MARCZEWSKI : Nulle part où fuir || ZWEIG : Les apatrides

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[LESOIR.BE, 28 décembre 2021] A quelques jours de 2022, c’est le moment de tirer le bilan de 2021. Nous avons demandé à l’écrivain Philippe MARCZEWSKI, Prix Rossel 2021 avec Un corps tropical, de le faire pour nous. Voici son texte :

Assis une nuit à sa table la tête sur les mains il se vit se lever et partir.

C’est l’incipit de Soubresauts, la dernière œuvre en prose de Samuel Beckett publiée en 1989. Et c’est la première phrase à laquelle j’ai pensé après avoir raccroché le téléphone, le jour où j’ai été invité à écrire un texte qui ferait, en quelque sorte, le bilan de l’année.

Le bilan de l’année : mieux vaudrait ne pas y penser, me suis-je dit. “Assis une nuit à sa table la tête sur les mains il se vit se lever et partir.” C’est ce sentiment-là, exactement : je me vois me lever et partir. Ma main à couper que je suis loin d’être le seul.

Chapitre 1 : “Ah ! ficher le camp de cette ambiance mortifère !”

J’ai toujours aimé les histoires de disparition : dire salut à la ronde, au revoir, à demain et claquer derrière soi la porte du bureau puis tout quitter sur un coup de tête, abandonner les outils sur l’établi, le repas dans le four et filer à l’anglaise. Prendre le premier train et se faire une autre vie à quelques dizaines de kilomètres ou à l’autre bout du monde. (Parfois, après deux ou trois décennies, une photographie surgit et dans le flou de l’arrière-plan un visage familier semble apparaître, trace fantomatique). Au Japon, on appelle johatsu toutes ces personnes qui disparaissent volontairement, changent de région et abandonnent leur identité. A cause de dettes, d’un licenciement ou d’une séparation. On dit qu’il y en a 80.000 chaque année. Une nuit ou peut-être un matin assis à leur table, ils se voient se lever et partir, et le font.

Souvent ces derniers temps je me chante à moi-même Apeman, un morceau des Kinks signé Ray Davies : “I don’t feel safe in this world no more / I don’t wanna die in a nuclear war / I wanna sail away to a distant shore and make like an apeman.” La tentation est grande de tout envoyer promener, c’est vrai. Je me trouverais un refuge pour vivre peinard avec famille et proches amis, sans grand monde autour. Un johatsu collectif, pour ainsi dire. Une île déserte, une épaisse forêt vierge ou, à défaut, une cabane perchée sur le mont Lozère. “’Cause the only time that I feel at ease / Is swinging up and down in a coconut tree / Oh what a life of luxury to be like an apeman.” Vivre en homme-singe, la vie serait plus douce, j’en fais le pari. Je m’y vois : Tarzan rangé des crocodiles, sirotant sans urgence le lait à même la noix de coco, m’offrant à l’occasion une virée de liane en liane en prenant garde de ne jamais m’approcher du reste de mon espèce.

Ah ! ficher le camp de cette ambiance mortifère ! Ne plus entendre parler de taux de contamination, d’engorgement hospitalier, de tests PCR, d’unités covid, de gestes barrières, de cours en distanciel… Ni d’ailleurs de changement climatique, de disparition des espèces, de hausse des coûts de l’énergie, de sortie du nucléaire et d’inondations… C’est trop de vacarme, tout ça. Tous ces mots… A vrai dire, pas même des mots mais seulement des sons, répétés à l’envi chaque jour, encore et encore jusqu’à nous encombrer l’esprit, l’embourber, jusqu’à prendre la place de toute pensée, de tout discours, jusqu’à avaler tout entières les discussions entre amis comme le ferait un trou noir… Trop de vacarme que tous ces phonèmes atomisant le sens, façon hare Krishna hare hare, comme un mantra qui jamais n’ouvre un état supérieur de conscience, Codeco CST tour de vis Gems Codeco télétravail Gems testing tracing CST Codeco PCR… Et tous ces mots dans la bouche de tous ces gens avec leur avis sur tout, leurs certitudes, leurs slogans écrasant toute nuance – jamais le moindre doute !

Ah ! mais c’est que je n’en peux plus de tous ces gens ! J’aimerais tant les jeter tous ensemble dans le même gouffre d’oubli ! Vaccinés ou pas, hop, c’est égal ! Foutre le camp et tout oublier !

On voudrait faire la liste de tout ce qui nous pousse à déguerpir qu’on ne le pourrait pas. Autant compter les grains de sable sur la plage d’Ostende. Alors oui, se lever et partir. Et s’enfuir, pour être exact. “Sail away to a distant shore and make like an apeman.” Mais à dire vrai, nous n’avons plus nulle part où fuir.

Nulle plage lointaine, aucun cocotier où se balancer, plus de refuge à l’abri des troubles du monde : il faut faire le deuil des rêves d’évasion.

Ce que c’est qu’une pandémie, tout de même ! Et une planète amochée !

C’est fichu, les cachettes secrètes. Il n’y a plus d’Amérique, plus d’Australie, plus de terre lointaine où tout recommencer. Le piège s’est refermé sur nous. Partout le même bruit infernal, la même sidération face aux problèmes que nous avons créés. Partout trop de monde, trop d’avis péremptoires qui résonnent sans fin dans les mêmes chambres d’écho mondialisées et numériques, miniaturisées jusqu’à tenir dans nos poches. Partout l’impossibilité de résoudre quoi que ce soit de l’extrême complexité du monde que nous avons bâti. Où que nous allions, rien de ce que nous voulons fuir n’est absent. Partout la forêt brûle et nous sommes huit milliards.

Si c’était encore possible, je crois que je fuirais en Europe – je veux dire, je chercherais refuge dans l’idée de l’Europe avec laquelle j’ai grandi. Elle avait fière allure cette idée, avec tous ces pays jadis ennemis, désormais rassemblés, promettant de ne plus envoyer leur jeunesse à la grande boucherie de la haine, plus jamais la guerre, et de tenir ferme comme la barre d’un brise-glace les idées de justice, de démocratie et d’humanisme ; des pays jurant de métisser leur sang et leurs cultures, d’abolir les frontières et de servir d’exemple au monde entier. Dernièrement, comme j’aidais ma fille de onze ans pour un travail scolaire, je lui ai à mon tour vanté cette idée forte. Et je lui ai dit, tu sais c’est pour cette même idée que tant de gens risquent leur vie pour venir en Europe ! Pour la justice, la paix et l’humanisme. Et la possibilité de vivre mieux. D’être protégé par un bouclier de valeurs et de principes. La justice, la paix et l’humanisme, ai-je répété, pas très assuré.

Chapitre 2 : “On ne se représente pas facilement 25.000 corps humains, quel charnier ça fait”

Les chiffres les plus récents que j’ai pu trouver sont ceux-ci (source ONU) : sur l’année 2021, en date du 22 novembre, plus de 1.300 personnes ont perdu la vie en Méditerranée centrale, c’est-à-dire sur la voie maritime qui mène à l’Italie depuis les côtes d’Afrique du Nord.

© lesoir.be

Au 14 juillet, on dénombrait aussi 149 morts en Méditerranée occidentale et 6 en Méditerranée orientale, mais je n’ai pas trouvé de mise à jour plus récente de ces chiffres-là, lesquels ont peut-être doublé. Il est raisonnable alors de penser que, au soir du 31 décembre, le total des personnes mortes en 2021 en tentant de traverser la Méditerranée dépassera 1.500.

A ces chiffres il faut bien sûr ajouter (toujours au 14 juillet) 250 personnes mortes dans les eaux de l’océan Atlantique en essayant d’atteindre les îles Canaries depuis l’Afrique de l’Ouest – mais là encore, c’est un nombre extrêmement sous-estimé (des centaines de naufrages invisibles, c’est-à-dire des embarcations disparues corps et biens, ont été signalés par des ONG et sont presque impossibles à comptabiliser). Il faut aussi tenir compte d’un nombre encore indéterminé de morts à la frontière polonaise (probablement une vingtaine) et du nombre de morts dans les eaux de la Manche entre Calais et les côtes anglaises (au moins 27).

J’allais oublier : à la date du 22 novembre, près de 30.000 personnes avaient été reconduites en Libye sans même avoir pu mettre le pied sur une côte européenne. En Libye où, en raison de détentions arbitraires, extorsions, disparitions et tortures, il est difficile de tenir un compte précis des morts et des vivants.

Un sacré bilan 2021, pas vrai ?
Et depuis 2014 : au moins 25.000 morts.
On ne se représente pas facilement 25.000 corps humains, quel charnier ça fait.

Quand on regarde une foule éparpillée dans la ville, mouvante, affairée à vivre, on ne réalise pas, le cerveau ne conceptualise pas, 25.000 c’est un chiffre abstrait, alors voici, regardez : ce texte fait à peu près 18.000 signes, espaces comprises. C’est très en dessous de 25.000 mais enfin, faisons avec ces deux pages : chaque lettre et chaque espace représentent une personne morte d’avoir voulu gagner l’Europe. Regardez-les une à une, je le répète : chacune est un corps. Non, n’atténuons pas : un cadavre – nom brutal pour une réalité brutale – un cadavre qui autrefois était une personne, avec une vie, une histoire, des parents et des amis qui peut-être espèrent encore que le silence ne soit pas la mort. 18.000 signes pour 18.000 cadavres. Et il en manque. Et il en manque beaucoup.

Encore quelques chiffres : en 2020, la population de l’Union européenne a diminué d’environ 300.000 personnes – moins de naissances, plus de décès, moins d’immigration, plus d’émigration (beaucoup d’Européens se sont vu se lever et partir, il faut croire). Et c’est en tenant compte des 280.000 personnes à qui l’UE a accordé une protection. En 2020, 396.000 personnes ont reçu un ordre de quitter le territoire (mais la plupart sont restés et vivent désormais dans la peur). Entre janvier et juillet 2021, on a dénombré 85.700 franchissements clandestins de frontières, ce qui, à l’estime, doit faire plus de 150.000 à ce jour.

L’Union européenne compte 447 millions d’habitants dont seuls 5,1 % ne sont pas citoyens européens et 8,3 % sont nés en dehors de l’Union (contre 15,3 % aux USA, 19,2 % en Islande, 30,1 % en Australie ou 43,1 % à Singapour, par exemple). 150.000 personnes franchissant les frontières, c’est 0,03 % de la population européenne. Et 0,03 % des 18.000 signes de ce texte : quatre lettres et demie.

Je sais bien : les chiffres, on leur fait dire ce qu’on veut. Et mieux encore, on les fait taire comme on veut : quand on les accumule, quand on manie des ordres de grandeurs dont il est impossible de se faire une représentation, entre la poire et le dessert, entre deux sujets au journal télévisé, les chiffres ne disent plus rien, réduits à un bruit blanc, presque un acouphène et ensuite, quand on est bien certain de les avoir abstraits de la réalité qu’ils décrivent, il est facile de parler de submersion migratoire, de grand remplacement ou de ne pas accueillir toute la misère du monde (refrain connu).

Les chiffres il faut les dire et aussitôt les briser pour extraire toute la moelle humaine cachée à l’intérieur.

Ces chiffres, ce sont des hommes et des femmes, de jeunes personnes, des enfants. Un chiffre, ça ne parle pas, ne témoigne pas. Un chiffre ne marche pas des milliers de kilomètres en laissant tout derrière soi. Un chiffre ne subit pas de torture. Un chiffre ne croupit pas dans un camp. Un chiffre ne monte pas en tremblant de peur autant que d’espoir dans un canot pneumatique surchargé. Un chiffre ne s’aventure pas sur une mer immense en pleine nuit. Un chiffre n’a pas faim, n’a pas soif. Un chiffre ne se débat pas pour garder la tête hors de l’eau, ne hurle pas de désespoir et de terreur, un chiffre ne sent pas l’eau salée remplir ses narines. Un chiffre ne se sent pas mourir, un chiffre ne se noie pas.

Un chiffre ne se noie pas ! Un humain, oui.

Vingt-cinq mille humains se sont déjà noyés en sept ans. Il y en aura quelques milliers de plus l’année prochaine.

Il faut lire un livre très important paru cette année – Des îles, de Marie Cosnay, aux éditions de l’Ogre. Il faut y lire les noms de Mamadou, Alphonse, Ange-Carole, Ahmed (devenu Amidou), Fatou et beaucoup d’autres. Lire les récits des mères sans nouvelles de leurs fils. Les mensonges de ceux qui exploitent – rabatteurs, trafiquants – pour ne jamais admettre la mort : s’il ne vous appelle pas, c’est qu’il ne le souhaite pas. Il faut lire les disparitions, les recherches d’indices et de traces pour savoir si untel est bien en vie, si une autre est bien morte. Et lire le récit des mille morts possibles, désert, coups de couteau, torture, noyade… De ce qu’il faut faire pour survivre, pour espérer traverser, pour subsister quand on a réussi. Et la façon dont la migration empêchée et criminalisée abîme les liens, les amours, les familles.

Il faut lire ce livre – un livre sans chiffres, avec des corps, des personnes et des noms. Le silence noie. Tant de corps, enfouis dans l’océan, que les familles n’enseveliront jamais. Combien dans la mer d’Alborán ? Nomades à jamais, à jamais attendus.

Chapitre 3 : “La Pologne, que l’on a enfermée derrière un mur pendant des décennies, envisage d’en construire un”

Si je pouvais, malgré tout, je fuirais en Europe – l’Europe comme on l’espérait.

Dans les années 80 – le mur de Berlin était encore debout – quand nous allions en Pologne voir la famille nous traversions la frontière entre les deux Allemagne en passant au ralenti sous les miradors, des soldats pointaient sur nous des mitrailleuses, on n’était pas à l’aise mais on crânait un peu. On regardait les douaniers démonter pièce à pièce des voitures, comme ça, au hasard, et chercher ce qui pouvait être caché : du sucre, des cigarettes de contrebande. Plus loin à la frontière polonaise on filait du chocolat (trois ou quatre tablettes) et du café (un kilo) aux gardes pour qu’ils nous laissent passer sans histoire. Là-bas les cousines de mon âge voulaient venir à l’ouest. Ça leur faisait envie, ça se sentait : j’avais de la chance, moi, d’être né de l’autre côté et pourquoi ? Parce que mes grands-parents étaient partis et les leurs, non. L’Europe leur était désirable : pouvoir aller et venir où l’on veut, ne pas se lever à quatre heures du matin pour faire la queue à la boulangerie, boire du Coca, regarder MTV, ne pas couper le moteur de la voiture pour économiser l’essence dans les descentes… Ne pas se sentir surveillé. Ne pas se sentir en prison. Et moi je l’aurais bien aimée cette Europe, elle me faisait envie aussi, avec la Pologne dedans, débarrassée de l’injustice de naître du bon côté d’un mur.

Mais bientôt la Pologne construira un mur le long de la frontière biélorusse.
Des barreaux de cinq mètres de haut et des barbelés, ai-je lu, sur 180 kilomètres.

Un pays que l’on a enfermé derrière un mur pendant des décennies et qui rêvait de libre circulation – je le sais, je l’ai vu, je me souviens de tout – envisage d’en construire un, et nous allons laisser faire, lâchement, parce que ça nous arrange. Pour le moment, des milliers de personnes – des familles kurdes, irakiennes, syriennes – sont prises en tenaille entre l’armée biélorusse et 15.000 soldats polonais. Il fait dix degrés au-dessous de zéro. Des tombes ont été creusées dans la forêt. On y a mis des corps, déjà.

Je sais ce qu’on me répondra : géopolitique, angélisme immature, un peu de réalisme voyons, appel d’air, accueillez-les chez vous, etc. Et pourquoi viennent-ils, d’abord ? Pourquoi insistent-ils ? Eh bien je n’en sais rien et ce n’est pas mon affaire. Enfin j’ai mon idée, remarquez : ils sont Kurdes, Irakiens, Syriens. Pour des raisons qui leur sont propres – du genre la guerre, l’absence d’avenir – ils se lèvent et ils partent. Qui sommes-nous pour leur en faire reproche ?

Et qui les a amenés là on le sait, on a compris. Mais peu importe, ils sont là maintenant.

L’Europe n’est pas à la hauteur, c’est peu de le dire. La politique migratoire de l’Union européenne provoque chaque année la souffrance et la mort de milliers de personnes qui tentent de rejoindre son territoire. En renvoyant en Libye sans recours possible des personnes interceptées en mer, l’UE ne respecte pas la Convention relative aux réfugiés de 1951, dont elle est signataire et qui établit le principe de non-refoulement. L’UE délègue à des régimes qu’elle n’accepterait pas en son sein la tâche de bloquer, par n’importe quel moyen, les routes de la migration. Elle rend difficiles les conditions d’obtention d’un visa pour pénétrer sur son sol par voie légale. L’Europe, en notre nom, laisse les Etats perpétrer des infamies à ses frontières. Ce faisant elle empêche les ONG de secourir des humains en détresse. Elle multiplie les tracasseries administratives. Elle transforme ses îles en prison et utilise les ressorts du règlement de Dublin pour tuer dans l’œuf tout espoir et faciliter les renvois. Elle criminalise les personnes sans papiers, les enferme, les déporte, même si elles sont installées depuis longtemps, intégrées, paisibles.

Angélisme, et quand bien même ? Je dis : Justice. Humanisme. Principes fondamentaux.

Personne n’a encore démontré que l’entrée annuelle de l’équivalent de 0,03 % de sa population sur un territoire de 2,734 millions de km² soit de nature à mettre l’Europe en péril. Des gens qui veulent travailler, vivre en paix. Au contraire.

Conclusion : “Quelle ironie!”

Il me semble souvent vivre dans les ruines d’une idée – une Merveille du Monde, autrefois. Il ne reste que quelques pierres et beaucoup de fantômes. Nous nous habituons à cette rouille, nous ne la voyons plus ou préférons l’ignorer. Nous ignorons les cris et le visage de Semira Adamu. Nous oublions le corps du petit Aylan Kurdi couché sur une plage. Et nous nous sommes habitués au visage de Mawda. Nous détournons les yeux quand des femmes et des hommes se cousent la bouche pour réclamer des papiers, la régularisation administrative d’une vie qu’ils se sont fait ici et qui ne nuit à personne. Nous acquiesçons sévèrement quand on leur dit la règle c’est la règle, alors qu’on bafoue tous les jours des traités internationaux signés en notre nom. Nous avons oublié que l’Europe et ses Etats ont laissé pendant des jours errer en mer l’Aquarius avec à son bord 629 personnes, plutôt que de les accueillir sans délai par simple devoir d’assistance. Nous tolérons, au sein même de nos institutions, la rigidité insupportable de l’Office des étrangers, bastion de l’arbitraire qui rend possible que des personnes en ordre de visa, arrivant légalement pour suivre des études ou assister à des colloques, soient emprisonnées à leur arrivée en Belgique, privées de leurs documents et traitées en criminels.

Mille cinq cents morts cette année, le voilà le bilan.

On peut agir, bien sûr – nourrir, héberger, convoyer, aider pour la paperasse. Il y a des associations, faciles à trouver. Mais en réalité tout cela nous dépasse, il faut exiger plus.

Ah ! déguerpir de cette Europe-là qui nous fait honte… Quand eux rêvent d’y vivre en paix… Quelle ironie !

Philippe Marczewski


Stefan Zweig © Getty Images

Regarde-les donc bien ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué. Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel point le hasard t’a favorisé par rapport aux autres.

Regarde-les bien, ces hommes entassés à l’arrière du bateau et va vers eux, parle-leur, car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue, ils aspirent inconsciemment une bouffée de l’air de leur pays natal et leurs yeux s’éclairent et deviennent éloquents.

Telle est bien en effet notre nature : tout le mal qui a lieu ici-bas, nous en sommes informés. Chaque matin, le journal nous lance en pleine figure son lot de guerres, de meurtres et de crimes, la folie de la politique encombre nos pensées, mais le bien qui se fait sans bruit, la plupart du temps nous n’en savons rien.

Or cela serait particulièrement nécessaire dans une époque comme la nôtre, car toute œuvre morale éveille en nous par son exemple les énergies véritablement précieuses, et chaque homme devient meilleur quand il est capable d’admirer avec sincérité ce qui est bien.

Stefan ZWEIG, Voyages (1902-1939)


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