THONART : Être à sa place. Petit manuel de survie des vivants dans un monde idéalisé (chapitre 0 : synopsis et table des matières)

Temps de lecture : 10 minutes >

Plusieurs d’entre vous ont gentiment insisté sur l’intérêt de regrouper (et de réécrire pour les harmoniser) différents articles publiés dans wallonica.org sur le thème de l’expérience opposée aux idéalismes, sur la vanité, l’existentialisme, sur le risque d’essentialiser à outrance, sur la mort du dieu, la complexité personnelle, les infox, Montaigne, Paul Diel, le Body Building, Nietzsche ou Ernst Cassirer. Bref, sur : comment lutter contre les biais cognitifs et l’aliénation qui nous empêchent de penser la vie sainement et librement.

Autant de thèmes de travail qui gagneraient, dites-vous, à figurer au cœur d’un essai qui les relierait et modéliserait leur agencement avec force exemples et explications. Qu’il en soit ainsi : essayons l’essai !

wallonica.org oblige : l’essai sera composé en ligne, au fil de différents articles thématiques, reliés entre eux par une table des matières et reliés aux autres contenus de l’encyclopédie wallonica par des hyperliens internes à notre blog (on verra plus tard pour une édition papier).

Petite exception à nos règles éditoriales : pour chacune des pages de l’essai, nous allons réactiver le module des commentaires. Vous aurez donc la possibilité de participer à la rédaction du texte, soit par vos remarques bienveillantes, soit par les pistes et les références que vous voudrez bien partager. Nous publierons les commentaires les plus constructifs, nous en ferons le meilleur usage et nous ne manquerons pas de vous faire figurer en bonne place dans les remerciements. Merci déjà !

Patrick Thonart


Être à sa place.
Petit manuel de survie des vivants
dans un monde idéalisé

Quand je danse, je danse ; et quand je dors, je dors. Et quand je me promène seul dans un beau jardin, si mes pensées se sont occupées d’autre chose pendant quelque temps, je les ramène à la promenade, au jardin, à la douceur de cette solitude, et à moi. La Nature nous a prouvé son affection maternelle en s’arrangeant pour que les actions auxquelles nos besoins nous contraignent nous soient aussi une source de plaisir. Et elle nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par le désir. C’est donc une mauvaise chose que d’enfreindre ses règles.

Montaigne, De l’expérience (Essais, III, 13)


Pourquoi ce livre ?

Parce que nous sommes des êtres humains et que nous devons sans cesse nous adapter aux phénomènes de la Vie qui nous entourent (ou qui se manifestent en nous), nous délibérons constamment en notre for intérieur, pour décider au mieux des actions qui nous permettront de survivre et… d’aimer ça.

La chose n’est pas aisée et, pour décider librement, il nous faut faire la part des choses entre nos sensations qui se bousculent, les manies qui nous aliènent et les dogmes qui prétendent connaître la Vie mieux que nous.

Comment assimiler sainement toutes ces informations et prendre les décisions adaptées qui font effectivement de notre quotidien une source de Joie ? Comment reconstituer, au cœur de nous, cette Puissance de vivre qui est la nôtre et que, faute d’avoir Raison gardé, nous avons laissé s’étioler, s’écouler vers l’extérieur.

Pour bien aligner nos sensations, nos affects et nos discours, peut-être faut-il d’abord apprendre à les identifier clairement et les distinguer les uns des autres. Vient ensuite le choix qui s’impose à chaque décision : vais-je me conformer à un modèle ou vivre le vertige  de l’expérience ?

La tentation reste forte de s’étourdir d’idées, au point de se vider de sa substance sincère, de devenir “l’homme creux” que déplorait T.S. Eliot. A l’inverse, exister pleinement n’est-il pas synonyme d’une plus grande liberté, une fois vaporisés les discours aveuglants, une fois détricotées nos stratégies intimes et, enfin, une  fois réappropriée notre réalité physique ?

Car, finalement, comme Montaigne l’a dit, qui connaissait la Vie : “Notre bel et grand chef-d’œuvre, c’est vivre à propos.” Comment mieux dire que l’important, c’est de faire le nécessaire pour se sentir à sa place ?

Pour ce faire, la philosophie est-elle nécessaire ?

Tout d’abord, c’est Vladimir Iankelevitch qui répond avec finesse : “On peut vivre sans philosophie. Mais pas si bien.” Ensuite, il ne faut pas se méprendre sur ce qu’est l’activité philosophique elle-même : pendant largement plus de deux millénaires, les hommes et les femmes ont pratiqué une philosophie spéculative, où il s’agissait souvent de définir l’Être plus que d’accompagner la Vie ; le moment est peut-être venu pour une nouvelle approche, à rebours, par laquelle la philosophie se fait opérative et où toute pensée n’est là que pour susciter un exercice de pensée, orienté vers l’expérience.

Qui plus est, le grand basculement kantique effectué par les Lumières a fait glisser le centre de gravité de la méditation philosophique, de la définition de l’Être (le dieu, la nature, les idées essentielles et toutes ces sortes de choses…) vers l’exploration de l’être au monde, en un mot, vers l’expérience. “L’invention” de l’inconscient à la fin du XIXe a bouclé la boucle : nous voici avec un panaché fait de sagesse, de psyché et d’expérience. Parlera-t-on bientôt de psychosophie opérative ?

Un dessin de l’illustrateur français Jean-Jacques Grandville, Le jongleur de mondes (1844), offre, bien involontairement, un modèle qu’on va exploiter ici. Le jongleur, pris comme prototype de l’Honnête Homme est tenu à trois travaux pour atteindre la Satisfaction (il s’en tire mieux qu’Hercule !) : tout d’abord il doit maintenir son équilibre personnel ; ensuite, il doit jongler en permanence avec les mondes qu’il rencontre ; enfin, il doit trouver la Joie dans son expérience quotidienne, la jonglerie même.

C’est pourquoi ce livre se veut un précis de survie pragmatique dans une culture où trop de prêt-à-penser empêche de penser. Il se veut un manuel pour tous ceux qui estiment que voir clair dans le monde, c’est, d’abord et avant tout, voir clair en soi. Chaque chapitre aborde une facette de notre délibération intérieure, à identifier et à intégrer dans un mieux-vivre. Autant d’exercices de pensée qui permettront à chacun d’inviter à sa table des sensations, des affects et des idées, des monstres comme des bons génies, et, en toute quiétude, de lancer le débat… intérieur.

Bienvenue dans un monde libre où le sens critique s’exerce d’abord… sur soi-même.


Comment ce livre est-il construit ?

CHAPITRE 1 – La satisfaction

Être à sa place semble être l’aspiration fondamentale qui conditionne notre joie de vivre. Ressentir dans son corps, dans sa psyché et dans sa vision du monde que les choses tombent juste est source de satisfaction et diminue la souffrance. La recherche active de cette adéquation entre notre vie intérieure et les phénomènes du monde extérieur pourrait-elle être le “sens de la Vie” (dixit Paul Diel) ?

Le problème est que, pour déterminer si nous sommes réellement à notre place (Montaigne : si nous vivons à propos) et nous sentir légitimes là où nous sommes, nous sommes juge et partie :

Comment nous débarrasser des œillères qui altèrent notre jugement dans ce cas ? Comment ne pas mélanger notre monde individuel, nos vérités personnelles, avec la Vie elle-même ? Comment faire le départ entre les désirs francs, univoques, et les besoins créés artificiellement ? Comment remonter à la racine de nos insatisfactions et retracer un chemin vers la Satisfaction et la Joie de vivre ?

CHAPITRE 2 – Sana-sana in corpore sano

Obnubilé par la nécessité de nous maintenir en vie, notre cerveau est le seul intermédiaire concret avec notre milieu. Sans chaque fois nous en faire rapport, il régente notre être-au-monde (Heidegger). Les récentes découvertes des neurosciences mettent d’ailleurs en évidence le rôle central de notre cerveau (ou de nos cerveaux), quand nous voulons répondre à ces questions : quand mon cerveau a-t-il le sentiment que mon corps est à sa place ? Est-il influençable ? A-t-il toujours raison ? Comment des techniques comme l’hypnose peuvent-elles modifier les affects que je relie à mes réalités ?

Ancienne star de la recherche de l’équilibre vital, la conscience est aujourd’hui mise à mal par les neurosciences et s’avère moins autonome que la tradition le voudrait. De conscience, nous n’aurions qu’un artefact généré par le cerveau qui, pour notre bien, rassemble un faisceau d’informations éparses et nous donne l’impression d’être un individu historique. Reste que nous vivons cet “hologramme” de nous-mêmes comme le siège de notre délibération : nous y pensons continuellement notre existence, parmi les autres comme face à nous-mêmes, et, dans notre théâtre personnel, nous nous vivons comme les héros d’un mythe qui serait notre vie : quand ma conscience me renvoie-t-elle le sentiment que ma personne est à sa place ? A-t-elle toujours raison ?

CHAPITRE 3 – Les formes symboliques

Nous sommes une espèce fabulatrice (Nancy Huston) et l’Homme est un créateur de formes symboliques (Ernst Cassirer). A chacun sa vision du monde, choisie parmi les discours qui nous sont proposés en continu -bon gré, mal gré- par les autres, par notre culture, notre histoire familiale mais aussi nos autofictions : ma vision personnelle me renvoie-t-elle l’idée que je suis en adéquation avec ma vérité intime et que celle-ci est saine ? A-t-elle raison ? Quels seraient les biais qui faussent ma pensée, que je voudrais libre ?

Le questionnement est lourd et implique un travail critique permanent. Pourquoi croire ce que nous pensons ? L’existence d’une pensée ne prouve pas son bien-fondé et ne doit pas systématiquement déboucher sur l’action. Il nous revient de lutter contre un moralisme qui condamnerait nos pensées indécentes ou inacceptables alors que nous ne les avons pas concrétisées (j’ai dit “woke” ? Comme c’est bizarre…), car c’est justement s’humaniser que de pouvoir examiner individuellement chaque discours tenu par “la majorité des gens”, chaque proposition idéologique ou chaque pensée personnelle comme un monde à part entière (qui a sa logique interne) et de choisir d’y adhérer ou non.

Je peux parfaitement vivre dans un motel lugubre où ma mère est morte, y héberger des blondes trentenaires, de préférence pendant les nuits d’orage, et envisager de les assassiner sous leur douche, au couteau de cuisine : si je ne passe pas à l’acte, je suis plus humain d’avoir pleinement ressenti des idées monstrueuses et de ne pas les avoir concrétisées, grâce à l’exercice de ma raison…

CHAPITRE 4 – Lingua franca

Pour chacun des trois niveaux de notre ego (la physiologie, la psychologie et les idées), quel est le langage le plus pertinent ? Comment l’identification du langage employé pour délibérer “dans ma tête” me permet-elle de dépister les éventuels dérapages (ex. quand je tiens un discours moral pour justifier un afflux hormonal…) ? Me permet-elle de débusquer ce qui me motive réellement dans mes décisions ?

CHAPITRE 5 – Trotsky tue le ski

D’entre tous les faits qui caractérisent cette période passionnante et inquiétante, je retiens que les vingt premières années du XXIe siècle ont instauré une dérégulation massive d’un marché cognitif que l’on peut également appeler le marché des idées. Celle-ci se laisse appréhender, d’une part, par la masse cyclopéenne et inédite dans l’histoire de l’humanité des informations disponibles et, d’autre part, par le fait que chacun peut verser sa propre représentation du monde dans cet océan. Cette situation a affaibli le rôle des gate keepers traditionnels (journalistes, experts académiques… tout personne considérée comme légitime socialement à participer au débat public) qui exerçaient une fonction de régulation sur ce marché. Ce fait sociologique majeur a toutes sortes de conséquences mais la plus évidente est que l’on assiste à une concurrence généralisée de tous les modèles intellectuels (des plus frustes au plus sophistiqués) qui prétendent décrire le monde. Aujourd’hui, quelqu’un qui détient un compte sur un réseau social peut directement apporter la contradiction, sur la question des vaccins par exemple, à un professeur de l’Académie nationale de médecine. Le premier peut même se targuer d’une audience plus nombreuse que le second” (Bronner, 2021).

Tout est dit ou presque : trop d’infos tue l’info et trop d’infos non validées noient l’esprit critique, qui ne sait où donner de la tête. La pratique d’une rigoureuse hygiène de l’information nous revient individuellement et elle porte tant sur la quantité que sur la qualité. Nos limites mentales sont bien réelles, qui nous empêcheraient de traiter avec justesse les phénomènes qui se présentent à nous : chacun de ces phénomènes est une pépite pour notre pensée, pour peu que les données qui le dénotent soient réduites à la portion congrue. On ne peut bien jongler avec toutes les balles de la Société du spectacle (et Guy Debord d’applaudir…).

CHAPITRE 6 – Sapere aude versus Amor fati

Quand nous essayons d’évaluer si nous sommes à notre place dans notre vie, le piège est de plutôt vérifier si nous sommes conformes à des modèles préétablis, prétendument essentiels. Comment être conscient de notre tendance (utile par ailleurs) à modéliser le monde et à nous conformer à des représentations qui ne tombent peut-être pas juste avec notre réalité ? Comment, à l’inverse, nous tenir prêts et aimer ce qui nous arrive (ce que l’on appelle communément : la Vie) ? Devons-nous être existentialistes ? Comment être adapté a priori à l’expérience de notre existence réelle ? Amor fati…

CHAPITRE 7 – Le livre de la jongle

Le travail préconisé sert d’entraînement à une vie puissante et dynamique, une Grande Santé nietzschéenne. En élucidant nos motivations, en identifiant nos biais de pensée, nous pouvons nous approprier -aux trois niveaux de notre délibération (cerveau, psyché, idées)- une vision moins truquée de notre monde, des mondes de chacun de nos frères humains et veiller à nous construire un sentiment d’être à notre place, sans œillères. En d’autres termes : puissants, libres et… satisfaits !

Comme évoqué plus haut, au modèle camusien du Mythe de Sisyphe, on préférera la représentation du Jongleur de mondes de Grandville : à lui comme à nous, les exercices imposés au quotidien sont au nombre de trois, hors desquels point de salut.

    1. Pour pouvoir jongler, il doit maintenir son équilibre personnel. Si, à Hercule, on a imposé le nettoyage des écuries d’Augias, il nous revient également chaque jour de nettoyer les scories de nos états nerveux, les biais qui déforme notre vision personnelle et les diktats qui prétendent nous précéder dans notre pensée. Rassurer notre cerveau sur notre pérennité, neutraliser nos affects trop aliénants, évoluer dans une vision du monde pertinente et apaisante : autant d’alignements qui nous rapprochent d’une existence menée à propos et qui nous rendent capables d’accepter avec satisfaction ce qui nous arrive. Notre équilibre est à ce prix.
    2. Pour jongler utilement, il doit sélectionner en permanence les mondes qu’il va faire tourner dans ses mains (c’est une question de quantité et de qualité : pourquoi penser médiocre ?), il doit les reformuler dans des termes qu’il peut appréhender et s’approprier chacune de leurs logiques internes comme des opportunités de pensée, pas comme des faits établis. Ce n’est rien d’autre que raison garder devant l’immensité et le multiple. L’utilité de notre pensée est à ce prix.
    3. Enfin, pour trouver la satisfaction, il devra la goûter dans la jonglerie même, dans l’exercice pragmatique de son humanité plutôt que dans la conformité à un idéal, dans son expérience quotidienne plutôt que dans des aspirations sublimes. Notre Joie de vivre est à ce prix.

Camus lève le doigt, au fond de la classe, près du radiateur : “Je l’avais bien dit : il faut imaginer Sisyphe heureux.

Patrick Thonart


Glossaire

Un glossaire détaillé reprendra les différents termes employés, qu’ils soient originaux ou utilisés dan des ouvrages cités en référence.


Bibliographie raisonnée

De la même manière, une bibliographie raisonnée permettra à chacun de prolonger sa lecture par d’autres lectures enrichissantes, ici classées par disciplines ou catégories de wallonica.org.


Avertissement

Le présent manuel est souvent conseillé comme traitement des symptômes liés à l’eczéma, la dépression et la bronchite chronique. Notez bien qu’il ne peut jamais remplacer l’avis de votre médecin traitant : n’en faites pas un usage prolongé sans consulter le spécialiste le plus pertinent pour votre pathologie.


[INFOS QUALITE] statut : mis-à-jour | mode d’édition : rédaction et documentation | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Edvard MUNCH, Le soleil (1911) © Université d’Oslo ; © DR.


Plus du même opus…

POL : Les passantes (1918)

Temps de lecture : 3 minutes >

[FRANCETVINFO, 8 mars 2018] #JournéeDesDroitsDesFemmes : Les Passantes, une chanson dans laquelle Georges Brassens disait son amour des femmes il y a plus de quarante ans (sur un texte d’Antoine POL), a désormais un clip officiel tout neuf. Réalisée à l’occasion de la Journée de la femme, cette vidéo à la fois poétique, émouvante et souriante, est une ode à la femme signée de la jeune réalisatrice belge Charlotte Abramow.

Réinjecter de la modernité dans un texte du patrimoine

C’est Universal qui a invité la jeune photographe et vidéaste belge à s’emparer de ce poème écrit par Antoine POL et mis en chanson par Georges Brassens en 1972. Charlotte Abramow, 24 ans, déjà aux manettes des deux premiers clips délicieux de la prometteuse chanteuse Angèle (La loi de Murphy et Je veux tes yeux), réussit un nouveau sans-faute.

Je veux dédier ce poème / A toutes les femmes qu’on aime / Pendant quelques instants secrets / A celles qu’on connaît à peine / Qu’un destin différent entraîne / Et qu’on ne retrouve jamais“, chante Georges Brassens dans Les Passantes. Avec ses visuels très pop et colorés, Charlotte Abramow commence par réinjecter de la modernité à cette chanson du patrimoine.

Elle s’attèle ensuite, par petites touches drôles et poétiques, à aller plus loin en donnant à voir les femmes dans tous leurs états et toute leur diversité. Elle montre ainsi une succession de vulves stylisées, les rides, les règles, la cellulite, une façon de dégommer quelques diktats et autres tabous en montrant ce que la société refuse de voir du corps des femmes.

Une ode à la liberté et à la diversité des femmes

J’ai imaginé cette vidéo comme un poème visuel. Une ode à la femme, à leur liberté et à leur diversité. A tous types de corps, tous types de métier. Montrer qu’il ne doit pas y avoir de barrière pour la femme, un être humain avant tout.“, explique Charlotte Abramow.

A chaque couplet, ses images répondent, souvent de façon métaphorique – une jeune femme se débat dans une boîte lorsque Brassens évoque les femmes déjà prises et vivant des heures grises, alors qu’une femme aux cheveux blancs danse magnifiquement lorsqu’il est question des soirs de lassitude où les fantômes du souvenir peuplent la solitude.

On y croise des chanteuses, boxeuses, actrices, photographes, journalistes, jeunes ou âgées, grandes ou petites, fluettes ou fortes, noires ou blanches, rousses ou brunes. Toutes sont belles, fortes, dignes et touchantes. Espérons que le regard de Charlotte Abramow résonne au-delà de la Journée de la femme.

Laure NARLIAN

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets

A celles qu’on connaît à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais

A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit

Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui

A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin

Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main

A la fine et souple valseuse
Qui vous sembla triste et nerveuse
Par une nuit de carnaval

Qui voulut rester inconnue
Et qui n’est jamais revenue
Tournoyer dans un autre bal

A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d’un être trop différent

Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D’un avenir désespérant

A ces timides amoureuses
Qui restèrent silencieuses
Et portent encor votre deuil

A celles qui s’en sont allées
Loin de vous, tristes esseulées
Victimes d’un stupide orgueil

Chères images aperçues
Espérances d’un jour déçues
Vous serez dans l’oubli demain

Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu’on se souvienne
Des épisodes du chemin

Mais si l’on a manqué sa vie
On songe avec un peu d’envie
A tous ces bonheurs entrevus

Aux baisers qu’on n’osa pas prendre
Aux cœurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir

On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir.

Antoine POL (1888-1971),
Les passantes (in Des Émotions poétiques, 1918)


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, compilation et iconographie | sources : francetvinfo.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © non identifié.


Ecouter encore…

THONART : Être à sa place. Petit manuel de survie des vivants dans un monde idéalisé (complément 1 : bibliographie raisonnée & autres ressources)

Temps de lecture : 2 minutes >
Artefacts – Arts visuels
    1. GAUGUIN Paul, Vision après le sermon (Edimbourg, 1888)
Artefacts – Littérature
    1. BENOIT Pierre, L’Atlantide (1919, Librairie Générale Française, 1973)
    2. FISHER Robert, Le chevalier à l’armure rouillée (1987, Ambre, 2010)
    3. HARRISON Jim, De Marquette à Vera Cruz (10-18, 2004)
    4. MURAKAMI Haruki, Kafka sur le rivage (10-18, 2003)
    5. PROUST Marcel, A la recherche du temps perdu – 1. Du côté de chez Swann – Première partie : Combray (1913, Gallimard, 2022)
    6. SIMENON Georges, Pédigrée (1948, Gallimard, 1998)
    7. WAGAMESE Richard, Les étoiles s’éteignent à l’aube (Zoé, 2016)
Discours – Neurosciences
    1. DAMASIO Antonio, Sentir et savoir : une nouvelle théorie de la conscience (Odile Jacob, 2021)
    2. HARRIS Annaka, Une brève introduction à la conscience (Quanto, 2021)
Discours – Philosophie
    1. BAKEWELL Sarah, Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse (Albin Michel, 2013)
    2. HUSTON Nancy, L’espèce fabulatrice (Actes Sud, 2008)
    3. HUXLEY Aldous, Les portes de la perception (10-18, 1954)
    4. KANT Immanuel, Qu’est-ce que les lumières ? (Was ist Aufklärung ?, Flammarion, 2020)
    5. MONTAIGNE Michel Eyquem de-, Essais (Gallimard, Quarto, 2009)
    6. NEIMAN Susan, Eloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilise (Premier Parallèle, 2021)
    7. REVEL Jean-François, Pourquoi des philosophes (Jean-Jacques Pauvert, 1957)
    8. SPINOZA Baruch, Traité de la réforme de l’entendement (1677, Flammarion, 2003)
Discours – Psychologie
    • BOON Suzette et al., Gérer la dissociation d’origine traumatique ; exercices pratiques pour patients et thérapeutes (De Boeck, 2017)
    • DIEL Paul, Psychologie de la motivation (PUF, 1947)
Discours – Sociologie
wallonica.org

[INFOS QUALITE] statut : en construction | mode d’édition : rédaction et documentation | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ©DR | remerciements : à compléter.


Plus du même opus…

LUONG : Parties intimes

Temps de lecture : 7 minutes >

[EDL.LAICITE.BE, article du 12 avril 2022] Bonjour datas, adieu vie privée ! Les réseaux sociaux sem­blent avoir introduit une zone intermédiaire entre l’espace privé et l’espace public, brouillant les frontières de l’intime au profit d’un étrange “extime”. Un déficit d’intériorité à reconquérir ?

C’est une conversation comme tant d’autres, où les téléphones sont de la partie, avec les photos des absents que l’on montre et les zooms qui permettent de jauger. Il y a ce couple dont on vient de parler, qui a posté un selfie aux sports d’hiver, tout sourire, un cœur en légende suivi d’un quelconque nombre d’années ensemble. On pourrait croire qu’ils exposent leur vie privée, sauf que les gens autour de la table la connaissent. Dans cette vie privée là, le cœur est ailleurs ou brisé ou en passe de l’être. Dans cette vie privée là, on ne sourit pas sans caméra. On le sait, et pourtant, un instant, on y croit. L’image fait presque foi.

© DP

Les réseaux sociaux, au fond, portent bien leur nom. C’est moins l’intime qu’on y expose que ce qui est socialement désirable, moyennant quelques imperfections pour le cachet d’authenticité. Mais après tout, est-ce si différent du temps où l’on se rendait à la messe en habits du dimanche pour attester de l’unité familiale ? À ce jeu, on attend surtout les femmes, garantes perpétuelles des enfants bien élevés et du linge plus blanc que blanc. “Dans nos sociétés, ce qui est considéré comme l’espace privé, c’est la maison, qui est traditionnellement l’espace des femmes, tandis que l’espace public est considéré comme plus masculin“, rappelle Jacques Marquet, sociologue de la famille et de la sexualité à l’UCLouvain. “Autrefois, on attendait des femmes qu’elles montrent une image positive de la famille à l’extérieur. Certaines pratiques observées sur les réseaux sociaux semblent perpétuer ce rôle social qui consiste à faire “bonne figure”.

Réseaux sociaux : un continuum

En sociologie du numérique, il y a deux manières de concevoir les choses“, explique Laura Merla, également sociologue de la famille à l’UCLouvain. “Une première conception reviendrait à dire que cette sphère numérique est une sphère à part entière, qui n’existait pas auparavant et qui chamboule profondément nos façons d’interagir, de socialiser, de nous présenter vis-à-vis de l’extérieur : il y aurait une rupture, un avant et un après. Une autre approche revient plutôt à dire que la sphère numérique est une sphère de socialisation et de sociabilité parmi les autres, dans laquelle on déploie des manières de faire qui font écho à celles présentes dans le monde matériel.” Ainsi de l’aspect très genré des pratiques numériques, qui établissent une forme de continuum avec la distribution traditionnelle des rôles dans les sphères privées et publiques. “Les plateformes sont pensées pour un public plutôt féminin ou masculin. Instagram, par exemple, est clairement pensé au départ pour un public féminin, avec une mise en scène, une exposition de soi et du corps beaucoup plus présente“, poursuit Laura Merla, qui étudie particulièrement les usages adolescents. “Les garçons sont moins producteurs de contenus où ils mettent en scène leur propre image. Ils reçoivent donc beaucoup de moins de commentaires insécurisants sur leur physique.

Néanmoins, en réponse à ceux qui supposeraient que les femmes tendent le bâton pour se faire battre, Laura Merla rappelle que même celles qui ne mettent pas en scène leur apparence physique récoltent des commentaires à ce propos. “Un bon exemple est celui des femmes présentes dans les jeux multijoueur en ligne et où elles sont nettement minoritaires. Elles peuvent être attaquées sur leur physique, alors qu’elles utilisent un avatar et qu’elles ne montrent rien de leur vie privée.” On sait aussi à quel point les raids numériques qui s’exercent à l’encontre de certaines femmes publiques ont une forte assise sexiste et sexualisée. “Il y a de nombreuses études qui révèlent que les femmes sont énormément jugées sur leur physique, notamment les femmes politiques. Le monde numérique produit un effet de loupe sur ces mécanismes de domination et d’inégalités. D’un certain point de vue, c’est intéressant, car au moins, c’est un monde qui génère des traces.” Les espaces sociaux numériques semblent ainsi offrir un prolongement palpable à “l’intolérance à la présence des femmes dans l’espace public“, explique la sociologue. Entrer dans certains espaces numériques peut alors équivaloir, pour une femme, à s’accouder au comptoir d’un café de village, à commander une bière et à donner son avis sur le monde. Une petite folie.

Le gouffre derrière l’image
Masque de pierre (-7.000 ans) © DP

Les outils numériques ont modifié en partie le rapport à la vie privée, à la présentation de soi, ont créé et renforcé une culture de l’image de soi qui peut mener à représenter un soi idéalisé“, estime Laura Merla. “Mais tout le monde n’est pas équipé de la même manière pour gérer cette image et cette présentation de soi. L’âge, le milieu, les compétences numériques sont autant de critères qui entrent en ligne de compte.” De même qu’un certain degré d’équilibre psychique, sans quoi le risque est l’établissement d’une confusion entre cette image et son “vrai moi“, un trouble théorisé en psychanalyse comme une construction en “faux self“. Ainsi, si le “faux self” est absolument nécessaire à la vie en société, il est délétère de le voir prendre toute la place au point de ne plus être “personne” derrière ce masque normalement amovible, avec à la clé un sentiment de vide intérieur et d’inauthenticité permanente.

Autre conséquence de cette culture de l’image et de la trop grande fréquentation de l’”extime” d’autrui : une baisse de l’estime de soi, en particulier chez les filles. De ce fait, d’après une étude britannique menée sur plus de 10 000 adolescents de 10 à 15 ans, 40 % des filles utilisant régulièrement les réseaux sociaux – Instagram, Snapchat ou encore TikTok – présentaient des signes de mal-être, de dépression, des troubles du sommeil ainsi qu’une mauvaise image corporelle, soit 35 % de plus que les garçons. Le mécanisme est toujours le même : on a beau savoir que ce n’est pas le reflet de la réalité, notre cerveau, à force d’être exposé à des plages aux Bahamas et à des corps jeunes et minces, enregistre ces images comme normes, rendant la vue sur le parking et le reflet dans la glace proprement déprimants. Les conclusions de cette étude montrent ainsi que plus le temps passé en ligne par les jeunes augmente, moins ils se sentent heureux dans leur vie. Une autre étude réalisée dans le cadre du projet Dove pour l’estime de soi a révélé pour sa part que le fait de se trouver “plus laide que les autres” triple pour atteindre 63 % chez les filles qui passent plus de deux heures par jour sur les réseaux sociaux et qu’une jeune fille prend en moyenne 8,5 selfies avant d’en considérer un digne d’être partagé…

Des frontières redessinées
MUNCH E., Puberté (1894) © DP

La question de l’intimité est fortement associée au corps, à la sexualité, comme l’indique l’expression parties intimes”, rappelle Jacques Marquet. “Les choses ont changé très rapidement de ce point de vue : nous sortons d’une société où on ne pouvait pas parler de sexualité ! En particulier, les femmes. Aujourd’hui, les jeunes échangent beaucoup plus sur leurs pratiques. Est-ce pour cela que les gens n’ont plus de pudeur ? Non, mais les frontières de l’intime se sont déplacées.” Variable dans le temps, la notion d’intime est aussi propre à chaque individu. C’est pourquoi parler de choses intimes demande du tact, une connaissance de l’autre, de l’empathie. “Le désir de partager ses expériences intimes est naturel : les humains sont en quête de légitimation dans toutes les sphères de leur expérience. Nous discutons de nos amours, faisons le récit de nos fantasmes ou parlons de nos corps parce que nous sommes des êtres de langage soucieux de confronter nos expériences“, estimait le philosophe Michaël Fœssel dans une récente interview. “Le problème est de savoir avec qui ce partage s’effectue, et selon quelles modalités. Fondés sur le désir de montrer qui l’on est et ce que l’on vit, les réseaux sociaux donnent l’illusion que ce partage peut être universel. Ils suggèrent qu’une expérience est réelle à condition d’être partagée par le plus grand nombre […] Cela relève moins de l’exhibitionnisme que d’une incertitude sur la signification de ce que nous vivons. Les “pouces bleus”, les likes ou le nombre d’“amis” sur Facebook répondent à cette incertitude, mais d’une manière qui s’avère le plus souvent illusoire. Une expérience intime se réalise en effet dans le sensible. Elle suppose une proximité des corps et des paroles que les instruments numériques ne peuvent que mimer.

Escher MC, Mains © DR

De nos jours, certains jeunes décident ainsi de ne pas être présents sur les réseaux sociaux, non par réaction – parce qu’ils y auraient vécu une mauvaise expérience –, mais par choix. “Nos recherches montrent qu’aujourd’hui, certains ados ne veulent pas être sur les réseaux, qu’ils s’inscrivent en porte-à-faux par rapport à cette représentation de l’adolescent hyper-connecté et renouent avec des usages tels que les lettres. C’est un positionnement réfléchi, une volonté d’incarner un autre mode de vie, une manière de se définir positivement comme n’étant pas sur les réseaux“, relève Laura Merla. Une possibilité aussi de redéfinir l’intime comme ce qu’on a de plus précieux : le temps que l’on prend pour s’adresser à une personne en particulier et non à un public indifférencié, l’intention qu’on y met. Ce qu’on veut donner et partager de soi, non dans l’espoir d’en recevoir de la nourriture narcissique, mais pour créer du lien. Une manière non pas simplement de parler de la maison et de la sexualité mais de penser à partir du foyer et du corps. Michaël Fœssel note ainsi que “dans une société démocratique, l’intime devient un objet de revendications parce que l’espace domestique est aussi un lieu d’injustices et de violences. Il est dès lors inévitable, et même souhaitable, que ce qui était jusque-là considéré comme relevant de la sphère “privée” devienne visible. C’est bien ce que montre le phénomène #MeToo : une politisation de fait des relations entre les sexes, en tant qu’elles demeurent profondément inégalitaires“. Partager l’intime plutôt que de l’exposer, sauver son âme plutôt que son image : un tournant numérique à prendre.

Julie Luong


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources  : Espace de libertés · le magazine du Centre d’Action Laïque | mode d’édition : partage et iconographie | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Moby ; © Domaine public.


De la presse, en veux-tu, en voilà…

Face au sexisme, revoir l’éducation des garçons

Temps de lecture : 6 minutes >

[LETEMPS.CH, 29 janvier 2018] Alors qu’on encourage les fillettes à tordre le cou aux préjugés, les petits mâles sont maintenus dans de vieux schémas virils. Même si, du magasin de jouets au jardin d’enfants, les pratiques commencent à changer. Dans [une] récente tribune polémique de cent Françaises revendiquant le “droit d’importuner”, une phrase a fait bondir les experts en “études de genre” : celle proclamant qu’il fallait “éduquer les filles […] de sorte qu’elles soient suffisamment informées et conscientes pour pouvoir vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser“.

Outre le fait que bien des parents n’ont pas attendu ce texte pour lire aux fillettes Le Petit Chaperon Rouge, qui les met en garde contre le grand méchant loup depuis des siècles, cette saillie laisse surtout “croire que le problème serait les filles, alors qu’elles sont la cible de différentes formes de sexisme“, estime Caroline Dayer, sociologue des genres et experte en prévention des violences et discriminations pour le canton de Genève. Pire selon elle, cette sentence oblitère l’enjeu majeur que représente l’éducation des garçons dans les questions d’égalité.

Dès 3 ans, les enfants ont conscience que les adultes ont des conduites différentes en fonction du sexe assigné…

Caroline Dayer, spécialiste des questions de genre à Genève

Car les jeunes pousses masculines sont loin d’être épargnées par les clichés sexistes qui peuvent contaminer leurs relations avec le sexe opposé, mais aussi nuire à leur épanouissement. Les clivages commencent même dès le berceau puisque, selon des études, l’interprétation des pleurs des bébés n’est pas toujours identique: aux larmes des nourrissons féminins sera associée la peur, à celles des bébés masculins, la colère… et donc moins tolérées.

© Tom Tirabosco
Garçonnets discriminés

Pour s’en convaincre, les enseignants d’une école maternelle suédoise se sont filmés plusieurs jours dans leur travail. Ils ont découvert que, même au pays de la parité chevillée aux lois (la Suède est 4e au rang du classement mondial Global Gender Gap), ils n’avaient pas la même attitude envers les deux sexes, réclamant plus souvent aux fillettes la sagesse, et consolant moins les garçonnets. L’école a adopté plusieurs solutions radicales pour rétablir l’équilibre, notamment en bannissant les termes “fille” et “garçon” au profit du pronom neutre “hen”, disponible dans la langue suédoise.

Nous décourageons nos fils d’avoir des intérêts considérés comme féminins. On leur dit d’être durs à tout prix…

Claire Cairn Miller, journaliste au New York Times

Nous essayons d’enlever les barrières qui empêchent les garçons et les filles de faire ce qu’ils et elles veulent, afin que les enfants aient les mêmes chances de sentir et s’exprimer“, clame la directrice Lotta Rajalin, qui donne aussi des TED Talks sur les bienfaits de l’éducation neutre. D’autant que les enfants repèrent tôt les différences de comportements, comme le souligne Caroline Dayer : “Dès 3 ans, ils ont conscience que les adultes ont généralement des conduites différentes en fonction du sexe assigné, et les pratiques genrées vont encourager les enfants à investir certaines activités et développer davantage certaines compétences. Par exemple, les filles sont plutôt incitées à travailler le langage, les relations et la gestion des émotions, mais aussi à être dociles. Les garçons sont davantage incités à l’exploration, l’autonomie, la transgression et l’affirmation de soi, mais sont moins bien outillés sur la gestion des émotions…

12 ans, l’âge des clichés

Et dès 10-12 ans, selon cette fois une étude codirigée par l’OMS à travers le monde, les clichés selon lesquels les filles seraient naturellement plus passives et les garçons physiquement plus forts et indépendants sont intégrés, ce qui “fait courir un grand risque aux filles de quitter l’école précocement, de subir des violences physiques ou sexuelles, et peut pousser les garçons à se montrer violents ou à consommer des drogues“, conclut l’enquête.

L’inégale répartition des tâches domestiques et des rémunérations s’immisce même au royaume des bambins, puisque les filles entre 10 et 17 ans consacrent deux heures hebdomadaires de plus que les garçons aux corvées ménagères, tandis que ceux-ci sont 15% plus susceptibles d’être payés quand ils font ces mêmes tâches, d’après une enquête de l’Université du Michigan. Le sexisme du marché du jouet, qui n’a cessé de développer des mini-aspirateurs roses et des figurines de superhéros agressifs, n’arrange rien, même si certains distributeurs, tels les hypermarchés Super U, commencent à rétropédaler en publiant des catalogues dégenrés. Il faut dire que bien des parents, associations et mouvements ont grogné.

Idéal masculin

Mais il semble que l’encouragement à s’affranchir des clichés soit plus prégnant du côté de l’éducation des filles… En juin dernier, à l’occasion d’un article intitulé “Comment élever un fils féministe ?“, le New York Times pointait la persistance d’une construction du masculin toujours imbibée de compétition et d’intériorisation des émotions: “Nous sommes à présent plus susceptibles de dire à nos filles qu’elles peuvent être tout ce qu’elles veulent – une astronaute et une mère, un garçon manqué et une fille girly. Mais nous ne faisons pas la même chose avec nos fils […] on les décourage d’avoir des intérêts qui sont toujours considérés comme féminins. On leur dit d’être durs à tout prix, ou alors de réduire leur prétendue énergie de garçon“, se désolait la journaliste Claire Cain Miller. Ce que confirme une étude du Pew Research Center sur les activités enfantines. Car si 77% des sondés se disent favorables à encourager les fillettes à s’approprier les activités “de garçon”, ils ne sont que 64% à estimer qu’il est bon de faire l’inverse.

Les coûts de la transgression ne sont pas les mêmes : une fille qui joue au foot se fera moins railler qu’un garçon qui fait de la danse, en raison de la valorisation de ce qui est considéré comme masculin“, confirme Caroline Dayer. Mais la sociologue du CNRS Christine Castelain Meunier, spécialiste des genres, qui termine actuellement un essai sur l’éducation des enfants (Filles, garçons, repenser la mixité dans l’éducation) constate ces temps-ci “une légère tendance à survaloriser les filles, encouragées à se dépasser, alors qu’on renvoie toujours au garçon rêveur qu’il est mou. A l’école ou dans les familles, la nature des punitions est également plus dure à l’égard des garçons, et la société peut leur infliger pas mal de clichés pas marrants: qu’ils seraient plus désordonnés, moins bons à l’école, têtes en l’air, violents, bref, que c’est pas drôle d’éduquer un garçon. Et cela n’encourage pas vraiment au respect de soi-même.

Ou des autres. La tribune française au nom du “droit d’importuner” distillait d’ailleurs, au passage, un certain mépris des garçons en leur prêtant de fait un instinct de chasse. Auquel l’écrivaine Leïla Slimani a répondu dans sa propre tribune: “Mon fils sera, je l’espère, un homme libre. Libre non pas d’importuner, mais libre de se définir autrement que comme un prédateur habité par des pulsions incontrôlables.

© lsa
“On ne naît pas sexiste, on le devient”

Sébastien Chauvin, sociologue des genres à l’Unil, revient sur l’enjeu de l’éducation des garçons pour abolir les clichés.

Le Temps : En quoi l’éducation des garçons peut-elle éviter des mouvements comme #MeToo?

Sébastien Chauvin: Une des grandes raisons du sexisme dénoncé par #MeToo est que les hommes sont longtemps restés dans des clubs d’hommes : des univers masculins ségrégués dans lesquels on apprend à mépriser le féminin. C’est d’ailleurs ce qui vient d’arriver en Angleterre, avec la soirée caritative ne regroupant que des hommes de l’élite économique, où les participants ont harcelé les hôtesses, notamment par des attouchements. Mais on ne naît pas sexiste, on le devient. A un jeune âge, filles et garçons sont très ouverts, et une partie des comportements sexistes sont le produit de l’absence de modèles masculins pluriels, avec une persistance du modèle de l’homme dominant, viril, opposé à l’homme faible ou associé au féminin. Mais dès qu’on grandit dans des univers éducatifs mixtes, avec des jeux et interactions mixtes, on est notamment moins susceptible d’acquérir une notion de la sexualité comme une prise de pouvoir asymétrique sur autrui.

Est-ce que l’éducation des garçons à l’égalité est à la traîne par rapport à celle des filles?

L’éducation à l’égalité de genre s’est d’abord focalisée sur l’empowerment des filles. Par exemple, la journée “Oser tous les métiers” en Suisse, qui permet aux enfants de découvrir des métiers hors de tout cliché sexiste, fut d’abord la “journée des filles”, durant laquelle on leur faisait découvrir le métier de leur papa, des métiers “masculins”. La prise de conscience qu’il fallait aussi montrer aux garçons des métiers “féminins” a été plus tardive. C’est une entreprise plus difficile car le masculin se construit encore beaucoup dans le rejet du féminin. Pour les petits garçons, le féminin est “contagieux”, alors que ce n’est pas le cas pour le masculin auprès des filles.

C’est-à-dire?

Les parents offrent par exemple plus d’albums avec des héros masculins à leur fille que l’inverse. L’éventail vestimentaire est également plus large pour les filles que pour les garçons, où certaines couleurs demeurent taboues. Les parents se montrent aussi plus réticents à offrir une poupée Wonder Woman à un fils qu’un Batman à une fille. Même quand on se croit moderne, on se demande ce que penseront les voisins, amis… On ose toujours moins enfreindre les normes de genre pour un fils, avec la crainte confuse qu’il devienne “efféminé” ou pratique plus tard une sexualité redoutée. Et pourtant, les études démontrent une capacité des garçons à jouer avec des “jeux de fille” beaucoup plus grande que ce qui est fait. Mais là aussi, ils le font moins devant d’autres garçons, il y a une censure par les pairs. Et plus on introduit de la mixité, moins cela est vrai. Le sexisme vient aussi de la croyance qu’il n’y a pas d’autre façon possible d’être un garçon…

Julie Rambal


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources  : letemps.ch | mode d’édition : partage et iconographie | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Tom Tirabosco ; ©  letemps.ch.


Débattre encore…

Make me a Man (2022) : la vulnérabilité d’un homme peut devenir une source d’inspiration pour les autres

Temps de lecture : 5 minutes >

Dans Make Me a Man, huit hommes évoquent leurs problèmes, leur famille, leur rapport aux femmes… Leur parole, rare, intime, résonne loin des clichés d’une masculinité triomphante. Un film cosigné par un psychiatre, Jerry Hyde, et une documentariste, Mai Hua, qui en raconte la genèse.

Devant un fond noir, huit hommes âgés de 40 à 79 ans se confient à la caméra. Leur parole, rare, démêle les grands tabous de la masculinité : leur rapport aux émotions, aux traumas intergénérationnels de la guerre, à leurs parents, à la sexualité, aux femmes… Tous sont britanniques, patients et membres de groupes de parole initiés par le psychiatre londonien Jerry Hyde. Il a coréalisé Make Me a Man, deuxième film de Mai Hua – dont il partage la vie. Dans son premier documentaire, Les Rivières, sorti en 2020, la documentariste enquêtait sur son histoire familiale, caméra au poing. Avec Make Me a Man, elle livre un film “moins personnel” mais non moins intimiste. […]

Comment est née l’idée de ce film ?

J’ai rencontré Jerry Hyde il y a six ans. C’est avec lui que j’ai découvert que les cercles de parole d’hommes existaient, et cela m’a tout de suite fascinée. Je lui ai demandé de filmer les sessions ; il avait toujours refusé les propositions de ce genre. Un an plus tard, #MeToo s’est produit, et j’ai insisté : il me semblait nécessaire de rendre cette parole publique. La graine a germé dans son esprit. Puis il s’est aperçu qu’il avait des techniciens à disposition au sein de ses cercles pour tourner un film. Ils ont commencé à se filmer, à se poser des questions un à un. C’est devenu une expérience à part entière de la thérapie. Au moment de monter les rushes, Jerry a réalisé qu’il voulait servir un propos féministe mais ne savait pas comment faire. Il lui fallait un regard féminin et féministe. Une coréalisatrice. Faire le film ensemble s’est imposé comme une évidence.

Comment fonctionne ce cercle de parole ?

Dans ce cas précis, il se réunit une semaine sur deux. Certains participants sont engagés dans une démarche de réflexion depuis cinq, dix, vingt ans, et ont acquis une connaissance d’eux-mêmes incroyable. Jerry travaille avec plusieurs types de groupe de parole ; ceux qui sont exclusivement masculins perdurent plus longtemps que les autres. Leurs membres font preuve d’un engagement très fort, qui ne se rompt qu’à la mort. Le cercle filmé ici n’a pas de vocation féministe, ce sont simplement des hommes qui se réunissent pour frayer avec leurs émotions, leurs problèmes : leur maman qui va mourir, leur femme qui s’apprête à les quitter, l’addiction qui détruit tout… Il n’y a pas d’homme violent à l’écran.

Qu’apporte spécifiquement un groupe de parole de ce genre, composé de huit participants, et du thérapeute ?

Le cercle induit l’écoute. Chacun parle une fois, et écoute sept fois. On y apprend à recevoir et à soutenir. En fait, les cercles sont une petite société où l’on métabolise tout ce qu’on voudrait trouver dans la “grande” société : de l’écoute, du soutien, de l’empathie, un peu plus d’humanité. On peut y voir des résonances avec l’époque, puisqu’on définit aujourd’hui #MeToo davantage comme une révolution de l’écoute que comme une révolution de la parole.

La non-mixité entre hommes est-elle vraiment utile ?

Tout d’abord, comme le dit Jerry Hyde dans le film, le fait que des hommes se réunissent pour parler de ce qu’ils ressentent a disparu de nos attentes sociétales ; le cercle le permet. Et la non-mixité aide à éliminer certains obstacles. C’est difficile de se rendre vulnérable devant l’autre sexe, de parler librement, d’autant plus pour évoquer des traumas liés au genre. Se retrouver en non-mixité ôte cette difficulté et permet de former une communauté de personnes qui ont été élevées de la même manière, qui partagent les mêmes codes… L’idée n’est pas de faire du séparatisme.

Votre compagnon Jerry Hyde a entrepris cette démarche inédite depuis vingt-cinq ans déjà. Une rareté hier, et aujourd’hui encore ?

Cette démarche n’existe presque pas en France, mais certains hommes commencent à s’y intéresser. Du côté des femmes, après #MeToo, les mentalités ont beaucoup évolué. En l’espace de quatre années, on a déterré toutes nos soumissions inconscientes. Beaucoup se déclarent même misandres aujourd’hui. Si je peux comprendre ce ras-le-bol, je pense aussi qu’il est possible, et nécessaire, de s’écouter entre hommes et femmes. Nous n’expliquons pas ce qu’il faut faire, nous donnons des pistes. Par exemple : faisons en sorte qu’il y ait des cercles de parole à l’école, qu’on éduque les enfants aux émotions.

Fort de son expérience, Jerry Hyde assure qu’il suffit de faire parler les hommes de leurs émotions pour qu’ils ne ressentent plus le besoin d’être violents…

On éduque les garçons dans l’idée que les émotions sont hors de leur portée. On leur dit que le soin, l’empathie, l’amour, les relations sont des trucs de bonne femme, et qu’il ne faut surtout pas ressembler à une bonne femme. De l’autre côté, on agite le modèle du patriarche tortionnaire, ou d’un Trump. Comment se construire comme homme aimant, en l’absence de tout horizon de ce type ? Dans La Volonté de changer, l’autrice afro-féministe Bell Hooks affirme que c’est la déconnexion émotionnelle qui produit de la domination, et non l’inverse. Le travail thérapeutique consiste à se reconnecter. La domination masculine de la nature, des femmes ou des enfants… n’est possible que parce que la séparation intérieure est orchestrée et cultivée.

Jusqu’à très récemment, le pacte social consistait à préparer les garçons à la domination, et donc à les couper de toute émotion.

Dans le film, vous remontez jusqu’à la racine du mal : l’héritage patriarcal de la guerre.

Jerry entraîne ses patients dans un pèlerinage dans la Somme, sur les sites de commémoration de la Première Guerre mondiale. La guerre est un impensé total, or on vit au milieu d’institutions qui ont été pensées pour préparer les petits garçons à la guerre. Jusqu’à très récemment, le pacte social consistait à préparer les garçons à la domination, et donc à les couper de toute émotion. On comprend la fonction d’une telle éducation : pour préparer les hommes à faire des choses atroces, il fallait les désensibiliser très tôt.

Mais après la guerre, on ne s’est pas interrogés sur le pacte social et on a maintenu les hommes dans un état de séparation intérieure, de suppression des émotions. Ce n’est pas étonnant que de nombreux vétérans de guerre souffrent de troubles de stress post-traumatique, de dépression… Le nombre de soldats américains qui se sont suicidés à leur retour du Vietnam est trois fois supérieur au nombre d’hommes tombés sur le front. Dans de nombreuses tribus ancestrales, et dans la Rome antique, des rituels de nettoyage étaient pratiqués au retour de la guerre. Les guerriers étaient “reprogrammés” émotionnellement afin de leur permettre de réintégrer la société en paix, sans heurt.

Au début du film, les hommes ne parviennent pas à trouver de modèles positifs de la masculinité. De quelles représentations manque-t-on aujourd’hui ?

Bizarrement, je crois qu’on manque d’hommes comme eux. C’est difficile de se figurer être un modèle pour les autres lorsqu’on est en thérapie et de penser que notre vulnérabilité peut devenir une source d’inspiration pour les autres ; pourtant, c’est le cas. Lorsque j’ai dérushé le film, la force et la beauté de ces hommes m’ont bouleversée. Je pense qu’il faut en finir avec le fantasme de l’homme providentiel et encourager tout le monde à travailler sur soi, individuellement. Collectivement, nous devons pousser les institutions à rendre possible ce travail individuel.

Auprès de qui aimeriez-vous que ce documentaire trouve de l’écho ?

Ce film s’adresse à tout le monde. Mais, à choisir, j’aimerais atteindre des responsables politiques. J’aimerais également que des pères le voient, des femmes qui ont peur des hommes, des mamans qui voudraient élever leurs garçons en féministes. Je pense que la culture, c’est aussi déployer des horizons possibles dans la psyché.

Clara Delente


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources  : telerama.fr (3 février 2022) | mode d’édition : partage et décommercialisation | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © telerama.fr.


On se fait une toile ?

AUTISSIER : textes

Temps de lecture : < 1 minute >

 

J’ai épousé la mer cette nuit
A l’heure où la côte s’éclaire

La mer ne m’a rien demandé
Ni d’où je viens
Ni qui j’ai aimé

Elle a rempli ma bouche de son sel
Et mon esprit de son silence

Jean Autissier

“A lire en exergue de Une solitaire autour du monde (1998), le poème de Jean Autissier, père d’Isabelle, on comprend mieux ce qui a pu motiver une fille modèle. Et là où elle puise les ressorts d’une écriture qui possède décidément le charme entêtant des récits anciens et la poésie puissante des évocations ultimes…” [d’après LIBERATION.FR]


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources  : liberation.fr | mode d’édition : partage et iconographie | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © grazia.


Citer encore…

CONCHE (1922-2022) : textes

Temps de lecture : 11 minutes >

​Le tragique vient de ce que la mort efface tout, aussi bien ce qui ne vaut pas que ce qui a une valeur infinie – un vieillard réduit à une vie végétative mais, aussi bien, un enfant riche en promesses et qui n’a pas encore vécu. La sagesse tragique consiste à ne pas se laisser abattre par la perspective de cet effacement, mais à vouloir donner le plus de valeur à ce que l’on fait, comme si cela ne devait jamais être effacé par la mort.

​​​Marcel CONCHE, extrait de Penser encore (2016)


[PHILOMAG.COM, 28 février 2022] Marcel Conche s’est éteint le 27 février [2022]. Le philosophe s’en est allé un mois avant de fêter son centenaire. Trop symbolique ? Peut-être. Disciple d’Épicure et de Montaigne, le métaphysicien athée évitait en tout cas les fétiches et les idoles – du destin à Dieu en passant par l’au-delà. “Il n’y a rien après la mort : je disparais, je m’évanouis, la vie s’arrête.” Raison de plus pour jouir de l’existence ! Joie peut-être tragique, et qui cependant ne cède rien à la déploration. Retour sur une philosophie singulière qui place la nature en son centre.

Fils d’agriculteur corrézien, orphelin de mère peu après sa naissance, Marcel Conche commence ses études dans l’enseignement supérieur à la faculté de lettres de Paris en 1944, où il a notamment Gaston Bachelard comme professeur. Il obtient, dans la foulée, une licence et un diplôme d’études supérieures en philosophie, et passe avec succès l’agrégation en 1950. Commence une carrière d’enseignant qui, de Cherbourg à Versailles en passant par Évreux et Lille, le conduit finalement à l’université Paris I, où il a pour  collègues Vladimir Jankélévitch, Jacques Bouveresse ou encore Sarah Kofman. Son oeuvre riche compte notamment Orientation philosophique (Mégare, 1974), La Mort et la Pensée (Mégare, 1973) ou encore Présence de la nature (PUF, 2001).

Issu d’un milieu catholique, Conche développe une métaphysique profondément athée, nourrie de sa lecture des présocratiques, de Nietzsche ou encore de Heidegger, qui n’abandonne pas pour autant la question d’un au-delà de la matière, d’un absolu. Mais cet absolu n’est pas Dieu. “La nature, pour moi, c’est l’absolu”, affirmait-il ainsi dans nos colonnes [Philosophie Magazine]. Non la nature “au sens moderne”, opposée “à l’histoire, à l’esprit, à la culture, à la liberté”, ou réduite à la matière, mais la nature dont les Grecs eurent le pressentiment sous le nom de physis (φύσις, “ce qui croît”). “La physis grecque ne s’oppose pas à autre chose qu’elle-même. […] La physis est omni-englobante”. Elle est puissance hyperinfinie et essentiellement “créative”, éternelle et en perpétuel changement, sauvage et tout à la fois créatrice, une et infiniment multiple. Elle déjoue toutes les oppositions, à commencer par celle fondatrice de l’être et du devenir : “Tout étant porte en lui la négation de lui-même, et cette négation est le temps. Rien qui soit toujours là, sinon cela même”“La nature avance en aveugle, comme le poète, elle improvise et on ne sait ce qu’elle fait qu’après qu’elle l’a fait.” [lire la suite de l’article original…]

Octave Larmagnac-Matheron


ISBN 2363450213

Dans sa Présentation de ma philosophie (HD Diffusion, 2013), Marcel CONCHE commence par distribuer des cailloux blancs afin que chacun puisse retrouver son chemin dans sa pensée. Comme le précise Jean-François REVEL : “[…] un système philosophique n’est par fait pour être compris : il est fait pour faire comprendre.” Grâce à la Propédeutique qui ouvre son livre, on ne pourra pas accuser Marcel Conche de vouloir nous perdre dans des méandres conceptuels, auxquels notre expérience de pensée ne pourrait se raccrocher. Voici quelques extraits de l’ouvrage :

“Avant l’enseignement proprement dit, il convient de structurer l’entendement du lecteur ou de l’auditeur afin de favoriser l’organisation des pensées. D’abord des phrases et des concepts clés délimitent le champ où l’on verra la nouvelle philosophie prendre forme et se construire.

Phrases-clés

Les phrases-clés sont comme les propylaia (propylées) avant le temple.

L’infini est le fait primordial
(Die Unendlichkeit ist die uranfangliche Tatsache)

Nietzsche, Oeuvres, Gallimard, II, 1, p. 215

L’infini est là – ce qui exclut toute transcendance – et ce qui est là est là éternellement (was da ist, ist ewig da) [ibid.] L’infini n’a pas à être expliqué (à partir de quoi puisqu’il n’y a rien d’autre ?). La seule chose à expliquer : d’où vient le fini ? (woher das Endliche stamme) [ibid.]. Il ne peut venir que de l’Infini, source de toutes choses.

L ‘assentiment de braves gens a plus de poids, si l’on peut dire, que celui des autres.

Platon, Sophiste, 246 d, trad. Diès

Laissant de côté le traitement conceptuel du temps que nous livre Kant dans l’Esthétique transcendantale, il convient de s’en tenir à l’expérience commune du temps, qui, indépendant de nous, va d’un pas égal (Benjamin Constant, cité in Orientation philosophique, 3e éd. p. 151). Qu’après une heure écoulée, il y en ait une autre, puis une autre, et une autre encore, indéfiniment, contre cela on ne peut rien. Le temps est la marque de notre impuissance, dit Lagneau.

Pourquoy prenons nous titre d’estre, de cet instant qui n’est qu’une eloise [éclair] dans le cours infini d’une nuict eternelle, et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ?

Montaigne, Essais, II, XII, texte de 1588, p. 526 PUF

Notre être n’ayant que la durée d’un éclair entre deux non-êtres dont chacun est infini, on peut se demander si c’est vraiment être que d’être si peu de temps.

Ce n’est pas plus (ou mallon) ainsi qu’ainsi ou que ni l’un ni l’autre.

Pyrrhon, d’après Aulu-Gelle, Nuits attiques, XI, 5, 4

Le miel, par exemple, n’est pas plus doux qu’amer ou qu’aucun des deux. Est-ce à dire que le miel est inconnaissable en soi ? Nous ne saisirions de lui que la façon dont il nous affecte et devrions suspendre notre jugement (épéchein) au sujet de ce qu’il est réellement. En ce cas, le ou mallon n’aurait pas une portée universelle. Il ne concernerait pas la différence de l’apparence et de l’être, laquelle resterait ce qu’elle est dans la métaphysique traditionnelle : simplement l’un des deux pôles, celui de l’être serait vide de contenu. Telle est la façon de voir du scepticisme banal, celui de Sextus .Empiricus, pour qui le doute ne porte pas sur les apparences, lesquelles sont évidentes, mais uniquement sur les choses obscures ou cachées (adéla). Mais telle n’est pas la pensée de Pyrrhon. D’après lui, en effet, il faut dire de chaque chose qu’elle n’est pas plus qu’elle n’est pas, ou qu’elle est et n’est pas, ou qu’elle n’est ni n’est pas. Il est clair que c’est la notion même d’être qui se trouve enveloppée dans le mallon. Or, si la notion d’être s’évanouit, ce qui s’évanouit aussi, c’est la notion d’apparence comme l’apparence de d’un être. Mais ce qu’il y a, même si les notions d’être et d’apparence (au sens relatif) ne conviennent pas, n’est pas absolument rien. De là une notion: l’Apparence absolue (cf. ci-après).

L’indéfini n’est qu’un fini variable

Couturat, De l’infini mathématique, Paris, Blanchard, p. 218

L’indéfini ne permet pas de franchir l’abîme qui sépare le fini de l’infini car ce n’est que du fini. Le monde est, selon Descartes, indéfini : il ne s’explique pas par lui-même, il faut supposer l’infini – Dieu, selon Descartes. L’infiniment grand et l’infiniment petit relèvent de l’ indéfini.

Tout s’écoule.

Héraclite, panta rhei, fr.136, Conche

Panta : toutes choses. Entendons: toutes choses finies. Un atome étant une chose finie, ne peut être éternel – malgré Épicure. Une âme humaine, étant affectée de finitude, ne peut être immortelle – malgré les croyants en Dieu. Un monde (cosmos), ne pouvant être infini (cf. ci-après), a un commencement et une fin.

Il me semble important de se débarrasser du Tout, de l’Unité […] Il faut faire voler le Tout en éclats.

Nietzsche, Œuvres, Gallimard, XII, p. 306

Cela contre l’idée que le tout de ce qu’il y a (nécessairement infini puisqu’il n’y a rien d’autre) pourrait être pensé en un – serait un Tout organique, un cosmos. Si la Nature est tout ce qu’il y a, elle éclate de toute part en aspects innombrables et inassemblables.

La nature reste bonne, même quand elle produit des monstres. Marx, Œuvres, Pléiade, III, 170

Il en va comme de la presse libre, qui reste bonne même quand elle donne de mauvais produits, car ces produits ont apostasié la nature de la presse libre. La nature est bonne, mais sa bonté a des défaillances : elle est bonne, mais elle n’est pas juste. Elle n’est donc pas d’essence divine. Une étoffe de bonne qualité reste une étoffe de bonne qualité même quand il y a des accrocs. Il y a des accrocs dans l’étoffe de la nature. Ces accrocs sont l’effet des mauvaises associations et du hasard. Il n’y a pas de coupable.

Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n’oserait être heureux.

Hugo, L’homme qui rit, Livre de Poche, p. 757

Dans les temps anciens, lorsque les campagnes étaient calmes, on ne quittait guère son village et l’on était ignorant des événements du monde. Les jours de fête surtout, avec les danses, les feux de la Saint-Jean, etc., l’on pouvait être heureux. Mais aujourd’hui, alors que l’on connaît les horreurs des guerres, des massacres, la misère des enfants affamés, mal soignés, ou des populations enfermées dans des camps, comment oser être heureux ? Je n’ose pas, et je n’aime pas disserter sur le bonheur.

Concepts clés

Marcel Conche, dans sa maison de Corrèze (2017) © la croix

Il s’agit de concepts qui, dans ma philosophie, ont un rôle majeur, et dont certains me sont propres.

Nature

J’entends par ce mot la Phusis grecque, infinie (cf. l’apeiron d’Anaximandre), omni-englobante : l’homme est une partie de la Nature… cela contre la nature finie, qui n’est qu’un côté du réel, l’autre côté étant l’esprit, ou la culture, l’histoire, la liberté, etc.

Monde

= Cosmos, totalité structurée, donc finie… Cela contre Kant, qui parle de monde infini aussi bien dans le temps que dans l’espace (Critique de la raison pure, “premier conflit des idées transcendantales”, antithèse). Un monde ne peut s’égaler au tout de la réalité ; étant nécessairement fini, il a un commencement et une fin.

Mal absolu

C’est un mal dont aucune justification n’est possible; ou : qui ne peut se  justifier à quelque point de vue que l’on se place. Absolu, comme adjectif, s’oppose à relatif. Relatif : qui ne se conçoit qu’en relation avec autre chose ; absolu : qui est sans relation avec autre chose (“en dehors de toute relation”, Vocabulaire de Lalande, sens E). Un mal absolu: il n’y a rien qui puisse le relativiser.

Apparence absolue

Qui n’est ni apparence d’un être (l’objet), ni apparence pour un être (le sujet), – notions qui impliquent une relation – , mais qui est sans relation.

Temps rétréci

C’est le temps finitisé, par opposition au temps infini de la Nature. Si nous nous pensons dans le temps infini, nous rétrécissons notre être, le réduisons à presque rien. Si nous rétrécissons le temps, le réduisons par exemple à cent ans, notre être en occupe alors un empan non négligeable, et chacun peut se croire en droit de dire: “je suis”.

Réel commun

Distingué du “vraiment réel” (ontos on, véritablement étant). C’est le réel pour l’homme du commun et le savant : est réel ce qui s’offre à nos sens naturels (que l’on voit, que l’on touche … ) ou technicisés (grâce au microscope, au télescope, etc.). Le réel commun s’oppose au réel des philosophes, pour qui ce qui mérite d’être dit “réel” est ce qui est éternel : les essences (Platon), les Atomes (Démocrite), Dieu (Descartes), la Nature (Spinoza), l’Esprit (Hegel), etc.

Scepticisme à l’intention d’autrui

Je ne suis pas sceptique, car je n’ai pas le moindre doute quant à la vérité de ma philosophie. La pierre de touche de la force d’une conviction est, nous dit Kant, le pari. “Représentons-nous par la pensée que nous avons à parier [sur cette vérité] le bonheur de toute la vie, alors notre jugement triomphant s’éclipse tout à fait, nous devenons extrêmement craintifs et nous commençons à découvrir que notre foi ne va pas si loin.” Cela ne s’applique pas à moi. Je suis prêt à mettre en jeu bien plus que le “bonheur de toute ma vie” – qui, du reste, pour moi, est peu de chose. Il faudrait au moins que Kant me mette au défi de risquer, par un pari, le bonheur de ceux que j’aime. Ce ne serait pourtant, aux yeux d’autrui, qu’une certitude de fait, non de droit, puisque ma philosophie ne fait que s’étayer par des arguments sans se fonder sur des preuves. J’admets donc le scepticisme chez autrui à l’égard le ma philosophie comme possible en droit. Je sais le vrai et le faux, mais je laisse une porte de sortie à autrui pour qu’il puisse vivre dans ce qu’il croit être la vérité – car cela lui est nécessaire – , et qui, pour moi, est illusion.

Philosophie

Opposée à “sagesse”. La philosophie, comme métaphysique, est la théorie du réel comme tel  et dans son ensemble. Elle a en vue le savoir de toutes choses, le savoir absolu. La “sagesse” concerne seulement l’être humain. La
notion de “sagesse” implique la notion d'”éthique”. Une “éthique” est un choix de vie en fonction de la valeur que l’on estime suprême : il vaut la peine, pense t-on, de vivre pour la gloire ou pour le pouvoir, ou pour la vérité, ou pour le bonheur, etc. Lorsqu’une éthique suppose une métaphysique, cette éthique est dite une “sagesse”. Épicure philosophe en vue du bonheur. La notion de “bonheur” n’est pas une notion métaphysique. À sa métaphysique matérialiste, Épicure ajoute une éthique du bonheur. Mais cette éthique suppose le tetrapharmacos métaphysique et ses quatre vérités (sur les dieux, sur la mort, sur les désirs, sur la douleur). C’est donc une sagesse – eudémonique.

Sagesse tragique

Il s’ agit d’agir toujours en vue du meilleur (la plus belle œuvre) quoique le meilleur soit voué à la disparition – puisque, pour les choses finies, le néant a le dernier mot. Une telle sagesse s’inscrit sur le fond d’une métaphysique naturaliste – pour laquelle les œuvres de l’homme, à la longue, sont effacées (pour les croyants en Dieu, au contraire, les vertus que l’on a pu acquérir en ce monde ne s’effacent pas).

Concepts opératoires

Marcel Conche chez lui © franceinfo

Il s’agit de concepts dont je fais usage, mais qui ne me sont pas propres.

“Pensée” opposée à “connaissance”

Il y a “connaissance” lorsqu’il y a des preuves; il y a”pensée” (rationnelle) lorsqu’il y a des arguments. En métaphysique, on pense, on ne connaît pas. Il n’y a pas de connaissance métaphysique. On pense Dieu (car le mot “Dieu” a un sens- même si un tel être ne peut exister), on ne le connaît pas ; de même, on pense l’Infini, l’Absolu, la Nature, etc.

“Métaphysique” opposée à “science”

La métaphysique n’est pas, ne peut être et n’a pas à être une science (malgré
Descartes, Spinoza, Kant, Hegel, etc.). La science seule nous donne des connaissances.

“Fini”, distingué de “indéfini” et opposé à “infini”

L'”indéfini”, ou infini “potentiel”, ajoute indéfiniment du fini au fini, par exemple dans la série des nombres naturels, on ajoute 1 au nombre précédent : l’on peut ainsi obtenir un nombre plus grand que tout nombre donné à l’avance. Mais on reste dans le virtuel, l’inachevé et même l’inachevable. Seul est vraiment réel l’infini dit “actuel”.

“Argument” opposé à “preuve”. La preuve oblige à l’assentiment, l’argument non. La preuve met la liberté sous le joug, l’argument non. Dans les sciences, l’on a des preuves ; en métaphysique, des arguments.

“Cause” opposée à “raison”

La formule des Cartésiens “causa sive ratio” est à rejeter. La cause supprime la liberté, la raison éclaire la liberté. La volonté est déterminée par des causes, elle se détermine par des raisons.

“Illusion” opposée à “apparence”

La cour carrée de loin semble ronde, il y a apparence, laquelle est incontestable. Si l’on dit: “la tour est ronde”, il y a illusion, laquelle est trompeuse. Les Sceptiques non pyrrhoniens s’en tiennent à ce qui apparaît, suspendant leur jugement au sujet de ce qui est. [Mais je distingue l’apparence ainsi entendue de l'”apparence absolue” et l’illusion ainsi entendue de l’illusion”ontologique”, où, disant “cela est”, on oublie que l'”être” auquel on a affaire n’est pas vraiment].

“Action” opposée à “création”

L’action implique prévision de l’avenir, hypothétique et risquée, et, selon le cas, programmation, planification, etc. La création invente l’avenir. L’action suppose que l’on mette devant soi, compte tenu de l’état du monde, l’éventail des possibles, la création met au jour des possibles nouveaux.

“Conscience” opposée à “pensée”

Les animaux sont conscients car ils dorment et s’éveillent : être éveillé et être conscient, c’est la même chose. Il s’agit de la conscience spontanée, non réfléchie : les animaux ne sont pas conscients d’eux-mêmes. Seul l’homme pense. La pensée a pour corrélat l’être. L’animal ne se rend pas compte qu’il y a – ce qu’il y a.

“Morale” opposée à “éthique”

La morale implique la notion de “devoir inconditionnel”, l’éthique ne connaît que des devoirs “conditionnés”. Exemple: le journaliste peut échapper aux devoirs du journaliste en cessant d’être journaliste ; il ne peut échapper au devoir de venir au secours du blessé au bord de la route qu’en cessant d’être homme.

Concepts métaphoriques

Marcel Conche et son figuier (2017) © la croix

Certaines notions, qui jouent le rôle de concepts, ont plutôt le caractère de métaphores.
Ainsi lorsque je dis que la Nature est “source” éternelle de vie, ou que, selon Anaximandre, elle “sécrète” des “germes” de chacun desquels naît un monde, ou lorsque je fais de la “nuit” une “métaphore de l’être pur” (Présence de la Nature, PUF, Quadrige, p. XV), ou lorsque j’écris: “La nuit, l’Obscur primordial, est le fond permanent de toutes choses” (ibid.)

En revanche, lorsque je dis que la Nature est le “Poète” premier et universel, il ne s’agit pas d’une métaphore.

Marcel CONCHE, Présentation de ma philosophie (2013)


[INFOS QUALITE] statut : validé | sources : philomag.com ; HD Editions | mode d’édition : partage, correction, mise en page, compilation et iconographie | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ©  philomag.com ; © la croix ; © franceinfo.


Citez-en d’autres :

Histoire naturelle de la violence : pas taper !

Temps de lecture : 4 minutes >

[FRANCECULTURE.FR, 10 février 2022] Qu’est-ce que la violence ? Les Hommes ont-ils toujours fait la guerre ? Toutes les violences sont-elles comparables ? Quelles sont ses origines naturelles ? C’est un débat vieux comme le monde, vieux comme l’humanité pourrait-on dire : la violence est-elle consubstantielle de l’espèce humaine, ou l’espèce humaine est-elle devenue violente à force de vivre en société. Ou : l’être humain est-il naturellement pacifique ou violent ? Qui de Hobbes ou Rousseau a vu juste ? Sommes-nous la seule espèce animale à faire la guerre ? A appliquer de la violence létale contre nos congénères ? Ce débat philosophique avance aujourd’hui grâce à l’archéologie, et à la paléoanthropologie, à l’ethnologie, petit à petit, indice après indice, plusieurs chercheurs essayent de reconstituer, dans un ouvrage collectif, ce qui serait une “histoire naturelle de la violence”…


Le court-métrage suivant fait la promotion du manifeste publié par le Muséum d’histoire naturelle français : il donne la fessée à beaucoup de préjugés… en moins de huit minutes. Profitez-en :

[MNHN.FR] En écho aux débats actuels autour de la violence, le manifeste Histoire naturelle de la violence convoque des spécialistes de la biologie, du comportement animal et des sciences humaines pour interroger les expressions et les causes de la violence dans la nature et dans les sociétés humaines. Un regard scientifique distancé qui ne vise pas à imposer des jugements et des règles, mais à comprendre les mécanismes en jeu.

Agression, intimidation, contrainte ou mise à mort ont cours au sein de nombreuses espèces, entre congénères. Ces formes de violence présentent une fonction commune : conquête ou préservation de territoires et de ressources, lutte pour la procréation, protection de la progéniture ou du groupe.

Chez les animaux comme chez les humains, la violence peut participer à l’organisation sociale. Un individu ou des groupes dominants font baisser le niveau moyen d’agressions mutuelles par le maintien d’une hiérarchie. Ainsi, le Gorille dos argenté met fin aux querelles individuelles en menaçant les protagonistes.

Image du film Skull Island © Warner

La ritualisation de la violence permet de la mettre en scène (par exemple lors de parades d’intimidation sans échanges de coups) tout en participant à son contrôle. Chez les humains, elle contribue par ailleurs à certains rites d’intégration qui favorisent la cohésion interne.

Dans une société humaine, cette violence à usage social peut aussi être symbolique et institutionnalisée. Et quelle que soit sa forme, les membres concernés s’y soumettent généralement pour pérenniser l’organisation globale et parfois même l’intériorisent.

La guerre, observée y compris chez des chimpanzés, partage cette fonction unificatrice. Elle aide en outre à canaliser la violence hors de la société. En Europe, le désarmement des populations lors de la naissance des États, la pénalisation des violences et des homicides domestiques, ont drastiquement réduit les violences létales civiles tandis que celles-ci se déportaient sur des guerres externes contrôlées par les États.

Ainsi, si les humains comptent à la fois parmi les espèces qui se tuent le plus entre eux (avec les primates, les rongeurs et les carnivores), ils sont aussi ceux qui ont le plus diminué cette violence létale depuis leurs origines.

© aldoc photos

Autre fait commun aux primates dont nous faisons partie : la violence s’hérite. Elle est entretenue par l’imitation de modèles agressifs — famille ou pairs —, en particulier s’ils sont valorisés au sein du groupe. À plus grande échelle temporelle, la violence s’hérite au cours de la généalogie des mammifères : plus une espèce a des taux de violence létale ancestraux élevés, plus elle a de chances de pratiquer cette violence létale (marmottes, loups, chimpanzés, humains…).

Des contextes spécifiques favorisent par ailleurs la violence, par exemple une pression démographique ou environnementale entraînant une raréfaction de ressources alimentaires ou des territoires. Chez les humains, s’ajoutent les inégalités sociales et économiques, causes de pauvreté et de frustrations. Les pays où les inégalités économiques sont les plus fortes sont aussi ceux où les agressions mortelles sont les plus élevées.

L’appréciation de la violence dépend ainsi de nombreux facteurs, en particulier du point de vue selon lequel elle est observée et de son contexte. Du point de vue anthropologique, la violence se définit toutefois par des atteintes au corps, à la personne, à la dignité et aux valeurs.

Son degré d’acceptabilité est régulé par des codes. Les individus de chaque société en fixent ainsi les limites permettant de vivre ensemble. S’il revient à l’Histoire naturelle et à la science en général d’expliquer la violence, et non de la juger, il revient aux sociétés de la canaliser.


ISBN 978-2-38036-064-6

[RELIEFEDITIONS.COM] Le Muséum national d’histoire naturelle français et Reliefs Éditions publient le Manifeste du Muséum. Histoire naturelle de la violence, un ouvrage bilingue signé par un collectif d’auteurs qui convoque différentes disciplines scientifiques afin de disposer d’une grille d’analyse scientifique fondée et d’interroger l’essence même de la violence.

Paradoxalement, malgré un ressenti généralisé de vivre dans un monde violent, le niveau de violence civile en Europe de l’Ouest n’a jamais été aussi bas depuis bien des siècles. Toutes les violences sont-elles comparables ? Qu’est-ce que la violence ? Quelles sont ses origines naturelles ? Ce document est établi par un comité constitué en 2021 à l’initiative de Bruno David, président du Muséum d’histoire naturelle (MNHN), paléontologue et biologiste. Il collabore avec des organismes internationaux, est invité à de nombreux colloques scientifiques et est très impliqué dans la diffusion en direction du grand public.

Les auteurs de ce Manifeste sont : Laurent Begue-Shankland (professeur de psychologie sociale), Caroline Gilbert (éthologue), Caroline Guibet-Lafaye (sociologue), Guillaume Lecointre (zoologiste et systématicien), Shelly Masi (éco-anthropologue), Robert Muchembled (historien), Marylène Patou-Mathis (préhistorienne), Charles-Edouard de Suremain (ethnologue).


[INFOS QUALITE] statut : validé | sources : FRANCECULTURE.FR ; MNHN.FR | mode d’édition : partage, correction, compilation et documentation | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DR, © MNHN.FR.


Plus de presse…

YALOM : textes

Temps de lecture : 6 minutes >
[…] 44. À propos du sens de la vie

Nous sommes des créatures en quête de sens par malchance jetés dans un univers qui n’en a intrinsèquement aucun. Une de nos tâches majeures est de lui en prêter un assez fort pour donner une raison d’être à la vie tout en niant par une manœuvre ambiguë être les inventeurs de ce sens. Nous en concluons donc qu’il était là “quelque part”, à notre disposition. Cette quête permanente de systèmes de sens nous plonge souvent dans des crises de sens.

Les individus qui suivent une thérapie parce qu’ils s’interrogent sur le sens de la vie sont plus nombreux que ne l’imaginent la plupart des thérapeutes. Jung rapportait qu’un tiers de ses patients venaient le consulter pour cette raison. Leurs plaintes prenaient différentes formes : “ma vie n’a aucune cohérence“, “je n’ai de passion pour rien“, “pourquoi suis-je en vie ? dans quel but ?“, “la vie a sûrement une signification plus profonde“, “je me sens si vide – regarder la télé tous les soirs me donne l’impression d’être bon à rien, inutile“, “même aujourd’hui à l’âge de cinquante ans je ne sais toujours pas ce que j’aimerais faire quand je serai plus vieux“.

J’ai fait un rêve autrefois (décrit dans La Malédiction du chat hongrois) dans lequel j’étais au seuil de la mort dans une chambre d’hôpital, et je me trouvais soudain dans un parc d’attractions (dans le train fantôme de la maison des horreurs). Alors que le wagon pénétrait dans la gueule noire de la mort, j’apercevais soudain ma mère décédée dans la foule des spectateurs et je l’appelais : “Momma, Momma, comment suis-je ?

Le rêve, et surtout mon cri “Momma, Momma, comment suis-je ?” m’a longtemps hanté, non à cause de la représentation de la mort dans le rêve, mais à cause de ses sombres implications sur le sens de la vie. Se pouvait-il que j’aie vécu toute mon existence avec pour objectif principal d’obtenir l’approbation de ma mère ? Parce que j’avais une relation difficile avec elle et attachais peu de prix à son assentiment quand elle était en vie, le rêve était d’autant plus incisif.

La crise de sens décrite dans le rêve m’incita à explorer ma vie d’une façon différente. Dans une histoire que j’écrivis aussitôt après le rêve, j’engageais une conversation avec le fantôme de ma mère afin de combler la brèche existant entre nous et de comprendre comment s’entremêlaient et s’opposaient les sens que nous donnions à la vie.

Certains ateliers expérientiels utilisent divers procédés pour encourager le discours sur le sens de la vie. Le plus courant est peut-être de demander aux participants ce qu’ils souhaiteraient en guise d’épitaphe sur leur tombe. La plupart des enquêtes sur le sens de la vie mènent à une discussion sur des objectifs tels que l’altruisme, l’hédonisme, le dévouement à une cause, la générativité, la créativité, l’actualisation de soi. Beaucoup ont l’impression que les projets prennent une signification plus profonde, plus forte s’ils transcendent le soi – en d’autres termes s’ils sont dirigés vers quelque chose ou quelqu’un d’extérieur à eux-mêmes, comme l’amour d’une cause, d’une personne, d’une essence divine.

Le succès précoce des jeunes millionnaires hightech débouche souvent sur une crise existentielle qui peut être éclairante sur les systèmes de sens qui ne font pas appel à la transcendance de soi. Beaucoup de ces individus commencent leur carrière avec une vision claire – réussir, gagner beaucoup d’argent, avoir une bonne vie, acquérir le respect de ses collègues, prendre sa retraite tôt. Et c’est exactement ce que font un nombre sans précédent de ces jeunes trentenaires.

Mais quand surgit la question : “Et maintenant ? Qu’en est-il du reste de ma vie, des prochaines quarante années ?” La plupart de ces jeunes millionnaires continuent de faire plus ou moins la même chose : ils créent de nouvelles sociétés, tentent de renouveler leur succès. Pourquoi ? Eux-mêmes disent qu’ils doivent prouver que leur réussite n’était pas due au hasard, qu’ils peuvent y arriver seuls, sans partenaire ni mentor. Ils hissent la barre plus haut. Pour être sûrs qu’eux-mêmes et leur famille sont à l’abri du besoin, qu’il ne leur faut plus un ou deux millions en banque, mais cinq, dix, voire cinquante millions pour se sentir en sécurité. Ils ont conscience de la vanité et de l’irrationalité de cette quête d’argent qu’ils ne peuvent dépenser, mais cela ne les arrête pas. Ils se rendent compte que c’est du temps qu’ils devraient consacrer à leur famille, à ceux qui leur sont proches, mais ils sont simplement incapables de cesser de jouer le jeu. “L’argent est à portée de main, me disent-ils. Je n’ai qu’à me baisser pour le ramasser.” Ils doivent faire des affaires. Un promoteur immobilier m’a raconté qu’il aurait l’impression de disparaître s’il s’interrompait. Beaucoup redoutent de s’ennuyer – même la plus petite bouffée d’ennui les pousse à reprendre précipitamment leur activité.

Schopenhauer disait que l’envie en soi n’est jamais assouvie – dès qu’un désir est satisfait, un autre naît. Bien qu’il puisse y avoir de très courts répits, une brève période de satisfaction, elle se transforme sur-le-champ en ennui. “Toute vie humaine, dit-il, est ballottée entre la souffrance et l’ennui.

Contrairement à ma façon d’aborder les autres ultimes préoccupations  existentielles fondamentales (la mort, la solitude, la liberté), je préfère une approche oblique du sens de la vie. Il nous faut pénétrer dans un des nombreux sens possibles, en particulier dans celui qui est fondé sur la transcendance de soi. C’est un engagement essentiel, et c’est en identifiant les obstacles qui s’opposent à cet engagement, en participant à leur suppression, que nous, thérapeutes, avons toute notre utilité.

La question du sens de la vie, comme l’a enseigné Bouddha, n’est pas édifiante. On doit s’immerger soi-même dans le fleuve de la vie et laisser la question s’éloigner.

[…] 49. Se concentrer sur le refus de prendre une décision

Pourquoi les décisions sont-elles difficiles à prendre ? Dans Grendel, le roman de John Gardner, le protagoniste, déconcerté par les mystères de la vie, consulte un prêtre qui murmure deux simples phrases, quatre mots terrifiants : Tout s’efface, choisir exclut.

Choisir exclut. Ce concept repose au cœur de maintes difficultés décisionnelles. Pour chaque oui, il doit y avoir un non. Les décisions sont coûteuses parce qu’elles exigent une renonciation. Le phénomène a intéressé de grands esprits à travers les âges. Aristote imagina un chien affamé incapable de choisir entre deux portions de nourriture également attirantes, et les philosophes médiévaux ont écrit sur l’âne de Buridan, qui mourut de faim entre deux balles de foin d’un égal attrait.

Au chapitre 42, j’ai décrit la mort comme une expérience extrême capable de faire passer un individu d’un mode ordinaire à un mode ontologique (un état d’esprit où nous sommes conscients d’être) plus propice au changement. La décision est une autre expérience extrême. Non seulement elle nous révèle jusqu’à quel point nous nous créons nous-mêmes ; mais aussi quelles sont les limites des possibilités. Prendre une décision nous prive de toutes les autres possibilités. Choisir une femme, une carrière ou une école signifie renoncer aux autres possibilités. Plus nous affrontons nos limites, plus nous devons renoncer au mythe de la particularité, du potentiel illimité, de l’impérissable et de l’immunité des lois de la destinée biologique. C’est pour ces raisons que Heidegger se réfère à la mort comme à l’impossibilité de toute autre possibilité. La voie vers la décision peut être difficile parce qu’elle débouche sur le territoire de la finitude et de l’infondé des domaines où règne l’angoisse. Tout s’efface et choisir exclut.

Irvin Yalom, L’art de la thérapie (2002)


 

EAN 9782253074236

“S’inquiétant de voir la psychothérapie de plus en plus altérée pour des raisons d’ordre économique, et appauvrie par des formations allégées, Irvin Yalom a voulu s’adresser aux nouvelles générations de thérapeutes et de patients. Dans cet ouvrage, construit en une sorte d’inventaire libre et généreux, il aborde les thèmes propres à la thérapie existentielle. En s’appuyant sur son expérience et ses talents de conteur, il y explore les différentes approches et pratiques présentes dans toute thérapie, offrant à ses lecteurs un enseignement précieux, une plongée au cœur de l’entreprise thérapeutique, sa complexité et ses incertitudes.”

Un demi-siècle de savoir-faire : à la fois manifeste psychanalytique et interpellation philosophique, florilège d’anecdotes vécues et confession essentielle, ce livre, traversé de bienveillance éclairée, continue de nous habiter en secret, de nous faire exister.

Dominique Mathieu-Nazaire [TELERAMA.FR]

  • YALOM I., L’art de la thérapie (Librairie Générale Française, 2018),
  • Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour.

[INFOS QUALITE] statut : validé | sources : LIVREDEPOCHE.COM | mode d’édition : partage et documentation | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © livredepoche.com.


Citer encore…

THONART : Suis-je une infox ? (conférence, 2022)

Temps de lecture : 21 minutes >

Chère lectrice, cher lecteur, je commencerai par te donner une bonne nouvelle : “Non, tu n’es pas une fake news (ou, désormais, en bon français : tu n’es pas une infox) !” Sur ce, comment puis-je l’affirmer ? Comment puis-je être certain que cette information sur un phénomène du monde qui m’est extérieur est bel et bien réelle ? Comment valider ma perception du phénomène “il y a un.e internaute qui lit mon article” auquel mes sens sont confrontés ? Comment puis-je m’avancer avec conviction sur ce sujet, sans craindre de voir l’un d’entre vous se lever et demander à vérifier d’où je tiens cette certitude, que nous avons devant nous un “lecteur curieux” en bonne et due forme ?

Ouverture en Si majeur

Eh bien, ce n’est pas très compliqué. Tout d’abord : peut-être nous connaissons-nous déjà dans la vie réelle (pas dans le métavers) et je t’ai serré la main ou fais la bise, j’ai physiquement identifié ta présence et, dans la mesure où je n’ai vécu, dans les secondes qui suivirent, aucune tempête hormonale me signalant qu’il fallait fuir immédiatement, mon corps a libéré les phéromones de la reconnaissance de l’autre, dont je ne doute pas que tes organes sensoriels aient à leur tour détecté la présence. Ton cerveau a pu régler immédiatement le taux d’adrénaline dans ton sang. Peut-être avons-nous même pu nous asseoir autour d’une table et déguster une bière spéciale car… nous avions soif. Peut-être même t’ai-je entendu commenter cet article, que tu avais lu en avant-première. Tu es un phénomène réel, cher lecteur, car mon cerveau te reconnaît comme tel.

Ensuite, tu n’es pas une infox non plus et j’en ai eu la preuve quand, à cause de toi, j’ai dû interroger mes monstres intérieurs, mes instances de délibération psychologique, mon Olympe personnel (celui où je me vis comme un personnage mythique, tout comme dans mes rêves), alors que tu t’attendais à ce que (parmi d’autres blogueurs) je publie sur cette question qui nous taraude tous depuis sa formulation par Montaigne : “Comment vivre à propos ?” Ma psyché a alors dû aligner

      1. une répugnance naturelle à m’aligner sur un groupe (ici, les blogueurs qui s’expriment sur un auteur, sans faire autorité),
      2. la douce vanité que tisonnait l’impatience que je sentais chez toi, lecteur, et
      3. ma sentimentalité face à la perspective de tes yeux ébahis devant mes commentaires éclairés.

Là, ce sont nos deux personnalités qui ont interagi : preuve est faite de ton existence, parce que c’est toi, parce que c’est moi. Tu es un être humain réel, cher lecteur, car ma psyché te reconnaît comme tel.

Enfin, tu es là, virtuellement face à moi, lectrice, comme le veut ce grand rituel qu’est notre relation éditoriale en ligne. Nous jouons ensemble un jeu de rôle qui nous réunit régulièrement et dans lequel ton rôle est défini clairement. Dans la relation éditeur-lecteur sans laquelle wallonica.org n’a pas de sens, ton rôle doit être assuré, par toi ou par ta voisine. C’est là notre contrat virtuel et je vis avec la certitude que, à chaque publication, un lecteur ou une lectrice lira mon article. Cette certitude est fondée sur notre relation, sur notre discours à son propos, qui prévoit des rôles définis, des scénarios interactifs qui se répètent, qui raconte des légendes dorées sur cette interaction, qui met en avant une batterie de dispositifs qui deviennent, article après article, nos outils de partage en ligne et sur les statistiques de visite de cette page web. Tu es donc là parce qu’il est prévu -par principe- que tu y sois. Tu es une idée réelle, chère lectrice, car ma raison te reconnaît comme telle.

Donc, qu’il s’agisse de mon corps, de ma psyché ou de mes idées, à chaque niveau de mon fonctionnement, de ma délibération, j’acquiers la conviction que tu es là, bien réel.le face à moi ou, du moins, quelque part dans le monde réel (que n’appliquons-nous les mêmes filtres lorsque nous traitons les actualités et les informations quotidiennes dont le sociologue Gérald Bronner affirmait que, au cours des deux dernières années, nous en avons créé autant que pendant la totalité de l’histoire de l’humanité jusque-là !).

Pour conclure ce point, je rappellerai que, traditionnellement, on exige d’une information cinq qualités essentielles : la fiabilité, la pertinence, l’actualité, l’originalité et l’accessibilité… C’est la première de ces cinq qualités que nous validons lorsque nous nous posons la question : info ou infox ?

Dans la même veine : cette question, je peux la poser à propos de… moi-même. Qui me dit que je ne suis pas une infox, pour les autres ou… pour moi-même ? Comment vérifier, avec tout le sens critique que j’aurais exercé pour lire une info complotiste sur FaceBook, comment vérifier que je suis un phénomène fiable pour moi et pour les autres ? Plus précisément, comment vérifier que l’image que j’ai de moi correspond à mon activité réelle (Diel), à ce que je fais réellement dans le monde où je vis avec vous, mes lectrices, mes lecteurs ? Pour mémoire, selon Montaigne, voilà bien les termes dans lesquels nous devons travailler car : “Notre bel et grand chef-d’œuvre, c’est vivre à propos.” C’est-à-dire : sans décalage entre nous et le monde.

Ma proposition est donc de présenter brièvement une clef de lecture de nous-mêmes, un test critique que chaque lecteur ou lectrice de ces lignes pourrait effectuer afin d’éclaircir un des éléments déterminants du fonctionnement de sa raison au quotidien : soi-même.

Tant qu’à prendre des selfies, autant qu’ils soient les plus fiables possibles et tant qu’à exercer notre sens critique, pourquoi pas commencer par nous-mêmes… ?

Aussi, commençons par le commencement : Copernic, Galilée et Newton n’ont pas été les derniers penseurs à transformer fondamentalement notre vision du monde. A son époque, pendant le siècle des Lumières, Kant a remis une question philosophique sur le tapis qui n’est pas anodine ici, à savoir : “Que puis-je connaître ?” (rappelez-vous : nous travaillons sur comment se connaître soi-même).

Kant (anon., ca 1790) © Bucknell University

Kant est un imbuvable, un pas-rigolo, un illisible (il l’a dit lui-même et s’en est excusé à la fin de sa vie) mais nous ne pouvons rester insensibles à sa définition des Lumières, je cite :

La philosophie des Lumières représente la sortie de l’être humain de son état […] de mineur aux facultés limitées. Cette minorité réside dans son incapacité à utiliser son entendement de façon libre et indépendante, sans prendre l’avis de qui que ce soit. Il est seul responsable de cette minorité dès lors que la cause de celle-ci ne réside pas dans un entendement déficient, mais dans un manque d’esprit de décision et du courage de se servir de cet entendement sans s’en référer à autrui. Sapere aude ! (“aie le courage de faire usage de ton propre entendement !”) doit être la devise de la philosophie des Lumières.

Le message est clair : si tu veux grandir, pense librement et par toi-même. C’est sympa ! Mais comment faire, quels sont mes outils et comment les maîtriser ?

Premiers outils : nos cerveaux…

Pourquoi parler du cerveau d’abord ? En fait, pour interagir avec le monde, nos outils de base sont multiples et nous pensons les connaître mais les neurologues sont aujourd’hui en train de bousculer pas mal de nos certitudes à propos de cet outil majeur qu’est notre cerveau. Le cerveau – et toute la vie de notre corps qu’il organise – est d’ailleurs longtemps resté notre soldat inconnu : seul aux premières lignes, il agit pour notre compte sans que nous nous en rendions compte. Je m’explique…

Kant – et les penseurs qui ensuite ont sorti la divinité du champ de leur travail – estiment que nous ne pouvons concevoir de la réalité que des phénomènes, c’est-à-dire les informations que nous ramènent nos sens (des goûts, des images, des textures, des odeurs, des sons…) et ce, à propos de faits que nous avons pu percevoir. A ces phénomènes, se limite la totalité du périmètre que nous pouvons explorer avec notre raison, explique Kant à son époque. Tout le reste est littérature…

© CNRS

Et le langage utilisé par notre cerveau (ou nos cerveaux si l’on tient compte des autres parties du corps qui sont quelquefois plus riches en neurones), ce langage est trop technique pour notre entendement : impulsions électriques, signaux hormonaux, transformations protéiques et j’en passe. De là peut-être, cette difficulté que nous avons à être bien conscients de l’action de notre cerveau, des modifications en nous qui relèvent seulement de son autorité ou de son activité…

Un exemple ? Qui ne s’est jamais injustement mis en colère après un coup de frein trop brutal ? Était-ce le Code de la route qui justifiait cette colère ? Non. La personne qui l’a subie méritait-elle les noms d’oiseaux qui ont été proférés ? Non. Simplement, un excellent réflexe physiologique s’est traduit dans un coup de frein qui a été déclenché par la peur d’une collision, provoquée par la vue d’un piéton dans la trajectoire du véhicule et l’adrénaline libérée devait trouver un exutoire dans un cri de colère proportionné, faute de quoi elle serait restée dans le sang et aurait généré du stress…

Un autre exemple ? Lequel d’entre nous n’a jamais grondé, giflé voire fessé son enfant juste après lui avoir sauvé la vie, en lui évitant d’être écrasé : on le rattrape par le bras, on le tire sur le trottoir, la voiture passe en trombe et on engueule le petit avec rage pour lui signifier combien on l’aime. On préfère dire que c’est un réflexe, non ?

Nombreuses sont les situations concrètes où nous fonctionnons ainsi, sur la seule base du physiologique, et c’est tant mieux, car nos cerveaux n’ont qu’un objectif : veiller à notre adaptation permanente au milieu dans lequel nous vivons, ceci afin de maintenir la vie dans cet organisme magnifique qui est notre corps.

Partant, il serait recommandé d’identifier au mieux la contribution de nos cerveaux et de notre corps, avant de se perdre dans la justification morale ou intellectuelle de certains de nos actes.

Couche n°2 : la conscience…

Ici, tout se corse. Pendant des millénaires, notre conscience, notre âme, notre soi, notre ego, ont été les stars de la pensée, qu’elle soit religieuse, scientifique ou philosophique. De Jehovah à Freud, le succès a été intégral et permanent au fil des siècles. A l’Homme (ou à la Femme, plus récemment), on assimilait la conscience qu’il ou elle avait de son expérience.

La question du choix entre le Bien et le Mal y était débattue et l’ego était un grand parlement intérieur, en tension entre, en bas, la matière répugnante du corps et, en haut, la pureté des idées nées de l’imagination ou générées par l’intellect.

Or, voilà-t-y pas que nos amis neurologues shootent dans la fourmilière et nous font une proposition vertigineuse, aujourd’hui documentée et commentée dans les revues scientifiques les plus sérieuses : la conscience ne serait qu’un artefact du cerveau, une sorte d’hologramme généré par nos neurones, rien que pour nous-mêmes !

Plus précisément : trois régions du cerveau ont été identifiées, dont la mission commune est de nous donner l’illusion de notre libre-arbitre, l’illusion d’être une personne donnée qui vit des expériences données. Ici, plus question d’une belle conscience autonome, garante de notre dignité et flottant dans les airs ou ancrée dans notre cœur.

Et c’est évidemment encore un coup du cerveau, qui fait son boulot : “si je suis convaincu que j’existe individuellement, je vais tout faire pour ma propre survie.”

Pour illustrer ceci simplement, prenons l’exemple d’un pianiste qui lit une note sur une partition, enfonce une touche du piano et entend la corde vibrer. Il a l’impression de faire une expérience musicale unique alors que ce sont précisément les trois zones du cerveau dont je parlais qui ont œuvré à créer cette impression. Elles ont rassemblé en un seul événement conscient, le stimulus visuel de la note lue, l’action du doigt sur l’ivoire et la perception de la note jouée. L’illusion est parfaite alors que ce sont des sens distincts du cerveau qui ont été activés, à des moments différents et sans corrélation entre eux a priori. C’est vertigineux, je vous le disais : ma conscience, n’est en fait pas consciente.

Je pense qu’on n’a pas encore conscience non plus, des implications d’une telle découverte et je serais curieux de pouvoir en parler un jour avec Steven Laureys.

Reste que, factice ou pas, la conscience que j’ai de moi-même accueille la deuxième couche du modèle que je vous propose : la psyché. Qu’ils soient illusoires ou non, ma psyché, ma personnalité psychologique, ma mémoire traumatique, ma vanité, mes complexes, mon besoin de reconnaissance, mes accusations envers le monde, mes habitudes de positionnement dans les groupes, ma volonté d’être sublime… bref, mes passions, mes affects conditionnent mon interaction avec le monde.

J’en veux pour preuve toutes les fois où je suis rentré dans un local où je devais animer une réunion, donner une conférence ou dispenser une formation : à l’instant-même où je rentrais dans la pièce, il était évident que j’aurais une confrontation avec celui-là, celui-là et celui-là. Je n’ai pas toujours eu du bide mais j’ai commencé grand… en taille, très tôt. Le seul fait de ma stature physique provoquait systématiquement une volonté de mise en concurrence chez les participants les plus arrogants de virilité. Il me revenait alors d’établir ma position d’animateur sans qu’elle ne vienne contrarier le statut des mâles alpha présents ou… de m’affirmer moi-même en mâle alpha quand les mâles en question étaient beaucoup moins baraqués que moi…

Ici, pas de grands idéaux pédagogiques, pas de réflexes physiologiques mais simplement un positionnement affectif, un moment où chacun se vit comme un héros mythique et sublime, dans une confrontation authentiquement héroïque.

J’ai le sentiment que le débat intérieur, à ce moment-là, utilise le même langage que les rêves où, également, chacun se vit comme un personnage mythologique, hors de tout détail accidentel ou quotidien. Regardez la colère d’un informaticien quand un ordinateur ne fait pas ce qu’il veut : elle est homérique et n’est possible que si, l’espace d’un instant, l’informaticien en question a eu l’illusion d’être un dieu tout-puissant, créateur de ce dispositif qui a l’arrogance satanique de lui résister. Encore un coup de la psyché vexée !

Combien de fois -il faut le reconnaître- n’avons-nous pas discuté, disputé, débattu ou polémiqué sur des sujets qui n’en étaient pas mieux éclairés, car force nous était d’abord d’avoir raison devant témoins de la résistance de l’autre, simplement parce qu’il ressemblait trop à notre contrôleur des impôts ou à une collègue carriériste ! C’est un exemple. Passion, quand tu nous tiens… nous, nous ne savons pas nous tenir. On pourra énumérer longuement ces situations où la psyché tient les rênes de nos motivations, alors que nous prétendons agir en vertu de principes sublimes ou d’idées supérieures. Dans ces cas regrettables, les sensations captées par notre cerveau n’ont même pas encore fait leur chemin jusqu’à notre raison que déjà nous réagissons… affectivement.

Il ne s’agit pas ici, par contre, de condamner notre psyché, qui se débat en toute bonne foi dans un seul objectif : obtenir et maintenir la satisfaction que nous pouvons ressentir lorsque nos désirs sont réalisables et notre réalité désirable. Bref, quand l’image que nous avons de nous-même correspond à notre activité réelle. C’est une joie profonde qui en résulte.

Juste à côté, mais en version brouillée : les idées…

A ce stade, résumons-nous : un cerveau hyperconnecté qui nous permet de percevoir et d’agir sur le monde, une psyché mythologisante qui nous positionne affectivement face à ses phénomènes. Il nous manque encore le troisième étage du modèle : les idées, les discours, autrement dit les formes symboliques.

C’est le philosophe Ernst Cassirer qui a concentré ses recherches sur notre formidable faculté de créer des formes symboliques : le Bien, le Mal, Dieu, le Beau, le Vrai, le Juste, le Grand Architecte, le Carré de l’hypoténuse, Du-beau-du-bon-Dubonnet, la Théorie des cordes, “Demain j’enlève le bas”, “Le Chinois est petit et fourbe”, “This parrot is dead”, la Force tranquille, Superman, le Grand remplacement, “Je ne sais pas chanter”, “Mais c’est la Tradition qui veut que…”, “On a toujours fait comme ça”, “les Luxembourgeois sont tellement riches…” Autant de formes symboliques, de discours qui ne relèvent ni de notre physiologie, ni de notre psychologie ; autant de convictions, de systèmes de pensée, de vérités qui, certes, prêtent au débat mais ne peuvent constituer une explication exclusive et finale du monde qui nous entoure (s’il y en avait une, ça se saurait !).

Cassirer ne s’est pas arrêté à un émerveillement bien naturel face à cette faculté généreusement distribuée à l’ensemble des êtres humains : créer des formes symboliques. Il a également averti ses lecteurs d’un danger inhérent à cette faculté : la forme symbolique, l’idée, le discours, a la fâcheuse tendance à devenir totalitaire. En d’autres termes, chacun d’entre nous, lorsqu’il découvre une vérité qui lui convient (ce que l’on appelle une vérité, donc) s’efforce de l’étendre à la totalité de sa compréhension du monde, voire à l’imposer à son entourage (que celui qui n’a jamais observé ce phénomène chez un adolescent vienne me trouver, j’ai des choses à lui raconter…).

© F. Ciccollela

Qui plus est, les fictions et les dogmes qui nous servent d’œillères ne sont pas toujours le fait de la société ou de notre entourage : nous sommes assez grands pour générer nous-mêmes des auto-fictions, des discours qui justifient nos imperfections ou qui perpétuent des scénarios de défense, au-delà du nécessaire.

Il reste donc également important d’identifier les dogmes et les discours qui entravent notre liberté de penser, afin de rendre à chacune de nos idées sa juste place : rien d’autre qu’une opportunité de pensée, sans plus. A défaut, nous risquons de la travestir en vérité absolue, à laquelle il faudrait se conformer !

Mais quel langage utilise-t-on pour échanger sur ces formes symboliques, qu’il s’agisse de réfléchir seul ou de débattre avec des tiers, qu’il s’agisse de fictions personnelles ou de discours littéraires, poétiques, scientifiques, mathématiques, religieux ou philosophiques ?

Il semblerait bien qu’il s’agisse là de la langue commune, telle qu’elle est régie par la grammaire et l’orthographe, codifiée par nos académies. On ne s’étendra pas ici sur les différents procédés de langage, sur la différence entre signifiant et signifié, sur l’usage poétique des mots, sur la différence entre vocabulaire et terminologie. Ce qui m’importe, c’est simplement d’insister sur deux choses, à propos des formes symboliques :

    • d’abord, le discoursvoulu raisonnable- que l’on tient à propos du monde ou d’un quelconque de ses phénomènes, n’est pas le phénomène lui-même. C’est Lao-Tseu qui disait : “Le Tao que l’on peut dire, n’est pas le Tao pour toujours.» Pour faire bref : c’est impunément que l’on peut discourir sur n’importe quel aspect de notre réalité car notre discours n’est pas la chose elle-même (sinon, il serait impossible de parler d’un éléphant lorsqu’on est assis dans une 2CV, par simple manque de place).
    • Ensuite : impunément peut-être pas, car notre formidable faculté de créer des formes symboliques pour représenter le monde (qu’il soit intérieur ou extérieur) sert un objectif particulier bien honorable : celui de nous permettre de construire une image du monde harmonieuse, à défaut de laquelle il sera difficile de se lever demain matin.
Mystère et boules de gomme

Nous voici donc avec un modèle de lecture de nous-mêmes à trois étages : le physiologique, le psychologique et les formes symboliques (ou les discours). Jusque-là, nous avons travaillé à les décrire, à reconnaître leur langage et à identifier leur objectif, c’est-à-dire, leur raison d’être :

    1. l’adaptation à l’environnement, pour le cerveau ;
    2. la satisfaction née de l’équilibre entre désirs intérieurs et possibilités extérieures, pour la psyché, et
    3. l’harmonie dans la vision du monde pour les discours, pour la raison.

Tout cela est bel et bon, mais où est le problème, me direz-vous ? Mystère ! Ou plutôt, justement, le mystère et la tradition qu’il véhicule. Je vous l’ai proposé : à moins d’être croyant, gnostique ou un dangereux gourou, la tradition est à prendre comme un discours, une opportunité de pensée : ce qui n’en fait pas une vérité ! Notre tradition occidentale agence nos trois étages de manière rigoureuse : le corps, notre prison d’organes, est au rez-de-chaussée de la maison ; notre conscience, nécessairement plus élevée que nos seuls boyaux, fait “bel étage” et les idées, sublimes, dominent un étage plus haut, elles rayonnent au départ d’un magnifique penthouse sur la terre entière !

      • raison, splendeur, esprit, idéaux, lumière infinie et vie éternelle en haut ;
      • corps, limitations, affects, déchéance et mort, en bas.

C’est du Platon, du Jehovah, du Jean-Sébastien Bach ou du Louis XIV ! Et c’est cette même tradition idéaliste qui positionne le mystère dans des zones transcendantes, dans un au-delà que notre raison ne peut cerner et dont nous ne possédons pas le langage, sauf “initiation”, bref : le mystère est ineffable tant il est supérieur, bien au-delà de notre entendement.

Face à cette “mystique du télésiège”, qui, depuis des lustres, entrelarde notre culture judéo-chrétienne de besoins d’élévation sublime, il existe une alternative, qui est la vision immanente du monde.

L’immanence, c’est la négation de tout au-delà : tout est déjà là, devant nous, au rez-de-chaussée, qui fait sens, qui est magnifiquement organisé et vivant, qui est prêt à recevoir notre expérience mais seulement dans la limite de nos capacités sensorielles et de notre entendement.

Et c’est bel et bien cette limite qui fournit la signification que nous pourrions donner au mot mystère : “au-delà de cette limite, nos mots ne sont plus valables.” Souvenez-vous de Lao-Tseu quand il évoque l’ordre universel des choses et le silence qu’il impose. Contrairement aux définitions des dictionnaires qui nous expliquent que le “Mystère est une chose obscure, secrète, réservée à des initiés”, le mystère serait cet ordre des choses que nous pouvons appréhender mais pas commenter.

Pas de mots pour décrire le mystère : non pas parce qu’il est par essence un territoire supérieur interdit, réservé aux seuls dieux ou aux initiés, pas du tout, mais parce que, tout simplement, notre entendement a ses limites, tout comme le langage rationnel qu’il utilise.

Nous pouvons donc expérimenter le mystère mais, c’est notre condition d’être humain que d’être incapables de le décrire avec nos mots. J’en veux pour exemple la sagesse de la langue quand, face à un trop-plein de beauté (un paysage alpin, la mer qu’on voit danser, la peau délicate d’un cou ou une toile de Rothko), nous disons : “cela m’a laissé sans mots“, “je ne trouve pas les mots pour le dire“, “je suis resté bouche-bée…”

© ElectroFervor
Sapere Aude versus Amor Fati

Au temps pour le mystère. Le questionner aura permis de dégager deux grosses tendances dans notre culture (et, donc, dans notre manière de penser) : d’une part, l’appel vers l’idéal du genre “mystérieux mystère de la magie de la Sainte Trinité” et, d’autre part, la jouissance pragmatique du “merveilleux mystère de la nature, que c’est tellement beau qu’on ne sait pas comment le dire avec des mots.” Dans les deux cas, le mystère a du sens, on le pressent, mais, dans les deux cas, le mystère est ineffable, que ce soit par interdit (première tendance) ou par simple incapacité de notre raison (seconde tendance).

Dans les deux cas, chacun d’entre nous peut se poser la “question du mystère” : quand, seul avec moi-même, je veux accéder à la connaissance, percer le mystère et goûter au sens de la vie, est-ce que je regarde au-delà des idées ou au cœur de mes sensations ?

Merveille de notre qualité d’humains, nous pratiquons les deux mouvements : de l’expérience au monde des idées, du monde des idées à l’expérience ; en d’autres termes, de l’action à la fiction, et de la fiction à l’action.

Pour mieux vous expliquer, j’appelle à la barre deux penseurs qui y ont pensé avant moi : Emmanuel Kant et Friedrich Nietzsche.

Avec son Sapere Aude (“Ose utiliser ton entendement”), Kant représente le mouvement qui va de l’action à la fiction. Ce n’est pas pour rien qu’il vivait au Siècle des Lumières, siècle qui a substitué aux pouvoirs combinés du Roi et de l’Eglise, l’hégémonie de la Raison. Pour reprendre la métaphore, dans la maison de Kant, l’ascenseur s’arrête bel et bien à nos trois étages (cerveau, psyché et formes symboliques) mais le liftier invite ceux qui cherchent la connaissance à monter vers la Raison, dont j’affirme qu’elle est également une forme symbolique, un discours, pas une réalité essentielle. Pour Kant, le mouvement va de l’expérience à la Raison.

Dans la maison de Nietzsche par contre, le liftier propose le trajet inverse, fort de la parole de son maître qui invite à l’Amor Fati (“Aime ce qui t’arrive“). Pour le philosophe, il importe de se libérer des discours communs, des idées totalitaires et ankylosantes, ces crédos que ruminent nos frères bovidés, et de devenir ce que nous sommes intimement, dans toute la puissance et la profondeur de ce que nous pouvons être (ceci incluant nos monstres !).

© Asep Syaeful/Pexels

Il nous veut un peu comme un samouraï qui, par belle ou par laide, s’entraînerait tous les jours pour être prêt à affronter sans peur… quoi qu’il lui arrive pratiquement. Cela implique pour lui le sérieux, l’hygiène de vie et l’attention au monde : trois disciplines qui ne sont pas des valeurs en soi, mais des bonnes pratiques.

Le mouvement préconisé va donc des idées, des fictions, vers l’action, vers l’expérience, vers le faire, comme le chante l’éternel Montaigne, grand apôtre de l’expérience juste. Je le cite :

Quand je danse, je danse ; et quand je dors, je dors. Et quand je me promène seul dans un beau jardin, si mes pensées se sont occupées d’autre chose pendant quelque temps, je les ramène à la promenade, au jardin, à la douceur de cette solitude, et à moi. La Nature nous a prouvé son affection maternelle en s’arrangeant pour que les actions auxquelles nos besoins nous contraignent nous soient aussi une source de plaisir. Et elle nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par le désir. C’est donc une mauvaise chose que d’enfreindre ses règles.

Un modèle pour humains modèles

Le mot est lâché : la règle ! A tout propos philosophique, une conclusion éthique ? Quelle règle de vie est proposée ici ? Nous visons la connaissance (cliquez curieux !), nous cherchons la lumière dans le Mystère ; nous avons un cerveau, une psyché, des idées ; nous pouvons aller de l’un à l’autre et de l’autre à l’un. Soit. Mais encore ?

Souvenez-vous : nous nous étions donné comme objectif de bien nous outiller pour vérifier si nous étions une infox à nous-mêmes, ou non. Dans les films, cela s’appelle une introspection si un des deux acteurs est allongé sur un divan et une méditation quand l’acteur principal se balade en robe safran, avec les yeux un peu bridés sous un crâne poli.

Pour Nietzsche, ce n’est pas être moral que de viser systématiquement la conformité avec des dogmes qui présideraient à notre vie, qui précéderaient notre expérience et qui se justifieraient par des valeurs essentielles, stockées quelque part dans le Cloud de nos traditions ou de nos légendes personnelles.

Vous me direz : “Être conforme, c’est immoral, peut-être, môssieur le censeur ?

      • Je réponds oui, si la norme que l’on suit se veut exclusive, définitive et n’accepte pas de révision (souvenez-vous : les formes symboliques deviennent facilement totalitaires. Méfiance, donc) ; la respecter serait trahir ma conviction que la vie est complexe et que la morale ne se dicte pas ;
      • oui encore, si la norme suivie me brime intimement, qu’elle fait fi de ma personne et de mes aspirations sincères, qu’elle m’est imposée par la force, la manipulation ou la domination ; la respecter serait ne pas me respecter (souvenez-vous : ma psyché a des aspirations, qui peuvent être légitimes) ;
      • oui enfin, si la norme suivie limite l’expression de ma vitalité, de ma puissance physique (souvenez-vous : mon cerveau travaille au service de ma survie).

En un mot comme en cent : la Grande Santé n’est décidément pas conforme et viser la conformité à un idéal est définitivement une négation de sa propre puissance !

Aussi, faute de disposer d’un catéchisme (tant mieux), je vous propose donc une règle du jeu, des bonnes pratiques, plus précisément une clef de détermination qui n’a qu’un seul but : ne pas mélanger les genres.

Par exemple : ne pas déduire d’un mauvais état de santé des opinions trop sombres, que l’on n’a pas sincèrement. Ne pas expliquer à ses enfants que le monde est moche, alors qu’on est simplement dans un mauvais jour. Ne pas expliquer à ses enfants que le monde est super, alors qu’on est simplement dans un bon jour. Ne pas accepter d’être brimé par quelqu’un parce que c’est toujours comme ça. Ne pas demander quelqu’un en mariage avec sept Triple Karmeliet derrière le col. Accepter d’écouter l’autre même s’il fait trop chaud dans la pièce. Ne pas tirer de conclusion sur la nature essentielle de la femme après une altercation houleuse avec une contractuelle qui posait un pv sur le pare-brise…

Ces exemples sont accidentels, quotidiens, et n’ont qu’une vertu : chacun peut a priori s’y reconnaître. Reste que la même clef de lecture peut probablement s’avérer utile pour des questions plus fondamentales, qui n’ont pas leur place ici, parce qu’elles nous appartiennent à chacun, individuellement.

© audiolib.fr

Allons-y avec un peu plus de légèreté, même si la clef proposée peut être le point de départ d’un travail plus approfondi. On va faire comme avant de tirer les lames du tarot : chacun doit choisir un problème qui le tracasse. Vous êtes prêts ? On y va ?

    1. Est-ce que la question que je me pose est essentielle et influence effectivement le sens de ma vie ?
      1. Oui ? Je cherche une solution au problème sans état d’âme ou je laisse passer la pensée inconfortable et je l’oublie (personne n’a jamais dit qu’il fallait croire tout ce que l’on pense) ;
      2. Sinon, je passe à la question 2.
    2. Est-ce que le déplaisir que je ressens peut-être lié à mon corps (digestion difficile, flatulences, chaleur, vêtements mouillés, posture inconfortable maintenue trop longtemps…)
      1. Oui ? Je prends d’abord un verre de bicarbonate de soude ou un godet de Liqueur du Suédois. Je reviens ensuite à la question 1.
      2. Sinon, je passe à la question 3.
    3. Est-ce que la manière dont je vis le problème est influencées par mes légendes personnelles, ma mémoire traumatique ou peut-elle être influencée par un positionnement psychologique que je crois nécessaire face à ses protagonistes ?
      1. Oui ? Je fais la part des choses et je me reformule le problème. Re-oui ? J’en parle à mon psy en donnant la situation comme exemple.
      2. Sinon, je passe à la question 4.
    4. Est-ce qu’en cherchant une solution au problème je fais appel à des évidences, des certitudes, des principes, des arguments d’autorité, des traditions, des routines de pensée ou des autofictions qui déforment mon analyse ?
      1. Oui ? Je pars au Népal, j’attends quelques années et, une fois apaisé, je me repose la même question avec l’esprit plus clair.
      2. Sinon, je passe à la question 5.
    5. Est-ce que, si je localise lucidement l’étage auquel se situe le nœud de mon problème, cette analyse me procurera une vision du monde plus apaisée ?
      1. Non ? Je recommence le cycle à la question 2.
      2. Oui ? Je passe à la question 6.
    6. Est-ce qu’une solution apportée au problème limiterait mes frustrations et me rendrait suffisamment confiance en mes capacités et en la bienveillance de mes frères humains ?
      1. Oui ? J’analyse, seul ou avec mon psy, l’exagération qui génère ma frustration et je travaille dessus avant de conclure quoi que ce soit à propos de moi ou des autres humains.
      2. Sinon, bonne nouvelle mais pas suffisant pour sauter la question 7.
    7. Est-ce que mon hygiène physique est suffisante pour que mon état de santé ne colonise pas la clarté de ma pensée ?
      1. Oui ? Je renonce au restaurant de ce soir et je rentre manger une biscotte à la maison avant de prendre toute autre décision.
      2. Sinon, je m’en réjouis avec vous : rendez-vous à table !

J’insiste ici : ces questionnements ne sont évidemment valables qu’en cas d’expérience désagréable ou inconfortable, de manies suspectes, de regrets ou de remords, voire plus généralement de situations insatisfaisantes. Si votre situation est satisfaisante et que vous ne ressentez aucune souffrance : eh bien, arrêtez de vous torturer et vivez la Grande Santé !

Peut-on alors entendre raison ? Voire raison garder ?

Nous voici arrivés au terme de la promenade. Je voudrais, avant de conclure, me dédouaner d’une chose : il ne s’agissait pas ici de faire le procès de la raison mais bien de l’illusion de raison, voire des prétentions à la raison. Combien de fois n’entend-on pas habiller de raison un simple argument d’autorité, brandir avec véhémence des principes, des appels à la tradition ou les éternels “on a toujours fait comme ça”, alors que l’écoute et le débat pouvaient apporter des tierces solutions qui rendaient les lendemains partagés possibles et généreux !

Et que le ton badin du ‘fake questionnaire’ ne vous trompe pas : je pense sincèrement que nous sommes souvent en défaut d’identifier lucidement les vrais moteurs de nos motivations. Je pense également qu’identifier les instances qui président à nos prises de décision et bien ressentir leur poids dans ce qui fait pencher la balance, est un exercice plus exigeant qu’il n’y paraît. Je pense enfin que nous vivons dans un monde de représentations toxiques où nous devenons individuellement le dernier bastion de la raison et du sens : raison de plus pour explorer notre vie avec tous les outils disponibles et assainir (autant que faire se peut) ce que nous savons de nous-mêmes.

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction et documentation | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Collection privée ; © Bucknell University ; © CNRS ; © F. Ciccollela ; © ElectroFervor ; © Asep Syaeful/Pexels ; © audiolib.fr | remerciements : Renaud Erpicum.


Libérons la parole !

GIBRAN : textes

Temps de lecture : 3 minutes >
La peur (extrait de Le prophète, 1923)

On dit qu’avant d’entrer dans la mer,
une rivière tremble de peur.
Elle regarde en arrière le chemin
qu’elle a parcouru, depuis les sommets,
les montagnes, la longue route sinueuse
qui traverse des forêts et des villages,
et voit devant elle un océan si vaste
qu’y pénétrer ne parait rien d’autre
que devoir disparaître à jamais.
Mais il n’y a pas d’autre moyen.
La rivière ne peut pas revenir en arrière.
Personne ne peut revenir en arrière.
Revenir en arrière est impossible dans l’existence.
La rivière a besoin de prendre le risque
et d’entrer dans l’océan.
Ce n’est qu’en entrant dans l’océan
que la peur disparaîtra,
parce que c’est alors seulement
que la rivière saura qu’il ne s’agit pas
de disparaître dans l’océan,
mais de devenir océan.


[GRAINESDEPAIX.ORG] Gibran Khalil GIBRAN (1883-1931) a inspiré et inspire toujours des dizaines de millions de lecteurs par son chef d’oeuvre, Le Prophète (1923), où il exprime, en langage poétique, accompagné de ses peintures, sa philosophie de l’éthique. Ses nombreux écrits chantent les valeurs humaines que sont l’entente, la bienveillance, la fraternité, l’amour, la paix, la spiritualité d’ouverture à toute la diversité humaine de pensée et de foi. Né en 1883 au Liban, à la campagne, il a été amené par sa mère, avec sa fratrie, à immigrer aux Etats-Unis quand il avait 12 ans. Il retournera finir ses études au Liban 2 ans plus tard. Après ses études, il reviendra aux Etats-Unis, où, mise à part quelques séjours en France, il vivra le restant de sa vie. Cependant c’est la vie et la terre orientales qui étaient siennes tout au long. Il y est décédé jeune, à 48 ans, d’une double maladie. Il avait identifié un ancien monastère libanais pour ses cendres et c’est là qu’elles furent enterrées. La biographie de Gibran par Jean-Pierre Dahdah (2004) comporte dans son avant-propos le texte suivant de Marc de Smedt :

Le besoin d’une éthique de vie simple et tolérante, ouverte sur l’intérieur de soi et sur le monde d’autrui, accueillant la magie de l’existence, les joies et tristesses du temps qui passe, rappelant les grands principes éternels d’un comportement juste et sage, la nécessité d’une telle morale de bon sens et hors institutions, a perduré jusqu’à aujourd’hui.

Un très beau film animé, intitulé Le Prophète, réalisé en 2014 par Salma Hayek, exprime ses idées, esquisse leur effet bienfaisant, et s’inspire de ses dessins.

Publications
      • 1905 : Nubthah fi Fan Al-Musiqa (La musique),
      • 1906 : Arayis Al-Muruj (Nymphes des vallées),
      • 1908 : Al-Arwah Al-Mutamarridah (Les Esprits Rebelles),
      • 1912 : Al-Agniha Al-Mutakasirra (Les ailes brisées),
      • 1914 : Kitab Dam’ah wa Ibtisamah (Larmes et sourires),
      • 1918 : The Madman (Le fou),
      • 1919 : Al-Mawakib (Livre des processions),
      • 1919 : Twenty Drawings (Vingt dessins),
      • 1920 : Al-’Awasif (Les tempêtes),
      • 1920 : The Forerunner (Le Précurseur),
      • 1923 : The Prophet (Le Prophète), rééd. 1990, 1996,
      • 1926 : Sand and Foam (Sable et écume), réed. 1990,
      • 1927 : Kingdom Of The Imagination,
      • 1928 : Jesus, the Son of Man (Jésus, fils de l’homme), réed. 1995,
      • 1931 : The Earth God (Dieu de la terre),
      • Publications posthumes :
        • 1932 : The Wanderer (L’errant),
        • 1925-33 : The Garden of the Prophet (Le jardin du prophète),
        • 1927-33 : Lazarus and his Beloved.

[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : grainesdepaix.org | mode d’édition : compilation et correction par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DR


Citer encore…

BOGDANOFF : les jumeaux Igor & Grichka meurent du Covid-19

Temps de lecture : 4 minutes >

[LEMONDE.FR, 3 janvier 2022] Son frère Grichka et lui formaient un duo emblématique, notamment connu pour avoir animé l’émission de science-fiction Temps X, diffusée de 1979 à 1987 sur TF1. Agés de 72 ans, tous deux avaient été hospitalisés le 15 décembre 2021 à Paris après avoir contracté le Covid-19.

Igor BOGDANOFF, l’un des frères du duo emblématique qu’il formait avec son jumeau Grichka, est mort lundi 3 janvier, à Paris, à l’âge de 72 ans. “Dans la paix et l’amour, entouré de ses enfants et de sa famille, Igor Bogdanoff est parti vers la lumière lundi 3 janvier 2022″, ont écrit ses proches dans un message transmis par son agent. Son frère était mort six jours plus tôt du Covid-19. La famille n’a cependant pas souhaité communiquer sur les causes de la mort d’Igor Bogdanoff, survenue lundi après-midi dans un hôpital parisien. L’avocat des deux frères, Edouard de Lamaze, a cependant confirmé sur RTL que son décès était dû au Covid-19. Selon nos informations, les deux frères avaient été hospitalisés le 15 décembre dans le service de réanimation de l’hôpital Georges-Pompidou, après avoir contracté le Covid-19. Selon une source proche des deux frères, ils n’étaient pas vaccinés contre la maladie.

Docteurs en physique et en mathématiques dont les thèses ont été contestées par la grande majorité de la communauté scientifique, écrivains, animateurs de télévision, descendants de l’aristocratie autrichienne, figures de la vulgarisation scientifique pour le grand public… En plus de quarante ans de vie publique, Igor et Grichka Bogdanoff (qui ont remplacé l’orthographe de leur nom en Bogdanov, en signature de leurs ouvrages dès les années 1990) ont accumulé autant de succès populaires que de railleries sur le mélange des genres qu’ils entretenaient, entre théories sur la relativité générale et passion pour la science-fiction.

Le romanesque des origines des Bogdanoff, qu’ils furent les premiers à alimenter, a participé tout autant au mystère entourant leurs personnages que le récit de la transformation de leurs visages : tous deux ont démenti de nombreuses fois l’existence d’une maladie comme l’acromégalie ou le recours à la chirurgie esthétique. “Nous sommes, avec Igor, des expérimentateurs, se limitait à révéler Grichka en interview, à propos de la forme prise par leurs mentons et leurs pommettes dès le milieu des années 1990. Dans l’expérimentation, il y a un certain nombre de petits protocoles. Ce sont des technologies très avancées, c’est pour cela que le mystère dure depuis si longtemps.

Aux manettes de l’émission Temps X, dès 1979 sur TF1, les frères Bogdanoff détonnent dans le paysage audiovisuel français avec des effets spéciaux d’époque et des combinaisons argentées inusables, portées pendant neuf saisons face à de nombreux invités, comme Jacques Attali, Jean-Michel Jarre, Jean-Claude Mézières, ou même Frédéric Beigbeder, qui vient à 13 ans y faire sa première apparition à la télévision. Sur le plateau, Igor et Grichka font la démonstration d’objets d’anticipation, plus ou moins à la pointe de la technologie : la machine à traduire, la dictée magique ou l’astro-ordinateur, qui devine votre thème astrologique à partir de votre date de naissance.

Temps X © AFP
Controverses scientifiques

En 1987, au moment de la privatisation de TF1, l’émission est arrêtée. Débute alors pour le duo une longue période d’abstinence médiatique, et avec elle les premières controverses. L’écriture, en 1991, du livre à succès Dieu et la science avec l’académicien Jean Guitton provoque la colère de l’astrophysicien vietnamien Trinh Xuan Thuan, qui prétend y retrouver des passages de son livre La Mélodie secrète, publié trois ans plus tôt. Le différend se réglera à l’amiable, et les Bogdanoff s’attellent à la rédaction de leurs thèses : Fluctuations quantiques de la signature de la métrique à l’échelle de Planck, soutenue en mathématiques par Grichka dès 1999, et Etat topologique de l’espace-temps à l’échelle zéro, soutenue en physique par Igor en 2002.

Alan Sokal © Le Devoir

La découverte des deux textes par la communauté scientifique dépasse de loin leur renommée française. Le physicien américain John Baez relaie, en octobre 2002, une rumeur agitant les chercheurs : les deux doctorants français auraient réussi une Sokal, du nom du physicien qui a fait publier en 1996 un article abouti dans la forme, mais complètement faux. A travers les travaux des jumeaux, qu’il qualifie de charabia, John Baez veut ainsi dénoncer les écueils de la sélection dans certaines revues scientifiques.

Les deux frères nient tout canular, mais l’épisode remonte aux oreilles d’un journaliste du New York Times, puis du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui demande en 2003 une expertise des deux thèses par d’autres chercheurs. Accablant pour les Bogdanoff, le rapport est rendu public par Marianne en 2010. “Ces thèses n’ont pas de valeur scientifique“, y affirment les chercheurs. Igor et Grichka Bogdanoff remportent un procès pour diffamation contre le journal en 2014, avant d’attaquer le CNRS sur la légalité même du rapport – ils qualifient alors le comité de Stasi scientifique. Ils perdront leur procès et n’obtiendront pas le dédommagement demandé de 1,2 million d’euros.

Devenus entre-temps les icônes d’une culture des années 1980 désormais kitsch, les Bogda ont réalisé deux autres émissions scientifiques, pour France 2 – Rayons X, de 2002 à 2007, puis A deux pas du futur, entre 2010 et 2011. En réponse aux attaques visant leur légitimité, ils dénoncent une communauté scientifique incapable d’accepter un point de vue atypique et fustigent la cabale médiatique.

Depuis, les jumeaux se faisaient plus rares : Igor Bogdanoff fait de nouveau les titres lorsqu’il est placé en garde à vue en novembre 2017, à la suite d’une plainte d’une ancienne compagne, chez qui il se serait introduit par effraction. En juin 2018, ils avaient été mis en examen pour “escroquerie sur personne vulnérable, soupçonnés par la justice d’avoir profité de la vulnérabilité et des largesses financières d’un millionnaire de 54 ans, qui s’est suicidé le 31 août 2018. Outre les frères Bogdanoff, quatre autres personnes devaient être renvoyées dans ce dossier devant le tribunal correctionnel de Paris, les 20 et 21 janvier 2022.

Le Monde avec AFP


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : lemonde.fr | mode d’édition : partage, décommercalisation et correction par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Le Monde ; AFP ; Le Devoir.


Plus de presse…

Pourquoi vos enfants ne danseront probablement jamais de slow…

Temps de lecture : 6 minutes >

“Le slow serait probablement né à Strasbourg en 1809. Cette année-là, le 14 février, la ville crée l’événement en donnant en l’honneur de l’impératrice Joséphine une somptueuse soirée, au pavillon qui portera son nom, dans le magnifique parc de l’Orangerie.

La souveraine apparaît devant les Strasbourgeois dans une sublime robe griffée par un jeune couturier prometteur, Karl Gerhard Lagerfeld, qui va révolutionner l’habillement. Pour couvrir ses délicates épaules, il lui a confectionné un manteau de velours rouge sur lequel apparaissent de minuscules bretzels, élégantes arabesques au fil d’or qui font pâlir de jalousie les dames de la cour.

Napoléon, de retour de sa campagne victorieuse en Autriche, n’a d’yeux que pour sa bien-aimée. Comment en pourrait-il être autrement ? D’après tous les écrits, la fête est à la hauteur du souverain : grandiose. Aux douze coups de minuit, une musique jusqu’alors inconnue sur terre résonne sous un ciel étoilé et enchante tous les invités. Still loving you, déclame le poète.

Napoléon se lève. Dans la pénombre, il se dirige vers la souveraine et l’invite à danser. C’est lui qui dirige la danse, en plaçant ses deux mains sur les hanches sa cavalière. Au rythme de la musique, le couple – qui se retrouve après six mois de séparation -, s’enlace amoureusement et se balance d’avant en arrière, en tournant très lentement. Le slow est né. Cette danse suave se poursuit en beauté avec Angie, un subtil menuet composé par des musiciens de génie se produisant dans toutes les cours d’Europe.

Quelques années plus tard, en 1839, Honoré de Balzac donne rendez-vous à sa maîtresse Eve Hanska au Café Brant, dans le quartier de la Neustadt. Sur le dernier slow à la mode – Only you -, il se fait doux, tendre et câlin. Elle lui ouvre son cœur comme jamais. Comme ils sont heureux dans cette ville si romantique !

L’année 1862 est aussi placée sous le signe du bonheur : “T’aimer, t’aimer, t’aimer, voilà ma seule et unique destination“. C’est Chez Yvonne, une winstub renommée à Strasbourg, que Victor Hugo déclare sa flamme à Juliette Drouet. Ici, on ne déroge pas à la tradition : entre la choucroute et le kougelhopf glacé, on danse le slow. Ce jour-là, le cœur de Victor palpite lorsqu’il enlace sa douce au son d’Hôtel California.

Forte de cette belle histoire du slow et de ces merveilleuses histoires d’amour, Strasbourg fonde en 2015 le Conservatoire mondial du Slow. Son ambition : redonner à cette danse de couple ses lettres de noblesse.”


Pourquoi vos enfants ne danseront probablement jamais de slow…

[FRANCEINFO:CULTURE] “Still loving youuuuuuuuuuuu…” Ce titre du groupe Scorpions résume le grand cri d’amour de Strasbourg au slow. Mais si, souvenez-vous, ces chansons sur lesquelles vous dansiez enlacés pendant de longues minutes, en espérant conclure. La capitale alsacienne veut consacrer à cette danse un “conservatoire mondial“, sous forme de plate-forme virtuelle. Car presque plus personne ne danse le slow aujourd’hui. Et il est très probable que vos enfants n’en aient jamais l’occasion. Mais pourquoi ?

© Telerama

Parce qu’ils ne danseront plus à deux

Rien de très nouveau. C’est au tout début des années 1960 que tout a changé, avec le twist. Le twist est la première danse qui peut se pratiquer en solo et où hommes et femmes enchaînent les mêmes mouvements, sans que l’un guide l’autre. Il donne ainsi un vilain coup de vieux aux danses de couple que sont la valse, le cha-cha-cha, le fox-trot, le tango… En France, ces pas sont désormais cantonnés à des soirées spéciales pour danseurs confirmés, aux écoles de danse et à la compétition. “La danse a évolué à l’image de la société : elle est aujourd’hui plus individualiste et plus libérale“, synthétise Slate.fr.

La danse étant plus individuelle, moins codifiée et moins genrée, les danseurs amateurs ne s’invitent même plus à danser. Ils dansent, point. Forcément, le quart d’heure américain, pendant lequel les femmes invitaient les hommes à danser, souvent sur un slow, est mort.

Parce que les danseurs détestent déjà ça

Rafraîchissons-nous la mémoire. Avant le minimaliste slow que vous avez connu, il y avait le très élaboré et gracieux slow fox-trot et cela n’avait rien à voir. Pour danser un simple slow, il faut quelques ingrédients basiques : une musique adaptée, un couple ou deux inconnus qui se plaisent un petit peu, une lumière tamisée. Pour les pas, il n’y a pas de règle précise et le résultat dépasse rarement le balancement binaire des deux danseurs, à gauche, à droite, à gauche, à droite. Les plus habiles tenteront de tourner, toujours lentement, voire de traverser ainsi la piste de danse.

Le slow est a priori à la portée de quiconque entend correctement le rythme d’une chanson. A tel point qu’il n’a aucun intérêt à proprement parler. “Les vrais amateurs qui maîtrisent quelques pas de valse, de tango, de zouk ou de merengue estiment que le slow, c’est le degré zéro de la danse“, explique Christophe Apprill, auteur de Sociologie des danses de couple.

Parce qu’il y a mieux pour danser collé-serré

Dans la grande majorité des discothèques françaises, le slow est définitivement banni. C’était déjà le cas en 2004, date à laquelle Libération ironisait sur cette danse qui “n’emballe plus les foules“. Un DJ assurait alors au quotidien avoir remplacé les slows par le zouk love, “slow nouvelle génération“, plus sexuellement explicite. En 2012, à Paris, “c’est la salsa-zouk, la bachata et la kizomba qui font fureur“, explique une habitante de la capitale au Parisien. Des rythmes importés des Antilles donc, ou d’Angola, pour la kizomba, plus dansants que les mélopées de Joe Dassin ou les complaintes dégoulinantes des Platters.

Parce qu’il n’y a pas eu de bon slow depuis 1997

C’est loin, 1997. Céline Dion chantait My Heart Will Go On, pour la bande originale de Titanic. Un film que vos enfants ne verront peut-être jamais, parce que vous-même l’aurez oublié.

Parce qu’ils préféreront prendre un râteau par texto

Pour Libé, le slow était la “drague du timide“. Mais la piste de danse n’est plus le lieu de rencontre privilégié des futurs amoureux, même les romantiques. Aujourd’hui, les adolescents envoient des milliers de SMS par mois, y compris la nuit. Parmi tous ces textos, probablement quelques sextos. Car désormais, ceux qui doutent de leur pouvoir de séduction draguent à distance, par messagerie, sur Snapchat, sur des applications de rencontres comme Tinder. C’est que, de loin, les râteaux font un peu moins mal.

Camille CALDINI

  • L’article complet (avec pubs) de Camille CALDINI est disponible sur FRANCETVINFO.FR (article du 6 décembre 2014).
  • L’illustration de l’article montre une scène du film de Claude Pinoteau, La Boum (1980) © Gaumont International.

SLOWS : top 10 selon Radio Nostalgie (Belgique) :


EAN 9782343231563

“Le slow apparaît à Chicago à la fin des années 1950 sur le plateau d’une émission de télévision. Avec le twist, il est l’un des marqueurs festifs de l’époque Yéyé. Des surprises-parties aux boums, sa gestuaire incontournable rythme l’éveil sensuel et sexuel des boomers. Il devient l’emblème d’une jeunesse allègre, consciente de son existence en tant que groupe influent. Mais, au tournant du siècle, le désamour l’étreint. Sans justification autre que l’établissement d’une relation sensuelle, cette non-danse est devenue une étrangeté dans une époque où l’impératif pragmatique domine. Qu’est devenu le slow ? Sa fonction de rencontre est-elle détrônée par les applications numériques ? Est-il concurrencé par d’autres danses collées-serrées plus attractives ? La banalisation du sexe le rend-il caduc ? Même à moitié mort, le slow reste un révélateur d’enjeux liés au désir de se rencontrer, de s’enlacer et de se toucher, comme un moment pour éprouver l’expérience d’un plaisir au résultat incertain.”


Expérimenter l’autre et soi…

TAROT : Arcane majeur n° 04 – L’Empereur

Temps de lecture : 11 minutes >

“L’arcane L’Empereur est la quatrième lame du Tarot de Marseille. Elle représente un homme assis sur un trône tenant un spectre. C’est la force du pouvoir masculin sur les choses terrestres et matérielles. L’arcane L’Empereur symbolise la capacité d’agir dans le domaine concret. C’est une puissance en action qui matérialise et construit. Ce sont les réalisations matérielles et en premier lieu les entreprises professionnelles. L’Empereur est une image de l’homme et du père, présent et actif. C’est une vision matérialiste et carrée des situations. L’Empereur agit et s’exprime avec logique et clarté. L’Empereur représente la base concrète et matérielle sur laquelle le consultant peut s’appuyer. C’est la solidité et la stabilité d’une situation. Dans sa face sombre, L’Empereur est trop rigide et attaché aux choses matérielles. Il ne parvient pas à se dégager de position étriquée et déteste le changement. Il abuse de son pouvoir.” [d’après ELLE.FR]


L’Empereur (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Révélation d’un secret – Accroissement de fortune.
      1. A côté – CAVALIER DE COUPES : Une personne très inquiète.
    2. Lame renversée : Il y aura perte d’argent. Refroidissement.

L’Empereur ou la Grande Obélisque (Intuiti)

DESCRIPTION : Cette carte représente la pleine conscience du pouvoir du masculin, concrétisé  dans le monde matériel : son autorité est si grande  que vous pouvez la sentir partout autour de vous. Elle renvoie à la figure du pater familias : il est majestueux et mûr, il dicte les règles qui gouvernent le monde et ne tolère pas d’infractions. Son caractère précis et rigide peut le mener à exprimer une nature statique, qui l’empêche de mettre en question ses croyances. Il n’est pas passionné, il agit avec logique et apprécie le travail dur parce qu’il sait que la grandeur s’obtient lentement, pas à pas.

Ici, on parle de structure et de règles. La question est dès lors : “Est-ce que j’ai un problème avec l’autorité ? Est-ce que je préfère être structuré ou non-conventionnel ? Dans le premier cas, pourquoi ai-je tant besoin de règles ? Dans le second, qu’est-ce que je crains quand je perds le contrôle ?” Cette carte est prisée par ceux qui aiment contrôler la situation, qui aiment les règles et respectent ceux qui les font respecter. Les extravertis n’aiment pas ce symbole : ils y voient une stabilité qui leur est presque insupportable. Cet archétype est lié à l’équilibre (principalement matériel), évoque la routine, un boulot stable, des valeurs et des certitudes qui peuvent nous soutenir comme des colonnes. Il faut aussi se méfier de ce besoin excessif de stabilité : quand on n’est plus heureux de son quotidien, il faut se battre pour quitter sa zone de confort, comme dans une cellule de prison dont on aurait pas le courage de s’évader.

L’HISTORIETTE : Monter les marches de l’escalier qui mène au sommet du monde. Sans hésiter, pas à pas, cela prend tout une vie de mener à bien un voyage épique comme celui-là. Et quand on atteint le sommet, l’âge est là, la fatigue aussi, mais la perfection également. On est trop vieux pour redescendre, alors on s’assied sur la dernière marche et on reste là, au-dessus de tout, scrutant le monde d’un regard très ancien…

LA RECOMMANDATION : “Ne te disperse pas. Garde le contrôle !


L’Empereur (Jodorowsky)

Cliquez sur l’image pour accéder à la boutique wallonica…

EXTRAIT : “Stabilité et maîtrise du monde matériel. L’Empereur porte le numéro quatre, associé à la stabilité comme la figure du carré, symbole même de la sécurité matérielle. Les quatre pieds de la table, l’autel de l’église, sont reliés au 4. Un 4 ne peut pas tomber, à moins d’une grande révolution. Le 4, c’est aussi le tétragramme, quatre lettres qui composent le nom divin sacré pour les Hébreux: Yod, Hé, Vav, Hé. Sur la poitrine de
l’Empereur, on découvre une croix à quatre branches. Avec lui les lois de l’univers sont bien établies.

La restauration du Tarot a permis de redécouvrir que l’aigle de L’Empereur couve un œuf. Ce détail, resté effacé pendant des siècles, est fondamental pour comprendre l’Arcane IIII : de même que L’impératrice, féminine, porte un noyau masculin, l’Empereur est accompagné par une aigle réceptive, en pleine couvaison, comme La Papesse elle-même. Absorbe-t-il sa puissance ou se repose-t-il sur elle ? L’interprétation variera selon la lecture.

Le personnage peut être vu assis, stable, ou au contraire déjà debout et appuyé contre le trône, prêt à agir s’il le souhaite : c’est la force au repos. Il n’éprouve aucun besoin de s’agiter, établi qu’il est dans la consolidation de son autorité. Plus aucun effort ne lui est nécessaire. Ses jambes croisées dessinent un carré blanc qui confirme son enracinement dans la matière.

On remarque aussi que sa main gauche est plus petite que l’autre. Passive,  réceptive, elle est attachée à sa ceinture qui est double, comme celle du Bateleur. Mais L’Empereur est déjà train d’accomplir l’union des contraires en agissant sur sa volonté. Sa réalité lui obéit, il est maître de son territoire, de son corps, de son intellect et de ses passions. Dans la main droite, grande et active, il tient fermement un sceptre qui rappelle par sa forme celui de L’impératrice. Mais celle-ci, avec son sceptre au manche orange, agit dans l’ombre, alors que L’Empereur opère en pleine lumière. Il n’exerce pas le pouvoir à partir de son ventre, il s’appuie sur les lois cosmiques et les fait respecter. Il n’a besoin d’aucun appui pour son sceptre, il puise sa force dans l’axe universel. Comme les Reynes dans les Honneurs (ou Figures) des Arcanes mineurs, il fixe du regard l’objet de pouvoir.

Ses pieds chaussés de rouge rappellent ceux du Mat. Ils sont maintenant à l’arrêt, mais ils ne marcheraient, eux aussi, que sur chemin spirituel (le sol bleu ciel). Son trône très ouvragé indique le raffinement de son esprit. On y reconnaît, au-dessus de son épaule gauche, le symbole de l’or, de la connaissance. Sa tête est couronnée d’intelligence (le jaune de son casque sur lequel on discerne un compas orange) et rayonne comme un soleil dans les pointes rouges. Sa barbe et ses cheveux bleu ciel manifestent son expérience spirituelle : le pouvoir qu’il exerce n’est pas seulement matériel, d’ailleurs on peut déceler dans l’agencement des bras et chapeau une figure triangulaire, symbole de l’esprit, par-dessus carré matériel dessiné par les jambes.

Les rides de son cou dessinent la lettre « E », que l’on peut aussi lire comme un « M » vertical. Le cercle blanc qui se niche entre cou et la barbe pourrait être un « O ». Selon cette interprétation, si on le veut bien, la gorge de L’Empereur serait remplie par la syllabe sacrée « Om » du sanskrit.

L’Empereur porte autour du cou un collier jaune en épi de blé, signe de ses intentions purifiées, où pend un médaillon orné d’une croix verte qui fait l’union entre l’espace horizontal et temps vertical. Il est complètement centré, ici, dans le présent. C’est sa manière d’être actif.

Stabilité – Domination – Pouvoir – Responsabilité – Rationalisme –
Appui – Gouvernement  – Matière – Solidité – Chef – Équilibre –
Ordre – Puissance – Père


Le Père universel (Vision Quest)

“L’ESSENCE : PROTECTION -Assistant généreux – Régner et servir- Responsabilité- Soutien en cas de détresse -Sagesse- Élévation – Noblesse de cœur – Courage – Autorité.

LE MESSAGE INTÉRIEUR : Le Père Universel en vous est toujours vivant. Dès que vous vous souvenez de cette partie en vous, vous disposez alors de ses forces. Le Père universel symbolise parfois aussi le père extérieur que vous n’avez jamais eu ou qui n’a jamais été là pour vous. Il représente votre capacité à prendre votre propre vie en mains et de donner à l’enfant en vous l’assurance intérieure que vous allez le protéger et vous occuper de lui. Il indique la force de l’homme adulte qui a accepté son côté féminin et qui l’a intégré. Il forme ainsi une unité intérieure. Ses forces ne sont pas dispersées et il peut donc les appliquer pour le bien-être d’autres personnes et celui d’ autres êtres vivants.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : Quand le Père universel vient à vous, c’est signe que vous ne devez plus continuer à renier vos vraies qualités, mais devez les diriger courageusement vers l’extérieur et les montrer au monde. Prenez votre autorité intérieure au sérieux et reconnaissez-la dans votre travail. La vraie responsabilité repose sur la capacité à répondre à la vie. Et pas de l‘éviter. Vous disposez suffisamment d’expérience et de connaissance intérieure. Utilisez-les à présent au mieux pour vous et pour celui des autres. La capacité et la volonté intérieure de pouvoir offrir à d’ autres personnes une aide et une protection aussi bien spirituelles que matérielles représente un grand cadeau. Rappelez-vous du cadeau du buffle. Il donne de lui-même, il donne de sa force. Il donne même sa vie pour la survie d’autres êtres. Donnez à votre tour sans hésiter ce que le Grand Esprit vous a donné sur votre chemin terrestre.”


L’Empereur – l’Athanor (tarot maçonnique)

Il vint auprès de Salomon et il exécuta ses ouvrages

“Le monde intérieur s’édifie sur une base solide symbolisée par le carré qui est la marque terrestre du lieu  de l’homme, la trace de la maison, au propre et au figuré. De cette base intérieure, la relation avec le cosmos se fera dans une harmonie naturelle. Par analogie, il représente le Franc-Maçon dans la loge tout autant que l’homme dans son temple intérieur.
Le temple est un creuset dans lequel s’inscrit la Pierre. Ses dimensions unissent l’infiniment petit et l’infiniment grand. C’est un univers protégé dans lequel le travail permet à l’apprenti de disposer des soubassements solides en associant les éléments en vue de leur transformation.
Les couleurs de la lame évoquent le feu de l’athanor par les dominantes rouges et oranges environnées du violet de l’intériorisation. Cette carte exprime le contrôle de soi, c’est la réponse active à la lame précédente.”


Le Voyant (Forêt enchantée)

“L’Homme vert se tient avec la Femme verte au solstice d’été. C’est l’époque de la plus grande chaleur, quand le soleil est à son apogée dans le ciel. L’élément associé à cette époque est le Jeu.

DESCRIPTION : Sur cette lame, l’Homme vert arbore un regard ardent et provocant. Les rayons dorés du soleil estival descendent des feuilles recouvrant abondamment son visage éclatant et passent à travers le cœur de la terre sacrée. Devant lui, il y a le chaudron de la nature épanouie, capable de se régénérer, conservant et emmagasinant en même temps l’énergie vitale de la création et de la stabilité. Le chaudron représente le trône de la royauté, actuellement vide. L’Homme vert le protège avec la lance du pouvoir et la corne d’abondance, la gardant pour le roi qui y montera et se posera en défenseur de la terre.

SIGNIFICATION : L’Homme vert est un symbole de l’essence épanouie de l’aspect masculin de la nature. L’une des plus anciennes images de la connexion entre le genre humain et la nature, son visage orne les pierres des temples et des églises depuis des siècles. Depuis les hauteurs glacées et obscures des cathédrales chrétiennes il abaisse son regard sur les gens loin en dessous, souvent d’un air sardonique. Revenant constamment sous des déguisements à peine voilés en tant que Chevalier vert, Bonhomme vert et Robin des Bois, son visage entouré de feuillage regarde depuis le cœur fertile, sombre et riche de la forêt et vous enjoint de respecter le monde naturel et d’apprécier ses joies. Son aspect peut être effroyable et effrayant, car il protège les bêtes sauvages de la forêt. Celles-ci connaissent bien sa voix et sa présence, car il est autant l’une d’entre elles qu’il est l’esprit conscient de la terre. L’interaction entre nature et bête est permanente et engagée. Il surveille attentivement le chaudron de l’épanouissement. On voit la jubilation joyeuse de la création et de la fécondité chez le géant de Cerne Abbas, fier de sa virilité et de son pouvoir protecteur. L’Homme vert est effectivement un géant, dont le pouvoir montre sa maturité et la décision, sa patience.
L’Homme vert est sans faillir vigilant et inébranlable en gardant la terre sacrée. Mieux vaut écouter son avertissement et respecter les lois de la nature et les animaux de la forêt, car il punira sévèrement ceux qui abusent de sa générosité. Néanmoins, il a grand cœur et son esprit est chaleureux et rempli de joie primordiale. Son visage se montre à ceux capables de voir à travers le feuillage enchevêtré qui enveloppe la Terre. Sa générosité est immense, affectueuse et baignée des rayons dorés du soleil fécond d’été.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : L’Homme vert est généreux avec son énergie créative et fertile et il vous conduira sur un nouveau plan de dynamisme assuré. C’est une époque pour donner et recevoir le courant naturel de la vie, tant
intérieurement qu’extérieurement. Soyez préparé à trouver un élan nouveau et épanoui pour entamer des projets, des relations et même des manières inédites de vivre votre vie et de satisfaire votre monde. Le moment est venu de sentir que vous êtes à l’apogée du cycle de la vie. Profitez-en !

Racines et branches
• Grand Père • Patriarche de la nature • Le roi et la terre ne font qu’un
• Homme sombre du chêne sacré • Cœur de Pendragon • Dagda”


Amaethon (tarot celtique)

Le substrat le plus ancien de la tradition celtique n’attribuait pas beaucoup d’importance à l’activité agricole, pour la plupart réservée aux vieillards et aux femmes. Ceci car il s’agissait d’une civilisation à caractère nomade-pastoral, comme l’atteste la structure du calendrier fondé sur les cycles de la Lune, guide des bergers (alors que le Soleil est celui des agriculteurs). Amaethon est donc une divinité tardive, limitée au cadre gallois. Dieu des semailles et de la terre, il dirige la charrue du destin en procurant paix et sécurité à quiconque a la chance de le rencontrer. Il préside aussi à la propriété, au pouvoir et aux frontières tracées, selon l’usage antique, à l’aide de pierres enfoncées dans le sol.

LA CARTE : Bien qu’il dirige une charrue, Amaethon domine la scène par son attitude royale. Tout dans sa personne, depuis son regard fier jusqu’à ses épaules
larges, en passant par ses mains puissantes et son manteau rouge porté avec une élégance insouciante, respire la majesté et l’équilibre. Comme le prouvent les plantes et les pierres à l’arrière-plan, Amaethon est une divinité de la terre, au sens le plus matériel du terme : une partie du monde circonscrite où exercer pleinement son pouvoir.

SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE : Pour l’exercer au mieux sur les autres, il faut exercer le pouvoir avant tout sur soi-même, en se soumettant au premier chef aux règles que l’on entend appliquer. L’autorité émanant de celui qui a su contrôler ses sentiments et ses passions se projette alors naturellement vers l’extérieur, au point d’ être perçue et acceptée par l’entourage. Le chemin emprunté avec calme, parcouru d’ un pas lent et sûr, mène toujours au but. Il s’avère par conséquent inutile de courir, de s’essouffler, de jouer des coudes : quand l’objectif est gravé dans le cœur comme dan s une pierre, il évolue tout seul, guidé par une force mystérieuse, vers ce pour quoi il a été programmé.

MOTS CLEFS : stabilité , autorité, pouvoir, certitude, obéissance.

A L’ENDROIT : stabilité, solidité, bons principes, obéissance au destin, autorité, force, fécondité, fermeté, volonté, équilibre, maturité intérieure, sens pratique, rigueur, bienveillance ; situation bien définie, événements heureux, réalisation d’un projet, victoire juridique ; mariage, paternité ; solide amitié, initiatives couronnées de succès, conquêtes, bonnes nouvelles ; études supérieures, voyages, examens, concours ; travaux agricoles, propriété foncière, héritage, bien-être ; protection.

A L’ENVERS : rigueur, orgueil ; rappel à l’ordre, refus de l’autorité, immaturité, faiblesse ; obstacles, indécision, paresse ; cruauté, tyrannie, égoïsme, avarice ; projets dénués de fondements, protection inefficace, union peu solide ; pertes commerciales, dangers pour le corps, maladies du foie, de la rate, des vaisseaux sanguins ; un adversaire redoutable, une personne brutale et tyrannique.

LE TEMPS : dimanche et jeudi, plein été.

SIGNE DU ZODIAQUE : Lion, Capricorne.

LE CONSEIL : suivez le chemin que les étoiles ont tracé pour vous, en considérant toute chose (rencontre ou événement), belle ou laide, comme la meilleure pour votre évolution.


RETOUR A L’INDEX DES ARCANES…


Lisons encore les symboles…

TAROT : Arcane majeur n° 03 – L’Impératrice

Temps de lecture : 12 minutes >

“L’arcane L’impératrice est la troisième lame du Tarot de Marseille. C’est une femme assise sur un trône qui tient un sceptre et un bouclier avec un aigle. C’est la puissance féminine qui pense et s’exprime. L’arcane L’Impératrice symbolise l’art de la communication, les facilités pour s’exprimer et les capacités de créativité. C’est la sensibilité au service de l’échange et de l’expression de ses idées. L’Impératrice est une image de la femme et de la mère dans sa dimension sensible et expressive. Elle représente l’art de mettre en forme les idées et de trouver des solutions conviviales aux diverses situations. L’Impératrice symbolise les relations sociales et familiales harmonieuses. Elle prend sa place dans toute situation et sait imposer sa façon de voir. Elle possède une autorité naturelle. Dans sa face sombre, L’Impératrice a une parole blessante ou cassante. Elle parle trop ou mal à propos. Elle ne laisse pas assez de place à l’autre et ne communique pas assez bien ce qu’elle pense. Elle peut abuser de sa position de pouvoir.” [d’après ELLE.FR]


L’Impératrice (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Des racontards. Un secret révélé au grand jour qui dissipera des calomnies. Une femme fera des aveux.
      1. A côté – LA LUNE : Il y a danger sérieux.
    2. Lame renversée : Gros rhume.
      1. A côté – LA LUNE : Maladie grave avec confession singulière.
      2. A côté – LE SIX DE DENIERS : Il y aura Banqueroute.

L’Impératrice ou la Vulve rieuse (Intuiti)

DESCRIPTION : Ici, on entre dans la sphère de la gestation, du papillon qui s’extrait de sa chrysalide, c’est la naissance, c’est le rire d’Athéna qui jaillit du crâne douloureusement ouvert de Zeus. C’est la féminité active, prêt à l’amour, généreuse, abondante, audacieuse et apparemment sans limite. C’est une lame qui évoque la Mère Nature, la beauté des Nymphes, la magie de la Femme. Mais il est également question de superficialité, comme dans un éclat de rire spontané qui explose sans raison ; c’est l’expression joyeuse d’un être qui n’est pas encore vraiment mature.
Enfin, la créativité devient réalité. C’est le moment de vous demander  : “Quel est mon rapport à ma propre spontanéité ? Ai-je peur de ne pas avoir des bases assez solides sous les pieds ? Est-ce que je permets au choses d’arriver librement ou est-ce que je les bloque dès le départ ?”
Les personnes qui aiment cette carte sont spontanées, elles sont prêtes à faire confiance à leur intuition et à se lancer dans une nouvelle aventure, même si elles ne sont pas toujours sûres de leur coup.  Les personnes qui n’aiment pas cette lame ont besoin de certitudes et regardent toute nouvelle idée avec méfiance si elle surgit sans prévenir. L’archétype évoqué par cette carte suggère une manière de vivre plus explosive et joyeuse : agir d’abord, sans s’interroger longuement pour savoir si une idée est bonne ou mauvaise. Le revers de la chose peut également constituer un avertissement : peut-être votre personnalité est-elle trop turbulente et il commence à être temps d’adopter une approche plus réfléchie.

L’HISTORIETTE : Quand elle rit, les fleurs se colorent dans l’herbe fraîche et c’est le Printemps qui marche. Quand elle rit, des enfants naissent dans ses pas. Quand elle rit, les poètes jubilent de leur inspiration retrouvée, les poivrots lèvent leurs verres pleins et même les voleurs fêtent leur évasion bien organisée. A la face de quiconque essaie de contrer les effets de son rire prodigieux, elle rit… simplement.

LA RECOMMANDATION : “Soyez spontané et ne craignez rien !


L’Impératrice : éclatement créatif, expression (Jodorowsky)

Cliquez sur l’image pour accéder à la boutique wallonica…

EXTRAIT : “l’Impératrice, comme toutes les cartes du degré 3, signifie un éclatement sans expérience. Tout ce qui était accumulé dans le degré 2 explose de façon foudroyante, sans savoir où aller. C’est le passage de la virginité à la créativité, c’est l’œuf qui s’ouvre à la vie et laisse sortir le poussin. En ce sens, L’impératrice renvoie à l’énergie de l’adolescence, avec sa force vitale extrême, sa séduction, son manque d’expérience. C’est aussi une période de la vie où on est en pleine croissance, où le corps a un potentiel de régénération exceptionnel. C’est aussi l’âge de la puberté, la découverte du désir et de la puissance sexuelle.
L’Impératrice tient son sceptre, élément de pouvoir, appuyé contre la région du sexe. Sous sa main, on voit pousser une petite feuille verte : elle pourrait représenter la nature naturante, un printemps perpétuel. La petite tache jaune qui ferme le bâton du sceptre indique que son pouvoir créatif s’exerce avec une grande intelligence. Les jambes ouvertes, très à l’aise dans sa chair, on pourrait la voir dans une position d’accouchement, comme si, après un processus de gestation elle accouchait d’elle-même. A son côté, sur la droite de la carte, on découvre une pile baptismale : elle est prête à baptiser ou à être baptisée, célébrant incessamment dans la vie comme une naissance sans cesse renouvelée. La lune croissante qui se dessine dans sa robe rouge renvoie la réceptivité de La Papesse. Elle nous rappelle ainsi que nous sommes pas à l’origine de notre force sexuelle et créative, qu’il s’agit d’une énergie cosmique ou divine qui nous traverse. Sa réceptivité à cette puissance est symbolisée par le trône bleu qui dépasse derrière ses épaules comme une paire d’ailes célestes. C’est dans cette réceptivité que L’impératrice puise toute sa force, toute sa séduction et sa beauté. Ses yeux verts sont les yeux de la nature éternelle, en relation avec les forces célestes. Elle possède un blason où l’on reconnaît un aigle encore en formation (une aile n’est pas tout à fait terminée). Nous verrons en étudiant l’Arcane IIII que l’aigle de l’Impératrice est un aigle mâle, alors que celui de L’Empereur est femelle ; elle porte en elle un élément de masculinité. De même, on remarque à son cou une pomme d’Adam très virile : cela indique qu’au cœur de la féminité la plus grande il y a un noyau masculin. C’est le point Yang dans le Yin du Tao, de même qu’au centre de la plus forte masculinité, on trouve un noyau féminin.
Sur sa poitrine brille une pyramide de couleur jaune avec une sorte de porte. Elle nous offre une entrée : si nous pénétrons la lumière intelligente du cœur de L’impératrice, nous pourrons exercer notre pouvoir créateur. Dans sa couronne, véritable boîte à bijoux qui symbolise la beauté de la créativité mentale, on cerne une grande activité intelligente (la bande rouge) qui coule vers le jaune de ses cheveux.
Aux pieds de L’impératrice, on découvre un serpent blanc qui symbolise l’énergie sexuelle dominée et canalisée, prête à s’élever vers la réalisation. Le sol carrelé de couleurs évoque un palais, une plante exubérante y pousse : ce n’est pas un environnement figé, il est constamment enrichi par de nouveaux apports, et la nature y a une place de choix.
L’impératrice porte un costume rouge, actif au centre, bleu vers les extrémités. C’est exactement l’inverse de La Papesse avec son costume froid et bleu au centre, et rouge à l’extérieur. La Papesse nous appelle, mais lorsqu’on entre en elle, on peu être gelé et broyé si on ne sait pas comment la traiter. L’Impératrice, elle, brûle intérieurement, mais à l’extérieur elle se pare de froideur. Pour entrer en elle, il va falloir la séduire, ce qui n’est pas si facile. Mais une fois que l’on dépasse les défenses, on est reçu dans le feu créatif.

Fécondité • Créativité • Séduction • Désir • Pouvoir • Sentiments •
Enthousiasme • Nature • Élégance • Abondance • Moisson • Beauté •
Éclosion • Adolescence…”


La Mère universelle (Vision Quest)

L’ESSENCE : FORCE CRÉATRICE – Sollicitude -Créativité – Force de féminité avancée- Sagesse – Sympathie profonde – Bon cœur – Amour – Protection – Compréhension – Se sentir en sécurité.

LE MESSAGE INTÉRIEUR : La bonté véritable est toujours un cadeau du ciel ! Celui qu’elle effleure, voit sa souffrance se dissiper. Son cœur s’ouvre et reflète cet amour avec une profonde gratitude. Vous disposez également de cette force en vous. Laissez-la se manifester. Rendez votre lumière intérieure et votre amour visible. Ouvrez-vous à la source de votre force féminine. L’HEURE DE LA FEMME EST VENUE ! Il est temps de montrer votre propre féminité, votre propre femme -votre être-, et de lui accorder le respect et l’amour dont elle est digne. Si vous ne montrez pas de tendresse envers vous-même, qui alors, croyez-vous, le fera pour vous ? Si vous ne vous assumez pas purement et simplement vous-même, de qui donc l’ attendez-vous ? Tournez-vous vers votre propre femme -votre vraie nature- en vous. Homme ou femme ,
tournez-vous à présent vers la force de votre femme intérieure.
.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : Vous disposez de la bonne attitude non seulement pour vous aider vous-même, mais aussi les autres personnes à s’assumer et à accomplir leur vie sur celle Terre de façon plus positive. Vous servez d’exemple ! Acceptez cette responsabilité. Elle peut se révéler être le plus grand cadeau de votre vie. Il n’y a rien de plus réjouissant que de puiser à la source de votre plénitude intérieure intarissable et de laisser la force de votre cœur et la force de votre sentiment maternel se délivrer. Si vous commencez à vous reconnaître également dans d’autres personnes, la seule possibilité qui vous
reste est de révéler tout votre potentiel. Votre cœur s’est réveillé, vous êtes de retour en vous, vous avez reconnu votre vraie nature. Vivez-la’


L’Impératrice – L’Entendement
(tarot maçonnique)

C’est en haut qu’il convient de chercher la base du clair esprit.

Les symboles suscitent l’intuition, ils parlent à l’imaginaire, mais la raison doit être le guide qui conduit à travers ces arcanes afin de ne pas perdre la voie. Socrate recommandait la connaissance de soi, d’autres parlent de la nécessité de structurer les expériences et d’organiser les pensées. Un raisonnement clair, un parfait contrôle des émotions, permettent d’acquérir les garde-fou nécessaires pour avancer impunément dans le monde difficile des expériences psychiques. Cette lame est construite sur une combinaison de triangles et une trinité de symboles qui allie les principes actifs et passifs ainsi que le catalyseur. Alchimiquement il s’agit du Soufre, du Mercure et du Sel. Maçonniquement ce sont les trois “Lumières” découvertes par le nouvel apprenti : Équerre, Compas et Livre de la Tradition (ou de la loi). Les couleurs dominantes, bleue, jaune et rouge sont fondamentales et découlent de la séparation physique de la lumière. Elles permettent toutes les combinaisons imaginables. La teinte dorée se répand ici à l’intérieur du cadre, contrairement à la carte précédente pour laquelle la dorure se limitait à la périphérie de l’image. La matière inaltérable de l’or est traditionnellement et par analogie associée au soleil et à sa lumière rayonnante


La Femme verte (Forêt enchantée)

“La Femme verte se tient au solstice d’été, le 21 juin. Son élément est le feu. Associée au midi, elle est la manifestation terrestre de l’énergie solaire féminine…

DESCRIPTION : La Femme verte, produisant généreusement la nature, couronnée de fougères et de roses sauvages, exhale la parole de vie divine. Son expression calme et sereine suggère une souveraineté gracieuse. Autour de son cou, un torque celte en or représente le soleil tout au long de l’année. La coupe d’ambre jaune or posée devant elle est remplie du lait de l’amour. La sheela-na-gig qui l’orne représente la force de vie de toutes les femmes. La Femme verte symbolise la forêt au milieu de l’été. Ici, dans le feuillage luxuriant, demeurent les petits animaux et oiseaux de la Forêt enchantée. Il y a tout un écosystème dans les branches et un refuge sûr pour les innocents et les vulnérables sous ses racines…

SIGNIFICATION : La Femme verte incarne l’archétype féminin de la nature et de l’énergie verte. Sa présence équilibre celle de l’homme sauvage et représente la manifestation terrestre de l’énergie solaire féminine et la plénitude de la Grande Mère. Elle personnifie aussi la déesse de la Terre, manifestée parfois en tant que souveraineté, qui met à l’épreuve tous les nouveaux arrivants et offre à ceux qui réussissent ses tests des présents de royauté intérieure et d’amour et un lien très profond avec les richesses de la Terre. La lumière éclatante du soleil du solstice d’été se déverse d’elle, animant tout ce qu’elle touche et conférant une énergie illimitée. Ce personnage est complexe et subtil, mais extrêmement dynamique dans son interaction avec qui conque cherche à comprendre la nature de la Forêt enchantée. Elle sert de médiateur à la bénédiction sacrée de la fécondité terrestre et aux animaux qui l’habitent, et établit un lien profond avec la personne qui cherche à s’accorder au rythme de la Roue de l’année.
Dans la tradition arthurienne, la Femme verte confirme la royauté d’Arthur en lui confiant l’épée sacrée et en le désignant comme gardien des objets sacrés de Grande-Bretagne. Elle apparaît parfois sous les traits de la Dame du Lac, qui éduque tant Arthur que le jeune Lancelot. Dans d’autres récits, elle se manifeste en tant que Blanchefleur, courtisée par plusieurs des chevaliers d’Arthur et offrant les attaches intimes du mariage et de la joie à ceux avec lesquels elle partage sa générosité. Son rôle sacré est celui d’initiatrice dans le domaine de la Forêt enchantée.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : Se montrant à une époque d’éducation et de protection, d’apprentissage et d’initiation, lorsqu’abondent les relations affectueuses et fertiles, tant humaines qu’universelles, la Femme verte est l’intermédiaire de la souveraineté sacrée de l’âme de la Terre et montre le chemin de la compréhension et de la communion avec la nature. Cette bénédiction est néanmoins accompagnée de responsabilité. Rappelez-vous que cet esprit magnifique, magnanime et généreux vit à travers vous, engendré par le souffle sacré de vie et offert à ceux ayant besoin de direction et de guérison. Apprenez ce qu’enseigne l’esprit joyeux et abondant de la Terre et identifiez-vous au monde et à votre véritable moi.

Racines et branches
Mère universelle • Guenièvre • Isis • Matrice de la nature • Blanchefleur • Lady Marian • Maîtresse des animaux • Femme sauvage”


Brigantia (tarot celtique)

“Fille du Dagda et de la déesse mère Morrigan, Brigantia (Belisama chez les Gaulois, et Brigit dans le panthéon irlandais) est une jeune femme à l’allure gracieuse et très grande aussi bien physiquement que spirituellement (brig signifie justement haute, élevée).
Elle apparaît assez souvent en compagnie de deux doubles, ses sœurs, avec lesquelles elle préside aux arts, à la musique, à la poésie, à la médecine et à l’artisanat des métaux.
Multiplier par trois une divinité dans le but de lui conférer davantage de force et d’ampleur est un phénomène courant dans la culture celtique (en Irlande, c’est le cas des trois Macha, des trois Morrigan ou de Banbla, Fotla et Eriu, la fondatrice du pays). Nombreux sont par exemple les édicules votifs avec trois figures féminines (les trois matres mentionnées par les classiques latins) dont une, celle du milieu, coiffée d’une espèce de bonnet et tenant un enfant dans son giron, revêt le plus d’importance. On retrouve de la même manière l’idée de la terre mère chez Dana ou Ana, ancêtre de la lignée divine des Tuatha De Danaan, chez Tailtiu , la nourrice de Lug, ou chez la lascive Medb, sorte de Vénus celtique mariée au moins quatre fois et pourvue d’une foule d’amants auxquels elle accorde ses faveurs.
Brigit est encore honorée de nos jours en tant que reine de la fécondité lors de la fête d’Oimelc ou d’lmbolc, au début du mois de février quand, selon la légende, entre les flammes des cierges et les bêlements des agnelets, la sorcière Caillach (l’hiver) cède la place à la belle et printanière Brigit.
Associée au lait, au feu perpétuel et aux agneaux, Brigit est devenue sous l’influence du christianisme irlandais sainte Brigide, patronne des crémiers, souvent représentée au milieu d’un troupeau.

LA CARTE : Grande, jeune et gracieuse, Brigit est la quintessence de la beauté et de l’harmonie. On la voit ici dans toute sa splendeur de divinité printanière, vêtue de blanc (allusion à la luminosité de la saison), entourée d’herbes et de fleurs dont cette déesse guérisseuse tire des mixtures magiques. Les immanquables agneaux l’accompagnent, symboles de jeunesse et d’innocence que l’on retrouve également dans le pendentif qu’elle porte autour du cou. Maîtresse des arts, de la musique et de la poésie (Ecne, sa petite-fille, est justement la déesse de la sagesse), elle souffle dans un cor dont le son réveille et renouvelle la nature.

SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE : Celui qui ne campe pas sur ses positions mais qui se montre toujours prêt à se remettre en question fait preuve d’intelligence. Tout change, tout se renouvelle, et c’est dans ce changement perpétuel que réside la poésie de la vie. L’harmonie est la loi qui préside aux destinées du monde : n’importe quel événement ou situation, personne ou chose, indépendamment de sa bonne ou mauvaise apparence, est positif et juste s’il suit le rythme harmonieux de l’univers. Brigit représente l’habileté créatrice au féminin, l’approche correcte de la réalité qui condense, dans les meilleures proportions, esprit et cœur, faculté de raisonner et intuition.

MOTS CLÉS : habileté, intelligence, guérison, poésie, féminité.

A L’ENDROIT : art, musique, poésie ; clairvoyance, lucidité, clarté  d’intentions, étude, dynamisme, fermeté ; capacités intellectuelles et artistiques, volonté d’atteindre des positions élevées ; beauté, sympathie, charme, harmonie intérieure, triomphe de la féminité ; développement, progrès, protection de la part d’une femme, conseils judicieux, certitude, allégresse, nouvelles ; une rencontre déterminante pour l’existence, un mariage heureux, des enfants en bonne santé et intelligents ; promotion, bien-être matériel, santé, force physique, fécondité, grossesse désirée ; l’épouse, la sœur, la fille, une étudiante , une bonne conseillère, l’amie de cœur.

À L’ENVERS : vanité, mensonge, présomption, légèreté, stupidité, ignorance ; erreurs, manque d’inspiration, fausses intuitions ; flatteries, égoïsme, actions déconseillées, désirs inassouvis; fatigue, apathie, indécision ; commérages, infidélité, crise affective, problèmes de communication au sein du couple ; grossesse non désirée ; échec d ‘examens et de projets, perte de biens matériels ; épuisement, avortement, maladies de la peau, du sein, des intestins et des poumons.

LE TEMPS : mercredi et vendredi, printemps, été.

SIGNES DU ZODIAQUE : Vierge, Gémeaux.

LE CONSEIL : réveillez l’énergie féminine qui sommeille en vous et essayez de penser avec votre cœur au lieu de votre esprit. Écoutez la voix de l’intuition et vous éviterez bien des erreurs.


RETOUR A L’INDEX DES ARCANES…


Lisons encore les symboles…

TAROT : Arcane majeur n° 02 – La Papesse

Temps de lecture : 11 minutes >

“L’arcane La Papesse est la deuxième lame du Tarot de Marseille. Elle représente une femme assise tenant sur ses genoux un livre ouvert couleur chair, sa coiffe sort dans la case d’en haut. Cette femme symbolise le savoir. Elle est branchée sur la connaissance intuitive. Elle possède le livre de la sagesse. L’arcane La Papesse représente une position solide et stable pour le consultant. La Papesse est une image de mère protectrice et bienveillante. Elle apporte le soutien et le réconfort. La Papesse symbolise la puissance des acquis, la solidité des biens matériels qui donnent une assise stable et une autorité naturelle au consultant. La Papesse apprécie les choses de la vie et elle sait en user avec sagesse. C’est une bonne vivante. La Papesse est un symbole de fécondité et de patience. Elle prend le temps de préparer l’avenir et de laisser se faire les choses pour la réussite des projets. Dans sa face sombre, La Papesse devient écrasante et intrusive. C’est la mère envahissante. La Papesse est aussi le poids de l’inertie et le repli sur soi-même. Elle garde tout en elle et risque de s’étouffer à ne pas exprimer ce qu’elle retient.” [d’après ELLE.FR]


La Papesse (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Accommodement – Le vol n’aura pas lieu
      1. à sa droite – Le Soleil : Calomnies
      2. à côté – Deux de Coupes : Festin – Banquet – Enivrement
    2. Lame renversée : Querelle violente – Festin raté, cause grande pluie
      1. à côté – Valet de Deniers : Vol dans la maison avec gros dégâts

La Grande Prêtresse ou la Sphère de la Gestation (Intuiti)

DESCRIPTION : Quand Victor Hugo a réalisé que sa vie sociale consommait le temps qu’il pouvait par ailleurs consacrer à l’écriture de Notre Dame de Paris, il a demandé à son majordome de cacher tous ses vêtements afin de l’empêcher de sortir avant qu’il n’eut fini le roman. Voilà la Sphère de la Gestation : ce qui est calculé et fermement décidé ne va pas s’encombrer du monde. C’est un symbole fort et lucide, qui sait ce qu’il veut et est bien conscient de ce qu’il faudra mettre en oeuvre pour y arriver, parfaitement capable de se retirer en soi pour trouver la nécessaire semence et attendre patiemment qu’elle éclose en une fleur épanouie. C’est une question d’apprentissage et de gestation. C’est le moment de se poser la question : “Qu’est-ce que je suis réellement en train de mijoter, à l’intérieur ? Pourquoi le garder caché si longtemps ? Est-ce chaud ou froid ? Est-ce que j’aime ce sentiment ou me refroidit-il ?” Les personnes qui aiment cette carte n’ont pas peur de se retirer du monde pour réaliser quelque chose ; elle est pour ceux qui accordent de l’importance à l’apprentissage et à la méditation. La carte est désagréable à ceux qui veulent tout, tout de suite, ceux qui n’ont peut-être pas le courage et la force de volonté de prendre le temps et l’espace nécessaires pour réellement créer quelque chose. L’archétype vous invite à vous offrir le temps de la recherche, où vous pouvez jouir de l’attente en termes profitables. En même temps, le risque existe d’attendre trop longtemps avant de sortir du buisson, voire de devenir une sorte d’intellectuel incapable d’agir : la pensée seule ne peut créer.

L’HISTORIETTE : Elle marche, insouciante, perdue dans ses pensées, au  milieu des tables de jeu. C’est avec la même insouciance qu’elle marcherait dans un bordel ou le long de rues mal famées ; jeune et pure, elle a les yeux voilés par une présence céleste. Elle marche comme une étoile dans la nuit…

LA RECOMMANDATION : “Jouissez du vide dont vous avez besoin !


La Papesse : gestation, accumulation (Jodorowsky)

Cliquez sur l’image pour accéder à la boutique wallonica…

EXTRAIT : “La Papesse porte le numéro deux qui, dans les numérologies courantes, est associé à la dualité. Mais dans le Tarot, 2 n’est pas 1+1 : c’est une valeur pure, en soi, qui signifie accumulation. La Papesse couve. Première femme des Arcanes majeurs, elle nous apparaît cloîtrée, assise à côté d’un œuf aussi blanc que son visage ovale. Elle est doublement en gestation, de cet œuf et d’elle-même. Symbole de pureté totale, La Papesse révèle en nous la partie qui n’a jamais été blessée ni touchée, ce témoin virginal que nous portons, parfois sans le savoir, et qui représente, pour chacun d’entre nous, un puits de purification et de confiance, une forêt vierge inexploitée, source de potentialités. L’enfermement dans le temple, couvent ou cloître, est symbolisé par le rideau qui pend du ciel et s’enroule vers l’intérieur. La Papesse a souvent été vue comme une initiatrice, une magicienne. Elle a fréquemment été assimilée à deux grandes figures mythiques : la Vierge Marie, immaculée conception vouée à porter Dieu en son sein, et la déesse Isis, source magique de toute fécondité et de toute transformation. Sur sa coiffe, quatre pointes indiquent le nord, le sud, l’est et l’ouest : située au centre des points cardinaux, sa connaissance est reliée à la matière ; la prise de conscience s’effectue à travers le corps. Sa tiare sort légèrement du cadre, en se concentrant dans un point orange. La Papesse vient vers nous, pour parler à la fois de notre vie matérielle et de l’esprit pur. D’un point de vue négatif, on peut lire sa blancheur comme frigidité, rigidité normative, obsession de la virginité qui conduit à la castration, interdiction de vivre. Comme femme, elle peut être une mère néfaste qui ne laisse jamais éclore l’œuf et le couve d’une autorité glaciale. Le livre qu’elle porte la voue à l’étude et à la connaissance. De couleur chair, il nous indique qu’elle étudie les lois de l’incarnation humaine. On peut aussi penser, puisqu’elle n’est pas en train de le lire, que ce volume ouvert n’est autre qu’elle-même attendant qu’on vienne la déchiffrer, qu’on la réveille. Il renvoie également aux Écritures saintes : La Papesse accumule le langage de Dieu le Père, le langage vivant. Enfin, les dix-sept lignes signalent sa parenté avec L’Étoile : l’accumulation de La Papesse a pour horizon l’action de l’Arcane XVII. Dans le sens positif et initiatique. Papesse prépare une éclosion. Elle attend que Dieu vienne l’inséminer. Les trois petites croix qui ornent sa poitrine signifient que, bien que cloîtrée dans la matière, elle appartient au monde spirituel. Elle représente l’esprit pur qui habite en chacun de nous et nous appelle à communiquer avec cette force divine incorruptible. Hors de l’action, en pleine réception accumulative, elle épure avec intransigeance tout ce qui pourrait faire barrage à la vibration de l’énergie divine.

Foi • Connaissance • Patience • Sanctuaire • Fidélité • Pureté •
Solitude • Silence • Sévérité • Matriarcat • Rigueur • Gestation •
Virginité • Froid • Résignation…”


La guérisseuse (Vision Quest)

L’ESSENCE : INTUITION – Votre force de l’âme – Votre Anima – Initiation – Guérison – Amour pour l’humanité – Prophétie et Clarté – Force de vision.

LE MESSAGE INTÉRIEUR : La Guérisseuse est le symbole spirituel de votre Anima, votre force de l’âme, de votre profonde nature intérieure. Par la force de l’intuition et donc de l’initiation, elle a la capacité d’influencer et de favoriser les processus de guérison. Si vous faites confiance à cette énergie en vous, vous pouvez, vous aussi, vous guérir. Les adjectifs saint et sain comportent tous deux l’idée d’être raisonnable, sage et de mener une vie exemplaire. Initiation signifie dans ce cas être initié par sa propre force de guérison. La vraie intuition vient toujours des dimensions les plus profondes et plus élevées de notre être. Si vous vous détendez, elle monte d’elle-même des profondeurs de votre être. Plus vous manipulez votre inspiration avec allégresse et flexibilité et plus vos prévisions seront certaines. Plus vous êtes attentionné et éveillé et plus votre intuition travaillera avec simplicité et clarté.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : La vraie intuition ne peut être efficace  dans votre vie que si vous croyez en vous-même et si vous lui donnez les plages nécessaires pour s’épanouir. On ne peut ni la forcer, ni la produire par enchantement. Afin que votre intuition puisse également être efficace dans le quotidien, il est nécessaire d’observer vos schémas de pensées négatives et de les suspendre. De cette façon, il vous sera possible de puiser à partir de votre sagesse intuitive qui est très profondément liée à toute vie et à toutes les manifestations de l’univers. La sagesse profonde intérieure qui provient de cette base universelle de l’être est infinie et éternelle et souvent indicible. Il faut beaucoup d’attention pour se réveiller intérieurement. Et beaucoup d’amour pour guérir intérieurement. Le chemin qui y mène est de suivre votre intuition


La Papesse
(tarot maçonnique)

Le miroir retourne l’image de soi, il aide à se bien connaître.

Cet arcane pose la question de l’être et de son devenir. Il invite à un retour sur soi. La Papesse située entre les deux colonnes est la gardienne de l’entrée du temple, de la frontière entre conscient et subconscient. Toute la lame est construite sur le principe de la dualité. La lumière a besoin des ténèbres pour s’exprimer ; le ciseau ne peut agir sans le maillet. L’équilibre est un continuel compromis de deux forces et il faut adapter son cheminement aux règles imposées par le pavé mosaïque noir et blanc. Avant de pénétrer dans le temple, il faut faire le point avec soi-même, c’est le rôle du cabinet de réflexion qui invite aux interrogations face à l’image que l’on perçoit de soi. Traditionnellement le serpent est symbole de prudence et de sagesse. En Occident il est le gardien des puissances terrestres, il veille dans les cavités enfouies. En Orient, le serpent Naga jaillit de la terre et trace dans le ciel un arc multicolore unissant le visible et l’invisible. Ainsi cet arcane invite à l’intériorisation pour faire surgir l’énergie vitale. C’est la voie de l’intuition.


Le Voyant (Forêt enchantée)

Le Voyant est au centre de la Roue dans le quadrant de l’eau et des émotions, se rapportant aux mystères de la Lune et de la Terre. Il a pour partenaire le Chaman et est un guide vers l’Arbre du monde.

DESCRIPTION : Le Voyant est enveloppé dans le manteau de sagesse du hibou, décoré d’animaux de pouvoir et d’esprits chamaniques. Il se tient devant l’Arbre du monde, tirant de la sagesse de ses racines descendant profondément dans le sol. Il est entouré des symboles des quatre éléments dont il est l’intermédiaire : la coupe, le bâton, la tête de flèche et la pierre. De l’ extrémité de son bâton pend un petit sac en cuir renfermant un jeu de runes. Son visage est caché dans la pénombre. Sa voix est grave et il parle par énigmes, mais si vous écoutez, il vous dirigera vers de nouveaux commencements plus sages.

SIGNIFICATION : Placé au cœur de la Roue et de la Forêt enchantée, dans le quadrant de l’eau, le Voyant représente l’intuition naissant du calme et de l’intériorisation du séjour auprès de l’Homme encapuchonné. Présent au cœur d’un univers intérieur personnel, il peut procurer la connaissance et l’aide nécessaires à l’extériorisation de cette énergie dans le monde matériel sous forme de pouvoir, de sagesse ou de fins créatives. Intermédiaire oraculaire du principe intuitif et imaginatif féminin, la médiation du Voyant repose sur l’énergie ancrée et le savoir-faire. Tout cela est symbolisé par son manteau emplumé, qui représente l’envol de la pensée et de l’intellect, mûri et stabilisé grâce à son pouvoir profondément enraciné dans la mémoire de la Terre. Le Voyant se tient au centre de la Roue et du monde intérieur de l’individu, devant le Chaman. En plus de guider l’âme, il est un catalyseur de la manifestation du travail créatif et artistique. Les idées passent par le domaine irréel des rêves et des états de transe, mais le Voyant est le médiateur intérieur archétypal qui les transforme en œuvres littéraires, en chants et en danses. Il inspire le lien émotionnel avec un livre ou un morceau de musique, fait monter les larmes aux yeux à la fin d’un film touchant ou fait rire à une histoire drôle. Grâce à sa capacité inhérente à équilibrer l’émotion, l’intellect et la volonté, il nous incite à changer notre monde matériel et se fait le meilleur médiateur de toutes les forces élémentales présentes dans la Forêt enchantée. Le Voyant encourage l’exercice positif de la volonté, manifesté à travers l’émotion et l’engagement et incarné par un effet matériel. Il représente l’une des formes plus pures et les plus bénéfiques de magie terrestre.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : Le moment est venu de focaliser votre pouvoir et le laisser vous traverser. Beaucoup de rêves ou de désirs liés au processus émotionnel créatif sont prêts à être appliqués dans la vie quotidienne et vous devez donner maintenant libre cours aux envies cachées ou refoulées. Cela peut aussi se rapporter à la guérison, aux relations sexuelles ou aux partenariats. La manifestation des intuitions spirituelles ou ésotériques dans la vie pratique et matérielle de tous les jours apportera des récompenses et des résultats notables. C’est un signe de maturité. Le Voyant se rapporte aussi aux impulsions créatives comme les beaux-arts, les savoir-faire et les arts mécaniques, ainsi qu’à la joie d’offrir du plaisir et du savoir à autrui.

Racines et branches
Inspiration et sagesse • Prophétie oraculaire • Vision intérieure • Vol chamanique • Guérison de l’âme • Empathie avec la nature


Damona ou Morrigan (tarot celtique)

“La déesse mère des Gaulois, qui exprime la qualité féminine de son énergie maternelle et fécondatrice à travers la présence de la corne d’abondance, ne revêt pas comme Cerumno l’apparence d’une jeune biche, mais souligne son appartenance à la forêt en chevauchant un cerf, justement. Dans le mythe irlandais, la réincarnation devient métamorphose, série de passages à des formes de vie différentes. C’est le cas du dieu gallois Gwydion, fils du dieu-ours Math, qui est puni pour avoir volé les porcs du seigneur d’outre-tombe et condamné à une longue suite de transformations animales, dont une en jeune faon. Damona est le prototype gaulois de la déesse mère, qui apparaît souvent seule et parfois amplifiée par groupes de trois. Il en va de même dans les cycles légendaires irlandais, où les trois Morrigan, les trois Macha et les autres divinités de la terre (parmi lesquelles Eriu, qui donne son nom au pays) associent les qualités féminines de la fécondité et de la réceptivité à la valeur guerrière et à l’habileté à la course et à la lutte.

LA CARTE : La déesse mère est représentée à cheval sur un cerf qu’elle enserre d’un geste protecteur de la main droite, tandis que le creux du bras gauche accueille une corne d’abondance, symbole de profusion et de fécondité. Vêtue et coiffée simplement comme il sied à une divinité de la terre et de la végétation (d’où ses habits aux couleurs de la forêt), elle porte ce pendant autour du cou un lourd collier agrémenté de la forme d’un oiseau, emblème de l’âme dans la pensée celtique.

SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE : Accueillir, comme le fait la terre mère avec la graine qui germe dans les profondeurs de ses entrailles, devenir coupe ou corne d’abondance pour recevoir et produire en silence, avec la patience de ceux qui connaissent les rythmes de la nature et des saisons, suivre son cœur : telle est la voie qui convient le mieux à la réalisation ; une voie lente, voire douloureuse, comme l’indiquent les épines des ronces et de l’églantine qui barrent le chemin au cerf, mais sûre.

MOTS CLEFS : fécondité, sagesse, instinct, secret, énergie de la nature, végétation.

A L’ENDROIT : énergies naturelles, fécondité ; timidité, réserve, patience, fidélité, prudence ; désirs exaucés après un long mûrissement, fin heureuse ; harmonie, paix, sérénité, certitude ; intuition, inspiration, divination ; faculté de persuasion, rapports affectifs sereins et constructifs, amour maternel ; réussite professionnelle et scolaire à force d’ application ; équilibre psychophysique, guérison; la sœur, l’épouse, la mère, une magicienne, une bonne amie.

A L’ENVERS : craintes, fermeture, contretemps, secrets, trahisons, absence de fiabilité, risques ou buts cachés ; blocage psychologique ou d’une situation ; paresse, superficialité, passivité dangereuse, fausses intuitions ; tromperie, remords, vengeance, orgueil ; indécision, manque de préparation, ignorance, demande d’aide refusée.

LE TEMPS : lundi, mai, juin.

SIGNE DU ZODIAQUE : Cancer, Taureau.

LE CONSEIL : le silence sera le ferment de vos actions : quiconque agit en silence atteint mille fois son objectif.


RETOUR A L’INDEX DES ARCANES…


Lisons encore les symboles…

WAGAMESE : Les étoiles s’éteignent à l’aube (2014)

Temps de lecture : 6 minutes >

Il est des lectures saines ou exaltantes que l’on commente volontiers autour d’un verre ou d’une table de bistrot. Peut-être se voudra-t-on plus intelligente, plus séduisant, plus imposante aussi, aux yeux de l’autre, des autres, ou, au contraire, plus sincère avec l’ami ou la copine. On échangera sur la force d’un texte, l’harmonie ressentie ou la sagesse de certains passages. Partager la découverte, s’en prévaloir : dans tous les cas, on passera par les mots, voire les discours. Du bruit, souvent.

Il y a également des livres rares qui sont suivis par un silence, un calme entièrement écrit sur la page blanche qui suit le mot ‘FIN’, la seule page que l’on emmènera avec soi et sur laquelle on pourra écrire à quatre mains, avec l’auteur, à l’encre d’une gratitude naturelle, cette gratitude qui fait circuler le sang quand au détour d’un chemin, un cerf apparaît, royal, qu’on n’espérait plus…

Le roman de Richard WAGAMESE (1955-2017), Les étoiles s’éteignent à l’aube (Medecine Walk, 2014) s’apparente à ceux-là : ces livres que l’on prête sans commentaire, que l’on offre avec la main sur l’épaule du proche que l’on aime ou… qu’on laisse traîner dans la bibliothèque des toilettes, dans l’espoir qu’un autre fasse la découverte.

Étonnamment, Starlight (posthume, 2018) ne recrée pas la magie initiatique du premier volet, Medecine Walk. Présenté comme un roman sylvothérapeutique par les critiques du Monde, il a été reconstitué par l’éditeur canadien de Wagamese après son décès en 2017. Si le roman était déjà bien avancé et l’entourage de Wagamese éclairé sur les intentions de l’auteur, ce sont des passages d’autres romans courts (des novellas où il fait intervenir les mêmes personnages) qui ont permis de boucler la copie, notamment pour la fin de l’histoire. Richard Wagamese avait par ailleurs indiqué qu’il voulait clôturer le texte sur la phrase : “Puis ils commencèrent à courir“.

Si la beauté simple du premier volet, Les étoiles s’éteignent à l’aube, se traduisait en phrases directes prononcées par des personnages rugueux dans les scènes urbaines, ou en évocations sobres de la puissance naturelle dans les passages plus sylvestres (qu’elle s’exprime dans la face d’un ours en colère ou dans le mouvement furtif d’une biche), elle est mise à mal dans Starlight, où s’installe la volonté d’expliquer, d’illustrer par des exemples (et, peut-être, de préparer un scénario de cinéma vendable). On passe de l’initiation rude mais sans violence de Medecine Walk, à une version didactisée et prévisible de l’école de vie que propose un Franklin Starlight trop lisse et monolithique. Le découpage même des différentes scènes sent le futur montage cinéma. Ceci, sans compter avec les fautes de traduction présentes dans les deux volumes (j’ai rarement vu un cow-boy imbibé employer le même vocabulaire que la comtesse de Ségur…).

Bref, si vous voulez lire Wagamese, peut-être devriez-vous commencer par Les étoiles s’éteignent à l’aube. Mais si vous voulez ne plus lire qu’un auteur avant de mourir, peut-être devriez-vous commencer par Wagamese

Patrick Thonart


EAN 9782264069702

“Lorsque Franklin Starlight, âgé de seize ans, est appelé au chevet de son père Eldon, il découvre un homme détruit par des années d’alcoolisme. Eldon sent sa fin proche et demande à son fils de l’accompagner jusqu’à la montagne pour y être enterré comme un guerrier. S’ensuit un rude voyage à travers l’arrière-pays magnifique et sauvage de la Colombie britannique, mais aussi un saisissant périple à la rencontre du passé et des origines indiennes des deux hommes. Eldon raconte à Frank les moments sombres de sa vie aussi bien que les périodes de joie et d’espoir, et lui parle des sacrifices qu’il a concédés au nom de l’amour. Il fait ainsi découvrir à son fils un monde que le garçon n’avait jamais vu, une histoire qu’il n’avait jamais entendue…” [LIBREL.BE]

Pour le garçon, le vrai monde c’était un espace de liberté calme et ouvert, avant qu’il apprenne à l’appeler prévisible et reconnaissable. Pour lui, c’était oublier écoles, règles, distractions et être capable de se concentrer, d’apprendre et de voir. Dire qu’il l’aimait, c’était alors un mot qui le dépassait, mais il finit par en éprouver la sensation. C’était ouvrir les yeux sur un petit matin brumeux d’été pour voir le soleil comme une tache orange pâle au-dessus de la dentelure des arbres et avoir le goût d’une pluie imminente dans la bouche, sentir l’odeur du Camp Coffee, des cordes, de la poudre et des chevaux. C’était sentir la terre sous son dos quand il dormait et cette chaleureuse promesse humide qui s’élevait de tout. C’était sentir tes poils se hérisser lentement à l’arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un nœud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d’un arbre. C’était aussi la sensation de l’eau qui jaillit d’une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela…


EAN 9782889278992

“L’écrivain canadien Richard Wagamese est mort à l’âge de 61 ans, en mars 2017, laissant un manuscrit inachevé, aujour­d’hui publié. Starlight est la suite des Etoiles s’éteignent à l’aube (Zoé, 2016) où apparaissait le jeune Franklin Starlight, un ­Indien de Colombie-Britannique. Depuis, il a mûri. A la mort de son père d’adoption, il a pensé quitter la région. Y a renoncé. Il a repris la ferme. C’est là qu’il aime vivre, à la lisière de la forêt, en compagnie de son meilleur ami, Eugène. Deux vieux garçons tranquilles, dont la routine va être dérangée par une cohabitation inopinée.
Car, en échange de quelques heures de ménage et d’un peu de cuisine, Starlight a accepté d’héberger deux vagabondes en cavale, réduites à l’extrême précarité et aux menus larcins dans les supermarchés. C’est une offre de domiciliation et un emploi comme alternative à un séjour en prison. Il en a fait la proposition, laquelle a été acceptée. La police locale et l’assistante sociale surveilleront de loin en loin cette période probatoire. Emmy est une jeune mère cabossée ; Winnie, sa fillette intelligente, se bagarre à l’école…” [LEMONDE.FR]

Il écrasa sa cigarette sur le couvercle d’un pot de confiture dans lequel il jeta le mégot avant de remettre le couvercle et de le revisser.
« Je me promène seul dans la nature depuis l’âge de neuf ans.Je n’ai pas souvenir d’y avoir jamais eu peur, ni de m’y être senti solitaire ou triste. Par contre, je me suis toujours senti équilibré, remis d’aplomb, en quelque sorte.
On finit par connaître le calme là-bas. Mais, au bout d’un moment, on finit par connaître mieux le bruit que le calme et on croit que c’est normal. Ça ne l’est pas. C’est le calme qui est normal. Les animaux le savent. Ils ne l’ont jamais perdu comme nous. Ils vivent au milieu du calme. Ils le portent sur eux. C’est le cours normal des choses pour eux. Donc, au bout de quelques années, j’en suis arrivé à comprendre que si l’on cherche un animal ou si l’on veut le connaître, il faut être ce que l’on recherche. »
Il rejeta la tête en arrière dans son fauteuil, fixa la ligne de crête dentelée et le ciel. Il regardait avec une telle concentration qu’elle aussi s’y mit. Il n’y avait rien à voir que le ciel.
« Le calme, vous voulez dire, reprit-elle d’une voix étouffée.
– Ouais. Il faut apprendre à s’en revêtir. A s’y glisser. A s’y fondre. Quand on apprend à le faire, on entre en contact avec ce que les animaux savent, ressentent, et ils n’ont pas peur de nous.
– C’est alors qu’ils s’approchent de vous ?
– Possible. Si c’est votre intention. Moi ? En somme, j’ai jamais rien voulu d’autre que d’être absorbé par ce calme et en même temps le faire entrer en moi. Ils le sentent. Le cerf était attiré par le calme. Il n’était pas attiré par moi. J’en faisais seulement partie.
– C’est un truc indien ? Un enseignement ? »
Il la regarda tranquillement.
« Je ne connais pas les trucs indiens. Je n’ai pas été élevé là-dedans. Mais j'[ai] appris à connaître la nature et la façon dont elle m’emplit. J’ai appris à connaître le calme.
Au bout du compte, je crois que j’ai appris à connaître un peu la paix, la rectitude et à respecter l’ordre des choses.
– Je n’ai jamais trop su ce qu’était le calme, dit-elle. Toute ma vie n’a jamais été rien d’autre que hurler, jurer, frapper, gifler et casser. Celle de Winnie aussi.
– J’en suis désolé.
– Pouvez-vous nous apprendre ? Je veux dire, comment entrer dans ce calme. On en a besoin. Elle en a besoin. Je ne sais tout simplement pas le donner. Ou le donner de façon qu’il dure plus de quelques heures en tout cas.
– Ce n’est pas facile, répondit-il.
– On nous a déjà appris les difficultés. »
Il la considéra. Elle soutint son regard. Ils entendaient Roth et Winnie rire de quelque chose à la télévision. Il hocha la tête.
« Pour l’essentiel ça va consister à désapprendre ce que vous croyez devoir savoir. Désapprendre ce que le monde appelle normal… »



Lire encore…

PHILOMAG.COM : 12 manières philosophiques d’être courageux

Temps de lecture : 5 minutes >

Du courage, il en a assurément fallu à David Perry, un chauffeur de taxi anglais, pour sortir à toute vitesse de son véhicule et y enfermer l’homme à l’arrière qu’il soupçonnait (à raison) d’être un terroriste. Sa bravoure incroyable a évité un attentat projeté contre un hôpital. Mais d’où vient donc le courage ? Voici douze déclinaisons philosophiques sur cette notion, et autant d’objets philosophiques qui peuvent s’appliquer au courage.

Platon : le courage de savoir

Platon développe une conception intellectualiste du courage, assez déconcertante au premier abord. Il le définit, au terme du Lachès, comme “le savoir qui concerne tous biens comme tous maux, à quelque moment de la durée qu’ils appartiennent”. Le courageux prend un risque en connaissance de cause, sans se laisser paralyser par les peurs irrationnelles qui envahissent la plupart des gens. Par la peur de la mort, en particulier : contrairement à la plupart des hommes, il sait que la mort du corps n’est rien, ou presque, puisque l’âme est immortelle. Il vaut mieux mourir à la guerre ou en buvant la ciguë, plutôt que de trahir ses devoirs à l’égard de la cité.

Aristote : le courage de la modération

Pour Aristote, le courage est une vertu et, comme toute vertu, il est un juste milieuune modération prudente entre les deux excès de la peur et de la témérité. Comme il l’écrit dans son Éthique à Nicomaque, “parmi ceux qui pèchent par excès, celui qui le fait par manque de peur n’a pas reçu de nom (beaucoup d’états n’ont d’ailleurs pas de nom), tandis que celui qui le fait par audace est un téméraire, et celui qui tombe dans l’excès de crainte et manque d’audace est un lâche.” Mais les choses ne sont pas fixées, heureusement ! Le courage s’apprend par l’habitude : “C’est en pratiquant […] les actions courageuses que nous devenons courageux : […] en nous habituant à mépriser le danger et à lui tenir tête, nous devenons courageux.”

Sénèque : le courage du dépassement

Pour le stoïcien Sénèque, le courage n’est pas tant lié à une action à faire qu’à une capacité à surmonter les épreuves, inévitables, de la vie sans perdre en entrain et force vive. Ces épreuves sont même, pour le courageux, l’occasion de fortifier sa volonté : “Ce n’est pas l’homme de cœur et d’action qui fuit la fatigue : loin de là, son courage croît par les difficultés. […] Tirons notre courage de notre désespoir même.” (Lettres à Lucilius)

Descartes : le courage de l’action

Pour Descartes, le courage est une passion, une réaction spontanée de l’âme à une situation particulière subie par le corps. Dans Les Passions de l’âme (1649), il indique que le courage est une énergie qui pousse la volonté à l’action : “Le courage, lorsque c’est une passion et non point une habitude ou inclination naturelle, est une certaine chaleur ou agitation qui dispose l’âme à se porter puissamment à l’exécution des choses qu’elle veut faire, de quelque nature qu’elles soient. Et la hardiesse est une espèce de courage qui dispose l’âme à l’exécution des choses qui sont les plus dangereuses.”

Kant : le courage de penser

© lapausephilo.fr
Sapere aude ! “Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières.” Dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Kant fait du courage une décision individuelle : celle de se rejeter dans le vide, sans repère, sans tutelle, sans point fixe, pour penser par soi-même.

Kierkegaard : le courage de la foi

Le modèle du courage, pour Kierkegaard, n’est pas Ulysse ou Achille, mais Abraham, prêt à sacrifier son fils Isaac lorsque Dieu le lui demande : “Il importe de reconnaître la grandeur de sa conduite pour juger soi-même si l’on a la vocation et le courage d’affronter une pareille épreuve.” (Crainte et tremblement, 1843). Le courage, c’est d’abord le courage de la foi : courage de croire malgré tout en l’absence de certitude, en l’absence de preuve. “Le courage de la foi est le seul fait d’humilité.”

Nietzsche : le courage de la cruauté

Pour Nietzsche, le courage est la force qui nous permet de supporter la douleur inévitable de l’existence.L’homme cependant est la bête la plus courageuse, c’est ainsi qu’il a vaincu toutes les bêtes. Aux sons de la fanfare, il a surmonté toutes les douleurs ; mais la douleur humaine est la plus profonde douleur”, parce que l’homme est empathique. Il a pitié pour autrui. “Le courage est le meilleur des meurtriers : le courage tue aussi la pitié”, conclut-il dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-85). Le courageux doit assumer jusqu’à sa propre cruauté.

Camus : le courage d’être soi

Le courage est une notion clef dans la pensée de Camus. Il signifie, d’abord, la lucidité de l’homme face à l’absurdité du monde, comme il l’explique dans L’Envers et l’Endroit (1937) : “Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort.” Que reste-t-il à l’homme dans ce monde vide de sens ? D’abord, le courage d’assumer l’être singulier qu’il est : “Être différent n’est ni une bonne ni une mauvaise chose. Cela signifie simplement que vous êtes suffisamment courageux pour être vous-même.”

Ricœur : le courage de la liberté

Dans Histoire et vérité (1955), Paul Ricœur fait du courage une résistance contre l’angoisse d’exister que nous éprouvons face à notre propre liberté : “Seul ce courage historique est capable de conjurer l’angoisse par l’acte de la prendre en soi-même et de l’intégrer entièrement à la liberté.”

Deleuze : le courage de la fuite

Fidèle à son goût des paradoxes, Deleuze souligne que le courage consiste, essentiellement… à prendre la fuite, à échapper à tous les repères stables auxquels nous nous rattachons d’ordinaire. Il écrit, dans L’Anti-Œdipe (1972) : “Le courage est […] d’accepter de fuir plutôt que de vivre quiètement et hypocritement en de faux refuges. Les valeurs, les morales, les patries, les religions et ces certitudes privées que notre vanité et notre complaisance à nous-mêmes nous octroient généreusement, ont autant de séjours trompeurs que le monde aménage pour ceux qui pensent se tenir ainsi debout et au repos, parmi les choses stables. » Être courageux, c’est plonger la tête la première dans “l’immense déroute” du devenir.

Foucault : le courage de la vérité

Le courage est d’abord courage de la vérité, selon le titre du dernier cours de Michel Foucault au Collège de France. C’est ce que le philosophe s’efforce de penser sous le nom de parrêsia – le courage de dire ce que l’on pense, tout ce que l’on pense, en dépit des risques que cela implique pour nous-mêmes. “Ce courage peut prendre aussi, dans certain nombre de cas, une forme maximale lorsque, pour dire la vérité, non seulement il faudra accepter de mettre en question la relation personnelle, amicale qu’on peut avoir avec celui avec qui on parle, mais il peut arriver même qu’on soit amené à risquer sa propre vie.”

 

Jankélévitch : le courage de la décision

Les décisions courageuses se prennent toujours plus ou moins dans la nuit d’un aveuglement momentané, et pour ainsi dire ; en fermant les yeux, même délibérées, elles ont toujours, à la dernière minute, l’aspect d’une option aventureuse et d’un pari à pile ou face.
Vladimir Jankélévitch © humanite.fr

Jankélévitch explique dans son Traité des vertus (1949) que le courage est le courage d’une décision incertaine par laquelle nous nous élançons vers l’avenir. En ce sens, il est “moins une vertu lui-même que la condition de réalisation des autres vertus. Sincérité, justice ou modestie, elles commencent toutes par ce seuil de la décision inaugurale.” C’est de ce courage de la décision risquée qu’a, en un sens, fait preuve le chauffeur de taxi David Perry.

 

Débattons encore…

DIEL : Psychologie et vie (conférence, 1958)

Temps de lecture : 5 minutes >

En 1958, Paul DIEL a prononcé une série de six conférences dans l’émission radiophonique L’Heure de culture française de la radiotélévision française de l’époque. L’ensemble visait à fournir une Introduction à la Psychologie de la Motivation. C’est Jane DIEL qui les propose dans la biographie qu’elle a consacrée à son époux en 2018 (éditions MA-ESKA). Nous avons regroupé les six textes dans wallonica.org, les voici :

    1. Psychologie et langage ;
    2. Psychologie et philosophie ;
    3. La psychologie des profondeurs ;
    4. Psychologie et motivation ;
    5. Motivation et comportement ;
    6. Psychologie et vie.

ISBN 9782822405447

“Arrivé au terme de cette étude synoptique, il convient de la résumer et d’en tirer la conclusion.

Le comportement humain est l’effet d’une cause, généralement appelée motif. Le tout est de savoir si les motifs d’action sont exclusivement les excitations qui proviennent du milieu ambiant. Dans ce cas, il suffirait d’étudier le milieu pour être à même d’expliquer sciemment tous les aspects du comportement.

Cette manière de voir oblige d’admettre que l’homme serait une sorte de mécanisme qui, sans intentions individuelles, répondrait automatiquement à l’influence du milieu. Certaines écoles de la psychologie moderne inclinent à soutenir cette hypothèse et même à en faire un dogme.

L’objectivité sur le plan des sciences humaines consisterait à nier l’authentique existence de l’esprit, moyen de la recherche, à réduire la vie à un épiphénomène de la matière…

Le fonctionnement de la psyché, sujet de la recherche, se trouve ainsi dégradé au niveau d’une illusion. À la vérité, une position aussi restrictive ferait croire aisément à une aberration imaginative, à une sorte de maladie de l’esprit qui se serait emparée des sciences humaines, s’il n’était évident que le mécanicisme est une réaction excessive contre un spiritualisme qui s’est trop complu à négliger l’influence indiscutable du milieu (climat, traditions culturelles, situation économique, etc.).

Il importe donc de souligner que le comportement humain dépend, en effet, du milieu, mais non point d’une manière mécanique. Le comportement est le résultat d’une double détermination motivante. L’une, extérieure, est formée par les mobiles, les agents moteurs provenant du milieu. L’autre, par les raisons internes d’agir, les motifs intimes, élaborés à partir des images par le raisonnement, par l’esprit valorisant.

L’étude du comportement se partage ainsi en deux domaines : la psychologie sociale et la psychologie intime.

La psychologie, pour devenir science de la vie, devrait se compléter d’une méthode introspective capable de saisir les motivations intimes. Ces motivations sont nécessairement ambiguës, car l’esprit valorisant est susceptible d’erreurs qui ne lui sont pas conscientes. L’erreur possible détermine une motivation faussée, dérobée au conscient, cause intime d’actions et d’interactions vitalement insatisfaisantes. Toutes les activités humaines étant sous-tendues par des motifs intimes, conscients ou inconscients, le domaine de la psychologie introspective se trouve être aussi vaste que la vie. La psychologie appliquée à l’étude des motifs intimes se propose donc comme but de présenter les résultats de sa recherche introspective en vue de leur utilisation, non seulement pour l’observation clinique, mais aussi-et même avant tout -pour l’explication de la vie quotidienne. Or, toutes les activités humaines et, partant, toutes leurs motivations secrètes, se laissent diviser en deux groupes: le sensé et l’insensé. Il est donc indispensable -par raison d’ économie -de choisir cette division fondamentale comme point de départ. Il en résulte l’obligation de parler-plus qu’il n’est usuel en psychologie -du sens de la vie, approfondissement qui pourrait faire croire qu’il s’agit de présenter une sorte de systématisation philosophique. Or, la psychologie introspective s’honore d’une certaine parenté de son thème avec celui de la philosophie. Elle doit pourtant insister sur une différence fondamentale de méthode qui la conduit vers une solution dont il importe de souligner la nouveauté et la portée : l’étude des motivations extra-conscientes démontre que l’insensé est le pathologique, conséquence néfaste de la désorientation à l’égard de la conduite sensée et, par là même, éthique.

Il en résulte une conclusion d’une importance éminemment pratique et qui éclaire d’une nouvelle lumière tout le problème de la vie et de son sens : il n’est pas sans danger d’abandonner la conduite éthique, car il s’ensuit la destruction de la santé psychique. De la formulation de cette loi fondamentale naît une technique curative. Il n’a pas été possible d’en faire ici l’exposé ; il convient du moins d’en indiquer le principe : rien ne sert, comme on a toujours voulu le faire, de changer les actions insensées en négligeant les motifs mensongers, les motivations d’évasion et de justification. L’imagination d’évasion exalte les désirs et s’oppose ainsi à leur maîtrise ; l’imagination de justification exalte vaniteusement l’ego et s’oppose ainsi à la connaissance de soi. Les deux aspects de l’imagination exaltative constituent la non-valeur ; ils se conjuguent et empêchent la réalisation de la valeur vitale, produisant ainsi leur propre sanction : la déformation pathologique.

Du rapport d’inversion existant entre l’éthique et le pathologique résulte l’immanence des valeurs. Les valeurs sont immanentes au fonctionnement psychique, qui peut être vitalement valable ou non valable, satisfaisant ou insatisfaisant. L’immanence, tant qu’elle n’est pas sciemment comprise, demeure extraconsciente. Ainsi la non-valeur -la tentation subconsciente avec ses fausses promesses de satisfaction -l’emporte-t-elle trop aisément sur la vision surconsciente des valeurs, ancestralement condensées en des rêves mythiques et en leurs images-guides.

Seule la compréhension de la loi d’immanence qui régit le fonctionnement psychique pourrait permettre aux sciences humaines de combler leur retard. Cette compréhension créerait de nouvelles déterminantes capables de guider l’activité et de maîtriser le progrès technique, car elle permettrait de hiérarchiser sainement les valeurs matérielles par rapport aux valeurs éthiques, et de recréer ainsi sciemment l’échelle des valeurs, fondement des cultures. Le pouvoir suggestif des ancestrales images surconscientes fut fondé sur leur beauté significative. Mais ce pouvoir suggestif ne serait-il pas retrouvé et décuplé s’il pouvait être possible de formuler clairement et sciemment la vérité que les images mythiques ont préfigurée et qui concernait de tout temps les conditions de l’équilibre ou du déséquilibre psychique ? Aucune force suggestive n’est égale à celle de la vérité comprise. L’ère scientifique n’exigerait-elle pas que la connaissance des lois physiques et des techniques d’application qui en sont issues fût complétée par la connaissance des lois qui régissent la vie psychique, et par l’élaboration des techniques capables d’endiguer les insidieux dangers subconscients ?

Il est, certes, nécessaire de lier le comportement à l’influence du milieu et de tâcher d’améliorer le conditionnement extérieur grâce à l’organisation du milieu. Mais comment pourrait-il être superflu de remonter également, à partir du comportement, vers le plan de l’imagination où s’élaborent les motifs des actions ? La falsification subconsciente des motifs ne risquerait-elle pas de rendre injuste même l’activité amélioratrice la mieux intentionnée? La loi d’ambivalence régit sans exception tous les motifs pseudo-sublimes. Elle divise les idéologies, et avec elles l’humanité, en camps adverses. Les meilleures intentions -d’où qu’elles viennent -relèvent par trop du domaine de l’imagination exaltative et subissent le renversement pathogène.

Seule la juste valorisation, fonction de l’esprit, crée les valeurs véridiques. Seule la compréhension du rapport d’inversion qui existe entre l’éthique et le pathologique, permet de définir sciemment la raison d’être des valeurs: leur règne immanent et la sanction qui frappe l’aberration. Seule cette compréhension rendra les valeurs enseignables, transmissibles par éducation. De la compréhension des lois psychiques pourrait résulter, dès lors, une technique prophylactique dont l’importance dépasse de loin la portée thérapeutique de la psychologie intime.

Paul DIEL


D’autres discours sur ce qui est ?

DIEL : Motivation et comportement (conférence, 1958)

Temps de lecture : 6 minutes >

En 1958, Paul DIEL a prononcé une série de six conférences dans l’émission radiophonique L’Heure de culture française de la radiotélévision française de l’époque. L’ensemble visait à fournir une Introduction à la Psychologie de la Motivation. C’est Jane DIEL qui les propose dans la biographie qu’elle a consacrée à son époux en 2018 (éditions MA-ESKA). Nous avons regroupé les six textes dans wallonica.org, les voici :

    1. Psychologie et langage ;
    2. Psychologie et philosophie ;
    3. La psychologie des profondeurs ;
    4. Psychologie et motivation ;
    5. Motivation et comportement ;
    6. Psychologie et vie.

ISBN 9782822405447

“En psychologie introspective, il est fondamental de comprendre le rôle prédominant que joue l’imagination dans l’élaboration des motifs.

Les motifs déterminent l’action, et les motifs faussés déterminent l’activité malsaine. Il importe donc d’insister davantage sur les méfaits de l’imagination exaltative, afin de comprendre la déformation caractérielle et le comportement malsain qui en résulte.

Nous cultivons tous les jeux imaginatifs, car ils nous consolent et nous enchantent. Ils nous permettent de triompher de toutes les adversités de la vie. (Encore que l’imagination pathologique se délecte souvent d’imageries angoissantes.) L’imagination est considérée comme le domaine le plus privé de chacun, l’enclos où il peut se retirer pour se conforter, se réconforter ou pour se plaindre. Il est généralement admis que ces auto-consolations sont sans aucune importance pour la vie réelle. Mais la vérité est que la force suggestive des images que nous chérissons forme ou déforme le caractère de chacun. L’imagination détermine le comportement satisfaisant ou insatisfaisant, car c’est à partir d’elle que se forment les intentions sensées ou insensées.

Dans nos jeux imaginatifs, nous sommes les justiciers de nos semblables. Nous les condamnons et nous nous justifions nous-mêmes. Ces auto-justifications imaginatives nous paraissent d’autant plus objectivement véridiques que nos semblables, agissant à partir de leurs fausses motivations, émettent, en effet, des réactions injustes à notre égard. La vexation vaniteuse, la rancœur accusatrice, la plainte sentimentale, finissent par envahir toutes les interréactions humaines. Chacun constate avec indignation les fausses réactions d’autrui et oublie volontairement ses propres fausses motivations. Il les refoule. Il est juste de voir la faute d’autrui, car elle existe ; mais il est injuste de ne pas voir sa faute propre, car elle existe aussi.

Aussitôt que nous réfléchissons sur nous-mêmes -c’est-à-dire que nous faisons un acte introspectif -l’amour-propre tente de déformer tous nos jugements. La sagesse du langage le constate : le terme je pense est, en matière d’auto-contemplation, synonyme des termes je crois, j’estime, j’imagine, je songe. Notre réflexion à l’égard de nous-mêmes et d’autrui n’est pas, la plupart du temps, un jugement, mais un préjugé. Elle n’est que croyance inobjective, estimation vaniteuse, imagination vaine, songerie.

Mais cette songerie est auto-satisfaisante. Elle est la consolation pour les insatisfactions réelles. La vie psychique est un incessant calcul de satisfaction. Le tout est de comprendre pourquoi et comment ce calcul peut être vitalement valable ou non valable. Le psychisme est défini par sa tendance à transformer toute insatisfaction en satisfaction. S’il n’est pas en état d’obtenir ou de créer des satisfactions réelles, il se contentera de satisfactions imaginatives, fussent-elles nocives, voire auto-destructives. Tout comme, pour le sens optique, chaque excitation -même un choc mécanique qui lèse l’œil- se traduit en impression lumineuse, le psychisme, lui, traduira en auto-satisfaction imaginative chaque excitation, même choquante et blessante.

Cependant, le besoin biologique de satisfaction détermine également la genèse évolutive des fonctions dites supérieures. Ces fonctions sont le frein à l’excès des auto-satisfactions imaginatives. Elles tendent à introduire dans la délibération des déterminantes capables de créer des satisfactions réelles.

Mais l’amour-propre, lorsqu’il est vaniteusement exalté, s’oppose au freinage lucide des auto-satisfactions perverses. Le vaniteux, imaginativement satisfait de lui-même, se coupe ainsi des satisfactions réelles. L’excès d’amour de soi, trop facilement vexable, prédispose à la haine d’autrui. L’autre devient l’ennemi à redouter. Mais l’homme vaniteusement épris de lui-même, perversement déterminé, faussement motivant, préfère même encore son angoisse haineuse aux satisfactions réelles. Il se délecte de son angoisse d’indignation, car elle lui permet de soutenir son besoin de supériorité imaginative. Les autres étant pour lui les méchants qui le poursuivent injustement, il se croit le meilleur, le seul juste. Lui seul satisfait donc à l’impératif éthique. Le reproche accusateur et la plainte sentimentale deviennent le soutien du triomphe vaniteux, aboutissant au refoulement de toute faute et de toute culpabilité, ce qui, en cercle vicieux, renforce de nouveau la vanité. La délibération ainsi pervertie n’est plus que rumination. L’enchaînement imaginatif devient auto-encerclement pervers. Cependant, ces délices angoissées demeurent un tourment. La délectation morose est à double tranchant et confirme ainsi la loi d’ambivalence : la duplicité de la valorisation faussement motivée. Sans cesse, l’angoisse se transforme en délectation et la délectation en angoisse. La production d’angoisse n’infirme par la légalité du fonctionnement psychique gouverné par la recherche de satisfaction. Elle montre seulement que cette loi suprême gouverne la vie psychique jusque dans son pervertissement. La délectation angoissée est une perversion du besoin authentique de satisfaction.

Le jeu des motivations perverses est passible d’aggravation. Le sujet profondément atteint provoquera l’hostilité du monde par sa propre animosité fréquemment déguisée en pose d’amour: il aura tendance à s’évader de plus en plus de la réalité insatisfaisante dans le monde irréel de ses pseudo-satisfactions autistes. Il aboutira non plus seulement à transformer les agressions réelles en auto-délectation angoissée, mais, poussé par le besoin de se prouver sa supériorité à l’égard d’un monde injuste, il inventera imaginativement des agressions inexistantes. La rumination imaginative, en se dégradant davantage, se transforme en interprétation morbide. Dans ces états d’aggravation névrotique, toutes les réactions d’autrui, même les p lus inoffensives sont suspectées d’être sous-tendues d’une intentionnalité vexante et menaçante. Le sujet s’enkyste dans son angoisse afin d’en pouvoir tirer le profit de sa supériorité éthique et de son auto-admiration. L’ambivalence pathologique le rejette dans l’auto-condamnation coupable. Dans des cas plus rares, l’évasion de la réalité et l’égarement dans l’auto-justification peuvent atteindre des degrés psychotiques où l’interprétation morbide devient délirante et hallucinante.

Les comportements psychopathiques ne sont que l’état d’aggravation d’un calcul de satisfaction faussement motivé qui, utilisé à de moindres degrés d’intensité, forme le tissu de la vie quotidienne.

Tous les degrés du comportement malsain possèdent en commun le besoin de triomphe vaniteux sur autrui, la recherche de la supériorité morale. Mais la satisfaction supérieure n’est accessible qu’à l’authentique dépassement qui tend vers l’auto-domination. Les tentatives de dépasser et de dominer autrui n’en sont que le pervertissement. Déjà, sous sa forme prépathologique et quotidienne, la fausse rationalisation ruine l’immanent principe éthique, le frein de la raison. Le frein que la raison tente d’opposer aux exaltations imaginatives à seule fin d’établir l’équilibre satisfaisant de l’ego et de son rapport à autrui.

L’élan de dépassement éthique domine la vie jusque dans ses manifestations quotidiennes. Mais il ne s’y trouve habituellement que sous une forme pervertie, décomposée en deux pôles contradictoires : moralisme excessif, amoralisme banal.

Sous son aspect conventionnel, le moralisme cherche la supériorité par la condamnation calomnieuse d’autrui. Le frein de la raison s’exalte et condamne la sexualité et la matérialité jusque dans leurs exigences naturelles. La valorisation ambiguë produit de bonnes intentions d’élévation, suivies de chute, trait caractéristique de nervosité. Mais il arrive aussi que l’ambivalence se trouve condensée en un seul acte. Le sujet veut accomplir l’acte chargé de culpabilité et le sabote en même temps, pour se préserver de l’insatisfaction coupable. Inhibé sur tous les plans de la vie (sexuel et matériel), le nerveux se charge de sentiments d’infériorité qui s’opposent à sa supériorité vaniteuse. Il ne cesse de produire quotidiennement, par excès de fausse justification, l’accusation sentimentale d’autrui, du monde entier, de la vie qui se refuse à lui.

À l’opposé de la nervosité se trouve l’autre comportement prépathologique : la banalisation. Son projet pervers est de tirer la satisfaction, non plus de la pseudo-spiritualité, mais du dépassement et de la domination matérielle ou sexuelle d’autrui. La banalisation est l’amoralisme, parce qu’au lieu d’exalter morbidement le frein de la raison, elle tente de l’éliminer, détruisant ainsi la sphère surconsciente et éthique. Les désirs imaginativement exaltés se déchargent sans scrupule au détriment d’autrui. L’état prépathologique cherche sa fausse justification idéologique dans la contre-morale arriviste.

La maladie de l’esprit tire son origine d’un double enracinement dans la vie quotidienne : d’une part, convulsion nerveuse aboutissant à la décomposition de l’ego ; d’autre part, relâchement banal dont la conséquence est la décomposition de la vie sociale.

Nervosité et banalisation, avec leurs attitudes de haine agressive et de plainte sentimentale, se conjuguent pour semer la méfiance entre les hommes et pour entretenir l’intrigue des uns contre les autres.

Insuffisamment diagnostiqué comme conséquence de l’insanité de l’esprit, le comportement prépathologique est considéré comme norme même de la vie. Le malaise reste irrémédiable tant qu’il ne sera pas compris jusque dans le faux calcul de ses motivations intimes.”

Paul DIEL

[à suivre dans la conférence 6/6 : Psychologie et vie]


D’autres discours sur ce qui est ?

DIEL : Psychologie et motivation (conférence, 1958)

Temps de lecture : 6 minutes >

En 1958, Paul DIEL a prononcé une série de six conférences dans l’émission radiophonique L’Heure de culture française de la radiotélévision française de l’époque. L’ensemble visait à fournir une Introduction à la Psychologie de la Motivation. C’est Jane DIEL qui les propose dans la biographie qu’elle a consacrée à son époux en 2018 (éditions MA-ESKA). Nous avons regroupé les six textes dans wallonica.org, les voici :

    1. Psychologie et langage ;
    2. Psychologie et philosophie ;
    3. La psychologie des profondeurs ;
    4. Psychologie et motivation ;
    5. Motivation et comportement ;
    6. Psychologie et vie.

ISBN 9782822405447

“Depuis la découverte de la pensée symbolisante de l’extra-conscient, la psychologie des profondeurs s’est développée par des doctrines qui semblent être contradictoires. L’histoire de la psychologie des profondeurs est liée aux noms prestigieux de Freud, d’Adler et de Jung. Freud découvre l’onirisme névropathique du subconscient : crises convulsives, paralysie des membres, dysfonction des organes, idées obsédantes, actions symboliques de purification, etc. Ces symptômes expriment symboliquement les désirs insatisfaits et refoulés.

En complétant la découverte freudienne de l’onirisme subconscient, Jung entrevoit l’existence du symbolisme surconscient. Les archétypes jungiens sont des images-guides apparentées aux symboles mythiques. Voici comment Jung définit les archétypes: “…ils forment, d’une part, le plus puissant préjugé instinctif et, d’autre part, ils sont les auxiliaires les plus efficaces qu’on puisse imaginer des adaptations instinctives.” Il en résulte que ces images ancestrales et collectives tentent de guider la vie de chacun en direction sensée.

Adler, de son côté, commença l’étude d’un phénomène psychique radicalement opposé à la conduite sensée : la fausse rationalisation, déjà passagèrement constatée par Freud. Ce phénomène, habituellement dérobé au conscient, forme le lien dynamique entre les deux instances extraconscientes découvertes par Freud et Jung. La fausse rationalisation tente d’embellir les intentions pathogéniques et inavouables du subconscient, en y greffant des motifs pseudo-sublimes conformes en apparence à l’impératif éthique archétypique du surconscient.

Adler dénommera politique de prestige ce phénomène de rationalisation erronée et de fausse auto-justification. Dans ce terme nouveau pointe déjà la compréhension qu’à la base du raisonnement morbide se trouve une fausse auto-estimation, une survalorisation mensongère de soi-même, destinée à procurer une illusoire satisfaction vaniteuse.

Adler découvre ainsi la fausse motivation. Mais l’étude demeure empirique. Le phénomène pourrait bien être d’une importance beaucoup plus étendue que ne le laisse soupçonner l’investigation adlérienne. La falsification du raisonnement serait-elle la cause primaire de la maladie de l’esprit sous toutes ses formes ?

Les œuvres respectives de Freud, d’Adler et de Jung contiennent d’importants éléments de vérité. L’apparence d’une contradiction provient des erreurs doctrinales (pansexualité chez Freud, instinct de domination chez Adler, spiritualisme trop exclusif chez Jung). Ces œuvres sont pourtant complémentaires. Leur trait d’union est la recherche de la connaissance de soi-même jusque dans les tréfonds de l’extraconscient. Leur commun but curatif se fonde sur le contrôle conscient, assurant une relative maîtrise des désirs.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, on est en droit de dire que l’effort commun qui traverse les doctrines, qui les unit en dépit de leur apparente contradiction, consiste dans l’élaboration d’une méthode introspective de prise de connaissance de soi, malgré l’existence du fonctionnement extraconscient. On trouvera aussi bien chez Freud que chez Adler et Jung de nombreux passages qui attestent la valeur de l’introspection et soulignent la nécessité d’y recourir.

L’esprit ne peut parvenir à diminuer la tension affective des désirs qu’en trouvant la valorisation juste, donc en éliminant la fausse motivation. La réussite curative ne peut résulter que de l’orientation sensée. Or, il n’existe qu’une seule direction sensée de la vie, et c’est uniquement l’impératif éthique du surconscient qui l’indique. Son exigence immanente consiste à chercher la satisfaction, non pas dans l’exaltation des désirs et dans la fausse justification de cette exaltation, pas plus d’ailleurs que dans la suppression des désirs naturels (d’ordre sexuel et matériel), mais dans leur satisfaction harmonieusement ordonnée.

Dans cette perspective, on constate un accord complet entre l’ancien problème de la philosophie et celui de la psychologie moderne.

Mais alors que la philosophie s’est intéressée en premier lieu à l’aspect éthique, la psychologie est issue de l’étude de l’aspect pathologique. Son interrogation première concerne le mal, la maladie psychique, l’exaltation imaginative cause de la rupture d’équilibre. L’exaltation malsaine est diamétralement opposée à l’harmonisation saine. L’homme crée lui-même le bien et le mal ; il est responsable de la valeur ou de la non-valeur, par sa valorisation juste ou fausse. La voie est libre pour aborder le problème essentiel, non plus par voie d’intuition, mais par l’analyse des fonctions psychiques.

Pour l’analyse psychologique, le problème le plus ancien se pose d’une manière entièrement renouvelée. Mais il se présente sous la forme d’un dilemme dont l’acuité exige une solution d’urgence. D’un côté se trouve mise en lumière la cause subconsciente de la déformation pathologique et de ses conséquences néfastes : l’élucidation des tréfonds devient une nécessité vitale. De l’autre côté, cette élucidation semble être plus impossible que jamais. Comment l’introspection pourrait-elle sonder les tréfonds qui se dérobent au conscient ?

Or, la fausse rationalisation est le mensonge à l’égard de ses propres intentions motivantes. Cesser de se mentir, c’est commencer à se connaître. Du fait que la fausse rationalisation, mi-aveuglément imaginative, mi-raisonnante, s’opère, par là même, à la frontière du conscient, elle devrait nécessairement être accessible à la prise de connaissance. L’analyse doit donc se concentrer sur la fonction imaginative susceptible de fausser le raisonnement.

Nous savons tous, par voie d’introspection immédiate, que, pour former un projet, nous enchaînons nos désirs en un jeu imaginatif. L’imagination tente de prospecter les conditions réelles de réussite. Sous cette forme, l’imagination est une fonction naturelle, indispensable à la délibération mi-affective, mi-réflexive. Le jeu imaginatif nous procure une présatisfaction, capable de stimuler la recherche de la satisfaction réelle et active.

Cependant, le jeu imaginatif, pour peu que l’affectivité l’emporte sur la réflexion, devient malsain. Au lieu de prospecter les conditions de réalisation satisfaisante, l’imagination se contente de présatisfaction. Elle n’est plus alors qu’un vain jeu, exaltant parce que libéré de toute entrave réelle, mais dangereuse précisément en raison de l’évasion dans l’irréel et de l’égarement dans l’irréalisable.

Le danger est d’autant plus grand qu’à l’imagination d’évasion correspond nécessairement l’imagination de justification. L’évasion imaginative est la faute vitale par excellence, dénoncée comme coupable par la vision surconsciente de la vérité. La fausse justification, en refoulant la faute, perd de vue non plus seulement la réalité ambiante, mais elle prépare la désorientation la plus décisive et la plus nocive qui soit : la perte de la vérité à l’égard de soi-même et de sa propre valeur.

L’exaltation imaginative sous ses deux formes complémentaires -évasion de la réalité ambiante et fausse justification de soi-même- est une faiblesse de la fonction valorisante de l’esprit. Or, l’erreur de la valorisation ne peut se manifester que de deux manières : survalorisation ou sous-valorisation. Ainsi s’introduit dans l’esprit la cause même de son insanité : l’ambiguïté de la fonction valorisante. La valorisation contradictoire prive l’esprit de sa lucidité et la volonté de sa force de décision. L’ambivalence n’est pas un phénomène qui se manifesterait de-ci de-là de manière sporadique : elle est la loi qui régit la progressive décomposition morbide du moi conscient. Elle crée la désorientation subconsciente. La valorisation faussement justificatrice est une erreur essentielle, nuisible pour toutes les interrelations humaines, car elle se manifeste sur le plan de la vie pratique sous la forme d’une fausse estimation de soi-même et d’autrui. À l’auto-surestime vaniteuse, moyen de refouler sa propre culpabilité, correspond infailliblement l’inculpation excessive d’autrui. Le sujet se considère comme exempt de toute faute, et la faute pour tout ce qui lui arrive de désagréable et d’angoissant se trouve projetée sur autrui. L’autre devient l’ennemi redoutable, injuste en principe : le sujet ne cessera plus de se plaindre sentimentalement pour tant d’injustice à subir.

Vanité, accusation, sentimentalité sont les moyens de refouler l’insatisfaction coupable. Tout le cortège des ressentiments humains se trouve inclus dans ce cadre catégoriel formé par l’imagination faussement justificatrice.

Les maladies de l’esprit sont la conséquence d’une aggravation de la fausse motivation justificatrice, laquelle se trouve à divers degrés d’intensité en tout homme. Chacun pourrait s’en rendre compte s’il voulait se donner la peine de scruter ses délibérations intimes. Ces ressentiments d’apparence normale sont jugés sans gravité. En raison de leur fréquence, ils sont pourtant bien plus dangereux pour la conduite sensée de la vie humaine que les manifestations spectaculaires de la psychopathie, qui n’en sont que des états d’aggravation.

Toutes les interactions humaines sont insidieusement perturbées par les ressentiments secrets. Il importe donc d’envisager l’étude du comportement à partir des motivations intimes.”

Paul DIEL

[à suivre dans la conférence 5/6 : Motivation et comportement]


D’autres discours sur ce qui est ?

DIEL : Psychologie des profondeurs (conférence, 1958)

Temps de lecture : 9 minutes >

En 1958, Paul DIEL a prononcé une série de six conférences dans l’émission radiophonique L’Heure de culture française de la radiotélévision française de l’époque. L’ensemble visait à fournir une Introduction à la Psychologie de la Motivation. C’est Jane DIEL qui les propose dans la biographie qu’elle a consacrée à son époux en 2018 (éditions MA-ESKA). Nous avons regroupé les six textes dans wallonica.org, les voici :

    1. Psychologie et langage ;
    2. Psychologie et philosophie ;
    3. La psychologie des profondeurs ;
    4. Psychologie et motivation ;
    5. Motivation et comportement ;
    6. Psychologie et vie.

ISBN 9782822405447

“La psychologie de l’extraconscient date de la découverte d’un fonctionnement psychique dérobé à la pensée logique, opérant au-dessous du seuil du conscient. Freud a fait cette découverte des réactions subconscientes en cherchant une explication au comportement illogique, d’apparence absurde et dépourvue de tout sens, que présentaient certaines maladies mentales en état de crise aiguë. L’histoire de cette découverte est connue, tout comme le sont le système théorique et la méthode thérapeutique que Freud en a tirés. Il importe de démontrer que Freud, alors même que l’on conteste son système, a donné le signal de départ à un approfondissement radical de la pensée humaine.

Freud – on le sait – avait supposé que certaines crises convulsives servaient aux malades à exprimer des désirs sexuels, chargés de honte et refoulés. La crise ou plus généralement le symptôme psychopathique fut pour la première fois reconnu comme étant d’origine psychique. La crise était expliquée comme un moyen de satisfaire oniriquement le désir interdit en l’exprimant symboliquement. Le processus, du fait qu’il est inconnu du malade et indépendant de sa volonté, révélerait donc l’existence d’un fonctionnement psychique subconscient à tendance morbide.

Freud constata ainsi, dans le comportement humain, un facteur déterminant auparavant insoupçonné. Mais en même temps, s’efforçant d’éclaircir ce facteur déterminant, il introduisait dans le domaine de la pensée humaine un principe d’explication demeuré complètement inconnu : l’explication symbolique.

L’explication symbolique est radicalement différente de l’explication logique jusqu’alors exclusivement utilisée. Elle ne cherche pas, pour un effet extérieurement donné, une cause extérieurement constatable (principe d’explication commun aux autres sciences). L’explication symbolique cherchera, pour une réaction humaine manifeste et cliniquement observable, le désir latent. Elle suppose que la réaction manifeste exprime, d’une manière oniriquement déformée, la cause latente, la motivation, dont l’homme ne sait rien et ne veut rien savoir. Ce nouveau mode d’explication permettra de comprendre les productions du psychisme, productions illogiques par excellence : le rêve nocturne, la fabulation mythique et le symptôme psychopathique.

Mais la découverte du symbolisme eut des conséquences plus importantes encore. Elle contient en elle-même l’exigence de dépasser les conclusions théoriques que Freud a voulu en tirer. Une interrogation s’impose : comment se peut-il que la réflexion sur le symptôme manifeste parvienne à reconstituer son lien avec le désir latent ? L’extraconscient doit avoir auparavant établi ce lien. Si ce lien est symboliquement véridique, force est d’admettre qu’il existe une sorte de pensée extraconscient, laquelle, bien qu’elle s’exprime oniriquement, est néanmoins significative et sensée. Il est donc indispensable de diviser l’extraconscient en un subconscient oniriquement insensé et un surconscient oniriquement sensé (nommé, par Jung, le “soi“). Le terme “extraconscient” est précisément choisi pour désigner, d’un seul mot, les deux aspects complémentaires : surconscient-subconscient. (Afin de faciliter la compréhension de la terminologie, il n’est peut-être pas superflu de rappeler ici que l’extraconscient est préconscient, et qu’il englobe aussi l’inconscient primitif et purement instinctif). Le surconscient est le siège d’une sorte d’esprit préconscient, producteur des mythes ; le subconscient, en revanche, siège de l’aveuglant débordement affectif, produit le symptôme psychopathique. Il importe donc de comprendre que le conflit essentiel du psychisme humain – la lutte entre l’affect aveugle et l’esprit prévoyant – se poursuit sans relâche dans le tréfonds de l’extraconscient. Dans l’état de veille, il déborde vers le conscient qui délibère à la recherche d’un apaisement. Mais la délibération, dans la mesure où elle reste inachevée, se poursuit au sein du rêve nocturne où elle s’exprime par images symboliques.

Ainsi voit-on que le conflit essentiel, la lutte entre l’esprit et l’affect, la lutte entre le conscient et le subconscient, envahit la vie entière. Le conflit est la vie, et la vie exige la solution.

Il faut bien se rendre compte de l’immense portée révolutionnaire contenue en germe dans la découverte freudienne du symbolisme subconscient. La force explosive de cette découverte est telle qu’elle risque de démolir toutes les constructions explicatives élaborées jusqu’ici par la pensée humaine et admises pour vérité. L’erreur contenue dans ces constructions est imputable au fait qu’elles ignoraient l’existence d’une pensée extraconsciente.

Freud lui-même n’a pas implicitement prévu la pensée extraconsciente. Une part d’erreur doit donc se trouver également dans les conclusions qu’il a tirées de sa découverte du symbolisme subconscient. Freud ne s’interrogeait que sur le contenu refoulé du subconscient : le désir chargé de culpabilité. Il néglige de poser la question concernant l’instance véridiquement symbolisante, et il ne put découvrir le surconscient et sa pensée prélogique.

Toute la théorie freudienne est marquée par une erreur initiale. Freud explique la vie entière à partir de sa découverte du subconscient. Les manifestations culturelles apparaissent dans sa théorie comme le produit du refoulement des désirs, de préférence sexuels. Freud explique la vie normale à partir du subconscient pathogène, au lieu d’expliquer la déformation pathologique à partir de la vie normale.

La norme, dans la vie humaine, est indiscutablement la pensée logique et consciente. C’est à partir d’elle qu’il faudrait expliquer le fonctionnement subconscient, car on ne peut comprendre l’inconnu qu’en fonction du connu. Le fonctionnement nouvellement décelé ne peut-être radicalement séparé du conscient : entre la pensée illogique du subconscient et la pensée logique du conscient doit exister un rapport génétique. Il importe, en premier lieu, de ne pas prendre pour une réalité l’image linguistique qui présente la psyché sous la forme d’un réservoir spatial dans lequel on distinguerait les instances comme des tiroirs superposés. L’image ici n’est qu’une fiction indispensable, et les instances ne sont, à la vérité, que les diverses formes interdépendantes du fonctionnement psychique.

Afin d’entrevoir la nature du rapport génétique entre le conscient et le subconscient, qu’on se rappelle le rôle prédominant que joue, dans la thérapie freudienne, la mémoire. Toute cette thérapie est fondée sur l’évocation associative des souvenirs oubliés. Le matériel ainsi reproduit est symboliquement interprété, absolument de la même façon que l’est le symptôme psychopathique.

Freud, pour les besoins de sa thérapie, se voyait obligé d’admettre l’aspect onirique de la mémoire. Pourquoi n’a-t-il point fondé toute sa théorie sur la mémoire, phénomène naturel et pourtant mi-conscient, mi-extraconscient ? Quelle énorme chance de simplification. Pourquoi ne l’a-t-il pas saisie ? La raison en est sans doute que la mémoire est un dynamisme qui joue entre
oubli et évocation, tandis que, pour Freud, l’oubli refoulant est un phénomène statique qui ne concerne que les traumatismes passés, une fois pour toutes enfouis dans la boîte du subconscient. Mais le refoulement concernerait-il, au contraire, en premier lieu, le dynamisme des désirs actuels chargés de culpabilité ? Existe-t-il des motifs qui détournent constamment l’intérêt de certains désirs, les tenant ainsi dans l’oubli sans possibilité d’évocation? Dans l’affirmative, l’oubli touchant ces désirs ne sera plus exclusivement passif, comme il en va généralement des innombrables matériaux tenus à la disposition de l’intérêt évocateur. L’oubli sera actif, il possédera ainsi le trait caractéristique du contenu refoulé. Le motif refoulant sera nécessairement un sentiment actuel de pénibilité excessive, à l’endroit d’un désir surchargé de honte. Le dynamisme de l’ensemble des désirs, en tant qu’ils sont coupés de leur communication avec le conscient, exercera son influence morbide en créant le subconscient.

Ainsi compris, le subconscient, loin d’être préétabli, n’est que le fonctionnement perverti de l’ extraconscient. Mais le dynamisme pervers affectera également la capacité d’évocation. L’intense surcharge d’énergie affective obligera les désirs refoulés à chercher leur issue dans une décharge active. Dans l’impossibilité d’accéder au conscient qui les passerait au crible du contrôle délibérant, les désirs coupables se déchargeront directement au moyen du subconscient onirique. L’onirisme présentera les désirs coupables et refoulés sous une forme déguisée, mais symboliquement significative pour l’originaire intention honteuse.

Un désir d’ordre sexuel, ou matériel, chargé de honte, sera, par exemple, tiré de l’oubli forcé, symboliquement évoqué et satisfait par un acte de boulimie, de kleptomanie, mais aussi par une crise convulsive parétique ou agitée, passagère ou durable ; cependant, il se peut tout aussi bien que le symptôme symbolique exprime, à la place du désir, sa charge de culpabilité. Afin de contenir l’angoisse coupable, le sujet accomplira un acte symbolique de purification : il se lavera, par exemple, les mains ou une quelconque partie du corps; dans d’autres cas, il se trouvera empêché de toucher certains objets jugés impurs. N’importe quel objet peut se trouver chargé d’interdit, tout comme n’importe quelle action ou omission pourra être  utilisée comme symbole de purification. Mais, quels que soient ces actes symboliques, tous auront en commun leur trait d’illogisme : le fait qu’ils sont accomplis et obsessivement répétés d’une manière insensée, sans aucune nécessité logique.

Toutes les conditions de la constitution du symptôme psychopathique se trouvent ainsi réunies. Le symptôme s’avère explicable à partir de la mémoire et de ses fonctions d’oubli et d’évocation, manifestations psychiques d’origine naturelle et saine.

Le problème crucial se pose ainsi clairement : d’où vient l’angoisse coupable qui rend la mémoire morbide et activement refoulante .

Le désir étant un phénomène trop naturel pour être en soi honteux et coupable, l’interdit ne peut venir que de l’esprit. Il importe donc de déceler la cause qui dresse l’esprit contre le désir. Normalement, l’esprit devrait s’employer à le satisfaire. L’exigence de satisfaction met, dès l’origine, toutes les fonctions psychiques au service du désir. La mémoire liant le passé au futur (que l’homme aime s’imaginer chargé de promesses), qu’est-elle en premier lieu, sinon l’attente prolongée, la tension insatisfaisante des désirs en quête de satisfaction ? Seulement, voilà : tous les désirs ne peuvent être sans cesse présents à l’esprit valorisant, d’où la fonction d’oubli, nécessairement complétée par la capacité d’évocation. Les
fonctions conscientes – pensée, volonté, sentiments – apportent à leur tour leur concours à la quête de satisfaction du désir évoqué. Bien plus, elles sont créées par cette quête.

Ainsi toute la gamme des sentiments, variant entre attirance et aversion, espoir et déception, se constitue à partir d’une mémoire affective qui n’est autre que la tension énergétique des désirs. La pensée, par contre, est une mémoire réflexive capable de tirer du passé une expérience utilisable pour la future satisfaction des désirs. La décision volontaire résulte de la délibération qui confronte la mémoire affective et la mémoire réflexive, à seule fin de préparer la décharge satisfaisante des désirs.

La compréhension des fonctions conscientes, selon leur origine et leur but, permettra-t-elle de résoudre l’énigme de l’extraconscient ?

La délibération, parce que co-déterminée par le subconscient, n’aboutit pas nécessairement à sa fin satisfaisante. L’affectivité aveuglante peut déborder la réflexion lucide. Cette perte de lucidité, vitalement dangereuse, serait-elle à l’origine du sentiment de culpabilité ? L’esprit indiquerait-il par l’angoisse coupable la faute vitale, l’exaltation des désirs ? Le tourment de la culpabilité serait alors un sentiment à portée positive. Il serait l’appel de l’esprit qui tentera d’obtenir l’aveu conscient de la faute, son contrôle et son
élimination. Sentiment vague, la culpabilité ne pourrait émaner que de la sphère surconsciente. Le conscient devrait transformer l’appel vague en un savoir précis et contrôlable, seul moyen de se libérer de l’insatisfaction coupable. Mais le conscient, au lieu d’écouter l’esprit, peut se laisser entraîner par l’affect. Il se rend ainsi complice de la faute, qui est précisément l’exaltation de l’affect. Le conscient affectivement aveuglé tentera de se libérer de la faute en la désavouant. La conséquence de ce désaveu est le refoulement. Sans désaveu, pas de refoulement ; sans refoulement, pas de symptôme. Le refoulement découvert par Freud n’est qu’un effet ; sa cause primaire réside dans le désaveu de l’appel de l’esprit. S’il en est ainsi, il est clair que le procédé thérapeutique, tel que Freud l’a prévu, serait passible d’une simplification décisive ; la thérapie, pour être pleinement efficace, devrait s’attaquer à la cause primaire de la morbidité. Elle devrait combattre la tendance humaine à nier en toutes circonstances toute faute.

Cette tendance, la fausse auto-justification, est toujours présente et actuelle en chacun. Elle est l’erreur de l’esprit, incarnée dès l’enfance : la fausse valorisation de soi-même et du monde ambiant. En s’attaquant à cette cause essentielle toujours actuelle, la thérapie évitera un détour considérable à travers la remémoration du passé et de son contenu refoulé. Le désaveu de toute faute, l’auto-justification, falsifie sans cesse les motifs actuels de l’activité. Elle les rationalise faussement et crée ainsi la fausse motivation. Freud lui-même a constaté ce processus de “fausse rationalisation“. Il a omis de l’étudier, car son étude exige le recours à la méthode introspective.

Le moindre acte d’introspection lucide enseignera que la transformation de l’auto-accusation coupable en auto-justification s’opère sans cesse sur le plan de l’imagination. L’imagination se contente de jouer avec les désirs et de se délecter de leurs promesses de satisfaction. Perdant ainsi de vue les exigences de la réalité, elle finit par rendre les désirs insensés en les exaltant démesurément, tout en continuant à justifier leurs exigences irréelles. L’exaltation imaginative est la faute vitale en principe. Elle crée les innombrables fautes accidentelles, car son insuffisante évaluation de la réalité pleine d’obstacles, tout comme son appréhension angoissée des obstacles réels, préparent les réactions d’échec. À travers toutes ces vaines promesses, l’imagination exaltée n’aboutit qu’à l’insatisfaction coupable. Le psychisme – selon sa loi qui est la recherche de la satisfaction – tentera de se débarrasser de l’angoisse d’insatisfaction en refoulant les désirs devenus coupables. Le refoulement, passagèrement libérateur, conduira finalement, par accumulation, à l’explosion des symptômes.

La maladie psychique ne débute pas – comme Freud l’avait pensé – avec les manifestations subconscientes du refoulement, producteur des symptômes névrotiques. Sa cause première se trouve dans l’exaltation imaginative, dans la rêverie les yeux ouverts, état psychique des plus fréquents, dont la nocivité est insuffisamment reconnue. L’imagination morbidement exaltée se trouve être à la frontière du conscient et du subconscient. Ses méfaits doivent donc être accessibles à la compréhension introspective. C’est elle, l’exaltation morbide de l’imagination, qui détermine l’état initial de l’insanité de l’esprit, et c’est elle qu’il importe d’étudier pour comprendre la maladie de l’esprit, sous toutes ses possibilités d’aggravation. Cet état initial – d’ailleurs souvent stationnaire – est la nervosité avec ses sautes d’humeur, ses caprices et ses irritations, ses délectations vaniteuses et ses tourments coupables. Pour l’homme atteint de nervosité, la vie risque de n’être qu’une continuelle déception.

Confrontée avec le sens de la vie, l’exaltation imaginative est le contraire de l’ethos harmonisant. Constante préoccupation égocentrique, l’imagination exaltée n’est rien d’autre que l’introspection sous sa forme subjective et morbide, qu’il faut combattre afin d’accéder à une observation méthodique et objectivante.

Mais aussi importe-t-il de ne pas confondre l’imagination morbide avec l’imagination sous sa forme créatrice, qui, elle, marque la frontière entre le conscient et le surconscient, d’où sa force inspiratrice.”

[à suivre dans la conférence 4/6 : Psychologie et motivation]

  • L’illustration de l’article est © Brian Rea

D’autres discours sur ce qui est ?

PHILOMAG.COM : Sei Shônagon, Notes de chevet (X-XIe siècle)

Temps de lecture : 21 minutes >

Les Notes de chevet de Sei Shônagon (Xe-XIe siècle) sont un classique de la littérature médiévale nippone. Dame de compagnie à la cour impériale de Kyôto, elle y collectionne les choses qui lui rendent l’existence douce et aimable. Elle y énumère des noms de fleurs, d’oiseaux, d’étangs, partage quelques anecdotes, souvenirs ou inventions. Autant d’éléments qui font le sel de la vie – qu’on ne l’ait jamais perdu ou qu’il nous soit enfin rendu.


Le texte suivant est extrait d’un cahier central de PHILOMAG.COM, préparé par Victorine de Oliveira. Le numéro 140 de juillet 2020 était consacré au Goût de la vie : “Après l’épreuve du confinement et de la maladie, nous avons eu envie d’ouvrir la fenêtre, de sortir, de respirer… et de nous demander à quoi tient le goût de la vie. Existe-t-il un simple plaisir d’exister ? Devons-nous préférer le bien-être (stable) à la jouissance (flamboyante) ? Avons-nous besoin de rituels ? Et surtout, nous nous sommes posés une question vertigineuse : est-ce toujours après les épreuves, les deuils, les crises, les expériences négatives, que nous retrouvons – décuplée – notre joie de vivre ?”

En savoir plus sur PHILOMAG.COM


Introduction

Ce printemps, l’aurore… Ce printemps, l’aurore est inachevée. Le soleil se lève, lance ses premiers rayons dans les rues de Paris, toque aux volets encore fermés de ceux qui n’iront pas travailler. Personne pour en profiter. La France confinée regarde le ciel depuis sa fenêtre.

Choses particulières. La cour du Louvre déserte, mis à part un vigile au téléphone et son chien. Pédaler en zigzaguant tout le long de l’avenue de l’Opéra. La rue de Rivoli sans voitures. Traverser sans regarder. Un coucher de soleil place Pigalle bercé par le chant des oiseaux. Des SDF, beaucoup. Du plastique partout. Une rame de métro vide.

Arbres. Le paulownia sous ma fenêtre dont les quinze jours de floraison sont restés presque sans témoin. Les platanes du boulevard de Clichy, dont le pollen s’est mêlé aux applaudissements de 20 heures. Les allergies ont eu ce printemps une lourdeur particulière. D’autres platanes, avenue Trudaine, sous lesquels les enfants jouaient au ballon, malgré tout. Sur un banc, pour peu que leur feuillage laisse passer un rayon de soleil, on y faisait parfois une entorse à son attestation.

Choses qui font battre le cœur. Le regard du caissier du supermarché, le reste de son visage masqué. La nuit immobile. Une silhouette qui nous suit peut-être.

Choses qui font naître un doux souvenir du passé. Les chaises empilées derrière les vitrines des cafés fermés. Un rayon de soleil qui éclaire les verres sagement alignés sur leur étagère. Des affiches de théâtre : le spectacle devrait s’être achevé depuis un mois ou avoir commencé il y a deux semaines.

Fêtes. Celle que l’on fera quand tout cela sera terminé. Celle que l’on tente déj à, en petit comité, avec un brin de culpabilité – le cœur n’y est pas. Celle qui semble remonter à une autre vie – corps suants entrechoqués, verres échangés sans même faire exprès, l’heure qu’on oublie de regarder.

Choses que l’on a grand hâte de voir ou d’entendre. Un café brûlant posé sur le zinc. La possibilité d’engager la conversation à moins d’un mètre. Des masques chirurgicaux pour tous. Le temps où il ne sera plus nécessaire d’en porter.

L’auteur

On ne sait pas grand-chose de la vie de la dame de compagnie et écrivaine Sei Shônagon. Ce nom est d’ailleurs plutôt un surnom, shonagon signifiant « troisième sous-secrétaire d’État » – il renvoie sûrement à la fonction exercée par l’un de ses parents. Elle naît aux environs de 965 dans une famille de notables qui accorde une grande place à la littérature, à la poésie et à l’érudition. Elle entre au palais impérial en 990 et se met au service de la princesse Sadako, âgée de 15 ans, épouse de l’empereur Ichijô, lui-même âgé de 10 ans. À la mort en couches de Sadako en l’an 1000, on perd complètement la trace de Sei Shônagon au point qu’on ne connaît même pas la date de son décès. Ses Notes de chevet s’inscrivent dans une tradition littéraire qui, entre les Xe et XIe siècles, s’écrit surtout au féminin. Si les hommes se concentrent sur la poésie, les femmes de la cour ont le champ libre pour la prose, jugée moins noble. Ces dernières explorent le registre de l’intime avec des journaux, des notes, parfois des romans dont l’intrigue se situe la plupart du temps au Palais. Autant de classiques de la littérature nippone médiévale tous signés par des femmes: Journal d’une libellule (anonyme, fin du Xe siècle), Journal de Sarashina (milieu du XI’ siècle) ou encore Le Roman de Genji (vers l’an 1000) de la dame d’honneur Murasaki Shikibu. Nous sommes alors en pleine ère Heian (794-n85), considérée comme l’apogée de la cour impériale japonaise, alors située à Kyôto, et de toute la littérature et des arts qui lui sont liés.

Le texte

Soumise à une étiquette stricte, la vie d’une dame de compagnie à la cour impériale de Kyôto n’en était pas moins très libre. En témoignent les Notes de chevet de Sei Shônagon. Si elles comportent quelques choses désolantes ou  choses dont on n’a aucun regret, elles sont pour l’essentiel une collection d’instants et de choses qui ravissent son autrice. Tantôt simples énumérations (de noms d’arbres, de fleurs, d’édifices, d’étangs), tantôt anecdotes du Palais où s’intercalent des poèmes, ces notes célèbrent avec délicatesse et raffinement les plaisirs d’une vie sans ombre… ou dont l’ombre s’est enfin dissipée.


Les extraits

EAN9782070705337

 

SEI SHONAGON, Notes de chevet (extraits, Paris : Gallimard, Connaissance de L’orient n°5, 1985, traduit du japonais par André Beaujard en 1934)

1. Au printemps, c’est l’aurore que je préfère.

La cime des monts devient peu à peu distincte et s’éclaire faiblement. Des nuages violacés s’allongent en minces traînées. En été, c’est la nuit. J’admire, naturellement, le clair de lune ; mais j’aime aussi l’obscurité où volent en se croisant les lucioles. Même s’il pleut, la nuit d’été me charme. En automne, c’est le soir. Le soleil couchant darde ses brillants rayons et s’approche de la crête des montagnes. Alors les corbeaux s’en vont dormir, et en les voyant passer, par trois, par quatre, par deux, on se sent délicieusement triste. Et quand les longues files d’oies sauvages paraissent toutes petites ! c’est encore plus joli. Puis, après que le soleil a disparu, le bruit du vent et la musique des insectes ont une mélancolie qui me ravit. En hiver, j’aime le matin, de très bonne heure. Il n’est pas besoin de dire le charme de la neige ; mais je goûte également l’extrême pureté de la gelée blanche ou, tout simplement, un très grand froid ; bien vite, on allume le feu, on apporte le charbon de bois incandescent ; voilà qui convient à la saison. Cependant, à l’approche de midi, le froid se relâche, il est déplaisant que le feu des brasiers carrés ou ronds se couvre de cendres blanches.

2. Les époques.

Parmi les époques, j’aime le premier mois, le troisième mois, les quatrième et cinquième mois, le septième mois, les huitième et neuvième mois, le douzième mois ; tous ont leur charme dans le cours des saisons. Toute l’année est jolie. […]

8. Marchés.

Le marché de Tatsu. Parmi tous les marchés du Yamato, celui de Tsuba mérite une attention particulière, car les pèlerins qui vont au temple de Hacé ne manquent pas de s’y arrêter peut-être a-t-il avec Kwannon une affinité spéciale ? Les marchés d’Ofouça, de Shikama, d’Asuka.

9. Gouffres.

Le gouffre de Kashikofuchi. Il est très amusant de se demander quel esprit profond on a pu lui trouver pour lui donner ce nom ! Le gouffre de Naïriço. À qui cet avis était-il destiné, par qui peut-il avoir été donné ? Le gouffre d’Aoïro me charme aussi beaucoup : on en aurait pu faire le costume des chambellans. Les gouffres d’Inaboutchi, de Kakouré, de Nozoki, de Tama’0 [ … ]

13. Edifices.

La Porte de la garde du corps. Le Palais de la Deuxième avenue et  celui de la Première avenue sont beaux aussi. Les Palais de Somedono, de Seka, de Sugawara, de Rén’zéi, de Suzaku. Le Palais où résida l’empereur qui avait abdiqué. Les Palais d’Ono, de Kôbaï, d’Agata-no-ido ; le Palais de la Troisième avenue orientale, le Petit Palais de la Sixième avenue, le Petit Palais de la Première avenue.

Sur l’écran dressé devant la baie ouverte au nord de la salle qui occupe l’angle du nord-est, au Palais pur et frais, on voyait représenté l’Océan déchaîné, avec les êtres horribles qui l’habitent : des monstres aux longs bras, aux jambes démesurées. Quand la porte de la chambre où se tenait l’Impératrice était ouverte, nous voyions constamment ces affreuses peintures, et nous avions accoutumé d’en rire avec répugnance. Un jour, nous nous divertissions ainsi ; près de la balustrade, on avait placé de grands vases de porcelaine verte, et on y avait mis quantité de branches de cerisier, longues d’environ cinq pieds, dont les fleurs ravissantes débordaient jusqu’à cette balustrade. Vers midi, arriva le Seigneur premier sous-secrétaire d’État. Il portait un manteau de cour, couleur de cerisier, à peine assoupli, et un pantalon à lacets, d’un violet sombre. Son blanc vêtement de dessous dépassait un peu et laissait voir un joli dessin cramoisi
foncé. Comme !’Empereur se trouvait auprès de son Épouse, le Sous-secrétaire vint, pour parler au Souverain, s’asseoir sur le plancher, dans l’étroit espace devant la porte. Derrière le store étaient les dames d’honneur, avec leurs amples manteaux chinois, couleur de cerisier, qu’elles laissaient retomber sur leurs épaules, leurs costumes couleurs de glycine, de kerrie, de toutes les nuances aimées, dont beaucoup débordaient sous le store qui pendait, jusqu’à mi-hauteur, devant l’entrée de la galerie du nord. À ce moment, on servit le dîner dans les appartements impériaux. Il y eut un grand bruit de pas, et nous entendîmes distinctement quelqu’un ordonner: “Faites place, faites place !” L’aspect du ciel pur et serein était merveilleux, et quand les chambellans eurent apporté les derniers plats, le dîner fut annoncé ; l’Empereur sortit par la porte du milieu, accompagné par le Sous-secrétaire d’État, qui revint ensuite près des fleurs. L’impératrice écarta son écran et s’avança sur le seuil. Tout, en cet instant, charmait les yeux, et les dames, ravies, sentaient s’évanouir dans leur esprit le souvenir de toutes choses. Alors, le Sous-secrétaire, chanta d’une voix lente la vieille poésie :

Les mois et les jours
Se succèdent ; mais
Le mont Mimoro
Demeure à jamais !

Je trouvai cela très joli, et vraiment, j’aurais désiré que cette splendeur durât mille années.

Avant même que les dames qui servaient eussent appelé les gens pour leur faire emporter les tables, l’Empereur passa dans l’appartement de notre maîtresse. Il m’ordonna de frotter le bâton d’encre de l’écritoire et, pendant qu’il me parlait, j’avais les yeux au ciel. Je ne pensais qu’à le contempler ; j’aurais voulu le regarder ainsi encore plus longtemps que, tout à l’heure, l’Impératrice. Il plia une feuille d’élégant papier blanc et nous dit: “Que chacune écrive là-dessus une ancienne poésie, la première dont il lui souviendra.” “Comment faire ?” demandai-je au Sous-secrétaire d’État, qui était dehors, devant le store ; mais il me répondit : “Dépêchez-vous d’écrire et de présenter à Sa Majesté ce que vous aurez fait, les hommes ne doivent se mêler de rien.” Puis, prenant l’écritoire de !’Empereur, il nous pressa en répétant : “Vite, vite, sans réfléchir, même Naniwazu, n’importe quoi : ce qui pourra vous venir à l’esprit !” Je ne sais ce qui m’intimida tellement; mais un rouge me monta au visage, et je me sentis toute troublée. Tout en s’étonnant de mon émoi, les demoiselles nobles écrivirent deux ou trois poèmes, sur le printemps, sur l’âme des fleurs, puis elles me dirent que c’était mon tour, et j’écrivis alors la poésie :

Les années ont passé,
Et j’ai vieilli.
Cependant,
Quand je regarde les fleurs,
Je n’ai plus de soucis. [ … ]

18. Choses qui font battre le cœur.

Des moineaux qui nourrissent leurs petits.
Passer devant un endroit où l’on fait jouer de petits enfants.
Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée d’encens.
S’apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.
Un bel homme, arrêtant sa voiture à votre porte, dit quelques mots pour annoncer sa visite.
Se laver les cheveux, faire sa toilette et mettre des habits tout embaumés de parfum.
Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse, au fond du cœur.
Une nuit où l’on attend quelqu’un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l’averse que le vent jette contre la maison.

19. Choses qui font naître un doux souvenir du passé.

Les roses trémières desséchées.
Les objets qui servirent à la fête des poupées.
Un petit morceau d’étoffe violette ou couleur de vigne, souvenir de la confection d’un costume, et que l’on découvre dans un livre où il était resté, pressé.
Un jour de pluie, où l’on s’ennuie, on retrouve les lettres d’un homme jadis aimé.
Un éventail chauve-souris de l’an passé.
Une nuit où la lune est claire.

20. Choses qui égayent le cœur.

Beaucoup d’images de femmes, habilement dessinées, avec de jolies légendes.
Au retour de quelque fête, les voitures sont pleines, et on en voit déborder les vêtements des dames. De nombreux serviteurs les escortent ; les conducteurs guident bien les bœufs et font courir les équipages.
Une lettre écrite sur du papier de Michinoku blanc et joli, avec un pinceau si fin qu’il semblerait ne pouvoir tracer même le plus mince trait.
L’aspect d’un bateau qui descend la rivière.
Des dents bien noircies.
À « égal ou inégal » , jouer souvent « égal » .
Une étoffe de soie très souple, tissue de jolis fils chinés.
Les pratiques magiques de purification, destinées à empêcher les effets des mauvais sorts, exécutées au bord d’une rivière, par un devin qui parle bien.
De l’eau qu’on boit quand on se réveille la nuit.
À un moment où l’on s’ennuie, arrive un visiteur qui n’est ni trop intime ni trop étranger ; il fait la chronique de la société, il raconte ce qui s’est passé dernièrement, choses plaisantes, détestables ou curieuses, touchant ceci ou cela, affaires publiques et privées ; il parle sans ambiguïté, mais dit tout juste ce que l’on peut entendre. Cela charme le cœur.
Lorsqu’on visite un temple shintoïste ou bouddhique, et qu’on fait dire des prières, on est heureux d’entendre les bonzes, si c’est dans un temple bouddhique, ou les prêtres inférieurs, si c’est dans un temple shintoïste, réciter d’une voix agréable, sans arrêt, mieux même qu’on ne l’avait espéré.
Une voiture de cérémonie, couverte de palmes, qui avance avec une sereine lenteur. Si elle va vite, cela semble inconsidéré, sans dignité. C’est la voiture treillissée que le conducteur doit faire courir. À peine a-t-on aperçu celle-ci
qui sort d’une porte ! Elle est déjà passée, et l’on ne voit plus que les hommes d’escorte qui la suivent en courant. Il est charmant de se demander qui ce peut être. Mais si cette voiture va lentement, si on l’a trop longtemps devant les yeux, cela ne convient plus du tout.
Les bœufs doivent avoir le front très petit, tacheté de blanc il est bien qu’ils aient le dessous du ventre et le bas des jambes blancs, ainsi que l’extrémité de la queue. Les chevaux doivent être pie alezan, ou gris, ou très noirs avec des balzanes et des taches blanches aux épaules ; ou encore aubères avec la crinière et les jambes très claires. Il faut qu’on dise en les voyant : “Pour vrai, c’est une crinière faite avec le fil que donne l’écorce du mûrier !”
Le conducteur d’une voiture à bœufs doit être grand, avoir des cheveux décolorés par le soleil et une face bronzée. Il sied qu’il ait l’air intelligent.
Les valets de pied, les hommes d’escorte doivent être sveltes. Du reste, j’aime aussi à voir tels, au moins tant qu’ils sont jeunes, les hommes de qualité. Les gens trop gras me paraissent toujours avoir envie de dormir.
Les pages doivent être petits, avoir de beaux cheveux dont l’extrémité vienne frôler doucement leur cou. Il faut qu’ils aient une jolie voix, et parlent très respectueusement. C’est alors parfait.
J’aime qu’un chat ait le dos noir, et tout le reste blanc.
Un prédicateur doit avoir la figure agréable. Lorsqu’on tient les yeux fixés sur son visage, on sent mieux la sainteté de ce qu’il explique. Quand on regarde ailleurs, sans qu’on le veuille on oublie d’écouter ; ainsi, quand le prédicateur est laid, on craint toujours de mériter la punition du Ciel. Il me faut quitter ce sujet. Si mon âge s’y prêtait un peu mieux, j’aurais pu écrire là-dessus, au risque d’encourir le châtiment céleste ; mais, maintenant, la peine serait trop effrayante. Il y a des gens qui, entendant parler d’un prêtre particulièrement vénérable et pieux, se précipitent pour arriver les premiers à l’endroit où l’on dit qu’il prêche. Il me semble que s’ils agissent de la sorte, justement dans le même esprit de péché que moi, ils feraient mieux de rester chez eux. […]

Au septième mois, la chaleur est extrême ; on laisse tout ouvert, la nuit comme le jour, et l’on tarde à se coucher ; mais c’est ravissant, quand on s’éveille par un beau clair de lune, et qu’on regarde au-dehors. Même la nuit sombre me plaît ; il est bien inutile de vanter le charme de la lune pâle, à l’aurore. Tout près du bord, sur le plancher bien poli de la véranda, on étend, pour un moment, une jolie natte. Il ne faut pas pousser l’écran de trois pieds au fond de la pièce, mais le dresser au bord de la galerie extérieure ; autrement, cela semblerait bien mystérieux.
Quittant son amie, le galant vient sans doute de partir. La dame a rabattu sur sa tête un vêtement violet clair, avec une doublure très foncée. À l’endroit, la nuance du tissu n’est pas du tout pâlie, et le lustre du damas qui le double n’est pas beaucoup fané non plus. Elle paraît dormir, elle a un vêtement simple, couleur de clou de girofle, une jupe de soie raide, écarlate foncé, dont les cordons de ceinture sortent, très longs, de dessous son vêtement et semblent encore dénoués. Ses cheveux s’amoncellent à son côté, on se dit qu’ils doivent être bien longs quand ils ondoient librement. Mais voici qu’un homme arrive, venu on ne sait d’où, alors que le paysage d’aurore est tout couvert d’une épaisse brume. Il a un pantalon à lacets violet, une jaquette de chasse couleur de girofle, mais si claire qu’on pourrait se demander si elle est teinte, un vêtement blanc sans doublure, de
soie raide, et un habit de soie foulée très brillante, écarlate.
Le brouillard a mouillé ses vêtements, qu’il laisse négligemment pendre.  Les cheveux de ses tempes sont un peu en désordre ; il a l’air de les avoir, sans soin, fourrés sous son bonnet laqué. Avant que la rosée des liserons fût tombée, il a quitté son amie ; il pensait à la lettre qu’il va écrire, mais le chemin lui semble long, il fredonne : “Les jeunes tiges de chanvre.”
Il allait à son poste au Palais ; pourtant, comme la fenêtre de treillis n’est pas baissée, il déplace légèrement le store, d’un côté, puis regarde à l’intérieur de la chambre. Il se dit, amusé, que sans doute, ici, tout à l’heure, un homme s’est levé pour partir. Peut-être celui-ci songeait-il, comme lui, au charme de la rosée ? Après un moment, il voit près de l’oreiller un éventail étalé, fait de papier violet pourpre tendu sur du bois de magnolia. Au pied de l’écran sont éparpillées des feuilles, étroites et longues, d’épais papier de Mitchinokou, les unes bleu foncé, les autres écarlates, et quelques-unes dont la nuance est un peu pâlie. La dame se doute qu’il y a là quelqu’un, elle regarde de dessous son vêtement, et l’aperçoit, souriant, appuyé sur le bord de la fenêtre. Ce n’est pas un homme avec qui elle doive se gêner ; mais comme elle n’a pas l’intention d’entrer en relation avec lui, elle regrette qu’il l’ait vue ainsi librement. “Oh ! quel long sommeil, ce matin, après la séparation !” s’écrie-t-il, entrant jusqu’à mi-corps en dedans du store. “Assurément, répond-elle, vous dites cela parce que vous êtes fâché d’avoir laissé votre amie alors qu’il n’y avait pas encore de rosée.” Peut-être est-il superflu de noter spécialement ces jolies choses, et pourtant on ne saurait, sans en être charmé, les voir ainsi converser tous les deux.
L’homme se penche et, avec son éventail, il amène à lui celui qui est contre l’oreiller ; mais elle se demande s’il ne vient pas trop près d’elle ; le cœur battant, elle se retire un peu en arrière. Alors il prend l’éventail, le regarde, et murmure avec un soupçon de dépit: “Voilà bien de la froideur !” Cependant le plein jour est venu, et l’on entend de nombreuses voix. Tout à l’heure, il se hâtait, pour écrire à son amie avant que l’on pût voir se dissiper la brume, et maintenant on s’inquiète en pensant qu’il ne semble guère pressé.
L’homme qui, ce matin, a quitté cette maison-ci, a écrit une lettre (on se demande en combien de temps) et il l’a envoyée, attachée à un rameau de lespédèze20 encore tout humide de rosée. Pourtant, comme il y a quelqu’un avec la dame, le messager ne peut lui remettre sa missive. Le parfum d’encens dont elle est tout imprégnée parait délicieux. Lorsqu’il deviendrait
trop inconvenant pour lui de rester, le visiteur s’en va. Il est sans doute amusant de se dire que, peut-être, une pareille scène s’est passée dans la maison d’où il venait lui-même !

21. Fleurs des arbres.

J’aime la fleur du prunier, qu’elle soit foncée ou claire ; mais la plus jolie, c’est celle du prunier rouge. J’aime aussi un fin rameau fleuri de cerisier, avec ses corolles aux larges pétales, et ses feuilles rouge foncé.
Les fleurs de glycine, tombant en longues grappes, aux belles nuances, sont vraiment superbes.
Pour la fleur de la deutzie, elle est d’un rang inférieur, et n’a rien qu’on puisse vanter.
Cependant, la deutzie fleurit à une époque agréable ; on la trouve charmante quand on pense que, peut-être, un coucou se cache dans son ombre. Au retour de la fête de Kamo, dans les environs de la lande de Murasaki, que c’est joli lorsqu’on voit, autour des pauvres chaumières, les haies hirsutes, toutes blanches de ces fleurs. On dirait des vêtements blancs mis sur d’autres, verts, et aux endroits où il n’y a pas de fleurs, cela ressemble à une étoffe de couleur “feuille verte et feuille morte”. C’est ravissant.
Vers la fin du quatrième mois et le début du cinquième, les orangers, au feuillage vert foncé, sont couverts de fleurs blanches, et quand on les admire, mouillés par la pluie, de grand matin, il semble qu’ici-bas rien n’ait un pareil charme. Si parmi les fleurs on peut découvrir, se détachant très nettement, des fruits mûrs qui paraissent des boules d’or, alors le tableau ne le cède pas même à celui des cerisiers humides, le matin, de rosée. Au reste, il n’est pas besoin de dire le charme de l’oranger, peut-être parce qu’on pense qu’il a avec le coucou une affinité particulière. La fleur du poirier est la chose la plus vulgaire et la plus déplaisante qui soit au monde. On ne la garde pas volontiers près des yeux, et l’on ne se sert pas d’un rameau de poirier pour y attacher même un futile billet.
Quand on voit le visage d’une femme qui manque d’attrait, c’est à la fleur du poirier qu’on l’assimile, et, en vérité, à cause de sa couleur, cette fleur parait sans agrément. Pourtant, en Chine, on lui trouve une grâce infinie, on la chante dans les poèmes. Si, la jugeant laide, on réfléchit que quelque chose doit expliquer ce goût des Chinois, et si on la regarde attentivement, on croit distinguer au bord des pétales une jolie nuance rose, si faible qu’on n’est pas sûr de ses yeux. On a comparé la fleur du poirier au visage de Yô Ki-hi, lorsqu’elle vint en pleurant vers l’envoyé de l’Empereur, et l’on a dit : “Le rameau fleuri du poirier est couvert des gouttes qu’y a laissées la pluie printanière.” Aussi bien, quand je songe qu’il ne s’agit pas là d’un éloge médiocre, je me dis qu’aucune autre fleur n’est, sans doute, si merveilleusement belle.
La fleur violet-pourpre du paulownia est aussi très jolie. Je n’aime pas la forme de ses larges feuilles étalées ; cependant, je n’en puis parler comme je ferais d’un autre arbre.
Quand je pense que c’est dans celui-ci qu’habiterait l’oiseau fameux en Chine, je ressens une impression singulière. À plus forte raison, lorsque avec son bois, on a fabriqué une guitare, et qu’on en tire toutes sortes de jolis sons, les mots ordinaires suffisent-ils pour vanter le charme du paulownia ? C’est un arbre vraiment superbe !
Bien que le mélia ne soit pas un bel arbre, sa fleur est fort jolie. Chaque année, on ne manque pas de le voir, quand vient la fête du cinquième jour, au cinquième mois, avec ses fleurs déformées par la sécheresse. C’est charmant aussi.

22. Étangs.

L’étang de Katsumata, celui d’Iwaré. L’étang de Nihéno. Il est bien amusant, quand on va au temple de Hase, d’y voir les oiseaux aquatiques s’envoler sans cesse avec bruit.
L’étang de Mizounashi. Comme je demandais un jour pourquoi on l’avait ainsi nommé, on me répondit que, même quand il pleut beaucoup, au cinquième mois et toute l’année, on n’y aperçoit pas d’eau. Mais on ajouta que certaines années où le soleil brille splendidement, l’eau y coule en abondance au début du printemps. “Ce n’est pas sans raison, aurais-je voulu répondre, qu’on lui a donné son nom, s’il est desséché ; pourtant, comme il y a aussi des moments où l’eau y coule, il me semble qu’on n’a guère réfléchi.”
L’étang de Sarouçawa. Un empereur, ayant entendu dire qu’une demoiselle de la Cour s’y était jetée, serait allé, à ce que l’on raconte, voir cet étang. Cela me charme, et il est inutile de dire combien je suis émue que Hitomaro, ait chanté les cheveux dénoués flottant sur l’eau.
L’étang d’Omaé. Il est curieux de se demander à quoi ont pensé ceux qui lui ont attribué ce nom.
L’étang de Kagami. L’étang de Sayama. Peut-être trouve-t-on celui-ci joli parce que l’onse rappelle, charmé, la poésie sur la bardane. L’étang de Koïnouma. Celui de Hara. Il est charmant qu’autrefois on ait dit à propos de lui : “Ne coupez pas les sargasses !” L’étang de Masuda.

23. Fêtes.

Rien n’égale en beauté la fête du cinquième mois. Les parfums de l’acore et de l’armoise se mélangent, et c’est d’un charme singulier. Depuis l’intérieur des Neuf Enceintes jusqu’aux demeures des gens du peuple les plus indignes d’être nommés, chacun pose ces feuilles en travers de son toit, et veut couvrir le sien mieux que les autres. C’est merveilleux aussi, et en quelle autre occasion voit-on pareille chose ?
Ce jour-là, le ciel était couvert de nuages. Au Palais de l’impératrice, on avait apporté, du service de la couture, des boules contre les maladies avec toutes sortes de fils tressés qui pendaient ; on les avait fixées à gauche et à droite du pilier de l’appartement central, où est dressé l’écran. On remplaça ainsi les boules contre les maladies qu’on avait préparées, le neuvième jour du neuvième mois, en enveloppant des chrysanthèmes dans de la soie raide ou damassée, et qui étaient restées fixées à ce pilier durant des mois, puis on les jeta. De même les boules que l’on suspend le cinquième jour du cinquième mois devraient peut-être demeurer jusqu’à la fête des chrysanthèmes ; mais comme tout le monde, pour attacher n’importe quoi, en arrache des fils, après peu de temps il n’en reste rien.
On offre les présents de la fête, les jeunes personnes fichent des acores dans leurs cheveux, elles cousent à leurs manches des billets de retraite, elles fixent, d’une manière ou d’une autre, avec une tresse aux couleurs dégradées, à leur manteau chinois ou à leur veste, de longues racines d’acore ou de jolis rameaux. On ne peut dire que ce soit merveilleux, mais c’est bien joli ; d’ailleurs, y a-t-il personne qui songe aux cerisiers sans enthousiasme parce qu’ils fleurissent chaque printemps?
Les fillettes qui vont et viennent aux carrefours ont attaché à leurs vêtements les mêmes choses que les dames, mais en les proportionnant à leur taille ; elles se disent qu’elles ont fait là quelque chose d’admirable, elles considèrent sans cesse leurs manches en les comparant à celles de leurs compagnes. Je trouve à tout cela un charme que je ne puis rendre ; mais il est plaisant aussi d’entendre crier ces fillettes quand les pages, qui jouent familièrement avec elles, leur prennent leurs racines d’acore ou leurs rameaux.
C’est également gracieux lorsqu’on enveloppe des fleurs de méfia dans du papier violet, ou qu’on fait, en mettant des feuilles d’acore dans du papier vert, des rouleaux minces qu’on lie, ou encore lorsqu’on attache du papier blanc aux racines. Les dames qui ont reçu des lettres dans lesquelles on avait enveloppé de très longues racines d’acore veulent, pour répondre, écrire de bien jolies choses, et se consultent entre amies. Il est amusant de les voir se montrer mutuellement les réponses qu’elles préparent.
Les gens qui ont envoyé une lettre à la fille de quelque noble, à une personne d’un haut rang, sont en ce jour d’une humeur particulièrement agréable, et charment par leur grâce jusqu’au chant du coucou qui dit son nom vers le soir, tout est délicieux et m’émeut à l’extrême. [ … ]

25. Oiseaux.

J’aime beaucoup le perroquet, bien que ce soit un oiseau des  pays étrangers. Tout ce que les gens disent, il l’imite.
J’aime le coucou, le râle d’eau, la bécasse, !’étourneau, le tarin, le gobe-mouches.
Quand le faisan cuivré chante en regrettant sa compagne, il se console, dit-on, si on lui présente un miroir. Cela m’émeut, je songe avec compassion à la peine que doivent éprouver les deux oiseaux, par exemple lorsqu’un ravin les sépare !
De la grue, j’aurais trop à dire. Cependant, il est vraiment splendide que sa voix monte par-delà les nuages, et cela, je ne puis le taire.
Le moineau à tête rouge, le mâle du gros-bec, l’oiseau habile.
Le héron est très désagréable à voir ; à cause de leur expression, je n’aime pas à regarder ses yeux. Il n’a vraiment rien qui charme. Néanmoins, une chose m’amuse : on a pu prétendre que le héron ne dormirait pas seul dans le bois aux arbres agités par le vent.
L’oiseau-boîte.
Parmi les oiseaux d’eau, c’est le canard mandarin qui m’émeut le plus. Avec ravissement, je me rappelle ce que l’on a dit de l’amour réciproque du mâle et de la femelle : chacun, après l’autre, balaierait la gelée blanche qui couvre les ailes de son compagnon.
La mouette.
Ah ! songer que le pluvier de rivière ferait égarer son ami !
La voix de l’oie sauvage est d’une mélancolie délicieuse quand on l’entend dans le lointain.
Le canard sauvage me charme quand je pense qu’il balaie, à ce que l’on dit, la gelée blanche sur ses plumes.
Du rossignol les poètes ont parlé comme d’un oiseau ravissant. Sa voix, d’abord, puis ses manières et sa forme, tout en lui est élégant et gracieux. Il est d’autant plus regrettable que le rossignol ne chante pas à l’intérieur des Neuf Enceintes. Je l’avais entendu dire ; mais je croyais qu’on exagérait. Cependant, depuis dix années que je suis en service au Palais, je l’ai attendu en vain, il n’a jamais fait le moindre bruit. Et pourtant, tout près du Palais pur et frais, il y a des bambous, des pruniers rouges; le rossignol devrait y venir à son aise. Quand on quitte le Palais, on peut l’entendre chanter d’une voix splendide, dans les pruniers, qui ne méritent pas un regard, d’une misérable chaumière. La nuit, toujours il garde le silence, il aime le sommeil ; mais que pourrait-on faire maintenant pour corriger son naturel ? En été, jusqu’à la fin de l’automne, sa voix est rauque ; les gens du commun changent son nom, et l’appellent, par exemple, l’oiseau mangeur d’insectes. Cela me fait une impression pénible et lugubre. On ne penserait pas ainsi à propos d’un oiseau ordinaire tel que le moineau. C’est, pour sûr, parce-que le rossignol chante au printemps que, dans les poésies et les compositions littéraires, on a célébré le retour de l’année comme une jolie chose. Et encore, s’il se taisait le reste du temps, combien ce serait plus agréable ! Mais pourquoi s’indigner ? Même quand il s’agit d’une personne, perd-on son temps à médire de quelqu’un qui n’a plus l’apparence humaine, et que l’opinion des gens commence à mépriser ?Pour ce qui est du milan, du corbeau ou d’autres oiseaux de cette sorte, personne au monde ne les regarde, et jamais on ne les écoute attentivement. Aussi bien, quand je songe que si le rossignol est critiqué, c’est justement parce qu’on en a fait un oiseau merveilleux, je me sens désagréablement émue.
Un jour, nous voulions voir le retour de la procession, après la fête de Kamo, et nous avions dit d’arrêter nos voitures devant les Temples Ourin’in’ et Tchiçokouïn. Le coucou se faisait entendre (peut-être ne voulait-il pas rester caché en un tel jour), et le rossignol l’imitait très bien. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’était vraiment joli, alors qu’ils chantaient ensemble dans les grands arbres.
Je ne saurais dire non plus le charme du coucou quand vient la saison. À un moment ou à l’autre, on entend sa voix triomphante. On le voit, dans les poésies, qui s’abrite parmi les fleurs de la deutzie, dans les orangers ; s’il s’y
cache à demi, c’est qu’il est d’humeur boudeuse.
On s’éveille, pendant les courtes nuits du cinquième mois, au moment des pluies, et l’on attend, dans l’espoir d’entendre le coucou avant tout le monde. Tout à coup, dans la nuit sombre, son chant résonne, superbe et plein de charme. Sans qu’on puisse s’en défendre, on a le cœur tout ensorcelé ; mais quand le sixième mois est arrivé, le coucou reste muet. Vraiment, il est superflu de dire combien j’aime le coucou ! En général, tout ce qui chante la nuit est charmant. Il n’y a guère que les bébés pour lesquels il n’en soit pourtant pas ainsi.

26. Choses élégantes.

Sur un gilet violet clair, une veste blanche.
Les petits des canards.
Dans un bol de métal neuf, on a mis du sirop de liane, avec de la glace pilée. Un rosaire en cristal de roche.
De la neige tombée sur les fleurs des glycines et des pruniers.
Un très joli bébé qui mange des fraises.
[…]


Lire encore…

PHILOMAG.COM : Montaigne, De l’expérience (Essais, III-13)

Temps de lecture : 26 minutes >

Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos.

Montaigne

Tout au long des Essais, Michel de Montaigne (1533-1592.) vante le bonheur d’être chez lui à étudier les Anciens, s’applique à évoquer le plaisir d’un bon vin ou les douleurs que lui causent ses calculs rénaux. Il semble mener la vie d’un seigneur oisif… alors qu’il ne cesse, en réalité, de jongler entre carrière politique et retrait du monde. Cette tentative permanente d’équilibre donne naissance à une sagesse pratique toujours aussi indispensable à notre époque pressée.


Le texte suivant est extrait d’un cahier central de PHILOMAG.COM, préparé par Victorine de Oliveira. Le numéro 120 de juin 2018 était consacré à la question  A quelle vitesse voulons-nous vivre ? : “Constat : le désir d’une existence intense mais qui dure longtemps est devenu dominant aujourd’hui. La course rapide est-elle vraiment tenable sur la distance ?” Plusieurs penseurs de marque sont étudiés dans ce magazine : Isabelle Autissier, Jérôme Lèbre, Carlo Ginzburg, Sartre, Bimbenet et… Montaigne.

En savoir plus sur PHILOMAG.COM


Introduction

Non mais là, c’est la course…” : cette phrase, nous l’avons tous entendue dans la bouche de quelqu’un – voire l’avons nous-mêmes prononcée. Elle sert en général d’excuse à celui qui n’a pas du tout le temps pour un déjeuner, un verre, un ciné, et en est “vraiment désolé“. L’ennui, avec cette histoire de course, c’est qu’elle suppose plusieurs participants avec un vainqueur et un classement. Vous qui osez proposer de passer une heure à profiter du soleil en terrasse, voilà ce que vous avouez sans même vous en rendre compte : je m’arrête au bord de la piste, je marque une pause, et qu’importe si je perds des points au classement. Votre petit blanc à la main ne signifie rien qu’autre que “dégonflé“. N’empêche. A regarder les autres courir, vous sentez bien qu’il y a quelque chose qui cloche. La ligne d’arrivée ? Jamais vue, jamais entendu parler. Ou alors sous un autre nom : la mort. Et si le podium se situe après, personne n’est jamais revenu pour se vanter d’en avoir conquis la première marche. Tout ça sent l’arnaque… Cette intuition, Montaigne l’étaye tout au long des Essais. Pour leur auteur, rien de plus vain que courir après les honneurs, la gloire et l’illusion de l’immortalité : “Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance“, affirme-t-il. Il insiste :”mes discours sont, conformément à mes mœurs, bas et humbles“. Est-ce là un éloge de la médiocrité ? Plutôt une invitation à trouver chacun son propre tempo. Car rien de plus absurde qu’être pressé par le temps au point de devoir “chier en courant“, comme le souligne le fabuliste grec Ésope (VII-VIe siècle av. J.-C.) que cite avec malice Montaigne. Quand Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) “disait que la fin de son travail, c’était travailler“, Montaigne préfère accorder son corps et son âme pour jouir des plaisirs que lui offre la Nature, son seul guide. En cela, il s’inspire de l’éthique épicurienne qui recommande non pas de s’adonner exclusivement au plaisir, mais d’en user avec parcimonie selon notre besoin, afin d’atteindre la tranquillité de l’âme, ou ataraxie. C’est cet apaisement que Montaigne met en scène dans ce beau et célèbre passage :”Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées ne sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.” Ce “vivre à propos” résonne avec l’idéal antique de s’accorder à la nature, à l’ordre du monde. Les mythes sont là pour rappeler ce qui arrive à ceux que sortir du cadre démange : le foie dévoré à l’infini par un aigle, un rocher roulé pour l’éternité sur une pente dont il finit toujours par dévaler… La démesure, ou hubris, rien de pire pour les Anciens. “Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme, et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie” : voilà toute l’ambition de Montaigne. Tout cela semble bien loin de la course frénétique dans laquelle vous vous sentez embarqué malgré vous ? C’est bien pour ce genre d’adversité que Montaigne forge sa sagesse. Loin d’avoir toujours eu le loisir de se promener “en un beau verger“, il mena une carrière politique active. Le jardin, même métaphorique, reste un espace intérieur préservé quand tout s’emballe autour de soi.

L’auteur

La lecture des Essais pourrait faire passer Montaigne pour un sage retranché dans sa tour d’ivoire. C’est que “je suis moi-même la matière de mon livre“, prévient-il d’emblée : “ce ne sont pas mes gestes que je décris, c’est moi, mon essence“. Comprendre : il ne s’agit pas d’écrire ses mémoires avec une chronologie fidèle, mais de suivre le fil de ses idées. De la vie à cent à l’heure de Montaigne -du moins telle qu’elle pouvait l’être au XVIe siècle-, il transparaît peu dans les Essais. Et pourtant. S’il commence par prendre son temps – il serait né au onzième mois de grossesse de sa mère le 28 février 1533 -, il suit très tôt une éducation drastique. Son père, Pierre Eyquem, seigneur du château de Montaigne dans le Périgord, le fait réveiller tous les matins par un musicien et engage un précepteur qui ne lui parle qu’en latin. Après des études de droit à Toulouse, il devient magistrat à la Cour des aides de Périgueux, puis est affecté au parlement de Bordeaux. L’époque est aux affrontements entre catholiques et protestants : les tensions politiques et les fréquentes injustices dont Montaigne est témoin ne lui laissent que le temps de déplorer “l’humaine imbécillité“. À cette même époque, il se lie d’amitié avec Étienne de La Boétie. Ce dernier, emporté par la peste en 1563, laisse Montaigne dévasté. Il se marie sans conviction, hérite du château de son père et renonce à la magistrature en 1570. “Lassé de l’esclavage de la cour et des fonctions publiques“, il semble entrer en retraite. Il entame la rédaction des Essais en 1572, qu’il poursuivra jusqu’à sa mort. Mais la retraite n’a qu’un temps : il s’attelle à plusieurs missions diplomatiques jusqu’à être élu maire de Bordeaux en 1581. Jusqu’à sa mort, en 1592, il oscille entre affaires politiques et périodes d’écriture afin de peaufiner ses Essais. “Prenons, surtout les vieillards, prenons le premier temps opportun qui nous vient” : tel fut le combat permanent de Montaigne.

Le texte

Entamé en 1572 après que leur auteur décide de renoncer à une charge publique, les Essais connaissent plusieurs versions et ajouts jusqu’à la mort de Montaigne. Véritable work in progress, ils se nourrissent de l’expérience d’un homme à l’intense carrière politique. S’il se plaint régulièrement du poids de ses responsabilités, il reconnaît volontiers qu’”il se tire une merveilleuse clarté pour le jugement humain de la fréquentation du monde“. Cette sagesse née de la confrontation au monde fait l’objet des dernières pages des Essais que nous vous proposons ici : un extrait des Essais, mis en français moderne et présentés par Claude Pinganaud, parus en 2002 aux éditions Arléa.


EAN 9782070122424

 

L’équipe wallonica a fait son choix, en termes de traduction des Essais de Montaigne en français moderne : il s’agit du texte limpide d’André Lanly paru chez Gallimard (Quarto). Nous reproduisons ici le texte choisi par Philosophie Magazine. Le débat est ouvert…

 

 


LIVRE III Chapitre 13 : De l’expérience

[…] À la vérité, je reçois une principale consolation, aux pensées de ma mort, qu’elle soit des justes et naturelles, et que désormais je ne puisse en cela requérir, ni espérer de la destinée faveur qu’illégitime. Les hommes se font accroire qu’ils ont eu autrefois, comme la stature, la vie aussi plus grande. Mais Solon, qui est de ces vieux temps-là, en taille pourtant l’extrême durée à soixante-dix ans. Moi, qui ai tant adoré, et si universellement, cette médiocrité excellente du temps passé et ai pris pour la plus parfaite la moyenne mesure, prétendrai-je une démesurée et monstrueuse vieillesse ? Tout ce qui vient au revers du cours de nature peut être fâcheux, mais ce qui vient selon elle doit être toujours plaisant. Tout ce qui advient selon nature doit être compté parmi les biens (Cicéron, La Vieillesse, XIX). Pour ainsi, dit Platon, la mort que les plaies ou maladies apportent soit violente, mais celle qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la plus légère et quelque peu délicieuse. Aux jeunes gens, c’est un coup violent qui arrache la vie ; aux vieillards, c’est la maturité (Cicéron, La Vieillesse, XIX).

La mort se mêle et confond partout à notre vie : le déclin préoccupe [anticipe] son heure et s’ingère au cours de notre avancement même. J’ai des portraits de ma forme de vingt-cinq et de trente-cinq ans ; je les compare avec celui d’aujourd’hui : combien de fois ce n’est plus moi ! Combien est mon image présente plus éloignée de celles-là que de mon trépas ! C’est trop abuser de nature de la tracasser si loin qu’elle soit contrainte de nous quitter, et abandonner notre conduite, nos yeux, nos dents, nos jambes, et le reste à la merci d’un secours étranger et mendié, et nous résigner entre les mains de l’art, lasse de nous suivre.

Je ne suis excessivement désireux ni de salades, ni de fruits, sauf les melons. Mon père haïssait toute sorte de sauces : je les aime toutes. Le trop-manger m’empêche ; mais, par sa qualité, je n’ai encore connaissance bien certaine qu’aucune viande [nourriture] me nuise ; comme aussi je ne remarque ni lune pleine, ni basse, ni l’automne du printemps. Il y a des mouvements en nous, inconstants et inconnus ; car des raiforts, pour exemple, je les ai trouvés premièrement commode, depuis [après] fâcheux, à présent derechef commodes. En plusieurs choses, je sens mon estomac et mon appétit aller ainsi, diversifiant : j’ai rechangé du blanc au clairet [vin rouge de Bordeaux], et puis du clairet au blanc. Je suis friand de poisson et fais mes jours gras des maigres, et mes fêtes des jours de jeûne ; je crois ce que certains disent qu’il est de plus aisée digestion que la chair. Comme je fais conscience de manger de la viande le jour de poisson, aussi fait mon goût de mêler le poisson à la chair : cette diversité me semble trop éloignée.

Dès ma jeunesse, je dérobais [supprimais] parfois quelques repas : ou afin d’aiguiser mon appétit au lendemain – car, comme Épicure jeûnait et faisait des repas maigres pour accoutumer sa volupté à se passer de l’abondance, moi au rebours, pour dresser ma volupté à faire mieux son profit et se servir plus allégrement de l’abondance-, ou je jeûnais pour conserver ma vigueur au service de quelque action de corps ou d’esprit – car l’un et l’autre s’apparessent cruellement en moi par la réplétion, et surtout je hais ce sot accouplage d’une déesse si saine et si allègre [Vénus] avec ce petit dieu indigeste et roteur, tout bouffi de la fumée de sa liqueur [Bacchus] -, ou pour guérir mon estomac malade ; ou pour être [parce que j’étais] sans compagnie propre, car je dis, comme ce même Épicure, qu’il ne faut pas tant regarder ce qu’on mange qu’avec qui on mange, et loue Chilon de n’avoir pas voulu promettre de se trouver au festin de Périandre avant que d’être informé qui étaient les autres conviés. Il n’est point de si doux apprêt pour moi, ni de sauce si appétissante, que celle qui se tire de la société.

Je crois qu’il est plus sain de manger plus bellement et moins, et de manger plus souvent. Mais je veux faire valoir l’appétit et la faim : je n’aurais nul plaisir à traîner, à la médicinale, trois ou quatre chétifs repas par jour ainsi contraints. Qui m’assurerait que le goût ouvert que j’ai ce matin je le retrouvasse encore à souper ? Prenons, surtout les vieillards, prenons le premier temps opportun qui nous vient. Laissons aux faiseurs d’almanach les éphémérides, et aux médecins. L’extrême fruit de ma santé, c’est la volupté : tenons-nous à la première présente et connue. J’évite la constance en ces lois de jeûne. Qui veut qu’une forme lui serve fuie [qu’il fuie] à la continuer ; nous nous y durcissons, nos forces s’y endorment ; six mois après, vous y aurez si bien acoquiné votre estomac que, votre profit, ce ne sera que d’avoir perdu la liberté d’en user autrement sans dommage.

Je ne porte les jambes et les cuisses non plus couvertes en hiver qu’en été, un bas de soie tout simple. Je me suis laissé aller pour le secours de mes rhumes à tenir la tête plus chaude, et le ventre pour ma colique ; mes maux s’y habituèrent en peu de jours et dédaignèrent mes ordinaires provisions. J’étais monté d’une coiffe à un couvre-chef, et d’un bonnet à un chapeau double. Les embourrure de mon pourpoint ne me servent plus que de garbe [ornement] : ce n’est rien, si je n’y ajoute une peau de lièvre ou de vautour, une calotte à ma tête. Suivez cette gradation, vous irez beau train. Je n’en ferai rien, et me dédirais volontiers du commencement que j’y ai donné, si j’osais. Tombez-vous en quelque inconvénient nouveau ? Cette réformation ne vous sert plus : vous y êtes accoutumé, cherchez-en une autre. Ainsi se ruinent ceux qui se laissent empêtrer à des régimes contraints et s’y astreignent superstitieusement : il leur en faut encore, et encore après d’autres au-delà ; ce n’est jamais fait.

Pour nos occupations et le plaisir, il est beaucoup plus commode, comme faisaient les anciens, de perdre le dîner [sauter le déjeuner] et remettre à faire bonne chère à l’heure de la retraite et du repos, sans rompre le jour : ainsi le faisais-je autrefois. Pour la santé, je trouve depuis, par expérience, au rebours, qu’il vaut mieux dîner et que la digestion se fait mieux en veillant.

Je ne suis guère sujet à être altéré, ni sain ni malade : j’ai bien volontiers alors la bouche sèche mais sans soif ; communément, je ne bois que désir qui m’en vient en mangeant, et bien avant dans le repas. Je bois assez bien pour un homme de commune façon : en été et en un repas appétissant, je n’outrepasse point seulement les limites d’Auguste, qui ne buvait que trois fois précisément ; mais pour n’offenser la règle de Démocrite, qui défendait de s’arrêter à quatre comme à un nombre mal fortuné, je coule à un besoin jusqu’à cinq, trois demi-setiers environ [trois quarts de litre] ; car les petits verres sont les miens favoris, et me plaît de les vider, ce que d’autres évitent comme chose malséante. Je trempe mon vin plus souvent à moitié, parfois au tiers d’eau. Et quand je suis en ma maison, d’un ancien usage que son médecin ordonnait à mon père et à soi, on mêle celui qu’il me faut dès la sommellerie, deux ou trois heures avant qu’on le serve. Ils disent que Granaos, roi des Athéniens, fut inventeur de cet usage de tremper le vin d’eau ; inutilement ou non, j’en ai vu débattre. J’estime plus décent et plus sain que les enfants n’en usent qu’après seize ou dix-huit ans. La forme de vivre plus usitée et commune est la plus belle : toute particularité m’y semble à éviter, et haïrais autant un Allemand qui mît de l’eau au vin qu’un Français qui le boirait pur. L’usage public donne loi à de telles choses.

Je crains un air empêché et fuis mortellement la fumée (la première réparation où je courus chez moi, ce fut aux cheminées et aux retraits [lieux d’aisance], vice commun des vieux bâtiments, et insupportable), et entre les difficultés de la guerre compte ces épaisses poussières dans lesquelles on nous tient enterrés, au chaud, tout le long d’une journée. J’ai la respiration libre et aisée, et se passent mes morfondements [rhumes] le plus souvent sans offense du poumon et sans toux.

L’âpreté de l’été m’est plus ennemie que celle de l’hiver ; car, outre l’incommodité de la chaleur, moins remédiable que celle du froid, et outre le coup que les rayons de soleil donnent à la tête, mes yeux s’offensent de toute lueur éclatante : je ne saurais à cette heure dîner assis vis-à-vis d’un feu ardent et lumineux. Pour amortir la blancheur du papier, au temps que j’avais plus accoutumé de lire, je couchais sur mon livre une pièce de verre, et m’en trouvais fort soulagé. J’ignore jusqu’à présent l’usage des lunettes et vois aussi loin que je fis jamais, et que tout autre. Il est vrai que, sur le déclin du jour, je commence à sentir du trouble et de la faiblesse à lire, de quoi l’exercice a toujours travaillé mes yeux, mais surtout nocturne. Voilà un pas en arrière, à tout peine sensible. Je reculerai d’un autre, du second au troisième, du troisième au quatrième, si coiement [doucement] qu’il me faudra être aveugle formé avant que je sente la décadence et vieillesse de ma vue. Tant les Parques détordent artificiellement notre vie. Si suis-je en doute que mon ouïe marchande à s’épaissir [pourtant je doute que je deviens dur d’oreille], et verrez que je l’aurai demi-perdue que je m’en prendrai encore à la voix de ceux qui parlent à moi. Il faut bien bander l’âme pour lui faire sentir comme elle s’écoule.

Mon marcher est prompt et ferme ; et ne sais lequel des deux, ou l’esprit ou le corps, ai arrêté le plus malaisément en même point. Le prêcheur est bien de mes amis qui oblige mon attention tout un sermon. Aux lieux de cérémonie, où chacun est si bandé en contenance, où j’ai vu les dames tenir leurs yeux mêmes si certains, je ne suis jamais venu à bout que quelque pièce des miennes n’extravague toujours ; encore que j’y sois assis, j’y suis peu rassis. Comme la chambrière du philosophe Chrysippe disait de son maître qu’il n’était ivre que par les jambes (car il avait cette coutume de remuer en quelque assiette qu’il fût, et elle le disait lorsque, le vin émouvant les autres, lui n’en sentait aucune altération), on a pu dire aussi dès mon enfance que j’avais de la folie aux pieds, ou de l’argent vif, tant j’y ai de remuement ou d’inconstance en quelque lieu que je les place.

C’est indécence, outre ce qu’il nuit à la santé, voire et au plaisir, de manger goulûment, comme je fais : je mords souvent ma langue, parfois mes doigts, de hâtiveté. Diogène, rencontrant un enfant qui mangeait ainsi, en donna un soufflet à son précepteur. Il y avait à Rome des gens qui enseignait à mâcher, comme à marcher, de bonne grâce. J’en perds le loisir de parler, qui est un si doux assaisonnement des tables, pourvu que ce soient des propos de même, plaisants et courts.

Il y a de la jalousie et envie entre nos plaisirs : ils se choquent et empêchent l’un l’autre. Alcibiade, homme bien entendu à faire bonne chère, chassait la musique même des tables à ce qu’elle ne troublât la douceur des devis [propos], par la raison – que Platon lui prête – que c’est un usage d’hommes populaires d’appeler des joueurs d’instruments et des chantres à leurs festins, à faute de bon discours et agréables entretiens, de quoi les gens d’entendement savent s’entre-festoyer. Varron demande ceci au convive [banquet] : l’assemblée de personnes belles de présence et agréables de conversation, qui ne soient ni muettes, ni bavardes, netteté et délicatesse aux vivres et au lieu, et le temps serein. Ce n’est pas une fête un peu artificielle et peu voluptueuse qu’un bon traitement de table : ni les grands chefs de guerre, ni les grands philosophes n’en ont refusé l’usage et la science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma mémoire, que la fortune me rendit de principale douceur en divers temps de mon âge plus fleurissant, car chacun des conviés y apporte la principale grâce, selon la bonne trempe de corps et d’âme en quoi il se trouve. Mon état présent m’en forclôt [exclut].

Moi, qui ne manie que terre à terre, hais cette inhumaine sapience qui nous veut rendre dédaigneux et ennemis de la culture du corps. J’estime pareille injustice de prendre à contre-cœur les voluptés naturelles que de les prendre trop à cœur. Xerxès était un fat, qui, enveloppé en toutes les voluptés humaines, allait proposer prix à qui lui en trouverait d’autres. Mais non guère moins fat est celui qui retranche celles que nature lui a trouvées. Il ne les faut ni suivre, ni fuir, il les faut recevoir. Je les reçois un peu plus grassement et gracieusement, et me laisse plus volontiers aller vers la pente naturelle. Nous n’avons que faire d’exagérer leur inanité ; elle se fait assez sentir et se produit assez, merci [grâce] à notre esprit maladif, rabat-joie, qui nous dégoûte d’elles comme de moi-même : il traite et soi et tout ce qu’il reçoit, tantôt avant, tantôt arrière, selon son être insatiable, vagabond et versatile.

Si le vase n’est pur, ce qu’on y verse s’aigrit.
(Horace, Épîtres, I, 2, 54)

Moi qui me vante d’embrasser si curieusement [soigneusement] les commodités de la vie, et si particulièrement, n’y trouve quand j’y regarde ai finement à peu près que du vent. Mais quoi, nous sommes partout vent. Et le vent encore, plus sagement que nous, s’aime à bruire, à s’agiter, et se contente en ses propres offices, sans désirer la stabilité, la solidité, qualités non siennes.

Les plaisirs purs de l’imagination ainsi que les déplaisirs, disent certains, sont les plus grands, comme l’exprimait la balance de Critolaüs. Ce n’est pas merveille : elle les compose à sa poste [guise] et se les taille en plein drap. J’en vois tous les jours des exemples insignes, et, à l’aventure, désirables. Mais moi, d’une condition mixte, grossier, ne puis tordre si à fait à ce seul objet si simple que je ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs présents de la loi humaine et générale, intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels. Les philosophes cyrénaïques tiennent, comme les douleurs, aussi les plaisirs corporels plus puissants, et comme doubles et comme plus justes.

Il en est qui, d’une farouche stupidité, comme dit Aristote, en sont dégoûtés. J’en connais qui, par ambition, le font ; que ne renoncent-ils encore au respirer ? Que ne vivent-ils du leur et ne refusent la lumière de ce qu’elle est gratuite et ne leur coûte ni invention ni vigueur ? Que Mars, ou Pallas, ou Mercure les sustentent, pourvoir, au lieu de Vénus, de Cérès et de Bacchus : chercheront-ils pas la quadrature du cercle juchés sur leurs femmes ! Je hais qu’on nous ordonne d’avoir l’esprit aux nues pendant que nous avons le corps à table. Je ne veux pas que l’esprit s’y cloue, ni qu’il s’y vautre, mais je veux qu’il s’y applique ; qu’il s’y assoit, non qu’il s’y couche. Aristippe ne défendait que le corps, comme si nous n’avions pas d’âme ; Zénon n’embrassait que l’âme, comme si nous n’avions pas de corps. Tous deux vicieusement. Pythagore, disent-ils, a suivi une philosophie toute en contemplation, Socrate toute en mœurs et en action ; Platon en a trouvé le tempérament entre les deux. Mais ils le disent pour en conter, et le vrai tempérament se trouve en Socrate, et Platon est bien plus socratique que pythagorique, et lui sied mieux.

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées ne sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l’appétit : c’est injustice de corrompre ses règles.

Quand je vois César et Alexandre, au plus épais de leur grande besogne, jouir si pleinement des plaisirs naturels, et par conséquent nécessaires et justes, je ne dis pas que ce soit relâcher son âme, je dis que c’est la raidir, soumettant par vigueur de courage, à l’usage de la vie ordinaire, ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages s’ils eussent cru que c’était là leur ordinaire vacation, celle-ci l’extraordinaire. Nous sommes de grands fous : “Il a passé sa vie en oisiveté“, disons-nous.

– Je n’ai rien fait d’aujourd’hui.
– Quoi, avez-vous pas vécu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations.
– Si on m’eût mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je savais faire.
– Avez-vous su méditer et manier votre vie ? Vous avez fait la plus grande besogne de toutes.

Pour se montrer et exploiter, nature n’a que faire de fortune, elle se montre également en tous étages, et derrière, comme sans rideau. Composer nos mœurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner non pas des batailles et provinces, mais l’ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n’en sont qu’appendicules et adminicules pour le plus.

Je prends plaisir de voir un général des armées, au pied d’une brèche qu’il vaut tantôt attaquer, se prêtant tout entier et délivre [à l’aise] à son dîner, à son devis, entre ses amis ; et Brutus, ayant le ciel et la terre conspirés à l’encontre de lui et de la liberté romaine, dérober à ses rondes quelque heure de nuit pour lire et breveter [annoter] Polybe en toute sécurité. C’est aux petites âmes ensevelies du poids des affaires de ne s’en savoir purement démêler, de ne les savoir et laisser reprendre :

Ô vaillants guerriers qui souvent, avec moi,
Avez souffert les pires épreuves,
Noyez aujourd’hui vos soucis dans le vin,
Demain nous voguerons sur la vaste mer.
(Horace, Odes, I, 7, 30)

Soit par gausserie [moquerie], soit à certes [sérieusement], que le vin théologal et sorbonnique est passé en proverbe, et leurs festins, je trouve que c’est raison qu’ils [les étudiants] en dînent d’autant plus commodément et plaisamment qu’ils ont utilement et sérieusement employé la matinée à l’exercice de leur école. La conscience d’avoir bien dispensé les autres heures est un juste et savoureux condiment des tables. Ainsi ont vécu les sages ; et cette inimitable contention à la vertu nous étonne en l’un et l’autre. Caton, cette humeur sévère jusqu’à l’importunité, s’est ainsi mollement soumise et plu aux lois de l’humaine condition et de Vénus et de Bacchus, suivant les préceptes de leur secte, qui demandent le sage parfait autant expert et attendu à l’usage des voluptés naturelles qu’en tout autre devoir de la vie. Qui a le cœur avisé doit avoir le palais avisé (Cicéron, Les Fins, II, 8).

Le relâchement et la facilité honorent, ce semble, à merveilles et siéent mieux à une âme forte et généreuse. Épaminondas n’estimait pas que de se mêler à la danse des garçons de sa ville, de chanter, de sonner et s’y embesogner avec attention fit chose qui dérogeât à l’honneur de ses glorieuses victoires et à la parfaite réformation de mœurs qui était en lui. Et parmi tant d’admirables actions de Scipion l’Aïeul, personnage digne de l’opinion d’une origine céleste, il n’est rien qui lui donne plus de grâce que de le voir nonchalamment et puérilement baguenaudant à amasser et choisir des coquilles, et jouer à cornichon-va-devant le long de la marine [plage] avec Lélius, et, s’il faisait mauvais temps, s’amusant et se chatouillant à représenter par écrit les plus populaires et basses actions des hommes, et, la tête pleine de cette merveilleuse entreprise d’Annibal et d’Afrique, visitant les écoles en Sicile, et se trouvant aux leçons de la philosophie jusqu’à en avoir armé les dents de l’aveugle envie de ses ennemis à Rome. Ni chose plus remarquable en Socrate que ce que, tout vieux, il trouve le temps de se faire instruire à baller [danser] et jouer des instruments, et le tient pour bien employé.

Celui-ci s’est vu en extase, debout, un jour entier et une nuit, en présence de toute l’armée grec surpris et ravi par quelque profonde pensée. Ils vu, le premier parmi tant de vaillants hommes de l’armée, courir au secours d’Alcibiade accablé des ennemis, le couvrir de son corps et le décharger de la presse à vive force d’armes, et, le premier parmi tout le peuple d’Athènes, outré comme lui d’un si indigne spectacle, se présenter à recourir [délivrer] Théramène, que les trente tyrans faisaient mener à la mort par leurs satellites ; et ne désista cette hardie entreprise qu’à la remontrance de Théramène même, quoiqu’il ne fût suivi que de deux en tout. Il s’est vu recherché par une beauté de laquelle il était épris, maintenir au besoin une sévère abstinence. Il s’est vu, en la bataille délienne, relever et sauver Xénophon renversé de son cheval. Il s’est vu continuellement marcher à la guerre et fouler la glace les pieds nus, porter même robe en hiver et en été, surmonter tous ses compagnons en patience de travail, ne manger point autrement en festin qu’en son ordinaire. Il s’est vu, vingt-sept ans, de pareil visage, porter la faim, la pauvreté, l’indocilité de ses enfants, les griffes de sa femme, et enfin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers et le venin. Mais cet homme-là était-il convié de boire à lut [à qui boira le plus] par devoir de civilité, c’était aussi celui de l’armée à qui en demeurait l’avantage ; et ne refusait ni à jouer aux noisettes avec les enfants, ni à courir avec eux sur un cheval de bois, et y avait bonne grâce, car toutes actions, dit la philosophie, siéent également bien et honorent également le sage. On a de quoi, et ne doit-on jamais se lasser de présenter l’image de ce personnage à tous patrons [modèles] et formes de perfection. Il est fort peu d’exemples de vie pleins et purs, et fait-on tort à notre instruction de nous en proposer tous les jours, imbéciles et manques, à peine bons à un seul pli, qui nous tirent en arrière plutôt, corrupteurs plutôt que correcteurs.

Le peuple se trompe : on va bien plus facilement par les bouts, où l’extrémité sert de borne d’arrêt et de guide, que par la voie du milieu, large et ouverte, et selon l’art que selon la nature, mais bien moins noblement aussi, et moins recommandablement. La grandeur de l’âme n’est pas tant de tirer à mont et tirer avant comme de savoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand tout ce qui est assez, et montre sa hauteur à aimer mieux les choses moyennes que les éminentes. Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme, et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et, de nos maladies, la plus sauvage, c’est mépriser notre être. Qui veut écarter son âme le fasse hardiment, s’il peut, lorsque le corps se portera mal, pour la décharger de cette contagion. Ailleurs, au contraire, qu’elle l’assiste et favorise, et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs, ni de s’y complaire conjugalement, y apportant, si elle est plus sage, la modération, de peur que par indiscrétion ils ne se confondent avec le déplaisir. L’intempérance est peste de la volupté, et la tempérance n’est pas son fléau : c’est son assaisonnement. Eudoxe, qui en établissait le souverain bien, et ses compagnons, qui la montèrent à si haut prix, la savourèrent en sa plus gracieuse douceur par le moyen de la tempérance, qui fut en eux singulière et exemplaire. J’ordonne à mon âme de regarder et la douleur et la volupté de vue pareillement réglée – l’exaltation de l’âme dans la joie est aussi blâmable que sa crispation dans la peine (Cicéron, Tusculanes, IV, 31 )-et pareillement ferme, mais gaiement l’une, l’autre sévèrement, et, selon ce qu’elle y peut apporter, autant soigneuse d’en éteindre l’une que d’étendre l’autre. Le voir sainement les biens tire après soi le voir sainement les maux. Et la douleur a quelque chose de non évitable en son tendre commencement, et la volupté a quelque chose d’évitable en sa fin excessive. Platon les accouple, et veut que ce soit pareillement l’office de la fortitude combattre à l’encontre de la douleur et à l’encontre des immodérées et charmeresses blandices de volupté. Ce sont deux fontaines auxquelles qui puise, d’où, quand et combien il faut, soit cité, soit homme, soit bête, il est bien heureux. La première, il la faut prendre par médecine et par nécessité, plus écharsement [parcimonieusement], l’autre par soif, mais non jusqu’à l’ivresse. La douleur, la volupté, l’amour, la haine sont les premières choses que sent un enfant ; si la raison survenant, elles s’appliquent à elle, cela c’est vertu.

J’ai un dictionnaire [manière de parler] tout à part moi : je passe le temps quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir [s’arrêter] au bon. Cette phrase [expression] ordinaire de “passe-temps”, et de “passer le temps”, représente l’usage de ces prudentes gens qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir et autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais autre, et la trouve et prisable, et commode, voire en son dernier décours [déclin], où je la tiens ; et nous l’a nature mise en main, garnie de telles circonstances, et si favorables, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse et si elle nous échappe inutilement. La vie du fou est déplaisante, confuse, tout entière tournée vers l’avenir (Sénèque, Lettres à Lucilius, XV). Je me compose pourtant à la perdre sans regret, mais comme perdable de sa condition, non comme modeste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien de ne se déplaire à mourir qu’à ceux qui se plaisent à vivre. Il y a du ménage [art] à la jouir : je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d’application que nous y prêtons. Principalement à cette heure, que j’aperçois la mienne si brève en temps, je la veux étendre en poids ; je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie, et par la vigueur de l’usage compenser la hâtiveté de son écoulement. À mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine.

Les autres sentent la douceur d’un contentement et de la prospérité ; je la sens ainsi qu’eux, mais ce n’est pas en passant et glissant. Si [aussi] la faut-il étudier, savourer et ruminer, pour en rendre grâces condignes à celui qui nous l’octroie. Ils jouissent les autres plaisirs comme ils font celui du sommeil, sans les connaître. À cette fin que le dormir même ne m’échappât ainsi stupidement, j’ai autrefois trouvé bon qu’on me le troublât pour que l’entrevisse. Je consulte d’un contentement avec moi, je ne l’écume pas, je le sonde et plie ma raison à le recueillir, devenue chagrine et dégoûtée. Me trouvé-je en quelque assiette tranquille ? Y a-t-il quelque volupté qui me chatouille ? Je ne la laisse pas friponner aux sens, j’y associe mon âme, non pas pour s’y engager, mais pour s’y agréer ; non pas pour s’y perdre, mais pour s’y trouver ; et l’emploie de sa part à se mirer dans ce prospère état, à en peser et estimer le bonheur, et amplifier. Elle mesure combien c’est qu’elle doit à Dieu d’être en repos de sa conscience et d’autres passions intestines, d’avoir le corps en sa disposition naturelle, jouissant ordonnément et compétemment des fonctions molles et flatteuses par lesquelles il lui plaît compenser de sa grâce les douleurs de quoi sa justice nous bat à son tour, combien lui vaut d’être logée en tel point que, où qu’elle jette sa vue, le ciel est calme autour d’elle ; nul désir, nulle crainte ou doute qui lui trouble l’air, aucune difficulté passée, présente, future, par-dessus laquelle son imagination ne passe sans offense. Cette considération prend grand lustre de la comparaison des conditions différentes. Ainsi je me propose, en mille visages, ceux que la fortune ou que leur propre erreur emporte et tempête, et encore ceux-ci, plus près de moi, qui reçoivent si lâchement et incurieusement leur bonne fortune. Ce sont gens qui passent voirement leur temps ; ils outrepassent le présent et ce qu’ils possèdent pour servir à l’espérance, et pour des ombrages et vaines images que la fantaisie leur met au-devant,

Pareils à des fantômes qui voltigent, dit-on, près la mort,
Ou à ces songes qui trompent nos sens assoupis,
(Virgile, Énéide, X, 641)

lesquels hâtent et allongent leur fuite à même qu’on les suit. Le fruit et but de leur poursuite, c’est poursuivre, comme Alexandre disait que la fin de son travail, c’était travailler,

Convaincu de n’avoir rien fait
Tant qu’il restait quelque chose à faire.
(Lucain, La Pharsale, II, 657)

Pour moi, donc, j’aime la vie et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer. Je ne vais pas désirant qu’elle eût à dire [qu’elle ne connût pas] la nécessité de boire et de manger, et me semblerait faillir non moins excusablement de désirer qu’elle l’eût double –Le sage recherche avidement les richesses naturelles (Sénèque, Lettres à Lucilius, CXIX) ; ni que nous nous sustentassions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Épiménide se privait d’appétit et se maintenait ; ni qu’on produisît stupidement des enfants par les doigts ou par les talons, mais, parlant en révérence, plutôt qu’on les produise encore [en plus] voluptueusement pal’ les doigts et par les talons, ni que le corps fût sans désir et sans chatouillement. Ce sont plaintes ingrates et iniques. J’accepte de bon cœur, et reconnaissant, ce que nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant donneur de refuser son don, l’annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon. Tout ce qui est selon la nature est digne d’estime (Cicéron, Les Fins, III, 6).

Des opinions, de la philosophie, j’embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides, c’est-à-dire les plus humaines et nôtres : mes discours sont, conformément à mes mœurs, bas et humbles. Elle fait bien l’enfant, à mon gré, quand elle se met sur ses ergots pour nous prêcher que c’est une farouche alliance de marier le divin avec le terrestre, le raisonnable avec le déraisonnable, le sévère à l’indulgent, l’honnête au déshonnête, que volupté est qualité brutale, indigne que le sage goûte : le seul plaisir qu’il tire de la jouissance d’µne belle épouse, c’est le plaisir des consciences de faire une action selon l’ordre, comme de chausser ses bottes pour une utile chevauchée. N’eussent ses suivants non plus de droit, et de nerfs, et de suc au dépucelage de leurs femmes qu’en a sa leçon ! Ce n’est pas ce que dit Socrate, son précepteur et le nôtre. Il prise comme il doit la volupté corporelle, mais il préfère celle de l’esprit comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de dignité. Celle-ci ne va nullement seule selon lui (il n’est pas si fantastique [fantasque]), mais seulement première. Pour lui, la tempérance est modératrice, non adversaire des voluptés.

Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. Il faut pénétrer la nature des choses, et voir exactement ce qu’elle exige (Cicéron, Les Fins, V, 16). Je quête partout sa piste : nous l’avons confondue [brouillée] de traces artificielles, et ce souverain bien académique et péripatétique, qui est vivre selon celle-ci, devient à cette cause difficile à borner et exprimer ; et celui des stoïciens, voisin à celui-là, qui est consentir à nature. Est-ce par erreur d’estimer certaines actions moins dignes de ce qu’elles sont nécessaires? Si [aussi] ne m’ôteront-ils pas de la tête que ce ne soit un très convenable mariage du plaisir avec la nécessité, avec laquelle, dit un ancien, les dieux complotent toujours. À quoi faire démembrons-nous en divorce un bâtiment tissu d’une si jointe et fraternelle correspondance? Au rebours, renouons-le par mutuels offices. Que l’esprit éveille et vivifie la pesanteur du corps, le corps arrête la légèreté de l’esprit et la fixe. Celui qui célèbre l’âme comme le souverain bien en condamnant la chair comme un mal embrasse l’âme charnellement et charnellement fuit la chair, par ce qu’il en juge selon la vanité humaine et non selon la vérité divine (Saint Augustin, Cité de Dieu, XIV, 5).

Il n’y a pièce indigne de notre soin en ce présent que Dieu nous a fait ; nous en devons compte jusqu’à un poil. Et n’est pas une commission par acquit, à l’homme, de conduire l’homme selon sa condition : elle est expresse, naïve et très principale, et nous l’a le créateur donnée sérieusement et sévèrement. L’autorité peut seule envers les communs entendements, et pèse plus en langage pérégrin [étranger]. Rechargeons en ce lieu. Qui n’avouerait que le propre de la sottise soit de faire mollement et en rechignant ce qu’on est obligé de faire, de pousser le corps à hue, l’âme, à dia, tiraillé entre des mouvements aussi contraints (Sénèque, Lettres à Lucillius, LXXIV).

Or sus, pour voir, faites-vous dire un jour les amusements et imaginations que celui-là met en sa tête, et pour lesquels il détourne sa pensée d’un bon repas et plaint l’heure qu’il emploie à se nourrir, vous trouverez qu’il n’y a rien de si fade et tous les mets de votre table que ce bel entretien de son âme (le plus souvent il nous vaudrait mieux dormir tout à fait que de veiller à ce à quoi nous veillons), et trouverez que ses discours et intentions ne valent pas notre capilotade [ragoût]. Quand ce seraient les ravissements d’Archimède même, que serait-ce ? Je ne touche pas ici et ne mêle point à cette marmaille d’hommes que nous sommes ni à cette vanité de désirs et cogitations qui nous divertissent, ces âmes vénérables élevées par ardeur de dévotion et religion à une constante et consciencieuse méditation des choses divines, lesquelles, préoccupant par l’effort d’une vive et véhémente espérance l’usage de la nourriture éternelle, but final et dernier arrêt des chrétiens désirs, seul plaisir constant, incorruptible, dédaigneux de s’entendre à nos nécessiteuses commodités, fluides et ambiguës, et résignent facilement au corps le soin et l’usage de la pâture sensuelle et temporelle. C’est une étude privilégiée. Entre nous, ce sont chose que j’ai toujours vues de singulier accord : les opinions supercélestes et les mœurs souterraines.

Ésope, ce grand homme, vit son maître qui pissait en se promenant : “Quoi donc, fit-il, nous faudra-t-il chier en courant ?» Ménageons le temps, encore nous en reste-t-il beaucoup d’oisif et mal employé. Notre esprit n’a volontiers pas assez d’autres heures à faire ses besognes, sans se désastrer du corps, en ce peu d’espace qu’il lui faut pour sa nécessité. Ils veulent se mettre hors d’eux et échapper à l’homme. C’est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes ; au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effraient, comme les lieux hautains et inaccessibles ; et rien ne m’est à digérer fâcheux en la vie de Socrate que ses extases et démoneries, rien si humain en Platon que ce pour quoi ils disent qu’on l’appelle divin. Et, de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses, qui sont le plus haut montées. Et je ne trouve rien de si humble ni si mortel en la vie d’Alexandre que ses fantaisies autour de son immortalisation. Philotas le mordit plaisamment par sa réponse ; il s’était conjoui avec lui par lettre de l’oracle de Jupiter Ammon qui l’avait logé entre les dieux : “Pour ta considération j’en suis bien aise, mais il y a de quoi plaindre les hommes qui auront à vivre avec un homme et lui obéir, lequel outrepasse et ne se contente pas de la mesure d’un homme.  (Horace, Odes, III, 6, 5).

La gentille inscription de quoi les Athéniens _.10rèrent la venue de Pompée en leur ville se conforme à mon sens :

D’autant es-tu dieu comme
Tu te reconnais homme.

C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. Nous cherchons d’autres conditions pour n’entendre l’usage des nôtres, et sortons hors de nous pour ne savoir quel il y fait. Si [aussi] avons-nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher sur nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si [pourtant] ne sommes assis que sur notre cul.

Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’être traitée plus tendrement. Recommandons-la à ce dieu, protecteur de santé et de sagesse, mais gaie et sociale :

Accorde-moi, ô fils de Latone, de jouir de mes biens
Avec une santé robuste et, si possible, toutes mes facultés.
Fais que ma vieillesse ne soit pas avilissante
Et que je puisse toujours pincer la lyre.
(Horace, Odes, I, 31, 17)


Lire pour mieux comprendre…

HARRISON : textes

Temps de lecture : 9 minutes >

Jim HARRISON (1937-2016), nom de plume de James Harrison, est un poète, romancier et nouvelliste américain. À l’âge de huit ans, une gamine lui crève accidentellement l’œil gauche avec un tesson de bouteille au cours d’un jeu. Il mettra longtemps avant de dire la vérité sur cette histoire. A l’age de 16 ans, il décide de devenir écrivain et quitte le Michigan pour vivre la grande aventure à Boston et à New York. C’est aussi à 16 ans qu’il rencontre Linda, de deux ans sa cadette, qui deviendra sa femme en 1960. Ils ont eu deux filles, Jamie, auteur de roman policier, et Anna.

Il rencontre Tomas McGuane à la Michigan State University, en 1960, qui va devenir l’un de ses meilleurs amis. Sa vie de poète errant vole en éclats le jour où son père et sa sœur trouvent la mort dans un accident de la route causé par un ivrogne, en 1962. Titulaire d’une licence de lettres, il est engagé, en 1965, comme assistant en littérature à l’Université d’État de New York à Stony Brook mais renonce rapidement à une carrière universitaire.

Pour élever ses filles, il enchaîne les petits boulots dans le bâtiment, tout en collaborant à plusieurs journaux, dont Sports Illustrated. Son premier livre, Plain Song, un recueil de poèmes, est publié en 1965. En 1967, la famille retourne dans le Michigan pour s’installer dans une ferme sur le rives du Lake Leelanau. Immobilisé pendant un mois, à la suite d’une chute en montagne, il se lance dans le roman Wolf (1971).

McGuane lui présente Jack Nicholson sur le tournage de Missouri Breaks. Harrison, qui n’a pas payé d’impôts depuis des années, est au bord du gouffre. Nicholson lui donne de quoi rembourser ses dettes et travailler un an. Il écrit alors Légendes d’automne (Legends of the Fall, 1979), une novella publiée dans Esquire et remarquée par le boss de la Warner Bros qui lui propose une grosse somme pour tout écrit qu’il voudra bien lui donner. Le succès n’étant pas une habitude chez les Harrison, Jim se noie dans l’alcool, la cocaïne. Après une décennie infernale (1987-1997) durant laquelle il a écrit un grand roman, Dalva (1988), il choisit de s’isoler et de se consacrer pleinement à l’écriture et aux balades dans la nature. Jim Harrison meurt d’une crise cardiaque le 26 mars 2016, à l’âge de 78 ans, dans sa maison de Patagonia, Arizona.” [BABELIO.COM]


…Nul doute que depuis le pléistocène les gens aient eu une expérience réelle de l’extase religieuse, même si l’on s’en moque volontiers aujourd’hui, surtout à cause des charlatans que sont nos chefs religieux. Je ne considère certainement pas les fondamentalistes comme plus dangereux que l’éthique unique et passablement fasciste de notre jeune bourgeoisie prospère et en plein essor, dont l’éducation a subi les ravages du politiquement correct, au point que ses membres semblent constituer une classe à part. À leurs yeux myopes, les Noirs, les Latinos et les autochtones américains ressemblent à des Martiens. Ils vivent dans le monde consensuel des garderies, du sport, des portefeuilles d’actions, des spécialistes médicaux, de l’enfermement, de l’ergonomie, des niaises obsessions portant sur la pollution de l’air et les cigarettes (seulement dans leur voisinage immédiat). C’est une version de l’existence beaucoup plus proche des prophéties de Huxley que de celles de George Orwell. Imaginez une discussion où l’on se demande sérieusement si trente-cinq heures hebdomadaires de télévision sont vraiment nuisibles aux petits crétins qu’ils élèvent…

 

…Depuis vingt ans, on assiste à une débauche de shopping spirituel qui, bien que compréhensible, charrie avec lui et épouse de manière désastreuse le sens du temps dévoyé par notre culture, où la vitesse est en définitive la seule chose qui compte. On cède à une impatience fatale, au désir d’accumuler le plus vite possible les coups spirituels et de poursuivre avec la même répugnante mentalité. Cette tare inclut un grand nombre de voyages organisés dans une optique écolo ou ethno ainsi que les aspects comiques de faux chamans qui vendent des visions de pouvoir acquises en trois heures pour quelques centaines de dollars. Nous voilà bien, qu’il s’agisse de tennis zen, de pêche zen, de chasse zen, du zen destiné à faire de vous un homme d’affaires plus performant, à vous aider à écrire de manière spontanée, ou encore des innombrables équipes de football Apache ou Redskin, des guerriers, des puissants Mohawks blancs, des secrets d’Élan Noir appris lors d’un séminaire de deux heures, après quoi on vous sert du pain frit indien avant que vous ne chevauchiez un bison fantôme pour rentrer dans votre maison de banlieue. Nous ne refusons bien sûr aucune absurdité tant que nous pouvons en tirer un quelconque avantage économique. Quiconque en a vraiment ras le bol de la putain de culture blanche, pour reprendre une expression que j’entends souvent, a tout intérêt à se préparer à un long voyage. Contempler pendant une heure une tête olmèque de cinquante tonnes risque de vous propulser dans un vide absurde que tout le sucre du monde ne saurait adoucir.

 

Tout ce que je dis sur l’alcool est profondément suspect et, je l’ espère, tout aussi mordant. Soudain, le monde s’est mis à grouiller de pères la morale et de béni-oui-oui qui envisagent la vie comme un problème à résoudre. Rien que l’autre jour à la télévision, un type qui avait perdu un parent proche à cause de Tim Mc Veigh disait, après avoir assisté à l’exécution, qu’il ne ressentait “ni fermeture, ni compression“. Si vous ne comprenez pas que cette espèce de viol du langage relève d’une brutalité imbécile, alors je ne peux rien faire pour vous. Une existence soumise à de telles âneries psychologiques n’est, comme on dit, pas une vie, mais la preuve toute fraîche de la nouvelle mentalité victorienne et de l’éthique unique actuellement en vigueur.

 

Récemment, par une nuit dans le sud-ouest du pays, j’ai rêvé d’un homme qui est allé dans les montagnes proches et qui a vu un dieu dansant. Encore à moitié endormi dans les premières lueurs de l’aube, j’ai imaginé la fin de l’histoire. Ensuite, cet homme redescend des montagnes et parle de son aventure à un ami incrédule avec lequel il retourne dans la montagne pour voir le dieu dansant. La rumeur se répand bientôt, notre homme ressent le besoin de changer de métier et il se met à demander de l’argent aux curieux qui désirent voir le dieu dansant. Redoutant de perdre son pouvoir, cet homme prêche continuellement en affirmant haut et fort qu’on ne peut pas voir le dieu dansant sans que lui-même intercède. On construit un temple à l’entrée du canyon qui mène à la montagne. Et ainsi de suite. Une vision, si sainte soit-elle, ne l’est jamais assez pour échapper à la souillure. La terre est imbibée du sang de l’entropie religieuse.

 

La totale absence d’efficacité de l’esprit, lorsqu’il s’étudie, est ahurissante. L’esprit tente sans arrêt de se raconter un conte pour enfants absolument linéaire afin de dissimuler l’existence qu’il voit le corps mener. L’esprit tente sans arrêt d’être un observateur, un spectateur, plutôt que le réalisateur. R. D. Laing a dit que “l’esprit dont nous sommes inconscients est conscient de nous.” Cela suggère une dimension supplémentaire qui nous est le plus souvent indisponible, mais sans aucun doute vitale. Quand tu crapahutes vers ce pays de l’esprit, les frontières que tu perçois semblent infranchissables, mais néanmoins visibles. Tu comprends clairement que la linéarité est une escroquerie et la tectonique de la conscience est relativement étrangère à notre monde de lettres et de chiffres.

Jim Harrison, En marge – Mémoires (2002)

Passacaille pour rester perdu, un épilogue

Souvent nous demeurons parfaitement inertes face aux mystères de notre existence, pourquoi nous sommes là où nous sommes, et face à la nature précise du voyage qui nous a amenés jusqu’au présent. Cette inertie n’a rien de surprenant, car la plupart des vies sont sans histoire digne d’être remémorée ou bien elles s’embellissent d’événements qui sont autant de mensonges pour la personne qui l’a vécue. Il y a quelques semaines, j’ai trouvé cette citation dans mon journal intime, des mots évidemment imprégnés par