SIMTAINE, Félix (né en 1938)

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Félix SIMTAINE, leader depuis plus de dix ans d’un big band connu sur la scène européenne et sideman des meilleurs musiciens belges, notre “capitaine Haddock” est incontestablement un des quelques noms qui comptent dans le monde du jazz belge.

Félix Simtaine est né à Verviers en 1938. Son père gérant une des principales salles de spectacle de la ville, il est dès son plus jeune âge en contact avec les milieux artistiques et notamment avec les musiciens. Verviers étant la ville “revivaliste” par excellence, rien d’étonnant que les débuts de Simtaine se situent dans le créneau dixie. C’est en effet en entendant un orchestre dixieland amateur, la Hot Session, qu’il est pour la première fois sensibilisé au jazz. Après avoir travaillé la batterie en solitaire, Simtaine se met à fréquenter les jams organisées à Verviers par le Hot Club de Belgique tous les dimanches matin : il y lie connaissance avec les principaux musiciens amateurs locaux : Pirard, Clément, Stoffels, etc. ainsi qu’avec le pianiste spadois Freddie D’lnvemo.

De temps à autre, débarquent de Liège quelques musiciens qui font tout à coup monter le niveau général de la séance. Simtaine a ainsi l’occasion de jammer avec Jacques Pelzer, ainsi qu’avec un jeune saxophoniste qu’il va bientôt côtoyer régulièrement. Robert Jeanne l’engage en effet dans son quartette en remplacement du batteur Pierrot Jowat. Davantage qu’un premier trio formé avec le pianiste Léon Renson, davantage que son travail au sein des Hot Students (formation dixieland), l’entrée dans ce quintette – et par la même occasion dans tout le milieu jazz liégeois – marque les vrais débuts de Félix Simtaine. Les bons batteurs ne sont pas légion à Liège à l’époque, surtout s’il s’agit de jouer du jazz moderne. André Putsage a décroché, José Bourguignon est parti s’installer au Canada avec René Thomas et Simtaine est rapidement adopté par les musiciens de tendance moderne. Il travaille régulièrement dans le trio de Léo Flechet, avec lequel il fera une partie des festivals de Comblain, avec le sextette des frères Lerusse etc.

C’est incontestablement au sein du New Jazz Quintet de Robert Jeanne qu’il va surtout s’affirmer comme le principal drummer de la nouvelle génération (sur le plan régional en tout cas). Fait non négligeable, la formation de Robert Jeanne passe bientôt de quartette à quintette en s’adjoignant le trompettiste Milou Struvay. Sous son impulsion, le répertoire du N.J.Q. se virilise et, avec le noyau constitué à Bruxelles par les jeunes Gebler, Demaret, Deronde, etc., devient une des premières et une des seules formations à tendance hard-bop du pays. Cependant, malgré Comblain – qui démarre en 1959 – la situation du jazz en région liégeoise ou verviétoise est devenue critique et il est pratiquement impensable de ne vivre que de la musique. Les compagnons de Simtaine sont soit étudiants soit semi-professionnels et ils tirent leurs revenus d’un autre métier. Simtaine naviguera pendant presque une décade entre ce statut intermédiaire et le “métier” proprement dit.

Pendant les années 60, il travaille pour l’essentiel avec le noyau Jeanne-Flechet, et à l’occasion avec leurs aînés Pelzer, Thomas, Quersin, etc. L’orchestre, affilié à la Fédération Internationale des Orchestres Amateurs, décroche de temps à autre un contrat pour l’étranger. Mais la situation n’est cependant pas idéale. A Comblain il a l’occasion de se produire avec plus d’un géant, mais le reste de l’année, la vie jazzique liégeoise se résume à des jam-sessions qui ne permettent pas à un musicien de vivre décemment de sa musique. En 1969, résolu à franchir le pas, il s’installe à Bruxelles où il trouve bientôt quelques partenaires privilégiés : le pianiste Jack Van Poli par exemple (avec qui il donne de nombreux concerts en Belgique et à l’étranger – en Pologne, en Tchécoslovaquie). Il fait partie du groupe Casino Railway (avec Philip Catherine, Marc Moulin et Freddy Deronde) au sein duquel il se produit notamment au First International Jazz Event de Liège en 1969 et, la même année, au Festival de Montreux.

Sa réputation s’étend désormais au plan national. Elle atteindra des dimensions internationales pour la première fois lorsque, de 1969 à 1973, l’organiste Rhoda Scott, alors au sommet de sa popularité, fait de lui son batteur attitré. Avec “l’organiste aux pieds nus” – comme l’appellent alors les médias – il participera à de nombreuses tournées en Europe, mais aussi en Afrique ; il aura l’occasion de se produire dans le cadre du Midem de Cannes et il enregistrera son premier album de jazz Come Back Home en 1970. A la même époque, Simtaine a eu l’occasion de remplacer le batteur Stu Martin au sein du groupe pop Jess and James et a participé en leur compagnie à quelques enregistrements. Une fois terminées les tournées avec Rhoda Scott, Félix Simtaine se trouve à nouveau confronté au choix : ne faire que de la musique, quoi qu’ il en coûte, ou se trouver une source de revenus à l’extérieur.

Félix Simtaine © igloorecords.be

Après quelques temps d’hésitation et de sur-place, il décide une fois pour toutes en 1975 de se consacrer à la musique, et rien qu’à la musique (et aux trains électriques, sa seconde passion !) C’est l’époque où les premiers signes de la relance sont perceptibles : des groupes de jazz-rock apparaissent qui scellent en quelque sorte la fin de l’ère de la jam. Commence une période à l’issue de laquelle il sera désormais reconnu comme un des trois principaux batteurs belges (avec Bruno Castellucci et Freddy Rottier). Il participe aux aventures du groupe Cosa Nostra (Jack Van Poil, le trompettiste américain Charlie Green, etc.) avec lequel il se produira jusqu’en Tchécoslovaquie, et est également de la partie (en alternance avec Castellucci) lorsque Michel Herr fait de Solis Lacus un des meilleurs orchestres du pays.

Dans un contexte semblable, on le retrouve encore aux côtés du jeune Charles Loos dans le groupe Abraxis. Au sein de ces formations de tendance “jazz-rock” plus ou moins affirmées, nul doute que Simtaine améliore sensiblement technique et précision d’autant plus qu’il n’est qu’un fort modeste lecteur. Au cours de sa carrière, il a eu l’occasion de côtoyer les plus grands solistes de passage : Joe Henderson (notamment à Bilzen en 1973), Chet Baker, J. R. Montrose, Dave Pike, Lou Bennett, Jimmy GourJey, Dusko Gojkovich, Slide Hampton, Pepper Adams, Tete Montoliu… Tous eurent à l’occasion recours à ses percutants services. A partir de 1977, alors que le jazz commence vraiment à retrouver droit de cité, Félix Simtaine devient incontournable. Castellucci faisant parallèlement beaucoup de travail en studio, Félix Simtaine apparaît à tous les tournants de cette relève même si fondamentalement il n’a jamais tout à fait assimilé l’apport du jazz rock.

Avec Michel Herr, Jean-Louis Rassinfosse ou Freddie Deronde et Félix Simtaine à la batterie, la Belgique jazz a désormais une rythmique solide et inventive qui égale assurément l’espèce d’institution qu’est devenu pendant tout ce temps le Trio Vanhaverbeke (Bauwens, Vanha, Rottier) et qui, stylistiquement se permet davantage d’audaces. Il suffit d’écouter l’album Ouverture Éclair enregistré par Michel Herr en 1977 pour réaliser le niveau de ce nouveau trio. Simtaine travaille bientôt avec tous ces musiciens de la jeune génération qui le considèrent comme un des leurs : Steve Houben, Paolo Radoni, Charles Loos, etc. Plus étonnants et moins connus sont les contacts occasionnels qu’il entretient à cette époque avec des groupes plus expérimentaux (Aksak Maboul, etc).

Depuis longtemps, il nourrit un projet un peu fou qu’à l’aube des années 80, il va concrétiser, profitant du talent et de l’enthousiasme de tous ces nouveaux venus sur la scène du jazz : c’est en effet en mars 1979 que naît le fameux Act Big Band (qui s’appelle à l’époque Act 12 Big Band) et qui constitue dès le départ une solide alternative au Big Band de la BRT, de facture plus traditionnelle. On trouve au sein de l’Act l’élite du jazz belge d’alors (et, 10 ans plus tard, le personnel presque entièrement renouvelé, représente toujours l’élite du jazz belge !). “Félix est un grand rassembleur d’hommes…” disait Robert Jeanne. Et il est vrai que, toutes proportions gardées, le travail qu ‘il a effectué au sein de son big band, est comparable à celui des grands maîtres rassembleurs de l’histoire du jazz : Mingus, Ellington, Miles…

Il y aurait un livre à écrire sur l’Act Big Band, à la fois creuset et catalyseur, structure et liberté. Avant toute chose Simtaine insiste toujours sur ce point – il faut préciser qu’au cœur même de cet orchestre hors du commun, on trouve, fidèle à ses côtés, Michel Herr, qui depuis le départ assure la direction musicale de l’orchestre et en est un des principaux compositeurs, arrangeurs et solistes. Quant au reste du personnel de l’orchestre, les citer revient à énumérer les vedettes du jazz belge, à quelques exceptions près. Au pupitre des trompettes, on trouve dès l’origine – après un bref passage du vétéran Edmond Hamie – Richard Rousselet, toujours au poste aujourd’hui, et Nicolas Fissette ; lorsque la section s’élargit, Alain Devis et Bert Joris font leur apparition ; ce dernier deviendra bientôt une des grandes voix de l’Act. Par la suite, Fissette et Devis céderont la place à différents musiciens de section, Guido Jardon, Eric Verhaeghe et Serge Plume notamment, les deux derniers étant toujours fidèles au poste à l’aube des années 90.

Act Big Band © igloorecords.be

Occasionnellement, le trompettiste américain John Eardley, Toots Thielemans et d’autres grands noms honoreront l’Act de leur présence. Côté trombones, le duo Paul Bourdiaudhy / André Knaepen sera renforcé au fil du temps par Jean-Pierre Pottiez puis Jean-Pol Danhier et Marc Godfroid (avec quelquefois en remplacement Michel Massot et plus récemment Phil Abraham). Plus encore que dans les sections de cuivres, les “vedettes” du saxophone se bousculent au portillon : Jacques Pelzer, Steve Houben, Robert Jeanne, John Ruocco, Henri Solbach sont les premiers appelés. Bientôt Pierre Vaiana remplacera Robert Jeanne et de nouveaux visages apparaîtront : les frères Vandendriessche (Peter et Johan), Fabrizio Cassol, Kurt Van Herck, Erwin Vanslembrouck formant aujourd’hui avec les Vandendriessche Brothers un quatuor que Félix aime à présenter – en référence aux Four Brothers bien sûr – comme ses “Four Van” !

Enfin, la rythmique : inutile de préciser que le pianiste et le batteur sont en 1989 les mêmes qu’en 1979. A la basse, Philippe Aerts a désormais remplacé Jean-Louis Rassinfosse (et il est arrivé que le jeune et talentueux Bart Denolf effectue des remplacements). Par ailleurs, Act s’est adjoint les premières années l’un ou l’autre guitariste. Par exemple Paolo Radoni et Serge Lazarevich, Bill Frisell encore peu connu à l’époque. Pour en terminer avec ce prestigieux livre d’or de l’Act, mentionnons le passage aux débuts de l’orchestre, de Guy Cabay et plus récemment du violoniste Jean-Pierre Catoul. Et la collaboration entre le big band et la chanteuse Christine Schaller et surtout le chanteur américain Joe Lee Wilson.

Les aficionados se souviendront également des fulgurantes joutes que se disputèrent au sein de l’Act John Ruocco et Joe Lovano, de passage en Belgique. Pour rappel, Act a gravé à ce jour deux LP et un CD, qui tous trois ont été accueillis chaleureusement par la critique qui s’est évidemment adonnée au petit jeu des références obligées : Thad Jones/Mel Lewis, etc. Le répertoire se compose pour l’essentiel de compositions originales (de Michel Herr, d’Amould Massart, de Jean Warland, Franey Boland, etc.) pimentées çà et là de reprises judicieusement choisies. Ce répertoire, Act l’a proposé lors de concerts tant en Belgique qu’à l’étranger (France, Quebec…).

Mais, si Act Big Band ne se réduit pas au seul Félix Simtaine, celui-ci existe, et comment, en de hors de son orchestre et demeure omniprésent sur la scène belge. Pendant les années 1979-1984, il est pratiquement sans rival ; depuis, une relève imposante est apparue (Pallemaerts, De Haas, etc.) ; il serait néanmoins fastidieux de passer en revue tous les orchestres dans lesquels Simtaine s’est produit et avec lesquels il a enregistré. Épinglons le fameux Saxo 1000 (1980-1981 ), le quintette Loos-Badolato, le trio de Charles Loos (avec Ricardo del Fra à la basse), le quintette de Richard Rousselet, le groupe Diva Smiles (Kris Defoort), le trio de Serge Lazarevich et surtout le Trinacle de Pierre Vaiana qui marque le début de la collaboration entre Simtaine et le phénoménal Hein Van de Geyn. Ce trio “piano-less” a donné pendant quelques années des concerts qui étaient autant d ‘exemples de liberté et de rigueur, de tradition et d’innovation.

Plus récemment, Simtaine a contribué, avec Charles Loos, à attirer en Belgique la jeune flûtiste américaine Ali Ryerson. Et à propos d’Américains, il reste évidemment un partenaire privilégié pour les visiteurs d’outre-Atlantique. Ceux qui ont eu la chance d’assister aux concerts donnés à Bruxelles par Félix Simtaine et Joe Lovano en savent quelque chose. Que dire encore de ce phénomène au curriculum pour le moins imposant et dont il n’a été possible dans ces lignes que de donner un bref aperçu ? Qu’il est doté d’un sens de l’humour manifeste qui transparaît régulièrement dans sa musique ? Qu’il est toujours aussi amoureux des trains électriques ? Que la légendaire puissance de son jeu n’empêche nullement la finesse et la subtilité. Aujourd’hui chef de file objectif d’une lignée de jeunes batteurs dont certains l’ont désormais rejoint aux approches des sommets, Félix Simtaine reste un des grands ambassadeurs du jazz belge à l’étranger et un de ceux par qui, chaque jour, se crée le jazz en Belgique.

Jean-Pol SCHROEDER


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés), correction et actualisation par wallonica.org | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : entête de l’article © jazzinbrussels.com | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

DE LORENZI : Hiéroglyphe de Lumière I, II et III (s.d., Artothèque, Lg)

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DE LORENZI Amalia, Hiéroglyphe de Lumière I, II et III    (linogravue, n.c., s.d.)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Amalia de Lorenzi © wbi.be

AMALIA DE LORENZI est née à Liège en 1966. Elle étudie la Décoration / Arts Textiles à Bruxelles, puis à Tournai et est également diplômée des cours du soir de gravure de l’Académie des Beaux-Arts de Liège. Elle est membre du groupe de graveurs “Impression(s)“. Amalia de Lorenzi a reçu plusieurs prix pour son travail sur textile (Prix Horlait-Dapsens, plusieurs prix au concours du Domaine de la Lice) et participe régulièrement à des expositions de gravure à Liège et en Belgique (d’après AMALIADELORENZI.WIXSITE.COM)

Cette série de trois gravures est réalisée en gravure sur linoléum (en creux et en relief) et joue sur le relief au moyen de découpes et d’assemblages. Il s’agit d’une composition abstraite en trois parties, qui n’utilise que deux tons : le blanc et l’oranger. De cadre en cadre on peut voir se former un profil courbe discontinu. Chacune des trois compositions présente un carré découpé et collé, sur lequel se devine en légère impression d’autres motifs. Ce travail tout en délicatesse peut s’apprécier en terme de textures, de matières, de couleurs et de motifs.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Amalia de Lorenzi ; wbi.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

Il est hors de question de participer à de la propagande woke…

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Il n’est pas facile d’éditer tous les jours la revue de presse d’un blog encyclopédique comme wallonica.org. Une question revient systématiquement, lancinante ou aiguë : face à une prise de position (même honorable), comment faire du fond de l’article un objet de réflexion pour nos visiteurs et éviter d’être un relais aveugle des croyances ou des engagements individuels du ou des auteurs ?

Le texte que nous relayons ici présente à ce titre un double intérêt :

    1. CRITIQUE AD FEMINEM ? D’une part, les auteurs s’élèvent contre le “wokisme“, une nouvelle forme de puritanisme hélas plus galopante que le coronavirus, et nous ne pouvons que relayer une initiative s’opposant à l’obscurantisme ou à l’endormissement du sens critique. “No pasaràn !“, qu’ils disaient. Reste que le collectif qui signe l’article se lance dans une critique presque ad hominem (ad feminem ?) à charge de la ministre concernée, confondant un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions et le parti auquel elle appartient (tiens, tiens : en Belgique, seraient-ce les partis qui sont au pouvoir et non les élus eux-mêmes ?). La critique du wokisme aurait suffit à nous motiver, la harangue partisane n’était pas nécessaire ;
    2. OBJET DU DÉBAT ? D’autre part, le collectif à l’origine de l’article vise l’activité d’une fonctionnaire de l’Etat, soit : nous sommes en démocratie, on peut débattre des décisions prises. La démarche est a priori honorable en ceci qu’elle dénonce un wokisme rampant qui teinte des initiatives de la ministre. S’opposer à la police des esprits est nécessaire mais… également suffisant. Or, les auteurs descendent à l’intérieur de l’argumentaire de la ministre, alignant chiffres et statistiques face aux chiffres et statistiques. Qu’est-ce qui est préférable ? Qu’un camp gagne contre l’autre par l’étalage de faits (pseudo-)probants ou que les deux parties s’accordent sur l’inaliénable liberté du créateur de nos objets culturels ?

C’est pourquoi nous avons mis [en ellipse] dans l’article les mentions du nom de la ministre Bénédicte Linard et de son parti (ECOLO) pour vous permettre une lecture centrée sur le sujet : les auteurs (poussés à l’anonymat ?) dénoncent avant tout une censure rampante, masquée en “souci d’une plus grande représentation de la diversité dans nos productions culturelles. Qu’importe la personne ou les convictions de la ministre chargée du dossier. J’ai dit démagogie ? Comme c’est bizarre…

Patrick Thonart


© poppe

 

[En-tête original] Il est hors de question de participer à la propagande woke émanant d’Ecolo…

Un formulaire émanant de la ministre Linard oblige les auteurs, réalisateurs et producteurs à s’interroger sur la représentation des minorités issues de “la diversité” dans leur projet de film. Il est hors de question de participer à cette propagande politique

[LALIBRE.BE, 18 juin 2022] L’année 2021 sonne avec fracas l’entrée dans une nouvelle ère de l’audiovisuel et des médias. Le Plan Diversité s’impose dans la vie artistique de la Fédération Wallonie Bruxelles. Il s’agit d’une démarche du cabinet de la ministre [en charge], adoptée pour “sensibiliser à la représentation dans le cinéma et l’audiovisuel.” Les institutions comme le Centre du cinéma et de l’audiovisuel (CCA) ont dû mettre en place des directives claires pour “encourager une production audiovisuelle et cinématographique plus représentative de la société belge dans son ensemble et diversifiée.

À quoi répond-il, ce Plan Diversité ? Le CCA monitore depuis 2018 la diversité dans les productions belges via un partenariat récurrent avec l’UCLouvain. “Il s’agit de vérifier quels sont les personnages qui apparaissent à l’écran et si ces personnages sont diversifiés“, lit-on dans le rapport La diversité dans les films belges en 2019. Le but avoué du CCA est “d’aboutir à un panorama pluriannuel des représentations de la diversité dans nos films et séries et de leur évolution“. On ne peut que se réjouir d’une telle démarche.

Y règne cependant une grande confusion. D’abord, le terme “diversité” n’y est jamais défini. Le but avoué de cette collecte d’informations est teinté de la même confusion : “L’objectif de cette étude est de dresser un état des lieux pour amorcer une réflexion“, annoncent les premiers paragraphes. Réfléchir, c’est bien. Réfléchir sur un problème, c’est mieux.

L’étude de 2019 conclut que les femmes sont au centre des fictions (63 %) et majoritaires dans les documentaires (77 %). Dans les fictions, les classes populaires (38 %), moyennes (29 %) et aisées (33 %) sont réparties de façon égalitaire. On compte ensuite des personnages perçus comme arabes (17 %) et musulmans (13 %), des malades chroniques (17 %) et des personnes souffrant de troubles mentaux (21 %). Comment faut-il interpréter ces chiffres ?

Le 10 mai 2022, lors de la visioconférence La diversité dans les films belges en 2021, la directrice du Centre du cinéma et de l’audiovisuel, Jeanne Brunfaut, présente l’enjeu de ces études en ces termes : “On voudrait que ce qu’on montre à l’écran soit le plus possible proche de ce qu’est la réalité de la société dans laquelle on vit.

Cependant, la comparaison avec le réel pose problème.

On constate qu’en Belgique, les femmes sont majoritaires (51 %) ; que les classes sociales sont réparties de façon égalitaire (sauf les classes aisées, 5 %) ; que 8 % de personnes issues d’Afrique du Nord et 6 % issues d’Afrique subsaharienne vivent sur le territoire ; de même que 3 % d’homosexuels et 3 % de bisexuels ; que le pays compte 62,8 % de chrétiens, 9,1 % d’athées et 6,8 % de musulmans ; que 11 % de la population manifestent un trouble anxieux, 9 % souffrent d’une dépression et 7 % sont affectés par un trouble du comportement alimentaire. Autrement dit, les œuvres audiovisuelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur-représentent certaines minorités par rapport au réel. Un en-tête éloquent conclut d’ailleurs ce rapport de l’année 2019 : “Une représentation déséquilibrée des personn(ag)es non blancs.” Faut-il y voir, en toute logique, l’aveu d’une surreprésentation des minorités issues de “la diversité” dans les films belges ? Pas du tout. Ce rapport conclut même l’inverse. Mais pourquoi ?

Au nom de l’inclusivisme woke

Le courant sociologique qui sert de base à ces études statistiques ne cherche pas l’adéquation entre le réel et le fictif. Son but est de permettre à des minorités sociales d’accéder à l’écran dans les œuvres fictionnelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Ce courant sociologique n’est pas nouveau. Nous observons depuis un moment des dérives ethno-différentialistes dans le champ des sciences humaines et sociales. Ces dérives s’enracinent dans le présupposé que l’individu est “premier en droit“, que son ressenti est une donnée réelle et légitime et qu’il n’est plus possible de faire autre chose que répondre immédiatement à ses revendications. Les individus y sont appréhendés en catégories ethniques et sexuelles (les “Blancs“, les “Noirs“, les transgenres, les non-binaires, etc.). Au nom de l’égalité et de l’inclusion, ce courant sociologique (mais surtout politique et militant) sépare chaque minorité qui se replie sur elle-même au détriment d’un projet commun. Ces identités isolées et sans références communes appartiennent à un tout indistinct nommé “diversité“. Dans ce contexte, l’inclusivisme culturel ou “la diversité” est l’autre nom d’un séparatisme racial et de genres.

De la liberté du créateur

Cette nouvelle ère de l’audiovisuel et des médias qu’annonce le Plan Diversité, c’est celle du fondamentalisme démocratique qu’est l’inclusivisme woke. Le cabinet de la ministre […] semble avoir pour cheval de bataille la représentation à l’écran de toutes les minorités reconnues par les courants sociologiques ethno-différentialistes. Dans ce programme politique, le CCA sert visiblement d’incubateur. Depuis plusieurs mois, un formulaire oblige les auteurs, réalisateurs et producteurs à s’interroger sur la représentation des minorités issues de “la diversité” dans leur projet de film. “En aucun cas les réponses apportées n’influenceront la sélection et l’aide au financement de votre projet, explique ce document. La fiche 7 doit être envisagée comme une note explicitant la réflexion autour de la notion de diversité au sein du projet […]” Autrement dit, il ne s’agit nullement d’influencer l’écriture des projets mais de pousser à la réflexion. Nous voulons bien les croire.

Cependant, le parti politique de la ministre […], multiplie les initiatives. En témoigne cette journée d’étude du 18 juin intitulée : “La diversité dans la culture : les quotas comme solution ?” Malgré les propos rassurants du CCA, nous ne pouvons que constater l’écart entre les promesses de cette institution et les initiatives du parti de la ministre. Après un formulaire obligatoire, cette réflexion sur les quotas est le premier pas vers l’incursion du politique dans notre travail.

Cette dérive nous force à prendre position. En tant que citoyen, voulons-nous que le cinéma de notre pays représente le monde tel qu’il est, dans sa complexité et sa nuance, ou voulons-nous qu’il convoque le monde idéal d’un parti politique particulier ?

Une chose est sûre : nous assistons à une nouvelle ère de l’audiovisuel et des médias. Car, s’il faut le résumer, le choix qu’on nous propose est simple, c’est celui de la liberté du créateur ou celui de sa participation à une propagande politique.

d’après des auteurs connus de la rédaction de LALIBRE.BE
qui s’expriment ici de manière anonyme


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction, décommercialisation | sources : lalibre.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DR ; © lalibre.be | Plus dans wallonica.org sur le mouvement woke, le nouveau puritanisme et l’inclusivisme : Les dérives de l’idéologie woke ; Pourquoi n’existe-t-il pas de genre neutre en français ; ATWOOD : La servante écarlate


A la tribune :

ABSIL, Jean (1893-1974)

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Jean Nicolas Joseph ABSIL est né à Bon-Secours (Péruwelz), rue Crespelle (rue Émile Baijot) le 23 octobre 1893, et décédé à Uccle le 2 février 1974, puis inhumé le 20 avril au cimetière de Bon-Secours, où sa seconde épouse le rejoindra en juillet 1992.
Jean Absil étudie au Conservatoire de Bruxelles à partir de 1913. Il y suit studieusement tous les cours concernant les formes techniques de l’écriture musicale. Tenté d’abord par une carrière d’organiste, il s’oriente vers la composition avec Paul Gilson après la Première Guerre mondiale. Profondément marqué par les créations bruxelloises du Sacre du Printemps et du Pierrot lunaire, il s’intéresse aux différents courants de la musique contemporaine.
Prix de Rome en 1922, Absil se forge un langage très personnel, d’une modernité tempérée par une formation classique. Son besoin créateur est tel que son œuvre totalisera plus de 160 numéros d’opus comprenant des concertos, des symphonies, des ballets, des opéras, de la musique de chambre et de la musique instrumentale.
Il séjourne quelque temps à Paris, où il gagne le Prix Rubens en 1934, et fonde la Revue internationale de musique (1938). Chef du groupe La Sirène, il fait connaître la musique contemporaine. Son concerto imposé pour piano lors du premier Concours Ysaÿe de 1938 (ancêtre du Concours Reine Elisabeth) lui confère une renommée internationale.
Directeur, pendant 40 ans, de l’Académie de musique d’Etterbeek à laquelle il donna son nom en 1963, ce pédagogue incontesté a formé des générations de compositeurs ; il fut en effet également nommé professeur de fugue au Conservatoire Royal de Bruxelles et à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth. Il fut élu à l’Académie Royale de Belgique en 1955, et reçut le Prix Quinquennal du Gouvernement belge en 1964.
d’après BONSECOURS.BE

Compositeur, pédagogue et critique, Jean Absil était membre de l’Académie royale de Belgique. Son premier contact avec la musique se fait par l’apprentissage du bugle. Plus tard, il se hisse sur le banc de l’orgue à la basilique de Bonsecours, dont son père, François, est sacristain, et où il devient l’élève d’Alphonse Oeyen, lui-même élève d’Edgar Tinel. Il entre ensuite à l’Ecole Saint-Grégoire à Tournai. En 1913, on le retrouve au Conservatoire de Bruxelles où, malgré la recommandation de Louis De Looze, directeur de la Société de Musique de Tournai, mais vu qu’il a presque vingt ans, il est d’abord refusé par le directeur Léon Du Bois. C’est grâce à l’intervention de Mgr Ladeuze, recteur de l’Université catholique de Louvain, qu’il est accepté dans la classe d’orgue d’Alphonse Desmet et suit les leçons d’harmonie pratique d’Edouard Samuel.

Malgré la difficile période de la guerre, pendant laquelle il se voit forcé de subvenir à ses besoins, Jean Absil obtient en 1916 des premiers prix d’orgue et d’harmonie écrite (dans la classe de Martin Lunssen), suivis un an plus tard des prix de contrepoint et fugue avec Léon Du Bois. Ce brillant prix de fugue remporté d’emblée après quelques mois d’études ne le satisfait pas, mais Du Bois refuse de laisser le jeune homme se perfectionner dans ce domaine. Se tournant délibérément vers la composition, Jean Absil rencontre Paul Gilson en 1920 et suit avec ce dernier des cours de composition et d’orchestration. Sa première symphonie, d’allure encore quelque peu scolaire, est couronnée par le Prix Agniez tandis que sa cantate La guerre lui vaut un second Prix de Rome (1921), ce qui lui ouvre les portes du professionnalisme et subsidiairement celles de la direction de l’Académie de Musique d’Etterbeek qui aujourd’hui porte son nom.

En 1930, Jean Absil est appelé à enseigner l’harmonie au Conservatoire royal de Bruxelles, puis en 1939 la fugue. Il a ainsi l’occasion de former l’élite musicale du lendemain : parmi ses étudiants, on remarque entre autres de futurs directeurs de conservatoires, des compositeurs, des concertistes et des pédagogues comme Sylvain Vouillemin, Camille Schmit, Marcel Quinet, Henri Pousseur, Jacques Leduc, Arthur Grumiaux, Carlo Van Neste, Jenny Solheid, Jean-Claude Baertsoen, Max Vandermaesbrugge. Il espérait à juste titre une fin de carrière comme directeur du Conservatoire et sa déception fut grande lorsque, pour des raisons probables d’alternance linguistique, Marcel Poot fut nommé à la tête de l’établissement. Il ne deviendrait donc pas professeur “officiel” de composition, mais nombre de jeunes compositeurs le prirent comme mentor en allant le consulter dans son studio du 22, avenue du 11 Novembre à Etterbeek. On retrouve donc sous sa houlette privée des compositeurs, dont certains avaient déjà pu se forger une opinion de ses capacités d’enseignant au Conservatoire. Citons Marcel Quinet, Jacques Leduc, Paul-Baudouin Michel, Victor Legley, Jan Decadt ou Richard de Guide qui rédigera en 1965 une monographie consacrée au compositeur. Celle-ci le définit en tant que professeur : Absil ne correspond aucunement à la figure romantique d’artiste sentimental, mais laisse transparaître une sensibilité raffinée, une intransigeance absolue vis-à-vis des prérequis théoriques de l’écriture et une “redoutable intégrité”.

Parallèlement à l’enseignement, Jean Absil suit de près l’évolution de la musique contemporaine : il côtoie Paul Collaer et le Quatuor Pro Arte. Après l’obtention du Prix Rubens en 1934, il fait un séjour à Paris où il rencontre ses homologues français, notamment Florent Schmitt, et surtout le compositeur Pierre Octave Ferroud qui le pousse à fonder, à l’image du groupe parisien Le Titron, une société de jeunes compositeurs. Nouvel avatar aquatique, La Sirène, regroupe ainsi outre Absil de jeunes compositeurs comme Pierre Chevreuille, Marcel Poot ou André Souris.

Les préoccupations du compositeur sont également d’ordre critique et esthétique. Il rédige et publie en 1937 une brochure intitulée Les postulats de la musique contemporaine, que Darius Milhaud honore d’une préface. (…)

En 1938 il obtient le prix de composition pour le premier Concours Ysaÿe de piano, où son concerto, soutenu par l’interprétation d’Emil Guilels, remporte un véritable triomphe. Cette même année, il fonde, avec Stanislas Dotremont et Charles Leirens, La revue internationale de musique (RIM). Les contacts internationaux de ses collaborateurs et sa réputation grandissante à l’étranger font de cette initiative une entreprise appuyée par des personnalités internationales tels Daniel-Rops, Le Corbusier, André Maurois ou Marcel Dupré. Jean Absil y ouvre une section de “Documentation critique” dans laquelle on trouve l’analyse des œuvres nouvelles, une revue des livres et une revue des revues. (…)

La plume critique d’Absil ressuscite dès 1955, dans le Bulletin de la Classe des Beaux-Arts de l’Académie royale de Belgique qui l’accueille en tant que correspondant. Il y dénonce les anachronismes du Prix de Rome (1959), écrit les éloges d’académiciens disparus (1962, Raymond Moulaert; 1965, Joseph Ryelandt) et un article particulièrement intéressant sur Paul Hindemith (1964), qui avait été élu membre associé de l’Académie en 1956. La personne d’Hindemith est mise en valeur tant sur le plan théorique qu’esthétique et Jean Absil souligne les qualités du compositeur de Gebrauchsmusik qui met la musique savante dans les mains des amateurs, rôle qu’il endossera avec ses chœurs pour enfants ou ses pièces dédiées à la pratique en académies de musique. Entre-temps, il est devenu membre de l’Académie (1962). Il en devient président tout en dirigeant la Classe des Beaux-Arts (1968), ce qui traditionnellement lui permet d’écrire un discours qu’il consacre à l’humour en musique.

Au plan compositionnel, Jean Absil lit et analyse la musique de ses contemporains et tout en tenant compte des différents courants, mais sans en adopter aucun de manière systématique, se crée petit à petit un style personnel.

Dans son poème symphonique La mort de Tintagiles (op. 3, 1923-1926), d’après Maeterlinck, Absil utilise à la fois la polytonalité et l’atonalité, et fait usage du leitmotiv, technique qu’il abandonne par la suite. Sa Rhapsodie flamande (op. 4, 1928) fait hommage à l’enseignement de Gilson. Son Quatuor à cordes n° 1 (op. 5, 1929) marque un tournant dans son œuvre. Au contact de la musique de Schoenberg (particulièrement de son Pierrot lunaire), de Stravinsky, de Milhaud ou d’Hindemith, pour n’en citer que quelques-uns, l’écriture d’Absil se libère du joug de la scolastique et sa production devient plus originale. Il se met à élaguer le superflu, se libère du foisonnement orchestral – héritage de l’enseignement slavophile de Gilson – pour se soumettre à l’écriture exigeante de la musique de chambre. Ainsi, de 1929 à 1937, il n’écrit que peu d’œuvres orchestrales. Citons cependant son Concerto pour violon et orchestre n° 1 (op. 11, 1933) et sa Symphonie n° 2 (op. 26, 1936). Son écriture favorise l’autonomie des différentes voix, en leur donnant des cellules à déployer, tournant autour de quelques notes “polaires” qui ponctuent ce que l’on peut appeler le mode mélodique, tenant compte plus de l’aspect horizontal qu’harmonique. Ces cellules bourgeonnent spontanément dans une écriture contrapuntique. (…)

Sur le plan rythmique, le goût objectif, positiviste d’Absil ne l’autorise pas à écrire “flou”. Sa musique révèle une grande invention rythmique déjà présente dans son Trio à cordes. Les changements métriques ne manquent pas, mais il faut remarquer que les mesures à sept ou onze temps ne donnent pas une impression d’arythmie car elles s’adaptent parfaitement aux contours du phrasé. Cette métrique particulière est présente dans certaines musiques populaires dont il s’inspire. Pensons aux diverses pièces relevant des traditions roumaines, bulgares, brésiliennes ou chinoises. Notons au passage que le folklore lui fait souvent adopter la forme rhapsodique : Rhapsodie flamande (op. 4, 1928), Rhapsodie roumaine (op. 56, 1943), Rhapsodie brésilienne (op. 81, 1953), Rhapsodie bulgare (op. 104, 1960). La diversité rythmique est obtenue entre autres en juxtaposant des cellules paires et impaires qui impriment d’intéressants contrastes à sa musique.

Sur le plan structurel, Jean Absil reste classique, mais il se tourne fréquemment vers les formes qui ont précédé la sonate, celle-ci convenant moins bien au style contrapuntique et aux motifs mélodiques qu’il affectionne. Il s’oriente volontiers vers l’aria, la gigue, la chaconne, la passacaille, la suite ou encore les variations. L’esprit de la variation imprègne toute la facture de son second quatuor à cordes. On retrouve ce monothématisme dans la pratique de l’ostinato dans sa mélodie L’infidèle sur texte de Maeterlinck (op. 12, 1933). (…)

Signalons encore la Fantaisie concertante pour violon, op. 99, qui, proposée en 1959 au concours de composition du Concours Reine Elisabeth, remporte le prix à l’unanimité.

© Editions Berbèn

Pour terminer, dans un domaine allant des œuvres pédagogiques au répertoire de concert, Jean Absil se tourne vers les nouveaux instruments enseignés dans les établissements belges. C’est le cas de la guitare. On trouve son intérêt pour la guitare dans le choix des textes de ses premières mélodies : Guitare (Paul Brohée) et Autre Guitare (Victor Hugo). Pour aborder la technique complexe de cet instrument, il se fait conseiller par Nicolas Alfonso qui enseigne dès la fin des années cinquante, d’abord en Académies puis au Conservatoire royal de Bruxelles. Dans les nombreuses œuvres qu’Absil consacre à la guitare, on retrouve les caractéristiques formelles qui sont les siennes, mais avec un langage moins novateur qu’auparavant : Suite (op. 114, 1963), Pièces caractéristiques (op. 123, 1964), Sur un paravent chinois (op. 147, 1970), Petit bestiaire (op. 151, 1970)…

De l’œuvre d’Absil se dégage une impression de sobriété, un intellectualisme sans cérébralité, une rigueur de l’écriture, une parfaite connaissance des courants modernistes et l’emploi du matériau dodécaphonique, mais son écriture relève plus, comme il aimait à le revendiquer, d’un classicisme libertaire.

d’après CONCOURSREINEELISABETH.BE


SMET, Jean-Philippe, dit Johnny Hallyday (1943-2017)

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Johnny Hallyday et la Belgique de son père : une relation contrariée

[AFP-RTBF, 6 décembre 2017] Johnny Hallyday, décédé dans la nuit de mardi à mercredi, n’a jamais vraiment renoué avec la Belgique, le pays de son père qui l’a abandonné après sa naissance, comme l’illustre sa bataille controversée pour acquérir la nationalité belge avant de finalement renoncer, il y a dix ans.

Je l’ai inventé tout entier
Il a fini par exister
Je l’ai fabriqué comme j’ai pu
Ce père que je n’ai jamais eu

C’est ce qu’a chanté “l’idole des jeunes” qui n’a jamais fait mystère de cette blessure inconsolée. “Ne pas avoir eu de père a marqué toute ma vie. La déchirure…“, écrit Johnny, né le 15 juin 1943 à Paris, dans son autobiographie.

Léon Smet – un artiste de cabaret bruxellois proche des Surréalistes, monté à Paris avant la Deuxième guerre mondiale – a déserté le foyer familial huit mois après la naissance de son fils, qu’il a d’ailleurs tardé à reconnaître à l’état-civil. En réalité, Jean-Philippe Smet, le nom de Johnny, sera élevé par sa tante paternelle belge Hélène, qui vivait alors à Paris avec son mari et ses deux filles. Le petit garçon déménagera ensuite avec cette famille d’artistes à Londres, où ses deux cousines étaient devenues danseuses de music-hall.

Après la guerre, son père qui avait travaillé pour une télévision lancée par l’occupant nazi à Paris, se réfugie en Espagne comme de nombreux Français craignant d’être poursuivis pour collaboration, selon ses biographes. Léon Smet revient ensuite à Bruxelles, où il ouvre une école d’art dramatique, mais sans jamais vraiment reprendre contact avec son fils. […]


Johnny, requiem pour un feu

[LETEMPS.CH, 6 décembre 2017] Atteint d’un cancer des poumons, Johnny Hallyday est décédé cette nuit à l’âge de 74 ans. L’homme aux 110 millions d’albums vendus a su chanter comme personne, sans fausse pudeur ni surmoi encombrant, la bataille existentielle, l’amour trahi ou la soif de rédemption. Hommage.

Parc des Princes, 18 juin 1993. Il y a sur la scène une réplique du Golden Gate Bridge de San Francisco qui s’étend sur près de 100 mètres. Elle a été conçue dans le plus grand secret sur une base militaire alsacienne ; tout à l’heure, elle sera le théâtre d’un ballet de Harley-Davidson et de bagarres épiques, mimées par des cascadeurs. Johnny a enfilé un blouson si clouté qu’on dirait une cotte de mailles, une chemise de soie rouge à col andalou, du cuir, partout, il ne fait pas le malin. Son imprésario Jean-Claude Camus a eu la bonne idée de lui demander, en guise d’ouverture, de traverser la foule entière. Il y a autour du chanteur deux rangées de gardes du corps, dont certains ont un “JH” doré imprimé sur le t-shirt.

Le chemin du calvaire est interminable, il faut fendre un parterre de 60 000 personnes dont beaucoup attendent depuis midi. “J’ai mis vingt gars costauds autour de lui, mais le mouvement de foule était dingue“, se souvient Camus. “C’était irrespirable. Ce jour-là, on s’est mis en danger.” On se bat pour le corps du roi. Johnny évite comme il peut des mains qui lui passent dans les cheveux, sur les bras, dans le dos, il souffle, il transpire, il sourit pour donner le change. Le cortège n’avance pas. Camus est presque écrasé, puis expulsé du groupe. Dans la tribune VIP, Alain Delon devise avec Mireille Darc ; Belmondo, Vartan, Jean-François Copé, les Balkany, Mick Jagger, l’aristocratie est au spectacle.

La quête du père

Finalement, à quelques mètres de l’arrivée, Johnny Hallyday monte pratiquement sur le dos d’une armoire à glace, on le soulève jusqu’à la scène, il tombe dans les bras de son guitariste. Il est essoré, le concert n’a pas encore commencé. Il écarte les jambes, comme s’il chevauchait un étalon. Il contemple son peuple. Longuement. Le regard crispé s’apaise, la douleur s’efface. Il a 50 ans. Il vient d’échapper à la meute qui chante maintenant son nom, ce nom qu’il a pris, ce nom qui est un costume de paillettes et une machine à rêves.

Le lendemain et le lendemain encore, il reproduira exactement la même entrée. Johnny parmi les siens, au risque de se rompre le cou, au risque d’être dévoré vivant. Comme si le rock’n’roll exigeait ce don.

Soigne tes entrées, soigne tes sorties. Entre deux, démerde-toi.” Johnny a 9 ans quand il rencontre Maurice Chevalier dans sa résidence de banlieue parisienne. Le dieu du music-hall lui donne ce seul conseil qu’il suivra à la lettre pendant une vie entière. A 9 ans, Johnny est déjà un vétéran du spectacle. Il tourne avec ses cousines et une sorte de père de substitution, un danseur américain qui a pris le pseudonyme de Lee Halliday. Johnny ne veut surtout plus s’appeler Jean-Philippe Smet. Il occulte son géniteur, un alcoolique notoire qui a vendu sa layette le jour de sa naissance, le 15 juin 1943 à Paris.

Léon Smet refait tout de même surface, de manière obsessionnelle. Il vend des images de retrouvailles à des paparazzis quand Johnny devient célèbre. Il incendie l’appartement que son fils lui a offert. Quand Léon meurt, Johnny se retrouve seul à ses funérailles, dans un village belge qui semble condamné à la pluie. Et quand lui-même se retrouve comateux, dans un hôpital de Los Angeles, c’est le nom de Léon qu’il psalmodie dans un demi-songe d’enfant blessé. C’est une clé de Johnny, la quête éperdue d’un père qui ne faillirait pas, d’un mâle qui domine. Il n’a pas 14 ans lorsqu’il se retrouve au cinéma devant des films de cow-boys à admirer ces mecs solitaires, impavides, qui n’ont besoin de rien d’autre que d’un colt et d’un cheval.

La France divisée

Dans une salle à moitié vide où quelques filles crient quand elles voient surgir à l’écran le visage d’Elvis, Johnny découvre qu’il existe une force virile, une expression qui réconcilie l’Amérique d’après-guerre, libératrice, et la puissance subversive de la jeunesse. Devant ce navet glorieux baptisé Amour frénétique, Johnny prend le rock’n’roll comme une lame de fond.

Cela fait des années qu’il chante Davy Crockett dans une chemise à carreaux de trappeur nordiste, mais il pense encore qu’il deviendra plutôt acteur. Il se retrouve donc à 17 ans dans un studio de télévision, filmé en noir et blanc, devant la robe fleurie de la présentatrice Aimée Mortimer. Il est si timide face à Line Renaud, sa marraine de show-business, qu’elle se moque gentiment de lui. Il répond: “oui“, “non” et “bien sûr“, rien d’autre. On prétend que son père est américain et qu’il en a hérité le nom. Lui ne dément pas. Ce qui compte, c’est que ça passe.

© Daniel Filipacchi

Johnny chante Laisse les filles, d’une petite voix de ténor érotique. La moitié des téléspectateurs écrivent pour se plaindre de la chanson et de la gestuelle. L’autre moitié exige qu’on le programme chaque nuit qui suivra, jusqu’à la fin des temps. Johnny divise la France, c’est en cela qu’il fait consensus. Le 18 avril 1963, pour le premier anniversaire de Salut Les Copains, Daniel Filipacchi réunit la nouvelle génération des yé-yé sur la place de la Nation, à Paris. Plusieurs centaines de milliers d’adolescents font le déplacement pour apercevoir Johnny et Sylvie Vartan ; des bandes de blousons noirs sèment la pagaille, explosent des vitrines. Le général de Gaulle s’étouffe: “S’ils n’ont rien à faire, qu’ils construisent des routes.Philippe Bouvard, dans Le Figaro, commente avec un certain sens de l’analogie: “Quelle différence entre le twist de Vincennes et les discours d’Hitler au Reichstag?

La bande du Golf Drouot anticipe le choc de 1968, la révolution culturelle qui se met en branle, mais sans fleur ni pacifisme. Johnny est une forme d’anarchiste de droite pour lequel l’exigence de liberté dépasse de très loin celle de fraternité ou d’égalité. Dans les textes qu’il choisit de chanter, il prendra toujours le parti des rebelles, des hors-la-loi, il célèbre les pénitenciers et finit, comme Johnny Cash, par animer les maisons d’arrêt ; en 1974, il se retrouve à Bochuz, dans le canton de Vaud, où il entonne La Prison des orphelins, devant des détenus qui lui disent au revoir en frappant dans la nuit leur gobelet de métal contre les barreaux de leur cellule. Miossec écrira pour lui une chanson qui s’ouvre sur ces vers: “J’ai purgé ma peine/A en trancher mes veines.

“Petit chauffeur”

Johnny est pour ses auteurs une invitation à la démesure ; ils savent que personne d’autre que lui saura chanter, sans fausse pudeur ni surmoi encombrant, la bataille existentielle, l’amour trahi, la soif de rédemption, la mort et la résurrection. L’essentiel des plumitifs francophones envoie des textes sitôt que le chanteur annonce travailler à un nouvel album. Au fil des ans, Philippe Labro, Ravalec, Françoise Sagan, Jean Rouaud pigent pour lui. Il inspire. Dès 1964, Marguerite Duras décrit le phénomène :

Johnny, c’est Johnny. Hallyday – Johnny Hallyday. Grosse machine de plusieurs milliers de chevaux, broyeuse, lanceuse de flammes, de larmes, qui dévale à cent soixante à l’heure sur la France : Johnny est le petit chauffeur. Il marche comme un dieu, vraiment. C’est un petit chauffeur de génie.

Johnny intrigue les intellectuels, il est un objet d’étude. L’écrivain Daniel Rondeau, qui le suit pendant des décennies, devient son scribe ; en 1998, il publie dans Le Monde un entretien où l’idole admet prendre de la cocaïne “pour relancer la machine, pour tenir le coup“. Le scandale est énorme. Il y a dans les ouvrages de Rondeau sur Johnny des phrases d’entomologiste happé par son sujet: “Il n’est pas seulement la foudre et le convulsionnaire, mais aussi le paratonnerre et l’ambulance.” Pour ceux qui tentent de le penser, Johnny est une anomalie captivante, l’incarnation de la gauloiserie, mais avec le costume et les colifichets de l’américanité ; il incarne un pays dont il n’épouse aucun code et les westerns de carton-pâte dont il a fait son décor, cet accent et cette élocution qui n’appartiennent ni à l’est ni à l’ouest, ont fini par structurer un autoportrait du Français moyen qui rêve d’ailleurs.

La détestation de “Charlie Hebdo”

Il est analysé, certes, il est accueilli par des compositeurs comme Michel Berger ou Jean-Jacques Goldman qui s’en servent comme d’une voiture de course. Il est aussi beaucoup moqué. Très rapidement, Johnny devient une image de la beaufitude, il est l’idiot trébuchant, celui qui appelle ZidaneZazie“, celui qui aurait cru que Toulouse-Lautrec était l’affiche d’un match de foot, il est le rieur de “la boîte à coucou” dans les Guignols de l’Info sur Canal+, il est celui que les mauvais imitateurs affublent d’un “ah que” en début de chaque phrase – parce qu’il a utilisé l’interjection dans “Que je t’aime“.

Johnny est même détesté par ceux de Charlie Hebdo qui le mettent en Une avec ce titre: “Voleur comme un Français, con comme un Belge, chiant comme un Suisse.” Un an après les attentats contre la rédaction du magazine, lorsqu’il est invité place de la République pour chanter en l’honneur des victimes, le dessinateur Siné se lamente : “Jusqu’où iront-ils dans l’ignominie ?

Une vie scrutée jusqu’à l’obscénité

Il est, pour une bonne partie de la gauche intello, l’incarnation même d’une droite réactionnaire qui choisit dès qu’elle le peut l’exil fiscal. En 2015, Johnny Hallyday se sépare d’un chalet de 320 m² à Gstaad qui porte le nom de sa fille Jade ; la société de courtage Sotheby’s en demande 9.975 millions de francs. La presse a étudié la géolocalisation de ses photos Instagram pour prouver qu’il ne passait pas six mois en Suisse et que rien ne justifiait donc son forfait fiscal. Johnny fuit, on le retrouve. Comme à chaque fois.

C’est la constance d’une vie scrutée jusqu’à l’obscénité. Le 10 avril 1963, il est filmé les yeux encore embués sur un lit. Il vient de faire un malaise. Le journaliste le soumet à un interrogatoire de police : “Vous avez feint un évanouissement pour éviter le service militaire ?” Johnny se défend mollement. Il veut en finir. Quand on le retrouve un peu plus tard les veines ouvertes dans une salle de bains, son producteur appelle immédiatement les journaux.

On dira : rançon de la gloire. Les bulletins de santé de Johnny deviennent des nouvelles nationales. En 2009, depuis la tribune du Conseil européen à Bruxelles, le président Nicolas Sarkozy révèle qu’il a appelé David Hallyday pendant la nuit pour s’informer de la santé du héros hospitalisé. Le corps de Johnny est soumis à un examen constant, une attention scrupuleuse à laquelle il se soumet: en début d’année 2017, il annonce son cancer, retourne le 15 mai sur Instagram, en perfecto, lunettes noires et cheveux teints, et remercie ses fans pour les messages de soutien. Johnny admet qu’il ne s’appartient pas. On sait ce qu’il boit, ce qu’il fume, ce qu’il sniffe, avec qui il fait l’amour, avec qui il ne fait plus l’amour, sur quelle moto il retrouve sa liberté, quel styliste l’habille, combien d’enfants il a adopté et dans quelles circonstances. Il lui arrive même de jouer des doubles parodiques de lui-même dans des films; comme si, entre le masque et son double, il n’y avait plus d’espace possible.

Tout cela offre, de toute façon, matière à chanson. C’est ce qui importe. Il a toujours parlé de sa mort. Dans un Ave Maria à la voix sanglotée, il la défie : “Allongé dans l’herbe je m’éveille/J’ai vu la mort dans son plus simple appareil/Elle m’a promis des vacances.” Au fil des quelque 1300 chansons qui sont passées par cette voix d’acier détrempé, au long des 180 tournées qui ont fait de sa vie un road-movie circulaire, Johnny Hallyday a fini par réussir son coup. Il a bâti un être surdimensionné, la fusion bricolée de héros découverts en Cinémascope ; un être qui ne marche que les jambes arquées, qui ne sort que recouvert de peaux d’animaux. Pas un Américain. Mais un Américain dessiné par un enfant français, né pendant la guerre. Johnny a tant tanné la peau de Jean-Philippe qu’il a fini par prendre toute la place, par se substituer à lui.

Elvis de fiction

Il n’y a que les esprits légers pour ne pas juger sur les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible, et non l’invisible“, écrivait Oscar Wilde. Il suffisait de voir Johnny Hallyday apparaître sur une scène, même si on ne l’attendait pas vraiment, pour comprendre qu’il ait résisté si longtemps. Il était sûr de lui. D’une confiance impérieuse, face à des fans qui eux aussi avaient enfilé du cuir, des franges. Au Paléo de Nyon, en 2015, dans son pantalon de croco, son gilet de croco, des colliers empilés comme sur un autel vaudou, Johnny avait fait asseoir les doutes. Il était l’outrance et la sidération. Son ami Eddy Mitchell expliquait bien l’engagement total qui, même pour les plus dubitatifs, faisait céder une à une les préventions: “Sur scène, il entre en Goldorak et James Dean. Il fait une entrée fracassante, une hache à la main, et cinq minutes après, il peut hurler de désespoir parce que sa copine l’a plaqué.

Hypnotiseur pendant plus de soixante ans. Johnny Hallyday était un mensonge qui disait la vérité. Un Elvis de fiction auquel un peuple s’était identifié. Il existe dans toute la francophonie des milliers d’appartements encombrés où les albums collectors, les trophées, les statuettes, sont exposés dans leur emballage d’origine. Dans ces mausolées anticipés que les amoureux de Johnny ont bâtis, la légende continuera de croître. Avec des prières qu’il avait déjà chantées pour eux :

Ça ne peut pas finir
Et j’aurais beau partir
Je resterai toujours pour toi
A portée de voix.

d’après Arnaud ROBERT


Jean-Philippe, le film (2006)

 

Jean-Philippe : comédie française (2006) de Laurent Tuel avec Fabrice Luchini et Johnny Hallyday.

On en connaît des comme ça, qui écoutent les tubes de leur chanteur favori du matin au soir, collectionnent les autographes, ne manquent pas un concert. Tel est Fabrice (Fabrice Luchini), père de famille, fan de Johnny Hallyday à en rendre sa femme jalouse. “Tu vas la fermer ta gueule ?”, hurle un voisin mal embouché un soir qu’il rentre saoul en braillant des airs de son idole. “Si vous cherchez la bagarre…”, répond l’éméché et il se prend un bourre-pif qui le plonge dans les ténèbres. Quand Fabrice se réveille, il est dans la quatrième dimension, un monde parallèle où Johnny n’existe pas. Personne n’en a jamais entendu parler, ses disques n’ont jamais existé, la star du rock se nomme Chris Summer. Déprimé, sans repères, Fabrice a une illumination : si Hallyday est inconnu au bataillon, Jean-Philippe Smet doit bien se trouver quelque part. Et le voilà parti à la recherche du grand fauve belge, à faire le tri parmi les homonymes (un Noir, un travelo…) jusqu’à tomber sur le bon, patron de bowling…

Jean-Luc DOUIN, LEMONDE.FR


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Plus de scène…

POL : Les passantes (1918)

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[FRANCETVINFO, 8 mars 2018] #JournéeDesDroitsDesFemmes : Les Passantes, une chanson dans laquelle Georges Brassens disait son amour des femmes il y a plus de quarante ans (sur un texte d’Antoine POL), a désormais un clip officiel tout neuf. Réalisée à l’occasion de la Journée de la femme, cette vidéo à la fois poétique, émouvante et souriante, est une ode à la femme signée de la jeune réalisatrice belge Charlotte Abramow.

Réinjecter de la modernité dans un texte du patrimoine

C’est Universal qui a invité la jeune photographe et vidéaste belge à s’emparer de ce poème écrit par Antoine POL et mis en chanson par Georges Brassens en 1972. Charlotte Abramow, 24 ans, déjà aux manettes des deux premiers clips délicieux de la prometteuse chanteuse Angèle (La loi de Murphy et Je veux tes yeux), réussit un nouveau sans-faute.

Je veux dédier ce poème / A toutes les femmes qu’on aime / Pendant quelques instants secrets / A celles qu’on connaît à peine / Qu’un destin différent entraîne / Et qu’on ne retrouve jamais“, chante Georges Brassens dans Les Passantes. Avec ses visuels très pop et colorés, Charlotte Abramow commence par réinjecter de la modernité à cette chanson du patrimoine.

Elle s’attèle ensuite, par petites touches drôles et poétiques, à aller plus loin en donnant à voir les femmes dans tous leurs états et toute leur diversité. Elle montre ainsi une succession de vulves stylisées, les rides, les règles, la cellulite, une façon de dégommer quelques diktats et autres tabous en montrant ce que la société refuse de voir du corps des femmes.

Une ode à la liberté et à la diversité des femmes

J’ai imaginé cette vidéo comme un poème visuel. Une ode à la femme, à leur liberté et à leur diversité. A tous types de corps, tous types de métier. Montrer qu’il ne doit pas y avoir de barrière pour la femme, un être humain avant tout.“, explique Charlotte Abramow.

A chaque couplet, ses images répondent, souvent de façon métaphorique – une jeune femme se débat dans une boîte lorsque Brassens évoque les femmes déjà prises et vivant des heures grises, alors qu’une femme aux cheveux blancs danse magnifiquement lorsqu’il est question des soirs de lassitude où les fantômes du souvenir peuplent la solitude.

On y croise des chanteuses, boxeuses, actrices, photographes, journalistes, jeunes ou âgées, grandes ou petites, fluettes ou fortes, noires ou blanches, rousses ou brunes. Toutes sont belles, fortes, dignes et touchantes. Espérons que le regard de Charlotte Abramow résonne au-delà de la Journée de la femme.

Laure NARLIAN

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets

A celles qu’on connaît à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais

A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit

Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui

A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin

Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main

A la fine et souple valseuse
Qui vous sembla triste et nerveuse
Par une nuit de carnaval

Qui voulut rester inconnue
Et qui n’est jamais revenue
Tournoyer dans un autre bal

A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d’un être trop différent

Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D’un avenir désespérant

A ces timides amoureuses
Qui restèrent silencieuses
Et portent encor votre deuil

A celles qui s’en sont allées
Loin de vous, tristes esseulées
Victimes d’un stupide orgueil

Chères images aperçues
Espérances d’un jour déçues
Vous serez dans l’oubli demain

Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu’on se souvienne
Des épisodes du chemin

Mais si l’on a manqué sa vie
On songe avec un peu d’envie
A tous ces bonheurs entrevus

Aux baisers qu’on n’osa pas prendre
Aux cœurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir

On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir.

Antoine POL (1888-1971),
Les passantes (in Des Émotions poétiques, 1918)


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Ecouter encore…

SOLBACH, Henri (1917-2007)

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Henri SOLBACH [parfois orthographié Henry] débute à Liège vers 1935 dans des orchestres de danse à coloration jazzy plus ou moins marquée : Jean Wery et ses Ric-Racs, Lucien Hirsch, Gene Dersin, Oscar Thisse. Il retrouvera Oscar Thisse après la guerre puis commencera à travailler en collaboration avec Jean Evrard et Coco Gonda.

Il joue à cette époque du ténor, de la clarinette, du violon, etc. Il ne se spécialisera dans le baryton que plus tard. Pendant les années 50, il travaille avec le pianiste Maurice Simon et surtout dans l’Equipe (Evrard, Gonda) et avec Roland Thyssen (l’orchestre de variété Henri Roland n’est en fait que l’association d’Henri Solbach et Roland Thyssen !). Parallèlement au travail en cabaret, il participe à de nombreuses tournées avec les orchestres de Jean Omer, Robert de Kers, et surtout Eddie de Latte avec lequel il parcourt toute l’Europe. A Barcelone, Solbach travaille avec Xavier Cougat qui lui enseigne la technique des tumbas.

Etant musicien professionnel, à cette époque, il a surtout joué de la variété jazzy, et occasionnellement du middle-jazz. Dans les années soixante, retrouvailles avec le jazz : il entre dans le Jump College. Il mène de front une activité d’artiste-peintre, réalisant des toiles à tendance surréaliste pour lesquelles il obtient plusieurs distinctions. En 1980, il fait partie de deux grandes formations de jazz moderne : Saxo 1000 et Act Big Band. Par la suite, il revient à un répertoire plus traditionnel en se produisant au sein du Jazz de Liège et du Jazz de Wégimont pour lesquels il réalise de nombreux arrangements.

Jean-Pol SCHROEDER


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés), correction et actualisation par wallonica.org | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : entête de l’article © hotclubdebelgique.wordpress.com | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

OTEIZA, Jorge (1908-2003)

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Né le 21 octobre 1908, à Orio, Jorge OTEIZA avait abandonné des études de médecine pour se consacrer à l’art. Ses premières sculptures, dès 1935, sont faites d’assemblages d’objets trouvés. Il s’installe durant plusieurs années en Amérique du Sud, où il enseigne la céramique à Buenos Aires avant de revenir en Espagne en 1948. En 1950, il gagne un concours de sculpture pour la basilique de Aránzazu, mais l’installation finale de ses œuvres est interdite. Au milieu des années 1950, il développe son Projet expérimental, dans lequel la pierre, marbre le plus souvent, est taillée selon des formes contradictoires mais complémentaires. En 1957, il remporte le Premier Prix de la Biennale de Sao Paulo et reçoit en 1988 le prestigieux Prix prince des Asturies.

Le souci premier d’Oteiza est de concilier les traditions séculaires de la statuaire basque avec les acquis de l’art moderne, pour réconcilier homme et nature, art et religion, et revivifier la culture de sa région natale. C’est dans cet esprit qu’il explore des formes abstraites géométriques, inspirées des travaux des constructivistes russes. Cette voie le conduit à sillonner l’espace et les énergies qui peuvent se développer et se ressentir dans les vides organisés par la sculpture. Son œuvre va en s’épurant, utilise des plaques métalliques qui, marquées par la leçon de Cézanne, forment des éléments géométriques simples comme le cube, le cylindre ou la sphère dans des séries portant les titres génériques d’Inoccupations spatiales, Caisses métaphysiques ou Caisses vides.

Auteur de nombreux essais sur l’espace, passionné de poésie, Jorge Oteiza se définissait comme un “athée religieux”. Mais il ne s’était pas pour autant retiré des affaires du monde : il avait ainsi mené une croisade contre l’ouverture, financée par le Pays basque, du Musée Guggenheim de Bilbao et juré qu’aucune de ses œuvres ne figurerait dans ce qu’il considérait être “l’espace du colonialisme culturel américain”.

d’après LEMONDE.FR


“Les Apôtres”, ND d’Arantzazu © baskulture.com

Les œuvres figuratives de Jorge Oteiza, rugueuses et expressives, témoignent déjà, au début de sa carrière, d’une recherche de la forme essentielle, au plus près de son centre et de son énergie, libérée de ses épaisseurs de traditions et d’académismes. Il affectionne alors des volumes ramassés et puissants, ignorant que son travail expérimental le conduira à devenir sculpteur abstrait, sculpteur du vide.

Inventer des formes et ordonner des forces

Les impressionnantes sculptures en pierre de la basilique d’Aránzazu possèdent la même part d’énigme et de révélation que les cromlechs mégalithiques, qui fascinent Oteiza. En 1951, les figures de la Friso de los Apóstoles (Frise des Apôtres), ultérieurement surmontée, en 1969, d’une Pietà de même facture, semblent comme eux ordonner des forces et échapper toujours, au moins pour partie, à l’interprétation. Le vide, qui sera plus tard le matériau même du sculpteur, creuse déjà ici les visages et les corps en un style où se mêlent un mode figuratif, qui se refuse pourtant à n’être que simple représentation de la réalité, et les prémisses d’une abstraction qu’Oteiza développera ensuite jusqu’à ses limites.

Les sculptures de cette période entrent en résonance avec les œuvres de Constantin Brancusi et surtout avec celles d’Henry Moore, sculpteurs qu’Oteiza admire et dont l’influence est très tôt manifeste dans son travail . Il partage avec Moore le goût d’une sculpture “organique”, en laquelle l’humain et le végétal se mêlent, et il se risquera comme lui à trouer les figures pour que l’espace y circule, tout en maintenant la densité de la matière. Les vides et les pleins créent, dans les œuvres d’Oteiza comme dans celles de Moore, des jeux d’ombres et de lumière qui semblent émaner des statues et leur confèrent l’apparence du vivant. Ces absences de matière, ces manques que déjà Oteiza creuse dans le ciment, le plâtre, la pierre ou le bois, s’accentuent singulièrement jusqu’à dessiner des contours de plus en plus abstraits. Le modèle mathématique, plus tard très prisé par l’architecte Frank Gehry, en serait l’hyperboloïde.

D’autres rencontres vont cependant advenir, et d’autres recherches orienteront la pratique d’Oteiza vers une liberté plus affirmée, une radicalité et une inventivité en matière d’expérience de l’espace qui lui vaudront l’admiration de Richard Serra.

Plier et déplier l’espace

À la fin des années 1950, Oteiza passera de l’organique au géométrique, du geste à la conception quasi mathématique de la forme, vers une abstraction de plus en plus affirmée. La bibliothèque d’Oteiza rend compte de son insatiable curiosité, de l’éclectisme de ses goûts et de la multiplicité de ses centres d’intérêt, de la philosophie à la mécanique des fluides, de l’architecture à la linguistique et l’anthropologie. Les avant-gardes artistiques y occupent une grande place, avec une prédilection pour Kazimir Malevitch à qui il déclare s’identifier tant en matière de spiritualité que de propositions plastiques.

Malevitch voyait dans le suprématisme, qu’il inventa, les fondements d’une nouvelle pensée pour l’art et l’architecture où l’objet ferait place à l’esprit :

Lorsqu’en 1913, dans mon effort désespéré de libérer l’art du poids inutile de l’objet, je pris la fuite dans la forme du carré et réalisai et exposai un tableau qui ne se composait de rien d’autre que d’un carré noir sur fond blanc, les critiques se lamentèrent […]. Plus d’images de la réalité, plus de représentations idéales – rien qu’un désert ! Mais ce désert est rempli de l’esprit de la sensibilité pure (sans les objets) qui pénètre tout (Kazimir Malevitch, cité par Michel Seuphor)

Malevitch conçut ainsi des Planites, habitations destinées à planer dans l’espace au gré des courants atmosphériques et magnétiques, ainsi que des Architectones, à la régularité constamment contredite par l’asymétrie et la multiplicité des plans. Comme Malevitch invente un quadrangle irrégulier capable de se développer en tous sens dans l’espace, Oteiza, qui reconnaît en lui l’unique fondateur de “nouvelles réalités” spatiales, va déployer des polyèdres de fer en assemblant des “unités planes” pour réaliser de multiples “Boîtes vides” et “Boîtes métaphysiques”.

Les recherches de Malevitch tiennent lieu de “forme matrice” pour Oteiza qui s’emploie à plier et déplier le métal, à le courber et à le dérouler en ellipses, comme s’il pliait et dépliait l’espace même, en d’infinies variations, à la manière de la série Desocupación de la esfera (Désoccupation de la sphère). Les sculptures d’Oteiza sont des objets de réconciliation du monde intérieur avec le monde extérieur, silencieux et actifs.

Le vide et le plein

Expérimentant les relations entre légèreté et pesanteur, dont il réconcilie les oppositions en faisant du vide un élément constitutif de la sculpture et en accentuant paradoxalement les tensions entre déséquilibre et gravité, Oteiza déconstruit toute tradition sculpturale, crée des objets singuliers, ouverts, dont le centre est partout et nulle part. Il invente de purs signifiants plastiques, des entités non langagières, qui peuvent évoquer les expérimentations verbales de Mallarmé. Le poète, à qui il rend explicitement hommage avec une œuvre de 1958, Homenaje a Mallarmé, avait osé une rupture révolutionnaire entre la forme et le sens. Les sculptures d’Oteiza se libèrent à leur tour de tout signifié imposé, pour devenir des formes libres. Il crée alors des objets-signes, polysémiques, concentrant la plus grande intensité, dans le vide ou le plein que le sculpteur met en œuvre tour à tour.

Il serait en effet simplificateur de penser –sur le modèle platonicien ou hégélien– qu’Oteiza est allé de la matière à l’esprit sans retour et que ses recherches s’achèvent dans la proximité de la perfection du vide. En parallèle à ses expériences de “désoccupation”, Oteiza travaille encore et encore l’objet massif, les assemblages de lourdes formes élémentaires qu’il invente en découpant des craies de section carrée, articulant le vide avec le plein, donnant à voir non pas l’absence de matière mais la matière avec son absence. Tel est le sens de ses assemblages de cuboïdes qui deviennent stèles funéraires, de ses polyèdres de bronze ou de ses cubes d’albâtre et de marbre emprisonnant et diffusant la lumière. Tel est l’objet de ses “solides avec négatif”, à la fin des années 1950, conservant en creux l’empreinte d’un volume “désencastré”, d’une pièce désormais manquante, devenue à son tour autonome. Ses structures minimales semblent alors encore davantage à même, comme il en est des sculptures africaines ou océaniennes, de concentrer des champs de forces et de les diffuser, comme il en était de ses premières créations.

“Pieta”, San Sebastian © zone47.com
Miniaturiser l’univers

Après trois ou quatre années seulement dans cette voie non figurative, Oteiza déclare en avoir fini avec la sculpture. Il va d’ailleurs se consacrer désormais à la réflexion théorique –en des écrits denses et torrentiels, volontiers polémiques, parfois confus et souvent contradictoires– et à la rédaction d’écrits poétiques souvent véhéments, à l’image de sa personnalité.

Pourtant, contrairement à ce qu’il affirme en 1959, sa carrière de sculpteur n’est pas achevée. Certes, il lui faut honorer des engagements, concernant par exemple la basilique d’Aránzazu, et il s’emploie également à la réalisation de pièces précédemment conçues, notamment dans le cadre de commandes publiques. Mais il s’adonne aussi à la conception de formes nouvelles, dans le cadre de son Laboratoire Expérimental. Celui-ci constitue d’ailleurs en lui-même une démarche remarquable, il est en quelque sorte le work-in-progress d’une vie, livrant des clés de lecture pour comprendre l’ensemble de la production artistique de l’artiste.

Oteiza déclarait en 1957, à l’occasion de la IVe Biennale de São Paulo où il présenta, avec d’autres pièces, une Desocupación del cilindro, travaillé en formats très réduits et avec de très nombreuses variantes inachevées. Dès le début des années 1950, avec des matériaux faciles à manipuler, comme le zinc, le bois ou le plâtre, des couvercles de boîtes de conserve en fer blanc ou du banal fil de fer, il tord, coupe et assemble, façonnant des hyperboloïdes (notamment le Monumento al prisionero político desconocido, réalisé en 1965 d’après une maquette de 1952, de quelques centimètres de hauteur), des unités de “désoccupation du cube et de la sphère”, et autres “modules Malevitch”.

On trouve, dans ce Laboratoire Expérimental, de curieuses “trames spatiales” miniatures, à la fonction indécidable, entre science, architecture et poésie, ainsi que de nombreuses variations sur l’idée de “point en mouvement”, dont certaines ont donné lieu à des réalisations en grandes dimensions. Ces lignes sinueuses pourraient bien avoir quelque affinité avec le geste de Picasso que l’on voit sur une photographie de 1949 ayant pu saisir l’instant fugitif où l’artiste dessine un animal mythique dans l’espace, avec un bâton de bois incandescent. Ce tracé de lumière, disparaissant alors qu’il est à peine image, devient matériel et durable dans les courbes graphiques de métal façonnées par Oteiza, anticipant sur les Lignes indéterminées de Bernar Venet.

Des dessins préparatoires participent, en parallèle, à un “Laboratoire de papiers”, lui aussi d’un grand intérêt. Les nombreuses études d’Oteiza y rendent compte de son intérêt pour les artistes dont il observa attentivement, au fil du temps, les travaux, notamment Henry Moore, Vassily Kandinsky, Kazimir Malevitch et Pablo Picasso .

On pourrait aujourd’hui s’interroger à nouveau avec Claude Lévi-Strauss pour savoir si le modèle réduit “n’offre pas, toujours et partout, le type même de l’œuvre d’art” . Gilbert Lascault en est pour sa part convaincu, car selon lui

l’énorme est installé dans l’infiniment petit [et la miniaturisation permet de] retrouver une part cachée de l’histoire des formes […] les inventions des sculpteurs des cathédrales, des compagnons menuisiers, des pâtissiers, les maquettes des ingénieurs et des stratèges (Gilbert Lascault, Écrits timides sur le visible)

Dans les années 1972-1973, son Laboratoire de craies va permettre à Oteiza de conduire de nouvelles expériences autour de l’idée de discontinuité ou d’intervalle, qu’il désigne sous le nom de “tarte”, vacuité organisant le vivant, lien invisible structurant la matière, l’art donnant à voir ce vide qui relie et constitue le monde. Les cromlechs basques, comme ceux d’ailleurs, témoignent d’une volonté humaine de vivre ensemble en s’interrogeant sur les forces de la vie et sur le sacré. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre l’attachement d’Oteiza à la culture basque, son désir pédagogique d’en transmettre la mémoire et l’actualité en faisant connaître ses artistes – Oteiza fit partie du Groupe Gaur, avec son “frère ennemi” Eduardo Chillida et d’autres artistes de Guipúzcoa –, et d’en perpétuer la capacité créatrice.

Jorge Oteiza a choisi de faire de la sculpture un moyen de dépasser la finitude (“Rompo la muerte en la estatua“) donnant à vivre, pour peu que l’on accepte d’entrer en amitié avec ses œuvres, une expérience esthétique –c’est-à-dire sensible, émotionnelle, poétique et discursive– de l’espace.

d’après CAIRN.INFO


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | mode d’édition : partage, décommercialisation et correction par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : image en tête de l’article, Jorge Oteiza, “Construction vide”, San Sebastian © hotelvillasoro.com  ; © zone47.com ; baskulture.com 


Plus d’arts visuels…

DUNDIC : Inutile de stocker, nous en avons pour tout le monde (2009, Artothèque, Lg)

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DUNDIC Emmanuel, Inutile de stocker, nous en avons pour tout le monde
(plaque de bois sérigraphié, 14 x 18 cm, 2009)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Emmanuel Dundic © Goldo

Plasticien multidisciplinaire né en 1969, Emmanuel DUNDIC est actif et reconnu dans le monde de l’art contemporain belge. Présent dans de nombreuses collections et lauréat de prix (prix de la Fondation Bolly-Charlier 2018, Prix de la Création de la ville de Liège 2016, Prix Jeune révélation de Leuze-en-Hainaut 1993 et d’autres), son travail artistique nous invite à prendre part à une narration faite de mots, d’images et d’objets.

“Le travail d’Emmanuel Dundic est empreint de drame, de silence évoquant l’exil intérieur et la mélancolie. Peintre de formation, l’artiste écrit souvent des dialogues courts qui n’en sont pas (affirmation, question, échappatoire) et donnent parfois lieu à une mise en image sous forme de photographies détournées de leur objet, ou d’objets créés en fonction des contingences ou de hasards. Des phrases météores issues de nulle part. Le “hors contexte” l’intéresse au plus haut point. Qui s’adresse à qui, et dans quel contexte ? Tout est prétexte à jeux de mots, anagrammes, filtrages, prophéties, traitements. Toutes ces phrases sont à tiroirs multiples, parfois évidentes, souvent hermétiques. La forme de présentation de ses textes est variable : édition, projection, distribution…”. (d’après SPACE-COLLECTION.ORG)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Emmanuel Dundic ; Dominique Houcmant “Goldo” | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

QUERSIN, Benoît (1927-1992)

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Benoît QUERSIN est né à Bruxelles, en 1927, et décédé à Vaison-la-Romaine  (F), en 1992. Personnage aux multiples facettes, Benoit Quersin est avant tout le bassiste de cette génération de mutants (Jaspar, Thielemans, Thomas, Pelzer) qui changea la face du jazz belge à la fin des années 40. Sur cet instrument ingrat – peu de musiciens belges s’y illustrèrent jusqu’il y a quelques années – il accompagnera un nombre impressionnant de grands maîtres américains ou européens ; il jouera un rôle déterminant dans la diffusion et dans la propagation du jazz en Belgique.

Benoît Quersin grandit dans un environnement musical particulièrement riche : sa mère est pianiste, sa grand-mère, violoniste amateur. Il rencontre ainsi d’éminentes personnalités comme Bela Bartok ou Stefan Askenase ; c’est avec ce dernier qu’il prendra quelques leçons de piano. Cet environnement privilégié aurait pu le déterminer à entreprendre des études classiques poussées (sa sœur deviendra d’ailleurs professeur de violon au Conservatoire de Bruxelles). Mais c’est dans une autre direction qu’il va s’orienter. Peu avant la guerre, Quersin découvre le jazz. Il se sent aussitôt “attiré invinciblement” vers cette musique reproduite d’oreille à l’écoute des disques de Fats Waller, Louis Armstrong, etc. Une de ses idoles est le chef d’orchestre belge Fud Candrix, qu ‘il a pu applaudir quelque fois aux Beaux-Arts.

A la Libération, il possède les bases suffisantes pour monter un premier orchestre ; avec quelques voisins, musiciens amateurs comme lui (un trio : clarinette, piano, guitare), il s’attaque à Honeysuckle Rose et autres “saucissons” millésimés. Petit à petit, il va pénétrer dans le milieu du jazz belge, alors en ébullition (les Américains sont là et le jazz, pour quelques temps, est à la mode). Il fait (1947) la rencontre, décisive, d’un certain Jean Thielemans – il ne s’appellera Toots que plus tard – avec lequel il va jouer quelque temps. A cette époque, il est toujours pianiste et lorsqu’il se met à la contrebasse, il a déjà derrière lui une forte connaissance harmonique qui l’aidera à donner à son jeu de basse une richesse peu commune.

C’est avec Candrix que Quersin se met à la contrebasse et que, bientôt, il abandonne le piano pour se consacrer exclusivement au “gros violon”. Il obtient ses premiers engagements comme bassiste dans les orchestres de Big John (Jean-Pierre Vandenhoute), Jean Leclère, puis Francis Coppieters (au Versailles). Il découvre les disques de Charlie Parker et Dizzy Gillespie qui ont tôt fait de le convertir au be-bop, déjà familier aux quelques musiciens liégeois qui deviendront rapidement ses compagnons de route (Bobby Jaspar, Jacques Pelzer). En 1948, il subit comme tant d’autres le choc Gillespie qui le fait pénétrer pour de bon -en tout cas en tant qu’auditeur- dans l’univers be-bop.

C’est encore dans le cadre du be-bop que va se passer le premier épisode marquant de sa carrière : en 1949, Toots l’emmène avec lui au fameux Festival de Paris où les têtes d’affiche étaient tout simplement Charlie Parker et Miles Davis ! Au programme également, un autre orchestre belge : les BobShots (avec Jaspar et Pelzer précisément), première formation européenne à s’être attaquée à la nouvelle musique. On imagine que ce séjour parisien aura dû fonctionner comme un incroyable voyage initiatique. Bien mieux que sur disques, Quersin comprend, en regardant jouer Tommy Potter et le batteur Max Roach, quel travail colossal attend les bassistes et les batteurs belges s’ils veulent arriver à maîtriser ce nouveau langage.

De retour en Belgique, il se remet à jouer dans des orchestres souvent plus proches de la variété que du jazz. Toutes les occasions sont bonnes pour passer quelques jours à Paris, où se concentre à l’époque toute l’activité jazzique européenne ; ainsi en 1950, il assiste avec Alex Scorier et Roger Asselberghs à la fameuse Semaine du Jazz. En Belgique, il joue quelque temps dans le Jump College et suit Jack Sels dans quelques unes de ses expériences : il participera ainsi au Chamber Music de 1951 , ainsi qu’à un quintette dans lequel Sels a également engagé René Thomas et Jean Fanis.

Pendant ses séjours à Paris, il retrouve Bobby Jaspar, Sadi, et fait la connaissance d’Henri Renaud ; au fil des rencontres, il obtient un engagement de trois mois aux côtés de la chanteuse Lena Horne. Mais, s’il lui arrive encore d’accompagner des musiciens de tous styles, il a désormais choisi sa voie : en 1952, lors d’une interview publiée dans Jazz Hot, Quersin fait cette déclaration, qui témoigne d’une lucidité peu commune à l’époque : “… Le public préfère telle musique parce qu’elle est plus à sa portée (et cela n’a rien d’étonnant); mais que des individus prétendument informés du sujet, voire des critiques, contestent à une musique le droit d’évoluer et prétendent arrêter le cours de l’histoire à 1930 me paraît saugrenu (…) Ce n’est pas faire du modernisme à tout prix que de s’exprimer dans une langue qui corresponde à l’état actuel de la musique et à la sensibilité contemporaine. Armstrong est peut-être la personnalité la plus marquante du jazz, bon ! Mais n’arrêtons pas l’histoire pour cela. Ou bien alors, Van Gogh est un barbouilleur et Stravinsky un escroc…

En 1950, Benoît Quersin décide de s’installer définitivement à Paris. Il y deviendra en peu de temps, avec Pierre Michelot et Jean-Marie Ingrand un des bassistes les plus demandés. Jusqu’en 1957, il déploie une activité intense. Il côtoie non seulement l’élite du jazz européen, mais aussi de nombreux musiciens américains. Ainsi, il joue et enregistre avec Sidney Bechet, Jonah Jones, Lionel Hampton, Lucky Thompson, Jay Cameron, Zoot Sims, Jon Eardley, Allen Eager, Kenny Clarke, Sarah Vaughan, Dizzy Gillespie, etc. Et bien sûr Chet Baker qui l’engagera pour sa tournée européenne. Avec des leaders de natures aussi différentes, il est rapidement porteur d’un bagage musical particulièrement riche. Parmi les musiciens européens qu’il faut ajouter à ce palmarès, citons Henri Renaud, Bobby Jaspar, Bernard Peiffer, Sadi, Jack Dieval, André Persiany, Stéphane Grapelli, René Thomas, Bob Garcia, Maurice Vander, Sacha Distel, Jimmy Deuchar, etc.

Mais, après cette période faste du jazz à Paris, la situation va se dégrader. Jaspar et Thomas sont aux Etats-Unis ; les contrats se font rares. Quersin rentre en Belgique en juin 1957. Pas un seul engagement en Belgique. Après un premier séjour de quelques mois en Afrique (hiver 1957-1958), il redevient un sideman très actif. Avec Jack Sels, il rejoint Lucky Thompson à Cologne pour l’enregistrement d’une session aujourd’hui historique (Bongo Jazz) ; avec Jacques Pelzer – un de ses partenaires privilégiés – il participe à l’enregistrement de l’album Jazz in Little Belgium (1958). II écrit la musique de plusieurs films (notamment pour Henri Storck), et il effectue quelques excursions de l’autre côté de l’Atlantique.

L’année 1958 sera un tournant décisif dans la carrière de Quersin : exclusivement musicien “pratiquant” jusque-là, il va s’attaquer aussi à la production et à la diffusion du jazz. On le retrouve à la tête d’un club de jazz qui deviendra au début des années 60 le plus important du pays : le Blue Note (à ne pas confondre avec son homonyme parisien) où vont défiler pendant quelques années les meilleurs jazzmen internationaux. Le nom de Benoît Quersin est alors connu bien au-delà des frontières belges et françaises et son carnet d’adresses ressemble plutôt à un bottin jazzique international ! 1959 : c’est le début de l’aventure de Comblain-la-Tour. Il s’y produira à de nombreuses reprises; avec Pelzer, il joue aussi au premier Festival d’Antibes (1960) et en Italie (1961 ).

C’est également en 1961 qu’il ajoute une nouvelle corde à son arc, en animant pour la RTB diverses émissions (Jazz-Actualités, Jazz in Blue). Il fait de nombreux reportages (Etats-Unis, Afrique) pour différents journaux, et il écrit pour Jazz Magazine, Le Monde, Le Soir Illustré, etc. En tant que musicien, il fait partie du quartette monté par Bobby Jaspar et René Thomas à leur retour des Etats-Unis, un quartette qui fera notamment les beaux soirs du Ronnie Scott’s de Londres (comme en témoigne un album récemment publié), du Blue Note et de nombreux autres clubs européens. C’est encore avec Thomas et Jaspar que Quersin enregistre un superbe album en Italie, et qu’il retrouve Chet Baker, le temps d’enregistrer l’album Chet is Back (1962).

Benoît Quersin au Zaïre © colophon.be

A partir de 1963, il va progressivement réduire ses activités de musicien, et s’investir davantage dans son travail “paramusical”. II enregistre encore quelques disques fameux (notamment Meeting avec René Thomas et Jacques Pelzer). Sa réputation de spécialiste du jazz est désormais bien implantée dans les domaines de l’animation et de la diffusion En 1963, il devient conseiller, pour une durée de deux ans, de la Société Philharmonique et de la Discothèque Nationale de Belgique ; la même année, il obtient de la RTB que les différentes productions liées au jazz soient réunies en une réelle “Section jazz” dont il est le coordinateur.

Il anime plusieurs émissions de jazz sur les différents programmes de la RTB radio et est conseiller technique pour la radio flamande. Il interviewe les “grands maîtres” (Coltrane notamment). Cette “défense et illustration” du jazz tous azimuts reste, comme au moment de l’arrivée du jazz moderne en Europe, ouverte à toute évolution. Ainsi, après avoir défendu les boppers contre leurs détracteurs (tout en continuant à aimer aussi le jazz plus classique), il va se faire le défenseur du nouveau jazz qui déferle sur le vieux monde dans les années soixante ; dès 1962, il écrit pour Jazz Magazine ces quelques lignes qui attestent sa profonde intelligence de ce qu’est réellement l’originalité du jazz : “… Le jazz évolue tous les jours et continuera d’évoluer. Le jazz est passé en cinquante ans par tous les stades possibles. Après la musique folklorique, la musique populaire, la musique de variétés, nous arrivons aujourd’hui à un moyen plus original d’expression, une forme autonome de la musique, plus intellectuelle, qui se libère du système harmonique. Mais l’essentiel reste sauvegardé : le jazz continue d’être une expression directe de la sensibilité. Il a conquis ses lois propres, il est devenu un langage esthétique cohérent et autonome, comme la peinture, mais à part quelques échecs expérimentaux, il a su préserver la fraîcheur d’inspiration des premiers temps. Le jazz, à la différence d’autres formes d’art même musicales, est d’une création immédiate, qui s’opère dans l’instant et qui engendre son propre renouvellement. C’est pourquoi j’attache tant de prix et d’intérêt à la musique d’un John Coltrane, d’un Charlie Mingus, d’un Miles Davis, d’un Omette Coleman…”

Et pourtant, malgré cette passion pour l’évolution du jazz, c’est vers les racines, vers les sources profondes du jazz que Benoît Quersin va bientôt se tourner, définitivement. Les quelques voyages africains qu’il a effectués, notamment avec Jacques Pelzer, l’ont bouleversé et lui ont donné envie de connaître en profondeur cette musique envoûtante. En 1966, il est présent à Dakar, au Festival Mondial d’Art Nègre. L’année suivante, il part en mission pour trois mois au Cameroun, pour le compte du Musée Royal d’Afrique Centrale (Tervuren). De plus en plus, l’Afrique l’appelle. Pourtant, il continue quelque temps encore à assurer les différentes tâches qu’il a entreprises, notamment sur le plan radiophonique. En pleine crise du jazz, il lance avec Marc Moulin les émissions Cap de Nuit, puis Now, qui feront date dans l’histoire de la radio belge. Si le jazz reste prédominant, Quersin et Moulin ouvrent leurs programmes à d’autres types de musique (rock, ethnique), en leur donnant par ailleurs une dimension sociologique.

Mais l’Afrique finira par gagner la bataille. Avant d’avoir pu assister à la relève du jazz en Belgique – une relève à laquelle il a indirectement participé-,  il coupe enfin le cordon ombilical qui le rattachait à l’Occident et part s’installer au Zaïre (Congo) où il produit un travail musicologique remarquable. A partir de 1973, il s’occupe de la Section Musicologique des Musées Nationaux du Zaïre, parcourant l’Afrique de village en village, récoltant des documents sonores fascinants, œuvrant avec détermination à préserver le patrimoine africain et à défendre l’authenticité sous toutes ses formes. Disques, livres, articles, conférences, organisation de tournées (notamment avec une troupe issue de la tribu Pende). Le jazz passe à l’arrière-plan, la passion reste ! En 1987, Marc Moulin et Fred Van Besien lui ont consacré un hommage télévisuel largement mérité. A cette occasion, Benoît Quersin a repris la guitare basse pour accompagner Toots, son compagnon des débuts, le temps d’un soir d’émouvantes retrouvailles au Bierodrome à Bruxelles. Puis il est reparti vers ces sources grondantes du jazz dont il est aujourd’hui un des plus éminents spécialistes.

Discographie sélective : nombreux enregistrements, notamment avec Henri Renaud (Blue Star – 1952) ; Bobby Jaspar (1953, 1955, 1962) ; Jack Dieval (1953, 1955, 1956) ; Sidney Bechet (1954) ; Jay Cameron (1955) ; René Urtreger (1955) ; Stéphane Grappelli (Barclay – 1955) ; Martial Solal (Vogue – 1955) ; René Thomas (Barclay – 1955) ; Chet Baker et Bobby Jaspar (1955- 1956) ; Lucky Thompson (1956) ; Jacques Pelzer (Decca – 1958).

Jean-Pol  SCHROEDER


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1CHAT1CHAT : En marche (2022)

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“Un homme, tout investi de son travail, le perd. Sa fonction sera désormais automatisée. Privé de ce qui donnait sens à sa vie, cet homme part en vrille. L’histoire est classique, si ce n’est que cet homme, dernier facilitateur humain avant l’automatisation, avait pour métier de contrôler, et parfois d’exclure, les chômeurs.

Reprenant les rushes d’un documentaire d’entreprise avorté, le film retrace les derniers jours de Martin Grenier au sein du Service Emploi Chômage. À travers une suite d’entretiens de contrôle, se révèle un personnage coincé entre sa volonté d’empathie et la procédure. L’algorithme sera-t-il plus juste ? Plus efficace ?

Ce théâtre absurde et cruel est commenté en parallèle par une série de philosophes, sorte de reportage sur un futur en train de s’écrire.

En marche, disaient-ils…

En montrant la manière dont notre société contrôle les chômeurs, nous avons voulu décrire un monde en mutation, à marche forcée.

Le trajet du dernier contrôleur humain emprunte à la tragédie l’issue fatale et annoncée. Les scènes d’entretiens sont autant de stations, comme un chemin de croix, chaque étape enfonçant davantage le personnage. Notre facilitateur est une “âme capturée“, pour reprendre la belle expression d’Isabelle Stengers : quelqu’un placé dans l’impossibilité de penser et qui va pourtant recevoir, comme autant de coups de boutoir, une suite d’injonctions à la pensée. Un homme-machine, souffrant pour rien.

Nos personnages de chômeurs sont inspirés de la vie réelle mais avec une forme de synthèse et débarrassés d’effets qui les rendraient risibles ou folkloriques comme, par exemple, un mauvais usage de la langue. Nous nous sommes inspirés des échanges bien réels du documentaire Bureau de Chômage pour proposer des situations de jeu à des comédiens – ce qui nous permettait aussi de nous détacher de toute considération d’ordre déontologique par rapport aux regards désagréables qui risquaient d’être portés sur des individus précarisés.

Nous avons soumis les scènes pré-montées à des personnalités engagées, porteuses d’une parole forte, en leur demandant d’analyser le cadre dans lequel ces contrôles s’insèrent, et d’exprimer toute l’étrangeté d’un tel système. Par ce biais, en jouant leur propre rôle, les philosophes apportent un éclairage personnel sur le monde et, simultanément, valident notre dispositif fictionnel en s’y insérant. Toutes et tous nous ont fait confiance et ont accepté de jouer le jeu sans aucune vision d’ensemble du film, en train de se faire. Nous les en remercions vivement.”

d’après le dossier de presse du film

©1chat1chat.be

Le film oscille sans cesse entre documentaire et fiction. Les situations présentées, tantôt drôles, tantôt touchantes, ne forcent même pas le trait. Quiconque a fait l’expérience de ce type d’administration verra à quel point elles sont proches de la réalité, voir même, selon l’expression consacrée, comment cette dernière peut dépasser la fiction.

La période de confinement que nous avons vécue, en accélérant et généralisant le recours au virtuel, a montré à quel point notre réalité se rapproche dangereusement de cette vision dystopique. Évitant le manichéisme, ce film est empreint d’une profonde humanité. Celle-là même qui, seule, peut nous sauver.

Philippe Vienne

Un film du collectif 1chat1chat, réalisé par Alain Eloy, Pierre Lorquet, Luc Malghem, Sabine Ringelheim et Pierre Schonbrodt | 80′, 2021

    • Avec Alain Eloy, Catherine Salée, Sabine Ringelheim, Jean-Benoit Ugeux, Livia Dufoix, Sylvie Landuyt, Frédéric Lubansu, Farah Ismaïli, Edgar Szoc, Isabelle De Bruyne, Guillaume Vienne, Aurélien Ringelheim, David Courier
    • Avec les interventions de Dominique Méda, Miguel Benasayag, Antoinette Rouvroy et Isabelle Stengers
    • Une production Eklektik avec Zorobabel et le Gsara et la collaboration du Centre Librex
    • Visiter le site du film
    • En voir plus…

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation et rédaction | sources : dossier de presse | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © 1chat1chat


Plus de cinéma

DAARDAAR : 3 films belges primés à Cannes, Jan Jambon se rend-il compte de l’importance de l’événement ?

Temps de lecture : 4 minutes >

[DAARDAAR.BE, 31 mai 2022] Alors que la Belgique triomphe à Cannes, Tijmen Govaerts, l’acteur malinois de Tori et Lokita, accuse le politique: “Si nous voulons garder en Flandre des réalisateurs tels que ceux qui ont été primés à Cannes, il va falloir investir en eux.

Quelle belle édition du Festival de Cannes pour notre pays. Quatre films belges ont pu y être projetés en première mondiale et, cerise sur le gâteau, trois d’entre eux ont été récompensés ce samedi soir. L’acteur flamand Tijmen GOVAERTS, 28 ans, à l’affiche du film primé des frères DARDENNE Tori et Lokita, profite de ce moment de gloire pour rappeler aux politiques leurs responsabilités. “Si nous voulons éviter que cela n’arrive qu’une fois tous les cinquante ans, il faut plus d’argent.”

Tijmen Govaerts © lesoir.be

Tijmen Govaerts s’était rendu à Cannes au début de la semaine passée pour assister à la première de Tori et Lokita. Mais ce samedi soir, c’est depuis son divan, chez lui, qu’il a suivi la cérémonie des récompenses. L’acteur a vu le film des frères Dardenne, où il interprète un narcotrafiquant, gagner un prix spécial décerné à l’occasion du 75e anniversaire du festival. Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen ont, pour leur part, empoché le Prix du jury avec Les huit montagnes, et Lukas Dhont le Grand Prix avec Close.

Trois sur trois pour la Belgique. “C’est totalement dingue, s’exclame Govaerts. Pour un si petit pays, c’est vraiment exceptionnel. Mais ces films ne sont pas arrivés là par hasard. Ils ont été réalisés par des gens qui osent raconter de “petites” histoires, une particularité bien belge qu’ils contribuent à entretenir. Ils ne visent pas des ventes gigantesques avec des films hollywoodiens, et c’est justement ce qui, paradoxalement, attire un large public.”

Aucun politique flamand présent

L’acteur malinois, récemment à l’affiche de la série Twee Zomers diffusée sur la chaîne publique flamande, a partagé une réflexion sur Instagram peu après la cérémonie. “Ouvrez vos yeux, les politiques, et consacrez davantage d’intérêt et de moyens à la culture, pour que la fête puisse durer. Et si vous voulez être de la fête, la prochaine fois, venez au festival. Nous n’y avons vu aucun responsable politique flamand, et c’est bien dommage !

Je me demande si les ministres se rendent compte de ce qu’il s’est passé, réagit Govaerts. Bien sûr, ils ne manqueront pas d’exprimer leurs félicitations et leurs compliments sur les réseaux sociaux ni de souligner que la Flandre a été géniale, mais dans la pratique, ils ne font pas assez. Cela faisait si longtemps qu’aucun film flamand n’avait été sélectionné pour la compétition, et tout à coup, trois films belges étaient à l’affiche. Quel dommage que vous ne compreniez pas qu’il faut absolument être présent. Pour montrer que c’est important pour vous et pour attirer à nouveau les gens au cinéma. Surtout lorsque l’on est ministre de la Culture, comme monsieur Jambon. Se rend-il compte de l’importance de l’événement ?” Notons que du côté wallon, Elio di Rupo a bien fait le déplacement à Cannes pour la première mondiale de Tori et Lokita.

Investissements

Govaerts pose également la question de l’agent : “Bien entendu, les réalisateurs sont déjà soutenus par le gouvernement flamand. Je ne nie pas le bon travail réalisé, mais il faut plus d’argent. Surtout si l’on veut éviter de n’être récompensés qu’une fois tous les cinquante ans. Combien de films produit-on en Flandre chaque année ? Une demi-douzaine ? En France, ils en sont à une centaine.

Le Fonds flamand pour l’audiovisuel accorde des fonds aux réalisateurs, mais le nombre de ces fonds par an est très limité. Il est possible d’en faire plus, juge Govaerts : “Le budget de la culture représente une part infime, risible même, du budget flamand. Et pourtant, le gouvernement a tellement de mal à l’augmenter.

Si Govaerts comprend bien que tous les réalisateurs ne peuvent pas bénéficier de subventions à n’importe quelle condition, il souligne néanmoins l’importance d’avoir des réalisateurs visionnaires. “Si nous voulons conserver en Flandre les bons réalisateurs, comme ceux qui viennent d’être primés, il faut investir en eux. Et j’utilise le verbe “investir” à dessein, car le mot “subventions” n’est pas le bon.

Non aux copies de films américains

D’après Govaerts, il y a trop de contrôle sur le type de films qu’il faut faire. “Les pouvoirs publics ont une idée fixe sur ce que doit être un film, mais si des réalisateurs comme les frères Dardenne gagnent des récompenses, c’est justement parce qu’ils s’échinent à ne pas tenir compte de ce que l’on attend d’eux, et parce qu’ils développent leur propre vision. J’espère que nous pourrons continuer de financer de petites histoires sociales qui changent notre vision du monde et qui nous font réfléchir. Au lieu de copier les films américains qui foisonnent déjà dans les programmes des salles obscures. Lukas (Dhont, ndlr) a démontré avec Girl que des films non conformistes peuvent aussi connaître un grand succès commercial, contrairement à ce que l’on aurait pu croire sur papier.

Tori et Lokita sera disponible dans les salles belges dès la fin septembre. Le film raconte l’histoire de deux jeunes venus d’Afrique luttant contre les circonstances impitoyables de leur exil en Belgique. Govaerts pense-t-il que l’œuvre attirera un grand public ? “Je pense que chaque film raconte une histoire qui n’a pas encore été racontée, d’une manière dont elle n’a jamais été racontée, peut attirer un public nombreux. Du moins, s’il est soutenu par les bonnes personnes. Et si les gens sont encouragés à aller au cinéma.

d’après Eline Debie (traduit par Fabrice Claes)


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | mode d’édition : partage | sources : daardaar.be, un site listé dans notre page Magazines | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | illustration de l’article : Tori et Lokita des frères Dardenne © Films du Fleuve–Savage Films ; © festival-cannes.com.


Plus de cinéma…

COTTON : Parade (2014, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : < 1 minute >

COTTON Jean, Parade
(eau-forte, 49 x66 cm, 2014)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Jean Cotton © unamur.be

Jean COTTON est né à Lessines en 1947. Il étudie la gravure aux Beaux-Arts de Mons. En 1980, il y devient l’assistant de Gabriel Belgeonne. Jean Cotton pratique une figuration libre au trait nerveux et privilégie l’eau-forte (d’après CENTREDELAGRAVURE.BE)

“Jean Cotton réussit, par quelques traits vifs, à saisir les êtres et les choses. Il tire un judicieux parti de la page blanche d’où se détachent des images banales, en somme, auxquelles le frémissement du tracé confère une présence chaleureuse.” (d’après CONNAITRELAWALLONIE.BE)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jean Cotton ; Namur.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

THONART : Être à sa place. Petit manuel de survie des vivants dans un monde idéalisé (complément 1 : bibliographie raisonnée & autres ressources)

Temps de lecture : 2 minutes >

Artefacts – Arts visuels
    1. GAUGUIN Paul, Vision après le sermon (Edimbourg, 1888)
Artefacts – Littérature
    1. BENOIT Pierre, L’Atlantide (1919, Librairie Générale Française, 1973)
    2. FISHER Robert, Le chevalier à l’armure rouillée (1987, Ambre, 2010)
    3. HARRISON Jim, De Marquette à Vera Cruz (10-18, 2004)
    4. MURAKAMI Haruki, Kafka sur le rivage (10-18, 2003)
    5. PROUST Marcel, A la recherche du temps perdu – 1. Du côté de chez Swann – Première partie : Combray (1913, Gallimard, 2022)
    6. SIMENON Georges, Pédigrée (1948, Gallimard, 1998)
    7. WAGAMESE Richard, Les étoiles s’éteignent à l’aube (Zoé, 2016)
Discours – Neurosciences
    1. DAMASIO Antonio, Sentir et savoir : une nouvelle théorie de la conscience (Odile Jacob, 2021)
    2. HARRIS Annaka, Une brève introduction à la conscience (Quanto, 2021)
Discours – Philosophie
    1. BAKEWELL Sarah, Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse (Albin Michel, 2013)
    2. HUSTON Nancy, L’espèce fabulatrice (Actes Sud, 2008)
    3. HUXLEY Aldous, Les portes de la perception (10-18, 1954)
    4. KANT Immanuel, Qu’est-ce que les lumières ? (Was ist Aufklärung ?, Flammarion, 2020)
    5. MONTAIGNE Michel Eyquem de-, Essais (Gallimard, Quarto, 2009)
    6. NEIMAN Susan, Eloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilise (Premier Parallèle, 2021)
    7. REVEL Jean-François, Pourquoi des philosophes (Jean-Jacques Pauvert, 1957)
    8. SPINOZA Baruch, Traité de la réforme de l’entendement (1677, Flammarion, 2003)
Discours – Psychologie
    • BOON Suzette et al., Gérer la dissociation d’origine traumatique ; exercices pratiques pour patients et thérapeutes (De Boeck, 2017)
    • DIEL Paul, Psychologie de la motivation (PUF, 1947)
Discours – Sociologie
wallonica.org

[INFOS QUALITE] statut : en construction | mode d’édition : rédaction et documentation | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ©DR | remerciements : à compléter.


Plus du même opus…

BAWIN : King Kong (2008, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

BAWIN Richard, King Kong
(linogravure, n.c., 2008)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Autoportrait © Richard Bawin

Richard BAWIN (1955-2013) est né à Seraing, en Belgique. Il est l’un des plus anciens et des plus fidèles participants des ateliers du CEC La Hesse. Son travail se focalise essentiellement sur la peinture, le dessin et le collage. L’ensemble donne une impression d’architecture rigoureusement géométrique, d’une mosaïque de couleurs où les détails se révèlent dans un rapport de proximité.  (d’après FREMOK.ORG)

Cette linogravure très expressive, aux traits bruts esquisse le portrait renfrogné du plus célèbre des gorilles, King Kong. Richard Bawin puise dans un de ses thèmes de prédilection, le cinéma, et en livre une interprétation énergique et personnelle.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Richard Bawin | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

VANRIET : beige fracas (2022)

Temps de lecture : < 1 minute >

Marie-Jo VANRIET est bruxelloise et née en 1983, nous dit sa (courte) biographie. Scénariste, plasticienne, elle est également auteure de nouvelles.  Nous avons partagé, elle et moi, quelques pages, en 2014, dans le recueil du Grand concours de nouvelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle s’y retrouvait encore, en 2017, avant de publier une autre nouvelle, Les Pommes, en 2018 aux Editions Lamiroy.

beige fracas est son premier recueil de poésies. Ses textes, une quarantaine, sont autant de moments simples, sensibles. Marie-Jo écrit comme elle dessine (car elle dessine, aussi) : avec finesse, et la même omniprésence de la nature. Dit comme cela, on pourrait craindre une certaine mièvrerie. Il n’en est rien, le fracas est dans la chute.

“A qui voler le temps de nous taire ensemble ?”  demande la quatrième de couverture. Je me tais. Lisez-la.

Philippe Vienne

quand on n’aime pas les chansons d’amour
il ne reste rien pour pleurer après
rien pour pleurer après
et puis recommencer
sans chanson d’amour
il ne reste rien pour danser
rien pour danser
les chansons d’amour
on se rappelle
les mains sur la taille
et les yeux sur la bouche
le ventre essoufflé
le cœur embardé
on se rappelle
c’était cette chanson
cette nuit
ce genou frôle
ce cou parfumé
les sanglots longs
les mots des violons
mais quand on n’aime pas les chansons d’amour
il ne reste rien pour aimer après

 


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction ; partage | source : Marie-Jo Vanriet, beige fracas, Dancot-Pinchart. ISBN 978-2-9602796-2-7 | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne.


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Nuages de Mazzolla – Mauro Staccioli

Temps de lecture : 4 minutes >

Minuscule village traditionnel, Mazzolla est perché sur un promontoire toscan (alt. 351 m), à 6 km de Volterra (province de Pise, IT). Fort de moins de 50 habitants mais de beaucoup plus de brebis bien sonores, le hameau abrite une des créations du plasticien Mauro STACCIOLI, lui-même natif de Volterra (1937-2018).

Depuis l’été 2009, 16 œuvres du sculpteur sont ainsi disséminées dans la campagne toscane environnant la cité médiévale. L’exposition dénommée Luoghi d’Esperienza ponctue le paysage de “lieux d’expérience” où l’intervention du créateur est généralement monumentale. Sur cette photo, la Chiesa di San Lorenzo de Mazzolla est virtuellement traversée par un arc-boutant d’acier baptisé Attraversando la storia (2009).

L’excellente trattoria locale (Trattoria Albana) louant des appartements dans la plus haute maison du hameau, il est presque possible de voir une autre oeuvre de Staccioli au départ de la terrasse d’un de ceux-ci. Senza titolo (trad. Sans titre, 1997) est un gigantesque anneau de fer et de ciment (6m de haut) ouvert sur les vallons des abords de Volterra, au détour d’un des multiples lacets routiers dont la Toscane a le secret.

© Patrick Thonart

Et c’est après un violent orage de début de soirée, le 5 août 2010, que le cliché de nuages ci-dessus a été pris. Les deux couleurs dominantes y évoquent de manière troublante les tons des angelots traditionnels de la peinture toscane du Quattrocento. De la nature de la représentation de la nature…

Patrick Thonart


[LALIBRE.BE, 1 octobre 2003] Reprise dans le catalogue officiel d’Europalia-Italie sans être pour autant une initiative de la Fondation propriétaire du label, l’exposition louviéroise de Mauro Staccioli est l’exemple d’un accrochage qui, loin de cadenasser l’oeuvre d’un artiste, lui permet d’être rayonnante au-delà même non pas de ce qu’elle est en soi mais de ses potentialités escomptées.

Reconnu chez nous à la faveur de l’érection en 1998, à Watermael-Boitsfort, de cet Equilibrio sospeso qui a revigoré et quasi redessiné le rond-point de l’Europe de la riante petite commune des confins de la Forêt de Soignes, Staccioli peut, à 66 ans, aux côtés d’un Richard Serra par exemple, être tenu pour une tête d’affiche de la sculpture internationale. Ses interventions in situ peuplent, depuis longtemps, l’imaginaire de piétons et automobilistes des quatre coins du monde. Elles sont multiples par leurs aspects idéalement différenciés, “triangles inversés, arcs tendus vers le ciel, cercles et polyèdres en rupture d’équilibre”. Avec partout cette même patte très perceptible d’un créateur qui non seulement n’a pas froid aux yeux, mais s’avère être un expert à nul autre pareil en calculs de forces d’attraction et de pesanteurs.

Comme le prouve instantanément l’exposition, Staccioli est aussi un maître dans l’art de concevoir des sculptures en symbiose totale avec leur environnement. C’est ainsi que, dans les pièces parfois exiguës du Musée Ianchelevici, il est parvenu à donner de l’air et de la monumentalité à des installations qui, requérant une mise en situation franche et ouverte, auraient pu paraître coincées sans la touche recréatrice d’univers de qui les a conçues pour dynamiser l’espace, en synthétiser les tensions.

Agressivité et quête d’équilibre

Né à Volterra en 1937, Staccioli avait 23 ans quand, renonçant à la peinture post-informelle de ses débuts, il s’en vint à la sculpture. Une sculpture très vite conçue en accord avec l’espace à l’entour, le lieu déterminant en quelque sorte la sculpture. Première intervention urbaine en 1972, dans sa ville natale.

C’est l’époque aussi où, tout en élaborant une écriture tridimensionnelle assujettie aux formes géométriques, Staccioli se met à charger ses installations d’une agressivité en rapport avec une situation politique et sociale italienne que l’artiste dénonce et stigmatise par des formes pointues, tranchantes, incisives. Revenu depuis à un langage davantage linéaire, le sculpteur italien élabore des cercles, des sphères, des formes polyédriques comme lorsqu’il conçoit une installation en cinq polyèdres peints aux couleurs fondamentales, en hommage aux enfants des cinq continents.

Une version plus petite de ce jeu de volumes est à voir à La Louvière, réalisée en fer anodisé. Si la notion même de tension et d’équilibre est au centre des recherches spatiales de Staccioli, l’une de celles-ci l’a conduit à élaborer une pièce éphémère en bois recouverte d’une pellicule de ciment, à l’intention du Musée Ianchelevici. Par ailleurs, préparations aux formes sculptées, des croquis et surtout de grands dessins très purs et très directs y rayonnent, œuvres abouties.

Il nous faut insister aussi sur la qualité des images des installations in situ saisies par le photographe Enrico Cattaneo, ami de longue date de Staccioli. Des photos qui donnent aux sculptures une seconde vie indépendante de leur rayonnement spatial. Elles sont emblématiques du regard d’un créateur sur l’architecture des choses et des rencontres. Remarquable !

Roger Pierre Turine

Des œuvres de Staccioli étaient au château de Seneffe en 2014 © CFWB

[INFOS QUALITE] statut : validé (initialement publié en collaboration avec agora.qc.ca) | mode d’édition : rédaction, partage et iconographie | sources : agora.qc.ca ; maurostaccioli.org ; lalibre.be | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart  | crédits illustrations : © Patrick Thonart ; © CFWB ; © MILL | Et pour en savoir plus sur Ianchelevici dans wallonica.org…


Formes et autres non-formes…

T.S. ELIOT : textes

Temps de lecture : 8 minutes >

ELIOT, Thomas Steams (1888-1965). Avant d’aborder l’œuvre de T.S. Eliot, deux remarques d’ordre bien différent s’imposent. D’une part, et du seul point de vue français, T.S. Eliot est le seul poète anglo-saxon dont l’œuvre, non seulement poétique mais aussi théâtrale et critique, soit presque entièrement traduite en France. D’autre part, il faut savoir que T.S. Eliot appartient autant à la littérature anglaise qu’à la littérature américaine.

© express

Ce second point mérite quelque examen. Les Américains ont toujours considéré Eliot comme un des leurs tandis que les Anglais voient non moins justement en lui l’une des grandes figures de leur littérature de ce siècle. Eliot résida la plus grande partie de sa vie en Angleterre où, directeur de la revue The Criterion (1922-1939) et l’un des membres les plus influents de la maison Faber and Faber, il infléchit considérablement le cours de la poésie anglaise : véritable “dictateur du Londres littéraire”, selon l’expression de Hugh Kenner. Mais on ne se débarrasse pas facilement de son pays d’origine : la langue d’Eliot fut, au départ, américaine, c’est ce qui lui permit d’initier la poésie anglo-saxonne à ce ton parlé ; W.C. Williams a montré réciproquement que le poète W.H. Auden, devenu américain, restait, malgré tous ses efforts, un poète anglais et que même ses poèmes en argot américain ne parviennent pas à saisir l’intonation et le rythme que les Quatre Quatuors ont naturellement. Dans les années vingt, on verra Eliot se tourner de plus en plus vers l’Angleterre, au point d’en adopter la nationalité et la religion, mais il ne saurait être question, pour autant, de couper en deux la vie et l’œuvre du poète… [lire la suite sur CAIRN.INFO]


The Love Song of J. Alfred Prufrock (in Prufrock and other Observations, 1917), traduit par Alain Lipietz (​Traduire Prufrock selon Eco, 2007)
La chanson de J. Alfred Prufrock, le mal-aimé

Alors allons-y, toi et moi,
Quand le soir est contre le ciel écartelé
Comme un patient sur une table, anesthésié ;
Allons-y, par certaines rues semi désertes,
Ces murmurantes retraites
Des nuits sans repos dans les auberges tristes,
Et des restaurants à la sciure avec des coquilles d’huîtres :
Rues poursuivant comme une oiseuse discussion
Avec l’insidieuse intention
De te conduire vers une écrasante question…
Oh, ne demande pas, « Laquelle ? »
Allons-y, à notre cocktail.
Dans la pièce, les femmes vont et viennent, échangent
Des propos sur Michel-Ange.
Le brouillard jaune qui frotte son dos contre les vitres,
La fumée jaune qui frotte son museau sur les vitres
A glissé sa langue dans les commissures de la soirée,
Paressé sur les flaques stagnantes des caniveaux,
Laissé couler sur son dos la suie des cheminées,
Glissé par la terrasse, avec un soubresaut,
Et voyant que c’était une douce nuit d’Octobre,
Fait une boucle autour de la maison, et s’est endormie.
Et certes il y aura un temps
Pour la fumée jaune qui glisse le long des rues,
Frottant son dos contre les vitres ;
Il y aura un temps, il y aura un temps,
Pour te composer un visage à la rencontre des visages rencontrés,
Il y aura un temps pour le meurtre et un temps pour créer,
Et un temps pour tous les travaux et les jours de ces mains
Qui soulèvent et laissent tomber une question dans ton assiette ;
Un temps pour toi et un temps pour moi,
Et encore un temps pour cent indécisions,
Et pour cent visions et cent révisions,
Avant d’aller prendre un toast et le thé.
Dans la pièce, les femmes vont et viennent, échangent
Des propos sur Michel-Ange.
Et certes il y aura un temps
Pour se demander, « Oserai-je ? » et, « Oserai-je ? »
Un temps pour s’en retourner et descendre l’escalier,
Avec une tonsure au milieu des cheveux –
[On dira : « Comme ses cheveux s’éclaircissent! » ]
Ma jaquette, mon col monté fermement au menton,
Ma cravate riche et modeste mais sertie d’une simple épingle –
[On dira « Mais comme ses bras, ses jambes s’amaigrissent ! »]
Oserai-je
Déranger l’univers ?
Dans une minute il y a le temps
Pour des décisions et révisions qu’une minute révoquera.
Car je les ai tous connus déjà, tous connus : –
Connu les soirs et connu les matins, connu les soirées,
Pris la mesure de ma vie avec des cuillères à café,
Connu ces voix assoupies qui meurent et qui déclinent
Derrière la musique d’une pièce lointaine.
Alors comment me permettrais-je ?
Et j’ai connu ces yeux déjà, tous connus —
Ces yeux qui vous toisent d’une phrase formatée,
Et quand je suis formaté, en croix sur une épingle,
Quand je suis épinglé gigotant sur le mur,
Alors comment commencerais-je
À cracher les impasses de mes jours, de mes voies ?
Et comment me permettrais-je ?
Et j’ai connu ces bras déjà, tous connus —
Bras embracelés et blancs et nus
[Mais sous la lampe, assombris d’un léger duvet brun !]
C’est un parfum de robe
Qui fait que je me dérobe ?
Bras posés sur une table, ou s’enroulant d’un châle,
Et alors me permettrais-je ?
Et par où commencerais-je ?

Dirai-je, j’ai parcouru au crépuscules des ruelles étroites,
Observé la fumée qui s’élève des pipes
D’hommes solitaires en bras de chemise, penchés aux fenêtres ?…
J’aurais du être une paire de pinces à découper
Me sabordant par les étages des mers silencieuses.

Et l’après-midi, le soir dort si paisiblement !
Lissé par de longs doigts,
Endormi… fatigué… ou alors fait semblant,
Étiré sur le sol, ici, chez toi et moi.
Devrais-je, après le thé, les gâteaux, les sorbets,
Avoir la force de forcer la crise de l’instant ?
Mais quoique j’aie pleuré et jeûné, pleuré et prié,
Quoique j’aie vu ma tête [légèrement tournée chauve] apportée sur un plateau,
Je ne suis pas prophète — et c’est pas grande affaire ;
J’ai vu le temps de ma grandeur vaciller,
Et j’ai vu l’éternel Majordome prendre mon manteau, et ricaner,
Et bref, j’ai eu peur.
Et ç’aurait-il valu la peine, après tout,
Après les tasses, la marmelade, le thé,
Parmi la porcelaine, parmi des phrases de toi et moi,
C’aurait-il valu le coup,
D’avoir craché le morceau, dans un sourire,
D’avoir comprimé l’univers dans une bille
Pour la rouler vers quelque écrasante question,
De dire : « Je suis Lazare, revenu des morts,
Revenu tout vous expliquer, je vais tout vous expliquer» —
Si l’une d’elles, ajustant un coussin sous sa tête,
Devait dire : « Ce n’est pas ce que j’attendais.
Ce n’est pas ça, du tout. »
Et ç’aurait-il valu la peine, après tout,
Ç’aurait-il valu le coup,
Après les soleils couchants, les portes cochères et les rues éclaboussées,
Après les romans, les tasses de thé, après les longues robes traînant sur les planchers,
Après tout ça, et tellement plus ?–
Impossible de dire ce que j’ai juste à dire !
Mais même si une lanterne magique projetait mes nerfs en réseau sur un écran :
Ç’aurait-il valu le coup
Si l’une d’elles, ajustant un coussin ou rejetant son châle,
Et se tournant vers la fenêtre, devait dire :
« Ce n‘est pas ça du tout,
Ce n’est pas ce que j’attendais, du tout »

Non ! je ne suis pas le Prince Hamlet, et n’entendais pas l’être,
Suis chevalier servant, un qui sert
À développer l’action, ouvrir une scène ou deux,
Aviser le prince ; sans doute, un outil facile,
Déférent, heureux d’être utile,
Politique, prudent, et méticuleux,
Plein de hautes sentences, mais un peu creux ;
Parfois, certes, presque ridicule —
Presque, parfois, le Fou.
Je deviens vieux… Je deviens vieux…
Je dois retrousser le bas de mes pantalons.
Vais-je me faire la raie à l’arrière ? Oserai-je manger une pêche ?
Je vais mettre des pantalons de flanelle blanche, et me promener sur la plage.
J’ai entendu chanter les sirènes, l’une à l’autre.
Je ne crois pas qu’elle chantent pour moi.
Je les ai vues chevaucher les vagues vers le large
Peignant les blancs cheveux des vagues gifflées de vent
Quand le vent souffle sur l’océan noir et blanc.
Nous avons langui dans les chambres de la mer
Près d’ondines ourlées d’algues rouges et marron
Quand des voix humaines nous éveillent, et nous sombrons.​


The Hollow Men (in Poem 1909-1925, 1925)
trad. de l’anglais par Pierre Leyris (2006)
Les hommes creux

I. Nous sommes les hommes creux
Les hommes empaillés
Cherchant appui ensemble
La caboche pleine de bourre. Hélas !
Nos voix desséchées, quand
Nous chuchotons ensemble
Sont sourdes, sont inanes
Comme le souffle du vent parmi le chaume sec
Comme le trottis des rats sur les tessons brisés
Dans notre cave sèche.

Silhouette sans forme, ombre décolorée,
Geste sans mouvement, force paralysée ;

Ceux qui s’en furent
Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort
Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas
Comme de violentes âmes perdues, mais seulement
Comme d’hommes creux
D’hommes empaillés.

II. Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Au royaume de rêve de la mort
Eux, n’apparaissent pas :
Là, les yeux sont
Du soleil sur un fût de colonne brisé
Là, un arbre se balance
Et les voix sont
Dans le vent qui chante
Plus lointaines, plus solennelles
Qu’une étoile pâlissante.

Que je ne sois pas plus proche
Au royaume de rêve de la mort
Qu’encore je porte
Pareils francs déguisements : robe de rat,
Peau de corbeau, bâtons en croix
Dans un champ
Me comportant selon le vent
Pas plus proche –

Pas cette rencontre finale
Au royaume crépusculaire.

III. C’est ici la terre morte
Une terre à cactus
Ici les images de pierre
Sont dressées, ici elles reçoivent
La supplication d’une main de mort
Sous le clignotement d’une étoile pâlissante.

Est-ce ainsi
Dans l’autre royaume de la mort :
Veillant seuls
A l’heure où nous sommes
Tremblants de tendresse
Les lèvres qui voudraient baiser
Esquissent des prières à la pierre brisée.

IV. Les yeux ne sont pas ici
Il n’y a pas d’yeux ici
Dans cette vallée d’étoiles mourantes
Dans cette vallée creuse
Cette mâchoire brisée de nos royaumes perdus

En cet ultime lieu de rencontre
Nous tâtonnons ensemble
Évitant de parler
Rassemblés là sur cette plage du fleuve enflé

Sans regard, à moins que
Les yeux ne reparaissent
Telle l’étoile perpétuelle
La rose aux maints pétales
Du royaume crépusculaire de la mort
Le seul espoir
D’hommes vides.

V. Tournons autour du figuier
De Barbarie, de Barbarie
Tournons autour du figuier
Avant qu’le jour se soit levé.

Entre l’idée
Et la réalité
Entre le mouvement
Et l’acte
Tombe l’Ombre

Car Tien est le Royaume

Entre la conception
Et la création
Entre l’émotion
Et la réponse
Tombe l’Ombre

La vie est très longue

Entre le désir
Et le spasme
Entre la puissance
Et l’existence
Entre l’essence
Et la descente
Tombe l’Ombre

Car Tien est le Royaume

Car Tien est
La vie est
Car Tien est

C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
Pas sur un Boum, sur un murmure.


Haruki Murakami © fnac.com

“… Tel que tu me vois, j’ai été victime de discriminations diverses dans ma vie, poursuit-il. Seuls ceux qui en ont subi eux-mêmes savent à quel point cela peut blesser. Chacun souffre à sa façon et ses cicatrices lui sont personnelles. Je pense que j’ai soif d’égalité et de justice autant que n’importe qui. Mais je déteste par-dessus tout les gens qui manquent d’imagination. Ceux que T.S. Eliot appelait “les hommes vides“. Ils bouchent leur vide avec des brins de paille qu’ils ne sentent pas, et ne se rendent pas compte de ce qu’ils font. Et, avec leurs mots creux, ils essaient d’imposer leur propre insensibilité aux autres…

MURAKAMI Haruki, Kafka sur le rivage (2003)


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VALERY : textes

Temps de lecture : 8 minutes >

Nous sommes surtout harcelés de lectures d’intérêt immédiat et violent. Il y a dans les feuilles publiques une telle diversité, une telle incohérence, une telle intensité de nouvelles (surtout par certains jours), que le temps que nous pouvons donner par vingt-quatre heures à la lecture en est entièrement occupé, et les esprits troublés, agités ou surexcités.

L’homme qui a un emploi, l’homme qui gagne sa vie et qui peut consacrer une heure par jour à la lecture, qu’il la fasse chez lui, ou dans le tramway, ou dans le métro, cette heure est dévorée par les affaires criminelles, les niaiseries incohérentes, les ragots et les faits moins divers, dont le pèle-mêle et l’abondance semblent faits pour ahurir et simplifier grossièrement les esprits.

Notre homme est perdu pour le livre… Ceci est fatal et nous n’y pouvons rien.

Tout ceci a pour conséquences une diminution réelle de la culture ; et, en second lieu, une diminution réelle de la véritable liberté de l’esprit, car cette liberté exige au contraire un détachement, un refus de toutes ces sensations incohérentes ou violentes que nous recevons de la vie moderne, à chaque instant.

Regards sur le monde actuel et autres essais (1931)


Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l’univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts
[…]
Patient, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !
[…]​

Palme (extr., in Charmes, 1922)


Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu’à toi
Ami n’entre pas sans désir

Fronton du Palais de Chaillot (Paris, FR)


La meilleure façon de réaliser ses rêves est de se réveiller.


Paul VALERY

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir
.
Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence!… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit!

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié!
Je te rends pure à ta place première:
Regarde-toi!… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur!

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

Chienne splendide, écarte l’idolâtre!
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux!

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes!
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs!
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières?
La larve file où se formaient des pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu!

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi!

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse!
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel!

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
ætes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas!

Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir!
Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir!

Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Élée!
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
Le son m’enfante et la flèche me tue!
Ah! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas!

Non, non!… Debout! Dans l’ère successive!
Brisez, mon corps, cette forme pensive!
Buvez, mon sein, la naissance du vent!
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… O puissance salée!
Courons à l’onde en rejaillir vivant!

Oui! Grande mer de délires douée
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles du soleil
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève!… Il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs!

Le cimetière marin (1920)


Paul Valéry en 1935 © AFP

Paul VALERY est né à Sète, le 30 octobre 1871. D’ascendance corse par son père et génoise par sa mère, Paul Valéry fit ses études primaires chez les Dominicains de sa ville natale et ses études secondaires au lycée de Montpellier. Ayant renoncé à préparer l’École navale, vers laquelle le portait son amour de la mer, il s’inscrivit en 1889 à la faculté de Droit. Passionné par les mathématiques et la musique, il s’essaya également à la poésie et vit, cette même année, ses premiers vers publiés dans la Revue maritime de Marseille. C’est encore à cette époque qu’il se lia d’amitié avec Pierre Louÿs, qu’il lui arrivera de nommer son « directeur spirituel », et fit la connaissance de Gide et de Mallarmé. Les vers qu’il écrivit dans ces années-là s’inscrivent ainsi, tout naturellement, dans la mouvance symboliste.

Ayant obtenu sa licence de droit, il s’installa, en 1894, à Paris, où il obtint un poste de rédacteur au ministère de la Guerre. Mais cette période devait marquer pour Paul Valéry le début d’un long silence poétique. À la suite d’une grave crise morale et sentimentale, le jeune homme, en effet, décidait de renoncer à l’écriture poétique pour mieux se consacrer à la connaissance de soi et du monde. Occupant un emploi de secrétaire particulier auprès du publiciste Édouard Lebey, directeur de l’agence Havas, il entreprit la rédaction des Cahiers (lesquels ne seront publiés qu’après sa mort), dans lesquels il consignait quotidiennement l’évolution de sa conscience et de ses rapports au temps, au rêve et au langage.

En 1900, Paul Valéry épousait Jeannine Gobillard, dont il aurait trois enfants.

Ce n’est qu’en 1917 que, sous l’influence de Gide notamment, il revint à la poésie, avec la publication chez Gallimard de La Jeune Parque, dont le succès fut immédiat et annonçait celui des autres grands poèmes (Le Cimetière marin, en 1920) ou recueils poétiques (Charmes, en 1922).

Influencé par Mallarmé, Paul Valéry privilégia toujours, dans ses recherches poétiques, la maîtrise de la forme sur le sens et l’inspiration. Quête de la “poésie pure“, son œuvre se confond avec une réflexion sur le langage, vecteur entre l’esprit et le monde qui l’entoure, instrument de connaissance pour la conscience.

C’est ainsi que ces interrogations sur le savoir se nourrirent chez le poète de la fréquentation de l’univers scientifique : lecteur de Bergson, d’Einstein, de Louis de Broglie et Langevin, Paul Valéry devait devenir en 1935 membre de l’Académie des Sciences de Lisbonne.

Après la Première Guerre mondiale, la célébrité devait peu à peu élever Paul Valéry au rang de « poète d’État ». Il multiplia dans les années 1920 et 1930 les conférences, voyages officiels et communications de toute sorte, tandis que pleuvaient sur lui les honneurs ; en 1924, il remplaçait Anatole France à la présidence du Pen Club français, et devait encore lui succéder à l’Académie française où il fut élu le 19 novembre 1925, par 17 voix au quatrième tour. Paul Valéry avait d’abord posé sa candidature au fauteuil d’Haussonville, lequel devait être pourvu le même jour, mais s’était ravisé, au dernier moment, sur les conseils de Foch, pour disputer, avec plus de chances estimait-il, à Léon Bérard et Victor Bérard, le fauteuil d’Anatole France.

Le discours que devait prononcer Paul Valéry lors de sa réception par Gabriel Hanotaux, le 23 juin 1927, est resté célèbre dans les annales de l’Académie. Valéry, en effet, réussit ce tour de force de faire l’éloge de son prédécesseur sans prononcer une seule fois son nom. On raconte qu’il n’avait pas pardonné à Anatole France d’avoir refusé à Mallarmé la publication de son Après-midi d’un faune, en 1874, dans Le Parnasse contemporain.

En 1932, Paul Valéry devint membre du conseil des musées nationaux ; en 1933, il fut nommé administrateur du centre universitaire méditerranéen à Nice ; en 1936, il fut désigné président de la commission de synthèse de la coopération culturelle pour l’exposition universelle ; en 1937, on lui attribua la chaire de poétique au Collège de France ; en 1939, enfin, il devenait président d’honneur de la SACEM.

Lorsque éclata la Seconde Guerre mondiale, Paul Valéry, qui avait reçu en 1931 le maréchal Pétain à l’Académie, s’opposa vivement à la proposition d’Abel Bonnard qui voulait que l’Académie adressât ses félicitations au chef de l’État pour sa rencontre avec Hitler à Montoire. Directeur de l’Académie en 1941, il devait par ailleurs prononcer l’éloge funèbre de Bergson, dans un discours qui fut salué par tous comme un acte de courage et de résistance. Refusant de collaborer, Paul Valéry allait perdre sous l’Occupation son poste d’administrateur du centre universitaire de Nice. Par une ironie du sort, il mourut la semaine même où s’ouvrait, dans la France libérée, le procès Pétain. Après des funérailles nationales, il fut inhumé à Sète, dans son cimetière marin. Mort le 20 juillet 1945.

d’après ACADEMIEFRANCAISE.FR


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Mc CONNELL, Lou (1947-1980)

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Lou Mc CONNELL  est né à Liège en 1947 et y est décédé en 1980. Ce saxophoniste américain a effectué une bonne partie de sa carrière en Belgique, où il est né en 1947, d’un père américain et d’une mère belge. A l’âge de quatre ans, il suit sa famille aux Etats-Unis. Il y étudie la batterie, la guitare puis, enfin, le saxophone. Il fréquente deux des plus prestigieuses écoles de musique américaines : Berklee et la Manhattan School of Music, puis devient musicien professionnel. A Los Angeles, il joue au sein du Fifth Room Quartet et du groupe Chakra et travaille avec le pianiste Hampton Hawes ainsi qu’avec Frank Rosolino et Walter Bichop Junior.

En 1976, Mc Connell décide de rentrer en Europe et retrouve à Liège les musiciens américains qui y sont alors installés : Ron Wilson (piano), John Thomas (guitare), et surtout le grand drummer Art Taylor. Il s’intègre également aux musiciens locaux, et, l’habitude aidant, perd de son prestige de musicien américain pour rencontrer les problèmes communs à tous les jazzmen de cette sombre époque noire d’avant la relève. Il monte le groupe High Energy avec lequel il enregistre en 1979 un très bel album (avec Michel Herr et deux membres du Mauve Traffic de Steve Houben : Kermit Driscoll (basse) et Vinnie Johnson (drums)). Il exerce une influence considérable sur les jeunes musiciens de l’époque (Vaiana, Cirri, etc.).

Au départ Coltranien convaincu, Mc Connell se met bientôt à réétudier la musique de Charlie Parker dans laquelle il trouve une inspiration nouvelle. Il rencontre Chet Baker et est séduit par la profonde simplicité de sa musique. En 1980, il repart pour quelques mois aux États-Unis. De retour à Liège, il participe aux jams de l’Auberge de l’Ourthe, dans le petit village de Tilff. Miné par le peu de reconnaissance que lui vaut sa musique, épuisé physiquement, Mc Connell s’éteint – dans la misère ou presque – en 1980 à moins de trente-cinq ans. La presse locale titre : “Il n’a pas eu le temps de prendre la succession de Bobby Jaspar“.

Jean-Pol SCHROEDER


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KLINKENBERG : du Cadran aux Grignoux

Temps de lecture : 8 minutes >

Un trait des années septante est l’éclosion de multiples lieux alternatifs : collectifs, associations, communautés… Autant d’outils qui ont eu pour fonction d’offrir aux groupes qui se constituaient des opportunités de collaboration (on ne parlait pas alors de synergie) tout en garantissant leur indépendance vis-à-vis de leurs compagnons de route. Le rapport que les forces sociales alors en émergence entretiennent avec les organisations historiques – syndicats, partis, instances mutuellistes ou coopératives – est en effet à la fois de connivence et d’extériorité. Et maints exemples montrent combien ce rapport a pu être délicat. On pensera à celui du Mouvement pour l’Autogestion socialiste (MAS), dont les membres furent soumis à trois tentations : celle de l’indépendance, celle du rapprochement avec le parti socialiste, celle du tropisme communiste. Ce rapport aux appareils, comme on disait parfois alors, était d’autant plus délicat que les groupes qui prennent alors la parole ont tous été tiraillés entre la culture de la spontanéité – trait attribué à la base – et l’obligation de s’organiser pour être efficace.

Le dynamisme de ces cellules alternatives est bien illustré par le processus qui mène à la création du Cadran, en 1970, puis à celle des Grignoux, en 1975.

Dans les années 1960, et dans la foulée des grandes grèves, on voit partout des réseaux militants se constituer en marge des grands appareils. Observons un de ces groupes, composé de quelques jeunes et de plusieurs couples. Tous sont engagés à des titres divers dans des luttes politiques progressistes, mais ils sont par ailleurs chrétiens, et désirent se rencontrer à ce titre. En 1966, ils constituent un groupe communautaire permanent, qui loue un local rue Billy à Grivegnée. Ils prennent l’habitude de se manifester collectivement: on les voit ainsi soutenir des occupations d’usine ou participer aux marches ami-atomiques. L’année 1969 est faste pour l’évolution du groupe : ses membres sont partie prenante aux actions de Culture-Tourisme-Loisirs (CTL) ; le Comité Paix qu’ils ont mis sur pied se montre très actif, en liaison avec l’Union Belge pour la Défense de la Paix (UBDP) et le Rassemblement Liégeois pour la Paix (RLP), qui fédère les organisations en lutte contre la guerre au Vietnam ; le groupe s’élève d’une seule voix contre les thèses du congrès Justice et Paix, trop proches à ses yeux de l’appareil ecclésial. Mais surtout, il est le noyau d’une nébuleuse en voie de constitution. En 1970, certains de ses membres sont les chevilles ouvrières d’un Comité d’Action Santé qui s’articule au Groupe d’Études pour une Réforme de la Médecine (GERM). Les contacts se font plus étroits avec des associations proches. Cinq cellules décident ainsi de se rapprocher et de créer une maison communautaire centrale. Celle-ci s’ouvrira au 10 rue de l’Académie. Le Cadran, nom du quartier, désignera désormais deux choses :  le collectif chrétien à l’origine du projet (qui, actif dans la constitution de l’Assemblée pour un Concile des Wallons et des Bruxellois, va se radicaliser et creusera bientôt des sapes sous le Conseil pastoral diocésain) et sa maison. Le CCC (Centre Communautaire du Cadran) va devenir le refuge de toutes les associations alternatives dépourvues de toit – des Rencontres Ouvrières ou du Mouvement de Libération des Femmes au Comité de mobilisation lycéen contre les projets du ministre de la Défense nationale – et le lieu géométrique du rassemblement des progressistes : de réunions au Cadran sortiront le MAS, ou encore, avec le Groupe Politique des Travailleurs Chrétiens, le projet d’une Union des Progressistes (UP), qui ne rencontra pas à Liège le succès électoral qu’il avait obtenu dans le Borinage. C’est aussi rue de l’Académie que se réunissent en 1973 le Comité Peers, puis le Front commun liégeois pour la dépénalisation de l’avortement.

Entre ces différents ensembles, des personnalités circulent – comme l’énergique Camille Schmitz, à qui son statut de prêtre permet de jouer le rôle de permanent – et les intersections sont importantes. Elles le sont particulièrement entre le Cadran et le CTL voisin.

La densité de ces contacts et de ces activités pointe alors un nouveau besoin : celui de créer un foyer culturel militant, qui serait un lieu de concertation et de ressourcement. Le besoin de transcender les différences entre ces organisations était ici le même que dans le milieu académique, où elle concernait les distinctions disciplinaires. Le projet fut étudié par le chantier animation du CTL- c’était, dans le réseau, le noyau le plus généraliste – et devait aboutir à l’ouverture de la maison des Grignoux, au 18 de la rue Hocheporte, à deux pas du Cadran.

Ce nom de “Grignoux” : tout un programme ! L’édifice des Chiroux – un complexe de salles d’expositions, salles de spectacle et bibliothèque, alors récemment inauguré dans une zone de la ville qui aurait pu être un quartier latin (on ne dira jamais assez combien la montée de l’Université au Sart Tilman, réussite architecturale indéniable, fut une catastrophe culturelle) et qui avait été livré aux promoteurs immobiliers – était alors aux yeux des contestataires le symbole le plus triomphaliste de la culture officielle liégeoise. Or le nom de Chiroux – ici choisi en souvenir de celui d’une petite rue rayée de la carte par le projet – renvoie à un épisode des luttes sociales à Liège au XVIIe siècle : c’était celui que l’on donnait aux partisans du pouvoir princier, dont la milice était vêtue de noir et de blanc comme les hirondelles. Face aux Chiroux s’élevait la faction populaire des Grignoux, ou grincheux, ainsi baptisés par les premiers. Deux partis qui devaient longtemps s’affronter, jusque dans la rue. Symbole contre symbole : la maison de la culture alternative du XXe siècle s’appellerait Les Grignoux.

La file devant Le Parc (Droixhe) en 1985 © Vincent de Waleffe

La chose ne traîna pas (elles ne traînaient d’ailleurs jamais beaucoup, avec Schmitz). La décision de créer la maison fut prise en mars 1975. Le premier mai, elle était opérationnelle.

Au départ cinq associations – qui, au fil du travail, devinrent une douzaine – coopérèrent sous la houlette du CTL à la mise en route du projet, qui devait déboucher en 1978 sur la création de l’ASBL Les Grignoux : l’adoption de cette forme juridique était nécessaire pour pouvoir bénéficier de subventions (en 1981, les Grignoux seront reconnus comme service d’éducation permanente) ; elle pouvait de surcroît servir d’assise à un projet autogestionnaire.

La fonction de rassemblement, jusque là assumée par le Cadran, le fut désormais par les Grignoux, le premier pouvant désormais se recentrer sur la mission précise qu’il s’était donnée. Au total, à la fin 1978, plus de 120 associations différentes se seront réunies rue Hocheporte. Et dans de multiples actions – occupation du Grand Bazar en 1977 ou de RCA en 1979 – réunissant des forces alternatives, c’est dorénavant le nom des Grignoux qui s’affiche. Il s’impose en 1980, quand les Grincheux dénoncent le triomphalisme et la complaisance avec lesquels les pouvoirs publics célèbrent le millénaire de la Principauté de Liège (“Mille ans de sous-France”, proclamera-t-on au Cirque divers… ).

Dans l’éventail des créneaux culturels qu’il fallait occuper, il y avait le cinéma, art populaire par excellence. Un projet de cinéma alternatif put se formuler grâce à un Cadre Spécial Temporaire engagé en 1978. On y trouve déjà Jean-Marie Hermand, Dany Habran, Odette Dessart, Jean-Pierre Pécasse (nombre de ces acteurs – comme Michel Condé, qui s’occupera des dossiers des films à destination scolaire – sortent de la romane de Liège, qui semble donc se réinvestir dans le cinéma…)

Le dynamisme de ces acteurs fut tel que tout le réseau Grignoux finit peu à peu par se brancher sur le projet. Le groupe organisa d’abord des séances çà et là : dans la grosse bâtisse de Hocheporte – où on vit les frères Dardenne à leurs débuts – ou ailleurs. Puis en 1979, ce fut la Semaine du cinéma au Parc : organisée à l’ombre des tours de Droixhe, avec d’autres associations, elle fait naître le rêve de reprendre cette salle. Rêve qui devient réalité en 1982. Succès. Le public se presse aux Inédits du cinéma, bientôt complétés par des matinées scolaires. Et la petite affiche-programme scotchée au frigo devient le signe de reconnaissance des cinéphiles liégeois.

Le cadre des travailleurs se gonfle. Les animateurs quittent alors la rue Hocheporte et redescendent au centre ville : ils s’établissent rue Sœurs de Hasque, dans les locaux qui avaient été ceux de la Mâson. Avec eux d’autres groupes. Et une nouvelle nébuleuse se constitue. Il ne s’agit toutefois pas d’une excroissance. L’activité cinéma n’étouffa pas le reste du travail mené aux Grignoux, et ses animateurs restèrent un soutien aux projets des autres secteurs : la cohésion entre le politique, l’associatif et le culturel se maintient donc. Elle ne se délitera que dans la décennie 80, lorsque les vents mauvais souffleront sur la scène sociale.

© Les Grignoux

Le reste est une Success Story bien connue. Au cœur de la ville, l’ancienne salle du Churchill, promise à un destin commercial, devient un cinéma multisalles en 1993, grâce à l’opiniâtreté des Grignoux et leur aptitude à se situer comme intermédiaires entre la base citoyenne et les pouvoirs publics. En 2008, ce sera l’érection du complexe de la Sauvenière, place Xavier Neujean. Depuis longtemps, l’affichette, objet de toutes les nostalgies, était devenue un copieux mensuel, rendant compte d’une programmation étoffée et variée.

Aujourd’hui, certains regrettent que, pour assurer cette programmation, le réseau doive céder à des contraintes économiques ; d’autres déplorent que l’indépendance des Grignoux ait de facto empêché l’Université d’accueillir une décentralisation de la Cinémathèque de Bruxelles, et donc de voir les films anciens à Liège (situation qui évolue depuis quelques années avec les séances du lundi au Churchill). Mais une chose est sûre : les Grignoux restent en Wallonie le meilleur soutien qui soit pour les films à teneur sociale, mais aussi pour le cinéma d’auteur ; et ils aiment à inviter les réalisateurs dans ce double esprit. Par ailleurs, le projet pédagogique et militant est loin d’être abandonné. Des opérations comme la Caravane des quartiers, régulièrement menée depuis 2000, ont contribué à montrer une capacité intacte à mobiliser le citoyen autour de projets culturels et à mailler le tissu associatif.

Jean-Marie Klinkenberg


ISBN 978-2-87449-088-0

Cet article est une des multiples contributions de Jean-Marie Klinkenberg à l’ouvrage collectif Le tournant des années 70. Liège en effervescence paru en 2010 aux éditions Les impressions nouvelles, sous la direction de Nancy Delhalle et Jacques Dubois : Durant les années 1970, la vie culturelle connaît à Liège une ébullition extraordinaire en divers domaines. Du Conservatoire à la RTB-Liège, du Cirque Divers aux Grignoux, des “lieux” polarisent cette effervescence. Des personnalités marquent l’époque de leur empreinte, telles qu’Henri Pousseur, Jacques Charlier ou les frères Dardenne. Collectif, cet ouvrage se veut une histoire vivante de cet épisode foisonnant. Mais il rend aussi compte de ce que l’ébullition décrite est inséparable de divers événements sociaux qui ont préparé ou marqué l’époque. La décennie 1970 s’inscrit à Liège dans la mouvance des grèves de 60, dans celle de mai 68 et dans tout un mouvement de luttes auquel artistes et intellectuels de l’époque ont su s’associer. Le mouvement décrit appartient au passé. Mais, à Liège aujourd’hui, ses héritages sont nombreux et vivifient la vie culturelle en plusieurs secteurs. Ce sont aussi ces transmissions actuelles que l’ouvrage interroge.”

d’après LESIMPRESSIONSNOUVELLES.COM


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, compilation, correction et iconographie | sources : lesimpressionsnouvelles.com | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart  | crédits illustrations : l’entête de l’article montre la cour intérieure du complexe Sauvenière des Grignoux © Claude Lina ; © Vincent de Waleffe ; © Les impressions nouvelles.


Prenez d’autres initiatives…

NARET, Robert dit Bobby (1914-1991)

Temps de lecture : 2 minutes >

NARET, Robert dit Bobby est né en 1914 à Loncin (Ans) et décédé en 1991 à Bruxelles. Il s’intéresse à la musique dès l’âge de dix ans, à l’écoute de la fanfare de son village et étudie le solfège avec le leader de cette formation. En 1925, il s’essaie à la clarinette à l’aide d ‘une méthode imprimée, puis se met au saxophone. Il commence à jouer au début des années 30. Il reçoit son premier engagement dans l’orchestre du saxophoniste Jo Magis, à la Laiterie de Bruxelles ; il entre ensuite dans l’orchestre de Lucien Hirsch, à Liège, et en devient le principal soliste.

En 1934, il quitte Hirsch pour rejoindre la formation de Fud Candrix à Bruxelles. Il se produit à l’Exposition de 1935, et dans nombre de dancings à Bruxelles et en province mais aussi à La Haye (aux côtés de Coleman Hawkins) et en Egypte. Il restera dans l’orchestre de Candrix jusqu’en 1943 (nombreux enregistrements) ; entretemps, il joue et enregistre également avec différents orchestres de pionniers : le Swingtette de Chas Dolne (1940- 1942), Gus Deloof (1941), Jeff de Boeck et son Metro Band (1941-1942) ainsi qu’avec Django Reinhardt et Hubert Rostaing en 1942.

La même année, il monte son propre orchestre où se retrouvent Janot Moralès, Albert Brinckhuyzen, Jo Magis et la chanteuse Martha Love ; il réalise de nombreux enregistrements de 1942 à 1944. Il travaille encore avec Aimé Barelli à Paris en 1943, ainsi qu’avec Robert de Kers, Eddy Christiani, Gus Clark et Ernst Van’t Hof. En 1945 et 1947, il tourne avec son orchestre pour les G.I.’s. Il est considéré à cette époque comme un des meilleurs, sinon le meilleur, saxophoniste alto belge avec Jean Omer ; il est classé n° 1 au référendum du Hot Club de Belgique en 1946, et n° l ex-aequo avec Van Bemst pour la clarinette.

Par la suite, il continue de se produire dans différents orchestres de moins en moins jazz. En 1953, il réalise quelques enregistrements avec son combo ; en 1956, il part en tournée au Congo (RDC) avec Rudy Bruder. En 1962, Bobby Naret joue à Comblain dans l’orchestre des vétérans puis disparaît de la scène du jazz.

Jean-Pol SCHROEDER


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés), correction et actualisation par wallonica.org | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : image en tête de l’article : © discogs.com | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

INFOX : attention à la fausse lettre d’adieu de Gabriel Garcia Marquez

Temps de lecture : 3 minutes >

Si pour un instant Dieu oubliait que je suis une marionnette de chiffon et m’offrait un bout de vie, je profiterais de ce temps le plus que je pourrais. Il est fort probable que je ne dirais pas tout ce que je pense, mais je penserais en définitive tout ce que je dis. J’accorderais de la valeur aux choses, non pour ce qu’elles valent, mais pour ce qu’elles signifient.

Je dormirais peu, je rêverais plus, j’entends que pour chaque minute dont nous fermons les yeux, nous perdons soixante secondes de lumière…

Bon Dieu, si j’avais un bout de vie… Je ne laisserais pas un seul jour se terminer sans dire aux gens que je les aime, que je les aime. Je persuaderais toute femme ou homme qu’ils sont mes préférés et vivrais amoureux de l’amour. Aux hommes, je prouverais combien ils sont dans l’erreur de penser qu’ils ne tombent plus amoureux en vieillissant, sans savoir qu’ils vieillissent en ne tombant plus amoureux. Aux anciens, j’apprendrais que la mort ne vient pas avec la vieillesse, mais avec l’oubli.

J’ai appris qu’un homme a le droit de regarder un autre d’en haut seulement lorsqu’il va l’aider à se mettre debout. Dis toujours ce que tu ressens et fais ce que tu penses.

Si je savais qu’aujourd’hui c’est la dernière fois où je te vois dormir, je t’embrasserais si fort et prierais le Seigneur pour pouvoir être le gardien de ton âme. Si je savais que ce sont les derniers moments où je te vois, je dirais “je t’aime” et je ne présumerais pas, bêtement, que tu le sais déjà.

Il y a toujours un lendemain et la vie nous donne une deuxième chance pour bien faire les choses, mais si jamais je me trompe et aujourd’hui c’est tout ce qui nous reste, je voudrais te dire combien je t’aime, et que je ne t’oublierai jamais. Le demain n’est garanti pour personne, vieux ou jeune.

Aujourd’hui est peut être la dernière fois que tu vois ceux que tu aimes. Alors n’attends plus, fais-le aujourd’hui, car si demain n’arrive guère, sûrement tu regretteras le jour où tu n’as pas pris le temps d’un sourire, une étreinte, un baiser et que tu étais très occupé pour leur accorder un dernier vœu.

Maintiens ceux que tu aimes près de toi, dis leur à l’oreille combien tu as besoin d’eux, aimes-les et traite les bien, prends le temps de leur dire « je suis désolé », “pardonnez-moi”, “s’il vous plait”, “merci” et tous les mots d’amour que tu connais.

Personne ne se souviendra de toi de par tes idées secrètes. Demande au Seigneur la force et le savoir pour les exprimer. Prouves à tes amis et êtres chers combien ils comptent et sont importants pour toi. Il y a tellement de choses que j’ai pu apprendre de vous autres…Mais en fait, elles ne serviront pas à grande chose, car lorsque l’on devra me ranger dans cette petite valise, malheureusement, je serai mort.

[LEXPRESS.FR, 18 avril 2014] La mort du prix Nobel de littérature voit fleurir les hommages. Sur les réseaux, on partage beaucoup son Poème d’adieu à ses amis“… sauf qu’il n’est pas de lui.

Si pour un instant Dieu oubliait que je suis une marionnette de chiffon et m’offrait un bout de vie, je profiterais de ce temps le plus que je pourrais. Il est fort probable que je ne dirais pas tout ce que je pense, mais je penserais en définitive tout ce que je dis.” Ces mots ouvrent une lettre poétique attribuée à Gabriel Garcia MARQUEZ, que vous avez peut-être vue circuler au lendemain de la mort du prix Nobel colombien de littérature.

Généralement présentée comme La lettre d’adieu de Gabriel Garcia Márquez à ses amis ou La marionnette, elle poursuit en fait l’auteur -qui vaut mieux que ça- depuis 1999, année où on lui a diagnostiqué un cancer.

Le démenti de Márquez lui-même

Elle circule depuis de boîte mail en message Facebook en tweet. Garcia Márquez a lui-même démenti en être l’auteur, comme le rapportait, dès 2000, El Pais, déclarant: “Ce qui peut me tuer, c’est que quelqu’un croit que j’aie pu être l’auteur d’une chose aussi banale. C’est la seule chose qui me préoccupe.

Deux ans plus tôt, le même poème avait déjà été attribué à Jorge Luis Borges, précisait El Pais. D’après Márquez, la femme de Borges, Maria Kodama, avait réagi en affirmant qu’elle ne se serait jamais mariée avec l’auteur argentin s’il avait écrit un texte pareil !

Une histoire rocambolesque

D’après le 20 minutes espagnol, le poème vient en fait du ventriloque mexicain Johnny Welch, qui le récitait pendant ses spectacles avec une de ses marionnettes… On ne sait comment, ce texte a été transmis ensuite pour la première fois en 1997, par courrier postal, avant d’atterrir dans les mains du journaliste Mirko Lauer, qui la publia dans le journal péruvien La Republica en l’attribuant à Márquez. De là, le texte s’est envolé sur internet. Le meilleur hommage que vous pouvez rendre à Gabriel Garcia Márquez est donc de ne pas partager ce texte comme venant de lui !

d’après Cécile Deshédin


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction et iconographie | sources : lexpress.fr | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart  | crédits illustrations : illustration en entête de l’article © Paris Match.


Plus de presse…

BRONITZ : Flingue (2013, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

BRONITZ Elisabeth, Flingue
(linogravure, n.c., 2013)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Elisabeth Bronitz © atelier-kasba.be

Née en 1968, Elisabeth BRONITZ se forme à la peinture et à la scénographie à l’E.N.S.A.V. La Cambre. Elle apprend ensuite la gravure à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles (notamment avec Kikie Crêvecoeur ou Roger Dewint). Elle participe à de nombreuses expositions personnelles ou collectives, notamment avec l’atelier Kasba auquel elle appartient depuis 2010.

Cette représentation d’un revolver .38 fait partie d’une série plus larges où Elisabeth Bronitz explore des icônes de notre société : “Flingues”, “Hôtesses” ou “Salon de coiffure”. L’aspect brut du travail de linoléum confère à l’image une plasticité qui éloigne le spectateur de la représentation littérale de l’objet. “Bronitz nous brosse le portrait d’un monde coloré dans lequel la réalité de l’autre passe par le filtre de son imaginaire”. (d’après E. Bronitz).

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Elisabeth Bronitz ; atelier-kasba.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

Le phalanstère du Bois du Cazier (Marcinelle) vs. le phalanstère de Charles Fourier…

Temps de lecture : 12 minutes >

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les mineurs deviennent difficiles à recruter. La production de charbon a diminué de moitié entre 1939 et 1944. Les charbonnages ont souffert durant le conflit d’un manque important d’entretien, et les investissements conséquents pourtant nécessaires ont été peu nombreux dans l’entre-deux-guerres. Les charbonnages peinent à recruter de la main d’œuvre locale ; les belges se méfient de la sécurité dans les mines, et préfèrent se tourner vers d’autres secteurs d’activités. La Belgique a cependant un besoin crucial de charbon pour entamer sa relance économique ; la « Bataille du charbon » est lancée.

Malgré une campagne de réhabilitation du métier de mineur, les belges ne se bousculent toujours pas pour descendre dans les mines. Les autorités décident dès lors d’avoir recourt aux prisonniers de guerre allemands, toujours sur le sol belge ; début 1946, 52.000 prisonniers travaillent dans les charbonnages du pays. En 1947, les prisonniers sont libérés ; il est alors fait appel à de la main d’œuvre étrangère.

Un protocole avec l’Italie est signé à Rome le 23 juin 1946, et confirmé le 20 avril 1947. L’Italie s’engage à envoyer en Belgique 50.000 travailleurs ; les premiers hommes arrivent rapidement en Belgique. Si le travail ne manque pas pour ces nouveaux arrivants, la question du logement pose problème. Les mineurs italiens sont logés précairement, dans des baraquements précédemment occupés par des prisonniers russes et allemands. Devant ces piètres conditions de vie, de nombreux mineurs optent pour un retour rapide au pays. Les autorités et les charbonnages se doivent de trouver une solution afin de maintenir en fonction les mineurs à peine formés.

Les logements individuels dans l’après-guerre font cruellement défaut ; la reconstruction des habitations détruites durant le conflit prend du temps, et les budgets alloués à cette fin ne suivent pas. Les sociétés charbonnières tentent de mettre en place des structures permettant d’améliorer l’accueil et le quotidien des travailleurs. A Marcinelle, la Société Anonyme des Charbonnages d’Amercoeur et du Bois du Cazier décide la construction d’un phalanstère afin d’héberger les hommes venus seuls travailler en Belgique.

Les phalanstères sont des structures d’habitat destinées à accueillir les ouvriers célibataires sans points d’attache particuliers dans la région, si ce n’est leur travail. Des équipements collectifs y sont associés permettant d’améliorer le quotidien, tels qu’un restaurant, une buanderie, une salle de jeux, un jardin…

Le phalanstère du Cazier est érigé à Marcinelle, rue de la Bruyère, à proximité des installations du charbonnage du Cazier, mais au vert, à la limite du bassin industriel carolorégien ; des bois et des prés sont à proximité immédiate.

Le site est inauguré le 6 janvier 1948 en présence de plusieurs personnalités, dont Marius Meurée, bourgmestre de Marcinelle, Jean Duvieusart, ministre des Affaires économiques, et Achille Delattre, ministre du Combustible et de l’Energie ; le consul d’Italie à Charleroi, Gino Pazzaglia, est également présent. Le Conseil d’administration de la S.A. des Charbonnages d’Amercoeur et du Bois du Cazier décide de lui donner le nom de Home Joseph Cappellen, en hommage au Directeur Gérant du charbonnage.

Phalanstère de Marcinelle, façade principale © charleroi-decouverte.be

La S.A. n’a pas hésité à dépenser six millions de francs pour la construction et l’aménagement des lieux. Jacques Cappellen et Louis Senters en sont les architectes ; la façade s’étire sur 49 mètres de longueur, sur 10 de largeur. Une statue de Sainte-Barbe, patron des mineurs, prend place au-dessus du porche principal. Outre les installations techniques, buanderie et caves, le sous-sol accueille une grande salle de jeux. Au rez-de-chaussée se situe la salle à manger et une buvette. Les chambres se situent dans l’aile droite du rez-de-chaussée, ainsi qu’aux premier et second étages. Le phalanstère comporte au total 47 chambres à deux lits, et 16 chambres à quatre lits ; sa capacité d’accueil est de 158 ouvriers. A son ouverture, les dîners sont servis au tarif de 29 francs ; le logement coûte 40 francs par semaine, et la pension complète 50 francs par jour.

Huit ans après l’ouverture du phalanstère, la Belgique connaît la plus importante catastrophe minière de son histoire ; le matin du 8 août 1956 au Bois du Cazier, un wagonnet mal engagé dans une cage sectionne des fils électriques et provoque un court-circuit : 262 mineurs perdent la vie. Plusieurs d’entre eux résidaient au phalanstère. En avril 1957, l’extraction reprend au Bois du Cazier ; l’industrie charbonnière wallonne est cependant sur le déclin. Le Cazier entre en liquidation le 15 janvier 1961 et ferme définitivement en décembre 1967. Entre-temps, les portes du phalanstère se sont également fermées. En 1966, l’Ecole Provinciale de Service Social du Hainaut prend possession du lieu. Dans un premier temps logé dans une annexe de la Maternité Reine Astrid à Charleroi, et ensuite dans un château à Châtelineau, l’établissement scolaire finit par s’implanter à Marcinelle, rue de la Bruyère. Il devient par la suite Institut provincial supérieur des Sciences sociales et pédagogiques (IPSMa / HEPH-Condorcet), et occupe toujours aujourd’hui le site.

d’après F. Dierick (charleroi-decouverte.be)


Le phalanstère, la folle utopie de Charles Fourier…

[FRANCECULTURE.FR, 6 mai 2022] Le philosophe français Charles FOURIER (1772-1837) rêvait d’une communauté d’individus dont les intérêts et les aspirations, le travail et les amours, seraient en harmonie. Si certains le trouvaient fou, son modèle de micro-société idéale, incarné par le phalanstère, a inspiré des générations d’utopistes.

Prenez un grand lieu d’habitations partagées, un espace solidaire où vivent des centaines de familles, cultivant ensemble fruits et légumes, partageant leurs ressources comme leurs loisirs. S’agit-il d’un tiers-lieu autogéré breton ? Une nouvelle communauté décroissante qui a émergé à l’aune du réchauffement climatique ? Non, cette description de cité autonome renvoie à un projet très ancien, celui d’un commerçant contrarié né il y a 250 ans : Charles Fourier (1772-1837).

Prophète d’un monde harmonieux, sa description d’une société idéale a inspiré nombre d’utopistes. Lui-même récusait pourtant le terme, considérant qu’une utopie n’était qu’un “rêve du bien sans moyen d’exécution, sans méthode efficace“. Au contraire, l’original ambitionnait de voir réaliser son projet de nouvel ordre social et avait pour cela minutieusement pensé sa planification, jusque dans les plus surprenants détails. “Comment une vaine fantasmagorie aurait-elle pu façonner aussi fortement, et d’une manière aussi durable, les consciences humaines ?” écrivait le sociologue Emile Durkheim. La question pourrait bien s’appliquer au créateur du phalanstère. D’abord mal comprise, et même moquée en raison de certaines de ses exubérances, l’utopie fouriériste a semé des graines qui ont porté les fruits des mouvements coopératifs modernes.

Le commerçant malgré lui…

Lorsqu’éclate la Révolution française, Charles Fourier a 17 ans. Contrairement à ce que nous a enseigné Rimbaud, c’est avec le plus grand sérieux du monde qu’il vit ce bouleversement politique… tout en lui reprochant de ne pas avoir décisivement amélioré le sort des masses laborieuses (il passera, d’ailleurs, pour un contre-révolutionnaire). Commis-voyageur contrarié, Fourier mûrit d’autres ambitions : profiter des idées égalitaires qui s’épanouissent à la faveur de la révolution pour transformer en profondeur la société, et prendre parti d’une industrialisation en marche afin d’empêcher qu’elle n’enrichisse les financiers au détriment des classes ouvrières qui la portent.

Fils d’un marchand de draps, Fourier embrasse à contre-cœur la fonction de commerçant. “On me conduisait au magasin pour m’y façonner de bonne heure aux nobles métiers du mensonge ou art de la vente, raconte-t-il dans ses Confessions. Je conçus pour lui une aversion secrète et je fis à sept ans le serment que fit Hannibal à neuf ans contre Rome, je jurais une haine éternelle au commerce !” Le jeune homme observe les effets désastreux de la révolution industrielle : des denrées alimentaires peuvent être jetées à la mer si la spéculation le commande, la misère qui peuple les villes qu’il visite n’attendrit pas le cœur des marchands. Dans ses écrits, Fourier citera à ce propos les observations de M. Huskisson, ministre du Commerce anglais, lequel raconte sans ambages comment les fabricants de soierie emploient des milliers d’enfants, œuvrant 19 heures par jour pour cinq sous, surveillés par des contremaîtres au fouet agile. Les dérives qu’entraînent les lois du commerce lui paraissent absolument “anti-naturelles, illogiques“, raconte l’historien Philippe Régnier (dans Concordance des temps sur France Culture) : “Fourier qui sera toute sa vie dans le commerce, est celui qui dénonce le plus fort le commerce. Imaginez un trader qui construit sa pensée, son existence contre la spéculation financière…”

Sergent boutiquier” le jour, comme il se décrivait, la nuit, Charles Fourier couche sur papier ses réflexions économiques et politiques. De ses désillusions naît un rêve, celui de voir s’épanouir un modèle de société alternatif, non pas égalitaire, mais où l’enrichissement des uns ne se ferait pas au détriment des autres, et où les passions individuelles, même les plus étonnantes, sont admises et même mises à profit. “Je peindrai des coutumes si étrangères aux nôtres, que le lecteur demandera d’abord si je décris les usages de quelque planète inconnue“, prévient-il dans sa Théorie de l’unité universelle (1822). En 1829 paraît son ouvrage le plus célèbre, Nouveau Monde industriel et sociétaire, dans lequel il tente de convaincre de l’intérêt d’expérimenter son utopie sociale. Fourier a ainsi puisé dans les causes de la déperdition qui caractérise l’économie industrielle les idées qui permettraient au contraire de fonder une société où l’épargne et la consommation s’engendreraient réciproquement. Son œuvre théorique aux accents parfois oniriques peut ainsi se lire comme une réaction compensatoire à la réalité sociale de son temps.

Le tissu au cœur de la révolution industrielle

De toutes ses idées, un concept va connaître une grande postérité : le phalanstère. Imputant une grande partie des effets néfastes de l’industrialisation sur la civilisation aux manœuvres commerciales qu’elle favorise, ainsi qu’au morcellement de la propriété, Fourier imagine un type d’habitation qui permettrait à une petite société d’adopter pleinement un mode de vie coopératif : le phalanstère. “Dans le cas où ce mécanisme serait praticable et démontré par une épreuve sur un village, il est certain que l’ordre civilisé ou morcellement serait abandonné à l’instant pour le régime sociétaire“, présage Fourier dans sa Théorie de l’unité universelle (1822). Ce laboratoire à ciel ouvert est pour lui une façon concrète de soumettre à validation sa théorie sociale.

Plan dessiné par Charles Fourier (1829)

Contraction de “phalange” et de “monastère”, le phalanstère désigne une petite cité dont les bâtiments sont pensés pour favoriser la vie en communauté d’associés qui mettent leurs compétences au service de tous et partagent leurs ressources. Visualisez un domaine arboré plus vaste que le château de Versailles, un terrain propice à une grande variété de cultures, et qui ne serait cependant pas trop éloigné d’une grande ville. Un immense palais, des appartements familiaux, de grands réfectoires, des ateliers de production divers, des salles de bal et de réunions… le tout relié par des souterrains ou des coursives élevées sur colonnes ! En matière d’urbanisme, les plans de Fourier peuvent évoquer certains aspects de la Cité radieuse de Le Corbusier. En réalité, note le philosophe André Vergez, spécialiste de son oeuvre, dans Fourier (Puf, 1969), son architecture a plutôt l’allure néoclassique des pavillons de Claude-Nicolas Ledoux et, surtout, “exprime l’expérience personnelle de Fourier, ses goûts et ses dégoûts“. Ajoutons ses inventions : Fourier imagine par exemple le trottoir à zèbres, “ces animaux étant chargés du ramassage scolaire“.

C’est dans cet édifice enchanté que Fourier entend faire vivre un mouvement coopératif pionnier. Le protocole expérimental du phalanstère intègre des prescriptions sociologiques très précises sur la composition de la “phalange”, c’est-à-dire ses habitants. Destiné à recevoir une collectivité agricole de 1 620 femmes et hommes, au sein de laquelle on retrouverait les 810 caractères humains que Fourier s’est amusé à répertorier, les familles les plus pauvres vivraient aux côtés des plus riches, afin que les premières accèdent au confort et les secondes à l’humanité… “C’est une psychologie un peu simpliste de croire que, par le voisinage des riches, les pauvres vont devenir aimables et polis et que les riches seront plus heureux“, commentera, dubitatif, l’économiste Charles Gide dans son Histoire des doctrines économiques (1944). Mais Fourier, qui croyait à une sorte de loi de l’attraction des caractères, était confiant. “Le phalanstère, c’est véritablement le début d’une société utopique“, décrit Philippe Régnier : “C’est une espèce de petite cité idéale, heureuse et autosuffisante. On peut y circuler, été comme hiver, dans des galeries couvertes, ce qui met à l’abri du froid l’hiver et du chaud l’été. Cela permet aussi d’aller directement de chez soi à son travail. Et comme le travail doit y être attrayant, il n’y a pas d’incompatibilité entre le fait d’habiter là où on travaille“.

L’idée principale de Fourier est en effet de penser l’organisation sociale et celle du travail en fonction des passions humaines au lieu de les combattre, afin d’atteindre “l’harmonie universelle”. Selon sa sociologie, douze passions fondamentales doivent être satisfaites :

      • cinq passions sensorielles ;
      • quatre passions affectives (l’amitié, l’amour, l’ambition et le “familisme”) ;
      • trois passions distributives : la cabaliste (ou passion de l’intrigue, une source d’émulation et donc de richesse selon Fourier), la composite (la passion des associations harmonieuses, par exemple, celle de mêler dans l’amour la sensualité et l’attachement spirituel), et la “papillonne” (le goût de la nouveauté et du changement).

Regroupés en “séries”, des petits groupes de travailleurs se réunissent par affinité ; tandis que l’un produit, l’autre supervise… Le but est d’éliminer l’un des vices du monde du travail de la société “civilisée” : l’individualisme. Contre les autres tracas du travail, tels que l’ennui ou la fatigue, les phalanstériens changent régulièrement de métiers ; ils satisfont ainsi leur “papillonne” ! On passe ainsi de menuisier à la très précise fonction “rouge-tulipiste” ou l’adorable rôle de “choutiste”… “Au lieu d’un labeur de douze heures, à peine interrompu par un triste et chétif dîner, l’État sociétaire ne poussera jamais une séance de labeur au-delà d’une heure et demie ou deux heures au plus, peut-on lire dans sa Théorie de l’unité universelle. La variété des tâches et l’aspect ludique suscité par une saine compétition entre les équipes, doivent permettre de faire du travail un véritable plaisir.

Produire plus pour être heureux

Mais qu’on ne s’y trompe pas, prévient André Vergez, “la société imaginée par Fourier n’a pas grand-chose de commun avec celle dont rêvent par exemple les marxistes.” S’il décrit bien un mode de vie collectivisé, le principe de hiérarchie sociale et la propriété des instruments de production demeurent. Copropriétaires, tous les sociétaires du phalanstère sont aussi actionnaires. Loin de condamner l’argent ou la propriété donc, Fourier veut en révéler les avantages. A “la morne égalité, vaine justice dans la répartition de l’indigence“, le commerçant repenti préfère “l’inégalité de fortune (chacun étant cependant assuré d’un minimum confortable) et maintient le mobile du profit qui entretient la “cabaliste” et provoque l’augmentation constante de la richesse commune“, explique le spécialiste de Fourier.

La consommation s’organise aussi de manière coopérative : les services de restauration et le chauffage des logements sont collectifs, les services et les biens achetés en commun. Le circuit court, de la production à la consommation, permet également de faire des économies… et de partager le surplus dans une grande fête ! La société fouriériste n’a rien de frugale ou d’austère ; produire plus pour vivre mieux, tel pourrait d’ailleurs être son adage. Cet engrenage du “profit vertueux” doit être réglé de façon à éviter tous conflits d’intérêt, tous maux. Par exemple, les médecins de chaque phalange touchent un pourcentage sur les revenus globaux de la phalange ; plus le niveau sanitaire y est bon, plus il est important. Un procédé capitaliste censé mener à la substitution de la médecine préventive à la médecine thérapeutique, pour le bien du plus grand nombre.

La libre mécanique des passions

Le bonheur fouriériste n’est pas seulement lié à la consommation et au travail. Il provient aussi de la reconnaissance de l’utilité des passions. Alors que la tradition philosophique prône leur maîtrise, Fourier prend le contre-pied. Pour le philosophe, “les passions, même celles qu’on juge déviantes, lorsqu’elles sont bien organisées, peuvent être le moteur de la société et une source de bonheur“, explique Philippe Régnier. Au contraire, le mal social vient de leur répression. Il y a chez Fourier une mathématique des passions.

Au phalanstère, tous les goûts peuvent être satisfaits, que ce soit en matière de sexualité – le philosophe évoque volontiers l’homosexualité masculine et féminine, le voyeurisme, l’exhibitionnisme ou le sadomasochisme dans son Nouveau Monde amoureux – ou même de… pains (vous trouverez 27 sortes de pains pour satisfaire tous les participants d’un “dîner harmonique”). Y règne également une liberté des sentiments, bénéficiant aux hommes comme aux femmes, lesquelles n’appartiennent qu’à elles-mêmes et sont libres d’initier ou d’interrompre toutes relations amoureuses ou sexuelles. “Il n’est aucune cause qui produise aussi rapidement le progrès ou le déclin social, que le changement du sort des femmes, assurait Fourier dans sa Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808). L’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous progrès sociaux“. On trouve ainsi des vues précurseuses en matière de droit des femmes, au sujet de l’avortement, notamment : “Ce ne sont point les filles qui sont blâmables de se faire avorter dans le commencement de la grossesse où le fœtus n’est pas vivant, c’est l’opinion qui est ridicule de déclarer l’honneur perdu pour l’action très innocente de faire un enfant. Les coutumes, en Suède, sont sur ce point bien plus sensées que dans le reste de l’Europe : elles ne déshonorent point une fille enceinte ; et de plus, elles défendent aux maîtres de renvoyer, pour cause de grossesse, une fille domestique à qui l’on n’aurait pas d’autre délit à reprocher. Coutume très sage dans un pays qui a besoin de population.

Postérité du projet fouriériste

Fascinés par le projet du théoricien de l’harmonie universelle, plusieurs disciples ont voulu expérimenter l’utopique société phalanstérienne que Fourier n’a pu voir réaliser de son vivant. L’industriel Jean-Baptiste André Godin par exemple, créateur des poêles en fonte du même nom, fera construire entre 1859 et 1884 le familistère de Guise, dans l’Aisne (FR). Coopérative de production, l’endroit prodiguait à ses sociétaires un confort inédit (chauffage central, éclairage au gaz, douches et toilettes), des services partagés (crèche, piscine,…) et des avantages sociaux comme une caisse d’assurance maladie.

Le familistère de Guise (Aisne, FR) © francebleu.fr

Le fouriérisme a aussi essaimé à l’étranger. Dès le milieu du XIXe siècle, aux Etats-Unis, une trentaine de communautés tentent l’aventure, sans toutefois trouver la pérennité escomptée. On peut aujourd’hui voir dans certaines initiatives locales les traces des idées de Fourier : les habitats partagés, les SCOP (sociétés coopératives et participatives) ou, pour l’aspect plus libertaire, les ZAD (zones à défendre).

Au-delà de ses exubérantes observations cosmoniques – Fourier pensait par exemple que la création des êtres vivants, non achevée, était le fait des astres, et que les planètes émettaient des arômes dont un arôme lumineux, le seul visible à nos yeux… -, le rêve phalanstérien portait, formellement, la marque de toutes les utopies. Comme le résume joliment André Vergez, s’il était “une confidence passionnée sur les goûts de son auteur“, son projet de communauté idéale était aussi “une revanche sur la vie morne et grise de Fourier et sur les horreurs de la société de son temps“. Aussi coloré et joyeux qu’il soit, le socialisme utopique de Fourier peut être aussi lu comme “un cri de douleur, et, parfois, de colère, poussé par les hommes qui sentent le plus vivement notre malaise collectif“, selon les mots de Durkheim.

d’après Pauline Petit


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, compilation, correction et iconographie | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart  | crédits illustrations : l’entête de l’article montre un plan du familistère de Guise (Aisne, FR) © familistere.com ; © charleroi-découverte.be ; © francebleu.fr.


Plus de contrat social…

UNIGWE, Chika : Fata Morgana (2022)

Temps de lecture : 5 minutes >

Partagée entre sa culture nigériane et son attachement à la Belgique, la romancière Chika UNIGWE façonne une œuvre prenante qui ausculte les rêves et les failles du monde globalisé d’aujourd’hui.

Elles s’appellent Sisi, Efe, Ama et Joyce. Quatre jeunes femmes venues du Nigéria qui s’exposent tous les soirs en bustier de dentelle et cuissardes dans une vitrine de la Vingerlingstraat dans le quartier chaud d’Anvers. Fata Morgana, qui vient d’être publié en français, est le deuxième roman de Chika Unigwe. Avec le sens du détail, de la concision, mêlant humour à la réalité sans fard, elle nous raconte les rêves et les parcours de ces femmes résilientes et volontaires. L’écrivaine nigériane, venue s’installer par amour en Belgique où elle a vécu plus de quinze ans, est aujourd’hui une des voix majeures de la littérature africaine. Elle s’attache à des personnages en quête de sens et d’appartenance, tiraillés entre les valeurs traditionnelles et les défis de la modernité.

Réd. Ces quatre filles dont vous avez fait les personnages de votre roman sont des victimes qui ne se perçoivent pas comme des victimes…

Chika Unigwe : Pour certaines d’entre elles, venir se prostituer en Europe est un choix calculé, même si les options qui leur sont offertes sont très limitées. C’est un des chocs que j’ai eus quand j’ai fait mes recherches et rencontré des femmes nigérianes dans cette situation. Elles étaient pour la plupart conscientes de ce qu’elles sont venues faire et pourquoi elles le font. Beaucoup de femmes avec qui j’ai parlé cherchaient à gagner de l’argent pour renvoyer au pays. Elles gagnent de l’argent pour s’occuper de leur famille, prendre soin d’une mère abandonnée par leur père. À Benin City, la ville du Nigéria dont sont originaires beaucoup des prostituées, s’est développé une nouvelle classe moyenne dont les filles ou les mères sont en Europe où elles sont travailleuses du sexe. L’impact économique est énorme et c’est donc difficile de se voir ou de se comporter comme une victime quand votre impact économique est aussi élevé.

Fata Morgana signifie mirage et illusion. Vos personnages donnent un sens à ce qu’elles font par leurs rêves qui sont parfois des illusions…

Unigwe : Nous avons tous des rêves et parfois, ces rêves ne se réalisent pas. Vous pouvez avoir fait des études supérieures, décroché un diplôme et espéré obtenir un job à six chiffres parce que quelqu’un d’autre y est arrivé. Puis vous avez votre diplôme mais pas de job. C’est important d’avoir des rêves et je crois que c’est ce qui fait de nous des humains. Si vous n’avez pas de rêves, vous n’avez pas d’espoir et si vous n’avez pas d’espoir, vous n’avez pas de vie. C’était essentiel pour moi que ces femmes aient des rêves, peu importe s’ils se réalisent. C’est pareil pour les Nigérianes qui viennent se prostituer en Europe, certaines accomplissent leurs rêves, d’autres pas.

Si ces filles résistent à l’isolement, à l’exil et à leurs conditions de travail, c’est par la sororité qui les unit…
Chika Unigwe © booknode.com

Unigwe : Certainement, je pense que la solidarité, la sororité et la communauté sont importantes pour tous les êtres humains et surtout pour celles et ceux qui ont quitté leur pays et se retrouvent ailleurs. Je suis venue m’installer en Belgique après mon diplôme au Collège. Je n’étais jamais allée à l’étranger en dehors d’un séjour de trois mois à Londres avec ma famille où c’était presque comme si j’avais déplacé ma maison du Nigéria à Londres. Quand je me suis retrouvée à Turnhout où je ne connaissais personne, j’étais tout à coup devenue l’autre. Jan, mon mari, avait sa famille, il était chez lui, moi je devais me créer une famille. Je ne parlais pas la langue. Je ne ressemblais pas aux gens que je voyais autour de moi.

La première fois que j’ai mangé une banane en Belgique, j’en ai pleuré. De l’extérieur, elle était magnifique, une forme parfaite, une belle couleur jaune mais quand j’ai mordu dedans, ça goûtait comme du carton. Quand rien n’est familier et qu’on est loin de chez soi, c’est normal de chercher un sentiment de communauté, c’est important pour la santé mentale, pour le bien-être émotionnel. En écrivant ce livre, j’ai pensé à ma première année en Belgique. Je souriais à toute personne noire que je voyais, je voulais me lier d’amitié à toute personne qui avait l’air vaguement africain. Je voulais inviter tout le monde chez moi. Personne n’est une île. On l’a bien vu pendant les épisodes de confinement et de quarantaine.

Qu’est-ce que le quartier chaud d’Anvers et la manière dont la prostitution est considérée disent de la Belgique ?

Unigwe : Je ne peux répondre que par la comparaison avec le Nigéria. Au Nigéria, la prostitution existe mais elle est cachée parce que c’est une société où la religion est omniprésente. Tout le monde veut paraître vertueux et ne pas être celui qui sera vu comme un pécheur car il sera blâmé. C’est aussi très hypocrite parce que les prostituées sont là, les gens les fréquentent mais on ne le voit pas. Une des histoires les plus choquantes que j’ai entendues, c’était le témoignage à la télévision néerlandaise d’une travailleuse du sexe nigériane qui racontait que c’était son père qui l’avait amenée à la prostitution en Europe. Le fait qu’on ne voit pas de prostituées au Nigéria ne veut pas dire qu’elles n’existent pas mais qu’elles sont cachées. Le fait que ce soit plus ouvert en Belgique nous dit quelque chose de l’absence d’hypocrisie mais aussi de l’absence de religiosité car je pense que les deux sont liés.

À travers les trajectoires de vos personnages, on peut lire un constat sans appel de la corruption et des inégalités au Nigéria…

Unigwe : Ce pays ne va pas bien et chaque Nigérian en est conscient. Il suffit de passer une journée sur Twitter pour voir que nous savons où sont nos faiblesses et où le gouvernement nous a trompés. À peu près chaque jour, des personnes sont kidnappées pour une rançon. Et plus personne ne s’en étonne. Je suis sur un groupe WhatsApp avec des femmes avec qui j’étais en highschool. Il y a quelques jours le frère d’une de mes amies de classe a été kidnappé. L’année dernière, c’était une de ses amies de classe et elle est juge. Nous sommes tous conscients à quel point le système est enrayé et ne fonctionne plus pour la plupart des gens. Ceux qui restent encore au Nigéria sont les très riches ou les pauvres qui n’ont pas les moyens de partir. Quand vous avez toute la classe moyenne qui s’en va, c’est qu’il y a quelque chose de détraqué dans le pays et son système.

Qu’avez-vous appris en écrivant ce livre et en rencontrant ces femmes ?

Unigwe : Que les gens sont complexes et que les choses ne sont pas en noir et blanc. Je viens d’un milieu très catholique. Je n’étais même pas autorisée à prononcer le mot “sexe” . Je me souviens qu’adolescente, j’adorais la chanson Let’s talk about sex de Salt-N-Pepa. Si je voulais la chanter, je devais remplacer le mot sexe par autre chose, alors je chantais : “Let’s talk about bread, baby“. Je vivais dans un monde très polarisé. Je pensais tout savoir sur la prostitution avant d’écrire ce livre et de commencer mes recherches. Avec Fata Morgana, mais aussi avec d’autres livres comme Black Messiah, j’ai découvert combien l’humain peut être complexe. C’est très difficile de comprendre les gens sans comprendre les nuances de leur vie et d’où ils viennent. Il y a des zones grises. Nous devons apprendre à être plus compassionnel et partager un peu plus de bienveillance qui manque terriblement dans notre monde de cancel culture.

d’après BRUZZ.BE


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BOLAND, Francy (1929-2005)

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Francy BOLAND est né à Namur en 1929 et décédé à Genève en 2005. Il étudie le piano dès l’âge de 8 ans et vient se fixer à Liège dans l’immédiat après-guerre pour y poursuivre ses études musicales au Conservatoire. Il découvre le jazz et se met à l’étude de la trompette, fait la connaissance des “modernes” liégeois (Pelzer, Thomas, Jaspar … ) et commence à jammer avec eux, se familiarisant rapidement avec le langage be-bop.

En 1949, il remplace Maurice Simon au sein des Bob-Shots (dernière mouture) qui se produit au Festival de Paris et enregistre quelques 78 tours dans la tonalité bop. En 1950, il participe aux jams de la Laiterie (Liège), à la trompette surtout. Passé professionnel, il travaille en piano-bar, à Liège, et fréquente régulièrement l’Exi-Club d’Anvers et les clubs bruxellois. Francy Boland part pour Paris et s’y fait bientôt un nom, surtout comme arrangeur pour les formations d’Henri Renaud, Sadi, etc. En 1954, il entre chez Aimé Barelli ; l’année suivante, il rencontre Chet Baker qui l’engage pour une tournée et quelques enregistrements. Commence ainsi une carrière internationale de pianiste et d’arrangeur.

Sa réputation grandissant, il se rend aux Etats-Unis, écrivant pour les orchestres de Count Basie, Benny Goodman et Mary-Lou Williams. De retour en Europe, il devient le pianiste/arrangeur de l’orchestre de Kurt Edelhagen en Allemagne. En 1962, il monte avec le batteur américain Kenny Clarke un des big bands les plus fameux de toute l’histoire du jazz : le Clarke Boland Big band. Nombreux seront les concerts et les enregistrements avec cet orchestre euraméricain au sein duquel sont périodiquement invités des vedettes comme Phil Woods, Johnny Griffin, Zoot Sims, etc. Cette formation durera onze ans.

En 1969, Boland est nommé lauréat européen du Down Beat Poll et enregistre un album avec les autres lauréats de ce référendum : Albert Mangelsdorff, John Surman, Karin Krog, Niels-Henning Orsted Pedersen et Daniel Humair. A la dissolution du Clark Boland Big Band, il se fixe en Suisse où il travaille notamment pour la radio dans le domaine du jazz et surtout de la variété ;  il retrouve de temps à autre ses anciens compagnons Sadi ou Kenny Clarke pour un enregistrement. Au début des années 80, il travaille comme arrangeur pour Sarah Vaughan et met en musique les poèmes du pape !

Discographie sélective : Avec les Bob-Shots (1949) pour la marque Pacific à Paris. De 1952 à 1956 (Paris) avec Henri Renaud, Sadi, Bobby Jaspar, Chet Baker.
A partir de 1960 en Allemagne avec Don Byas. De 1961 à 1971 , sous le nom de CBBB (Clarke-Boland Big-band), 26 albums chez Atlantic (U.S.A.), Sabam, Polydor, etc. Participation aux enregistrements : Toots Thielemans, Johnny Griffin, Sahib Shihab.

Jean-Pol SCHROEDER


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More Jazz…

ROUBAUD, Alix Cléo (1952-1983)

Temps de lecture : 12 minutes >

Alix Cléo ROUBAUD est née à Mexico en 1952. Fille d’un diplomate et d’une peintre, elle a voyagé toute son enfance avant d’étudier la psychologie, la littérature, l’architecture et la philosophie à Ottawa, puis à Aix-en-Provence. Elle pratique la photographie en amateur, de façon occasionnelle avant de progressivement se diriger, vers une vraie recherche esthétique.

Sa carrière photographique est très brève, l’essentiel de sa production est concentré sur quatre années, les dernières de sa vie, de 1979 à 1983, puisque, souffrant depuis son plus jeune âge de problèmes respiratoires, elle meurt à 31 ans d’une embolie pulmonaire.

600 tirages, souvent uniques

Elle a laissé 600 tirages argentiques que son mari, le poète Jacques Roubaud, à donnés à de grandes institutions, dont la BnF mais aussi la Maison européenne de la photographie, le Musée national d’art moderne, la Bibliothèque municipale de Lyon et le Musée des beaux-arts de Montréal.

Pour Alix Cléo Roubaud, l’important ce sont les tirages : dès qu’elle a obtenu le résultat souhaité, c’est-à-dire celui qui est en adéquation avec l’émotion ressentie, elle détruit les négatifs. Avec ces tirages, qu’elle fait elle-même, elle veut ranimer une sensation, un souvenir. “La destruction du négatif sera un garde-fou contre la tentation d’approcher à nouveau le souvenir du monde que la photographie enferme“, écrit-elle.

Des souvenirs qui s’effacent dans le blanc du papier

Ces épreuves uniques, donc rares, c’est elle qui les a faites. Dans la chambre noire, elle se livre à une multitude d’expérimentations, utilisant plusieurs négatifs en surimpression, dédoublant un même personnage (souvent elle-même), dessinant des traits avec un faisceau lumineux. Les contours de l’image s’estompent parfois progressivement dans le blanc, pour marquer l’effacement du souvenir, comme dans ces photos d’enfance qu’elle a rephotographiées pour les retravailler. Ailleurs, c’est dans l’obscurité que les figures s’enfoncent.

Faire sentir que ce n’est pas le réel

En 1980, Jean Eustache tourne Les photos d’Alix, où elle parle de son travail au fils du réalisateur. Dans le court-métrage qui décale subrepticement les commentaires des images, Alix Cléo Roubaud explique qu’elle fait des contretypes “pour avoir une photographie plus photographique, plus éloignée de la réalité, pour bien faire sentir que c’est une photographie et pas le réel.

Le champ de ses explorations photographiques, c’est essentiellement l’intime, souvent la chambre, dernière chambre d’adolescente chez ses parents, ou les chambres d’hôtel où elle capte son reflet et celui de son mari dans une glace. Celui-ci, elle nous le montre sur la même image, allongé à lire et assis en reflet juste à côté, créant un climat étrange. Dans ces chambres, elle nous fait voir sa vie amoureuse, sans excès d’impudeur.

Correction de perspective dans ma chambre © Alix Cléo Roubaud
Une vie en sursis

L’autoportrait, souvent nu, est un des thèmes récurrents de son œuvre. Son corps est malade : depuis petite elle souffre d’asthme aigu et se sent menacée par l’obscurité et la mort. Elle crée sa série 15 minutes la nuit au rythme de la respiration allongée avec l’appareil photo sur sa poitrine souffrante. Elle y saisit des cyprès en vitesse lente, l’obturateur fixé à 15 minutes, en impliquant tout son corps dans la prise de vue. Dans sa série Si quelque chose noir elle imagine sa mort : dans une pièce dépouillée, elle se tient nue, se dédouble, s’allonge au sol, se revoit petite fille… La série, conçue comme un haiku, est accompagnée d’un texte aussi important que les images.

La photographie indissociable de l’écriture

Car l’écriture est une part importante de la création d’Alix Cléo Roubaud, elle est indissociable de sa pratique photographique. Pendant des années, elle a écrit son journal, dont une partie a été publiée par son mari après sa mort (Journal 1979-1983) où elle parle de la photographie. Et des textes accompagnent souvent ses images ou en font même partie, manuscrits ou tapés à la machine, photographiés et intégrés en surimpression.

Ses photos ont peu été montrées de son vivant et après sa mort, même si elle a participé à une importante exposition à Créteil en 1982 et si la série Si quelque chose noir était à Arles en 1983 […].

d’après FRANCETVINFO.FR


Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration © Alix Cléo Roubaud

Tiré épreuve des cyprès de St-Felix. Prise la nuit avec ouverture de 01-15 minutes. Légère oscillation de bas en haut de l’appareil due sans doute à ma respiration.

(Journal, Alix Cléo Roubaud, le 20 novembre 1980)


Ce sont les mots employés par Alix Cléo Roubaud au sujet de sa photographie 15 minutes la nuit au rythme de la respiration. Ce cliché où nous peinons à discerner le paysage en raison de son flou résulte de la respiration de l’artiste. Elle se serait allongée nue face à ces cyprès, laissant l’appareil ouvert plusieurs minutes en le posant sur sa poitrine. Véritable “autoportrait par le souffle” d’après Héléne Giannecchini, ce cliché nous invite à entrer dans l’intimité de l’artiste en nous dévoilant, d’une manière assez inédite, son corps malade. Depuis son plus jeune âge elle souffre d’asthme aigu, des problèmes de santé qui la condamnait à mourir précocement, elle s’éteindra à l’âge de ses 31 ans suite à une embolie pulmonaire. Bien plus qu’une simple photographie d’un paysage flou, “ce saisissant paysage bougé réunit le vécu de la photographe (Alix Cléo Roubaud allongée par terre face à une haie de cyprès) et ses réflexions conceptuelles”. Le travail d’Alix Cléo Roubaud est marqué par des réflexions liées à sa pratique photographique mais aussi par des réflexions sur le temps, le corps et la mort, thèmes abordés tout au long de son œuvre. 

L’artiste est une grande lectrice de Benjamin et cela se ressent au sein même de sa pratique photographique. Pour reprendre les termes de Benjamin dans l’œuvre à l’époque de sa reproductibilité technique, les clichés de l’artiste possèdent une aura importante étant donné qu’ils sont uniques. Le tirage de son positif une fois réalisé, elle détruit le négatif, ne laissant ainsi qu’une seule version du positif. Elle prend et développe ses clichés un peu à la manière qu’avaient les impressionnistes de peindre leurs tableaux : en teintant la réalité de sa vision. C’est donc par et à travers la photographie que l’artiste nous transmet et nous partage ses émotions et ses réflexions. D’abord à travers le corps, et plus particulièrement le sien, qui prendra une place importante dans son travail. Elle se mettra en scène, souvent nue, dans plusieurs de ses séries d’autoportraits.

Cela n’est pas sans rappeler le travail d’une autre jeune femme photographe morte précocement elle aussi : Francesca Woodman, pratiquant elle aussi l’autoportrait de nu. Tout comme Roubaud, Francesca Woodman menait également des réflexions sur la technique photographique et l’écrit. Son corps pouvait apparaître comme un spectre au milieu d’espace en décrépitude. À travers leurs corps les deux artistes, marquées par un destin tragique, nous font part de leur féminité, de leur sensualité et parfois même de leur érotisme, mais aussi de quelque chose de plus sombre : la maladie (que ce soit l’asthme d’Alix Cléo Roubaud ou bien la dépression de Francesca Woodman). Un peu à la manière dont le corps pouvait être considéré pendant la Grèce Antique, le corps peut être ici considéré comme une idole : on ne voit pas seulement son corps nu, son corps fait appel à quelque chose qui le dépasse et nous pousse à nous interroger sur le temps et la mort. Que son corps paraisse tantôt fantomatique car translucide, tantôt dupliqué ou qu’il soit suggéré par les traces du mouvement qu’il laisse comme pour le cliché 15 minutes la nuit au rythme de la respiration, il sera intégré de manière atypique.

Habituellement, excepté pour les autoportraits, le corps cherche à s’effacer. On essaie d’éviter l’impact que peut avoir le corps du photographe dans la prise de vue, or ici c’est tout le contraire, c’est même son corps évoqué par le souffle qui est le sujet premier dans la série 15 minutes la nuit au rythme de la respiration. Michaux faisait remarquer qu’il ne suffisait pas d’enlever ses habits pour faire du nu mais que le nu était “une technique de l’âme”. Ce qui compte alors dans ses photographies de nus ce n’est peut-être pas tant ce que l’on peut voir que ce que cela évoque en excès : son âme, son intimité, ses réflexions.

Ce n’est pas une coïncidence d’utiliser le médium qu’est la photographie car ce dernier possède un lien privilégié en ce qui concerne les réflexions sur le temps et la mort. La photographie “c’est l’endroit où la « culture » rencontre la « nature » (mort, temps, sacré, sexe), mettant au jour des expériences auxquelles toutes les cultures se confrontent sous des guises diverses”. La photographie d’Alix Cléo Roubaud est témoin du temps qui passe, en laissant l’appareil ouvert elle réussit à obtenir des clichés emplis de mouvements. Cette question du temps qui passe et qui s’écoule fait forcément appel à une réflexion sur la mort. Roland Barthes et André Bazin développent une pensée du présentisme. D’abord avec André Bazin considérant d’une part que la photographie est objective car ne fait pas intervenir l’homme et, d’autre part, que c’est une représentation absolument ressemblante au réel. Avec la photographie ce n’est plus la main humaine qui va peindre la réalité, mais c’est la réalité elle-même qui va s’imprimer sur la pellicule. André Bazin parlera d’un “transfert de réalité de la chose sur sa reproduction” qu’on ne peut trouver ni dans la peinture, ni dans la sculpture et faisant ainsi la spécificité de la photographie. Puis avec le “ça a été” développé par Roland Barthes attestant du fait que si une chose est présente sur la photo c’est qu’elle a bien existé et qu’au moment de la prise était présente. 

Autoportrait © Alix Cléo Roubaud

En ayant bien ces conceptions en tête nous allons questionner le rapport qu’a la photographie notamment avec la question de la mort. Dans La Photographie au service du surréalisme,Rosalind Krauss disait :

Car la photographie est une empreinte, une décalcomanie du réel. C’est une trace – obtenue par un procédé photochimique – liée aux objets concrets auxquels elle se rapporte par un rapport de causalité parallèle à celui qui existe pour une empreinte digitale, une trace de pas, ou les ronds humides que des verres froids laissent sur une table. La photographie est donc génétiquement différente de la peinture, de la sculpture ou du dessin. Dans l’arbre généalogique des représentations, elle se situe du côté des empreintes de  mains, des masques mortuaires, du suaire de Turin, ou des traces des mouettes sur le sable des plages.

Rosalind Krauss, Photography in the Service of Surrealism

Les analogies ici développées, et plus particulièrement celle du masque mortuaire, montrent bien le rapport étroit qu’entretient la photographie avec la mort. Par ailleurs, le travail d’Alix Cléo Roubaud puise, entre autre, son inspiration dans la poésie médiévale japonaise : le Rakki Taï. Le Rakki Taï  est un genre poétique s’évertuant à dompter ses démons et la mort. Elle écrira dans son Journal à ce sujet : 

« style du double » dans la poésie médiévale japonaise art visant à dompter ses démons, ruser avec la mort

« oeuvre de l’ombre »

devait montrer la « doublure des choses (…) à la fois l’instant qui précède ou qui succède à la photo, qu’on ne voit pas ; elle est donc l’image de notre mort. Ces choses pourraient ne pas être là, après tout : mais moi non plus, et avec moi, disparaître le monde – telle est la folie de la photographie »

Alix Cléo Roubaud, Journal

Si on s’attarde encore un peu sur André Bazin, la photographie serait un moyen de combattre la mort par le procédé photographique lui-même. La photographie aurait ce pouvoir d’arracher au temps quelque chose de la présence des êtres. On chercherait  à fixer artificiellement les apparences charnelles de l’être, d’où le développement du “complexe de la momie” chez André Bazin puisque “fixer artificiellement les apparences charnelles de l’être, c’est l’arracher au fleuve de la durée : l’arrimer à la vie”. La photographie serait quelque part la création d’une effigie permettant de garder en vie l’être présenté en photo. Cela Roubaud l’a bien compris, elle sait qu’elle va mourir.

je vais mourir.
Tu vas me perdre, mon amour.
Je n’ai aimé que toi.
Je mérite la mort. Je mérite la mort, stupide, inutile, amoureuse.
Tu me verras morte Jacques Roubaud.
On viendra te chercher.Tu identifieras mon cadavre.
Tu ne sais rien de Dieu.
prépare-toi à ma mort.
tu m’aimes pour les raisons de la vie
sottement tu oublies les raisons de la mort.

Alix Cléo Roubaud, Journal

Ce rapport qu’a la photographie avec son référent est cependant à nuancer. Les théories de Barthes et Bazin posent en axiome la photographie comme garante d’une représentation juste du réel, d’un prélèvement de ce dernier. De ce point de vue, la photographie est une trace du réel et possède un rapport indiciel au sens où on l’entend dans la sémiotique de Peirce. Les signes indiciels sont des “traces sensibles d’un phénomène, une expression directe de la chose manifestée. L’indice est prélevé sur la chose elle-même. L’indice existe du seul fait qu’une trace a été produite par un événement”, typiquement il n’y a pas de fumée sans feu, la fumée atteste de la présence du feu. Appliqué à la photographie cela revient à dire que ce qui est sur l’image “a été”. Mais cette théorie pose un problème : cette relation indicielle qu’a la photographie avec son référent ne peut être comprise comme telle que lorsque cette relation laisse la place à un interprétant qui “peut se rapporter à l’objet non pas directement mais par l’image obtenue de lui par enregistrement. Mais s’en tenir à cela, c’est s’en tenir à un point de vue strictement objectif.”

C’est ici que se pose le problème, la personne regardant la photographie peut évacuer cette relation indicielle et considérer l’image pour elle-même sans la faire fonctionner comme indice : “ll est parfaitement possible que quelqu’un qui regarde des images photographiques se moque de les faire fonctionner comme des indices, se contentant de les considérer comme des images, c’est-à-dire des icônes. On peut en effet regarder des images photographiques en suspendant toute considération relative à l’existence de son objet, pour ne considérer que son image. C’est ce que tout un chacun fait du reste avec la plupart des images photographiques qui ont pour fonction de communiquer ou d’illustrer.” Et même si la personne regardant cette image s’évertue à faire fonctionner cette relation indicielle, l’objet auquel se réfère l’image ne peut pas être atteint en tant que tel mais seulement par le biais de son image : “rien ne garantit que ce qu’on identifie dans l’image corresponde réellement à ce qui a été photographié. La photographie n’atteste pas mes propres identifications, mais seulement que quelque chose a été photographié. Or si absolument rien ne permet d’assurer la coïncidence entre ce que je tiens pour l’objet de la photographie et son référent réel, la relation indicielle est non seulement incertaine du point de vue cognitif, mais elle est plus radicalement une relation qui vise un objet qu’elle n’atteint jamais, du moins tel qu’elle le devrait : directement comme l’objet réel qui a réellement affecté la surface sensible d’un appareil photo.” 

Autrement dit c’est par la personne qui regarde une image que l’une ou l’autre des relations vont être activées. La perception d’une dimension indicielle n’est pas posée par la nature de la photographie même, elle nécessite une contextualisation en dehors de l’image elle-même. La photographie n’est donc jamais purement et strictement indicielle, pour lui donner un sens il faut la contextualiser : cette “preuve ou empreinte ne sont pas des objet autonomes : elles ne deviennent des traces qu’en vertu d’un rapport sémiotique établi par l’enquête, qui reconstitue la corrélation effacée par la disparition de la cause.” La définition ontologique de l’image, défendue par Bazin et Barthes, est ici abandonnée au profit d’une définition plus contextuelle voire psychologique. 

Si quelque chose noir © Alix Cléo Roubaud

Pour en revenir à l’œuvre d’Alix Cléo Roubaud, les écrits ajoutés à ses clichés permettent une contextualisation de ses images et leur donnent davantage de sens. On oscille entre ce rapport indiciel, car oui, Alix Cléo Roubaud a bien été (en atteste les écrits d’elle et de son mari, Jacques Roubaud), mais le caractère fictionnel s’ajoute et embellit le réel, notamment dans la mise en scène de ses clichés où son corps se fait double, translucide et où il prend toute sa portée en rapport avec ses écrits et la connaissance de son vécu. Car à travers ses œuvres elle défie la mort qui l’attend.

Comme nous l’avons remarqué plus haut, le nu photographique dans la démarche d’Alix Cléo Roubaud n’est pas anodin, la mise en scène de sa propre mort dans certains de ses clichés est aussi une autre manière de combattre la mort, de la contrôler, de se l’approprier : “la mort, évoquée et vécue à travers l’image, est soustraite au régime arbitraire de la nature pour être soumise à l’ordre humain.” “Dans la mesure où elle est représentée”, rappelait Fornari, “elle n’obéit plus aux lois de la nature mais aux désirs des hommes.” A ce juste titre, Roland Barthes écrivait dans sa chambre claire que la photographie est “un futur antérieur dont la mort est l’enjeu”. En plus de combattre la mort et l’angoisse que cela peut générer chez l’artiste, ses clichés vont devenir, à la manière du mythe de Dibutades, l’ombre qui restera d’elle pour consoler son mari. En plus du médium photographique suggérant un rapport avec la mort, cette dernière est évoquée de manière poétique dans toute son œuvre : tantôt apparaissant comme une ombre, tantôt comme un spectre de lumière. Paradoxalement nous pouvons dire que ses clichés sont pleins de vie. En effet, le mouvement est omniprésent dans ses œuvres, or quel était le meilleur moyen à l’époque des photographies post mortem d’attester qui était vivant sur une photo ? Le mouvement. Le mouvement atteste de la vie, il anime le corps.

Quoi qu’il en soit, l’oeuvre d’Alix Cléo Roubaud, que ce soit à travers son oeuvre photographique ou ses écrits, nous permet de rentrer dans l’intimité de l’artiste et de saisir les enjeux et les réflexions philosophiques qu’une telle pratique peut susciter. La photographie comme médium semble ici avoir une importance cruciale concernant les questionnements autours du temps, du corps et de la mort, ce que beaucoup de spécialistes de la photographie tenteront d’éclaircir. Alix Cléo Roubaud nous apporte sa propre conception de ces thématiques en mettant son art au service de ses réflexions.

d’après VOIRETPENSER.HYPOTHESES.ORG


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | mode d’édition : partage, décommercialisation et correction par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | image en tête de l’article : Alix Cléo Roubaud, Autoportrait (1980-82) ; crédits illustrations : © Alix Cléo Roubaud.


Plus d’arts des médias…

BODET : Les copains d’abord… (s.d., Artothèque, Lg)

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BODET Clémentine, Les copains d’abord…
(linogravure, 44 x 34 cm, s.d.)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Clémentine Bodet © etsy.com

Née en 1977, Clémentine BODET est diplômée de l’Ecole des Beaux-Arts  “Le Quai” à Mulhouse, elle suit une formation en illustration à l’Institut St-Luc à Liège, ainsi que différents stages et cours en Belgique : en illustration avec Kitty Crowther et Dominique Goblet, en gravure, autour de la fabrication d’un livre…  Depuis une dizaine d’années elle développe un travail personnel et s’est spécialisée dans la gravure essentiellement sur linoléum et bois comme technique d’illustration pour petits et grands. Elle pose sur le monde qui nous entoure un regard poétique et humoristique.

Dans un style naïf et enfantin, l’artiste évoque la chanson de Georges Brassens. La linogravure convient à merveille pour souligner ce style brut et expressif.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Clémentine    Bodet ; etsy.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

SCHULZE, Klaus (1947-2022)

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Klaus SCHULZE, l’un des pères fondateurs de la musique électronique allemande, est mort. De nombreux artistes, de Brian Eno à David Bowie, en passant par Damon Albarn et Kanye West, se sont réclamés de son héritage.

Pionnier de la musique électronique allemande, inspiration de nombreux musiciens, Klaus Schulze, est mort à l’âge de 74 ans, a annoncé, jeudi 28 avril 2022, son fils sur Facebook. Il s’est éteint mardi, de façon soudaine et inattendue” bien qu’il luttait contre une maladie, écrit Maximilian Schulze.

Né le 4 août 1947 à Berlin, Schulze est considéré comme l’un des pères fondateurs de la musique électronique allemande, dont l’influence peut être décelée sur quantité d’enregistrements contemporains.

Dans les années 1970, ce colosse de 2 mètres est un des principaux ambassadeurs du rock planant, partageant la scène avec Mike Oldfield ou encore le groupe anglais Pink Floyd. Il est un temps membre du groupe de krautrock allemand Tangerine Dream.

Guitariste, puis batteur, il s’est frotté à tous les exercices : musique de film, interprétation détournée de thèmes du répertoire classique, et même à la production de vedettes de variétés (le groupe allemand Alphaville). Ses morceaux, qui pouvaient dépasser trente minutes, sont devenus des classiques de la musique électronique.

d’après LEMONDE.FR


Klaus Schulze, figure de proue du krautrock et de la musique électronique allemande, est décédé à l’âge de 74 ans. La cause exacte du décès n’a pas été révélée, mais il était malade depuis quelques années.

D’abord percussionniste, mais également multi-instrumentiste, ce futur virtuose des synthétiseurs a fondé Ash Ra Tempel et milité au sein de Tangerine Dream avant de se lancer dans une carrière solo. Il a marqué l’ère des synthés analogiques.

Influencé par Wagner, la musique stochastique de Xenakis et probablement par Stockhausen, même s’il a toujours nié ces références avant-gardistes, mais également le psychédélisme, il a créé un nouveau genre musical auquel vont se rallier de nombreux disciples.

En introduisant des sequencers et percussions électroniques dans sa musique, il est devenu, un peu avant Kraftwerk, le grand pionnier de la musique entièrement électronique et reste le principal artiste du courant de musique dite “planante”, à l’origine essentiellement germanique, une musique qui a souvent été assimilée au rock progressif. Il a aussi tracé la voie de la New Age et de la techno. Et tout comme Brian Eno, à l’ambient. Prolifique, il a publié plus d’une soixantaine d’albums (sans compter les “live”) sous son nom et celui du pseudo Richard Wahnfried et on ne compte plus ses collaborations. Parmi lesquelles on épinglera celles qu’il a réalisées pour Steve Winwood, le percussionniste japonais Stomu Yamash’ta ainsi que l’ex-drummer de Santana, Michale Shrieve. Notamment. Et on en oublierait presque son rôle de producteur (Alphaville, Lisa Gerrard, Schiller…)

d’après MUSICZINE.NET

Klaus Schulze et Lisa Gerrard © last.fm

Klaus Schulze, pionnier de la musique électronique, qui a contribué à façonner le genre du krautrock avec Tangerine Dream tout en menant une carrière solo prolifique, est décédé à l’âge de 74 ans. L’influent musicien allemand Klaus Schulze a sorti plus de 60 albums aux côtés de Tangerine Dream, Ash Ra Tempel et Cosmic Jokers.

La famille du multi-instrumentiste a annoncé sa mort mercredi, ajoutant que Schulze est décédé de manière inattendue” le 26 avril après une longue bataille contre une maladie. Sa musique continuera à vivre et nos souvenirs aussi, a déclaré la famille de Schulze dans un communiqué. Il y avait encore tant de choses à écrire sur lui en tant qu’homme et artiste, mais il aurait probablement dit : nuff said !. Les adieux auront lieu dans le cercle familial le plus proche, comme il le souhaitait. Vous savez comment il était : sa musique compte, pas sa personne…”

Nous avons été choqués et attristés d’apprendre la nouvelle de la mort soudaine de Klaus Schulze, a ajouté son représentant Frank Uhle dans un communiqué. Nous perdons et nous regretterons un bon ami, l’un des compositeurs les plus influents et les plus importants de la musique électronique, un homme de conviction et un artiste exceptionnel… Sa nature toujours joyeuse, son esprit d’innovation et son impressionnant corpus d’œuvres restent indélébilement ancrés dans nos mémoires.”

Au cours d’une carrière qui s’est étendue sur plus de 50 ans et 60 albums, Schulze a joué un rôle essentiel dans le mouvement musical qui a donné naissance au krautrock ainsi qu’à la scène révolutionnaire de la musique électronique de “l’école de Berlin”, précurseur des genres ambient, New Age et Space Rock.

Schulze n’est resté au sein de Tangerine Dream que pour un seul album (en tant que batteur sur leur premier album Electronic Meditation en 1970) avant qu’il ne parte cofonder son propre groupe, l’influent groupe de krautrock Ash-Ra Tempel, aux côtés de son collègue Manuel Göttsching.

Après la sortie de l’album éponyme d’Ash Ra Tempel en 1971, Schulze quitte le groupe (bien qu’il y revienne sporadiquement au cours des décennies suivantes) pour se lancer dans une carrière solo, qui voit le claviériste-percussionniste sortir de la musique presque chaque année à partir de l’album Irrlicht en 1972.

Après le succès de Cyborg en 1973, sorti sur le label allemand Cosmic Couriers, Schulze et ses partenaires de label ont formé le supergroupe Cosmic Jokers, avec un premier album éponyme. Cette collaboration a débouché sur la période la plus importante de la carrière solo de Schulze, puisque le milieu et la fin des années 1970 ont vu la sortie de classiques de la musique électronique comme Timewind en 1975, Moondawn en 1976 et en 1978.

Schulze a continué à repousser les limites de la musique électronique au cours des décennies suivantes, en solo, dans des groupes comme Go, en collaboration avec des artistes comme Rainer Bloss et Pete Namlock (avec qui il a enregistré 11 volumes de réinterprétations de Pink Floyd sur le Moog), et sous son pseudonyme Richard Wahnfried.

Plus récemment, Klaus Schulze a collaboré avec le compositeur et innovateur électronique Hans Zimmer sur “Grains of Sand”, un morceau de la bande sonore de Dune, nominée aux Oscars. Klaus Schulze a ensuite enregistré un album inspiré de Dune, Deus Arrakis, une sorte de suite à son album Dune de 1979, également inspiré du classique de la science-fiction.

La musique de Klaus Schulze n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui. Le monde a enfin rattrapé un véritable pionnier, a déclaré Zimmer en décembre dernier.Plus que jamais, le travail de Klaus est l’équilibre parfait entre l’âme et la technologie… Un maître, une influence et un influenceur pour d’innombrables autres, qui nous connecte encore tous avec un sens profond de l’humanité et du mystère.”

d’après ROLLINGSTONE.FR


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations :  image en tête de l’article : Klaus Schulze à Paris en 1975 © kdm archives ; last.fm | En savoir plus sur le site officiel de Klaus Schulze ou dans wallonica.org.


DOR, Nicolas (1922-1990)

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Nicolas DOR est né à Liège en 1922 et y décédé en 1990. Il reçoit son premier phonographe – un “portatif” – à l’âge de cinq ans. Précoce, il fouine avec une obstination déjà farouche dans la collection de 78 tours tous azimuts qu’a réunie son père. C’est de là, sans doute, que lui est venu ce goût particulier pour toutes ces “vieilles choses” qu’ont charriées jusqu’à nous les disques durs, même en dehors du jazz. Pendant son enfance, un homme va jouer un rôle important : il s’appelle Paul Lümmerzheim. Pianiste et ami de la famille, il débarque régulièrement chez les Dor avec sous le bras une pile de disques introuvables à Liège : des disques qu’il fait venir en importation des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne. C’est ainsi qu’à une époque où Red Nichols et Bix Beiderbecke sont encore les seules références optimales en Belgique (on commence à peine à entendre parler d’un certain Louis Armstrong), il découvre en primeur les disques du Hot Five, les premiers Ellington, les Fletcher Henderson, etc. Cette musique éveille aussitôt en lui comme une passion incontrôlable. Et lorsqu’en 1934, Nicolas Dor, âgé alors de douze ans, se rend au Royal afin d’assister au concert unique de Louis Armstrong, il est déjà fortement imprégné de jazz. C’est vers cette époque qu’il commence à monter sa propre collection.

Pour ses compagnons de classe, il est d’ores et déjà catalogué dans la rubrique “phénomène” : il dit en effet, posséder, en 1940, quelques sept à huit mille 78 tours (sa collection atteint ensuite quelques 50.000 disques !). Précoce, Nicolas Dor le sera aussi quant aux liens qu’il entretiendra tout au long de sa vie avec l’univers radiophonique: “… A cette époque, Nicolas Dor était le plus zazou des zazous. Les radios libres étaient alors un phénomène naturel que le grotesque monopole d’Etat allait enrayer. Nicolas présentait tous les jours de 12 h 30 à 13 h 30 une séquence dont les plus fidèles auditeurs étaient Paul et Emile Sullon. Il émettait de la cuisine de ses grands-parents et avait pompeusement baptisé sa station Radio Cité Ouest…” (M. Danval, Pourquoi Pas ?, 28/05/86).

Pendant l’Occupation, il fréquente un petit club semi-privé où, au nez et à la barbe de l’occupant, on peut écouter les dernières nouveautés américaines arrivées à Liège via la Suisse. Nicolas Dor organise ses premières conférences. Aussi souvent qu’il le peut, il va écouter en live les musiciens locaux. Et l’idée lui vient évidemment de jouer lui aussi. Il choisit la batterie et travaille quelques temps, en amateur, avec l’un ou l’autre musicien liégeois : en 1942 et 1943, il est le batteur d’une formation intitulée Chas Heartbreaker (qui n’est autre que le trompettiste Charles Crèvecœur !), qui jouera notamment, de manière bénévole, pour les hôpitaux de la région. Il fait désormais partie du “milieu”, et il n’est pas rare que, en fin de nuit, les musiciens se regroupent après leur travail, toutes portes closes, autour d’un pick-up sur lequel Nicolas dépose délicatement les disques réputés les plus introuvables. Les musiciens se souviennent avoir puisé souvent à cette intarissable source d’inspiration et d’idées.

A la Libération l’audience du jazz se développe considérablement (pour un temps seulement, hélas). Des rubriques jazz apparaissent dans les magazines quand ce n’est pas une revue spécialisée qui démarre avec les moyens du bord : il en est peu pour lesquelles Nicolas Dor n’ait pas écrit à l’occasion. Sa signature apparaît en effet dans Jazz News, dans le Cyrano, dans Variété Magazine, dans le Bulletin du Hot Club de Belgique (y compris quand celui-ci sera absorbé par Jazz Hot). Le nom de Nicolas Dor passe également les frontières : il travaille en effet comme correspondant pour la Belgique, la France et les Pays-Bas, du magazine Record Changer. Avec Julien Packbiers, Jacques Meuris et quelques autres, il porte la bonne nouvelle de ville en ville par le biais de conférences et d’écoute commentée de disques, etc.

En février 1945, se situe un événement plus important encore : l’INR section Liège lui offre une heure d’antenne afin de diffuser de la “musique douce jazzy”. Ce n’est certes pas l’émission la plus jazz du moment, mais une brèche est ouverte qui ne se refermera plus. Nicolas Dor découvre le bop en même temps que les Bob-Shots. Il ne sera jamais l’homme d’un seul style et si la nouvelle musique l’intéresse, il ne rejette pas pour autant l’ancienne. Quoi que ce titre puisse avoir de paradoxal à l’époque où il apparaît, c’est sous le nom de “Jazz Pour Tous” que Nicolas Dor et son complice Jean-Marie Peterken, rencontré en 1950, vont créer l’événement dès 1956. C’est le 2 mai très exactement que démarre cette émission mythique : pour la première, on frappe fort : Roger Francel, troisième larron attitré, interviewe Stan Kenton ! Tandis que sont diffusés sur les ondes de larges échos du concert donné par ce même Kenton à l’Emulation quelques jours auparavant (le 29 avril).

Jean-Marie Peterken et Nicolas Dor (“Jazz pour Tous”) © jazzontherecord.blogspot.com

Jazz Pour Tous” durera quelques 13 ans ! Et dès 1959, l’émission deviendra télévisée ! Loin d’être de simples “passeurs de disques”, Dor et Peterken organisent en s’appuyant sur ce média des concerts, des jams, des séances de films-jazz, etc. Si le jazz garde pendant les années 50 un certain crédit, il n’en va plus de même dans la décennie suivante, celle des Golden Sixties qui voient l’image et le statut du jazz tomber au plus bas : la génération yéyé n’a que faire des croches pointées et des notes bleues. Pourtant, un îlot résiste aux envahisseurs ; avec ou sans potion magique, les producteurs de “Jazz Pour Tous” contribuent à créer l’événement, contre vents et marées : de plus en plus isolés dans le monde médiatique qui s’annonce, ils sont cependant assurés de l’appui de tout ce qui reste en Belgique comme amateurs de jazz.

Leur action au début des années 60 se résume en deux mots : “Jazz Pour Tous” déjà évoqué, et Comblain-la-Tour ! “Jazz Pour Tous” version TV est un phénomène unique dans l’histoire de la télévision belge : jamais auparavant et plus jamais par la suite, une telle qualité et une telle densité ne résisteront de manière aussi solide aux assauts du commerce ambiant. Chaque émission présente une vedette (souvent en rapport avec les événements qui se déroulent à Comblain) et une séquence intitulée “Ceux dont le métier n’est pas de faire du jazz” : cette dernière propose aux spectateurs de découvrir à chaque fois un de ces nombreux semi-professionnels qui font le jazz belge d’alors. L’émission atteint son rythme optimal en 1961 : au mois de février de cette année, il n’y eut pas moins de trois émissions en trois jours avec une affiche dont on n’oserait plus rêver aujourd’hui. Tous les grands jazzmen belges et européens – et plus d ‘un invité américain – passeront à “Jazz Pour Tous” qui, en outre, produira le film “Jazzboat“, organisera des concerts, des expositions, etc.

Parallèlement, Nicolas Dor et Jean-Marie Peterken ont lancé le Festival de Comblain-la-Tour en collaboration avec le journal “La Meuse” et l’imprésario américain Joe Napoli (disparu en 1989). Nicolas Dor présentera la plupart des concerts de Comblain (et on peut d ‘ailleurs entendre sa voix sur le disque de Cannonball Adderley enregistré à Comblain en 1962). Il est désormais incontournable sur le plan européen pour tout ce qui touche au jazz. Il est appelé aux quatre coins du monde à l’occasion de festivals ou de galas. Ainsi, en 1965, la célèbre chaîne américaine NBC l’invite à venir présenter deux shows internationaux. Nicolas Dor sera aussi producteur au Service Variétés de la RTB et s’occupera activement de diverses manifestations telles que le Festival de Spa et la Coupe d ‘Europe du Tour de Chant. Comblain se termine en 1966. “Jazz Pour Tous” en 1969. Nicolas Dor par contre, reste sur la brèche. “Focus Jazz“, “Contraste Jazz“… sont quelques-unes des émissions qu’il conduisit à travers l’obscurantisme jazzique des années 70.

Le Festival de Comblain-la-Tour sous la pluie en 1964 © La Meuse

A l’âge de la retraite, la RTB ne peut se résoudre à s’en séparer. Elle le sait irremplaçable. De samedi en samedi, dans “25. 50. 75“, et jusqu’à sa mort en juin 1990, Nicolas Dor continue à fouiller inlassablement les dédales de sa mémoire et de sa collection, y retrouvant les pièces les plus rares, les anecdotes les plus insolites, les détails les plus pointus. Une, deux, trois générations ont vécu le samedi après-midi au diapason de ce fou de musique, de ce diplodocus à l’intonation inimitable, à la diction soignée (n’oublions pas que pendant son enfance et son adolescence, il raflait tous les prix des concours d’éloquence !), au visage rond et plein comme est ronde et pleine la passion qui le liait à la cire et aux sillons. “Parfois avec l’espoir sournois de le désarçonner, raconte Marc Danval, je lui pose une question parfaitement insidieuse à propos d’un 78 tours fantomatique que les collectionneurs du monde entier s’échinent à retrouver. Un long moment de réflexion précède une riposte impitoyable d’exactitude : Je vois ce que tu veux dire. L’enregistrement a eu lieu à Hollywood le 18 février 1937. L’étiquette est jaune avec un palmier brun.”

Jean-Pol SCHROEDER


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) par wallonica.org | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : image en tête de l’article : Nicolas Dor © rtbf.be ; jazzontherecord.blogspot.com | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

BUZZATI : Le désert des tartares (1940)

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[FRANCEINTER.FR, 17 mars 2018] Le désert des Tartares, récit passionnant d’une quête impossible : à travers l’histoire de Giovanni Drogo, un jeune militaire rêvant d’une gloire qui ne viendra jamais, c’est une véritable quête existentielle à laquelle nous convie Dino BUZZATI (de son vrai nom Dino Buzzati Traverso, 1906-1972). Publié en 1940 en Italie, ce roman est, en 1975, le livre de prédilection d’un certain… François Mitterrand.

Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d’être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affectation. C’était là le jour qu’il attendait depuis des années, le commencement de sa vraie vie. Maintenant, enfin, les chambrées glaciales et le cauchemar des punitions étaient du passé. Oui, maintenant il était officier, il allait avoir de l’argent, de jolies femmes le regarderaient peut-être, mais au fond, il s’en rendit compte, ses plus belles années, sa première jeunesse, étaient complètement terminées. Et, considérant fixement le miroir, il voyait un sourire forcé sur le visage qu’il avait en vain cherché à aimer…

Un chef-d’oeuvre

Ainsi s’ouvre l’un des romans les plus fascinants de la littérature italienne, Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati, publié en 1940, et 1949 pour la traduction française. À travers l’histoire de Giovanni Drogo, un jeune militaire rêvant d’une gloire qui ne viendra jamais, c’est une véritable quête existentielle à laquelle nous convie l’écrivain. Récit de guerre sans bataille, récit d’aventure sans action, l’auteur signe une œuvre singulière, paradoxale, d’autant plus passionnante qu’il ne s’y passe rien !

Dino Buzzati devant sa bibliothèque © AFP

Car le vrai sujet du roman n’est pas la vie de garnison, mais le passage inexorable du temps, avec son cortège de désillusions. Le vrai héros n’est pas le conquérant, mais l’homme humble qui baisse les armes et se prépare pour l’ultime épreuve de la mort. En 1975, trois ans après la disparition de Dino Buzzati, un lecteur passionné vient faire la promotion de ce roman à la télévision, dans la célèbre émission de Bernard Pivot, Apostrophes. Ce critique littéraire inattendu, qui parle du Désert des Tartares comme d’un chef-d’œuvre absolu, n’est autre que François Mitterrand, pour qui le livre est une métaphore politique. Il dit à l’antenne : “La citadelle imprenable, c’est le socialisme.

L’année suivante, en 1976, le livre de Dino Buzzati est immortalisé au cinéma, par le réalisateur Valerio Zurlini, qui réunit un casting exceptionnel : Jacques Perrin, Vittorio Gassmann, Max von Sydow, Philippe Noiret, Jean-Louis Trintignant, Francisco Rabal, Laurent Terzieff. Embarquons pour cette épopée immobile, cette illusion du présent éternel de la jeunesse, où le fantasque emprunte volontiers au fantastique :

d’après Guillaume Galienne


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On se fait une toile ?

SONCK : Echec solaire (2011, Artothèque, Lg)

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SONCK Olivier, Echec solaire
(gravure sur métal, n.c., 2011)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Olivier Sonck @ acabacharleroi.be

Né en 1971, Olivier SONCK est diplômé de l’Ecole Supérieure des Arts Plastiques et Visuels en gravure (Mons) et professeur de sérigraphie dans l’Atelier de Gravure et Image imprimée, il expose depuis 1993 (Belgique, Canada, Allemagne) et a été sélectionné dans des prix (prix du Hainaut-Arts Plastiques, prix de la gravure et de l’image imprimée, La Louvière) et lauréat d’autres prix (prix des arts de la province du Brabant Wallon, lauréat du Prix international à Tournai).

Cette œuvre en plomb gravé, renvoie au travail du typographe. Chaque lettre est emboutie manuellement dans le métal. Des mots graphiques deviennent petit à petit linguistiques et prennent sens. Olivier Sonck a forcé une typographie familière, celle, banale de la plaque minéralogique ; il l’a détournée des codes et usages, au profit d’une pure poésie. Des sérigraphies participent à raconter le silencieux combat de l’artiste qui cherche le mot ou l’image.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Olivier Sonck ; acabacharleroi.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques