ARAKI, Noboyushi (né en 1940)

Temps de lecture : 7 minutes >

“Il existe deux types de photographes. Ceux qui sortent toujours avec leur appareil en quête d’instantanés à la sauvette. Et ceux qui s’en servent uniquement pour une prise de vue mûrement réfléchie. En faisant de sa vie une performance visuelle, Nobuyoshi Araki croise les deux profils.

Ce Japonais de 74 ans a un jour résumé l’affaire : Mon corps est devenu un appareil.” Ou encore : Mon propre souvenir disparaît au moment même où je prends la photo. C’est l’appareil qui me sert de mémoire.” Une de ses images les plus saisissantes est le visage de sa femme Yoko Aoki, en 1970, en train de jouir. Ce qui veut dire que l’auteur sait faire deux choses à la fois : l’amour et appuyer sur le déclencheur. Comme il peut dégainer son appareil, fourchette à la main et bouche pleine, ou en se brossant les dents. Cela vient de loin.

Il a 12 ans quand son père, photographe amateur, lui tend un appareil pour saisir ses copines. Mais il préfère dire à Jérôme Sans, dans le livre Araki (Taschen, 2002, complété en 2014), que, dès qu’il est sorti du ventre de sa mère, il s’est retourné et a photographié son vagin.  Tout semble XXL chez le Tokyoïte. Quand une grosse exposition contient 300 photos, lui en accroche parfois 4 000. Certaines tiennent dans la main, d’autres mesurent 2 mètres sur 3. Elles sont en couleurs et en noir et blanc. Parfois il les maltraite à coups de pinceau.

Plutôt que de calculer le nombre d’images prises en soixante ans, il vaut mieux décrire sa journée type. Il l’a racontée, il y a quelques semaines, quand M Le magazine du Monde lui a commandé une séance de mode (réalisée dans le cadre de la collection Esprit Dior, Tokyo 2015) : Dès que je me lève, je gagne le toit et je photographie les nuages. Et puis je me penche au balcon et j’enregistre la rue. Je monte dans un taxi et je prends des images à travers la vitre.” Il arrive à son studio et photographie des mannequins ou des objets. Il fait un tour au bar ou chez des amis, et c’est reparti. Jusque tard dans la soirée. Tout passionne son objectif. Une fleur, son chat (il lui consacre un livre, Chiro, My Love, en 1990), les objets les plus divers, les habitants de Tokyo, avec un penchant sérieux pour la femme nue, jambes écartées, parfois ficelée et suspendue au plafond.

Araki a aussi révolutionné le livre de photographie. C’est peut-être là qu’il est le plus fort. Il en a publié 450, 28 pour la seule année 1996, certains proches du fanzine, jusqu’à celui de 600 pages et 15 kg, publié par Taschen au prix de 2 500 euros. La profusion épate, la rapidité aussi. Certains de ses ouvrages paraissent aussitôt après la prise de vue.

Arrêtons-nous un instant sur le graphisme et la mise en pages de ses livres. Araki a été photographe publicitaire à l’agence Dentsu, la plus importante du pays. Il a été éditeur, rédacteur en chef de journal. Il maîtrise le design, la typographie, le rythme visuel, la calligraphie, autant de talents conjugués dans les couvertures des livres, stupéfiantes de liberté et d’audace. Il travaille pour la publicité, la mode, l’industrie, la presse. Pour qui lui demande. Il sort rarement du Japon depuis la mort de sa femme, en 1990 ; voyager est du temps perdu pour photographier.

Araki ne parle pas anglais. Ses photos parlent pour lui. Un photographe s’affadirait en s’éloignant de sa terre. L’Américain Eggleston n’a jamais été aussi bon qu’à Memphis et Garry Winogrand qu’à New York. Ou Araki qu’à Tokyo. Pas toute la ville, surtout ses quartiers populaires. Aujourd’hui, c’est Shinjuku. Mais, au début de sa vie, c’était Minowa ou encore Yoshiwara, le plus grand quartier de plaisir de la capitale. Il aimait jouer dans son cimetière et sentir les cendres de 25 000 prostituées qui y sont enterrées.

Plaisir et mort réunis. C’est le résumé de l’art et de la vie d’Araki. Nombre de photographes, de Nan Goldin à Larry Clark, ont érigé le journal intime par l’image en œuvre d’art. Sauf qu’Araki l’enrichit 24 heures sur 24. D’abord en s’inventant un personnage de manga. Visage rond, lunettes rondes teintées en bleu, ventre rond sur tee-shirt blanc à manches longues (avec la lettre A imprimée au niveau de la nuque), salopette à bretelles rouges (sa couleur favorite), un toupet de chaque côté du crâne. Une figurine de dinosaure l’accompagne partout, qui surgit parfois sur l’image.

“J’en ai marre de tous les mensonges sur les visages, les nus, les vies privées et les paysages que l’on voit partout dans les photos de mode.” Araki est aussi une rockstar. Il y a quelques années, quand il débordait d’énergie, nous l’avons accompagné dans le bar qui lui appartient, logé haut dans un immeuble de Shinjuku. On poussait la porte d’un appartement, on tombait sur un comptoir et quatre tables. Une femme d’âge respectable nous accueillait en kimono très chic. Une autre, aux formes généreuses, assurait le service. Araki y allait presque chaque jour pour manger des sushis et boire. Il faisait aussi le spectacle. Il s’emparait d’un micro pour chanter La Vie en rose, tirait le portrait des clients au Polaroid, qu’il dédicaçait et donnait, se laissait volontiers photographier.
Araki a malmené la posture de l’artiste pur et cloîtré qui organise son oeuvre autour de la rareté. Lui, c’est table à volonté dans un mariage entre art et luxe. Plus il produit, mieux c’est. Il multiplie les campagnes de publicité et peut exposer ses images dans des boutiques de Toshiba ou de Shiseido sans que son image d’artiste soit écornée. [lire la suite dans LEMONDE.FR]
 
Nobuyoshi Araki, Bondage © Taschen

Araki Nobuyoshi est né le 25 mai 1940 à Minowa dans l’arrondissement de Shitaya — l’actuel arrondissement de Taitô —, au cœur de la ville basse  (shitamachi) de Tokyo. Sa famille tenait un commerce de socques en bois (geta). Mais son père, Araki Chôtarô, était un amateur passionné de photographie, ce qui a eu une influence décisive sur l’avenir de son fils. Celui-ci a en effet commencé à prendre lui-même des photos alors qu’il était encore à l’école primaire.

En face de la maison des Araki, il y avait un temple – le Jôkanji – où l’enfant allait jouer. Cet établissement bouddhique était aussi appelé nagekomi dera (littéralement “temple dépotoir”) parce que du temps de l’époque d’Edo (1603-1868), on venait y déposer (littéralement “jeter”) le corps des courtisanes de Yoshiwara, le quartier des plaisirs de la capitale, mortes sans avoir de famille. Par la suite, Araki Nobuyoshi a qualifié d’ “Erotos” le principe fondamental qui régit sa façon de photographier. “Erotos” est un mot-valise qu’il a forgé lui-même à partir du nom de deux divinités grecques dont la première “Eros”, personnifie le désir, le sexe et la vie, et la seconde “Thanatos”, la mort. Le don inné avec lequel Araki va et vient de façon incessante entre le monde de la vie et celui de la mort est sans doute profondément lié au lieu qui l’a vu grandir.

Araki Nobuyoshi avait déjà décidé qu’il serait photographe au moment où il est entré au lycée. En 1959, il a intégré le département d’imprimerie et de photographie de la faculté d’ingénierie de l’Université de Chiba. Il a réussi à en sortir diplômé en 1963, malgré les difficultés que lui a posé le contenu essentiellement scientifique de l’enseignement. Son travail de fin d’études, intitulé Satchin, était constitué d’une série de photos pleines de vie d’une bande d’enfants de son quartier. Araki a été aussitôt embauché par Dentsû, l’agence de publicité la plus importante du Japon. Et en 1964, la revue d’arts graphiques Taiyô lui a décerné la première édition du prix Taiyô pour Satchin, une récompense qui a marqué le début de la carrière du photographe.

Pendant son séjour chez Dentsû, Araki a fait de la photographie publicitaire tout en menant de front un travail personnel à la manière d’un rebelle. Il a en effet utilisé les studios de l’agence où il travaillait pour faire des photos de nus qu’il a présentés dans des expositions ainsi que dans un album intitulé “Album de photographies Xerox”. Comme l’indique son titre, il a réalisé cet ouvrage lui-même à la main en utilisant une photocopieuse de l’agence Dentsû. L’œuvre la plus importante de cette période est Voyage sentimental, un album édité par son auteur en 1971 qui se compose de photographies du voyage de noces à Kyoto et dans le Kyûshû du photographe et de sa jeune épouse Aoki Yôko, rencontrée à l’agence Dentsû.

Dans la préface de Voyage sentimental, Araki Nobuyoshi explique la raison de ce titre. Pour lui, “ce qu’il y a de plus proche de la photographie, c’est le roman autobiographique (shishôsetsu)”, un genre littéraire japonais souvent écrit à la première personne où le narrateur décrit ses relations avec ses proches. Le Voyage sentimental est construit comme un shishôsetsu retraçant les rapports du photographe avec sa femme. C’est le premier exemple de la  “photographie de l’intime” (shishashin), devenue par la suite un des courants majeurs de l’expression photographique au Japon. Le Voyage sentimental d’Araki ne se limite pas pour autant à une simple description des liens unissant les jeunes mariés. Il se situe aussi dans le droit fil des récits mythiques universels qui vont du monde de la vie à celui de la mort avant de revenir à leur point de départ. (lire la suite sur NIPPON.COM)

Chiro, le chat du photographe (2016) © nippon.com

Bondage, érotisme et controverses sont les thèmes qui collent à la peau du photographe Nobuyoshi Araki, né en 1940 à Tokyo. Avec Between Love and Death: Diary of Nobuyoshi Araki, accueillie au Singapore Internationale Photography Festival en 2018, révèle une nouvelle face de son œuvre photographique. Entre amour et mort, ses images prises entre 1963 et 2018 prennent la forme d’un journal intime photographié. Il retrace la relation dans la vie, comme dans l’au-delà, du photographe et de sa femme Aoki Yoko, décédée d’un cancer de l’utérus en 1990.

Comme l’a dit Araki lui-même: “C’est grâce à Yoko que je suis devenu photographe.” Dans sa série Sentimental Journey, il révèle des moments de pure intimité. Il y documente leur lune de miel : des chambres d’hôtel aux voyages en train. Dans Winter Journey, il capture la maladie de Yoko puis sa mort. Même si Yoko n’est plus là, Araki continue de la photographier au travers leur chat noir et blanc Chiro. Finalement, c’est avec sa série Sentimental Sky, images du ciel prises sur leur balcon, qu’il essaye encore de capter l’essence de son fantôme.

Ce journal intime, à lire en images, débute avec une relation amoureuse tendre et sensuelle, puis se déploie à travers le décès, le manque, la propre maladie d’Araki et finalement sa résilience et sa soif de vie. Si l’image de Yoko n’est pas dans tous les tirages, elle plane, omniprésente, dans tous les pans du travail d’Araki.” (voir plus sur CERCLEMAGAZINE.COM)

  • illustration de l’article : Nobuyoshi Araki, “Untitled (Eros Diary)” (2015) © nobuyoshi araki – elephant.art

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © nobuyoshi raki ; elephant.art ; nippon.com


Plus d’arts visuels…

Le Baiser de Brancusi est enfin libre

Temps de lecture : 4 minutes >

“Peut-être avez-vous déjà arpenté le cimetière du Montparnasse. Peut-être avez-vous vu le cénotaphe de Baudelaire et sa statue grise. La tombe de Marguerite Duras ornée de pots plantés de stylos. Celle de Gainsbourg, remplie de photos en noir et blanc. Avez-vous déjà marché jusqu’au bout, au bord du mur, dans la 22e division ? C’est là, dans un coin caché loin de l’allée centrale que vous apercevrez une curieuse caisse en bois trouée d’un cercle, haute de plus d’un mètre. Elle surplombe une tombe de 1910 – attention, n’approchez pas : un panneau vous l’interdit, trois caméras et deux alarmes la surveillent nuit et jour.

Tatiana Rachewskaïa (1887-1910) est morte à l’âge de 23 ans, pendue dans sa chambre. Dans un médaillon sur sa stèle, une photographie la montre coiffée d’un chapeau blanc, le regard triste. Issue de la bonne société de Kiev, elle avait débarqué à Paris quelque temps auparavant et s’était inscrite à la faculté de médecine. C’est là qu’elle avait rencontré le médecin d’origine roumaine Solomon Marbais de l’Institut Pasteur, qui non seulement lui donna des cours particuliers, mais devint aussi son amant. À la fin de l’idylle, dans la grande tradition des romans russes, elle se suicida par amour. Les obsèques eurent lieu en décembre. “Sa mère était venue de Moscou. Elle avait convaincu le prêtre de donner, selon la coutume rituelle, un cierge à toutes les personnes présentes et le bedeau chantait : “pardonnez-lui tous ses péchés”…” peut-on lire sous la plume de son ami Ilya Ehrenbourg, un écrivain révolutionnaire. Le docteur Marbais propose à la famille de Tatiana d’orner sa tombe – et justement, il connaît un sculpteur Roumain très prometteur : Constantin Brancusi.

Le jeune Brancusi vient alors de quitter l’atelier de Rodin, convaincu que rien ne pousse à l’ombre des grands arbres”. Pour lui, la sculpture a une fonction spirituelle ; l’apparence importe moins que sa réalité invisible, au cœur de la matière. Sa première version du Baiser, son œuvre majeure, date de 1905. Il y en aura quarante ; chaque nouvelle tentative est plus épurée, tendant plus encore vers l’abstraction que la précédente. Celle qui orne la tombe de Tatiana est la seconde et la seule qui ait été réalisée en ‘taille directe’. La seule qui mesure 90 cm de hauteur et qui montre les amants de la tête aux pieds. Sans ébauche, sans étude préparatoire, Brancusi ne dégage pas les amants de la pierre : ils sont la pierre. Ils en révèlent la pensée, l’esprit, l’essence cosmique de la matière”. Le Baiser est un bloc de calcaire à peine dégrossi dans lequel se dessinent deux bustes de profil collés l’un à l’autre. Seuls les cheveux et le bombé d’un sein distinguent l’homme de la femme. Les corps symétriques s’unissent si parfaitement que vus de face, on pourrait croire à un seul être. Leurs jambes accolées rappellent la tradition roumaine selon laquelle deux arbres plantés côte à côte, près d’une tombe, évoquent la force de l’amour face à l’éternité. “J’ai voulu évoquer non seulement le souvenir de ce couple unique mais celui de tous les couples du monde qui ont connu l’amour avant de quitter la vie” déclare Brancusi en installant son œuvre sur la tombe de Tatiana, en échange d’un billet de 200 Francs.

L’ŒUVRE RATTRAPÉE PAR SA VALEUR

Après les obsèques, après les pleurs, la petite section 22 de la division 22 tomba dans le sommeil pendant près de 100 ans – elle devient le repaire secret des amoureux et des amants de passage : un écrivain raconte même dans son journal ses ébats aux pieds du Baiser. Et comme toutes les belles choses de ce monde, elle est soudain rattrapée par sa propre valeur, et la tombe entre dans la tourmente.

Le 4 mai 2005 à New York, chez Christie’s, un marbre de Brancusi explose le record mondial pour une sculpture en dépassant les 27 millions de dollars. Tout de suite, le marchand d’art parisien Guillaume Duhamel se met en route. Il retrouve au fin fond de la Russie les heureux descendants de Tatiana Rachewskaïa, la suicidée par amour. S’ils ne connaissent ni Brancusi ni leur aïeule, ils découvrent la tombe dès leur arrivée à Paris et font aussitôt valoir leurs droits – la statue leur appartient, et par l’entremise de Duhamel, ils veulent la vendre aux enchères. Le seul Baiser en taille directe. Le seul qui montre les amants de la tête aux pieds : l’œuvre peut atteindre les 50 millions, estimation basse.

INTERDICTION DE REGARDER LA STATUE

S’ensuit un bras de fer entre les ayants droit et l’État français qui durera 15 ans. L’œuvre de Brancusi est déclarée ‘Trésor National’. Elle est inscrite par le préfet de Paris au titre des Monuments Historiques, la rendant inamovible. Ce dernier considère que la tombe et la statue sont indissociables, elles forment un ‘immeuble’, et pour preuve : la stèle sur laquelle repose le Baiser est signée par Brancusi et porte l’épitaphe à la chère aimable chérie”. Le marchand d’art et la famille saisissent le tribunal et interdisent aux passants de regarder leur statue : c’est alors que la caisse en bois fait son apparition. S’ils sont déboutés en 2018, ils font appel : nous avons de nouveaux éléments” déclare Duhamel. Des factures de la maison de marbrerie en face du cimetière prouvent que la signature et l’épitaphe ont été commandées séparément de la statue, et ne sont pas de la main de Brancusi. Bam.

Le 11 décembre dernier, la cour a donc rappelé que pour bénéficier de l’inscription au titre des monuments historiques, “un bien mobilier doit avoir été conçu aux fins d’incorporation matérielle à cet immeuble, au point qu’il ne puisse en être dissocié sans atteinte à l’ensemble immobilier lui-même.” Or, l’œuvre est dissociable. Complètement dissociable. Et désormais libre. Pour la cour, le préfet a commis une erreur juridique, entraînant l’annulation de son arrêté : la statue n’est plus inscrite aux monuments historiques. Combien de temps avant de retirer la caisse en bois ? Combien de temps avant que la sculpture ne s’envole, laissant Tatiana solitaire ? Une chose est sûre : à quelques allées de là dans le cimetière du Montparnasse, Constantin Brancusi se retourne dans sa tombe.” (d’après MARIANNE.NET)

  • Lire aussi “Brancusi : la suicidée, le baiser et les millions” sur LEXPRESS.FR
  • Illustration : Brancusi, Le Baiser © LEXPRESS.FR

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © express.fr


Plus de matière…

VIENNE : Le mariage (nouvelle, 2014)

Temps de lecture : 7 minutes >

Dans le parc devant la mairie, une statue représente un couple nu, enlacé dans une étreinte fougueuse. D’aucuns, tels les censeurs du dix-neuvième siècle, la jugent obscène. D’autres s’en amusent. Les couples les plus audacieux, parmi ceux qui en face se marient, viennent s’y faire photographier. Au soleil de ce début d’après-midi, on distingue clairement que le bronze des rotondités, fesses et seins, luit davantage. On ne peut voir, en revanche, la femme qui, à l’ombre de la statue, rattache la bride de ses escarpins. Lui non plus ne peut l’apercevoir. Jusqu’à ce qu’elle avance en pleine lumière. L’éblouissement est total. Non pas en raison de la clarté, ni de sa beauté, quoiqu’il s’agisse d’une belle femme assurément, non mais cette femme, il la connaît, il l’a connue, aimée même, cette femme c’est la sienne. Ca l’était du moins, jusqu’au divorce, il y a cinq ans, six peut-être, là il ne sait plus très bien et puis il vit en Espagne à présent, on n’y a pas la même notion du temps.

Elle ne se doute de rien, ne l’a pas vu, lui tournant le dos, rajuste son tailleur, sobre, assez strict mais pas trop quand même, on devine que c’est là le maximum de fantaisie qu’elle puisse s’autoriser. Lui s’adjuge un instant de répit, quelque peu voyeur l’observe, se disant qu’elle n’a pas tellement changé, quelques kilos de plus sans doute, là, aux hanches, mais à leur âge. Tandis qu’elle, ignorant ces considérations, s’est remise en marche en direction de la mairie, mal à l’aise dans des chaussures dont on sent qu’elles n’appartiennent pas à son quotidien. Je le savais que je n’aurais pas dû les mettre pour la première fois aujourd’hui, se dit-elle. Elle le savait mais n’avait pas eu le courage de s’imposer ce supplice un autre jour. Il connait tout cela d’elle qu’il va figer, l’appelant par son nom. Léa.

Elle sursaute, évidemment. Ne peut croire ce que sa mémoire lui dit avoir reconnu, se retourne alors pour mieux s’en assurer. Franz. Franz répète-t-elle encore, considérant cet homme qu’elle se souvient avoir aimé, devenu plus grisonnant, barbu, davantage d’embonpoint lui semble-t-il, la cuisine méditerranéenne sans doute. Il lui paraît plus hispanique que jamais, pourrait se faire appeler Francisco, peut-être le fait-il d’ailleurs, je n’en sais rien. Mais que fait-il là, que fais-tu là, lui dit-elle. Mes parents sont morts, je suis revenu, forcément, et puis mon frère, seul, ne pouvait pas. Morts ? Oui, morts, un accident de voiture, mon père n’aimait plus trop conduire d’ailleurs mais ma mère, tu sais comment était ma mère, si peu autonome et toujours à le presser, enfin ma mère avait insisté pour aller chez une amie et mon père, ne pouvant rien lui refuser, avait pris la route, puis un camion et on ne sait pas très bien, le chauffeur n’a pas compris non plus mais voilà, ils sont morts et je vais à la mairie, donc. Et toi ?

Moi, dit-elle et, en cet instant, elle réalise seulement ce qu’elle va lui annoncer à cet ex-époux revenu d’Espagne, frappé par le deuil, hésite encore un instant comme pour l’épargner. Moi, je vais me marier. Il ne semble pas marquer le coup, elle en serait presque déçue, il lui sourit, avec bienveillance ou ironie, elle ne saurait dire, n’a jamais su en fait et cela l’a toujours agacée. Là, maintenant ? Dans une demi-heure oui, d’ailleurs il serait temps mais, s’il le veut, ils peuvent faire le chemin ensemble. Bien sûr, dit-il, et l’heureux élu, je le connais ? Non, il ne l’a jamais rencontré, il pourrait le connaître s’il s’intéressait un tant soit peu à l’art contemporain, ce qui n’a jamais été le cas et elle doute que cela ait changé, ses œuvres sont néanmoins appréciées, un musée allemand même et. C’est bien, coupe-t-il, je suis heureux pour toi.

Un caillou qui s’est introduit dans son escarpin ralentit à nouveau sa marche. Elle peste tandis qu’il observe le soleil donner de l’éclat à la blondeur de sa chevelure, une blondeur dont il ne sait plus rien là-bas, au cœur de la noiraude et poussiéreuse Andalousie. Un instant, ainsi penchée, elle a offert à sa vue le galbe d’un sein, il aurait pu s’en émouvoir mais non, se demande s’il est guéri ou, au contraire, encore trop blessé. Il se doute que la question va surgir, alors va au devant. Je vis seul avec deux chats, Garcia et Lorca, je sais c’était facile mais je n’ai pas trouvé mieux. Il réussit à la faire sourire cependant, c’est tellement lui, se dit-elle. C’est dommage, je trouve, enfin ce ne sont pas mes affaires, mais seul, tu ne devrais pas. Cela me convient, je t’assure et déjà lui manque le parfum du jasmin.

Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi tu n’as jamais voulu d’enfant. Ce coup-là, il ne l’a pas vu venir. Il lui semblait justement qu’à présent ils cheminaient paisiblement, de concert, vers la mairie et leurs destins respectifs, lui enterrant ses parents et son passé, elle scellant son avenir. Et cette question il l’avait entendue encore, deux ans auparavant, dans une autre langue certes, de la bouche de MariCarmen, mais il n’en parlerait pas à Léa. Il ne répondra rien à Léa, n’ayant aucune envie de raviver des douleurs qu’il croyait par ailleurs endormies, elle se marie aujourd’hui quand même, quel besoin de revenir là-dessus. Arrête, Léa, s’il te plaît, ce n’est vraiment pas le moment, je te rappelle que tu vas rejoindre ton mari, là. Tu fuis, tu fuis toujours dit-elle, combien de temps crois-tu pouvoir fuir encore et jusqu’où vas-tu aller, après c’est l’Afrique tu sais. Eh bien l’Afrique, c’est parfait, si cela peut m’éviter que tu m’agresses avec ce genre de question, et si je suis parti, je te rappelle que c’est toi qui m’as quitté. Non, Franz, non, c’est cela que tu n’as pas compris. Il y a longtemps que nous nous étions quittés.

Elle pleure, à présent. C’est exactement cela que je voulais éviter, dit-il, lui tendant un mouchoir. Tu vas faire couler ton maquillage, en plus. Elle se refuse à sourire. Il devrait la prendre dans ses bras peut-être, ne sait pas quelle intimité ils peuvent encore se permettre et s’il ne ferait pas qu’aggraver les choses, ne fera rien donc. Comme d’habitude, dirait-elle. Un couple de mariés, accompagné de sa suite, sortant de la marie, pénètre dans le parc et marche dans leur direction. Il consulte sa montre, tu vas finir par être en retard, fait-il, alors qu’une mélodie s’échappe de son sac à main. Qu’elle ouvre fébrilement, plongeant la main dans un fatras de produits de maquillage pour en extirper un portable rose…oui, je sais, je suis en chemin, j’arrive ne t’inquiète pas…non, il n’y a pas de problème, c’est juste que…je t’expliquerai plus tard, ce serait trop long, je me dépêche là…oui, moi aussi, bien sûr. Je t’aime.

Un instant, à l’écoute d’une conversation qu’il n’était pas supposé entendre, il a éprouvé un sentiment de malaise. Comme un mauvais casting, une erreur de distribution, songe-t-il, ce “je t’aime” si longtemps m’était destiné. Et puis les choses reprennent leur cours. Léa a retrouvé de l’aplomb. Remets-toi à la guitare, Franz, et pas seul dans ton salon, trouve-toi un groupe, un public, mais joue et accepte le risque de faire des fausses notes. La vie, ce n’est pas ce que tu es occupé à en faire, il y a des hauts et des bas, de grandes douleurs et de petits bonheurs peut-être, ou l’inverse, on tombe, on se relève, on avance. Un encéphalogramme plat, Franz, c’est la mort et rien d’autre.

Un jour, dit-il avant de s’interrompre. Léa l’interroge du regard, dans lequel il plonge, éclaboussé d’images de leur passé commun, contraint au silence par un tel flot d’émotions. Un jour qu’il était assis à la terrasse d’un café de son village andalou, un homme l’avait apostrophé, un de ces petits vieux rabougris qui restent là des heures à regarder le temps passer et les jeunes filles. L’homme lui avait demandé s’il habitait bien la petite maison près de l’ancienne mosquée, celle où un figuier s’épanchait par-dessus le mur d’enceinte, récemment repeint. En effet, oui, et ce figuier lui occasionnait même quelque souci, qui occupait tant d’espace et lui gâchait partiellement la vue. Cette maison, disait le vieux, avait été celle de son grand-père. Lui, à seize ans, était parti pour Cadix, travailler au chantier naval puis, rêvant d’un ailleurs plus lointain, embarquant sur quelque navire. Revenu au pays, vieillissant, nostalgique, toute sa famille morte, la maison vendue. Mais ce figuier, disait-il, il l’avait planté lui-même, enfant, en compagnie de son grand-père. Et il me demandait de ne jamais l’abattre, voilà comment, Léa, je suis dépositaire de l’arbre des Ramirez.

En cet instant, elle le déteste d’avoir aussi peu changé et l’aime tout autant pour la même raison. Voudrait lui dire que, mais le téléphone sonne à nouveau. Je sais, je sais, excuse-moi…C’est Franz…oui, il est ici, c’est un hasard bien sûr… ses deux parents, morts…un accident…j’arrive…excuse-moi, je t’en prie. Elle tire à nouveau sur la jupe de son tailleur, je n’aurais jamais dû accepter de la raccourcir à ce point, tout cela pour faire plaisir à Cyril et elle maudit dans le même élan ses escarpins et toutes les concessions faites à une féminité d’apparat. Lui l’observe, cette femme qui fut sienne, restant néanmoins un mystère et ne cessant de lui échapper, d’autant plus en cet instant où elle hâte le pas.
Ne crois-tu pas qu’à ta manière, Léa, tu fuis aussi, dit-il.

Elle a ressenti la gifle, ne veut rien répondre, surtout ne pas ralentir l’allure. Mais ses foulées, à lui, sont plus grandes, il est à ses côtés, s’aperçoit de son trouble, du moins le croit-elle, alors il lui faut se défendre. Mais elle n’en a pas le temps. Je te laisse là, dit Franz, l’embrassant sur la joue tandis qu’il la retient par les épaules. Puis, allez, Léa, file rejoindre celui qui t’attend depuis trop longtemps, vas-y, va dire oui. Elle se détourne de lui, de son regard posé sur elle qu’en cet instant elle ne pourrait soutenir et, malgré les souliers, se met à courir. Court, ralentit soudain, s’arrête, se retourne.
Si maintenant je dis non, Franz, que feras-tu ?

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Philippe Vienne


Lire encore…

VIENNE : Nina (Le voyage à Piran) (nouvelle, 2015)

Temps de lecture : 5 minutes >

Tu verras comme la ville est belle, ouverte sur la mer, c’est un peu de Venise en terre slovène, tu aimeras, j’en suis sûre. Voilà ce que tu m’as dit, Nina, cela et bien d’autres choses, quand tu m’as confié cette mission qui m’a jeté sur la route. Un voyage d’une monotonie que seules peuvent engendrer les autoroutes, allemandes de surcroît. Il me tarde d’être arrivé, à vrai dire, même si je ne connais rien des lieux où je me rends, je sais que, d’une certaine manière, j’y vais avec toi.

Comme nous avons été insouciants et heureux, Nina. Stupides et égoïstes sans doute aussi un peu, jaloux de notre indépendance certainement. Je nous revois couchés dans les pelouses de ce parc à Amsterdam, moi ébloui par ta blondeur slave et toi, tour à tour moqueuse et boudeuse, feignant d’ignorer mes sentiments ainsi que tu le faisais des tiens. Je revois tes dessins et mes textes, nos ambitions créatrices, nous étions trop bien ancrés dans nos vies et nos rêves respectifs pour avoir le courage de les partager, croyant que ce serait y renoncer alors que, en définitive, notre amour nous aurait sans doute permis d’aller là où, séparément, nous ne sommes jamais arrivés. Nous avons vécu de beaux moments, Nina, mais je reste persuadé que nous sommes passés à côté d’une grande histoire.

C’est au bout d’un tunnel qu’avec la lumière apparaît la Slovénie. Il faudra bien que je m’arrête pour manger alors, à l’instar des touristes, je choisis Bled, pic-nic face à l’île au milieu du lac turquoise. L’image se superpose à l’évocation de tes souvenirs, quand tu me racontais avoir faite halte ici, petite fille, avec tes parents, sur la route de Piran. Et avoir insisté pour prendre une de ces barques qui mènent à l’île dont même un enfant fait le tour en cinq minutes. Te refuser quelque chose a toujours été difficile, Nina. Surtout quand, mutine, ta voix retrouvait les accents de l’enfance. Cette voix était bien différente de celle qui, un jour, au téléphone, a réclamé de me voir d’urgence, après des mois de silence.

On ne meurt pas à quarante ans, Nina. C’est une insulte à la vie, à la justice, un coup à ne plus croire en Dieu si jamais on en avait été capable, et puis d’abord le plus vieux des deux, c’est moi. Alors non, tu ne peux pas mourir, pas même de cette putain de maladie qui t’a déjà enlevé tes deux parents et certainement pas en été. D’ailleurs nous avons encore trop de choses à partager parce que, quand même, au fil du temps, notre complicité, nous avons réussi à la préserver. Bien sûr, me dis-tu, et c’est bien pour cela que je t’ai appelé et que je te demande d’accomplir cette mission, si difficile, j’en suis désolée et sur ce coup, j’ai été un peu lâche, pardon. Mais voilà, la seule famille qu’il me reste, c’est ma grand-mère de quatre-vingt-cinq ans qui habite encore là-bas, à Piran. Il faudra bien que quelqu’un lui annonce, en la ménageant autant que possible, en fait je pense que le mieux serait de se rendre sur place parce que lui annoncer par téléphone… Oui, bien sûr, Nina, je comprends, et tu as pensé à moi ? Oui, en réalité, et c’est là que j’ai été un peu lâche, cela ne peut être que toi parce qu’à ma grand-mère, je ne lui ai jamais dit. Tu ne lui as jamais dit quoi, Nina ? Je ne lui ai jamais dit que nous avions rompu, elle trouvait que nous allions si bien ensemble, elle avait déjà perdu sa fille et son gendre, je ne voulais pas ajouter à sa tristesse et puis. Et puis ? Et puis, franchement, je crois que cela me plaisait à moi aussi qu’il reste une trace de nous quelque part, l’illusion du couple que nous aurions pu être.

J’ai quitté l’autoroute à Koper. La route, bordée sur un côté de pins parasol, longe la mer avant de rentrer, monter dans les terres. La Slovénie est ici différente, plus méditerranéenne, plus italienne. Je baisse la vitre, je sens déjà les embruns de l’Adriatique puis, au terme d’une descente, face à moi, s’offre Piran, dominée par un campanile vénitien. Bientôt, ayant abandonné ma voiture, je suis sur une place circulaire où des gamins jouent au foot tandis que des jeunes filles laissent admirer leur sveltesse, le tout sous le regard des plus âgés et des touristes, assis aux terrasses. Une ruelle à proximité du phare, m’avais-tu expliqué en notant l’adresse, mais il n’y a que cela, Nina, des ruelles aux couleurs vives, où parfois pend du linge ou somnole un chat. La maison est d’ocre doré, devant laquelle je me trouve à présent, et les volets soigneusement fermés. Il n’y a pas de sonnette à la porte, seulement un heurtoir. Pourquoi est-ce à moi qu’il appartient de frapper comme un coup du destin, comment vais-je oser, Nina, pourquoi m’as-tu laissé une fois encore ?

La porte s’ouvre sur une vieille dame au visage gravé par la mer et la vie, à qui je rends son dober dan avant de poursuivre dans un italien médiocre, le mien. Je suis Paul, le compagnon de Nina, non, elle n’est pas là, elle n’a pas pu venir, elle est malade, c’est grave oui, en fait elle est même morte et. Voilà, c’est moi qui pleure, elle ne semble pas vraiment réaliser. Moi non plus, à vrai dire. Jusqu’à ce que j’aperçoive sur une commode une photo encadrée, celle d’une petite fille que la mer et le soleil ont blondi, riant aux éclats. Cette photo, je la connais, je l’ai déjà vue ailleurs, il y a longtemps, dans un album de famille que tu m’as un jour montré. Alors, instantanément, le lien se crée entre ici et là-bas, cette vieille femme et toi, moi, nous.  La vieille a suivi mon regard, elle éclate en sanglots, je la prie de s’asseoir, nous parlons de toi, encore et encore. Au dehors, une nuit orangée tombe sur Piran que l’on entend toujours vibrer de la vie des autres. La nôtre est endolorie mais, progressivement, je comprends qu’en effet, nous existons toujours dans ce couple rêvé par ta grand-mère, j’oublie l’épreuve que tu m’infliges pour ne plus voir que le cadeau que tu m’offres.

Ta grand-mère est morte avant-hier, Nina, trois ans après que je me sois installé à Piran. Je l’accompagnerai au cimetière tout à l’heure. Elle m’a légué la maison. Tu es ma seule famille à présent, a-t-elle dit, mais si tu veux la vendre et rentrer au pays, je comprendrais. Mais je ne partirai plus de Piran, Nina. J’en suis certain. Cette fois, je ne nous quitterai plus.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Philippe Vienne


Lire encore…

VIENNE : Le concert (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 8 minutes >

Ce n’est pas encore la nuit. Bientôt, ce sera l’heure d’appeler son fils mais, en attendant, il va écouter un disque. Qu’il sélectionne parmi le millier qu’il a soigneusement classé, par ordre alphabétique évidemment, sur des étagères qui n’ont pas l’occasion de prendre la poussière mais ondulent un peu sous le poids. Il hésite, parcourant l’alphabet, se décide, insère le CD dans le lecteur, sans attendre monte déjà le son parce que cet enregistrement, il le sait, gagnerait à être remasterisé et puis voilà, il s’assoit.

Son regard se pose sur les choses alentour, comme si la musique les lui faisait découvrir sous un jour nouveau, peut-être est-ce précisément le cas. Sur le tablier de la cheminée, entre une orchidée et un portrait de son père, trône le chat qui l’observe d’un regard bienveillant, davantage que celui de son père en tout cas, du moins se plaît-il à le croire. Juste à côté, la bibliothèque, remplie de livres qu’il ne lit pas, qu’il ne lira pas. Il ne lit plus, peut-être l’a-t-il trop fait par le passé, s’en est-il lassé, comme d’écrire d’ailleurs.

Puis il aperçoit la seule photo de sa femme qu’il ait conservée. Un peu comme la couverture des livres dans sa bibliothèque, l’image lui rappelle une histoire, de plus en plus vaguement à mesure que le temps passe. Un jour il en viendra à se demander si, ce livre, il l’a seulement jamais ouvert. D’ailleurs, sa femme, tellement dans le mouvement qu’elle n’a jamais pris le temps de divorcer, il ne sait plus très bien où elle vit actuellement. Mais son fils, qui ressemble tant à la photo de sa mère, habite en Norvège, loin, là-haut, à Tromso. De cela il est certain, puisqu’il attend l’heure de lui parler, sur Skype, à ce fils nordique, partageant avec lui une même passion – sa dernière passion, dirait-il – pour la musique.

La voix de son fils, il ne la reconnaît pas toujours. Ce ne sont pas seulement la distance et le media qui la transforment, non, il lui semble bien qu’elle est devenue plus grave et rugueuse, peut-être l’influence du norvégien ou du climat, d’ailleurs dans quelle mesure ce dernier n’influence-t-il pas la langue ? Cela l’étonne et le bouleverse néanmoins à chaque fois que cet enfant, pour lequel il s’est si souvent relevé la nuit, soit aujourd’hui un presqu’étranger à la voix polaire.

Et c’est encore le cas ce soir. Il s’enquiert d’abord de sa santé, tu vas bien, oui, vraiment ? puis du chat qui, forcément, vieillit aussi, avant de parler brièvement de sa vie à lui, c’est l’été, il fait enfin beau, et de lui raconter ce concert qu’il a vu, extraordinaire, vraiment impressionnant, quelle technique et quelle émotion en même temps, j’ai regardé sur leur site, leur tournée passe par chez toi, tu dois aller les voir, tu vas aimer, j’en suis certain. Bien sûr, j’irai, dit-il, trop heureux d’avoir cela à partager avec ce fils lointain, j’irai et nous en reparlerons.

Alors, il parcourt internet, cherchant des informations sur ce groupe qu’il ne connaissait pas, découvre le bien que l’on en dit, écoute quelques morceaux qui achèvent de le décider. Se met en quête de places pour le concert, se souvenant du même coup avec nostalgie d’une époque où l’on achetait dans des magasins spécialisés les tickets, ces petites choses colorées, illustrées quelquefois, qu’il conservait précieusement et dont il avait tapissé un mur de son bureau. Que feras-tu le jour où on déménagera ? avait une fois demandé sa femme, le prenant au dépourvu. Pourquoi déménagerait-on ? avait-il répondu, il n’avait même jamais envisagé cette éventualité. Les choses sont faites pour durer, pensait-il. Il le pense toujours, mais ce n’est plus tellement dans l’air du temps. Qui compose encore des morceaux de plus de quatre minutes qui ne soient formatés pour la radio ?

Le concert est déjà sold out. Cela non plus, il ne l’avait pas envisagé, ne mesurant pas la réputation dont jouissait d’ores et déjà ce groupe. Il est contrarié, évidemment, et cela le fait sourire, pourtant. Se rendant compte à quel point il est absurde d’être contrarié pour une chose dont, la veille encore, il ne connaissait pas l’existence – comment on crée des besoins artificiels ! Mais, en vérité, ce qui le contrarie, c’est la rupture de ce fil qui le relie encore à son fils, la crainte qu’à force d’effilochement, le lien ne soit plus assez fort, qu’il dérive là-haut, dans son océan arctique, si loin de son regard de père.

Sur Facebook, il trouve un groupe intitulé Cherche places de concerts, se dit pourquoi pas, y poste son annonce puis s’en va nourrir le chat. Qui, pourtant, préfère sortir au jardin, c’est l’été, la nuit est chaude. Lui se retrouve seul, un peu plus encore. L’idée d’ouvrir un livre l’effleure pour la première fois depuis longtemps, finalement il préfère écouter Arvo Pärt. Il a envie de simplicité, de lignes épurées qui lui rappellent un tableau de Barnett Newman, Midnight Blue, où la nuit est traversée, verticalement, d’un rai de clarté bleutée, comme en cet instant le silence par trois notes de piano. Il se couchera avec ce rêve, que la nuit est une œuvre d’art.

Le lendemain, le message est là, qui l’attend, d’une certaine Héloïse. De cela, déjà, il est content. Héloïse avec H, c’est mieux, se dit-il, un peu comme une échelle qui permet d’accéder à son prénom, Eloïse, c’est abrupt. Mais peu importe, au fond, ce qui compte c’est le message, bien sûr. Elle revend une place, Héloïse, destinée à une amie qui malheureusement ne viendra pas et donc, si cela peut faire plaisir et, elle, récupérer son argent… Le billet a déjà été imprimé et ne peut l’être qu’une seule fois, impossible par conséquent de lui envoyer le lien, mais on convient de se retrouver là-bas, elle n’y est jamais allée, lui plus depuis longtemps, il n’est plus trop sûr de l’agencement des lieux, lui donne son numéro de portable et, sur place, on s’arrangera. Il se demande à quoi ressemble Héloïse, ce serait plus facile aussi pour la reconnaître, mais d’elle il ne peut voir qu’un avatar stylisé aux couleurs improbables, vaguement pop art – cela pourrait être pire, finalement.

Quelquefois, les jours suivants, il s’est essayé à l’imaginer, Héloïse, rousse, la petite quarantaine, un peu bobo sans doute. Il se fait peu à peu à cette image, se prépare à la reconnaître sur base de cette représentation mentale. Il la range dans un coin de son esprit, soigneusement, comme les livres et les disques, y revient dans les moments d’ennui de la même manière que, souvent, il finit ses soirées en écoutant Archive, le chat sur les genoux. Alors, parfois, des souvenirs reviennent, d’un temps révolu, quand il voyageait à travers l’Europe, noircissait encore des carnets, prenait en photo des fragments de villes, des gens plus rarement, ou alors de jeunes femmes, puis revenait, immanquablement, chez lui, chez eux, dans sa famille dont il ne se séparait que difficilement mais avec détermination car il savait, avec certitude, le sentiment de plénitude que lui conférerait le retour.

Au jour dit, il part tôt, il veut être en avance, s’imprégner de l’atmosphère, repérer les lieux, préparer l’arrivée d’Héloïse, ne pas être pris au dépourvu, surtout, ce hasard qui fait si bien les choses a rarement été son allié, il s’en méfierait plutôt, s’il ne peut tout maîtriser, laisser le moins de place à l’aléatoire. La foule de jeunes gens qui se masse devant les portes d’une entrée qui a changé de place depuis sa dernière visite le conforte dans ses certitudes. Pourquoi, depuis deux ans, a-t-on modifié ce qui, en vingt ans, n’avait pas changé ? Il s’éloigne quelque peu en direction d’un marchand de dürüms dont l’enseigne bariolée lui semble constituer un bon point de repère. Au fond de sa poche, son portable a vibré, il découvre le texto : “où puis-je vous retrouver ?” Il le relit, songeur. Une femme qui écrit “où puis-je” a déjà fait la moitié du chemin, se dit-il.

Il a dressé un bref portrait de lui-même ainsi que de la boutique sous l’enseigne de laquelle il se tient seul, en cet instant, l’erreur n’est pas possible donc, Héloïse le trouvera immanquablement. Le trouve, d’ailleurs. Décontenancé. Parce que, bien sûr, pas un instant il n’avait imaginé qu’Héloïse puisse être noire. Enfin, pas vraiment noire mais quand même fort métissée. Bien plus que le public, en général, le rock est plutôt une affaire de blancs, se dit-il, comme pour s’excuser vis-à-vis de lui-même, se dédouaner de tout sentiment de racisme, évidemment il y aurait bien Jimi Hendrix et même Phil Lynott ou Slash, mais bon. Sa femme, qui voyage de New-York à Shanghaï, se moquerait de lui, assurément. A vivre dans un monde aussi terne, on finit par en oublier que les gens puissent avoir des couleurs.

Mais il sourit à Héloïse, ne voulant rien laisser transparaître de sa surprise. J’ai la place, dit-elle, qu’elle agite à bout de bras tout en lui rendant son sourire. Il lui tend l’argent, l’échange se fait en même temps que les regards se croisent, il y décèle un éclat qui lui rappelle le Barnett Newman de l’autre soir. Héloïse semble un peu embarrassée, toutefois. Vous ne connaissez pas quelqu’un qui rachèterait la mienne, parce que là, avec tout ce monde et sans mon amie, je ne sais pas si je vais oser, je suis un peu agoraphobe et…  Mais non, ce serait idiot de rater ça, vraiment, si tu veux, tu n’as qu’à m’accompagner. Il regrette aussitôt son tutoiement, craignant qu’elle le trouve trop familier, mais il lui est naturel, il a déjà tellement de problèmes avec les distances dans sa vie qu’il se refuse à en ajouter davantage. Elle ne semble pas s’en formaliser, proteste un peu pour la forme, je ne voudrais pas déranger, puis accepte finalement. Il la sent rassurée et cela lui convient bien, il se veut rassurant justement, en vérité cela le rassure lui-même de se sentir rassurant.

Ils prennent leur temps pour entrer, évitant la bousculade des premiers instants, mais cependant, une fois dans la salle, la masse est compacte, dans laquelle il faut s’immiscer. Elle demande si elle peut, puis lui prend la main. La sensation est étrange, il avait oublié que l’on pouvait serrer dans la sienne la main d’une femme, comme celle d’un enfant que l’on aurait peur de perdre. Ils se frayent ainsi un passage dans la foule jusqu’à trouver une place qui leur convienne, celle-ci, suffisamment près de la scène et puis les gens devant ne sont pas trop grands, les mains se séparent alors, s’excusant presque de cette intimité provisoire, retour à la normale.

La salle, brusquement plongée dans le noir, se transforme, sous des sons répétitifs, en une cathédrale de projections colorées. Avant que les musiciens entrent véritablement en scène, basse-batterie, guitare, puis le chant. C’est une longue plainte, une élégie dans laquelle il s’immerge comme dans une eau froide, se remémorant une baignade marine un jour qu’il avait rendu visite à son fils, là-bas, en Norvège. Il le sent en lui, ce froid, en même temps que le jaillissement des souvenirs qu’il ne contrôle plus. Le rythme s’accélère, il est fasciné, impressionné, mon fils avait raison, en oublierait presque Héloïse qu’il regarde furtivement, découvre dans la pénombre la finesse de ses traits. Revient à la scène, retourne à Héloïse qui, justement, l’observe, lui sourit. A son paroxysme, la musique rend tout dialogue impossible, il faut se contenter du regard, mais un regard comme le sien en cet instant, si intense, peut être également assourdissant.

La voix, comme la guitare, se fait plaintive, évoquant une douleur avec laquelle lui-même est habitué à cohabiter désormais, il la sent sourdre en lui au son de la basse, la regarde, elle, captivée par le spectacle, qui semble indemne, pour peu il craindrait que ses blessures soient contagieuses. Le solo de guitare est limpide. Il se demande, lui qui n’écrit plus, s’il pourrait susciter autant de sentiments avec une telle économie de moyens. En poésie, oui, certainement. Mais en amour, non, en amour il faut sans cesse réinventer les mots et les prononcer, que de fois ne lui a-t-on reproché l’absence de ces paroles qu’il conservait par devers lui, comme en cet instant précis encore où, porté par la musique, il rédige mentalement un texte qui ne verra jamais le jour. Sauf que.

Sa main est à nouveau dans la sienne alors qu’ils sont côte à côte, ne risquant plus de se perdre. Plus de prétexte, sa main est là parce qu’elle le souhaite sans doute, parce qu’elle aussi a ressenti l’émotion, peut-être. Il est déstabilisé, forcément. Cette fille, il ne la connaissait pas il y a deux heures, déjà qu’il l’avait imaginée autrement, et puis il ne sait plus. N’a vraiment jamais su, probablement, mais là, quand même, cela fait quelques années qu’il est seul à vieillir avec le chat. Il n’ose pas croiser son regard, se souvenant à la fois du bruit et de Barnett Newman, alors il se concentre sur le jeu du guitariste, pour se donner un peu de répit ou de courage. Puis, constatant combien est pâle sa main dans celle d’Héloïse, il la relâche pour cependant aussitôt la prendre dans ses bras, avant qu’elle ne se méprenne, elle a compris, pose la tête sur son épaule, un éclair vert jaillit quand la Gibson geint, il l’embrasse.

Le concert s’achève dans une clameur, le public, subjugué, en réclame davantage. Pas lui. Viens, on y va. Et les rappels, dit-elle, tu ne veux pas attendre la fin ? Non, répond-il, non, cela fait bien trop longtemps que j’attends la fin.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Vienne


Lire plus avant…

 

 

 

 

VIENNE : L’octodon (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 6 minutes >

Le chat est mort. Ou bien ma mère. Je ne sais plus. Ca n’a pas d’importance. Il y a toujours quelqu’un qui sort de ma vie. Bientôt ils seront tellement nombreux à l’avoir quittée que je ne serai plus sûr de l’habiter moi-même. D’ailleurs, je n’en suis plus certain. Je suis comme ces édifices improbables qui défient les lois de l’architecture et dont on dit qu’ils tiennent par la force de l’habitude. Je sais que demain, je me lèverai à sept heures comme hier. Et que je me coucherai vers vingt-trois heures. Seul, comme tous les jours. Entre les deux, je ferai bruire le silence. S’agiter donne de la consistance au vide.

Un jour ma femme est partie. Du moins, je pense. Je n’en garde pas un souvenir précis. Je ne peux donc pas lui en vouloir. Un jour elle était là, dans mon lit. Le lendemain, le lit était vide. En pareilles circonstances, certains se suicident. C’est une solution radicale, évidemment, que je n’envisage pas vraiment. Sans toutefois l’écarter. Vivre n’est pas un devoir et si la vie devient insupportable, il faut bien en finir, tout de même. Marie – Marie c’était le nom de ma femme, ça l’est sans doute encore d’ailleurs, je dis sans doute parce qu’une femme qui change d’homme et de vie peut aussi bien changer de nom, n’est-ce pas, il n’y aurait rien d’absurde ni même d’étonnant à cela – Marie donc n’avait pas le même attachement que moi aux choses et aux lieux. Parfois, je la surnommais tumbleweed, moquant ainsi son absence de racines. Il était logique qu’elle poursuive sa route.

Tu ne dois pas rester seul, me disent mes amis, tout emplis de sollicitude comme si, à un moment donné, j’avais eu le choix. Tel me présentant une excellente amie dont on se demande pourquoi, si elle est à ce point parfaite, il n’en a pas voulu pour lui-même, tel autre une ex aux prouesses sexuelles avérées mais au cerveau d’huître – on ne peut tout avoir, c’est une évidence. Quant à Patrick (oui, j’appartiens à une génération où des gens portent encore ce prénom fort peu commode pour les dyslexiques – peu pratique, pour tout dire – qui contraint la bouche à une contorsion désagréable), Patrick donc a carrément résolu de m’inscrire sur un site dont il me vante les mérites, faisant défiler quantité de photos fort avenantes, voilà, c’est fait, je t’ai inscrit parce que sinon, je te connais hein.

Passant devant une animalerie, je me dis que, finalement, un chat pourrait être un bon compromis. Voire même un gabarit un peu plus petit. Peut-être pas un poisson rouge, non, mais je ne sais pas moi. Alors je pousse la porte. Il y a là, en effet, chatons, lapins, rats qui se côtoient dans de fort peu encourageants remugles. Et puis de petites boules de poils, des sortes d’écureuils à la queue chétive, que je découvre pour la première fois. Lorsque je croise le regard d’une vendeuse, je me rends compte à quel point certains de ces animaux peuvent avoir l’air intelligent, mais le contact est établi, elle vient vers moi, je peux vous renseigner monsieur. Certainement, ces petits animaux-là, je n’en avais jamais vu. Ce sont des octodons, monsieur, ils s’apprivoisent facilement mais il est préférable d’en prendre deux parce que seul, il s’ennuie tant qu’il peut dépérir. Ah bon, cet animal serait donc fait pour vivre en couple ?

De retour chez moi, ma curiosité piquée au vif, je me connecte à internet, à la recherche d’autres informations. L’octodon a sa notice sur Wikipedia, comme tant de choses ou de gens à peine connus mais dont on mesure la notoriété à ce seul fait. Notez au passage que l’on figure sur Wikipedia mais dans le Larousse, comme on est sur internet mais dans un livre, il me semble que ce contraste de prépositions est révélateur de la superficialité du média. Mais soit. L’octodon ou dègue du Chili est donc un rongeur originaire d’Amérique du Sud, vivant en petit clan et supportant, en effet, fort mal la solitude. J’hésite. Comme souvent. L’hésitation est le tempo de ma vie, en somme.

Alors, je surfe et me retrouve sur ce site, là où justement Patrick m’avait inscrit. Des filles me sourient, dont je n’ai que faire. Leur multiplication ne fait qu’accroître ma solitude. Je vais me déconnecter, écouter Joe Pass en lisant Christian Gailly, par exemple, cela me semble presque cohérent. Sauf que. J’ai croisé deux yeux bleus dont je ne peux soutenir l’intensité. Je minimise la fenêtre et l’émotion. Me lève, revient, la reprend et reçoit le même choc. Laura est tout ce que j’arrive encore à déchiffrer puis je contemple les yeux de Laura et comme ils me regardent. Je vois bien la promesse qu’ils contiennent, l’espoir que je pourrais y enfouir. Et je me fiche, en cet instant, de savoir que c’est l’objectif qu’ils fixent et non moi, que ce bleu doit davantage à Photoshop qu’à l’hérédité. Moi, je vois combien je pourrais l’aimer, combien je l’aime déjà, Laura.

Je dors peu, je dors mal. Dans mes rêves Laura et les octodons sont dans des cages contiguës et, tel le peuple hébreu entre Jésus et Barabbas, il me faut choisir qui je vais sauver. Je m’éveille fatigué, plus que jamais en proie au doute. Car, de Laura, je sais bien moins que de l’octodon. N’en veut rien savoir tout d’abord, ou pas trop ni trop vite. Parce que la dépendance va s’installer, inexorablement. Elle sera dans la musique que j’écoute et dans mes livres plus sûrement qu’un intercalaire, elle surgira au milieu d’un film, intempestive comme un écran publicitaire, je la croiserai mille fois en rue mais ce ne sera jamais elle et elle hantera mes rêves, forcément érotiques, plus sûrement que Maria Ozawa. Car des seins de Laura, il faut bien parler, la manière dont, volumineux, ils emplissent l’espace, un peu comme une sculpture de Jef Koons, en moins rutilant évidemment. Une œuvre d’art, en quelque sorte, du moins s’agissant des seins de Laura.

Il faudra en finir avec le désir, le tuer pour mieux le ressusciter, tant il est vrai que l’excès de désir tue les couples aussi sûrement que son absence. Il faudra contrôler ce désir, trop présent et trop pressant, dira-t-elle, et cet autre qui point ainsi que l’aube, avec la même lenteur quelquefois. Puis viendra l’heure des questions. Elle me demandera ce qui, en elle, m’a attiré et je répondrai, trop sincèrement, quelque chose dans ton regard et le grain de beauté sur ton sein gauche. Elle voudra savoir si je serais prêt à avoir un enfant avec elle, parce que, forcément, elle voudra un enfant (et même un c’est bien peu), et j’éluderai, invariablement.

Peut-être même que Laura a déjà un enfant. Cela existe, n’est-ce pas, des femmes qui ont un enfant jeune et que le père a fui – oui, je sais, dit ainsi on ne sait si c’est l’enfant ou la femme que le père a fui mais, justement, lui-même ne le sait pas trop non plus. Or donc Laura aurait un enfant et serait-ce mieux pour autant ? Il faudrait que je sois pour lui comme un père de substitution ou que je m’en occupe en tout cas, ce serait bien la moindre des choses à partir du moment où je couche avec sa mère, comme une manière de déculpabiliser l’un et l’autre et puis peut-être que j’en aurais envie, que je trouverais cet enfant adorable, que je ne pourrais résister au charme de ses fossettes, je ne peux déjà pas résister à sa mère, comment voudriez-vous que je résiste à un enfant ?

Et puis, il faudrait lui dire que je l’aime, par exemple. Et le lui répéter encore. Et nonobstant cela, il ne faudrait pas que mon regard me trahisse, qu’il faiblisse d’intensité, qu’il regarde ailleurs, non, mon regard devrait rester rivé sur la ligne bleue de son horizon. Et quand bien même. Peut-être, sans doute, comme Marie, me quitterait-elle un jour, sur la pointe des pieds ou avec fracas, je ne saurais dire, tellement traumatisé une fois encore que je ne m’en souviendrais pas. Alors, oui, j’hésite à me connecter, je sais qu’elle est là, qu’elle attend. Cependant m’espère-t-elle davantage que je ne l’espère, a-t-elle besoin de moi de la même manière que je ne veux pas avoir besoin d’elle ? Je redoute ce que je lirai encore dans ses yeux.

Je sors prendre l’air. Mes pas me ramènent à l’animalerie. Dans une des cages en verre, un octodon est seul, dressé sur ses pattes arrière, il me regarde. Son museau remue à peine, ses moustaches frémissent. Je m’approche de la vendeuse. Excusez-moi mais je pensais que vous m’aviez dit, les octodons, seuls, jamais. En effet, monsieur, celui-là, c’est un cas à part, avec les autres, ce n’est pas possible. Ah bon, je fais, je pourrais le voir de plus près. Bien sûr, dit-elle, en ouvrant la cage. Et ce mouvement produit quelque chose d’inouï : la porte vitrée fait miroir, reflétant, qui se tient dans l’allée, à deux ou trois mètres, Laura, que j’aperçois à ma gauche et à ma droite, dédoublée, omniprésente. Je pourrais l’approcher, lui parler, la toucher peut-être tandis que la vendeuse, à l’opposé, me tend l’octodon. L’espace d’un instant, à mes côtés, il y a Laura. Puis, plus rien.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017)

Pour suivre la page de Philippe Vienne – auteur


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : woopets.fr


Lire encore…

VIENNE : Comme je nous ai aimés (recueil, 2017)

Temps de lecture : 6 minutes >

Philippe VIENNE est né à Liège (BE), le 31 janvier 1961. Titulaire d’une licence en histoire de l’art et archéologie (ULiège), il effectuera cependant l’essentiel de sa carrière dans le secteur du tourisme, comme agent de voyages et formateur. Il contribue plusieurs années, par différentes publications, au bulletin Histoire et Archéologie Spadoises et rédige également des notices pour le Dictionnaire des Lettres françaises de Belgique et la Nouvelle Biographie Nationale.

Philippe Vienne est, par ailleurs, auteur de nouvelles. Un certain nombre d’entre elles ont été primées (Grand Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles 2014 pour Le Mariage, par exemple) et publiées dans un recueil, Comme je nous ai aimés, paru en 2017 et aujourd’hui épuisé. En 2016, peu après les attentats de Bruxelles, une photo titrée Bulles d’espoir est primée au concours “Bruxelles, je t’aime”. En 2017 et 2018, il participe au Guide du rond-point et aux événements qui s’y rapportent. Dès 2019, il entreprend également de contribuer au développement de… wallonica.org.

Philippe Vienne est un fidèle contributeur de wallonica.org et, partant, nous a permis de publier les différentes nouvelles qui constituent le recueil Comme je nous ai aimés. Cliquez ici et découvrez au fil de nos publications :


Extrait de la nouvelle Le mariage

Dans le parc devant la mairie, une statue représente un couple nu, enlacé dans une étreinte fougueuse. D’aucuns, tels les censeurs du dix-neuvième siècle, la jugent obscène. D’autres s’en amusent. Les couples les plus audacieux, parmi ceux qui en face se marient, viennent s’y faire photographier. Au soleil de ce début d’après-midi, on distingue clairement que le bronze des rotondités, fesses et seins, luit davantage. On ne peut voir, en revanche, la femme qui, à l’ombre de la statue, rattache la bride de ses escarpins. Lui non plus ne peut l’apercevoir. Jusqu’à ce qu’elle avance en pleine lumière. L’éblouissement est total. Non pas en raison de la clarté, ni de sa beauté, quoiqu’il s’agisse d’une belle femme assurément, non mais cette femme, il la connaît, il l’a connue, aimée même, cette femme c’est la sienne. Ça l’était du moins, jusqu’au divorce, il y a cinq ans, six peut-être, là il ne sait plus très bien et puis il vit en Espagne à présent, on n’y a pas la même notion du temps.

Elle ne se doute de rien, ne l’a pas vu, lui tournant le dos, rajuste son tailleur, sobre, assez strict mais pas trop quand même, on devine que c’est là le maximum de fantaisie qu’elle puisse s’autoriser. Lui s’adjuge un instant de répit, quelque peu voyeur l’observe, se disant qu’elle n’a pas tellement changé, quelques kilos de plus sans doute, là, aux hanches, mais à leur âge. Tandis qu’elle, ignorant ces considérations, s’est remise en marche en direction de la mairie, mal à l’aise dans des chaussures dont on sent qu’elles n’appartiennent pas à son quotidien. Je le savais que je n’aurais pas dû les mettre pour la première fois aujourd’hui, se dit-elle. Elle le savait mais n’avait pas eu le courage de s’imposer ce supplice un autre jour. Il connaît tout cela d’elle qu’il va figer, l’appelant par son nom. Léa.

Elle sursaute, évidemment. Ne peut croire ce que sa mémoire lui dit avoir reconnu, se retourne alors pour mieux s’en assurer. Franz. Franz répète-t-elle encore, considérant cet homme qu’elle se souvient avoir aimé, devenu plus grisonnant, barbu, davantage d’embonpoint lui semble-t-il, la cuisine méditerranéenne sans doute. Il lui paraît plus hispanique que jamais, pourrait se faire appeler Francisco, peut-être le fait-il d’ailleurs, je n’en sais rien. Mais que fait-il là, que fais-tu là, lui dit-elle. Mes parents sont morts, je suis revenu, forcément, et puis mon frère, seul, ne pouvait pas. Morts ? Oui, morts, un accident de voiture, mon père n’aimait plus trop conduire d’ailleurs mais ma mère, tu sais comment était ma mère, si peu autonome et toujours à le presser, enfin ma mère avait insisté pour aller chez une amie et mon père, ne pouvant rien lui refuser, avait pris la route, puis un camion et on ne sait pas très bien, le chauffeur n’a pas compris non plus mais voilà, ils sont morts et je vais à la mairie, donc. Et toi ?

Moi, dit-elle et, en cet instant, elle réalise seulement ce qu’elle va lui annoncer à cet ex-époux revenu d’Espagne, frappé par le deuil, hésite encore un instant comme pour l’épargner. Moi, je vais me marier. Il ne semble pas marquer le coup, elle en serait presque déçue, il lui sourit, avec bienveillance ou ironie, elle ne saurait dire, n’a jamais su en fait et cela l’a toujours agacée. Là, maintenant ? Dans une demi-heure oui, d’ailleurs il serait temps mais, s’il le veut, ils peuvent faire le chemin ensemble. Bien sûr, dit-il, et l’heureux élu, je le connais ? Non, il ne l’a jamais rencontré, il pourrait le connaître s’il s’intéressait un tant soit peu à l’art contemporain, ce qui n’a jamais été le cas et elle doute que cela ait changé, ses œuvres sont néanmoins appréciées, un musée allemand même et. C’est bien, coupe-t-il, je suis heureux pour toi.

Un caillou qui s’est introduit dans son escarpin ralentit à nouveau sa marche. Elle peste tandis qu’il observe le soleil donner de l’éclat à la blondeur de sa chevelure, une blondeur dont il ne sait plus rien là-bas, au cœur de la noiraude et poussiéreuse Andalousie. Un instant, ainsi penchée, elle a offert à sa vue le galbe d’un sein, il aurait pu s’en émouvoir mais non, se demande s’il est guéri ou, au contraire, encore trop blessé. Il se doute que la question va surgir, alors va au devant…” [lire la suite sur KAROO.ME…]


Extrait de la nouvelle Nina

Tu verras comme la ville est belle, ouverte sur la mer, c’est un peu de Venise en terre slovène, tu aimeras, j’en suis sûre. Voilà ce que tu m’as dit, Nina, cela et bien d’autres choses, quand tu m’as confié cette mission qui m’a jeté sur la route. Un voyage d’une monotonie que seules peuvent engendrer les autoroutes, allemandes de surcroît. Il me tarde d’être arrivé, à vrai dire, même si je ne connais rien des lieux où je me rends, je sais que, d’une certaine manière, j’y vais avec toi.

Comme nous avons été insouciants et heureux, Nina. Stupides et égoïstes sans doute aussi un peu, jaloux de notre indépendance certainement. Je nous revois couchés dans les pelouses de ce parc à Amsterdam, moi ébloui par ta blondeur slave et toi, tour à tour moqueuse et boudeuse, feignant d’ignorer mes sentiments ainsi que tu le faisais des tiens. Je revois tes dessins et mes textes, nos ambitions créatrices, nous étions trop bien ancrés dans nos vies et nos rêves respectifs pour avoir le courage de les partager, croyant que ce serait y renoncer alors que, en définitive, notre amour nous aurait sans doute permis d’aller là où, séparément, nous ne sommes jamais arrivés. Nous avons vécu de beaux moments, Nina, mais je reste persuadé que nous sommes passés à côté d’une grande histoire.

C’est au bout d’un tunnel qu’avec la lumière apparaît la Slovénie. Il faudra bien que je m’arrête pour manger alors, à l’instar des touristes, je choisis Bled, pique-nique face à l’île au milieu du lac turquoise. L’image se superpose à l’évocation de tes souvenirs, quand tu me racontais avoir faite halte ici, petite fille, avec tes parents, sur la route de Piran. Et avoir insisté pour prendre une de ces barques qui mènent à l’île dont même un enfant fait le tour en cinq minutes. Te refuser quelque chose a toujours été difficile, Nina. Surtout quand, mutine, ta voix retrouvait les accents de l’enfance. Cette voix était bien différente de celle qui, un jour, au téléphone, a réclamé de me voir d’urgence, après des mois de silence.

On ne meurt pas à quarante ans, Nina. C’est une insulte à la vie, à la justice, un coup à ne plus croire en Dieu si jamais on en avait été capable, et puis d’abord le plus vieux des deux, c’est moi. Alors non, tu ne peux pas mourir, pas même de cette putain de maladie qui t’a déjà enlevé tes deux parents et certainement pas en été. D’ailleurs nous avons encore trop de choses à partager parce que, quand même, au fil du temps, notre complicité, nous avons réussi à la préserver. Bien sûr, me dis-tu, et c’est bien pour cela que je t’ai appelé et que je te demande d’accomplir cette mission, si difficile, j’en suis désolée et sur ce coup, j’ai été un peu lâche, pardon. Mais voilà, la seule famille qu’il me reste, c’est ma grand-mère de quatre-vingt cinq ans qui habite encore là-bas, à Piran. Il faudra bien que quelqu’un lui annonce, en la ménageant autant que possible, en fait je pense que le mieux serait de se rendre sur place parce que lui annoncer par téléphone… Oui, bien sûr, Nina, je comprends, et tu as pensé à moi ? Oui, en réalité, et c’est là que j’ai été un peu lâche, cela ne peut être que toi parce qu’à ma grand-mère, je ne lui ai jamais dit. Tu ne lui as jamais dit quoi, Nina ? Je ne lui ai jamais dit que nous avions rompu, elle trouvait que nous allions si bien ensemble, elle avait déjà perdu sa fille et son gendre, je ne voulais pas ajouter à sa tristesse et puis. Et puis ? Et puis, franchement, je crois que cela me plaisait à moi aussi qu’il reste une trace de nous quelque part, l’illusion du couple que nous aurions pu être…[lire la suite sur SOWHAT-MAGAZINE.FR…]


Parmi les services offerts par l’asbl La Lumière aux aveugles et mal-voyants, un important catalogue de livres sonores (CD), au nombre desquels on retrouve ce recueil de nouvelles (réf. catalogue La Lumière 966701) enregistré par son auteur, Philippe VIENNE. L’ouvrage est aujourd’hui épuisé mais les différentes nouvelles sont éditées dans wallonica.org qui pense à tout, une fois encore !


Lire encore…

VIENNE : Un autre jour (2017)

Temps de lecture : 5 minutes >
© Philippe Vienne

C’est le chat qui, miaulant, grattant à la porte pour réclamer sa pitance, l’a réveillé. Neuf heures, sans doute est-ce une heure décente pour commencer une journée, un autre jour sans elle, sans elles peut-être tant l’absence est plurielle.

Parcourant le journal déplié sur la table, il prend son petit-déjeuner, deux tranches de pain grillé, qu’il tartine de confiture de fraises, ou de figues, accompagnées d’une tasse de thé, qu’il aura préalablement choisi parmi les huit variétés soigneusement rangées dans la cuisine, thé vert, thé noir, à moins qu’un oolong. Le monde n’a pas changé durant la nuit, ni sa vie, il referme le journal, condamné à envelopper les épluchures, et ouvre son ordinateur portable. Alain propose qu’ils aillent prendre un verre, ce soir ou demain, aux Beaux Dégâts par exemple, tu sais où j’ai rencontré Stéphanie, parce que les filles, là-bas, tout de même. Hélène s’inquiète un peu de ne plus avoir de ses nouvelles, j’espère que tout va bien pour toi et que tu n’es pas fâché sur moi. Non, bien sûr, comment le pourrait-il, dès le matin surtout. Finalement, c’est un jour comme les autres.

En attendant, mais en attendant quoi, il va poursuivre la lecture d’un roman islandais, s’installe dans le fauteuil où le chat l’a précédé, qui apprécie fort peu d’être délogé. Leur cohabitation ne s’en ressentira pas trop, néanmoins. Dans le silence dont il s’est entouré, le robinet qui goutte fait un écho assourdissant. Chez elle aussi, le robinet retentissait, goutte après goutte, sur le fond de l’évier en inox. Et, invariablement, il songe à Robert Smith, « waiting for the telephone to ring / and I’m wondering where she’s been / and I’m crying for yesterday / and the tap drips / drip drip drip drip drip drip drip… » Mais il n’attend plus rien, le sait pertinemment bien, s’en accommode même, enfin parfois, quand le soleil donne sur sa terrasse par exemple. Ce qui n’est pas le cas pour l’instant, il est encore trop tôt.

Ce staccato le gêne à présent, l’empêchant de se concentrer, il ne perçoit plus que lui, se lève, s’acharne en vain sur le mitigeur puis renonce au silence comme à la lecture. Passant devant la bibliothèque, il observe les quelques albums photo qui, doucement, se couvrent de poussière. Il ne les ouvre plus, depuis qu’il a cessé de figer l’instant en images parce que le vide, dans son existence, a ralenti le temps. C’est un peu étrange, par ailleurs, cette vie qui se déroule, lentement, jour après jour, sans objectif précis, sans un regard vers un passé sans doute trop douloureux et un avenir trop incertain, cette forme de détachement à laquelle il s’habitue peu à peu, allant parfois jusqu’à la trouver agréable. Pourtant, il avait dû être un enfant heureux dans une famille aimante, un adolescent rebelle, un homme marié qui avait fondé une famille avant qu’elle ne se disperse, il avait sans doute été tout cela, ou peut-être pas, ce n’était plus que réminiscence, voire l’appropriation du passé d’un autre, à moins bien sûr que cet autre ne fût lui-même, avant.

D’elle, il parle parfois, y pense souvent, avec déception, tristesse, tendresse, indifférence, c’est selon, ou tout à la fois. Et ce qui lui manque, quand elle lui manque, ce n’est pas tant sa présence charnelle – quoique – mais une infinité de petits détails de sa vie à elle qu’il avait intégrés à la sienne, davantage et plus vite qu’il ne l’aurait cru, ou voulu, lui qui tenait jalousement à une indépendance dont il mesure, aujourd’hui, pleinement le prix. Il y songe encore en glissant une tranche de fromage dans la baguette qu’il s’apprête à tremper dans son potage, sourit malgré lui. Avant elle, j’ai vécu quand même, se dit-il, j’ai bien dû être amoureux l’une ou l’autre fois, Anne ou Mathilde peut-être, il appelle prénoms et souvenirs à la rescousse pour se rassurer quant à un possible avenir, mais ce ne sont plus que des mots qu’il égrène, espérant vainement réveiller des sensations éteintes. Il va plutôt couper les orchidées fanées.

Lui vient l’envie, le besoin, de sortir, de quitter ces lieux frappés d’amnésie afin d’emmagasiner de nouvelles images, se construire lentement un présent qui remplacerait avantageusement le passé perdu. Tant pis pour la terrasse, où le soleil donne à présent, il la laissera au chat qui s’y prélassera, sans pour autant témoigner la moindre reconnaissance. Il sait où aller, il est parti, la porte claque. Dans la gare blanche et démesurée, tellement ouverte que l’on ne fait jamais que la traverser, un peu comme sa vie à lui, il prend un train usé, tagué, qui l’emmènera en une demi-heure au-delà d’une frontière inexistante que seule la langue concrétise.

Au sortir de la gare, il marche, plutôt lentement, sans but, un peu d’ennui l’accompagne. Délaissant l’artère principale, ses pas le conduisent, par d’étroites ruelles, jusque de l’autre côté du fleuve, au bord d’un bassin où sont amarrées quelques barques qui se rêvent sloops. Au bout de la jetée, un cormoran déploie ses ailes, scrute la surface de l’eau mais ne s’envole pas. Plus loin, auprès d’un marché où fleurs et poissons se côtoient, il s’assoit à une terrasse, commande une bière et observe les passants. Il pourrait aussi bien l’apercevoir, elle, qui serait venue ici, changer un peu d’air, s’offrir quelque dépaysement ou shopping, se dit-il. Mais ce seront indéfiniment des couples, des touristes, des groupes d’étudiants en Erasmus ou des lycéennes aux tonalités tantôt gutturales tantôt chuintantes. C’est la vie qu’il observe, celle-là même qui lui échappe, ou dont il ne sait plus trop quoi faire, il songe qu’elle, elle saurait ou du moins comment prendre plaisir à ne rien en faire d’autre qu’en jouir.

C’est un parc qu’il lui faut, pour encore profiter quelque peu du soleil, il s’en trouve un non loin de remparts qui lui rappellent ceux de sa ville, leur ville, auprès desquels ils allaient se coucher dans l’herbe. Ici, il se contentera de s’asseoir, regrettant de ne pas avoir emporté son roman islandais, il finira donc par s’allonger, s’assoupir peut-être même tandis que les effluves douceâtres de fumeurs de joints voisins titillent ses narines. Il rêvera dans une langue étrangère, sans doute à cause des murmures avoisinants, d’un impossible dialogue avec elle, puis d’une plage méditerranéenne où, sous une lumière dorée, des filles, nues ou presque, regardent passer, dans une gerbe d’écume, une harde de chevaux, blancs pour la plupart. Des cris d’enfants le réveilleront, ce sont toujours les enfants qui nous ramènent à la réalité, se dit-il.

Debout, il se remet en marche, passant devant une église, il y pénètre, attiré par la multitude de cierges allumés qui semblent embraser la voûte et éclairent le visage d’une vierge encore gothique dont la sérénité des traits le surprend. Et la jeunesse, par comparaison avec cet adulte en réduction qu’elle tient dans ses bras et qui semble vouloir lui échapper, pour fuir vers son destin, pourtant funeste, sans doute. Il y a, pour lui, dans la religion comme dans l’amour trop de choses qui ne s’expliquent pas. Alors, il poursuit son chemin, toujours aléatoire, comme peut l’être l’existence, il continue toutefois d’éviter les rues surpeuplées, quitte à faire de multiples détours, n’ayant de toute manière d’autre but que d’arriver à l’heure à la gare pour y prendre son train.

Lorsqu’il passe près du bassin, le cormoran est toujours là, ailes déployées, qui se refuse à prendre son envol. Plus loin, la vitrine d’une petite galerie d’art attire son attention, présentant des œuvres abstraites dont les larges mouvements font exploser la couleur, il songe à Zao Wou-Ki mais à son train aussi, hésite donc à pousser la porte, y renonce finalement. Ce n’est rien, se dit-il, car il sait qu’il reviendra. Un autre jour.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017)

Pour suivre la page de Philippe Vienne – auteur


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Philippe Vienne


Lire encore…

VIENNE : Bismarck Hotel (2017)

Temps de lecture : 8 minutes >
© Thomas Ruff

Des villes allemandes, il ne retient plus que la grisaille. Il en a connu de colorées pourtant, dont le ciel, en été, faisait bleuir les eaux et verdir les parcs et qu’incendiaient, à la tombée de la nuit, les néons publicitaires. Il en a beaucoup visité, pour le travail souvent, y a aimé, quelquefois, et de tout cela il se souvient comme d’une vie antérieure. Aujourd’hui, il ne sait trop ce qu’il fait là. Il connaît son métier, bien sûr, après autant d’années, mais il n’en saisit plus la finalité, perdue quelque part entre le profit immédiat et les incohérences du management. Alors il est ici, dans cette chambre d’hôtel, assez confortable somme toute, ce qui n’offre aucune garantie contre l’ennui, au contraire peut-être. Il pourrait sortir, éventuellement, mais il pleut. Ne se voit pas ouvrir un parapluie, qu’il refermerait ensuite tout aussi ruisselant que son imper dans un quelconque Stube enfumé. Le bar de l’hôtel ferait aussi bien l’affaire où, entre deux alcools, le guetterait quelque pute balte ou slovaque. Mais de cela il ne veut pas davantage que de la pluie et de la fumée de cigarette. Bref, il ne quittera pas sa chambre ce soir.

Dès lors se déshabille, pliant soigneusement ses vêtements dans la penderie, s’assoit sur un lit trop grand pour lui seul et, de dépit, allume la télévision. Où, entre cadavres et émeutes, s’agitent d’hypothétiques starlettes aux poitrines improbables, cherchant les quinze minutes de célébrité promises par Andy Warhol dont elles ignorent, par ailleurs, jusqu’au nom. Il y aurait bien une chaîne musicale, où les mêmes filles (ou leurs sosies) encadrent de grands noirs sortant de limousines ou de piscines mais, ne voyant pas en quoi il s’agit de musique, il poursuit sa promenade cathodique. Découvrant ainsi la promesse faite par la chaîne payante de l’hôtel d’un “porno vintage” et, aussitôt, gratuitement, les premières minutes dudit film. Songeant aux putes du bar, quelques étages plus bas, il sourit. Sourire qui se fige soudain lorsqu’il lui semble reconnaître un visage, lequel disparaît instantanément, dans un chuintement aussi persistant que le brouillage de l’image. Embrouillé, son esprit l’est et cependant. Ce visage, il le connaît.

Un jour, en été, dans cette même ville où il venait apprendre l’allemand. Couché dans un parc qu’une foule de lapins peuplait, il lisait Tonio Kröger. L’orage l’avait surpris, tout comme elle. A peine protégés par le toit d’un cabanon, elle lui avait demandé du feu qu’il n’avait pu lui offrir, déjà cette horreur de la cigarette. Elle ne lui en avait pas tenu rigueur, le prenant par la main et l’entraînant vers un hôtel à la réception duquel elle travaillait, parfois, comme étudiante. Visiblement amusée, elle fredonnait un air improbable (Fall In Love Mit Mir, de Nina Hagen, il s’en souvenait assez précisément maintenant) tandis qu’il la voyait se déshabiller. La pluie avait trempé ses cheveux blonds qui gouttaient à présent sur ses seins, elle ne semblait s’en soucier ni vouloir les sécher. Lui restait englué dans son regard bleuté, fasciné par sa nudité ainsi exposée, ruisselante. “Serais-tu timide ?” avait-elle demandé, et il avait répondu “peut-être” parce qu’il ne savait pas encore comment dire “bien sûr”.

Vingt ans plus tard, dans cette chambre d’hôtel, il ne peut y croire. Il a dû se tromper, certainement, à peine l’a-t-il entrevu, ce visage, la neige est arrivée trop vite. Se lève, ouvre le mini-bar, décapsule une bière qu’il engloutit en même temps que ses doutes. Il sait qu’il ne se trompe pas mais n’en veut rien savoir, avale une deuxième bière, revient devant la télé qui chuinte toujours et découvre le prospectus de la Pay TV. Il a le titre du film à présent (Fick Hunter) et peut donc se livrer à une recherche sur internet, ouvre son portable ainsi qu’une nouvelle bouteille, se souvient qu’il a un rendez-vous d’affaires le lendemain matin, ne devrait donc pas mais. Candi Rain est le nom de l’actrice dont le visage illumine à présent l’écran de son portable, il fait défiler toutes les photos disponibles, les portraits du moins, où il retrouve toujours les mêmes yeux bleus, les mêmes mèches blondes et cette bouche gourmande qui chantonnait Fall In Love Mit Mir. Et qui hantera son sommeil, si tant est qu’il puisse le trouver, ne le trouvera pas, évidemment, car il lui faut savoir (comprendre, il ne le pourra pas), quand, combien de temps après leur rencontre et pourquoi. Forcément, pourquoi ?

Les lignes de biographies s’ajoutent les unes aux autres, inexorablement, l’allemand lui paraît plus que jamais une langue impitoyable. Candi Rain, actrice pornographique allemande (de son vrai nom Helena …), repérée à 19 ans par un photographe de charme à la réception de l’hôtel où elle travaillait, elle fera assez vite carrière dans le cinéma pornographique. Victime de mauvaises rencontres, elle devient dépendante de drogues dures qui l’amèneront sans doute à accepter certaines scènes extrêmes et lui vaudront plusieurs cures de désintoxication et tentatives de suicides. Elle disparaît ensuite plusieurs années à l’étranger (Espagne ?), avant de revenir en Allemagne où elle vit à l’heure actuelle dans l’anonymat le plus complet, refusant d’évoquer encore son passé.  Il est deux heures à présent, se pourrait-il qu’il pleure dans son sommeil ?

Il a expédié son rendez-vous comme il l’avait fait de son petit-déjeuner un peu auparavant, son esprit est évidemment ailleurs, occupé par un visage juvénile plein écran que tentent d’envahir des scènes pornographiques qu’il refoule invariablement. Alors, il marche. Traversant le parc, oubliant les lapins, négligeant un Bismarck logiquement de bronze, ses pas le ramènent intuitivement vers l’hôtel où, il y a vingt ans. Le crépi est plus coloré, lui semble-t-il, mais en définitive rien n’a vraiment changé et pourtant le monde est tellement différent aujourd’hui. Le monde et la vie. Une Agnieszka rousse l’accueille à la réception, je peux vous aider, c’est gentil merci, je voudrais juste jeter un coup d’œil, je cherche un hôtel pour mon prochain séjour et peut-être. Agnieszka, tout sourire, lui tend un dépliant publicitaire et espère avoir bientôt le plaisir de l’accueillir, ce qui, pour l’instant, lui suffit. Il en a, pour aujourd’hui, fini avec la nostalgie.

Il y retourne néanmoins, le lendemain, ne s’en étonne même pas, il se sait prévisible. Comme l’était le crachin qui l’accompagne, dont il ne se soucie cependant plus. Pas de rousse polonaise à la réception mais un homme âgé, né avec la paix probablement, beaucoup moins prompt à l’accueillir. Ce qui l’arrange, lui permettant d’encore s’imprégner des lieux tout en préparant un discours qu’il sait par avance fort peu convaincant parce que lui-même, depuis longtemps, n’est plus convaincu. Excusez-moi, Monsieur, ma question est peut-être bizarre mais vous travaillez ici depuis longtemps, demande-t-il au vieux. Bien sûr, plus de trente ans, c’est que j’en ai vu et connu des gens, et même j’ai reçu Helmut Kohl, originaire de la ville d’en face, vous savez. Oui, il sait. Lui-même, moins célèbre évidemment, a séjourné ici il y a une vingtaine d’années. Se souvient d’ailleurs d’une étudiante blonde qui travaillait là, Helena, cela vous dit quelque chose. La mémoire du vieux se fait incertaine, ou bien le feint-il, il faut donc appeler le passé à la rescousse, l’étudiant en séjour linguistique, les amours de jeunesse, la jeune fille blonde dont aujourd’hui il se demande ce qu’elle a pu devenir. Vous n’êtes pas journaliste au moins ? Non, répond-il comme insulté, alors le vieux se détend, évoque l’Allemagne d’avant, quand le Mur permettait encore d’engager des étudiantes allemandes, parce que maintenant, avec l’euro et puis tous ces gens qui viennent de l’Est, vous comprenez. Beaucoup de choses étaient mieux avant, conclut, péremptoire, le vieux. Quant à lui, il n’en est pas tout à fait convaincu que les choses étaient mieux avant, non, c’est plutôt qu’il redoute qu’elles soient pires à l’avenir. Mais Helena, insiste-t-il, est-ce que vous sauriez ? Oui, Helena, pour elle aussi la vie d’avant avait été meilleure, elle avait beaucoup souffert mais à présent elle allait mieux, elle va mieux dit-il avec conviction. Après une heure de conversation, en souvenir sans doute d’un monde disparu (“je ne sais pas pourquoi je vous fais confiance”), il s’en va, enfouissant dans sa poche un papier à en-tête de l’hôtel sur lequel, en lettres cahotantes, figure l’adresse. L’adresse d’Helena.

Il monte jusqu’à son appartement, vérifie le nom sur la sonnette, fixe la porte décolorée, et même un peu taguée, ne peut pas, ne va pas, redescend quelques marches, jusqu’à l’étage inférieur en fait, hésite encore. Il a toujours été ainsi, pesant le pour et le contre, à ce point hésitant que, dans une sorte de bégayement, sa femme et lui avaient conçu des jumelles. Desquelles il se trouve loin, en cet instant, dans cette cage d’escalier qui sent la pisse et la sueur, quoique pour la sueur, ça doit être lui, qui s’est quand même enfilé trois étages à pied, quatre si on compte la marche arrière, et maintenant qu’il se dit qu’en plus de ne savoir quoi lui dire, il va sentir la transpiration, il hésite davantage. Un “suchen Sie ‘was ?” prononcé d’une voix de rogomme met fin à ses atermoiements, le voilà obligé de décliner le nom d’Helena à la mégère qui se propose de l’aider, le surveille aussi sans doute, l’envoyant à l’étage supérieur dont il vient, mais elle ne le sait pas, du moins l’espère-t-il. Elle ne quittera le palier que lorsqu’il aura sonné à la porte, c’est évident, alors il sonne. Avec l’impression que son propre corps fait caisse de résonnance, c’est véritablement en lui qu’il la sent vibrer cette sonnette, il regrette à peine que déjà la porte s’ouvre.

Sur les dernières photos, elle avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. En a donc quinze de plus aujourd’hui, ses cheveux sont plus courts, plus gris aussi, ainsi que ses yeux d’ailleurs, lui semble-t-il. Il voit bien comme la drogue a transformé son visage, enlevé de son éclat, puis, songeant à lui-même, se reprend : c’est la vie qui nous abîme, se dit-il, la vie seulement. Mais elle attend, évidemment, qu’il se présente et s’explique, rien de tout cela ne le surprend, il a répété chaque mot qu’il lui dirait, de peur de ne pas les trouver, d’hésiter, ce qu’il fait quand même, évoque le jeune homme qui lisait Thomas Mann, avait des cheveux plus longs ou même avait des cheveux, tout simplement, et puis l’orage et donc. Elle semble atterrée ou bouleversée, peut-être juste surprise, cela paraît plus violent néanmoins, l’observe en silence puis, enfin, lui propose d’entrer.

Pourquoi venir après toutes ces années, il ne sait pas non plus, le lui dit, peut-être parce qu’il a conscience qu’à leur âge le passé est plus consistant que l’avenir. Et que de son passé à lui, il aime à se souvenir, maintenant que le futur lui paraît incertain. Mais elle n’aime rien de son passé, son présent l’indiffère et l’avenir, elle n’y croit pas davantage qu’en Dieu ou en Merkel (et, avec de tels exemples, il ne peut lui donner tort). De son passé, il veut l’exonérer, lui disant qu’il est au courant, du moins qu’il en sait plus qu’il ne le voudrait, c’est de la personne qu’elle est aujourd’hui qu’il se soucie. Elle n’a pas envie d’en parler mais, de lui, veut en apprendre davantage : est-il marié, a-t-il des enfants ? Deux filles, oui, des jumelles mais pas de garçon, non, ce n’est pas vraiment un regret. Quant à sa femme, partie un jour, lassée de ses tergiversations. J’ai quand même mis vingt ans pour venir te voir, dit-il, on peut la comprendre. Elle ne peut s’empêcher de sourire et lui, alors, se sent agréablement léger.

Il y a de la douceur dans ton regard, lui dit-elle, il y en a toujours eu, je m’en souviens maintenant, mais si c’est de la pitié, je n’en veux pas. Ce n’en est pas, de la tristesse sans doute, mais, en cet instant précis, il revoit la jeune fille dont le regard bleu intense dardait au travers des mèches blondes collées à son front, de cela seulement il lui parlera. Arrachant un nouveau sourire tandis qu’à lui les larmes viennent aux yeux, qu’il ferme ainsi qu’il le fait de son cœur désormais. Et pourtant.

Cette femme le bouleverse, plus qu’il ne l’avait imaginé, davantage qu’il ne le voudrait. Il pourrait. Lui effleure la joue du revers de la main et se mord la lèvre inférieure, s’empêchant de proférer la moindre parole, inutile par ailleurs. La douceur, toujours, dit-elle, saisissant son poignet pour écarter la main caressante. Il faut partir maintenant, ajoute-t-elle, et aussitôt : j’attends quelqu’un. Puis, comprenant sa méprise et le désarroi qui se peint sur son visage : quelqu’un de ma famille, on s’occupe bien de moi, ne t’inquiète pas, mais je n’ai pas envie que l’on te trouve là. Je comprends, dit-il, lui qui, de sa vie, n’a fait que des aller-retour.

Alors, il s’en va, ne croisant jamais, au coin de la rue, le jeune homme échevelé dans lequel il se serait reconnu, assurément.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017)

Pour suivre la page de Philippe Vienne – auteur

A propos des photos de Thomas Ruff…


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Thomas Ruff


Lire encore…

NERUDA : textes

Temps de lecture : 3 minutes >

BASOALTO, Ricardo Eliécer Neftalí Reyes, alias Pablo NERUDA (1904-1973), est né dans une famille modeste, d’un père conducteur de trains et d’une mère institutrice qui meurt un mois après sa naissance. Après une enfance imprégnée de nature, il commence à écrire dès son adolescence et publie son premier recueil de poésie, “Crépusculaire“, en 1923.

Pablo Neruda entre dans les services diplomatiques et devient consul du Chili dans plusieurs villes d’Asie et d’Amérique latine. En poste en Espagne en 1935, il se lie d’amitié avec Federico Garcia Lorca. Après le putsch de Franco et l’assassinat de son ami, il se fait l’avocat de la République espagnole, ce qui provoque sa révocation.

En parallèle à la poésie, Pablo Neruda mène une vie politique et devient sénateur communiste des provinces du nord du Chili en 1945. Son opposition au président Gonzalez Videla qui fait interdire le Parti communiste l’oblige à s’exiler dans différents pays d’Europe, en Inde et au Mexique. C’est là qu’il publie, en 1950, son oeuvre poétique majeure “Le Chant général” où il exalte les luttes des peuples d’Amérique latine.

Pablo Neruda retourne au Chili en 1952. En 1969, il renonce à être candidat à l’élection présidentielle pour le Parti communiste qui l’avait désigné et apporte son soutien à Salvador Allende. Après son élection, ce dernier nomme le poète ambassadeur du Chili en France. En 1971, Pablo Neruda reçoit le Prix Nobel de Littérature. Il meurt dans des circonstances non-élucidées en 1973, peu après le putsch du général Pinochet.

Pablo Neruda est l’un des plus célèbres poètes d’Amérique latine et a eu une influence considérable sur la littérature de langue espagnole. Sa poésie, lyrique, sensuelle et engagée, chante la liberté et la fraternité d’une humanité en harmonie avec la nature.


Il meurt lentement. De nombreuses versions différentes de ce texte circulent sur internet, dans plusieurs langues, dont l’espagnol et le français. Selon le site Euroresidentes une vingtaine d’auteurs différents revendiquent la paternité de ce poème. Selon le journal péruvien El Commercio (12 janvier 2009), citant l’agence de presse espagnole EFE et le journal ABC, Muere lentamente serait l’oeuvre d’une femme au Brésil, Martha Medeiros, auteur de nombreux livres et d’articles dans le journal Zero Hora de Porto Alegre :

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux. Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu. Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d’émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les coeurs blessés.

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu’il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant !
Risque-toi aujourd’hui !
Agis tout de suite !
Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d’être heureux !


​Sonnet XVII (in Cent Sonnets d’Amour)

Je ne t’aime pas comme rose de sel, ni topaze
Ni comme flèche d’oeillets propageant le feu :
Je t’aime comme l’on aime certaines choses obscures,
De façon secrète, entre l’ombre et l’âme.

Je t’aime comme la plante qui ne fleurit pas
Et porte en soi, cachée, la lumière de ces fleurs,
Et grâce à ton amour dans mon corps vit l’arôme
Obscur et concentré montant de la terre.

Je t’aime sans savoir comment, ni quand, ni d’où,
Je t’aime directement sans problèmes ni orgueil :
Je t’aime ainsi car je ne sais aimer autrement,

Si ce n’est de cette façon sans être ni toi ni moi,
Aussi près que ta main sur ma poitrine est la mienne,
Aussi près que tes yeux se ferment sur mon rêve.


Citez-en d’autres :

VIENNE : Le Bleu russe (2017)

Temps de lecture : 12 minutes >
Bleu russe © myanimals.com

Tout commence par une fenêtre que l’on ouvre. En l’occurrence, que l’on ne ferme pas. J’ai quitté mon appartement, j’ai pris la route, cinquante kilomètres plus tard, je me suis souvenu que j’avais oublié de fermer la fenêtre. Ce n’était pas grave, en soi. Pas de quoi faire demi-tour. J’habite au premier étage et demi, une sorte d’entresol, qui n’a de vue que sur des toits et, plus loin, quelques cours intérieures, aucun accès par la rue, peu de risques de cambriolage donc. Tout au plus, c’était gênant s’il se mettait à pleuvoir. Mais la météo était optimiste, sans quoi je ne serais pas parti chez mes amis. Non pas qu’ils ne vaillent pas la peine d’être rencontrés par temps pluvieux mais, dans de telles conditions, il eut été de peu d’intérêt de me déplacer jusqu’à leur maison de campagne pour y profiter de la piscine. La fenêtre pouvait bien rester ouverte tout un week-end.

Lequel, devant l’insistance de Caroline et Thomas (c’étaient mes amis, enfin Caroline surtout) et la persistance du beau temps, se prolongera jusqu’au lundi. Voire au mardi. Quand je les quitte le jeudi matin, Caroline est toujours aussi blonde mais un peu plus hâlée, Thomas n’a pas encore récupéré de sa gueule de bois de l’avant-veille. Quant à moi, je n’ai toujours pas compris ce qui les maintient ensemble, à part la piscine peut-être, ou les enfants qu’ils n’ont pas encore trouvé le temps de faire. Finalement, la solitude de mon petit appartement me convient assez bien, c’est ce que je me dis face à la porte de mon immeuble, solitude relative par ailleurs puisque huit appartements, cela fait quand même du monde, de la promiscuité et, pire encore, du bruit. Mais c’est le silence qui m’accueille lorsque j’ouvre la porte de mon appartement et constate qu’en effet la fenêtre est bien restée ouverte, que je m’empresse de refermer. Ce bruit-là, en revanche, provoque un écho inattendu dans ma chambre où je me rends, sans méfiance, et où il m’accueille d’un regard plein de défiance. C’est un chat qui trône à présent sur mon lit.

Je m’interroge, à défaut de pouvoir le questionner lui, sur le chemin qu’il a suivi pour parvenir chez moi mais, de faîtes de murs en toitures, c’est un chemin praticable, évidemment, pour un chat de gouttière. Bien qu’il me semble fort racé pour un vulgaire matou, d’un pelage uniforme et d’un port altier – je veux dire qu’il me snobe, voire me méprise sans doute. Mais je ne suis pas du tout expert en chats. Suffisamment pour constater qu’il s’agit d’une femelle, certes, je ne peux néanmoins écrire “je ne suis pas du tout expert en chattes”, ce serait aussi vulgaire qu’inconvenant. Et puis mon problème n’est pas là, mais bien de savoir ce que je vais en faire de ce chat. Plus précisément, comment je vais m’en débarrasser, retrouver son propriétaire qui me remerciera sans doute, en tout cas moi, je le remercie par avance de m’avoir débarrassé de cette boule de poils grise qui squatte mon lit, s’y étant recouché de tout son long et se plongeant dans une sieste que je m’étais promis. Clairement, je déteste déjà ce chat.

Suffisamment, en tout cas, pour me convaincre d’aller sonner chez les autres locataires et, ce faisant, mon taux d’animosité envers cet animal augmente encore. D’où le chat peut venir, la locataire du dessous n’en a aucune idée, ce n’est pas une surprise à proprement parler, s’agissant d’une styliste ongulaire. Le locataire du 2A, je n’y songe même pas, il doit être plongé dans la même sieste que le chat, attendant le crépuscule pour reprendre sa partie de WOW (World Of Warcraft pour les non-initiés). J’irai donc voir Ezgül, j’aurais pu commencer par là d’ailleurs, Ezgül étant un peu notre concierge mais elle est souvent assez sèche, pour ne pas dire revêche, tandis qu’à défaut d’informations, Maud, la styliste, offre toujours d’enthousiasmants décolletés. Bref, je suis là, devant la porte de l’appartement d’Ezgül, qui s’ouvre alors que je ne suis même pas certain d’avoir sonné, excusez-moi, je dis, j’ai un problème un peu particulier, en fait (elle fronce déjà les sourcils), j’ai trouvé un chat, enfin c’est plutôt lui qui m’a trouvé, je veux dire qu’il est entré dans mon appartement en mon absence, enfin elle, car c’est une chatte et… Ca vous arrive de vider votre boîte aux lettres, me demande-t-elle. C’est que, comme je vous l’ai dit, j’étais absent quelque jours et à mon retour, ce chat, cette chatte plutôt, donc non, la boîte je ne l’ai pas vidée (elle soupire à présent). Tenez, fait-elle, me tendant tout à la fois une sorte de photocopie au format A5 et le battant de la porte qui se referme aussitôt.

“Aidez-moi à retrouver Nikita”. Je me dis que le propriétaire de cet animal a le sens de la formule, bonne accroche. “Pendant mon déménagement, mon chat, Nikita, s’est échappé. C’est une femelle bleu russe, poil gris, yeux verts, très affectueuse”. J’avais bien entendu parler de russes blancs, pour ceux de ma génération, ils étaient plutôt rouges, mais j’ignorais qu’il en existât de bleus. Surtout s’ils sont gris. Suit l’information essentielle pour moi : “si vous la trouvez, appelez-moi au 049…. Anaïs L.”. Au moins, je sais à qui appartient ce chat. Evidemment, le fait que cette voisine ait déménagé est un peu contrariant, je ne vais pas pouvoir m’en débarrasser immédiatement mais bon, si je l’appelle maintenant, je peux encore espérer en être libéré ce soir. S’il le faut, je le conduirai moi-même à l’autre bout de la ville, voire dans une commune périphérique, cela j’en suis capable pour retrouver ma tranquillité. Que je trouve fort saccagée en rentrant chez moi, moins que mon sac de sport toutefois, dans lequel la chatte, Nikita donc, s’est soulagée.

“Bonjour, c’est Anaïs, je ne suis pas dispo pour l’instant, laissez-moi un petit message et je vous rappelle”. Elle a une assez jolie voix, Anaïs, plutôt jeune, souriante dirait-on, presqu’ensoleillée. A laquelle je réponds, par boîte vocale interposée : “Bonjour, ici Philippe V., je suis, enfin j’étais votre voisin, j’ai trouvé Nikita ou plutôt elle m’a trouvé, bref elle est chez moi, si vous voulez venir la chercher sinon je peux aussi bien vous la ramener, rappelez-moi que l’on s’arrange”. Car de la cohabitation avec cet animal qui, à présent, réclame à manger, moi, je m’accommode de moins en moins. Voulant éviter une nouvelle catastrophe, j’installe dans un coin de vieux journaux, comptant sur la compréhension et l’instinct de Nikita pour désormais s’y soulager, puis je sors lui acheter quelques boîtes de nourriture. En chemin, je croise Ezgül qui, changeant de trottoir, vient aux nouvelles mais elle ne saura rien parce qu’en cet instant précis mon téléphone sonne. Où se précipitent les paroles d’Anaïs, enthousiaste, presqu’exaltée, rassurée aussi bien qu’émue, alors c’est vrai, vous l’avez trouvée, elle va bien, c’est formidable. Oui, je dis, c’est ce qu’on peut appeler de la chance, quand venez-vous la chercher ? C’est que c’est là le problème, fait Anaïs, j’ai déménagé et. Oui, je comprends, vous n’avez pas beaucoup de temps, ce n’est rien, je peux vous l’apporter moi. Non, je ne crois pas. Comment ça, vous ne croyez pas ? Je vous assure. Non, dit-elle, j’ai déménagé loin, je suis près de Biarritz à présent, à Bidart précisément.

Cela, de fait, je ne l’avais pas prévu. Le silence s’installe dans la conversation, me privant de la voix d’Anaïs dans laquelle j’avais perçu le soleil et ramené l’espoir, elle me plaisait bien, à moi, cette voix, je ne pouvais plus la décevoir à présent. Je vois, je dis. C’est un peu loin, en effet, mais on doit pouvoir s’arranger. Quand même, répond Anaïs, plus de mille kilomètres, on a mis douze heures pour descendre vous savez, on peut dire que ça fait long, en effet. Ecoutez Anaïs (je pouvais bien l’appeler par son prénom, après tout son chat habitait chez moi), ça devrait pouvoir s’arranger, je n’ai pas encore pris de jours de congés, je pensais justement partir avant l’été mais manquais d’idées, alors Bidart, oui, pourquoi pas, j’y suis allé, enfant, avec mes parents et peut-être, sans doute, que cela me plairait d’y retourner et de vous ramener Nikita par la même occasion, pourquoi pas. Non, proteste-t-elle, je ne peux pas vous demander ça, vraiment. C’est parce que je commence un nouveau job dès lundi sinon je serais venue immédiatement le chercher mais peut-être, si ce n’est pas abuser, pouvez-vous garder Nikita jusqu’au week-end prochain. Mais moi, je n’ai aucune envie de garder ce chat une semaine encore, je me vois davantage à Bidart à présent que partageant mon lit avec une russe, fût-elle bleue. Vraiment Anaïs, je dis, ce ne serait pas raisonnable de faire l’aller-retour sur le week-end alors que vous venez de déménager, démarrez une nouvelle carrière, c’est fatigant tout cela, tandis que moi. Moi, je vous rappelle demain, après avoir parlé avec mes collègues et samedi, samedi soir, je suis à Bidart. Avec Nikita.

Bidart © biarritz-pays-basque.com

J’y suis, en effet, à Bidart, que le jour à peine déclinant dore déjà mais n’embrase pas encore. Au terme d’un voyage finalement assez linéaire, ponctué de scansions miaouesques, seulement émaillé d’un incident, par ailleurs prévisible. Nikita n’avait pu, tout ce temps, se retenir et donc, dans sa cage, s’était un peu oubliée, y trempant le bout des pattes malgré les journaux dont j’avais tapissé le fond. Je ne me voyais pas la ramener ainsi dégoulinante et malodorante à Anaïs (qu’aurait-elle pensé de ma capacité à m’occuper de son précieux bleu russe ?), alors je m’étais arrêté aux toilettes d’une station service où je l’avais quelque peu shampouinée dans l’évier, avec le savon liquide destiné à se laver les mains. A Bidart, où je suis arrivé, j’appelle Anaïs. Voilà, je suis chez vous dans quelques minutes si mon GPS est correctement programmé, Nikita va bien. Super, je vous attends devant l’immeuble, il n’y a pas encore de nom sur la sonnette et puis je suis impatiente. Moi aussi, je réponds, enfin impatient d’arriver je veux dire, quand ce n’est pas du tout ce que je pense mais plutôt qu’il me tarde de donner corps à cette voix, finalement.

Il est assez joli, ce corps, gracile, du moins la silhouette que j’aperçois devant la porte. Pas de formes provocantes, cela m’arrange plutôt de n’avoir pas à composer avec l’évidence, Anaïs est pourtant lumineuse comme sa voix, peut-être parce que sa chevelure blonde, carré long, accroche les derniers rayons du soleil. Au travers de ses lunettes, j’ai peine à définir le regard, bleu ou vert, qu’elle pose sur moi. Puis Nikita. Revenant à moi, bonjour, on peut se faire la bise, n’est-ce pas, maintenant qu’on se connaît un peu, en quelque sorte. Oui, bien sûr, on le peut, et me tutoyer aussi, Anaïs, si tu veux. C’est vraiment super sympa d’être venu, viens, on monte, que Nikita puisse sortir de sa cage, mais ne regarde pas au désordre, le déménagement, les caisses. J’observe seulement le déhanchement d’Anaïs qui, devant moi, monte les marches et, au bout de son bras, oscillant, la cage dans laquelle son chat, entre les barreaux, implore une liberté forcément conditionnelle.

Il n’est pas bien grand cet appartement, fort encombré en effet, au milieu duquel Nikita s’étire, s’assoit enfin et se lèche consciencieusement les pattes. J’espère qu’elle ne va pas trahir notre secret. Les toits que l’on aperçoit par la fenêtre, comme chez moi, sont ici à double pente. Puis, par delà ces accents circonflexes, l’océan. Tu dois avoir faim, s’inquiète Anaïs. Je n’y songeais plus. Oui, quand même un peu mais il faudrait d’abord que je me trouve une chambre d’hôtel. Près du fronton, là, il m’a semblé en apercevoir un qui me conviendrait assez. En effet, répond Anaïs, je suis désolée de ne même pas pouvoir t’héberger, j’ai bien une petite pièce qui pourrait, mais c’est le matelas qui fait défaut. En revanche, je peux t’accompagner à la réception de l’hôtel, je les connais, j’ai grandi ici tu sais, ils te feront un prix. C’est gentil, faisons comme ça, oui, puis allons manger. Nikita nous considère avec étonnement, puis saute sur un entassement de caisses. La nuit est tombée, les caisses pas.

Je dois inspirer confiance, appeler les confidences. Pas seulement avec Anaïs, avec les gens, en général, qui, comme elle, me racontent leur vie, leurs espérances et leurs déceptions. Je la regarde, Anaïs, tandis que nous mangeons, m’évoquer son enfance à Bidart, ses études, ce garçon qu’elle a suivi jusque dans ma ville, qui d’elle n’a pas voulu d’enfant avant d’en aller aussitôt faire un ailleurs, de la blessure, forcément, puis la décision de revenir au pays. Et plus je la regarde, plus je la trouve captivante, non pas sa conversation à proprement parler, mais la façon qu’elle a de dire les choses, sans détour mais avec une certaine pudeur néanmoins. Elle doit remarquer que je l’observe parce que, passant la main dans ses cheveux, elle me sourit, avant de s’enquérir : et toi ?

De moi, il n’y a pas grand chose à dire, pas de femme, non, pas même divorcé, bien plus de lendemains sans aventures que le contraire, pas d’enfant non plus par conséquent. Ah bon ? fait Anaïs étonnée, un peu inquiète peut-être, semblant attendre une forme d’explication, voire de justification, mais je n’en ai pas, c’est juste ainsi, parfois la vie vous conduit sur un chemin que vous n’aviez pas forcément prévu d’emprunter, je suis bien à Bidart ce soir. Elle sourit, Anaïs, mais quand même on peut lutter, dit-elle, pour changer le cours des choses, regarde les surfeurs, là, face à l’océan. Sans doute, mais les vagues reviennent toujours, tandis que les surfeurs pas forcément, je voudrais lui répondre mais je sens que ma réponse ne va pas lui plaire. Et je n’ai aucune envie de lui déplaire, moi, à Anaïs. Alors, oui, tu as sans doute raison, est une conclusion qui me permet de déceler une étincelle de triomphe dans ses yeux, définitivement verts.

Et demain, tu sais ce que tu fais ? C’est une question existentielle, à laquelle je n’ai toujours pas de réponse, que me pose innocemment Anaïs mais je comprends bien qu’elle s’enquiert des mes activités du lendemain. Je vais commencer à visiter, Guéthary je pense, puis Saint-Jean de Luz peut-être, on verra, j’aime rouler au hasard, m’arrêter sur une image, une odeur, une impression. Il y a tellement d’endroits que j’aurais voulu te faire découvrir, dit Anaïs, mais demain, vraiment, je ne peux pas. Ne te tracasse pas, j’ai l’habitude de voyager seul, on pourrait même dire que j’aime ça ou bien c’est l’habitude, à force. Mais le soir peut-être qu’à nouveau on pourrait, comme ça tu me raconterais et. Oui, demain soir, ce serait parfait, Anaïs.

Où je lui dépeins ce qu’elle connaît déjà, les surfeurs à Belharra, les pottoks sur les routes de montagne, Ainhoa et tous ces noms euskariens que j’arrose alors d’Irouléguy. Et sans doute feint-elle de s’y intéresser, Anaïs, ou bien est-ce moi qui éveille son intérêt, après tout c’était un peu mon but quand même, serait-ce à ce point invraisemblable ? Nikita est fort perturbée, me dit-elle, elle peine à trouver ses marques, s’est lovée dans un de mes pulls qu’elle a abimé, j’espère que ça va aller. Il faut la comprendre, la route a été longue et tout est différent ici, je veux dire l’air de la mer, je parie qu’elle le sent, ça aussi. Oui, tu as sans doute raison, c’est juste que ça m’embête un peu de la laisser seule toute la journée alors qu’elle n’est même pas encore acclimatée. Ah mais, si ce n’est que ça, je peux passer la voir, elle me connaît à présent, enfin il me semble, vu que. Tu ferais ça, vraiment ? Ca ne t’ennuie pas ? demande Anaïs, avec dans la voix cette émotion solaire qui m’a amené jusqu’ici. Non, évidemment. Evidemment, non, Anaïs, que voudrais-je encore, en cet instant, te refuser ?

Nous nous retrouvons donc, le bleu russe et moi, parmi des caisses encore, un peu moins sans doute, quelques unes sont ouvertes mais incomplètement vidées. Comme celle-là contient des livres, je me dis que c’est une chose que je pourrais bien faire, ranger des bouquins sur une étagère tandis que je tiens compagnie à Nikita laquelle, m’ayant sans doute reconnu, se frotte à ma jambe. Anaïs lit peu et peu de romans, semble-t-il. Un Eric-Emmanuel Schmitt cependant, que j’oublie délibérément au fond de la caisse, il me semble presqu’indécent d’avoir grandi si près de Beigbeder et d’avoir pareille lecture. En fait, Anaïs ne semble pas posséder grand chose, parce qu’elle a souvent changé de place peut-être, ou alors par choix, elle est légère et gracile, cette fille, sans doute n’a-t-elle pas envie de s’alourdir. Juste de se poser, un instant, le temps de reprendre son souffle, qui sait ? Le pull dans lequel s’est lovée Nikita est rose fuchsia, tout comme la lingerie en dentelles que j’aperçois, par la porte de la chambre entr’ouverte, négligemment posée sur le lit, et qui me trouble un peu, quand même.

Quoi que l’on fasse, ou que l’on s’abstienne de faire, le temps passe. Il m’a paru court, un peu moins morne, celui qui, depuis mon arrivée à Bidart, m’a rapproché de ce jour où je dois quitter Anaïs. C’est que j’avais fini par m’habituer à mes visites quotidiennes à son bleu russe, à nos rendez-vous en soirée, mes comptes-rendus détaillés et au sourire, discret mais obsédant, d’Anaïs. Je n’ai pas vraiment envie de partir, maintenant qu’entre nous ces rituels ont créé une sorte de familiarité, d’intimité presque. Mais on m’attend, enfin mon travail, mon appartement, ma vie à moi qui, à un millier de kilomètres d’ici, est installée. Vraiment, à ce point installée ? demande Anaïs, et je ne perçois pas vraiment le sens de sa question. C’est dommage, dit-elle. Dommage quoi ? Ton refus de t’impliquer, répond-elle. Je ne vois pas de quoi tu veux parler. Je crois que tu le sais très bien, mais ce n’est pas grave, ajoute-t-elle en m’effleurant le visage du bout des doigts. Et là, j’ai le sentiment de la décevoir, Anaïs, dont j’ai mis tant de temps à me rapprocher, et je suis triste, bien sûr. Triste de ne pouvoir faire autrement.

La route est monotone, définitivement. Généralement, j’aime ça, rouler, et ce côté répétitif, presqu’hypnotique que la sécurité impose, hélas, de rompre. Là, c’est juste fastidieux. Alors, je m’arrête, sur une aire de stationnement, presque déserte. Il y a une famille d’Allemands, pique-niquant aux abords de sa Mercedes, deux gamines rousses que leur dessert lacté a rendu moustachues. L’une d’elle retourne à la voiture et me sourit, je la gratifie de trois mots en allemand, j’ai gagné sa confiance, elle me demande si je veux voir. Et me montre. Dans la cage, le petit chat qu’elle emmène avec elle en vacances.

Quand la porte s’est enfin ouverte sur une Anaïs aux yeux rougis, j’ai dit : “Peut-être qu’ils auront besoin de quelqu’un qui parle allemand à la réception de l’hôtel, cet été ?”

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017).


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © myanimals.com ; biarritz-pays-basque.com


Plus de littérature…

 

VIENNE : Le Phare (2013)

Temps de lecture : 8 minutes >
© Philippe Vienne

C’est d’abord une gifle. Une chaleur granuleuse qui vous frappe et l’on ne sait s’il s’agit de grains de sel ou de sable. Les deux, sans doute. Ensuite, une fois les moteurs de l’avion complètement à l’arrêt, c’est le silence que véhicule le vent. Et déjà on prend conscience que la vie, ici, n’est pas inféodée au temps.

Dans le taxi improbable qui me conduit à l’hôtel, je vois défiler des fragments de la ville, comme autant d’instantanés furtifs qu’un appareil photo aurait peine à saisir. C’est d’ ailleurs pour cela que je n’en ai pas. Je fige les images avec des mots, définitivement. Mon chauffeur ressemble à Emir Kusturica, dans sa version la plus hirsute. Dans un anglais aussi relatif que sa notion du code de la route, il s’étonne de voir débarquer un touriste dans sa ville. Les seuls étrangers qu’on voit par ici sont des reporters ou des archéologues, dit-il. Des gens qui inventent le monde plus qu’ils ne le créent, des inutiles selon ce philosophe du changement de vitesse. “Je suis écrivain”, je réponds, pour le conforter dans son opinion.

Cette ville était à la croisée des chemins, engoncée entre deux empires dont la rivalité faisait sa richesse, ouverte sur le monde par son port florissant que vantaient les marchands et chantaient les poètes. Et puis la source s’est tarie, la mer s’est retirée et le sable ocre est devenu l’or de la misère. Il reste des édifices fabuleux, menaçant ruine pour la plupart, la cathédrale à la coupole de cuivre oxydé, la grande mosquée dont le dôme turquoise est rongé par le sel. Et le port fantôme, de rouille et de blocs mal équarris, grand ouvert sur cette funeste mer siliceuse, dominé par un phare qui fait écho aux minarets.

A peine entré dans ma chambre, je jette mon sac sur le lit et je ressors. J’ai hâte d’être dehors, de sentir autre chose que de l’air en conserve, même si cette chaleur salée peut se faire agressive, je suis pressé par l’envie de m’immiscer dans ce monde, de me perdre pour ainsi dire. De me perdre ou de me retrouver, que sais-je ? Que cherche le voyageur quand il choisit sciemment une destination à ce point différente de son quotidien ? Le dépaysement est-il une fuite, une rupture, ou nous renvoie-t-il à la conclusion qu’en définitive, en dépit de nos différences, nous restons tous des humains semblables quant à leurs aspirations ? Sarah est partie et elle ne reviendra pas. C’est pour moi la seule évidence en cet instant. Vivre m’est déjà suffisamment difficile, le reste est littérature. Et à ce sujet, justement, la douleur a remplacé l’inspiration.

Les rues sont ocres, des enfants courent partout. Ils m’observent avec une curiosité mêlée de crainte. A vrai dire, je crois surtout qu’ils se moquent. Plus loin, un chameau paît dans les ruines d’un hammam. Une vieille, édentée, l’imite, se gavant de dattes, assise au pied d’un drapeau vert, effiloché, qui claque au vent. J’arrive sur le port. Au loin, on aperçoit l’épave rouillée d’un bateau, piégé par la mer de sable. Des gamins jouent au foot entre deux jetées en ruine, sous les yeux d’un vieillard, assis, qui ne les regarde même pas. Le temps ici s’est arrêté. Il se dégage de cette ville une nostalgie empreinte de sérénité. Une forme de fatalisme sans doute, pas de douleur ni de révolte apparentes. Je les envie presque.

La nuit arrive toujours de manière assez abrupte. Je suis assis sur mon lit, mon ordinateur portable sur les genoux. Etablir une connexion internet relève ici de la gageure. Je me contente de lire quelques messages, qui n’ont jamais que l’urgence qu’on leur prête. Celui que j’attends ne viendra jamais, et je le sais déjà. Une lueur jaunâtre sourd à travers les rideaux, par intermittence. Comme une enseigne publicitaire, sauf qu’il n’en existe pas. Ou comme… mais non, cela ne se peut pas. J’écarte cependant les tentures pour m’en convaincre. Eh bien, si. Ici tout est possible qui semblerait surréaliste ailleurs. C’est bien la lumière du phare, en contrebas. Je l’observe, de loin. Je me demande toujours d’où vient cette fascination. Est-ce l’alternance d’ombre et de lumière qui donne à voir un instant puis reprend aussitôt, nous transformant en voyeurs frustrés ? Est-ce cette succession rapide de jours et de nuits qui fait défiler en accéléré le film de notre vie ? Ou bien cette musique silencieuse au rythme binaire qui se fait hypnotique ? Je m’endors, envoûté.

Le lendemain, ce que j’ai vécu la veille me semble plus improbable que ce dont j’ai rêvé. J’en remercierais presque Sarah de m’avoir quitté. Mais il ne faut rien exagérer. Il me reste des choses à oublier, j’ai besoin de marcher. Après avoir laissé mon petit déjeuner à une nuée de moineaux,  je parcours les rues avec David Bowie dans les oreilles, chantant en italien comme pour ajouter à l’incongru de la situation : Dimmi ragazzo solo dove vai,
 Perché tanto dolore?
 Hai perduto senza dubbio un grande amore (“Dis-moi, jeune homme solitaire, où vas-tu, Pourquoi tant de douleur ? Tu as sans doute perdu un grand amour”). Au loin, il me semble distinguer un appel à la prière. Etrangement, c’est la première fois que je le remarque. Je pense descendre vers le port, vérifier que je n’ai pas pu être victime d’une illusion, que le phare est encore dans un état qui lui permettrait d’être opérationnel.

Le vieux est assis là, sur les vestiges d’une jetée, à contempler cette plaine immense, immobile et silencieuse comme lui. Son visage buriné est parcouru de rides comme les sillons de ces vieux vinyles qui nous racontaient une histoire. Sauf que lui ne dit rien. Il ne bronche même pas quand je lui adresse la parole. Est-il sourd ou indifférent ? Que contemple-t-il ainsi ? Voit-il encore les bateaux aller et venir, ramenant les poissons comme des turquoises volées à la mer ? Ou ressent-il, comme moi, le vide infini que creuse l’absence ?

Tout ici est imprévisible. Notre rencontre aussi. Elle surgit devant moi, comme apportée par une rafale de vent. Je ne sais pas si c’est une enfant qui a grandi trop vite ou une jeune femme restée adolescente, j’ai à peine le temps d’apercevoir sa chevelure noire, ébouriffée, qu’elle plante en moi son regard de macassar et demande : “Where do you come from ?” Ma réponse fait apparaître une rangée de dents blanches. Je redoute la morsure, elle me demande juste ce que je fais ici. En français. “Tu parles français, toi, comment ça se fait ?” “Ma mère était Française. Elle est arrivée avec un bateau, a rencontré mon père. Puis mon père est parti, la mer est partie, ma mère est restée”.

Je lui demande si elle connaît un endroit où je pourrais étancher ma soif.  “Le sel et le sable”, j’explique en m’excusant presque. Elle m’emmène dans un dédale de ruelles dont je ne pourrais jamais m’extraire si elle me plantait là. Puis elle pousse une porte turquoise, qui grince un peu. Dans la pénombre, je distingue un alignement de bancs et de tables, assez rudimentaires, il y a des tapis partout, quelques shishas aussi. Il fait frais mais l’atmosphère est emplie d’une odeur douceâtre. Le thé est brûlant et trop sucré. Mon guide improvisé m’observe d’un air narquois, elle me scrute, m’analyse. J’ai l’impression que je la déçois. Mais il en va souvent ainsi avec les femmes. Pour ma part, si ce n’était son côté sauvage, je pourrais presque la trouver jolie. Elle m’extrait du labyrinthe pour me raccompagner à l’hôtel. “Demain, si tu veux, je te fais encore visiter”. Demain, que ferais-je d’autre ?

Nous marchons plusieurs heures, en silence la plupart du temps. Elle répond juste à mes questions lorsque je l’interroge sur tel bâtiment ou sur l’une ou l’autre coutume. Une fois, parce que ma tristesse était trop perceptible sans doute, je lui ai parlé de ma rupture et des raisons qui m’ont amené ici. Elle a rejeté ses cheveux en arrière, du revers de la main, n’a rien dit et nous avons poursuivi notre chemin. Pour finalement nous arrêter devant un palais, une sorte de réplique miniature de l’Alhambra de Grenade. J’imagine que ce devait être la demeure d’un puissant. Elle se met à raconter, à la manière d’un conte oriental : “Au dix-septième siècle, c’était le palais d’un riche marchand. Cet homme, alors âgé d’une cinquantaine d’années, avait épousé une jeune fille de vingt ans, d’une grande beauté. Il en était fou. C’est pour lui plaire qu’il fit ainsi orner son palais et tracer les jardins ombragés où elle pouvait sortir tout en prenant soin de son teint délicat. Mais la fille était jeune et rêvait d’autre chose. Elle tomba amoureuse d’un miniaturiste, leur liaison se fit de moins en moins discrète. Cependant, le marchand semblait vouloir l’ignorer, ou s’en accommoder, tant l’essentiel pour lui était de l’avoir à ses côtés et de se repaître de sa beauté. Un beau jour cependant, voulant vivre leur passion au grand jour, les amoureux s’enfuirent. Sans doute bénéficièrent-ils de la complicité d’un marin pour prendre le large, toujours est-il qu’ils disparurent à jamais”. “J’imagine que le marchand a été inconsolable”, lui dis-je. “Si tel a été le cas, il n’en a rien laissé paraître. Il  a consacré davantage de temps à ses affaires, augmentant encore sa fortune et sa puissance politique”. Je m’étonne : “A quelque chose malheur est bon, c’est cela ta conclusion ?” Elle sourit. “Pas vraiment : durant la dernière guerre, le palais a été endommagé par les bombardements. Et on a retrouvé deux squelettes emmurés”. “Quelle horrible vengeance !”, et je frissonne vraiment.

Pendant plusieurs jours nous répétons ce qui est à présent devenu une sorte de rituel : elle m’attend devant l’hôtel, nous partons visiter la ville, repassant quelquefois aux mêmes endroits, parlant peu la plupart du temps. Le soir, dans ma chambre, la lumière blanche de mon écran reflète ma solitude et mon incapacité à créer quoi que ce soit.

Avant mon départ, pour célébrer ma dernière soirée, nous mangeons à la terrasse d’un restaurant. Une viande de chameau marinée, paraît-il. La lumière du phare fait office de bougies et éclaire nos visages, alternativement. Je ne peux m’empêcher de remarquer  : “Mais pourquoi garder en activité un phare dans une ville où il n’y a plus la mer ? C’est absurde”. “C’est parce qu’il y a un phare que la mer viendra, un jour”, me répond-elle.

Je souris. “Ca me fait penser au vieux fou qui reste assis sur le port à scruter l’horizon”, je lui dis, “je l’ai vu plusieurs fois”. Son visage se ferme, se durcit, je la sens plus sauvage que jamais. Je l’ai vexée, sans aucun doute. “Non, il n’est pas fou, le vieux. Je le sais c’est mon grand-père”, me dit-elle. “Il était pêcheur et il a vu disparaître la mer. C’est depuis lors qu’il ne parle plus. Mais il entend. Il entend le ressac des vagues, il entend le cri des oiseaux qui suivent le bateau au retour de la pêche. Et il attend le retour de la mer”. “Excuse-moi, dis-je, mais je crois que c’est ce qu’on appelle être fou”. “Non, non, rétorque-t-elle avec véhémence. Tu n’as rien compris. Tu contemples nos ruines comme tes propres blessures. Dans l’histoire du marchand, tu ne vois que la vengeance d’un homme trompé mais ne mesure spas à quel point il s’est lui-même emmuré. Le sel qui te brûle les yeux et t’embrouille la vue est celui de tes propres larmes, pas celui de notre mer. Tu contemples l’absence quand nous vivons de l’espoir du retour. Je vais te dire un secret : moi aussi je l’entends, le ressac. Un jour la mer reviendra, je le sais. Crois-moi. Je t’en prie, crois-moi “.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle a obtenu le 4e prix du concours de textes de la Maison de la Francité (Bruxelles) 2013 et est extraite du recueil “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017).


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Vienne


Plus de littérature…

 

 

 

 

 

 

 

 

RAHIR : La Beauté sûre de nos vies (2020)

Temps de lecture : 3 minutes >
ISBN : 978-2-8061-0539-4

RAHIR, Vincent, La Beauté sûre de nos vies (Louvain-la-Neuve, Academia, 2020)

Vincent Rahir © Vincent Rahir – auteur

Romaniste, Vincent RAHIR écrit depuis l’adolescence. Son écriture sensible et visuelle est inspirée par le langage cinématographique et le roman américain. Depuis plusieurs années, il accompagne des entrepreneurs responsables et les conseille notamment en storytelling. “La Beauté sûre de nos vies” est son premier roman.

Alors qu’elle passe quelques jours en famille, Christine meurt accidentellement. C’est dans ces circonstances que son petit ami Antoine rencontre Fabienne et Franck, ceux qui auraient pu devenir ses beaux-parents. À l’enterrement, il croise l’énigmatique Nora, qui se tient à l’écart. Insaisissable, la jeune femme s’immisce lentement dans la vie qu’il tente de reconstruire. Mais malgré le soutien de ses amis, Antoine est incapable de faire son deuil. Il se rapproche alors des parents de Christine et, peu à peu, devine des ombres sous les apparences de leurs petites vies tranquilles. Que cache la jolie maison de banlieue ? Quel rôle joue Nora ? Et qui était réellement Christine ? Hanté par ses propres fantômes, jusqu’où ira-t-il pour comprendre ?

“Derrière la statue de Charlemagne, la grande roue s’illumine et se penche, d’une rotation à l’autre”  photo © Philippe Vienne

Par un délicat mélange de suspense et d’introspection, Vincent Rahir explore la fragile frontière qui sépare le confort du quotidien de l’ivresse des passions. Ses personnages touchants, malmenés par la violence de leurs émotions, nous rappellent qu’à travers l’adversité, nous restons maîtres de nos choix.

La force de Vincent Rahir est là, dans cette écriture visuelle, cinématographique, qui nous plonge dans son univers comme s’il nous était déjà familier. Mais, mieux encore, il réussit à rendre visible l’invisible : les sentiments, les émotions de ses personnages qu’ils partagent avec nous, ou nous avec eux, ces sentiments dont la sincérité nous dit qu’ils ne sont sans doute pas totalement fictifs et nous renvoient à nos propres fêlures. Mais, que l’on ne s’y trompe pas, ce roman n’a rien du film noir, il reste lumineux comme peut l’être la vie, fût-elle parfois acidulée.
“(Antoine) écoute les feuilles mortes murmurer les pas de Christine…” photo © Philippe Vienne

“Quand la tonalité continue tinte dans le combiné, Antoine raccroche le téléphone comme un somnambule, incapable d’assimiler l’information qu’il vient d’entendre. Des images traversent sa mémoire, glissent devant son regard flou. Des mots, des rires émergent de ses souvenirs. Sa main retombe le long de son corps et Antoine prend conscience du poids de sa chair. Ses os, ses organes, sa tête. Ses jambes refusent de le porter et cependant, il reste là, debout devant le guéridon, à côté du sofa, devant la fenêtre au regard clos par un reste de nuit sombre. Il voudrait vaciller, se laisser basculer dans le canapé ou s’avachir sur le sol, mais ses muscles se contredisent. Certains se liquéfient quand d’autres se resserrent ; certains le lâchent quand d’autres se contractent. Antoine reste immobile, les yeux dans le vide, l’esprit accroché aux paroles de Franck, le père de Christine, ce père qu’il n’a jamais rencontré et dont elle ne lui a, pour ainsi dire, jamais parlé. Franck. Ce père qui d’une voix rauque s’est armé de courage ce matin pour prendre le téléphone et appeler Antoine ; ce père détruit qui affronte l’espace et le vide d’entre deux téléphones et murmure à un inconnu, du bout des lèvres (mais que peut-on faire d’autre en de pareils instants ?), qui murmure simplement, la voix gonflée de larmes : “Elle est morte.”

Suivre la page de Vincent Rahir

Philippe VIENNE

Et pour la mise en bouche, cliquez sur la flèche…


Lire encore…

DESNOS : textes

Temps de lecture : 4 minutes >
Robert DESNOS (1900-1945)
A la mystérieuse

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

(​1926, paru dans Corps et biens, 1930)

​​​


Mais je bois goulûment les larmes de nos peines
Quitte à briser mon verre à l’écho de tes cris

Poème à Florence (extrait, 1929)


Les espaces du sommeil

Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles du
monde et la grandeur et le tragique et le charme.

Les forêts s’y heurtent confusément avec des créatures de
légende cachées dans les fourrés.

Il y a toi.

Dans la nuit il y a le pas du promeneur et celui de l’assassin
et celui du sergent de ville et la lumière du réverbère et celle de
la lanterne du chiffonnier.

Il y a toi.

Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage
des pays où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule et les
premiers frissons de l’aube.

Il y a toi.

Un air de piano, un éclat de voix.

Une porte claque. Une horloge.

Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.

Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.

Il y a toi l’immolée, toi que j’attends.

Parfois d’étranges figures naissent à l’instant du sommeil et
disparaissent.

Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphorescentes
apparaissent et se fanent et renaissent comme des feux d’artifice charnus.

Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures.

Il y a toi sans doute, ô belle et discrète espionne.

Et l’âme palpable de l’étendue.

Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq d’il y
a 2.000 ans et le cri du paon dans des parcs en flamme et des
baisers.

Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière
blafarde et des essieux qui grincent sur des routes médusantes.

Il y a toi sans doute que je ne connais pas, que je connais
au contraire.

Mais qui, présente dans mes rêves, t’obstines à s’y laisser
deviner sans y paraître.

Toi qui restes insaisissable dans la réalité et dans le rêve.

Toi qui m’appartiens de par ma volonté de te posséder en
illusion mais qui n’approches ton visage du mien que mes yeux
clos aussi bien au rêve qu’à la réalité.

Toi qu’en dépit d’un rhétorique facile où le flot meurt sur
les plages, où la corneille vole dans des usines en ruines, où le
bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb,

Toi qui es à la base de mes rêves et qui secoues mon esprit
plein de métamorphoses et qui me laisses ton gant quand je
baise ta main.

Dans la nuit, il y a les étoiles et le mouvement ténébreux de
la mer, des fleuves, des forêts, des villes, des herbes, des poumons de millions et millions d’êtres.

Dans la nuit il y a les merveilles du mondes.

Dans la nuit il n’y a pas d’anges gardiens mais il y a le
sommeil.

Dans la nuit il y a toi.

Dans le jour aussi.

(Corps et biens, 1930)

Je chante ce soir non ce que nous devons combattre
Mais ce que nous devons défendre.

Les plaisirs de la vie.
Le vin qu’on boit avec les camarades.
L’amour.
Le feu en hiver.
La rivière fraîche en été.
La viande et le pain de chaque repas.
Le refrain que l’on chante en marchant sur la route.
Le lit où l’on dort.
Le sommeil, sans réveils en sursaut, sans angoisse du lendemain.

Le loisir.
La liberté de changer de ciel.
Le sentiment de la dignité et beaucoup d’autres choses
Dont on ose refuser la possession aux hommes.

J’aime et je chante le printemps fleuri.
J’aime et je chante l’été avec ses fruits.
J’aime et je chante la joie de vivre.
J’aime et je chante le printemps.
J’aime et je chante l’été, saison dans laquelle je suis né.

(Chant pour la belle saison, 1938)

Né à Paris en 1900, Robert DESNOS est mort du typhus le 8 juin 1945, au camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie à peine libérée par l’Armée rouge…

Citez-en d’autres :

VIENNE : Appart avec vue sur rond-point (2018)

Temps de lecture : 6 minutes >
© Céline Coibion

“À louer : appart avec vue sur rond-point”, disait l’annonce. J’ai trouvé ça bizarre comme argument de vente. Généralement, on valorise son bien en vantant une vue sur le parc ou le fleuve, la mer le cas échéant. Mais un lieu de passage, de trafic incessant, où les véhicules auraient même tendance à ralentir, faire geindre leurs freins voire donner du klaxon ? Vue sur rond-point, cela m’a intrigué, oui. Et quand ma curiosité est éveillée, j’ai besoin de savoir. Finalement, l’idée n’était peut-être pas si mauvaise. Toujours est-il que j’ai pris rendez-vous pour le visiter, cet appartement.

Plutôt sympa et lumineux, contrairement au gars de l’agence, qui ne savait qu’arborer un sourire commercial de circonstance et débiter un argumentaire standardisé. “Mais pourquoi insister sur le rond-point ?”, demandai-je. Aucune idée, bien sûr, c’était le propriétaire qui y tenait particulièrement, lui semblait-il. Et, en effet, de la terrasse, plutôt exiguë par ailleurs, je pouvais apercevoir le premier rond-point. Car en fait de ronds-points, il y en avait trois, en enfilade, alternant courbes et lignes droites, de manière assez esthétique, comme une sorte de Kandinsky bitumineux.

Puis, par quelque jeu de miroirs, tandis que coulissait la porte-fenêtre, j’ai aperçu dans l’appartement de droite celle qui serait probablement ma voisine. Fort peu vêtue, m’a-t-il semblé, et s’agissant de courbes, celles-là ont achevé de me convaincre. Ma vie, jusqu’alors d’une trajectoire rectiligne (premier de classe, études brillantes, situation stable), était arrivée à un tournant lorsque, quelques semaines auparavant, j’avais perdu mon emploi, délocalisé quelque part du côté de la Valachie. Alors un roundabout, à condition de ne point y tourner en rond, pourquoi pas ?

J’ai emménagé. Je ne dirais pas dans l’indifférence générale, mais presque. Quelques voisins m’ont bien lancé un regard, certains m’ont vaguement salué, mais ce n’est pas allé au-delà. Je n’ai pas revu la pulpeuse voisine, pas avant longtemps du moins. Le temps que je m’installe et prenne mes habitudes… observe celles des autres aussi, qui dès le matin se précipitaient tous dans le rond-point, comme si par lui leurs voitures étaient aimantées, et disparaissaient jusqu’au soir quand, sortant de cet utérus circulaire, ils renaissaient à ma vie.

Ma vie, que je meublais aussi difficilement que l’appartement, peu habitué que j’étais à l’inactivité. Je savais que je devais agir, réagir, “rebondir” disaient mes parents. Cette expression m’amusait, je m’imaginais sautant du balcon sur quelque gros ballon qui m’aurait porté jusqu’au rond-point, là où j’aurais disparu après le premier virage. En attendant, je décidai de descendre à la cave l’une ou l’autre caisse jamais ouverte. C’est ainsi qu’au sortir de l’ascenseur, je rencontrai Mike.

Mike était à l’image de son prénom : gentiment beauf, causant et fraternel comme il se doit. “Alors, le rond-point, tu apprécies ?”, me demanda-t-il. Je ne comprenais pas très bien sa question. Voulait-il parler de la résidence qui, à ma connaissance, n’avait pas de nom ?

“Oui, c’est sympa ici, ai-je répondu.

― Ouais, c’est cool”, fit-il d’un air entendu souligné d’un clin d’œil.

Je le gratifiai d’un sourire.

“Je ne t’ai jamais croisé pourtant, insista-t-il.

― C’est que, pour l’instant, je ne travaille plus alors je reste beaucoup à l’appart.

― Tu devrais sortir plus souvent”, dit-il, goguenard, avant de rappeler l’ascenseur.

Ses remarques avaient éveillé ma curiosité au sujet des ronds-points. Le lendemain matin, je pris ma voiture, qui s’intercala péniblement dans le trafic. Puis je traversai le premier, le deuxième, le troisième rond-point sans rien remarquer de notable, je refis le chemin en sens inverse, puis une fois encore et rentrai finalement à l’appartement sans avoir saisi à quoi Mike pouvait faire allusion. Le jour suivant, je décidai de le suivre. Mike conduisait une de ces horribles choses massives dont le modèle commence par un X ou un Q, ce n’était pas vraiment une surprise. Ce qui l’était davantage, c’est qu’il roulait lentement. Une fois entré dans le premier rond-point, il se tint à l’intérieur et, alors que je m’attendais à le voir sortir, il en fit le tour complet. Je le suivais, de plus en plus perplexe. C’est à la fin du second tour que cela se produisit…

© Céline Coibion

Je n’ai toujours pas compris. Nous étions dans le rond-point. Je veux dire, vraiment. À l’intérieur, comme s’il s’était dilaté, ouvert, nous avions pénétré un autre lieu, un autre monde, une autre dimension. Je suivais Mike, je ne savais pas où nous allions, les paysages défilaient, je les trouvais étrangement familiers : il me semblait avoir reconnu le torrent d’une montagne slovène et là je voyais apparaître la campagne toscane. Comme Mike s’arrêtait sur le bord de la route, je l’imitai et allai à sa rencontre.

“C’est quoi ça, qu’est-ce qui nous arrive ? demandai-je.

― Bienvenue dans le monde des ronds-points, dit-il narquois.

― Mais comment est-ce possible ? Ce village sur un promontoire, là, par exemple, je le connais.

― Quel village ? répondit Mike. Pour moi, c’est une plage des Caraïbes.

― Attends, tu veux dire que…

― Nous voyons tous des lieux différents, oui, poursuivit-il. En fonction de nos souvenirs, nos envies. À chacun sa réalité.”

Mike a continué à me guider. Les ronds-points avaient développé leur propre système de réseaux, les connectant entre eux. En surface, en apparence, ceux-ci comportaient deux bandes : ils menaient, comme la plupart d’entre nous, une double vie. La première était réservée aux pressés qui ne faisaient que passer dans leur existence, tandis que la seconde n’était accessible qu’à ceux qui prenaient le temps d’appréhender une autre dimension. Le rond-point, c’était notre vie cachée, un monde où nous étions autres, ou bien nous-mêmes précisément, et ce secret, jalousement gardé, partagé par quelques initiés, était à la fois terrifiant, enivrant et terriblement addictif, j’en avais le pressentiment.

En rentrant à l’appartement à la nuit tombée, j’aperçus, derrière des tentures mal tirées, ma voisine dans sa semi-nudité, son ventre rond et sa poitrine, un peu lourde certes, mais que la façon qu’elle avait de se tenir cambrée rendait néanmoins arrogante. Je me couchai, définitivement troublé par ces découvertes successives. La nuit serait courte et agitée, je le savais. Et surtout, je subodorais que le lendemain, je retournerais dans les ronds-points. Le lendemain, et les jours suivants… J’y retrouvai tant de souvenirs d’enfance, de voyages, de lieux associés à de belles histoires, d’amour pour la plupart, que j’y passai de plus en plus de temps, jusqu’à en oublier ma recherche d’un nouvel emploi.

Un jour (ou un soir), à hauteur du troisième rond-point, j’aperçus la voisine, dont le prénom m’était encore inconnu et qui, pour sa part, en dehors de ses furtives apparitions-exhibitions, m’ignorait toujours superbement. Elle quittait sa voiture pour monter dans celle d’un homme qui l’attendait. Je décidai de les suivre. La route serpentait, ça tombait bien, il leur serait difficile de me semer. Ils s’arrêtèrent bientôt en bordure d’un champ. Mais peut-être était-ce, pour eux, en pleine forêt ou en bord de mer. Je les vis clairement s’enlacer. Je sortis de ma voiture et m’approchai discrètement de leur véhicule. Je n’avais aucune raison de faire ça, je pense que j’étais juste un peu jaloux, frustré certainement. Et peut-être aussi que je voulais mater un peu plus les courbes de ma voisine, ce en quoi je fus servi lorsque, entièrement dénudée, je la vis chevaucher son partenaire. Je quittai précipitamment le rond-point.

De retour à la résidence, je sonnai chez Mike, qui m’ouvrit aussitôt.

“Mike, si les paysages sont issus de nos souvenirs ou de nos fantasmes, en va-t-il de même du comportement de ceux que nous croisons ? demandai-je, sans même prendre la peine de m’excuser du dérangement.

― Va savoir, répondit-il, pourquoi tu te poses tant de questions ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez toi, Pierre ? ironisa-t-il.

― C’est que, je dis, tout à l’heure j’ai vu notre voisine et que, enfin.

― Ah, Cassandre, fit-il, tu l’as vue dans le troisième rond-point ?

― Oui, répondis-je, comment sais-tu ?

― Disons, répondit-il, que cette zone est plus propice à ce genre de choses. Allez, détends-toi, oublie un peu le rond-point, tu veux qu’on se fasse un rail ? “

Je dormis mal cette nuit-là encore.

Je suis retourné dans les ronds-points. Souvent. Tous les jours, en fait. Et longtemps. De plus en plus. Jusqu’à y vivre, pour ainsi dire. Alors, ce matin, je suis parti. Je suis passé dans le troisième rond-point et j’ai embarqué Cassandre avant de reprendre la route. Peut-être que je la débarquerai quelque part, si elle insiste. Un jour. Peut-être que nous ferons un bout de chemin ensemble. Et je me demande à quoi ressembleront les paysages issus de nos rêves et souvenirs communs. Mon proprio va certainement publier une annonce. “À louer appart avec vue sur rond-point” … Moi, j’ai atteint le point de non-retour.

Philippe VIENNE


La peinture illustrant cette nouvelle a été réalisée live par Céline Coibion, durant la lecture publique de ce texte, à l’Aquilone, le 23 juin 2017

Le texte a été édité dans le “Guide du rond-point” (Editions de la Province de Liège, Liège, 2018)


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Guide du rond-point” (Liège, 2018) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Céline Coibion ; Philippe Vienne  | remerciements à Céline Coibion, Olivier Patris


Plus de littérature…

VIENNE : La fête des mères (2020)

Temps de lecture : 5 minutes >
Le Mur des Libertés, Liège © Philippe Vienne

A la fenêtre, des bacs de géraniums, rentrés pour l’hiver, oubliés, brunis, desséchés, auprès desquels trône un chat qui le fixe de son regard jaune, définitivement immobile car empaillé.  Il s’en détourne, embrasse sa mère, à la peau tellement parcheminée qu’il lui semble inéluctable qu’elle suive le même processus de dessiccation que les plantes et l’animal. Bonne fête maman, dit-il, lui tendant un bouquet de fleurs, fraîches celles-là, avant d’à son tour embrasser son père qui se tient derrière. Pour le cadeau, il n’avait pas eu trop d’idée, n’avait pas vraiment cherché non plus. Il aurait pu acheter un livre, qu’elle n’aurait pas aimé, invariablement, ou des chocolats, qui auraient été moins bons que ceux de son fournisseur habituel, inévitablement. Finalement, il avait opté pour les fleurs, sa mère aimait les bouquets, pour lesquels elle mettait un quart d’heure à choisir le vase approprié, alors que pour lui, des fleurs coupées étaient comme des macchabées, mais quoi de plus normal, en somme, dans cet univers pre mortem ?

Ils s’assoient au salon. Avec son père il échange quelques banalités, la météo, le foot, la politique, tandis que sa mère prépare le thé qu’accompagne un cake un peu trop sec. Connaissant le rituel, précédant la demande, il fait le résumé des événements qui ont rythmé son existence depuis sa dernière visite, l’expurgeant des sujets trop intimes ou potentiellement conflictuels, ce qui, en définitive, ne fait plus grand’ chose, sa vie n’est déjà pas très exaltante et il aurait plutôt tendance à se laisser vivre. Il ne peut même pas évoquer le roman dont il achève péniblement l’écriture, qu’ils liront sans doute un jour avec une fierté mêlée d’effroi car ils ne pourront pas en parler à leurs amis, à cause des scènes de sexe et des allusions à la drogue aussi, et puis les critiques envers la religion, ou bien alors se dédouaneront-ils en disant oh mais les artistes, vous savez bien, beaucoup d’imagination et toujours excessifs.

Puis il lui faut subir encore la complainte du chat, ce pauvre Caramel, mort à vingt ans, juste là où il se trouve toujours aujourd’hui, on aurait dit qu’il guettait mon retour, d’ailleurs j’en suis sûre, cet animal m’aimait, bien plus que ton père sans doute et puis ces petites bêtes-là ne vous déçoivent jamais, contrairement aux hommes, aux humains en général d’ailleurs, je sais que tu n’aimes pas quand je dis ça mais je n’en ai pas honte, je préfère les animaux aux humains. Il se contentera de soupirer, à peine, ne cherchant aucun secours auprès de son père qui, le regard las, fera de même, ayant depuis longtemps renoncé à la contredire. Ayant depuis longtemps renoncé, tout simplement. C’est donc cela la vie d’un couple vieillissant, se dit-il, au moins je ne connaîtrai jamais cela. Y a-t-il eu de l’amour un jour, il cherche à se souvenir, quand il était enfant, s’il a pu percevoir des gestes d’affection, voire de tendresse, mais tout cela est confus, comme si les images du présent effaçaient celles du passé, comme si jamais ses parents n’avaient été jeunes. 

Sa mère s’interrompt, perturbée par des cris qui, du dehors, viennent violer le silence de ce mausolée, des cris de gosses jouant dans la rue, lui aussi en aurait presqu’oublié que la vie peut-être turbulente. Et sa mère de repartir, évidemment les jeunes de la voisine, là, avec son foulard, et tous ces Arabes qui envahissent le quartier, ne travaillent pas, refusent de s’intégrer, je ne dis pas ça pour Deniz bien sûr, lui il a son commerce, il bosse. Deniz est Turc, maman. Turc, Arabe, c’est pareil, tu vois bien ce que je veux dire. Evidemment qu’il le voit, entendant cette diatribe pour la centième fois au moins, il rappellerait bien à sa mère que son père, à elle, était Polonais mais il sait à quel point c’est inutile, connaissant tous ses contre-arguments et n’ayant plus aucun goût pour la polémique.  Adolescent, ou jeune adulte encore, il serait allé au conflit avec délectation, jetant même de l’huile sur le feu, comme quand il s’affichait avec Karima, par pure provocation. Mais aujourd’hui le vide l’a rattrapé, immense comme le ciel mais, finalement, ouateux et confortable ainsi qu’un enfant imagine qu’un nuage puisse l’être. Son existence est peut-être aussi vide que celle de ses parents, en définitive, mais il ne l’emplit pas de rancœur.

Et puis il pressent qu’inexorablement la conversation, le monologue plutôt, va se recentrer sur sa personne. Tu sais, Mathieu, il serait quand même temps que tu songes à te fixer avec quelqu’un, tu as quarante-quatre ans, sortir avec les copains et papillonner, ça va à vingt ans mais à ton âge. C’est vrai, je désespère d’être grand-mère, c’est pour toi aussi, nous ne serons pas toujours là et alors, tu te retrouveras seul. Que peut-il lui répondre à sa mère,  qu’être seul n’est pas nécessairement un choix mais qu’à la longue, on s’y habitue, on y trouve même du plaisir, comme elle à lire Jean d’Ormesson, que leur modèle de couple n’est pas convaincant, ou bien qu’il ne mène pas la vie légère qu’elle lui prête mais que, là, exaspéré par tant d’acrimonie, il en aurait bien envie, tiens, et peut-être avec davantage d’excès encore, une bonne partouze ou, plus simplement, une pute. Roumaine ou albanaise, forcément.

Mais, glacé par le regard de verre jaune du chat, lassé des querelles stériles, il ne dira rien, évidemment, gardant pour lui ses réflexions qu’il couchera plus tard sur papier, même si, en fait, il les tapera sur les touches de son clavier. A sa mère il dira seulement au revoir, il faut que j’y aille, c’est dimanche et le 71 passe moins souvent. A l’arrêt du bus, il rencontre le jeune voisin de ses parents, salut Khatib, ça fait longtemps, tu as vachement grandi dis donc, tu as quel âge à présent ? Dix ans et ma sœur Khadija dix-sept. Tu sais, Mathieu, ma sœur elle te trouve très beau. Il sourit, ensemble ils montent dans le bus, bondé, se calent entre deux Africaines opulentes et un groupe d’Espagnols. Il lui semble toujours que l’on parle davantage espagnol dans le 71 qu’à Barcelone, il faut dire qu’il est devenu aussi inopportun de parler espagnol à Barcelone que français à Anvers, il n’a toujours pas bien compris, ça le réjouit plutôt ces langues qui se mêlent quand il tend l’oreille pour les identifier. Dis, Mathieu, tu voudrais pas l’épouser ma sœur ? Elle est un peu jeune pour moi, tu ne crois pas, Khatib ? C’est pas grave, ça, Mathieu, ce qui compte c’est l’amour. Tu as raison, Khatib, ce qui compte c’est l’amour, dit-il en sonnant l’arrêt.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | source : inédit | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Vienne


Lire encore…

LABE : Baise m’encor (Sonnets, 1555)

Temps de lecture : < 1 minute >
Henri de Toulouse-Lautrec, Le baiser (1892)

Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie :

Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.

Louise Labé, Sonnets (1555)


En citer d’autres…

TABOUROT : Belle qui tiens ma vie (1589)

Temps de lecture : 2 minutes >
Révérence (illustration de l’Orchésographie de Thoinot Arbeau, 1589)

Le pseudonyme Thoinot ARBEAU est l’anagramme de Jehan TABOUROT, chanoine de Langres (FR), né en 1519 à Dijon, mort en 1595. Il serait le fils d’Étienne Tabourot, avocat devenu prêtre en 1530 et pourvu d’un canonicat à Langres en 1574 et il est l’oncle du poète Étienne Tabourot, le “Rabelais de Bourgogne”. Prêtre, licencié en droit il fait ses études à Poitiers et à Dijon. En 1542, il est au chapitre de Langres. En 1545, il a un canonicat à la cathédrale de Langres. En 1562 il est directeur à la réfection de la cathédrale. En 1565, il obtient un canonicat à Bar-sur-Aube. Il est chantre, inspecteur des écoles diocésaines et vicaire général du diocèse de Langres. Son Orchésographie comprend une des plus anciennes notation chorégraphique (des figures symbolisées par des lettres de l’alphabet) et quelques remarques sur la musique. [source : MUSICOLOGIE.ORG]

C’est dans cette Orchésographie et traité en forme de dialogue, par lequel toutes personnes peuvent facilement apprendre et practiquer l’honneste exercice des dances (1589) que l’on retrouve cette pavane à 4 voix, “Belle qui tiens ma vie” :

Belle qui tiens ma vie
Captive dans tes yeux,
Qui m’as l’âme ravie
D’un sourire gracieux,
Viens tôt me secourir
Ou me faudra mourir.(bis)

Pourquoi fuis-tu mignarde
Si je suis près de toi,
Quand tes yeux je regarde
Je me perds dedans moi,
Car tes perfections
Changent mes actions.(bis)

Tes beautés et ta grâce
Et tes divins propos
Ont échauffé la glace
Qui me gelait les os,
Et ont rempli mon cœur
D’une amoureuse ardeur.(bis)

Mon âme souloit être
Libre de passions,
Mais Amour s’est fait maître
De mes affections,
Et a mis sous sa loi
Et mon cœur et ma foi.(bis)

Approche donc ma belle
Approche, toi mon bien,
Ne me sois plus rebelle
Puisque mon cœur est tien.
Pour mon mal apaiser,
Donne-moi un baiser.(bis)

Je meurs mon angelette,
Je meurs en te baisant.
Ta bouche tant doucette
Va mon bien ravissant.
À ce coup mes esprits
Sont tous d’amour épris.(bis)

Plutôt on verra l’onde
Contre mont reculer,
Et plutôt l’œil du monde
Cessera de brûler,
Que l’amour qui m’époint
Décroisse d’un seul point.(bis)


Ecouter encore…

OLAFSDOTTIR : Rosa Candida (ZULMA, 2015)

Temps de lecture : 2 minutes >
OLAFSDOTTIR, Audur Ava Rosa Candida (ZULMA, 2015)
[ISBN 978-2-84304-521-9]
« Goutte de rosée sur un perce-neige, stalactite fondant au soleil, pain d’épices sous marbré se craquelant, concert de notes cristallines, comment dire les sensations inouïes que procure cette lecture venue du Grand Nord ? “Mon petit Lobbi”, voilà comment son vieux père, veuf inconsolable mais pourtant vaillant, nomme son fils qu’il voit prendre la route un jour, loin de la maison familiale, de la présence, muette et tendre, de son frère jumeau handicapé. Arnljótur s’en va vers un pays des roses que sa mère trop tôt disparue lui a appris à aimer, c’est sa grande passion, avec celle qu’il porte au “corps”, comme il désigne l’amour physique. Le sentiment, lui, n’a pas germé encore, même lors de son étreinte fugace, de nuit, dans la roseraie, avec Anna, qui lui annonce bientôt qu’elle est enceinte. Le si jeune père montre la photo de Flora Sol, sa toute petite, à tous ceux qui croiseront son périple vers le monastère où il est attendu comme jardinier.

Le long voyage est initiatique, semé d’inattendues rencontres, tendu par la difficulté de se faire comprendre quand on parle une langue que personne ne connaît.

Et puis, un jour, Anna demande au jeune homme d’accueillir leur enfant. Tout est bouleversé. Mais tout en douceur, avec ce qu’il faut de non-dits pour que l’essentiel affleure et touche au plus profond.

Tant de délicatesse à chaque page confine au miracle de cette Rosa candida, qu’on effeuille en croyant rêver, mais non. Ce livre existe, Auður Ava Ólafsdóttir l’a écrit et il faut le lire. » (Valérie Marin La Meslée, Le Point)

La simplicité du désir que l’on découvre, comme une rose au matin petit, la musique du vent qui se glisse contre la peau, du mélisme sans mélo. Une prose directe, foisonnante de sobriété. Merci Madame Olafsdottir…

D’autres incontournables du savoir-lire :

MURAKAMI : textes

Temps de lecture : 2 minutes >
Haruki MURAKAMI (né en 1949)

Des hommes sans femmes
(in Des hommes sans femmes, nouvelles, 2017, extr.)

Il est très facile de devenir des hommes sans femmes. On a juste besoin d’aimer profondément une femme et que celle-ci disparaisse ensuite. En général (comme vous le savez), elles auront astucieusement été emmenées par de robustes marins. Ils les auront enjôlées avec de belles paroles et entraînées en un tournemain jusqu’à Marseille ou jusqu’en Côte d’Ivoire. Nous ne pouvons presque rien faire face à cela. Il arrive aussi que les marins n’y soient pour rien, et qu’elles se suppriment volontairement. Face à cela aussi, nous sommes impuissants. Et les marins également.

D’une manière ou d’une autre, nous voilà devenus des hommes sans femmes. En l’espace d’un instant. Et dès que vous êtes un homme sans femmes, les couleurs de la solitude vous pénètrent le corps. Comme du vin rouge renversé sur un tapis aux teintes claires. Si compétent que vous soyez en travaux ménagers, vous aurez un mal fou à enlever cette tache. Elle finira peut-être par pâlir avec le temps, mais au bout du compte elle demeurera là pour toujours, jusqu’à votre dernier souffle. Elle possède une véritable qualification en tant que tache, et, à ce titre, elle a parfois officiellement voix au chapitre. Il ne vous reste plus qu’à passer votre vie en compagnie de ce léger changement de couleur et de ses contours flous.

Citez-en d’autres :

APOLLINAIRE : textes

Temps de lecture : 3 minutes >

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918)

Lettre à Lou (1915)

[…] Lou, encore une fois je veux que tu ne te fasse pas menotte trop souvent. Je vais être jaloux de ton doigt. Je veux que tu me dises quand tu t’ais (sic) fait menotte et que tu résistes un peu. Je serai obligé de te corriger. Tu ne fais aucun effort de ce côté. Tu es merveilleusement jolie ; je ne veux pas que tu te fanes en t’épuisant par les plaisirs solitaires. Je veux te revoir épatamment fraîche, sans quoi tu recevras des claques comme un écolier qui s’est branlé au lieu d’apprendre ses leçons. Quand on était au collège on faisait un trou à sa poche droite, on passait la main et on faisait ça pendant toute l’étude. Yeux cernés. Mais je ne veux pas qu’une grande fille comme toi qui a un cul superbe et a déjà fait cornard son mari, se branle comme un petit garçon pas sage. Si tu fais ainsi, c’est le fouet que tu auras, ma gosse, le fouet pour te mater. Tu auras beau faire métalliser ton derrière, je te fesserai jusqu’au sang, de manière que tu ne puisses plus t’asseoir. Tu cul payera pour ton petit con, ma chérie. Je te désire éperdument. Je n’en puis plus. Je ne sais si on me donnera une permission pr Nice avant longtemps. Il me tarde que tu sois là. Si tu savais comme j’ai envie de faire l’amour, c’est inimaginable. C’est à chaque instant la tentation de saint Antoine, tes totos chéris, ton cul splendide, tes poils, ton trou de balle, l’intérieur si animé, si doux et si serré de ta petite sœur, je passe mon temps à penser à ça, à ta bouche, à tes narines. C’est un véritable supplice. C’est extraordinaire, ce que je peux te désirer. Tu m’as fait oublier mes anciennes maîtresses à un point inimaginable. Pourtant elles étaient jolies. Je ne les vois plus que comme de la m..de. L’Anglaise qui était épatante, blonde comme la lune, des tétons épatants, gros et fermes et droits, qui bandaient dès qu’on les touchait et la mettaient de suite en chaleur, un cul mirobolant énorme et une taille mince à ravir. Elle n’est plus rien. Marie L. ravissamment faite, un des plus gros derrières du monde et que je transperçais avec un âcre plaisir. Elle n’est pas plus que du crottin. Toi seule, mon Lou adoré, ma chère captive, ma chère fouettée, toi seule existes. Mon Lou je me souviens de notre 69 épatant à Grasse.

Quand on se reverra on recommencera. Si ça continue, je me demande si je ne serai pas obligé de me faire menotte moi aussi en ton honneur. C’est tout de même malheureux d’être privé de toi. Le désir au fur et à mesure qu’il s’accroît devient un supplice. Je te couvre de baisers partout, tes chers pieds que j’aime tant je leur fais petit salé, entre chaque doigt, je remonte le long du mollet que je mordille, tes belles cuisses, je m’arrête au centre et parcours longtemps de la langue la cloison qui sépare tes deux trous adorés. Je les adore toutes, les neufs portes sacrées de ton corps, la vagin royal où bouillonne la cyprine voluptueuse que tu me prodigues ô chéri et d’où s’épanche l’or en fusion de ton pipi mignon, l’anus plissé et jaune comme un Chinois où pénétrant je t’ai fait crier de douleur âcre, la bouche adorable où ta salive a le goût des fruits que j’aime le mieux, les deux narines où j’ai mis ma langue et qui ont une saveur salée délicieusement délicate et ces deux oreilles si chaudes, si nerveuses. Les neuf portes de ton corps sont les entrées merveilleuses du plus beau, du plus noble palais du monde. Que je l’aime ma chérie. J’oubliais tes deux yeux chauds et salés comme la mer et plus profonde que ses gouffres. Neuf portes, ô mes neuf muses, quand vous entrouvrirai-je encore ? Ma chérie, ma chérie, tu ne peux pas imaginer à quel point je te voudrais. Dis-moi quels sont ces amis à toi qui sont maintenant à Nice. Lou, je ne veux pas que tu t’ennuies, amuse-toi je ne veux pas que tu t’embêtes, mais je ne veux pas non plus que tu ailles plus loin que tu ne dois, et ça tu le sais toi-même. Mais Lou pas trop de menotte. Écris, fais quelque chose. Je t’embrasse, je t’aime, je t’adore, je te suce, je te baise, je t’encule, je te lèche, je te fais feuille de rose, boule de neige, tout tout tout absolument tout mon adorée, je te prends toute. Ton Gui.

Citez-en d’autres :

RONSARD : textes

Temps de lecture : < 1 minute >
Pierre de RONSARD (1524-1585)

Bonjour mon cœur, bonjour ma douce vie
Bonjour mon œil, bonjour ma chère amie!
Hé! Bonjour ma toute belle,
Ma mignardise, bonjour
Mes délices, mon amour,
Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle,
Mon doux plaisir, ma douce colombelle,
Mon passereau, ma gente tourterelle!
Bonjour ma douce rebelle.

Hé, faudra-t-il que quelqu’un me reproche,
Que j’ai vers toi le cœur plus dur que roche,
De t’avoir laissée, maîtresse,
Pour aller suivre le Roi,
Mendiant je ne sais quoi,
Que le vulgaire appelle une largesse ?
Plutôt périsse honneur, court et richesse,
Que pour les biens jamais je te relaisse,
Ma douce et belle déesse.

[mis en musique par Roland de Lassus en 1564]

Citez-en d’autres :

REVERDY : textes

Temps de lecture : < 1 minute >
REVERDY, Pierre
REVERDY, Pierre (1889-1960)​​

Tard dans la vie (​1960, paru dans La liberté des mers)​​

Je suis dur
Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps
A rêver sans dormir
A dormir en marchant
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte caché au plus haut des entrailles
A la place où la foudre a frappé trop souvent
Un cœur où chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement


Citez-en d’autres :