Alan Turing, un génie sacrifié (CHiCC, 2020)

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Alan Turing © k-actus.net

Alan TURING est de ces génies tardivement reconnus. Son travail scientifique, aujourd’hui considéré comme majeur, s’est développé sur une quinzaine d’années, de 1936 à 1952 environ.

Alan Mathison Turing est né le 23 juin 1912 à Londres. En 1931, il a 19 ans, il intègre le King’s College de l’Université de Cambridge où il trouve un milieu favorable pour étudier les mathématiques. Il va s’y épanouir, car personne là-bas ne raille son homosexualité, son apparence décalée. Chacun, dit-on là-bas, doit être ce qu’il est.

Seules les mathématiques pures et appliquées procurent à Alan un sentiment d’épanouissement. Il pénètre avec passion dans le monde solitaire et virtuel qui va devenir le sien. Il sera diplômé en 1933.

En 1936, Alan Turing débarque à New York à l’Université de Princeton où se côtoient John von Neumann et Albert Einstein, tous les grands noms de la science et notamment ceux qui ont fui le nazisme.

Turing démontre que certains problèmes mathématiques ne peuvent être résolus. Pour cela, il postule l’existence théorique d’une machine programmable, capable d’effectuer vite toutes sortes de calculs.

Cette machine est composée d’un “ruban” supposé infini, chaque case contenant un symbole parmi un “alphabet fini”, d’une “tête de lecture/écriture” ; d’un “registre d’états” ; d’une “liste d’instructions”.

L’ordinateur – théorique – est né ! Même si elle reste purement abstraite, cette “machine de Turing”, passée sous ce nom à la postérité, est un saut crucial vers les fondements de l’informatique.

Enigma M4 at The Alan Turing Institute © Clare Kendall.

En 1939, Alan Turing, revenu enseigner à Cambridge, s’engage dans l’armée britannique où il travaille à Bletchley Park au déchiffrement des messages de la marine allemande. Pour ses communications radio, le IIIe Reich utilise un engin cryptographique sophistiqué baptisé Enigma.

Poursuivant les travaux des Polonais qui avaient déjà découvert le mécanisme de la machine infernale, Alan Turing et les autres mathématiciens construisent donc un appareil destiné à passer en revue extrêmement rapidement les différents paramètres possibles d’Enigma.

Tous les renseignements issus des codebreakers étaient frappés du sceau “ultra”, plus confidentiel encore que “top secret”, un niveau de protection créé spécialement pour Bletchley. Tous ceux qui y travaillaient étaient soumis à l’Official Secret Act, un texte drastique qui leur interdisait toute allusion à leur activité, et ce, en théorie, jusqu’à leur mort.

En janvier 1943, Turing quitte l’Angleterre et rejoint les laboratoires de télécommunication Bell dans le New Jersey où le savant Claude Shannon travaille au codage de la parole. Turing propose quelques mois plus tard un prototype de machine à voix artificielle, ayant pour nom de code Delilah.

Après la guerre, Alan Turing travaille au National Physical Laboratory et conçoit un prototype de calculateur électronique, l’ACE (Automatic Computing Engine), qui prend du retard dans sa réalisation.

Aussi il rejoint l’Université de Manchester qui avait construit en 1948 le premier ordinateur programmable opérationnel, le Mark 1. Turing participe à la programmation et se passionne pour l’intelligence artificielle.

En 1950, Alan Turing publie, dans Mind, son article “Computing Machinery and Intelligence”. Dans cet article, il défend des positions “révolutionnaires”. Il se propose d’examiner la question : Les machines peuvent-elles penser ? Il élabore un test qui valide l’intelligence d’une machine, le “test de Turing”. Selon lui, si une machine dialogue avec un interrogateur (qui ne la voit pas) et arrive à lui faire croire qu’elle est un être humain, nous devrions dire d’elle qu’elle pense. Dans cette mesure, à la question a priori “Les machines peuvent-elles penser ?”, Turing substitue la question empirique : “Une machine peut-elle gagner au jeu de l’imitation ?”. Le prix Loebner, créé en 1990, est une compétition annuelle récompensant le programme considéré comme le plus proche de réussir le test de Turing.

En 1952, il propose un modèle mathématique de morphogenèse. Il fait paraître un article, “The Chemical Basis of Morphogenesis” (Philosophical Transactions of the Royal Society, août 1952), où il propose trois modèles de formes (Turing patterns). Les structures spatiales formées par le mécanisme physico-chimique très simple qu’il a suggéré s’appellent depuis des  “structures de Turing”.

Il faudra attendre quarante ans après Turing pour obtenir la première mise en évidence expérimentale d’une structure de Turing. Ce mécanisme, très simple, de formation de motifs est devenu un modèle emblématique, invoqué pour expliquer de nombreuses structures naturelles, en particulier vivantes.

Il est conscient du manque de preuves expérimentales. Son but est davantage de proposer un mécanisme plausible, et de montrer tout ce qu’il permet déjà d’expliquer, malgré sa simplicité. Les exemples donnés par Turing sont les motifs tachetés comme la robe du guépard, l’hydre et la phyllotaxie des feuilles en rosette.

Élu membre de la Royal Society, Turing éprouve de graves difficultés quand la révélation de son homosexualité provoque un scandale en 1952. C’est un crime pour la justice britannique. Le procès est médiatisé. Hugh Alexander fait de son confrère un brillant portrait, mais il est empêché de citer ses titres de guerre par le Secret Act”.

Alan Turing © diacritik.com

Alan Turing, qui n’a jamais réellement caché son homosexualité, a longtemps couru à un niveau olympique, pratiquant très régulièrement la course à pied pour calmer ses pulsions sexuelles. Pour éviter l’enfermement, il est contraint d’accepter la castration chimique, mais sa carrière est brisée.

Il meurt à 42 ans. L’autopsie conclut à un suicide par empoisonnement au cyanure. Il n’existe pas de certitude à cet égard, la pomme n’ayant pas été analysée.

La figure d’Alan Turing a mis du temps à émerger dans l’inconscient collectif. Le rôle de Bletchley Park et de ses employés qui décodaient plus de 3.000 messages nazis par jour n’a été rendu public que tardivement, dans les années 70, lorsque les dossiers ont été déclassifiés. Il faudra attendre 2013 pour que Turing sorte enfin des oubliettes de l’Histoire et soit réhabilité par la reine Elisabeth II.

La loi qui a brisé la carrière de Turing, après avoir envoyé Oscar Wilde en prison, ne fut abrogée en Angleterre qu’en 1967. C’est en 1972 que la loi de dépénalisation de l’homosexualité est promulguée en Belgique. L’OMS déclarera avoir retiré l’homosexualité de la Classification internationale des maladies le 17 mai 1990.

Le Britannique Alan Turing (1912-1954), père de l’informatique, co-inventeur de l’ordinateur, visionnaire de l’intelligence artificielle, a eu droit à tous ces signes posthumes, comme autant de regrets de n’avoir compris de son vivant à quel point il était important. Décerné chaque année (1966), un prix qui porte son nom est considéré comme le Nobel de l’informatique.

Des palmarès, comme celui du magazine Time en 1999, l’ont classé parmi les 100 personnages-clés du XXe siècle. Il a été choisi pour illustrer le verso des futurs billets de 50 livres à partir de la fin de l’année 2021.

Claude VIROUL


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Claude VIROUL a fait l’objet d’une conférence organisée en mars 2020 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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