Maastricht et la Principauté de Liège (CHiCC, 2015)

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Reportons-nous vers l’an 50 avant J.C. Les Romains ont conquis la Gaule malgré la résistance des Gaulois. Ils voyageaient en suivant les voies déjà tracées par les Celtes, qu’ils ont améliorées pour faciliter les déplacements des troupes et du charroi. Une ville prit de l’importance à cette époque : Bavay (Bavacum), ce qui est attesté par la présence des ruines d’un vaste forum. Sept voies importantes partaient de cette ville, ce qui a été matérialisé plus tard en élevant une colonne sur la grand-place.

A la fin du VIe siècle, ce réseau de voies a été repris par la reine des Francs, Brunehaut, qui voulait restaurer les voies de communication. Une de ces voies nous intéresse particulièrement : elle reliait Bavay à Cologne. Elle traversait la Hesbaye par Waremme, passait à Tongres pour aller traverser la Meuse à Maastricht : Mosae trajectum. A Maastricht, la chaussée arrivait par l’actuelle Tongerseweg et Tongersestraat pour rejoindre le pont. Un premier pont avait été construit par les Romains à cet endroit. On en a retrouvé des traces sous la forme de pieux de bois. Des restes de thermes romains ont été retrouvés près de la Stokstraat, à l’endroit appelé “op de thermen”.

La religion chrétienne s’est rapidement enracinée dans la région. Vers 380, l’évêque Servais a déplacé le siège épiscopal de Tongres à Maastricht. Au Moyen Age, son tombeau devient un lieu de pèlerinage. Au VIe siècle, Monulphe fait construire l’église Saint-Servais pour y placer les restes de son prédécesseur. La légende de Saint-Hubert rapporte que le seigneur Hubert négligeait ses devoirs religieux. Parti chasser un vendredi saint, il vit un cerf portant une croix lumineuse. Hubert, saisi d’effroi, se jeta à terre et humblement, il interrogea la vision : “Seigneur ! Que faut-il que je fasse ?” La voix reprit : “Va donc auprès de Lambert, mon évêque, à Maastricht. Convertis-toi. Fais pénitence de tes péchés, ainsi qu’il te sera enseigné. Voilà ce à quoi tu dois te résoudre pour n’être point damné dans l’éternité. Je te fais confiance, afin que mon Église, en ces régions sauvages, soit par toi grandement fortifiée.”

Buste-reliquaire de saint Lambert © tresordeliege.be

Vers l’an 700, assassinat de Saint Lambert à Liège. Lors d’un banquet, Lambert avait refusé de bénir la coupe d’Alpaïde, concubine de Pépin de Herstal et mère de Charles Martel. Son frère Odon a assassiné l’évêque pour venger l’honneur de sa sœur. Hubert devenu évêque ramena à Liège, vers 720, les reliques de Saint Lambert et le siège de l’évêché y fut déplacé mais Maastricht resta la résidence favorite des évêques. Elle détenait les reliques de Saint-Servais, premier évêque des “Tongres” (IVe siècle) mais elle était trop accessible aux Normands, Liège pouvait mieux se protéger sur le Publémont.

De 736 à 814, Charlemagne règne sur toute la région. Une première cathédrale est construite à Liège. En 881, Maastricht fut mise à sac par les Vikings. Fureur normande également à Liège qui est incendiée. En 980, sous le règne de l’évêque Notger (972-1008), le diocèse devient tellement important qu’on peut le qualifier de Principauté. Notger est le véritable fondateur de la Principauté épiscopale de Liège. “Tu dois Notger au Christ et le reste à Notger”. Il décèdera le 10 avril 1008 et aurait été enterré à l’église Saint-Jean à Liège mais on ne retrouve plus la trace de sa sépulture.

Sous son règne, l’enseignement et la culture connaitront un développement sans précédent. Il est l’initiateur d’un nouveau système politique qui se répandra en Europe aux XIe et XIIe siècles : l’Église impériale. L’évêque, qui avait déjà le pouvoir spirituel (“religieux “), possède à partir de ce moment le pouvoir temporel (“politique”). Notger devient ainsi prince-évêque. Il exerce un pouvoir sur les territoires qui ne relèvent pas de l’Église. Cet État indépendant va exister pendant plus de 800 ans au sein du Saint-Empire romain germanique, jusqu’à la Révolution liégeoise.

Les XIe et XIIe  siècles ont été une période de grande prospérité, notamment sous le chapitre de Saint Servais. Vers l’an 1000 ont commencé, à Maastricht, des campagnes de construction massives. Cette activité de construction a entraîné une période d’expansion culturelle dans et autour de Maastricht. L’art mosan atteint un niveau élevé et les peintres et sculpteurs de Maastricht étaient actifs dans de nombreuses régions du Saint-Empire romain germanique. De ce moment date la construction de l’église Notre-Dame avec sa façade fortifiée.

Eglise Saint-Jean © Philippe Vienne

L’église Saint-Jean, avec son clocher rouge, est devenue protestante en 1634. A Saint-Servais, il faut voir la châsse et le buste. Cette basilique est la plus grande. Bien sûr, au cours des siècles, elle a subi beaucoup de transformations et d’améliorations. En 1204, Maastricht est sous l’autorité conjuguée du prince-évêque de Liège et du duc de Brabant. Confirmation d’une première charte de 908. Maastricht devient alors un condominium, une ville sous double autorité. En 1229, la ville, bien qu’elle n’aie pas eu les droits de cité en tant que telle, est autorisée, par le duc Henri Ier de Brabant, à construire des remparts.

Le moulin banal du prince-évêque, où les habitants faisaient faire leur farine, fut repris par les brasseurs en 1442 pour y moudre leur malt. En 1281, un nouveau pont est construit pour remplacer celui qui s’était effondré auparavant. Vers 1375, une seconde muraille est construite. L’économie de la ville est, à l’époque, tournée vers la tannerie. Maastricht était, au Moyen Âge, un important centre religieux et de pèlerinage. Dès le XIIIe  siècle, de nombreux monastères se sont établis dans la ville.

Vers 1400, Maastricht est sous contrôle du Brabant, et fait donc partie des possessions du duc de Bourgogne. Charles le Téméraire, et plus tard Charles Quint et Philippe II d’Espagne, séjournèrent à plusieurs reprises dans la ville et logèrent dans l’Hôtel du gouvernement espagnol. Les fenêtres sont ornées de blasons, notamment celui de Charles Quint. En 1468, sac de Liège par Charles le Téméraire, avec l’aide des Maastrichtois que cela arrange de détruire notre pont.

Au XVIe  siècle, Maastricht, avec ses 15 à 20 000 habitants, était une des plus grandes villes des Pays-Bas. Le développement culturel de la ville fut modeste vers 1500. Le manque de liberté religieuse est pesant. En 1535, 15 anabaptistes, considérés comme hérétiques, sont brûlés sur un bûcher sur la place du Vrijthof. Lors du beeldenstorm (la “crise iconoclaste“) de 1566, les icônes et le mobilier  des églises et chapelles de Maastricht ont en partie été détruits.

En 1567, Maastricht tombe aux mains de Guillaume le Taciturne et des calvinistes opposés à Philippe II. En 1579, l’armée espagnole, commandée par Alexandre Farnese, duc de Parme, assiégea la ville et la reprit le 1er juillet de cette année, après quoi la “re-catholisation” de la ville commença. En 1632, Frédéric-Henri d’Orange-Nassau a conquis la ville après l’avoir assiégée 74 jours. Maastricht s’intègre aux Provinces-Unies protestantes. Le condominium entre le duc de Brabant et Liège fut rétabli. Les conditions de la paix étaient de donner aux protestants et catholiques les mêmes droits afin que les deux aient la liberté religieuse. De cette époque date l’hôtel de ville (1659-1665), autour duquel se tient le marché.

Hôtel de Ville, sur le Markt © Philippe Vienne

En 1673, la Principauté permet à la France d’attaquer de flanc les Pays-Bas (guerre de Hollande contre Guillaume III d’Orange). Maximilien-Henri de Bavière (1650-1688) s’allie à Louis XIV. La ville est prise par Vauban et reste sous domination française jusqu’en 1678. D’Artagnan est tué en défendant le duc de Malborough, ancêtre de Churchill. Suite à ces événements, les fortifications sont renforcées, notamment par la construction du Fort Saint-Pierre qui domine la ville, à peu près à l’emplacement où les Français avaient placé leurs canons.

Au XVIIe  siècle, Maastricht était une petite ville provinciale tranquille. Dans la seconde moitié du XVIIe  siècle, une légère reprise de la vie culturelle eut lieu. De belles maisons du XVIIe et du XVIIIe sont visibles dans le quartier de la Stokstraat et de la Plankstraat. De 1747 à 1748, la ville passa une nouvelle fois brièvement sous domination française après la bataille de Lauffeld. Durant ces périodes, les protestants habitant Maastricht perdirent les droits qui les rendaient égaux aux autres chrétiens.

Le 4 novembre 1794, le commandant français Jean Baptiste Kléber prend Maastricht qui est dès lors annexée par la République française. De 1795 à 1814, elle est le chef-lieu du département français de la Meuse-Inférieure (Liège, c’est le département de l’Ourthe). Tous les habitants deviennent citoyens français. L’héritage de la période française n’est pas considéré comme positif : les églises, les monastères et chapitres sont dissous, les stocks de biens précieux sont vendus ou détruits, les bibliothèques, archives et trésors pillés. Enfin, les anciennes institutions s’occupant des malades, des pauvres et des personnes âgées sont supprimées.

Le 1er  août 1814, Maastricht devient la nouvelle capitale de la province du Limbourg, intégré au Royaume des Pays-Bas en 1815. En 1826, le Zuid-Willemsvaart, un canal, fut ouvert à la circulation. Lors de la Révolution belge de 1830, la garnison en poste à Maastricht, commandée par Bernardus Johannes Cornelis Dibbets, demeura loyale au roi Guillaume Ier .

En août 1831, la Hollande attaque la Belgique. Le 19 avril 1839, Traité des XXIV articles : la ville et la partie orientale du Limbourg ont été intégrées de façon permanente aux Pays-Bas. Traité 
entre la France, l’Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, d’une part, et les Pays-Bas de l’autre part, relatif à la séparation 
de la Belgique d’avec les Pays-Bas conclu et signé à Londres le 19 avril 1839.

Entre 1845 et 1850, le canal de Maastricht à Liège fut creusé. La première ligne de chemin de fer, liant Maastricht à Aix-la-Chapelle, fut ouverte en 1853. En 1861, Liège est reliée par la Compagnie du Chemin de Fer de Liège à Maastricht. Ce n’est qu’en 1865 que Maastricht fut connecté au réseau ferroviaire néerlandais. En 1899, rachat de la compagnie par l’Etat belge.

Bonnefanten Museum © Philippe Vienne

En 1834 déjà, Petrus Regout commença à fabriquer du verre et du cristal sur Boschstraat, usine qui fut bientôt suivie par une usine de poterie. Avec le développement des usines, Maastricht devint une importante ville industrielle. Depuis la fusion en 1958 avec “Société Céramique” l’entreprise s’est appelée N.V. Sphinx-Céramique. Après une restructuration, la production a été déplacée vers la Suède en 2010, l’usine de Maastricht étant trop petite pour une production profitable. Dans le quartier Céramique, le Bonnefanten Museum est un ancien bâtiment industriel transformé par l’architecte italien Aldo Rossi. A Maastricht, beaucoup de rues sont appelées “lunet“. Une lunette est un petit ouvrage de fortification extérieur.

Le but premier de l’université du Limbourg, qui a été fondée à Maastricht en 1976, était de relancer l’économie régionale après la fermeture des mines. Elle s’appelle Université de Maastricht (UM) depuis 1996. La collaboration entre les provinces néerlandaise, allemande et belge, qui a commencé en 1976 également, reçoit un statut légal en 1991 (Euregio). La collaboration porte essentiellement sur les universités, les écoles supérieures et le monde de l’entreprise. En 1992, les représentants de 12 pays européens signent, le 7 février, le Traité de Maastricht qui prévoit, entre autres, l’adoption de l’euro.

Robert VIENNE

  • image en tête de l’article : vue de Maastricht © Philippe Vienne

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en 2015 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

 

Plus de CHiCC ?

PIERRE, Alain (né en 1966)

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Grâce à des noms tels que Kurt Rosenwinkel, Bill Frisell et Jakob Bro, la guitare électrique est plus que jamais à l’honneur dans le jazz. Alain PIERRE (né en 1966) s’en tient à la guitare acoustique classique et à la guitare à douze cordes. “Pour moi, c’est le moyen idéal pour incorporer mes sentiments personnels de la façon la plus optimale dans ma musique.”

Il étudie tant au Conservatoire de Liège qu’à celui de Bruxelles et donne lui-même cours depuis de nombreuses années. En tant que compositeur, il travaille pour les formations les plus diverses, allant de duos et trios aux ensembles vocaux et quartets à cordes. Il est surtout un musicien très demandé sur des projets extrêmement variés.

Voici quelques-unes de ses récentes collaborations :

Citons aussi de nombreux projets et/ou enregistrements en duo avec entre autres Peter Hertmans, Steve Houben et Guillaume Vierset, sans oublier qu’il a fondé groupe belgo-tunisien Anfass. Et pour finir, il y a bien entendu son tout dernier groupe Tree-Ho! avec le bassiste Félix Zurstrassen (LG Jazz Collective, David Thomaere Trio, Urbex) et le batteur Antoine Pierre (Taxi Wars, Urbex, Philip Catherine, LG Jazz Collective). [lire la suite sur JAZZ.BRUSSELS]

Alain Pierre © Arnaud Ghys (recadré)

Alain PIERRE joue en duo avec Peter Hertmans dans un répertoire constitué de compositions personnelles ainsi que de musiciens des années 70. Il donne également des concerts en solo (dernier CD paru : “Sitting In Some Café” – Spinach Pie Records SPR 103).

Il est membre du projet “Les 100 Ciels de Barbara Wiernik” qui réunit le noyau dur et le répertoire des groupes dans lesquels chante Barbara : “Barbara Wiernik Soul of Butterflies“, “PiWiZ” de Pirly Zurstrassen, “Acous-Trees” d’Alain Pierre et “Murmure de l’Orient” de Manu Hermia agrémentés d’un quatuor à cordes et d’un clarinettiste de l’Ensemble “Musiques Nouvelles”. La direction artistique et les arrangements sont confiés à Pirly Zurstrassen et Alain Pierre.

Il a formé “Alain PIERRE Special Unit“, jouant ses propres compositions avec Barbara Wiernik (voix), Toine Thys (Saxes, Clarinette Basse), Félix Zurstrassen (Basse) et Antoine Pierre (Drums). Il a également fondé “Acous-Trees”, jouant ses compositions avec Barbara Wiernik (Voix), Pierre Bernard (Flûtes), Olivier Stalon (Basses électrique et acoustique), Frédéric Malempré (Percussions) et Antoine Pierre (Drums).

En 1999, il a fondé le groupe belgo-tunisien Anfass avec le guitariste tunisien Fawzi Chekili, Steve Houben et le joueur de ney tunisien Hichem Badrani (CD “Anfass” – Igloo IGL 148) avec les compositions d’Alain Pierre et de Fawzi Chekili. Il figure aussi sur le CD “Dolce Divertimento” avec ses compositions en duo avec Steve Houben.

Alain Pierre a effectué plusieurs tournées avec ces différents projets en Europe mais aussi Tunisie, Maroc, Nigéria, Bénin, République Démocratique du Congo, Inde et Vietnam. Il enseigne la guitare et l’improvisation et la composition au Conservatoire de Huy depuis 1987 et lors de stages d’été (AKDT de Libramont, Tunisie, République Démocratique du Congo). Il enseigne la lecture jazz et le jeu d’ensemble jazz au Conservatoire royal de Bruxelles depuis 2015. [d’après CONSERVATOIRE.BE]

  • image en tête de l’article : Alain Pierre © Arnaud Ghys

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Arnaud Ghys


 

IONATOU, Angelikí, dite Angélique Ionatos (1954-2021)

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Angeliki IONATOU, mieux connue sous le nom de scène d’Angélique Ionatos, s’en est allée dans l’indifférence la plus totale. Elle naît à Athènes en 1954. En 1969, elle a quinze ans lorsque sa famille fuit la dictature des Colonels, alors au pouvoir en Grèce, pour s’établir en Belgique, puis en France. Guitariste, compositrice et interprète, elle enregistre avec son frère Photis un premier album Résurrection, paru en 1972, désigné Grand Prix du disque par l’Académie Charles-Cros.

Ses compositions, chantées en grec ou en français dans un esprit traditionnel, s’inspirent de la poésie et ont pour principaux thèmes l’amour, la mort et la mer (Méditerranée). À chaque album correspond un spectacle et des musiciens différents selon l’oeuvre ou le thème. Pour la cantate Marie des Brumes (1984) et les recueils Le Monogramme (1988) et Parole de Juillet (1996), elle met en musique les poèmes du Prix Nobel de littérature Odysséas Élytis.

En 1989, Angélique Ionatos s’associe avec le Théâtre de Sartrouville pour l’élaboration de ses spectacles, créés jusqu’en 2000 en coproduction avec le Théâtre de la Ville à Paris, puis en tournée sur les scènes françaises et européennes. L’album Sappho de Mytilène (1991), réalisé avec la chanteuse Nena Venetsanou, est consacré aux vers de la poétesse de l’Antiquité grecque (VIIème siècle avant Jésus-Christ). L’Académie Charles-Cros couronne pour la seconde fois l’artiste.

Après la parution d’Ô Erotas, en 1992, la musicienne pose sa voix grave sur une partition inédite du compositeur Mikis Theodorakis, Mia Thalassa, dédiée à la mer et publiée en 1995. L’année 1997 voit la création de l’opéra pour la jeunesse La Statue merveilleuse, d’après Oscar Wilde. En 2000 suit l’album D’un Bleu Très Noir, et trois ans plus tard, la mise en musique de pages du journal de Frida Kahlo pour le spectacle Alas Pa’Volar (Des ailes pour voler), qui donne lieu à un enregistrement.

Angélique Ionatos poursuit son chemin singulier par le spectacle Athènes-Paris, créé en 2005 au Théâtre du Châtelet, puis l’album hispanique Eros y Muerte (2007), sur des poèmes de l’écrivain chilien Pablo Neruda. Elle se produit ensuite avec la chanteuse et guitariste Katerina Fotinaki, qui l’accompagne sur l’album Comme Un Jardin Dans la Nuit, paru en 2009. En 2013, son spectacle Et les rêves prendront leur revanche est présenté au festival d’Avignon. D’un projet à l’autre, l’artiste présente son tour de chant Anatoli et la pièce de Jean-Pierre Siméon Stabat Mater furiosa, puis enregistre l’album Reste la Lumière, paru en 2015.” [d’après P.L. Coudray]


“Il est des pays dont l’histoire dramatique donne naissance à des exilés magnifiques. C’est le cas de la Grèce, où naît, en 1954, Angelikí Ionátou, plus connue sous son nom francophone, Angélique Ionatos. Car si elle a chanté et mis en musique les plus fines lettres grecques, dont les mots du prix Nobel de littérature Odysseas Elytis, c’est bien en Belgique et surtout en France qu’elle sera surtout connue. Et c’est aux Lilas, en Seine-Saint-Denis, qu’elle s’est éteinte mercredi 7 juillet, quelques jours après avoir fêté son 67e anniversaire. 

Le succès, Angélique Ionatos le rencontre rapidement. Née à Athènes, elle a 15 ans lorsqu’elle arrive à Liège, en Belgique, fuyant avec sa mère la dictature des colonels, et tout juste 18 ans à la sortie de son premier disque, Résurrection, qui remporte le prix de l’Académie Charles-Cros. Deux autres prix de la prestigieuse académie ponctueront une riche discographie, comportant une vingtaine d’enregistrements. Le dernier en date, Reste la lumière, est paru en 2015. 

Avec d’autres artistes comme Mikis Theodorakis, dont la rencontre fut déterminante pour sa carrière musicale, Angélique Ionatos fut une étoile de la diaspora grecque en France, contribuant inlassablement à la connaissance de sa culture. “Je compose très rarement en mode majeur, se confiait-elle, dans “A voix nue” sur France Culture. J’ai une tendance à aller vers le côté… je ne dirais pas triste, parce que pour moi la tristesse est un peu fade, mais vers quelque chose qui a toujours un aspect tragique.”  [d’après FRANCEMUSIQUE.FR]


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © francemusique.fr


LAMBERT, Michaël (né en 1975)

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“Né le 23 octobre 1975, Michaël LAMBERT écrit du théâtre, de la poésie, des nouvelles, des scénarios de courts-métrages, de bandes-dessinées et des romans. Sa pièce Ali, l’invincible a obtenu le Prix de l’Aide à la Création et le Prix de la SACD lors du Concours de l’Union des Artistes 2005. En 2006, il a participé à l’écriture collective de la pièce Microsouft World, mise en scène par Alexandre Drouet. Sa pièce Achille et Sarabelle a été sélectionnée au Rencontres Jeunes Publics de Huy en 2007. Sa dernière pièce Buiten, quand j’ai démissionné j’ai embrassé ma femme et ma fille a été présentée à Liège en 2012 dans une mise en lecture de Luc Baba.

Sa nouvelle Pachyderme Péril a obtenu le deuxième prix du concours 2010 de la Maison de la Francité. Des extraits de son recueil de poésies Extinction de l’espace humain ont été lus en 2010 au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris.

Michaël Lambert a travaillé dans la production de théâtre jeune public et animé des ateliers d’écriture pour l’asbl ImaginAction. Il a co-organisé pour le plaisir des soirées littéraires décontractées et familiales : les bolos-lectures. Il s’implique toujours dans plusieurs initiatives qui fédèrent des artistes liégeois dont le Comptoir des Ressources Créatives et le Collectif des Ecrivains Liégeois.

Depuis 2009, il participe régulièrement à des performances poétiques et à des scènes slam. Le 28 mars 2014, il a donné une lecture-performance de son recueil de poésie Ma petite boucherie (éditions Maelström). Le 17 octobre 2015, il était finaliste du championnat de Belgique de slam à Bruxelles. [d’après LIEGE-LETTRES.BE]

© Marie Jérôme

J’écris des récits inspirants pour celles et ceux qui veulent rendre le monde meilleur, en reprenant le contrôle de leurs propres histoires.


Le site LIEGE-LETTRES.BE propose également la bibliographie de l’auteur, que nous avons mise à jour :

Théâtre
  • Microcosme éthique, œuvre de jeunesse, inédit (1993)
  • Génération caoutchouc, sur le thème du sida et de l’exclusion, 1e version (2002) déposée à la Médiathèque de Vaise (Lyon) et 2e version (2003) au Centre d’Ecriture Dramatique – Wallonie-Bruxelles
  • Marx et Dingo, sur le thème de la société de consommation, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2003-2004)
  • Le cirque aux alouettes, sur le thème de la filiation, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2003-2004)
  • Graine de pistache, pièce jeune public, sur le thème de l’exil, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2005)
  • Bourse de relecture de la SACD avec Stanislas Cotton pour Espérance, sur le thème de la lutte contre l’extrême droite (2005)
  • Ali, l’invincible, pièce jeune public, sur le thème de l’enfance maltraitée, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2005)
  • Participation à l’écriture collective de Microsouft World de Macamada, sur le thème de la mondialisation (2006)
  • L’arbre à lait, pièce jeune public, sur le thème de l’alimentation, inédit (2006)
  • Les Autres, pièce jeune public, sur le thème de l’exclusion, inédit (2006)
  • Achille et Sarabelle, pièce jeune public, sur le thème de la solidarité, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2007)
  • Buiten, quand j’ai démissionné, j’ai embrassé ma femme et ma fille, sur le thème de l’aliénation, inédit (2012)
  • Du futur faisons fable rase, sur le thème de la tuerie de la place St Lambert (projet en cours)
Scénarios
  • Léo, scénario BD pour la dessinatrice Delphine Hermans, inédit (2005)
  • L’enveloppe jaune, aide à l’écriture du scénario de court-métrage de Delphine Hermans, Caméra-etc (2006)
  • Avec ou sans sel ; Le Carnet de Chico, aide à l’écriture de scénarios de court-métrage, Caméra-etc (2006-2007)
  • Papa et moi ; Bono, séries d’albums jeunesse, inédits (2011-2013)
  • Bourse de relecture de la SACD avec Frederik Peeters pour Génération
  • Standard de Liège : au coeur de Sclessin, scénario de BD avec David Rosel (2019)
  • Standard de Liège : tous ensemble !, scénario de BD avec David Rosel (2021) ; également traduit en Néerlandais, Allemaal Samen !
  • scénario de BD, avec le dessinateur Sébastien Godard (projet en cours).
Poésies
  • Le Croque-vivant, inédit (2003), extraits parus dans la revue Le Fram n°19 (hiver 2008-2009)
  • L’aube des oiseaux, inédit (2005),
  • Raisonnance, inédit (2008)
  • Extinction de l’espace humain, inédit (2009), extraits parus dans La nouvelle poésie française de Belgique, Le Taillis Pré (2009)
  • Déraison d’espérer, inédit (2012)
  • Ma petite boucherie, Bookleg #103, éditions Maelström (2014).
  • L’homme chouette et l’ours qui danse (projet en cours)
  • Habiter le monde (projet en cours)
  • Des humains chouettes, recueil (n.d.)
  • L’aube des oiseaux, éditions Boumboumtralala (2021), illustré par Bénédicte Wesel
Nouvelles et romans
  • Se fier aux apparences, recueil de nouvelles, inédit (2010)
  • Sans mentir, roman jeunesse, inédit (2011)
  • Mad, Murmure des Soirs (2016)
  • Femmes de Rops, Murmure des Soirs (2018)
  • Chamane – Tome 1 : Les esprits de la colline, roman jeunesse (à paraitre)
  • Sauver Fély (projet en cours)
  • Se fier aux apparences, nouvelles (n.d.)

Enfin, aujourd’hui, je mets mon expérience au service de celles et ceux qui cherchent des récits inspirants ou qui souhaitent en écrire en créant la communauté de l’arbre qui marche. J’y développe la notion de bionarration et les laboratoires de récits inspirants !

 

Plusieurs œuvres de Michaël Lambert sont présentes dans notre boutique, parmi lesquelles son dernier recueil de poésie : L’aube des oiseaux (2021)

 

 


Lire encore…

Au fil de l’eau, de Liège à Maastricht (CHiCC, 2014)

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On dit souvent que la présence d’un fleuve est un atout pour une ville. Liège n’échappe pas à la règle. Tous les Liégeois aiment leur fleuve et dès les premiers beaux jours, ils se promènent sur ses rives ou s’installent dans le parc de la Boverie, un des rares endroits où l’on peut encore profiter du fleuve depuis que ses quais ont été transformés en autoroute urbaine. Espérons que l’on reviendra à l’avenir à une conception plus humaine.

En regardant le fil de l’eau, on peut se demander où va la Meuse. Bien sûr, on sait qu’elle coule jusqu’aux Pays-Bas et la Mer du Nord mais on ne connaît pas toujours tous les endroits où elle passe. C’est ce que nous allons essayer de découvrir ensemble aujourd’hui.

Elle quitte Liège au Pont Atlas. Connaissez-vous l’origine de ce nom ? Pendant la guerre de 1914-1918, les Pays-Bas étaient neutres et des jeunes Belges essayaient de passer la frontière pour aller rejoindre l’armée belge via l’Angleterre. Mais la frontière était évidemment bien gardée et un pont de bateaux barrait le cours du fleuve. Le 3 janvier 1917 à minuit, en période de crue, le capitaine du remorqueur ATLAS V, Jules Hentjens, emmena vers la Hollande, outre son équipage, 103 passagers dont 94 recrues pour le Front. Il n’a pas hésité à foncer avec son bateau dans le barrage, pourtant défendu par des mitrailleuses, une chaîne et des fils électrifiés (…).

L’ancien canal de Maastricht partait d’ici. Il suivait le tracé de l’actuel boulevard Zénobe Gramme. Il n’en reste qu’une darse avec un chantier. Nous arrivons à l’entrée du canal Albert signalée par la statue du Roi. On aperçoit, à l’arrière-plan, le pont-barrage de Monsin. Sur l’île se situe le Port autonome de Liège. C’est le 2e port fluvial d’Europe, cela mérite d’être rappelé, le premier étant Duisbourg.

Vient ensuite le site de Chertal et son aciérie qui était alimentée par les hauts-fourneaux d’Ougrée et Seraing. Le métal en fusion était amené dans des wagons-thermos et les coils revenaient à Renory pour être traités. Juste à côté subsiste un site romantique et préservé dans un ancien bras de Meuse: le Hemlot à Hermalle.

Le Hemelot © Philippe Vienne

Le village s’est fort développé, étant proche de la ville mais on y trouve encore quelques anciennes maisons. L’une d’elles nous interpelle car elle porte une enseigne : “Les Comtes de Mercy”. Sur la hauteur, en face, à Argenteau, on trouve en effet le château des comtes de Mercy Argenteau. Un livre très intéressant nous conte l’histoire de la famille : “La dernière de sa race” (Noir Dessin Production). Les noms de Mercy et d’Argenteau sont réunis au XVIIe siècle : Claude Florimond, comte de Mercy, maréchal du Saint Empire, adopte comme fils et héritier le comte d’Argenteau dont il apprécie les talents militaires, avec obligation d’unir les noms et armoiries des deux familles. Florimond Claude, comte de Mercy Argenteau, devint ambassadeur d’Autriche à la cour de France. C’est lui qui alla chercher Marie-Antoinette à Vienne pour la conduire à Paris pour ses noces.

A la même époque, Theresa, comtesse de Cabarrus en Espagne, une jeune femme d’une grande beauté, épousa le marquis de Fontenay. A la Révolution, ils s’enfuient à Bordeaux, divorcent et le marquis part à la Martinique. Elle est emprisonnée, rencontre Tallien et le séduit. Elle devient la citoyenne Tallien surnommée Notre Dame de Thermidor parce que son intervention a sauvé bien des personnes de la guillotine. Elle sera de nouveau emprisonnée en même temps que Hortense de Beauharnais mais après la chute de Robespierre, Tallien la fait libérer et l’épouse. Elle divorce en 1802 puis épouse en 1805 François-Joseph comte de Caraman prince de Chimay. Leur fils Alphonse, prince de Chimay, aura une fille Louise qui épouse en 1860 Eugène comte de Mercy Argenteau. Ils n’auront qu’une fille, Rose, la “dernière de sa race”, d’où le titre du livre. Le château a été gravement endommagé en 1914 parce qu’il servait à l’armée belge de point d’observation pour guider les tirs d’artillerie, puis il a été reconstruit.

Le long du canal se situe le site de 120 ha du Trilogiport qui sera un dépôt de conteneurs, arrière-port d’Anvers, relié à l’autoroute par un pont à construire et au chemin de fer à travers le site de Chertal.

Statue de d’Artagnan à Maastricht © Philippe Vienne

Une figure historique a une grande importance dans la région : d’Artagnan. Charles de Batz-Castelmore, comte d’Artagnan, plus connu sous le nom de d’Artagnan, est un homme de guerre français né entre 1611 et 1615 au château de Castelmore, près de Lupiac, en Gascogne (dans le département actuel du Gers) et mort au siège de Maastricht le 25   juin   1673, pendant la guerre de Hollande. On connaît peu de choses du véritable d’Artagnan. Il n’existe de lui qu’un portrait dont l’authenticité n’est pas garantie, et des mémoires apocryphes parus en 1700, soit 27 ans après sa mort. Mélangeant le réel et l’imaginaire, ils furent rédigés par Gatien Courtilz de Sandras à partir de notes éparses laissées par d’Artagnan. L’auteur découvrit la vie du héros gascon pendant un de ses séjours à la Bastille , alors que Baisemeaux (ou Besmaux), ex-compagnon de d’Artagnan, en était gouverneur. Alexandre Dumas s’est inspiré de ces mémoires pour composer son personnage de d’Artagnan, héros notamment des Trois Mousquetaires. Une ferme honore sa mémoire et porte fièrement son nom (rue de Tongres 77 à Haccourt). On y prépare du foie gras de canard et d’oie, un animal très commun dans la région, utilisé aussi dans la recette de l’oie à l’instar de Visé.

Visé depuis Hermalle © Philippe Vienne

Visé a été entièrement brûlée par les Allemands en 1914 et de nombreux habitants tués, sous prétexte qu’il y aurait eu des francs-tireurs. Elle a été reconstruite telle qu’elle était, ce que l’on peut comprendre, mais elle tourne ainsi malheureusement le dos au fleuve. D’Artagnan et Louis XIV auraient été conviés par les notables à un repas à l’hôtel de ville. Un des convives aurait dit familièrement : “Allez, Louis, un pot !”, ce qui fut longtemps objet de plaisanteries à Versailles !

La collégiale renferme la Châsse de Saint Hadelin qui serait la plus ancienne. Elle fait l’objet d’une procession tous les deux ans. Visé compte dans ses murs des compagnies d’arbalétriers et d’arquebusiers. Elles furent créées en 1579 pour les arquebusiers et en 1310 pour les arbalétriers. C’est en effet une particularité de Visé ; alors que partout ailleurs les guildes et corporations ont arrêté leurs activités à la Révolution française, à Visé elles se mirent parfois en sommeil mais ne disparurent jamais. Pour leur part, les arbalétriers ont fêté leur 700e anniversaire en 2010 . Une bulle du pape leur a accordé, fait rare, le droit de pénétrer dans l’église en armes, une tradition qu’ils perpétuent une fois par an, le deuxième dimanche du mois d’août. Ils défilent ensuite dans les rues sous la bannière de leur saint patron, Saint-Georges.

“Le Pont des Allemands” à Visé © Philippe Vienne

De belles maisons subsistent sur la rive gauche au quartier dit Devant-le-Pont qui est aussi un refuge pour de nombreux oiseaux, notamment des oies évidemment. En aval du pont et du port de plaisance, un imposant viaduc barre la vallée. Il fait partie de la ligne 24 surnommée “ligne des Allemands”. Avant la première guerre mondiale, un projet de chemin de fer reliant directement l’Allemagne au port d’Anvers sans passer par Liège et ses plans inclinés dormait dans les cartons, son coût paraissant trop élevé. Mais pour les Allemands, cette ligne avait un intérêt stratégique et ils l’ont construite en peu de temps. Elle voit passer actuellement un important trafic de fret provenant d’Aix-la-Chapelle par Montzen et rejoignant à Glons la ligne de Tongres et Hasselt. L’amateur peut y admirer les locomotives de diverses sociétés privées.

A partir du pont-barrage de Lixhe, pourvu d’échelles à saumons, le fleuve marque la frontière. La rive droite est néerlandaise, la gauche belge et on remarque une politique différente pour lutter contre les inondations. Côté belge, de hauts murs, côté néerlandais des prairies inondables. En saison, un bac permet de traverser la Meuse à partir de Lanaye pour rejoindre le village d’Eijsden. En effet, il n’y a plus de pont avant Maastricht. Le village est pittoresque. Le château d’Eijsden est remarquable ; il appartient à la famille de Liedekerke. Parfaitement entretenu, on peut se promener librement dans le jardin, un cadre magnifique pour des photos de mariage.

La gare, d’apparence banale, a connu un événement historique. L’empereur d’Allemagne Guillaume II s’était installé en mars 1918 au château du Neubois à Spa. Son quartier général occupait l’hôtel Britannique, actuellement internat de l’Athénée. Ayant abdiqué le 9 novembre 1918, il a quitté Spa à bord de son train spécial avec l’intention de se réfugier aux Pays-Bas qui étaient neutres mais il est resté bloqué à la frontière, le gouvernement hésitant à l’accueillir, ce qui a permis aux nombreux belges évacués (dont ma mère) de le conspuer sans risque.

Le canal Albert est parallèle à la Meuse et nous amène à Lanaye. Un bras de Meuse a été rectifié et est devenu un lac idéal pour les sports nautiques. On y trouve un club nautique, un camping, une plage bien aménagée et très propre. Les écluses de Lanaye ont longtemps constitué ce qu’on appelait “le bouchon de Lanaye”. Les néerlandais s’opposaient à toute amélioration de ce passage et de la traversée de Maastricht. Cela a motivé la construction du canal Albert. Maintenant ces écluses seront bientôt complétées d’une quatrième. Elles permettent de rejoindre le fleuve.

Lanaye © Philippe Vienne

A gauche, le canal continue son trajet vers Anvers en traversant l’impressionnante tranchée de Caster. Dans la roche a été creusé le fort d’Eben-Emael dont on aperçoit un accès. Le général Brialmont qui avait conçu la ceinture de fortifications entourant Liège avait déjà signalé un point faible dans la région de Visé ce qui avait amené à la construction de cet ouvrage. De l’avis de tous les spécialistes, ce fort était réputé imprenable mais les Allemands ont atterri dessus en 1940… avec des planeurs ! Ce qui n’était pas prévu. Pourquoi des planeurs? Parce qu’ils sont silencieux donc indétectables la nuit. On peut se promener sur le plateau et découvrir certaines tourelles.

Revenons aux écluses. Sur la colline opposée au fort, c’est la Montagne Saint-Pierre où se dressait le château de Caster. On peut y accéder par un sentier qui réserve un beau panorama. La ferme de Caster date du 17e siècle. Les bâtiments ont été construits autour d’une grande cours rectangulaire (ferme carrée). La maison porte l’année 1908. La maçonnerie de la maison se compose de briques et de bandes de pierre calcaire dans un style “Renaissance mosane”. Cette ferme sur la colline appartenait jadis au château de Caster. Le dernier château de Caster a été construit en 1888 par Alfons de Brouckère, à côté d’un autre vieux château. En 1936, le château, la ferme et les terrains avoisinants furent acquis par l’industrie cimentière. Desnsoldats allemands et américains furent même stationnés sur ces terrains pendant les Première et Deuxième Guerre Mondiale. Après, le château tomba progressivement en décadence et, en 1972, il fut ravagé par un violent incendie. Peu après, il fut démoli complètement. Aujourd’hui, seule la ferme monumentale est restée. Il est donc important que ce monument soit préservé et restauré ! J’ai retrouvé aussi cette inscription sur le tombeau de la famille Nagelmackers à Angleur : Jules Nagelmackers y est décédé en septembre 1878, donc dans l’ancien château. Mais sur place, je n’ai retrouvé pour ma part qu’un pont qui reliait deux parties du parc, et la glacière.

La Montagne Saint-Pierre © Philippe Vienne

La Montagne Saint-Pierre est une réserve naturelle, truffée de grottes creusées pour extraire la roche et dont certaines ont servi de champignonnières. Elles abritent maintenant des oiseaux tels que les chauves-souris ou les hiboux. Une partie de la colline est exploitée par les carrières de calcaire nécessaire à la cimenterie : ENCI (Eerste Nederlandse Cement Industrie) qui fait partie du même groupe allemand que CBR : Heidelberg Cement.

Et nous arrivons à Maastricht. Nous terminerons sur cette ville qui a fait partie de la Principauté de Liège, qui a failli être belge en 1830 et mériterait à elle seule une conférence. Le pont est situé à peu près à l’endroit où les romains en avaient déjà construit un, ce qui a donné le nom à la ville. Le bâtiment du gouvernement provincial a accueilli le Traité de Maastricht. Cette passerelle vous rappelle quelque chose ? Elle évoque les ponts du canal Albert, le pont de l’autoroute au Val Benoît et aussi le viaduc de Millau. C’est normal, ces trois ouvrages ont été calculés par le bureau Greisch de Liège. Une occasion de rappeler que nous avons aussi des entreprises performantes et pas seulement des friches industrielles.

Maastricht © Philippe Vienne

Les murailles de Maastricht nous ramènent à d’Artagnan qui y a trouvé la mort lors du siège de la ville par Louis XIV en 1673. Une statue rappelle son souvenir. Les Liégeois soutenaient Louis XIV alors que les Maastrichtois auraient par contre secondé le duc de Bourgogne lors du sac de Liège en 1468. Après Maastricht, à Lanaken, la Meuse redevient un petit fleuve tranquille, la plupart de ses eaux étant dérivées dans les différents canaux. A l’endroit appelé Smeermaas, on a l’impression que l’on pourrait traverser à pied.

Robert VIENNE

  • image en tête de l’article : la Meuse et la Dérivation au pont de Fragnée ©Philippe Vienne

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en 2014 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

 


Plus de CHiCC ?

Un projet Freinet : Dans l’air du temps (roman, 2015)

Temps de lecture : 97 minutes >

Sur les hauteurs de Liège, le Groupe scolaire Célestin Freinet – Naniot-Erables ou, plus simplement l’école communale Naniot, pratique la pédagogie Freinet. Ce qui veut dire ? Vous en saurez plus en lisant la suite de cet article. Le projet de fin d’études (primaires !) d’une élève de 11 ans de cette école est transcrit ensuite : un vrai petit roman…

La pédagogie Freinet

“Pédagogie alternative mise au point au début du XXe siècle, la méthode Freinet place les élèves comme acteurs de leurs apprentissages. Elle les invite à chercher, inventer et apprendre par eux-mêmes. Cette pédagogie est reconnue par les responsables de l’enseignement en Belgique comme en France. On y compte un nombre important d’établissements 100% Freinet… et des milliers de professeurs qui s’en inspirent au quotidien. Alors que la pédagogie traditionnelle est centrée sur la transmission des savoirs, la pédagogie Freinet place l’élève au cœur du projet éducatif. Elle prend en compte la dimension sociale de l’enfant, voué à devenir un être autonome, responsable et ouvert sur le monde :

  1. Le tâtonnement expérimental : “C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne croyons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si général et si universel doive être exactement valable pour tous les enseignements, les scolaires y compris“, écrivait Célestin Freinet. Avec la pédagogie Freinet, l’élève apprend grâce à l’expérimentation et non par la reproduction de ce qu’on lui inculque. Il émet ses propres hypothèses, fait ses propres découvertes, construit ses propres savoirs et savoir-faire. S’il y a échec, celui-ci devient formateur, les réussites favorisent la confiance en soi et en sa capacité à progresser par soi-même. La mémorisation, qui ne s’appuie pas sur du par cœur, mais sur l’expérimentation, se fait aussi sans effort.
  2. Un rythme d’apprentissage individualisé : la pédagogie Freinet porte une attention particulière au rythme d’apprentissage de chaque élève. Si dans un premier temps l’enseignant fixe avec la classe une feuille de route collective pour la semaine, ensuite chaque élève définit les tâches et activités qu’il accomplira individuellement, en fonction de ses capacités et de ses objectifs. Il progresse à son rythme.
  3. L’autonomie favorisée : en élaborant son propre planning hebdomadaire, l’élève se prend naturellement en charge, développe son autonomie et se responsabilise. Cette plus grande souplesse encourage à travailler davantage, l’enfant ne comptant pas ses heures pour finaliser un travail qui le passionne. Le professeur établit parallèlement des plannings pour s’assurer que tous les points du programme scolaire ont été travaillés. Toujours dans le sens de l’autonomie, des fichiers de travail auto-correctifs, établis dans les différentes matières, permettent aux élèves de se corriger par eux-mêmes.
  4. La coopération entre pairs : la coopération est au cœur de la pédagogie Freinet. Les travaux de groupes sont ainsi favorisés, quelles que soient les disciplines. Les bénéfices sont nombreux : développer le dialogue, la capacité d’organisation, le sens du respect et de la solidarité, l’autonomie et la responsabilisation. Les élèves peuvent former librement leurs groupes de travail. L’enseignement peut également veiller à ce que les groupes soient assez hétérogènes pour donner toute sa place à l’apprentissage entre pairs.
  5. L’organisation coopérative de la classe : plus généralement, la classe s’organise de façon coopérative. Les entretiens du matin et les nombreux temps d’échange collectifs permettent l’élaboration des règles de vie commune, la régulation des conflits, la mise en place de projets, le partage autour des travaux réalisés. Ces activités de communication développent l’écoute, les compétences orales et la construction de l’esprit critique. Une boîte à idées est souvent déposée dans la classe pour favoriser le dialogue.
  6. La place du professeur : au milieu du XXe siècle, quand Célestin Freinet a expérimenté sa pédagogie alternative, celle-ci s’est symbolisée par la disparition de l’estrade dans la classe. Le professeur ne doit pas dominer la classe, mais se mettre à son niveau. L’autorité n’est plus considérée comme incontournable pour la transmission des connaissances et l’enseignement n’est plus basé sur une relation hiérarchique. L’enseignant est là pour accompagner et donner aux enfants les moyens de se construire un savoir personnel. Il peut même déléguer certaines de ses responsabilités aux élèves.
  7. L’expression libre : dessin, peinture, textes, expression orale ou corporelle… il ne s’agit pas d’imposer un sujet ou un modèle à l’enfant. Pour produire, il va puiser dans ses propres ressources créatives, choisir les sujets et les émotions qu’il souhaite exprimer. La confection d’un journal scolaire est un outil privilégié d’expression libre, tout comme la correspondance scolaire. Les exposés et conférences, dont les thèmes sont choisis par les élèves, trouvent également toute leur place dans la pédagogie Freinet.
  8. L’évaluation formatrice : Célestin Freinet contestait le principe de l’évaluation finale et des examens qui apparaissaient comme l’objectif unique de l’enseignement. L’évaluation doit être formatrice et valoriser les progrès de l’enfant. Le suivi individualisé permet de proposer des consolidations de connaissances et compétences, par le biais de travaux collectifs ou personnalisés.
  9. Quelles différences avec la méthode Montessori ? La méthode Montessori, c’est l’autre grande pédagogie alternative née fondée au début du XXe siècle. Freinet et Montessori ont de nombreux points communs : pédagogies actives visant à développer l’autonomie, elles rendent l’enfant acteur de ses apprentissages et suscitent sa curiosité. Mais elles ont aussi leurs différences. Avec Montessori, l’enfant construit son savoir à travers le jeu. Freinet considère au contraire que le travail est naturel à l’enfant, qui est capable de construire un plan de travail personnel. Nous l’avons vu, avec la méthode Freinet, les élèves apprennent notamment grâce à la coopération, ils se nourrissent les uns les autres. Avec Montessori, l’apprentissage est individuel et se fait grâce à du matériel spécifique, mis à sa disposition.
  10. Un aménagement de l’espace conçu pour favoriser la coopération : l’organisation spatiale d’une classe est intimement liée à la pédagogie mise en œuvre. Avec la pédagogie Freinet, la classe est généralement découpée en 4 aires. Une aire de travail coopératif accueille les projets de groupes. Agencée en îlots, elle est équipée de matériel pour les sciences, le bricolage ou les activités créatrices. Une deuxième aire permet aux élèves de se réunir en classe entière, sans pupitres alignés face au professeur. Placés les uns face aux autres, ils communiquent plus facilement pendant les temps collectifs quotidiens. Un espace de recherche d’information peut aussi être installé. Equipé d’ordinateurs et d’un mobilier destiné à recevoir brochures documentaires, fiches auto-correctrices et autres ressources, il favorise l’apprentissage en autonomie. Dernière aire, la bibliothèque de la classe rassemble des romans, albums, contes, selon l’âge des élèves. L’espace est structuré de manière à faciliter la circulation. L’agencement et le choix du mobilier doivent ainsi être réfléchis en amont pour créer une ambiance conviviale, contribuant au plaisir de se rendre à l’école et d’apprendre.” [d’après CLASSE-DE-DEMAIN.FR]

Dans l’air du temps (roman, 2015)

Publié par l’école en 2015, le roman transcrit ci-dessous est le chef-d’oeuvre d’une élève de 11 ans. “Chef-d’oeuvre” est à prendre au sens donné par la pédagogie Freinet, comme dans le vocabulaire du compagnonnage. Les Compagnons du Tour de France le décrivent ainsi : “Son Tour De France terminé, l’Aspirant doit faire la preuve de sa valeur et de son habileté professionnelle en réalisant un chef-d’oeuvre, c’est-à-dire une maquette de dimensions variables où les difficultés techniques sont volontairement accumulées ; il montre ainsi la possession parfaite de son métier.” Dans le cas qui nous occupe, l’enfant a annoncé le roman comme n’étant que le tome 1 (à quand le tome 2 ?) : la méthode par projet peut avoir du bon…

© Bruno Wesel

Chapitre 1 : Bon, on le fait ou pas ?

– Bon, on le fait ou pas ?! s’impatienta Avril.
– Je sais pas… j’ai peur, répondit Kay. On va voir la couleur que la planète voit le plus rarement ! J’ai pas l’habitude…

Trois adolescents de quinze ans étaient réunis ensemble dans une petite maison abandonnée. Kay, Glani, et Avril.

– Kay ! rétorqua Glani, c’est ça qui est trop génial ! On va voir une couleur exceptionnelle ! Que seules les personnes qui ont l’audace de s’ouvrir assez peuvent voir ! Des personnes comme nous ! Tu ne vas pas renoncer au dernier moment, quand même ?! Du « rouge » ! Tu imagines ?! Allez, fais pas ta chochotte!
– Bon, bon ! Mais on pourrait pas plutôt se faire une simple ligne au lieu de ce signe bizarre ? parce qu’il est drôlement grand…

Avril se pencha vers lui en fronçant les sourcils.

– Kay, dit-elle, ce signe, c’est nous qui l’avons inventé. Tu ne peux pas te contenter d’une simple ligne ! Fais-le pour notre amitié, au moins !

Kay hésita quelques secondes puis, finalement, tendit le bras.

– Chouette-chouette ! dit Glani, ça devient de plus en plus excitant!

Elle tendit le bras à son tour. Avril sortit son petit couteau de poche. Kay déglutit. Avril approcha le canif de son bras. Elle enfonça sa lame tranchante dans sa peau, dessinant le signe. Il poussa un petit cri aigu avant de regarder sa blessure pour constater que la couleur du liquide qui en sortait était magnifique.

– Waouw ! C’ est… c’est woaw ! C’est donc ça du « rouge » ?! Je… waouw ! C’est tellement… Je… peux pas décrire ça… !

Avril et Glani étaient tout aussi subjuguées. Elles ouvraient la bouche comme deux poissons dans un aquarium.

– Mammamia… fais-le moi aussi, Avril !! s ‘exclama Glani.
– Oui, oui. Passe-moi ton poignet !

Glani, elle, ne poussa pas un seul cri mais ressentit un grand froid passer dans sa tête et son dos. Mais peu importe, elle voulait voir cette mystérieuse couleur sortir d’elle-même.

Quand Avril eût fini, Glani fixa pendant deux bonnes minutes le rouge puissant qui coulait abondamment de sa peau. Quand elle décrocha enfin le regard de sa blessure, elle regarda Kay et ricana :

– T’as vu ?! j’ai pas poussé de petits cris stupides, moi !

Avril et Glani virent que la couleur de peau de Kay se fonça. Il était affreusement gêné.

– Glani ! s’exclama Avril, j’ai peut-être tout simplement poussé la lame un peu trop fort dans sa peau, c’est tout ! Laisse-le tranquille !
– C’était pour rire… grogna Glani.
– Bon, allez, lança Kay, visiblement plus à l’aise, à toi Avril !

Avril, elle, ne pensait pas trop au mal que cela lui procurerait, ni à la couleur qui jaillirait de sa peau (même si elle la trouvait exceptionnellement belle).

Elle pensait au signe. Au lien d’amitié qu’elle allait avoir avec ses amis, et cela, pour toujours. Dès que leurs signes se seraient touchés et que les paroles auraient été prononcées, elle savait que ce signe tracé dans sa chair serait très important pour elle.

Elle tendit le bras à Kay. Quand il eut fini, Avril frissonna d’excitation.

– Je vous promets de ne jamais vous faire du mal volontairement. Et si par mégarde, je vous en fais, je m’en excuserai directement. Vous aurez pour toujours, de maintenant à ma mort, de l’importance pour moi.

Ils récitèrent cela, tous ensemble en se collant le symbole dégoulinant de sang les uns contre les autres.

Chapitre 2 : En rang !

– En rang !

La maîtresse de Kay, Avril et Glani n’était pas de bonne humeur. Comme toujours. Comme toutes les maîtresses. En fait, c’est comme si elles n’avaient pas d’humeur. Elles se ressemblaient toutes. Sévères, sérieuses, autoritaires comme le demandait le règlement universel.

– Miss Mawa ! Vous croyez que je ne vous ai pas vu sautiller ?! Vous me recopierez vingt fois “je me tiens droite dans un rang” ! À la prochaine remarque, je ne serai pas aussi tolérante !
– Oui, Mme Penoc. Merci, Mme Penoc, répondit Avril, timidement.

Et ils commencèrent donc à marcher, comme des petits soldats vers leurs salle de classe. Avril ne l’aimait pas. Il n’y avait jamais eu que des punitions avec cette maîtresse. Mais elle savait aussi qu’elle lui devait respect et obéissance. Pourtant, est-ce que sautiller était manquer de respect ? Apparemment, il ne fallait pas se poser toutes ces questions, comme le lui avaient souvent dit ses parents. Bref, sa maîtresse s’appelait Mme Penoc et n’aimait personne. Comme toutes les maîtresses. Leur apparence était très importante aussi. Robe droite et noire, cheveux gris toujours attachés en chignon serré, jamais plié, toujours les mains derrière le dos et surtout, jamais de sourire. Une fois, dans le deuxième pays, un petit garçon avait surpris sa maîtresse esquisser un sourire. Pas un sourire narquois, qui veut dire “n’essaye même pas de dire quoi que ce soit“. Non. Un amical, celui qui réchauffe le cœur, celui qu’on aime voir. Mais elle avait été punie par la loi pour mauvaise éducation ! Mme Penoc, on pouvait lui faire confiance. Jamais elle n’esquisserait ni même, ne penserait à faire le moindre sourire !
D’ailleurs, en parlant d’elle, elle venait de faire une déclaration qui réveilla Avril de ses pensées.

– Pour honorer la découverte de M. Onsonn, qui n’est autre qu’une grande grotte souterraine, nous allons nous rendre dans celle-ci. Attention, cela ne se produira qu’une fois dans votre vie alors je vous conseille de profiter. Et surtout, ne touchez à rien ! C’est un endroit extrêmement salissant. Voilà, nous partirons demain. Préparez votre tenue “anti-salissant” !

Les trois amis échangèrent un regard enthousiaste. Les sorties scolaires étaient extrêmement rares. De plus, c’était dans un endroit non-civilisé, ce qui voulait dire qu’on l’avait laissé dans son état naturel. Et, ça aussi, c’était rare !

Le lendemain, ils se retrouvèrent donc tous devant l’école, équipés de leurs tenues spécialisées. Avril ne put se retenir de sautiller pendant le trajet en car a-g (anti-gravité) en essayant de ne pas se faire repérer par Mme Penoc. Glani, elle, lui serrait le poignet pour l’empêcher de commencer à danser ou autre chose du genre dans le car. Elle en serait capable, elle le savait ! Même sous le regard scrutant de la maîtresse tant détestée, elle en serait capable. Kay, quant à lui, restait dans son coin. Il n’aimait pas beaucoup ça, les sorties scolaires. Surtout si c’était pour s’enfoncer à cinquante mètres de profondeur sous la terre. Il préférait être en sécurité. Mais il trouvait tout de même ça chouette !
La petite sautilleuse arborait un large sourire.

– Vivement là-bas ! YOUPIIIII ! cria Avril, ne pouvant retenir sa joie.

Glani devint toute rouge et serra la bouche pour se retenir de péter un câble.  Voyant son visage, Avril voulut lui demander ce qui se passait. Mais elle se tut immédiatement quand elle remarqua tous les regards braqués sur elle. Tous les élèves s’étaient tu, s’attendant à entendre d’une minute à l’autre Mme Penoc lui infliger une punition à couper le souffle, comme à chaque fois. Mais, à la grande surprise de tous, rien ne se produisit. Avril tourna lentement la tête vers l’extrémité du car, là où se trouvait normalement Mme Penoc.
Mais non. Rien.
Elle leva le cou pour scruter le car du début à la fin mais aucun signe de Mme Penoc. Tout à coup, des murmures s’élevèrent dans tout le car.

– Où est-elle passée ?
– J’en sais rien !
– Mais enfin, elle n’est plus là ?
– Elle a disparu !
– Misère !
– J’y crois pas… vous pensez qu’elle est morte ?

Ils continuèrent de s’inquiéter se demandant ce qu’il fallait faire. Quand, tout à coup, un élève cria tout bas :

– Eh ! Elle est là!

Ils se retournèrent tous en même temps pour vérifier si ce n’était pas une mauvais blague.

– Qu’est-ce qui vous prend ? dit Mme Penoc, visiblement de retour.
Avril essaya de voir par où sa maîtresse était arrivée si soudainement. Quand elle le devina, elle rit dans ses mains pour que personne ne l’entende.

– Glani, Kay ! leur chuchota-t-elle, elle était aux toilettes !!!

Les autres visiblement soulagés de voir qu’elle n’était pas morte comme l’avait supposé un certain Forg, ne cherchaient pas à savoir d’où elle était arrivée bien qu’ils trouvaient ça intrigant.
Mais celle qui fut le plus soulagée, ce fut Avril ! Pour la première fois de sa vie, une institutrice laissait ses élèves deux minutes tous seuls et ce fut pendant ces deux minutes qu’elle décida de crier sa joie ! Elle était vraiment destinée à y aller à cette sortie scolaire ! Gla ni lui donna des coups de coude, qui la réveillèrent de ses pensées.

– Eh ! Avril ! dit elle, on est arrivé !

Chapitre 3 : Le car a-g émit un vrombissement…

Le car a-g émit un vrombissement avant de déployer son escalier par terre.

– En rang ! cria Mm. Penoc avec son air sévère habituel, et plus vite que ça!

Bien évidemment, elle ne faisait pas cette remarque à Avril qui, elle, ne  s’était jamais autant dépêchée pour faire un rang. Pendant que tous les élèves suivaient Mme Penoc en descendant les escaliers, Kay – qui était rangée avec Avril – lui prit le bras et le serra très fort dans sa main. Quand ils entrèrent dans la grotte, un monsieur vint à leur rencontre.

– Bonjour et bienvenue dans une des plus anciennes grottes de l’histoire. Je serai votre guide tout au long de notre expédition. Je vous conseille de retrousser vos manches si vous voulez toucher la terre ou les roches. Ce serait un privilège pour vous de pouvoir sentir entre vos doigts de telles matières ! Tous étaient estomaqués, même Mme Penoc. Toucher de la terre? À main nue? Ce qui était sûr, pensa Avril, c’est que si cela dépendait de sa maîtresse tant détestée – et d’ailleurs, de toutes les maîtresses – jamais on ne leur laisserait toucher quelque chose d’aussi salissant que la terre, et surtout pas à main nue!
Mais ce qu’il proposa ensuite fut carrément inimaginable.

– Vous pouvez également prendre des appareils photos qui vous seront distribués. Pour cela, il faut faire la file derrière la table, juste ici, derrière moi !

Mme Penoc poussa un grognement pendant que tous s’extasiaient et chuchotaient entre eux.

– Magnifique ! dit Glani, qui était rangée derrière Avril et Kay. Des appareils photos! On va pouvoir en faire plein !!!
– Vous avez vu la tête de Mme Penoc? ricana Kay, tout bas, elle a l’air vraiment fâchée !

Avril, elle, ne disait rien. Elle fixait le vide, comme si elle ne pouvait pas décrire ce qu’elle ressentait et qu’elle cherchait les mots. Ses doigts se mirent à frémir. Ses amis savaient que cela n’allait pas tarder.

– Magnifique ? s’écria-t-elle, mais c’est mille fois mieux que ça ! Vous n’imaginez pas la chance qu’on a ?!

Elle continuait de s’extasier pendant que tous ne cessait de pousser des “Magnifique !” ou des “Démentiel !” ou des” Wow !“jusqu’à ce que Mme Penoc, n’en pouvant plus de tant d’ondes positives, dise froidement :

– Je pense que si vous ne vous taisez pas i-mmé-dia-te-ment, je vous infligerai à tous une punition digne de moi.

Elle avait dit ça d’un ton si sec, du genre qui coupe le souffle, qu’on entendit un silence qui, lui aussi, coupa le souffle.

– Bien, dit le guide, troublé lui aussi par la froideur expérimentée de Mme Penoc, je voudrais une file par ordre alphabétique, de A à Z, pour ceux qui veulent prendre des appareils photos. Tous les élèves se ruèrent pour former une file. Quand ils eurent tous leurs appareils en main, le guide leur fit un signe de la main pour qu’ils se rangent devant lui. Et la visite commença.
Ils avancèrent d’abord dans une grande grotte puis s’engouffrèrent dans une autre, plus en profondeur. C’était très étroit mais cela ne semblait déranger personne à part peut-être Mme Penoc et les institutrices des autres classes. Elles, bien au contraire, semblaient regretter d’être venues. Dès qu’elles devaient toucher de la terre, ne serait-ce que pour s’appuyer dessus avec la main pour ne pas tomber, elles fronçaient leur nez et serraient la bouche comme pour ne laisser sortir aucun grognement.
Avril prenait soin de tout photographier dans les plus petits détails. Kay, lui, regardait attentivement et photographiait rarement. Il semblait embarrassé et répétait sans cesse “il y a vraiment trois kilomètres de terre juste au dessus de nous ?” Il parlait à voix haute… Parce que oui, le guide avait autorisé les écoliers à parler ! Mme Penoc, Mme Gourdain, Mme Ortille et Mme Martyr semblaient de plus en plus se sentir mal. Avril était certaine que les professeurs se feraient renvoyer si la direction de l’école apprenait comment se passait cette sortie scolaire.
Enfin, ils débouchèrent dans une salle immense, remplie de stalactites et de stalagmites. Cela formait parfois d’ immenses statues d’argile. Mais le plus impressionnant, ce fut de voir les trous creusés partout. On aurait dit des passages secrets. Il y en avait vraiment énormément. Pas au sol, seulement au “mur” et au “plafond”.

– J’imagine que vous avez remarqué toutes les minis grottes au-dessus de nous, commença le guide. Elles sont encore à explorer. Chacune d’elles contient sûrement l’objet de nouvelles recherches !

Le guide les laissa admirer longtemps pour photographier cet endroit hallucinant de cinquante mètres de haut. Ainsi, ils s’éparpillèrent un peu partout.

– J’y crois pas les amis ! souffla Glani à Kay et Avril, tout excitée. C’est super chouette-chouette !
– C’est surtout, très, très, très impressionnant, dit Kay d’une voix mal assurée. Vous avez vu tous ces… passages ?!
– C’est vrai que cet endroit est vraiment impressionnant, rétorqua Avril, sans quitter des yeux la magnifique salle ornée de tous ses passages secrets. De plus, continua-t-elle, le guide est vraiment… enfin… il laisse beaucoup de liberté !

Elle avait dit ça en empoignant son appareil photo et prenant son trentième cliché.

– Il faut ab-so-lu-ment que je prenne en photos toutes les minis grottes ! dit-elle sérieusement.

Glani et Kay se regardèrent.

– Tu sais, commença Glani, tu ne pourras pas photographier tout ce que tu vois. Et encore moins tous les trous qui se trouvent ici. Il y en a plus de cent!
– Rhoo, mais c’est pas grave! protesta Avril, je photographierai la moitié !

Ses deux amis, toujours pas convaincus, décidèrent d’aller un peu voir autre part. Tout le monde était dispersé un peu partout dans la grande salle. Puis, le guide, à l’aide de son sifflet, leur demanda de le rejoindre. Avril, qui n’avait pas entendu le sifflet et non plus remarqué que les autres partaient, resta seule, continuant de prendre des clichés de tout ce qu’elle voyait.

– Kay, elle est où Avril ? questionna Glani qui était rangée dans le rang, d’un ton paniqué.
– Je pense qu’elle est devant, lui répondit ce dernier en levant la tête pour vérifier.

Mais il y avait des garçons – et d’ailleurs, des filles aussi ! – plus grands que lui dans le rang.

– Je vois rien ! s’exclama-t-il.

Glani le regarda avec insistance. Mais il se contenta de répondre :

– Et puis, elle a quinze ans tout de même ! Elle sait se débrouiller !

Glani ne sut que répondre à cet argument et décida de penser qu’elle était devant.
Retournons à présent auprès d’Avril. Elle avait fini par comprendre qu’elle était en retard mais avait décidé que cet endroit méritait plus d’attention. En plus, pour la première fois, les institutrices n’avaient même pas vérifié si
quelqu’un ne suivait pas. Elles avaient trop hâte de sortir de ce “trou“, comme elles l’appelaient. Elle chantonna un petit poème tout bas en continuant de photographier.
Ce fut alors qu’elle entendit un bruit répétitif. Un bruit qu’elle n’aurait pas pu entendre si elle avait suivi le troupeau. Elle regarda autour d’elle.
Cela venait d’un des passages secrets.

Chapitre 4 : Un petit “bip” se répétait…

Un petit “bip” se répétait sans cesse. Avril s’approcha doucement de la  mini-grotte d’où provenait ce bruit. Elle remarqua qu’elle était légèrement plus profonde que les autres. Et plus basse de plafond également. Si elle se mettait sur la pointe des pieds, elle pouvait juste avoir ses yeux dans l’encadrement. C’est ce qu’elle fit. Alors, en plus d’entendre le bip, elle vit une petite lumière rouge clignoter.
Puis, elle prit tout simplement une photo du passage et partit en trottinant rejoindre le groupe.

Chapitre 5 : Les trois amis…

Les trois amis étaient installés sur le lit de Kay et papotaient de leur journée.

– Franchement les gars, je trouvais cette journée géniale ! dit celle qui n’avait pas arrêté de prendre des clichés, quelle chance on a eu !!!
– Mouais, tu nous as tout de même fait une de ces peurs tout à l’heure ! dit Kay, grognon. On se demandait si tu étais devant ou toujours dans cette immense salle. Heureusement, tu nous as vite rejoints ! Qu’est-ce que tu faisais?

En pensant à cela, Avril regarda l’appareil photos qui lui avait été offert en se demandant si elle devait leur montrer la mystérieuse photo qu’elle avait prise pendant qu’ils s’inquiétaient. Mais elle se ravisa. Elle préférait d’abord en parler à ses parents, par précaution.

– Heu… ben… je prenais des photos, dit-elle en s’empressant.

Les deux autres ajoutèrent quelques “non, sans blague” puis il fut l’heure de rentrer chez eux, sous peine de punition. Enfin, Avril pouvait parler à ses parents. Sa mère était installée dans le divan, buvant sa tisane. Ses yeux regardaient dans le vide. Comme tout le monde, elle avait des yeux bleus perçants mais ceux-ci lui allaient particulièrement bien. Ceux de son père passaient le journal en revue.

– Heu… papa, maman ?

Les deux concernés levèrent la tête vers elle, intrigués.

– Oui ? Quelque chose ne va pas ma chérie? demanda d’abord sa mère.

Son père, lui, ne dit pas un mot mais la fixa intensément. Comme s’il sentait une nouvelle grave. Sa fille cherchait ses mots en tortillant une mèche de ses cheveux. Qu’allait-elle dire? Qu’elle n’avait pas suivi le groupe? Qu’elle était
restée toute seule dans une salle qui lui était inconnue? Elle n’avait pas le choix.

– Et bien voilà, commença-t-elle, j’ai photographié une lumière que j’ai vue dans une entrée souterraine. Elle était accompagnée d’un” bip“. Et… je me demande ce que c’était…

Elle vit ses parents se jeter un bref regard puis ils lui ordonnèrent d’aller chercher son appareil.
Quand elle revint, l’objet concerné dans la main, sa mère lui prit aussitôt.

– C’est celle-là, dit Avril. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?

Le front de son père s’était plissé ainsi que ses yeux.

– Lanou chérie, dit-il, apporte-moi ma machine pour détecter les objets volumineux dans le noir.

Il n’avait pas cessé de regarder le cliché une seule seconde. Avril, elle, c’était son père qu’elle n’arrêtait pas de regarder. Était-ce grave ? Cailloux – c’était le prénom de son père – passa la main dans ses épais cheveux fer. Mais quand il releva la tête, il ne paraissait pas inquiet. Au contraire, il semblait plutôt content.

– Voilà.

Sa mère, Lanou, avait dit ça comme si une chose en même temps excitante et grave allait se passer. Avril, plus inquiète à présent mais plutôt curieuse, se pencha vers l’objectif du D.O.V.N (détecteur d’objets volumineux dans le noir). Elle y distingua une forme étrange, comme une “petite” cabine de téléphone. Et la lumière qu’elle avait vue provenait du coin de l’objet presque invisible.

Ses parents regardèrent à leur tour dans l’objectif. Une lueur d’excitation se lisait dans leurs yeux. Mais leurs visages étaient sombres.

– Tu crois que… ? commença la mère d’Avril.
– J’en suis sûr, répondit Cailloux, ferme.

Ils se tournèrent alors vers leur fille. Celle-ci était troublée par les  événements et surtout par la réaction de ses parents à la vue de la photo. Elle cherchait le sens de tout ça quand ils lâchèrent :

– Il faut qu’on parle.

Chapitre 6 : Ils étaient tous les trois…

Ils étaient tous les trois assis autour de la table de la salle à manger. Avril attendait impatiemment les explications de ses parents. Son père la fixait, sans la quitter des yeux. Comme s’il essayait de lui transmettre quelque chose par la pensée.

– Ce n’était pas comme ça, avant, dit-il.

Elle chercha à comprendre. Sa mère continua avec plus d’explications.

– Notre quotidien, nos habitudes, nos méthodes de travail… tout ça, tout ça.

Elle avait l’air embarrassé. Avril était de plus en plus perdue.

– Venez-en droit au but, je ne comprends pas.

Lanou et Cailloux échangèrent un regard inquiet, puis son père se tourna vers elle et commença à parler longuement :

– Nous savons que tu éprouves un grande passion pour tout ce qui sort de l’ordinaire…

Elle approuva d’un signe de tête.

– Eh bien, justement, l’extraordinaire de maintenant, c’était l’ordinaire, avant.

Avril cligna des yeux.

– Tu veux dire qu’ils se scarifiaient tout le temps pour voir couler leur sang et voir la couleur… rouge ?

Sa mère soupira.

– Je crois qu’il faut que tu lui expliques vraiment clairement, Cailloux.
– Bien. Avant, tout était en… couleur. Tout. Mais pas seulement les couleurs qu’on a ici. Pas seulement le noir, le gris, le blanc, le bleu perçant de nos yeux et le rouge. On pouvait mettre des habits comme on voulait, le rouge – comme des autres couleurs inimaginable – se voyaient partout, sur les bonnets, les armoires, les lampes…

Il n’eut pas le temps de finir que sa fille éclata de rire.

– Franchement, j’y ai cru une bonne milliseconde ! Vous devez encore un  peu vous entraîner pour faire une farce à votre fille ! HAHAHAHahaha…

Mais, voyant que ses parents ne rigolaient pas le moins du monde, elle arrêta immédiatement de rire et devint livide.

– Quoi ?! s’exclama-t-elle, en bondissant de sa chaise.

Ses yeux cherchaient plus d’informations. Elle respirait vite, les poings serrés. Pourtant, son père restait toujours impassible.

– Oui. Et même, il y a des couleurs dont tu ne connais même pas l’existence. Des couleurs encore moins accessibles que le rouge. Avril voulait poser des milliers de questions mais quand elle ouvrit la bouche, son père continua de parler, sans y prêter attention.

– Des couleurs, si puissantes que si tu en voyais une pendant quelques secondes puis qu’elle disparaissait ensuite, tu deviendrais folle de ne plus pouvoir l’observer. Des couleurs… inimaginables !

Il y eut un silence de mort. Avril en profita pour enfin parler.

– Pourquoi toutes ces couleurs si magnifiques, comme tu les appelles auraient disparus ?! Ça n’a pas de sens !

Nouveau silence, pas plus joyeux que le dernier.

– Justement, commença Cailloux, cette cause, on la connaît bien. Même très bien…

Avril voulut lui sauter au cou pour qu’il aille plus droit au but. Quant à sa mère, Lanou, elle ne l’avait pas regardée depuis sa dernière repartie. Elle tenait sa tasse nerveusement en tapant sans cesse ses ongles dessus. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’était pas à l’aise. Mais pour le moment, Avril regardait son père avec insistance, tremblant un peu.

– Dis-moi tout ! C’est quoi la cause ?! C’est quoi ?!
– Il ne faut pas dire quoi, dit Cailloux, mais plutôt, qui…

Là, la moutarde de l’impatience montait au nez d’Avril.

– Alors QUI ?! QUI ?!
– On les nomme les Blackmen.

Chapitre 7 : Les quoi ?

– Les quoi ?! demanda Avril, intriguée.
– Les Blackmen, lui répondit sa mère.

Sans perdre de temps, l’intriguée posa encore une de ses nombreuses questions.

– Qu’est-ce qu’ils ont fait?

Cailloux et Lanou échangèrent un regard et hochèrent la tête.

– Évidemment, j’imagine que tu connais les Colors Of Life et leur célèbre chef, Malvéni ? dit son père, avec ses yeux d’azur, ces scientifiques qui nous guident et nous dictent ce qu’on doit faire ou pas ?

– Heu, oui, évidemment… Tout le monde les connaît et les respecte.

Nouveaux regards entre ses parents. Sa mère prit une énorme inspiration et déclara :

– Ce sont eux.
– Je ne pense pas. Tu sais, maman, il nous ont conseillé à tous d’utiliser la pollution. Ils disent que c’est très bien pour la planète !
– C’est bien la dernière chose à faire pour la planète, tu sais !

Sa mère avait dit ça avec colère, comme si c’était de sa faute. Mais elle continua :

– Ce sont des personnes maléfiques qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : argent, argent, argent et argent ! D’après toi, est-ce que le monde est joyeux !?

Avril ne savait pas quoi répondre. Elle ne trouvais pas ce monde triste. Sévère, mais pas triste. Sa mère la regardait comme si, si elle ne donnait pas la bonne réponse, elle lui en voudrait. Elle bafouilla quelques mots.

– Ben, heu… oui.. enfin… oui… heu… je… oui.
– Eh bien, figure-toi que non ! pesta sa mère. Il est horriblement triste ce monde !

Soudain, elle se leva de sa chaise. Sa fille crut d’abord qu’elle allait crier ou pester quelque chose mais, bien au contraire, elle prit un air plus doux et continua :

– La Terre manque beaucoup trop de ses couleurs, de ses parfums, de ses justices… Tout ça existait bel et bien il y quelques milliers d’années. Mais plus maintenant. Plus en trois-mille-quatre-cent-vingt-deux.

– Peut-être que le monde a changé mais… c’est en bien, non ?!

Avril regretta d’avoir posé la question. De toute évidence, cela n’était pas en bien. Son père poussa un soupir tandis que sa mère regardait encore dans le vide, comme si elle préparait ses mots. Mais Cailloux interrompit le cours de ses pensées.

– Tu n’as pas besoin de tout lui expliquer en détails. Elle comprendra bien quand elle le verra .
– Pardon ? Qu’est-ce que je verrai ? demanda leur fille précipitamment.

Juste après qu’elle eut posé la question, Lanou la prit dans ses bras. Et sanglota.

– Ecoute, dit-elle, nous… nous n’en avons pas la certitude mais nous pensons, ton père et moi que… la mystérieuse chose que tu as vue pourrait peut-être… empêcher tout cela… mais, mais… oh, Cailloux, dis-lui la fin!

Avril n’avait jamais vu sa mère dans un tel état. Son cœur tambourinait comme jamais. Comme elle l’avait compris, il s’agissait de quelque chose de vraiment important. Elle se tourna alors vers son père.

– Bien, soupira-t-il, je vais te la dire, la fin. Tu ne te rends sûrement pas assez compte, mais le monde a vraiment changé en mal. Tout ce que tu aimes ici, était habituel, avant. La concernée essayait d’imaginer dans sa tête ce qu’il voulait décrire mais n’y arriva pas. Elle ne voyait que son monde à elle, celui qu’elle ne trouvait pas si triste que ça… Son père, prit une grande inspiration, ferma les yeux et dit :

– Nous allons t’envoyer dans le passé pour que tu répares tout ce qui s’est passé.

Avril sentit son cœur s’arrêter de battre.

– Quoi ?! s’exclama elle. Je peux savoir comment et pourquoi ?
– Comment ? Par la machine que tu as aperçue…
– Mais je ne vais tout de même pas…
– Pourquoi? Parce que même si c’est à cause des Blackmen que notre Terre est noire, les premiers gestes destructeurs de la Terre viennent du passé. On appelait ça des guerres. Mais celles dont je vais te parler sont plus précisément des guerres mondiales. Il y en a eu cinq en tout. Nous voulons que la quatrième et la cinquième ne se produisent pas. Et toi, TU vas les empêcher d’advenir.

Chapitre 8 : Il y eut toute une affaire au tribunal…

Il y eut toute une affaire au tribunal pour que la famille Mawa puissent visiter seule la grotte découverte par Mr Onsonn. Le chercheur ne voyait pas pourquoi cette famille ne pouvait pas attendre, comme tout le monde, jusqu’à ce que la grotte soit bien fouillée et inspectée. Finalement, il décida d’accepter mais à la seule condition que la famille Mawa le paye. Bien évidemment, les parents d’Avril payèrent sans broncher. Même s’ils devaient y verser tout leur argent, ils le feraient. Lanou, Cailloux et Avril s’en fichaient pas mal. Entre sauver leur planète ou sauver leur argent, ils n’hésitaient pas une seule seconde. Cependant, tout ne pouvait pas être parfait. Les parents d’ Avril avaient bien fait promettre à celle-ci de n’en parler à personne. Elle cachait donc un lourd secret à ses amis. Avril avait beau supplier ses parents de pouvoir leur dire, rien n’y fit. Mais elle pensait également au voyage. Elle ne se voyait pas du tout le faire seule.
Mais aujourd’hui, sa petit famille et elle allaient vérifier si c’était bien ce qu’ils pensaient : qu’une machine à remonter dans le temps était dans la grotte.
Avril reconnut tout de suite la grande entrée de celle-ci. Elle avait pris tellement de photos, avait tellement regardé dans chaque recoin les moindres détails, qu’elle pourrait refaire tout le chemin sans aucune aide. Mais par précaution, ils avaient tout de même pris une carte.

– Quelle immensité ! s’exclama sa mère. OOooooh… j’ai tellement hâte !

Elle prit les épaules de sa fille en laissant couler une petite larme. Avril ne savait distinguer si c’était une larme de joie, de tristesse ou, encore, les deux.

Son père, lui, avait les mains sur les hanches et admirait, comme sa fille,  chaque détail qu’il voyait.

– Bon, commença-t-il, il faudrait peut-être y aller. Lipip (c’était un surnom que Cailloux avait donné à sa fille), tu es certaine que tu pourrais nous retrouver l’endroit exact où tu as pris la photo ?
– Sûr, répondit celle-ci.
– Alors, c’est parti !

Et ils s’engouffrèrent tous les trois au fond de la grotte. Avril reconnut tout de suite le chemin et fut même vexée qu’on ait douté d’elle.

– C’est par là ! Puis après, on tourne à gauche !
– Tu as une fameuse mémoire pour une fille de quinze ans ! dit sa mère en rigolant.

Mais son rire s’interrompit pour remplacer un cri d’exclamation. Ils venaient d’arriver dans la grande salle.

– Mon Dieu… que c’est… magnifique… immense… impressionnant.

Lanou commença à sauter en poussant des petits cris en s’agrippant au cou de Cailloux tandis que celui-ci étendait un large sourire au milieu de son visage. Il prit ensuite sa ” petite ” Lipip – quinze ans, tout de même ! -dans ses bras.

– Maintenant, c’est à toi.

Elle avala sa salive. Maintenant qu’elle était devant ces centaines d’entrées, elle n’était pas sûre à cent pour cent de savoir montrer la bonne. Heureusement qu’elle avait pensé à prendre son appareil photo, là où était mémorisé le cliché. Elle le sortit de son gros sac et se pressa de le retrouver parmi tant d’autres.

– C’est celle-là ! dit-elle, en pointant son doigt sur la photo concernée. Donc, l’entrée est plus grande que les autres et plus près du sol aussi. Et…

Elle vit alors un détail qu’elle n’avait pas remarqué auparavant. C’est comme si le contour de la grotte avait été creusé à la pelle. Comme si des personnes étaient déjà venues… Mais bon, pour le moment, ça ne l’intéressait pas. Avril murmura un petit poème pour calmer son cœur qui tambourinait. Elle balaya alors toute la grande salle souterraine des yeux. Elle ne vit rien de ce qui ressemblait à la photo quand soudain… Bip, bip, bip…

– C’est quelque part par là ! s’exclama-t-elle en pointant du doigt le côté gauche de la salle. Écoutez le petit bruit ! Vous l’entendez?

Ses parents tendirent l’oreille puis hochèrent de la tête pour dire qu’ils avaient bel et bien entendu. Ils partirent ensemble vers la gauche explorer tous les coins. Quand soudain…

– Avril, Cailloux ! Venez voir !

lis coururent vers Lanou. Devant elle se trouvait l’entrée. Elle n’avait pas bougé d’un poil.

– C’est bien celle-là, non ?! s’enquit la mère d’Avril. C’est bien la bonne entrée ?

Avril s’empressa de ressortir son appareil photo et poussa un petit bruit aigu.

– Oui ! C’est bien celle-là !

Soudain, un terrible silence régna dans la grotte. Ils échangèrent des regards.

– Il ne nous reste plus qu’à y entrer… dit Cailloux en inspirant de l’air. Y entrer et sauver le monde !

Il prit sa fille dans ses bras et la monta dans l’entrée. Elle se recroquevilla pour arriver à s’y introduire.

– Tout va bien? demanda Lanou, inquiète.
– Oui, oui. Je dois juste me mettre à plat ventre et ramper pendant quelques secondes puis j’arrive près de la machine… si c’en est une.

Et sans attendre que ses parents aient le temps de dire quelque chose, elle se faufila à l’intérieur du trou. Il y faisait sombre et humide. Pendant qu’elle  s’était engouffrée dans le “passage secret ” le bip avait cessé. Les habits d’Avril étaient couverts d’argile et ses coudes endoloris. Les quelques secondes avaient duré plus de temps qu’elle ne le pensait. Au moins cinq bonnes minutes.
Mais maintenant, elle était dans une salle beaucoup plus petite que la précédente. Le sol était plat mais le plafond de la petite salle était voûté. Plongée dans le noir complet, elle cria à ses parents :

– Vous m’entendez !? Venez !!

Elle attendit quelques minutes puis entendit arriver Lanou et Cailloux, faisant la grimace, couverts d’argile.

– Ma Lipip ? demanda son père, les bras devant lui essayant de retrouver sa fille à tâtons. Où es-tu ?
– Ici, ici. Juste en face de toi.
– Heureusement que j’ai sorti ma lampe de poche avant de plonger dans la mini-grotte, se vanta sa mère, sinon, on était obligés de refaire le chemin en sens inverse pour pouvoir allumer la lumière ! Attention, j’allume ! Un, deux et… trois !

Puis on entendit un clic et soudain la lumière apparut. Toute la famille Mawa avait fermé les yeux, redoutant ce qu’ils allait voir ou, justement, ne pas voir. Avril retint sa respiration et ouvrit les yeux. Elle hoqueta.
La toute petite salle était décorée d’immenses peintures. Elles recouvraient absolument toute la salle. Mais la chose la plus impressionnante fut l’énorme machine qu’elle vit apparaître sous ses yeux. Une grosse boîte de métal avec deux longues antennes pointées vers le plafond. Bien sûr, elles n’avaient pas l’air neuves. Une couche d’argile recouvrait la boîte. Et des stalagmites y avaient fait leurs nids. Des petits plic ou ploc retentissaient toutes les trois secondes. Les deux parents d’Avril se décidèrent à ouvrir leurs yeux. C’est ainsi que la famille Mawa découvrit la machine à remonter dans le temps.

Chapitre 9 : Mon Dieu…

– Mon Dieu…

Cailloux avait la bouche entrouverte et semblait sur le point de pleurer. Pareil pour sa femme. Quand à leur fille, elle avait commencé à danser et sauter en chantant :

– On l’a trouvé, on l’a trouvé, on l’a trouvé, on l’a…

Mais sa chanson s’interrompit quand elle se souvint pourquoi il fallait tant cette machine. Elle allait devoir monter dedans, aussi seule qu’un chat errant. Et elle s’imaginait, toute seule dans le passé à ne rien connaître. Avril fixa le vide, s’imaginant dans quelle situation elle serait puis fondit en larme.

– Je ne veux pas y aller ! Ou alors, venez avec moi !! S’il vous plaît ! Jamais je ne serai capable de sauver le monde. Et encore moins seule ! Ne me laissez pas monter là dedans !

Ses parents la prirent aussitôt dans leurs bras en la serrant de toutes leurs forces.

– Ma Lipip, ma chérie, dit son père avec douceur, je comprends parfaitement. Et si nous pouvions y aller ensemble, nous le ferions. Mais nous sommes placés sous haute surveillance. Sous la surveillance des Blackmen. En fait… ils savent que nous savons. Normalement, nous aurions dû rejoindre leur camp mais ta mère et moi, nous avons pris une autre identité. Ils ont fini par nous retrouver et nous les avons supplié de rester avec toi. Le moindre geste pourrait nous être fatal. Autant pour nous que pour toi.
– Je suis aussi placée en surveillance ?
– Non, mais si nous faisons quoi que ce soit, ils pourront s’en prendre à notre famille. Et il est hors de question qu’on touche à toi.
– Mais…
– Il n’y a pas de mais. Et puis, si tu veux, tu n’es pas obligée de le faire maintenant, ce voyage. Tu peux attendre encore quelques années, le temps que tu grandisses encore un peu.

Mais l’idée de savoir qu’elle pourrait connaître son passé, vivre son passé ne la quitterait plus. Elle voulait partir cette année, ce mois. Mais Avril continua d’insister pour que quelqu’un l’accompagne.

– N’y a-t-il personne qui pourrait y aller avec moi ?
– Je crois que si, dit sa mère, songeuse. Mais alors, il serait hors de question de lui révéler pourquoi et où tu l’emmènes.
– Tu crois que je pourrais emmener Kay et Glani ?! s’exclama Avril en sautant de joie. Mais ce serait fabuleux ! Que dis-je, merveilleux !
– Tu es certaine que ce serait une bonne idée, Lanou chérie ? demanda Cailloux en se tournant vers sa femme. En plus, ils pourraient avoir tous les deux un choc émotionnel en découvrant où ils ont atterri. Et qu’est-ce qu’on dira à leurs parents? Non, désolé, cela ne va pas être possible.
– Mais si, je crois que… , commença Avril.

Mais son père l’interrompit d’un geste de main.

– Tout ça, on s’en occupera en dernier. Le plus important, maintenant, c’est de savoir si notre machine est capable de fonctionner.

Il tourna autour de l’objet en question. Cailloux observa trois petites lumières sur la machine. Éteintes.

– Lipip, tu avais vu une de ces lumières allumées et entendu un bip répétitif, c’est bien cela ? (Elle acquiesça) Cela voulait donc dire qu’elle était en état de marcher. Normalement, elle devrait toujours l’être !

Il se frotta le front. Et puis se tourna vers Avril en la regardant avec ses yeux azur.

– Avais-tu fait quelque chose de spécial pour que la machine se mette en marche ?

– Et bien, non. Rien de spécial. Je me suis juste tue. Et j’ai pris beaucoup de  photos. Peut-être que, subitement, elle s’est remise en marche, comme ça, par magie.
– Tu n’as rien fait d’autre ? C’est insensé…

Ils restèrent ainsi tout les trois là à essayer de trouver la solution. Puis Avril ajouta tout bas :

– J’ai aussi récité un poème tout bas. Un poème qui correspondait à la situation. Je parlais de beauté. De beauté du monde, de ce qui nous entoure. Bien évidemment, c’est ridicule. Un poème ne peut pas refaire marcher une machine à remonter dans le temps ! Absurde !

Et elle commença à rire d’elle même.

– Non, je ne crois pas que ce soit absurde, dit Lanou, encore une fois, le regard dans les nuages.

Avril déglutit.

– Je dois le prononcer?
– Pourquoi pas ? répondit sa mère.

Elle prit une profonde inspiration et se répéta le poème dans sa tête. Il ne fallait surtout pas qu’elle oublie une seule parole. Elle ouvrit la bouche et prononça :

Comment faire,
avec cette si jolie Terre,
comment faire
pour ne pas l’aimer?
L’abandonner ?
non
Nous savons qu’il n’y a rien de plus beau que la Terre.
Tout se joue dans l’air,
dans l’atmosphère.
Chaque partie,
chaque endroit compte.
Et j’espère que personne n’est contre…

Un silence affreusement lourd tomba dans la grotte. Rien ne se produisit.

– Je vous l’avais dit, dit Avril en soupirant c’était trop beau pour être vrai.
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Lanou. On ne va tout de même pas abandonner !

Cailloux et Avril échangèrent un regard qui voulait dire “que faire d’autre ?!
Puis… “bip, bip, bip” Une des trois lumières sur l’engin s’alluma. Une lumière rouge clignotante.

– Alléluia ! s’écrièrent-ils tous en cœur.

Cailloux prit Avril dans ses bras musclés et sa femme sous son épaule. Il y eut subitement une sacrée fête dans la grotte.

– Elle marche ! Elle marche ! dit le père d’Avril, la larme à l’œil. Tu te rends compte, Avril ? Ce qu’on avait attendu, ta mère et moi, il y a tellement longtemps est enfin sous nos yeux !

Chapitre 10 : Depuis une semaine déjà…

Depuis une semaine déjà, la famille Mawa avait trouvé l’engin. Bien sûr, Avril n’en avait pas dit un seul mot à ses amis. Et chaque instant passé avec eux lui donnait l’impression qu’il fallait vraiment qu’ils viennent avec elle.

– Je vous en supplie. Je ne pourrais pas partir sans eux.

Chaque jour, Avril se lamentait en suppliant ses parents d’emmener Glani et Kay. Mais rien n’y fit… Jusqu’au jour où ils étaient tranquillement installés  dans leur salon, chacun lisant son livre.

– Cailloux, mon amour, demanda Lanou en levant la tête de son livre, tu ne voudrais pas aller deux minutes dans la bibliothèque avec moi ?
– Bien sûr. À quel sujet ?
– Tu verras bien.

Avril avait également levé la tête de son livre et regardait sa mère d’un air interrogateur.

– J’imagine que je ne peux pas vous accompagner ?
– Tu as tout compris, lui répondit sa mère avec un ton doucereux.

Et elle empoigna la main de son mari et ils se dirigèrent vers la bibliothèque. Lanou ouvrit les grosses portes lourdes de la salle pleine de livres et les referma derrière elle et son mari. À l’intérieur, il la regarda de son regard habituel, ferme et calme.

– Que voulais-tu me dire de si important ? Évidemment, je me doute que ça a rapport avec notre projet de remonter Avril dans le temps ?
– Oui… heu… effectivement, lui répondit Lanou, quelque peu intimidée par son regard. D’ailleurs, je voulais te parler d’Avril. Je sais bien qu’elle est forte mais pas assez pour… enfin…
– Pas assez forte pour y aller toute seule ? Tu sais bien ce que je pense. C’est impossible qu’elle soit accompagnée. Impossible.
– Je ne crois pas que tu comprennes, lui répondit la mère d’Avril, sèchement. Ce qui est impossible, c’est qu’elle soit seule ! Et puis, ce n’est pas toi qui décides. Enfin, c’est nous deux. Et j’ai changé d’avis, je veux qu’elle soit accompagnée. Et par un de ses amis.

C’était une des premières fois qu’elle tenait vraiment tête à son mari. À présent, c’était elle qui le regardait avec ses si beaux yeux azur. Son mari, ne sachant que répondre, se contenta de :

– Mais comment allons-nous faire? Il y a l’école et leurs parents
dans l’histoire ! On ne peut pas les supprimer !?
– C’est vrai que tout cela est compliqué mais personne ne se doute de rien ! Ni l’école, ni leurs parents ! Nous n’avons qu’à inventer un mensonge gros comme la lune et ils nous croiront ! Tu ne crois pas ?

Cailloux réfléchit, la main dans ses cheveux gris ferraille. Il soupira et ajouta :

– Tu as sans doute raison. Demain, on ira parler à Kay et Glani.

Le lendemain, c’était le lundi dix-sept avril, Avril se précipita vers ses amis et leur demanda haletante :

– Vous vous souvenez du cours sur l’électro-magnétique ? (ils répondirent oui, en se demandant pourquoi cette question) On pourrait aller en savoir plus ! J’ai vu l’annonce d’un stage ! Ce serait trop cool !

Elle sourit autant qu’elle put quand elle se souvint que le cours d’électro-magnétique, ses amis détestaient cela. Ils la regardaient d’ailleurs en grimaçant.

– L’électro-magnétique ? demanda Gay, en fronçant le nez. Désolée, il n’y a que toi pour aimer ça !
– Je confirme, continua Glani, ce sera non merci pour nous.
– Ha-ha-ha, c’était une blague, se rattrapa leur amie, en fait – elle se rapprocha d’eux et chuchota – c’est un stage où on teste toutes les nouveautés interplanétaires. Mais il faut faire croire à Mme Penoc que c’est pour quelque chose d’intelligent, qui nous servira plus tard : l’électro-magnétique.

– Wow ! s’exclama Glani qui remplaça vite sa grimace par un visage  rayonnant, je ne savais pas que tu pouvais être aussi rebelle, Avril ! Tu sais que si un maître ou une maîtresse est au courant de cela, on sera renvoyé sur le champ ? Mais bon, moi je ne suis pas contre…

Yes ! Déjà Glani ! pensa Avril.

– J’aurais adoré, mais c’est vraiment trop imprudent. Vous avez pensé à nos parents, qu’est-ce qu’ils nous feraient subir? Je n’ose même pas imaginer.

Avril entendit ces paroles et pensa à quelque chose. Elle avait vu seulement une seule fois le père de Kay mais il n’était guère amical. Il l’ignorait proprement ou alors la regardait mais aucune réaction n’apparaissait sur son visage. Glani et Avril ne lui en parlaient pas. Par contre, elles lui demandaient parfois s’il avait une mère. Mais Kay trouvait toujours quelque chose pour éviter de répondre et ses amies avaient fini par abandonner la partie. Et quand ils parlaient des parents, ce n’était guère en termes agréables.

– Mes parents à moi sont d’accord. Ils n’auront qu’à mentir aux vôtres.

Avril avait dit ça avec assurance et Kay et Glani la regardaient, subjugués.

– Tes… tes parents sont d’accord ? lui demanda Kay. C’est quoi ça pour des parents ?

Mais Avril ne fit pas attention à sa remarque et continua :

– Alors vous venez ou pas ? Cela ne durera que…

Oui, c’est vrai ça, combien de temps cela durera ? Mais elle devait jouer le tout pour le tout.

– Cela durera environ deux mois !

Ils répondirent qu’ils allaient en parler à leurs parents. Glani avait un peu d’espoir, Kay aucun.

– Je vous le dis et redis, cela est impossible que mon père accepte. Mon père, c’est tout le contraire de tes parents, Avril.

Il avait essayé d’être impassible mais une pointe de tristesse s’entendait dans sa voix. Avril aussi, avait une pointe de tristesse. À vrai dire, elle n’avait pas non plus beaucoup d’espoir pour Kay. Mais elle préférait espérer. Et pour Glani, il y avait au moins une chance. Ses parents travaillaient dans une usine de fabrication d’électro-magnétique. Ils seraient sûrement content que leur fille s’y intéresse. Mais la partie n’était pas gagnée pour autant.

Chapitre 11 : Je ne peux pas…

– Je ne peux pas.

Ses deux amies s’attendaient un peu à cette réponse mais furent profondément déçues quand même. Et cela fendit le cœur d’Avril.

– On pourrait aller parler à ton papa ? suggéra Glani, peu convaincue elle-même par sa proposition.

Mais Kay fit un non énergique de la tête.

– Surtout pas ! Ce serait l’horreur de l’horreur ! En plus, ne faisons pas comme si c’était pour sauver le monde ce que nous faisons ! C’était simplement pour s’amuser un peu. Si je ne peux pas ce n’est pas si grave, dit-il en se tournant vers Avril.

Elle était sur le point de pleurer. Pas comme si nous allions sauver le monde ? Il ne croyait pas si bien dire ! S’il ne venait pas avec elles, elle aurait l’impression de l’avoir trahi. Soudain, elle se souvint que ce n’était pas sûr pour Glani non plus.

– Et toi ? dit-elle précipitamment en se tournant vers son amie. Tu viens?
– Hein, heu…

Avril prit une inspiration. Si Glani ne venait pas, elle serait seule. Quand ses parents lui avaient dit qu’elle pouvait emmener ses amis si elle voulait, elle pensait que tout s’arrangerait bien et qu’ils viendraient tous les deux avec elle. Mais les choses étaient plus compliquées que cela, apparemment.

– C’est bon, j’ai compris. Aucun de vous deux ne peut venir…
– Hein, quoi?! s’exclama Glani. J’ai jamais dit que je ne pouvais pas venir ! Moi, mes parents ont accepté !

Une grande chaleur s’empara d’Avril. Glani allait l’accompagner ! Elle sauta en l’air en poussant un grand “YEEES” mais se ravisa en pensant à Kay.

– Ho, je suis désolée, je… enfin…

Mais Kay n’avait pas l’air trop triste. Il secoua ses cheveux brun clair dans ses mains.

– Ne t’inquiète pas, Avril. Aller là-bas ne me réjouissait pas trop trop. Vous savez que je n’aime pas… enfin, je préfère être en sécurité.

Il étendit un grand sourire. Avril savait que si elle leur avait dit où ils allaient vraiment, il aurait été encore moins chaud. Elle savait que Kay n’aimait pas trop l’aventure. Il ajouta :

– La seule chose pour laquelle je suis triste, c’est que je ne vais plus vous voir pendant deux mois !

Glani poussa un petit “Ooooh !” signifiant qu’elle était touchée. Et tous les trois, ils se firent un gros câlin. Au bout d’un moment, Kay se retira de l’étreinte.

– Pas trop de câlins sinon des cons vont encore dire que je suis homo.

Ses amies levèrent les yeux au ciel et allèrent en classe.

Chapitre 12 : C’est quoi cette machine ?

– C’est quoi cette machine ?! Sérieux, tu peux m’expliquer Avril ?!

Glani avait la bouche entre-ouverte et les sourcils froncés. La famille Mawa avait un air sombre mais ne disait rien et ne répondait à aucune des questions de l’amie d’Avril. Ils entouraient tous la boîte métallique. Avril fit un pas vers celle-ci et y récita son poème, malgré la pointe qu’elle avait au cœur. Quand elle eut terminé, la lumière rouge s’alluma ainsi que le petit bruit répétitif qu’elle connaissait. Elle vit son amie la regarder, interloquée. Puis, Lanou prit la main de sa fille et la regarda dans le blanc des yeux.

– J’ai confiance en toi. Et tu n’es pas obligée de réussir. Tout peut arriver mais la seule chose que je veux, c’est que tu reviennes. Toi et Glani. À vous deux, vous allez y arriver.

Et elle embrassa Avril sur le front. Puis, Avril se tourna vers son père. Il avait le regard doux et encourageant. Cela soulagea un petit peu la nervosité qu’avait Avril. Depuis le départ de sa maison à la grotte, elle n’avait pas arrêté d’entendre son cœur battre la chamade pendant que Glani faisait des blagues sans se douter de rien. À présent, la fille qui ne se doutait de rien regardait sans cesse son amie et chaque recoins de la grotte voûtée en se mordant la lèvre.

– Expliquez-moi, s’il vous plaît, supplia-t-elle.

Avril regardait son père, intensément. Sans rien dire, elle le comprenait. Le visage de Cailloux avait un léger sourire, ses yeux étaient confiants et le reste de son visage paraissait fier. Mais Avril sentit soudainement un grand froid lui parcourir le corps. Kay n’allait pas les accompagner, il n’allait pas faire une grande aventure comme elle et son amie. Non, il allait rester seul, dans son petit monde triste. Mais avant qu’elles aient pu dire quoi que ce soit, elle ou Glani, les parents d’Avril posèrent les bras sur leurs épaules. Lanou, tenant celles de Glani ne cessait de lui répéter “tu es courageuse, nous avons confiance en toi, nous te soutenons et si tes parents savaient, ils te soutiendraient sûrement. Tu es une fille formidable, Glani, aie confiance…” et Cailloux, à sa fille “Tu prendras bien soin de Glani ? Et de toi ? Promets-moi que tu ne nous oublieras pas… Et n’oublie pas ta mission…“. Et il déposa un doux baiser exactement au même endroit où l’avait déposée sa mère, sur son front.
Avril voulut lui répondre que jamais elle ne les oublierait, qu’elle penserait à eux à chaque instant mais son cœur était tellement serré qu’elle n’avait plus de voix. Ce qui suivit se passa à toute allure. Lanou appuya sur un bouton que sa fille n’avait pas vu auparavant (il était tout en haut de la machine) et une partie de la boîte se décolla, formant une entrée pour Avril et Glani dans la machine. Avril avança, craintive, vers celle-ci et sentit tout à coup une main la faire avancer un peu plus vite. Glani et elle se trouvaient à l’intérieur quand les parents d’Avril leur firent un signe d’encouragement de la main. Mais le moment le plus tétanisant pour les deux jeunes filles fut quand, de nouveau, Lanou appuya sur le même bouton qui fit se refermer tout doucement l’entrée. Avril regarda sa mère lui sourire. Une larme coula sur sa joue. Cailloux la regarda une dernière fois. De ses yeux bleu. “Courage, disaient-ils. Courage ma chérie. On pensera aussi souvent à toi qu’on respire. On sera toujours là.

– Papa ! Maman ! cria Avril, le visage débordant de larmes, tandis que la porte se refermait.

Avril et Glani étaient plongées dans un noir d’encre quand elles entendirent des vrombissements, les mêmes que dans le car a-g, sous leurs pieds. À ce moment précis, Avril sentit qu’elle était plus prête que jamais à réussir sa mission.

Chapitre 13 : Avril était recroquevillée…

Avril était recroquevillée par terre et avait dormi quelques heures. Le froid du sol métallique transperçait son collant noir. Elle essaya de s’enrober dans sa robe noire (à vrai dire, toutes les filles de son âge portaient la même tenue tous les jours. Les collants et la robe étaient également accompagnés d’un chapeau noir et de petites bottines dont vous vous devinez très certainement la couleur). Elle était prête à s’assoupir quand elle sentit le souffle chaud de Glani sur sa nuque.

– Glani ?! Qu’est-ce que tu fais dans ma chamb…

Mais à l’instant où elle ouvrit les yeux, la faible lumière qui habitait sa chambre au petit matin était remplacée par un noir intense.

– Ho mon Dieu… comment ai-je pu oublier ?! Glani, Glani, Réveille- toi !
– Romprf…
– Aide-moi à trouver ma lampe de poche ! Il faut qu’on sorte d’ici !

À présent, Avril était debout et cherchait à tâtons sa lampe tandis que Glani se levait machinalement.

– J’ai fait un drôle de rêve, cette nuit. J’ai rêvé qu’on retournait dans la grotte puis, il y avait une machine bizarre et tes parents nous ont violemment poussés dedans et…
– Ils ne nous ont pas “violemment poussés” dedans ! Il ne fallait pas non plus qu’on y reste des heures sinon je me serais découragée à le faire et…

Mais elle se tut, devinant, malgré le noir, la mine effarée de son amie.

– Pardon ?! C’était donc vrai ?! Et là, on est où ? Toujours dans cette machine de malheur ? C’est un nouveau moyen de transport ?!
– Glani, hum… , commença Avril.

Mais elle sentit sous ses doigts quelque chose qu’elle recherchait justement.

– La lampe ! Je l’ai !

Et, en un clic, une lumière orange apparut dans l’endroit confiné.

– Argh… , s’étrangla son amie, c’est pas… c’est pas… possible!

Elles regardaient, toutes deux, l’intérieur de la machine. Ses quelques centaines (ou peut-être même, milliers) de boutons étaient impressionnants.

– Va falloir trouver quel bouton correspond à l’ouverture, dit Avril, en soupirant.

Glani leva les yeux vers elle, effrayée.

– Et qu’est-ce qu’il y aura dehors? On sera où?

Avril tortilla dans sa main une mèche de ses cheveux ondulés. Son sourire d’excitation de tout à l’heure s’était transformé en un visage embarrassé dont les yeux évitaient ceux de son amie.

– Oh, Glani… je sais pas si ce que je vais te dire va te réjouir, t’exciter ou si, au contraire, tu vas m’en vouloir toute la vie et que tu ne voudras plus jamais me parler… Promets-moi que tu me parleras encore un peu…

Soudain, au grand étonnement de la jeune fille embarrassée, son amie fit une mine compatissante et lui sourit.

– Bien sûr que oui, je te reparlerai tant que tu veux ! Tu crois quoi ?! Que parce que ma meilleure amie m’a emmenée dans une machine bizarre et envoyée je ne sais où, je vais te faire la gueule ! Je suis sûre que tout le monde a quelque chose à se faire pardonner !

Glani avait dit ça avec un peu trop de connaissance en la matière mais Avril ne jugea cela pas important. Elle savait tout de même que Glani ne savait pas qu’elle avait (normalement) atterri dans le passé, et qu’elle allait certainement réagir autrement dès qu’elle s’en apercevrait. Mais c’était mieux qu’Avril lui dise maintenant.

– Bon, alors je vais te dire où on est… nous sommes dans le passé…

Un silence lourd tomba dans la boîte en métal. Glani avait plissé les yeux mais ne regardait pas Avril. Elle regardait le plafond de la machine, qu’elle savait désormais, à remonter dans le temps. Pendant bien cinq grosses minutes elle resta ainsi, sous le regard inquisiteur de son amie. Mais au bout des cinq minutes, Glani ouvrit enfin la bouche.

– Cherchons le bouton pour ouvrir cette satanée porte.

Chapitre 14 : Avril avait d’abord ouvert…

Avril avait d’abord ouvert la bouche et écarquillé les yeux puis s’était mise au travail. Ensemble, elles appuyaient sur tous les boutons possibles. Il y en avait de toutes sortes. Certains boutons produisaient une alarme, d’autres servaient de l’eau et de la nourriture. Le plus étonnant pour les deux jeunes filles fut quand Avril appuya sur un gros bouton bleu azur (ils étaient tous de la même couleur) et que quelque chose de bizarre retentit dans leurs oreilles. C’était comme si quelqu’un parlait mais en même temps, d’une autre manière. Elles n’avaient jamais entendu quelqu’un parler de cette manière. C’était très doux, très agréable.

– Peut-être qu’on parle comme ça dans le passé, souffla Glani. C’est tout de même une bizarre manière de dire les choses…

Même si Avril aimait ça, elle appuya de nouveau sur le même bouton et la personne qui parlait se tut aussitôt. Glani était déjà partie “plus loin” (il n’y avait pas vraiment la place pour partir loin). Elle appela Avril.

– Eh, regarde ça. (Avril s’approcha de son amie) On dirait notre carte du monde mais il y a plein de lignes partout et d’écritures. On dirait qu’il y a plein de pays, c’est marrant. Certainement pour faire une blague… En plus, le nom de nos deux pays sont sur cette carte aussi ! Tu as vu ? L’ Angleterre
et la Russie !
– Je ne crois pas que ce soit une simple blague, Glani. Si ça se trouve, il y avait vraiment des millions de pays et… oh, mais regarde!

Elle pointa son doigt vers le plafond de la machine. Un gros bouton rouge qu’elle n’avait pas vu auparavant s’y trouvait.

– Tu as vu ? Il est rouge ! s’exclama Glani, qui avait eu l’attention attirée par le bouton. C’est trop génial ! Tu crois que quelqu’un a fait sécher du sang dessus ?

Avril, qui était plutôt de petite taille (un mètre soixante), essaya de toucher ce que Glani pensait être du sang séché. Mais le plafond quelque peu haut, l’empêcha de l’atteindre.

– Peut-être que toi, Glani… Tu peux essayer?

Evidemment, Avril savait très bien que ce n’était pas du sang séché. Comme le lui avait expliqué son père, dans le passé, il n’y avait pas que le sang qui était rouge. Son amie leva donc sa main et elle y arriva (un mètre soixante-cinq, tout de même !). Elle le toucha faiblement puis, d’un coup, appuya dessus. Une fumée grise qui piquait les narines arriva de tous les côtés de la machine. Paniquée, Avril laissa tomber sa lampe en l’éteignant en même temps. Les deux filles se recroquevillèrent l’une contre l’autre au fond de la machine. Avril ouvrit la bouche pour pousser un cri qui signifiait “à l’aide” mais la fumée lui piqua affreusement la gorge et elle toussa. Elle se contenta de serrer fort Glani contre elle. Et son amie faisait de même. Mais tout d’un coup, un vent frais vint frôler sa peau et elle sentit l’affreuse fumée disparaître. Elle ouvrit à moitié un œil et là… la porte était ouverte.

Chapitre 15 : À présent, Avril…

À présent, Avril avait les yeux grand ouverts, braqués vers la sortie. Glani aussi avait fini par les rouvrir. Elles étaient toujours entrelacées.

– Je n’y crois pas…

Avril avait les larmes aux yeux. Son père lui avait vulgairement menti. Effectivement, la porte de la machine était ouverte. Mais dehors, le néant était présent. C’était pire que dans son présent, chez elle. Dehors, on ne voyait qu’un noir profond et intense.

– Avril, commença Glani, si on essayait de… sortir ?

Sans lui répondre, Avril se leva et fit un pas vers la sortie. Glani fit comme elle. Mais Avril resta là, pétrifiée.

– Glani, tu pourrais me passer ma lampe de poche ?

Son amie s’abaissa et ramassa la lampe qui roulait par terre.

– Tiens.
– Merci.

Un nouveau petit “clic” retentit. Les deux amies aperçurent alors un sol.

– Avril, dit Glani, horrifiée, ce n’était pas le sol de la grotte… tu as vu ?! C’est… c’est de l’herbe !

Avril avait effectivement remarqué. Une boule surgit soudain dans son ventre. “Ça y est”, pensa-t-elle, “on y est… on est dans le passé…

– Tu croyais que c’était une blague ? Qu’on n’allait pas vraiment dans le passé ? demanda-t-elle à son amie.
– Non, non… c’est juste… impressionnant. Mais, tu as vu ?! Si on n’allume pas la lumière, c’est le néant total !

C’était vrai. Mais maintenant que la lumière était allumée, c’était exactement comme chez elles. Noir, gris et des reflets blancs.

– On avance?

Glani avait dit ça dans la terreur. Les deux filles étaient dans la terreur de mettre un pied sur “le passé”. Mais au bout d’un moment, elles se prirent la main, et avancèrent, avancèrent, avancèrent, jusqu’à la limite de la machine. Elles se regardèrent et sautèrent dans le passé.

Elles avaient enlevé leurs bottines et leurs bas pour avoir un vrai contact avec la Terre. L’herbe était bizarrement fraîche. Ensuite, sans un mot, elles s’étaient allongées et s’étaient profondément endormies.

Chapitre 16 : Avril Réveille-toi !

– Avril ! Avril Réveille-toi !

Glani la secouait pour la réveiller.

– Tu ne vas pas y croire ! J’ai l’impression que je suis folle ! Avril ! Réveille-toi ! Je t’en prie ! J’ai peur !

Avril entrouvrit les yeux avec mollesse. Mais quelques secondes après, ils étaient grands ouverts. Elle faillit faire un arrêt cardiaque. De même pour Glani qui n’arrêtait pas de parler et de pleurer.

– C’est quoi ce bordel ?! Je… je comprends rien ! C’est tellement différent ! C’est magnifique ! Je deviens folle ou quoi ? Dis-moi que je ne rêve pas ! Et puis… oh, Avril ! Explique-moi ! Pourquoi il y a tout… ça !?

Avril ne répondit pas, trop obsédée par ce qui se présentait sous ses propres yeux. Des collines vert vif à perte de vue noyées dans la faible lumière orange de l’aube, c’est ça qui se présentait sous ses yeux. Quelque chose que, même les personnes les plus habituées à la véritable couleur (peut-être vous), seraient choquées devant une telle beauté. Sans compter les oiseaux qui chantaient, le ruisseau qui coulait et le grillon qui grésillait. Tout était bien trop parfait pour les deux amies.

– Je crois que je vais devenir folle ! Comment a-t-on fait pour que cette si jolie Terre devienne aussi triste que ce que nous connaissons ?

Glani était en pleurs et Avril ne tarda pas à l’imiter.

– Tu ne m’avais rien dit ! s’écria Glani en versant un flot de larmes. Tu le savais ? C’est une aventure, qu’on soit dans le passé mais… aucune explication !? Tu te rends compte du choc que je viens d’avoir ?

Avril essaya de s’excuser de toutes ses forces mais elle se rendit compte qu’elle pleurait, elle aussi, à chaudes larmes.

– Glani, je… suis désolée. C’est vrai que je savais que c’était différent de chez nous mais jamais je n’aurais imaginé que ce serait à ce point… moi aussi j’ai eu un choc tu sais ?

Son amie qui était furax et qui marchait dans tous les sens en se serrant la tête dans les mains il y a quelques secondes, s’arrêta soudainement et ses larmes cessèrent. Elle prit une grand bouffée d’air et vint se poser près d’Avril (qui était toujours par terre) et se mit en boule.

– C’est vrai. On est toutes les deux choquées. Je ne… je ne voudrais pas manquer de respect à un adulte mais… Je crois que tes parents sont… un peu cinglés, non ?!

Il y avait une légère agressivité dans la fin de sa phrase, comme si Avril ne pouvait répondre que par “oui“. Cependant, cette dernière n’en fit rien.

– Ils ne sont pas cinglés. Ils nous ont envoyées ici pour une raison. Une vraie.
– J’espère bien pour eux et pour nous ! se révolta Glani, qui se mit illico la main sur la bouche. Ho, désolée, je suis un peu agressive. On est sous le choc. C’est normal qu’on se querelle, j’imagine ! Mais c’est tellement… comment en est-on arrivé là ? Je veux dire, à notre présent. Avril, je sais que tu sais. Tu ne pourrais pas me le dire ?

L’interpellée la regarda. Avril avait terriblement envie de lui dire. Mais encore une fois, ce n’était pas elle qui pouvait décider.

– C’est vrai que je sais. Mais… je ne peux rien dire. En tout cas, pas pour le moment.

Toutes deux se turent et regardèrent le paysage. Quelques minutes s’écoulèrent.

– On fait quoi maintenant ? demanda Glani. On reste au milieu de ces collines ?
– C’est quoi des “collines” ? se contenta de lui répondre Avril, intéressée.
– Heu, c’est ce qui est juste devant nous. répondit timidement Glani. Les bosses que tu vois. C’est ça, des collines.
– Comment tu savais, toi?!
– Ho, heu comme ça.
– Ah. Ok. Mais tu as sûrement raison. On peut pas rester ici. Tu crois qu’il y des tours en métal comme chez nous, ici dans le passé ? Ou alors, c’est partout comme ça?
– Je crois que non… Ils ont sûrement des maisons et des grands bâtiments. Et des collines. Il faut juste aller voir un peu plus loin pour trouver la ville.

Avril acquiesça de la tête.

– On va faire ça. Par où on va ?

La question était bonne. Une vue panoramique d’au moins cinq kilomètres carrés s’étendait devant elles. Glani poussa un soupir de découragement.

– N’importe. De toute façon, ça nous amènera bien quelque part, non ?!
– Oui ! Allez, c’est parti !

Et les deux jeunes amies s’élancèrent vers quelque part, dans l’espoir que ça les mènerait vraiment vers quelque chose d’intéressant. Elles avaient remis leurs bas et leurs bottes et marchaient, malgré la chaleur qui tapait dans leur cou. Mais elles ne s’en souciaient guère, trop intéressées par les gouttes qui perlaient sur leurs front.

– J’ai jamais eu de l’eau qui surgissait de moi ! s’exclama Avril, surprise. Tu es sûre que j’en ai ? Et mais… toi aussi tu en as !

Avril et Glani ne cessèrent de suer et bientôt, une odeur nauséabonde leur arriva. L’eau commença à se répandre partout sur leur corps, de leur tête à leurs pieds. Et toujours accompagnée d’un parfum désagréable. De plus, Avril avait pris un sac avec tout que ses parents avaient jugé utile de prendre. Apparemment, bien des choses étaient utiles.

– Avril, je commence à en avoir marre, dit Glani en s’asseyant par terre. Cela fait plusieurs heures qu’on marche. Certes, le paysage est magnifique mais… tu ne crois pas qu’on devrait s’asseoir quelques minutes ?
– Tu as raison. Je me sens morte. Je n’avais jamais fait autant d’efforts de toute ma vie.

Et elle se laissa tomber à côté de son amie et enleva ses bas et ses bottes, ce qui lui procura un grand bien être. Pourtant, quelques minutes plus tard, quand il fut temps pour Avril et Glani de partir, elles entendirent un bruit sourd approcher. Il était rauque et puissant.

– Qu… qu’est-ce que c’est? s’inquiéta Avril en se relevant. Ça se rapproche! Vite, Glani, cachons-nous!

Mais l’étendue de collines n’offrait aucune cachette et les deux amies restèrent plantées comme deux poteaux. Le bruit se rapprochait… et, tout d’un coup, les amies virent apparaître un gros parallélépipède rectangle jaune décoré de fleurs roses avancer vers elles.

– Et mais… c’est pas le truc super ancien qui permet d’avancer un peu plus vite qu’à pied ? émit Glani.
– Ho ! Oui ! C’est vrai! Ça voudrait dire que, normalement… il y a des gens !!!! Faisons-leur signe !!

Avril étendit grand les bras en les faisant aller de droite à gauche. Mais Glani n’en fit rien.

– Ben, Glani ?! s’étonna Avril, lève les bras !

Mais Glani ne bougea pas d’un pouce.

– Il en est hors de question ! On peut se débrouiller toutes seules ! Tu veux faire confiance à des inconnus ?

Interloquée, Avril insista.

– Mais… c’est toi-même qui trouvais qu’on faisait beaucoup d’efforts ! Ils pourraient nous conduire à la ville sans qu’on fasse le moindre effort !
– Ça se voit que tu n’as jamais été dans ce qu’on appelle une voiture ! pesta Glani. Il faut faire plein d’efforts ! Les voitures prennent toutes les bosses possibles! Et tu crois sûrement que c’est très confortable ?! Qu’il y a des grands sièges ?! Mais non ! Ce sont des petits sièges miteux !

Avril regarda sombrement son amie.

– Je me demande où tu as appris tout ça. Et je m’en moque que ce ne soit pas confortable. Je vis une aventure, moi ! Je sors de mon nid !

Et elle leva de plus belle son bras. Le bruit se rapprochait, ainsi que la machine jaune. Et juste quand il arriva à la hauteur des filles, il s’arrêta. Une fenêtre s’ouvrit, laissant apparaître un vieux monsieur tenant un gros guidon, avec une petite casquette rouge (Avril la contempla) et un tee-shirt blanc trop petit pour lui. Il avait au bord des lèvres une cigarette. Juste à sa droite, une femme avec une grosse touffe de cheveux gris, pas plus jeune, qui louchait un peu, leur souriait. Avril était pétrifiée de voir des adultes dans un tel état. Mais trop excitée par l’aventure, elle se contenta de lui rendre son sourire. Puis, elle regarda son amie et lui fit un signe de la tête qui signifiait “allez, ils n’ont pas l’air méchant !” Et sans attendre sa réponse, elle se tourna vers les vieilles personnes.

– Bonjour, madame, monsieur. Nous sommes perdues et nous voudrions gagner la ville la plus proche… Pourriez-vous nous accompagner? Bien sûr, nous vous remercierons, dit-elle.

Et elle enleva le sac de son dos, l’ouvrit et le fouilla. Elle n’avait pas encore bien regardé dedans mais Avril s’était souvenue qu’il y avait de l’argent. Lanou et Cailloux lui avaient dit : “Nous sommes sûrs que tu en auras besoin un moment ou l’autre. C’est l’argent des ancêtres… fais-y extrêmement attention !” Elle dénicha une pochette et entendit le cliquetis de la monnaie. Mais le vieux monsieur leva les mains.

– Pas de ça, jeune fille, commença-t-il d’une voix rauque. Je ne sais pas d’où vous venez mais ici, c’est gratuit !

La femme à côté de lui fit oui de la tête et recommença à leur sourire.

– Bon, dit Avril, estomaquée. Vous êtes sûrs que… vous ne voulez rien ? Parce que j’ai plein de choses ! Regardez ! Des pommes, des couvertures…
– Taratatata ! dit la femme, déterminée en faisant “non” de la tête. Nous avons tout ce qu’il nous faut ! Bon, vous montez ou pas?

La fille au sac regarda Glani, pleine d’espoir. Et à sa grande surprise, Glani dit tout de suite :

– Oui ! Bien sûr ! Merci beaucoup, madame, monsieur !

Le vieux à la casquette rouge leur ouvrit la porte de derrière et les deux amies sautèrent à l’intérieur de la voiture jaune. Quelques minutes après, Avril comprit que Glani n’avait pas tort en disant que ce moyen de transport n’était pas des plus agréables. Elle mit sans arrêt ses mains devant sa bouche pour s’empêcher de vomir.

– Et bien, mam’zelle ! dit le conducteur, ça ne vous réussit pas trop la voiture ! Mais dites, vous ne nous avez encore dit vos petits noms !
– Moi, c’est Avril! dit cette dernière, et elle, c’est Glani !

Glani devint toute rouge et lâcha un petit rire.

– Ne l’écoutez pas, c’est un prénom imaginaire que nous avons inventé dans un bête jeu. Non, non en vrai je m’appelle… Jeanne! Je m’appelle Jeanne !

La femme tourna la tête vers elle.

– Très joli nom! Glani est… très… marrant! Vous avez une belle imagination pour inventer un nom pareil !

Avril, ne comprenant pas pourquoi Glani avait menti sur son prénom, s’indigna.

– Glani n’est pas un nom “marrant” ! C’est un nom très joli ! Jeanne, par contre, est très bizarre! Et je dois aussi dire que…

Mais son amie l’interrompit d’un coup de coude. Avril la regarda, choquée, en essayant de comprendre. Mais le regard de son amie, insistant, la fit taire.

– Bon, Joseph, commença la femme, d’une voix forte, tu sais où tu nous emmènes ?!
– Rhoo… moi, je suis la route !
– Bon, ben, tu prends la carte qui est… juste là (elle ramassa une carte qui se trouvait par terre) et tu suis !

Joseph grogna quelque chose comme “ben fais-le, toi” et ouvrit une grande carte.

– Nicole, tu t’es trompée ! C’est la carte du monde! Ralala…

Avril et Glani, aussitôt interpellées, levèrent les yeux vers la carte.

– La… la carte du monde ? demanda Avril. On peut la voir?
– Bien sûr, dit le vieil homme, vu qu’elle ne nous sert à rien !

Quand Avril l’eut en main, elle reconnut tout de suite la carte qu’elle avait vu dans la machine. Elle la tendit à son amie.

– Eh, tu as vu !? chuchota-t-elle, c’est exactement la même que celle qu’on a vue dans la machine ! Ça prouve que ce n’est pas une blague !

– Tiens, oui, c’est vrai. Bizarre!
– Bon, ben voilà mesdemoiselles ! Nous sommes arrivés à la ville de Washington !
– Non ! s’écria Glani si soudainement que Avril bondit de son siège. Enfin, je voulais… non, reprit-elle, d’un ton plus calme. On ne pourrait pas plutôt aller dans une autre ville, Avril ?
– Mais Glani, pourquoi pas dans celle-là ? lui demanda Avril. Nous n’avons pas le temps de choisir la ville qui serait la mieux pour nous !

Son regard était insistant. Pourquoi Glani était-elle si bizarre depuis qu’elle était dans le passé ? se demanda Avril. Son comportement avait changé. En même temps, être ici, dans un moment de l’histoire qu’on n’aurait pas dû connaître, ça fait un choc. Et il avait dû être encore plus intense pour Glani, parce que, elle, elle ne le savait même pas. Pourtant, elle ne s’était pas montrée plus choquée que ça. Elle ne l’avait sûrement pas montré mais peut-être qu’en fait… elle était choquée. Avril décida de la prendre avec douceur.

– Glani, hum, je comprends que tu aies envie d’aller dans une autre ville, peut-être plus belle mais… nous ne pouvons pas ! Je t’en prie, allons dans celle-ci ! Tu n’auras qu’à me dire ce qui ne te plaît pas ici et on essayera d’arranger ça !
– Rhoo… Avril tu ne… tu ne comprends pas…
– Alors explique-moi !
– Je… bon, d’accord, enfin, oui, d’accord.

Glani soupira et sourit tristement à son amie.

– Merci, Glani. Je sais que c’est dur pour toi. Monsieur, Madame, nous allons descendre ! Merci encore pour votre généreuse bonté !
– Mais de rien, mesdames ! dit Nicole, toujours avec son grand sourire. Au plaisir de vous revoir !

Après quelques au revoir, le voiture démarra et les deux amies restèrent à la regarder disparaître pendant quelques minutes. Enfin, quand la voiture eut disparu parmi les collines, Avril et Glani se retournèrent et là… elles virent une grande ville s’étendre sous leurs yeux : Washington.

Chapitre 17 : Des grands immeubles de briques rouges…

Des grands immeubles de briques rouges envahissaient Washington. Des bruits de klaxons tonitruants provenant de voitures grises, noires, rouges et blanches, s’entendaient d’ici et là, accompagnés de jurons que je vous tairai. De plus, l’air n’y était pas pur. De grands gaz gris volaient dans l’air.

– Mon Dieu, c’est magnifique ! s’enthousiasma Avril. Oh, Glani, c’est le début de l’aventure !
– Oui… keuf, keuf ! Par contre, il y a beaucoup de fumée, ici. Si on allait ailleurs ?
– On ne peut plus reculer ! On est obligée d’avancer !!! Regarde, c’est sûrement moins beau que dans les collines, mais il y a quand même des choses magnifiques à regarder !

Elle prit la main de Glani avec force et l’entraîna au cœur de l’agitation. Beaucoup de gens passaient, par ci, par là, souvent accompagnés de petites valises noires, de costumes noirs et de chaussures noires.

– Franchement pas très imaginatifs, déclara Avril, déçue. Ils ont pleins de belles autres choses à mettre et tout ce qu’ils trouvent à faire, c’est mettre la même couleur ! Hallucinant !
– C’est sûrement la mode, suggéra Glani. Ou alors ils ne peuvent pas faire autrement.
– La mode d’être comme tout le monde est bizarre. Je suis sûre qu’ils pourraient faire autrement… Oh ! Waouw ! La dame, là-bas ! N’est-elle pas magnifique !?

“La dame, là-bas”, était une petite vieille aux yeux rieurs et au visage souriant. Elle portait une petite valise rose à fleurs blanches. Sa robe était verte (exactement le même vert que sur les collines) avec de gros pois bleus. Sa tête était garnie d’un large chapeau jaune soleil, on pouvait dire qu’elle sortait vraiment du lot ! Avril, adorant cela, se rua vers elle.

– Ravie de vous rencontrer, Madame ! s’extasia Avril. Je vous trouve extrêmement ravissante !

La petite vieille ouvrit de grand yeux. Elle mit ses mains sur ses hanches avant de dire :

– Tu ne te moquerais pas de moi, par hasard ?
– Quoi !? Je… non ! Pas du tout ! Je… je suis désolée si… je vous ai offensée… !
– Pas du tout ma petite ! Cela me fait énormément plaisir ! Ho ! Bonjour, tu es l’amie de cette jeune fille ? dit-elle en se tournant vers Glani qui avait fini par rejoindre Avril.
– Oui, Madame. Bien le bonjour. Nous sommes perdues et nous voudrions trouver un endroit où dormir. Pourriez-vous nous conseiller des endroits ?
– Bien sûûûûr ! Vous voyez, tout au bout de cette longue rue? leur demanda-t-elle, en leur adressant son large sourire ridé. Et bien, il y a un hôtel pas mal. The dream within a dream : Les lits y sont très douillets, je peux vous l’assurer ! (elle regarda sa petite montre dorée) Oh ! Mon bus va bientôt partir. Je dois y aller. Tenez, prenez ça. C’est deux cent cinquante dollars. Ils vous serviront !

Avril et Glani n’en revenaient pas qu’un adulte ait une nature aussi peu radine.

– Ho, non, Madame, gardez-les, c’est beaucoup trop ! dit Avril. Vous en aurez besoin.
– Beaucoup moins que vous ne le pensez, rigola celle-ci. Et ne m’appelez plus Madame, je vous en prie. Pourquoi pas Odette, si c’est mon vrai prénom ?

Odette regarda Avril et Glani la dévisager avec stupeur.

– Je vois, vos parents préfèrent que vous appeliez les adultes Madame et Monsieur. Sans vouloir manquer de respect à vos parents, moi, je préfère que vous m’appeliez Odette. Dites-moi vite vos prénoms puis je vous laisserai tranquilles !
– Heu… m… moi, c’est Jeanne, dit Glani.
– Et moi c’est… c’est Avril.
– Bien ! Bien ! Au revoir chères amies ! J’espère vous revoir dans un avenir prochain !

Et, sans que les deux amies d’Odette aient pu dire quoi que ce soit, la vieille souleva sa robe au-dessus de ses genoux et courut dans la foule pour rattraper son bus.

– ” Dans un avenir prochain”… elle ne pensait pas si bien dire ! sourit Glani en la regardant partir. Drôle de vieille ! Quelle extrême gentillesse !
– Elle dégageait une si bonne énergie… dit Avril. Et dire que nous n’aurions pas dû la connaître. Quand nous retournerons dans le présent, elle sera déjà morte depuis longtemps.

Elles poussèrent toutes deux un soupir et se décidèrent à aller dans ce fameux hôtel.

– Bonjour Madame. Nous aimerions dormir ici.
– Une nuit, deux nuits ?
– On va prendre… trois nuits, dit Avril.
– Avec petit-déjeuner, dîner, souper, fêtes ?
– Seulement les repas, merci.
– Je note tout ça… ce sera tout?
– Oui, merci. Votre uniforme est magnifique. C’est exactement la même couleur que les yeux de mon père.
– Oh, hum, merci. Tenez, les clés de votre chambre. Cela fera quatre cent cinquante dollars.

Avril fouilla de nouveau dans son gros sac qu’elle portait toujours et trouva au passage quelques feuilles gribouillées. Elle reconnut aussitôt l’écriture de son père. Puis, enfin, elle dénicha l’argent.

– Voici Madame. Au plaisir de vous revoir.

La fille, ébahie, ouvrit de grands yeux.

– Moi aussi mesdemoiselles.

Puis, les demoiselles prirent l’ascenseur.

– Ils ne sont pas vraiment en avance, les Ancêtres, constata Glani en jetant des regards hésitant à l’ascenseur.
– Je trouve aussi ! confirma Avril.

Les autres passagers la regardèrent, interloquée.

– Le Musée sur les hommes préhistoriques était vraiment moyen ! se rattrapa Avril. Les hommes préhistoriques n’étaient pas en avance, comme tu dis !
– Oui, oui ! dit Glani, qui avait compris le malaise de son amie. Nous devons aller à l’étage trois. Nous sommes à l’étage deux… je crois que nous arrivons.

Mesdames et messieurs, l’étage trois.

Avril et Glani attendirent que les portes s’ouvrent pour s’engager dans un long couloir rempli de portes vert kaki.
– C’est beau ce qu’il y a sur cette porte !
– Ça s’appelle du vert, dit une voix derrière elles.

Avril et Glani se retournèrent et virent trois petites filles d’environ sept ans. Une d’elles avait sûrement un an de moins que les deux autres. Elles avaient l’air d’être les meilleures amies du monde : elles se serraient les coudes si fort que rien n’aurait pu les séparer.

– C’est du vert. C’est joli, non, le vert ? demanda la plus petite.
– Oui, très… ça s’appelle donc du vert ?! dit Avril, c’est très joli, le… vert.

Les trois petites la regardèrent en se demandent pourquoi elle portait tant d’intérêt à quelque chose d’aussi banal.

– Si vous ne connaissez pas encore bien les couleurs, commença une des trois dont la chevelure était brune, on peut vous les apprendre !
– Avec grand plaisir ! s’écria Avril. Par exemple, ce que tu portes, là, sur ta robe, c’est quelle couleur ? Ça ? demanda l’interpellée qui n’était ni la plus petite, ni la brune. Ça, c’est du rose, évidemment! Et mon bracelet, c’est du bl…
– C’est bien joyeux tout ça, commença Glani, mais il faudrait peut-être qu’on y aille !
– Mais non ! dit Avril. C’est très instructif !

Glani prit le poignet de son amie et lui chuchota à l’oreille :
– Ce ne sera pas très bon pour nous de connaître les couleurs.  Comme toi, je trouve cela très joli mais… je ne me vois pas connaître tout ça quand nous retournerons dans notre vrai présent ! Imagine, nous aurons les noms de ces couleurs en tête qui nous seront tellement difficiles à oublier… alors que des images… ça s’efface au fil du temps !

Avril aurait voulu protester, dire que quand elles retourneraient dans le futur, celui-ci serait complètement changé. Tout au moins, elle l’espérait. Mais comme lui avaient dit ses parents, il ne fallait pas lui en parler avant que tout soit parfaitement sûr.

– Oui, tu as raison, Glani. Merci, les filles ! Vous passez la nuit ici ?
– Oui ! répondirent-elles en chœur. On passe deux nuits ici.
– Magnifique ! Dites-moi vite vos petits noms puis nous nous en irons.
– La plus petite c’est Barbara, elle c’est Laura et moi c’est Sophie, dit la brune.

Puis, une voix de femme retentit derrière une des portes.

– Laura, Sophie, Barbara ! On descend manger !

Elles offrirent un large sourire à Avril et Glani puis partirent en courant rejoindre leur mère.

– Bon, nous c’est la chambre n°35, c’est ça ? demanda Avril à Glani. Alors, trente et un, trente-deux, trente-trois, trente-quatre, trente-cinq! C’est ici !

Elle passa la clé qu’elle tenait dans sa main dans la porte émeraude et l’ouvrit. Les murs étaient tapissés de papier peint orange. Une grande fenêtre carrée offrait une magnifique luminosité, exactement de la même couleur que celle du papier peint. Deux grandes armoires en bois brun et lisse étaient présentées sur deux façades. Et pour couronner le tout, un lit deux places était étendu, avec ses gros oreillers moelleux et son épaisse couverture rouge qui paraissait aussi douillette qu’un nid de plume. Le lit avait vraiment belle allure.

– Trop chouette! s’exclama Glani en sautant sur le lit.
– Waouw ! dit Avril en la rejoignant. C’est la plus belle chambre que j’ai jamais eue !

Toutes deux commencèrent à s’installer quand Avril retrouva le bout de papier griffonné par son père. Il y était inscrit des dates ainsi qu’un petit texte de l’autre côté de la feuille.

– Regarde, Glani. Mes parents nous ont écrit un petit mot. Je le lis ?
– Je ne sais pas si c’est très bon de lire des lettres de gens qui ne sont même pas encore nés… dit Glani, je te déconseille de la lire. Moi, en tout cas, je ne la lirais pas.

Avril regarda le bout de papier, quelque peu chiffonné puis le remit avec remords dans son sac.

– Tu as raison. Cela me fera sans doute du mal. Bon, je crois que je vais dormir, moi.
– Moi aussi, dit son amie, en étirant les bras. On a fait beaucoup d’efforts aujourd’hui.

Elles poussèrent des énormes bâillements, éteignirent les lumières puis allèrent se blottir dans les couvertures.

– Bonne nuit, Avril.
– Belle nuit, Glani.

Après quelques minutes dans le noir, Avril chuchota :

– Dis, Glani, pourquoi est-ce que tu as menti sur ton prénom aux adultes qui conduisaient la voiture ? Tu ne voulais pas qu’on t’appelle par ton véritable prénom? C’est joli, Glani. En plus, Jeanne, ça n’existe même pas.

Mais Glani ne répondit pas. Ses yeux était fermés et son souffle lent. Tu dors déjà, pensa Avril. C’est dommage, je voulais t’avertir que demain je partirai tôt pour visiter la ville. Mais ce n’est pas grave, bonne nuit, quand même. Et elle s’endormit profondément.

Chapitre 18 : Il était sept heures du matin…

Il était sept heures du matin quand Avril se décida à partir. Comme elle  l’avait imaginé, Glani dormait toujours profondément, emportée par le cours de ses rêves. Elle laissa tout de même un petit mot disant qu’elle était partie visiter un peu la ville et qu’elle serait de retour bientôt. Puis, elle mit son veston -noir, on s’en serait douté- et sortit de l’hôtel.

L’air froid du matin la fit grelotter mais pas assez pour qu’elle rentre au The dream within a dream. Les lumières étaient oranges, faisant apparaître de grandes ombres. Il n’y avait pas beaucoup de circulation, juste assez pour qu’on puisse tout de même respirer. Avril trottina en regardant les divers magasins. Mais un objet attira particulièrement son attention. Il était rempli de robes rouges, roses, vertes, bleues, mauves, jaunes, oranges et plus encore ! Elle décida finalement d’entrer. Une dame aux cheveux roses et aux habits noirs vint à sa rencontre.

– Bonjour, dit-elle machinalement. Puis-je vous aider?
– Ho, heu bonjour. Je… je…

Elle ne savait pas trop quoi demander quand elle entendit quelque chose qui lui était déjà parvenu à ses oreilles.

– Qu’est-ce que c’est la chose qu’on entend dans tout le magasin ? Une manière de parler ?

La vendeuse la regarda, stupéfaite.

– Ben… c’est une chanson, évidemment!
– Oh ! Bien, c’est joli ! Pourrais-je essayer vos robes ?

La vendeuse cligna des yeux et lui fit essayer toutes les robes qu’elle avait. Avril demandait sans cesse à Caroline -parce que c’était le prénom de la vendeuse- le nom des couleurs de ces robes malgré le conseil de Glani.

– Et cette robe ? Elle est de quelle couleur ? Vous savez ?
– Rose pétant, mademoiselle, s’amusa la vendeuse. Mais je vous conseillerais plutôt la bleue, étant donné que votre chevelure est blonde.

Avril sursauta. Sa chevelure ? Sa chevelure était blonde ? Elle fonça vers un miroir qui était dans le magasin et s’exclama. De longs fils doré ondulés glissait sur ses épaules.

– Comme c’est joli ! Vous avez vu ça ? Moi aussi, j’ai les cheveux de couleur particulière ! Comme vous !

La vendeuse rigola en voyant que cette fille avait l’air de découvrir le monde. Mais elle ne se moquait pas. Elle rigolait, simplement. Finalement, Avril prit une robe bleue et une jaune pour elle, et une rouge et une rose pour Glani.

– Ça fera quatre-vingts dollars dit la vendeuse.
– Hooo. Je n’ai pas assez, répondit Avril. Ce n’est pas grave, je vais  seulement prendre la rouge et la bleue.
– Vous m’avez amusée. Prenez donc les quatre à quarante dollars, personne n’en saura rien !

Caroline lui fit un clin d’œil et Avril prit donc les quatre. En sortant, elle décida de s’acheter à boire. Ça l’avait fatiguée tout ça ! Elle trouvait très excitant de se faire passer pour quelqu’un du passé alors qu’elle venait du futur. Elle regardait les grands bâtiments, les grandes affiches pour des produits, les grands magasins, tout ça en buvant son petit cappuccino.

– Que c’est beau… c’est magn… ! Oh !

Pendant qu’elle rêvassait, la distraite avait foncé droit dans quelqu’un, en faisant tomber son cappuccino sur sa nouvelle robe bleue.

– Hou la la ! C’est chaud ! dit Avril en regardant la grande tache sur sa robe.
– Ho ! Je suis vraiment désolé ! s’exclama un garçon, embarrassé. Je ne l’ai pas fait exprès ! Je peux faire quelque chose ?

Avril leva la tête. Un grand garçon au teint basané, à la chevelure noire et aux grands yeux bruns, faisait du vent avec ses mains pour que le café ne la brûle pas totalement.

– Ne vous excusez pas ! dit-elle, précipitamment. C’est moi qui vous ai foncé dessus !

Les grands yeux du garçons se détachèrent de la tache de café pour plonger dans ceux d’Avril.

– Très bien. Alors, si c’est de votre faute, je vous pardonne si vous m’autorisez à ce que je vous invite à prendre un café.

Avril devint rouge vif. Est-ce que ce monsieur venait de l’inviter à boire un verre ? Elle serait bien tentée… surtout qu’avec les yeux que lui faisait ce garçon, personne ne pourrait résister ! Mais elle savait aussi qu’elle devait refuser. Elle ne le connaissait absolument pas et il ne fallait surtout pas qu’elle noue des liens avec des gens de son passé… Ce serait mauvais pour l’âme, voilà ce qu’aurait dit Glani. Mais ce qu’elle savait également, c’était qu’elle en avait envie. Alors, elle accepta tout simplement d’aller boire un verre avec lui.

Chapitre 19 : La tache part ?

– Ça va ? La tache part ? demanda le garçon en s’asseyant sur une chaise du café.
– Je te répondrai seulement quand tu m’auras dit comment tu t’appelles! rigola Avril.

Il hocha la tête, se leva de sa chaise et se pencha en avant.

– Ravi de vous avoir rencontré, mademoiselle. Je me présente : Marco, Roi des États-Unis !
– En chantée, Mr. Roi des États-Unis, dit Avril en continuant la plaisanterie. Je trouve votre nom de famille un peu long !

Marco la regarda, un sourire aux lèvres.

– Votre plaisanterie ne m’atteint pas ! Faire comme si vous ne connaissiez pas les États-Unis est un peu fort, puisque nous y sommes !

Avril le dévisagea.

– Euh, nous… nous ne sommes pas à Washington ? risqua celle-ci.
– Évidemment, nous sommes à Washington, mais… nous sommes aussi aux États-Unis, vous le savez… ?! lui répondit Marco, interloqué. Washington  est la ville et les États-Unis sont… différents états réunis !

Une nouvelle fois, le rouge monta aux joues d’Avril. Elle venait de se risquer à faire soupçonner Marco qu’elle n’était pas là juste pour de simples vacances ou encore pour y habiter. Elle essaya de vite changer de sujet.

– Oui, oui, je le savais bien ! Donc, toi c’est Marco. Moi, c’est Avril ! Et, heu… je t’avais dit que je répondrais à ta question si tu me disais ton prénom ! La réponse est : oui, la tache part !

Elle avait dit ça vite. Trop vite. Marco avait vu son malaise et la regardait avec des yeux interrogateurs.

– D’où tu viens? demanda-t-il brusquement.
– Si je te le disais, tu ne me croirais pas, répondit Avril en soupirant.

Avril avait mis les coudes sur la table du café et regardait ailleurs, essayant d’éviter le regard de Marco quand celui-ci lui prit la main et la regarda sombrement.

– Avril, chuchota-t-il, dès que je t’ai vu, j’ai su que tu n’étais pas d’ici. Tu avais l’air de débarquer et maintenant que je vois que tu ne connais même pas les États-Unis… J’ai la capacité de lire dans les gens. Raconte-moi qui tu es. Si tu ne le fais pas, je le devinerai à un moment ou à un autre. Mais je préfère que tu me le dises toi-même.

Avril déglutit. Elle ne pouvait quand même pas faire confiance si facilement à quelqu’un qu’elle venait de rencontrer mais une lueur dans ses yeux faisait qu’elle se sentait extrêmement confiante.

– Qu’est-ce qui me prouve que tu n’iras pas le dire à plein de gens, hein ? On se connaît depuis à peine cinq minutes et tu me demandes déjà qui je suis ? Ça va pas la tête ?!

Elle avait voulu être marrante pour calmer un peu le sujet mais Marco n’en démordait pas et il la regardait toujours aussi sombrement.

– Avril. Tu veux qu’on fasse un pacte pour que tu aies confiance en moi ?
– Laisse-moi tranquille. J’aimerais plutôt que ce soit toi qui m’apportes des renseignements.

Paniquée, la jeune fille avait opté pour la fille non amicale. Pour que Marco s’éloigne.

– Comme tu veux, dit celui-ci, en soupirant.
– J’aimerais que tu me racontes pourquoi il y a eu des guerres mondiales, quelles étaient leurs éléments déclencheurs ? Et quand elles ont eu lieu. Je veux savoir, c’est très important.

Avril était déterminée à en savoir plus et décida de jouer à la plus forte.

– Je me demande à quoi cela pourra bien te servir de savoir tout ça. Mais je te le dis déjà, tu ne pourras jamais vraiment savoir ce que c’était. On sait ce que c’est qu’une guerre mondiale seulement quand on la vit. Je vais tâcher de tout de même bien répondre à tes questions.

l.a fille sourit et hocha la tête, pour lui dire qu’il pouvait commencer.

– Eh, bien voilà. La première guerre mondiale a eu lieu en 1914. Son élément déclencheur était l’assassinat d’un certain archiduc à Sarajevo. Cette guerre a été horrible. Beaucoup de gens y sont morts.

Marco regarda soudain dans le vide. Avril ne pouvait guère distinguer s’ il pleurait ou non car une de ses belles mèches brun foncé lui tombait sur les yeux, mais elle l’aurait parié. Puis, ne voulant pas mettre Avril mal à l’aise, Marco s’ébouriffa les cheveux et sourit.

– Tout ça, heureusement, c’est terminé ! Mais il n’y en a pas eu qu’une seule. La deuxième a débuté en 1940. Là, c’est plutôt à cause d’une personne un peu toquée dans sa tête (il regarda Avril et vit que celle-ci ne voyait pas du tout de qui il parlait). Il s’appelait Adolf Hitler. Ses doigts remuèrent et ses lèvres tremblèrent.

– Je n’ai pas envie de parler de tout ce qu’il a fait subir aux juifs, aux gens qui avaient plus de cervelle que lui.

Avril, très embarrassée de l’avoir mis dans un tel état, se leva de sa chaise et le serra dans ses bras. Elle était elle-même surprise de cet élan.

– Je suis désolée. Tout est de ma faute. Je n’aurais pas dû te demander ça !
– Non, non, la rassura Marco, je peux continuer.

Il inspira de l’air et enleva les mèches de son visage.

– La troisième s’est déroulée il y a peu. }’avais dix ans à l’époque. C’était il y a sept ans. En 2048. Beaucoup de pays râlaient sur la Chine car elle produisait beaucoup trop de gaz à effet de serre. Puis, au bout d’un moment, les Américains ont envoyé cinq bombes sur une grosse usine de Chine qui produisait beaucoup de G.E.S. Plus de trois cent civils chinois sont morts. Évidemment, le président de la Chine, hors de lui, n’a pas tardé à riposter ! Certains pays ont fait alliance et rapidement, c’est devenu la troisième guerre mondiale. Mais celle-là, elle fut plus spéciale que les autres.
– Pourquoi ? demanda Avril, intriguée.
– Les gens avait trouvé de nouvelles armes, plus destructrices les unes que les autres ! Et puis, surtout… , à cette guerre là, les hommes n’ont pas été envoyés à la guerre… des hommes politiques ont fait allusion à l’égalité entre les hommes et les femmes et ont trouvé que, cette fois ci, cela devait être le sexe féminin qui devait aller à la guerre… Ce fut un véritable massacre. Ma sœur est morte là-bas.

Avril nota, nota, nota et n’entendit guère ce qu’avait dit Marco. Quand elle relut les différentes dates, celles-ci lui rappelaient vaguement quelque chose. Elle se souvint alors que c’étaient les mêmes dates que son père avait inscrit sur les feuilles gribouillées. Elle n’avait plus besoin de demander à Marco, tout était déjà inscrit

– Ho, heu, merci Marco pour m’avoir dit tout ça, mais maintenant, je dois y aller !

Elle se leva d’un bond pour aller rejoindre son hôtel lorsque quelque chose lui retint le poignet : la main de Marco.

– Je t’avais dit que si tu ne me disais pas d’où tu viens, je le devinerais par moi-même. J’ai deviné. Tu viens du futur.

Chapitre 20 : Avril s’était enfuie en courant

Avril s’était enfuie en courant mais Marco la poursuivait en ne cessant de lui crier “Avril, attends !!! Avril!” Elle allait aussi vite qu’elle le pouvait, esquivait les gens qui marchaient tranquillement et essuyait les gouttes qui perlaient sur son front et qui commencèrent à se faire nombreuses.

– S’il te plaît ! Laisse-moi tranquille ! lui cria-t-elle, sans détourner ses yeux vers lui.

Mais ses jambes étaient plus petites que celles de son poursuivant et, en manque de souffle, elle s’arrêta dans une petite rue qui avait l’air à l’abandon. Marco ne tarda pas à la rejoindre.

– Laisse-moi tranquille, dit Avril une dernière fois en espérant que celui-ci s’en irait gentiment.

Mais il n’en fit rien et resta planté devant elle, en attendant qu’elle reprenne son souffle.

– Pourquoi es-tu partie ? demanda Marco, que la petite course n’avait nullement essoufflé. Je ne t’ai tout de même pas fait peur !?
– Tu m’as paniquée ! lui dit Avril qui avait à présent retrouvé son souffle normal. Quand un garçon débarque dans ta vie et te dit que tu viens du futur, tu fais quoi ? Tu pars en courant, évidemment !
– Ne continue pas à me mentir, soupira Marco en faisant “non” de la tête. Avril, ne va pas me cacher qu’il n’y a pas quelque chose de bizarre quand nous sommes tous les deux. Tu le ressens, toi aussi?

Avril lui répondit aussi sèchement que possible que, non, elle ne ressentait rien. Mais elle savait qu’elle mentait. Il y avait vraiment quelque chose d’étrange dans les yeux, de Marco, dans ses traits ou dans son caractère qui produisait un sentiment de confiance chez Avril.

– Bon, peut-être que si, il y a quelque chose, avoua celle-ci. Mais très franchement, je ne viens pas du futur ! Pas du tout, du tout, du tout, du tout ! “Venir du futur” ! Ah ! Complètement timbré celui-là ! Et toi, tu viens du passé, peut- être ?!
– Rhooo… Avril, arrête de mentir ! commença à s’énerver Marco. Surtout à moi, qui ai attendu si longtemps pour pouvoir faire quelque chose qui sauverait à jamais la planète ! Tu es là pour ça, non ?! Tu es là pour sauver l’humanité ?
Avril ne voyait vraiment pas comment se sortir de cette situation. Il paraissait bien trop sûr de lui pour qu’elle le contredise une nouvelle fois. Et elle ne pouvait pas non plus le laisser comme ça, partir avec des informations aussi importantes. La seule issue était de l’incruster dans l’aventure. De le prendre avec elle. Mais pour ça, il fallait d’abord tout lui expliquer. De A à Z.

Chapitre 21 : Et elle est où ?

– Et elle est, où, maintenant ?
– Dans l’hôtel “The dream within a dream“.
– Allons-y.

Avril hocha la tête et l’emmena à l’hôtel qui était quelques rues plus loin.

– Je crois juste qu’elle sera un peu fâchée, dit Avril à Marco en se mordant la lèvre.
– Ce n’est pas grave. On dira que c’est moi qui ai tout deviné ! Ensuite, on élaborera un plan.
– Je crois que j’ai eu raison de te faire confiance ! répondit-elle sérieusement. Tu nous seras utile.

Ils marchèrent encore un petit peu avant d’atteindre “The dream within a dream“.

– Puis-je avoir ma clé, s’il vous plaît? demanda Avril à une fille en uniforme bleu.
– Bien sûr, mademoiselle. Tenez.

Elle prit la clé qu’on lui tendait et alla dans l’ascenseur bondé de gens, comme d’habitude, avec Marco.

– Peu de gens sont aimables comme toi avec des dames de services ! s’étonna-t-il.
– Quand nous sommes venues ici, Glan… ( Avril regarda autour d’elle et vit beaucoup de gens qui l’écoutaient indiscrètement) Jeanne et moi, nous n’avons rencontré que des gens très agréables. J’ai donc pris leur exemple mais si personne ne le fait, j’imagine que je ne dois pas le faire non plus !

Marco la rassura en lui disant que c’était beaucoup mieux d’être agréable que l’inverse quand Avril tourna la clé de la serrure de la porte n°35.

– Glani… ? cria celle-ci. J’ai ramené quelqu’un ! Glani ? Ne t’inquiète pas, il est très gentil ! Glani ?

Affolée, Avril courut dans toutes les pièces de la chambre. Mais elle fit ça pour rien car, même sans regarder dans toutes les pièces, elle voyait bien que Glani avait véritablement disparu.

– GLANI !?!?! cria-t-elle pour une dernière fois.

Mais comme on l’aurait deviné, aucun signe de celle-ci.

– Marco, Glani a disparu ! dit précipitamment Avril. Je ne la trouve plus !
– J’avais remarqué ! dit le garçon. Elle n’a pas laissé un mot ou quelque chose comme ça?

Avril chercha des yeux un mot de Glani déposé sur le lit ou une étagère mais n’en vit guère. Dépitée, elle s’assit au bord de son lit, la tête dans ses mains.

– Qu’est-ce qu’on va faire, Marco ?
– A vrai dire, cela dépend de toi, répondit-il en s’asseyant à côté d’elle. Tu préfères d’abord la retrouver puis ensuite passer à l’action ou alors, passer à l’action pour ne pas perdre de temps et la chercher en même temps ?
– Dit comme ça, la réponse paraît évidente… Mais tu crois que c’est vraiment honnête de la laisser tomber ?
– C’est toi qui choisis. Mais es-tu sûre que ce n’est pas plutôt elle qui t’a laissée tomber ?
– Tu dis n’importe quoi, répondit Avril en soupirant. Mais… cela m’inquiète qu’elle n’ait pas laissé de mot comme quoi elle allait simplement, elle aussi, visiter la ville ou autre chose dans le genre.
– Bon… on fait quoi, alors ?!
– Je… je crois qu’on va passer à l’action… Mais alors, tous les jours, on reviendra à l’hôtel pour voir si elle n’est pas revenue, d’accord ?
– Bien sûr que je suis d’accord ! s’exclama Marco. Je te rappelle que c’est toi la cheffe ! Moi, je t’accompagne juste !

Avril sourit, se leva, mit les poings sur les hanches et dit :

– À présent, passons à l’action.
– Ouaiiiiiis ! cria Marco, en rigolant.

Premièrement, nous allons voir comment et pourquoi la quatrième guerre mondiale démarrera.

Chapitre 22 : Nous sommes en 2055

– Nous sommes en 2055, c’est ça ? demanda Avril, en fouillant dans son sac pour trouver le mot de son père.

– Oui. Le quatre avril deux-mille-cinquante-cinq, répondit Marco.

Avril sortit plein de choses de son sac dont trois pommes, une couverture  pliable, un détecteur de feu, de l’argent des Ancêtres, un chauffeur automatique d’ingrédients, une lampe de poche 360°, un sandwich au gruyère infini, de la poudre de nouille, un épais châle noir pour qu’elle se couvre et des lunettes pour voir à travers la matière. Mais aucun signe des feuilles recherchées.

– Tu n’aurais pas vu des feuilles un peu jaunes avec des trucs écrits dessus ?
– Heuh, non… dit Marco, les sourcils froncés. Pourquoi les veux-tu ?
– Mon père y avait marqué toutes les dates des guerres mondiales ! répliqua à Avril, angoissée de ne plus voir les feuilles de son père. Il nous faut absolument ces papiers !
– Mais pourquoi ?!
– Comme je t’ai expliqué, ce n’est pas seulement à cause des blackmen que notre monde est devenu aussi… sombre. Mon père m’a expliqué que la quatrième guerre mondiale, ainsi que la cinquième seraient fatales… Il faut absolument savoir quand elles vont se dérouler et pourquoi ! Ensuite, on fera tout ce qu’on pourra pour les empêcher d’exister… Mais si on n’a pas les dates ni les “pourquoi”, jamais nous n’y arriverons !!

Marco regarda Avril. Deux lueurs totalement différentes passèrent dans ses yeux. Une était grave et sombre, l’autre était rieuse et moqueuse.

– Je suis d’accord pour le fait que nous n’ayons pas les dates. Mais les “pourquoi “, pas tant que ça…
– Qu’est-ce que tu veux dire? bondit Avril.
– Toute la planète est au courant qu’il va y en avoir une quatrième, de guerre mondiale. On ne sait pas quand, mais c’est évident. Et on sait quelle en sera la cause.

Avril reconnut tout de suite un certain air de famille entre Marco et son père : ils aimaient tous les deux avoir les autres suspendus à leurs lèvres.

– Bon, ben tu peux me la dire, la raison ! lui dit Avril, au bord de l’impatience.
– Je croyais que tu savais… répondit Marco, tranquillement. Étant donné que tu viens du futur.
– Et bien, non, je ne sais pas ! répliqua Avril, agacée par une telle ressemblance entre son ami et son père. Donc, soit tu continues à jouer les mystérieux, soit tu me dis la raison et comme ça, c’est fait !

Marco soupira, s’assit sur le lit et dit :

– J’imagine que je vais devoir tout t’expliquer depuis le début…
– Tout compris, dit Avril, franche.

Nouveau soupir de la part de Marco.

– Bon… Il y a quelques dizaines d’années, un hacker a piraté quelques sites importants tels que la NASA, la NSA, le Pentagone ou encore l’Air Force. Il aurait dû aller en prison six mois seulement mais pour une raison mystérieuse, il subit six ans de prison. Avant d’aller dans la plus grande prison de la planète Terre, il avait révélé avoir trouvé une photo plus ou moins étrange qu’il avait trouvé dans le fichier “photos non-filtrées“. Il s’agissait de la Terre, vue de l’espace et, à côté de celle-ci, un objet volant non-identifié. Un OVNI. De plus, le hacker avait trouvé des dossiers qui laissaient à désirer… cette fois-ci, le fichier s’appelait “nom et prénom de PNI (Personne Non-Identifiée).” Il y avait aussi les dates de leurs morts… C’était vraiment étrange. Il n’a rien su dévoiler de plus… La police, déjà à ses trousses, l’en a empêché. Seulement, si tout ce qu’il avait trouvé était faux… Pourquoi l’avoir condamné à tant de temps de prison ? C’était la question que beaucoup se posaient. Il y avait quelque chose de pas clair dans cette histoire… mais c’était seulement le début. Il y a deux ans à présent, quelqu’un d’autre a piraté les mêmes sites. C’était une femme, qui connaissait bien le hacker et qui croyait vraiment ce qu’il disait. Elle a déclaré: “Je ne l’ai jamais connu menteur… Je ne vois pas pourquoi il commencerait maintenant avec des histoires d’extraterrestres !” On n’entendit plus parler de cette femme. Jusqu’au jour où on se rendit compte qu’elle avait passé tout son temps à essayer de finir le travail de McKinnon, le hacker, son ami fidèle. Et elle a très bien réussi son coup. Lucie -puisque c’est son prénom- avait beaucoup plus de moyens d’arriver à s’infiltrer dans des sites TOP SECRET. Elle trouva tellement de choses intrigantes, mystérieuses, étranges, qu’elle décida que le monde entier avait le droit de savoir. Elle avait tort… On vivait beaucoup mieux avant que…
– Que ? demanda Avril, qui buvait ses paroles, sourcils froncés.
– Avant que Lucie n’ouvre l’accès du site de la NASA, celui avec le plus d’informations, à toutes les personnes présentes sur Terre. Quand elle l’a annoncé en direct sur une émission télévisée, il y avait l’ambiance la plus glauque que je n’aie jamais connue. Personne n’osait aller regarder. Mais au bout de quelques jours tous les politiques, présidents, rois et autres hommes important, se ruèrent sur les sites. Puis, peu à peu, toute les populations allèrent voir l’inimaginable.
– Qu’est-ce qu’avait trouvé Lucie sur les sites ? demanda timidement Avril, intimidée par l’air si sérieux de Marco.
– Des photos si étranges… des gens se rassuraient en se disant à eux-mêmes et aux autres que ce n’était simplement qu’une très mauvais farce et que c’était n’importe quoi. Malheureusement, ils ne croyaient eux-mêmes pas ce qu’ils disaient. Pourquoi la NASA aurait pris des fausses photos dans leurs sites si importants ? Pourquoi les photos étaient-elles dans un fichier qui portait le nom de “non-filtrées” ? Et juste à côté, un fichier “filtré” ? Tout cela était incompréhensible. Lucie a été condamnée à la prison à perpétuité. Les extraterrestres viennent de très loin, et avec leurs technologies sûrement très avancées, ils ont pu venir ici. Tout le monde avait peur, bien entendu. Moi aussi, j’étais mort de peur. Quand est-ce qu’ils viendront ? Quand est-ce qu’ils décideront de venir pour posséder une petite planète en plus ? Je me posais et reposais cette question tous les jours, comme tout le monde.

À présent, Marco avait enfoui son visage dans ses mains. Ses lèvres tremblaient.

– Chaque époque a son défaut, dit il sombrement. Mais à chaque fois, c’est souvent pour le pouvoir que les gens s’entretuent, se torturent. Je n’ai jamais connu une époque sans guerre, sans injustice.
– Marco, ne dis pas ça, lui dit Avril, en lui serrant les épaules. Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as d’être dans cette époque. La mienne est sans couleurs, sans joie nulle part ! La vôtre est tellement vivante, joyeuse, active ! Et je peux te dire une chose… Jamais les extraterrestres n’ont débarqué sur cette Terre. Et je trouve que je suis bien placée pour le dire, tu peux avoir confiance en moi !

Elle souriait. Mais malgré ça, Marco avait l’air terrorisé par ce qu’il disait. Il se leva d’un bon, ce qui fit sursauter Avril et hurla à plein poumon.

– POURQUOI FAUT-IL QUE TOUT SOIT AUSSI COMPLIQUÉ ??? JAMAIS, AU GRAND JAMAIS, TOUT LE MONDE S’EST CONTENTÉ DE CE QU’IL AVAIT !

Il était tout rouge, les poings serrés et le souffle accéléré. Mais il ne s’arrêta pas là.

– TU VEUX QUE JE TE DISE? J’AIMERAIS PEUT-ÊTRE BIEN QUE LES EXTRATERRESTRES SE RAMÈNENT ET ENVAHISSENT NOTRE PLANÈTE, COMME ÇA, AU MOINS AVANT DE MOURIR, LES ÊTRE HUMAINS AURONT EU UNE SECONDE POUR SE RENDRE COMPTE QU’ILS AVAIENT DÉJÀ TOUT CE QU’IL LEUR FAUT ! UNE SECONDE POUR QU’ILS SACHENT QU’IL SUFFISAIT JUSTE D’ÊTRE ENSEMBLE, RÉUNIS ET ATTACHÉS !

A présent, c’était Avril qui était terrorisée. Elle regardait Marco tremblant de rage. Avril retint son souffle en regardant son ami qui, lui, fuyait son regard.

– P… pardon, dit-il, le regard toujours fuyant. Mais j’en ai tellement marre ! Faudra-t-il attendre vingt-mille ans pour que les humains sur notre planète se rendent compte qu’ils pourraient avancer beaucoup plus facilement dans la vie et ses mystères en cherchant, ensemble tout ce qui est possible de découvrir ? Si, nous tous, nous ne formons qu’un ? Si personne ne séparait la Terre en plusieurs pays ? S’il n’y avait plus véritablement de chef, que tout le monde pouvait émettre son avis dans n’importe quel sujet ? Je sais bien que c’est inimaginable. Il y aura toujours un chef.
– C’est sans doute vrai, soupira Avril. Mais on doit se contenter de ce qu’on a, non ? Je trouve que la Terre est magnifique. Ne prétends pas le contraire.
– Je ne…
– Tu te plains. On n’est pas là pour ça. On est là pour agir, et empêcher que le pire se passe. Crois-moi ou non, le pire ce n’est pas maintenant. Pas du tout. Alors on se secoue et on arrête de discuter !

Marco, bouche bée qu’Avril lui ait tenu tête, la regardait avec un mélange d’admiration et de stupéfaction. Puis, il sourit.

– Tu as raison. Totalement raison. Mais… la quatrième guerre mondiale, elle ne sera pas avec les extraterrestres, hein…
– Ah bon ? s’étonna Avril. Avec qui, alors?
– Je crois qu’on va devoir encore un peu discuter.
– Ce n’est pas grave. Explique-moi.
– Peu après que tout le monde ait regardé, fouillé le site de la NASA, comme je t’ai dit, beaucoup de photos beaucoup trop suspectes ont été trouvées. La planète entière était furieuse contre les États-Unis, eux aussi au courant. Plusieurs rois, présidents et scientifiques ont demandé à avoir en leurs possession les cadavres des Aliens. Et la cerise sur le gâteau, c’est que les États-Unis ont refusé. Depuis, chaque jour, tout le monde s’attend à une guerre. Les dirigeants d’Allemagne, d’Angleterre,…
– J’habite en Angleterre ! s’exclama Avril. Tu crois que ça veut dire que c’est l’Angleterre qui a gagné la guerre ?
– Je n’en s…
– Pas grave, continue.

Marco poussa un grognon qui voulait sans doute dire “faut savoir ce qu’on veut, dans la vie!” et continua.

– Je disais donc, les dirigeants d’Allemagne, d’Angleterre et de France ont déjà envoyé des bombes sur les hôpitaux d’Aliens. Alors, on se doutait bien que cela n’allait pas tarder à dégénérer dans les jours qui ont suivi !

Avril songea soudain à quelque chose.

– Marco, je crois que, s’il y avait vraiment eu des extraterrestres qui avaient débarqué, je le saurais, non ?
– Peut-être que dans ton époque, ils te le cachent… ?
– Non, mais, je veux dire, qu’est-ce qui prouve que c’était vraiment le site de la NASA et pas un site construit de toute pièce que Lucie avait dévoilé ?
– C’est beaucoup trop sérieux pour faire une farce là-dessus. Et pourquoi les États-Unis n’auraient pas protesté si c’était faux ?
– Peut-être parce qu’on ne leur a pas laissé le choix.
– Je ne crois pas… Avril c’est vraiment sérieux, pas le temps de discuter là-dessus !

Avril n’entendit même pas ce que venait de dire Marco. Elle pensait déjà à autre chose.

– Ça va te paraître absurde, mais je veux aller voir le président des Etats-Unis. Non, je ne veux pas, je vais aller le voir.

Marco en était plus qu’abasourdi.

– Pardon ?! Tu n’es pas sérieuse !? Et en quoi ça t’apporterait d’aller voir le président des États-Unis ?
– Je veux lui demander s’il y a vraiment eu cette histoire d’extraterrestres. Les yeux dans les yeux.
– Avril… ils sont sûrement venus sur Terre ! Je te l’ai déjà dit : pourquoi n’auraient-ils pas protesté ? Pourquoi se serait-il passé quelque chose d’aussi terrible ?

Avril songea une nouvelle fois à ce que Marco venait de dire. C’est vrai, pourquoi ? se demandait-elle. Puis, soudain, une idée lui traversa l’esprit.

– Je crois savoir, pourquoi, dit-elle. Mais sans certitude. En tout cas, ça tient debout.

Marco leva un cil, ce qui signifiait qu’il voulait en savoir plus.

– Et bien, commença Avril, je crois qu’on les a obligés. Forcés, menacés. Oui, oui, c’est sûrement ça…

Son acolyte, qui commençait à désespérer qu’Avril ne veuille absolument pas admettre le fait que des Aliens sont venus sur Terre, soupira et s’ébouriffa les cheveux – ce qu’il adorait faire quand il n’était pas de bonne humeur.

– Je sais que j’ai raison, Marco. Je sais aussi que, toi, tu y crois dur comme fer. Mais… je viens de ton futur, tu comprends, ça ? Je crois savoir mieux que toi ce qu’il va se passer… Et, tu imagines, si j’ai raison ?
– Quoi, si tu as raison ? grogna Marco, qui commençait un peu à douter -mais pas suffisamment pour changer d’avis, attention !
– Si j’ai raison, ça empêchera la quatrième guerre mondiale ! s’écria Avril, soudain prit d’un agacement extrême du manque d’énergie de Marco. Ça empêchera une guerre mondiale ! Mais, toi, tu dois prendre ça un peu à la légère, non ? Puisque tu ne sais pas ce qu’elle va produire ! D’ailleurs, je vais te dire, il y en aura aussi une cinquième ! Et, elle, elle sera la plus atroce ! Un massacre que tu ne peux même pas imaginer !
– Je… je sais très bien ce que c’est ! cria, Marco. Et… je ne prends pas ça à la légère, du tout. Je comprends même mieux que toi, ce que c’est qu’une guerre mondiale. Toi, tu n’en as même pas connue !
– Ah ! Et peut-être que tu en as connue, toi ?!
– Et bien, figure-toi que oui ! hurla Marco. OUI ! OUI ! J’AI CONNU LES TROIS !!!
– Comment ? dit Avril, qui avait soudainement repris son calme. Tu… tu… comment n’ai-je pas deviné plus tôt ?! Ho, mon Dieu ! Je… je suis désolée, Marco, vraiment !
– Au moins, comme ça, tu le sais, dit Marco en souriant. Quand je t’ai vue, j’ai tout de suite remarqué que tu venais d’un autre temps, comme moi. Tu viens du futur, je viens du passé !

Avril tendis l’oreille et ce fut au tour de Marco de lui expliquer tout de A à Z.

Chapitre 23 : Avril, je crois que tu as raison

– Avril, je… je crois que tu as raison ! chuchota Marco dans un lit à côté de celui de son amie.
– Quoi ?! répondit mollement celle-ci, qui était prête à s’endormir.
– Je crois que… enfin, justement, je ne crois plus que… que des extraterrestres ont jamais touché cette Terre. J’espère que tu m’entends parce que j’avoue que c’est dur pour moi d’avouer que j’ai tort !
– Mmmpffrroon…
– OK… j’ai compris, tu dors… Bon, ben… bonne nuit alors !

Et il s’endormit dans ses grosses couvertures.

– On se réveille !! cria Avril en secouant Marco dans son lit. Allez!
– Ronfmmpff…
– Je suis déjà habillée, regarde ! Comment tu trouves ma robe jaune ? Elle me va bien ?

Elle tourna sur elle-même, faisant voler les volants de sa robe.

– Heu… oui, c’est très joli, répondit Marco qui n’avait pas encore les idées très claires. Et, heu… au fait… tu te souviens de ce que je t’ai dit, hier ?

Avril se souvint qu’il lui avait parlé pendant la nuit mais elle ne savait plus à quel sujet… elle se souvenait également qu’il avait dit “c’est dur pour moi d’avouer… ” Et s’il lui avait dit qu’il l’aimait? Avril en devint rouge tomate.

– Oh, je… non, je ne me souviens pas, dit-elle en prenant le ton le plus détaché qu’elle pouvait. Mais je t’en prie, dis-moi.
– Et bien, voilà, je crois que tu as raison. Jamais des Aliens ou je ne sais quoi encore ont mis le pied sur Terre. J’ai repris raison. Mais seulement… comment va-t-on pouvoir convaincre le monde entier de la reprendre, la raison ? J’ai l’impression que les gens préfèrent avoir peur que d’être rassurés.

Avril était bien plus contente que si son ami lui avait déclaré sa flamme. Il venait de lui dire qu’il était avec elle. Ce qui voulait dire qu’ils allaient bientôt passer à l’action.

– Pour le comportement des humains, c’est sûr que tu t’y connais mieux que moi… étant donné que tu les connais depuis longtemps… mais moi, je crois que, si il y a des preuves, tout le monde les accompagnera, bras ouverts !

Marco eu soudain un large sourire, content de voir qu’il y avait de l’espoir.

– Je t’adore ! dit- il.

En entendant ces mots, Avril pensa soudain à son autre ami, celui qu’elle avait abandonné dans un monde horrible et miteux. Quand elle y repensait, à “son présent”, elle avait une terrible nausée, comme si on lui avait fourré une grosse poignée de poussière dans le ventre. Et dire qu’elle avait laissé Kay là-bas… en plus, Glani avait disparu juste quand l’action allait démarrer. Glani… elle aussi, elle l’avait en quelque sorte abandonnée. Mais c’était l’avenir du monde qui était en jeu, et elle n’avait pas jugé la disparition de son amie aussi importante que ça.

– Heu… ça va ? demanda Marco, qui avait remarqué que son amie était dans ses pensées. J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
– Hein, quoi ?! répondit Avril. Oh, je… non, ça va, ça va. Je suis super contente que tu te sois rangé à mon avis ! Mais, il faudrait quand même se rendre près du Président des États-Unis. Je juge cela important. Et puisque tu ne fais qu’être mon acolyte, c’est moi qui décide ! Nous allons devoir faire comme si nous savions que des gens l’obligent à garder le silence sur cette affaire. Comme si nous savions tout ! Ainsi, le Président… comment s’appelle-t-il, d’ailleurs ?
– Matthew Kigwsel, répondit précipitamment Marco. C’est un bon Président… nous avons de la chance de l’avoir lui et pas un autre ! On a évité Donald Trump Jr de justesse !
– Qui est-ce ?
– Aucune importance…
– Bon ! déclara Avril. Comme je disais, si nous faisions semblant d’être au courant de tout et d’avoir même des preuves, Matthew Kigwsel devrait pouvoir nous dire la vérité. J’en suis certaine.
– Et si…, commença Marco, et si la vérité était qu’il y a vraiment eu des Aliens sur Terre ? Si c’est toi qui te trompais ?

Marco paraissait inquiet. Tout comme Avril. Mais elle voulait avoir l’air d’être très sûre d’elle, pour ne pas faire douter Marco davantage.

– Je crois que ce ne sera pas si grave, dit celle-ci en faisant “non” de la tête. On sera juste, au pire, un peu ridicule ! Mais il faut tenter le tout pour le tout.
– Et comment tu comptes t’y prendre pour avoir une entrevue avec le Président, hein ?! Ce n’est pas si facile que ça ! Ils vont sûrement refuser ! On ne peut pas aller discuter avec un Président comme ça, tranquille !
– Je ne pensais pas vraiment le demander à quelqu’un… répondit doucement Avril.

Marco la dévisagea soudain.

– Tu… tu veux dire que tu pensais entrer dans la Maison Blanche par… par effraction ? Mais tu es complètement folle !
– C’est ce que tu viens de dire ! répliqua Avril. Personne n’acceptera… alors pourquoi ne pas le faire par nous-mêmes ? J’ai fait beaucoup de choses pour arriver jusqu’ici… ce n’est pas maintenant que je vais reculer, crois-moi ! En plus, tu viens de me dire qu’il était dans une maison… c’est pas bien compliqué d’entrer dans une maison ! Et puis, quand il verra que nous n’avons absolument aucune arme sur nous, il se dira bien que nous ne lui voulons aucun mal !

Elle paraissait décidée et cela désespéra Marco.

– Mais… il n’est pas tout seul, Avril ! Il y a une armée complète qui l’entoure pour qu’aucune personne inconnue ne touche à un seul de ses cheveux ! Et la Maison Blanche est… c’est la maison la plus protégée des deux Amériques ! Il y a des caméras dans toutes les pièces ! Si un garde voit une seule personne dans la Maison Blanche qui ne doit pas y être, il la prend et la met en prison ! Ou alors, il l’exécute, sur-le-champ

Avril déglutit. Ça n’allait certainement pas être aussi facile qu’elle l’imaginait mais elle s’y attendait un peu. C’est pourquoi elle ne se découragea toujours pas.

– Et bien nous ferons avec, dit-elle sombrement. Mais nous le ferons, ça, je peux te l’assurer !

Marco poussa un profond soupir.

– Alors, d’accord, si tu es si sûre de toi, je marche.

Et il lui tendit la main, qu’Avril ne tarda pas à serrer fort, heureuse qu’il accepte quelque chose d’aussi fou.

– D’abord, dit-elle, il faudrait avoir le plan exact de la Maison Verte !
– Blanche.
– Oui, pardon. Où peut-on trouver cela ?
– Sur internet, répondit simplement Marco. Et on peut même aller dans une imprimerie pour l’imprimer.
– Sérieux ?! s’étonna Avril. Il y a encore des imprimeries en deux-mille-cinquante-cinq ?! Ouh la la la la… on n’est pas dans la modernité, là !
– Rhoo… ça va… c’est tout ce qu’on a pour le moment !
– Je disais ça pour rire… bon, premièrement, aller imprimer le plan de la  Maison… Blanche, c’est ça? Deuxièmement, savoir le planning des journées du Président, pour savoir où il se trouve. Troisièmement, trouver un passage, une entrée sur la maison où il nous serait possible d’entrer. Quatrièmement, parler à Matthew Kigwsel, lui faire croire que nous savons tout. Absolument tout. Cinquièmement, si notre plan marche, déclarer à la Terre entière la vérité. Et sixièmement, retrouver Glani… ça, il le faut absolument !
– Je suis partant, dit-il. Mais avant que nous ne commencions toutes nos péripéties, je voudrais te poser une question… qu’est-ce que tu as sur le bras ?

Avril regarda son bras à l’endroit où Marco pointait son doigt et reconnu sa cicatrice. Elle l’avait complètement oubliée, avec tous les événements passés. Elle formait d’abord un “a”, un peu carré. Sur la ligne du “a”, se mettait deux lignes, toutes deux partant vers l’extérieur. Ce qui formait un “k”. Et au bout de la ligne du “a”, il y avait un “g”, lui aussi un peu carré. A-K-G. C’était le trio de l’enfer. Avril passa doucement sa main dessus, comme si sa cicatrice était sacrée. Mais cela lui fit un mal atroce, alors, elle arrêta. Avril sourit et se tourna vers Marco.

– C’est une marque de mon passé, de ton futur, et avant, de mon présent.

Chapitre 24 : Avril attendait patiemment

Avril attendait patiemment dans la chambre de l’hôtel quand elle entendit un bruit de clé dans la serrure. Marco arriva, chargé de grosses feuilles de papier plastifiées et d’une boîte de punaises.

– Voilà, regarde ! dit-il en déposant un feuille plastifiée sur le lit. Ce plan-là est le plus précis. J’ai aussi apporté des punaises pour qu’on puisse avoir des points de repère !
– Génial, dit Avril, mettons-nous tout de suite au travail ! Si je comprends bien, là, c’est la grande entrée. L’entrée principale.
– Oui, il ne faut pas entrer par là, c’est trop surveillé. Mais, théoriquement, nous pourrions peut-être passer par une fenêtre qui se trouve sur le toit. Mais seulement, il faudrait avoir du matériel pour pouvoir y monter !
– Nous ne devons pas perdre de temps. Donc, si tu es d’accord, nous ne passerons pas par là. J’ai moi-même fait certaines recherches. J’ai regardé des photos de l’intérieur de la Maison Blanche. Et j’y ai vu des trous d’aération.
– Heu… oui, et? demanda Marco en se passant la main dans les cheveux.
– Et ?! s’exclama Avril. Mais si il y a des trous d’aération, ils sont sûrement reliés avec des égouts ! Sauf si vous n’avez déjà plus d’égouts…
– Si, bien sûr que nous avons encore des égouts… dit Marco. Mais tu suggères d’entrer par une plaque d’égout qui se trouve dans la rue et de faire tout le chemin, toujours dans les égouts, faire tout le chemin jusqu’à la Maison Blanche ?!
– Bien sûr, répliqua Avril, dignement. Seulement, tous les égouts ne sont pas reliés. Il faut trouver le bon. Tu vas sûrement me demander si ça, ce n’est pas perdre du temps, mais vois-tu, je l’ai déjà trouvé, l’égout !
– Comment ?! s’exclama Marco, abasourdi. Tu as passé ton temps à chercher dans les égouts, sans même me demander mon avis ?

Avril lui sourit avant d’ajouter :
– Je voyageais tranquillement sur votre super vieux truc, là… internet, voilà. Puis, soudain, un article a attiré mon attention. Ça s’appelait “La vie dans les égouts“. On racontait le métier des chasseurs de rats. Eux, ils passent toute leur vie dans les égouts. Puis, à un moment, pendant que je descendais en bas de la page, une image a capté mon attention. C’était la photo d’un papier qui appartenait à un chasseur. Il montrait où menait chaque égout, pour ne pas qu’il se perde. Chaque entrée, chaque sortie. Mais après quelques secondes, l’image se brouilla et de grosses lettres rouges apparurent, disant que cette image avait été supprimée d’internet, car elle était susceptible de révéler des informations très confidentielles. Mais seulement, j’avais déjà repéré l’égout qui menait jusqu’à la Maison Blanche. Maintenant, je sais exactement où il se trouve. Voilà d’où m’est venue l’idée de, peut-être, y aller par un égout. Donc, voilà. Qu’est-ce que tu en penses ?

Avril regarda Marco avec malice, contente de voir qu’il la regardait avec admiration.

– Je pense que tu es formidable.
– Ça, je le savais déjà très bien, merci. Et pour l’idée de l’égout?
– Formidable aussi.
– Alors, ok ! Passe-moi les punaises ! Tu as pris une carte de la ville aussi ? (Marco acquiesça et lui passa la carte) Parfait ! L’égout se trouve… ici !

Elle enfonça énergiquement une punaise dans une coin de la ville, un peu abandonné, désert.

– Heu… , commença Marco en levant un sourcil, tu es sûre que c’est là ? Parce qu’il est drôlement loin de la Maison Blanche !
– Sûre et certaine. Et regarde, je me souviens qu’il y a un autre égout sur notre route, si jamais on veut respirer de l’air un peu plus frais. Il est juste au milieu du chemin qu’on doit parcourir.
– Pourquoi est-ce qu’on n’entrerait pas tout de suite dans cet égout-là, alors, s’il est plus près de la Maison Blanche que le premier ?
– Peut-être parce que c’est en plein centre ville. Et qu’il y a souvent beaucoup, beaucoup, beaucoup de gens, non ?! Bon, comme je te disais tout à l’heure, j’ai trouvé des images de l’intérieur de la Maison Blanche. Et j’ai vu le trou d’aération dans un couloir, je ne sais pas lequel. Je sais juste que c’était un couloir, assez large pour mettre deux éléphants !

Avril lâcha la carte de la ville pour prendre celle de la Maison Blanche.

– Là, commença-t-elle en regardant la carte, là on dirait que c’est un grand couloir. C’est peut-être celui-là. Apparemment, c’est le couloir principal, ce qui n’arrange pas les choses.
– Maintenant, il faut trouver le planning du Président, soupira Marco. Et ça non plus, ça n’arrange pas les choses. Pour ma part, je sais juste que mardi, il va à une conférence de presse pendant toute la journée. Donc déjà, pas mardi.
– Mardi ? s’étonna Avril. Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ah… tu ne connais pas les jours de la semaine ?
– Bien sûr que si ! s’offusqua Avril. Mais mardi ne veut rien dire !
– Bon, et bien, si on ne peut pas dire mardi, le deuxième jour de la semaine convient mieux ?
– Oui, ça, c’est plus clair! Donc, déjà pas le deuxième jour de la semaine. Ce serait justement bien d’y aller le premier jour de la semaine, si le Président a rendez-vous avec la presse ! Parce que s’il déclare la guerre, ça va pas le faire ! Mais, heu… quel jour sommes-nous ? J’ai un peu perdu la notion du temps.
– Je crois que nous sommes sam .. le sixième jour de la semaine. Oui, c’est ça, nous sommes samedi. Je crois aussi que nous devrions aller le lund… le premier jour de la semaine. Mais alors, il faut absolument savoir le planning du Président de ce jour-là.
– Je suis d’accord mais où trouver ça? demanda Avril. Encore sur internet ?
– Internet. Non, je ne crois pas que ça soit sur internet.

Avril poussa un profond soupir avant de s’affaler sur les couvertures douillettes du lit de l’hôtel.

– Je vais un peu sortir, dit-elle. J’ai besoin de prendre l’air.

Dehors, il faisait froid. Normal, on était au mois d’avril. Avril regardait les gens passer. Emmitouflée dans son châle mais les jambes nues, elle portait toujours sa robe jaune. Puis, elle décida d’aller dire bonjour à Caroline.

– Eh ! Salut Poulette ! dit celle-ci en voyant Avril entrer dans le magasin. Depuis le temps ! Tu as vu ? Je me suis teint les cheveux en toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ! Rouge, rose, jaune, bleu, vert, mauve !
– Joli ! mentit Avril.
– C’est toi qui m’as donné cette idée, la première fois que tu es venue ! s’enthousiasma Caroline. Tu trouvais les couleurs si belles, si magnifiques que tu m’as vite influencée ! Puis, je me suis dit, pourquoi pas ? Tu veux quelque chose ?
– Mmmmm… non ça va, je passais juste comme ça. Mais, heu, sais-tu où je pourrais trouver le planning du Président ? Ce qu’il fait, quand et où.
– Houla, non ! Pas tout le temps, en tout cas ! Je sais juste que mardi, il fait une conférence de presse.
– Ah! dit Avril. Bon, ben, à la prochaine, Caro !

Et elle sortit du magasin, dépitée. Avril décida d’aller se boire un petit cipiccino, comme elle croyait que cela s’apellait.

– Un cipiccino, s’il vous plaît, dit-elle à un serveur qui passait par là.
– Capuccino ? Très bien mademoiselle.

Et il partit derrière le comptoir. Avril enleva son châle, car dans le café, la température était bonne. Une dizaine de gens se trouvaient dans le bar, produisant une ambiance chaleureuse, avec des rires qui sortaient de temps en temps. Derrière Avril, une petite famille composée de trois enfants, un papa, une maman, une mamy et un papy papotait tranquillement. Le serveur réapparut et vint lui apporter sa boisson. Avril colla ses mains sur la tasse brûlante pour les réchauffer quand…

– Sérieusement, commença une voix de femme, vous ne trouvez pas ça un peu abuser que le Président reste avec ses enfants dans la grande salle de la Maison Blanche au lieu d’aller donner son avis au tribunal ?
– C’est vrai que c’est un peu abuser ! dit une autre voix, qui semblait provenir d’une personne âgée. Une affaire de meurtre ! Il pourrait tout de même y assister ! Mais non, monsieur préfère rester le samedi bien tranquille chez lui, avec ses enfants ! Heureusement qu’il n’y reste que deux
heures ! C’est la seule chose un peu raisonnable ! Avril bondit de sa chaise, ce qui fit bondir la petite famille.
– Excusez-moi de vous déranger, dit-elle précipitamment, mais samedi est le quantième jour de la semaine ?
– P… pardon? demanda la plus jeune femme, qui semblait être la mère.
– Samedi est le quantième jour de la semaine? répéta Avril.
– Le sixième ! s’exclama un des trois petits enfants, qui se trouvaient être tous des garçons. C’est le sixième jour de la semaine ! J’l’ai appris à l’école ! “Aujourd’hui, nous sommes le sixième jour de la semaine”, qu’elle a dit la maîtresse !

Avril lui sourit, puis partit en sprintant vers l’hôtel, sans faire attention au regard interrogateur et méprisant que la petite famille lui avait jeté. C’était maintenant. Maintenant, que l’action allait devoir commencer. Pas le premier jour de la semaine. Une chance incroyable qu’elle avait eu, elle n’allait pas la laisser passer ! Avril se rua à l’intérieur de l’hôtel, poussa tout le monde dans la file pour prendre ses clés, monta les escaliers quatre à quatre et ouvrit la porte de la chambre n°35 à la volée.

– MARCO ! NE TE CHANGE PAS, VIENS MAINTENANT TOUT DE SUITE AVEC LES CARTES QU’IL NOUS FAUT, ON Y VA, MAINTENANT ! MAINTENANT !

Marco, fit tout ce que venait de lui dire Avril, le souffle court.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, quand il eut toutes les cartes sous le bras.
– Je t’expliquerai quand il y aura le temps ! Il n’y a pas un moyen plus rapide que la marche pour aller jusqu’à la bouche d’égout ?!
– Heu… si, si ! s’empressa Marco. Il y a les bus, les taxis et les vélos !
– Il y a beaucoup trop de circulation, aujourd’hui, pas le temps d’attendre dans des embouteillages ! Où est-ce qu’on peut trouver des vélos ?
– Ju… juste devant l’hôtel, il y a des vélos qu’on peut prendre pour voyager gratuitement !

Avril ne répondit pas, empoigna le poignet de Marco et descendit à toute allure de l’hôtel. Elle faillit assommer quelques personnes en poussant les portes de l’hôtel tellement elle était pressée.

– Ils sont où ?! demanda-t-elle.
– Là-bas !

Il pointa du doigt un carré de pelouse -en plein milieu du trottoir où se trouvaient, effectivement plusieurs vélos. Avril lâcha le poignet de Marco et se précipita vers eux.

– Suis-moi !

Elle enfourcha un vélo -Marco fit de même- et s’élança sur la route, en esquivant toutes les voitures et les gros bus avec un virage serré. Elle n’avait jamais fait du vélo mais le mécanisme de l’engin lui était venu tout de suite à l’esprit, comme par magie. Marco, qui la suivait toujours, ne tarda pas à la rattraper.

– TU PEUX M’EXPLIQUER CE QUI SE PASSE ?! cria-t-il, pour se faire entendre avec tous les bruits de klaxon et l’ambiance générale de la route surchargée.
– NOUS AVONS DEUX HEURES POUR FAIRE CE QUE NOUS DEVONS FAIRE ! répondit Avril, en ne quittant pas la route des yeux. JE SAIS OÙ EST LE PRÉSIDENT EN CE MOMENT ET C’EST L’ENDROIT IDÉAL ! ET SURTOUT, LA SITUATION IDÉALE, AUSSI !

Marco comprit qu’il ne devait rien demander de plus et qu’elle lui expliquerait tout quand ce serait possible. Alors il se tut et se concentra sur la route jusqu’à ce que la circulation commence à se faire de plus en plus rare. Enfin, ils atteignirent une rue, avec de hauts bâtiments noirs, complètement déserte. Juste des bruits de rats qui rongeaient quelque chose se faisaient entendre de temps en temps.

– C’est quelque part par ici, normalement, dit Avril, qui avait quitté son vélo.

Elle le déposa par terre et alla s’enfoncer dans la brume grise de la rue. Marco quitta lui aussi son vélo, et la suivit, le pas hésitant.

– Marco ! appela Avril, je… je crois que c’est ça ….

Marco ne voyait que la petite silhouette d’Avril. Il y avait beaucoup trop de brume. Mais il s’approcha tout de même, les mains devant lui. Quand il ne fut plus qu’a quelques centimètres d’elle, il regarda par terre et vit une plaque d’égout.

– Tu es prêt ? demanda Avril, les poings fermés par le stress.
– Je… je ne sais pas. répondit Marco, qui n’avait aucune envie d’aller se mettre sous une plaque d’égout, très certainement infestée de rats. Il s’ébouriffa les cheveux pour se motiver. Avril avait très peur et se mordit la lèvre en fermant les yeux. Elle priait.

– J’entre la première ? demanda-t-elle.
– Si tu y tiens. répondit Marco.

Avril s’abaissa pour ouvrir la plaque. Une odeur nauséabonde en sortit, ce qui fit tressaillir ses narines. Elle engouffra d’abord son pied droit dans l’égout avant de le ressortir illico et de se planter devant Marco.

– J’ai… j’ai d’abord besoin d’un petit encouragement.

Et sans attendre la réponse de Marco, elle l’embrassa, les bras noués autour de son cou. Puis, elle retira ses lèvres de celles de Marco et plongea dans l’égout. Il ne fallait pas perdre une minute ! Marco, qui était beaucoup plus chaud pour l’aventure maintenant, ne tarda pas à rejoindre Avril. Ils étaient tous deux plongés dans le noir le plus obscur. Avril avait oublié de prendre une lampe de poche où quelque chose de semblable. L’odeur était que plus forte et quelque chose de poilu passa sur les pieds d’Avril. Celle-ci poussa un hurlement avant de se reprendre et d’analyser la situation.

– Bon, il y a un peu d’eau moisie avec des déchets flottant dessus, constata-t-elle. Ça va, rien de trop terrible ! Mais seulement, il va falloir peut-être ramper, des fois. C’est n’est pas haut comme ça partout.
– Haut ? dit Marco. On sait seulement se mettre à quatre pattes!
– Peut-être, mais ce n’est certainement pas le pire ! Bon, ben, nous devrions peut-être avancer…
– Heureusement que c’est bouché par là, commenta Marco en touchant la pierre incrustée de moisi qui bloquait le passage de droite, sinon, nous aurions été bien embarrassés de devoir choisir par quel chemin partir !

Avril avança d’abord ses deux mains, puis, prise d’un élan, s’élança vers la gauche, là où ce n’était pas bouché. Pendant au moins vingt minutes ils avancèrent à quatre pattes, faisant parfois des rencontres particulières, tels que des rats morts, ou ce qu’il en restait, du vomi séché ou encore de drôles de petites bestioles, rampant sur tous les côtés de l’espace étroit qu’offrait l’égout.

– Je te jure que, plus jamais, je ne remettrai les pieds dans un égout de toute ma vie ! grogna Marco qui avait de la nourriture mâchouillée sur ses mains.
– Désolée, mais maintenant, il va falloir ramper ! dit Avril, tout aussi dégoûtée.

Et juste au moment où ils durent se mettre à plat ventre, un drôle de son retentit.

– Oh, non… dit Marco, qui était soudain terrorisé.
– Quoi ? s’inquiéta Avril.

Le bruit se fit entendre de plus en plus fort et petit à petit, un bruit d’eau l’accompagna.

– Quelqu’un a tiré la chasse ! s’exclama Marco, qui était plus dégoûté qu’inquiété. On va devoir retenir notre respiration !

Plein d’eau surgit brusquement derrière eux dans l’étroit tunnel. Avril ferma les yeux et se boucha le nez à l’aide de ses doigts au dernier moment. Elle fut violemment projetée de quelques mètres en avant et sentit la main de Marco la cogner en plein le visage. Ses oreilles était remplies d’eau et elle n’osa pas ouvrir les yeux. Sa mâchoire endolorie par le coup que Marco lui avait donné en étant, lui aussi, propulsé en avant lui fit affreusement mal et elle avait l’impression que ses poumons allaient exploser. Non seulement parce qu’elle avait besoin d’air et qu’elle ne pouvait plus respirer, mais par le choc qu’elle avait reçu. L’eau continuait de glisser sur ses oreilles et de tourbillonner dans tous les sens possibles quand quelque chose de coupant lui passa sur la lèvre supérieure. Enfin, quelques secondes plus tard, l’eau disparut. À présent, les deux amis était couverts de détritus de la tête aux pieds et reprenaient leur souffle. Le sang de la lèvre d’Avril continuait de couler. Mais elle n’y prêta pas trop attention et se contenta de frotter deux fois dessus avec le bord de sa main. Marco ne semblait avoir aucune blessure, juste étourdi par ce qui venait de se passer et dégoûté, tout simplement, parce que les besoins d’une personne inconnue était passé sur tout son corps.

– Ç… ça va ? demanda-t-il, bredouille.
– Je crois… , répondit Avril, en enlevant de son visage ses mèches rousses, qui étaient devenues plutôt brunes avec la sorte d”‘eau”. J’ai juste un petit peu mal à la mâchoire mais sinon, tout va bien. Et toi ?
– Moi, je me suis un peu cogné partout, quelques bleus par-ci par-là…

Marco passa doucement sa main sur le visage d’Avril et il sentit sa coupure à la lèvre.

– Qu’est-ce que…
– Elle ne me fait pas mal, ce n’est pas grave.

Après quelques secondes, le temps de reprendre leur souffle, Avril et Marco continuèrent de ramper, avec toujours les mêmes petites surprises de temps en temps.

– Marco, il y a une plaque d’égout juste au-dessus de moi. On la soulève pour reprendre de l’air ou pas ?
– Je ne crois pas, répondit-il, on commençait justement à s’habituer à cette odeur infecte !

Alors ils passèrent leurs chemin. Après vingt autres minutes, l’égout se fit tout d’un coup plus grand. On pouvait même s’y mettre debout. De plus en plus, l’odeur désagréable disparut ainsi que l’eau pourrie, le moisi, et les rats, morts ou non.

– Marco… commença Avril, soudain prise d’une grande panique, on arrive…

En effet, à présent ils ne marchaient que dans une grande salle plongée dans la pénombre. La seule chose sale, c’était eux. Puis, Marco aperçu des lignes de lumière.

– Avril… regarde… c’est bien le trou d’aération… c’est super ! il est grand !

Pour un trou d’aération, c’est vrai qu’il était grand. Avril sentait bien le vent dans cette pièce qui surgissait de tous les côtés. Elle s’approcha de la grille métallique. Elle se souvint qu’elle avait gardé ses lunettes qui voient à travers la matière dans la poche de sa robe jaune, à présent ruisselante d’eau moisie. Espérons que l’eau ne la fasse pas tomber de ma poche, pensa-t-elle. Avril mit la main dans sa poche et pensa “ouf’ dans sa tête. Elle sortit les lunettes et les mit sur son nez.

– Qu’est-ce que tu vois ? chuchota Marco, qui voyait grâce à la faible lumière qu’offrait le grillage la silhouette d’Avril.
– À travers la matière, répondit simplement celle-ci. Tu as gardé la carte, j’espère ?

Marco se rendit soudain compte qu’il avait laissé les cartes à l’entrée de la première bouche d’égout.

– Je… non.

Marco devina qu’Avril venait de se mettre la main sur le front. Mais elle ajouta :

– Je ne crois pas que ce soit trop grave. J’ai une mémoire excellente. Et je me souviens que la grande salle, là où est normalement le Président, est juste en face du grand couloir. Mais, je ne sais pas pourquoi, il y a plein de gens, plus précisément des vieux bonshommes, dans le couloir. Ah ! Et mais… quelqu’un les a interpellés, là et… c’est un grand monsieur avec les cheveux roux et un sourire gentil… deux messieurs sont avec lui, deux gros costauds, un à sa droite, l’autre à gauche… et ils… ils ouvrent deux immenses portes en or et… je crois qu’ils vont tous dans la grande salle ! Mais… je pensais qu’il passait du temps avec ses enfants… ! Ça va être plus compliqué que je ne le pensais… C’est bon… ils sont tous entrés dans la grande salle….

Elle se tourna vers Marco.

– Maintenant.

Marco prit entre ses mains la grille du trou d’aération et la secoua comme un pruneau. Au début, la grille resta clouée au mur, dure comme fer, puis, petit à petit, les clous se dévissèrent et dans un grand bruit sonore qui fit sursauter Avril, Marco l’arracha. Ils restèrent d’abord tous deux silencieux, ayant peur que les gens dans la grande salle aient entendu le grand ” CRAC”, mais personne ne vint.

– Je crois que c’est bon, murmura Avril, le cœur battant. Allons- y.

Et elle enjamba le grand trou, toujours suivie de Marco. Avril sursauta quand elle vit à quel point les caméras étaient présentes dans ce couloir.

– Marco, il faut faire vite ! dit-elle, en pointant les caméras du doigt.

Ils se précipitèrent vers les grandes portes dorées et Avril lâcha les lunettes, prise de peur. Quand ils arrivèrent juste devant les immenses portes, Avril inspira d’abord tout ce qu’elle pouvait d’air et posa sa main sur la poignée de la porte dorée. Mais à l’intérieur de son ventre, il y avait une grosse boule. Comme si cette boule lui mangeait l’estomac. Elle était rongée par la peur, sa lèvre, dégoulinant de sang, commençait à la piquer affreusement et sa mâchoire endolorie lui donnait mal à la tête.

– Non… Marco… je… je ne peux pas, sanglota-t-elle soudain, la main toujours sur la poignée de l’immense porte. Imagine, dès… dès qu’on entre, ils… ils nous tuent ! Tous ces gens qui sont entrés… non, non, je ne peux pas ! Ils… ils ne vont pas nous croire et… et… peut-être…

Elle plongea sa tête dans sa main vide et pleura tant qu’elle pouvait.

– Avril, non ! supplia Marco. On n’a pas fait ça pour rien ! Tout ce que tu as abandonné pour te retrouver ici… Tu dois le faire ! Nous devons le faire, plutôt. Je suis là… je suis avec toi…

Avril continua de sangloter. Sa main sur la poignée de la porte commença à trembler… Elle baissa la tête mais la releva aussitôt quand elle entendit des bruits de pas arriver. Des gens était déjà là… accompagnés de gros chiens et de mitraillettes. Avril regarda Marco, fit un signe de la tête lui sourit et entra dans la grande salle en ouvrant la porte à la volée.

Chapitre 26 : Tout le monde les regardait

Tout le monde les regardait, elle et Marco, tous deux dégoulinant d’eau et de sang. Y compris le Président. On aurait dit qu’ils les attendaient. Car, toutes les chaises étaient tournées vers la porte, vers eux. Au milieu, le Président qui les regardait en souriant, comme si c’était de bons amis qui venaient prendre le thé. À sa droite, un monsieur avec un air pincé et des cheveux noirs. Et à sa gauche…
– Gia… JEANNE !!!!!! s’exclama Avril, la larme à !’œil. Jeanne ! Tu es vivante !

Glani lui sourit. Mais d’un sourire triste. Personne ne bougeait, pas même les policiers avec leurs chiens.

– Je crois que c’est le moment de faire notre déclaration, chuchota Marco à l’oreille d’Avril.

Elle hocha la tête et regarda le Président, droit dans les yeux.

– Désolée de vous importuner comme cela, Matthew.
– Ne l’appelez pas comme ça, vociféra l’homme à l’air pincé. Appelez-le monsieur le Prési…
– Cela ne me dérange pas qu’on m’appelle par mon nom, je vous assure, Auguste, dit Matthew avec bienveillance.
– Je disais donc, poursuivit Avril, que je sais tout. Absolument tout.

Des murmures s’élevèrent dans toute la salle. Avril remarqua que Matthew Kigwsel jeta un regard inquiet à Glani.

– Qu’êtes-vous censée savoir ? demanda-t-il, d’un ton amusé.
– Tout, tout simplement. répondit Avril, qui commençait à suer. Tout ce qui concerne les aliens, tout ça.
– Je ne sais absolument pas de quoi vous parlez ! répliqua le Président, qui, lui aussi, avait des gouttes de transpiration qui perlaient sur son front. M… mais je sais que vous croyez qu’il n’y a jamais eu d’extraterrestres. C’est ce que nous a rapporté votre amie, Jeanne. Mais je peux vous assurer qu’il y en a eu !
– Nous savons aussi que des gens vous obligent à mentir à propos de ça… dit Avril sans le quitter des yeux.

Le Président devint soudain tout mauve. Glani lui chuchota quelque chose à l’oreille.

– Qu’est-ce qui nous prouve que vous savez quoi que ce soit ? demanda-il, avec quelque chose dans la voix qui paraissait terrorisé. C’est… c’est une affaire importante. Les aliens sont bien venus sur cette terre, morts, mais ils sont venus. Et ils vont bientôt revenir en masse pour massacrer la planète. Vous n’êtes pas voyante, vous ne pouvez pas vraiment dire s’ils viendront, oui ou non !

Avril sentit son pouls battre. Elle n’avait pas d’autre choix que de dire d’où elle venait vraiment.

– Justement, dit-elle sombrement. Je suis plus spéciale que les autres car… écoutez-moi attentivement, je vais faire une déclaration de la plus haute importance. Je viens du futur. Et je vous assure que jamais aucun alien n’est arrivé !

Il y eut un moment de silence puis le Président se mit à rire. Un rire faux.

– Vous ? Vous venez du futur ? Tiens donc ! Et moi, je viens de Mars, savez-vous ?
– Je sais que vous ne me croyez pas, et que c’est très dur à croire. Mais, voyez-vous, je viens bel et bien du futur et j’ai sacrifié beaucoup de choses pour arriver jusqu’ici. Croyez-vous que, dans le seul but de m’amuser un petit peu, je sois entrée dans la Maison Blanche comme ça, juste pour m’amuser ?! Je peux vous raconter tout un tas de trucs qui se passeront dans le futur, ami, il faut me croire.
– Désolé, mais je n’ai pas que ça à faire, dit le Président comme si Avril venait de lui proposer d’acheter un chat. Nous sommes dans la cour des grands, ici. Vous, vous faites encore partie de la cour des… petits.
– Mais je peux vraiment vous aider et…
– Vous ne me serez vraiment d’aucune utilité, surtout, pesta Matthew.

Avril sentit des picotements dans ses doigts.

– Tu m’avais dit que c’était un bon Président… , chuchota-t-elle à Marco.
– Oui… je ne le reconnais plus. Avoue qu’il n’était pas comme ça quand nous sommes entrés dans la pièce. Insiste, je suis sûr qu’à un moment ou à un autre, il voudra bien te prendre au sérieux.

Avril inspira une nouvelle fois une goulée d’air.

– Mr. Matthew, j’aimerais insister, dit-elle. Regardez dans quel état je me suis mise pour venir vous retrouver, vous ! Ne pourrions-nous pas… nous parler en privé ? Ce serait peut-être mieux pour vous et…
– Avril chérie, commença Glani, ne contrarie pas le Président. Je sais bien que tu as des problèmes mentaux mais de là à venir dans la Maison Blanche… je ne me doutais pas que c’était si grave !

Avril regarda son amie, consternée.

– Gia… Jeanne, qu’est- ce qui t’arrive ?! Je n’ai pas de problèmes mentaux ! Pourquoi dis-tu cela, je…
– Heureusement que votre amie est là pour vous car sinon, j’aurais pu vous croire, dit Matthew en regardant ses ongles de mains.
– Vous devez me croire s’il vous…
– Cessez de vous rendre ridicule ! dit le Président en rigolant d’un rire sonore. Vous m’humiliez avec ça !

Le picotement au bout des doigts d’Avril se répandit d’un coup dans tout son corps. Cela était insupportable.

– C’EST VOUS QUI M’HUMILIEZ ! hurla-t-elle, à plein poumons. ESPÈCE DE CRÉTIN ! À CAUSE DE VOUS, LA PLANÈTE ENTIÈRE VA SOUFFRIR ET VA DEVENIR LA PLUS ATROCE ET MALSAINE PLANÈTE DE TOUTE NOTRE GALAXIE ! VOUS VOUS CROYEZ MALIN, HEIN ?! VOUS ET TOUS VOS PETITS
ACOLYTES OU JE NE SAIS QUOI ! MAIS VOUS ÊTES PLUS IDIOT QU’UNE POMME HANDICAPÉE !

Le Président la regarda, comme si elle venait de raconter une nouvelle amusante. Elle n’avait pas remarqué que Marco lui serrait très fort le bras et que plusieurs mitraillettes étaient pointées vers elle quand elle ajouta :

– VOUS NE MÉRITEZ PAS DE COHABITER AVEC LA TERRE ! VOUS N’ÊTES QU’UN BOUFFON QUI NE PENSE QU’AU POGNON ET VOUS NE VOYEZ MÊME PAS QUE LA PLANÈTE SE DÉSINTÈGRE !
– Cela peut-il me faire quoi que ce soit qu’elle se désintègre? demanda simplement Matthew.

Avril sentit quelque chose exploser en elle. Elle se dégagea violemment du bras de Marco, courut vers le Président et sauta sur sa gorge.

– TU FAIS MOINS LE MALIN, HEIN ?! MR-JE-NE-PENSE-QU’A-MOI-MÊME-ET-SJ-LA-PLANÈTE-MEURT-C’EST-BIEN-FAIT!-MR-MOI-JE-PENSE-QUE-SI-TOUS-LES-HUMAINS-MEURENT,-C’EST-BIEN-FAIT-VOILÀ-CE-QUE-JE-PENSE !

Avril sentit que Marco et plusieurs autres bras musclés essayaient de la dégager de la gorge du Président. Mais celle-ci résistait et regardait Matthew Kigwsel avec des yeux rouges. Elle vit que celui-ci était devenu tout violet, étant donné que son sang ne lui montait plus à la tête.

– HA HA HA ! TU VAS MOURIR ESPÈCE DE…

Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Un des policiers l’avait assommée à l’aide d’une batte.

Chapitre 27 : Quand elle se réveilla…

Quand elle se réveilla, Avril ne comprit pas tout de suite où elle était. Marco, resté près du lit de son amie pendant un petit temps, était ravi la voir se réveiller.

– Avril… dit-il doucement. Comment te sens-tu?
– Papa ? demanda-t-elle, les yeux à moitié ouverts.
– Non… c’est Marco.
– Marco ? Ah, oui… tu as trouvé le planning du Président pour qu’on y aille, le premier jour de la… lundi ?
– Non, Avril repose-toi, soupira Marco.

Elle reposa doucement sa tête sur son oreiller quand elle la releva brutalement.

– Oh, mon Dieu ! s’écria-t-elle. Le Président ! Je m’en souviens ! Glani ! Oui, je me souviens ! J’ai étranglé le Président ! Et maintenant ?! C’est quoi cette petite pièce ?

Elle regarda autour d’elle. Des murs blancs, une table de chevet blanche et une armoire brune. Rien de très réjouissant.

– Avril… ce que je vais te dire ne va certainement pas te faire plaisir… Tu es dans une maison de jeunes délinquants… je leur ai dit que tu n’avais plus de parents, qu’ils étaient morts tous les deux, alors ils vont te garder ici… mais je te jure que je vais te sortir de là, Avril, je te le promets.
– Tu… tu n’as pas peur de moi? demanda-t-elle, bredouille. Tu ne me prends pas pour un assassin ?
– Tu n’en es pas un, Avril. Je le sais, mieux que personne. Même les policiers ont affirmé que le Président avait eu un comportement bizarre. Bon, je vais devoir partir, apparemment, trois autres personnes viennent te rendre visite. Et c’est interdit qu’un jeune délinquant ait quatre visites en même temps. Bien que tu ne sois pas une jeune délinquante. Marco se leva de sa chaise et déposa un doux baiser sur le front d’Avril. Elle regarda disparaître son ombre sous la porte. Mais qui pouvait donc venir lui rendre visite ? Elle attendit quelques minutes, profitant de ce silence pour se remettre les idées au clair. Puis, la porte s’ouvrit. Une petite mamy avec une robe bleu marine et un parapluie jaune à fleurs vertes venait d’entrer dans la chambre blanche.

– Odette ! s’exclama Avril. Comment as-tu su que j’étais ici ?
– Par les journaux peut-être ! répondit-elle, en se mettant les mains sur les hanches. Ravie de voir que tu vas mieux ! Tiens, je t’ai apporté ça.

Elle lui tendit une grosse plaque de chocolat et un paquet de biscuits.

– Merci… dit Avril. Mais… que disent-ils de moi, dans les journaux ?
– Je dois t’avouer que c’est pas joyeux, soupira Odette. Mais moi, je sais bien que tu n’es pas la “petite meurtrière”, comme ils t’appellent !
– Ils m’appellent comme ça? demanda Avril, dépitée. Ho la la… c’est vrai que j’aurais pu l’être si ce brave policer ne m’avait pas frappé avec sa grosse batte !
– Tu sais, la scène est passée à la télé et… personne ne reconnaissait le Président. C’est un si brave homme! Et là… il était si… égoïste ! Enfin, bon ! Tiens, un dernier petit cadeau avant que je ne m’en aille ! Sinon, je vais rater mon bus !

Odette sortit de son sac une peluche. C’était un petit colibri, rempli de plumes de couleurs plus pétantes les unes que les autres. Autour de son cou était accroché un petit message. Avril le lut. On pourra m’emprisonner mais jamais on n’emprisonnera mon esprit. Elle releva la tête vers Odette, qui comme d’habitude, lui souriait avec bienveillance.

– Merci de tout cœur, Odette, vraiment…
– Mais ce n’est rien ma choupette ! D’ailleurs, j’aimerais pouvoir t’aider à te sortir de là. Tu n’es pas une jeune délinquante, je le sais autant que tu le sais !
– Vous êtes vraiment gentille avec moi…
– Tu me vouvoies encore ? Ralala… et, avant de partir, je voulais juste te dire que… beaucoup de gens y croient, que tu viens du futur, dont moi. Et je crois que la planète entière aura besoin de toi. Je te souhaite bonne chance, sauveuse de l’humanité !

Et elle s’en alla, tout comme l’avait fait Marco. Puis ce fut au tour de Caroline de lui rendre visite. Elle avait encore une fois changé de teinte de cheveux : elle avait décidé de se les remettre au naturel, c’est-à-dire, noir d’encre. Elle avait apporté quelques petits cadeaux à Avril dont quelques robes et des crêpes.

– J’espère que tu sortiras vite de cet endroit horrible et…

Caroline jeta des regards aux quatre coins de la chambre.

– Horrible et déprimant. Deux mots qui qualifient le mieux cet endroit. Je t’aiderai à t’en sortir, parole de vendeuse !

Et elle sortit de la chambre blanche. “Bon, Marco, Odette, Caroline… mais maintenant… qui ?” se demanda Avril. Elle entendit des pas arriver vers sa porte. Et quand la personne entra, le sang d’Avril se glaça.

– Tiens, bonjour, Glani, dit froidement Avril.
– Avril… , commença Glani, d’un ton suppliant, je peux vraiment tout t’expliquer… enfin, non, justement, je ne peux rien t’expliquer. Sinon, je mourrais sur place. Mais je veux que tu sache une seule chose : je n’y suis pour rien. Je n’ai rien fait pour.
– Glani, la dernière entrevue qu’on a eu m’a suffi pour savoir que tu n’étais pas dans mon camp, dit Avril, aussi glaciale que possible.
– Je comprends que tu ne comprennes pas mais…
– MAIS QUOI, GLANI ?! s’écria Avril. TU CROIS SÉRIEUSEMENT QU’ON VA DE NOUVEAU ÊTRE LES “MEILLEURES AMIES DU MONDE”, JUSTE PARCE QUE TU ES DÉSOLÉE ?! Tu vois cette cicatrice ? Tu t’en souviens, j’espère ? Je ne te raconte pas les remords que j’ai de l’avoir faite… et moi qui m’inquiétais pour toi! Quelle naïve j’étais !
– ET, MOI, ALORS, HEIN ? J’ai pas été un peu naïve de croire qu’on allait à un stage ou je ne sais quoi avec toutes les nouveautés du moment ???

Avril se tut.

– Non, Glani, parce que tu le savais, dit-elle sombrement. Tu savais qu’on allait dans le passé. Je ne sais pas pourquoi tu es si bizarre de temps à autre. Je ne sais pas quel est ton secret. Mais je le découvrirai. Je te le promets que je le découvrirai.

FIN DU TOME 1


Lire encore…

DEGEY : Et voici les robots ! (CHiCC, 1994)

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L’euphorie de la Libération fut de courte durée, car bientôt allaient apparaître dans le ciel liégeois de redoutables engins de mort et de destruction, les V1 et les V2.

Les V1 appelés aussi “bombes volantes” ou “robots” (de “Vergeltunngswaffe 1” : arme de représailles n°1) sont de petits avions sans pilote, munis d’une tonne d’explosif et propulsés par réaction.

Caractéristiques principales
Longueur hors tout : 7,85 m
Longueur du fuselage : 5,55 m
Diamètre du fuselage : 0,85 m
Longueur du tube propulsif : 3,50 m
Envergure : 5,40 m
Profondeur d’aile : 1,04 m
Poids (environ) : 3000 kg
Explosif (environ) : 1000 kg
Vitesse : 580 à 620 km/h.
Portée maximum : 300 km

Le V2 (“Vergeltungswaffe 2”) est une fusée géante supersonique dont le tir rappelle celui d’un projectile d’artillerie. Les premiers V2 opérationnels apparurent dès septembre 1944.

Caractéristiques principales
Poids à vide : 13,5 tonnes
Poids au départ : 23 tonnes
Charge explosive : 910 kg
Combustible : Alcool: 3400 kg
Oxygène liquide : 5000 kg
Longueur : 14,50 m
Diamètre : 1,70 m
Vitesse  : 4800 km/h
en fin de combustible : 2000 m/s
en chute : 1500 m/s
Altitude : 96 000 m
Rayon d’action : 360 km

Nous sommes à Sclessin, le 21 novembre 1944, par une belle journée d’arrière-saison. L’école Saint-Hubert a tant bien que mal rouvert ses portes… Mes petits élèves s’appliquent sur un exercice quand soudain un curieux bruit de moteur se fait entendre. Un bruit de grosse moto qui remorquerait des casseroles ! C’est une forteresse volante qui va atterrir à Bierset”, dis-je, rassurant. Et tout mon petit monde de s’approcher des fenêtres espérant voir une forteresse volante de plus près. Au même moment, le bruit cesse brutalement et nous apercevons une espèce de petit avion qui, survolant l’église, plonge silencieusement vers le sol, tel un oiseau de proie. Reconnaissant un robot, je hurle : “A plat ventre !”

Tous se couchent comme un seul homme, car on connaît la “musique”. Ils ont vécu les bombardements du mois de mai, mes gamins ! Broummm ! … Une forte déflagration fait vibrer ce qui reste encore de vitres aux fenêtres de la classe et, nous relevant, nous voyons une colonne de fumée monter du côté de la rue du Parc (rue des Marécages). Un enfant qui habite dans cette rue a compris… Il se précipite aussitôt hors de la classe en hurlant : “Maman ! Maman !” Impossible de le rattraper !

Le temps de nous ébrouer un peu, de commenter l’événement et déjà des mères affolées et hagardes viennent rechercher leur progéniture. Heureusement pas de victime, seulement des dégâts matériels aux toitures et aux vitres du voisinage car l’engin a percuté le petit terril qui fait face à la rue du Parc, de l’autre côté du chemin de fer.

C’était la première bombe volante d’une série de 39 qui allaient s’abattre sur Sclessin. Pendant près de deux mois, du 21 novembre 44 au 16 janvier 45, les habitants de l’agglomération liégeoise vont vivre dans les caves. Les attaques par V1 et par V2 se déroulèrent en deux périodes successives : du 20 novembre au 3 décembre, puis du 16 décembre au 2 février, faisant pleuvoir sur l’agglomération quelque 970 V1 et une quarantaine de fusées V2.

148 tombèrent sur la ville faisant 374 tués et 997 blessés, sinistrant quelque 47 258 immeubles. 87 tombèrent sur Ougrée dont 39 à Sclessin, faisant 97 tués, 178 blessés et sinistrant 1 246 immeubles. 2 141 bombes tombèrent sur notre province faisant 1 045 tués, 1 978 blessés graves, 7 000 blessés légers et endommageant 63 652 immeubles. Le nombre de tués fut relativement faible, 1 par bombe, tandis qu’il fut de 2,5 à Londres et 2,8 à Anvers. La moyenne des impacts au kilomètre carré fut de 5,7 pour l’agglomération et 7,2 pour la ville de Liège (Anvers ville 5,3 agglomération anversoise 4,2 et Londres 1,5). C’est surtout vers la mi-décembre que les impacts furent le plus nombreux, et particulièrement la veille de Noël, quand Von Rundtsedt déclencha l’offensive des Ardennes.

C’est à Anvers que les V2 furent les plus meurtriers : le 27 novembre, sur le coup de midi, une fusée explose au carrefour de l’avenue de France, creusant un cratère d’une vingtaine de mètres de diamètre au milieu de  la chaussée. On releva 128 morts et près de 200 blessés. Le 16 décembre, le jour choisi par Von Rundstedt pour déclencher son offensive, une autre fusée tombe sur le cinéma Rex, où on joue “Magic in Music” avec Allan Jones, Susanne Foster et Margaret Lindsay. Des décombres on retirera 271 morts et près de 2 000 blessés.

La plupart de ces engins furent lancés de l’Eifel. Les V2 étaient les plus redoutables, car étant supersoniques, on n’entendait le bruit de propulsion qu’après l’explosion. Et nos Liégeois s’installèrent dans leurs caves, rapidement aménagées. On y installa des poêles dont les buses sortaient par les soupiraux… ce qui provoqua plus d’un juron quand un noctambule, dans le “black-out”, heurtait une de ces précieuses buses.

La gare de Sclessin © garesbelges.be

La vie suivait quotidiennement son train-train malgré les robots, et, le soir venu, on regagnait les caves aménagées en chambre à coucher. Quelques planches sur des caisses, une paillasse et la famille avait un lit ! Notre petit Jean-Marie dormait dans une niche à vin, sous l’escalier de la cave. Rue du Parc, j’ai pu admirer une cave aménagée avec un tel soin que les bois de soutènement, ajoutés par le papa mineur pour  renforcer les voûtes avaient été couverts de tapis à fleurs… pour faire plus joli.

Comme l’écrira plus tard la Gazette Illustrée, “la stoïque population liégeoise vécut d’affilée 300 heures de cauchemar, de terreur, de ruines, de deuils, d’asphyxies, de larmes, de faim et de froid.” Même notre Meuse se mit de la partie en se payant une petite crue hivernale qui obligea maints Sclessinois à camper sur pilotis dans leurs caves inondées… !

Les caves étaient devenues le centre des réunions familiales. D’une cave à l’autre, on s’interpellait, on papotait, car des ouvertures hâtivement pratiquées dans les murs mitoyens permettaient à plusieurs immeubles de communiquer entre eux, un moyen de faciliter les sauvetages. On y écoutait la radio quand le courant n’était pas coupé ; alors on y vivait “à la chandelle” comme au bon vieux temps. On y cuisinait, on y mangeait, on y ravaudait, on y jouait aux cartes, mais toujours sur le qui-vive, prêtant l’oreille, car on entendait venir les vilains oiseaux avec leur roucoulement sinistre !

Même le chat du voisin se précipitait à l’abri dès qu’il entendait leur ronron ! Et quand on ne les entendait plus… ils allaient tomber. Avec l’habitude, on prévoyait leur trajectoire. “Celui-là, c’est pour le Pont d’Ougrée… Celui-là, c’est pour le Laveu… Celui-là, c’est pour les Guillemins… Aïe, ci-châl c’est po nos’autes !”  Et puis : “Il a pété” Phrase devenue tellement coutumière à Liège qu’elle servit de titre à une revue du Troca : “Il a pété” !

On ne sortait que pour se rendre au travail, porter secours aux victimes ou pour aller en quête de ravitaillement. Certains Sclessinois délaissèrent leur maison pour aller coloniser des abris plus sûrs ou prétendus tels ! Il y eut une colonie dans le tunnel du “Corbeau”, au-dessus de la rue Sous-les-Vignes, aux confins de Tilleur, une autre dans un tunnel de la houillère du Bois d’Avroy débouchant rue Galilée, une centaine encore de “colons” dans les fours de la briqueterie de Gérimont (TDS), d’autres enfin dans les abris du Pays de Liège et des Ateliers de la Meuse. Une douzaine élit même domicile dans les chambres à mines de la pile du pont de Renory se trouvant à la gare de Sclessin.

Désirant donner des précisions sur les points de chute des robots dans nos quartiers, nous avons voulu consulter les journaux de l’époque. Hélas, dans La Meuse, comme dans la Gazette de Liége, aucune mention de ces deux mois de bombardements… Et nous nous sommes rappelé que pendant ces deux mois dramatiques, la censure américaine avait interdit de publier quelque information que ce soit susceptible de renseigner l’ennemi sur les effets ou la précision de ses tirs.

Emile DEGEY

  • illustration en tête de l’article : un V2 vient de tomber au pied de la colline de Cointe © lameuse.sudinfo.be

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


NOEL : Promenade à travers Cointe et Fragnée de jadis (CHiCC, 1991)

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“Quelques rappels d’histoire locale et quelques constatations avant d’entamer notre promenade. FRAGNEE : Ce vocable vient d’un mot latin, FRAXINUS, signifiant “frêne” c’était donc – à l’origine – un endroit couvert de frênes, une frênaie. A l’heure actuelle, dans les jardins et les talus de Cointe et de Fragnée, les frênes restent nombreux. Le nom de FRAGNEE remonte fort loin dans le temps. La plus ancienne mention que je connaisse (mais est-ce la première ?) se rencontre dans le testament de NOTGER, peu après l’an mil. Ceci témoigne qu’à ce moment, l’existence et la dénomination du lieu-dit est déjà une chose bien acquise. Par après, FRAGNEE est cité fréquemment au Moyen-Age, notamment dans des documents concernant la cathédrale Saint-Lambert ou l’abbaye du Val-Benoît. Toutefois, il s’écrivait autrement et de façon variable selon les auteurs et les époques. C’est ainsi qu’on trouve, par exemple, FRANGEIS, FRAIGNEEZ, FRAIGNEE,… avec, parfois, la précision “DEHORS LIEGE”.

Avant les fusions de communes (1977), COINTE relevait de deux communes différentes : LIEGE et OUGREE, la place du Batty marquant le début de cette dernière. Je prendrai ici, en considération, l’ex-COINTE/LIEGE uniquement. Jadis, et jusqu’à la Révolution française, la zone “liégeoise” de Cointe et l’essentiel de ce que nous appelons aujourd’hui Fragnée formait un tout. Indépendant de la ville de Liège et faisant partie du domaine de la cathédrale Saint-Lambert, c’était la SEIGNEURIE DE FRAGNEE. Ainsi, Cointois et Fragneurois, sommes-nous plus que des voisins , nous sommes des frères issus d’une même origine.

Tant que subsista la Seigneurie de Fragnée, et encore au 19ème siècle, nous avions bien des choses en commun. Nous relevions d’une même paroisse, Sainte-Véronique. Ensuite, la paroisse Sainte-Marie ayant vu le jour en 1869, Cointe en fit partie jusqu’à la création de la paroisse Notre-Dame de Lourdes, à Cointe (1911). Toutefois, Cointe bénéficia bien plus tôt d’une chapelle. Dédiée à la Vierge et à Saint-Mathieu, avant de l’être à Saint-Maur, la chapelle de Cointe remonte, dans ses origines, au début du XVème siècle. On l’appelait aussi chapelle de l’ermitage de Fragnée… Quant à Fragnée d’aujourd’hui, il faut attendre 1649 pour qu’il dispose d’une chapelle : la chapelle du Paradis, située là où le quai de Rome fait angle avec la rue de Fragnée. A la différence de Saint-Maur, toujours debout, cet oratoire a été démoli en 1881.

Pour une part c’étaient les mêmes voies de communication qui, venues de la plaine (ou l’inverse !) se continuaient sur le plateau, après avoir escaladé la colline. Ainsi – nous en reparlerons plus loin – le Grand Jonckeu, ou celles qui, aujourd’hui coupées par le chemin de fer, sont devenues les rues Bovy/Albert Mockel et Lesoinne/Saint-Maur. On constate que de mêmes grands propriétaires possédaient des terres à l’emplacement tant de Cointe que de Fragnée actuels : ainsi, sous l’Ancien Régime, l’abbaye du Val-Benoît, la famille de ROSEN après la Révolution, Maximilien LESOINNE, parmi d’autres. Des cotillages, des vergers, des houblonnières se rencontraient également là où nous parlons maintenant de Cointe et de Fragnée. La vigne, quant à elle, n’était guère présente dans la Seigneurie de Fragnée, mais recherchait des coteaux mieux exposés, tels ceux du Petit-Bourgogne à Sclessin. Autre “apanage” commun, la houillerie et l’exploitation des “fosses” de charbon.

Au début du 20ème siècle, l’EXPOSITION UNIVERSELLE de 1905, se situa partiellement à Cointe-Liège et Cointe-Sclessin (ensemble, sur 19 ha) et à Fragnée (sur 4 ha). Aujourd’hui encore, nous appartenons au même Commissariat de Police (3ème Division). Cependant, à partir du 19ème siècle, les deux quartiers commencent à connaître des destinées différentes.
Le premier et le plus fondamental élément de rupture fut la création du chemin de fer (1842), qui coupa littéralement la plaine de Fragnée des escarpements de Cointe. Ensuite, Fragnée connaîtra un important développement économique et urbain, lié partiellement à la présence de la gare. En 1866, et dans les années suivantes, toute une série de rues nouvelles, bien rectilignes, quadrilleront Fragnée. Peu après, l’église Sainte-Marie fut construite ; sa consécration date de 1874.

Cointe, pour sa part, verra se tracer (vers 1885), l’avenue de l’Observatoire, mais l’église du Sacré-Cœur et de Notre-Dame de Lourdes (dite Basilique de Cointe) ne sera édifiée que dans l’entre-deux-guerres, de même que le Mémorial Interallié. Fragnée sera doté de toute une série de “grandes” écoles, secondaires et supérieures, appartenant à tous les réseaux. Dans l’ordre chronologique de leur établissement :

    • l’Ecole Normale des Rivageois, inaugurée en 1874. Elle est devenue assez récemment l’Athénée Royal et l’Institut d’Enseignement Supérieur Pédagogique de l’Etat.
    • l’Ecole Supérieure de Commerce Sainte-Marie (enseignement libre), rue de Harlez, en 1908.
    • l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC) (enseignement privé), installée rue Sohet, depuis 1914.
    • la Faculté des Sciences Appliquées de l’Université (enseignement de l’Etat), établie au Val-Benoît dans l’entre-deux-guerres.
    • enfin, l’Institut Communal des Arts Décoratifs et Industriels (ICADI), rue de Fragnée, postérieurement à la seconde guerre mondiale.

Cointe rétorquera qu’il possède l’Institut d’Astrophysique depuis 1882. D’accord, mais c’est l’ancien Sclessin…

L’Exposition de 1905 a eu des conséquences fort différentes à Cointe et à Fragnée. Pour Cointe, c’est l’établissement de la Plaine des Sports et le tracé
de la partie sud du boulevard Gustave Kleyer (appelé d’abord boulevard de Cointe). Fragnée a été bien plus marqué par l’Exposition :

    • régularisation du cours de la Meuse et construction du pont de Fragnée, dit aussi “Pont de l’Exposition” (à la place des seuls “passages d’eau” antérieurs, sinon le Pont du Val-Benoît qui, lui, date de 1842).
    • démolition de bien des maisons vétustes au quai de Rome (quai de Fragnée). Celles-ci furent remplacées par de splendides maisons bourgeoises, témoignages de l’essor économique liégeois d’alors.
    • création de l’avenue de l’Exposition (aujourd’hui avenue Emile Digneffe), qui sera par la suite, elle aussi, bordée de fort belles maisons.

Quels changements dans la physionomie de ce quartier entre 1900 et 1914 !

Le choc suivant sera dû à la phase terminale de la seconde guerre mondiale. Bombardements des Alliés et V1 et V2 allemands n’ont pas plus épargné Cointe que Fragnée, hélas ! De part et d’autre, les victimes humaines furent nombreuses ; les destructions, considérables. Toutefois, les suites furent très différentes. Quand il s’agit de reconstruire à Fragnée, et plus particulièrement au quai de Rome, un phénomène nouveau d’urbanisme se développa sur une énorme échelle : des promoteurs rachetèrent en masse les maisons sinistrées et y élevèrent des buildings. Dans une très large mesure, une population, anciennement étrangère au quartier, s’y installa.

Dans la ville de Liège, avant 1940, rares étaient les buildings ; c’est Fragnée qui lança – si on peut dire – la mode de ce type de construction. Par ailleurs, ces grands et très hauts immeubles masquèrent complètement la merveilleuse vue, que de la Meuse, on avait sur les collines bordant le fleuve. C’est bien triste !… Le paysage est complètement défiguré.

Les années récentes ? Les voies rapides, la construction de la Cité Administrative (rue Paradis) ont encore modifié le visage de Fragnée. Cointe, pour sa part, paye maintenant un lourd tribut au trafic moderne, tout le bas de l’avenue de l’Observatoire ayant été sacrifié à la liaison E25-E40.

Venons-en maintenant à la promenade qui fait plus particulièrement l’objet de cette petite communication. Nous allons suivre un document conservé aux Archives de l’Etat (Cour de Justice de Fragnée, registre 16 (1712-1742), folios 122 à 123 v°). Il est daté de 1734 et intitulé CERQUEMENAGE. En ancien français, ce terme signifiait “bornage et/ou recherche de bornes anciennes”. Dans le cas qui nous occupe, c’est plutôt une inspection des chemins ; elle a été faite à la demande de l’autorité responsable. Ce texte est bien évocateur… d’autant plus que le même dépôt conserve une carte (sommaire, il est vrai) de la même époque, peut-être établie pour appuyer le cerquemenage.

© Juliette Noël

Me basant sur ce dessin, j’ai dressé le plan repris ci-dessus. Il donne le tracé approximatif des chemins anciens, auquel est superposé celui des rues actuelles qui en ont pris la suite ; les chemins anciens aujourd’hui disparus et les rues et voies de communication de création contemporaine.

Suivez sur cette carte l’itinéraire des vérificateurs. Je vous donne l’essentiel du texte, dans l’orthographe de l’époque. J’ai toutefois ajouté des signes de ponctuation et certains accents. J’ai créé aussi des paragraphes, pour rendre plus compréhensible le déroulement du circuit. Je n’ai pas repris ce qui est dit de la largeur des chemins. Vous trouverez, si nécessaire, à quoi correspondent aujourd’hui, les mentions du XVIIIème siècle.

“CERQUEMENAGE ET RECORD.

L’an mille sept cent trente quattre, du mois de juillet, le treizième jour, pardevant nous la Cour et Justice de Fraignée, spécialement assemblée,… comparut personnellement noble seigneur Jean-Antoine de Libert de Flémalle, chevalier du Saint Empire et grand bailli de Messeigneurs du très illustre chapitre cathédral de Liège, lequel ensuitte d’une Ordonnance et Recès de Messeigneurs les Directeurs des affaires de la très illustre Eglise Cathédrale de Liège… requis de nous ladite justice de procéder à un cerquemenage général des chemins de ladite hauteur et communauté…

Premier avons commencé au Rivage de Moeuse où tend (= où débute) la voie appelée au présent la ruelle des Hours (rue Paradis), qui tend (= qui longe) le long de la juridiction d’Avroy jusqu’à la voie du Grand Jonckeux (Ce chemin important venait de loin. Il prenait naissance vers le coin des rues Saint-Gilles et Louvrex actuelles. Son tracé était rien moins que rectiligne. Au-delà de Sainte-Véronique et du couvent des Guillemins, il pénétrait sur le territoire de la Seigneurie de Fragnée. Nous en retrouvons des vestiges impasse et rue Jonckeu. Il quittait alors la plaine pour suivre un tracé assez proche d’une partie de la rue Mandeville actuelle). Etant arrivé dans la voie dudit Grand Jonckeux avons trouvé une autre voie qui tend (= qui va) à la tour de Scorgne…et montant plus avant dans la voie vers la Fleur de Lys (la tour de Scorgne et la Fleur de Lys étaient situés dans les parages de l’actuelle avenue de l’Observatoire, là où s’élèvent les grands buildings ).

Etant parvenu à un héritage (= un bien) appartenant à la veuve du sieur Pannée (= Paneye, d’où la rue Panaye actuelle) et autres de la juridiction d’Avroy…jusqu’au coin du bien de la Fleur de Lys…où, étant parvenu, avons repris la piedsente (= le sentier) qui tend sur Quinte…praticable à pied et à cheval. Etant arrivé sur Quinte aux Tilleux (= tilleuls) avons trouvé une piedsente allant en Badare (la ruelle Badare, c’est plus ou moins l’emplacement de la rue des Jonquilles et de la rue Constantin le Paige) appelée présentement Saint-Maur… qui aboutit à la voie de Saint-Maur, qui se rend au milieu de Fraignée.

Remontant vers le puit, qui est au-dessus de Saint-Maur…avons trouvé un chemin ou piedsente remontant sur Quinte… item (= de même) proche des Tilleux sur Quinte est une autre voie se rendant à la tour de Monsieur de Rosen…aboutissant au Jonckeux. Item dudit Quinte, avons continué le chemin Destreau (GOBERT se contente, à DESTREAU, d’écrire “chemin entre Cointe et la Meuse, à proximité du monastère du Val-Benoît”), laissant à droite partie de l’endroit de Quinte confinant avec la juridiction de Sclessin, dont on n’a pas scu discerner aucune borne. Et poursuivant ledit chemin Destreau jusqu’à la Moeuse… laissant, à gauche à l’entrée, le chemin appelé présentement la Cheravoie (rue du Chera), qui conduit droit à la porte de devant du monastère du Val-Benoît.

rue des Cailloux © mapio.net

En outre, poursuivant ledit chemin Destreau, l’avons trouvé à la descente remplie de broussailles et impraticable, pour lequel défaut le seigneur notre officier (= celui qui est investi d’une charge, d’un office”) at demandé enseignement (= ordre)… de le rendre praticable, ce qu’avons accordé…(il s’agit probablement de ce que le plan du 18ème siècle appelle “la piedsente des Sarts”, en notant qu’elle est bouchée. Ce serait donc aujourd’hui la ruelle des Cailloux et la rue des Hirondelles).

Etant parvenu à la Moeuse, avons trouvé ledit chemin ou piedsente… jusqu’au coin de la muraille dudit monastère du Val-Benoît, où il y a une image (= probablement une statue ou un bas-relief) de la Vierge, au coin de laquelle il se trouve un chemin qui entre dans le monastère à porte cochère… traversant la cour dudit monastère, où il y a un grand et vieux tilleux et de là se rendant à la porte de devant aboutissant au Cheravoie.

Aiant poursuivi le long de la Moeuse, depuis ladite image jusqu’au coin de la muraille dudit Val-Benoît vers Liège, avons trouvé une piedsente aboutissant à un endroit nommé le Poncay, où autrefois la bache (= la barque) abordait et au présent une nake ou nasselle à passer hommes et chevaux, laquelle piedsente ou voie continuant le long de la muraille du Val-Benoît vers le Pellé Thier… au bout de laquelle il y a un fossé et des pieux plantez, empèchant de passer à cheval et en voiture, pour quel obstacle le seigneur notre officier et demandé enseignement de les faire ôter et arracher, ce qu’avons accordé…

De là, avons trouvé une voie tendant aux Marets vers le Jonckeux… Item, une autre voie tendant à la chapelle de Fraignée, appelée la Ruelle du Paradis (la ruelle du Paradis est l’ancien chemin de Liège à Huy. Aujourd’hui, il forme d’abord la rue Ernest Solvay, puis la place du Général Leman, et enfin et surtout, la rue de Fragnée). Etant parvenu le long de ladite voie… avons trouvé une piedsente qui tend du Maret à la Moeuse ( il s’agit de la rue du Vieux-Mayeur)… Et puis continuant ledit chemin de Paradis, avons trouvé une voie traversant ladite terre du Val-Benoît, appelée la ruelle du Dickay (la rue du Dickay, c’est aujourd’hui la rue Lesoinne et la rue Saint-Maur, qui la prolonge de l’autre côté du chemin de fer), qui tend en droite ligne à Saint-Maur…

Et finalement, étant arrivé à laditte chapelle de Fraignée appelée communément la chapelle du Paradis, avons trouvé une piedsente le long de la Moeuse, tendant (= allant) depuis un bout de la juridiction jusqu’à l’autre (actuellement le quai de Rome), à passer à pied et à cheval. Là même, ledit seigneur Grand baillif de Libert at demandé copie authentique du prémis, pour en user ainsi et comme il trouvera de droit convenable…

A quoi ressemblait le paysage ? Comment le sol était-il occupé ? Pour 1827 , un plan cadastral va nous le dire. Mon étude concerne la paroisse Sainte-Marie actuelle. Celle-ci est délimitée ainsi : le côté gauche de la rue des Guillemins (numéros impairs) ; la place des Guillemins et la gare ; puis la traversée des voies de chemin de fer ; la rue Mandeville ; la rue Marcel Thiry ; la retraversée des voies du chemin de fer ; la rue Ernest Solvay ; le côté droit de la rue de la Canonnerie c.à.d. la limite de Liège et de Sclessin. De là, le retour vers la ville par le quai Banning et le quai de Rome, puis le côté droit de l’avenue Blonden (numéros pairs). Nous retrouvons alors la rue des Guillemins: la boucle est bouclée.

Voilà comment cette étendue était répartie :

    • seulement 5% de maisons, bâtiments et cours,
    • mais à peu près 42% de cotillages (sorte de jardins maraîchers),
    • 17% de houblonnières,
    • 12% de prés et pâtures,
    • 10% de vergers,
    • 10% de jardins,
    • 2% de pépinières et d’arbustes,
    • 2% de divers (jardins d’agrément, mares et pièces d’eau, bâtiments commerciaux et industriels…)

Quelle métamorphose !”

Juliette NOEL

  • image en tête de l’article : Place de Fragnée (auj. Place Général Leman) ©histoiresdeliege.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


CRÉAHM : une énigme vieille de 40 ans déjà (2020)

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Le Créahm a fêté ses quarante ans il y a peu. Au fil des ans, l’organisation s’est complexifiée, s’imposant peu à peu comme un acteur majeur tant social que culturel. Aujourd’hui, son importance ne fait plus aucun doute, ainsi qu’en témoignent par exemple les reconnaissances officielles dont il est l’objet. Pour autant, le Créahm demeure, à bien des égards, une énigme…

“On trouve, ici et là, des publications qui éclairent en partie son histoire et son fonctionnement. Mais à l’heure où le musée du Créahm, le Trinkhall museum, inaugure ses nouveaux bâtiments, reste encore à comprendre la radicalité du geste fondateur du Créahm, sa puissance initiale et ses enjeux.

À l’origine de ce geste se trouve la folle énergie d’un homme –un artiste– qui, dans les années septante, amorce, sans le savoir, ce qui constituera son œuvre la plus importante. Le Créahm est né de l’intuition de Luc BOULANGÉ, s’est développé et a perduré grâce à sa ténacité, ses convictions, son insolence sans doute, mais aussi grâce à des rencontres, des échanges et, surtout, grâce à la pertinence de son action.

Aussi ce livre est-il mû par une double nécessité. La nécessité, pour le musée, de réaffirmer l’identité singulière de sa collection et, partant, de mettre en lumière le processus de réalisation des œuvres ainsi que leur devenir. La volonté, en somme, de rester fidèle à l’esprit initial – le désir, l’engagement, la liberté – du Créahm. Comment ne pas se laisser piéger par l’institution du musée, sa structure et sa gestion lourdes ? Dans cette perspective, renouer avec l’ancrage historique des ateliers dont émanent les premières pièces du Trinkhall apparaît comme un devoir.

Le Trinkhall Museum © quatremille.be

Cette première nécessité rencontre celle de l’artiste créateur du Créahm : mettre en mots, enfin, sa création. Et quelle voie plus pertinente, en effet, pour tenter de comprendre une œuvre, le Créahm, que la parole de Luc Boulangé, son concepteur ?”

  • d’après BOULENGÉ Luc & SERVAIS Amandine, Etre avec – Une histoire du Créahm (Liège : Trinkhall éditions, 2020) ;
  • Le portrait de Luc Boulengé en tête d’article est de Joseph Rinzillo © Muriel Thies /Trinkhall museum.

Honorons encore les initiatives qui font du bien…

MOYANO, Louis (1907-1994)

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Louis MOYANO naît à Liège le 18 avril 1907. Fils de Joseph Moyano (Liège, 1869 – 1935) et de Elisabeth Bayaux (Liège, 1875 – 1938), mariés le 18 août 1904, à Jupille (Liège). Il s’inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, le 19 novembre 1923, en classe de Dessin, pour l’année scolaire 1923-1924. A l’issue de celle-ci, il arrêtera pour ne reprendre que de 1926 à 1928. En 1927, il est le créateur et l’organisateur du premier Salon des Indépendants à Liège.

Son fils Léopold naît le 15 janvier 1931, il sera légitimé par le mariage de Louis Moyano avec Germaine Van Borren (1905-2002), le 9 avril de la même année. Fernand Steven est un des témoins. Le fait que Fernand soit le second prénom de Léopold Moyano pourrait indiquer, suivant la tradition, que Fernand Steven était son parrain, mais rien ne permet de le confirmer.

“Nu” © Philippe Vienne

En 1939, il s’inscrit à nouveau à l’Académie des Beaux-Arts, en classe de Gravure cette fois. Mais il est mobilisé fin 1939 et effectue la campagne de 1940 en qualité d’agent de liaison motocycliste (2e Division des Chasseurs Ardennais). Prisonnier de guerre du 1er juin 1940 au 15 décembre 1940, il s’évade du Stalag XIIIA et revient en Belgique d’où il tente, en vain, de rejoindre l’Angleterre.

En janvier 1941, il entre au Service de restauration des collections liégeoises de gravures. Il se réinscrit également à l’Académie des Beaux-Arts, toujours en classe de  Gravure (années académiques 1941-1942 et 1942-1943). Dans le même temps (juin 1941), il crée et dirige le réseau de résistance “Pierre Artela“, service de renseignements et d’action. Le nom de Pierre Artela est celui de l’un de ses ancêtres né au XVIIIe siècle dans le Tessin.

En 1942, il reçoit le prix “Outreloux de Trixhe” de Gravure. Le 14 octobre 1942, sur dénonciation, il est arrêté par la Gestapo dans son atelier de la Cour des Mineurs (sa dénonciatrice sera ultérieurement condamnée à mort par le Conseil de Guerre de Liège). Il est incarcéré à la Citadelle de Liège, puis à la prison d’Essen avant d’être transféré vers les camps de concentration d’Esterwegen, de Burgermoor, d’Ichtershausen (où il se livre au sabotage), soit 32 mois en prison et camp de concentration. En , il participe à une marche de la mort, s’en évade à Pössneck et est ensuite rapatrié par l’aviation américaine.

“Orientale” © Philippe Vienne

A son retour en Belgique, il retrouve son domicile liégeois entièrement détruit par une “bombe volante” ; il ne subsiste rien de ses biens ni de ses œuvres. A partir de 1945, et jusqu’en 1949, il se réinscrit en classe de Gravure à l’Académie des Beaux-Arts. En 1947, il reçoit le Prix de la Province de Liège et, en 1948, la Médaille du Gouvernement pour la Gravure. En 1949, il reçoit du Gouvernement belge une bourse de voyage qui lui permettra de suivre un perfectionnement en technique de la gravure aux Ateliers de chalcographie du Louvre et de faire un voyage d’étude en Afrique du Nord (Kabylie et région saharienne) dont il ramènera de nombreux dessins (série des “Orientales”). La même année, il est nommé chevalier de l’Ordre de Léopold avec palme, reçoit la Croix de guerre avec palme et la médaille de la Résistance. A la même époque, vraisemblablement, Moyano se lie d’amitié avec Armand Nakache, ce qui lui permet d’exposer à plusieurs reprises à Paris et ailleurs en France. Il compte également Ianchelevici au nombre de ses amis.

Par la suite, les renseignements biographiques se font plus rares. Il est attaché au Cabinet des Estampes de Liège à partir de 1962 (?) et jusqu’à sa pension (le 1er mai 1972). En 1964, il fait partie des membres du Comité d’organisation de l’exposition du 125e anniversaire de l’Académie des Beaux-Arts de Liège. A partir de 1972, année de sa retraite, Moyano quitte Liège pour s’établir à Ampsin (Amay). De certaines correspondances privées, il ressort que sa santé semble se dégrader à partir de cette époque. Il décède au Centre Hospitalier de Huy, le 29 novembre 1994.

Pour les raisons énoncées précédemment, il subsiste peu d’œuvres de Moyano antérieures à 1945. En revanche, pour la période allant de 1945 à 1955, de nombreux dessins, esquisses et gravures sont conservés (j’en ai personnellement consulté plusieurs centaines). Le sujet principal, et quasi exclusif, est la représentation du corps féminin, souvent des nus (à l’exception des “Orientales” – et encore), dans une grande variété de poses. Les corps sont parfois juste évoqués par quelques traits, toujours d’une grande finesse.

“Pour le surplus, ce qui ajoute au charme des œuvres de M. Moyano d’où se dégage une impression de pureté, c’est leur étonnante et magnifique sobriété car tout ici est dans le trait, ne pourrait on dire, de la seule démarche de la pointe ou du crayon. C’est en vain, en effet, qu’on chercherait dans les planches de M. Moyano qui est la spontanéité même, des hésitations, des recherches et des repentirs.

Que l’artiste soit parvenu par des moyens aussi naturels et aussi simples à rendre à la fois la consistance des volumes et la souplesse des chairs, qu’il nous donne, par surcroît, sans jamais sombrer dans un académisme fade, l’impression du mouvement et de la vie suffit à démontrer que M. Moyano est un maître en son art et qu’il se classe parmi les meilleurs graveurs d’aujourd’hui” (La Gazette de Liége, 3-4 avril 1951)

“Les nus de Louis Moyano révèlent surtout des soucis plastiques. Équilibre des formes, pureté des lignes, recherches de rythmes, voilà ce qu’ils dénotent d’abord. Et c’est très bien. Louis Moyano suit ainsi la voie qui le conduira sûrement à la synthèse, à l’expression ou à la pure arabesque. On le pressent sous ces dessins encore soumis à la vision objective. Des têtes de femmes très contenues et très simples sont fort sensibles ; l’ensemble d’ailleurs exprime beaucoup de délicatesse et d’élégance.” (Léon Koenig, Le Monde du Travail, 12 mars 1948)

“Chez lui, le dépouillement est total. Le trait plus plastique joue, s’incurve, s’assouplit et cerne des formes idéales… La volonté souveraine dicte sa loi et la forme naît élégante, suggestive où  la rigueur décorative est parfois tempérée par une pointe narquoise (…)” (La Meuse, 1948)

Par la suite, il semble bien que Louis Moyano se soit essayé à la peinture, dans une veine proche du surréalisme avec quelques essais dans le domaine de l’abstraction également. Mais peu d’œuvres sont encore visibles, seul le Musée des Beaux-Arts de Liège (“La Boverie”) en possède quelques témoignages, tandis que le Cabinet des Estampes de Liège et le Musée des Beaux-Arts de Verviers conservent des gravures. Piron renseigne des œuvres au Musée d’Ixelles, mais il s’agit d’une confusion (fréquente, et qui ne facilite pas la recherche) avec le peintre Luis Moyano (1929-1965).

(sans titre) © Philippe Vienne
Expositions
  • 1927 : Créateur et organisateur du premier Salon des indépendants à Liège
  • 1928 : Expose au Studio liégeois
  • 1929 : Expose au Cercle anglo-belge à Liège
  • 1930 : Expose au Cercle des Beaux-Arts de Liège
  • 1931 : Invité au Salon des artistes wallons, Galerie Giroux à Bruxelles
  • 1931 : Invité au Cercle d’Art de Tournai
  • 1931 : Expose au Salon quatriennal de Belgique
  • 1932 : Expose au Salon d’art contemporain à Liège
  • 1933 : Expose au Salon du Centenaire à Liège
  • 1933 : Expose au Cercle d’art de Tournai
  • 1936 : Expose au Salon quadriennal de Liège
  • 1942 : Expose au Cercle des Beaux-Arts de Liège.
  • 1942 : Expose à la galerie Gillot de Liège (ensemble des graveurs liégeois)
  • 1945 : Expose au “Salon 1945”, Société royale des Beaux-Arts de Liège
  • 1945 : Expose au Salon des artistes vivants à Liège
  • 1947 : Expose à l’APIAW
(sans titre, 1950) © Philippe Vienne
  • 1948 : Expose à l’APIAW, Liège
  • 1948 : Expose au Salon quadriennal de Belgique, Bruxelles
  • 1948 : Expose au Salon d’art moderne de Liège
  • 1949 : Expose au salon du groupe “Contraste”
  • 1949 : Expose au Salon international de Lyon
  • 1950 : Expose au Salon international de Rouen
  • 1951 : Expose au Cercle des Beaux-Arts de Liège
  • 1951 : Expose à l’exposition belge en Afrique du Sud
  • 1955 : Expose à la Galerie d’Egmont, Bruxelles
  • 1955 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1956 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1956 : Expose au Salon du Trait, à Liège et Verviers
  • 1956 : Expose au Salon du Trait, au Musée d’Art moderne à Paris
  • 1957 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1957 : Expose à la bibliothèque de Reims
  • 1957 : Expose à “Le Trait” à Charleville
  • 1958 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1958 : Expose à la Galerie d’Orsay, Paris
  • 1959 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1959 : Expose à la galerie Europe à Bruxelles
  • 1961 : Expose au Musée d’Art Wallon, Liège

Philippe VIENNE

  • illustration en tête de l’article : Louis Moyano, Nu couché © Philippe Vienne
Sources
  • notes et archives personnelles de Louis Moyano (collection privée)
  • archives de l’Académie des Beaux-Arts
  • PIRON, P., Dictionnaire des artistes plasticiens de Belgique des XIXe et XXe siècles, 2003

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | source : inédit | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Vienne | remerciements à Alain Sohet et Philippe Delaite


Voir encore…

 

BROHEZ : Sans titre (s.d., Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

BROHEZ Jean-Paul, Sans titre
(photographie, n.c., s.d.)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Jean-Paul Brohez © J-P Brohez

Jean-Paul BROHEZ a fait des études de photographie à l’Institut Saint-Luc à Liège. Ses œuvres seront montrées dès 1987 à l’Espace Photographique Contretype, Bruxelles.  La richesse, c’est ce qui frappe d’emblée dans ses photographies. Une richesse des humbles, des simples, à qui appartient le monde. C’est encore plus évident dans son livre Aplovou (“ceux qui sont arrivés avec la pluie“), paru en 2003 aux Editions Yellow Now. (d’après CONTRETYPE.ORG)

D’une apparente simplicité, cette photographie représente une scène du quotidien. Au centre une fillette rajuste une mèche de cheveux, elle porte une robe et des bottes en caoutchouc d’un vert éclatant, tranchant sur le vert plus sombre de l’herbe, qui contraste lui-même avec le bleu gris d’un ciel lourd. Derrière elle, un homme câline un enfant – manifestement pas très content – la tête enfouie sur son ventre. A l’avant-plan, un personnage découpé, presque hors-champ, flou, vient recadrer la scène. Regards, cadre et sous-cadres, couleurs : finalement rien ne semble être le fruit du hasard dans cette composition complexe et pourtant si évidente.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jean-Paul Brohez | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

SORTET, Gaëtan (né en 1974)

Temps de lecture : 3 minutes >

Homme du verbe comme de l’image, Gaëtan SORTET s’autobiographise comme ceci : “Gaëtan Sortet est né le 15 janvier 1974, date importante dans l’histoire de la chanson française car c’est ce jour-là que Dalida a interprété pour la première fois le titre qui deviendra son plus grand succès: Gigi l’amoroso. Né à Namur, Belgique, comme Félicien Rops, Henri Michaux et Benoît Poelvoorde. Artiste pluriel, multiple et protéiforme dont les bases de travail sont l’image (photo, vidéo, peinture) et le langage.

Né d’un croisement entre une époque (révolue?) et d’un lieu (sans avenir?), son travail reflète… Une réalité ? Sa réalité ? La réalité ? Dans un brouhaha d’images et d’infos, l’homme se cherche, l’homme se perd. Gaëtan Sortet, dans sa barque en devenir tente de rejoindre le port. Salut ou d’Amsterdam.

Ce qui est important, ce n’est pas d’où l’on vient mais ce que l’on fait. La biographie d’un artiste se retrouve dans chacun de ses travaux. Sa personnalité, son être et son «moi» apparaissent en filigrane dans chaque œuvre et il n’y a nul besoin de s’étaler sur des détails qui pourraient polluer la relation public/artiste.

Voici quand même quelques repères biographiques… Avant ARTEMOT

    • A réalisé la couverture de la revue Matières à Poésie avec une photo intitulée Les Cris ;
    • A réalisé un documentaire, Panache Culture, Roots Experience et un clip A trip to Malagawi ;
    • A fait l’acteur dans Stuffed with outer space et Arrêt d’urgence ;
    • A réalisé la performance artistique Honorius van Mechoui ;
    • A participé à plusieurs expositions collectives en tant que photographe (notamment Sur la route au Tipi-Liège et 3regards, autour de la Biennale de la photographie, Le Hangar-Liège).”

Avec son acolyte, Martin COSTE, il a fondé ARTEMOT qu’il explique en 2 mots : “ARTEMOT est un duo composé de Martin Coste (peintre-sculpteur-vidéaste) et Gaëtan Sortet (poète-performeur-vidéaste) qui s’attelle à travailler la langue et l’art ou le rapport entre la langue et l’art via différents médiums (photo et vidéo notamment). Duo, fondé ab initio fin 2014 suite à une association éphémère initialement prévue pour le Festival O + O 2013 à Paris dont le thème était Sculpture et Poésie. Ils y ont présenté une performance dont le résultat final est une sculpture sonore. Premier opus artistique qui a lancé une association-symbiose indéfectible. Tels des sculpteurs avec leur ognette, ils taillent leurs œuvres-travaux comme des thaumaturges où se côtoient le melliflueux, l’exhilarant et le coruscant…

ARTEMOT se met à poêle (2021)

En avril 2021, Gaëtan SORTET a commis un nouveau livre (80 pages) : Mes prescriptions, édité chez Cactus inébranlable (sic). L’éditeur en question (“qui gratte et qui pique”) publie généreusement en 4e de couverture : “Les aphorismes de Gaëtan Sortet sont teintés de Poésie, d’humour, de candeur, de grâce, de charme, d’envoûtement, d’émotion, de beauté, d’harmonie, de finesse, d’élégance, de surréalisme, de lucidité, de ludicité, de sagacité, de droit de cité, de préposé à la caisse numéro 7, d’extraordinaire, de super pouvoirs, de jantes en alliage, d’Ali baba au rhum, de routes devant soi, de chemins intérieurs, de moments présents comme cadeaux, de références préférentielles, d’amour, de toi, de moi, de toute cette vie qui grouille et parfois chatouille, parfois gratouille.”

ISBN : 978-2-39049-035-7

Lire encore de tous nos yeux…

DELREE : Figures de pierre (2010, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

DELREE Agnès, Figures de pierre
(lithographie, 50 x 50 cm, 2010)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Agnès Delrée

Avec une préférence pour la lithographie, Agnès DELREE pratique également la linogravure et la xylogravure. Puisant l’inspiration dans ses photos, elle porte un intérêt particulier aux matières et aux lignes. Elle aime saisir la vitalité et la richesse de la diversité du sujet tout en se concentrant sur le contexte émotionnel. Ses recherches la poussent avant tout à induire une atmosphère afin de créer un dialogue psychologique intense avec le spectateur (d’après CULTUREPLUS.BE)

Cette grande lithographie est réalisée par l’impression juxtaposée de pierres de schiste polies. Il en résulte une succession de formes semblables, à la texture brute, évoquant une foule. Ces personnages fantomatiques, sans visages, expriment l’isolement de la vie contemporaine. Comme dit l’artiste : “Nous vivons les uns à côté des autres et allons de l’avant sans faire grand effort pour nous connaître ni pour nous comprendre. Nous sommes des sans visage dont on ne voit que le dos parce que nous courrons toujours après quelque chose.” (d’après ART-LIEGE.BE)

[INFOS QUALITE] statut : mis-à-jour | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Agnès Delrée | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

MARECHAL : L’explosion du pont du Val-Benoît et du vieux pont d’Ougrée (CHiCC, 1994)

Temps de lecture : 15 minutes >

Une journée radieuse

“Les vacances scolaires et les congés payés touchent à leur fin et ne seront bientôt plus qu’un souvenir… Il a fait chaud, voire étouffant, toute cette journée du jeudi 31 août 1939. Vers la fin de l’après-midi, les roulements lointains du tonnerre se font entendre puis se rapprochent insensiblement de la vallée et de la ville.

Les terrasses des cafés aux abords des Guillemins sont pleines lorsque commencent à tomber les premières grosses gouttes qui s’écrasent sur le pavé brûlant, annonciatrices de l’averse qui menace. Dans la Salle des Pas Perdus de la gare, des femmes en toilettes légères, des hommes coiffés d’un chapeau de paille, lisent distraitement au passage, les grands titres des quotidiens qui évoquent l’imminence de la seconde guerre mondiale en Europe.

“Encore une fausse alerte de plus ! Depuis les mois qu’on en parle de cette guerre qui ne nous concerne pas !”

Déjà, les premiers pêcheurs à la ligne avec leur lourd et encombrant attirail débouchent des quais pour gagner le refuge de la place devant lequel stationnent les trams blancs n°1 et n°4 qui les ramèneront chez eux, après une journée de détente sur les rives de l’Ourthe ou de l’Amblève. Sur le quai de la gare, un coup de sifflet strident et prolongé retentit. Le chef de gare, au képi amarante, vient de libérer l’express international de Liège-Luxembourg. Il est 18 heures 39 très précises.

Lentement, lourdement, avec force jets de vapeur et projections d’escarbilles, le convoi s’arrache à regret aux quais sur lesquels quelques mouchoirs s’agitent… Deux minutes à peine se sont écoulées que déjà, le train ralentit puis stoppe devant le signal “carré d’arrêt”, situé à peine à trente mètres du quai de Rome. Dehors, le ciel s’est obscurci et la pluie tombe drue.

Durant trois minutes et trente secondes, l’arrêt se prolonge avant que le feu vert autorise le convoi à reprendre sa progression vers la première travée qui surplombe le quai. Il vient à peine de parcourir cinquante mètres qu’il aperçoit déjà la locomotive “haut-le-pied” qui vient de la gare de triage de Kinkempois et va entrer en gare…

L’explosion

Il est exactement 18 heures 45 lorsqu’une formidable déflagration ébranle et secoue dans leurs fondements les quartiers de Fragnée et de Renory, jonchant les trottoirs de carreaux cassés et de gravats. Les deux ponts métalliques parallèles du chemin de fer qui enjambaient la Meuse viennent de voler en éclats. Les fils électriques des deux rives sont complètement arrachés et d’énormes blocs de béton sont retombés dans toutes les directions.

Les maisons des rues de Namur, d’Angleur (rue aujourd’hui disparue), du Vieux Mayeur, du quai de Rome, de l’avenue de l’Exposition (avenue Emile Digneffe) et de l’avenue des Tilleuls sur la rive gauche, ainsi que celles d’Angleur et de Renory, rues de la Rampe, Vapart, du Centenaire, Boileau, Romaine, etc. sont ravagées et fortement endommagées. Les habitants, eux, n’ont vu ni flammes, ni fumée mais ils ont perçu une âcre odeur de poudre.

Très rapidement, toutes les rues convergeant vers la place de Fragnée (place du Général Leman) sont barrées par un cordon de policiers, de soldats et de gendarmes, tandis que les pompiers s’affairent sur les lieux du sinistre. Aux premières nouvelles, le bruit court qu’en raison des événements actuels, le nouveau pont a été miné dans ses quatre piles et que la foudre s’est abattue sur l’un des fils reliant le contact aux mines. De fait, par suite de la violence de l’explosion, les quatre piles ont bien volé en éclats et la charpente métallique des ponts jumeaux s’est effondrée dans le fleuve.

Les deux locomotives se trouvaient à ce moment précis au-dessus du quai de Rome. Un des deux machinistes et un des chauffeurs ont été tués sur le coup. Quant au chauffeur de la seconde locomotive, il n’est que grièvement blessé. Il est évident que d’autres victimes ont également trouvé la mort dans pareille catastrophe ! On sait en effet que depuis la mobilisation de 1938, le pont est gardé militairement par un détachement du 3ème Génie. Certains de ces soldats ont été, eux aussi, tués sur le coup. Tel est le premier bilan qui, malheureusement, s’avère provisoire.

Car au moment de l’effondrement du pont et de ses charpentes, une voiture
militaire roulait sur le quai de Rome. Or, elle est restée coincée sous l’amas des charpentes avec ses occupants. D’autres victimes ont dû être surprises par l’effondrement du mur du quai où l’on suppose que plusieurs passants s’étaient abrités de la pluie. Quant aux voyageurs de l’international, il semblerait qu’il n’y ait que des blessés parmi eux.

Les pompiers qui opèrent sur les lieux sont placés sous les ordres du commandant Delhaes et du lieutenant Laurent, que vinrent rejoindre peu après le Général circonscriptionnaire de Krahe accompagné du Colonel Lambert ainsi que l’Échevin Auguste Buisseret, le Commissaire en Chef Strauven et d’autres autorités. Un détachement militaire a été désigné pour aider au sauvetage des victimes tandis que les forces de l’ordre éloignent et tiennent à distance respectueuse les nombreux curieux. A mesure qu’on les découvre, les blessés sont acheminés vers les hôpitaux de la ville.

L’état des lieux

Le train express a sa locomotive versée sur le flanc gauche et repose sur la charpente, cheminée encastrée entre deux longerons du pont. La machine “haut-le-pied” est complètement renversée sur le flanc gauche et, à 22 heures, continuait à cracher de la vapeur.

Le récit du chef de convoi

A 18 heures 39, l’international quitte la gare des Guillemins vers Gouvy, avec, outre la locomotive, quatre wagons métalliques. Dans le premier wagon se trouvent à ce moment vingt-huit voyageurs tandis que le chef de convoi est dans le fourgon en tête de train, immédiatement derrière le tender. Deux minutes après son départ, le train est stoppé à 30 mètres du quai de Rome et y stationne pendant 3 minutes et demie avant de reprendre sa progression vers le pont.

Au moment précis où le signal vient de libérer la voie et que le convoi a parcouru une cinquantaine de mètres environ, la déflagration se produit. La locomotive et le tender au charbon disparaissent dans le vide tandis que le fourgon reste suspendu entre piles et rails, entraînant avec lui le premier wagon et disloquant le train au milieu de jets de vapeur et de nuages de poussières.

Le chef de convoi parvient à se dégager par ses propres moyens mais tous les environs sont jonchés de débris, de poutrelles, de blocs de béton et de pierres de taille, tandis que les voies et leurs rails sont tordus. Se précipitant alors vers la voiture suspendue, il constate que les voyageurs y gisent pêle-mêle parmi les débris de bois et de fer.

Les soldats tués

Quatre sentinelles avaient pris faction des deux côtés du pont. Toutes furent projetées dans le vide, mais l’une seulement a été blessée au pied. Par contre, les quatre soldats qui se reposaient au corps de garde ont été tués et ensevelis sous les décombres. De la camionnette qui passait sous le pont, seul un sergent a été tué sur le coup. Quant aux soldats relevés blessés, ils ont été hospitalisés à l’hôpital militaire de Saint Laurent.

La descente du Parquet

Le Parquet, représenté par le juge d’instruction Dumoulin, accompagné des substituts Delange et Guyaux, assistés du greffier Mezen est descendu sur les lieux à 20 heures, accompagné de l’Auditeur Militaire et rejoint par le Procureur Général M. Destexhe. Dès 21 heures 30, un barrage infranchissable était mis en place par l’armée à l’entrée des rues d’Angleur, de Namur et du quai de Rome, à hauteur de l’avenue des Tilleuls.

Les secours

Un personnel nombreux d’ambulanciers et de sauveteurs, venus de la permanence de la rue Darchis puis de l’Exposition de l’Eau à Coronmeuse, rallia rapidement les lieux sinistrés tandis que des secouristes venus de Huy et de Visé rejoignaient leurs collègues sur place assurant, avec le concours de l’armée, le transport des blessés vers les hôpitaux et visitant les maisons endommagées.

Premier bilan officiel

Civils tués :

  • Vandermissen Pierre, de Sclessin, passait sur la rive droite,
  • Dawans Jules, de Cointe, pêchait sous le pont,
  • Debras Joseph, de Jupille, chauffeur de l’express,
  • Woters Albert, de Saint-Trond,
  • Crespin François, d’Angleur, machiniste de la loco “haut-le-pied”,
  • Berthelier Anthony, docteur en médecine de Seraing, passait sous le pont en voiture.

Soldats tués :

  • Thomsin Edmond, de Liège,
  • Corvers Victor, de Herstal,
  • Knapen Julien, de Wandre,
  • Hendrick Joseph, de Dolhain,
  • Vanderelst René, de Bruxelles.

Trois civils sont en outre portés disparus.

De nombreux blessés légers ont pu regagner leur domicile et quarante-sept, plus ou moins sérieusement atteints demeurent hospitalisés, dont aucun ne paraît en danger de mort. Ils ont été répartis en majeure partie entre l’hôpital des Anglais et le sanatorium de Sainte Rosalie.

Les répercussions en ville

La déflagration ayant endommagé les installations de la centrale électrique de Rivage-en-Pot, le quartier sud de la ville – depuis la rue du Pont d’Avroy jusque et y compris Fragnée – a été plongé dans la plus complète obscurité. Seuls les tramways circulent normalement, tandis que, dans les cafés et restaurants, on s’éclaire à l’aide de bougies ou de lampes à pétrole.

Le lendemain

Les premiers journaux de ce vendredi 1er septembre ont éclipsé de leur première page le récit détaillé de la tragédie locale pour faire place au titre-phare qui relègue tous les autres au second plan de l’actualité : “LES HOSTILITÉS ONT COMMENCE CE MATIN SUR TOUTE LA FRONTIÈRE POLONO-ALLEMANDE.” Et ce ne sera qu’en pages intérieures que nous retrouverons les informations qui nous concernent plus directement et plus intimement.

Le train Liège-Luxembourg sur le pont du Val-Benoît © chokier.com
Le réseau ferroviaire

Un service de voyageurs Verviers-Liège-Longdoz a été mis en place et fonctionne régulièrement. Les lignes de l’Ourthe et de l’Amblève ont vu reporter leur terminus à la gare d’Angleur. La tête de ligne de Herve se situe à Chênée.  Un service d’autobus Liège-Angleur-Chênée et retour assure le transbordement des voyageurs en provenance ou à destination de Liège-Guillemins. Les trains internationaux Bruxelles-Cologne sont détournés vers Angleur.

La navigation fluviale

En Meuse, le trafic est évidemment interrompu, les transbordements et détournements y étant impossibles. Seule solution envisagée : créer une passe pour bateaux. Si en temps normal l’enlèvement de parties de ponts écroulés aurait pris une quinzaine de jours, nous ne sommes plus – hélas ! – en temps ordinaire : les hommes sont sous les drapeaux et les moyens matériels font défaut. Néanmoins, toutes les mesures seront prises pour un commencement des travaux de déblaiement dans les plus brefs délais.

Les dégâts matériels

A Fragnée, à Renory, à Angleur, c’est un spectacle de ruines et de désolation. Dans les rues, ce ne sont qu’amas de vitres cassées, de volets brisés ou arrachés, de blocs de pierre ou de béton, de gravats qui jonchent le sol, d’arbres coupés ou entaillés, de portes, de fenêtres, de tuiles arrachées. Dans le parc de l’Université, rue du Val-Benoit (actuellement rue Ernest Solvay) jusqu’à Sclessin, pelouses et jardins sont saccagés et chaque demeure a subi des dommages plus ou moins importants. Par ordre de police, le nettoyage ainsi que le déblaiement s’opèrent rapidement tandis que les maisons présentant des risques pour les passants sont barricadées.

Qu’en pensent les Liégeois ?

Les bruits les plus stupéfiants et les plus alarmistes courent parmi la population, dont le plus fréquent est qu’il s’agit d’un acte de sabotage imputable à la 5ème Colonne pro-nazie et prélude à une invasion de notre territoire déclaré neutre par le Roi. Ces rumeurs sont telles qu’un appel est lancé au public pour qu’il fasse preuve de sang-froid et que prenne fin la ruée des automobilistes vers les pompes à essence -pareil affolement risquant fort, dans l’état actuel de nervosité- de tourner à la panique. Réflexion faite cependant, comment expliquer qu’au même moment et à quelques kilomètres à peine en amont, la foudre se soit abattue sur deux ponts ? Ce sera toutefois le titre des journaux de ce 2 septembre qui cristallisera l’attention de nos concitoyens : “LA DÉCLARATION DE GUERRE ANGLO-FRANÇAISE A L’ALLEMAGNE EST ATTENDUE POUR CE SAMEDI APRES-MIDI.

Les jours qui suivirent

Le lundi 4 septembre parait le premier communiqué militaire français : “LES OPÉRATIONS ONT COMMENCE : PARIS, CALME – LONDRES, ALERTE PENDANT LA PREMIÈRE NUIT DE GUERRE.” En outre, dans tous les quotidiens liégeois, parait un appel du Bourgmestre Xavier Neujean à ses concitoyens, qui tient à préciser ce qui suit : “La situation internationale plonge les Liégeois dans l’inquiétude, la catastrophe du Val-Benoit endeuille la Cité. Néanmoins, comme en septembre 1938, la population donne l’exemple du sang-froid et de la confiance. Qu’elle garde avec fermeté cette louable attitude. Elle doit, au surplus, être convaincue :
1°- que si les événements l’exigeaient, l’armée belge est prête et qu’elle accomplira intégralement son devoir,
2°.- que, de son côté, l’autorité civile veille et prend les mesures propres à garantir la sécurité et le ravitaillement de chacun.
Le calme et l’ordre s’imposent. Ne nous laissons pas envahir par des agitations déprimantes.”

Les marques de sympathie

La ville reçoit les visites des Ministres responsables, du Bourgmestre de Bruxelles, Adolphe Max, et des condoléances affluent de toutes les régions d’Europe. La Reine Elisabeth se rend sur les lieux – dès le lendemain soir du drame – interrogeant les habitants, s’informant de leurs impressions et prodiguant des mots de consolation et de réconfort, après s’être rendue au chevet des blessés dans les différents hôpitaux de la région.

L’évolution de la situation

La Régie du Gaz informe la population que seuls, les quartiers de Rivage-en-Pot et de Garde-Dieu seront encore dépourvus temporairement de gaz. Le menuisier de la rue du Vieux Mayeur, Mr Léon Boverie qui avait été hospitalisé à Saint Laurent vient de succomber à ses blessures.

La réparation des dommages

Elles sont environ 200 familles à avoir subi des dommages matériels dus à l’explosion du pont, mais par surcroît occasionné de sérieux dégâts à bien des immeubles, dans un rayon de plusieurs centaines de mètres. Les assureurs alertés, ont pris contact entre eux et, en attendant le résultat de leurs concertations, des policiers s’enquièrent à domicile, des dommages occasionnés et leurs rapports sont concentrés dans les commissariats concernés. Tout semble indiquer que ce sera à l’un de nos Ministères qu’incomberont les frais de reconstruction ou de reconstitution de mobilier.

La marche des événements
    • 5 septembre 1939 : le déblaiement du pont commence, effectué par des civils. Les pompiers ont fourni le matériel adéquat.
    • 6 septembre 1939 : un cadavre est retiré des décombres entre les deux culées de l’ancien pont de pierre du Val-Benoit. Il s’agit du disparu Mr Joseph Lemme, de la rue de Kinkempois à Fragnée (aujourd’hui rue Auguste Buisseret).
    • 7 septembre 1939 : le corps d’un second disparu, Mr Beaudouin, de Sclessin, est retrouvé sous la culée de l’ancien pont où il s’était probablement réfugié.
    • 11 septembre 1939 : inauguration de la ligne Kinkempois – Fexhe. Venant de Bruxelles, est arrivée à Bierset, une automotrice rouge, dont le but était d’effectuer le voyage inaugural de la nouvelle ligne reliant Fexhe-le-Haut-Clocher à Kinkempois. On savait déjà que – depuis des années – cette voie était appelée à doubler le trafic des marchandises entre les points cités, pour dégorger le passage de ces trains sur la voie internationale Ostende-Herbesthal.

A bord de l’automotrice avaient pris place le Ministre des Transports Marck, MM. Parien, Président du Comité Permanent de la SNCB, Rulot, Directeur Général, Lemaire, Directeur des Voies, entourés de nombreuses autres personnalités. Vinrent les rejoindre à Kinkempois, MM. de Spirlet et de Wasseige, des Chemins de Fer du Nord Belge. C’est à 20 km/heure que s’est effectuée cette première reconnaissance du parcours.

Dès le début du mois, des équipes d’ouvriers et d’ingénieurs évaluées à 2.000 hommes ont entamé le travail de mise en service de cette ligne, afin de rétablir – après l’explosion du pont du Val-Benoit – une liaison par fer entre les rives droite et gauche de la Meuse. Ce travail – commencé le samedi 2 septembre 1939 – donnait la certitude que dès le jeudi 14 au soir, on pourrait envisager le passage des trains. Et effectivement, dès le vendredi matin, une voie complètement terminée permit le passage des convois de marchandises. Il n’y avait pas moins de 25 km de rails à mettre en place, à calibrer, à ajuster sur billes, etc., ce qui constituait un gros oeuvre dont on imagine difficilement l’ampleur et les difficultés.

Il n’en reste pas moins vrai que la seconde voie sera achevée dimanche soir, ce qui permettra le trafic des voyageurs, dès lundi prochain. La longueur totale de la nouvelle voie est d’environ 12 km. Son point de départ se situera à Voroux-Goreux où -dès à présent- vont commencer les travaux de construction de cette gare appelée à remplacer celle d’Ans. Le terminus se trouvant à Kinkempois, autre centre de formation, le trafic des marchandises -de et vers l’Est- reçoit de la sorte une solution dont les projets étaient établis depuis longtemps. Dès l’inspection des voies accomplies, les personnalités reprirent aussitôt la direction de Bruxelles, visiblement satisfaites.

    • 20 septembre 1939 : le passage des bateaux sous le pont du Val-Benoit est rouvert dès l’après-midi.
    • 26 septembre 1939 : les travaux de déblaiement imposent un arrêt de 3 jours à la navigation pour permettre de couper les poutrelles affaissées dans le fleuve.
    • 29 septembre 1939 : Mr Auguste Buisseret, échevin libéral de Liège, est intervenu auprès du Directeur Général de la SNCB pour examiner la situation de la gare des Guillemins et des commerces avoisinants. Celui-ci a déclaré que la nouvelle ligne de Fexhe serait affectée uniquement au trafic des marchandises et qu’un pont en bois allait être reconstruit pour faire passer les trains-express au Val-Benoit. Sauf crues anormales, il devrait être achevé fin décembre.
    • 6 octobre 1939 : les restes de Mr Joseph Dawance, de l’avenue de l’Observatoire, ont été retirés à hauteur de la rue d’Angleur, au quai de Rome.
    • 27 et 28 novembre 1939 : la crue, due aux pluies torrentielles sur la région a interrompu momentanément le trafic fluvial.
    • 6 décembre 1939 : la crue finie, la navigation a repris sur la Meuse.
      – 6 février 1940 : situation sans gravité pour la Meuse où la navigation avait été interrompue depuis le 10 janvier.
    • 15 février 1940 : le Sénateur Auguste Buisseret, échevin de Liège, interpelle le Ministre des Communications sur les lenteurs de reconstruction du pont du Val-Benoit. Le Ministre Delfosse annonce que les travaux de déblaiement sont terminés et que la construction du pont provisoire commencera dans quelques jours. Son délai sera de trois mois.
En conclusion

Le rédacteur du journal “La Meuse” de l’époque concluait sa relation des faits par cette phrase prémonitoire : “En voyant les ravages causés par l’explosion d’un pont miné et suite à des circonstances fortuites, on se demande ce qu’il resterait de la ville si – par nécessité militaire – tous les ponts devaient sauter !”

Il ne croyait pas si bien dire puisque le 11 mai suivant – au lendemain de l’invasion de notre pays – le Génie belge cette fois, faisait sauter tous les ponts -sauf deux sur le Canal Albert- qui s’avéraient vitaux pour la défense d’Eben-Emael, fort réputé le plus inexpugnable de l’Europe d’alors ! Et le pont du Val-Benoit, à peine reconstruit, sauta allègrement une seconde fois, ce jour-là.

Ajoutons – pour la petite histoire – que la Deutsche Reichbahn mit moins de temps à le reconstruire que nos compatriotes et que -quatre ans plus tard- malgré leurs raids diurnes successifs à haute altitude et leur “carpet bombing” les Forteresses volantes de l’U.S. Air Force ne parvinrent jamais à le couper définitivement, ni complètement y interrompre le trafic !

Le vieux pont d’Ougrée © chokier.com
Et ce 31 août, au vieux pont d’Ougrée ?

Remontons voulez-vous, le temps et revenons-en à ce jeudi radieux de 1939, mais à quelques kilomètres à peine en amont du pont du Val-Benoit dont il vient d’être longuement question.

Suivant de quelques secondes à peine la première déflagration, une seconde -tout aussi violente- ébranlait à nouveau la vallée, se répercutant d’échos en échos et prolongeant sinistrement la première. A son tour, le vieux pont d’Ougrée venait de se volatiliser ! Et les causes en étaient identiques : la foudre avait fondu sur les cordons reliés aux charges de dynamite des piles qui se déchiquetaient tandis que le tablier s’effondrait et que le plancher se consumait, parsemant le fleuve de leurs débris.

Là aussi, l’explosion lança à plusieurs centaines de mètres, tant sur la rive gauche que sur la rive droite et dans les rues avoisinantes, des pierres de tous calibres. Ce fut une véritable grêle qui s’abattit dans les carreaux des habitations qui volèrent en éclats ou cédèrent au déplacement d’air. Ici encore, l’affolement fut indescriptible !

L’armée, qui montait la garde au pont, et la police accoururent aussitôt pour interdire toute circulation, d’autant plus qu’une nourrice de gaz avait été défoncée et que l’on pouvait craindre à tout instant une autre explosion. Seuls le sang-froid et le réflexe des autorités permirent d’alerter à temps les services compétents qui coupèrent immédiatement l’arrivée de gaz.

Et les sentinelles ?

Sur la rive droite, le soldat Pierre Laurent, de Seraing, fut précipité à l’eau avec sa guérite. Comme il savait nager, il parvint tant bien que mal à se frayer un passage parmi les débris flottants et à regagner la rive où il fut secouru. Sur la rive gauche, le soldat Georges Boulanger, de Saint-Gilles, subit le même sort mais ne fut pas retrouvé.

“Au repos des bateliers”

Quai Vercourt, à la terrasse couverte du café de ce nom, avaient pris place quelques consommateurs. L’un d’eux, Mr Frédéric Ordignon, d’origine italienne, habitant rue de Tilleur, est tué sur le coup : tête et membres déchiquetés. Une jeune femme de 22 ans, Eva Martin , épouse Tihon, de Seraing, a la tête enlevée en partie. A l’intérieur, le patron, Mr Bertho et sa serveuse sont légèrement blessés par des pierres et des bris de verre. Un passant est également blessé, mais sans gravité.

A l’hôpital d’Ougrée-Marihaye

Presque toutes les victimes du pont d’Ougrée ont été transférées à cet hôpital tout proche où le personnel s’empresse à leur chevet. Elles sont au nombre de vingt-trois. Outre les blessés, on relève un mort : Mme Gustave Baes, batelière, dont le chaland est amarré au port de Renory et qui a succombé à une fracture du crâne provoquée par une pierre projetée par le souffle.

Les disparus

Le lendemain, vendredi 1er septembre, dès 8 heures, on apprend qu’une jeune fille de 18 ans accompagnée d’une fillette de 5 ans ont été vues aux abords du pont et n’ont pas encore réintégré leur domicile sérésien. Il s’agit de Mlle Yvonne Lejeune et sa nièce, la petite Lacroix, que le vieux père recherche. A également disparu, Mr Alphonse Meul, époux Jamar, rue de la Préfecture à Sclessin. Cet homme a quitté la veille son domicile vers 17 heures pour se rendre à la pharmacie, près de la gare d’Ougrée et, comme il devait attendre ses médicaments, a préféré se diriger malgré l’averse, vers le vieux pont.

Spectacle de désolation

Du vieil ouvrage d’art que l’on envisageait de démolir, il ne reste que les piles, fortement écornées et les deux extrémités pavées. Du tablier en bois, il ne subsiste rien. Un témoin oculaire -l’industriel bien connu, Mr Boinem, qui se trouvait rue Joseph Wauters, à l’entrée de son garage- se compare à un artiste de music-hall autour duquel des poignards viennent se ficher avec violence de part et d’autre, tant les projectiles les plus divers le frôlèrent, l’épargnant par miracle.

Quai Louva, un mur en béton de la nouvelle salle de spectacle est éventré. Au café Taskin, ce ne sont que débris de verre, murs troués et lézardés par des projections de pierres. Au sol, une flaque de sang achève de sécher car le patron a été blessé. Deux verres de bière à demi-pleins entourent une casquette. Ils ont été étonnamment épargnés par le déplacement d’air. Sous le pont, depuis le matin, un pêcheur attendait ses prises. Il s’est retrouvé indemne après l’explosion ! Dans la rue J. Wauters, deux pierres sont tombées sur le lit dans lequel deux enfants reposaient. Ils n’ont pas une égratignure !

Les recherches ont pris fin

Les courageux sauveteurs qui, depuis jeudi soir, ont pratiqué sans relâche des sondages dans le fleuve afin de retirer de celui-ci ses proies viennent de voir leurs recherches aboutir, hélas !

Dimanche 3 septembre, vers 9 heures, le corps de Mr A. Meul a été repêché à une centaine de mètres en amont du nouveau pont d’Ougrée. Le corps et le visage couverts de blessures étaient méconnaissables. Quelques instants plus tard – au même endroit – ils harponnaient le corps de Mlle Y. Lejeune. Tandis que ces deux dépouilles étaient acheminées vers la morgue, d’autres sauveteurs repéraient deux autres corps, coincés entre des groupes de chalands amarrés à la rive gauche. Il s’agissait de la sentinelle Georges Boulanger, affreusement mutilé, et de la petite Lacroix.

Il reste le fleuve

Dès le vendredi de la catastrophe, les Ponts et Chaussées ont entamé les travaux de désencombrement du lit du fleuve, en vue d’y établir des passes accessibles aux bateaux qui desservent les usines du bassin industriel. Le sondage préalable, le harponnage des fractions de pont, l’amarrage de celles-ci constituent une série d’opérations excessivement délicates. De plus, le fleuve effectuant une courbe à hauteur de l’ancien pont, rend la navigation plus difficile encore et oppose une sérieuse résistance au pilotage. Cette situation nécessite un gabaritage de la profondeur des passes dont la hauteur doit être d’au moins 2 mètres nonante.

Et le pont ?

Il est peu probable qu’en raison du nouveau pont érigé non loin de l’ancien, on reconstruise ce dernier. Si passage il devait encore y avoir, il ne serait plus utilisé que par les piétons et afin de permettre aux services du gaz et de l’électricité de tirer parti de ces raccordements. Mais ceci est une autre histoire et seul l’avenir incertain et lointain nous l’apprendra…

René MARECHAL

  • image en tête de l’article : Le pont du Val-Benoît © chokier.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


 

LIBERT & KATTUS : Passage du Laitier (Cointe, Liège)

Temps de lecture : 4 minutes >

Dans le premier numéro (décembre 1989) de la revue “Altitude 125” éditée par la Commission Historique (CHiCC), Georges FRANSIS retraçait l’histoire de ce passage cointois :

LES CINQ PHASES D’UNE COMMODITE
  1. “Une prairie, entre la rue de Cointe (maintenant rue du Professeur Mahaim) et l’avenue des Platanes. Pour empêcher ses vaches de brouter la haie de la villa Dekaine, le fermier Tonglet dresse, en léger retrait, une seconde clôture. Une sorte de no man’s land large de 1.90 mètre en résulte.
  2. A hauteur de l’endroit où, en 1795, se dressait un fier moulin à vent, un laitier constate avec amertume – nous sommes aux environs de 1930 – qu’il est séparé de ses clients de l’avenue des Platanes, par la prairie, large de 65 mètres. Dire que, pour les servir, il doit se taper, palanche sur les épaules, porteur de ses lourdes cruches, un pénible détour de plus de 1.500 mètres par les rues du Batty, place du Batty, avenue de Cointe !
  3. L’astucieux Ardennais a une idée lumineuse : cisailler aux deux extrémités du no man’s land, les fils barbelés. Il profite ainsi, sans gêner personne, d’un sérieux raccourci. Un précieux sentier est né, vite utilisé par les habitants des environs.
  4. En 1937, la famille Hauzeur affiche un plan de lotissement de la prairie, parcelles pour villas d’un côté, parcelles pour maisons accoudées de l’autre. Le raccourci figure sur le plan, sous la mention “passage”.
  5. Après la guerre, le lotissement étant complètement aliéné, la famille Hauzeur désire se débarrasser du “passage” et le mettre en vente. Devant la menace d’achat par les deux riverains, les dames de l’avenue des Platanes craignent d’être coupées de l’accès à l’épicerie du coin de la rue Professeur Mahaim. Ces dames pressent vivement le comité du parc privé de Cointe, de se porter acquéreur. Ce qui fut fait et le sentier, sauvé.

Aujourd’hui l’épicerie est disparue, mais le raccourci est plus que jamais très emprunté surtout depuis l’arrêt du bus n°20, au coin de la rue de Bourgogne.”

Georges FRANSIS

En 1988, la CHiCC propose à la Ville de Liège de dénommer ce sentier “Passage du Laitier“, ce qui fut fait.

Un passage… de la lettre à la céramique

Ce chemin bucolique a inspiré à Béatrice LIBERT le poème suivant, ainsi d’ailleurs que le titre de son livre :

Deux haies de sagesse par où s’en vont chats et renards, fouines et mulots. Si vous empruntez le raccourci, ne hâtez pas le pas.

Écoutez plutôt les trilles des oiselets et, sous leurs notes, les cruches de lait qui s’entrechoquent loin, très loin dans un temps qu’on dit ancien.

C’était hier, mais le sentier n’a pas perdu l’écho de leur traversée ni la fraîcheur de la précieuse livraison.

L’écume du lait a chu sur les pétales, à moins qu’elle ne soit montée à la tête des arbres et de l’avril en pâmoison.

 

Voisin du Passage, le céramiste Jean KATTUS a réalisé une très belle mise en forme du poème qui agrémente désormais le trajet des promeneurs. Il explique : “Les pavés sont en grès et résistants au gel. En effet, le grès est une argile vitrifiée et donc devenue imperméable à la suite d’une cuisson à haute température (1.250°). Après une première cuisson à 950°, chaque pièce est plongée dans un émail de base transparent. Ensuite, une éponge enduite du même émail, additionné cette fois d’un faible pourcentage d’oxydes métalliques, du cobalt ou du chrome, est passée sur chaque lettre dans le but d’augmenter son contraste avec le fond. La pièce est alors cuite une deuxième fois à 1.250°

1. Choix des lettres parmi les caractères découpés en bois.

© Jean Kattus

© Jean Kattus
2. Disposition des caractères en bois, retournés, dans le moule.
3. Estampage de l’argile dans le moule.

© Jean Kattus

© Jean Kattus
4. Nettoyage du moule et séchage partiel de l’argile dans le moule pendant quelques heures.
5. Moule retourné, juste avant le démoulage.

© Jean Kattus

© Jean Kattus
6. Démoulage lettre par lettre. L’argile est à consistance « cuir ».
7. Ébarbage de la pièce.

© Jean Kattus

© Jean Kattus
8. Martelage de la pièce, pour faire ressortir davantage les caractères sur le fond.
9. Nettoyage final à l’éponge.

© Jean Kattus

© Jean Kattus
10. Pièce terminée.

[INFOS QUALITE] statut : compilé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jean Kattus ; Philippe Vienne ; Béatrice Libert pour son texte


CHiCC encore !

FRANSIS : Recueil de souvenirs et d’anecdotes sur Cointe autrefois (CHiCC, 1989)

Temps de lecture : 8 minutes >

A travers tout
  • “1735 : Un moulin à vent existait à Cointe, d’après L. BETHUNE : “Il agitait ses longs bras lançant dans l’air ambiant un bruit monotone et plaintif “. De nos jours, j’ai pu constater que les maisons ouvrières n° 28 et 30, de la rue du Professeur Mahaim, ont été bâties sur les fondations de cet ancien moulin.
  • 1882 : Ouverture de l’Observatoire de l’Université de Liège, dans le parc privé, lui aussi de création récente. C’est là, au n°5 de l’avenue de Cointe, que j’ai vu le jour, en 1900.
  • 1883 : Existence d’une pièce d’eau, devant la chapelle Saint Maur (ce que l’on désigne sous le nom de “flot”, dans les villages wallons). Renseignement donné jadis par Mr FONTAINE, venu habiter rue des Cailloux, en 1883.
  • vers 1910 :
    • Il y avait encore une pompe publique d’eau alimentaire, à bras, à l’angle des rues St.Maur et du Puits. Une autre pompe publique fonctionnait, rue du Batty.
    • A partir de la pompe, la rue du Puits était une ruelle étroite, entre deux haies, sans aucune bâtisse. A hauteur du n° 46, elle avait sa largeur actuelle. Les maisons du côté droit existaient jusqu’à la rue du Loup. Les habitants de cette rue obtinrent plus tard, suite à une pétition, la dénomination “des Hirondelles”.
    • Dans le parc, au bout de l’avenue des Ormes, se situait l’hôtel des Thermes Liégeois qui, progressivement, se transforma en établissement de jeu. Le dimanche matin, il n’était pas rare de découvrir, aux environs, un suicidé qui, dans la nuit du samedi, avait vainement tenté de se refaire une fortune !
    • Au bout de l’avenue des Platanes, l’asile de la “Vieille-Montagne”, desservi par les sœurs de St. Vincent de Paul, orphelinat pour filles et home pour ouvriers pensionnés de cette usine. Plus tard, adjonction d’un ” Hôpital de Cointe”.
Cointe avant 1905

On m’a souvent posé la question : “Quid, avant la création du boulevard Kleyer et l’expo de 1905 ?”  J’avais, jadis, posé la même question à mes parents :

  • Les premiers mètres de la chaussée carrossable du boulevard de Cointe, sont établis sur la démolition d’une ferme de la place du Batty. Un peu plus haut, on a rasé un ensemble de bicoques vétustes, dénommé le “Chaffour”. Au premier tournant, face au n° 22 actuel, une autre ferme a été expropriée et les arbres des prairies, déracinés. En contrebas du “Point de Vue”, on peut encore se rendre compte de l’emplacement de la maison du jardinier BARET, un ami de mon père. Sur le monticule, en face, se situait un poste de police.
  • La plaine des sports fut créée sur des champs de blé dont on avait enlevé et emporté la couche de terre arable.
  • Le boulevard de Cointe n’a perdu son nom qu’après le décès de Gustave Kleyer, bourgmestre de Liège, de 1900 à 1921. La largeur actuelle de ses accotements, le boulevard ne l’a obtenue que plus tard. A gauche, en profitant de la disparition d’une épicerie et d’un café de la place du Batty, ainsi que d’un prélèvement sur les jardins de l’hôtel du Champ des Oiseaux – hôtel acheté par le couvent des Filles de la Croix pour en faire la Bibliothèque paroissiale et une école primaire pour filles.
  • A droite, l’actuelle voie de desserte pavée, devant les n° 4 et suivants, s’appelait “rue de Bourgogne”, sur laquelle venait s’accoler un étroit sentier qui traversait la plaine des sports et rejoignait l’autre partie de la rue de Bourgogne, qui a conservé son nom.
    Cette rue longeait ensuite l’enceinte du riche et important couvent de Bois l’Évêque. On peut lire -dans un ancien roman d’auteur belge- les noms des Demoiselles de la noblesse brabançonne, en pension chez les Dames du Sacré-Cœur à Cointe.
    On disait que la règle de l’ordre de ces religieuses prévoyait -à côté de l’ouverture d’un pensionnat pour filles fortunées- celle de classes primaires pour filles du peuple. Ce fut là, longtemps, la seule et unique école primaire de Cointe.
  • Les garçons devaient – eux – descendre à l’école communale de Sclessin ou aux Rivageois, à Fragnée. Malheureusement, en 1944, un gigantesque incendie
Vue de l’Exposition universelle depuis Cointe © users.belgacom.net/warzee
Cointe en 1905

L’ouverture à Cointe d’une annexe de l’Exposition Universelle de Liège 1905, nous vaut, chaque dimanche et jours fériés, la visite, à notre domicile, de la famille venant d’autres provinces. Le programme est, presque chaque fois, identique : une visite assez rapide de l’annexe à Cointe, après un repas vite expédié, une présence plus importante à l’exposition principale, sur la rive droite de la Meuse.

Papa -titulaire d’un abonnement- les accompagne souvent. Moi -bambin de cinq ans, exempt du droit d’entrée- je suis parfois autorisé à me joindre à la visite de Cointe. Malgré mon jeune âge, je constate que mes oncles, venant des villes, ont des goûts différents de nos cousins hesbignons. Les premiers s’attardent à parcourir l’ensemble des modèles de maisons d’employés construites boulevard Montéfiore en vue de l’Exposition. Ils s’intéressent au lâcher laborieux de montgolfières, contrarié par un vent violent.

Les Hesbignons discutent dans le stand agricole. J’ai gardé le souvenir d’une exhibition de volailles et d’un concours de vaches laitières, qui fut copieusement arrosé -ainsi que les spectateurs que nous étions- un orage ayant percé en plusieurs endroits, la toiture du pavillon !

Une troisième catégorie de visiteurs : les supporters, accompagnant les fanfares villageoises. A tour de rôle -selon un calendrier distribué longtemps à l’avance- elles viennent montrer leurs talents sur un kiosque dont je situe l’emplacement à l’extrémité des courts de tennis actuels n° 2 et 3, de la plaine des sports. Ce kiosque survécut de très nombreuses années à l’Expo.

Comme nous nous étonnions de voir un cousin non-musicien nanti d’un instrument de musique, il nous avoua que, pour avoir accès au kiosque, sa société devait compter 25 exécutants. Pour faire nombre, il accompagnait, avec une trompette dont l’embouchure était obstruée. Coup classique, paraît-il !

Pour se rendre d’une exposition à l’autre, nos visiteurs profitaient du tramway de Cointe qui a provisoirement reporté son terminus, du boulevard d’Avroy à l’actuelle place d’Italie, une des entrées de l’Expo.

Un jour de semaine, Maman attire mon attention sur -fait rare à l’époque- le passage d’une suite de voitures automobiles. Dans l’une, est assis un grand vieillard à barbe blanche : le roi Léopold II. Je présume qu’il se rend à l’entrée de l’Expo, à Fragnée, par l’avenue de Cointe, l’avenue de la Laiterie et l’avenue des Thermes (actuellement avenue Constantin de Gerlache).

Ceux de Saint-Maur

1909 : On apprend que la nouvelle paroisse de Cointe portera le nom “Notre-Dame de Lourdes”. De nombreux paroissiens diront : “Pourquoi pas Paroisse St Maur  ?” Afin d ‘apaiser ces mécontents, Mr le Curé de Gruyter dénommera “Ecole St.Maur”, l’établissement qu’il ouvre rue du Loup. La famille HAUZEUR, propriétaire du parc fait don de la prairie, entre la rue du Chera et l’avenue de Cointe, pour y bâtir la future église paroissiale. En attendant, Mr le Curé y érige une chapelle provisoire en blocs durs. Devant son insuffisance, elle sera ensuite agrandie en planches.

La guerre et de nombreuses années passent… Une destinée nouvelle se profile conséquemment dans le parc, suite à l’ élévation de la future église paroissiale en basilique. De nouveaux plans sont dressés. Ils contiennent aussi le remplacement de l’étang du rond-point de l’avenue de Cointe, par une majestueuse statue du Sacré-Cœur ! Tout semble enfin en ordre. Patatras ! Opposition de l’Institut d’Astrophysique ! Mr le Curé l’annonce dans son homélie, disant : “Je ne pensais pas que les étoiles étaient si près de la terre !” 

Après quoi, un projet éphémère d’église sur les terrains du couvent, à l’angle de la place du Batty et du boulevard Kleyer, précédera le déplacement vers le Château Tart, rue St Maur. Là, s’installent les Pères Dominicains qui vont gérer la paroisse pendant quatre ans.

Revenons en arrière… Au début du siècle, le nom de Cointe n’était guère connu parmi les couches laborieuses des communes industrielles des environs de Liège, mais bien Saint Maur. Quelques exemples, parmi d’autres :

    • A Sclessin, à l’école, pour nos condisciples , nous étions “ceux de Saint Maur”, en dépit de nos rectifications : “Cointe”.
    • A Ans, en 1908, au baptême d’un cousin, ma tante nous accueille “sa famille de Saint Maur”.
    • A Grâce-Hollogne, vers la même époque, les voisins de mon oncle ne situent pas Cointe, mais bien Saint Maur. Ce qui ne manque pas d’une certaine logique, si l’on tient compte de la succession de collines dominant Liège : Saint Maur – Saint Gilles – Saint Martin – Saint Nicolas – Sainte Walburge. Ces lieux et paroisses ont conservé leurs noms, sauf Saint Maur !
Entrée des troupes allemandes à Liège © sambre-marne-yser.be
Cointe, août 1914

Le jeudi 6 août 1914, matin, une batterie d’artillerie belge, venant de Tirlemont, débarque en gare des Guillemins et vient aussitôt installer ses canons dans la prairie, entre l’avenue des Platanes et la rue de Cointe (aujourd’hui, rue du Professeur Mahaim). Cette batterie  se retire, après l’envoi de salves en direction du Bois Saint-Jean, dernier épisode de la bataille du Sart Tilman. Au même moment, revenant de cette bataille nocturne, des piottes (soldats de ligne) isolés, se reposent rue du Chera. Passent également au trot en direction de Saint Gilles, des escadrons du 2ème Lanciers, régiment dont faisait partie le cavalier FONCK, premier soldat belge tombé en 1914-18, tué le 4 août, matin, à Thimister. Place du Batty, la croix de Genève flotte sur le couvent, que la Croix-Rouge a transformé en hôpital militaire, pour soigner les blessés belges de la Bataille de Liège.

Le dimanche 9 août 1914, vers midi, précédé d’une patrouille de uhlans, le 20ème d’infanterie aus Rügen (Rügen est une île de la mer Baltique ) arrive à Cointe. Ce régiment a fait partie de la 11ème division allemande, dont le but était de pénétrer à Liège, en forçant le passage, dans l’intervalle entre les forts de Fléron et de Chaudfontaine, dans la nuit du 5 au 6 août. Échec et repli de la division jusqu’aux environs de Herve, en commettant nombre d’atrocités sur le parcours, sous le faux prétexte que des particuliers auraient tiré sur la troupe !

Le 6 août, les troupes belges des intervalles reçoivent l’ordre du Général LEMAN de rejoindre le gros de l’armée du Roi Albert, sur la Jette et au-delà. Le chemin devient libre et le 20ème peut revenir. A Cointe, cela grouille de casques à pointe. Les gradés logent dans les villas du parc, la troupe campe dans les écoles, laiteries, salles de danse, locaux de l’Observatoire et les fermes.

Les soldats -des Poméraniens- reconnaissent l’incendie de fermes et le meurtre de civils, accusés d’avoir empoisonné les puits (ce qu’on leur a fait croire) ! Nous n’étions pas rassurés, malgré que des sous-officiers nous disaient en français : “Ici, la population est correcte, nous le serons aussi”. Les fantassins des plaines se plaignent du caractère montagneux de la région liégeoise et font la moue en apprenant que la frontière française est encore éloignée de plus de cent kilomètres. Ils se figuraient la Belgique comme un pays minuscule bien plus étroit à traverser !

La mission du 20ème chez nous est de creuser des tranchées dominant la vallée de la Meuse car son Etat-Major redoute une attaque française. Une deuxième ligne de tranchées est établie à l ‘extrémité des jardins de l’Observatoire. Cette tranchée est bientôt la cible des artilleurs belges du fort de Boncelles. Malheureusement, le tir est un peu court ! Plusieurs obus tombent -entre les avenues du Hêtre et des Platanes- sur la tribune et les vestiaires du terrain du Football Club Liégeois. On m’a dit que le tir de Boncelles fut un peu plus efficace aux environs de la rue des Mésanges, ce secteur étant occupé par le 39ème Prussien.

L’attaque française ne s’étant pas produite, nos hôtes indésirables nous quittent dans l’après-midi du vendredi 14 août, en partance pour la France. Immédiatement après leur départ, j’ai lu, sur la porte d’entrée de l’Observatoire, une affichette -signée par le Colonel, avec cachet du régiment- dont traduction grosso-modo : “Les militaires ne peuvent toucher les instruments scientifiques exposés dans les salles. Les contrevenants seront punis, ainsi que ceux qui dégraderaient le mobilier et les locaux.”

En ville, cela se déroula moins bien car le 20 août, nous apprenions que la soldatesque ivre avait brûlé des maisons et fusillé des civils, place de l’Université (actuellement place du XX Août) et rue des Pitteurs. Pendant ce temps, profitant de l’absence des autorités civiles, des habitants de Cointe se rappellent que leurs aïeux trouvaient la houille à fleur de sol. Bientôt, la plaine des sports du boulevard Kleyer est criblée de petites fosses de 60 centimètres, où l’on se procure gratuitement le charbon. Des mineurs de métier, à leur tour, creusent des galeries étançonnées , à deux mètres de la surface. Certains font même, sur place, le commerce de combustible ! La police, s’étant réorganisée avant la fin du mois, vient mettre fin à cette extraction illicite et obliger les profiteurs à remblayer.

Nous entrons alors dans une longue et pénible période, de plus de cinquante mois d’occupation… Aussi, est-ce avec une immense satisfaction que nous assistons, peu après l’armistice du 11 novembre 1918, pendant quelques jours, au reflux par le boulevard de Cointe (aujourd’hui Kleyer), la rue du Chera, l’avenue des Thermes, du Groupe III des armées du Feldmaréchal von Hindenburg. Hélas ! moins de 22 ans après, devenus Hitlériens, “ils” reviendront. Mais cela est une autre histoire que je laisse à un autre le soin d’écrire.”

Georges FRANSIS

  • image en tête de l’article : Cointe, le jet d’eau et l’Observatoire © Philippe Vienne

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


 

Une histoire liégeoise : Georges Nagelmackers et l’Orient Express (CHiCC, 2014)

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Le fondateur

“Je vais commencer par vous raconter ce soir une histoire d’amour. Il était une fois un jeune homme de bonne famille qui était amoureux mais les familles n’étaient pas d’accord car l’objet de sa flamme était sa jolie cousine. Ce jeune homme, Ingénieur des Mines de l’Université de Liège, s’appelait Georges Nagelmackers. Il était le fils d’une famille de banquiers bien connue à Liège. La famille possédait un château qui existe encore à Angleur, qui a été heureusement restauré par la SPI. Il abrite le siège de PME et des logements sociaux. En face, on trouve une ferme datant du XVIIe siècle. Et c’est au cimetière de la Diguette, un endroit peu connu, que j’ai retrouvé la trace de la famille grâce à cet imposant monument funéraire. On y voit que Georges Nagelmackers était né le 25 juin 1845.

Pour lui faire oublier son grand amour, on envoya le jeune homme âgé de 22 ans en voyage très loin, aux Etats-Unis. La Guerre de Sécession (1861-1865) venait de se terminer. Il se consola de son chagrin mais revint avec un autre amour : celui des trains. Il avait découvert là-bas les trains de luxe créés par monsieur Mortimer Pullman. Le chemin de fer, invention européenne, y avait pris un essor extraordinaire. C’était le moyen idéal pour conquérir les vastes espaces et amener le “progrès” dans le moindre recoin du pays. Les distances étant très longues, des trains comprenant des voitures-lits transportaient les voyageurs dans des conditions de confort encore inconnues. Le promoteur de ces trains s’appelait Georges Mortimer Pullman. En 1865 sa voiture prototype “Pioneer” avait transporté la dépouille du Président Lincoln ce qui avait fait sa renommée.

Georges Nagelmackers le rencontra. Il se mit en tête dès ce moment de faire la même chose sur le continent. Mais l’Europe n’est pas l’Amérique. Plus de 100 ans plus tard, l’union de l’Europe n’est pas encore complète, alors, imaginez à ce moment ! Elle était morcelée en de nombreux états, jaloux de leurs prérogatives. Un réseau de chemin de fer la parcourait, constitué de compagnies différentes, même au sein d’un seul pays, avec des normes techniques non encore unifiées. Cela impliquait parfois le changement de train aux frontières sans parler des contrôles douaniers. L’Europe ne réunissait pas les conditions idéales pour y faire circuler des trains de luxe la traversant de part en part. Pourtant, l’idée était exaltante et Georges Nagelmackers était enthousiaste. En attendant de réaliser son projet, il entra dans les affaires familiales qui comprenaient des mines et des hauts-fourneaux (Mines et Hauts Fourneaux de la Vesdre, Les Hauts-Fourneaux du Luxembourg, les Houillères réunies de Cheratte).

Le 20 avril 1870, il publia son “Projet d’installation de wagons-lits sur les chemins de fer du continent“. La guerre de 1870 commencera le 19 juillet ce qui retarda un peu son projet. Il entreprit alors une vaste croisade auprès des financiers d’une part, et auprès des hommes politiques d’autre part pour résoudre les problèmes administratifs. Georges Nagelmackers trouva très vite un appui auprès de notre roi Léopold II, tant sur le plan financier que diplomatique. Il fonda en 1872 à Liège  la “Compagnie de Wagons-lits“.  Au lieu d’un couloir central avec les lits disposés de chaque côté et séparés par des tentures, rappelez-vous le film de Billy Wilder en 1959 “Certains l’aiment chaud” avec Tony Curtis, Jack Lemmon et Marilyn Monroe, sa voiture comprenait des compartiments séparés.  Cette formule qui n’eut pas de succès aux Etats-Unis où les voyageurs trouvaient les marchepieds dangereux et préféraient pouvoir circuler dans le train pour plus de convivialité fit le succès en Europe où l’on préférait plus d’intimité. Une première autorisation d’exploitation fut accordée entre Ostende et Berlin, puis avec la France et l’Autriche pour faire circuler un train de Paris à Vienne. Ces premiers services commencèrent en 1873.

L’entreprise était financièrement difficile. L’investissement dans ces voitures était très important et les seuls revenus étaient les suppléments que chaque voyageur devait payer pour les utiliser. Les banquiers familiaux se retirèrent, jugeant l’entreprise trop risquée. Nagelmackers se tourna alors vers Londres, la principale place financière du monde et c’est là qu’il rencontra un Américain original, le colonel William d’Alton Mann, avec qui il s’associa. Celui-ci avait fait breveter une voiture-lits très luxueuse mais de conception opposée à celle de Pullman. Très vite apparut un nouveau matériel : les voitures comportaient des compartiments fermés mais ouvrant sur un couloir latéral et elles étaient montées sur bogies ce qui procure un confort inégalé.

L’association avec Mann ne dura pas et le colonel rentra aux Etats-Unis en 1875. Ses parts furent rachetées au moins en partie par Léopold II lui-même, qui permit aussi d’utiliser le lion héraldique de Belgique dans les armes de la nouvelle compagnie fondée le 4 décembre 1876 : “Compagnie internationale des wagons-lits” ayant son siège à Bruxelles. La première voiture-restaurant fut mise en service en 1882. Le 4 octobre 1883, le premier Orient Express qu’on appelle encore Train Express d’Orient quitte la gare de l’Est à Paris (anciennement gare de Strasbourg). Les voyageurs atteignent Constantinople mais au prix d’un transfert en bateau de Varna en Bulgarie à cette ville. Parmi les premiers voyageurs, Georges Nagelmackers a invité de nombreux journalistes qui ne manqueront pas de relater l’événement. C’est le premier voyage de presse ! Les commentaires sont élogieux. L’envoyé spécial du Times relate qu’il a pu se raser sans se couper ! Georges Nagelmackers démontrera le confort de la suspension en versant du champagne dans une coupe sans en renverser une goutte.

Pullman, implanté en Angleterre, tente aussi, sans succès, de s’établir sur notre continent car Nagelmackers a obtenu une exclusivité.  La concurrence cessera en 1908 lorsque Sir Davidson Dalziel rachetera la compagnie Pullman. Sa fille avait épousé René Nagelmackers, fils de Georges.

L’expansion

En 1884, la société est renommée « Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens ». Elle dispose de 22 accords dont 16 services réguliers, exploite 53 voitures dont 2 en Angleterre entre Londres et Douvres, en concurrence d’ailleurs avec Pullman. Le trajet de Paris à Vienne prend alors 27 heures 53’ soit 10 heures de moins que les meilleures relations ! Le 1er juin 1889, l’Orient Express rejoint enfin Constantinople sans changements, en 67h35 soit un gain de 14 heures.

Léopold II fut en quelque sorte le parrain de la compagnie, le premier à lui faire confiance. Il fut aussi un client assidu, passionné par le chemin de fer, mais aussi par la danseuse Cléo de Mérode (1875-1966), ce qui l’attirait souvent à Paris ! Différents itinéraires sont adoptés. Par exemple par Ostende, Cologne, Vienne. Mais aussi Calais, Paris, Strasbourg et Vienne, puis Budapest, Belgrade, Sofia. En 1906, le tunnel du Simplon est ouvert, le plus long d’Europe : 19 km, ce qui donnera le Simplon Orient Express par Venise mais pour aller plus loin, l’Autriche impose le passage par Vienne. Nous ne les détaillerons pas tous mais une ligne jusqu’à Saint-Pétersbourg est aussi ouverte et les trains de luxe circulent jusqu’à Moscou pour rejoindre le transsibérien.

Théo Van Rysselberghe : “Portrait de Georges Nagelmackers” © christies.com

Ce portrait de Georges Nagelmackers a été peint par Théo Van Rysselberghe en 1897, donc à l’âge de 52 ans. Une dernière satisfaction lui fut donnée d’admirer, à l’exposition internationale de Liège, la millième voiture-lits et la voiture-restaurant n°999. Il mourut le 10 juillet 1905 donc à 60 ans à Villepreux-les-Clayes (78450) près de Paris, où il avait élu domicile.

La première guerre mondiale

En août 1914, le trafic est interrompu en grande partie par la guerre et du matériel est réquisitionné car le chemin de fer est, à l’époque, le seul moyen pour déplacer rapidement les troupes et le matériel. L’Allemagne a d’ailleurs créé sa propre compagnie : la Mitropa, en  utilisant momentanément le matériel pris à la Cie des Wagons-lits. Le siège de la compagnie est transféré de Bruxelles, occupée, à Paris où il restera. Un autre avatar survient en 1918 : les Bolcheviques nationalisent les propriétés de la Compagnie des Wagons-Lits en Russie (161 voitures-lits, les ateliers, hôtels, etc.).

Une voiture-restaurant va s’illustrer pendant cette période : la 2419D. Une voiture typique de cette époque : caisse en bois de teck verni sur châssis métallique monté sur bogies. Elle a été choisie par le Maréchal Foch avec quelques autres pour y installer son quartier général mobile. Le 11 novembre 1918, l’armistice y fut signé dans la clairière de Rethondes près de Compiègne et la voiture resta exposée dans la cour des Invalides à Paris sous les intempéries ce qui la détériora. Elle fut restaurée en 1927 grâce à l’intervention d’un mécène américain, Arthur Flemming. En 1940, l’histoire se renouvela en sens inverse et Hitler fit emmener la 2419 à Berlin comme trophée. En 1945, elle fut détruite. Deux version s’opposent. Hitler aurait donné l’ordre de la faire sauter afin qu’elle ne serve pas de cadre à son humiliation, ou elle aurait été incendiée accidentellement. La France tenait cependant à ce souvenir et on retrouva en Espagne une voiture presque identique que l’on transforma comme l’originale et que l’on replaça dans son musée.

L’âge d’or

Après la Première Guerre Mondiale, les services reprennent mais beaucoup de matériel a été détruit. Le traité de Versailles prévoit que dorénavant l’Orient Express passera par l’Italie grâce au tunnel du Simplon, récemment ouvert. Il passera par Venise pour rejoindre ensuite Belgrade et son itinéraire habituel. En effet, les alliés souhaitent éviter la traversée de l’Allemagne et de l’Autriche, pays jugés peu sûrs. Ils n’avaient pas tout à fait tort…

Les années 20 voient l’acquisition d’un matériel résolument moderne : les voitures sont entièrement métalliques. Une nouvelle livrée apparaît sur les voitures : bleu nuit rehaussée de filets jaunes. Elles circulent d’abord sur la liaison Paris-Côte d’Azur ce qui donnera à ces trains le surnom de “train bleu“. On voit apparaître une décoration particulièrement  luxueuse : des décors de Lalique, des marqueteries splendides. C’est l’âge d’or de ces trains de luxe qui attirent une clientèle avide de plaisir. Ce sont les Années Folles. Le réseau s’étend vers la Turquie et jusqu’au Caire. En 1936, on peut voyager de Londres à Paris et plus sans changer de voiture grâce au Night Ferry qui transporte le train sur la Manche.

Quelques anecdotes

Lors du premier voyage, la reine Elisabeth de Roumanie, poétesse connue sous le nom de Carmen Sylva, a tenu à lire ses œuvres aux visiteurs qui faisaient halte dans son pays.

En juillet 1896, le père de Nubar Gulbenkian dût se sauver des persécutions des Turcs contre les Arméniens. Il enroula son fils dans un tapis pour le cacher et prendre le train. C’est ainsi qu’il survécut et devint un magnat du pétrole. Imaginez la surprise des voyageurs en entendant le tapis émettre des vagissements !

Le roi Ferdinand de Bulgarie adorait les trains. Alors, quand l’Orient Express arrivait sur son territoire, il le faisait arrêter et exigeait de monter à bord de la locomotive et de conduire lui même. Il aimait la vitesse et dépassait largement les limites, malgré les protestations de l’équipe de conduite. Pour éprouver le matériel, il s’amusait à freiner brusquement ce qui n’était pas du goût des passagers du restaurant ni du personnel. Que de crèmes renversées ! Les protestations affluaient sur le bureau de Nagelmackers. Finalement, le roi promit de se contenter de faire accrocher sa voiture personnelle au train et Georges Nagelmackers reçut une décoration.

Basil Zaharoff, le célèbre trafiquant d’armes que Hergé a pris comme modèle dans “L’Oreille cassée”, s’est épris de la duchesse de Marquesa que son mari tentait d’étrangler.

Une nuit, en Turquie, des brigands ont pris les passagers en otage contre une rançon de cinquante mille dollars.

Quelques objets ont été oubliés dans le train : un portefeuille contenant 7.000 $, un gros diamant, un soutien-gorge en dentelle grise.

L’Orient Express fut bloqué quelques fois par la neige mais en février 1929, cela dura pendant plusieurs jours, non loin d’Istanbul. Malgré les efforts du personnel, il faisait froid dans les voitures (-25° dehors) car il fallait économiser le charbon. Les provisions diminuaient et deux passagers courageux offrirent de partir à la chasse. Ils revinrent avec… un loup. Enfin, la locomotive chasse-neige apparut et le train repartit. Alors qu’on tendait aux passagers un registre pour y consigner leurs réclamations, ceux-ci exhibèrent un document signé de tous attestant que le personnel du train a fait tout son possible pour atténuer leur sort :

“Nous voyageurs du Simplon-Express N° 3 le considérons comme notre devoir de certifier que le personnel du train resté bloqué dans la neige à Tcherkesekeuy durant cinq jours et par un temps épouvantable a fait des efforts surhumains afin que la commodité des voyageurs ait à souffrir le moins possible. Au risque de leur santé, ils sont montés sur les toits des wagons en pleine tempête afin de les approvisionner d’eau, et, manquant de charbon, tous, sans exception, ont fait leur devoir jusqu’au bout. Tcherkesekeuy, 5 février 1929.”

Le 12 septembre 1931, un fasciste hongrois fit sauter un viaduc. La locomotive et neuf voitures furent précipitées dans le ravin. Une vingtaine de personnes furent tuées sur le coup et  cent-vingt grièvement blessées.

Roger Broders, affiche pour le Simplon-Orient-Express (1921) © elbe.paris
La deuxième guerre mondiale

Mais la Deuxième Guerre Mondiale arrive et provoque de nouveau une interruption de la plupart du trafic international. Les voitures sont de nouveau réquisitionnées par les différentes armées.

Le 13 novembre 1945, le Simplon-Orient–Express reprend son service de Paris à Istanbul. A côté des voitures-lits sont attelées des voitures ordinaires. Petit à petit, ce train perd son caractère de train de luxe. Nous passerons sur les difficultés créées par le rideau de fer, les troubles en Grèce avec les partisans communistes, qui aboutiront au “régime des colonels“. Par contre, des liaisons sont créées avec Oslo et Stockholm. De nouvelles voitures sont quand même construites pour remplacer celles détruites par la guerre. Mais la clientèle s’est tournée vers les lignes aériennes qui desservent maintenant toutes les grandes villes avec une rapidité que ne peut concurrencer le train.

Il faudra attendre l’arrivée du TGV, mais c’est une autre affaire. Le 19 mai 1977 a lieu le dernier départ effectif de la voiture-lits Paris-Istanbul. Pour la petite histoire, au lieu de partir à 23h56, il ne partira qu’à 0h20, donc le 20 mai ! Voilà pourquoi les dates diffèrent selon les auteurs… Un problème que connaissent bien les historiens.

La fin et la renaissance

Le matériel ancien n’est plus adapté aux normes techniques et à l’augmentation de la vitesse, il est trop lourd et trop luxueux pour les besoins actuels. Quelques voitures avaient été cédées aux chemins de fer espagnols et portugais qui les utilisèrent jusque dans les années 1970. Mais déjà en octobre 1976 un Suisse, M. Albert Glatt (Intraflug), avait réuni quelques voitures historiques (restaurant, bar, salon) et organisait des voyages au départ de Zurich. Il arrivait même à faire tracter son train par des locomotives à vapeur dans les pays de l’Est ou en Turquie. On donna le nom de Nostalgie-Orient-Express à ce train.

En octobre 1977, cinq voitures de l’Orient-Express furent mises en vente à Monte-Carlo. Ces voitures intéressaient des collectionneurs, forcément fortunés, dont l’Anglais James B. Sherwood qui en acheta deux, pour le prix respectivement de 320.000 et 300.000 francs français. Son idée était de reconstituer l’Orient-Express car il avait racheté l’hôtel Cipriani à Venise. Cette entreprise allait coûter onze millions de livres, ce qui a nécessité la création d’une société et la recherche de capitaux. Tout d’abord, il dut se mettre à la recherche d’autres voitures permettant de reconstituer le train.

De plus, il voulait non seulement faire revivre la rame continentale, mais aussi celle, constituée de pullmans, qui reliait Londres à Folkestone. Ses recherches le menèrent partout en Europe. Les voitures retrouvées, il fallait ensuite les restaurer. Une dizaine le furent dans les ateliers de la Compagnie des Wagons-Lits qui existaient encore à Ostende à Sas-Slijkens, les bâtiments ont été détruits seulement en 2013. Les autres voitures sont été restaurées en Allemagne. Et déjà le 25 mai 1982, le nouveau Venise-Simplon-Orient-Express était inauguré à la gare de Victoria à Londres. Il circule maintenant 2 fois par semaine.

La Compagnie Internationale des Wagons-Lits, et du Tourisme depuis 1967, existe toujours. Elle assure des prestations de restauration sur les TGV. Comme l’indique son nouveau nom, elle s’intéresse aussi à l’hôtellerie. Elle avait déjà repris Cook Travel Company avant la guerre. Après une OPA mouvementée, elle est entrée en 1990 dans le groupe ACCOR qui comprend notamment les hôtels Mercure, Novotel, Etap, la location de voitures Europcar, les agences de voyage Carlson Wagonlit Travel,…

De son côté, la CIWLT a également voulu préserver un souvenir de son passé prestigieux. Stimulée sans doute par le succès du VSOE, elle a restauré un train de 8 voitures qui circule maintenant sous le nom de Pullman Orient Express. On peut le louer : si le cœur vous en dit… La compagnie vend également des copies de vaisselle et de différents objets en rapport avec les célèbres trains.

L’Orient Express dans la littérature et le cinéma

Ce train mythique a inspiré les écrivains et les cinéastes :

  • Maurice Dekobra a écrit “La madone des Sleepings”
  • Graham Greene a écrit “Orient-Express” en 1932. Il est d’ailleurs passé par Liège au cours de son voyage et il a été fasciné par les lueurs des hauts-fourneaux.
  • Agatha Christie a rédigé son célèbre “Le crime de l’Orient-Express” en 1934.
  • Alfred Hitchcock a réalisé en 1938 son film “The lady vanishes” (“Une femme disparaît”) à bord d’une voiture de l’Orient-Express.
  • James Bond (Sean Connery) a pris ce train en 1963 pour “Bons baisers de Russie”.
  • En 1974, Sidney Lumet a tourné “Le crime de l’Orient-Express”.

D’autres auteurs ont été inspirés par ces trains prestigieux. On ne peut les citer tous. Il est certains qu’ils emportent une part de mystère, et de nostalgie à l’égard d’une vie luxueuse qui n’était certes pas celle de tout un chacun à l’époque mais qui fait encore rêver aujourd’hui. C’étaient des années où on prenait encore le temps de vivre. N’est-ce pas cela le plus précieux ?

Depuis décembre 2003, la SNCB a supprimé tous ses trains de nuit, ainsi que la restauration et même le mini-bar à bord de ses trains. Ainsi prend tristement fin, en Belgique uniquement, une aventure qui a révolutionné le monde ferroviaire 127 ans plus tôt. Les hommes d’aujourd’hui ne sont-ils plus capables de sauvegarder, tout en le faisant évoluer si nécessaire, le patrimoine que leur ont légué les générations précédentes ? Il faut des années pour faire un arbre et 5 minutes pour le couper…

Mais je ne veux pas finir sur une note pessimiste. Le TGV a pris le relais. Ce n’est plus le luxe d’antan mais quand même un certain confort et un nouveau luxe, signe des temps : une vitesse incomparable ; il ne faut que 5 heures pour rallier Marseille.”

Robert VIENNE

 

  • Illustration en tête de l’article : L’Orient Express © vanity fair.fr

Bibliographie

  • “L’aventure des chemins de fer”, texte de Jean des Cars, éditions Duponchelle
  • “La grande aventure des chemins de fer”, par Alain Frerejean, éditions Flammarion
  • “L’âge d’or du voyage en train”, par Patrick Poivre d’Arvor, éditions Chêne
  • “Venise Simplon Orient Express”, par Shirley Sherwood, éditions Payot
  • “La Compagnie des Wagons-lits“, par Coudert, Knepper et Toussirot, édition La Vie du Rail

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en 2014 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

SEPULCHRE : Les bombardements alliés sur Cointe et ses environs (CHiCC, 1994)

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Lundi 1er mai 1944

Vers 17 heures 30, alerte aérienne. Peu après, apparaît une formation composée de douze avions, puis une seconde, qui tournent au-dessus de Cointe, vers Sclessin. Un moment après, des sifflements sinistres se font entendre, tout tremble et les vitres volent en éclats… Me précipitant au balcon, je vois une bombe, toute seule, descendre devant moi et exploser avec une grande flamme, dans le petit bois, juste en face de notre maison !

Nous nous précipitons à la cave. Je remonte bien vite pour ouvrir volets et fenêtres. Je suis dans la salle à manger, lorsque de nouveaux sifflements emplissent le ciel. Une seconde vague de Forteresses Volantes lâche ses bombes ! Dès que les sirènes ont signalé la fin de l’alerte – un long hurlement continu – je vais voir. Une bombe incendiaire, non phosphoreuse, est tombée dans le petit bois. Cela brûle de cinq ou six côtés. Des morceaux de tôles tordues jonchent le sol et on perçoit une odeur bizarre.

Après le souper, je me dirige vers le Plateau pour aller constater les dégâts : – Avenue du Hêtre, une villa est détruite, ayant reçu un coup direct. Il y a huit ou neuf entonnoirs énormes. Plusieurs autres villas sont inhabitables.
– A l’Observatoire, les vitres sont brisées. Le hêtre, de l’avenue du même nom, l’a échappé belle ! Deux entonnoirs l’encadrent et des branches en sont brisées. A ce moment, nouvelle alerte ! Les curieux, qui sont venus aux nouvelles, s’affolent.

Dans le fond de Sclessin, rue Côte d’Or, des maisons ont été “soufflées”. Les “coins de terre” des terrains de La Meuse, sont criblés d’entonnoirs. On dénombre des victimes parmi les braves gens qui, profitant de la belle journée cultivaient leurs légumes… L’un d’entre eux a les poumons éclatés par le souffle des bombes ! Les consignes données par la Croix-Rouge étaient : “A plat ventre, fermez la bouche et les oreilles !”

Les Ateliers de la Meuse, la Lainière et la Centrale Electrique du Pays de Liège ont été gravement touchés. Un bâtiment de cette dernière, flambe. De l’autre côté du fleuve, un bâtiment de la gare de Kinkempois brûle également. Dans les prés qui longent les contreforts du bois du Sart-Tilman, on aperçoit les taches brunes des vastes excavations creusées par les bombes… Dans la campagne de Renory, la route est coupée et les fils du trolleybus sont arrachés. Une conduite de gaz brûle en dégageant de hautes flammes…

A Cointe, c’est la désolation ! On emmène une vieille dame. On parle d’une fillette d’un an tuée. Elle a été touchée à la tempe sous son papa qui la protégeait de son corps… Bilan : Trente morts ! On avait d’abord annoncé douze, puis vingt-et-un, puis vingt-huit…

Mardi 9 mai 1944

Bombardements de Saint Nicolas – Sclessin – Bois l’Evêque – Renory – Kinkempois : 40 morts.

Ce matin-là, il est 9 heures 30. Des avions arrivent, volant assez bas. Les tirs de la “Flak” (D.C.A. allemande), d’une violence extraordinaire, se déclenchent. Les pièces sont en batterie sur le viaduc – côté Sclessin – et sur le terril de Renory. Je suis occupé à ma toilette lorsque le sinistre boucan de cymbales et de sifflements se déchaîne dans l’espace. La maison danse d’une manière impressionnante et je vois les fenêtres fermées, plier. Tout est secoué. Je descends, mais tout est déjà terminé !

Vers le couvent du Sacré-Coeur, dans le lointain, j’aperçois un panache de fumées et de poussières s’élever lentement. J’avale mon déjeuner en vitesse et pars aux nouvelles… On m’apprend que, rue des Bruyères, la maison Joba est détruite, ainsi que le joli château du Bois d’Avroy. Toute la matinée, je visite Bois-l’Evêque et Sclessin.

Au Val-Benoît, les voies sont retournées et les voitures du tram “vert” n’ont plus de vitres. A l’Université, l’Institut de Chimie est gravement endommagé. Des milliers de vitres brisées… Des morts aussi, paraît-il. Le moulin Hauzeur brûle… Avec René Tychon, que je rencontre, nous allons vers Angleur. Derrière chez Constant, place de l’Hôtel de Ville, une bombe a détruit une maison et lézardé les vitrines. Chez Pierre, il n’y a plus ni vitres, ni tuiles…

Nous grimpons la route du Condroz. Toute la gare de Kinkempois est sens dessus-dessous… La remise semi-circulaire des locos est détruite, tandis que l’atelier de réparations reste debout, mais est en train de flamber violemment. Il est 12 heures 30.

Après-midi, je vais voir les dégâts à Saint-Gilles. Rues Piron, Bordelais, les petites maisons sont pulvérisées. Des entonnoirs partout… depuis le terril jusqu’au bas de la rue Chiff-d’Or. Dispersion extraordinaire des projectiles : c’est la technique américaine du bombardement “en tapis” (“carpet bombing”). On parle également d’un avion qui, coupé  en deux, aurait largué
sa cargaison…

Gros dégâts à l’église de Kinkempois et à Renory. Nombreuses victimes : plus de quarante ! déchiquetées, étouffées sous les murs ou projetées à la Meuse, par le souffle… Quelle tristesse ! Mais, tout est tellement détruit, qu’ on peut espérer que c’est le dernier raid, avant le débarquement…

Boeing B17 “Forteresse Volante” © ouest-france.fr
Jeudi 11 mai 1944

Bombardements du Laveu – de Bois l’Evêque – du Bois d’Avroy – du Parc de Cointe – de Sclessin et des Vennes.

L’après-midi, je vais chez Franck, rue Lambinon. L’alerte est donnée vers 18 heures. Les avions volent bas et en formation serrée. Serait-ce un nouveau raid ? Tous à l’abri… Dès le début, j’ai risqué un oeil. Quelle imprudence ! Il y a deux sortes d’appareils : les uns sont bruns, de taille moyenne, les autres, argentés, sont très gros.

Notre maison ! Serait-elle détruite ? A en juger par la direction du son, le fracas provient de cette direction.  Je file vite et cours à perdre haleine… Dès la rue Jacob Makoy, je piétine le verre brisé. Et le haut du Bois l’Evêque est couronné d’un nuage de poussière. Je m’attends, en tournant le coin du “Terris”, à me trouver devant un vide, là où se trouvait notre maison. J’en ai la gorge sèche…

Elle est debout ! Mais – arrivé tout près – le spectacle est lamentable… Les vitres sont brisées, devant et derrière, une poussière invraisemblable s’élève, la corniche est écartée du mur, un corbeau de pierre est brisé et la loggia est sortie de la façade… Toutes les fenêtres se sont ouvertes sous la violence de la déflagration.

Une énorme bombe est tombée chez Lecrenier, à l’Ecole d’Horticulture. Derrière le jardin Durieux-Monseur, le mur de soutènement a, heureusement, amorti le déplacement d’air. Presque rien, chez Fernande Lecrenier. Plus bas, par contre, des membres humains dans la rue et chez Mignolet… Il y a des maison écrasées, avenue de l’Observatoire.

Une véritable pluie de bombes a arrosé une région s’étalant du château d’eau de Saint-Gilles, à la rue du Loup, à Cointe, en passant par les rues de la Faille, des Wallons, du Bois d’Avroy, de Montegnée, des Bruyères, la Plaine des Sports, le Plateau de Cointe, du Batty, du Puits,… A gauche de l’avenue de l’Observatoire, tout le boulevard Kleyer, le Champ des Oiseaux, la rue Mandeville ont souffert. Nous nous trouvions donc situés en plein, dans la zone visée.

Gros dégâts également à Sclessin, rue du Perron, où, dans le cimetière, la tombe de Mme Degey  (maman de notre Président de la Commission Historique) a notamment été volatilisée. A sa place, un cratère de trois à quatre mètres de profondeur ! Aux Vennes, des usines sont à plat. Les bombes ont également atteint la place Elisabeth, le moulin Marcotty, l’Institut Gramme. Nonante-neuf morts plus vingt-et-un ensevelis, non encore dégagés.

Ont trouvé la mort sous ce raid, Mr et Mme Hubert et Julia Ensay-Douha, rue des Bruyères, alors que Raoul est prisonnier. De si braves gens ! Madame et sa soeur ont été déchiquetées, tandis que le corps de Monsieur est demeuré entier… Tué aussi, Marcel Launay, 43 ans – poète et dramaturge wallon de grand talent- dont on modifie aujourd’hui l’orthographe du nom en Lonay… Tuée également la belle-soeur de Joseph Collin, jolie et comme il
faut, qui a trouvé la mort chez son fiancé, à l’entrée du Château du Bois d’Avroy, dans la maison du concierge, et dont je n’ai appris le décès qu’en septembre… Décédée encore Julia Galand, mais est-ce bien ce jour-là ?

Jeudi 25 mai 1944

Deux bombardements de Fragnée – du Val Benoît – de Sclessin – d’Ougrée  de Chênée – des Vennes – des Guillemins – d’Angleur – du Val St.Lambert et de Flémalle.

Cette nuit, intense trafic aérien. Deux alertes blanches. L’une se termine prématurément. On rentre au lit.  Quelques minutes à peine après, nouvelle et seconde alerte. Le matin, le ciel est radieux. Dès huit heures, nouvelle alerte blanche, suivie à 9 heures, d’une autre, mais bien réelle, cette fois !

Bombardement en de nombreuses vagues qui se succèdent. Tout tremble, mais la colline de Cointe, faisant écran, semble nous isoler des explosions. Six chutes environ. Dans le ciel, trace blanche d’un avion touché. Enormes nuages de poussières et de fumées, vers les Guillemins et Sclessin. Au boulevard Kleyer, une grosse conduite d’eau – touchée le 11 – forme un abondant et pittoresque ruisseau murmurant qui dévale vers le fond du Champ des Oiseaux (il semble qu’il soit à l’origine du glissement ultérieur de la colline de Cointe, avenue de l’Observatoire, vers la gare des Guillemins).

Je rentre à la maison. Seconde alerte…et Papa est à la boulangerie ! Dix à douze chapelets de bombes, à intervalles, tombent encore. Après chaque chute, on se précipite “sur” la rue, pour déterminer d’où s’élève le panache de poussière. Cette fois, notre quartier et la ville entière baignent dans le nuage de poussières. On ne distingue plus le building de la place d’Italie ! Il parait que l’Université du Val-Benoît et la place de Fragnée sont ravagées. Le bombardement se termine à 11 heures. L’électricité étant coupée, les sirènes d’alerte ne fonctionnent plus et ne seront rétablies que vers 16 heures.

Le pont provisoire du Val-Benoît est détruit. Le nouveau pont est touché au centre. Touchés également, les viaducs des rues Mandeville et du Val-Benoît. Le dépôt de la rue de Namur et les ateliers de réparations de la rue Varin, sont anéantis. Sur la rive droite, le Rivage-en-Pot est écrasé et la Centrale Electrique, touchée.

Après-midi, je vais faire un tour vers Fragnée. Sous prétexte d’aller mettre les fiches du Centre d’Etude des Français Régionaux chez le Professeur Paquot, 1 rue du Vieux Mayeur, je franchis tous les barrages jusque là.,Je constate des dégâts, rues du Paradis, des Rivageois, au quai de Rome. Il y a le feu, place de Fragnée. Arrivé rue de Harlez, alerte ! Fuite éperdue des piétons, des sauveteurs, des camions, des vélos, vers l’avenue Blonden. Je rentre, sans avoir vu le plus intéressant !

Le soir, j’effectue un tour à Cointe, jusqu’au Mémorial, d’où l’on découvre un spectacle dantesque. Bombardements invraisemblables ! Voies arrachées et tordues, hangars effondrés, maisons écroulées ou éventrées, rues encombrées de gravats, locomotives soulevées et déplacées, enterrées, basculées dans les fosses d’entretien, wagons de tramways soulevés de leurs rails… Le clocheton de l’Hôtel de Ville d’Angleur est renversé. L’avenue des Tilleuls et la rue de Namur sont ravagées. Que de ruines ! Je remonte du Mémorial pour aller voir les dégâts à Sclessin. De l’avenue de la Laiterie – déserte et en ruines – on distingue peu de choses, sauf de petites maisons à Ougrée.

Mon ami, Olivier Pondcuir, est tué près du pont du Val-Benoît à 9 heures 12, ce matin. Son père avait été fusillé par les Allemands à Olne en 1914, et le voilà, lui, tué par les Anglo-Américains en 1944 ! Après une première alerte blanche à 8 heures 30, passée à l’abri de l’Ecole Normale de a rue des Rivageois, il repart à vélo vers Cockerill, où il travaille. Arrivé sous le pont du Val-Benoît, nouvelle alerte. Mais les avions sont déjà là… Il veut fuir vers Sclessin et son collègue lui conseille plutôt de retourner vers Fragnée. A cet instant, les bombes tombent. Olivier est atteint à la tempe, par un éclat de pierre. Son compagnon poursuit sa fuite éperdue. A la fin du bombardement, il revient sur les lieux où il a laissé Olivier et ne retrouve que son cadavre…

Le pont du Val-Benoît, entre 1942 et 1944 © histoiresdeliege.wordpress.com
Dimanche de Pentecôte, 28 mai 1944

Bombardements du viaduc de Sclessin – de Renory – du Val St.Lambert, etc.

Hélas ! Après trois bombardements meurtriers et destructeurs, les ponts de chemin de fer d’Angleur, de Renory et du Val St.Lambert, sont toujours debout. Aussi, après 16 heures et durant 45 minutes, près de 500 bombardiers vont se succéder en vagues de cinquante et parfois de douze ou de vingt-quatre…

Le soir, je me rends à Cointe, pour constater si le viaduc est coupé. L’arche de la rive droite s’est effondrée. Tous les alentours sont écrasés et la rue Ernest Solvay est méconnaissable. Vers Fragnée, il règne un chaos indescriptible. La moitié de la vieille abbaye du Val-Benoît est détruite. Au bas des rues des Marets, du Val Benoît, de Namur : spectacle effrayant ! La topographie des lieux elle-même, n’est plus discernable.

Avenue de l’Exposition, c’est lamentable : un champ de ruines… Les beaux arbres du parc de l’Université du Val-Benoît sont fauchés. Le pont, du même nom, est touché, côté quai, mais l’arche centrale est encore trop intacte, pour qu’on puisse prétendre qu’il est inutilisable. Dans la rue du Vieux Mayeur, une pittoresque cheminée à hotte du Service de Couchage de l’Armée, gît sur le trottoir d’en face. Il sent la gomme : c’est le caoutchouc entreposé au dépôt Englebert. La place de Fragnée, où j’ai rencontré le général Lozet, n’est plus qu’un amoncellement de ruines et de décombres, de cratères béants… La maisonnette de la garde-barrière de la rue des Marets est anéantie, écrasant la malheureuse préposée et ses deux filles, Marcelle et Léa Pirard, joueuses de basket-ball du Club Jessa à Sclessin.

Lundi de Pentecôte, 29 mai 1944

Nouveau bombardement du pont du Val-Benoît. Durant la nuit, alertes blanches. Les vagues de Forteresses Volantes qui vont bombarder l’Allemagne ne font que passer. Vers midi, nouvelle alerte !  On se dit que ce n’est encore que pour un simple passage, tout étant détruit. La “Flak” entre en action. Bon, c’est encore pour ici ! On perçoit trois ou quatre déflagrations formidables qui ébranlent terriblement la maison. Maman – toujours si courageuse – se met tout-à-coup à pleurer, silencieusement…

C’est encore le Val-Benoît qui trinque ! Poussière énorme, rendant à nouveau la ville et la vallé totalement invisibles, au-delà de la rue Fabry. Le pont aura-t-il enfin été coupé cette fois ? Une heure plus tard, un avion d’observation vient survoler assez bas l’objectif. Il effectue un tour complet de Cointe, tandis que les tirs convergent vers lui. Une branche de notre reine-claudier est tranchée net par un éclat d’obus.

Le soir, je me rends au Mémorial pour constater les dégâts, mais le bouleversement du 25 a été tel qu’on ne discerne plus de différence. Toutefois, une autre arche du pont provisoire est encore démolie, mais le pont définitif semble, une nouvelle fois, avoir échappé aux impacts directs ! On dénombre de nouveaux cratères, près de la rue de Namur. Les réservoirs à eau d’alimentation des locomotives sont détruits. Des bombes, tombées au quai Mativa, ont ébréché le mur d’eau de l’Union Nautique et du Monument à Zénobe Gramme, lui-même décapité.

Vendredi 18 août 1944

Bombardements de Cointe – Fragnée – Pont du Val-Benoît, etc.

Vers 18 heures, alerte ! De nombreuses vagues d’avions font beancoup de bruit en survolant la ville, mais demeurent invisibles. Comme nous n’avons plus subi de bombardements depuis  mai, on s’est enhardis.

Une seconde vague est plus bruyante encore. Je voudrais pourtant bien les apercevoir ! Je me rends au milieu du jardin et je vois deux appareils qui dégagent une fumée blanche, tout en zigzaguant. Et, au même moment, les sinistres cymbales qui annoncent la chute des bombes, se font entendre. Comme les avions se trouvent exactement au-dessus de ma tête, je bondis dans la maison, les reins noués par une belle frousse ! Au moment où j’entre, tout se met à trembler. La porte est violemment secouée. Va-t-elle se briser ? Je l’ouvre.

Voici une nouvelle vague qui s’annonce, plus importante encore… Nouveau fracas, auquel succède le calme. Une nuée gigantesque de poussière s’élève derrière le point de vue du boulevard Kleyer. Il semble qu’elle provienne de la gare des Guillemins… Un peu plus tard, une nouvelle vague de bombardiers déferle. Cette fois, les bombes tombent plus loin. Sans doute vers le Val-Benoît. Après le souper, je me rends au Mémorial. Partout, le sol est jonché de débris de vitres. Une bombe a percuté le Mémorial. Les carreaux et les boiseries de la Basilique sont brisés. Il y a des blessés et un tué chez le sacristain. Chez Ninie, ma cousine, rue Saint-Maur, les dégâts sont importants : portes et fenêtres arrachées…

Henri SEPULCHRE

  • illustration en tête de l’article : Bombardements du Val-Benoît et de la colline de Cointe © histoiresdeliege.files.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


 

SAMOYOBE (the -) : numéros 1 et 2… de deux (vers 1975)

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“Nous avions une quinzaine d’années et nous partagions nos acnés dans la même école (à l’époque : Liège I, BE). Nos parents étaient des bourgeois “comme-tout-le-monde”, l’air du temps était mis en musique par des soixante-huitards sur le retour. En rue, si on croisait ça et là des punks de la première cuvée, il n’y avait pas encore les cyniques en costard des années 80 ; quelques copains écoutaient encore du Rockabilly. On (riait de et on) encensait en même temps les mêmes choses : Gotlib, Franquin, Claire Bretécher, F’murrReiser, Mandryka et son concombre masqué (Bretzel liquide !), Fluide Glacial, Métal Hurlant des Humanoïdes AssociésMoebius dit Gir dit Jean Giraud, Laborit et Debord (pour les plus malins d’entre nous) et les Monty Python du dimanche soir sur la RTB (“Absurde n’est-il pas ?“). On détestait et on conspuait les mêmes choses en même temps : Anny Cordy, Michel Sardou, Dorothée, Gérard de Villiers et Guy des Cars, Pinochet, de Gaulle…

Le monde n’était pas encore informatisé mais déjà binaire, délicieusement manichéiste, entre entre nous et les autres, avec la guerre froide, le Grand Soir, l’An 01 (“on arrête tout, on recommence et c’est pas triste“). On était loin d’une vision de la complexité telle que Morin l’a décrite, celle qui fait si peur aux nouveaux puritains et reste très difficile à intégrer pour le citoyen lambda : on voit le succès actuel du populisme, de l’obscurantisme renouvelé et des explications simplistes de l’ordre du monde…

Je pense qu’à l’époque, c’est notre prof de morale laïque qui nous avait mis au défi de publier nos grandes idées et de les diffuser. Dont acte : on s’y est mis à plusieurs, du “fait-main” dans une caravane enfumée, sur un terre-plain, devant la maison des parents d’un d’entre nous. Ecriture à la main ou à la machine à écrire “Baby”, dessins au crayon ou au Bic, engueulades de fin de nuit mais interdiction de censure, collages et TippEx puis photocopies, reliure (agrafage) et vente devant les portes de l’école. Un succès d’estime. Deux numéros puis changement de format et de titre : par ancrage local, le Samoyobe est devenu le “Tchinis : pour et par toi“. Avec le recul, je pense qu’on a évité de justesse la tentation de devenir un grand groupe de presse…”

Témoignage de Patrick Thonart

Avaient contribué au premier numéro du SAMOYOBE : Alain et Jean-Louis, Agnès, Albert, Dominique, Eric, Frédo, Gilbert, Jacques, Marc, Patrick, Thierry… D’autres suivront, ils se reconnaîtront.

Au-delà de l’étonnement que l’on peut avoir devant la spontanéité d’une bande d’ados qui sortent de leur réserve boutonneuse pour “publier” quelque chose, à une époque où cela demandait du travail et du temps, il est surtout amusant de mesurer l’évolution des mentalités depuis lors. Et, peut-être, de mieux comprendre l’effarement des mêmes ados (aujourd’hui “pères de famille respectables“) devant la résurgence d’une bien-pensance qui, à l’époque, était le fait de nostalgiques du général De Gaulle, voire de penseurs nauséabonds, et dans tous les cas d’activistes qui n’œuvraient pas dans le sens de l’intégration et du vivre-ensemble. Et vous, qu’en pensez-vous ?


Toute l’intégrale de la série complète des deux seuls numéros du célèbre périodique est dans la…


S’amuser encore…

SEPULCHRE : L’incendie du couvent du Sacré-Coeur à Bois-l’Evêque (CHiCC, 1989)

Temps de lecture : 8 minutes >

Je pourrais faire de cet événement un récit bien composé, bien léché, qui réponde aux règles d’une bonne narration. J’ai préféré reproduire les notes jetées sur mon journal, sans retouches, dans le désordre et avec la spontanéité du vécu…

LUNDI  28 FEVRIER 1944

“Cette journée, commencée tranquillement par la correction de devoirs, devait être marquée par un événement important. A 14 heures 30, j’entends une voiture de pompiers monter la rue. Maman m’appelle. Je vais au balcon : fumée au Sacré-Cœur. Je m’habille en hâte. En haut de la rue, déjà, je vois des flammes à la tour octogonale du drapeau. C’est sérieux ! Je redescends chercher mon appareil photographique. Je remonte. Toute l’aile perpendiculaire à la rue des Bruyères, le dortoir, est en flammes… Une seule voiture de pompiers ! Les sœurs sont fort tranquilles. Des enfants pleurent…

J’entre au couvent, offrir mes services pour transporter meubles et objets. Une demoiselle-concierge, un tantinet méfiante, me remercie et décline l’offre. Je sens pourtant qu’il y a moyen de se rendre utile et que cet incendie
ne sera pas ordinaire. Il faudrait vider tout ce que l’on peut, dans le cas où le feu avancerait . Le vent souffle et les pompiers n’ont pas beaucoup d’eau. Leur action apparaît dérisoire devant pareil brasier. Je descends au jardin, derrière les cuisines. La tour de l’horloge s’embrase à son tour. Il tombe des planches, des flammèches… Je mets à l’abri une machine à coudre, près d’un tas de vêtements qui brûlent et je prend·s des photos… Je me réjouis déjà du film sensationnel que j’aurai et du “souvenir” que je pourrai offrir aux sœurs et aux pensionnaires…

Le feu gagne le bâtiment de devant. Cette fois, j’entre et je participe au sauvetage du mobilier. Le toit est tout en feu et, au fond d’un magnifique couloir, on voit la fournaise. Il est dangereux d’entrer et de sortir, car il risque de tomber des débris du toit, mais j’entre : il me faut un cliché du feu à l’intérieur. Un pompier – qui s’apprête à me rudoyer – voit mon appareil photo et, me prenant pour un journaliste, s’excuse avec une politesse comique.

D’autres voitures de pompiers sont arrivées, une à une, mais à chaque bouche d’eau, c’est une mise en train lente. On commence à craindre pour la grande chapelle qu’on avait bien cru garder intacte. On arrose le toit, mais le feu passe à l’ intérieur et bientôt, de la fumée s’élève du toit. On parle de sauver les objets précieux. On enfonce la porte à coups de hache et de maillet et on commence de même avec la seconde lorsque – de l’intérieur – une sœur ouvre la porte, avec des reproches pour la brutalité apportée à briser les portes. Cette fois, je vais en mettre un coup…

Je sors divers objets peu importants, puis j’extrais de son armoire, la précieuse châsse aux reliques. Je désire la porter chez Bertrand, mais un petit abbé chétif mais bien bon, préfère y aller lui-même. Je prends alors deux ou trois reliquaires, dont une belle croix, avec une vingtaine de petites boîtes à reliques et les lettres d’authentification des reliques de la châsse, que je porte chez Bertrand. Puis j’ouvre l’armoire du grand meuble à linge et j’en sors toutes les boîtes avec linges de ciboriums, manipules, etc. Cela fait, nous transportons cet énorme meuble, à une douzaine, en deux parties, puis, de la chapelle où les orgues brûlent, des bancs, etc.

Tout-à-coup, pendant qu’on s’affaire à sauver des chaises sans valeur et des statues de plâtre, je m’avise que le magnifique tabernacle en cuivre doré et ciselé est là, sur l’autel, et qu’il risque d’y demeurer. J’essaye de l’ébranler pour voir s’il n’est pas scellé. Il est lourd, mais il bouge. J’appelle un homme qui abandonne son Saint-Joseph. Nous le tirons à nous, mais la pièce est de poids… Du renfort arrive. Mon partenaire veut que nous le portions à deux, mais je sens qu’il nous échappera des mains. Du renfort arrive encore et nous sortons à cinq ou six, cette magnifique pièce. Arrivés au bout du jardin, d’autres me relayent : mes doigts se détendent malgré eux. J’ai dû le reposer sur ma cuisse à un moment où il glissait, et je me suis écrasé toute la masse musculaire de la cuisse.

Tout le toit est en feu et la tour commence. Comme on peut craindre sa chute, les pompiers me font sortir, mais pas avant d’avoir pris une photo de la perspective de la grande nef, vers le jubé et les orgues qui flambent grandiosement ! Dehors, nous nous affairons à éloigner du bâtiment, ce qu’on a déposé trop près : bancs de communion, bahuts, etc. Je grimpe alors sur un monticule, à gauche, en attendant la chute de la tour. Il fait glacial !

La tour brûle près d’une heure avant de s’effondrer. Pendant ce temps, je regarde mon appareil et… ô rage, ô désespoir ! je m’aperçois que j’ai pris quatorze photos – dont les plus risquées – avec une mise au point de 1 à 3 mètres, au lieu de 3 mètres à l’infini ! Tout mon film sera flou. J’en pleurerais… J’ai confondu les deux indications… J’ai tout de même la chute de la tour avec une bonne mise au point.

L’incendie du couvent © histoiresdeliege.wordpress.com

Je retourne alors vers les cuisines qui menacent, à leur tour, de flamber. La vieille chapelle est déjà en cendres. Avec des étudiants, Madame de Marchin, Laurette Tassier et la fille de chez Renard, on transporte loin des flammèches qui tombent de partout, tables, bancs, matelas, etc. mais je ne peux rien porter sans me soigner, mes doigts saignent. Le poids du tabernacle les a forcés tout à l’heure, et j’ai les mains – la droite surtout – sans force.

Du magnifique couvent de Bois-l’Évêque, il ne reste que les murs. C’est désolant ! J’éprouve une tristesse profonde de voir anéanti ce très beau couvent, d’une grande noblesse d’allure, qui faisait partie du décor de ma vie, de mon Bois l’Évêque auquel je suis attaché. Je goûtais dans cette chapelle un grand plaisir à voir la tenue, le cachet aristocratique du décor (cathèdres du chœur, etc.).

D’autre part, j’ai vécu aujourd’hui, d’exaltantes minutes d’action : les impressions du “chasseur d’images”, le côtoiement du péril, l’idée de se sentir utile, la satisfaction d’avoir sauvé quelques objets de grand prix, c’est plus qu’il n’en faut pour que la journée se solde par la joie. La sensation du vide ne viendra qu’après, dans le désolant spectacle des ruines, le silence de la cloche, l’absence de mouvement des pensionnaires dans la rue…

Mais les élèves anciennes étaient accourues ; on voyait des yeux rouges partout. Quant aux sœurs, elles partaient trois par trois en auto, vers un autre couvent sans doute. Dès le début de l’incendie, j’ai entendu une institutrice antipathique – que je ne connais que de vue et qui doit habiter près de là – dire haineusement à un homme sourd : “Punition ! Punition !”. Que lui avaient fait les sœurs pour qu’elle voie ainsi tout brûler avec satisfaction ?

On ignore tout des causes de l’incendie, mais on dit que les pompiers, appelés le matin déjà, à cause d’une odeur de roussi, n’ont rien trouvé et qu’à 13 heures 30, ils auraient parlé de feu de cheminée. En tout cas, la lenteur à amener tout le matériel est scandaleuse ! La manière de s’en servir aussi : au lieu de concentrer toute l’eau sur le bâtiment indemne à sauver, on noie le brasier sans aucun succès. On arrosait un toit d’ardoises, alors que la charpente brûlait au-dessous ! Comment n’a-t-on pas fait sauter la communication entre la grande chapelle et le couvent, ou saper le toit, pour faire un vide coupe-feu ? Mais le plus lamentable est la non-mobilisation immédiate de tout le matériel.

Le soir – après souper – retourné voir le grand couvent illuminé à l’intérieur. Toutes les fenêtres en rouge : des gerbes d’étincelles montent encore en l’air. On noie les décombres. En ce qui concerne la grande tour, elle a tenu très longtemps… Chose curieuse, le feu n’a pas gagné le dessus de cette flèche. Aussi, en tombant sur le chœur, ce dessus s’est-il brisé en deux morceaux sur le mur extérieur, faisant tomber des pierres de taille brisées. Aussitôt après sa chute, je suis allé voir : croix brisée, pointe en surplomb sur le mur et le bout brisé, à terre , dans les pierrailles.

Vers la fin, cela brûlait encore violemment du côté des cuisines.Je ne parlerai pas du point de vue pittoresque : flammes sortant des fenêtres, plomb fondu s’éparpillant en gouttes blanc-bleuâtre sur le sol, fracas des corniches se détachant, etc. Résultat physique pour moi de cet après-midi mémorable : un énorme bleu à la cuisse – deux petits accrocs à mon loden – une égratignure au visage, les reins, bras et doigts brisés ! Que sentirai-je demain ?

Dès qu’on a commencé à sortir les chaises, les bancs, de la chapelle, on a fait la chaîne avec une précipitation telle que le porche était encombré. Ce qu’on a dû se donner de coups dans les jambes ! Au début, quand le dortoir brûlait, on jetait le linge par les fenêtres et – au troisième – juste sous le grenier qui était embrasé, une femme était encore à la fenêtre, à jeter du linge ! On lui cria d ‘ abandonner et de descendre. On sonna même une cloche à main…

Vu le petit Charlot – ex-premier chef au douzième de ligne – qui a notamment aidé à démonter un grand lustre dans un salon. On a porté tout le mobilier dans les garages de chez Bertrand. J’y ai vu aussi une religieuse, la Supérieure ? Une vieille sœur – administrée la veille ou le matin – a été transportée en ambulance (chez de Laminne ?).

MARDI 29 FÉVRIER 1944

Il a neigé la nuit ! Les ruines ont déjà l’air de vieilles ruines… Énormément de monde : toutes les anciennes pensionnaires arrivent. La partie appelée “Communauté” (derrière) est sauvée, sauf le toit. Mais que de dégâts par l’eau !

Le pensionnat a brûlé avec tout son contenu. On a fait sortir immédiatement
au jardin, toutes les pensionnaires et demi-pensionnaires. Pour ne pas les affoler, on ne leur a laissé rien emporter. On leur a dit qu’on enlèverait tout. Tout est resté dans le feu : livres, vêtements, chaussures,… L’intérieur de la grande chapelle semble avoir résisté, grâce à la voûte de briques. La sacristie aussi. Aussi, les meubles trop gros pour franchir la porte, en ont été préservés. Le désastre est impressionnant…

Il se confirme que les deux ou trois pompiers appelés pour l’odeur de roussi ont conclu à un simple feu de cheminée et ont conseillé de jeter du sel sur le feu et sont partis. Une heure après, les murs étaient brûlants, les plinthes sautaient et le feu éclatait dans toute sa violence au second. Il paraît que le premier et le troisième étages étaient normaux, mais qu’ils n’ont pu visiter le deuxième étage – où le feu a pris – à cause de la règle de clôture. Ils n’ont pas passé outre à la défense…

Les premiers pompiers sont arrivés à moto à 13 heures 30. Les premières voitures, à 14 heures 45. Autres voitures et mise en place des lances sous pression, à 15 heures 30 (au plus tôt). La fatalité s’en est mêlée. D’après la gazette, on a appelé pour un feu de cheminée. Les trois pompiers ont examiné, n’ont rien vu d’anormal et sont partis. Quand on a rappelé vers 14 heures 30, on aurait commis une erreur au téléphone : on aurait dit “rue Bois-l ‘Évêque” au lieu de “rue des Bruyères” et omis de dire qu’il s’agissait du couvent ! Les pompiers n’ont pas su qu’il s’agissait du bâtiment où l’on était allé une heure auparavant, d’où perte de temps précieux… Il y a un pompier blessé gravement et j’apprends qu’on a combattu le feu à l’ étage de la “Communauté” jusqu’à huit heures du soir. La chapelle ancienne était – paraît-il – un bijou.”

Henri SEPULCHRE

Note : L’usage du mot “sœurs” est conforme à l’habitude des habitants du quartier. Il eût fallu dire en fait : “Les Dames du Sacré-Cœur”.

  • illustration de couverture : le couvent du Sacré-Cœur à Cointe © histoiresdeliege.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


LOREA : L’Entre deux (2017, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

LOREA Pascale, L’Entre deux (eau-forte et linogravure, 50 x 70 cm, 2017)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

© loreapascale.wixsite.com

Née en 1964, Pascale LOREA est diplômée en gravure de l’ESAVL (Beaux-arts de Liège), elle est enseignante à l’Institut Marie-Thérèse à Liège. Répondant à des expositions personnelles et collectives, l’artiste fait partie du groupe de graveur(se)s Impression.

La composition abstraite en noir et blanc réalisée en gravure sur bois et métal est représentative des recherches menées en gravure par l’artiste. Imaginant des formes dont l’aspect évoque des matières organiques ou végétales, la graveuse associe des pleins et des vides, confronte la finesse d’un trait à la profondeur d’un noir et d’un trait blanc qui la traversent. S’articule alors un univers mystérieux d’où de multiples sujets imaginaires ou réels émergent.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © loreapascale.wixsite.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

DEGEY : La houillerie à Cointe, Fragnée et Sclessin sous l’Ancien Régime (CHiCC, 1990)

Temps de lecture : 27 minutes >

Premières utilisations

A Liège, la preuve la plus ancienne de l’utilisation de la houille fut découverte en 1907, lors des fouilles de la place Saint-Lambert. Les archéologues, sous la direction de Monsieur LHOEST, y mirent à jour les substructions d’une villa gallo-romaine ayant existé en ces lieux, avant l’an 250. Dans les vestiges de l’hypocauste, on découvrit entre autres, des morceaux de charbon maigre, du coke et de la suie, provenant de la combustion du charbon de terre. L’utilisation, pour la construction de cette villa, de moellons de grès houiller provenant de la colline voisine, avait sans doute permis la mise à jour de veines de houille.

D’autre part, les déboisements et défrichements destinés à étendre le domaine permirent peut-être la découverte de certains affleurements houillers. Quelques mottes que l’on soulève, des racines que l’on extirpe, voire le ruissellement naturel des eaux, firent apparaître cette curieuse pierre noire. Mais voilà… Si les propriétés calorifiques du charbon de terre sont déjà connues, elles ne sont guère utilisées. Pourquoi se fatiguerait-on à creuser le sol dans notre belle forêt d’Avroy, où le bois est si abondant, quand il suffit de se baisser pour le ramasser, et qu’il faudra, de toute manière, l’évacuer pour libérer de nouvelles terres cultivables ? Enfin, l’utilisation de la houille exigeant un bon tirage, demande des foyers plus élaborés.

C’est pourquoi, il faudra attendre le Moyen-Age avec le développement de la Cité et des métiers, pour que l’exploitation systématique de la houille prenne son essor. En effet, les forêts s’éloignent et s’amenuisent, ayant pour corollaire un enchérissement du charbon de bois. Dès lors, nos artisans, les férons, orfèvres, teinturiers, charrons, mangons, chandelons et bien d’autres, vont se tourner vers le charbon de terre. Parallèlement, ce nouveau combustible sera de plus en plus utilisé pour le chauffage des habitations et la préparation des repas.

Les premières exploitations apparaissent. Dès l’an 1195, nous pouvons lire dans les annales de Saint-Jacques :

En cette année a été trouvé en beaucoup d’endroits de la Hesbaye, une terre noire, excellente pour faire du feu…

N.B. La vallée de la Meuse – donc l’éperon de Cointe – faisait partie de la Hesbaye.

Les premières exploitations

A cette époque, le charbon de terre est ramassé, là où la veine “sope”, affleure. “Là wisse qui l’vône sope a djoû”, comme disaient nos vieux mineurs. Et petit à petit, chacun s’improvisant mineur, va commencer à suivre la veine, descendant de plus en plus bas, pour trouver un charbon de meilleure qualité.

Parfois, l’exploitation se faisait par une galerie horizontale, à flanc de coteau, appelée “baume”. Notons que l’exploitation “sauvage” des veines affleurantes eut lieu de tout temps… Même en août 1914, comme nous le rapporte G. FRANSIS :

Profitant de l’absence des autorités civiles, des habitants de Cointe se rappellent que leurs aïeux trouvaient la houille à fleur de sol. Bientôt, la Plaine des Sports, près du boulevard Kleyer, est criblée de petites fosses de 60 cm où l’on se procure gratuitement le charbon. Des mineurs de métier, à leur tour, creusent des galeries étançonnées, à 2 mètres de la surface. Certains font même, sur place, le commerce du combustible ! La police s’étant réorganisée, vient mettre fin à cette extraction illicite et oblige les profiteurs à remblayer…

G. FRANSIS, “Recueil de souvenirs et anecdotes
sur Cointe autrefois”
, “Altitude 125” n° 1

Dans les premières fosses, dès que les travaux sont noyés, on va un peu plus loin. Bientôt, dans le voisinage du siège minier abandonné, on creuse un puits ou “bure”, pour atteindre la veine plus en profondeur. Dès que les mineurs atteignent cette veine, ils l’exploitent vite en tous sens, puis, les eaux d ‘infiltration formant des “bains”, on recommence un peu plus loin, en évitant de s’approcher de l’étang souterrain, du puits abandonné. De nombreux gisements restant inabordables, il faut trouver un remède. On creuse à mi-colline, des galeries d’assèchement, en légère déclivité des “araines”, sous les travaux les plus proches à assainir. Les “bains” s’assèchent et l’exploitation peut continuer.

Les voir-jurés

Le plus ancien document concernant la “houillerie”, est une charte de l’abbaye du Val-Saint-Lambert, datée de 1228, où nous pouvons lire :

Quant aux charbons et aux pierres et à tout ce que l’on trouve sous terre d ‘utile aux hommes, on ne les exploitera qu’avec mon consentement et celui de Walter…

HENAULT, La houillerie liégeoise, p.110

Contrairement à ce qui se passait ailleurs où les richesses souterraines appartenaient aux Princes et aux Seigneurs, dans notre Pays de Liège – terre de libertés – chacun était pleinement maître de sa propriété, y compris le sous-sol, “fonds et tréfonds”. Selon HENAULT toujours, dès 1250, il existait déjà à Liège, des ARAINES et un DROIT ECRIT, en matière de houillerie, une COUR DE CHARBONNAGE. Toutes choses qui devaient être le résultat de plus d ‘un demi-siècle d’expérience.

Les “statuts et ordinanches del mestir de cherbonaige” de 1318, nous apprennent que Colars de Berleur, Baudouin de Jemeppe, Hanoul de Vottem et Regier d’Ans, sont “VOIR-JURES”, ayant une expérience de plus de 36 ans dans l’office du “Voir-juraige”. Cette fonction existait donc déjà avant 1282.

Que savons-nous de ces Voir-Jurés ? Ils surveillaient tout ce qui concernait les houillères. Ils en conduisaient et réglaient les ouvrages, ils conseillaient maîtres et ouvriers pour travailler suivant les usages de houillerie. Le tribunal des Voir-Jurés veillait aussi à ce qu’aucune société de houillère n’approchât des araines franches et portât préjudice aux eaux et conduits destinés à alimenter les fontaines de la ville.

Lorsque les maîtres de houillère étaient parvenus au fond de leur bure et avaient rencontré la veine, ils ne pouvaient en entreprendre l’extraction, sans la permission du tribunal qui était tenu de visiter les ouvrages et donner les instructions pour la meilleure exploitation.
De leur côté, les maîtres-houilleurs ne pouvaient abandonner leur ouvrage sans la permission du tribunal. Ils ne pouvaient non plus, sans permission, aller plus bas dans leur bure, aller d’une veine à l’autre, faire percer ni abattre aucunes eaux. Il fallait, qu’à cet égard, le tribunal donnât ses instructions…
La loy défendait à ces voir-jurés d’être attachés ni d’avoir aucune part ni action à aucune houillère. Ils se rendaient de quinzaine à quinzaine dans les grandes fosses, et tous les 6 mois dans les petites. Ils veillaient sur les terres et bâtiments des particuliers, en s’assurant si les ouvrages ne venaient pas sous eux. Dans ce cas, ils bénéficiaient d’un droit de terrage, c’est-à-dire le 80ème trait.

Th. GOBERT, Eaux et fontaines publiques à Liège, p. 43

Concernant ces dégâts miniers, nous avons pu retrouver une carte de la propriété du Seigneur Raick (aujourd’hui, Internat Global de l’Etat), dressés par les Voir-Jurés à la fin de l ‘Ancien Régime et constatant, entre autres, certains dégâts miniers. Nous y avons relevé :

  • “(E) Puits dans la prairie de la veuve Demet lequel est tari depuis environ 3 à 4 ans. Avant ce temps, il servait de fontaine aux maisons voisines et on pouvait y puiser l’eau au sour (?) sans corde. A présent,ce puits est profond de 19 pieds, n’aiant plus que quelques doigts d’eau pourrie et bourbeuse dans le fond.
  • (G) Trou ou régollinement où il y a englouti un gros et vieux serisier au commencement de l’année 1780.
  • (H) Trou récemment englouti à la distance de 29 pieds près de la muraille du jardin.
  • (I) La muraille se trouve très fortement crevassée de même au point (K). Elle est crevassée depuis le haut jusqu’en bas.
  • (L) Puis au point L., encore deux crevasses
  • (M)(N)Muraille de la cense crevassée en 3 endroits, aussi la muraille des écuries en 2 endroits.”.

Ce document mettait en cause l’exploitation de MM. Rossius et Consors, située entre les actuelles rues des Bruyères et du Gros Gland.

© Emile Degey
Premières concessions

Le document le plus ancien concernant les sites qui nous intéressent, est un acte de rendage de 1288, par lequel le Prince-Evêque de Liège octroie 33 bonniers de terre sur Avroi et dans lequel sont faites les réserves d’usage :
“sauf les minières d’or, d’argent, de plomb, de cuivre, d’étain et de fier ou d’autre métal… huhles, cerbons ou croie…”

C’est le terme HUHLES qui est utilisé dans ce document. Il donnera HOUILLE. Huhle signifie motte. Le mot liégeois HOYE va donc passer dans la langue française, ce qui tendrait à démontrer la primauté de Liège, sur le continent, en matière de houillerie, l’Angleterre l’ayant précédé d’un siècle.

Le 30 mai 1315, le chapitre de Saint-Lambert concède à “Henri dit NOKEAL, le huhloir, bourgeois de Liège, un ouvrage de deux veinettes de HURLES et CERBONS en territoire de Fragnée, au-dessus du cortil qui appartint à Ernar de Preit…” Et voilà le plus ancien houilleur Cointois dont nous connaissions le nom ! Henri, dit Nokeal ou nokète, ou petit bout, faisant sans doute allusion
à sa petite taille ? (SCHOONBROODT, Chartes de Saint-Lambert).

Jusqu’à l’abolition de l’Ancien Régime, en 1794, les gisements houillers de l’éperon de Cointe s’étendaient sous trois juridictions :
– La Libre Baronnie d’Avroy,
– La Seigneurie de Fragnée,
– La Seigneurie d’Ougnée-Sclessin.
Chacune ayant ses archives propres, c’est par juridiction que nous poursuivrons nos investigations…

LA HOUILLERIE EN LIBRE BARONNIE D’AVROY

La Libre Baronnie d’Avroi comprenait deux grandes sections :  Avroy, dans la plaine, et Souverain-Avroy ou Haut-Avroy, sur les hauteurs. Cette seconde section englobait, non seulement le Bois d’Avroy, mais aussi Saint-Gilles, Saint-Nicolas, Saint-Laurent, etc. Nous avons limité nos investigations aux seuls Bois d’Avroy, Bois Saint-Gilles et Bois l’Evêque.  Pour le reste de la juridiction, les lecteurs que la chose intéresse, pourront consulter les “Notes sur les Charbonnages d’Avroy au XVIème s.” de Robert HANKART (BIAL T.LXXVI, 1963 – pp.45 à 90).

La frontière entre la juridiction d’Avroi et celle de Sclessin était formée par les ruelles des Waides, du Gros-Gland et un ancien tronçon de la ruelle Panaye (rue des Jasmins), jusqu’au milieu de la Plaine des Sports. Là, les trois juridictions se rejoignaient. Ensuite, la ruelle Panaye, puis la ruelle des Hours (aujourd’hui rue Paradis), la séparaient de la juridiction de Fragnée.

En l’an 1288 déjà, un rendage du prince Jean de Flandre concède “33 bonniers de terre sur Avroi pour l’extraction des huhles et cerbons”. Dans un acte du 8 juillet 1319, il est question des eaux d’Arènes qui descendent de ces bois. (Chambre des finances : reg. et stuits. 8 -7-1319) Que savons-nous de ces arènes ?

Les herraines des huilliers doyent estre franckes, partout où elles sont paisiblement passées, et les puet-on requerre, reforbir (nettoyer), discombrer (débarasser) partout où elles sont “estopées” (obstruées, bouchées) parmi les damaiges deseur rendans par l’enseignement des proisdons (voir-jurés de la cour des charbonnages) à ce commis…

Exemple d’areine © tchorski.morkitu.org

Ces arènes ou areines, voûtées en pierres ou en briques quand elles n’étaient pas taillées dans la roche dure, pouvaient s’étendre sur plusieurs lieues. Il y en avait de deux sortes :

  • les ARENES FRANCHES, dont les eaux alimentèrent les fontaines de la Cité pendant plus de 600 ans,
  • les ARENES BATARDES, qui s’écoulaient librement vers le ruisseau le plus proche ou vers le fleuve.

Il fallait avoir dans le succès, une foi bien ardente pour oser s’engager ainsi dans un terrain aquifère, délayable, ébouleux, pour y poursuivre sur des longueurs kilométriques sans notions géologiques, sans guide d’aucune sorte, et probablement sans boussole, ces galeries tortueuses qu’une génération commençait, pour en léguer le maintien, la restauration et la poursuite à la génération suivante. Cette persévérance dans le travail pénible et dangereux est l’un des plus beaux titres de gloire de nos mineurs liégeois.

E.G. DETIENNE, Les eaux alimentaires de Liège
Annales des trav.Publ.de Belg., 1906, p.10 – Tiré à part

Plusieurs arènes furent creusées sous les bois d’Avroy et l’Evêque et, en particulier les arènes de Sclessin et d ‘Avroy.

L’arène de Sclessin

Jadis, en Lairesse (rue de Trazegnies), un pont enjambait le BOUMONTFOSSEIT (Fossé de Beaumont). Ce pont, dénommé “pont de l’arène”, nous l’avons encore connu, car il n’a disparu que vers 1930. Il se trouvait à la jonction du Tchinrowe et de la rue de Trazegnies, face à la rue Général Jacques de Dixmude. L’immeuble à appartements à l’angle sud de cette rue fut construit sur l’ancien Fossé du Beaumont. C’est à cet endroit que se jetait dans le vieux fossé, un ruisseau aux eaux tantôt claires, tantôt savonneuses et chaudes, qui dévalaient le vallon du Perron, en une large rigole pavée. Les gosses, à la sortie de la vieille école du Perron, y organisaient des courses de bateaux en papier ou de boîtes d ‘allumettes, quand ils n’y prenaient pas des “bains de pieds” !

Ce ruisseau, c’était l’Arène de Sclessin, vieille sans doute de six siècles ! Une arène bâtarde, et tellement bâtarde qu’à la fin de sa vie, elle charria les eaux savonneuses et chaudes des douches du charbonnage du Bois d’Avroy. L’oeil de cette arène (sa sortie à ciel ouvert) se trouvait sous la rue des Bruyères, entre les numéros actuels 65 et 95. Il y avait, à cet endroit, un ravin abrupt d’une bonne dizaine de mètres entre les cotillages des maraîchers Leblanc et Galand. C’est au fond de ce ravin que se trouvait l’oeil de l’arène. Et les “cotis” avaient l’habitude de descendre laver leurs “bodets”, paniers et caissettes à légumes dans l’eau qui en sortait. Ces eaux étant chaudes, les Galand semaient sur les bords, la première salade qu’ils livraient au marché avec quinze jours d’avance sur les autres maraîchers !

Louis Leblanc – après les bombardements de 1944 – a comblé ce ravin et l’a transformé en prairie. La fermette des Galand, si pittoresque, fut détruite par une bombe en mai 1944, ainsi que la maison voisine. Les Galand, ainsi que leur voisin et ami, l’écrivain wallon Marcel Launay, y trouvèrent la mort.

La “prairie Leblanc” en 2021 © Philippe Vienne
L’arène d’Avroy

En 1319, le couvent Delle Motte, qui n’était autre que le monastère des Guillemins, avait sollicité de la Cour de Justice d’Avroy, un record relatif aux eaux arrivant du Bois-l’Evêque et venant de la “Neufville” à Avroy. La Cour reconnut que : “ceux du thier de Bois-l’Evêque ne peuvent les arrêter mais qu’ils doivent les laisser couler librement vers la plaine d’Avroy. Les Guillemins et les quelques autres propriétaires se servaient de ces eaux pour l’irrigation de leurs prairies,…” (GOBERT, Rues de Liège, T.III, p.406).

Ces eaux étaient aussi utilisées pour alimenter les fossés des maisons seigneuriales du lieu. En 1443, les ouvrages houillers de la “Grande-Veine”, des veines “Gangniet” et “Delle Dengnière” étaient desservies par une araine qui se rendait “entre Maheaux et Couverture” dans les biens fonciers du Prince et de sa table épiscopale, où l’araine avait son oeil.

La ruelle de la Raine, aujourd’hui rue de la Scorre – entre les rues de Joie et des Wallons –  était dénommée jadis, ruelle de l’Araine, dans la capitation paroissiale de Sainte Véronique, de l’an 1763.

“La Cour Scabinale rappelle que ces eaux “doivent venir descendant dedit bois (l’Evêque) en droit chemin qui vat de Mostier (monastère) d’Avroit à Frangnée.”
On ignore quand ces arènes primitives d’Avroy et de Fragnée disparurent. D’autres les remplacèrent à la fin du XVIe.s., telle la schorre dite Constant de Lambermont.

En 1641, les canaux étant “en partie gastez et restoupez”, Oudon, fille de Constant et veuve de Jean de Lhoneux, obtint un second octroi “pour faire un nouveau canal ou xhorre à prendre devant sa maison proche de la rivière de Meuse, sur le chemin real (carrossable) jusqu’à ses vieilles xhorres” (GOBERT, Rues de Liège, T.X. p.16)

L’Edit de Conquête

Dans des actes d’aliénation de terrains, datés de 1601 et 1602, on lit :

  • “le grand terrisse du Bois d’Avroy”. A cette époque, les charbonnages creusés dans le Bois d’Avroy – Bois qui appartenait à la mense (table) épiscopale -étaient inondés, ainsi que beaucoup d’autres d’ailleurs dans la cité et la banlieue. Pour les démerger, J.de Lonneux et G.Goeswin firent creuser à grands frais, dès l’an 1605, une Xhorre vers les Guillemins. Ils purent prétendre ainsi au bénéfice des avantages prévus par “l’édit de conquête”, promulgué par Ernest de Bavière en 1582.
  • le 8 février 1629, en effet, le Prince (1612-1650) accorda  à la veuve de J. de Lonneux et à G. Goeswin les prises de houille du Bois d’Avroy dont ils avaient rendu les mines “ouvrables”. Le Prince se réservait le profit des veines d’or, argent ou assure, des mines de plomb, fer, chalmine, alun, couperose, soufre, que les exploitants pourraient rencontrer.” (DUMONT, Ougrée-Sclessin au temps jadis, p. 106).

Cette Xhorre ou canal d’écoulement, fut ouverte dans la propriété des frères Guillemins, juridiction de Fragnée. Et nous savons que la rue des “Hours (rue Paradis) était longée par un fossé, du côté gauche. Fossé qui permettait aux eaux d’arène de gagner le fleuve.

L'”Edit de Conquête”, quant à lui, octroyait le monopole de l’exploitation dans la zone asséchée. Il décrétait ainsi l’expropriation des occupants, en ce sens qu’il les obligeait au rendage forcé de leurs fonds, en faveur de ceux qui les avaient conquis sur les eaux. Cet édit de conquête eut pour heureuse conséquence, de provoquer les recherches techniques pour l’épuisement des eaux. Toutes sortes de machines d’exhaurre furent inventées et expérimentées dans nos houillères, avec des succès très divers…

En 1577, les associés de la fosse appelée “de Chaisgne a Pannehael”, située en Bois d’Avroy, sollicitèrent du bailly :

l’autorisation de pouvoir établir un entrepôt (pearaige) en payant au Prince ou à sa Chambre des Comptes, autant que les autres endit boix en rendant à la montant de bonnier tout aussy que la mesure l’emporterat. 1 juillet 1577. Ces associés sont : Servais Menicke – Thiry delle Noweville – Jacquemin en Gilnea – Thiry Moxe.

Notes sur les charbonnages d’Avroy au XVIe s.
Rob.H.ANKART, B.I.A.L. T.76, p.58).

Concessions et burs

C’est surtout au XVIe s. que les concessions houillères se multiplièrent au  Bois d’Avroy :

  • 26-1-1529 : à Paque del Bouille le Jeune et Jean de Bealwart et consorts, maîtres des ouvrages de la Garde de Dieu…
  • 3-11-1529 : à Jean Moreau, les prises de houille à extraire par l’araine de Gouge.
  • 26-1-1535 : à Gilles et Toussaint Deshorges, la Grande Veine de Bechefyer
    et la Grande Bache.
  • 11-8-1536 : à Ernult Brigodeau, Jean de Longdoz, Gilles Le Grand Homme et cons. les veines Petite et Grande Bache accessibles par l’araine de Berloz.
  • 29-12-1537 : à Gilles et Servais Josteau, Jean de Namur et cons. la houillère Dure-Veine.
  • 1539 : à Jean de Croisier, Colard Bauhy et cons. les prises accessibles par l’araine de Berloz.
  • 13-3-1540 : Rolland le Brasseur et Servais…
  • 19-11-1565 : à Gilles de Braive et Beaujean, des prises de houille des veines Neuf Vingnis, Bache, Alle Gorge, la Voynette, Grande Veine de Joye, accessibles par l’araine du Prince.
  • 10-10-1570 : à Denis le Bailli, Jean Gillet et cons. maîtres des fosses du Gros-Chêne, des prises dans les veines dites le Roynne, l’Oeuvre delle Pierre, Petit et Grand Bache…
  • 1729 Louis de Berghes accorde au docteur Nesselles, le droit de percer un bur dans le Bois d’Avroi. (GOBERT, Rues de Liège, T. III, p.400)

Sur le plan oculaire de 1831 et autres, et portés sur les plans de surface des houillères du Val-Benoît, nous avons relevé les burs suivants :

  • Sous le terril de La Haye ou du Piron : les burs Preud’homme, des Saminons et de Truvelle.
  • Près du château-d’eau de Saint-Gilles : un bur dénommé “VB-V”.
  • Dans les prés, entre la ruelle des Waides et la rue Bois-Saint-Gilles : le bur “VB-T”, le bur de Reconnaissance et le bur dit “Sur le Grand et Petit Bac (Bache)”.
  • Au Bois-Saint-Gilles, entre les rues d’Andrimont, Bois-d’Avroy et Doutrepont : le bur du Soleil.
Les prés entre la ruelle des Waides et la rue Bois-Saint-Gilles et, à l’arrière-plan, le terril de la Haye ou du Piron, en 2021 © Philippe Vienne
  • Dans les biens “Paludé” existait une maison dite “du Soleil”, jardin, potager, houblonnière, des prairies entre haies. Il ne restait plus qu’un petit bois où – dit l’acte de fin XVIIe s. qui fournit ces renseignements – la fosse appelée du Soleil est présentement érigée. Cette houillère est déjà mentionnée au XVe s.
Au Bois-l’Evêque 
  • Le bur Rond Bonnet (houillère du Bois d’Avroy), puis les burs de la Nouvelle Pelotte, Leroi, V.B. “F” et “G”, Vieille Pelotte, delle Chiotte, sur l’oeuvre du Lard, sur Maron, delle Savatte, sur Ganade, le bur de l’Espérance, là où se trouvait l’oeil de l’araine de la rue des Bruyères.
  • Entre les ruelles du Gros Gland et des Bruyères : les trois burs dits de Sclessin et le bur d’air, en lieu-dit Fosse Colson. Un de ces burs fut remis à jour dans le verger de Monsieur Castermans, par l’explosion d’une bombe, en 1944. Le f ermier le combla.
  • Un quatrième bur, dit de Sclessin, se trouvait entre la Haute-Voie et la ruelle du Gros Gland. C’est là que, dans une visitation de 1724, au haut de la rue du Gros Gland, est mentionné un chemin qui conduit à la Fosse de “Piron le Rossay”ou Neufville. Cette fosse allait devenir la fosse Colson.
  • Nous relevons enfin, le 2 juillet 1358, la fosse delle Plometière, dans le Bois de Saint-Gilles.
Technique et dangers

Mais nos mineurs d’antan, quelles méthodes d’extraction utilisaient-ils ? La méthode classique utilisée jusqu’à la fin du XVIIIe s. nous est clairement décrite par Mr Claude GAIER, dans son ouvrage “Huit siècles de houillerie liégeoise”, p.43 : “Elle consistait à foncer la bure à travers les diverses couches que l’on était en mesure de déhouiller – trois ou quatre veines, ou davantage encore, selon les moyens d’extraction dont on disposait – et de commencer par exploiter la plus basse. Une fois celle-ci inondée, on passait à la couche supérieure, et ainsi de suite en remontant vers la surface. De la sorte, les eaux que l’on ne parvenai t pas à éliminer par les canaux d’exhaurre (ou areines) ou par les pompes rudimentaires de l’époque, s’accumulaient dans les travaux souterrains abandonnés, formant des “bains”, véritables citernes cachées qui furent la cause de bien des accidents.

Malheur aux exploitants voisins qui, malgré la précaution habituelle du “sondage des eaux”, venaient à mettre, par inadvertance, leur chantier en communication avec ces dangereux réservoirs ! Beaucoup de “coups d’eau” et d’éboulements eurent pour origine ces irruption inopinées de liquide, contenu sous pression et souvent endigué par des “serrements”, dans des cavités et se libérant avec force en dévastant tout dans les nouvel les galeries voisines.” (…)

Les fosses

Il y avait deux types de fosses au bon Pays de Liège : les fosses dites de “petit athour” et celles dites de “grand athour”. Dans les fosses de petit athour, l’extraction se faisait à la force des poignets, à l’aide d’un treuil à cylindre horizontal en bois, dont les manivelles étaient actionnées par deux ou quatre femmes, les “trairesses”. Ces petites exploitations étaient également dénommées “houillères à bras”. Dans les fosses de grand athour, l’extraction s’effectuait par manège à chevaux, “le hernaz”. Il fallait de deux à huit bêtes, selon que le puits était plus profond et la chaîne d’extraction plus longue, donc plus lourde. Ce ne sera qu’à la fin du XVIIIe.s. que la machine à vapeur fournira une force beaucoup plus importante.

Terrisses

Pour conclure ce chapitre sur la houillerie en Bois d’Avroy, notons encore qu’en 1603, Guillaume EX PALUDE (latinisation de DES MARETS), un grand occupant des terres (aujourd’hui l’Internat Global de l’Etat), se plaignit au chapitre de ce que, sur 10 bonniers et une verge grande, il y avait 59 verges grandes et 5 petites, renfermant un grand nombre de terrisses de fosses, roches et pierres et lieux non labourables ni cultivables sans y mettre et exposer trop grand frais, voir oultre de quatre à six fois leur valeur…(GOBERT, Rues de Liège, T.III., p.398).

Quant à la rue Bois-l’Evêque, dite aussi “Thier de Boute-li-Cou”, elle fut également dénommée – vu les nombreux travaux miniers qui se succédèrent en ce lieu : “Li Minèdje de Boute-li-Cou”. Voilà qui démontre encore l’importance que prit la houillerie en Bois d’Avroy.

LA HOUILLERIE EN SEIGNEURIE DE FRAGNEE
Quelques dates

Le premier document concernant la houillerie en Juridiction de Fragnée dont on ait connaissance, est daté de 1315. Il concerne les deux veinettes exploitées par Henri le Nokeal, et pour lesquelles le Chapitre percevait un panier sur huit. Dès 1319, il est question des eaux d’arènes qui descendent du Bois d’Avroy, preuve que l’industrie y est déjà ancienne. Cette araine démergeait les bures de l’abbaye et versait ses eaux à travers les terres du Chapitre Cathédral, à Fragnée. De ce chef, le chapitre – en sa qualité de “hurtier” (propriétaire d’araine) – touchait une redevance de trois paniers sur cent.

En 1330, par une charte du 25 février, l’abbaye du Val-Benoît déclare se réserver “huilhes et cherbons, sous 6 bonniers et 40 verges petites (½ ha, de bois où elle cède des “Aisemenches” ( droit de passage) aux masuirs de Fragnée.” (Cartul du Val-Benoît, p.396).

Le 12 juin 1363, le chapitre de l’église Saint-Lambert “autorise, sous certaines conditions, les frères Henri et Goffin Le Clerc, Johan le Cocke et Monon de Petit Montegneez à exploiter les veines “Periere”, de la “Savenière” et “Johan de Vingnis” qui sont en nos biens et wérixhas (terrains vagues et généralement gazonnés du domaine public) que nous avons à Fraigneez.” Et la même charte de préciser “qu’ils poront faire overeir une heraine au plus bas qu’ils poront… et respecter l’enseignement des voir-jurés du mestier de cherbonaige… et overeir de jour en jour bien loyalement… Et devons avoir sur chaque fosse à côté des ovriers, un ovrier traheur (extracteur) servant toute la journée à tenir compte de tout ce qui est extrait… Nous pourrons aussi envoyer autant qu’il nous plaira les voir-jurés pour mesurer ou visiter les ouvrages.” (C. E. S.L. pp. 379-380).

Dix-sept jours plus tard, le 29 juin 1363, le mayeur et les échevins de Fragnée font savoir que les frères Le Clerc et leurs “Compaignons parcheniers” doivent payer à l’église du Chapitre de Liège, “un certain cens de quattre paniers al cent.” (C.E.S.L. p. 381).

Le 7 mars 1383, Marie de Libermé, abbesse du Val- Benoît fait savoir que l’Eglise Saint-Lambert aura trois paniers sur cent, de la houille extraite au moyen de l’araine qui traverse ses terres à Fragnée. “(…) les ovraiges de huihles et cerbons delle heraine, frons et liveal c’on dist de Marexh, venant du costeit vers Fraignee.” (Cartul. de St.Lambert, p. 613).

L’oeil de cette araine s ‘ouvrait donc en Marexh. C’est-à-dire dans les terrains bas et marécageux entre Fragnée et le Val-Benoît. Le nom se transmit à la voie longeant le marais. Nous la connaissions encore sous la dénomination rue des Marets, rue Narcel Thiry depuis les fusions. La rue des Marets, avant la création de la gare des Guillemins, prolongeait le Grand-Jonckeu jusqu’à la Barrière du Val-Benoît (octroi du Val-Benoît). Un habitant du lieu, Gilles de Maret, est mentionné comme Echevin de Fragnée en 1302. Maret ou Marexhe devint aussi l’appellation, à Fragnée, d’une houillère. (GOBERT, Rues de Liège, T.VIII, p.538).

© “La Meuse” (archives CHiCC)
Les burs sur Fragnée

Sur le plan de surface de 1831 des concessions du Val-Benoît, nous relevons les burs suivants :

  • Le bur de Chaus, situé près de la rue des Hirondelles. Ce pourrait être le bur qui s’est effondré le 30 mars 1988 dans le jardin de Mr Caels.
  • Le bur Spiroux, se trouvait au pied de la ruelle des Cailloux. Sans doute s’agit-il de cette houillère de Marexhe dont question plus haut ?
  • Le bur des Quatre Calins, dit aussi “de l’Espérance”, se trouvait sur les “Gonhîres” (terrains derrière les Archives de l’Etat).
  • Le bur Le Pelé, quant à lui, était “porfondé” sur le Pelé-Thier, au-dessus de l’abbaye du Val-Benoît, aux environs du Chemin des Cèdres. Serait-ce le charbonnage du “Chera”, dont la bure était qualifiée de “vieille” en 1603 ?
    “Le 25 août de cette année-là, Constant de Lambermont, Collard delle Paire et consorts sont admis à revudyer un vieux burre appelé “la burre del Cherau”, ci-devant fait et enfoncé dans le fossé du grand pré dit delle Hamaide (barrière)… le tout moyennant le quatre-vingtième panier. Défense leur était faite d’approcher par leurs travaux miniers des murs et édifices de l’abbaye, pour y éviter des lézardes… Cette houillère a eu une longue existence. Abandonné depuis longtemps, le puits a été comblé au XXe s. Il avait son siège dans la propriété n° 76 du Chemin des Cèdres. L’emplacement n’est plus guère reconnaissable que par une déclivité du terrain.” (GOBERT, Rues de Liège, T.IV, p.163)

Il y avait également à Fragnée, une houillère dite “de l’Epée” : “Le 25 février 1423, le chapitre de la Collégiale Saint-Martin à Liège, donne accense à Jean de Seraingne, écuyer, tout le produit du droit de terrage dû par la houillère delle Espée à Fragnée…” (SCHOONBROODT, Cartul. St Martin)

Fonds et tréfonds

En 1363, la veine de Cromchaine, qui appartient à la cathédrale et à l’abbaye du Val-Benoît, est exploitée par Wilhiams de Montegnez, manans de Tyleur, Johan Lambinet de Fragnée, Philippon Huwart, Arnold Henneton…
“Voyne con dist de CRONCHAYNE… Gisante en nostre haulteur de Frangnez et la entour…couvent…delle Vauz-Benoîte deleis Liege… Ils payeront à Messire Raus de Berlouz, avoué de Sclessin, trois paniers sur cent pour l’aisemenche delle herraine con dist de Cronchayne, qu’ils ont pris en biens dedicte messire Raus.” (C.E.S.L., p. 660)

“Qui appartient à la cathédrale et à l’abbaye du Val-Benoît”, écrivions-nous plus haut… Nous avons ici deux possesseurs pour les “Fonds et Tréfonds”. Voilà qui ne manquera pas de susciter des difficultés judiciaires ! Ce fut le cas en 1460. Le procureur du Chapitre de Saint-Lambert prétendait :
“1 ° que le Chapitre était tréfoncier héréditaire, eyant le “Manîment” et la possession de la “Hauteur” de Fragnée.
2° que l’abbaye du Val-Benoît et ses dépendances sont situées sur le territoire de Fragnée.
3° que les religieuse et leur “familia” (communauté) sont donc “surcéants” de Fragnée.
4° que le “Pelleit Thier” est aussi situé en ladite hauteur.”

C’est surtout contre cette quatrième affirmation que s’élevait l’abbaye, car elle avait des intérêts considérables dans un charbonnage qu’on y exploitait.
L’abbaye obtint gain de cause… (CUVELIER, B.I.A.L., T.XXX. n°547 à 548)

En 1648, la fille de Constant de Lambermont, veuve de Jean de Lonneux, ouvre un nouveau canal de Xhorre, l’autre étant bouché. Les débris de la galerie Constant de Lambermont furent remis au jour en 1904, lors des travaux d’agrandissement de la station des Guillemins.

Localisation

Il en est des araines comme des anciennes fosses, étant donné l’absence de cartes et de repères précis, il est très difficile de les localiser avec rigueur… Parfois aussi, elles changèrent de nom. Dès lors, serait-ce la houillère de Cronchaine qui devint plus tard la houillère de l’Espérance “ditte aussi des Quatre Calins” ? Cette houillère de l’Espérance était assez ancienne. Le 18 janvier 1690, il s’y produisit un brusque coup d’eau. Des douze mineurs surpris par l’inondation, deux furent sauvés, grâce au labeur obstiné poursuivi pendant cinq jours par “les maitres de la dite fosse, bien qu’il n’y eut que peu d’espoir de les sauver.” (DUMONT, Ougnée-Sclessin au temps jadis., p.107)

Le 9 août 1781, Jean-Amour de Berlo autorise “Charles Velu et consors Jean Libert, N. Darpentsas (?), Libert Goffin, Joannes Hamion et la veuve du Capitaine Mouton, tous maîtres comparchonniers de la fosse de l’Espérance ditte quattre Calins, porfondée dans une terre appartenant aux Sieur et Demoiselle Vilette en lieu dit le Sart, au-dessus des Vignobles du Monastère du Val-Benoit, dans la juridiction de Fragnée, de travailler et faire travailler par le prédit bur…” (A.E.L. Echevinages Ougnée-Sclessin n° 37, p.197) Le capitaine Mouton était le propriétaire du petit château qui allait devenir le “Couvent du Sacré-Coeur” à Bois-l’Evêque.

Notons que la fosse qui était située à l’oeil de l’araine, rue des Bruyères, était dénommée aussi “Fosse de l’Espérance”. Il y en avait encore bien d’autres, dont celle de Seraing, qui allait donner son nom aux usines. C’est que “Espérance” était une dénomination de bon augure pour les maîtres de fosses et leurs comparchonniers qui n’avaient alors, aucun moyen d’étudier les sols et devaient pratiquer “à l’aventure”…

“Bure des Quatre Calins”… Que voilà un curieux nom pour une fosse ! Si nous consultons le dictionnaire, câlin signifie : doux et caressant. Dès lors, quel rapport avec le rude métier de mineur ? Lorsque la charge (cuffat, panier ou tonne), attachée à la chaîne d’extraction remontait vers la surface, elle était animée d’un certain balancement. C’est pourquoi, à l’endroit où les charges – montante et descendante – se croisaient, il y avait un élargissement du puits, une “hiolle” où se trouvait un homme (ou plusieurs) qui, muni d’une perche, guidait “en douceur”, les deux récipients, les empêchant de se cogner et de culbuter…

Plus tard, on établit des filières le long des parois, filières qui guidaient les charges, grâce à une pièce de bois munie d’une poulie qu’on adaptait à celles-ci. Ce système fut inauguré au charbonnage du Bois d’Avroy par l’ingénieur en chef Wellekens.

Ces quelques pages sur la houillerie dans la Juridiction de Fragnée, nous en sommes conscients, ne sont qu’une ébauche. Cette étude devra être poursuivie et approfondie.

LA HOUILLERIE SOUS LA JURIDICTION DE SCLESSIN.

C’est en BEAUMONT, sur les WAIDES et dans la CAMPAGNE DE SCLESSIN que les exploitations houillères s’installèrent. Le Beaumont, c’est ce vaste coteau, appelé plus tard Côte d ‘Or, qui était couronné par le Bois de Flivaz, et qui correspondait à l’espace compris aujourd’hui entre la rue du Chera, l’avenue de la Laiterie et l’avenue du Petit-Bourgogne.

Sur le plan oculaire de la concession du Val-Benoit, dressé en 1831, les burs suivants sont indiqués : le bur sur le Chaffour – les burs n° 1, 2 et 3, dits Sur Grand Gaway -le bur de Reconnaissance et celui de Belle au Jour. Nous y ajouterons d’autres burs plus anciens, mentionnés dans documents, telles les houillères de Cronchayne, de Hongherie, de Géron, La Plante, del Chayneu, de Flivain et de l’Olifant…

En Beaumont

Que savons-nous de ces exploitations anciennes ?

Houillère de Cromchayne

Evrard de Sottehuys, fils d’Alexandre d’Ile tient la houillère de Cromchayne en 1347. Vu le nom de l’exploitant, en 1349, elle est aussi appelée houillère de Sottehuys. Elle est encore mentionnée en 1377. Puis en 1393, le 24 octobre, quand Clémence de Bombaye, abbesse du Val-Benoît, donne à exploiter la houillère de Sottehuys à Collard et Henry frères, fils de feu Henri et dame Julienne… (C.V.B. n°350).

Le 31 mars 1394, les voir-jurés des charbonnages font savoir que l’abbesse du Val-Benoit a obtenu saisie de la houillère de Sottehuys et de la veine de Hongrie, sur Gauthier Langhine et Marguerite sa femme (C.V.B. n°506).

Houillère de Hongrie

1349 : Evrard de Sottehuys, Lambinet de Fragnée et Jean de Loon reçoivent le tiers de la Houillère de Hongrie à Sclessin, à tenir de l’abbaye du Val-Benoît sous certaines conditions : “Et ne puelent (peuvent) les parchons desdits ovraiges vendre, enwagire, alliener, donneir… ne comparchonneir sans le greit et consens de nos, l’abbesse…” La redevance à payer, ou terrage, sera le huitième panier. Ils devaient livrer cinq paniers sur cent à Evrard dit Maxhereit pour l’areine.

1350 : le 29 mars, Elide de Loncin donne à exploiter la houillère de Hongrie à Sclessin, à Jean dit Beruyr del Yle, Jean de Looz, Wathelet Mélart, Jean Lambinet et Herman de Taynier. “Ils ne pourront couper du bois dans les forêts de l’abbaye, devront clôturer les fosses qu’ils creuseront, pour que les bêtes n’y tombent pas…” (Cartul. du Val-Benoit n° 238).

Le 13 juillet 1353, Jeanne delle Rose, élue de l’abbaye du Val-Benoit, fait savoir que Radoux de Saint-Servais et consorts ont transporté à l’église de Saint-Gilles en Publémont, leur part dans la houillère dite de Hongrie. A cinq reprises, dans la seconde moitié du XIVe s., nous trouvons mention de la “saisie” de cette houillère, pour non-respect des accords :

      • en 1359, sur Lambert de Fraignée,
      • en 1363, sur Gérard de Seraing,
      • en 1364, sur l’abbaye de Saint-Gilles,
      • en 1379, sur Jean de Sottehuys,
      • en 1394, sur Wauthier Lainghine et Marguerite sa femme.

En 1422, le 18 février, Jean, sire de Brus, écuyer, fait savoir : “qu’il a accordé aux dames du Val-Benoit, le droit de faire travailler des ouvriers dans les mines de Hongrie qui se trouvent dans ses terres… Le 21 février 1422, Henroteauls Winchelair, demeurant sur le “rivier d’Avreu”, Thomas, fils de Jean son frère et Nihons de Badair ont accepté les conditions de travail des religieuses du Val-Benoit, dans les mines de Hongrie appartenant au sire de Brus…” (C-V-B n° 402).

Houillère de Geron

1351 : le 24 mars, l’official de Liège tranche dans une contestation au sujet de la houillère de Géron, donnant gain de cause à l’abbaye du Val-Benoit contre Radus Surlet, fils d’Alexandre d’Ile qui prétendait avoir des droits sur la veine de Geron (C-V-B. n° 241).

1354 : “Le 5 mai, nous Jeanne delle Rose, abbesse du Val-Benoit donnons et octroions a ovreire a nos bien aimés en Dieu Johan Boilewe de Tilleur, Johan delle Neffe, Colart, dit Lenwart, le cordir et a Johan de Loon la voyne con dist del Geron en nos vignes bois et biens que nous avons a Sclachiens et leveir ou commencheir une herraine ou une droit leveal d’eauwe en notre bien, au plus bas qu ‘ils pouront… Et quand ils cesseront, ils devront remplir les bures, enlever les terriches (terrils) et mettre la terre a profit comme avant par “le dit de proidomme” et replanter les vignes qu’ils avaient enlevé et soigner cette vigne et rembourser les dommages…” (C-V-B. n° 247).

La Houillère de La Plante

Le 7 février 1357, Johanna delle Rose “par le Dieu permission abbesse delle egliese Nostre Dame delle Vauls Benoite del ordene de Cysteais (de l’ordre de Cîteaux) donnons a overeir a nostre bien ameit en Dieu Evrart filh jadit Alexandre d’Yle, les ovraiges de Huhles et Cherbons delle Voyne en se vigne con dist la Plante deleis la tenure a Sottehus entre nostre vigne del Geron et nostre bois deseur…” 

La_Houillère del Cheyneu (Chênoit)

Le 5 mars 1356, Gérard Boldes, Lambert Scodveais, Gérard de Jehay et Lambert Doynons, Voir-jurés des charbonnages, après plus ieurs adjournements, saisissent la houillère del Chayeneu à Sclessin, sur Lambert, dit Lambinet de Fragnée, Jean Grawelon de Saint-Nicolas en Glain, Lambert Brek de Montegnée, Wathel et Mélart et les héritiers de Jean Loihart en faveur de l’Abbaye du Val-Benoît parce qu’ils n ‘ont pas repris l’exploitation après semonce • •• ” (C.V.B. Cuvelier n° 248).

Le 5 juillet 1358, Jeanne delle Rose donne à exploiter, moyennant un panier sur six “la houillère del Chayenee dans le Bois du Val-Benoît, deseur les vignes de Bealmont, à Jean dit Hannekart le Boulanger, demeurant en Yleal sour le pont d ‘Yle…” (C.V.B. Cuvelier n° 256).

La Houillère de Flivain

Le 28 janvier 1377, Mélie de Libermé fait savoir qu’elle a donné “a overeir les ovraiges de huihles et de charbons de la voyne con dist de Flivauz qui est en nostre bien et en nostre bois deseur le Vauz-Benoite, à Gérard fils Hanekinet de Frangneez et Hanes fils de Thomas le Brassereal…” (C.V.B. n° 436).

En 1537, la veine de Flivaux s’étend sous les bois de l’abbaye qui, à l’époque, distingue ses mines situées sous ses bois, de celles qui sont sous ses vignes.

La Houillère Belle au Jour

Le 15 février 1365, Catherine de Libermé, abbesse du Val-Benoît fait savoir qu’à l’occasion d’un conflit entre l’abbaye et Jean de Morke, au sujet de la houillère “Belle au Jour” située dans la vigne de l’abbaye “al Geron”… “des arbitres, Henri dit le Pexheal et Guillaume de Montegnée, demeurant à “Tiloir”, voir-jurés du métier des “charbonniers” ont tranché le différend. Jean devra lever une areine en lieu-dit “en Bugnoilhe en Géron” (aujourd’hui INIEX) et la mener en la dite veine. De l’ouvrage qu’il y fera, il payera un panier de houille sur cinq, ainsi que de celle qu’il extraira dessous eaiwe ou à fourche d’eaiwe…” (C.V.B. n° 266). Beaucoup plus près de nous, en 1681, est concédée l’exploitation de la veine “Belle-au-Jour”, déjà désignée en 1365.
(DUMONT, Ougnée-Sclessin au temps jadis, pp.105-106).

La Houillère de l’Olifan

“Le 30 décembre 1548, par devant les échevins d’Ougnée et de Sclessin, noble dame Marie, seigneur d’Ougnée et Sclessin, pour elle et ses enfants, donne à exploiter la houillère de “l’Oulifant” à Mathieu Noiel et consorts, à condition d’avoir sur cent paniers, six paniers, ou sur cent deniers, six deniers” (C.V.B. n° 915).

Notre avenue du Petit-Bourgogne s’appelait encore, avant le 21 mars 1873, “sentier du Puits”. Elle se prolongeait jusqu’à l’actuelle rue du Puits. A cette date, le sentier sera aliéné au profit de la famille Lesoinne, en échange d’une emprise de terrain de 25 ares, nécessaires pour la rectification du “chemin de Sous-les-Vignes” (rue Côte d ‘Or). Jadis, ce chemin qui donnait accès au bure précité était connu sous le nom de Thier de l’Olifan (delle Olliphan en 1456 – de l’Oulifant en 1548).

Sur les Waides

Dans la seconde moitié du XVIIIe s., une exploitation charbonnière est établie en lieu-dit “les Waides” à Sclessin, au-dessus de Chiff d ‘Or. Elle est signalée dès 1771.

Voici en quels termes, le 15 avril 1771, la permission d’exploiter y est accordée :

Jean Amour Comte de Berlo d’Hosemont, Seigneur de Chokier, Brûs, Berlo, Ougnée et Sclessin, Haut Voué héréditaire d’Ougrée et Rosoux, etc. déclare avoir donné à Pierre Joseph Jacob, Gille Wilmet et François Goffin, lesquels ne pourront associer personne avec eux sans notre consent, travailler par un bure tout seulement les mines de houille et charbons qui se rencontrent sous et en fond d’un bonnier ou environ (87a.) de sart appelés les Waides, possédé par André Grimbérieux ou Gille Thonon son locatair, scitués à Sclessin deseur le sommet des vignobles du séminair et du seigneur archidiacre de Trappé comme aussi une autre pièce joindant la précédente, possédée par Nicolas Médart… Scavoir à commencer par la première veine qu’ils rencontreront à quinze toises de sept pieds de profondeur, sans pouvoir rien exploiter au plus près de la surface…et paiant par iceux à raison de l’exploitation de toutes veines xhorrées le quarantième  trait, en raison des veines non xhorrées, le quatre-vingtième trait, soit gros ou menu, nous réservant de pouvoir mettre à la fosse à enfoncer, une trairesse aux frais des dits maîtres, en faisant sa journée comme les autres… Donné à Liège le 15 avril 1771.
Le 21 janvier 1772 : nous permettons à Pierre Joseph Jacob et consors d’associer avec eux Simon Rossius.
Le 15 septembre 1773 : nous accordons à François Goffin, Simon Rossius et consors, à leur demande, la permission d’abandonner la fosse profondée dans les biens André Grimbérieux appelée les Waides à Sclessin et de profonder un second bure avec son bure d’airage dans les biens de Germain Joseph Geubels, dans la juridiction de Sclessin, un peu plus vers Liège…
Le 4 aout 1775 :  nous permettons à François Goffin et consors d’associer avec eux Henry Donnay.
1er juillet 1776 : accordons à Simon Rossius et consors la permission d’abandonner la fosse profondée dans les biens de Germain Joseph Geubels et de profondeur un 3ème bure avec son bure d’airage unpeu plus vers Meuse… scavoir dans le coin d’un petit bois appartenant au séminair de Liège et environ, scitué dans notre juridiction de Sclessin.
Nous constatons dans ces documents, l’existence de burs d’airage, un nouveau système de ventilation plus énergique des galeries et des fronts de taille, au pied duquel brûlait un brasero – en wallon “Toke-feu” – surveillé par le “wade-fosse”.

DUMONT, Ougnée-Sclessin au temps jadis, p. 107

Nous pensons qu’il s’agit des burs dénommés sur le plan oculaire de 1831, Bur de Reconnaissance – V.B.T.- Bur du Grand et Petit Bac.

Campagne de Sclessin

A la même époque, le Comte de Berlo de Hozémont, seigneur d’Ougnée et Sclessin, abandonne à Simon Rossius et autres, une fosse dans la campagne de Sclessin. Sur le plan géométrique de la concession du Val-Benoit du 20 avril 1828, ce bur de la campagne de Sclessin est indiqué : “Bur ancien rempli d’eau”. Il se trouvait où sont aujourd’hui les jardins entre les rues des Marécages et Halkin, au fond de l’ancien “Cou d’Sac” du petit chemin de fer des houillères.

Fosse del Dacque

En 1645, nous avons relevé : “Et mesure avec tout les maîtres de la fosse del Dacq pour le pair derir le gardin du chasteau, 12 patacons en espèces tombant à Pacque. Payé par Jean et Bauduin de Mets”. (Bénéfices,cens et rentes, Archives de et à Berlo).

Sur la carte de 1899, au même endroit, en bord de Meuse est indiqué :paire de la Houillère Rossius et Cie. Située en bord de Meuse (ancienne usine Jenatzy, rue de la Scierie), sans doute fut-elle destinée au stockage du charbon qui devait être livré par barques, mais aussi y arrivait-il les bois flottés qui y étaient débités pour l’étançonnage des burs et galeries, d’où le
nom de “Scierie”.

Tous ces puits, que nous avons évoqués étaient donc nombreux et rapprochés. Ne dépassant guère une profondeur do 25 mètres, ils ne permettaient l’exploitation que de tailles de faible étendue, que les comparchonniers abandonnaient quand le travail y devenait trop difficile ou trop dangereux.

C’est après “l’Edit de Conquête” que les houillères devinrent plus importantes. A titre informatif “Les comptes de la Cité de Liège de 1575” nous apprennent que, cette année-là,  les charbonnages exportèrent ensemble pour une somme de 400.000 écus d’or. (M.RENARD – Histoire de la Houille).

(…) La plupart des noms de bures, de houillères et de veines que nous avons rencontrés, sont aujourd’hui oubliés. Quelques-uns ont heureusement survécu pour nous rappeler la splendeur passée de notre houillerie. Ce sont :

  • Le Thier del Dague (les veines Grande et Petite Dacque),
  • La fosse Miesny (qui fut exploitée aux confins d’Ougnée),
  • La rue Grignette (exploitée aux confins de Sclessin, vers les Grands-Champs),
  • à l’Houyîre (au Val-Benoît),
  • le terril du Péron (en voie de disparition, face au Standard),
  • la rue Veine Sothuy (jadis exploitée par Sotehuys en Beaumont),
  • la ruelle des Waides (rappelant la houillère des Waides).

Nous avons enfin relevé un lieu-dit “Houlleux” : “Une maison avec pièce de terre ou prairie arborée extant sur la juridiction de Sclessin au lieu dit Houlleux… joindant d’aval à la ruelle qui tend de Saint-Gilles à Sclessin, d’amont (ouest) aux représentants Jeanne Jadet, veuve de Hubert Hansay, vers Geer (nord) au Bois-Saint-Gilles et à Wérixhas, vers Meuse (sud) à André Grimbérieux.” (A.E.L. Cours de Justice Ougnée-Sclessin, n° 35. p.125)

Le bas de la ruelle des Waides et le terril de la Haye (ou Piron) © Philippe Vienne

Ce lieu-dit se trouvait donc au pied de la ruelle des Waides, sous le terril de La Haye, anciennement Bois-Saint-Gilles. Houlleux est le nom d’une veine de charbon qui affleurait à cet endroit et y fut certainement exploitée jadis. Cet endroit est appelé aussi “Prè del Fosse”. C’est là que, vers 1970, lors du creusement du bassin de régulation des eaux d’orages, au pied de la ruelle des Waides, par la firme Denoz, deux galeries horizontales qui s’enfonçaient sous les Waides, furent mises au jour, témoignant d’une exploitation ancienne par “baume”. Malgré mon intervention rapide auprès de responsables communaux, non seulement elles ne furent pas explorées, mais au contraire, hâtivement obstruées ! Sans doute ne fallait-il pas ralentir les travaux ?

Voilà comment, trop souvent, les témoignages du passé sont à jamais effacés. Nous ne pouvons que le regretter.

Emile DEGEY

  • illustration en tête de l’article : Houillère du Bois d’Avroy ©histoiresdeliege.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’Avroy.


QUITIN : Eugène Ysaye (1938)

Temps de lecture : 48 minutes >

© collection privée

QUITIN José (1915-2003), Eugène Ysaye – Etude biographique et critique (Bruxelles, Bosworth & Co, 1938), avec une préface d’Arsène SOREIL


Préface de M. Arsène SOREIL

En me demandant quelques lignes de préface, M. ]osé QUITIN aura fourni, du moins, au Liégeois adopté que je suis, l’occasion d’un hommage, très modeste, à la ville que nous aimons.

Dans la cité de GRETRY et d’YSAYE, de DEFRECHEUX, d’Henri SIMON, de MIGNOLET, chacun prend une conscience plus vive et plus exigeante de la communauté spirituelle wallonne. La leçon liégeoise se prend face aux horizons comme devant les œuvres, parmi les chansons, au sein de la foule comme dans l’intimité. Accueil aimable qui est partout. Je songe naturellement, et de préférence, aux contacts liégeois que m’aura valus [sic] le “beau métier”, à la sommation quotidienne qui, des bancs attentifs, monte vers la chaire : sommation de renouvellement, de vie, de clarté. Belle jeunesse avide de recevoir! Elle ne se doute pas que nous aussi nous recevons, et beaucoup, et qu’il y a dans la classe austère, échange et réciprocité de devoirs et de gratitude. Ce qui est tout à fait beau, tout à fait bon, c’est quand il nous est permis d’écouter à notre tour, d’apprendre auprès de l’élève d’hier. Je ne savais d’Eugène YSAYE que ce que tout le monde en sait. Pour avoir eu la primeur du beau travail si informé, si compétent déjà, de M. José QUITIN, j’éprouve le sentiment d’une faveur reçue, reçue de Liège. Je mesure à mon plaisir, le plaisir qu’éprouvera le public wallon et un public plus vaste, celui même, pourquoi pas ? de l’Européen YSAYE.

Je souhaite à ce livre de faire aimer la supériorité vraie, le travail, le désintéressement, l’amitié, la simplicité, la bonhomie. YSAYE, c’est tout cela, et YSAYE, c’est Liège, c’est la Wallonie, une des expressions les plus parfaites que notre petite patrie ait livrées d’elle-même.

Arsène SOREIL


Avant-propos

Avant de commencer cette étude sur la vie et l’oeuvre du grand maître liégeois Eugène YSAYE, je tiens à remercier son fils, M. Gabri YSAYE, qui a mis à ma disposition, avec l’amabilité la plus charmante, non seulement ses souvenirs, mais aussi la magnifique collection de lettres que son père reçut de VIEUXTEMPS, D’INDY, CHAUSSON, DEBUSSY, LEKEU, de combien d’autres encore, avec qui il entretenait d’étroites relations.

José QUITIN


Justification de l’étude sur Eugène Ysaye

Il y a quelques années, encore élève à l’Athénée Royal de Liège, et devant faire à mon tour une causerie sur un sujet librement choisi, j’avais pris comme thème Eugène YSAYE.

Le Maître, qui m’avait connu tout gamin, et avec qui mes parents entretenaient d’amicales relations, fut amusé de mon enthousiasme à son égard et me fournit lui-même quelques indications biographiques.

J’ai repris et développé ce modeste travail d’écolier.

La présente étude, où j’ai mis toute mon affection pour l’homme généreux, tout mon respect pour le grand Liégeois, toute mon admiration pour l’Artiste, je l’ai voulue strictement objective. J’ai relaté sa vie, son caractère, son oeuvre, avec le plus d’exactitude possible. J’ai donné mon avis sincèrement sur les compositions de lui que je connais. je suis sûr qu’il me pardonne, là-haut, mes présomptueuses critiques, car il aimait avant tout la vérité.

José QUITIN


Eugène YSAYE

CHAPITRE PREMIER

Biographie du virtuose.
Son rôle dans la propagation de la musique contemporaine.

Le 16 juillet 1858, naît à Liège, faubourg Sainte-Marguerite, celui dont le nom devait devenir célèbre dans toute l’Europe et les deux Amériques : Eugène YSAYE. Son père, Nicolas YSAYE, chef d’orchestre du théâtre d’opérettes liégeois, le Pavillon de Flore, mieux connu à l’époque sous le nom du propriétaire de l’établissement : Amon RUTH [chez Ruth], est un musicien adroit et avisé. Il sera chef d’orchestre dans plusieurs tournées de la célèbre cantatrice Carlotta PATTI en Amérique.

Quant à la mère d’Eugène YSAYE, Marie-Thérèse SOTTIAU, de santé assez délicate, elle a grand’peine à élever deux enfants aussi turbulents, qu’Eugène et son frère aîné Joseph. Les deux gamins vivent dans la rue. Ce sont d’interminables courses, jeux, batailles entre “bandes” rivales sur la place des Arzis et à travers le faubourg, dont le caractère populaire n’a guère changé depuis lors. Mais cette vie insouciante est interrompue fort tôt. A peine âgé de quatre ans et demi, l’enfant apprend, sous la direction de son père, les premiers rudiments du solfège et, peu après, du violon. En 1866, Eugène YSAYE est admis comme élève au Conservatoire Royal de Liège dans la classe de Désiré HEYNBERG, pour en être expulsé peu de temps après. Les rapports du professeur donnent comme motif : “Cet élève semble manquer de dispositions”. En réalité, Eugène qui n’a que huit ans, est un enfant terrible, qui brosse les cours avec la plus grande désinvolture s’il trouve un partenaire pour une partie de billes.

Après cet éclat, son père le reprend sous sa direction et le fait bûcher ferme.  Bientôt après, Eugène passe un nouvel examen et réintègre le Conservatoire, dans la classe de Rodolphe MASSART. En 1867, il obtient, en partage avec Ovide MUSIN, cet autre grand violoniste, un second prix de violon. L’année suivante, il conquiert un premier prix de violon et un premier prix de musique de chambre. Il est âgé de dix ans !

A cette époque, Eugène YSAYE habite rue aux Frênes, aux limites du populeux quartier d’Outre-Meuse. Son père part en tournée en Amérique.  L’état de santé de la mère s’aggrave pendant son absence et elle meurt en 1869.

Eugène reste seul avec son frère pendant quelque temps. Personne ne s’occupe de lui. Heureusement, le retour de son père l’oblige a reprendre ses études sérieusement. Déjà bien avant cela, Eugène faisait partie de l’orchestre du Pavillon de Flore, ainsi que celui de la Cathédrale Saint-Paul, que son père dirigeait. D’ordinaire, Nicolas YSAYE empochait à la fois son salaire et celui de son fils. Un jour, il s’absente d’une répétition. Pour la première fois de sa vie, le gamin reçoit le prix de son travail et signe le livre du caissier. Très fier de ce geste d’homme, Eugène se laisse entraîner par un ami qui fait miroiter à ses yeux les délices du billard et des pintes [ancien verre à bière, contenant environ un quart de litre. La pinte de bière coûtait à l’époque cinq centimes] de bière du pays, et l’argent se liquéfie…

L’enfant rentre assez penaud a la maison et déclare à son père n’avoir rien reçu. Celui-ci, homme violent et prompt à s’emporter, se rend aussitôt à la Cathédrale.

Accroupi dans un coin de la petite cuisine de sa maison de la rue des Meuniers, Eugène attend anxieusement. Toute sa vie il se souvint du retour de son père, raidi, le vaste chapeau noir sinistrement incliné sur le nez, grandissant à mesure que son fils se courbait et s’écriant d’une voix terrifiante : “Je reviens de Saint-Paul !“.

Lorsqu’il racontait cette anecdote, Eugène YSAYE ne manquait pas d’ajouter : “j’åreu volou moussi d’vint on trô d’sori!” [“J’aurais voulu disparaître dans un trou de souris !”].

Nous retrouvons le père et le fils à l’orchestre de Spa, pour la saison. Le père est chef, Eugène joue les parties de violon solo et… de trombone à coulisses !

Eugène est un adolescent exubérant et emporté. Pour obliger son fils à travailler, Nicolas YSAYE le renfermait dans sa chambre. Mais un jour qu’Eugène avait un rendez-vous avec une petite amie, les choses se gâtèrent. Il se laissa enfermer, puis, son père parti, cassa d’un coup de poing la porte vitrée, tourna la clef restée dans la serrure et s’en fut tout courant au rendez-vous. Ce n’est qu’après avoir retrouvé la belle qu’il s’aperçut qu’il avait la main ensanglantée. Il s’était ouvert une veine du poignet. Cet accident le gêna pendant toute sa carrière et les deux seuls arrêts qu’il eut en public provinrent d’une faiblesse subite du poignet.

Cependant il ne cesse de travailler. En 1874, il a donc seize ans, il obtient deux médailles en vermeil, pour le violon et la musique de chambre. La qualité dominante, qui consacrera sa célébrité, est déjà visible chez lui à cette époque. Quel que soit le violon qu’il ait entre les mains, fut-ce le plus infâme sabot, YSAYE en tire une sonorité merveilleuse, qui allie le charme, la beauté et la puissance. Voici en quels termes Armand PARENT, le célèbre altiste, relate, dans son livre Souvenirs et Anecdotes, son émerveillement la première fois qu’il entendit jouer YSAYE. Celui-ci, qui avait à peine vingt ans, exécute une oeuvre de WIENIAWSKY.

Que dire de cette révélation ! je savais par ouï-dire qu’YSAYE était un violoniste remarquable, mais j’étais loin de m’imaginer une telle perfection : beauté de son, attaque vigoureuse sans jamais écraser la corde (qualité conservée pendant toute sa carrière), facilité surnaturelle de main gauche, archet d’une souplesse et d’un esprit extraordinaires, rythme inébranlable et surtout une émotion communicative à un suprême degré.

Peu après, YSAYE reçoit une bourse du gouvernement et se rend à Bruxelles ou il devient élève particulier du célèbre virtuose russe Henri WIENIAWSKY, qui venait de prendre la succession de Henri VIEUXTEMPS comme professeur au Conservatoire de la capitale.

En 1876, Eugene YSAYE succède à Ovide MUSIN comme premier violon solo au Kursaal d’Ostende. Plusieurs exécutions d’œuvres de WIENIAWSKY marquent son séjour dans cette ville. Après une fougueuse interprétation de la Polonaise, un critique de l’époque écrit : “Ce jeune talent a conquis d’emblée la première place dans cette brillante pléiade de violonistes belges, gloire artistique de notre petit pays. »

En 1877, YSAYE devient élève de Henri VIEUXTEMPS, qui l’entraîne à Paris. Une lettre de VIEUXTEMPS, datée de cette même année, recommande le jeune virtuose à M. PEYCHAUD, généreux mécène bordelais qui avait fait de Bordeaux la ville de France la plus renommée après Paris pour la valeur de ses concerts et de ses manifestations artistiques. Voici un passage de cette lettre qui montre quelle estime VIEUXTEMPS avait pour son élève.

“16 avril 1877.

Mon Cher Monsieur PEYCHAUD,

Ces mots vous seront remis par M. YSAYE, mon jeune et déjà très habile disciple, qui aura l’honneur de se faire entendre samedi 21 courant au concert du Cercle Philharmonique. Doué d’une façon particulière, possédant une belle qualité de son et une conception simple et naturelle en même temps qu’un mécanisme de bon aloi, vous apercevrez les dons qui le distinguent et le destinent à atteindre très haut dans l’avenir. J’espère qu’il saura mettre ses heureuses qualités en évidence et saura les faire apprécier par le public, les artistes et les connaisseurs, parmi lesquels vous occupez à si juste titre une des toutes premières places.”

C’est à Bordeaux qu’YSAYE fait la connaissance de Camille SAINT-SAËNS, qui lui donne l’occasion de se produire aux concerts COLONNE à Paris.

Une lithographie datée de 1879 montre un jeune homme grand et svelte, à carrure athlétique, respirant la force et la santé. Le visage est calme mais énergique, les yeux profonds. De longs cheveux auréolent cette tête fière, au front haut et droit. Une barbe légère atténue la largeur du menton, puissant et volontaire.

J’imagine que cette attitude de fierté tranquille, mais sans arrogance, était celle du jeune artiste, conscient de sa valeur et fort de sa personnalité naissante, vis-à-vis du public.

YSAYE était passionnément attaché à son maître Henri VIEUXTEMPS. Ce n’est qu’après sa mort, survenue en 1881, qu’il se rend a Berlin. Il y est engagé comme Konzertmeister à l’orchestre BILSE, aux appointements de 600 marks par mois. YSAYE y prend connaissance d’un vaste répertoire orchestral, y compris les œuvres de WAGNER, dont l’avènement venait d’être consacré en Allemagne et à qui la France fermait encore ses portes.

Cependant, cette vie ne lui plaît pas. Malgré les offres alléchantes de BILSE qui lui propose jusqu’à 200 marks d’augmentation, il le quitte. Il cherche à donner des concerts, à se faire connaître. Présenté à JOACHIM, le maître du violon en Allemagne, il lui joue son concerto hongrois de telle façon que le compositeur en est émerveillé.

Mais tout n’est pas rose pour YSAYE depuis qu’il a quitté BILSE. Il voyage perpétuellement et court le cachet. Dans ses lettres, son père lui fait d’amers reproches. Il semble même enclin à croire qu’Eugène, qui se trouve actuellement dans l’impossibilité de lui envoyer des secours financiers comme il le faisait auparavant, mène la vie à grandes guides et l’oublie. Des embarras d’argent avaient aigri Nicolas YSAYE. Une place qui lui revenait de droit lui avait échappé. Eugène YSAYE le réconforte et l’encourage dans une lettre qu’il lui adresse a Dunkerque, puis il cherche à lui faire comprendre et admettre sa décision de quitter BILSE. Depuis lors, cependant, il éprouve des difficultés :

“…(Je perds patience) au milieu de la vie errante que je mène, cherchant la gloire plus que la fortune, au milieu des tribulations sans nombre dont le sort me gratifie, tantôt par l’art, tantôt par la matière.”

Aux reproches de son père, il répond par ces phrases magnifiques, qui montrent une résolution, une vigueur, une volonté extraordinaires chez ce jeune homme de vingt-cinq ans :

“Voulez-vous que je retourne chez BILSE ? Voulez-vous que je me voue pour 600 bons marks par mois à un public idéal ? Voulez-vous que je renonce à être quelque chose ? C’est bien facile. J’épouserai même une allemande sentimentale et bête si vous le voulez. Elle me fera des économies et nous vivrons tous comme des coqs en pâte. Allons donc ! A d’autres. Je me sens créé pour avoir un nom, un grand nom. je l’aurai, je le veux et c’est mal à vous de m’empêcher de suivre ce cours de mes pensées et de ma nature. Croyez-vous donc qu’il ne m’a pas fallu du courage, de la force et de la conviction pour renoncer au doux enfer que me faisait vivre BILSE à Berlin au Konzerthaus ? Croyez-vous donc que j’ai toujours vécu sans souci du lendemain ? La force, dis-je, la volonté m’ont soutenu et où tant d’autres auraient échoué, j’ai réussi ! Oui, j’ai réussi. Maintenant la glace est fondue, et si j’attends encore un an, si je sacrifie encore un an la question d’argent pour voir quelques coins de l’Europe où je suis ignoré, l’Europe sera à moi.”

Anton de RUBINSTEIN, le grand pianiste et compositeur russe, qui avait été le compagnon de WIENIAWSKY quelques années auparavant, entraîne YSAYE en Russie. C’est le début des tournées d’YSAYE. Mais RUBINSTEIN est le maître. Il dresse son jeune compagnon à sa discipline artistique et lui fait voir tout le répertoire connu alors des sonates pour violon et piano.

Rodolphe MASSART, le premier maître d’YSAYE à Liège, maître auquel il conserva toujours une grande reconnaissance, avait posé les bases de son éducation musicale et violonistique. WIENIAWSKY avait perfectionné sa technique et lui avait donné le brio que sa fougueuse nature mettait merveilleusement en valeur. VIEUXTEMPS avait tempéré les excès de cette nature trop généreuse avec son enseignement classique, son style simple et noble à la fois. Enfin, RUBINSTEIN, à son tour, lui insuffle un rythme inébranlable, en même temps qu’un extrême souci des nuances. Il a ainsi une profonde influence sur le tempérament artistique d’YSAYE.

Celui-ci passe deux hivers en Russie. Il loge chez RUBINSTEIN qui le traite en frère cadet. Il est certain qu’il approfondit là-bas sa connaissance des œuvres de la jeune école russe contemporaine.

Le virtuose est complet, l’artiste possède des conceptions esthétiques élevées et fermement ancrées. La période de formation est achevée, et YSAYE commence seul ses tournées triomphales à travers l’Europe. Plusieurs fois, on l’entendra à Berlin après PABLO DE SARASATE et JOACHIM, les deux maîtres du violon les plus appréciés à l’époque. Chaque fois son succès dépasse celui, pourtant énorme, de ses deux rivaux.

Vers I883, YSAYE se fixe à Paris, dans ce Paris qui est en pleine effervescence intellectuelle. Le symbolisme triomphe. Le poète doit être humain et artiste. La jeune école abandonne le Naturalisme et le Parnasse. VERLAINE et MALLARMÉ ouvrent la voie. Maurice BARRÈS, André GIDE débutent et vont s’imposer.

En peinture, l’impressionnisme trouve en Claude MONET et DEGAS de merveilleux apôtres.

En musique, c’est l’école symphonique qui s’affirme avec César FRANCK, LALO, SAINT-SAËNS, FAURÉ, DUPARC, d’INDY, CHAUSSON, MAGNARD, Guy ROPARTZ. Le jeune Guillaume LEKEU débute et DEBUSSY, plus près du mouvement pictural, accomplit sa révolution artistique.

Pour tous ces artistes, YSAYE apparaît comme un dieu.

Pour tous ces compositeurs, il sera l’interprète rêvé, pour qui ils écriront une oeuvre.

Lors d’une visite à son frère aîné Joseph, directeur de l’Ecole de Musique d’Arlon, Eugène YSAYE fait la connaissance de Mlle Louise BOURDEAU, fille du Major BOURDEAU. Les jeunes gens s’épousèrent à Arlon en 1887. Le plus beau cadeau de noces d’YSAYE lui fut donné par le père FRANCK, qui lui envoya le manuscrit dédicacé de sa merveilleuse sonate qu’il venait d’achever.

A Paris, Eugène YSAYE rencontre et s’attache Raoul PUGNO, pianiste français. Désormais ils continueront ensemble la route qu’YSAYE se fraie à travers le monde. PUGNO est plus qu’un accompagnateur pour lui. C’est le complément indispensable au cours de ses fantaisies de virtuosité ; c’est son double dans les sonates; c’est encore un frère sage et attentif, car l’homogénéité de leurs deux natures se resserre dans les liens d’une étroite
amitié.

Une lettre de PUGNO à Mme YSAYE, écrite de Moscou où les deux artistes sont en tournée, nous révèle ce rôle de PUGNO :

« En tous cas, écrit-il, je soigne votre gros, soyez-en sûre, avec un soin de bonne d’enfant. Et à chaque désir intempestif, champagne, bière ou toute autre chose, il entend la voix du mentor qui lui dit sévèrement: Eugène, je vais télégraphier à Louise ! et aussitôt son cœur parle et le tigre devient mouton. »

En 1886, YSAYE avait été nommé professeur au Conservatoire de Bruxelles.  Sa classe comptait, outre de nombreux étrangers, une pléiade de jeunes Belges qui, depuis, ont porté hors de nos frontières le renom de l’école belge du violon : DERU, CHAUMONT, ZIMMER, MARCHOT, CRICKBOOM et tutti quanti.

L’activité d’YSAYE est débordante. En plus de ses tournées, avec PUGNO, qui les conduisent jusqu’en Amérique, on l’entend à maintes reprises en trio avec GÉRARDY et PUGNO.

En 1886, il fonde un quatuor à cordes avec son élève Mathieu CRICKBOOM au second violon, Léon V AN HOUT à l’alto et Joseph JACOB au violoncelle. Le succès de ce quatuor est foudroyant. En raison de cette réussite et de l’avidité d’YSAYE à découvrir des nouveautés, son rôle dans la diffusion des œuvres de la jeune école française prend une importance primordiale. Tous les compositeurs lui envoient leurs manuscrits, tous veulent être joués par lui. La raison de cet enthousiasme, SAINT-SAËNS nous la livre dans cette lettre datée du 7 avril 1893 :

“Mon cher Ami,
C’est un violoniste qui m’écrit pour me dire à quel point vous avez été merveilleux au Conservatoire et quel triomphe vous avez remporté “malgré” mon concerto. Je m’y attendais et je ne me console pas de ne pas vous avoir entendu.
Je pourrai partir un samedi soir et aller passer le dimanche avec vous. Et vous me le jouerez pour moi tout seul.
Votre bien reconnaissant,

C. SAINT-SAËNS”

Claude DEBUSSY a envoyé en lecture à YSAYE le manuscrit de son splendide Quatuor et lui demande son avis sur son oeuvre. Dans la même lettre, DEBUSSY, qui souhaite vivement revoir YSAYE, auquel il a soumis précédemment la partition de Pelléas et Mélisande, à laquelle il travaille depuis plusieurs années, le remercie de ses encouragements.

“Très cher Ami,
Je suis anxieux d’avoir ton avis sur le Quatuor et quel sort lui réserve ton Éminence. J’ai de plus tous les employés de la Maison DURAND et Fils sur le dos et ils viennent chaque matin réclamer mon manuscrit. “Que faire, Seigneur, que faire ?” comme disait saint Paul dans un vers demeuré fameux.
]’ai été tellement bousculé à mon arrivée à Paris que c’est seulement aujourd’hui que je trouve un moment pour le faire (sic) et te dire encore une fois mon grand regret d’avoir été obligé de partir si vite ! Car je dirai faiblement la joie que m’ont donnée les quelques heures passée avec toi. Je t’assure que ton approbation à Pelléas et Mélisande m’a été d’un encouragement tout à fait unique, et je serais heureux que la dédicace de cette oeuvre te fasse, à la recevoir, le plaisir que j’ai eu à te la donner.”

Soit dit en passant, cette dédicace donnée dans un mouvement de reconnaissance spontané par DEBUSSY, fut reportée sur le Quatuor tandis que Pelléas était dédicacé à M. Henry MALHERBE, critique et musicologue français, en juin 1914, c’est-à-dire douze ans après la première représentation de l’opéra.

 YSAYE se consacre à la propagation des œuvres des jeunes. Il crée à Bruelles, en 1893, la sonate de Guillaume LEKEU. Ce dernier, dans une lettre à un ami, écrit à ce propos :

“Ce qu’est devenue ma sonate de violon sous la main d’YSAYE, tu ne peux l’imaginer – j’en suis encore épouvanté dans mon ravissement!”

L’intimité qui régnait entre ces artistes était admirable. YSAYE était surtout lié avec Vincent d’INDY et CHAUSSON. Vincent d’INDY le conviant à venir passer une journée chez lui s’exclame

“… Surtout, ça ne fait pas que je t’ai assez vu durant ton séjour ici et je m’en chagrine. Au moins tâche de comprendre cela en venant demain de bonne heure, je dis de bonne heure, ça veut dire l’heure que tu voudras, 8 heures du matin (! ! !) si le cœur t’en dit, mais il ne t’en dira pas …
Enfin, je voudrais bien que nous puissions causer et voir ta musique avant déjeuner si possible, on est plus tranquille.
Bien entendu, viens en veston et en chemise sale, car nous sommes absolument en famille, je n’ai invité aucun ami ni personne parce que je tiens à t’avoir seul, bien à moi pendant un bon moment et à causer. Rien n’est fructueux comme ces entretiens entre gens pas trop moules qui peuvent échanger des opinions d’art.”

De CHAUSSON, à qui YSAYE avait sollicité un prêt d’argent, cette réponse pleine de délicatesse :

Cher Ami,
Pas de notaire ! à quoi penses-tu ? Je vais à Paris lundi, je te ferai envoyer la chose en question et de ton côté, tu m’enverras un reçu. Et ce n’est pas plus difficile que cela. Je suis très content de pouvoir t’être agréable. Et maintenant, parlons de choses sérieuses!

Et CHAUSSON l’entretient d’un prochain concert.

En 1895, Eugène YSAYE fonde à Bruxelles, avec son frère cadet Théo, pianiste et compositeur, les concerts YSAYE. Toute la jeune école française y sera entendue. Toute la jeune école belge : GILSON, JONGEN, VREULS, DUPUIS, LEKEU, Théo YSAYE et combien d’autres encore, y verra créer ses œuvres.

Ces concerts, qui complètent l’oeuvre de diffusion artistique commencée par le quatuor YSAYE, font de Bruxelles, sous l’impulsion du Maître, un centre musical dont l’importance rivalise avec celle de Paris et se trouve même, vers 1900, sérieusement en avance. Une lettre de DUPARC, en même temps qu’elle montre la vive admiration du compositeur français pour YSAYE, nous renseigne sur l’activité des concerts de Bruxelles :

Château de Florence,
Monein (Basses-Pyrénées)

Cher Ami,

J’ai appris hier, tout à fait par hasard, par un journal d’orphéon qu’on m’envoie de Bordeaux, que vous veniez de faire exécuter Phidylé à Bruxelles ; je ne veux pas tarder à vous dire combien je vous en suis reconnaissant et je vous prie de vouloir bien exprimer toute ma gratitude au chanteur qui m’a si bien interprété. L’orchestration de cette mélodie a été mon dernier travail et je pense que je n’en ferai plus aucun autre, car en dépit de mes apparences plantureuses, j’ai une pauvre santé, et ma tête refuse son service. Je n’ai jamais entendu Phidyléet je n’ai pas besoin de vous dire si j’aurais été heureux de l’entendre à Bruxelles. Je sais quelle merveilleuse musique on y fait, ce qui n’a rien d’étonnant quand un artiste tel que vous s’en mêle. Mais j’aurais surtout été heureux de vous revoir et de vous entendre ; je n’oublierai jamais, croyez-le, les frissons que vous m’avez fait passer dans l’épine dorsale, ni les émotions profondes dont vous avez rempli mon cœur et mes yeux en jouant tant de belles choses, autrefois chez BORDES, rue La Rochefoucauld, et entre toutes l’admirable Quintette de mon bien-aimé maître FRANCK. Figurez-vous que moi, son vieil élève, je ne connais pas encore son quatuor qu’on dit si sublime. Mais je me promets bien d’aller exprès à Bruxelles quand je le pourrai pour vous demander de me le faire entendre. Ce jour-là sera un des deux ou trois tout à fait heureux qui me restent peut-être à vivre.

Adieu, cher Ami, et merci encore : croyez à mes sentiments les plus affectueux et comptez-moi toujours parmi les admirateurs les plus enthousiastes de votre merveilleux talent.

DUPARC

Le théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, s’associe, pour sa part, aux efforts artistiques d’YSAYE et crée plusieurs œuvres que l’Opéra de Paris refusait comme trop révolutionnaires. Citons en 1886 : Gwendoline de CHABRIER ; en 1897, Fervaal de d’INDY ; en 1903, l’Etranger de d’INDY et le Roi Artus de CHAUSSON.

Mais ce n’est pas sans peine qu’YSAYE civilise ses compatriotes. A côté de l’opposition qui lui est faite par les pontifes musicaux de l’époque, il se trouve en proie à des difficultés d’ordre pratique. Ainsi le premier concert YSAYE est donné au Cirque. Il faut avouer que le décor de trapèzes et d’agrès ne cadrait guère avec la musique symphonique…

Assez longtemps après, vers 1910, alors que les concerts YSAYE étaient lancés et connaissaient le succès, YSAYE annonce, pour l’hiver suivant, la création de six symphonies d’auteurs belges. Du coup, le nombre des abonnements tomba de 50 %. Inutile de dire que les six symphonies furent jouées.

Cependant, l’activité d’YSAYE le retient souvent loin de son poste de professeur de violon au Conservatoire Royal de Bruxelles. Aussi, en 1897, il envoie, de New-York, sa démission au Directeur du Conservatoire, M. GEVAERT.

Libéré des soucis professoraux, YSAYE continue son oeuvre de propagandiste avec le même zèle, la même foi, la même ardeur à faire connaître les noms de ses amis qu’il avait mises à établir sa propre réputation.

YSAYE se glorifie à juste titre de son apostolat artistique. Le soir même de la première exécution à Bruxelles, après la mort du compositeur, du merveilleux Poème de CHAUSSON, dont BREITKOPF l’éditeur, disait que cette musique “était trop moderne pour plaire et se vendre“, YSAYE écrit à Mme CHAUSSON et à ses enfants :

Aujourd’hui, 17 juin 1899, trois mille auditeurs, instruits de la mort du compositeur ont écouté pensivement, religieusement et avec une émotion que je sentais croissante, son Poème dont j’ai laissé mon cœur sangloter la triste et sublime mélodie plaintive.

Votre père a reçu aujourd’hui -je l’affirme, l’ayant bien senti- la première feuille d’une couronne de gloire que tous les peuples lui tresseront ; et moi qui fus parmi les premiers à comprendre, à aimer, à admirer le musicien personnel, le poète sincère et doucement mélancolique qu’il était, je fus aujourd’hui plus attendri encore à la pensée que j’étais le premier après sa mort à mettre humblement toutes mes forces d’artiste au service d’une de ses œuvres, dont la pure gloire rejaillira sur vous tous, chers enfants, et surtout sur celle qui en est comme la discrète émanation : votre mère!

[Extrait de la Musique de l’Amour, par Ch. OULMONT]

1914 ! Les trois fils d’Eugène YSAYE, Gabri, Antoine et Théo (ce dernier n’avait pas seize ans !) s’engagent dans l’armée belge. YSAYE séjourne à Knocke. L’avance constante des armées allemandes le contraint de se réfugier en France, d’où il passe à Londres. Toute sa fortune, au débarquement en Angleterre, consiste en son violon.

Il trouve à Londres le plus charmant accueil et se produit comme virtuose et comme chef d’orchestre, pour le plus grand bien des réfugiés belges en Angleterre. En 1917, il se rend en Amérique où Mme TAFT, belle-sœur du Président des Etats-Unis lui offre la place de chef à l’orchestre de Cincinnati. YSAYE y poursuit son oeuvre de propagandiste et fait découvrir aux Américains imbus des romantiques allemands les trésors de la jeune école française.

Dès 1920, YSAYE rentre en Belgique, rappelé par nos Souverains, et y reprend ses fonctions de Maître de chapelle à la Cour.

Un deuil cruel vient frapper l’artiste. Sa compagne des jours de lutte et de gloire meurt à Bruxelles en février 1924.

Tous les amis du Maître, qui connaissaient la place qu’occupait au foyer Mme YSAYE et qui aimaient cette femme dont le charme captivait tout son entourage, s’affligèrent avec lui. Le Roi ALBERT lui écrivit les lignes suivantes :

Laeken, le 11 février 1924

Cher Maître,
Je suis vivement ému en apprenant le deuil cruel qui vient vous frapper si inopinément dans vos plus chères affections. Je sais combien Mme YSAYE était pour vous une compagne intelligente et dévouée, et personnellement
j’avais pu apprécier son charme et son amabilité.
Aussi est-ce de tout cœur, cher Maître, que je prends part à votre douleur et à celle de vos enfants et que je vous assure de mes sentiments fidèlement dévoués.

ALBERT

De son côté, la Reine ELISABETH adressait à son vieux professeur une lettre tout aussi simple et sincère.

La santé d’YSAYE avait été ébranlée par ce coup funeste. Mais il reprend bientôt le dessus. On entend de nouveau son violon prestigieux. Une lettre de G. FAURÉ nous permet d’apprécier l’accueil du public parisien.

Bien cher Ami,
Tu penses bien que, si je n’étais pas au Théâtre des Champs-Elysées hier soir, c’est que cela ne m’avait pas été possible. Les sorties du soir me sont, hélas, tout à fait interdites!
Mais j’y avais des amis et les bonnes nouvelles abondent depuis ce matin. Je sais donc que tu as joué comme toi seul sais jouer et qu’on s’est retrouvé de nouveau devant ce style ample, généreux, d’une absolue et géniale magnificence qui semblait disparu de la Terre ! Je sais que le théâtre était comble, que tu as été acclamé triomphalement et j’espère que tu auras ressenti ce qu’au delà d’une profonde admiration, il y avait de profonde et émouvante affection dans cet enthousiasme.

FAURÉ

Nous voyons YSAYE entrer dans une période de production artistique intense. Plusieurs de ses œuvres sont créées à Liège sous sa direction.

En 1927, YSAYE épouse en secondes noces, Mlle Jeannette DINCIN, violoniste remarquable, fille d’un médecin américain.

Mais la maladie (YSAYE était atteint de diabète), qui progressait sournoisement, entre dans une phase aiguë. En dépit des soins attentifs de Mme Jeannette YSAYE et de l’intervention des meilleurs médecins, l’amputation du pied droit devient nécessaire.

Malgré les tourments physiques qu’il endure, YSAYE continue son oeuvre musicale. Il vent élargir le sillon ouvert un siècle et demi auparavant par Jean-Noël HAMAL et créer un opéra wallon.

Sur un livret composé entièrement par lui, YSAYE écrit la musique drue, vivante et colorée de Piér li houïeu [Pierre le houilleur].

Cependant, la joie procurée par le succès de son oeuvre est de courte durée. La maladie le terrasse le 12 mai 1931, alors qu’il commençait un nouvel opéra wallon, d’après un roman de Joseph MIGNOLET : L’avierge di pîre [La vierge de pierre].

Eugène YSAYE était âgé de soixante-treize ans…

Cette esquisse de la longue et brillante carrière du virtuose nous a déjà permis d’entrevoir, outre les qualités de l’artiste, certains traits de bonté et de dévouement qui caractérisent l’homme.

Recueillant les souvenirs de ceux qui l’ont connu intimement, y ajoutant ceux qui me restent de mon enfance, je vais tenter de peindre ce caractère admirable.

CHAPITRE DEUXIÈME

L’homme

La première chose que l’on doit dire d’YSAYE, pour expliquer son caractère et son oeuvre, c’est qu’il est purement et absolument wallon. Son enfance s’est passée dans les quartiers les plus foncièrement liégeois : Sainte-Marguerite et Outremeuse. Il y a puisé la sève populaire et forte qui, durant la longue vie qu’il a menée loin de sa petite patrie, a nourri et soutenu son idéal d’Amour et de Beauté. Car YSAYE n’est pas seulement wallon par ses origines, il l’est par ses goûts, par ses affections, par son parler, par ses actes, par sa musique. Si tous les artistes savent qu’ils le trouveront conseiller sincère et secourable, les enfants de Wallonie savent qu’ils trouveront en lui un père. Guillaume LEKEU lui dédicace une photographie dans les termes suivants :

A Eugène YSAYE, à l’ami sûr et toujours réconfortant, au Maître évocateur d’émotions inoubliables, filialement du fond du cœur.

Son entourage ne l’appelait jamais autrement que le Père et plus familièrement Pèpère.

Dès le premier abord, YSAYE attirait invinciblement la sympathie. Il se dégageait de lui une sorte de fluide qui en faisait un irrésistible séducteur. Ce fluide était particulièrement agissant auprès des petits enfants, qu’il adorait, et avec qui il savait jouer des heures entières, pour leur plus grande joie.

Ses lettres, ses discours, étaient émaillés de réflexions pittoresques, dites en patois, qui expriment son amour pour la Cité ardente.

Tous les auteurs wallons lui étaient familiers : il les lisait, il venait applaudir leurs oeuvres au théâtre wallon du Trocadéro, qui recevait sa visite à chacun de ses voyages à Liège.

C’est son affection pour son terroir natal qui poussera YSAYE à écrire pour les Wallons sa dernière oeuvre : Piér li houïeu.

Mais à côté de ces sentiments élevés se font jour d’autres goûts wallons, tout prosaïques ceux-là, tels que l’amour du boudin, de ces pommes de terre spécifiquement wallonnes que l’on appelle cwènnes di gattes [cornes de chèvre] et du flairant froumadje di Hève [les fromages de Herve (près de Liège) ont un parfum comparable à celui du camembert]. Voici en quels termes YSAYE qui séjournait au Zoute où il ne pouvait trouver ces denrées fait, à une Liégeoise, une odoriférante commande gastronomique.

Le Zoute – Villa Chanterelle.

Divine Berthe ! – Le printemps est revenu, l’été reviendra, et le doux parfum des fleurs ainsi que le chant des oiseaux feront germer en nous des moissons nouvelles d’amours, de poésie, d’harmonies, de baisers -si j’ose- ô Berthe !
Hélas! ce qui a disparu, ce qui ne fleurit plus, ce que je voudrais voir revenir, ce sont les Herves qui distillent des parfums plus suaves, plus tisonnants, plus remémorants que toute l’Arabie! … La nuit, comme des bras d’une femme aimée, je sens qu’on m’entoure le cou d’une aune de boudin des deux sexes! … Alors, ô Berthe, il faudrait ne pas me laisser dans les affres et, en revenant de Saint-Paul, passer au derrière de la petite Vierge [La statue de la Vierge, par Del Cour, érigée face à la cathédrale Saint-Paul] et faire une flairante commande de douze bouquets pas trop défleuris. Si tu fais cela, je te bénirai. Mon âme à toi,

Eugène YSAYE.

La confiance en soi était la qualité maîtresse d’YSAYE. Toute sa vie le prouve surabondamment. Cette confiance était soutenue par une force physique extraordinaire, et cette puissance lui permettait de jouer aisément, en une même soirée, trois œuvres que les meilleurs violonistes n’abordent séparément qu’avec prudence au concert, en raison de leurs difficultés techniques et de la résistance physique qu’elles exigent de l’exécutant. Ce sont les sonates de LEKEU, de FRANCK et la sonate à Kreutzer de BEETHOVEN, soit environ deux heures d’une musique vibrante, tourmentée et passionnée.

YSAYE était d’ailleurs un grand sportif. DUPONT, maître d’armes à Bruxelles, lui donnait régulièrement la leçon d’escrime. François THIRIFAY, maître d’armes à Liège, fut également son professeur et partenaire. YSAYE prêta maintes fois son concours comme virtuose aux galas organisés par ses amis les escrimeurs au profit de l’un ou l’autre atteint par l’âge ou l’infortune. C’est ainsi que nous voyons réunis dans un de ces galas les maîtres du fleuret IMBART DE LA TOUR et François THIRIFAY et les maîtres de la musique : le pianiste Arthur de GREEF, le violoncelliste LOEWENSON, la cantatrice LITVINE et enfin YSAYE, avec la musique du 1er Régiment de Guides comme orchestre. Au sortir de scène, YSAYE, qui ne se sentait nullement fatigué, quitta son habit pour livrer à son vieil ami THIRIFAY un assaut au fleuret dont l’envers du décor fut spectateur et juge.

YSAYE fut aussi un fervent de la bicyclette et du tennis, sports tout nouveaux à cette époque. La natation comptait en lui un adepte enthousiaste et il maniait des haltères tous les matins.

Lorsque l’âge lui interdit la pratique des sports, il devint supporter assidu des matches de football avec toutes les qualités… vocales requises pour jouer ce rôle. Pendant ses vacances, il organisait des parties de croquet. Mais au dire de ses partenaires, cela ne durait jamais longtemps, car des batailles terminaient toutes les parties perdues par YSAYE, vilain joueur, qui ne prétendait pas payer l’apéritif à ses vainqueurs.

La force physique d’YSAYE et sa confiance en soi étaient soudées par une volonté de fer. M. Armand PARENT rapporte, dans “Souvenirs et anecdotes”, les faits suivants :

En 1886, YSAYE est engagé aux concerts COLONNE à Paris. Aux deux répétitions avec l’orchestre il joue mal. Tête de COLONNE et désespoir de PARENT …  J’emprunte le texte de ce dernier :

La veille du concert, au moment de nous quitter, YSAYE, un peu soucieux mais énergique, me fait cette déclaration stupéfiante : « Je sais que je n’ai pas été brillant aux répétitions, mais demain je serai sublime ».

Et le lendemain, au concert, ce fut un délire d’enthousiasme dans le public.

Mais les manifestations de cette volonté impérieuse étaient adoucies par une bonne humeur constante. Même dans les circonstances les plus pénibles pour lui, YSAYE conserve le ton gouailleur du wallon qui refuse de s’apitoyer sur son propre sort.

Alors qu’il se remettait lentement des suites de l’opération subie en 1929, opération au cours de laquelle on l’avait amputé d’un pied, il écrivait à son ami Vincent d’INDY :

Bruxelles le 31 juillet 1929.

Mon cher Vieux,
J’ai tardé à te donner de mes nouvelles parce que je tenais à le faire moi-même et que j’en étais incapable jusqu’à ce jour …
Et voilà, comme dit la chanson : J’ai un pied qui r’mue et l’autre qui ne va guère, j’ai un pied qui r’mue et l’autre qui ne va plus. Oui, je n’ai plus qu’un pied, le gauche, le droit a été mangé par les cochons, je crois. En résumé, j’eusse préféré le raccourcissement d’Abélard, quoique…
Ta bonne petite lettre, cher vieil ami, fut un baume sur le moignon; celui-ci prend déjà la jolie forme d’une boule de bilboquet; dans quelques semaines, un appareil me permettra de marcher (presque deux ans de stagnation et de souffrances).
Enfin, c’est fini, et tu es le premier à qui j’annonce moi-même cette bonne nouvelle.

Je t’embrasse,
EUGÈNE.

(Extrait de “Souvenirs et Anecdotes” d’A. PARENT)

La bonté d’YsAYE était proverbiale parmi les artistes. Aucun d’eux n’allait le solliciter en vain. Conseils, appui moral, secours financiers, YSAYE faisait tout ce qui était en son pouvoir pour aider ses jeunes confrères. Il remuait ciel et terre, formait une coalition artistique pour empêcher de jeunes virtuoses d’aller se vendre, comme il disait aux orchestres des villes d’eau, où ses protégés, forcés de se soumettre aux exigences d’un public au goût artistique très variable, étiolaient leur talent.

En l’occurrence, YSAYE se souvenait de ses luttes à Berlin, des difficultés éprouvées, des trucs qu’il avait dû employer pour séduire les imprésarios méfiants et peu scrupuleux. Tel celui qui l’engagea après la réception que voici.

YSAYE était à bout de ressources. Ou trouver un engagement, ou jouer à la terrasse des cafés. Il dépense ses derniers marks à acheter deux bouteilles de champagne et à louer un domestique pour quelques heures. Ses amis l’aident à remeubler temporairement son appartement et YSAYE convoque un grand imprésario berlinois. Le domestique, dûment stylé, introduit ce dernier avec tout l’apparat convenable et, dès que le visiteur et son maître sont installés, apporte, comme si la chose était courante et naturelle à la maison, la première des deux bouteilles de champagne. La discussion se prolonge. La bouteille est vide. YSAYE fait un signe. Le domestique, avec une politesse obséquieuse, s’incline respectueusement devant lui et lui demande : « Toujours le même, Monsieur ? ».

Lorsqu’il racontait cette histoire, qui se termina fort heureusement, YSAYE disait du domestique : “Ci là ! dji l’âreu bin strôné !” [“Celui-là, je l’aurais volontiers étranglé”]

La bonté d’Eugène YSAYE conférait à son logis, une atmosphère toute spéciale. Sa maison était ce qu’on appelle à Liège, li mohonne dè Bon Dju [La maison du Bon Dieu], ouverte à tout qui frappait à la porte.

Guillaume LEKEU écrivait à sa mère :

YSAYE est parti ce matin pour Bruxelles, où j’irai le voir à la fin du mois … Il ne veut pas que je descende à l’hôtel, ma chambre, chez lui, m’attend perpétuellement, paraît-il. Je ne parviendrai jamais, certainement, à m’acquitter envers YSAYE de toutes les marques d’affection qu’il me prodigue.

(Extrait de “Guillaume LEKEU” par M. LORRAIN)

Cette hospitalité qu’YSAYE accordait sans compter à tous ses amis mettait son entourage dans des situations inextricables. Plus d’une fois, des invités durent se contenter d’un fauteuil, car toutes les chambres étaient occupées ! Sa villa du Zoute, La Chanterelle, était le théâtre de scènes baroques qui justifient l’expression qui vient sous la plume de LEKEU : “J’ai passé la soirée chez YSAYE en compagnie de Madame et de son frère Théo. Quels êtres extravagants mais si profondément artistes.

Mon père, qui était en vacances à Knocke faisait du quatuor avec YSAYE à La Chanterelle. Il lui demande un jour :

– Mais qui est ce bonhomme là ? Voilà huit jours qu’il nous écoute (un petit public d’amis et de commensaux écoutaient le travail du Maître).
– Celui-là ? C’est un ami. Il loge ici.
– Tiens ! et comment s’appelle-t-il ?
– Ah! valet! Çoula, djè nè sé rin! [Ah, mon garçon, cela, je n’en sais rien].

La Villa du Zoute était le rendez-vous estival, de tous les artistes de passage à la côte belge. Pablo CASALS, Georges ENESCO, Joseph SZIGETI, Arthur RUBINSTEIN, Alfred CORTOT, Yves NAT, Jacques THIBAUD, et combien d’autres encore ! y vinrent et payèrent comme tous les visiteurs, le tribut à la musique. Infatigable, malgré son âge, YSAYE travaillait le violon le matin avec ses élèves, faisait une courte promenade l’après-midi, puis étudiait une nouvelle oeuvre, et, le soir, on exécutait des quatuors et des quintettes. La soirée se prolongeait très tard.

Parfois, cependant, l’un ou l’autre des partenaires était insuffisant. YSAYE, entravé, ne supportant pas d’entendre mal jouer les œuvres qu’il préférait et, d’autre part, ne voulant pas faire affront à un jeune musicien, se déclarait fatigué et proposait une partie de whist.

Le whist était plus qu’un jeu pour lui. Il lui arrivait d’entrer dans des colères folles, lorsque son partenaire commettait une bévue.

Ces colères, aussi fugaces que violentes, car il ne savait garder rancune à personne, YSAYE les avait encore en une autre circonstance. Fervent amateur de Bourgogne, il ne supportait pas que le moindre choc fût donné à la bouteille pendant le débouchage. Il suivait l’opération avec l’angoisse du gourmet qui craint le sacrilège du bouchon cassé. Un jour qu’un violoncelliste liégeois venait de commettre ce crime affreux, YSAYE se laissant tomber dans son fauteuil avec un râle de colère étouffée, exhala douloureusement ces mots définitifs : “Il est âssi adreu di ses mains qu’on pourçai di s’cowe!” [Il est aussi adroit de ses mains qu’un cochon de sa queue].

YSAYE était toujours escorté de quelques élèves qui venaient recevoir du vieux Maître des leçons merveilleuses de technique et surtout d’interprétation.

M. François RASSE, Directeur du Conservatoire Royal de Liège, ancien élève d’YSAYE au Conservatoire Royal de Bruxelles, et dont YSAYE prisait fort les qualités de musicien et d’érudit, a bien voulu me documenter sur la partie technique de l’enseignement d’YSAYE. Tout nouvel élève, quel que fût son acquis, devait, avant tout, s’assimiler les gammes et arpèges doigtées par YSAYE. Non seulement les gammes simples, mais aussi celles en 3es, 4es, 6es, 8es et 10es. Aux changements de position, au lieu de déplacer rapidement toute la main, ainsi que le pratique l’école classique, YSAYE rassemblait les doigts et chassait celui qui tenait la note par celui qui devait jouer la note suivante. En un mot, au doigté par succession des classiques, il opposait un doigté par substitution. Ajoutons qu’il effectuait les changements de position sur les demi-tons. A cela se joignait un travail spécial du pouce gauche dont YSAYE se servait comme d’un pivot immobile autour duquel se déplaçait la main dans certains traits rapides. Dans un changement de position où toute la main devait se déplacer, le pouce précédait les autres doigts et formait, si je puis dire, une base avancée de la nouvelle position. YSAYE possédait une extraordinaire souplesse du pouce gauche. Grâce à cela, il exécutait des traits qui, d’ordinaire, exigent le déplacement total de la main, sans changer le pouce de place, ce qui lui donnait une extraordinaire vélocité et lui permettait d’obtenir une justesse impeccable.

Au point de vue de l’archet, YSAYE se montrait tout aussi exigeant. Non seulement il ne voulait pas qu’on entende le passage d’une corde à l’autre, mais il n’acceptait même pas qu’on le voie. Et pour donner l’illusion complète à l’œil et à l’oreille, il faisait décrire à l’archet un arc de cercle continu de la quatrième à la première corde. Il avait d’ailleurs composé une série d’exercices (doigts et archet combinés) à ce sujet. Ce travail de l’archet, joint à des doigtés très personnels, parfois peu orthodoxes du point de vue classique, mais toujours essentiellement pratiques et violonistiques, conféraient à YSAYE une ampleur de sonorité et un soutenu dans le phrasé qui l’ont rendu inégalable.

Comme tous ceux qui ont connu YSAYE et que j’ai consultés pour établir les bases de mon étude, M. RASSE me recommanda vivement d’insister sur la grande bonté du Maître. Sa classe était une famille. YSAYE ne supportait pas les petites jalousies courantes entre artistes. Il entrait dans une formidable colère s’il surprenait un de ses élèves à dénigrer un camarade.

Nul ne l’entendit jamais médire d’aucun artiste. Respectueux et reconnaissant envers ses anciens maîtres, il entendait que chacun respectât ses professeurs. Un jour un jeune violoniste belge lui demande de l’entendre et de bien vouloir l’accepter comme élève. Après l’audition, YSAYE critique doucement les défauts, assez nombreux, du jeune artiste. Celui-ci d’accabler aussitôt son ancien maître de vifs reproches, voyant en lui la cause de ses travers.

– Qui était votre professeur? demande YSAYE, fâché d’entendre les diatribes du jeune homme.
– M. THOMSON.
– Il est difficile de ne rien apprendre avec un Maître comme THOMSON, Monsieur, et s’il ne vous a pas plu, je vous plairai encore moins.

Remarquons qu’YSAYE et THOMSON, camarades de classe du Conservatoire de Liège, étaient rivaux directs en tant que virtuoses.

Ainsi que je le disais plus haut, l’enseignement d’YSAYE était avant tout artistique. Chaque oeuvre recevait les doigtés et coups d’archet qui lui convenaient et que les élèves reproduisaient soigneusement, mais la leçon était une leçon d’interprétation.

YSAYE accompagnait son élève au piano ou, lorsqu’il était bien disposé, au violon. Alors, c’était un émerveillement. Sous ses doigts, le violon sonnait comme un orchestre. Le chant joué par l’élève était si pleinement soutenu par l’accompagnateur que l’auditeur non averti n’aurait pu dire lequel, du maître ou de l’élève jouait la partie principale. Chacune de ces improvisations qu’YSAYE brodait sur l’accompagnement écrit par le compositeur intensifiait l’expression de la mélodie et lui en faisait dire plus que son auteur n’avait rêvé qu’elle dit. YSAYE n’a jamais voulu écrire ces accompagnements.

]’ai eu le bonheur d’entendre une de ces inoubliables improvisations, peut-être la dernière du Maître. YSAYE dînait à Liège, et j’étais parmi les convives de cette réunion tout à fait intime. Son dernier élève, M. Remo BOLOGNINI, jeune violoniste américain de très grand talent, joua d’abord un caprice de PAGANINI. Puis le Maître voulant remercier ses hôtes, accompagna M. BOLOGNINI dans le 4e concerto de VIEUXTEMPS.

L’archet, qui était celui d’un vieillard pendant les quelques premières mesures – YSAYE avait à ce moment soixante-douze ans – s’affermit immédiatement et le prodigieux virtuose, retrouvant pour quelques instants toute la puissance de sa jeunesse, redevenu ardent et fougueux, accompagna son digne élève comme jadis VIEUXTEMPS l’avait accompagné lui-même.

L’Adagio du Concerto nous surprit tous les yeux pleins de larmes, et le Finale nous laissa écrasés devant le brio et la puissance du Maître. La dernière note s’était tue depuis longtemps qu’aucun d’entre nous n’osait bouger, de peur de rompre l’enchantement terrible et merveilleux qui nous étreignait encore.

Cet homme unique, qui interprétait les œuvres les plus savantes, les plus intellectuelles, les plus raffinées avec une compréhension extraordinaire, n’avait même pas fait une école primaire. Quand il était enfant, l’enseignement n’était pas obligatoire, et Nicolas YSAYE estimait préférable pour son fils, l’étude du violon à celle de l’arithmétique ou du français.

Personne n’a pu me dire comment Eugène YSAYE apprit les rudiments de la lecture et de l’écriture. Mais une chose est évidente, c’est que, arrivé à l’âge d’homme, YSAYE discourait en un français impeccable avec une facilité que lui enviaient maints orateurs, écrivait admirablement sa langue, de même que l’anglais et l’allemand, et parlait assez couramment l’italien et le russe.

A ce point de vue, YSAYE fut, dans toute la force du terme, un autodidacte. Il se forma en voyageant en compagnie de livres, de dictionnaires, de grammaires. Quatre auteurs eurent sur son esprit, sur son art même, une influence indubitable. Tout d’abord, Jean-Jacques ROUSSEAU. YSAYE trouvait en lui-même la justification de la formule qui est à la base de l’édifice rousseauiste : l’homme naît bon. Cette affirmation, YSAYE l’adopta, avec toutes ses conséquences, parce qu’il ne pouvait croire à la jalousie, à l’envie, à la méchanceté des autres hommes.

La bibliothèque d’YSAYE renfermait aussi les traductions des auteurs grecs et latins. Sa lecture favorite, dans ce domaine, était les Commentaires de la Guerre des Gaules, de Jules César.

Ce souci d’étendre ses connaissances vers le domaine littéraire antique évoque l’aspect classique du caractère d’YSAYE. Il est étonnant de voir quel fonds de classicisme pur possède ce virtuose romantique. Au point de vue musical, il faut sans doute y voir les influences de VIEUTEMPS et de RUBINSTEIN, dont la musicalité était extrêmement raffinée. YSAYE entretint et développa le germe qu’ils avaient déposé en lui. Ses lectures classiques lui donnèrent une tournure d’esprit qui tempéra les élans de sa nature impétueuse dans ce qu’ils auraient pu avoir d’excessifs ; elles remplirent le rôle des barrages de notre Meuse, qui régularisent son débit sans jamais l’amoindrir, mais au contraire, l’ennoblissent et font d’elle un fleuve puissant.

Cependant la nature romantique et ardente d’YSAYE trouve sa correspondante dans les œuvres d’Honoré de BALZAC. YSAYE et BALZAC ont en commun la bonté, la puissance, la verve, la vie intense. BALZAC, d’inspiration romantique, par l’exubérance de sa Comédie humaine, est réaliste par la vérité de ses personnages et de ses décors. Ce mélange de romantisme et de réalisme, nous le retrouvons chez les Wallons, mais avec une pointe d’ironie et une sentimentalité plus délicate, qui en font une race à part, dont les artistes sont personnels, sinon toujours dans leur technique, du moins dans leurs sentiments.

Cet esprit, YSAYE le possédait et l’aimait par dessus tout et si BALZAC lui apparaissait comme le Dieu de la littérature, les auteurs wallons, dont les vers et la prose occupaient une large place dans sa bibliothèque, étaient plus près de son cœur. YSAYE écrivait un jour :

Vous savez combien j’aime et je cultive notre bonne vieille langue si mordante, si gouailleuse et si gaie, comme rend gai le bon vieux vin !

Et ailleurs encore :

Liège, le sol natal, les rives fleuries, notre bon vieux patois, pour moi, c’est l’pan dè bon diu [Le pain du Bon Dieu, poème en dialecte liégeois de Henri Simon, traduit en français par J. Haust aux éditions La vie wallonne, Liège)] que SIMON chante si bien!. .. C’est ce pain là qui nourrit mes souvenirs, mon esprit et mon cœur.

Cet attachement au terroir se traduit sans cesse dans ses lettres, par ses réflexions pittoresques dites en patois, par ses enthousiasmes pour les artistes de chez nous, par son affection agissante envers eux, et enfin, par ses interprétations et ses compositions.

CHAPITRE TROISIEME

L’Artiste et le Compositeur
Les interprétations d’YSAYE

Est-il possible d’analyser quand on est emporté par un remous sentimental qui livre l’auditeur à l’artiste ? YSAYE envoûtait son public. A qui plus qu’à lui pourraient s’appliquer ces paroles de Camille MAUCLAIR parlant du ‘prestige du virtuose‘ :

Cependant, il se tient, seul et libre au devant d’une foule, il obtient une qualité inconnue de silence, une obéissance passive dont l’instantanéité est saisissante. Nul être qui n’attende de lui le rythme de son cœur : il en réglera les battements, et son geste commandera les organismes. Il crée l’angoisse et le ravissement. Il décrète l’amour et la peine, et de tels droits lui sont acquis sans conteste. Des centaines de créatures s’en remettent à lui du soin de leur émotion. Il est le prince, l’amant, le mage et le prêtre. Il ordonne, il caresse, il soumet, il conseille tour à tour. Cependant, perdu dans son rêve, il est immensément isolé, et il sait qu’il règne, mais ne semble pas le savoir.

Camille MAUCLAIR, La Religion de la Musique

Eugène Ysaye photographié par Alban (1930) © José Quitin

YSAYE ne soumettait pas seulement son public : il soumettait aussi les compositeurs. Une fois leur oeuvre entre ses mains, il en faisait sa chose. Il bouleversait les idées de l’auteur et lui imposait ses géniales conceptions. Et l’auteur découvrait à son oeuvre des beautés ignorées, et il admirait l’interprète qui lisait en lui mieux qu’il ne l’avait fait lui-même.

Tous composaient pour YSAYE. CHAUSSON lui écrit que son Poème et son Quatuor sont faits pour lui. Il ajoute même : “DEBUSSY écrit pour toi un Concerto. Je ne le connais pas et ne veux pas le connaître maintenant.” Je ne pense pas que CHAUSSON, qui achevait son Poème à cette époque, craignit de subir les influences de DEBUSSY. Je crois plutôt qu’il préférait avoir la révélation du concerto en question par YSAYE lui-même. Malheureusement, cette oeuvre avorta et fut jetée au panier par DEBUSSY.

Avant d’étudier le Compositeur Eugène YSAYE, il me semble opportun de souligner les deux tendances apparemment contradictoires qui se font jour déjà chez le virtuose. YSAYE est un Artiste avant tout. Ses capacités techniques sont mises au service de la musique. Mais il ne peut nier qu’il est élève de WIENIAWSKY et de VIEUXTEMPS, deux Virtuoses du violon. Aussi, le voyons-nous, dans sa jeunesse, accorder au violon une place prépondérante, et parmi les instruments, et dans la musique elle-même. Armand PARENT écrit : “A cette époque lointaine (1885), la musique pour YSAYE, c’était le violon, la musique à son service. Le violon était le roi de la musique, c’en était touchant.

La maturité aidant, YSAYE atténua cette conception un peu simpliste, mais jamais au point de négliger si peu que ce soit, l’importance du violon, ni la connaissance approfondie de sa technique. Il exigeait de ses élèves une technique accomplie, disant, avec raison, qu’elle seule permet au virtuose de se donner entièrement à l’interprétation des œuvres jouées. YSAYE reprocha toujours aux écoles belge et française de minimiser le côté purement instrumental au profit du côté artistique, comme à l’école allemande de verser dans le travers opposé.

Cette conception d’YSAYE touchant le rôle et les capacités d’un interprète, nous la retrouvons toute entière dans sa musique. En effet, YSAYE écrit pour et par le violon comme il disait parfois. Si nous exceptons deux œuvres pour le violoncelle et son opéra, toutes ses compositions sont écrites pour son instrument favori.

Que trouvons-nous dans les œuvres d’Eugène YSAYE ? D’abord, de la Musique. – Une musique fluide, mélodieuse, qui sonne bien, quoique toujours un peu grisaille au début du morceau. Comme ces brouillards qui couvrent la Meuse le matin et que le soleil déchire, ainsi la nature artistique et intime d’YSAYE s’épanche dans sa musique avec une tendresse souvent mélancolique, voilée par une sorte de pudeur, que traduit l’accompagnement du quatuor à cordes. Mais, peu à peu, la nature fougueuse du Maître se manifeste. Sa musique gronde, grandit, s’accélère, s’enfle, sonne, éclate enfin en un cri passionné qui laisse l’auditeur haletant après cette course vers l’Idéal.

Puis, le calme revient. La fureur des sentiments exacerbés fait place à un apaisement profond, mais où l’âme du compositeur est toujours vibrante, toujours prête à s’élancer de nouveau à la conquête du Beau.

Parcourons l’oeuvre d’Eugène YSAYE. J’y marquerai quatre groupes qui correspondent à ses conceptions artistiques et intellectuelles :

  1. Les œuvres purement sentimentales.
  2. Celles où le souci de joindre la virtuosité à la musicalité se fait jour.
  3. Les œuvres de technique pure.
  4. Son opéra, Piér li Houïeu.

Signalons que ce classement correspond à l’ordre chronologique des compositions. Nous voyons ainsi YSAYE évoluer vers la technique pure au violon en réaction contre l’abandon progressif de ce souci par les violonistes
au cours de ces dernières années.

La première partie, qui est la plus abondante, se compose d’une série de Poèmes pour un ou plusieurs instruments à cordes, avec accompagnement d’orchestre. Les caractères sentimentaux que je signalais tout à l’heure se manifestent pleinement dans ces œuvres dont le prototype est à mon avis, le poème pour orchestre à cordes sans basses intitulé Exil. Voici quelques titres qui suggèrent les sujets traités : Chant d’hiver, Scène au rouet, Extase, Méditation, Amitié, Poème élégiaque.

J’ai eu le bonheur de retrouver des commentaires d’Eugène YSAYE sur quelques-unes de ses œuvres. Ils furent donnés par le Maître à un concert à Liège en 1926. Il profitait de cette occasion pour développer les idées qui lui étaient chères touchant le rôle et les qualités du virtuose et les éléments qui doivent, selon lui, composer toute oeuvre instrumentale.

Méditation, poème pour violoncelle et orchestre à cordes.

Ecrire pour un instrument dont on ne joue pas m’a toujours semblé une chose impossible ; mais j’avais l’exemple de VIEUXTEMPS qui écrivit des concertos pour violoncelle qui décèlent une connaissance parfaite des ressources techniques de l’instrument. De plus, les HOLLMANN, HEKKING, GÉRARDY, SERVAIS, CASALS, POLLAIN, GAILLARD et d’autres m’ont initié de si près aux secrets de leurs basses que je n’eus guère de peine à faire sonner ce ténor de la corde. La Méditation est le développement d ‘une esquisse datant des temps lointains où GÉRARDY et moi nous parcourions, de concert, l’Amérique du Nord. Beaucoup plus tard, Fernand POLLAIN me tisonnant, je repris l’ébauche et achevai le tableau et on me permettra de dire que la Méditation, garnie de son vêtement orchestral, est l’une de mes machines pour laquelle j’ai une légère préférence. Je ne sais pourquoi, peut-être est-ce par les souvenirs qui se rattachent à l’époque de l’esquisse…

Le début de cette notice montre bien le souci qu’avait YSAYE d’écrire pour un instrument, c’est-à-dire de lui faire donner son maximum de sonorité et d’en exploiter le plus complètement possible les ressources techniques.

Chant d’hiver, pour violon et orchestre réduit.

Ce morceau fut conçu à une époque où l’âme de l’artiste est tourmentée par le doute, à l’un de ces moments où la conscience de n’être rien vous obsède et vous meurtrit ; alors c’est la tristesse, la mélancolie, le regret des jours sans souci de l’enfance au bord de la Meuse qu’on exhale en des mélodies plaintives et un peu frileuses. En lisant les beaux vers wallons de VRINDTS j’ai trouvé cette strophe qui rend bien la pensée qui s’agite dans le cours de ce Chant d’hiver qui, écrit avant l’admirable Poème d’Ernest CHAUSSON (de même que mon Poème élégiaque) éveille l’intérêt par la nouveauté de la forme.

To soule si plainde, tot soule choûler,
I nîve … et l’nivaye si ra poule
disconte les mohonnes : li vint hoûle …
… I m’sonle co même ôr li chanson
Di noste aiwe tot moussant d’zos l’glèce.

J. VRINDTS, Poèmes wallons

[Tout semble se plaindre, tout semble pleurer, / Il neige … et la neige se blottit / Contre les maisons ; le vent gémit… / Il me semble même entendre encore la chanson / Du ruisseau glissant sous la glace]

On peut rattacher à ces œuvres le trio de concert pour deux violons, alto et orchestre à cordes et le poème Amitié pour deux violons et orchestre. On remarquera dans la notice d’YSAYE sur le Trio, la restriction qu’il apporta au côté technique par pur souci artistique, pour que l’oeuvre sonne bien, comme il dit.

Trio de concert, pour deux violons, alto et orchestre.

La guerre, si souvent improductive de choses d’art fut le contraire pour moi : une grande partie des œuvres du programme d’aujourd’hui date des années de la terrible épreuve que l’Europe a subie. Ce Trio fait partie du travail qui fut mon oasis pendant la tourmente, car le musicien n’a pas d’exil, il emporte avec lui l’élément consolateur : l’Art, et nulle puissance ne peut détruire ce refuge de la pensée, du cœur. Je voulais écrire ; j’écrivais un Duo pour deux violons pour jouer avec notre vénérée souveraine la Reine ELISABETH lorsque, sur le point d’achever, je m’aperçus que la partie technique manquait de sens poétique et que, loin d’être une récréation, ce duo devenait un travail des plus ardus. Je renonçai à ma première idée et je transformai le morceau pour trois instruments au lieu de deux. C’est ainsi que cette composition de forme plutôt classique fut jouée à Londres en 1916-17 par MM. DEFAUW, TERTIS et moi-même. Cela sonne bien et, dès l’état de duo, je n’en voulais pas davantage.

Amitié, Poème pour deux violons et orchestre.

C’est encore l’idée du Duo, mais ici la pensée est libre, et on la laissera s’égarer dans le vaste champ des heureux et doux souvenirs combien variés ! d’une amitié pure qui a bientôt cinquante ans d’âge et dont les sentiments, meilleurs, plus sûrs, moins fragiles que ceux de l’amour sont chez moi et chez celui à qui l’oeuvre est dédiée, indestructibles.

YSAYE fait allusion ici à Théodore LINDENLAUB, critique musical du journal Le Temps, qui fut le conseiller et le guide du virtuose dans maintes occasions.

Le Poème Nocturne fait transition entre ces œuvres purement sentimentales et celles où se manifeste le souci d’allier la virtuosité à la musicalité. La notice d’YSAYE sur ce poème montre, de plus, sa constante recherche de l’originalité, qui se traduit ici par la réunion du violon et du violoncelle.

Poème nocturne, pour violon, violoncelle et orchestre à cordes.

A part le Concerto de BRAHMS, un duo original de VIEUXTEMPS, la Muse et le Poète de SAINT-SAËNS, et quelques arrangements sur des opéras célèbres, je ne connais pas d’œuvres importantes pour violon, violoncelle et orchestre. Cette lacune dans le répertoire des solistes m’a tenté, et c’est au cours des dernières tournées que je fis en Amérique que j’ai conçu le plan de cette oeuvre.

En général, la forme Poème m’a toujours attiré, elle est plus favorable à l’émotion, elle n’est astreinte à aucune de ces restrictions qu’oblige la forme consacrée du Concerto ; elle peut être dramatique et lyrique, elle est par essence romantique et impressionniste ; elle pleure et chante, elle est ombre et lumière et de prisme changeant ; elle est libre et n’a besoin que de son titre pour guider le compositeur, lui faire peindre des sentiments, des images de l’abstrait sans canevas littéraire ; c’est, en un mot, le tableau peint sans modèle.

Le Poème est, je le pense, un progrès dans mon écriture musicale; il doit marquer chez moi une étape décisive dans l’essai, dans la recherche tenace, la volonté d’associer l’intérêt musical à celui de la grande virtuosité de la vraie virtuosité, trop négligée, je le répète, depuis les maîtres du violon, depuis que les instrumentistes n’osent plus écrire et abandonnent ce soin à ceux qui ignorent les ressources, les secrets du métier.

J’ai laissé volontairement de côté les Harmonies du Soir pour quatuor solo et accompagnement d’orchestre d’archets. En effet, cette oeuvre qui, par l’inspiration et la forme, se rattache à la série des Poèmes, montre un autre souci du compositeur : la recherche des combinaisons originales d’instruments ou de groupes d’instruments dans le but d’enrichir les sonorités. Remarquons à ce sujet la conception hardie de Exil, écrit pour un orchestre de violons et d’altos. Cette oeuvre audacieuse, dont l’équilibre est parfait, est tout à fait originale et le succès qu’elle remporte au concert en dit assez sur ses qualités. Écoutons ce qu’YSAYE disait des Harmonies du Soir.

Les Harmonies du Soir, pour quatuor solo et orchestre d’archets, op. 31.

Cette composition est ma dernière production. Cette combinaison du quatuor solo avec accompagnement d’orchestre de cordes est, je crois, toute nouvelle, et je n’en connais pas d’autre exemple. Ce morceau fut joué pour la première fois au Palais de Laeken dans un concert consacré à mes œuvres et notre gracieuse Souveraine en est la Marraine.

L’idée maîtresse est toute lamartinienne, de pensée rêveuse. Deux thèmes qui à la fin se juxtaposent, en forment la trame ; la forme est graduelle et, comme dans la plupart de mes œuvres, elle fait place à la douceur qui achève l’oeuvre en retournant au sens méditatif et rêveur.

Cette dernière phrase, qui nous donne le schéma de tous les Poèmes d’YSAYE, définit l’aspect sentimental des œuvres de l’artiste. Avant d’examiner la seconde partie de son oeuvre qui consacre l’union de la virtuosité et de la pensée musicale, signalons des mélodies telles que Lointain passé, Les neiges d’antan, Berceuse, Rêve d’enfant, qui s’apparentent plus ou moins à l’une ou l’autre inclination d’YSAYE.

Mais d’autres œuvres apparaissent qui sont écrites dans le but de relever le niveau de la virtuosité instrumentale tout en y alliant les beautés de la pensée musicale. Je citerai la Fantaisie et le Divertimento, tous deux pour violon et orchestre.

Divertimento, pour violon principal et orchestre.

Déjà à remarquer le titre, on saura que le rôle de l’orchestre n’est pas celui d’un simple accompagnement et que la polyphonie, autant que les conquêtes de l’harmonie moderne s’y insèrent. L’oeuvre doit donner l’impression d’une chose qui marche mesurément, alla marcia. La forme est progressive et d’un seul mouvement, sans arrêt. Le violon se divertit, semble livrer son humeur à l’improvisation. Il n’y a là, pour ainsi dire, aucun thème régulier, le sens est mélodique (sans l’astreindre à des césures, à des périodes) et la technique elle-même du violon est essentiellement chantante.

Le but – s’il y en eut un – fut d’intéresser l’auditeur par une corrélation intime, un équilibre constant entre l’action de la virtuosité et le rôle orchestral. L’auteur s’efforce de redonner au travail purement instrumental, un renouveau d’intérêt, une puissance d’attraction trop négligés, un peu perdus depuis PAGANINI, VIEUXTEMPS et WIENIAWSKI.

Les violonistes ont abusé des compositions pianistiques, des choses qui subordonnent le verbe du violon au soi-disant intérêt symphonique. Le Divertimento doit nous ramener à une conception plus juste, plus claire et plus respectueuse du caractère, des ressources, du pouvoir de cet instrument idéal qu’est le violon.

Passons au troisième groupe des compositions d’YSAYE : les œuvres de virtuosité pure.

Nous trouvons ici un mouvement violonistique qui, par ses proportions fait songer à celui de Jean-Sébastien BACH. Mais alors que chez BACH les difficultés techniques résultent de la polyphonie et des formes savantes qu’il emploie pour écrire de la musique, chez YSAYE, au contraire, les difficultés techniques sont le but et, chose étonnante, il en résulte une musique originale et forte.

De nos jours, ce parti d’accumuler des difficultés uniquement pour le plaisir de les résoudre est passé de mode. Le public exige la romance qui le chatouille agréablement et, en fait de virtuosité, il n’apprécie guère que la vélocité. Faut-il voir dans les goûts actuels le résultat, transposé dans la musique instrumentale, des libertés que DEBUSSY a innovées en composition ? Le rejet des règles et des contraintes a conduit en droite ligne au laisser-aller, générateur d’une désolante pauvreté d’inspiration. Un phénomène parallèle a-t-il lieu pour les virtuoses ?

Quoiqu’il en soit, on ne peut faire grief à YSAYE d’avoir édifié son recueil de sonates sur cette conception, si l’on considère que la majeure partie de son oeuvre est avant tout sentimentale et poétique. YSAYE écrivait ses sonates au lit, le soir, sans avoir d’instrument près de lui. Le lendemain, il les jouait, et c’est à peine si une retouche était nécessaire par-ci, par-là.

Chaque sonate est dédiée à un virtuose contemporain et est écrite pour lui. YSAYE avait recherché les qualités maîtresses de chacun d’eux et avait écrit une oeuvre qui devait mettre en valeur les dons techniques, rythmiques et artistiques particuliers à Jacques THIBAUD, Fritz KREISLER, Georges ENESCO, Manuel QUIROGA, Mathieu CRICKBOOM et Joseph SZIGETI.

Remarquons que la dénomination Sonate accordée à ces œuvres doit être prise dans le sens primitif. Au XVIIe siècle, Suonata signifiait pièce sonore. Les italiens appelaient ainsi, à l’origine de la musique instrumentale indépendante, tout morceau écrit pour des instruments à archets ou à vent.

Parcourons rapidement ces sonates :

  • A Joseph SZIGETI, un Grave, Fugato, Allegretto poco Scherzoso et Finale con brio où les doubles-notes abondent et donnent à l’oeuvre un caractère orchestral.
  • A Jacques THIBAUD une sonate d’inspiration romantique dont les parties s’intitulent : Obsession, Malinconia, Danse des Ombres, Les Furies. Ici, la technique est plutôt dans l’archet.
  • La Danse des Ombres, constamment à deux voix, écrite dans le mouvement de la Sarabande du XVIIe siècle, est formée d’une série de variations sur le thème du Dies Irae, exposé intégralement à la fin de la Malinconia qui précède. Cette sonate est certainement la meilleure des six parce que, malgré lui dirais-je, YSAYE a laissé l’artiste dominer le virtuose. Peut-être, par renversement des rôles, a-t-il subi le prestige de Jacques THIBAUD, qui
    est, avant tout un artiste, comme jadis CHAUSSON, d’INDY, FRANCK avaient subi l’autorité du violoniste idéal : Eugène YSAYE.
  • La Sonate n°3, dédiée à Georges ENESCO, porte le titre de Ballade. Elle commence par un récitatif écrit sans barres de mesure. (YSAYE reprendra ce procédé d’écriture plus tard dans un choeur de son opéra). Au récitatif succèdent un Lento puis un Allegro con bravura dont le thème, un peu lourd et appuyé s’allège dans un emportement d’arpèges brisées, de traits en sixtes et en dixièmes qui amènent, après reprise du thème, une progression finale avec une pédale sur ré qui se termine par deux mesures tempo vivo d’accords arrachés au talon de l’archet.
  • La quatrième sonate, à Fritz KREISLER, est à base rythmique. Elle reprend les titres des sonates de BACH et aussi leur technique d’accords arpégés dans l’Allemande et la Sarabande. C’est toujours le style de BACH qui inspire, le Finale, où l’archet exécute tous les genres de détachés. Cette sonate fut imposée par voie de tirage au sort au 1er concours international Eugène YSAYE (Bruxelles 1937).
  • La cinquième, à son élève et ami Mathieu CRICKBOOM, comporte deux parties intitulées l’Aurore et la Danse rustique. Cette sonate évoque à maintes reprises la technique de PAGANINI par des effets de cordes pincées par les doigts de la main gauche et par les traits en doubles notes où quartes et sixtes se mêlent. La fin de la Danse est un véritable déchaînement violonistique dans lequel le mouvement va sans cesse accelerando.
  • La dernière sonate, dédiée à Manuel QUIROGA, ne comporte qu’une seule partie Allegro. Tout au long des sept pages de la partition, le violon subit un assaut frénétique. On se demande s’il est possible à un homme d’exécuter staccato ces traits en tierces, en dixièmes, de bondir de la quatrième à la première corde, de lancer ces gammes qui sillonnent l’oeuvre comme autant d’éclairs. Mais YSAYE connaissait les ressources du violon et celles de son élève, dont la technique étonnait le vieux Maître lui-même.

A côté de ce monument violonistique encore ignoré du public et malheureusement, de la plupart des violonistes, YSAYE préparait une Méthode de violon qui devait, par un entraînement rationnel et progressif, permettre d’aborder l’étude des sonates avec plus de facilité.

Une partie de ce travail dont on imagine aisément la haute valeur pédagogique était écrite, mais fut malheureusement égarée après la mort du Maître.

Le Dictionnaire de Musique de RIEMANN, inscrit parmi les œuvres d’YSAYE six concertos pour le violon. Il est vrai qu’YSAYE travailla assez longtemps à des concertos dont le nombre exact est huit. Mais il n’en fut jamais pleinement satisfait et ces œuvres sont restées inédites. J’ai retrouvé, sur la couverture du troisième concerto, propriété de M. Gabri YSAYE, les lignes suivantes écrites de la main du Maître :

3e Concerto – en Mi – Paris 1880. Ce concerto (1re partie seulement) fut joué à Stockholm, Hambourg 81-82. Il fut d’abord essayé à Spa en 80, en été, avec orchestre, partie solo jouée par M. CRICKBOOM. Je le reprends aujourd’hui après quarante-cinq ans d’oubli… J’y sens ma jeunesse pleine de fougue et d’expression. La tonalité et la forme font penser à MENDELSSOHN ! C’est un modèle qu’un jeune homme pouvait suivre.

Eugène YSAYE, 1928

La sonate en do mineur, pour violoncelle solo, est écrite dans le même esprit que les sonates de violon. Le style en est polyphonique à la manière des sonates de BACH. Elle est composée de quatre parties : grave, intermezzo, in modo di recitativo, Finale con brio. La première partie expose un thème noble et large, d’une gravité sombre. Mais la fin s’anime et la mélodie s’élève. La première partie s’achève dans un registre aigu, dans un sentiment plus clair quoique toujours en mineur. L’intermezzo est une pièce très bien venue. Je suis tenté d’y voir un grave personnage se mettre à danser. Mais sa danse trop correcte et lui-même guindé, d’où les hésitations traduites par des accords pizzicati à contretemps. La troisième partie nous replonge dans une atmosphère d’anxiété. Le violoncelle gronde sourdement sur la quatrième corde et laisse l’auditeur suspendu au point d’orgue final. La finale enchaîne brusquement. Le drame éclate soudain, le thème de la première partie réapparaît, dans un mouvement plus rapide, pour se perdre dans un tumulte de doubles-notes auxquelles des fragments chromatiques confèrent un caractère d’imploration. Mais le thème de la première partie revient pour conclure avec autorité et brutalité.

Par son esprit perpétuellement sombre et agité, par sa conception unitaire basée sur le thème initial, cette sonate prend une place à part dans l’oeuvre d’Eugène YSAYE. J’espère qu’elle prendra une place de choix dans le répertoire du violoncelle, car c’est une oeuvre vraiment belle, mais hérissée de terribles difficultés techniques.

Si nous voulons faire le point dans l’oeuvre instrumentale d’YSAYE, nous constaterons que, partout où il laisse chanter son cœur sans se préoccuper de la technique, il atteint à un lyrisme ample et généreux qui rend ses œuvres très attachantes et très belles.

Ce seront le Poème d’Hiver, Exil, Lointain passé et Rêve d’enfant, une miniature merveilleuse de fini et de délicatesse.

Par son inspiration romantique, le Divertimento fait accepter les passages de technique pure qu’il renferme. Pour ma part, je place au-dessus de tout cela la 2e sonate pour violon solo, où la technique et l’inspiration sont si intimement soudées pour concourir à l’expression de la pensée qu’elles forment un tout splendide qui fait étape dans la littérature du violon.

Signalons, pour terminer cet aperçu de l’oeuvre instrumentale d’Eugène YSAYE, de nombreuses transcriptions et arrangements d’œuvres anciennes et modernes. Citons entre-autres : l’Aria de BACH, un Aria de HAENDEL, une Sonate de Nicolo PASQUALI, l’Etude valse de SAINT-SAËNS, etc…

Il me reste à examiner la dernière oeuvre d’YSAYE, celle qui marque l’apogée de son ascension vers le Beau, celle où il mit tout son cœur de Wallon fervent, celle pour qui il usa ses dernières forces avec un enthousiasme juvénile : Piér li houïeu.

YSAYE commença son opéra en 1929, alors qu’il était âgé de soixante-onze ans. Entendons-le parler de son travail.

Bons et chers Amis,
Connaissez-vous une chose plus tyrannique, plus absorbante, plus exclusive qu’une partition, qu’une orchestration à écrire? Non ! Il n’y a pas au monde de femme plus jalouse, plus grognarde, plus pleurnicharde, plus chiourme et plus vindicative lorsqu’on tente de la quitter, ne fût-ce que pour un court moment.
Je suis pris dans cette galère, mes pauvres amis, et j’y rame comme un forçat !… C’est Piér li houïeu qui prétend que je l’habille de neuf ; il réclame tantôt du velours, tantôt du satin ; il lui faut du doux, du fort, du zéphir et du tonnerre tot al fèye [tout à la fois], et il ne se contente point de fleurs, de dentelles, d’arabesques, festons, astragales sonores, il veut des bijoux, de l’or et tous les trésors de Golconde ! Cela m’apprendra aussi à vouloir le faire chanter dans la seule langue que les Russes ignorent !
Mèlie, Piér et Jâck me harcèlent de leur exorbitante prétention; les chœurs me poursuivent comme le fut Oreste par les Euménides ! ils me forcent à chanter avec eux et, de mon organe de pintade en détresse, dji brai come on vai [je crie comme un veau].
Enfin, aujourd’hui, comme tous mes personnages sont partis à Flémalle-Grande pour lutter contre les Disciples [Les Disciples de Grétry, vieille et célèbre chorale liégeoise dont le destinataire de cette lettre, M. Jean Quitin, est directeur], je souffle un moment et je vous écris…

C’est tout YSAYE qui s’exprime dans ces phrases. C’est l’artiste emporté par son rêve et c’est le Wallon qui ne perd jamais sa bonne humeur gouailleuse, le sens inné du ridicule et de l’ironie amicale. Eugène YSAYE voulait être le promoteur d’un mouvement qui aurait donné naissance à un théâtre lyrique wallon.

Avant lui, Jean-Noël HAMAL, compositeur liégeois du XVIIIe siècle, avait écrit quatre opérettes dont la plus connue est Li voyièdje à Tchâfontaine [Le voyage à Chaudfontaine]. Plus près de nous, Sylvain DuPuis compose la musique de Coûr d’ognon [Coeur d’oignon]. Marcel BATTA, Joseph DUYSENX, DEFOSSEZ, Rose DEROUETTE, écrivent sur des livrets wallons. Aucun cependant, ne traite un sujet aussi dramatique que l’est Piér li houïeu qui, par son caractère et son ampleur scénique, reste une oeuvre profondément originale et intensément wallonne.

Le livret de l’opéra, entièrement de la main d’YSAYE, raconte un épisode d’une grève de mineurs. Piér a été choisi comme chef par ses compagnons. Afin de précipiter les événements, les ouvriers le poussent à déposer une bombe sous les fenêtres du patron. Cependant, Mèlie, épouse de Piér, croit que la grève n’est pas le seul motif des absences fréquentes de son mari. Jalouse, elle le suit alors qu’il va placer l’engin meurtrier.

Pour éviter un crime et sauver son mari elle tente d’éteindre la mèche, mais l’explosion se produit. Mortellement blessée, Mèlie est ramenée chez elle, et
la douleur de Piér et de Jâck, père de Mèlie, est poignante à voir. Avant de mourir Mèlie s’accuse de l’attentat. Piér, touché par le remords se fait moine.

Cet épisode des grèves, parfois sanglantes, qui marquèrent les débuts du socialisme en Belgique, est prétexte à l’étude de l’âme wallonne, tour à tour sentimentale, gaie, simple et avenante, puis farouche et aveuglément emportée par ses passions, devant la menace faite à sa liberté. Tous ces aspects sont brossés en des tableaux pleins de naturel. Des scènes émouvantes, habilement amenées, contrastent heureusement avec des épisodes populaires et joyeux.

Cependant, un grand défaut alourdit le livret. La scène finale où Mèlie est ramenée mourante, est introduite magistralement. Mais malheureusement un chœur de lamentations chanté par les femmes des houilleurs vient atténuer petit à petit, l’émotion qui étreignait le spectateur. Si bien que la décision surprenante de Piér, qui suit l’arrivée inattendue d’un moine, nous trouve parfaitement consolés de la mort de Mèlie.

Il y aurait eu grand avantage à laisser tomber le rideau sur la douleur de Piér et de Jâck. Dans ces conditions, l’émotion subsistait. L’auteur avait fait voir tout ce qu’il voulait montrer, et le sort de Piér, resté inconnu, n’aurait inquiété personne car, en réalité, ce n’est pas lui le héros : Piér n’est qu’un bras agissant ; Mèlie, elle, est l’âme même du drame.

Hormis cela, l’action est bien conduite, et les personnages sont infiniment sympathiques. L’âme tendre et passionnée de Mèlie, la dure volonté des tièsses di hoïe, la philosophie sereine du vieux Jâck et l’être impulsif de Piér sont magistralement peints. La progression des événements est bien soutenue. Le début est frais et joyeux ; une paskèye [chansonnette], un crâmignon [danse populaire chantée], une scène d’amour.

Bientôt viennent les doléances de Mèlie qui se plaint à son père des absences de Piér, une scène de jalousie orchestrée magnifiquement, nous introduisent au coeur du drame, lequel se déroulera suivant un rythme accéléré. La partition est pleine de verve et de coloris. L’ouverture, pièce symphonique de valeur, nous place d’emblée dans une atmosphère dramatique. YSAYE y utilise avec bonheur les thèmes du chant d’amour de Piér, du crâmignon Pov’mohe [Pauvre mouche], du chant des houilleurs qu’il
développe dans une fugue au dessin net et animé. Dans l’action, l’orchestre soutient les voix avec une sorte de ferveur ardente.

Une nouveauté hardie en matière d’écriture théâtrale est appliquée dans le choral du Serment des houilleurs. Durant neuf pages de partitions, il n’y a plus de barres de mesure. Cette rupture originale et audacieuse avec l’écriture mesurée confère à ce passage une solennité, une grandeur, une puissance qui conviennent particulièrement bien à l’idée exprimée.

Sans avoir ces hardiesses d’écriture, le duo d’amour et la douleur du père sont deux passages pathétiques, qui émeuvent vivement par leur sincérité.

La création de Piér li houïeu eut lieu à Liège en mars 1931. Eugène YSAYE, gravement malade, écoutait la radio-diffusion de son opéra dans la clinique du Docteur LARUELLE, à Bruxelles. Sa Majesté la Reine ELISABETH avait tenu à assister à cette première de l’oeuvre qui devait terminer la carrière du Maître.

M. François GAILLARD, Directeur et chef d’orchestre du théâtre, assuma la lourde tâche de la mise au point de l’exécution. Les interprètes étaient Mme Yvonne YSAYE, petite cousine du compositeur, MM. Alfred LEGRAND et Jacques JENOTTE, de l’Opéra-Comique de Paris. Le spectacle était précédé d’un concert d’œuvres d’Eugène YSAYE, où l’on entendit MM. Gabri YSAYE, Remo BOLOGNINI, Rodolphe SOIRON, Charles DONNAY et Hector CLOCKERS.

Lorsqu’on pense que Piér li ho