étang de Mizounashi. Comme je demandais un jour pourquoi on l’avait ainsi nommé, on me répondit que, même quand il pleut beaucoup, au cinquième mois et toute l’année, on n’y aperçoit pas d’eau. Mais on ajouta que certaines années où le soleil brille splendidement, l’eau y coule en abondance au début du printemps. “Ce n’est pas sans raison, aurais-je voulu répondre, qu’on lui a donné son nom, s’il est desséché ; pourtant, comme il y a aussi des moments où l’eau y coule, il me semble qu’on n’a guère réfléchi.”
L’étang de Sarouçawa. Un empereur, ayant entendu dire qu’une demoiselle de la Cour s’y était jetée, serait allé, à ce que l’on raconte, voir cet étang. Cela me charme, et il est inutile de dire combien je suis émue que Hitomaro, ait chanté les cheveux dénoués flottant sur l’eau.
L’étang d’Omaé. Il est curieux de se demander à quoi ont pensé ceux qui lui ont attribué ce nom.
L’étang de Kagami. L’étang de Sayama. Peut-être trouve-t-on celui-ci joli parce que l’onse rappelle, charmé, la poésie sur la bardane. L’étang de Koïnouma. Celui de Hara. Il est charmant qu’autrefois on ait dit à propos de lui : “Ne coupez pas les sargasses !” L’étang de Masuda.

23. Fêtes.

Rien n’égale en beauté la fête du cinquième mois. Les parfums de l’acore et de l’armoise se mélangent, et c’est d’un charme singulier. Depuis l’intérieur des Neuf Enceintes jusqu’aux demeures des gens du peuple les plus indignes d’être nommés, chacun pose ces feuilles en travers de son toit, et veut couvrir le sien mieux que les autres. C’est merveilleux aussi, et en quelle autre occasion voit-on pareille chose ?
Ce jour-là, le ciel était couvert de nuages. Au Palais de l’impératrice, on avait apporté, du service de la couture, des boules contre les maladies avec toutes sortes de fils tressés qui pendaient ; on les avait fixées à gauche et à droite du pilier de l’appartement central, où est dressé l’écran. On remplaça ainsi les boules contre les maladies qu’on avait préparées, le neuvième jour du neuvième mois, en enveloppant des chrysanthèmes dans de la soie raide ou damassée, et qui étaient restées fixées à ce pilier durant des mois, puis on les jeta. De même les boules que l’on suspend le cinquième jour du cinquième mois devraient peut-être demeurer jusqu’à la fête des chrysanthèmes ; mais comme tout le monde, pour attacher n’importe quoi, en arrache des fils, après peu de temps il n’en reste rien.
On offre les présents de la fête, les jeunes personnes fichent des acores dans leurs cheveux, elles cousent à leurs manches des billets de retraite, elles fixent, d’une manière ou d’une autre, avec une tresse aux couleurs dégradées, à leur manteau chinois ou à leur veste, de longues racines d’acore ou de jolis rameaux. On ne peut dire que ce soit merveilleux, mais c’est bien joli ; d’ailleurs, y a-t-il personne qui songe aux cerisiers sans enthousiasme parce qu’ils fleurissent chaque printemps?
Les fillettes qui vont et viennent aux carrefours ont attaché à leurs vêtements les mêmes choses que les dames, mais en les proportionnant à leur taille ; elles se disent qu’elles ont fait là quelque chose d’admirable, elles considèrent sans cesse leurs manches en les comparant à celles de leurs compagnes. Je trouve à tout cela un charme que je ne puis rendre ; mais il est plaisant aussi d’entendre crier ces fillettes quand les pages, qui jouent familièrement avec elles, leur prennent leurs racines d’acore ou leurs rameaux.
C’est également gracieux lorsqu’on enveloppe des fleurs de méfia dans du papier violet, ou qu’on fait, en mettant des feuilles d’acore dans du papier vert, des rouleaux minces qu’on lie, ou encore lorsqu’on attache du papier blanc aux racines. Les dames qui ont reçu des lettres dans lesquelles on avait enveloppé de très longues racines d’acore veulent, pour répondre, écrire de bien jolies choses, et se consultent entre amies. Il est amusant de les voir se montrer mutuellement les réponses qu’elles préparent.
Les gens qui ont envoyé une lettre à la fille de quelque noble, à une personne d’un haut rang, sont en ce jour d’une humeur particulièrement agréable, et charment par leur grâce jusqu’au chant du coucou qui dit son nom vers le soir, tout est délicieux et m’émeut à l’extrême. [ … ]

25. Oiseaux.

J’aime beaucoup le perroquet, bien que ce soit un oiseau des  pays étrangers. Tout ce que les gens disent, il l’imite.
J’aime le coucou, le râle d’eau, la bécasse, !’étourneau, le tarin, le gobe-mouches.
Quand le faisan cuivré chante en regrettant sa compagne, il se console, dit-on, si on lui présente un miroir. Cela m’émeut, je songe avec compassion à la peine que doivent éprouver les deux oiseaux, par exemple lorsqu’un ravin les sépare !
De la grue, j’aurais trop à dire. Cependant, il est vraiment splendide que sa voix monte par-delà les nuages, et cela, je ne puis le taire.
Le moineau à tête rouge, le mâle du gros-bec, l’oiseau habile.
Le héron est très désagréable à voir ; à cause de leur expression, je n’aime pas à regarder ses yeux. Il n’a vraiment rien qui charme. Néanmoins, une chose m’amuse : on a pu prétendre que le héron ne dormirait pas seul dans le bois aux arbres agités par le vent.
L’oiseau-boîte.
Parmi les oiseaux d’eau, c’est le canard mandarin qui m’émeut le plus. Avec ravissement, je me rappelle ce que l’on a dit de l’amour réciproque du mâle et de la femelle : chacun, après l’autre, balaierait la gelée blanche qui couvre les ailes de son compagnon.
La mouette.
Ah ! songer que le pluvier de rivière ferait égarer son ami !
La voix de l’oie sauvage est d’une mélancolie délicieuse quand on l’entend dans le lointain.
Le canard sauvage me charme quand je pense qu’il balaie, à ce que l’on dit, la gelée blanche sur ses plumes.
Du rossignol les poètes ont parlé comme d’un oiseau ravissant. Sa voix, d’abord, puis ses manières et sa forme, tout en lui est élégant et gracieux. Il est d’autant plus regrettable que le rossignol ne chante pas à l’intérieur des Neuf Enceintes. Je l’avais entendu dire ; mais je croyais qu’on exagérait. Cependant, depuis dix années que je suis en service au Palais, je l’ai attendu en vain, il n’a jamais fait le moindre bruit. Et pourtant, tout près du Palais pur et frais, il y a des bambous, des pruniers rouges; le rossignol devrait y venir à son aise. Quand on quitte le Palais, on peut l’entendre chanter d’une voix splendide, dans les pruniers, qui ne méritent pas un regard, d’une misérable chaumière. La nuit, toujours il garde le silence, il aime le sommeil ; mais que pourrait-on faire maintenant pour corriger son naturel ? En été, jusqu’à la fin de l’automne, sa voix est rauque ; les gens du commun changent son nom, et l’appellent, par exemple, l’oiseau mangeur d’insectes. Cela me fait une impression pénible et lugubre. On ne penserait pas ainsi à propos d’un oiseau ordinaire tel que le moineau. C’est, pour sûr, parce-que le rossignol chante au printemps que, dans les poésies et les compositions littéraires, on a célébré le retour de l’année comme une jolie chose. Et encore, s’il se taisait le reste du temps, combien ce serait plus agréable ! Mais pourquoi s’indigner ? Même quand il s’agit d’une personne, perd-on son temps à médire de quelqu’un qui n’a plus l’apparence humaine, et que l’opinion des gens commence à mépriser ?Pour ce qui est du milan, du corbeau ou d’autres oiseaux de cette sorte, personne au monde ne les regarde, et jamais on ne les écoute attentivement. Aussi bien, quand je songe que si le rossignol est critiqué, c’est justement parce qu’on en a fait un oiseau merveilleux, je me sens désagréablement émue.
Un jour, nous voulions voir le retour de la procession, après la fête de Kamo, et nous avions dit d’arrêter nos voitures devant les Temples Ourin’in’ et Tchiçokouïn. Le coucou se faisait entendre (peut-être ne voulait-il pas rester caché en un tel jour), et le rossignol l’imitait très bien. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’était vraiment joli, alors qu’ils chantaient ensemble dans les grands arbres.
Je ne saurais dire non plus le charme du coucou quand vient la saison. À un moment ou à l’autre, on entend sa voix triomphante. On le voit, dans les poésies, qui s’abrite parmi les fleurs de la deutzie, dans les orangers ; s’il s’y
cache à demi, c’est qu’il est d’humeur boudeuse.
On s’éveille, pendant les courtes nuits du cinquième mois, au moment des pluies, et l’on attend, dans l’espoir d’entendre le coucou avant tout le monde. Tout à coup, dans la nuit sombre, son chant résonne, superbe et plein de charme. Sans qu’on puisse s’en défendre, on a le cœur tout ensorcelé ; mais quand le sixième mois est arrivé, le coucou reste muet. Vraiment, il est superflu de dire combien j’aime le coucou ! En général, tout ce qui chante la nuit est charmant. Il n’y a guère que les bébés pour lesquels il n’en soit pourtant pas ainsi.

26. Choses élégantes.

Sur un gilet violet clair, une veste blanche.
Les petits des canards.
Dans un bol de métal neuf, on a mis du sirop de liane, avec de la glace pilée. Un rosaire en cristal de roche.
De la neige tombée sur les fleurs des glycines et des pruniers.
Un très joli bébé qui mange des fraises.
[…]


Lire encore…

SANTOLIQUIDO Giuseppe, L’été sans retour (2021)

Temps de lecture : 4 minutes >

La vie se gagne et se regagne sans cesse, à condition de se convaincre qu’un salut est toujours possible, et de se dire que rien n’advient qui ne prend racine en nous-mêmes.

Italie, la Basilicate, été 2005. Alors que le village de Ravina est en fête, Chiara, quinze ans, se volatilise. Les villageois se lancent à sa recherche ; les jours passent, l’enquête piétine : l’adolescente est introuvable. Une horde de journalistes s’installe dans une ferme voisine, filmant le calvaire de l’entourage. Le drame de ces petites gens devient le feuilleton national.

Des années après les faits, Sandro, un proche de la disparue, revient sur ces quelques mois qui ont changé à jamais le cours de son destin.

Roman au suspense implacable, L’été sans retour est l’histoire d’une famille maudite vivant aux marges du monde, confrontée à des secrets enfouis et à la cruauté obscène du cirque médiatique.”

Les années se sont écoulées, désormais, pareilles à une seule et longue journée, et je ne sais plus trop par quel bout prendre toute cette histoire. Longtemps je me suis mesuré à mes remords, cherchant à les exiler aux confins de ma mémoire sans y parvenir. Toujours, ils remontent à la surface. Avivent les plaies. Mais je n’ai plus le choix. Quinze ans déjà que j’ai quitté Ravina. Avec le temps, le passé s’embrume, les visages et les voix s’estompent, et aussi les silhouettes, les paysages. Car dans l’histoire que je me résous enfin à raconter, les hommes sont indissociables de la nature qui les a vus naître et dont ils sont le portrait le plus fidèle, effrayante de beauté et d’âge. Cette histoire est d’abord celle d’une famille, et plus encore d’un homme. Son nom était Pasquale Serrai, même si à Ravina tout le monde l’appelait Serrai, uniquement Serrai, en insistant sur la dernière syllabe, comme lorsque vous échappe un long cri de douleur.


Giuseppe Santoliquido © lecho.be

Giuseppe Santoliquido est un auteur belge qui a gardé vivaces ses racines italiennes au point d’être le spécialiste auquel la RTBF et d’autres médias de la presse écrite se réfèrent régulièrement pour éclairer la politique de la péninsule ; car il est aussi essayiste et politologue.

Et vous allez voir que toutes ces spécialités se conjuguent dans cet excellent roman, son troisième, qui paraît dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard. Les deux premiers, déjà très remarqués et primés chez nous, étaient parus chez de très honorables éditeurs belges mais être publié en France vous donne évidemment une tout autre audience.

Au cœur d’un drame familial dans les Pouilles

Nous sommes dans un village du Salento, au sud des Pouilles, où s’est déroulée il y a une dizaine d’années une tragédie intrafamiliale. Une jeune fille de quinze ans disparaît entre sa maison et celle de sa cousine où elle passait le plus clair de son temps. Quelque temps après on découvre son corps dans un fossé, dans le champ de son oncle. Cette affaire a déclenché un battage médiatique sans précédent, un peu à la mesure de l’affaire Dominici dont les plus anciens parmi nous se souviennent.

Et c’est un peu le même scénario ici, une famille de paysans qui se déchire, des mensonges, des jalousies, des aveux rétractés, des faux témoignages qui vont faire les choux gras de toutes les télévisions italiennes venues s’installer, 24 heures sur 24 heures dans la cour de la modeste ferme. Un emballement médiatique qui va déclencher un tourisme de l’horreur et transformer ce drame intime en spectacle populaire, avec une confusion des genres entre le reportage en direct, l’instruction et le divertissement. Dans une totale impudeur, faut-il le dire. Et cette berlusconisation, cette vampirisation d’une tragédie familiale inspire à Giuseppe Santoliquido un roman qui, a contrario, est non seulement d’une parfaite dignité et d’une grande pudeur, mais il lui permet de prendre une hauteur, à la fois littéraire et éthique.

Tout cela se déroule dans cette si belle campagne du Sud, dans les oliviers et sur des collines que survolent de ravissants papillons bleus, alors qu’en contrebas se nouent des amours sincères et beaux, que dans un garage un piège se referme sur une jeune fille et que dans les ruelles, des forts à bras jouent les justiciers. Mais qu’est-ce donc qui a tué l’adolescente ? Telle est la question posée ici, plus encore que de savoir “qui” l’a tué et pourquoi. Mensonges, délations, erreur judiciaire et aveux arrachés face caméra auraient-ils eu lieu si les stars des émissions les plus regardées ne les avaient pas sollicités en direct ? Ont-ils faussé les débats ? Ou n’ont-ils fait que placer la Nation au chevet d’une famille éplorée ?

Quelles sont la place et la responsabilité des médias dans des affaires judiciaires ?
ISBN 978-2-07-291575-8

Giuseppe Santoliquido pose la question dans le livre, en suivant le déroulé des événements, raconté bien des années après par un narrateur qui est resté très attaché à ce village déchiré. Et la douceur, l’attention de ce jeune homme à l’égard de ce pays de l’enfance, donnent toute la mesure du désastre, de la perte de l’innocence, et de la laideur d’une sous-culture qui alimente les plus bas instincts.

Mais sous la très belle plume de Giuseppe Santoliquido nous savourons aussi les expressions populaires, les traces de paganisme qui demeurent dans les superstitions, et les dictons, et nous mesurons tout ce qui s’est perdu et qui soudait les habitants dans ces campagnes où règnent désormais l’ennui et le chômage. Les liens solidaires, les rites saisonniers donnaient il n’y a pas si longtemps, une identité et une place à chacun. Avec ce que cela avait d’étouffant mais aussi de structurant et de chaleureux.

Plongez dans cette fascinante histoire, rondement menée et superbement écrite.  [d’après RTBF.BE]

  • illustration en tête de l’article : Matera (Basilicate) © leroutard.com

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : lecho.be ; leroutard.com


Plus de littérature…

GIDE : Voyage au Congo (1927-28)

Temps de lecture : 6 minutes >

Le site du Centre d’Etudes Gidiennes (sic) nous éclaire un peu plus sur la visite d’André GIDE (1869-1951) au Congod’avant les événements (selon l’euphémisme traditionnel des anciens coloniaux belges) :

“De son voyage en Afrique équatoriale française, entrepris avec Marc Allégret en 1925-1926, soit juste après la fin de la rédaction des Faux-Monnayeurs, Gide tire deux œuvres, publiées à quelques mois d’intervalle : Voyage au Congo, sous-titré Carnets de route (1927) et Le Retour du Tchad, sous-titré Suite du Voyage au Congo, Carnets de route (1928). La première évoque le début du voyage, de la traversée de Gide vers l’Afrique en juillet 1925 à son départ de Fort-Lamy en février 1926 (nom donné par les colons à l’actuelle capitale du Tchad, Ndjamena) ; la seconde prend le relais, en relatant le trajet retour, depuis la remontée du Logone en février 1926, jusqu’au départ de Yaoundé en mai de la même année.

EAN 9782070393107

Toutes deux présentées sous la forme d’un journal, ces œuvres ne sauraient pourtant apparaître comme de simples « relation[s] de voyage » (Paul Souday) : si l’écrivain y livre en effet un témoignage personnel sur son voyage en Afrique équatoriale française, au point de partager par exemple les lectures (la plupart du temps anachroniques et classiques) qui l’y ont accompagné, se mêle pourtant à ces observations quotidiennes un ensemble de réflexions plus générales, de nature sociale, économique, politique parfois, qui confère à son témoignage une portée sinon polémique, du moins critique. Le travail de recomposition entrepris, qui amène Gide à repenser la structure du journal en chapitres, et à ajouter, le plus souvent en notes ou en appendices, des précisions relatives aux difficiles conditions de travail des colonisés, ou aux injustices dont ceux-ci sont victimes, souligne la manière dont le voyage, initialement entrepris par curiosité, a éveillé chez l’écrivain une conscience critique voire politique.

Après la publication, au début des années 1920, d’une trilogie de “défense et [d’]illustration” de l’homosexualité (Corydon, Si le grain ne meurt, Les Faux-Monnayeurs), ces deux œuvres dans lesquelles Gide prend position contre les dérives du colonialisme poursuivent ainsi, en la renforçant, la veine engagée de son écriture. Elles confèrent à l’auteur, de son vivant déjà et sans doute davantage encore après sa mort, une posture tout à la fois d’écrivain engagé et d’ethnologue. Pour autant, le regard porté par Gide sur la réalité coloniale africaine n’a rien de révolutionnaire et n’échappe pas aux stéréotypes véhiculés par son époque : l’écrivain, qui avait d’ailleurs utilisé durant son voyage les modes de transports traditionnels des colons (tipoye et porteurs issus de la population colonisée), demeure en partie prisonnier de son univers de référence, hiérarchisé et européano-centré. Estimant ainsi, suivant une formule restée célèbre, que “[m]oins le Blanc est intelligent plus le Noir lui paraît bête” (Voyage au Congo), il n’échappe pas à un certain nombre de lieux communs sur les Noirs (leurs apparentes difficultés à raisonner, leur prétendue puissance sexuelle, etc.). Leur présence n’enlève rien, pourtant, à la force et à l’originalité d’un témoignage qui a fait naître, au-delà d’une âme citoyenne (Albert Thibaudet), un authentique intellectuel engagé.”

Stéphanie Bertrand

Bibliographie raisonnée, préparée par ANDRE-GIDE.FR
Éditions
    • Voyage au Congo, in Souvenirs et Voyages, éd. Daniel Durosay, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 331-514 (notice et notes p. 1194-1265).
    • Retour du Tchad, in Souvenirs et Voyages, éd. Daniel Durosay, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 515-707 (notice et notes p. 1265-1296).
Critique d’époque
    • Autour du Voyage au Congo. Documents réunis et présentés par Daniel Durosay , Bulletin des Amis d’André Gide, janvier 2001, p. 57-95.
    • Allégret Marc, Carnets du Congo, Voyage avec André Gide, éd. Daniel Durosay et Claudia Rabel-Jullien, Paris, CNRS éditions, 1987.
    • Souday Paul, Voyageurs. Au Tchad, Les Livres du Temps : troisième série, Paris, Éditions Émile-Paul Frères, 1930.
Articles critiques
    • À la chambre. Débats sur le régime des concessions en Afrique Équatoriale Française (1927, 1929), Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 461-470.
    • Le dossier de presse du Voyage au Congo (V) : Robert de Saint Jean – Firmin van den Bosch, Bulletin des Amis d’André Gide, n°107, juillet 1995, p. 475-489.
    • Le dossier de presse de Voyage au Congo et du Retour du Tchad, (Marius – Ary Leblond, Géo Charles, Pierre Bonardi, Pierre Cadet, Édouard Payen, Marie-Louis Sicard, Anonyme, Louis Jalabert, André Bellesort, Pierre Mille), Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 471-508.
    • Allégret Marc, Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 80, octobre 1988, p. 37-40.
    • Bertrand Stéphanie, La polyphonie énonciative dans les écrits sociopolitiques de Gide : une arme polémique ?, in Ghislaine Rolland Lozachmeur (éd.), Les Mots en guerre. Les Discours polémiques : aspects sémantiques, stylistiques, énonciatifs et argumentatifs, actes du colloque de Brest (avril 2012), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. Rivages linguistiques, 2016, p. 483-492.
    • Bénilan Jean, André Gide à Léré, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 439-460.
    • Durosay Daniel, Présence / absence du paysage africain dans Voyage au Congo et Le Retour du Tchad, André Gide 11, 1999, p. 169-193.
    • Durosay Daniel, Livre et littérature : l’espace optique du livre (repris sous le titre : Le livre et les cartes : l’espace du voyage et la conscience du livre dans le Voyage au Congo), Littérales, n° 3, 1988, p. 41-75.
    • Durosay Daniel, Les images du voyage au Congo : l’œil d’Allegret, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 73, janvier 1987, p. 57-68.
    • Durosay Daniel, Images et imaginaires dans le Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 80, octobre 1988, p. 9-30.
    • Durosay Daniel, Analyse thématique du Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 80, octobre 1988, p. 41-48.
    • Durosay Daniel, Lire le Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 93, janvier 1992, p. 61-71.
    • Durosay Daniel, L’Afrique de Martin du Gard et celle de Gide, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 94, avril 1992, p. 151-175 [partiellement consacré à Gide].
    • Durosay Daniel, Présentation des Carnets du Congo Bulletin des Amis d’André Gide, n°80, octobre 1988, p. 54-56.
    • Durosay Daniel, Les “cartons” retrouvés du Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n°101, janvier 1994, p. 65-70.
    • Durosay Daniel, Analyse synoptique du Voyage au Congo de Marc Allégret, Bulletin des Amis d’André Gide, n°101, janvier 1994, p. 71-85.
    • Durosay Daniel, Autour du Voyage au Congo. Documents, Bulletin des Amis d’André Gide, n°129, janvier 2001.
    • Gide André, Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n°133, janvier 2002, p. 25-30.
    • Gorboff Marina, Chapitre 7, L’Afrique, le voyage de Gide au Congo, Premiers contacts : des ethnologues sur le terrain, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 99-114.
    • Goulet Alain, Le Voyage au Congo”, ou comment Gide devient un Intellectuel, Elseneur (Presses de l’Université de Caen), « Les Intellectuels », no 5, 1988, p. 109‑27.
    • Goulet Alain, Sur les Carnets du Congo de Marc Allégret, Bulletin des Amis d’André Gide, no 80, octobre 1988, p.49-53.
    • Hammouti Abdellah, Le Retour du Tchad d’André Gide ou “le goût de noter”, Bulletin des Amis d’André Gide, no 138, avril 2003, p. 229-242.
    • Lüsebrink Hans-Jürgen, Gide l’Africain. Réception franco-allemande et signification de Voyage au Congo et du Retour du Tchad dans la littérature mondiale, Bulletin des Amis d’André Gide, n°112, octobre 1996, p. 363-378.
    • Masson Pierre, Sur le Journal d’Henri Heinemann, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 549-552.
    • Morello André, Lire Bossuet au Congo. Gide à la frontière des préjugés de l’ethnologie, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 177/178, janvier-avril 2012, p. 87-98.
    • Robert Pierre-Edmond, The Novelist as Reporter : Travelogs of French Writers of the 1920’s through the 1940’s, from André Gide’s Congo to Simone de Beauvoir’s America, Revue des sciences humaines, mars 2004, p. 375‑387 [partiellement consacré à Gide].
    • Savage Brosman Catharine, Madeleine Gide in Algeria, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 543-548.
    • Steel David, Coïncidences africaines. La Belle Saison des Thibault et le Voyage au Congo: d’un film à l’autre, Bulletin des Amis d’André Gide, n°94, avril 1992, p. 143-149.
    • Van Tuyl Jocelyn, “Un effroyable consommateur de vies humaines”. Témoignages littéraires sur la préhistoire du sida, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 509-542.
    • Putnam Walter, Gide et le spectacle colonial, Bulletin des Amis d’André Gide, n°131-132, juillet-octobre 2001, p. 495-511.
    • Putnam Walter, Dindiki, ma plus originale silhouette, Bulletin des Amis d’André Gide, n°199/200, automne 2018, p. 111-130.
    • Wynchank Anny, Fantasmes et fantômes, Bulletin des Amis d’André Gide, janvier 1994, p. 87-99.
Thèses et mémoires
    • Ata Jean-Marie, Vision de l’Afrique noire dans l’imaginaire romanesque de Louis Ferdinand Céline et André Gide : approche comparatiste de « Voyage au bout de la nuit » et « Voyage au Congo », thèse de littérature française soutenue en 1986 à l’Université Paris-Sorbonne sous la direction de Jeanne-Lydie Goré [partiellement consacrée à Gide].
    • Coquart Véronique, André Gide et la colonisation française en Afrique noire, d’après « Voyage au Congo » et « Retour du Tchad », mémoire de maîtrise d’histoire soutenu en 1998 à l’Université de Lille III sous la direction de Jean Martin.
    • Durosay Daniel, Attitudes politiques et productions littéraires, thèse de littérature française soutenue en 1981 à l’Université Paris Nanterre sous la direction de Marie-Claire Bancquart [partiellement consacrée à Gide].
    • Ferreri Serge, Étude sur le journal de Voyage : Gide, « Voyage au Congo » et « Retour du Tchad », Leiris « L’Afrique fantôme », thèse de littérature française soutenue en 1982 à l’Université Paris VII sous la direction de Michèle Duchet [partiellement consacrée à Gide].
    • Tétani Jacques, La Vision du Congo colonial dans « Voyage au Congo » d’André Gide et « Tarentelle noire et diable blanc » de Sylvain Bemba, mémoire de maîtrise de lettres soutenu en 1982 à l’Université de Limoges [partiellement consacré à Gide].

 


S’engager, se rengager ?

CAUDERLIER, Philippe Edouard (1812-1887)

Temps de lecture : 7 minutes >

“Philippe Édouard CAUDERLIER nait le 17 avril 1812 à Anvers, et passe son enfance et son adolescence à Bruxelles. Sa mère, Pélagie Cauderlier, 31 ans, est originaire de Wallonie, plus précisément de Virelles, un petit village du département de Jemappes (actuellement province du Hainaut) ; servante, elle est domiciliée à Bruxelles, au coin de la Place Fontainas et du Marché aux Charbons, dans un quartier économiquement très actif de ce qui allait devenir plus tard la capitale belge. On y brassait entre autres de la bière et on y distillait du genièvre, ce qui laisse à penser que le père de Philippe Edouard pourrait bien être issu de ce milieu, et pourrait expliquer dans une certaine mesure la future carrière de son fils.

Le conditionnel s’impose car Philippe Edouard porte le nom de sa mère ; c’est un enfant naturel, un de ces nombreux bâtards nés au XIXe siècle et ses efforts pour retrouver son père sont restés vains.

On ne connait de la scolarité et de la formation de Philippe Édouard Cauderlier que ce qu’il a bien voulu en écrire : dans son ouvrage La Santé (1882), il affirme n’avoir pu suivre que pendant deux mois l’école du soir. Cela ne l’a néanmoins pas empêché de faire une carrière satisfaisante, ajoute-t-il avec une fierté non dissimulée. Son épanouissement indéniable, Cauderlier le devra donc à lui-même et à ses très nombreuses lectures.

A l’âge de dix-huit ans, il fréquente donc des cours du soir pendant deux mois. Quels cours, on ne le sait. Quelques mois plus tard, il est enrôlé à bord d’un navire marchand, peut-être comme coq ; mais rien n’est moins sûr… Il traverse l’Atlantique sur le Bolivar, probablement au départ de la France. Sa connaissance approfondie de la cuisine française, qui sert de référence à cette époque, pourrait en tout cas s’expliquer par un séjour prolongé dans ce pays.

Un an à peine après avoir abandonné définitivement la mer, il décide de s’unir à Joanna Hoste. Une heureuse décision s’il en est (d’autant plus que Madame Cauderlier est également la nièce du futur éditeur de son cher époux) car le couple restera uni jusqu’à la mort. Cauderlier et son épouse ne seront toutefois pas épargnés par le malheur. De leur union resteront finalement trois garçons : Emile, Gustave et Ernest. Deux enfants sont morts prématurément : la petite Elisa décède après quelques semaines, et Jules ne vit que vingt mois. Ces malheurs influenceront indirectement les ouvrages de Cauderlier : il y évoquera régulièrement le taux de mortalité élevé chez les enfants et suppliera les parents d’entourer les bambins des meilleurs soins possibles.

En 1842, Cauderlier s’installe à Gand, à proximité du Belfort (Sint-Janstraat), et ouvre son propre commerce de pâtisserie Au pâté roulant. Plus tard, il va déménager dans la Veldstraat. Ses activités professionnelles prennent très rapidement, une autre orientation. Dans divers documents des années 1840, il se qualifie lui-même tour à tour de “traiteur”, “charcutier”, “cuisinier”, “restaurateur” ou encore “organisateur de banquets et marchand de gibier”.

Cauderlier est sans aucun doute un excellent homme d’affaires. En 1858, à 46 ans à peine, il peut se permettre de vivre de ses rentes et entame avec succès une carrière d’auteur culinaire. En 1861 parait chez l’éditeur gantois Ad. Hoste son premier livre L’Économie Culinaire, qui est très rapidement traduit sous le titre Het Spaarzame Keukenboek.

Les publications de Cauderlier obtiennent un grand succès. Dans un dépliant publié à l’occasion de la quatrième réimpression du livre Het Spaarzame Keukenboek, nous apprenons par exemple que 60.000 exemplaires de ses livres ont déjà été vendus. Une liste des acheteurs de l’ouvrage au cours des derniers mois souligne le caractère international des lecteurs. Selon ce document, Cauderlier est lu non seulement en Belgique et en France mais également en Angleterre, aux Pays-Bas, en Italie, Russie, Pologne, Syrie, Égypte, Espagne, aux États-Unis et même en Argentine.

Pendant les années 1860 et 1870, Cauderlier poursuit ses publications. Pour un public assez réduit de professionnels, il écrit Le livre de la fine et de la grosse charcuterie ainsi que La pâtisserie et les confitures. Par contre, avec Les 52 menus du gourmet et, plus encore avec La Cuisinière et Keukenboek (qui est une version abrégée de son premier livre), Cauderlier s’adresse à un plus large public.

La Santé, paru en 1882, est sa dernière œuvre, et la plus étonnante. Il ne s’agit pas d’un livre de cuisine habituel, mais davantage d’un essai, truffé de conseils de santé principalement destinés aux personnes âgées. Il contribue en tout cas de manière significative à la démocratisation de la cuisine.

Cauderlier décède en 1887, mais l’intérêt pour ses livres ne faiblit pas. Son éditeur effectue plusieurs réimpressions posthumes, dont le contenu diffère parfois d’une version à l’autre. La popularité de Cauderlier ne semble prendre fin que dans les années 1920, avec l’apparition sur le devant de la scène de nouveaux journalistes gastronomiques, tels que Gaston Clément et Paul Bouillard. Par ailleurs, des réceptaires, comme Ons Kookboek (Mon livre de cuisine) du Boerinnenbond, les ouvrages d’Irma Snoeck-Van Haute et de Mesdames Droeshout et Van Dale, s’adressent tout particulièrement aux femmes au foyer et à tous les amateurs de bonne chère. Quelques sept décennies plus tard, Cauderlier mérite d’être redécouvert.

Cauderlier et la cuisine du XIXe siècle

L’intérêt porté à Cauderlier se situe sur deux plans.

D’une part, il nous permet d’étudier le mode de vie de la bourgeoise belge du XIXe s., sur le plan gastronomique, dans les longues listes des comestibles et des plats préparés (pâtés, vol-au-vent, volaille et gibier, vins, etc. – fourniture à domicile de plats tout préparés, que l’on peut même acheter par abonnement mensuel dont le prix varie entre 40 et 60 BEF par mois) qu’il propose en tant que traiteur et dans leurs conditions de vente (qualité garantie, bouteilles ou conserves défectueuses reprises sans discussion, service à domicile ou sur place pour les banquets).

Avec ce commerce de traiteur et la vente de produits alimentaires de qualité, Cauderlier répond à la demande sans cesse croissante d’une bourgeoisie gantoise en recherche d’une cuisine plus raffinée et de produits chers comme le fromage, les desserts variés, le vin, le poisson. Cauderlier souhaite, par le biais de ses publications, promouvoir mais aussi démocratiser la fine cuisine bourgeoise dont on a peu traité auparavant. La citation suivante illustre bien ses intentions :

“L’Économie culinaire” est venue combler cette lacune et a rendu la cuisine accessible aux plus modestes fortunes. Cet ouvrage a donc une utilité qu’on ne saurait reconnaître à aucun de ceux qui se sont succédé depuis un siècle.

S’adressant aux classes moyennes et à la petite bourgeoisie, il fait preuve d’une vision toute personnelle de la cuisine et des habitudes alimentaires, comme le montre son premier livre. Il prend ses distances vis-à-vis de la cuisine élitiste et extravagante, donc chère, notamment de celle de Marie-Antoine Carême, un chef français. Cauderlier plaide pour une cuisine simple, légère, sobre et donc meilleur marché.

Il tente d’éviter les matières premières chères et luxueuses. Pour ses recettes, il choisit des produits régionaux et frais, n’hésitant pas à critiquer violemment les nouvelles méthodes d’engraissage. C’est dans ce contexte qu’il répertorie d’importants aspects de la gastronomie régionale. Son livre de cuisine contient de nombreuses recettes classiques : waterzooi de poulet, de poisson ou de lapin, carbonnades, chou rouge à la gantoise, steak aux pommes de terre… Par ailleurs, Cauderlier émet conseils et avis quant à l’entretien et l’organisation de la cuisine, la composition des menus, la décoration des tables, etc.

Par ses livres de cuisine, Cauderlier s’inscrit également dans la riche tradition française qu’il critique cependant car des maitres tels que Grimod de la Reynière, Carême et Brillat-Savarin ont fixé dans leurs célèbres ouvrages les règles d’habitudes alimentaires élitaires.

L’ode à la vertu bourgeoise qu’est l’économie ne se limite d’ailleurs pas aux titres de ses livres et aux avant-propos, mais se retrouve également dans ses recettes et ses notes. On y trouvera donc régulièrement les expressions : méthode de préparation inutile, gaspillage, épargne, économie, cherté, bon marché… Dans ce contexte, il était inévitable que la traditionnelle cuisine française tape-à-l’œil de l’époque fasse régulièrement l’objet de critiques.

La modération étant une vertu de ce bourgeois, Cauderlier n’est donc pas partisan d’une liste interminable de plats, faisant certains diners ressembler davantage à une kermesse de village. Il se rallie de plus en plus à une tendance générale qui prône la modestie en cuisine, a fortiori chez les personnes âgées. La gourmandise est chez certaines personnes âgées un péché mortel car l’habitude de consommer de nombreux plats pendant le même repas est funeste pour la santé.

C’est ce même souci d’une alimentation saine et de qualité qui l’amène à morigéner le secteur des sous-traitants. Ainsi, il n’apprécie guère ceux qui souhaitent engraisser les volailles et il est peut-être un des premiers à s’en prendre aux précurseurs de l’élevage en batterie, d’un point de vue culinaire certes. Idem pour l’engraissage des bœufs, qui a pour effet, selon lui, de rendre la bonne viande de bœuf particulièrement difficile à trouver.

Sur sa lancée, il sermonne également certains pêcheurs qui, selon lui, ont l’habitude de laisser crever leurs poissons dans une insuffisante quantité d’eau. L’ancien chef coq veut surtout qu’on serve des produits de meilleure qualité au consommateur et il prend ses responsabilités ; il est dommage que ses remarques aient été ultérieurement atténuées…

Dès le début, il a prôné le naturel et stigmatisé, parfois de manière violente, le côté artificiel de la profession. Non seulement en cuisine, mais aussi dans d’autres secteurs, on ne peut selon lui obtenir des résultats vraiment satisfaisants que par des méthodes naturelles. Cela vaut tout spécialement pour l’élevage du poulet, du bœuf et du porc qui, dit-il, ne donne une viande acceptable que s’il est pratiqué selon les méthodes traditionnelles et en liberté. Une manière de voir plus qu’actuelle…

Il n’en néglige pas pour autant l’évolution technologique et reconnaît l’utilité de la réfrigération, de la conserve industrielle… Il s’intéresse aux produits européens et américains qu’il conseille parfois. Il suit de près les communications scientifiques et s’y réfère lorsque ces études peuvent appuyer ses propres arguments basés sur un solide bon sens et une pratique professionnelle qui l’a amené à fréquenter tous les niveaux sociaux.

Un autre plan, plus général, permet de mieux appréhender, à travers l’œuvre de l’écrivain et ses commentaires, l’évolution de la société belge entre 1830 et 1930 – de la chandelle à l’électricité, du transport pédestre ou par chevaux au train, en un mot passant d’une économie rurale à l’ère industrielle -, une période charnière sur le plan éducatif, politique, intellectuel et scientifique qui a créé nos conditions actuelles de vie et qui ne peut qu’interpeller enfants et adultes. Abordée cet angle, la découverte de Cauderlier offre aux enseignants, par exemple, maintes et maintes possibilités d’aborder l’histoire, la sociologie, l’éducation et l’enseignement, l’évolution philosophique de la société belge au XIXe s.”


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : cagnet.be ;  Philippe Vienne | remerciements à Valérie Quanten et à Daniel Baise (Fonds Primo)


Bon appétit !

LYNGE, Aqqaluk (né en 1947)

Temps de lecture : 3 minutes >

Aqqaluk Lynge est né à Aasiaat, une petite ville dans l’Ouest du Groenland en 1947. Il est né dans une famille de politiciens : il est le fils de Hans Lynge, un politicien groenlandais, et le petit-fils de Frederik Lynge, un politicien danois. Aqqaluk Lynge fait ses études primaires au Groenland et complète son éducation secondaire et universitaire au Danemark. Il étudie à l’université de Copenhague et à la Social Hoegskole de Copenhague (école formant les travailleurs sociaux) au début des années 70.

Une fois diplômé (1976), il retourne dans sa ville natale, Aasiaat, pour y exercer les métiers de travailleur social pendant quatre ans (1976-1980) et de professeur assistant au Social Pedagogical College (1979-1980). Dans les années 80, il est journaliste pour Kalaallit Nunaata Radioa (KNR), la société de diffusion nationale du Groenland.

Pendant les 35 années suivantes, Aqqaluk Lynge devient un politicien groenlandais reconnu et investi, un défenseur des droits inuits ainsi qu’un auteur et poète kalaalit prolifique, qui écrit en groenlandais, en danois et en anglais.

Aqqaluk Lynge commence à s’engager en politique pendant ses études au Danemark, lorsqu’il devient membre du conseil d’administration du Conseil des Jeunes Groenlandais, une association étudiante de Copenhague. Lynge devient président du Conseil lorsque celui-ci évolue pour devenir le Kalaalit Inuusuttut Ataqatigit (1974-1976). Il est le cofondateur et trésorier de la fondation Aasivik (1976-1984), un camp d’été traditionnel inuit, et cofondateur (1976-1980) du parti politique inuit Inuit Ataqatigiit. Il préside ce parti de 1980 à 1992. En 1983, les Groenlandais élisent Aqqaluk Lynge au premier Parlement du Groenland [Inatsisartut] et il se voit confier différents portefeuilles ministériels de 1983 à 1995.

Aqqaluk Lynge travaille au Conseil circumpolaire inuit (CCI), d’abord comme vice-président (1995-1997), puis comme président (1997-2002), ensuite comme vice-président du CCI à l’international et finalement comme président du Groenland au CCI (2002-2014). Le CCI promeut les droits des Inuits et défend leurs intérêts à un niveau international : il est la voix unifiée de toutes les communautés inuites dans le monde (…).

Les écrits de Aqqaluk Lynge constituent une contribution importante à la littérature groenlandaise. Aqqaluk Lynge est l’auteur de plusieurs recueils de poésie groenlandaise. En 1982, à Copenhague, Brondum publie Tupigusullutik angalapput Til haeder og aere, une collection des poèmes de Lynge. Une anthologie des poètes et auteurs contemporains du Groenland éditée par Aqqaluk Lynge intitulée Sila. Praesentation af grønlandske digtere og forfattere af i dag. En antologi [Sila. Présentation des poètes et auteurs groenlandais d’aujourd’hui] est publiée en 1996 à Nuuk au Groenland.

Un recueil d’articles, de poèmes et de discours écrits par Lynge au cours des vingt-cinq années précédentes est publié sous le titre de Isuma/Synspunkt (Atuakkat, 1997), coïncidant avec son cinquantième anniversaire. Taqqat uummammut aqqutaannut takorluukkat apuuffiannut /The Veins of the Heart to Pinnacle of the Mind (International Polar Institute, 2008) rassemble une sélection de poèmes d’Aqqaluk Lynge en groenlandais et leur traduction en anglais. Une traduction française, Des veines du cœur au sommet de la pensée (Les Presses de l’Université du Québec) est publiée en 2012.

En 2012, l’Université Dartmouth décerne à Aqqaluk Lynge un doctorat honorifique en lettres humaines. Il réalise le film Da myndighed-erne sagde stop (1972) qui documente la fermeture de Quillissat, une ville minière groenlandaise, et de son effet sur les citoyens. L’institut du film danois reproduit ce documentaire sous le titre Nâlagkersuissut oĸarput tássagôĸ en 2019. L’œuvre de Lynge (films, poésie, essais) offre une perspective critique sur l’impérialisme danois, témoignant de ses conséquences concrètes sur les Inuits du Groenland. (lire l’article complet sur INUIT.UCAM.CA)


La voix de mon chant

Chacun des mots que j’écris
c’est le mot que je lis
c’est la voix de mes mots
l’âme de ma lettre

Chacun des mots que je lis
c’est le mot que j’écris
c’est la voix de ma lettre
l’âme de mes mots

Tout l’amour que je donne
c’est l’amour que j’entends
c’est l’âme de mon amour
la voix dans mes oreilles

Chacun des murmures que j’entends
c’est le cri du désespoir
C’est la voix de mon âme
l’âme de mon chant

in Des veines du coeur au sommet de la pensée (2012)

  • illustration en tête de l’article : Aqqaluk Lynge © Martin Lehmann

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Martin Lehmann


Plus de littérature…

MOREAU Christiana, La Dame d’argile (Paris : Préludes, 2021)

Temps de lecture : 3 minutes >

Christiana MOREAU est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing et a été nommé citoyenne d’honneur de la ville. Après La Sonate oubliée (2017), dont l’action se situe entre Seraing et Venise, et Cachemire rouge (2019), La Dame d’argile est son troisième roman.

EAN 9782253040507

“Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.

Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue ? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle oeuvre ? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…”

Immobile sur sa chaise, Sabrina semble hypnotisée par la sculpture posée devant elle, sur la grande table d’atelier. C’est un buste féminin.
Une terre cuite d’une belle couleur chaude, rose nuancé de blanc. Un visage fin et doux au sourire mélancolique, regard perdu au loin, si loin dans la nuit des temps. La chevelure torsadée emmêlée de perles et de rubans modelés dans la matière entoure la figure d’une façon compliquée à la mode Renaissance. La gorge est dénudée. Le long cou, souple et gracile, est mis en valeur par un collier tressé entortillé d’un serpent sous lequel apparaît une énigmatique inscription gravée : “La Sans Pareille”.
Depuis cinq ans qu’elle travaille pour le musée des Beaux-Arts de Bruxelles, c’est la première fois que la restauratrice a entre les mains un objet aussi fascinant et parfait. Le plus incroyable est qu’il lui appartient. À elle ! Une jeune femme d’origine plus que modeste, naturalisée belge, mais italienne de naissance.
L’excitation fait trembler sa lèvre inférieure qu’elle mordille de temps à autre. Son immobilité n’est qu’un calme de façade ; en elle grondent les prémices d’un orage sans cesse réprimé, dont les nuages noirs ne parviennent pas à déchirer le ciel de sa vie devenue trop sage. Elle s’est peu à peu accommodée de sa situation et semble, en apparence, avoir fait la paix avec elle-même. Elle n’éprouve plus ce désir destructeur qui l’a si longtemps rongée, et pourtant la menace couve. Des picotements désagréables tentent d’attirer son attention sur le risque imminent. Elle repousse ces pensées dérangeantes et tend la main vers la statue pour caresser la joue ronde et polie, sentir sous ses doigts la finesse du grain de la terre cuite, le lissé impeccable de la surface.

 

D’une écriture claire et fluide, “La Dame d’argile” est un beau roman pour l’été. Ce serait néanmoins réducteur de le limiter à cela. Dans ce récit choral à quatre voix, Christiana Moreau évoque la destinée de femmes de différentes époques et de différents statuts, mais aussi la place qui leur est réservée dans la société (et contre laquelle, parfois, elle se révoltent). En parallèle, elle partage avec le lecteur son amour de l’art, et particulièrement du Quattrocento, dans lequel on sent également poindre sa connaissance pratique de la  sculpture. En cette année de commémoration des 75 ans de l’immigration italienne en Belgique, on retrouve aussi, dans le roman, une description sensible de cette page, souvent sombre, de notre histoire. Tout cela confère de la profondeur au récit sans rien lui retirer de sa légèreté.

Philippe Vienne


Lire encore…

DEWISME, Charles-Henri, alias Henri VERNES (1918-2021)

Temps de lecture : 5 minutes >

Charles-Henri DEWISME (dit Henri Vernes) naît à Ath, le 16 octobre 1918. Très vite, ses parents divorcent et le petit Charles Dewisme est élevé par ses grands-parents dans une maison tournaisienne située rue Duwez dans le quartier Saint-Piat. Aujourd’hui une plaque commémorative est visible sur la façade de la maison. Déjà à l’époque celui qui deviendra Henri Vernes avait un goût très prononcé pour les romans d’aventures, comme par exemple les Harry Dickson de son futur ami Jean Ray.

A 19 ans, il interrompt ses études et fait une fugue en Chine… (preuve qu’il avait déjà le goût de l’aventure en lui !) Pendant la guerre, il travaille comme espion pour les services secrets britanniques. Il connait malgré tout beaucoup de monde dans l’autre camp ce qui lui permit de sauver sa peau à quelques reprises. Il aime écrire et collabore avec plusieurs journaux. Il réutilisera certains de ses articles comme source d’inspiration pour ses Bob Morane.

Il écrit un premier livre : “Strangulation”. Il envoie le manuscrit à Stanilas-André Steeman qui dirigeait une collection de romans policiers Le Jury. Mais le roman fut refusé et perdu à jamais. Il paraitrait que Stanilas-André Steeman ne l’aurait pas accepté car le manuscrit avait été envoyé roulé et non à plat. Son second livre, lui, est et bien publié et s’intitule La porte ouverte (La renaissance du livre, 1944). A cette époque, Henri Vernes écrivait encore sous son véritable nom : Charles-Henri Dewisme ! Ce premier livre ne fut malheureusement pas très commercialisé et seulement 700 exemplaires se sont vendus !

Un troisième opus se rajoute à la liste, en 1949 : La belle nuit pour un homme mort, un roman très noir. Parallèlement, il publie des histoires policières dans les journaux. En 1994 parait Le goût du malheur, histoire écrite en 1945 mais jamais publié auparavant.

Henri Vernes & Bob Morane

C’est en 1953 que Henri Vernes crée le personnage de Bob Morane à la demande de J-J. Schellens, l’ancien directeur littéraire des éditions Marabout, qui, pour sa nouvelle collection nommée Marabout-Junior, voulait un auteur pouvant lui créer “un personnage à suite” qui serait en librairie tous les 2 mois (délai convenu entre J-J. Schellens & H. Vernes) de façon à ce que les jeunes lecteurs de cette nouvelle série Marabout puissent acheter leur livre en librairie régulièrement et à date prévue…

Tout au début, C-H. Dewisme dût écrire un livre “test” qui s’intitulait Les conquérants de l’Everest ; test qui s’avéra convaincant puisque C-H. Dewisme fût accepté pour écrire la nouvelle série !

Depuis lors, à l’instar de son héros, c’est son propre nom qui signifie également l’aventure. Il écrit à une cadence encore plus infernale que la fameuse vallée (en allusion à La vallée infernale, le premier roman des aventures de Bob Morane) des histoires d’aventures plus passionnantes les unes que les autres. Ce passionné de l’écriture a vraiment dédié sa vie à son héros qu’il a mis en action dans 215 romans, au côté de son infatigable compagnon Bill Ballantine et en inventant ainsi de nombreux ennemis occasionnels (les coupeurs de têtes, l’homme invisible…) ou réguliers (L’ombre Jaune, Orgonetz, Miss Ylang-Ylang…).

Son imagination très fertile lui a permis de créer de nouveaux pays étrangers, la lutte de Bob contre des dictateurs, des univers parallèles et surtout, surtout LE Bob Morane !

“A l’instar d’un Georges Simenon ou d’un Frédéric Dard, durant des années, Henri Vernes écrit pour Marabout Junior une aventure de Bob Morane tous les deux mois ! (Bob Morane doit son nom à un modèle d’avion de chasse et à celui du guerrier Masaï, qui a tué son premier lion). A ce rythme-là, il n’est pas étonnant d’en arriver au nombre incroyable de plus de 200 romans. Il est normal aussi que son héros soit devenu une vedette incontestée de la BD et des petits et grands écrans. Sans doute le doit-il aussi à ses qualités morales, à son humanisme profond comme à son sens de l’écologie. Mais Bob Morane se bat finalement contre la bêtise des hommes. Il le fait cependant en être responsable : il analyse la situation, ne s’engage qu’après avoir mesuré les risques. De son créateur, il a l’humour, la curiosité, le sens de l’amitié. Henri Vernes a été durant vingt ans l’ami de Jean Ray, dont il a relancé et préfacé les œuvres. Il a connu et connaît également Michel de Ghelderode et Thomas Owen. Son tout premier roman, Strangulation, il l’envoya à Stanislas-André Steeman, à l’époque où celui-ci dirigeait la collection “Le Jury”. N’oublions pas qu’un des premiers titres de Bobo Morane fut, en 1957, Les Chasseurs de dinosaures et que son auteur utilisa la science-fiction, créant La Patrouille du temps en même temps que l’Américain Poul Anderson, dans ce qui reste son thème favori : le voyage dans le temps…” [d’après DECITRE.FR]

Il y a eu un “avant Bob Morane” mais également un “pendant Bob Morane”. Au début de l’aventure moranienne, Charles-Henri Dewisme a également publié quelques titres notamment pour l’Héroïc Album ou encore le journal Tintin. Henri Vernes a ensuite écrit quelques romans pour les éditions Marabout Junior n’ayant aucun rapport avec Bob Morane. Les uns signés de son vrai nom, les autres signés Jaques Seyr. En 1957, il invente un nouvel héros Luc Dassaut qu’il met en scène dans Les rescapés de l’Eldorado et Base clandestine parus chez Hachette. Ce dernier titre deviendra par la suite Des dinosaures pour la comtesse chez Héroïc Album. Henri Vernes reste malgré tout concentré sur son personnage principal : Bob Morane. Mais entre le moment où l’auteur quitte en 1982 les bibliothèques vertes, jusqu’à ce qu’il rejoigne Fleuve Noir en 1988, aucun nouveau Bob Morane ne parait en librairie. L’auteur ne se tourne pourtant pas les pouces : il invente sous un autre pseudonyme (Jacques Colombo) une série érotique, Don. Le personnage éponyme est l’opposé absolu de Bob Morane même si les deux personnages partagent quelques traits physiques. Les valeurs communiquées par Bob Morane ne sont absolument pas celles de Don. Le simple exemple du meurtre le montre déjà : Bob Morane déteste tuer, Don le fait sans scrupule… Mais la principale différence se situe dans le sexe : alors qu’Henri Vernes évite constamment le sujet dans ses précédents romans, il est omniprésent dans Don. C’est pour cela que Charles Dewisme a inventé ce nouveau pseudo de Jacques Colombo : il ne voulait pas que ses jeunes lecteurs découvrent cette série rose écrite de sa plume. En 1986, Jacques Colombo raccroche pour redevenir Henri Vernes en 1988 avec l’excellent L’arbre de la vie. [d’après BOBMORANE.BE]

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LAMBERT, Michaël (né en 1975)

Temps de lecture : 4 minutes >

“Né le 23 octobre 1975, Michaël LAMBERT écrit du théâtre, de la poésie, des nouvelles, des scénarios de courts-métrages, de bandes-dessinées et des romans. Sa pièce Ali, l’invincible a obtenu le Prix de l’Aide à la Création et le Prix de la SACD lors du Concours de l’Union des Artistes 2005. En 2006, il a participé à l’écriture collective de la pièce Microsouft World, mise en scène par Alexandre Drouet. Sa pièce Achille et Sarabelle a été sélectionnée au Rencontres Jeunes Publics de Huy en 2007. Sa dernière pièce Buiten, quand j’ai démissionné j’ai embrassé ma femme et ma fille a été présentée à Liège en 2012 dans une mise en lecture de Luc Baba.

Sa nouvelle Pachyderme Péril a obtenu le deuxième prix du concours 2010 de la Maison de la Francité. Des extraits de son recueil de poésies Extinction de l’espace humain ont été lus en 2010 au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris.

Michaël Lambert a travaillé dans la production de théâtre jeune public et animé des ateliers d’écriture pour l’asbl ImaginAction. Il a co-organisé pour le plaisir des soirées littéraires décontractées et familiales : les bolos-lectures. Il s’implique toujours dans plusieurs initiatives qui fédèrent des artistes liégeois dont le Comptoir des Ressources Créatives et le Collectif des Ecrivains Liégeois.

Depuis 2009, il participe régulièrement à des performances poétiques et à des scènes slam. Le 28 mars 2014, il a donné une lecture-performance de son recueil de poésie Ma petite boucherie (éditions Maelström). Le 17 octobre 2015, il était finaliste du championnat de Belgique de slam à Bruxelles. [d’après LIEGE-LETTRES.BE]

© Marie Jérôme

J’écris des récits inspirants pour celles et ceux qui veulent rendre le monde meilleur, en reprenant le contrôle de leurs propres histoires.


Le site LIEGE-LETTRES.BE propose également la bibliographie de l’auteur, que nous avons mise à jour :

Théâtre
  • Microcosme éthique, œuvre de jeunesse, inédit (1993)
  • Génération caoutchouc, sur le thème du sida et de l’exclusion, 1e version (2002) déposée à la Médiathèque de Vaise (Lyon) et 2e version (2003) au Centre d’Ecriture Dramatique – Wallonie-Bruxelles
  • Marx et Dingo, sur le thème de la société de consommation, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2003-2004)
  • Le cirque aux alouettes, sur le thème de la filiation, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2003-2004)
  • Graine de pistache, pièce jeune public, sur le thème de l’exil, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2005)
  • Bourse de relecture de la SACD avec Stanislas Cotton pour Espérance, sur le thème de la lutte contre l’extrême droite (2005)
  • Ali, l’invincible, pièce jeune public, sur le thème de l’enfance maltraitée, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2005)
  • Participation à l’écriture collective de Microsouft World de Macamada, sur le thème de la mondialisation (2006)
  • L’arbre à lait, pièce jeune public, sur le thème de l’alimentation, inédit (2006)
  • Les Autres, pièce jeune public, sur le thème de l’exclusion, inédit (2006)
  • Achille et Sarabelle, pièce jeune public, sur le thème de la solidarité, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2007)
  • Buiten, quand j’ai démissionné, j’ai embrassé ma femme et ma fille, sur le thème de l’aliénation, inédit (2012)
  • Du futur faisons fable rase, sur le thème de la tuerie de la place St Lambert (projet en cours)
Scénarios
  • Léo, scénario BD pour la dessinatrice Delphine Hermans, inédit (2005)
  • L’enveloppe jaune, aide à l’écriture du scénario de court-métrage de Delphine Hermans, Caméra-etc (2006)
  • Avec ou sans sel ; Le Carnet de Chico, aide à l’écriture de scénarios de court-métrage, Caméra-etc (2006-2007)
  • Papa et moi ; Bono, séries d’albums jeunesse, inédits (2011-2013)
  • Bourse de relecture de la SACD avec Frederik Peeters pour Génération
  • Standard de Liège : au coeur de Sclessin, scénario de BD avec David Rosel (2019)
  • Standard de Liège : tous ensemble !, scénario de BD avec David Rosel (2021) ; également traduit en Néerlandais, Allemaal Samen !
  • scénario de BD, avec le dessinateur Sébastien Godard (projet en cours).
Poésies
  • Le Croque-vivant, inédit (2003), extraits parus dans la revue Le Fram n°19 (hiver 2008-2009)
  • L’aube des oiseaux, inédit (2005),
  • Raisonnance, inédit (2008)
  • Extinction de l’espace humain, inédit (2009), extraits parus dans La nouvelle poésie française de Belgique, Le Taillis Pré (2009)
  • Déraison d’espérer, inédit (2012)
  • Ma petite boucherie, Bookleg #103, éditions Maelström (2014).
  • L’homme chouette et l’ours qui danse (projet en cours)
  • Habiter le monde (projet en cours)
  • Des humains chouettes, recueil (n.d.)
  • L’aube des oiseaux, éditions Boumboumtralala (2021), illustré par Bénédicte Wesel
Nouvelles et romans
  • Se fier aux apparences, recueil de nouvelles, inédit (2010)
  • Sans mentir, roman jeunesse, inédit (2011)
  • Mad, Murmure des Soirs (2016)
  • Femmes de Rops, Murmure des Soirs (2018)
  • Chamane – Tome 1 : Les esprits de la colline, roman jeunesse (à paraitre)
  • Sauver Fély (projet en cours)
  • Se fier aux apparences, nouvelles (n.d.)

Enfin, aujourd’hui, je mets mon expérience au service de celles et ceux qui cherchent des récits inspirants ou qui souhaitent en écrire en créant la communauté de l’arbre qui marche. J’y développe la notion de bionarration et les laboratoires de récits inspirants !

 

Plusieurs œuvres de Michaël Lambert sont présentes dans notre boutique, parmi lesquelles son dernier recueil de poésie : L’aube des oiseaux (2021)

 

 


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HARRISON : textes

Temps de lecture : 9 minutes >

Jim HARRISON (1937-2016), nom de plume de James Harrison, est un poète, romancier et nouvelliste américain. À l’âge de huit ans, une gamine lui crève accidentellement l’œil gauche avec un tesson de bouteille au cours d’un jeu. Il mettra longtemps avant de dire la vérité sur cette histoire. A l’age de 16 ans, il décide de devenir écrivain et quitte le Michigan pour vivre la grande aventure à Boston et à New York. C’est aussi à 16 ans qu’il rencontre Linda, de deux ans sa cadette, qui deviendra sa femme en 1960. Ils ont eu deux filles, Jamie, auteur de roman policier, et Anna.

Il rencontre Tomas McGuane à la Michigan State University, en 1960, qui va devenir l’un de ses meilleurs amis. Sa vie de poète errant vole en éclats le jour où son père et sa sœur trouvent la mort dans un accident de la route causé par un ivrogne, en 1962. Titulaire d’une licence de lettres, il est engagé, en 1965, comme assistant en littérature à l’Université d’État de New York à Stony Brook mais renonce rapidement à une carrière universitaire.

Pour élever ses filles, il enchaîne les petits boulots dans le bâtiment, tout en collaborant à plusieurs journaux, dont Sports Illustrated. Son premier livre, Plain Song, un recueil de poèmes, est publié en 1965. En 1967, la famille retourne dans le Michigan pour s’installer dans une ferme sur le rives du Lake Leelanau. Immobilisé pendant un mois, à la suite d’une chute en montagne, il se lance dans le roman Wolf (1971).

McGuane lui présente Jack Nicholson sur le tournage de Missouri Breaks. Harrison, qui n’a pas payé d’impôts depuis des années, est au bord du gouffre. Nicholson lui donne de quoi rembourser ses dettes et travailler un an. Il écrit alors Légendes d’automne (Legends of the Fall, 1979), une novella publiée dans Esquire et remarquée par le boss de la Warner Bros qui lui propose une grosse somme pour tout écrit qu’il voudra bien lui donner. Le succès n’étant pas une habitude chez les Harrison, Jim se noie dans l’alcool, la cocaïne. Après une décennie infernale (1987-1997) durant laquelle il a écrit un grand roman, Dalva (1988), il choisit de s’isoler et de se consacrer pleinement à l’écriture et aux balades dans la nature. Jim Harrison meurt d’une crise cardiaque le 26 mars 2016, à l’âge de 78 ans, dans sa maison de Patagonia, Arizona.” [BABELIO.COM]


…Nul doute que depuis le pléistocène les gens aient eu une expérience réelle de l’extase religieuse, même si l’on s’en moque volontiers aujourd’hui, surtout à cause des charlatans que sont nos chefs religieux. Je ne considère certainement pas les fondamentalistes comme plus dangereux que l’éthique unique et passablement fasciste de notre jeune bourgeoisie prospère et en plein essor, dont l’éducation a subi les ravages du politiquement correct, au point que ses membres semblent constituer une classe à part. À leurs yeux myopes, les Noirs, les Latinos et les autochtones américains ressemblent à des Martiens. Ils vivent dans le monde consensuel des garderies, du sport, des portefeuilles d’actions, des spécialistes médicaux, de l’enfermement, de l’ergonomie, des niaises obsessions portant sur la pollution de l’air et les cigarettes (seulement dans leur voisinage immédiat). C’est une version de l’existence beaucoup plus proche des prophéties de Huxley que de celles de George Orwell. Imaginez une discussion où l’on se demande sérieusement si trente-cinq heures hebdomadaires de télévision sont vraiment nuisibles aux petits crétins qu’ils élèvent…

 

…Depuis vingt ans, on assiste à une débauche de shopping spirituel qui, bien que compréhensible, charrie avec lui et épouse de manière désastreuse le sens du temps dévoyé par notre culture, où la vitesse est en définitive la seule chose qui compte. On cède à une impatience fatale, au désir d’accumuler le plus vite possible les coups spirituels et de poursuivre avec la même répugnante mentalité. Cette tare inclut un grand nombre de voyages organisés dans une optique écolo ou ethno ainsi que les aspects comiques de faux chamans qui vendent des visions de pouvoir acquises en trois heures pour quelques centaines de dollars. Nous voilà bien, qu’il s’agisse de tennis zen, de pêche zen, de chasse zen, du zen destiné à faire de vous un homme d’affaires plus performant, à vous aider à écrire de manière spontanée, ou encore des innombrables équipes de football Apache ou Redskin, des guerriers, des puissants Mohawks blancs, des secrets d’Élan Noir appris lors d’un séminaire de deux heures, après quoi on vous sert du pain frit indien avant que vous ne chevauchiez un bison fantôme pour rentrer dans votre maison de banlieue. Nous ne refusons bien sûr aucune absurdité tant que nous pouvons en tirer un quelconque avantage économique. Quiconque en a vraiment ras le bol de la putain de culture blanche, pour reprendre une expression que j’entends souvent, a tout intérêt à se préparer à un long voyage. Contempler pendant une heure une tête olmèque de cinquante tonnes risque de vous propulser dans un vide absurde que tout le sucre du monde ne saurait adoucir.

 

Tout ce que je dis sur l’alcool est profondément suspect et, je l’ espère, tout aussi mordant. Soudain, le monde s’est mis à grouiller de pères la morale et de béni-oui-oui qui envisagent la vie comme un problème à résoudre. Rien que l’autre jour à la télévision, un type qui avait perdu un parent proche à cause de Tim Mc Veigh disait, après avoir assisté à l’exécution, qu’il ne ressentait “ni fermeture, ni compression“. Si vous ne comprenez pas que cette espèce de viol du langage relève d’une brutalité imbécile, alors je ne peux rien faire pour vous. Une existence soumise à de telles âneries psychologiques n’est, comme on dit, pas une vie, mais la preuve toute fraîche de la nouvelle mentalité victorienne et de l’éthique unique actuellement en vigueur.

 

Récemment, par une nuit dans le sud-ouest du pays, j’ai rêvé d’un homme qui est allé dans les montagnes proches et qui a vu un dieu dansant. Encore à moitié endormi dans les premières lueurs de l’aube, j’ai imaginé la fin de l’histoire. Ensuite, cet homme redescend des montagnes et parle de son aventure à un ami incrédule avec lequel il retourne dans la montagne pour voir le dieu dansant. La rumeur se répand bientôt, notre homme ressent le besoin de changer de métier et il se met à demander de l’argent aux curieux qui désirent voir le dieu dansant. Redoutant de perdre son pouvoir, cet homme prêche continuellement en affirmant haut et fort qu’on ne peut pas voir le dieu dansant sans que lui-même intercède. On construit un temple à l’entrée du canyon qui mène à la montagne. Et ainsi de suite. Une vision, si sainte soit-elle, ne l’est jamais assez pour échapper à la souillure. La terre est imbibée du sang de l’entropie religieuse.

 

La totale absence d’efficacité de l’esprit, lorsqu’il s’étudie, est ahurissante. L’esprit tente sans arrêt de se raconter un conte pour enfants absolument linéaire afin de dissimuler l’existence qu’il voit le corps mener. L’esprit tente sans arrêt d’être un observateur, un spectateur, plutôt que le réalisateur. R. D. Laing a dit que “l’esprit dont nous sommes inconscients est conscient de nous.” Cela suggère une dimension supplémentaire qui nous est le plus souvent indisponible, mais sans aucun doute vitale. Quand tu crapahutes vers ce pays de l’esprit, les frontières que tu perçois semblent infranchissables, mais néanmoins visibles. Tu comprends clairement que la linéarité est une escroquerie et la tectonique de la conscience est relativement étrangère à notre monde de lettres et de chiffres.

Jim Harrison, En marge – Mémoires (2002)

Passacaille pour rester perdu, un épilogue

Souvent nous demeurons parfaitement inertes face aux mystères de notre existence, pourquoi nous sommes là où nous sommes, et face à la nature précise du voyage qui nous a amenés jusqu’au présent. Cette inertie n’a rien de surprenant, car la plupart des vies sont sans histoire digne d’être remémorée ou bien elles s’embellissent d’événements qui sont autant de mensonges pour la personne qui l’a vécue. Il y a quelques semaines, j’ai trouvé cette citation dans mon journal intime, des mots évidemment imprégnés par la nuit : “Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception.” Certains, reprochant au monde leur condition déplorable, ne seraient pas d’accord. “Nous naissons libres, mais partout l’homme est enchaîné.” Je ne crois pas m’être jamais pris pour une victime, je préfère l’idée selon laquelle nous écrivons notre propre scénario. La nature ou la forme de ce scénario est trop gravement compromise pour qu’on puisse espérer aboutir à d’honnêtes résultats. On est contraint d’écrire des scènes que les gens auront envie de voir et “Jim passa trois jours entiers la tête entre les mains, à gamberger” ne fait pas l’affaire. C’est de l’ordre du slogan idiot mais très répandu : “Je sais pas grand-chose, mais je sais ce que je pense.” Il y a tant d’années, quand j’ai arrêté la fac, je me suis dit que cette bévue monumentale était due à la personnalité que j’avais construite. Tout a commencé à quatorze ans, quand j’ai décidé de consacrer ma vie à la poésie. Incapable de trouver le moindre cas comparable dans le Nord-Michigan, j’ai réuni toutes les informations que je pouvais, en rapport avec des écrivains ou des peintres. La vie d’un peintre est parfois fascinante, celle d’un poète beaucoup moins. Mais les deux figuraient tout en haut de ma liste d’artistes. Si j’étais d’un tempérament orageux et que j’habitais une chambre de bonne à New York ou à Paris, j’aurais meilleure mine avec des taches de peinture sur mes pauvres fringues qu’avec des moutons de poussière et des pellicules. J’ai donc lu des dizaines de livres sur des peintres et des poètes pour découvrir quel type de personnalité je devais avoir. J’ai même peint durant presque un an pour accroître la ressemblance. J’étais un peintre nul, entièrement dépourvu de talent, mais étant arrogant, fourbe et fou, j’ai convaincu certains amis que j’étais réellement un artiste. Cela se passait juste avant la dinguerie beatnik. Le. slogan de l’époque était : “Si tu ne peux pas être un artiste, alors fais au moins semblant d’en être un.” J’ai tenté de copier les tableaux de maîtres anciens mais pour la Vue de Tolède du Greco, je me suis trouvé à court de toile à mi-chemin de Tolède. C’était une mauvaise organisation, pas du mauvais art. Quelle honte, même si personne ne le savait en dehors de ma petite sœur Judy, qui partageait ma fièvre artistique, allumait des bougies rouges et jouait du Berlioz pendant que je travaillais sur mon tableau. Le modèle est bien sûr ici celui de l’artiste romantique, sans doute la malédiction de toute ma vie qui m’a maintes fois fait trébucher et m’étaler de tout mon long. Par chance, mon hérédité paysanne m’a aussi donné le désir de travailler dur, si bien que j’étais rarement au chômage. Comme disait mon père : “Si tu sais manier la pelle, tu t’en tireras toujours.”
La confusion liée à la formule “Tout est permis” a duré à peu près toute ma vie. C’est bien sûr une ânerie, mais l’ego est aux abois s’il ne s’invente pas son propre combustible et ses munitions. Quand on se prétend poète, on ne peut pas couiner comme une petite souris ou marcher en minaudant comme une prostituée japonaise. Le problème, c’est qu’il faut se considérer comme un poète avant même d’avoir écrit la moindre chose digne d’être lue et, à force d’imagination, garder ce ballon égotique en état de vol. J’ai survécu grâce à d’excellents et de très mauvais conseils. Le meilleur est probablement Lettres à un jeune poète de Rilke, et le pire, que j’ai suivi fanatiquement, était sans doute celui de Rimbaud qui vous poussait à imaginer que les voyelles avaient des couleurs et qu’il fallait pratiquer un complet dérèglement de tous les sens, ce qui revenait à dire qu’il fallait devenir fou. Je m’en suis très bien tiré. On conseillait simplement aux jeunes poètes de ne pas s’embourgeoiser. Même ce vieux conservateur de Yeats déclara le foyer domestique plus dangereux que l’alcool. J’hésite à abonder dans son sens, ayant eu un certain nombre d’amis morts d’alcoolisme. Nous avons toujours vécu à la campagne, où il est beaucoup plus facile d’éviter l’embourgeoisement. Le monde de la nature attire avec une telle force qu’on peut facilement ignorer le restant de la culture ainsi que les obligations sociales. À dix-huit ans, j’ai découvert un poète italien que j’aimais beaucoup, Giuseppe Ungaretti. Il écrivit, Vorremmo una certezza (Donne-nous une certitude), un mauvais conseil, mais très compréhensible quand on a traversé la Seconde Guerre mondiale. Il admit, Ho popolato di nomi il silenzio (J’ai peuplé le silence de noms). Et puis, Ho fatto a pezzi cuore e mente / per cadere in servitù di parole (J’ai réduit en morceaux mon cœur et mon esprit pour m ‘asservir aux mots). Bien sûr. C’est ce qu’on fait. Peut-être qu’on radotera encore dans notre cercueil. Dans toute l’Amérique, les jeunes gens demandent de bons conseils à de mauvais écrivains. Les universités proposent trop de programmes d’écriture créative et n’embauchent pas assez de bons écrivains pour y enseigner. Contrairement à ce qu’on croit, quand on prend l’enseignement au sérieux, c’est un boulot harassant. Et votre propre travail risque fort d’en pâtir.
L’argent est un cercle vicieux, un piège dont vous ne sortirez sans doute pas indemne. Les scénarios exceptés, je n’ai pas gagné ma vie en tant qu’écrivain avant la soixantaine. Quand j’ai cessé d’écrire des scénarios pour ne pas mourir, la vente de mes livres en France m’a sauvé la mise.
Après avoir passé ma vie à marcher dans les forêts, les plaines, les ravins, les montagnes, j’ai constaté que le corps ne se sent jamais plus en danger que lorsqu’il est perdu. Je ne parle pas de ces situations où l’on court un vrai risque et où la vie est en péril, mais de celles où l’on a perdu tout repère, en sachant seulement qu’à quinze kilomètres au nord se trouve un rondin salvateur. Quand on est déjà fatigué, on n’a pas envie de faire quinze kilomètres à pied, surtout s’il fait nuit. On percute un arbre pour constater qu’il ne bronche pas. D’habitude, j’emporte une boussole, et puis j’ai le soleil, la lune ou les étoiles à ma disposition. Cette expérience m’est arrivée si souvent que je ne panique plus. Je me sens absolument vulnérable et je reconnais qu’il s’agit là du meilleur état d’esprit pour un écrivain, qu’il soit en forêt ou à son bureau. Images et idées envahissent l’esprit. On devient humble par le plus grand des hasards.
Se sentir frais comme un gardon, débordant de confiance et d’arrogance n’aboutit à rien de bon, à moins d’écrire les mémoires de Narcisse. Tout va beaucoup mieux quand on est perdu dans son travail et qu’on écrit au petit bonheur la chance. On ignore où l’on est, le seul point de vue possible, c’est d’aller au-delà de soi. On a souvent dit que les biographies présentaient de singulières ressemblances. Ce sont nos rêves et nos visions qui nous séparent. On n’a pas envie d’écrire à moins d’y consacrer toute sa vie. On devrait se forcer à éviter toutes les affiliations susceptibles de nous distraire. Pourtant, au bout de cinquante-cinq années de mariage, on découvre parfois que ç’a été la meilleure idée de toute une vie. Car l’équilibre
d’un mariage réussi permet d’accomplir son travail.

Jim Harrison, Le vieux saltimbanque (2016)

  • Lire aussi notre recension de Dalva

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CHENG : textes

Temps de lecture : 2 minutes >

“S’il a d’abord été connu du public français par ses ouvrages sur la pensée, l’esthétique et la calligraphie chinoises, ses méditations et ses romans, François CHENG a commencé par publier des poèmes et la poésie n’a cessé d’être l’alpha et l’oméga de son œuvre. Le succès éditorial exceptionnel de ses deux derniers recueils (La vraie gloire est ici et Enfin le royaume) s’explique assurément par l’évidence de leur lyrisme généreux, l’élan et la limpidité de l’écriture, son chant profond qui donne accès à une haute spiritualité imprégnée du taoïsme et cependant proche du cœur et des préoccupations de tout un chacun.

Car vivre
C’est savoir que tout instant de vie est rayon d’or
Sur une mer de ténèbres, c’est savoir dire merci

Ces vers par exemple qui expriment un optimisme foncier et lucide résument parfaitement une position existentielle qui apparaît comme un point d’appui pour la conscience occidentale égarée par ses doutes.” [d’après GALLIMARD.FR]

La rhétorique chinoise conçoit le quatrain comme une dramaturgie à quatre temps : le premier vers qui est l’exorde, le deuxième vers qui est le développement, le 3ème vers qui doit marquer un tournant ascendant et le quatrième vers qui doit aboutir à une perspective ouverte.” (François Cheng)


Consens à la brisure
C’est là que germera
Ton trop-plein de crève-cœur
Que passera un jour
A ton insu la brise.

 

Nous ne te suivrons pas jusqu’au bout, ô chemin !
Le soir nous tient auprès du feu couleur de vigne.
L’horizon des oiseaux migrateurs est trop loin,
Vers l’ouest nous irons, où un lac a fait signe.

 

A l’apogée de l’été
Revient ce qui a été :
Tous les fruits hauts suspendus,
Toute la soif étanchée

 

Nous avons bu tant de rosées
En échange de notre sang
Que la terre cent fois brulée
Nous sait bon gré d’être vivants

in Enfin le royaume (2018)


Lire pour dire…

Un projet Freinet : Dans l’air du temps (roman, 2015)

Temps de lecture : 97 minutes >

Sur les hauteurs de Liège, le Groupe scolaire Célestin Freinet – Naniot-Erables ou, plus simplement l’école communale Naniot, pratique la pédagogie Freinet. Ce qui veut dire ? Vous en saurez plus en lisant la suite de cet article. Le projet de fin d’études (primaires !) d’une élève de 11 ans de cette école est transcrit ensuite : un vrai petit roman…

La pédagogie Freinet

“Pédagogie alternative mise au point au début du XXe siècle, la méthode Freinet place les élèves comme acteurs de leurs apprentissages. Elle les invite à chercher, inventer et apprendre par eux-mêmes. Cette pédagogie est reconnue par les responsables de l’enseignement en Belgique comme en France. On y compte un nombre important d’établissements 100% Freinet… et des milliers de professeurs qui s’en inspirent au quotidien. Alors que la pédagogie traditionnelle est centrée sur la transmission des savoirs, la pédagogie Freinet place l’élève au cœur du projet éducatif. Elle prend en compte la dimension sociale de l’enfant, voué à devenir un être autonome, responsable et ouvert sur le monde :

  1. Le tâtonnement expérimental : “C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne croyons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si général et si universel doive être exactement valable pour tous les enseignements, les scolaires y compris“, écrivait Célestin Freinet. Avec la pédagogie Freinet, l’élève apprend grâce à l’expérimentation et non par la reproduction de ce qu’on lui inculque. Il émet ses propres hypothèses, fait ses propres découvertes, construit ses propres savoirs et savoir-faire. S’il y a échec, celui-ci devient formateur, les réussites favorisent la confiance en soi et en sa capacité à progresser par soi-même. La mémorisation, qui ne s’appuie pas sur du par cœur, mais sur l’expérimentation, se fait aussi sans effort.
  2. Un rythme d’apprentissage individualisé : la pédagogie Freinet porte une attention particulière au rythme d’apprentissage de chaque élève. Si dans un premier temps l’enseignant fixe avec la classe une feuille de route collective pour la semaine, ensuite chaque élève définit les tâches et activités qu’il accomplira individuellement, en fonction de ses capacités et de ses objectifs. Il progresse à son rythme.
  3. L’autonomie favorisée : en élaborant son propre planning hebdomadaire, l’élève se prend naturellement en charge, développe son autonomie et se responsabilise. Cette plus grande souplesse encourage à travailler davantage, l’enfant ne comptant pas ses heures pour finaliser un travail qui le passionne. Le professeur établit parallèlement des plannings pour s’assurer que tous les points du programme scolaire ont été travaillés. Toujours dans le sens de l’autonomie, des fichiers de travail auto-correctifs, établis dans les différentes matières, permettent aux élèves de se corriger par eux-mêmes.
  4. La coopération entre pairs : la coopération est au cœur de la pédagogie Freinet. Les travaux de groupes sont ainsi favorisés, quelles que soient les disciplines. Les bénéfices sont nombreux : développer le dialogue, la capacité d’organisation, le sens du respect et de la solidarité, l’autonomie et la responsabilisation. Les élèves peuvent former librement leurs groupes de travail. L’enseignement peut également veiller à ce que les groupes soient assez hétérogènes pour donner toute sa place à l’apprentissage entre pairs.
  5. L’organisation coopérative de la classe : plus généralement, la classe s’organise de façon coopérative. Les entretiens du matin et les nombreux temps d’échange collectifs permettent l’élaboration des règles de vie commune, la régulation des conflits, la mise en place de projets, le partage autour des travaux réalisés. Ces activités de communication développent l’écoute, les compétences orales et la construction de l’esprit critique. Une boîte à idées est souvent déposée dans la classe pour favoriser le dialogue.
  6. La place du professeur : au milieu du XXe siècle, quand Célestin Freinet a expérimenté sa pédagogie alternative, celle-ci s’est symbolisée par la disparition de l’estrade dans la classe. Le professeur ne doit pas dominer la classe, mais se mettre à son niveau. L’autorité n’est plus considérée comme incontournable pour la transmission des connaissances et l’enseignement n’est plus basé sur une relation hiérarchique. L’enseignant est là pour accompagner et donner aux enfants les moyens de se construire un savoir personnel. Il peut même déléguer certaines de ses responsabilités aux élèves.
  7. L’expression libre : dessin, peinture, textes, expression orale ou corporelle… il ne s’agit pas d’imposer un sujet ou un modèle à l’enfant. Pour produire, il va puiser dans ses propres ressources créatives, choisir les sujets et les émotions qu’il souhaite exprimer. La confection d’un journal scolaire est un outil privilégié d’expression libre, tout comme la correspondance scolaire. Les exposés et conférences, dont les thèmes sont choisis par les élèves, trouvent également toute leur place dans la pédagogie Freinet.
  8. L’évaluation formatrice : Célestin Freinet contestait le principe de l’évaluation finale et des examens qui apparaissaient comme l’objectif unique de l’enseignement. L’évaluation doit être formatrice et valoriser les progrès de l’enfant. Le suivi individualisé permet de proposer des consolidations de connaissances et compétences, par le biais de travaux collectifs ou personnalisés.
  9. Quelles différences avec la méthode Montessori ? La méthode Montessori, c’est l’autre grande pédagogie alternative née fondée au début du XXe siècle. Freinet et Montessori ont de nombreux points communs : pédagogies actives visant à développer l’autonomie, elles rendent l’enfant acteur de ses apprentissages et suscitent sa curiosité. Mais elles ont aussi leurs différences. Avec Montessori, l’enfant construit son savoir à travers le jeu. Freinet considère au contraire que le travail est naturel à l’enfant, qui est capable de construire un plan de travail personnel. Nous l’avons vu, avec la méthode Freinet, les élèves apprennent notamment grâce à la coopération, ils se nourrissent les uns les autres. Avec Montessori, l’apprentissage est individuel et se fait grâce à du matériel spécifique, mis à sa disposition.
  10. Un aménagement de l’espace conçu pour favoriser la coopération : l’organisation spatiale d’une classe est intimement liée à la pédagogie mise en œuvre. Avec la pédagogie Freinet, la classe est généralement découpée en 4 aires. Une aire de travail coopératif accueille les projets de groupes. Agencée en îlots, elle est équipée de matériel pour les sciences, le bricolage ou les activités créatrices. Une deuxième aire permet aux élèves de se réunir en classe entière, sans pupitres alignés face au professeur. Placés les uns face aux autres, ils communiquent plus facilement pendant les temps collectifs quotidiens. Un espace de recherche d’information peut aussi être installé. Equipé d’ordinateurs et d’un mobilier destiné à recevoir brochures documentaires, fiches auto-correctrices et autres ressources, il favorise l’apprentissage en autonomie. Dernière aire, la bibliothèque de la classe rassemble des romans, albums, contes, selon l’âge des élèves. L’espace est structuré de manière à faciliter la circulation. L’agencement et le choix du mobilier doivent ainsi être réfléchis en amont pour créer une ambiance conviviale, contribuant au plaisir de se rendre à l’école et d’apprendre.” [d’après CLASSE-DE-DEMAIN.FR]

Dans l’air du temps (roman, 2015)

Publié par l’école en 2015, le roman transcrit ci-dessous est le chef-d’oeuvre d’une élève de 11 ans. “Chef-d’oeuvre” est à prendre au sens donné par la pédagogie Freinet, comme dans le vocabulaire du compagnonnage. Les Compagnons du Tour de France le décrivent ainsi : “Son Tour De France terminé, l’Aspirant doit faire la preuve de sa valeur et de son habileté professionnelle en réalisant un chef-d’oeuvre, c’est-à-dire une maquette de dimensions variables où les difficultés techniques sont volontairement accumulées ; il montre ainsi la possession parfaite de son métier.” Dans le cas qui nous occupe, l’enfant a annoncé le roman comme n’étant que le tome 1 (à quand le tome 2 ?) : la méthode par projet peut avoir du bon…

© Bruno Wesel

Chapitre 1 : Bon, on le fait ou pas ?

– Bon, on le fait ou pas ?! s’impatienta Avril.
– Je sais pas… j’ai peur, répondit Kay. On va voir la couleur que la planète voit le plus rarement ! J’ai pas l’habitude…

Trois adolescents de quinze ans étaient réunis ensemble dans une petite maison abandonnée. Kay, Glani, et Avril.

– Kay ! rétorqua Glani, c’est ça qui est trop génial ! On va voir une couleur exceptionnelle ! Que seules les personnes qui ont l’audace de s’ouvrir assez peuvent voir ! Des personnes comme nous ! Tu ne vas pas renoncer au dernier moment, quand même ?! Du « rouge » ! Tu imagines ?! Allez, fais pas ta chochotte!
– Bon, bon ! Mais on pourrait pas plutôt se faire une simple ligne au lieu de ce signe bizarre ? parce qu’il est drôlement grand…

Avril se pencha vers lui en fronçant les sourcils.

– Kay, dit-elle, ce signe, c’est nous qui l’avons inventé. Tu ne peux pas te contenter d’une simple ligne ! Fais-le pour notre amitié, au moins !

Kay hésita quelques secondes puis, finalement, tendit le bras.

– Chouette-chouette ! dit Glani, ça devient de plus en plus excitant!

Elle tendit le bras à son tour. Avril sortit son petit couteau de poche. Kay déglutit. Avril approcha le canif de son bras. Elle enfonça sa lame tranchante dans sa peau, dessinant le signe. Il poussa un petit cri aigu avant de regarder sa blessure pour constater que la couleur du liquide qui en sortait était magnifique.

– Waouw ! C’ est… c’est woaw ! C’est donc ça du « rouge » ?! Je… waouw ! C’est tellement… Je… peux pas décrire ça… !

Avril et Glani étaient tout aussi subjuguées. Elles ouvraient la bouche comme deux poissons dans un aquarium.

– Mammamia… fais-le moi aussi, Avril !! s ‘exclama Glani.
– Oui, oui. Passe-moi ton poignet !

Glani, elle, ne poussa pas un seul cri mais ressentit un grand froid passer dans sa tête et son dos. Mais peu importe, elle voulait voir cette mystérieuse couleur sortir d’elle-même.

Quand Avril eût fini, Glani fixa pendant deux bonnes minutes le rouge puissant qui coulait abondamment de sa peau. Quand elle décrocha enfin le regard de sa blessure, elle regarda Kay et ricana :

– T’as vu ?! j’ai pas poussé de petits cris stupides, moi !

Avril et Glani virent que la couleur de peau de Kay se fonça. Il était affreusement gêné.

– Glani ! s’exclama Avril, j’ai peut-être tout simplement poussé la lame un peu trop fort dans sa peau, c’est tout ! Laisse-le tranquille !
– C’était pour rire… grogna Glani.
– Bon, allez, lança Kay, visiblement plus à l’aise, à toi Avril !

Avril, elle, ne pensait pas trop au mal que cela lui procurerait, ni à la couleur qui jaillirait de sa peau (même si elle la trouvait exceptionnellement belle).

Elle pensait au signe. Au lien d’amitié qu’elle allait avoir avec ses amis, et cela, pour toujours. Dès que leurs signes se seraient touchés et que les paroles auraient été prononcées, elle savait que ce signe tracé dans sa chair serait très important pour elle.

Elle tendit le bras à Kay. Quand il eut fini, Avril frissonna d’excitation.

– Je vous promets de ne jamais vous faire du mal volontairement. Et si par mégarde, je vous en fais, je m’en excuserai directement. Vous aurez pour toujours, de maintenant à ma mort, de l’importance pour moi.

Ils récitèrent cela, tous ensemble en se collant le symbole dégoulinant de sang les uns contre les autres.

Chapitre 2 : En rang !

– En rang !

La maîtresse de Kay, Avril et Glani n’était pas de bonne humeur. Comme toujours. Comme toutes les maîtresses. En fait, c’est comme si elles n’avaient pas d’humeur. Elles se ressemblaient toutes. Sévères, sérieuses, autoritaires comme le demandait le règlement universel.

– Miss Mawa ! Vous croyez que je ne vous ai pas vu sautiller ?! Vous me recopierez vingt fois “je me tiens droite dans un rang” ! À la prochaine remarque, je ne serai pas aussi tolérante !
– Oui, Mme Penoc. Merci, Mme Penoc, répondit Avril, timidement.

Et ils commencèrent donc à marcher, comme des petits soldats vers leurs salle de classe. Avril ne l’aimait pas. Il n’y avait jamais eu que des punitions avec cette maîtresse. Mais elle savait aussi qu’elle lui devait respect et obéissance. Pourtant, est-ce que sautiller était manquer de respect ? Apparemment, il ne fallait pas se poser toutes ces questions, comme le lui avaient souvent dit ses parents. Bref, sa maîtresse s’appelait Mme Penoc et n’aimait personne. Comme toutes les maîtresses. Leur apparence était très importante aussi. Robe droite et noire, cheveux gris toujours attachés en chignon serré, jamais plié, toujours les mains derrière le dos et surtout, jamais de sourire. Une fois, dans le deuxième pays, un petit garçon avait surpris sa maîtresse esquisser un sourire. Pas un sourire narquois, qui veut dire “n’essaye même pas de dire quoi que ce soit“. Non. Un amical, celui qui réchauffe le cœur, celui qu’on aime voir. Mais elle avait été punie par la loi pour mauvaise éducation ! Mme Penoc, on pouvait lui faire confiance. Jamais elle n’esquisserait ni même, ne penserait à faire le moindre sourire !
D’ailleurs, en parlant d’elle, elle venait de faire une déclaration qui réveilla Avril de ses pensées.

– Pour honorer la découverte de M. Onsonn, qui n’est autre qu’une grande grotte souterraine, nous allons nous rendre dans celle-ci. Attention, cela ne se produira qu’une fois dans votre vie alors je vous conseille de profiter. Et surtout, ne touchez à rien ! C’est un endroit extrêmement salissant. Voilà, nous partirons demain. Préparez votre tenue “anti-salissant” !

Les trois amis échangèrent un regard enthousiaste. Les sorties scolaires étaient extrêmement rares. De plus, c’était dans un endroit non-civilisé, ce qui voulait dire qu’on l’avait laissé dans son état naturel. Et, ça aussi, c’était rare !

Le lendemain, ils se retrouvèrent donc tous devant l’école, équipés de leurs tenues spécialisées. Avril ne put se retenir de sautiller pendant le trajet en car a-g (anti-gravité) en essayant de ne pas se faire repérer par Mme Penoc. Glani, elle, lui serrait le poignet pour l’empêcher de commencer à danser ou autre chose du genre dans le car. Elle en serait capable, elle le savait ! Même sous le regard scrutant de la maîtresse tant détestée, elle en serait capable. Kay, quant à lui, restait dans son coin. Il n’aimait pas beaucoup ça, les sorties scolaires. Surtout si c’était pour s’enfoncer à cinquante mètres de profondeur sous la terre. Il préférait être en sécurité. Mais il trouvait tout de même ça chouette !
La petite sautilleuse arborait un large sourire.

– Vivement là-bas ! YOUPIIIII ! cria Avril, ne pouvant retenir sa joie.

Glani devint toute rouge et serra la bouche pour se retenir de péter un câble.  Voyant son visage, Avril voulut lui demander ce qui se passait. Mais elle se tut immédiatement quand elle remarqua tous les regards braqués sur elle. Tous les élèves s’étaient tu, s’attendant à entendre d’une minute à l’autre Mme Penoc lui infliger une punition à couper le souffle, comme à chaque fois. Mais, à la grande surprise de tous, rien ne se produisit. Avril tourna lentement la tête vers l’extrémité du car, là où se trouvait normalement Mme Penoc.
Mais non. Rien.
Elle leva le cou pour scruter le car du début à la fin mais aucun signe de Mme Penoc. Tout à coup, des murmures s’élevèrent dans tout le car.

– Où est-elle passée ?
– J’en sais rien !
– Mais enfin, elle n’est plus là ?
– Elle a disparu !
– Misère !
– J’y crois pas… vous pensez qu’elle est morte ?

Ils continuèrent de s’inquiéter se demandant ce qu’il fallait faire. Quand, tout à coup, un élève cria tout bas :

– Eh ! Elle est là!

Ils se retournèrent tous en même temps pour vérifier si ce n’était pas une mauvais blague.

– Qu’est-ce qui vous prend ? dit Mme Penoc, visiblement de retour.
Avril essaya de voir par où sa maîtresse était arrivée si soudainement. Quand elle le devina, elle rit dans ses mains pour que personne ne l’entende.

– Glani, Kay ! leur chuchota-t-elle, elle était aux toilettes !!!

Les autres visiblement soulagés de voir qu’elle n’était pas morte comme l’avait supposé un certain Forg, ne cherchaient pas à savoir d’où elle était arrivée bien qu’ils trouvaient ça intrigant.
Mais celle qui fut le plus soulagée, ce fut Avril ! Pour la première fois de sa vie, une institutrice laissait ses élèves deux minutes tous seuls et ce fut pendant ces deux minutes qu’elle décida de crier sa joie ! Elle était vraiment destinée à y aller à cette sortie scolaire ! Gla ni lui donna des coups de coude, qui la réveillèrent de ses pensées.

– Eh ! Avril ! dit elle, on est arrivé !

Chapitre 3 : Le car a-g émit un vrombissement…

Le car a-g émit un vrombissement avant de déployer son escalier par terre.

– En rang ! cria Mm. Penoc avec son air sévère habituel, et plus vite que ça!

Bien évidemment, elle ne faisait pas cette remarque à Avril qui, elle, ne  s’était jamais autant dépêchée pour faire un rang. Pendant que tous les élèves suivaient Mme Penoc en descendant les escaliers, Kay – qui était rangée avec Avril – lui prit le bras et le serra très fort dans sa main. Quand ils entrèrent dans la grotte, un monsieur vint à leur rencontre.

– Bonjour et bienvenue dans une des plus anciennes grottes de l’histoire. Je serai votre guide tout au long de notre expédition. Je vous conseille de retrousser vos manches si vous voulez toucher la terre ou les roches. Ce serait un privilège pour vous de pouvoir sentir entre vos doigts de telles matières ! Tous étaient estomaqués, même Mme Penoc. Toucher de la terre? À main nue? Ce qui était sûr, pensa Avril, c’est que si cela dépendait de sa maîtresse tant détestée – et d’ailleurs, de toutes les maîtresses – jamais on ne leur laisserait toucher quelque chose d’aussi salissant que la terre, et surtout pas à main nue!
Mais ce qu’il proposa ensuite fut carrément inimaginable.

– Vous pouvez également prendre des appareils photos qui vous seront distribués. Pour cela, il faut faire la file derrière la table, juste ici, derrière moi !

Mme Penoc poussa un grognement pendant que tous s’extasiaient et chuchotaient entre eux.

– Magnifique ! dit Glani, qui était rangée derrière Avril et Kay. Des appareils photos! On va pouvoir en faire plein !!!
– Vous avez vu la tête de Mme Penoc? ricana Kay, tout bas, elle a l’air vraiment fâchée !

Avril, elle, ne disait rien. Elle fixait le vide, comme si elle ne pouvait pas décrire ce qu’elle ressentait et qu’elle cherchait les mots. Ses doigts se mirent à frémir. Ses amis savaient que cela n’allait pas tarder.

– Magnifique ? s’écria-t-elle, mais c’est mille fois mieux que ça ! Vous n’imaginez pas la chance qu’on a ?!

Elle continuait de s’extasier pendant que tous ne cessait de pousser des “Magnifique !” ou des “Démentiel !” ou des” Wow !“jusqu’à ce que Mme Penoc, n’en pouvant plus de tant d’ondes positives, dise froidement :

– Je pense que si vous ne vous taisez pas i-mmé-dia-te-ment, je vous infligerai à tous une punition digne de moi.

Elle avait dit ça d’un ton si sec, du genre qui coupe le souffle, qu’on entendit un silence qui, lui aussi, coupa le souffle.

– Bien, dit le guide, troublé lui aussi par la froideur expérimentée de Mme Penoc, je voudrais une file par ordre alphabétique, de A à Z, pour ceux qui veulent prendre des appareils photos. Tous les élèves se ruèrent pour former une file. Quand ils eurent tous leurs appareils en main, le guide leur fit un signe de la main pour qu’ils se rangent devant lui. Et la visite commença.
Ils avancèrent d’abord dans une grande grotte puis s’engouffrèrent dans une autre, plus en profondeur. C’était très étroit mais cela ne semblait déranger personne à part peut-être Mme Penoc et les institutrices des autres classes. Elles, bien au contraire, semblaient regretter d’être venues. Dès qu’elles devaient toucher de la terre, ne serait-ce que pour s’appuyer dessus avec la main pour ne pas tomber, elles fronçaient leur nez et serraient la bouche comme pour ne laisser sortir aucun grognement.
Avril prenait soin de tout photographier dans les plus petits détails. Kay, lui, regardait attentivement et photographiait rarement. Il semblait embarrassé et répétait sans cesse “il y a vraiment trois kilomètres de terre juste au dessus de nous ?” Il parlait à voix haute… Parce que oui, le guide avait autorisé les écoliers à parler ! Mme Penoc, Mme Gourdain, Mme Ortille et Mme Martyr semblaient de plus en plus se sentir mal. Avril était certaine que les professeurs se feraient renvoyer si la direction de l’école apprenait comment se passait cette sortie scolaire.
Enfin, ils débouchèrent dans une salle immense, remplie de stalactites et de stalagmites. Cela formait parfois d’ immenses statues d’argile. Mais le plus impressionnant, ce fut de voir les trous creusés partout. On aurait dit des passages secrets. Il y en avait vraiment énormément. Pas au sol, seulement au “mur” et au “plafond”.

– J’imagine que vous avez remarqué toutes les minis grottes au-dessus de nous, commença le guide. Elles sont encore à explorer. Chacune d’elles contient sûrement l’objet de nouvelles recherches !

Le guide les laissa admirer longtemps pour photographier cet endroit hallucinant de cinquante mètres de haut. Ainsi, ils s’éparpillèrent un peu partout.

– J’y crois pas les amis ! souffla Glani à Kay et Avril, tout excitée. C’est super chouette-chouette !
– C’est surtout, très, très, très impressionnant, dit Kay d’une voix mal assurée. Vous avez vu tous ces… passages ?!
– C’est vrai que cet endroit est vraiment impressionnant, rétorqua Avril, sans quitter des yeux la magnifique salle ornée de tous ses passages secrets. De plus, continua-t-elle, le guide est vraiment… enfin… il laisse beaucoup de liberté !

Elle avait dit ça en empoignant son appareil photo et prenant son trentième cliché.

– Il faut ab-so-lu-ment que je prenne en photos toutes les minis grottes ! dit-elle sérieusement.

Glani et Kay se regardèrent.

– Tu sais, commença Glani, tu ne pourras pas photographier tout ce que tu vois. Et encore moins tous les trous qui se trouvent ici. Il y en a plus de cent!
– Rhoo, mais c’est pas grave! protesta Avril, je photographierai la moitié !

Ses deux amis, toujours pas convaincus, décidèrent d’aller un peu voir autre part. Tout le monde était dispersé un peu partout dans la grande salle. Puis, le guide, à l’aide de son sifflet, leur demanda de le rejoindre. Avril, qui n’avait pas entendu le sifflet et non plus remarqué que les autres partaient, resta seule, continuant de prendre des clichés de tout ce qu’elle voyait.

– Kay, elle est où Avril ? questionna Glani qui était rangée dans le rang, d’un ton paniqué.
– Je pense qu’elle est devant, lui répondit ce dernier en levant la tête pour vérifier.

Mais il y avait des garçons – et d’ailleurs, des filles aussi ! – plus grands que lui dans le rang.

– Je vois rien ! s’exclama-t-il.

Glani le regarda avec insistance. Mais il se contenta de répondre :

– Et puis, elle a quinze ans tout de même ! Elle sait se débrouiller !

Glani ne sut que répondre à cet argument et décida de penser qu’elle était devant.
Retournons à présent auprès d’Avril. Elle avait fini par comprendre qu’elle était en retard mais avait décidé que cet endroit méritait plus d’attention. En plus, pour la première fois, les institutrices n’avaient même pas vérifié si
quelqu’un ne suivait pas. Elles avaient trop hâte de sortir de ce “trou“, comme elles l’appelaient. Elle chantonna un petit poème tout bas en continuant de photographier.
Ce fut alors qu’elle entendit un bruit répétitif. Un bruit qu’elle n’aurait pas pu entendre si elle avait suivi le troupeau. Elle regarda autour d’elle.
Cela venait d’un des passages secrets.

Chapitre 4 : Un petit “bip” se répétait…

Un petit “bip” se répétait sans cesse. Avril s’approcha doucement de la  mini-grotte d’où provenait ce bruit. Elle remarqua qu’elle était légèrement plus profonde que les autres. Et plus basse de plafond également. Si elle se mettait sur la pointe des pieds, elle pouvait juste avoir ses yeux dans l’encadrement. C’est ce qu’elle fit. Alors, en plus d’entendre le bip, elle vit une petite lumière rouge clignoter.
Puis, elle prit tout simplement une photo du passage et partit en trottinant rejoindre le groupe.

Chapitre 5 : Les trois amis…

Les trois amis étaient installés sur le lit de Kay et papotaient de leur journée.

– Franchement les gars, je trouvais cette journée géniale ! dit celle qui n’avait pas arrêté de prendre des clichés, quelle chance on a eu !!!
– Mouais, tu nous as tout de même fait une de ces peurs tout à l’heure ! dit Kay, grognon. On se demandait si tu étais devant ou toujours dans cette immense salle. Heureusement, tu nous as vite rejoints ! Qu’est-ce que tu faisais?

En pensant à cela, Avril regarda l’appareil photos qui lui avait été offert en se demandant si elle devait leur montrer la mystérieuse photo qu’elle avait prise pendant qu’ils s’inquiétaient. Mais elle se ravisa. Elle préférait d’abord en parler à ses parents, par précaution.

– Heu… ben… je prenais des photos, dit-elle en s’empressant.

Les deux autres ajoutèrent quelques “non, sans blague” puis il fut l’heure de rentrer chez eux, sous peine de punition. Enfin, Avril pouvait parler à ses parents. Sa mère était installée dans le divan, buvant sa tisane. Ses yeux regardaient dans le vide. Comme tout le monde, elle avait des yeux bleus perçants mais ceux-ci lui allaient particulièrement bien. Ceux de son père passaient le journal en revue.

– Heu… papa, maman ?

Les deux concernés levèrent la tête vers elle, intrigués.

– Oui ? Quelque chose ne va pas ma chérie? demanda d’abord sa mère.

Son père, lui, ne dit pas un mot mais la fixa intensément. Comme s’il sentait une nouvelle grave. Sa fille cherchait ses mots en tortillant une mèche de ses cheveux. Qu’allait-elle dire? Qu’elle n’avait pas suivi le groupe? Qu’elle était
restée toute seule dans une salle qui lui était inconnue? Elle n’avait pas le choix.

– Et bien voilà, commença-t-elle, j’ai photographié une lumière que j’ai vue dans une entrée souterraine. Elle était accompagnée d’un” bip“. Et… je me demande ce que c’était…

Elle vit ses parents se jeter un bref regard puis ils lui ordonnèrent d’aller chercher son appareil.
Quand elle revint, l’objet concerné dans la main, sa mère lui prit aussitôt.

– C’est celle-là, dit Avril. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?

Le front de son père s’était plissé ainsi que ses yeux.

– Lanou chérie, dit-il, apporte-moi ma machine pour détecter les objets volumineux dans le noir.

Il n’avait pas cessé de regarder le cliché une seule seconde. Avril, elle, c’était son père qu’elle n’arrêtait pas de regarder. Était-ce grave ? Cailloux – c’était le prénom de son père – passa la main dans ses épais cheveux fer. Mais quand il releva la tête, il ne paraissait pas inquiet. Au contraire, il semblait plutôt content.

– Voilà.

Sa mère, Lanou, avait dit ça comme si une chose en même temps excitante et grave allait se passer. Avril, plus inquiète à présent mais plutôt curieuse, se pencha vers l’objectif du D.O.V.N (détecteur d’objets volumineux dans le noir). Elle y distingua une forme étrange, comme une “petite” cabine de téléphone. Et la lumière qu’elle avait vue provenait du coin de l’objet presque invisible.

Ses parents regardèrent à leur tour dans l’objectif. Une lueur d’excitation se lisait dans leurs yeux. Mais leurs visages étaient sombres.

– Tu crois que… ? commença la mère d’Avril.
– J’en suis sûr, répondit Cailloux, ferme.

Ils se tournèrent alors vers leur fille. Celle-ci était troublée par les  événements et surtout par la réaction de ses parents à la vue de la photo. Elle cherchait le sens de tout ça quand ils lâchèrent :

– Il faut qu’on parle.

Chapitre 6 : Ils étaient tous les trois…

Ils étaient tous les trois assis autour de la table de la salle à manger. Avril attendait impatiemment les explications de ses parents. Son père la fixait, sans la quitter des yeux. Comme s’il essayait de lui transmettre quelque chose par la pensée.

– Ce n’était pas comme ça, avant, dit-il.

Elle chercha à comprendre. Sa mère continua avec plus d’explications.

– Notre quotidien, nos habitudes, nos méthodes de travail… tout ça, tout ça.

Elle avait l’air embarrassé. Avril était de plus en plus perdue.

– Venez-en droit au but, je ne comprends pas.

Lanou et Cailloux échangèrent un regard inquiet, puis son père se tourna vers elle et commença à parler longuement :

– Nous savons que tu éprouves un grande passion pour tout ce qui sort de l’ordinaire…

Elle approuva d’un signe de tête.

– Eh bien, justement, l’extraordinaire de maintenant, c’était l’ordinaire, avant.

Avril cligna des yeux.

– Tu veux dire qu’ils se scarifiaient tout le temps pour voir couler leur sang et voir la couleur… rouge ?

Sa mère soupira.

– Je crois qu’il faut que tu lui expliques vraiment clairement, Cailloux.
– Bien. Avant, tout était en… couleur. Tout. Mais pas seulement les couleurs qu’on a ici. Pas seulement le noir, le gris, le blanc, le bleu perçant de nos yeux et le rouge. On pouvait mettre des habits comme on voulait, le rouge – comme des autres couleurs inimaginable – se voyaient partout, sur les bonnets, les armoires, les lampes…

Il n’eut pas le temps de finir que sa fille éclata de rire.

– Franchement, j’y ai cru une bonne milliseconde ! Vous devez encore un  peu vous entraîner pour faire une farce à votre fille ! HAHAHAHahaha…

Mais, voyant que ses parents ne rigolaient pas le moins du monde, elle arrêta immédiatement de rire et devint livide.

– Quoi ?! s’exclama-t-elle, en bondissant de sa chaise.

Ses yeux cherchaient plus d’informations. Elle respirait vite, les poings serrés. Pourtant, son père restait toujours impassible.

– Oui. Et même, il y a des couleurs dont tu ne connais même pas l’existence. Des couleurs encore moins accessibles que le rouge. Avril voulait poser des milliers de questions mais quand elle ouvrit la bouche, son père continua de parler, sans y prêter attention.

– Des couleurs, si puissantes que si tu en voyais une pendant quelques secondes puis qu’elle disparaissait ensuite, tu deviendrais folle de ne plus pouvoir l’observer. Des couleurs… inimaginables !

Il y eut un silence de mort. Avril en profita pour enfin parler.

– Pourquoi toutes ces couleurs si magnifiques, comme tu les appelles auraient disparus ?! Ça n’a pas de sens !

Nouveau silence, pas plus joyeux que le dernier.

– Justement, commença Cailloux, cette cause, on la connaît bien. Même très bien…

Avril voulut lui sauter au cou pour qu’il aille plus droit au but. Quant à sa mère, Lanou, elle ne l’avait pas regardée depuis sa dernière repartie. Elle tenait sa tasse nerveusement en tapant sans cesse ses ongles dessus. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’était pas à l’aise. Mais pour le moment, Avril regardait son père avec insistance, tremblant un peu.

– Dis-moi tout ! C’est quoi la cause ?! C’est quoi ?!
– Il ne faut pas dire quoi, dit Cailloux, mais plutôt, qui…

Là, la moutarde de l’impatience montait au nez d’Avril.

– Alors QUI ?! QUI ?!
– On les nomme les Blackmen.

Chapitre 7 : Les quoi ?

– Les quoi ?! demanda Avril, intriguée.
– Les Blackmen, lui répondit sa mère.

Sans perdre de temps, l’intriguée posa encore une de ses nombreuses questions.

– Qu’est-ce qu’ils ont fait?

Cailloux et Lanou échangèrent un regard et hochèrent la tête.

– Évidemment, j’imagine que tu connais les Colors Of Life et leur célèbre chef, Malvéni ? dit son père, avec ses yeux d’azur, ces scientifiques qui nous guident et nous dictent ce qu’on doit faire ou pas ?

– Heu, oui, évidemment… Tout le monde les connaît et les respecte.

Nouveaux regards entre ses parents. Sa mère prit une énorme inspiration et déclara :

– Ce sont eux.
– Je ne pense pas. Tu sais, maman, il nous ont conseillé à tous d’utiliser la pollution. Ils disent que c’est très bien pour la planète !
– C’est bien la dernière chose à faire pour la planète, tu sais !

Sa mère avait dit ça avec colère, comme si c’était de sa faute. Mais elle continua :

– Ce sont des personnes maléfiques qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : argent, argent, argent et argent ! D’après toi, est-ce que le monde est joyeux !?

Avril ne savait pas quoi répondre. Elle ne trouvais pas ce monde triste. Sévère, mais pas triste. Sa mère la regardait comme si, si elle ne donnait pas la bonne réponse, elle lui en voudrait. Elle bafouilla quelques mots.

– Ben, heu… oui.. enfin… oui… heu… je… oui.
– Eh bien, figure-toi que non ! pesta sa mère. Il est horriblement triste ce monde !

Soudain, elle se leva de sa chaise. Sa fille crut d’abord qu’elle allait crier ou pester quelque chose mais, bien au contraire, elle prit un air plus doux et continua :

– La Terre manque beaucoup trop de ses couleurs, de ses parfums, de ses justices… Tout ça existait bel et bien il y quelques milliers d’années. Mais plus maintenant. Plus en trois-mille-quatre-cent-vingt-deux.

– Peut-être que le monde a changé mais… c’est en bien, non ?!

Avril regretta d’avoir posé la question. De toute évidence, cela n’était pas en bien. Son père poussa un soupir tandis que sa mère regardait encore dans le vide, comme si elle préparait ses mots. Mais Cailloux interrompit le cours de ses pensées.

– Tu n’as pas besoin de tout lui expliquer en détails. Elle comprendra bien quand elle le verra .
– Pardon ? Qu’est-ce que je verrai ? demanda leur fille précipitamment.

Juste après qu’elle eut posé la question, Lanou la prit dans ses bras. Et sanglota.

– Ecoute, dit-elle, nous… nous n’en avons pas la certitude mais nous pensons, ton père et moi que… la mystérieuse chose que tu as vue pourrait peut-être… empêcher tout cela… mais, mais… oh, Cailloux, dis-lui la fin!

Avril n’avait jamais vu sa mère dans un tel état. Son cœur tambourinait comme jamais. Comme elle l’avait compris, il s’agissait de quelque chose de vraiment important. Elle se tourna alors vers son père.

– Bien, soupira-t-il, je vais te la dire, la fin. Tu ne te rends sûrement pas assez compte, mais le monde a vraiment changé en mal. Tout ce que tu aimes ici, était habituel, avant. La concernée essayait d’imaginer dans sa tête ce qu’il voulait décrire mais n’y arriva pas. Elle ne voyait que son monde à elle, celui qu’elle ne trouvait pas si triste que ça… Son père, prit une grande inspiration, ferma les yeux et dit :

– Nous allons t’envoyer dans le passé pour que tu répares tout ce qui s’est passé.

Avril sentit son cœur s’arrêter de battre.

– Quoi ?! s’exclama elle. Je peux savoir comment et pourquoi ?
– Comment ? Par la machine que tu as aperçue…
– Mais je ne vais tout de même pas…
– Pourquoi? Parce que même si c’est à cause des Blackmen que notre Terre est noire, les premiers gestes destructeurs de la Terre viennent du passé. On appelait ça des guerres. Mais celles dont je vais te parler sont plus précisément des guerres mondiales. Il y en a eu cinq en tout. Nous voulons que la quatrième et la cinquième ne se produisent pas. Et toi, TU vas les empêcher d’advenir.

Chapitre 8 : Il y eut toute une affaire au tribunal…

Il y eut toute une affaire au tribunal pour que la famille Mawa puissent visiter seule la grotte découverte par Mr Onsonn. Le chercheur ne voyait pas pourquoi cette famille ne pouvait pas attendre, comme tout le monde, jusqu’à ce que la grotte soit bien fouillée et inspectée. Finalement, il décida d’accepter mais à la seule condition que la famille Mawa le paye. Bien évidemment, les parents d’Avril payèrent sans broncher. Même s’ils devaient y verser tout leur argent, ils le feraient. Lanou, Cailloux et Avril s’en fichaient pas mal. Entre sauver leur planète ou sauver leur argent, ils n’hésitaient pas une seule seconde. Cependant, tout ne pouvait pas être parfait. Les parents d’ Avril avaient bien fait promettre à celle-ci de n’en parler à personne. Elle cachait donc un lourd secret à ses amis. Avril avait beau supplier ses parents de pouvoir leur dire, rien n’y fit. Mais elle pensait également au voyage. Elle ne se voyait pas du tout le faire seule.
Mais aujourd’hui, sa petit famille et elle allaient vérifier si c’était bien ce qu’ils pensaient : qu’une machine à remonter dans le temps était dans la grotte.
Avril reconnut tout de suite la grande entrée de celle-ci. Elle avait pris tellement de photos, avait tellement regardé dans chaque recoin les moindres détails, qu’elle pourrait refaire tout le chemin sans aucune aide. Mais par précaution, ils avaient tout de même pris une carte.

– Quelle immensité ! s’exclama sa mère. OOooooh… j’ai tellement hâte !

Elle prit les épaules de sa fille en laissant couler une petite larme. Avril ne savait distinguer si c’était une larme de joie, de tristesse ou, encore, les deux.

Son père, lui, avait les mains sur les hanches et admirait, comme sa fille,  chaque détail qu’il voyait.

– Bon, commença-t-il, il faudrait peut-être y aller. Lipip (c’était un surnom que Cailloux avait donné à sa fille), tu es certaine que tu pourrais nous retrouver l’endroit exact où tu as pris la photo ?
– Sûr, répondit celle-ci.
– Alors, c’est parti !

Et ils s’engouffrèrent tous les trois au fond de la grotte. Avril reconnut tout de suite le chemin et fut même vexée qu’on ait douté d’elle.

– C’est par là ! Puis après, on tourne à gauche !
– Tu as une fameuse mémoire pour une fille de quinze ans ! dit sa mère en rigolant.

Mais son rire s’interrompit pour remplacer un cri d’exclamation. Ils venaient d’arriver dans la grande salle.

– Mon Dieu… que c’est… magnifique… immense… impressionnant.

Lanou commença à sauter en poussant des petits cris en s’agrippant au cou de Cailloux tandis que celui-ci étendait un large sourire au milieu de son visage. Il prit ensuite sa ” petite ” Lipip – quinze ans, tout de même ! -dans ses bras.

– Maintenant, c’est à toi.

Elle avala sa salive. Maintenant qu’elle était devant ces centaines d’entrées, elle n’était pas sûre à cent pour cent de savoir montrer la bonne. Heureusement qu’elle avait pensé à prendre son appareil photo, là où était mémorisé le cliché. Elle le sortit de son gros sac et se pressa de le retrouver parmi tant d’autres.

– C’est celle-là ! dit-elle, en pointant son doigt sur la photo concernée. Donc, l’entrée est plus grande que les autres et plus près du sol aussi. Et…

Elle vit alors un détail qu’elle n’avait pas remarqué auparavant. C’est comme si le contour de la grotte avait été creusé à la pelle. Comme si des personnes étaient déjà venues… Mais bon, pour le moment, ça ne l’intéressait pas. Avril murmura un petit poème pour calmer son cœur qui tambourinait. Elle balaya alors toute la grande salle souterraine des yeux. Elle ne vit rien de ce qui ressemblait à la photo quand soudain… Bip, bip, bip…

– C’est quelque part par là ! s’exclama-t-elle en pointant du doigt le côté gauche de la salle. Écoutez le petit bruit ! Vous l’entendez?

Ses parents tendirent l’oreille puis hochèrent de la tête pour dire qu’ils avaient bel et bien entendu. Ils partirent ensemble vers la gauche explorer tous les coins. Quand soudain…

– Avril, Cailloux ! Venez voir !

lis coururent vers Lanou. Devant elle se trouvait l’entrée. Elle n’avait pas bougé d’un poil.

– C’est bien celle-là, non ?! s’enquit la mère d’Avril. C’est bien la bonne entrée ?

Avril s’empressa de ressortir son appareil photo et poussa un petit bruit aigu.

– Oui ! C’est bien celle-là !

Soudain, un terrible silence régna dans la grotte. Ils échangèrent des regards.

– Il ne nous reste plus qu’à y entrer… dit Cailloux en inspirant de l’air. Y entrer et sauver le monde !

Il prit sa fille dans ses bras et la monta dans l’entrée. Elle se recroquevilla pour arriver à s’y introduire.

– Tout va bien? demanda Lanou, inquiète.
– Oui, oui. Je dois juste me mettre à plat ventre et ramper pendant quelques secondes puis j’arrive près de la machine… si c’en est une.

Et sans attendre que ses parents aient le temps de dire quelque chose, elle se faufila à l’intérieur du trou. Il y faisait sombre et humide. Pendant qu’elle  s’était engouffrée dans le “passage secret ” le bip avait cessé. Les habits d’Avril étaient couverts d’argile et ses coudes endoloris. Les quelques secondes avaient duré plus de temps qu’elle ne le pensait. Au moins cinq bonnes minutes.
Mais maintenant, elle était dans une salle beaucoup plus petite que la précédente. Le sol était plat mais le plafond de la petite salle était voûté. Plongée dans le noir complet, elle cria à ses parents :

– Vous m’entendez !? Venez !!

Elle attendit quelques minutes puis entendit arriver Lanou et Cailloux, faisant la grimace, couverts d’argile.

– Ma Lipip ? demanda son père, les bras devant lui essayant de retrouver sa fille à tâtons. Où es-tu ?
– Ici, ici. Juste en face de toi.
– Heureusement que j’ai sorti ma lampe de poche avant de plonger dans la mini-grotte, se vanta sa mère, sinon, on était obligés de refaire le chemin en sens inverse pour pouvoir allumer la lumière ! Attention, j’allume ! Un, deux et… trois !

Puis on entendit un clic et soudain la lumière apparut. Toute la famille Mawa avait fermé les yeux, redoutant ce qu’ils allait voir ou, justement, ne pas voir. Avril retint sa respiration et ouvrit les yeux. Elle hoqueta.
La toute petite salle était décorée d’immenses peintures. Elles recouvraient absolument toute la salle. Mais la chose la plus impressionnante fut l’énorme machine qu’elle vit apparaître sous ses yeux. Une grosse boîte de métal avec deux longues antennes pointées vers le plafond. Bien sûr, elles n’avaient pas l’air neuves. Une couche d’argile recouvrait la boîte. Et des stalagmites y avaient fait leurs nids. Des petits plic ou ploc retentissaient toutes les trois secondes. Les deux parents d’Avril se décidèrent à ouvrir leurs yeux. C’est ainsi que la famille Mawa découvrit la machine à remonter dans le temps.

Chapitre 9 : Mon Dieu…

– Mon Dieu…

Cailloux avait la bouche entrouverte et semblait sur le point de pleurer. Pareil pour sa femme. Quand à leur fille, elle avait commencé à danser et sauter en chantant :

– On l’a trouvé, on l’a trouvé, on l’a trouvé, on l’a…

Mais sa chanson s’interrompit quand elle se souvint pourquoi il fallait tant cette machine. Elle allait devoir monter dedans, aussi seule qu’un chat errant. Et elle s’imaginait, toute seule dans le passé à ne rien connaître. Avril fixa le vide, s’imaginant dans quelle situation elle serait puis fondit en larme.

– Je ne veux pas y aller ! Ou alors, venez avec moi !! S’il vous plaît ! Jamais je ne serai capable de sauver le monde. Et encore moins seule ! Ne me laissez pas monter là dedans !

Ses parents la prirent aussitôt dans leurs bras en la serrant de toutes leurs forces.

– Ma Lipip, ma chérie, dit son père avec douceur, je comprends parfaitement. Et si nous pouvions y aller ensemble, nous le ferions. Mais nous sommes placés sous haute surveillance. Sous la surveillance des Blackmen. En fait… ils savent que nous savons. Normalement, nous aurions dû rejoindre leur camp mais ta mère et moi, nous avons pris une autre identité. Ils ont fini par nous retrouver et nous les avons supplié de rester avec toi. Le moindre geste pourrait nous être fatal. Autant pour nous que pour toi.
– Je suis aussi placée en surveillance ?
– Non, mais si nous faisons quoi que ce soit, ils pourront s’en prendre à notre famille. Et il est hors de question qu’on touche à toi.
– Mais…
– Il n’y a pas de mais. Et puis, si tu veux, tu n’es pas obligée de le faire maintenant, ce voyage. Tu peux attendre encore quelques années, le temps que tu grandisses encore un peu.

Mais l’idée de savoir qu’elle pourrait connaître son passé, vivre son passé ne la quitterait plus. Elle voulait partir cette année, ce mois. Mais Avril continua d’insister pour que quelqu’un l’accompagne.

– N’y a-t-il personne qui pourrait y aller avec moi ?
– Je crois que si, dit sa mère, songeuse. Mais alors, il serait hors de question de lui révéler pourquoi et où tu l’emmènes.
– Tu crois que je pourrais emmener Kay et Glani ?! s’exclama Avril en sautant de joie. Mais ce serait fabuleux ! Que dis-je, merveilleux !
– Tu es certaine que ce serait une bonne idée, Lanou chérie ? demanda Cailloux en se tournant vers sa femme. En plus, ils pourraient avoir tous les deux un choc émotionnel en découvrant où ils ont atterri. Et qu’est-ce qu’on dira à leurs parents? Non, désolé, cela ne va pas être possible.
– Mais si, je crois que… , commença Avril.

Mais son père l’interrompit d’un geste de main.

– Tout ça, on s’en occupera en dernier. Le plus important, maintenant, c’est de savoir si notre machine est capable de fonctionner.

Il tourna autour de l’objet en question. Cailloux observa trois petites lumières sur la machine. Éteintes.

– Lipip, tu avais vu une de ces lumières allumées et entendu un bip répétitif, c’est bien cela ? (Elle acquiesça) Cela voulait donc dire qu’elle était en état de marcher. Normalement, elle devrait toujours l’être !

Il se frotta le front. Et puis se tourna vers Avril en la regardant avec ses yeux azur.

– Avais-tu fait quelque chose de spécial pour que la machine se mette en marche ?

– Et bien, non. Rien de spécial. Je me suis juste tue. Et j’ai pris beaucoup de  photos. Peut-être que, subitement, elle s’est remise en marche, comme ça, par magie.
– Tu n’as rien fait d’autre ? C’est insensé…

Ils restèrent ainsi tout les trois là à essayer de trouver la solution. Puis Avril ajouta tout bas :

– J’ai aussi récité un poème tout bas. Un poème qui correspondait à la situation. Je parlais de beauté. De beauté du monde, de ce qui nous entoure. Bien évidemment, c’est ridicule. Un poème ne peut pas refaire marcher une machine à remonter dans le temps ! Absurde !

Et elle commença à rire d’elle même.

– Non, je ne crois pas que ce soit absurde, dit Lanou, encore une fois, le regard dans les nuages.

Avril déglutit.

– Je dois le prononcer?
– Pourquoi pas ? répondit sa mère.

Elle prit une profonde inspiration et se répéta le poème dans sa tête. Il ne fallait surtout pas qu’elle oublie une seule parole. Elle ouvrit la bouche et prononça :

Comment faire,
avec cette si jolie Terre,
comment faire
pour ne pas l’aimer?
L’abandonner ?
non
Nous savons qu’il n’y a rien de plus beau que la Terre.
Tout se joue dans l’air,
dans l’atmosphère.
Chaque partie,
chaque endroit compte.
Et j’espère que personne n’est contre…

Un silence affreusement lourd tomba dans la grotte. Rien ne se produisit.

– Je vous l’avais dit, dit Avril en soupirant c’était trop beau pour être vrai.
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Lanou. On ne va tout de même pas abandonner !

Cailloux et Avril échangèrent un regard qui voulait dire “que faire d’autre ?!
Puis… “bip, bip, bip” Une des trois lumières sur l’engin s’alluma. Une lumière rouge clignotante.

– Alléluia ! s’écrièrent-ils tous en cœur.

Cailloux prit Avril dans ses bras musclés et sa femme sous son épaule. Il y eut subitement une sacrée fête dans la grotte.

– Elle marche ! Elle marche ! dit le père d’Avril, la larme à l’œil. Tu te rends compte, Avril ? Ce qu’on avait attendu, ta mère et moi, il y a tellement longtemps est enfin sous nos yeux !

Chapitre 10 : Depuis une semaine déjà…

Depuis une semaine déjà, la famille Mawa avait trouvé l’engin. Bien sûr, Avril n’en avait pas dit un seul mot à ses amis. Et chaque instant passé avec eux lui donnait l’impression qu’il fallait vraiment qu’ils viennent avec elle.

– Je vous en supplie. Je ne pourrais pas partir sans eux.

Chaque jour, Avril se lamentait en suppliant ses parents d’emmener Glani et Kay. Mais rien n’y fit… Jusqu’au jour où ils étaient tranquillement installés  dans leur salon, chacun lisant son livre.

– Cailloux, mon amour, demanda Lanou en levant la tête de son livre, tu ne voudrais pas aller deux minutes dans la bibliothèque avec moi ?
– Bien sûr. À quel sujet ?
– Tu verras bien.

Avril avait également levé la tête de son livre et regardait sa mère d’un air interrogateur.

– J’imagine que je ne peux pas vous accompagner ?
– Tu as tout compris, lui répondit sa mère avec un ton doucereux.

Et elle empoigna la main de son mari et ils se dirigèrent vers la bibliothèque. Lanou ouvrit les grosses portes lourdes de la salle pleine de livres et les referma derrière elle et son mari. À l’intérieur, il la regarda de son regard habituel, ferme et calme.

– Que voulais-tu me dire de si important ? Évidemment, je me doute que ça a rapport avec notre projet de remonter Avril dans le temps ?
– Oui… heu… effectivement, lui répondit Lanou, quelque peu intimidée par son regard. D’ailleurs, je voulais te parler d’Avril. Je sais bien qu’elle est forte mais pas assez pour… enfin…
– Pas assez forte pour y aller toute seule ? Tu sais bien ce que je pense. C’est impossible qu’elle soit accompagnée. Impossible.
– Je ne crois pas que tu comprennes, lui répondit la mère d’Avril, sèchement. Ce qui est impossible, c’est qu’elle soit seule ! Et puis, ce n’est pas toi qui décides. Enfin, c’est nous deux. Et j’ai changé d’avis, je veux qu’elle soit accompagnée. Et par un de ses amis.

C’était une des premières fois qu’elle tenait vraiment tête à son mari. À présent, c’était elle qui le regardait avec ses si beaux yeux azur. Son mari, ne sachant que répondre, se contenta de :

– Mais comment allons-nous faire? Il y a l’école et leurs parents
dans l’histoire ! On ne peut pas les supprimer !?
– C’est vrai que tout cela est compliqué mais personne ne se doute de rien ! Ni l’école, ni leurs parents ! Nous n’avons qu’à inventer un mensonge gros comme la lune et ils nous croiront ! Tu ne crois pas ?

Cailloux réfléchit, la main dans ses cheveux gris ferraille. Il soupira et ajouta :

– Tu as sans doute raison. Demain, on ira parler à Kay et Glani.

Le lendemain, c’était le lundi dix-sept avril, Avril se précipita vers ses amis et leur demanda haletante :

– Vous vous souvenez du cours sur l’électro-magnétique ? (ils répondirent oui, en se demandant pourquoi cette question) On pourrait aller en savoir plus ! J’ai vu l’annonce d’un stage ! Ce serait trop cool !

Elle sourit autant qu’elle put quand elle se souvint que le cours d’électro-magnétique, ses amis détestaient cela. Ils la regardaient d’ailleurs en grimaçant.

– L’électro-magnétique ? demanda Gay, en fronçant le nez. Désolée, il n’y a que toi pour aimer ça !
– Je confirme, continua Glani, ce sera non merci pour nous.
– Ha-ha-ha, c’était une blague, se rattrapa leur amie, en fait – elle se rapprocha d’eux et chuchota – c’est un stage où on teste toutes les nouveautés interplanétaires. Mais il faut faire croire à Mme Penoc que c’est pour quelque chose d’intelligent, qui nous servira plus tard : l’électro-magnétique.

– Wow ! s’exclama Glani qui remplaça vite sa grimace par un visage  rayonnant, je ne savais pas que tu pouvais être aussi rebelle, Avril ! Tu sais que si un maître ou une maîtresse est au courant de cela, on sera renvoyé sur le champ ? Mais bon, moi je ne suis pas contre…

Yes ! Déjà Glani ! pensa Avril.

– J’aurais adoré, mais c’est vraiment trop imprudent. Vous avez pensé à nos parents, qu’est-ce qu’ils nous feraient subir? Je n’ose même pas imaginer.

Avril entendit ces paroles et pensa à quelque chose. Elle avait vu seulement une seule fois le père de Kay mais il n’était guère amical. Il l’ignorait proprement ou alors la regardait mais aucune réaction n’apparaissait sur son visage. Glani et Avril ne lui en parlaient pas. Par contre, elles lui demandaient parfois s’il avait une mère. Mais Kay trouvait toujours quelque chose pour éviter de répondre et ses amies avaient fini par abandonner la partie. Et quand ils parlaient des parents, ce n’était guère en termes agréables.

– Mes parents à moi sont d’accord. Ils n’auront qu’à mentir aux vôtres.

Avril avait dit ça avec assurance et Kay et Glani la regardaient, subjugués.

– Tes… tes parents sont d’accord ? lui demanda Kay. C’est quoi ça pour des parents ?

Mais Avril ne fit pas attention à sa remarque et continua :

– Alors vous venez ou pas ? Cela ne durera que…

Oui, c’est vrai ça, combien de temps cela durera ? Mais elle devait jouer le tout pour le tout.

– Cela durera environ deux mois !

Ils répondirent qu’ils allaient en parler à leurs parents. Glani avait un peu d’espoir, Kay aucun.

– Je vous le dis et redis, cela est impossible que mon père accepte. Mon père, c’est tout le contraire de tes parents, Avril.

Il avait essayé d’être impassible mais une pointe de tristesse s’entendait dans sa voix. Avril aussi, avait une pointe de tristesse. À vrai dire, elle n’avait pas non plus beaucoup d’espoir pour Kay. Mais elle préférait espérer. Et pour Glani, il y avait au moins une chance. Ses parents travaillaient dans une usine de fabrication d’électro-magnétique. Ils seraient sûrement content que leur fille s’y intéresse. Mais la partie n’était pas gagnée pour autant.

Chapitre 11 : Je ne peux pas…

– Je ne peux pas.

Ses deux amies s’attendaient un peu à cette réponse mais furent profondément déçues quand même. Et cela fendit le cœur d’Avril.

– On pourrait aller parler à ton papa ? suggéra Glani, peu convaincue elle-même par sa proposition.

Mais Kay fit un non énergique de la tête.

– Surtout pas ! Ce serait l’horreur de l’horreur ! En plus, ne faisons pas comme si c’était pour sauver le monde ce que nous faisons ! C’était simplement pour s’amuser un peu. Si je ne peux pas ce n’est pas si grave, dit-il en se tournant vers Avril.

Elle était sur le point de pleurer. Pas comme si nous allions sauver le monde ? Il ne croyait pas si bien dire ! S’il ne venait pas avec elles, elle aurait l’impression de l’avoir trahi. Soudain, elle se souvint que ce n’était pas sûr pour Glani non plus.

– Et toi ? dit-elle précipitamment en se tournant vers son amie. Tu viens?
– Hein, heu…

Avril prit une inspiration. Si Glani ne venait pas, elle serait seule. Quand ses parents lui avaient dit qu’elle pouvait emmener ses amis si elle voulait, elle pensait que tout s’arrangerait bien et qu’ils viendraient tous les deux avec elle. Mais les choses étaient plus compliquées que cela, apparemment.

– C’est bon, j’ai compris. Aucun de vous deux ne peut venir…
– Hein, quoi?! s’exclama Glani. J’ai jamais dit que je ne pouvais pas venir ! Moi, mes parents ont accepté !

Une grande chaleur s’empara d’Avril. Glani allait l’accompagner ! Elle sauta en l’air en poussant un grand “YEEES” mais se ravisa en pensant à Kay.

– Ho, je suis désolée, je… enfin…

Mais Kay n’avait pas l’air trop triste. Il secoua ses cheveux brun clair dans ses mains.

– Ne t’inquiète pas, Avril. Aller là-bas ne me réjouissait pas trop trop. Vous savez que je n’aime pas… enfin, je préfère être en sécurité.

Il étendit un grand sourire. Avril savait que si elle leur avait dit où ils allaient vraiment, il aurait été encore moins chaud. Elle savait que Kay n’aimait pas trop l’aventure. Il ajouta :

– La seule chose pour laquelle je suis triste, c’est que je ne vais plus vous voir pendant deux mois !

Glani poussa un petit “Ooooh !” signifiant qu’elle était touchée. Et tous les trois, ils se firent un gros câlin. Au bout d’un moment, Kay se retira de l’étreinte.

– Pas trop de câlins sinon des cons vont encore dire que je suis homo.

Ses amies levèrent les yeux au ciel et allèrent en classe.

Chapitre 12 : C’est quoi cette machine ?

– C’est quoi cette machine ?! Sérieux, tu peux m’expliquer Avril ?!

Glani avait la bouche entre-ouverte et les sourcils froncés. La famille Mawa avait un air sombre mais ne disait rien et ne répondait à aucune des questions de l’amie d’Avril. Ils entouraient tous la boîte métallique. Avril fit un pas vers celle-ci et y récita son poème, malgré la pointe qu’elle avait au cœur. Quand elle eut terminé, la lumière rouge s’alluma ainsi que le petit bruit répétitif qu’elle connaissait. Elle vit son amie la regarder, interloquée. Puis, Lanou prit la main de sa fille et la regarda dans le blanc des yeux.

– J’ai confiance en toi. Et tu n’es pas obligée de réussir. Tout peut arriver mais la seule chose que je veux, c’est que tu reviennes. Toi et Glani. À vous deux, vous allez y arriver.

Et elle embrassa Avril sur le front. Puis, Avril se tourna vers son père. Il avait le regard doux et encourageant. Cela soulagea un petit peu la nervosité qu’avait Avril. Depuis le départ de sa maison à la grotte, elle n’avait pas arrêté d’entendre son cœur battre la chamade pendant que Glani faisait des blagues sans se douter de rien. À présent, la fille qui ne se doutait de rien regardait sans cesse son amie et chaque recoins de la grotte voûtée en se mordant la lèvre.

– Expliquez-moi, s’il vous plaît, supplia-t-elle.

Avril regardait son père, intensément. Sans rien dire, elle le comprenait. Le visage de Cailloux avait un léger sourire, ses yeux étaient confiants et le reste de son visage paraissait fier. Mais Avril sentit soudainement un grand froid lui parcourir le corps. Kay n’allait pas les accompagner, il n’allait pas faire une grande aventure comme elle et son amie. Non, il allait rester seul, dans son petit monde triste. Mais avant qu’elles aient pu dire quoi que ce soit, elle ou Glani, les parents d’Avril posèrent les bras sur leurs épaules. Lanou, tenant celles de Glani ne cessait de lui répéter “tu es courageuse, nous avons confiance en toi, nous te soutenons et si tes parents savaient, ils te soutiendraient sûrement. Tu es une fille formidable, Glani, aie confiance…” et Cailloux, à sa fille “Tu prendras bien soin de Glani ? Et de toi ? Promets-moi que tu ne nous oublieras pas… Et n’oublie pas ta mission…“. Et il déposa un doux baiser exactement au même endroit où l’avait déposée sa mère, sur son front.
Avril voulut lui répondre que jamais elle ne les oublierait, qu’elle penserait à eux à chaque instant mais son cœur était tellement serré qu’elle n’avait plus de voix. Ce qui suivit se passa à toute allure. Lanou appuya sur un bouton que sa fille n’avait pas vu auparavant (il était tout en haut de la machine) et une partie de la boîte se décolla, formant une entrée pour Avril et Glani dans la machine. Avril avança, craintive, vers celle-ci et sentit tout à coup une main la faire avancer un peu plus vite. Glani et elle se trouvaient à l’intérieur quand les parents d’Avril leur firent un signe d’encouragement de la main. Mais le moment le plus tétanisant pour les deux jeunes filles fut quand, de nouveau, Lanou appuya sur le même bouton qui fit se refermer tout doucement l’entrée. Avril regarda sa mère lui sourire. Une larme coula sur sa joue. Cailloux la regarda une dernière fois. De ses yeux bleu. “Courage, disaient-ils. Courage ma chérie. On pensera aussi souvent à toi qu’on respire. On sera toujours là.

– Papa ! Maman ! cria Avril, le visage débordant de larmes, tandis que la porte se refermait.

Avril et Glani étaient plongées dans un noir d’encre quand elles entendirent des vrombissements, les mêmes que dans le car a-g, sous leurs pieds. À ce moment précis, Avril sentit qu’elle était plus prête que jamais à réussir sa mission.

Chapitre 13 : Avril était recroquevillée…

Avril était recroquevillée par terre et avait dormi quelques heures. Le froid du sol métallique transperçait son collant noir. Elle essaya de s’enrober dans sa robe noire (à vrai dire, toutes les filles de son âge portaient la même tenue tous les jours. Les collants et la robe étaient également accompagnés d’un chapeau noir et de petites bottines dont vous vous devinez très certainement la couleur). Elle était prête à s’assoupir quand elle sentit le souffle chaud de Glani sur sa nuque.

– Glani ?! Qu’est-ce que tu fais dans ma chamb…

Mais à l’instant où elle ouvrit les yeux, la faible lumière qui habitait sa chambre au petit matin était remplacée par un noir intense.

– Ho mon Dieu… comment ai-je pu oublier ?! Glani, Glani, Réveille- toi !
– Romprf…
– Aide-moi à trouver ma lampe de poche ! Il faut qu’on sorte d’ici !

À présent, Avril était debout et cherchait à tâtons sa lampe tandis que Glani se levait machinalement.

– J’ai fait un drôle de rêve, cette nuit. J’ai rêvé qu’on retournait dans la grotte puis, il y avait une machine bizarre et tes parents nous ont violemment poussés dedans et…
– Ils ne nous ont pas “violemment poussés” dedans ! Il ne fallait pas non plus qu’on y reste des heures sinon je me serais découragée à le faire et…

Mais elle se tut, devinant, malgré le noir, la mine effarée de son amie.

– Pardon ?! C’était donc vrai ?! Et là, on est où ? Toujours dans cette machine de malheur ? C’est un nouveau moyen de transport ?!
– Glani, hum… , commença Avril.

Mais elle sentit sous ses doigts quelque chose qu’elle recherchait justement.

– La lampe ! Je l’ai !

Et, en un clic, une lumière orange apparut dans l’endroit confiné.

– Argh… , s’étrangla son amie, c’est pas… c’est pas… possible!

Elles regardaient, toutes deux, l’intérieur de la machine. Ses quelques centaines (ou peut-être même, milliers) de boutons étaient impressionnants.

– Va falloir trouver quel bouton correspond à l’ouverture, dit Avril, en soupirant.

Glani leva les yeux vers elle, effrayée.

– Et qu’est-ce qu’il y aura dehors? On sera où?

Avril tortilla dans sa main une mèche de ses cheveux ondulés. Son sourire d’excitation de tout à l’heure s’était transformé en un visage embarrassé dont les yeux évitaient ceux de son amie.

– Oh, Glani… je sais pas si ce que je vais te dire va te réjouir, t’exciter ou si, au contraire, tu vas m’en vouloir toute la vie et que tu ne voudras plus jamais me parler… Promets-moi que tu me parleras encore un peu…

Soudain, au grand étonnement de la jeune fille embarrassée, son amie fit une mine compatissante et lui sourit.

– Bien sûr que oui, je te reparlerai tant que tu veux ! Tu crois quoi ?! Que parce que ma meilleure amie m’a emmenée dans une machine bizarre et envoyée je ne sais où, je vais te faire la gueule ! Je suis sûre que tout le monde a quelque chose à se faire pardonner !

Glani avait dit ça avec un peu trop de connaissance en la matière mais Avril ne jugea cela pas important. Elle savait tout de même que Glani ne savait pas qu’elle avait (normalement) atterri dans le passé, et qu’elle allait certainement réagir autrement dès qu’elle s’en apercevrait. Mais c’était mieux qu’Avril lui dise maintenant.

– Bon, alors je vais te dire où on est… nous sommes dans le passé…

Un silence lourd tomba dans la boîte en métal. Glani avait plissé les yeux mais ne regardait pas Avril. Elle regardait le plafond de la machine, qu’elle savait désormais, à remonter dans le temps. Pendant bien cinq grosses minutes elle resta ainsi, sous le regard inquisiteur de son amie. Mais au bout des cinq minutes, Glani ouvrit enfin la bouche.

– Cherchons le bouton pour ouvrir cette satanée porte.

Chapitre 14 : Avril avait d’abord ouvert…

Avril avait d’abord ouvert la bouche et écarquillé les yeux puis s’était mise au travail. Ensemble, elles appuyaient sur tous les boutons possibles. Il y en avait de toutes sortes. Certains boutons produisaient une alarme, d’autres servaient de l’eau et de la nourriture. Le plus étonnant pour les deux jeunes filles fut quand Avril appuya sur un gros bouton bleu azur (ils étaient tous de la même couleur) et que quelque chose de bizarre retentit dans leurs oreilles. C’était comme si quelqu’un parlait mais en même temps, d’une autre manière. Elles n’avaient jamais entendu quelqu’un parler de cette manière. C’était très doux, très agréable.

– Peut-être qu’on parle comme ça dans le passé, souffla Glani. C’est tout de même une bizarre manière de dire les choses…

Même si Avril aimait ça, elle appuya de nouveau sur le même bouton et la personne qui parlait se tut aussitôt. Glani était déjà partie “plus loin” (il n’y avait pas vraiment la place pour partir loin). Elle appela Avril.

– Eh, regarde ça. (Avril s’approcha de son amie) On dirait notre carte du monde mais il y a plein de lignes partout et d’écritures. On dirait qu’il y a plein de pays, c’est marrant. Certainement pour faire une blague… En plus, le nom de nos deux pays sont sur cette carte aussi ! Tu as vu ? L’ Angleterre
et la Russie !
– Je ne crois pas que ce soit une simple blague, Glani. Si ça se trouve, il y avait vraiment des millions de pays et… oh, mais regarde!

Elle pointa son doigt vers le plafond de la machine. Un gros bouton rouge qu’elle n’avait pas vu auparavant s’y trouvait.

– Tu as vu ? Il est rouge ! s’exclama Glani, qui avait eu l’attention attirée par le bouton. C’est trop génial ! Tu crois que quelqu’un a fait sécher du sang dessus ?

Avril, qui était plutôt de petite taille (un mètre soixante), essaya de toucher ce que Glani pensait être du sang séché. Mais le plafond quelque peu haut, l’empêcha de l’atteindre.

– Peut-être que toi, Glani… Tu peux essayer?

Evidemment, Avril savait très bien que ce n’était pas du sang séché. Comme le lui avait expliqué son père, dans le passé, il n’y avait pas que le sang qui était rouge. Son amie leva donc sa main et elle y arriva (un mètre soixante-cinq, tout de même !). Elle le toucha faiblement puis, d’un coup, appuya dessus. Une fumée grise qui piquait les narines arriva de tous les côtés de la machine. Paniquée, Avril laissa tomber sa lampe en l’éteignant en même temps. Les deux filles se recroquevillèrent l’une contre l’autre au fond de la machine. Avril ouvrit la bouche pour pousser un cri qui signifiait “à l’aide” mais la fumée lui piqua affreusement la gorge et elle toussa. Elle se contenta de serrer fort Glani contre elle. Et son amie faisait de même. Mais tout d’un coup, un vent frais vint frôler sa peau et elle sentit l’affreuse fumée disparaître. Elle ouvrit à moitié un œil et là… la porte était ouverte.

Chapitre 15 : À présent, Avril…

À présent, Avril avait les yeux grand ouverts, braqués vers la sortie. Glani aussi avait fini par les rouvrir. Elles étaient toujours entrelacées.

– Je n’y crois pas…

Avril avait les larmes aux yeux. Son père lui avait vulgairement menti. Effectivement, la porte de la machine était ouverte. Mais dehors, le néant était présent. C’était pire que dans son présent, chez elle. Dehors, on ne voyait qu’un noir profond et intense.

– Avril, commença Glani, si on essayait de… sortir ?

Sans lui répondre, Avril se leva et fit un pas vers la sortie. Glani fit comme elle. Mais Avril resta là, pétrifiée.

– Glani, tu pourrais me passer ma lampe de poche ?

Son amie s’abaissa et ramassa la lampe qui roulait par terre.

– Tiens.
– Merci.

Un nouveau petit “clic” retentit. Les deux amies aperçurent alors un sol.

– Avril, dit Glani, horrifiée, ce n’était pas le sol de la grotte… tu as vu ?! C’est… c’est de l’herbe !

Avril avait effectivement remarqué. Une boule surgit soudain dans son ventre. “Ça y est”, pensa-t-elle, “on y est… on est dans le passé…

– Tu croyais que c’était une blague ? Qu’on n’allait pas vraiment dans le passé ? demanda-t-elle à son amie.
– Non, non… c’est juste… impressionnant. Mais, tu as vu ?! Si on n’allume pas la lumière, c’est le néant total !

C’était vrai. Mais maintenant que la lumière était allumée, c’était exactement comme chez elles. Noir, gris et des reflets blancs.

– On avance?

Glani avait dit ça dans la terreur. Les deux filles étaient dans la terreur de mettre un pied sur “le passé”. Mais au bout d’un moment, elles se prirent la main, et avancèrent, avancèrent, avancèrent, jusqu’à la limite de la machine. Elles se regardèrent et sautèrent dans le passé.

Elles avaient enlevé leurs bottines et leurs bas pour avoir un vrai contact avec la Terre. L’herbe était bizarrement fraîche. Ensuite, sans un mot, elles s’étaient allongées et s’étaient profondément endormies.

Chapitre 16 : Avril Réveille-toi !

– Avril ! Avril Réveille-toi !

Glani la secouait pour la réveiller.

– Tu ne vas pas y croire ! J’ai l’impression que je suis folle ! Avril ! Réveille-toi ! Je t’en prie ! J’ai peur !

Avril entrouvrit les yeux avec mollesse. Mais quelques secondes après, ils étaient grands ouverts. Elle faillit faire un arrêt cardiaque. De même pour Glani qui n’arrêtait pas de parler et de pleurer.

– C’est quoi ce bordel ?! Je… je comprends rien ! C’est tellement différent ! C’est magnifique ! Je deviens folle ou quoi ? Dis-moi que je ne rêve pas ! Et puis… oh, Avril ! Explique-moi ! Pourquoi il y a tout… ça !?

Avril ne répondit pas, trop obsédée par ce qui se présentait sous ses propres yeux. Des collines vert vif à perte de vue noyées dans la faible lumière orange de l’aube, c’est ça qui se présentait sous ses yeux. Quelque chose que, même les personnes les plus habituées à la véritable couleur (peut-être vous), seraient choquées devant une telle beauté. Sans compter les oiseaux qui chantaient, le ruisseau qui coulait et le grillon qui grésillait. Tout était bien trop parfait pour les deux amies.

– Je crois que je vais devenir folle ! Comment a-t-on fait pour que cette si jolie Terre devienne aussi triste que ce que nous connaissons ?

Glani était en pleurs et Avril ne tarda pas à l’imiter.

– Tu ne m’avais rien dit ! s’écria Glani en versant un flot de larmes. Tu le savais ? C’est une aventure, qu’on soit dans le passé mais… aucune explication !? Tu te rends compte du choc que je viens d’avoir ?

Avril essaya de s’excuser de toutes ses forces mais elle se rendit compte qu’elle pleurait, elle aussi, à chaudes larmes.

– Glani, je… suis désolée. C’est vrai que je savais que c’était différent de chez nous mais jamais je n’aurais imaginé que ce serait à ce point… moi aussi j’ai eu un choc tu sais ?

Son amie qui était furax et qui marchait dans tous les sens en se serrant la tête dans les mains il y a quelques secondes, s’arrêta soudainement et ses larmes cessèrent. Elle prit une grand bouffée d’air et vint se poser près d’Avril (qui était toujours par terre) et se mit en boule.

– C’est vrai. On est toutes les deux choquées. Je ne… je ne voudrais pas manquer de respect à un adulte mais… Je crois que tes parents sont… un peu cinglés, non ?!

Il y avait une légère agressivité dans la fin de sa phrase, comme si Avril ne pouvait répondre que par “oui“. Cependant, cette dernière n’en fit rien.

– Ils ne sont pas cinglés. Ils nous ont envoyées ici pour une raison. Une vraie.
– J’espère bien pour eux et pour nous ! se révolta Glani, qui se mit illico la main sur la bouche. Ho, désolée, je suis un peu agressive. On est sous le choc. C’est normal qu’on se querelle, j’imagine ! Mais c’est tellement… comment en est-on arrivé là ? Je veux dire, à notre présent. Avril, je sais que tu sais. Tu ne pourrais pas me le dire ?

L’interpellée la regarda. Avril avait terriblement envie de lui dire. Mais encore une fois, ce n’était pas elle qui pouvait décider.

– C’est vrai que je sais. Mais… je ne peux rien dire. En tout cas, pas pour le moment.

Toutes deux se turent et regardèrent le paysage. Quelques minutes s’écoulèrent.

– On fait quoi maintenant ? demanda Glani. On reste au milieu de ces collines ?
– C’est quoi des “collines” ? se contenta de lui répondre Avril, intéressée.
– Heu, c’est ce qui est juste devant nous. répondit timidement Glani. Les bosses que tu vois. C’est ça, des collines.
– Comment tu savais, toi?!
– Ho, heu comme ça.
– Ah. Ok. Mais tu as sûrement raison. On peut pas rester ici. Tu crois qu’il y des tours en métal comme chez nous, ici dans le passé ? Ou alors, c’est partout comme ça?
– Je crois que non… Ils ont sûrement des maisons et des grands bâtiments. Et des collines. Il faut juste aller voir un peu plus loin pour trouver la ville.

Avril acquiesça de la tête.

– On va faire ça. Par où on va ?

La question était bonne. Une vue panoramique d’au moins cinq kilomètres carrés s’étendait devant elles. Glani poussa un soupir de découragement.

– N’importe. De toute façon, ça nous amènera bien quelque part, non ?!
– Oui ! Allez, c’est parti !

Et les deux jeunes amies s’élancèrent vers quelque part, dans l’espoir que ça les mènerait vraiment vers quelque chose d’intéressant. Elles avaient remis leurs bas et leurs bottes et marchaient, malgré la chaleur qui tapait dans leur cou. Mais elles ne s’en souciaient guère, trop intéressées par les gouttes qui perlaient sur leurs front.

– J’ai jamais eu de l’eau qui surgissait de moi ! s’exclama Avril, surprise. Tu es sûre que j’en ai ? Et mais… toi aussi tu en as !

Avril et Glani ne cessèrent de suer et bientôt, une odeur nauséabonde leur arriva. L’eau commença à se répandre partout sur leur corps, de leur tête à leurs pieds. Et toujours accompagnée d’un parfum désagréable. De plus, Avril avait pris un sac avec tout que ses parents avaient jugé utile de prendre. Apparemment, bien des choses étaient utiles.

– Avril, je commence à en avoir marre, dit Glani en s’asseyant par terre. Cela fait plusieurs heures qu’on marche. Certes, le paysage est magnifique mais… tu ne crois pas qu’on devrait s’asseoir quelques minutes ?
– Tu as raison. Je me sens morte. Je n’avais jamais fait autant d’efforts de toute ma vie.

Et elle se laissa tomber à côté de son amie et enleva ses bas et ses bottes, ce qui lui procura un grand bien être. Pourtant, quelques minutes plus tard, quand il fut temps pour Avril et Glani de partir, elles entendirent un bruit sourd approcher. Il était rauque et puissant.

– Qu… qu’est-ce que c’est? s’inquiéta Avril en se relevant. Ça se rapproche! Vite, Glani, cachons-nous!

Mais l’étendue de collines n’offrait aucune cachette et les deux amies restèrent plantées comme deux poteaux. Le bruit se rapprochait… et, tout d’un coup, les amies virent apparaître un gros parallélépipède rectangle jaune décoré de fleurs roses avancer vers elles.

– Et mais… c’est pas le truc super ancien qui permet d’avancer un peu plus vite qu’à pied ? émit Glani.
– Ho ! Oui ! C’est vrai! Ça voudrait dire que, normalement… il y a des gens !!!! Faisons-leur signe !!

Avril étendit grand les bras en les faisant aller de droite à gauche. Mais Glani n’en fit rien.

– Ben, Glani ?! s’étonna Avril, lève les bras !

Mais Glani ne bougea pas d’un pouce.

– Il en est hors de question ! On peut se débrouiller toutes seules ! Tu veux faire confiance à des inconnus ?

Interloquée, Avril insista.

– Mais… c’est toi-même qui trouvais qu’on faisait beaucoup d’efforts ! Ils pourraient nous conduire à la ville sans qu’on fasse le moindre effort !
– Ça se voit que tu n’as jamais été dans ce qu’on appelle une voiture ! pesta Glani. Il faut faire plein d’efforts ! Les voitures prennent toutes les bosses possibles! Et tu crois sûrement que c’est très confortable ?! Qu’il y a des grands sièges ?! Mais non ! Ce sont des petits sièges miteux !

Avril regarda sombrement son amie.

– Je me demande où tu as appris tout ça. Et je m’en moque que ce ne soit pas confortable. Je vis une aventure, moi ! Je sors de mon nid !

Et elle leva de plus belle son bras. Le bruit se rapprochait, ainsi que la machine jaune. Et juste quand il arriva à la hauteur des filles, il s’arrêta. Une fenêtre s’ouvrit, laissant apparaître un vieux monsieur tenant un gros guidon, avec une petite casquette rouge (Avril la contempla) et un tee-shirt blanc trop petit pour lui. Il avait au bord des lèvres une cigarette. Juste à sa droite, une femme avec une grosse touffe de cheveux gris, pas plus jeune, qui louchait un peu, leur souriait. Avril était pétrifiée de voir des adultes dans un tel état. Mais trop excitée par l’aventure, elle se contenta de lui rendre son sourire. Puis, elle regarda son amie et lui fit un signe de la tête qui signifiait “allez, ils n’ont pas l’air méchant !” Et sans attendre sa réponse, elle se tourna vers les vieilles personnes.

– Bonjour, madame, monsieur. Nous sommes perdues et nous voudrions gagner la ville la plus proche… Pourriez-vous nous accompagner? Bien sûr, nous vous remercierons, dit-elle.

Et elle enleva le sac de son dos, l’ouvrit et le fouilla. Elle n’avait pas encore bien regardé dedans mais Avril s’était souvenue qu’il y avait de l’argent. Lanou et Cailloux lui avaient dit : “Nous sommes sûrs que tu en auras besoin un moment ou l’autre. C’est l’argent des ancêtres… fais-y extrêmement attention !” Elle dénicha une pochette et entendit le cliquetis de la monnaie. Mais le vieux monsieur leva les mains.

– Pas de ça, jeune fille, commença-t-il d’une voix rauque. Je ne sais pas d’où vous venez mais ici, c’est gratuit !

La femme à côté de lui fit oui de la tête et recommença à leur sourire.

– Bon, dit Avril, estomaquée. Vous êtes sûrs que… vous ne voulez rien ? Parce que j’ai plein de choses ! Regardez ! Des pommes, des couvertures…
– Taratatata ! dit la femme, déterminée en faisant “non” de la tête. Nous avons tout ce qu’il nous faut ! Bon, vous montez ou pas?

La fille au sac regarda Glani, pleine d’espoir. Et à sa grande surprise, Glani dit tout de suite :

– Oui ! Bien sûr ! Merci beaucoup, madame, monsieur !

Le vieux à la casquette rouge leur ouvrit la porte de derrière et les deux amies sautèrent à l’intérieur de la voiture jaune. Quelques minutes après, Avril comprit que Glani n’avait pas tort en disant que ce moyen de transport n’était pas des plus agréables. Elle mit sans arrêt ses mains devant sa bouche pour s’empêcher de vomir.

– Et bien, mam’zelle ! dit le conducteur, ça ne vous réussit pas trop la voiture ! Mais dites, vous ne nous avez encore dit vos petits noms !
– Moi, c’est Avril! dit cette dernière, et elle, c’est Glani !

Glani devint toute rouge et lâcha un petit rire.

– Ne l’écoutez pas, c’est un prénom imaginaire que nous avons inventé dans un bête jeu. Non, non en vrai je m’appelle… Jeanne! Je m’appelle Jeanne !

La femme tourna la tête vers elle.

– Très joli nom! Glani est… très… marrant! Vous avez une belle imagination pour inventer un nom pareil !

Avril, ne comprenant pas pourquoi Glani avait menti sur son prénom, s’indigna.

– Glani n’est pas un nom “marrant” ! C’est un nom très joli ! Jeanne, par contre, est très bizarre! Et je dois aussi dire que…

Mais son amie l’interrompit d’un coup de coude. Avril la regarda, choquée, en essayant de comprendre. Mais le regard de son amie, insistant, la fit taire.

– Bon, Joseph, commença la femme, d’une voix forte, tu sais où tu nous emmènes ?!
– Rhoo… moi, je suis la route !
– Bon, ben, tu prends la carte qui est… juste là (elle ramassa une carte qui se trouvait par terre) et tu suis !

Joseph grogna quelque chose comme “ben fais-le, toi” et ouvrit une grande carte.

– Nicole, tu t’es trompée ! C’est la carte du monde! Ralala…

Avril et Glani, aussitôt interpellées, levèrent les yeux vers la carte.

– La… la carte du monde ? demanda Avril. On peut la voir?
– Bien sûr, dit le vieil homme, vu qu’elle ne nous sert à rien !

Quand Avril l’eut en main, elle reconnut tout de suite la carte qu’elle avait vu dans la machine. Elle la tendit à son amie.

– Eh, tu as vu !? chuchota-t-elle, c’est exactement la même que celle qu’on a vue dans la machine ! Ça prouve que ce n’est pas une blague !

– Tiens, oui, c’est vrai. Bizarre!
– Bon, ben voilà mesdemoiselles ! Nous sommes arrivés à la ville de Washington !
– Non ! s’écria Glani si soudainement que Avril bondit de son siège. Enfin, je voulais… non, reprit-elle, d’un ton plus calme. On ne pourrait pas plutôt aller dans une autre ville, Avril ?
– Mais Glani, pourquoi pas dans celle-là ? lui demanda Avril. Nous n’avons pas le temps de choisir la ville qui serait la mieux pour nous !

Son regard était insistant. Pourquoi Glani était-elle si bizarre depuis qu’elle était dans le passé ? se demanda Avril. Son comportement avait changé. En même temps, être ici, dans un moment de l’histoire qu’on n’aurait pas dû connaître, ça fait un choc. Et il avait dû être encore plus intense pour Glani, parce que, elle, elle ne le savait même pas. Pourtant, elle ne s’était pas montrée plus choquée que ça. Elle ne l’avait sûrement pas montré mais peut-être qu’en fait… elle était choquée. Avril décida de la prendre avec douceur.

– Glani, hum, je comprends que tu aies envie d’aller dans une autre ville, peut-être plus belle mais… nous ne pouvons pas ! Je t’en prie, allons dans celle-ci ! Tu n’auras qu’à me dire ce qui ne te plaît pas ici et on essayera d’arranger ça !
– Rhoo… Avril tu ne… tu ne comprends pas…
– Alors explique-moi !
– Je… bon, d’accord, enfin, oui, d’accord.

Glani soupira et sourit tristement à son amie.

– Merci, Glani. Je sais que c’est dur pour toi. Monsieur, Madame, nous allons descendre ! Merci encore pour votre généreuse bonté !
– Mais de rien, mesdames ! dit Nicole, toujours avec son grand sourire. Au plaisir de vous revoir !

Après quelques au revoir, le voiture démarra et les deux amies restèrent à la regarder disparaître pendant quelques minutes. Enfin, quand la voiture eut disparu parmi les collines, Avril et Glani se retournèrent et là… elles virent une grande ville s’étendre sous leurs yeux : Washington.

Chapitre 17 : Des grands immeubles de briques rouges…

Des grands immeubles de briques rouges envahissaient Washington. Des bruits de klaxons tonitruants provenant de voitures grises, noires, rouges et blanches, s’entendaient d’ici et là, accompagnés de jurons que je vous tairai. De plus, l’air n’y était pas pur. De grands gaz gris volaient dans l’air.

– Mon Dieu, c’est magnifique ! s’enthousiasma Avril. Oh, Glani, c’est le début de l’aventure !
– Oui… keuf, keuf ! Par contre, il y a beaucoup de fumée, ici. Si on allait ailleurs ?
– On ne peut plus reculer ! On est obligée d’avancer !!! Regarde, c’est sûrement moins beau que dans les collines, mais il y a quand même des choses magnifiques à regarder !

Elle prit la main de Glani avec force et l’entraîna au cœur de l’agitation. Beaucoup de gens passaient, par ci, par là, souvent accompagnés de petites valises noires, de costumes noirs et de chaussures noires.

– Franchement pas très imaginatifs, déclara Avril, déçue. Ils ont pleins de belles autres choses à mettre et tout ce qu’ils trouvent à faire, c’est mettre la même couleur ! Hallucinant !
– C’est sûrement la mode, suggéra Glani. Ou alors ils ne peuvent pas faire autrement.
– La mode d’être comme tout le monde est bizarre. Je suis sûre qu’ils pourraient faire autrement… Oh ! Waouw ! La dame, là-bas ! N’est-elle pas magnifique !?

“La dame, là-bas”, était une petite vieille aux yeux rieurs et au visage souriant. Elle portait une petite valise rose à fleurs blanches. Sa robe était verte (exactement le même vert que sur les collines) avec de gros pois bleus. Sa tête était garnie d’un large chapeau jaune soleil, on pouvait dire qu’elle sortait vraiment du lot ! Avril, adorant cela, se rua vers elle.

– Ravie de vous rencontrer, Madame ! s’extasia Avril. Je vous trouve extrêmement ravissante !

La petite vieille ouvrit de grand yeux. Elle mit ses mains sur ses hanches avant de dire :

– Tu ne te moquerais pas de moi, par hasard ?
– Quoi !? Je… non ! Pas du tout ! Je… je suis désolée si… je vous ai offensée… !
– Pas du tout ma petite ! Cela me fait énormément plaisir ! Ho ! Bonjour, tu es l’amie de cette jeune fille ? dit-elle en se tournant vers Glani qui avait fini par rejoindre Avril.
– Oui, Madame. Bien le bonjour. Nous sommes perdues et nous voudrions trouver un endroit où dormir. Pourriez-vous nous conseiller des endroits ?
– Bien sûûûûr ! Vous voyez, tout au bout de cette longue rue? leur demanda-t-elle, en leur adressant son large sourire ridé. Et bien, il y a un hôtel pas mal. The dream within a dream : Les lits y sont très douillets, je peux vous l’assurer ! (elle regarda sa petite montre dorée) Oh ! Mon bus va bientôt partir. Je dois y aller. Tenez, prenez ça. C’est deux cent cinquante dollars. Ils vous serviront !

Avril et Glani n’en revenaient pas qu’un adulte ait une nature aussi peu radine.

– Ho, non, Madame, gardez-les, c’est beaucoup trop ! dit Avril. Vous en aurez besoin.
– Beaucoup moins que vous ne le pensez, rigola celle-ci. Et ne m’appelez plus Madame, je vous en prie. Pourquoi pas Odette, si c’est mon vrai prénom ?

Odette regarda Avril et Glani la dévisager avec stupeur.

– Je vois, vos parents préfèrent que vous appeliez les adultes Madame et Monsieur. Sans vouloir manquer de respect à vos parents, moi, je préfère que vous m’appeliez Odette. Dites-moi vite vos prénoms puis je vous laisserai tranquilles !
– Heu… m… moi, c’est Jeanne, dit Glani.
– Et moi c’est… c’est Avril.
– Bien ! Bien ! Au revoir chères amies ! J’espère vous revoir dans un avenir prochain !

Et, sans que les deux amies d’Odette aient pu dire quoi que ce soit, la vieille souleva sa robe au-dessus de ses genoux et courut dans la foule pour rattraper son bus.

– ” Dans un avenir prochain”… elle ne pensait pas si bien dire ! sourit Glani en la regardant partir. Drôle de vieille ! Quelle extrême gentillesse !
– Elle dégageait une si bonne énergie… dit Avril. Et dire que nous n’aurions pas dû la connaître. Quand nous retournerons dans le présent, elle sera déjà morte depuis longtemps.

Elles poussèrent toutes deux un soupir et se décidèrent à aller dans ce fameux hôtel.

– Bonjour Madame. Nous aimerions dormir ici.
– Une nuit, deux nuits ?
– On va prendre… trois nuits, dit Avril.
– Avec petit-déjeuner, dîner, souper, fêtes ?
– Seulement les repas, merci.
– Je note tout ça… ce sera tout?
– Oui, merci. Votre uniforme est magnifique. C’est exactement la même couleur que les yeux de mon père.
– Oh, hum, merci. Tenez, les clés de votre chambre. Cela fera quatre cent cinquante dollars.

Avril fouilla de nouveau dans son gros sac qu’elle portait toujours et trouva au passage quelques feuilles gribouillées. Elle reconnut aussitôt l’écriture de son père. Puis, enfin, elle dénicha l’argent.

– Voici Madame. Au plaisir de vous revoir.

La fille, ébahie, ouvrit de grands yeux.

– Moi aussi mesdemoiselles.

Puis, les demoiselles prirent l’ascenseur.

– Ils ne sont pas vraiment en avance, les Ancêtres, constata Glani en jetant des regards hésitant à l’ascenseur.
– Je trouve aussi ! confirma Avril.

Les autres passagers la regardèrent, interloquée.

– Le Musée sur les hommes préhistoriques était vraiment moyen ! se rattrapa Avril. Les hommes préhistoriques n’étaient pas en avance, comme tu dis !
– Oui, oui ! dit Glani, qui avait compris le malaise de son amie. Nous devons aller à l’étage trois. Nous sommes à l’étage deux… je crois que nous arrivons.

Mesdames et messieurs, l’étage trois.

Avril et Glani attendirent que les portes s’ouvrent pour s’engager dans un long couloir rempli de portes vert kaki.
– C’est beau ce qu’il y a sur cette porte !
– Ça s’appelle du vert, dit une voix derrière elles.

Avril et Glani se retournèrent et virent trois petites filles d’environ sept ans. Une d’elles avait sûrement un an de moins que les deux autres. Elles avaient l’air d’être les meilleures amies du monde : elles se serraient les coudes si fort que rien n’aurait pu les séparer.

– C’est du vert. C’est joli, non, le vert ? demanda la plus petite.
– Oui, très… ça s’appelle donc du vert ?! dit Avril, c’est très joli, le… vert.

Les trois petites la regardèrent en se demandent pourquoi elle portait tant d’intérêt à quelque chose d’aussi banal.

– Si vous ne connaissez pas encore bien les couleurs, commença une des trois dont la chevelure était brune, on peut vous les apprendre !
– Avec grand plaisir ! s’écria Avril. Par exemple, ce que tu portes, là, sur ta robe, c’est quelle couleur ? Ça ? demanda l’interpellée qui n’était ni la plus petite, ni la brune. Ça, c’est du rose, évidemment! Et mon bracelet, c’est du bl…
– C’est bien joyeux tout ça, commença Glani, mais il faudrait peut-être qu’on y aille !
– Mais non ! dit Avril. C’est très instructif !

Glani prit le poignet de son amie et lui chuchota à l’oreille :
– Ce ne sera pas très bon pour nous de connaître les couleurs.  Comme toi, je trouve cela très joli mais… je ne me vois pas connaître tout ça quand nous retournerons dans notre vrai présent ! Imagine, nous aurons les noms de ces couleurs en tête qui nous seront tellement difficiles à oublier… alors que des images… ça s’efface au fil du temps !

Avril aurait voulu protester, dire que quand elles retourneraient dans le futur, celui-ci serait complètement changé. Tout au moins, elle l’espérait. Mais comme lui avaient dit ses parents, il ne fallait pas lui en parler avant que tout soit parfaitement sûr.

– Oui, tu as raison, Glani. Merci, les filles ! Vous passez la nuit ici ?
– Oui ! répondirent-elles en chœur. On passe deux nuits ici.
– Magnifique ! Dites-moi vite vos petits noms puis nous nous en irons.
– La plus petite c’est Barbara, elle c’est Laura et moi c’est Sophie, dit la brune.

Puis, une voix de femme retentit derrière une des portes.

– Laura, Sophie, Barbara ! On descend manger !

Elles offrirent un large sourire à Avril et Glani puis partirent en courant rejoindre leur mère.

– Bon, nous c’est la chambre n°35, c’est ça ? demanda Avril à Glani. Alors, trente et un, trente-deux, trente-trois, trente-quatre, trente-cinq! C’est ici !

Elle passa la clé qu’elle tenait dans sa main dans la porte émeraude et l’ouvrit. Les murs étaient tapissés de papier peint orange. Une grande fenêtre carrée offrait une magnifique luminosité, exactement de la même couleur que celle du papier peint. Deux grandes armoires en bois brun et lisse étaient présentées sur deux façades. Et pour couronner le tout, un lit deux places était étendu, avec ses gros oreillers moelleux et son épaisse couverture rouge qui paraissait aussi douillette qu’un nid de plume. Le lit avait vraiment belle allure.

– Trop chouette! s’exclama Glani en sautant sur le lit.
– Waouw ! dit Avril en la rejoignant. C’est la plus belle chambre que j’ai jamais eue !

Toutes deux commencèrent à s’installer quand Avril retrouva le bout de papier griffonné par son père. Il y était inscrit des dates ainsi qu’un petit texte de l’autre côté de la feuille.

– Regarde, Glani. Mes parents nous ont écrit un petit mot. Je le lis ?
– Je ne sais pas si c’est très bon de lire des lettres de gens qui ne sont même pas encore nés… dit Glani, je te déconseille de la lire. Moi, en tout cas, je ne la lirais pas.

Avril regarda le bout de papier, quelque peu chiffonné puis le remit avec remords dans son sac.

– Tu as raison. Cela me fera sans doute du mal. Bon, je crois que je vais dormir, moi.
– Moi aussi, dit son amie, en étirant les bras. On a fait beaucoup d’efforts aujourd’hui.

Elles poussèrent des énormes bâillements, éteignirent les lumières puis allèrent se blottir dans les couvertures.

– Bonne nuit, Avril.
– Belle nuit, Glani.

Après quelques minutes dans le noir, Avril chuchota :

– Dis, Glani, pourquoi est-ce que tu as menti sur ton prénom aux adultes qui conduisaient la voiture ? Tu ne voulais pas qu’on t’appelle par ton véritable prénom? C’est joli, Glani. En plus, Jeanne, ça n’existe même pas.

Mais Glani ne répondit pas. Ses yeux était fermés et son souffle lent. Tu dors déjà, pensa Avril. C’est dommage, je voulais t’avertir que demain je partirai tôt pour visiter la ville. Mais ce n’est pas grave, bonne nuit, quand même. Et elle s’endormit profondément.

Chapitre 18 : Il était sept heures du matin…

Il était sept heures du matin quand Avril se décida à partir. Comme elle  l’avait imaginé, Glani dormait toujours profondément, emportée par le cours de ses rêves. Elle laissa tout de même un petit mot disant qu’elle était partie visiter un peu la ville et qu’elle serait de retour bientôt. Puis, elle mit son veston -noir, on s’en serait douté- et sortit de l’hôtel.

L’air froid du matin la fit grelotter mais pas assez pour qu’elle rentre au The dream within a dream. Les lumières étaient oranges, faisant apparaître de grandes ombres. Il n’y avait pas beaucoup de circulation, juste assez pour qu’on puisse tout de même respirer. Avril trottina en regardant les divers magasins. Mais un objet attira particulièrement son attention. Il était rempli de robes rouges, roses, vertes, bleues, mauves, jaunes, oranges et plus encore ! Elle décida finalement d’entrer. Une dame aux cheveux roses et aux habits noirs vint à sa rencontre.

– Bonjour, dit-elle machinalement. Puis-je vous aider?
– Ho, heu bonjour. Je… je…

Elle ne savait pas trop quoi demander quand elle entendit quelque chose qui lui était déjà parvenu à ses oreilles.

– Qu’est-ce que c’est la chose qu’on entend dans tout le magasin ? Une manière de parler ?

La vendeuse la regarda, stupéfaite.

– Ben… c’est une chanson, évidemment!
– Oh ! Bien, c’est joli ! Pourrais-je essayer vos robes ?

La vendeuse cligna des yeux et lui fit essayer toutes les robes qu’elle avait. Avril demandait sans cesse à Caroline -parce que c’était le prénom de la vendeuse- le nom des couleurs de ces robes malgré le conseil de Glani.

– Et cette robe ? Elle est de quelle couleur ? Vous savez ?
– Rose pétant, mademoiselle, s’amusa la vendeuse. Mais je vous conseillerais plutôt la bleue, étant donné que votre chevelure est blonde.

Avril sursauta. Sa chevelure ? Sa chevelure était blonde ? Elle fonça vers un miroir qui était dans le magasin et s’exclama. De longs fils doré ondulés glissait sur ses épaules.

– Comme c’est joli ! Vous avez vu ça ? Moi aussi, j’ai les cheveux de couleur particulière ! Comme vous !

La vendeuse rigola en voyant que cette fille avait l’air de découvrir le monde. Mais elle ne se moquait pas. Elle rigolait, simplement. Finalement, Avril prit une robe bleue et une jaune pour elle, et une rouge et une rose pour Glani.

– Ça fera quatre-vingts dollars dit la vendeuse.
– Hooo. Je n’ai pas assez, répondit Avril. Ce n’est pas grave, je vais  seulement prendre la rouge et la bleue.
– Vous m’avez amusée. Prenez donc les quatre à quarante dollars, personne n’en saura rien !

Caroline lui fit un clin d’œil et Avril prit donc les quatre. En sortant, elle décida de s’acheter à boire. Ça l’avait fatiguée tout ça ! Elle trouvait très excitant de se faire passer pour quelqu’un du passé alors qu’elle venait du futur. Elle regardait les grands bâtiments, les grandes affiches pour des produits, les grands magasins, tout ça en buvant son petit cappuccino.

– Que c’est beau… c’est magn… ! Oh !

Pendant qu’elle rêvassait, la distraite avait foncé droit dans quelqu’un, en faisant tomber son cappuccino sur sa nouvelle robe bleue.

– Hou la la ! C’est chaud ! dit Avril en regardant la grande tache sur sa robe.
– Ho ! Je suis vraiment désolé ! s’exclama un garçon, embarrassé. Je ne l’ai pas fait exprès ! Je peux faire quelque chose ?

Avril leva la tête. Un grand garçon au teint basané, à la chevelure noire et aux grands yeux bruns, faisait du vent avec ses mains pour que le café ne la brûle pas totalement.

– Ne vous excusez pas ! dit-elle, précipitamment. C’est moi qui vous ai foncé dessus !

Les grands yeux du garçons se détachèrent de la tache de café pour plonger dans ceux d’Avril.

– Très bien. Alors, si c’est de votre faute, je vous pardonne si vous m’autorisez à ce que je vous invite à prendre un café.

Avril devint rouge vif. Est-ce que ce monsieur venait de l’inviter à boire un verre ? Elle serait bien tentée… surtout qu’avec les yeux que lui faisait ce garçon, personne ne pourrait résister ! Mais elle savait aussi qu’elle devait refuser. Elle ne le connaissait absolument pas et il ne fallait surtout pas qu’elle noue des liens avec des gens de son passé… Ce serait mauvais pour l’âme, voilà ce qu’aurait dit Glani. Mais ce qu’elle savait également, c’était qu’elle en avait envie. Alors, elle accepta tout simplement d’aller boire un verre avec lui.

Chapitre 19 : La tache part ?

– Ça va ? La tache part ? demanda le garçon en s’asseyant sur une chaise du café.
– Je te répondrai seulement quand tu m’auras dit comment tu t’appelles! rigola Avril.

Il hocha la tête, se leva de sa chaise et se pencha en avant.

– Ravi de vous avoir rencontré, mademoiselle. Je me présente : Marco, Roi des États-Unis !
– En chantée, Mr. Roi des États-Unis, dit Avril en continuant la plaisanterie. Je trouve votre nom de famille un peu long !

Marco la regarda, un sourire aux lèvres.

– Votre plaisanterie ne m’atteint pas ! Faire comme si vous ne connaissiez pas les États-Unis est un peu fort, puisque nous y sommes !

Avril le dévisagea.

– Euh, nous… nous ne sommes pas à Washington ? risqua celle-ci.
– Évidemment, nous sommes à Washington, mais… nous sommes aussi aux États-Unis, vous le savez… ?! lui répondit Marco, interloqué. Washington  est la ville et les États-Unis sont… différents états réunis !

Une nouvelle fois, le rouge monta aux joues d’Avril. Elle venait de se risquer à faire soupçonner Marco qu’elle n’était pas là juste pour de simples vacances ou encore pour y habiter. Elle essaya de vite changer de sujet.

– Oui, oui, je le savais bien ! Donc, toi c’est Marco. Moi, c’est Avril ! Et, heu… je t’avais dit que je répondrais à ta question si tu me disais ton prénom ! La réponse est : oui, la tache part !

Elle avait dit ça vite. Trop vite. Marco avait vu son malaise et la regardait avec des yeux interrogateurs.

– D’où tu viens? demanda-t-il brusquement.
– Si je te le disais, tu ne me croirais pas, répondit Avril en soupirant.

Avril avait mis les coudes sur la table du café et regardait ailleurs, essayant d’éviter le regard de Marco quand celui-ci lui prit la main et la regarda sombrement.

– Avril, chuchota-t-il, dès que je t’ai vu, j’ai su que tu n’étais pas d’ici. Tu avais l’air de débarquer et maintenant que je vois que tu ne connais même pas les États-Unis… J’ai la capacité de lire dans les gens. Raconte-moi qui tu es. Si tu ne le fais pas, je le devinerai à un moment ou à un autre. Mais je préfère que tu me le dises toi-même.

Avril déglutit. Elle ne pouvait quand même pas faire confiance si facilement à quelqu’un qu’elle venait de rencontrer mais une lueur dans ses yeux faisait qu’elle se sentait extrêmement confiante.

– Qu’est-ce qui me prouve que tu n’iras pas le dire à plein de gens, hein ? On se connaît depuis à peine cinq minutes et tu me demandes déjà qui je suis ? Ça va pas la tête ?!

Elle avait voulu être marrante pour calmer un peu le sujet mais Marco n’en démordait pas et il la regardait toujours aussi sombrement.

– Avril. Tu veux qu’on fasse un pacte pour que tu aies confiance en moi ?
– Laisse-moi tranquille. J’aimerais plutôt que ce soit toi qui m’apportes des renseignements.

Paniquée, la jeune fille avait opté pour la fille non amicale. Pour que Marco s’éloigne.

– Comme tu veux, dit celui-ci, en soupirant.
– J’aimerais que tu me racontes pourquoi il y a eu des guerres mondiales, quelles étaient leurs éléments déclencheurs ? Et quand elles ont eu lieu. Je veux savoir, c’est très important.

Avril était déterminée à en savoir plus et décida de jouer à la plus forte.

– Je me demande à quoi cela pourra bien te servir de savoir tout ça. Mais je te le dis déjà, tu ne pourras jamais vraiment savoir ce que c’était. On sait ce que c’est qu’une guerre mondiale seulement quand on la vit. Je vais tâcher de tout de même bien répondre à tes questions.

l.a fille sourit et hocha la tête, pour lui dire qu’il pouvait commencer.

– Eh, bien voilà. La première guerre mondiale a eu lieu en 1914. Son élément déclencheur était l’assassinat d’un certain archiduc à Sarajevo. Cette guerre a été horrible. Beaucoup de gens y sont morts.

Marco regarda soudain dans le vide. Avril ne pouvait guère distinguer s’ il pleurait ou non car une de ses belles mèches brun foncé lui tombait sur les yeux, mais elle l’aurait parié. Puis, ne voulant pas mettre Avril mal à l’aise, Marco s’ébouriffa les cheveux et sourit.

– Tout ça, heureusement, c’est terminé ! Mais il n’y en a pas eu qu’une seule. La deuxième a débuté en 1940. Là, c’est plutôt à cause d’une personne un peu toquée dans sa tête (il regarda Avril et vit que celle-ci ne voyait pas du tout de qui il parlait). Il s’appelait Adolf Hitler. Ses doigts remuèrent et ses lèvres tremblèrent.

– Je n’ai pas envie de parler de tout ce qu’il a fait subir aux juifs, aux gens qui avaient plus de cervelle que lui.

Avril, très embarrassée de l’avoir mis dans un tel état, se leva de sa chaise et le serra dans ses bras. Elle était elle-même surprise de cet élan.

– Je suis désolée. Tout est de ma faute. Je n’aurais pas dû te demander ça !
– Non, non, la rassura Marco, je peux continuer.

Il inspira de l’air et enleva les mèches de son visage.

– La troisième s’est déroulée il y a peu. }’avais dix ans à l’époque. C’était il y a sept ans. En 2048. Beaucoup de pays râlaient sur la Chine car elle produisait beaucoup trop de gaz à effet de serre. Puis, au bout d’un moment, les Américains ont envoyé cinq bombes sur une grosse usine de Chine qui produisait beaucoup de G.E.S. Plus de trois cent civils chinois sont morts. Évidemment, le président de la Chine, hors de lui, n’a pas tardé à riposter ! Certains pays ont fait alliance et rapidement, c’est devenu la troisième guerre mondiale. Mais celle-là, elle fut plus spéciale que les autres.
– Pourquoi ? demanda Avril, intriguée.
– Les gens avait trouvé de nouvelles armes, plus destructrices les unes que les autres ! Et puis, surtout… , à cette guerre là, les hommes n’ont pas été envoyés à la guerre… des hommes politiques ont fait allusion à l’égalité entre les hommes et les femmes et ont trouvé que, cette fois ci, cela devait être le sexe féminin qui devait aller à la guerre… Ce fut un véritable massacre. Ma sœur est morte là-bas.

Avril nota, nota, nota et n’entendit guère ce qu’avait dit Marco. Quand elle relut les différentes dates, celles-ci lui rappelaient vaguement quelque chose. Elle se souvint alors que c’étaient les mêmes dates que son père avait inscrit sur les feuilles gribouillées. Elle n’avait plus besoin de demander à Marco, tout était déjà inscrit

– Ho, heu, merci Marco pour m’avoir dit tout ça, mais maintenant, je dois y aller !

Elle se leva d’un bond pour aller rejoindre son hôtel lorsque quelque chose lui retint le poignet : la main de Marco.

– Je t’avais dit que si tu ne me disais pas d’où tu viens, je le devinerais par moi-même. J’ai deviné. Tu viens du futur.

Chapitre 20 : Avril s’était enfuie en courant

Avril s’était enfuie en courant mais Marco la poursuivait en ne cessant de lui crier “Avril, attends !!! Avril!” Elle allait aussi vite qu’elle le pouvait, esquivait les gens qui marchaient tranquillement et essuyait les gouttes qui perlaient sur son front et qui commencèrent à se faire nombreuses.

– S’il te plaît ! Laisse-moi tranquille ! lui cria-t-elle, sans détourner ses yeux vers lui.

Mais ses jambes étaient plus petites que celles de son poursuivant et, en manque de souffle, elle s’arrêta dans une petite rue qui avait l’air à l’abandon. Marco ne tarda pas à la rejoindre.

– Laisse-moi tranquille, dit Avril une dernière fois en espérant que celui-ci s’en irait gentiment.

Mais il n’en fit rien et resta planté devant elle, en attendant qu’elle reprenne son souffle.

– Pourquoi es-tu partie ? demanda Marco, que la petite course n’avait nullement essoufflé. Je ne t’ai tout de même pas fait peur !?
– Tu m’as paniquée ! lui dit Avril qui avait à présent retrouvé son souffle normal. Quand un garçon débarque dans ta vie et te dit que tu viens du futur, tu fais quoi ? Tu pars en courant, évidemment !
– Ne continue pas à me mentir, soupira Marco en faisant “non” de la tête. Avril, ne va pas me cacher qu’il n’y a pas quelque chose de bizarre quand nous sommes tous les deux. Tu le ressens, toi aussi?

Avril lui répondit aussi sèchement que possible que, non, elle ne ressentait rien. Mais elle savait qu’elle mentait. Il y avait vraiment quelque chose d’étrange dans les yeux, de Marco, dans ses traits ou dans son caractère qui produisait un sentiment de confiance chez Avril.

– Bon, peut-être que si, il y a quelque chose, avoua celle-ci. Mais très franchement, je ne viens pas du futur ! Pas du tout, du tout, du tout, du tout ! “Venir du futur” ! Ah ! Complètement timbré celui-là ! Et toi, tu viens du passé, peut- être ?!
– Rhooo… Avril, arrête de mentir ! commença à s’énerver Marco. Surtout à moi, qui ai attendu si longtemps pour pouvoir faire quelque chose qui sauverait à jamais la planète ! Tu es là pour ça, non ?! Tu es là pour sauver l’humanité ?
Avril ne voyait vraiment pas comment se sortir de cette situation. Il paraissait bien trop sûr de lui pour qu’elle le contredise une nouvelle fois. Et elle ne pouvait pas non plus le laisser comme ça, partir avec des informations aussi importantes. La seule issue était de l’incruster dans l’aventure. De le prendre avec elle. Mais pour ça, il fallait d’abord tout lui expliquer. De A à Z.

Chapitre 21 : Et elle est où ?

– Et elle est, où, maintenant ?
– Dans l’hôtel “The dream within a dream“.
– Allons-y.

Avril hocha la tête et l’emmena à l’hôtel qui était quelques rues plus loin.

– Je crois juste qu’elle sera un peu fâchée, dit Avril à Marco en se mordant la lèvre.
– Ce n’est pas grave. On dira que c’est moi qui ai tout deviné ! Ensuite, on élaborera un plan.
– Je crois que j’ai eu raison de te faire confiance ! répondit-elle sérieusement. Tu nous seras utile.

Ils marchèrent encore un petit peu avant d’atteindre “The dream within a dream“.

– Puis-je avoir ma clé, s’il vous plaît? demanda Avril à une fille en uniforme bleu.
– Bien sûr, mademoiselle. Tenez.

Elle prit la clé qu’on lui tendait et alla dans l’ascenseur bondé de gens, comme d’habitude, avec Marco.

– Peu de gens sont aimables comme toi avec des dames de services ! s’étonna-t-il.
– Quand nous sommes venues ici, Glan… ( Avril regarda autour d’elle et vit beaucoup de gens qui l’écoutaient indiscrètement) Jeanne et moi, nous n’avons rencontré que des gens très agréables. J’ai donc pris leur exemple mais si personne ne le fait, j’imagine que je ne dois pas le faire non plus !

Marco la rassura en lui disant que c’était beaucoup mieux d’être agréable que l’inverse quand Avril tourna la clé de la serrure de la porte n°35.

– Glani… ? cria celle-ci. J’ai ramené quelqu’un ! Glani ? Ne t’inquiète pas, il est très gentil ! Glani ?

Affolée, Avril courut dans toutes les pièces de la chambre. Mais elle fit ça pour rien car, même sans regarder dans toutes les pièces, elle voyait bien que Glani avait véritablement disparu.

– GLANI !?!?! cria-t-elle pour une dernière fois.

Mais comme on l’aurait deviné, aucun signe de celle-ci.

– Marco, Glani a disparu ! dit précipitamment Avril. Je ne la trouve plus !
– J’avais remarqué ! dit le garçon. Elle n’a pas laissé un mot ou quelque chose comme ça?

Avril chercha des yeux un mot de Glani déposé sur le lit ou une étagère mais n’en vit guère. Dépitée, elle s’assit au bord de son lit, la tête dans ses mains.

– Qu’est-ce qu’on va faire, Marco ?
– A vrai dire, cela dépend de toi, répondit-il en s’asseyant à côté d’elle. Tu préfères d’abord la retrouver puis ensuite passer à l’action ou alors, passer à l’action pour ne pas perdre de temps et la chercher en même temps ?
– Dit comme ça, la réponse paraît évidente… Mais tu crois que c’est vraiment honnête de la laisser tomber ?
– C’est toi qui choisis. Mais es-tu sûre que ce n’est pas plutôt elle qui t’a laissée tomber ?
– Tu dis n’importe quoi, répondit Avril en soupirant. Mais… cela m’inquiète qu’elle n’ait pas laissé de mot comme quoi elle allait simplement, elle aussi, visiter la ville ou autre chose dans le genre.
– Bon… on fait quoi, alors ?!
– Je… je crois qu’on va passer à l’action… Mais alors, tous les jours, on reviendra à l’hôtel pour voir si elle n’est pas revenue, d’accord ?
– Bien sûr que je suis d’accord ! s’exclama Marco. Je te rappelle que c’est toi la cheffe ! Moi, je t’accompagne juste !

Avril sourit, se leva, mit les poings sur les hanches et dit :

– À présent, passons à l’action.
– Ouaiiiiiis ! cria Marco, en rigolant.

Premièrement, nous allons voir comment et pourquoi la quatrième guerre mondiale démarrera.

Chapitre 22 : Nous sommes en 2055

– Nous sommes en 2055, c’est ça ? demanda Avril, en fouillant dans son sac pour trouver le mot de son père.

– Oui. Le quatre avril deux-mille-cinquante-cinq, répondit Marco.

Avril sortit plein de choses de son sac dont trois pommes, une couverture  pliable, un détecteur de feu, de l’argent des Ancêtres, un chauffeur automatique d’ingrédients, une lampe de poche 360°, un sandwich au gruyère infini, de la poudre de nouille, un épais châle noir pour qu’elle se couvre et des lunettes pour voir à travers la matière. Mais aucun signe des feuilles recherchées.

– Tu n’aurais pas vu des feuilles un peu jaunes avec des trucs écrits dessus ?
– Heuh, non… dit Marco, les sourcils froncés. Pourquoi les veux-tu ?
– Mon père y avait marqué toutes les dates des guerres mondiales ! répliqua à Avril, angoissée de ne plus voir les feuilles de son père. Il nous faut absolument ces papiers !
– Mais pourquoi ?!
– Comme je t’ai expliqué, ce n’est pas seulement à cause des blackmen que notre monde est devenu aussi… sombre. Mon père m’a expliqué que la quatrième guerre mondiale, ainsi que la cinquième seraient fatales… Il faut absolument savoir quand elles vont se dérouler et pourquoi ! Ensuite, on fera tout ce qu’on pourra pour les empêcher d’exister… Mais si on n’a pas les dates ni les “pourquoi”, jamais nous n’y arriverons !!

Marco regarda Avril. Deux lueurs totalement différentes passèrent dans ses yeux. Une était grave et sombre, l’autre était rieuse et moqueuse.

– Je suis d’accord pour le fait que nous n’ayons pas les dates. Mais les “pourquoi “, pas tant que ça…
– Qu’est-ce que tu veux dire? bondit Avril.
– Toute la planète est au courant qu’il va y en avoir une quatrième, de guerre mondiale. On ne sait pas quand, mais c’est évident. Et on sait quelle en sera la cause.

Avril reconnut tout de suite un certain air de famille entre Marco et son père : ils aimaient tous les deux avoir les autres suspendus à leurs lèvres.

– Bon, ben tu peux me la dire, la raison ! lui dit Avril, au bord de l’impatience.
– Je croyais que tu savais… répondit Marco, tranquillement. Étant donné que tu viens du futur.
– Et bien, non, je ne sais pas ! répliqua Avril, agacée par une telle ressemblance entre son ami et son père. Donc, soit tu continues à jouer les mystérieux, soit tu me dis la raison et comme ça, c’est fait !

Marco soupira, s’assit sur le lit et dit :

– J’imagine que je vais devoir tout t’expliquer depuis le début…
– Tout compris, dit Avril, franche.

Nouveau soupir de la part de Marco.

– Bon… Il y a quelques dizaines d’années, un hacker a piraté quelques sites importants tels que la NASA, la NSA, le Pentagone ou encore l’Air Force. Il aurait dû aller en prison six mois seulement mais pour une raison mystérieuse, il subit six ans de prison. Avant d’aller dans la plus grande prison de la planète Terre, il avait révélé avoir trouvé une photo plus ou moins étrange qu’il avait trouvé dans le fichier “photos non-filtrées“. Il s’agissait de la Terre, vue de l’espace et, à côté de celle-ci, un objet volant non-identifié. Un OVNI. De plus, le hacker avait trouvé des dossiers qui laissaient à désirer… cette fois-ci, le fichier s’appelait “nom et prénom de PNI (Personne Non-Identifiée).” Il y avait aussi les dates de leurs morts… C’était vraiment étrange. Il n’a rien su dévoiler de plus… La police, déjà à ses trousses, l’en a empêché. Seulement, si tout ce qu’il avait trouvé était faux… Pourquoi l’avoir condamné à tant de temps de prison ? C’était la question que beaucoup se posaient. Il y avait quelque chose de pas clair dans cette histoire… mais c’était seulement le début. Il y a deux ans à présent, quelqu’un d’autre a piraté les mêmes sites. C’était une femme, qui connaissait bien le hacker et qui croyait vraiment ce qu’il disait. Elle a déclaré: “Je ne l’ai jamais connu menteur… Je ne vois pas pourquoi il commencerait maintenant avec des histoires d’extraterrestres !” On n’entendit plus parler de cette femme. Jusqu’au jour où on se rendit compte qu’elle avait passé tout son temps à essayer de finir le travail de McKinnon, le hacker, son ami fidèle. Et elle a très bien réussi son coup. Lucie -puisque c’est son prénom- avait beaucoup plus de moyens d’arriver à s’infiltrer dans des sites TOP SECRET. Elle trouva tellement de choses intrigantes, mystérieuses, étranges, qu’elle décida que le monde entier avait le droit de savoir. Elle avait tort… On vivait beaucoup mieux avant que…
– Que ? demanda Avril, qui buvait ses paroles, sourcils froncés.
– Avant que Lucie n’ouvre l’accès du site de la NASA, celui avec le plus d’informations, à toutes les personnes présentes sur Terre. Quand elle l’a annoncé en direct sur une émission télévisée, il y avait l’ambiance la plus glauque que je n’aie jamais connue. Personne n’osait aller regarder. Mais au bout de quelques jours tous les politiques, présidents, rois et autres hommes important, se ruèrent sur les sites. Puis, peu à peu, toute les populations allèrent voir l’inimaginable.
– Qu’est-ce qu’avait trouvé Lucie sur les sites ? demanda timidement Avril, intimidée par l’air si sérieux de Marco.
– Des photos si étranges… des gens se rassuraient en se disant à eux-mêmes et aux autres que ce n’était simplement qu’une très mauvais farce et que c’était n’importe quoi. Malheureusement, ils ne croyaient eux-mêmes pas ce qu’ils disaient. Pourquoi la NASA aurait pris des fausses photos dans leurs sites si importants ? Pourquoi les photos étaient-elles dans un fichier qui portait le nom de “non-filtrées” ? Et juste à côté, un fichier “filtré” ? Tout cela était incompréhensible. Lucie a été condamnée à la prison à perpétuité. Les extraterrestres viennent de très loin, et avec leurs technologies sûrement très avancées, ils ont pu venir ici. Tout le monde avait peur, bien entendu. Moi aussi, j’étais mort de peur. Quand est-ce qu’ils viendront ? Quand est-ce qu’ils décideront de venir pour posséder une petite planète en plus ? Je me posais et reposais cette question tous les jours, comme tout le monde.

À présent, Marco avait enfoui son visage dans ses mains. Ses lèvres tremblaient.

– Chaque époque a son défaut, dit il sombrement. Mais à chaque fois, c’est souvent pour le pouvoir que les gens s’entretuent, se torturent. Je n’ai jamais connu une époque sans guerre, sans injustice.
– Marco, ne dis pas ça, lui dit Avril, en lui serrant les épaules. Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as d’être dans cette époque. La mienne est sans couleurs, sans joie nulle part ! La vôtre est tellement vivante, joyeuse, active ! Et je peux te dire une chose… Jamais les extraterrestres n’ont débarqué sur cette Terre. Et je trouve que je suis bien placée pour le dire, tu peux avoir confiance en moi !

Elle souriait. Mais malgré ça, Marco avait l’air terrorisé par ce qu’il disait. Il se leva d’un bon, ce qui fit sursauter Avril et hurla à plein poumon.

– POURQUOI FAUT-IL QUE TOUT SOIT AUSSI COMPLIQUÉ ??? JAMAIS, AU GRAND JAMAIS, TOUT LE MONDE S’EST CONTENTÉ DE CE QU’IL AVAIT !

Il était tout rouge, les poings serrés et le souffle accéléré. Mais il ne s’arrêta pas là.

– TU VEUX QUE JE TE DISE? J’AIMERAIS PEUT-ÊTRE BIEN QUE LES EXTRATERRESTRES SE RAMÈNENT ET ENVAHISSENT NOTRE PLANÈTE, COMME ÇA, AU MOINS AVANT DE MOURIR, LES ÊTRE HUMAINS AURONT EU UNE SECONDE POUR SE RENDRE COMPTE QU’ILS AVAIENT DÉJÀ TOUT CE QU’IL LEUR FAUT ! UNE SECONDE POUR QU’ILS SACHENT QU’IL SUFFISAIT JUSTE D’ÊTRE ENSEMBLE, RÉUNIS ET ATTACHÉS !

A présent, c’était Avril qui était terrorisée. Elle regardait Marco tremblant de rage. Avril retint son souffle en regardant son ami qui, lui, fuyait son regard.

– P… pardon, dit-il, le regard toujours fuyant. Mais j’en ai tellement marre ! Faudra-t-il attendre vingt-mille ans pour que les humains sur notre planète se rendent compte qu’ils pourraient avancer beaucoup plus facilement dans la vie et ses mystères en cherchant, ensemble tout ce qui est possible de découvrir ? Si, nous tous, nous ne formons qu’un ? Si personne ne séparait la Terre en plusieurs pays ? S’il n’y avait plus véritablement de chef, que tout le monde pouvait émettre son avis dans n’importe quel sujet ? Je sais bien que c’est inimaginable. Il y aura toujours un chef.
– C’est sans doute vrai, soupira Avril. Mais on doit se contenter de ce qu’on a, non ? Je trouve que la Terre est magnifique. Ne prétends pas le contraire.
– Je ne…
– Tu te plains. On n’est pas là pour ça. On est là pour agir, et empêcher que le pire se passe. Crois-moi ou non, le pire ce n’est pas maintenant. Pas du tout. Alors on se secoue et on arrête de discuter !

Marco, bouche bée qu’Avril lui ait tenu tête, la regardait avec un mélange d’admiration et de stupéfaction. Puis, il sourit.

– Tu as raison. Totalement raison. Mais… la quatrième guerre mondiale, elle ne sera pas avec les extraterrestres, hein…
– Ah bon ? s’étonna Avril. Avec qui, alors?
– Je crois qu’on va devoir encore un peu discuter.
– Ce n’est pas grave. Explique-moi.
– Peu après que tout le monde ait regardé, fouillé le site de la NASA, comme je t’ai dit, beaucoup de photos beaucoup trop suspectes ont été trouvées. La planète entière était furieuse contre les États-Unis, eux aussi au courant. Plusieurs rois, présidents et scientifiques ont demandé à avoir en leurs possession les cadavres des Aliens. Et la cerise sur le gâteau, c’est que les États-Unis ont refusé. Depuis, chaque jour, tout le monde s’attend à une guerre. Les dirigeants d’Allemagne, d’Angleterre,…
– J’habite en Angleterre ! s’exclama Avril. Tu crois que ça veut dire que c’est l’Angleterre qui a gagné la guerre ?
– Je n’en s…
– Pas grave, continue.

Marco poussa un grognon qui voulait sans doute dire “faut savoir ce qu’on veut, dans la vie!” et continua.

– Je disais donc, les dirigeants d’Allemagne, d’Angleterre et de France ont déjà envoyé des bombes sur les hôpitaux d’Aliens. Alors, on se doutait bien que cela n’allait pas tarder à dégénérer dans les jours qui ont suivi !

Avril songea soudain à quelque chose.

– Marco, je crois que, s’il y avait vraiment eu des extraterrestres qui avaient débarqué, je le saurais, non ?
– Peut-être que dans ton époque, ils te le cachent… ?
– Non, mais, je veux dire, qu’est-ce qui prouve que c’était vraiment le site de la NASA et pas un site construit de toute pièce que Lucie avait dévoilé ?
– C’est beaucoup trop sérieux pour faire une farce là-dessus. Et pourquoi les États-Unis n’auraient pas protesté si c’était faux ?
– Peut-être parce qu’on ne leur a pas laissé le choix.
– Je ne crois pas… Avril c’est vraiment sérieux, pas le temps de discuter là-dessus !

Avril n’entendit même pas ce que venait de dire Marco. Elle pensait déjà à autre chose.

– Ça va te paraître absurde, mais je veux aller voir le président des Etats-Unis. Non, je ne veux pas, je vais aller le voir.

Marco en était plus qu’abasourdi.

– Pardon ?! Tu n’es pas sérieuse !? Et en quoi ça t’apporterait d’aller voir le président des États-Unis ?
– Je veux lui demander s’il y a vraiment eu cette histoire d’extraterrestres. Les yeux dans les yeux.
– Avril… ils sont sûrement venus sur Terre ! Je te l’ai déjà dit : pourquoi n’auraient-ils pas protesté ? Pourquoi se serait-il passé quelque chose d’aussi terrible ?

Avril songea une nouvelle fois à ce que Marco venait de dire. C’est vrai, pourquoi ? se demandait-elle. Puis, soudain, une idée lui traversa l’esprit.

– Je crois savoir, pourquoi, dit-elle. Mais sans certitude. En tout cas, ça tient debout.

Marco leva un cil, ce qui signifiait qu’il voulait en savoir plus.

– Et bien, commença Avril, je crois qu’on les a obligés. Forcés, menacés. Oui, oui, c’est sûrement ça…

Son acolyte, qui commençait à désespérer qu’Avril ne veuille absolument pas admettre le fait que des Aliens sont venus sur Terre, soupira et s’ébouriffa les cheveux – ce qu’il adorait faire quand il n’était pas de bonne humeur.

– Je sais que j’ai raison, Marco. Je sais aussi que, toi, tu y crois dur comme fer. Mais… je viens de ton futur, tu comprends, ça ? Je crois savoir mieux que toi ce qu’il va se passer… Et, tu imagines, si j’ai raison ?
– Quoi, si tu as raison ? grogna Marco, qui commençait un peu à douter -mais pas suffisamment pour changer d’avis, attention !
– Si j’ai raison, ça empêchera la quatrième guerre mondiale ! s’écria Avril, soudain prit d’un agacement extrême du manque d’énergie de Marco. Ça empêchera une guerre mondiale ! Mais, toi, tu dois prendre ça un peu à la légère, non ? Puisque tu ne sais pas ce qu’elle va produire ! D’ailleurs, je vais te dire, il y en aura aussi une cinquième ! Et, elle, elle sera la plus atroce ! Un massacre que tu ne peux même pas imaginer !
– Je… je sais très bien ce que c’est ! cria, Marco. Et… je ne prends pas ça à la légère, du tout. Je comprends même mieux que toi, ce que c’est qu’une guerre mondiale. Toi, tu n’en as même pas connue !
– Ah ! Et peut-être que tu en as connue, toi ?!
– Et bien, figure-toi que oui ! hurla Marco. OUI ! OUI ! J’AI CONNU LES TROIS !!!
– Comment ? dit Avril, qui avait soudainement repris son calme. Tu… tu… comment n’ai-je pas deviné plus tôt ?! Ho, mon Dieu ! Je… je suis désolée, Marco, vraiment !
– Au moins, comme ça, tu le sais, dit Marco en souriant. Quand je t’ai vue, j’ai tout de suite remarqué que tu venais d’un autre temps, comme moi. Tu viens du futur, je viens du passé !

Avril tendis l’oreille et ce fut au tour de Marco de lui expliquer tout de A à Z.

Chapitre 23 : Avril, je crois que tu as raison

– Avril, je… je crois que tu as raison ! chuchota Marco dans un lit à côté de celui de son amie.
– Quoi ?! répondit mollement celle-ci, qui était prête à s’endormir.
– Je crois que… enfin, justement, je ne crois plus que… que des extraterrestres ont jamais touché cette Terre. J’espère que tu m’entends parce que j’avoue que c’est dur pour moi d’avouer que j’ai tort !
– Mmmpffrroon…
– OK… j’ai compris, tu dors… Bon, ben… bonne nuit alors !

Et il s’endormit dans ses grosses couvertures.

– On se réveille !! cria Avril en secouant Marco dans son lit. Allez!
– Ronfmmpff…
– Je suis déjà habillée, regarde ! Comment tu trouves ma robe jaune ? Elle me va bien ?

Elle tourna sur elle-même, faisant voler les volants de sa robe.

– Heu… oui, c’est très joli, répondit Marco qui n’avait pas encore les idées très claires. Et, heu… au fait… tu te souviens de ce que je t’ai dit, hier ?

Avril se souvint qu’il lui avait parlé pendant la nuit mais elle ne savait plus à quel sujet… elle se souvenait également qu’il avait dit “c’est dur pour moi d’avouer… ” Et s’il lui avait dit qu’il l’aimait? Avril en devint rouge tomate.

– Oh, je… non, je ne me souviens pas, dit-elle en prenant le ton le plus détaché qu’elle pouvait. Mais je t’en prie, dis-moi.
– Et bien, voilà, je crois que tu as raison. Jamais des Aliens ou je ne sais quoi encore ont mis le pied sur Terre. J’ai repris raison. Mais seulement… comment va-t-on pouvoir convaincre le monde entier de la reprendre, la raison ? J’ai l’impression que les gens préfèrent avoir peur que d’être rassurés.

Avril était bien plus contente que si son ami lui avait déclaré sa flamme. Il venait de lui dire qu’il était avec elle. Ce qui voulait dire qu’ils allaient bientôt passer à l’action.

– Pour le comportement des humains, c’est sûr que tu t’y connais mieux que moi… étant donné que tu les connais depuis longtemps… mais moi, je crois que, si il y a des preuves, tout le monde les accompagnera, bras ouverts !

Marco eu soudain un large sourire, content de voir qu’il y avait de l’espoir.

– Je t’adore ! dit- il.

En entendant ces mots, Avril pensa soudain à son autre ami, celui qu’elle avait abandonné dans un monde horrible et miteux. Quand elle y repensait, à “son présent”, elle avait une terrible nausée, comme si on lui avait fourré une grosse poignée de poussière dans le ventre. Et dire qu’elle avait laissé Kay là-bas… en plus, Glani avait disparu juste quand l’action allait démarrer. Glani… elle aussi, elle l’avait en quelque sorte abandonnée. Mais c’était l’avenir du monde qui était en jeu, et elle n’avait pas jugé la disparition de son amie aussi importante que ça.

– Heu… ça va ? demanda Marco, qui avait remarqué que son amie était dans ses pensées. J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
– Hein, quoi ?! répondit Avril. Oh, je… non, ça va, ça va. Je suis super contente que tu te sois rangé à mon avis ! Mais, il faudrait quand même se rendre près du Président des États-Unis. Je juge cela important. Et puisque tu ne fais qu’être mon acolyte, c’est moi qui décide ! Nous allons devoir faire comme si nous savions que des gens l’obligent à garder le silence sur cette affaire. Comme si nous savions tout ! Ainsi, le Président… comment s’appelle-t-il, d’ailleurs ?
– Matthew Kigwsel, répondit précipitamment Marco. C’est un bon Président… nous avons de la chance de l’avoir lui et pas un autre ! On a évité Donald Trump Jr de justesse !
– Qui est-ce ?
– Aucune importance…
– Bon ! déclara Avril. Comme je disais, si nous faisions semblant d’être au courant de tout et d’avoir même des preuves, Matthew Kigwsel devrait pouvoir nous dire la vérité. J’en suis certaine.
– Et si…, commença Marco, et si la vérité était qu’il y a vraiment eu des Aliens sur Terre ? Si c’est toi qui te trompais ?

Marco paraissait inquiet. Tout comme Avril. Mais elle voulait avoir l’air d’être très sûre d’elle, pour ne pas faire douter Marco davantage.

– Je crois que ce ne sera pas si grave, dit celle-ci en faisant “non” de la tête. On sera juste, au pire, un peu ridicule ! Mais il faut tenter le tout pour le tout.
– Et comment tu comptes t’y prendre pour avoir une entrevue avec le Président, hein ?! Ce n’est pas si facile que ça ! Ils vont sûrement refuser ! On ne peut pas aller discuter avec un Président comme ça, tranquille !
– Je ne pensais pas vraiment le demander à quelqu’un… répondit doucement Avril.

Marco la dévisagea soudain.

– Tu… tu veux dire que tu pensais entrer dans la Maison Blanche par… par effraction ? Mais tu es complètement folle !
– C’est ce que tu viens de dire ! répliqua Avril. Personne n’acceptera… alors pourquoi ne pas le faire par nous-mêmes ? J’ai fait beaucoup de choses pour arriver jusqu’ici… ce n’est pas maintenant que je vais reculer, crois-moi ! En plus, tu viens de me dire qu’il était dans une maison… c’est pas bien compliqué d’entrer dans une maison ! Et puis, quand il verra que nous n’avons absolument aucune arme sur nous, il se dira bien que nous ne lui voulons aucun mal !

Elle paraissait décidée et cela désespéra Marco.

– Mais… il n’est pas tout seul, Avril ! Il y a une armée complète qui l’entoure pour qu’aucune personne inconnue ne touche à un seul de ses cheveux ! Et la Maison Blanche est… c’est la maison la plus protégée des deux Amériques ! Il y a des caméras dans toutes les pièces ! Si un garde voit une seule personne dans la Maison Blanche qui ne doit pas y être, il la prend et la met en prison ! Ou alors, il l’exécute, sur-le-champ

Avril déglutit. Ça n’allait certainement pas être aussi facile qu’elle l’imaginait mais elle s’y attendait un peu. C’est pourquoi elle ne se découragea toujours pas.

– Et bien nous ferons avec, dit-elle sombrement. Mais nous le ferons, ça, je peux te l’assurer !

Marco poussa un profond soupir.

– Alors, d’accord, si tu es si sûre de toi, je marche.

Et il lui tendit la main, qu’Avril ne tarda pas à serrer fort, heureuse qu’il accepte quelque chose d’aussi fou.

– D’abord, dit-elle, il faudrait avoir le plan exact de la Maison Verte !
– Blanche.
– Oui, pardon. Où peut-on trouver cela ?
– Sur internet, répondit simplement Marco. Et on peut même aller dans une imprimerie pour l’imprimer.
– Sérieux ?! s’étonna Avril. Il y a encore des imprimeries en deux-mille-cinquante-cinq ?! Ouh la la la la… on n’est pas dans la modernité, là !
– Rhoo… ça va… c’est tout ce qu’on a pour le moment !
– Je disais ça pour rire… bon, premièrement, aller imprimer le plan de la  Maison… Blanche, c’est ça? Deuxièmement, savoir le planning des journées du Président, pour savoir où il se trouve. Troisièmement, trouver un passage, une entrée sur la maison où il nous serait possible d’entrer. Quatrièmement, parler à Matthew Kigwsel, lui faire croire que nous savons tout. Absolument tout. Cinquièmement, si notre plan marche, déclarer à la Terre entière la vérité. Et sixièmement, retrouver Glani… ça, il le faut absolument !
– Je suis partant, dit-il. Mais avant que nous ne commencions toutes nos péripéties, je voudrais te poser une question… qu’est-ce que tu as sur le bras ?

Avril regarda son bras à l’endroit où Marco pointait son doigt et reconnu sa cicatrice. Elle l’avait complètement oubliée, avec tous les événements passés. Elle formait d’abord un “a”, un peu carré. Sur la ligne du “a”, se mettait deux lignes, toutes deux partant vers l’extérieur. Ce qui formait un “k”. Et au bout de la ligne du “a”, il y avait un “g”, lui aussi un peu carré. A-K-G. C’était le trio de l’enfer. Avril passa doucement sa main dessus, comme si sa cicatrice était sacrée. Mais cela lui fit un mal atroce, alors, elle arrêta. Avril sourit et se tourna vers Marco.

– C’est une marque de mon passé, de ton futur, et avant, de mon présent.

Chapitre 24 : Avril attendait patiemment

Avril attendait patiemment dans la chambre de l’hôtel quand elle entendit un bruit de clé dans la serrure. Marco arriva, chargé de grosses feuilles de papier plastifiées et d’une boîte de punaises.

– Voilà, regarde ! dit-il en déposant un feuille plastifiée sur le lit. Ce plan-là est le plus précis. J’ai aussi apporté des punaises pour qu’on puisse avoir des points de repère !
– Génial, dit Avril, mettons-nous tout de suite au travail ! Si je comprends bien, là, c’est la grande entrée. L’entrée principale.
– Oui, il ne faut pas entrer par là, c’est trop surveillé. Mais, théoriquement, nous pourrions peut-être passer par une fenêtre qui se trouve sur le toit. Mais seulement, il faudrait avoir du matériel pour pouvoir y monter !
– Nous ne devons pas perdre de temps. Donc, si tu es d’accord, nous ne passerons pas par là. J’ai moi-même fait certaines recherches. J’ai regardé des photos de l’intérieur de la Maison Blanche. Et j’y ai vu des trous d’aération.
– Heu… oui, et? demanda Marco en se passant la main dans les cheveux.
– Et ?! s’exclama Avril. Mais si il y a des trous d’aération, ils sont sûrement reliés avec des égouts ! Sauf si vous n’avez déjà plus d’égouts…
– Si, bien sûr que nous avons encore des égouts… dit Marco. Mais tu suggères d’entrer par une plaque d’égout qui se trouve dans la rue et de faire tout le chemin, toujours dans les égouts, faire tout le chemin jusqu’à la Maison Blanche ?!
– Bien sûr, répliqua Avril, dignement. Seulement, tous les égouts ne sont pas reliés. Il faut trouver le bon. Tu vas sûrement me demander si ça, ce n’est pas perdre du temps, mais vois-tu, je l’ai déjà trouvé, l’égout !
– Comment ?! s’exclama Marco, abasourdi. Tu as passé ton temps à chercher dans les égouts, sans même me demander mon avis ?

Avril lui sourit avant d’ajouter :
– Je voyageais tranquillement sur votre super vieux truc, là… internet, voilà. Puis, soudain, un article a attiré mon attention. Ça s’appelait “La vie dans les égouts“. On racontait le métier des chasseurs de rats. Eux, ils passent toute leur vie dans les égouts. Puis, à un moment, pendant que je descendais en bas de la page, une image a capté mon attention. C’était la photo d’un papier qui appartenait à un chasseur. Il montrait où menait chaque égout, pour ne pas qu’il se perde. Chaque entrée, chaque sortie. Mais après quelques secondes, l’image se brouilla et de grosses lettres rouges apparurent, disant que cette image avait été supprimée d’internet, car elle était susceptible de révéler des informations très confidentielles. Mais seulement, j’avais déjà repéré l’égout qui menait jusqu’à la Maison Blanche. Maintenant, je sais exactement où il se trouve. Voilà d’où m’est venue l’idée de, peut-être, y aller par un égout. Donc, voilà. Qu’est-ce que tu en penses ?

Avril regarda Marco avec malice, contente de voir qu’il la regardait avec admiration.

– Je pense que tu es formidable.
– Ça, je le savais déjà très bien, merci. Et pour l’idée de l’égout?
– Formidable aussi.
– Alors, ok ! Passe-moi les punaises ! Tu as pris une carte de la ville aussi ? (Marco acquiesça et lui passa la carte) Parfait ! L’égout se trouve… ici !

Elle enfonça énergiquement une punaise dans une coin de la ville, un peu abandonné, désert.

– Heu… , commença Marco en levant un sourcil, tu es sûre que c’est là ? Parce qu’il est drôlement loin de la Maison Blanche !
– Sûre et certaine. Et regarde, je me souviens qu’il y a un autre égout sur notre route, si jamais on veut respirer de l’air un peu plus frais. Il est juste au milieu du chemin qu’on doit parcourir.
– Pourquoi est-ce qu’on n’entrerait pas tout de suite dans cet égout-là, alors, s’il est plus près de la Maison Blanche que le premier ?
– Peut-être parce que c’est en plein centre ville. Et qu’il y a souvent beaucoup, beaucoup, beaucoup de gens, non ?! Bon, comme je te disais tout à l’heure, j’ai trouvé des images de l’intérieur de la Maison Blanche. Et j’ai vu le trou d’aération dans un couloir, je ne sais pas lequel. Je sais juste que c’était un couloir, assez large pour mettre deux éléphants !

Avril lâcha la carte de la ville pour prendre celle de la Maison Blanche.

– Là, commença-t-elle en regardant la carte, là on dirait que c’est un grand couloir. C’est peut-être celui-là. Apparemment, c’est le couloir principal, ce qui n’arrange pas les choses.
– Maintenant, il faut trouver le planning du Président, soupira Marco. Et ça non plus, ça n’arrange pas les choses. Pour ma part, je sais juste que mardi, il va à une conférence de presse pendant toute la journée. Donc déjà, pas mardi.
– Mardi ? s’étonna Avril. Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ah… tu ne connais pas les jours de la semaine ?
– Bien sûr que si ! s’offusqua Avril. Mais mardi ne veut rien dire !
– Bon, et bien, si on ne peut pas dire mardi, le deuxième jour de la semaine convient mieux ?
– Oui, ça, c’est plus clair! Donc, déjà pas le deuxième jour de la semaine. Ce serait justement bien d’y aller le premier jour de la semaine, si le Président a rendez-vous avec la presse ! Parce que s’il déclare la guerre, ça va pas le faire ! Mais, heu… quel jour sommes-nous ? J’ai un peu perdu la notion du temps.
– Je crois que nous sommes sam .. le sixième jour de la semaine. Oui, c’est ça, nous sommes samedi. Je crois aussi que nous devrions aller le lund… le premier jour de la semaine. Mais alors, il faut absolument savoir le planning du Président de ce jour-là.
– Je suis d’accord mais où trouver ça? demanda Avril. Encore sur internet ?
– Internet. Non, je ne crois pas que ça soit sur internet.

Avril poussa un profond soupir avant de s’affaler sur les couvertures douillettes du lit de l’hôtel.

– Je vais un peu sortir, dit-elle. J’ai besoin de prendre l’air.

Dehors, il faisait froid. Normal, on était au mois d’avril. Avril regardait les gens passer. Emmitouflée dans son châle mais les jambes nues, elle portait toujours sa robe jaune. Puis, elle décida d’aller dire bonjour à Caroline.

– Eh ! Salut Poulette ! dit celle-ci en voyant Avril entrer dans le magasin. Depuis le temps ! Tu as vu ? Je me suis teint les cheveux en toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ! Rouge, rose, jaune, bleu, vert, mauve !
– Joli ! mentit Avril.
– C’est toi qui m’as donné cette idée, la première fois que tu es venue ! s’enthousiasma Caroline. Tu trouvais les couleurs si belles, si magnifiques que tu m’as vite influencée ! Puis, je me suis dit, pourquoi pas ? Tu veux quelque chose ?
– Mmmmm… non ça va, je passais juste comme ça. Mais, heu, sais-tu où je pourrais trouver le planning du Président ? Ce qu’il fait, quand et où.
– Houla, non ! Pas tout le temps, en tout cas ! Je sais juste que mardi, il fait une conférence de presse.
– Ah! dit Avril. Bon, ben, à la prochaine, Caro !

Et elle sortit du magasin, dépitée. Avril décida d’aller se boire un petit cipiccino, comme elle croyait que cela s’apellait.

– Un cipiccino, s’il vous plaît, dit-elle à un serveur qui passait par là.
– Capuccino ? Très bien mademoiselle.

Et il partit derrière le comptoir. Avril enleva son châle, car dans le café, la température était bonne. Une dizaine de gens se trouvaient dans le bar, produisant une ambiance chaleureuse, avec des rires qui sortaient de temps en temps. Derrière Avril, une petite famille composée de trois enfants, un papa, une maman, une mamy et un papy papotait tranquillement. Le serveur réapparut et vint lui apporter sa boisson. Avril colla ses mains sur la tasse brûlante pour les réchauffer quand…

– Sérieusement, commença une voix de femme, vous ne trouvez pas ça un peu abuser que le Président reste avec ses enfants dans la grande salle de la Maison Blanche au lieu d’aller donner son avis au tribunal ?
– C’est vrai que c’est un peu abuser ! dit une autre voix, qui semblait provenir d’une personne âgée. Une affaire de meurtre ! Il pourrait tout de même y assister ! Mais non, monsieur préfère rester le samedi bien tranquille chez lui, avec ses enfants ! Heureusement qu’il n’y reste que deux
heures ! C’est la seule chose un peu raisonnable ! Avril bondit de sa chaise, ce qui fit bondir la petite famille.
– Excusez-moi de vous déranger, dit-elle précipitamment, mais samedi est le quantième jour de la semaine ?
– P… pardon? demanda la plus jeune femme, qui semblait être la mère.
– Samedi est le quantième jour de la semaine? répéta Avril.
– Le sixième ! s’exclama un des trois petits enfants, qui se trouvaient être tous des garçons. C’est le sixième jour de la semaine ! J’l’ai appris à l’école ! “Aujourd’hui, nous sommes le sixième jour de la semaine”, qu’elle a dit la maîtresse !

Avril lui sourit, puis partit en sprintant vers l’hôtel, sans faire attention au regard interrogateur et méprisant que la petite famille lui avait jeté. C’était maintenant. Maintenant, que l’action allait devoir commencer. Pas le premier jour de la semaine. Une chance incroyable qu’elle avait eu, elle n’allait pas la laisser passer ! Avril se rua à l’intérieur de l’hôtel, poussa tout le monde dans la file pour prendre ses clés, monta les escaliers quatre à quatre et ouvrit la porte de la chambre n°35 à la volée.

– MARCO ! NE TE CHANGE PAS, VIENS MAINTENANT TOUT DE SUITE AVEC LES CARTES QU’IL NOUS FAUT, ON Y VA, MAINTENANT ! MAINTENANT !

Marco, fit tout ce que venait de lui dire Avril, le souffle court.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, quand il eut toutes les cartes sous le bras.
– Je t’expliquerai quand il y aura le temps ! Il n’y a pas un moyen plus rapide que la marche pour aller jusqu’à la bouche d’égout ?!
– Heu… si, si ! s’empressa Marco. Il y a les bus, les taxis et les vélos !
– Il y a beaucoup trop de circulation, aujourd’hui, pas le temps d’attendre dans des embouteillages ! Où est-ce qu’on peut trouver des vélos ?
– Ju… juste devant l’hôtel, il y a des vélos qu’on peut prendre pour voyager gratuitement !

Avril ne répondit pas, empoigna le poignet de Marco et descendit à toute allure de l’hôtel. Elle faillit assommer quelques personnes en poussant les portes de l’hôtel tellement elle était pressée.

– Ils sont où ?! demanda-t-elle.
– Là-bas !

Il pointa du doigt un carré de pelouse -en plein milieu du trottoir où se trouvaient, effectivement plusieurs vélos. Avril lâcha le poignet de Marco et se précipita vers eux.

– Suis-moi !

Elle enfourcha un vélo -Marco fit de même- et s’élança sur la route, en esquivant toutes les voitures et les gros bus avec un virage serré. Elle n’avait jamais fait du vélo mais le mécanisme de l’engin lui était venu tout de suite à l’esprit, comme par magie. Marco, qui la suivait toujours, ne tarda pas à la rattraper.

– TU PEUX M’EXPLIQUER CE QUI SE PASSE ?! cria-t-il, pour se faire entendre avec tous les bruits de klaxon et l’ambiance générale de la route surchargée.
– NOUS AVONS DEUX HEURES POUR FAIRE CE QUE NOUS DEVONS FAIRE ! répondit Avril, en ne quittant pas la route des yeux. JE SAIS OÙ EST LE PRÉSIDENT EN CE MOMENT ET C’EST L’ENDROIT IDÉAL ! ET SURTOUT, LA SITUATION IDÉALE, AUSSI !

Marco comprit qu’il ne devait rien demander de plus et qu’elle lui expliquerait tout quand ce serait possible. Alors il se tut et se concentra sur la route jusqu’à ce que la circulation commence à se faire de plus en plus rare. Enfin, ils atteignirent une rue, avec de hauts bâtiments noirs, complètement déserte. Juste des bruits de rats qui rongeaient quelque chose se faisaient entendre de temps en temps.

– C’est quelque part par ici, normalement, dit Avril, qui avait quitté son vélo.

Elle le déposa par terre et alla s’enfoncer dans la brume grise de la rue. Marco quitta lui aussi son vélo, et la suivit, le pas hésitant.

– Marco ! appela Avril, je… je crois que c’est ça ….

Marco ne voyait que la petite silhouette d’Avril. Il y avait beaucoup trop de brume. Mais il s’approcha tout de même, les mains devant lui. Quand il ne fut plus qu’a quelques centimètres d’elle, il regarda par terre et vit une plaque d’égout.

– Tu es prêt ? demanda Avril, les poings fermés par le stress.
– Je… je ne sais pas. répondit Marco, qui n’avait aucune envie d’aller se mettre sous une plaque d’égout, très certainement infestée de rats. Il s’ébouriffa les cheveux pour se motiver. Avril avait très peur et se mordit la lèvre en fermant les yeux. Elle priait.

– J’entre la première ? demanda-t-elle.
– Si tu y tiens. répondit Marco.

Avril s’abaissa pour ouvrir la plaque. Une odeur nauséabonde en sortit, ce qui fit tressaillir ses narines. Elle engouffra d’abord son pied droit dans l’égout avant de le ressortir illico et de se planter devant Marco.

– J’ai… j’ai d’abord besoin d’un petit encouragement.

Et sans attendre la réponse de Marco, elle l’embrassa, les bras noués autour de son cou. Puis, elle retira ses lèvres de celles de Marco et plongea dans l’égout. Il ne fallait pas perdre une minute ! Marco, qui était beaucoup plus chaud pour l’aventure maintenant, ne tarda pas à rejoindre Avril. Ils étaient tous deux plongés dans le noir le plus obscur. Avril avait oublié de prendre une lampe de poche où quelque chose de semblable. L’odeur était que plus forte et quelque chose de poilu passa sur les pieds d’Avril. Celle-ci poussa un hurlement avant de se reprendre et d’analyser la situation.

– Bon, il y a un peu d’eau moisie avec des déchets flottant dessus, constata-t-elle. Ça va, rien de trop terrible ! Mais seulement, il va falloir peut-être ramper, des fois. C’est n’est pas haut comme ça partout.
– Haut ? dit Marco. On sait seulement se mettre à quatre pattes!
– Peut-être, mais ce n’est certainement pas le pire ! Bon, ben, nous devrions peut-être avancer…
– Heureusement que c’est bouché par là, commenta Marco en touchant la pierre incrustée de moisi qui bloquait le passage de droite, sinon, nous aurions été bien embarrassés de devoir choisir par quel chemin partir !

Avril avança d’abord ses deux mains, puis, prise d’un élan, s’élança vers la gauche, là où ce n’était pas bouché. Pendant au moins vingt minutes ils avancèrent à quatre pattes, faisant parfois des rencontres particulières, tels que des rats morts, ou ce qu’il en restait, du vomi séché ou encore de drôles de petites bestioles, rampant sur tous les côtés de l’espace étroit qu’offrait l’égout.

– Je te jure que, plus jamais, je ne remettrai les pieds dans un égout de toute ma vie ! grogna Marco qui avait de la nourriture mâchouillée sur ses mains.
– Désolée, mais maintenant, il va falloir ramper ! dit Avril, tout aussi dégoûtée.

Et juste au moment où ils durent se mettre à plat ventre, un drôle de son retentit.

– Oh, non… dit Marco, qui était soudain terrorisé.
– Quoi ? s’inquiéta Avril.

Le bruit se fit entendre de plus en plus fort et petit à petit, un bruit d’eau l’accompagna.

– Quelqu’un a tiré la chasse ! s’exclama Marco, qui était plus dégoûté qu’inquiété. On va devoir retenir notre respiration !

Plein d’eau surgit brusquement derrière eux dans l’étroit tunnel. Avril ferma les yeux et se boucha le nez à l’aide de ses doigts au dernier moment. Elle fut violemment projetée de quelques mètres en avant et sentit la main de Marco la cogner en plein le visage. Ses oreilles était remplies d’eau et elle n’osa pas ouvrir les yeux. Sa mâchoire endolorie par le coup que Marco lui avait donné en étant, lui aussi, propulsé en avant lui fit affreusement mal et elle avait l’impression que ses poumons allaient exploser. Non seulement parce qu’elle avait besoin d’air et qu’elle ne pouvait plus respirer, mais par le choc qu’elle avait reçu. L’eau continuait de glisser sur ses oreilles et de tourbillonner dans tous les sens possibles quand quelque chose de coupant lui passa sur la lèvre supérieure. Enfin, quelques secondes plus tard, l’eau disparut. À présent, les deux amis était couverts de détritus de la tête aux pieds et reprenaient leur souffle. Le sang de la lèvre d’Avril continuait de couler. Mais elle n’y prêta pas trop attention et se contenta de frotter deux fois dessus avec le bord de sa main. Marco ne semblait avoir aucune blessure, juste étourdi par ce qui venait de se passer et dégoûté, tout simplement, parce que les besoins d’une personne inconnue était passé sur tout son corps.

– Ç… ça va ? demanda-t-il, bredouille.
– Je crois… , répondit Avril, en enlevant de son visage ses mèches rousses, qui étaient devenues plutôt brunes avec la sorte d”‘eau”. J’ai juste un petit peu mal à la mâchoire mais sinon, tout va bien. Et toi ?
– Moi, je me suis un peu cogné partout, quelques bleus par-ci par-là…

Marco passa doucement sa main sur le visage d’Avril et il sentit sa coupure à la lèvre.

– Qu’est-ce que…
– Elle ne me fait pas mal, ce n’est pas grave.

Après quelques secondes, le temps de reprendre leur souffle, Avril et Marco continuèrent de ramper, avec toujours les mêmes petites surprises de temps en temps.

– Marco, il y a une plaque d’égout juste au-dessus de moi. On la soulève pour reprendre de l’air ou pas ?
– Je ne crois pas, répondit-il, on commençait justement à s’habituer à cette odeur infecte !

Alors ils passèrent leurs chemin. Après vingt autres minutes, l’égout se fit tout d’un coup plus grand. On pouvait même s’y mettre debout. De plus en plus, l’odeur désagréable disparut ainsi que l’eau pourrie, le moisi, et les rats, morts ou non.

– Marco… commença Avril, soudain prise d’une grande panique, on arrive…

En effet, à présent ils ne marchaient que dans une grande salle plongée dans la pénombre. La seule chose sale, c’était eux. Puis, Marco aperçu des lignes de lumière.

– Avril… regarde… c’est bien le trou d’aération… c’est super ! il est grand !

Pour un trou d’aération, c’est vrai qu’il était grand. Avril sentait bien le vent dans cette pièce qui surgissait de tous les côtés. Elle s’approcha de la grille métallique. Elle se souvint qu’elle avait gardé ses lunettes qui voient à travers la matière dans la poche de sa robe jaune, à présent ruisselante d’eau moisie. Espérons que l’eau ne la fasse pas tomber de ma poche, pensa-t-elle. Avril mit la main dans sa poche et pensa “ouf’ dans sa tête. Elle sortit les lunettes et les mit sur son nez.

– Qu’est-ce que tu vois ? chuchota Marco, qui voyait grâce à la faible lumière qu’offrait le grillage la silhouette d’Avril.
– À travers la matière, répondit simplement celle-ci. Tu as gardé la carte, j’espère ?

Marco se rendit soudain compte qu’il avait laissé les cartes à l’entrée de la première bouche d’égout.

– Je… non.

Marco devina qu’Avril venait de se mettre la main sur le front. Mais elle ajouta :

– Je ne crois pas que ce soit trop grave. J’ai une mémoire excellente. Et je me souviens que la grande salle, là où est normalement le Président, est juste en face du grand couloir. Mais, je ne sais pas pourquoi, il y a plein de gens, plus précisément des vieux bonshommes, dans le couloir. Ah ! Et mais… quelqu’un les a interpellés, là et… c’est un grand monsieur avec les cheveux roux et un sourire gentil… deux messieurs sont avec lui, deux gros costauds, un à sa droite, l’autre à gauche… et ils… ils ouvrent deux immenses portes en or et… je crois qu’ils vont tous dans la grande salle ! Mais… je pensais qu’il passait du temps avec ses enfants… ! Ça va être plus compliqué que je ne le pensais… C’est bon… ils sont tous entrés dans la grande salle….

Elle se tourna vers Marco.

– Maintenant.

Marco prit entre ses mains la grille du trou d’aération et la secoua comme un pruneau. Au début, la grille resta clouée au mur, dure comme fer, puis, petit à petit, les clous se dévissèrent et dans un grand bruit sonore qui fit sursauter Avril, Marco l’arracha. Ils restèrent d’abord tous deux silencieux, ayant peur que les gens dans la grande salle aient entendu le grand ” CRAC”, mais personne ne vint.

– Je crois que c’est bon, murmura Avril, le cœur battant. Allons- y.

Et elle enjamba le grand trou, toujours suivie de Marco. Avril sursauta quand elle vit à quel point les caméras étaient présentes dans ce couloir.

– Marco, il faut faire vite ! dit-elle, en pointant les caméras du doigt.

Ils se précipitèrent vers les grandes portes dorées et Avril lâcha les lunettes, prise de peur. Quand ils arrivèrent juste devant les immenses portes, Avril inspira d’abord tout ce qu’elle pouvait d’air et posa sa main sur la poignée de la porte dorée. Mais à l’intérieur de son ventre, il y avait une grosse boule. Comme si cette boule lui mangeait l’estomac. Elle était rongée par la peur, sa lèvre, dégoulinant de sang, commençait à la piquer affreusement et sa mâchoire endolorie lui donnait mal à la tête.

– Non… Marco… je… je ne peux pas, sanglota-t-elle soudain, la main toujours sur la poignée de l’immense porte. Imagine, dès… dès qu’on entre, ils… ils nous tuent ! Tous ces gens qui sont entrés… non, non, je ne peux pas ! Ils… ils ne vont pas nous croire et… et… peut-être…

Elle plongea sa tête dans sa main vide et pleura tant qu’elle pouvait.

– Avril, non ! supplia Marco. On n’a pas fait ça pour rien ! Tout ce que tu as abandonné pour te retrouver ici… Tu dois le faire ! Nous devons le faire, plutôt. Je suis là… je suis avec toi…

Avril continua de sangloter. Sa main sur la poignée de la porte commença à trembler… Elle baissa la tête mais la releva aussitôt quand elle entendit des bruits de pas arriver. Des gens était déjà là… accompagnés de gros chiens et de mitraillettes. Avril regarda Marco, fit un signe de la tête lui sourit et entra dans la grande salle en ouvrant la porte à la volée.

Chapitre 26 : Tout le monde les regardait

Tout le monde les regardait, elle et Marco, tous deux dégoulinant d’eau et de sang. Y compris le Président. On aurait dit qu’ils les attendaient. Car, toutes les chaises étaient tournées vers la porte, vers eux. Au milieu, le Président qui les regardait en souriant, comme si c’était de bons amis qui venaient prendre le thé. À sa droite, un monsieur avec un air pincé et des cheveux noirs. Et à sa gauche…
– Gia… JEANNE !!!!!! s’exclama Avril, la larme à !’œil. Jeanne ! Tu es vivante !

Glani lui sourit. Mais d’un sourire triste. Personne ne bougeait, pas même les policiers avec leurs chiens.

– Je crois que c’est le moment de faire notre déclaration, chuchota Marco à l’oreille d’Avril.

Elle hocha la tête et regarda le Président, droit dans les yeux.

– Désolée de vous importuner comme cela, Matthew.
– Ne l’appelez pas comme ça, vociféra l’homme à l’air pincé. Appelez-le monsieur le Prési…
– Cela ne me dérange pas qu’on m’appelle par mon nom, je vous assure, Auguste, dit Matthew avec bienveillance.
– Je disais donc, poursuivit Avril, que je sais tout. Absolument tout.

Des murmures s’élevèrent dans toute la salle. Avril remarqua que Matthew Kigwsel jeta un regard inquiet à Glani.

– Qu’êtes-vous censée savoir ? demanda-t-il, d’un ton amusé.
– Tout, tout simplement. répondit Avril, qui commençait à suer. Tout ce qui concerne les aliens, tout ça.
– Je ne sais absolument pas de quoi vous parlez ! répliqua le Président, qui, lui aussi, avait des gouttes de transpiration qui perlaient sur son front. M… mais je sais que vous croyez qu’il n’y a jamais eu d’extraterrestres. C’est ce que nous a rapporté votre amie, Jeanne. Mais je peux vous assurer qu’il y en a eu !
– Nous savons aussi que des gens vous obligent à mentir à propos de ça… dit Avril sans le quitter des yeux.

Le Président devint soudain tout mauve. Glani lui chuchota quelque chose à l’oreille.

– Qu’est-ce qui nous prouve que vous savez quoi que ce soit ? demanda-il, avec quelque chose dans la voix qui paraissait terrorisé. C’est… c’est une affaire importante. Les aliens sont bien venus sur cette terre, morts, mais ils sont venus. Et ils vont bientôt revenir en masse pour massacrer la planète. Vous n’êtes pas voyante, vous ne pouvez pas vraiment dire s’ils viendront, oui ou non !

Avril sentit son pouls battre. Elle n’avait pas d’autre choix que de dire d’où elle venait vraiment.

– Justement, dit-elle sombrement. Je suis plus spéciale que les autres car… écoutez-moi attentivement, je vais faire une déclaration de la plus haute importance. Je viens du futur. Et je vous assure que jamais aucun alien n’est arrivé !

Il y eut un moment de silence puis le Président se mit à rire. Un rire faux.

– Vous ? Vous venez du futur ? Tiens donc ! Et moi, je viens de Mars, savez-vous ?
– Je sais que vous ne me croyez pas, et que c’est très dur à croire. Mais, voyez-vous, je viens bel et bien du futur et j’ai sacrifié beaucoup de choses pour arriver jusqu’ici. Croyez-vous que, dans le seul but de m’amuser un petit peu, je sois entrée dans la Maison Blanche comme ça, juste pour m’amuser ?! Je peux vous raconter tout un tas de trucs qui se passeront dans le futur, ami, il faut me croire.
– Désolé, mais je n’ai pas que ça à faire, dit le Président comme si Avril venait de lui proposer d’acheter un chat. Nous sommes dans la cour des grands, ici. Vous, vous faites encore partie de la cour des… petits.
– Mais je peux vraiment vous aider et…
– Vous ne me serez vraiment d’aucune utilité, surtout, pesta Matthew.

Avril sentit des picotements dans ses doigts.

– Tu m’avais dit que c’était un bon Président… , chuchota-t-elle à Marco.
– Oui… je ne le reconnais plus. Avoue qu’il n’était pas comme ça quand nous sommes entrés dans la pièce. Insiste, je suis sûr qu’à un moment ou à un autre, il voudra bien te prendre au sérieux.

Avril inspira une nouvelle fois une goulée d’air.

– Mr. Matthew, j’aimerais insister, dit-elle. Regardez dans quel état je me suis mise pour venir vous retrouver, vous ! Ne pourrions-nous pas… nous parler en privé ? Ce serait peut-être mieux pour vous et…
– Avril chérie, commença Glani, ne contrarie pas le Président. Je sais bien que tu as des problèmes mentaux mais de là à venir dans la Maison Blanche… je ne me doutais pas que c’était si grave !

Avril regarda son amie, consternée.

– Gia… Jeanne, qu’est- ce qui t’arrive ?! Je n’ai pas de problèmes mentaux ! Pourquoi dis-tu cela, je…
– Heureusement que votre amie est là pour vous car sinon, j’aurais pu vous croire, dit Matthew en regardant ses ongles de mains.
– Vous devez me croire s’il vous…
– Cessez de vous rendre ridicule ! dit le Président en rigolant d’un rire sonore. Vous m’humiliez avec ça !

Le picotement au bout des doigts d’Avril se répandit d’un coup dans tout son corps. Cela était insupportable.

– C’EST VOUS QUI M’HUMILIEZ ! hurla-t-elle, à plein poumons. ESPÈCE DE CRÉTIN ! À CAUSE DE VOUS, LA PLANÈTE ENTIÈRE VA SOUFFRIR ET VA DEVENIR LA PLUS ATROCE ET MALSAINE PLANÈTE DE TOUTE NOTRE GALAXIE ! VOUS VOUS CROYEZ MALIN, HEIN ?! VOUS ET TOUS VOS PETITS
ACOLYTES OU JE NE SAIS QUOI ! MAIS VOUS ÊTES PLUS IDIOT QU’UNE POMME HANDICAPÉE !

Le Président la regarda, comme si elle venait de raconter une nouvelle amusante. Elle n’avait pas remarqué que Marco lui serrait très fort le bras et que plusieurs mitraillettes étaient pointées vers elle quand elle ajouta :

– VOUS NE MÉRITEZ PAS DE COHABITER AVEC LA TERRE ! VOUS N’ÊTES QU’UN BOUFFON QUI NE PENSE QU’AU POGNON ET VOUS NE VOYEZ MÊME PAS QUE LA PLANÈTE SE DÉSINTÈGRE !
– Cela peut-il me faire quoi que ce soit qu’elle se désintègre? demanda simplement Matthew.

Avril sentit quelque chose exploser en elle. Elle se dégagea violemment du bras de Marco, courut vers le Président et sauta sur sa gorge.

– TU FAIS MOINS LE MALIN, HEIN ?! MR-JE-NE-PENSE-QU’A-MOI-MÊME-ET-SJ-LA-PLANÈTE-MEURT-C’EST-BIEN-FAIT!-MR-MOI-JE-PENSE-QUE-SI-TOUS-LES-HUMAINS-MEURENT,-C’EST-BIEN-FAIT-VOILÀ-CE-QUE-JE-PENSE !

Avril sentit que Marco et plusieurs autres bras musclés essayaient de la dégager de la gorge du Président. Mais celle-ci résistait et regardait Matthew Kigwsel avec des yeux rouges. Elle vit que celui-ci était devenu tout violet, étant donné que son sang ne lui montait plus à la tête.

– HA HA HA ! TU VAS MOURIR ESPÈCE DE…

Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Un des policiers l’avait assommée à l’aide d’une batte.

Chapitre 27 : Quand elle se réveilla…

Quand elle se réveilla, Avril ne comprit pas tout de suite où elle était. Marco, resté près du lit de son amie pendant un petit temps, était ravi la voir se réveiller.

– Avril… dit-il doucement. Comment te sens-tu?
– Papa ? demanda-t-elle, les yeux à moitié ouverts.
– Non… c’est Marco.
– Marco ? Ah, oui… tu as trouvé le planning du Président pour qu’on y aille, le premier jour de la… lundi ?
– Non, Avril repose-toi, soupira Marco.

Elle reposa doucement sa tête sur son oreiller quand elle la releva brutalement.

– Oh, mon Dieu ! s’écria-t-elle. Le Président ! Je m’en souviens ! Glani ! Oui, je me souviens ! J’ai étranglé le Président ! Et maintenant ?! C’est quoi cette petite pièce ?

Elle regarda autour d’elle. Des murs blancs, une table de chevet blanche et une armoire brune. Rien de très réjouissant.

– Avril… ce que je vais te dire ne va certainement pas te faire plaisir… Tu es dans une maison de jeunes délinquants… je leur ai dit que tu n’avais plus de parents, qu’ils étaient morts tous les deux, alors ils vont te garder ici… mais je te jure que je vais te sortir de là, Avril, je te le promets.
– Tu… tu n’as pas peur de moi? demanda-t-elle, bredouille. Tu ne me prends pas pour un assassin ?
– Tu n’en es pas un, Avril. Je le sais, mieux que personne. Même les policiers ont affirmé que le Président avait eu un comportement bizarre. Bon, je vais devoir partir, apparemment, trois autres personnes viennent te rendre visite. Et c’est interdit qu’un jeune délinquant ait quatre visites en même temps. Bien que tu ne sois pas une jeune délinquante. Marco se leva de sa chaise et déposa un doux baiser sur le front d’Avril. Elle regarda disparaître son ombre sous la porte. Mais qui pouvait donc venir lui rendre visite ? Elle attendit quelques minutes, profitant de ce silence pour se remettre les idées au clair. Puis, la porte s’ouvrit. Une petite mamy avec une robe bleu marine et un parapluie jaune à fleurs vertes venait d’entrer dans la chambre blanche.

– Odette ! s’exclama Avril. Comment as-tu su que j’étais ici ?
– Par les journaux peut-être ! répondit-elle, en se mettant les mains sur les hanches. Ravie de voir que tu vas mieux ! Tiens, je t’ai apporté ça.

Elle lui tendit une grosse plaque de chocolat et un paquet de biscuits.

– Merci… dit Avril. Mais… que disent-ils de moi, dans les journaux ?
– Je dois t’avouer que c’est pas joyeux, soupira Odette. Mais moi, je sais bien que tu n’es pas la “petite meurtrière”, comme ils t’appellent !
– Ils m’appellent comme ça? demanda Avril, dépitée. Ho la la… c’est vrai que j’aurais pu l’être si ce brave policer ne m’avait pas frappé avec sa grosse batte !
– Tu sais, la scène est passée à la télé et… personne ne reconnaissait le Président. C’est un si brave homme! Et là… il était si… égoïste ! Enfin, bon ! Tiens, un dernier petit cadeau avant que je ne m’en aille ! Sinon, je vais rater mon bus !

Odette sortit de son sac une peluche. C’était un petit colibri, rempli de plumes de couleurs plus pétantes les unes que les autres. Autour de son cou était accroché un petit message. Avril le lut. On pourra m’emprisonner mais jamais on n’emprisonnera mon esprit. Elle releva la tête vers Odette, qui comme d’habitude, lui souriait avec bienveillance.

– Merci de tout cœur, Odette, vraiment…
– Mais ce n’est rien ma choupette ! D’ailleurs, j’aimerais pouvoir t’aider à te sortir de là. Tu n’es pas une jeune délinquante, je le sais autant que tu le sais !
– Vous êtes vraiment gentille avec moi…
– Tu me vouvoies encore ? Ralala… et, avant de partir, je voulais juste te dire que… beaucoup de gens y croient, que tu viens du futur, dont moi. Et je crois que la planète entière aura besoin de toi. Je te souhaite bonne chance, sauveuse de l’humanité !

Et elle s’en alla, tout comme l’avait fait Marco. Puis ce fut au tour de Caroline de lui rendre visite. Elle avait encore une fois changé de teinte de cheveux : elle avait décidé de se les remettre au naturel, c’est-à-dire, noir d’encre. Elle avait apporté quelques petits cadeaux à Avril dont quelques robes et des crêpes.

– J’espère que tu sortiras vite de cet endroit horrible et…

Caroline jeta des regards aux quatre coins de la chambre.

– Horrible et déprimant. Deux mots qui qualifient le mieux cet endroit. Je t’aiderai à t’en sortir, parole de vendeuse !

Et elle sortit de la chambre blanche. “Bon, Marco, Odette, Caroline… mais maintenant… qui ?” se demanda Avril. Elle entendit des pas arriver vers sa porte. Et quand la personne entra, le sang d’Avril se glaça.

– Tiens, bonjour, Glani, dit froidement Avril.
– Avril… , commença Glani, d’un ton suppliant, je peux vraiment tout t’expliquer… enfin, non, justement, je ne peux rien t’expliquer. Sinon, je mourrais sur place. Mais je veux que tu sache une seule chose : je n’y suis pour rien. Je n’ai rien fait pour.
– Glani, la dernière entrevue qu’on a eu m’a suffi pour savoir que tu n’étais pas dans mon camp, dit Avril, aussi glaciale que possible.
– Je comprends que tu ne comprennes pas mais…
– MAIS QUOI, GLANI ?! s’écria Avril. TU CROIS SÉRIEUSEMENT QU’ON VA DE NOUVEAU ÊTRE LES “MEILLEURES AMIES DU MONDE”, JUSTE PARCE QUE TU ES DÉSOLÉE ?! Tu vois cette cicatrice ? Tu t’en souviens, j’espère ? Je ne te raconte pas les remords que j’ai de l’avoir faite… et moi qui m’inquiétais pour toi! Quelle naïve j’étais !
– ET, MOI, ALORS, HEIN ? J’ai pas été un peu naïve de croire qu’on allait à un stage ou je ne sais quoi avec toutes les nouveautés du moment ???

Avril se tut.

– Non, Glani, parce que tu le savais, dit-elle sombrement. Tu savais qu’on allait dans le passé. Je ne sais pas pourquoi tu es si bizarre de temps à autre. Je ne sais pas quel est ton secret. Mais je le découvrirai. Je te le promets que je le découvrirai.

FIN DU TOME 1


Lire encore…

THONART : Cendrillon et le Diable (fabulette, 2017)

Temps de lecture : < 1 minute >

 

Cendrillon, la belle souillon, s’assit
Et le Diable lui dit :
“Imagines-tu que, près de toi, toujours
Je rôde en Amour ?
Qu’à chaque pas que tu fais,
J’en fais un aussi ?
Ne crains-tu qu’un jour,
Secrètement miellée d’envie
Dans mes bras, tu souries ?
Ah ! Que de dangers tu cours,
À tourner le cul à l’amour ! “.

A ces mots de cœur,
La Seulette pris peur
De voir partir le Fourchu
Qui, de si belle humeur,
Lui parlait de son cul.
Ah donc, elle s’était menti :
Le Diable était gentil…

Patrick Thonart

  • L’illustration de l’article provient du film de Kenneth Branagh, Cendrillon (2015) © Disney

Du même auteur…

RAXHON, Philippe (né en 1965)

Temps de lecture : 3 minutes >

Né à Ougrée en 1965, Philippe RAXHON est docteur en histoire, professeur ordinaire à l’Université de Liège et chercheur qualifié honoraire du Fonds National de la Recherche scientifique (FNRS). Il dirige l’Unité d’histoire contemporaine de l’Université de Liège.

Il fut président du Conseil de la transmission de la mémoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles entre 2009 et 2019. L’historien s’est interrogé sur les processus mémoriels, sur les relations entre l’histoire et la mémoire, sur la présence du passé dans les sociétés, dès sa thèse de doctorat, dont l’ouvrage qui en est issu, La Mémoire de la Révolution française en Belgique (Bruxelles : Labor, 1996), préfacé par l’historien français Michel Vovelle, a reçu plusieurs prix, notamment de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie française.

Il a publié une quinzaine de livres historiques comme auteur, coauteur, ou directeur éditorial, ainsi que deux recueils de poèmes et un roman épistolaire en 1989, Les Lettres mosanes, d’abord décliné en épisodes radiophoniques sur la RTBF.

Il enseigne notamment la critique historique, l’histoire des conceptions et des méthodes de l’histoire, et l’histoire contemporaine. On lui doit de nombreuses publications sur les relations entre l’histoire et la mémoire, sur des thèmes divers, de la Révolution française à la Shoah, en passant par Liège et la Wallonie, soit près de 150 articles de revues historiques et d’actes de colloques.

Il a participé à de multiples rencontres et colloques internationaux, et a développé des liens en particulier avec l’Amérique latine, dont il a enseigné l’histoire à l’Université de Liège. Il a été et est également membre d’une série d’institutions scientifiques au niveau national et international.

Il fut l’un des quatre experts de la commission d’enquête parlementaire “Lumumba“, une expérience dont il a tiré un livre : Le débat Lumumba. Histoire d’une expertise (Bruxelles : Espace de Libertés, 2002).

Il est aussi le concepteur historiographique du premier parcours de l’exposition permanente des Territoires de la Mémoire (Liège), et l’auteur du Catalogue des Territoires de la Mémoire (Bruxelles : Crédit communal, 1999).

Il fut également membre de la commission scientifique du Comité “Mémoire et Démocratie” du Parlement wallon, et du comité d’accompagnement scientifique pour la rénovation du site de Waterloo (Mémorial).

Il est le coauteur, en tant que scénariste et dialoguiste, des docu-fictions pour la télévision Fragonard ou la passion de l’anatomie réalisé en 2011 par Jacques Donjean et Olivier Horn, et de Les Trois Serments réalisé en 2014 par Jacques Donjean.

Conférencier, accompagnateur de voyages mémoriels, conseiller historique pour des manuels scolaires, des expositions et autres manifestations, membre de jury de prix, chroniqueur dans la presse, présent régulièrement dans les médias, il conçoit son activité d’historien dans l’espace public comme un complément indispensable à l’exercice de la citoyenneté.

Ses derniers livres sont :

  • Centenaire sanglant. La bataille de Waterloo dans la Première Guerre mondiale (Bruxelles : Editions Luc Pire, 2015) ;
  • Mémoire et Prospective. Université de Liège (1817-2017), en collaboration avec Veronica Granata, (Liège : Presses Universitaires de Liège, 2017) ;
  • La Source S (Paris : Librinova, 2018) ; La Source S a été éditée sous le titre Le Complot des Philosophes par City Editions en 2020 et est parue en édition de poche en avril 2021 ;
  • La Solution Thalassa (Paris : Librinova, 2019) ; La Solution Thalassa est parue en avril 2021 chez City Editions ;
  • Le Secret Descendance (Paris : Librinova, 2020) ; Le Secret Descendance est la suite du Complot des Philosophes et de La Solution Thalassa, les trois volumes constituent la trilogie de la mémoire mettant en scène Laura Zante et François Lapierre, des historiens confrontés à des sources qui imposent des défis à leur esprit critique.

Il écrit désormais des thrillers pour donner du plaisir à réfléchir, des romans à ne pas lire si vous êtes satisfait de vos certitudes…


S’engager encore…

ELUARD : textes

Temps de lecture : 3 minutes >

Eugène Émile Paul GRINDEL (1895–1952), est un poète français. C’est à 21 ans qu’il choisit le nom de Paul Éluard, hérité de sa grand-mère, Félicie. Il adhère au dadaïsme et est l’un des piliers du surréalisme en ouvrant la voie à une action artistique engagée. Il est connu également sous les noms de plume de Didier Desroches et de Brun… [en savoir plus sur POETICA.FR]


Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres… (1926)

Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres,
Nos silences, nos paroles,
La lumière qui s’en va, la lumière qui revient,
Un seul sourire pour nous deux,
Par besoin de savoir, j’ai vu la nuit créer le jour sans que nous changions d’apparence,
Ô bien-aimé de tous et bien-aimé d’un seul,
En silence ta bouche a promis d’être heureuse,
De loin en loin, ni la haine,
De proche en proche, ni l’amour,
Par la caresse nous sortons de notre enfance,
Je vois de mieux en mieux la forme humaine,
Comme un dialogue amoureux, le cœur ne fait qu’une seule bouche
Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser,
Les sentiments à la dérive, les hommes tournent dans la ville,
Le regard, la parole et le fait que je t’aime,
Tout est en mouvement, il suffit d’avancer pour vivre,
D’aller droit devant soi vers tout ce que l’on aime,
J’allais vers toi, j’allais sans fin vers la lumière,
Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir,
Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard.

 

Dans le film de Jean-Luc GODARD, Alphaville, Anna Karina joue le rôle de Natacha von Braun et dit ce texte comme s’il était extrait du livre qu’elle tient en main, le recueil de Paul ELUARD publié dans la collection Blanche de Gallimard en 1926 : Capitale de la Douleur. Or, comme le relève le blog Les Caves du Majestic en 2016, il s’agit d’un collage de vers d’Eluard parus dans d’autres recueils, bien postérieurs :

      • Le dur désir de durer (1946) ;
      • Corps mémorables (1948) ;
      • Le phénix (1951).

L’auteur du blog a fait les recherches nécessaires pour identifier chacun des recueils et poèmes concernés, qui “figurent également dans une anthologie éditée par Pierre Seghers et intitulée Derniers poèmes d’amour. Elle reprend les poèmes d’amours de Paul Éluard provenant de ces trois recueils ainsi que de Le Temps déborde (1947).” Le découpage est disponible sur CAVESDUMAJESTIC.CANALBLOG.COM.


Je t’aime… (1950)

Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues
Je t’aime pour tous les temps où je n’ai pas vécu
Pour l’odeur du grand large et l’odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond pour les premières fleurs
Pour les animaux purs que l’homme n’effraie pas
Je t’aime pour aimer
Je t’aime pour toutes les femmes que je n’aime pas

Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien qu’une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd’hui
Il y a eu toutes ces morts que j’ai franchies sur de la paille
Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Je t’aime pour ta sagesse qui n’est pas la mienne
Pour la santé
Je t’aime contre tout ce qui n’est qu’illusion
Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas
Tu crois être le doute et tu n’es que raison
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi.

in Le Phénix (1951)


  • L’illustration de l’article montre une photo de Hanne Karin Bayer, dite Anna Karina (1940-2019) © N.I. ;

Plus de littérature…

BRUXELLES : Le corbeau et le renard (en brusseleir)

Temps de lecture : 3 minutes >

La question linguistique prend parfois des tournures jubilatoires qui ne serviront pas, cette fois, les effets de manche de politiciens en mal d’auditoire. Ainsi les différentes versions de la fable de Jean de la Fontaine (1621-1695), Le corbeau et le renard (1668), en version brusseleir : chaque Bruxellois qui se respecte a sa version ou, plutôt, celle de son quartier ou de sa commune. Qui récite la vraie fable du Toffe knul et du renard ? Où est l’authenticité ici ? Peut-être encore dans le plaisir d’en débattre…

Le journaliste Daniel Couvreur, dans Le Soir (13 juin 1992) contribue à l’étude de la question : “Tenè-tenè, ce stouffer de Tichke se prend pour Esope et trempe sa plume en stoumelinks dans la Fontaine. Un chinûse stüet de 40 fables. Depuis qu’il est chargé de cours à l’Académie du brusselse sproek, Tichke tient le dikke nèk. C’est devenu un èkte littereir. Après son lexique, ses gauloiseries, sa grammaire, ses dialogues et son dictionnaire, il a pondu un stoemp de fables à faire rougir Manneken-Pis. Jean de Lafontaine en brusseleir, les collectionneurs le cherchaient vainement chez un voddemann au Vieux marché, le dimanche matin. Et encore, te faut pas jouer avec les ballekes de Tichke, pasque ces klüterae n’étaient pas de l’otentique. Tich-ke vous le dira, mènneke ! Tous ces vieux boukskes, c’était du wallon et du bruxellois au mixer. Du petit nègre quoi ! Il était temps de rectifier la vérité et d’arrêter de broubeler. Le parler bruxellois, Monsieur, ça ne se frouchel pas. On ne fait pas du kipkap avec une langue indigène. “Indogène”, précise Louise, la tendre pauske de Tichke. C’est une langue indogène pure…

Un fidèle de wallonica, Bruxellois d’adoption, nous transmet la version suivante :

Maître corbeau sur un arbre perché
Tenait dans son bec un ettekeis
Maître renard dei da geroeken aa
Kwam afgeluupe op zen puute en zaa:
A bonjour monsieur le corbeau
Comme tu es joli, comme tu es beau.
Regardez-moi ce plumage non d’un milliard
T’es precees ne panache van ne corbillard
Et quelles couleurs, o la la!
Da komt zeiker ooit de Sarma !
Le corbeau en entendant cela
Devint tout à fait gaga.
Et prenant pour sinceres les belles paroles
On voyait son nez begost te krolle
En hij mokt hem nen dikke nek
Comme s’il avait bouffé un kilo de spek
Ne nek si gros, sacrebleu,
Que son col cassait presque en deux!
Le renard voyant ce ballekeskop
Gaf hem nog mier zakken op.
Sans mentir, si ta voix ressemble a ton veston
Je voudrais entendre une petite audition.
Et croyez-moi, je dis pas ça pour rire,
Tu ferais mieux de chanter le pays du sourire.
Le corbeau ouvrit son bec grand ouvert
Et evidemment son ettekeis tomba par terre.
Le renard pakte hem seffens in zijn puutte
En sloeg hem in zijn kluute
Appreneer, onnuusele snul,
Que les flatteurs sont juste bons
Vou heule smool te vulle.
Le corbeau jura, mais un peu trop tard,
Na edde ma nemie senne kastar
Als ge aven ettekeis wilt havan,
Wel dan moede ave smool toe have.

Anonyme

Une autre version fait foi, en l’occurrence celle de Virgile, un collaborateur du magazine Pourquoi Pas ? Virgile au service de La Fontaine, on a vu pire : “Les anciens s’en souviendront avec émotion et nostalgie […] Un pei digne de Toone, la célébrité en moins. Car qui se souvient encore de Léon Crabbé (1891-1970) ? Si Léon Crabbé ne dit rien, son pseudonyme, Virgile, éveille déjà un lointain souvenir. Avec les Éditions Racine, George Lebouc, grand spécialiste du parler bruxellois, a fait sortir Virgile du purgatoire en publiant successivement ses “Fables complètes” (2001), ses “Dialogues de la semaine” (2002-2003) et ses “Parodies” (2004) et son théâtre : “Le Cidke“, “Horaceke“, “Carmenneke“, “Boubourochke” et “Cyranotje de Bergerakske“.” [d’après LALIBRE.BE]

Impossible de ne pas partager ladite fabulette racontée par un autre pei de là-bas, dis. J’ai nommé Eddy Merckx :

Reste que, pour la comparaison, la fable originale de Jean de la Fontaine est toujours la bienvenue. La voici :

Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
Et bonjour, Monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie,
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Jean de la Fontaine (1668)

  • L’image en tête d’article est de Gustave Doré, qui a illustré les Fables en 1867.

Citer encore…

HENRARD, Agnès (née en 1959)

Temps de lecture : 2 minutes >

Agnès HENRARD est née à Huy en 1959 et vit en Condroz namurois.  Plasticienne autodidacte, co-responsable du centre d’expression et de créativité Plume et pinceau, elle y anime des ateliers d’écriture poétique et d’expression plastique pour groupes d’enfants, d’adolescents et d’adultes de tous milieux, surtout socialement défavorisés, ainsi que des formations aux techniques d’animation. Elle anime également des ateliers et stages de développement personnel avec différents partenaires proposant des langages complémentaires à l’écriture (danse, méditation, travail intérieur). Elle a reçu en 1994 le prix Jeune talent de la Province de Liège. Elle est la fille de l’écrivain Jacques Henrard.

Extraits :

Le seuil franchi, il reste à danser nu pour les nuits gelées des déserts, les feux fragiles, le ciel éteint, et les vieux ventres des rivières.

 

De ta colline contre le ciel, tu me déploies, élargis mes vallées et ma voix. Je descends dans ta soif cueillir les mots sacrés, cailloux de laine, flocons d’or, entre nos fièvres rousses, nos landes emmêlées.

 

Appelle fort tes sœurs de lune et de lait, tes mères de source et de pardon, éveilleuses, tisseuses des chants qui sauvent, porteuses d’envol, semeuses d’oiseaux, gardiennes des vergers à naître, et marchez toutes, pieds nus, sur le grand sentier des larmes mêlées.

 

 

Le dictionnaire de Christian Libens et plusieurs ouvrages d’Agnès Henrard sont disponibles dans notre boutique wallonica…

 


Dire encore le texte…

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