Pourquoi ne parlons nous pas tous wallon ?

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Quelle est l’identité de la Wallonie ? En 1905, le 5e Congrès wallon est organisé à Liège pour observer et évaluer la place de la Wallonie dans l’Histoire et la projeter dans l’avenir. Il s’agit aussi, pour les intervenants, de préparer un programme de ‘défense‘ contre ce qu’ils appellent ‘les exagérations flamingantes‘.

Ce Congrès de 1905 a-t-il porté ses fruits ? A-t-on assisté, par la suite, à ce que l’on pourrait appeler la légitimation culturelle de la Wallonie ? Eléments de réponse avec Maud GONNE, chargée de recherches du FNRS en études de la traduction.

Le contexte national

Sept ans plus tôt, le vote de la loi d’Egalité, appelée loi de 1898 ou loi Coremans-De Vriendt, a profondément modifié le paysage de la Belgique. Elle stipule que les lois sont désormais votées, sanctionnées et publiées en français et en néerlandais. “Cela n’a l’air de rien, mais c’est un grand pas vers l’instauration du bilinguisme en Belgique tel qu’on le connaît aujourd’hui. Cela va provoquer de nombreuses tensions” souligne Maud Gonne. Le fait de mettre le français et le flamand sur le même pied est ressenti comme injuste par les militants wallons, qui ne voient pas de raison d’imposer le flamand partout en Belgique. La configuration professionnelle risque d’en être bouleversée, avec un recul du recrutement côté wallon.

Les congrès qui ont eu lieu précédemment dans diverses villes wallonnes, entre 1890 et 1893, visaient surtout à défendre le français à Bruxelles. Le Congrès de 1905 est particulier parce qu’il va tenter, pour la première fois, et en réponse à cette loi, de définir une identité wallonne, d’exalter une âme wallonne.

Le Mouvement wallon

Parmi les pionniers du Mouvement wallon, on compte les membres fondateurs de la revue Wallonia, Archives wallonnes d’autrefois, créée en 1892. Le libéral Julien DELAITE, va, quant à lui, fonder en 1897 La Ligue wallonne de Liège, qui possédera son propre organe de presse jusqu’en 1902 : L’Âme wallonne.

Liège joue un rôle prépondérant dans cette question wallonne et lors de ce Congrès wallon. En tant que principauté indépendante jusqu’à la révolution française, elle a son histoire, sa singularité à mettre en avant. La Ligue wallonne de Liège décide d’organiser ce 5e Congrès wallon dans le cadre de l’Exposition universelle de 1905 qui se tient à Liège, date qui correspond au 75e anniversaire de l’indépendance de la Belgique.

Le Congrès entend exclure toute considération politique, rester en dehors de tout esprit de parti. Or on sait bien que tout ce qui a trait à la langue est politique, en Belgique… Le terme ‘politique de races‘ est évoqué de façon omniprésente. “Nous n’attaquons pas les Flamands mais nous entendons flageller les exagérations flamingantes qui menacent l’intégrité de la Patrie belge. Nous voulons aussi mettre en lumière ce que les Wallons furent dans le passé, ce qu’ils réalisent dans le présent et ce à quoi ils aspirent pour l’avenir“, dira Julien Delaite dans son discours. Peu avant le congrès de Liège, le député anversois Coremans avait en effet déclaré : “Les Wallons ont un passé sans gloire.”

La place du wallon dans la vie courante

A partir de 1830, la Belgique est une nation où l’élite au pouvoir parle le français et où la bourgeoisie est bilingue ; dans le nord du pays, franco-flamande, dans le sud du pays, franco-wallonne. Le peuple parle des dialectes, flamands, wallons, germaniques. Il existe très peu de preuves officielles de la présence du wallon, car la langue n’est pas prise en compte lors des recensements linguistiques. Toute personne qui parle wallon est assimilée au français. Une étude indique quand même que jusque 1920, 80% de la population préférait utiliser le wallon pour communiquer avec les autorités locales, ce qui prouve qu’ils ne parlaient pas wallon qu’entre eux. Au début du 20e siècle, le wallon est toujours omniprésent.

La place du wallon dans la vie publique et politique

Le Congrès de 1905 a lieu principalement en français. Le wallon est utilisé pour quelques interactions plus symboliques : une commémoration à Sainte Walburge, avec un discours en wallon, pour commémorer l’implication des Wallons dans la Révolution belge de 1830. Et au banquet final, on chante bien sûr en wallon. La place du wallon dans la vie publique, dans l’administration, l’éducation, la justice, est au centre des débats.

Julien Delaite remet en question la loi de 1898 qui permet d’être jugé en flamand, aussi bien en Flandre qu’à Bruxelles. Elle est injuste pour les Wallons, parce qu’on utilise le terme ‘vlaamse taal‘, langue flamande. Ce qui veut dire qu’on met une langue, le français, et ce qu’on considère comme une myriade de dialectes, sur le même niveau.

Les perspectives pour un locuteur d’un dialogue ou d’une langue ne sont évidemment pas les mêmes au niveau professionnel. Les militants wallons ont peur pour l’émancipation sociale des jeunes Wallons. S’ils doivent apprendre un autre dialecte, plutôt qu’une langue nationale, comme l’anglais ou l’allemand, c’est problématique. Et les discours n’ont pas changé aujourd’hui“, observe Maud Gonne.

Julien Delaite exige que les magistrats aient au moins une connaissance orale du wallon, pour être sûr que l’inculpé puisse comprendre les débats et pour s’assurer qu’il n’y ait pas un corps de magistrats principalement flamands actif en Wallonie. Il revendique aussi le bilinguisme franco-wallon pour les fonctionnaires en contact avec le public, en Wallonie.

Les traducteurs sont très présents en Flandre depuis le début. La traduction est l’arme du Mouvement flamand pour imposer peu à peu la langue flamande au niveau national. En Wallonie, ce n’est pas institutionnalisé. C’est là que le bât va blesser…

Le wallon dans l’éducation

La langue de l’éducation est un autre point de débat au congrès. Le bilinguisme flamand-français est nécessaire en Flandre. Alors pourquoi pas le bilinguisme wallon-français en Wallonie ?

La question de l’enseignement du wallon en Wallonie est très peu abordée parce que cela reste une question fort symbolique. Les philologues souhaiteraient que le wallon soit mis à l’honneur, car le français est déjà pour les jeunes Wallons une langue étrangère. Le flamand serait un frein à l’ascension sociale de ces jeunes qui doivent déjà apprendre une langue étrangère” explique Maud Gonne.

Entre modérés et radicaux, le débat va se focaliser finalement sur le français par rapport au flamand. Le wallon est ainsi instrumentalisé pour imposer et conserver le français au niveau national et pour maintenir l’élite francophone en place.

Ce Congrès de 1905 a-t-il porté ses fruits ?

© La Boverie

Le Congrès de 1905 va réussir pour un temps à construire une identité wallonne, qui s’exporte de plus en plus. On publie de plus en plus d’ouvrages sur l’originalité wallonne, des traductions se font vers le wallon, on organise des expositions d’art wallon…

La Première Guerre Mondiale va hélas provoquer une rupture, déjà parce qu’en 1918, un élan de patriotisme suit la Libération. On met de côté les différends régionaux. Par ailleurs, à partir de 1921, la loi du monolinguisme territorial et du bilinguisme à Bruxelles fait passer à la trappe la question de la langue wallonne. En 1920, une chaire de dialectologie s’ouvre à l’Académie belge et dès lors, le wallon n’a plus aucune chance de devenir une langue. Après 1918, l’instruction publique devient obligatoire et se passe en français, ce qui va marquer le déclin du wallon.

Pour Maud Gonne, une bonne politique de la traduction aurait pu participer, en renforçant sa visibilité et son identité, à la sauvegarde du wallon, qui malheureusement aujourd’hui est fort menacé. L’identité culturelle wallonne est, quant à elle, toujours bien présente, même si elle est plutôt faible par rapport à l’identité culturelle flamande.


Discuter encore…

DESIR : Les Vaches (2013, Artothèque, Lg)

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DESIR Marie-Jeanne, Les Vaches 
(lithographie, 33 x 55 cm, 2013)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Marie-Jeanne Désir © culture.uliege.be

Marie-Jeanne DESIR a participé à l’atelier “Gravure” du Centre culturel de Marchin. Pour elle, graver, c’est élaborer un projet, penser son sens et son graphisme, revenir sans cesse sur l’ouvrage, travailler, imprimer, travailler… Ce qui lui plaît, in fine, c’est le corps, les mains qui fabriquent et expriment “au plus juste” des émotions. Marie-Jeanne Désir est également écrivaine et a publié plusieurs livres (d’après CENTRECULTURELMARCHIN.BE)

Marie-Jeanne Désir utilise des reproductions de vieux documents des chemins de fer français. Son intervention colorée vient apporter un regard décalé, un commentaire amusé qui tranche avec l’austérité un peu désuète du document original. Ici, l’artiste ajoute des silhouettes de vaches orangé, qui semble placidement vouloir regarder passer un train, seulement évoqué par le tracé technique et schématique d’une voie.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Marie-Jeanne Désir ; culture.uliege.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

PAGNOULLE : Trois poètes, trois plaidoyers pour la paix

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La violence est partout, sous des formes infiniment diverses, mais la force de la poésie aussi, qui la renvoie dans les cordes. Notre espèce va peut-être disparaître ; nous nous préparons en tout cas un avenir difficile. Mais nous savons faire chanter les mots… comme un solo de saxophone ténor. 

Les trois textes proposés ici ont été écrits en réaction à des agressions distinctes et lancent leur appel de détresse selon des modalités bien différentes, même s’il me semble que pour tous les trois il est possible de parler de poésie épique.

La Mère des batailles, de Michael HULSE (né à Stoke-on-Trent en 1955), a été écrit en réaction à la première guerre du Golfe en 1991, quand l’Irak de Saddam Hussein avait annexé le Koweït pour des raisons historiques et afin de se ménager un accès à la mer et s’était tout aussitôt fait déloger par une coalition de 35 pays menée par les États-Unis. Hulse condamne la violence militaire à travers l’ancien mythe d’Inanna/Ishtar dépouillée peu à peu d’attributs très contemporains jusqu’à se retrouver ‘nue et sans défense’. La rédaction de ce poème est datée du 11 février 1991, avant même la fin de la seconde phase de ce conflit. Il a été publié la même année avec une préface de l’archéologue Nancy Sandars et une postface de l’auteur. 

Nouvelle Babel, de Leonard SCHWARTZ (poète juif né à New York en 1963), nous emporte en versets généreux avec une fougue, une respiration, une verve très whitmaniennes [1]. Schwartz y exprime sa colère, son indignation, sa compassion devant les représailles des États-Unis contre l’Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001. Comme Hulse, il s’est inspiré de coupures de journaux, ainsi d’un article de presse sur la destruction du village afghan de Madou dans la partie numérotée 2. La référence à Babel est ambivalente. S’il s’agit d’abord, selon la lecture traditionnelle du texte biblique, de l’orgueil des Tours jumelles, symbole d’une insolente hégémonie,  la ‘nouvelle Babel’, c’est tout le contraire, c’est la jubilation de la langue et des langues, c’est le plaisir sensuel de l’acte transgressif, c’est, tout à fait explicitement dans la cinquième partie (numérotée 4 puisque la première porte le numéro 0), en écho à la réflexion d’Alexis Nouss sur le sens de Babel [2], l’affirmation d’un “devenir nouveau offert à l’homme” (en opposition à toute forme de contrôle totalitaire) et accomplissement d’une jouissance intérieure et partagée, loin du chaos du commerce inégal et des guerres impériales. Dès le deuxième verset, Babel se dédouble en ‘babil’, la langue qui se cherche dans la bouche de l’enfant, la parole quand elle est encore pur plaisir des sons. 

Ark, de Kamau BRATHWAITE (1930-2020, poète, essayiste, historien, né et mort à la Barbade, ayant vécu à Cambridge, au Ghana, à la Jamaïque et à New-York), associe une élégie aux morts du 11 septembre 2001 (faisant également appel à des citations tirées de programmes d’informations) et la célébration de la vie dans le solo de saxophone ténor de Coleman Hawkins, body & soul. L’autre titre de ce poème est Hawk, comme le surnom donné au saxophoniste “Mighty Hawk” ; mais dans un contexte étatsunien, ce terme peut évoquer le contraire de ce que convoque Brathwaite, l’agressivité guerrière des Faucons, alors que ARK, l’arche, est associée à la réconciliation, à l’accueil, à l’inclusion. En contrepoint de l’envolée musicale, chute et effondrement sont omniprésents dès les premières pages, y compris dans l’écho de la comptine “London Bridge is Falling Down” (devenu Rollins Bridge). L’effondrement des tours jumelles est mis en regard de massacres perpétrés par l’armée étatsunienne (ainsi l’agent Ornage est l’agent Orange, le défoliant dont les conséquences sur la fertilité et la santé des nouveaux nés se font encore sentir aujourd’hui) ou par des consortiums industriels, comme la tragédie de Bhopal. L’emprise de la violence aveugle est soulignée également par de nombreuses références à des tueries racistes, des violences policières, des actes de négligences industrielles aux conséquences tragiques.  Les dernières pages, hésitantes puis triomphales, nous ramène à la beauté pure, au solo de Colin Hawkins.

Trois voix, trois cris, trois chants pour conjurer l’avenir.

Christine Pagnoulle, traductrice


Trois voix, trois cris, trois chants pour conjurer l’avenir…
    1. HULSE Michael, La mère des batailles (1991) traduit de The Mother of Battle (Hull : Littlewood Arc, 1991) ;
    2. SCHWARTZ Leonard, Nouvelle Babel (2016) traduit de The New Babel in  The Tower of Diverse Shores (Jersey City NJ : Talisman House, 2003) ;
    3. BRATHWAITE Kamau, Ark (2004) traduit de Ark (New York & Kingston : Savacou North, 2004).

Traduire, c’est trahir ?

BRATHWAITE, Ark (poème, 2004)

Temps de lecture : 17 minutes > Le dernier Body_Soul de Hawk
chez Ronnie Scott à Londres
11 septembre 1968 _ suite

Hawk 

dans un linceul de miroirs. ondées. hanté par les Jumelles
. voix de câbles croulants. Tours terr
-assées longtemps avant son temps ici fulg. urant l’avenir

  Rollins Bridge is fallin down

à londres . où il arrive
ce tournoy-
ant temps doré

 arbres cédant leurs feuilles

tôt comme ceci . cette saison trottoir précoce automne crissant
esprits vol.ants blancs comme chute
de neige chute de chagrin

 dans le froid

embrassant l’air tendre qui ne peut te
soutenir pas
de chaude pirogue mon sonûgal

 qui ne peut . qui ne peut te soutenir
o mon amour mes pétales fra-
giles fanés flétris

 pétales d’amour de toi ce temps doré à lon-
dres précoce automne du premier temps  s’effeuil-
lant brû-
lant les

traîttoirs
et les marronniers. et tourner
le dernier coin s’engouffrer chez Ronnie Scott

les lumières baissées déjà même au bar
la salle bondée tendue serveurs silencieux
ce soir. là toutes ces années

un son jamais vu
jusqu’ici . monte sur scène aux applaudissements frémissants
sous le choc pour toutes les fois où nous tendons

nos oreilles à sa force fruitée, au tonnerre
le saut
souple du Missouri stomp en do dièse

                                                                                          au
blues country uptempo. la grâce
brune convaincante insoucieuse de Hawk qui approche

qui maintenant se dresse len. tement sous les spots de Londres
dégingandé et frêle . crinière clairsemée et grise
la musique qu’il commence à balancer si im-

perceptible juste un rêve sur
ses lèvres . les premières notes chu-
chotant quelque chose comme la mort

de toutes les certitudes connues .
nos usages . notre force
fonçant à tombeau ouvert les tombereaux

de notre avenir caram.
bolent et soudain dans cette intimité inaugurale
il semble ne pouvoir jouer les créatures de dieu petites et grandes

pourraient ne pas avoir la force de faire swinguer
son souffle dans cette embouchure courbe de plastique placide
la faire respirer

et sûr . et la faire frissonner vivace comme les tours
de sa métropole ouvrant nos oreilles pour nous clore les yeux aux sourires
et nous rassembler en un moment 

magique que lui seul pourrait calmerde myrrhe et de sel d’anageda & de cannelle sur notre
chair

Et alors le souffle revient . lent . vacill-
ant d’abord
et puis il semble chambouler inconnue dangereuse

une lumière
bien loin à l’horizon  . frais
vols clign/otants, une grande flotte traversant la fluide

nuit & l’air là-haut
une grande marée montant montant ostinato  vers lui sur le
podium grand

maintenant . le saxo s’étirant argenté jusqu’à envelopper
l’or du cor . et c’est à nouveau Hawk
et nouveau . le doux cri soulevant les plumes de tous les sons

autour de lui .  pli-
é et déployé comme le chœur presque chant
du coq nous atteint  dans cet air distant de New

York par delà ce que nous appelons vieillesse . infirmité . la perte
de l’el dorado le para. box du para. dés . vie
dans ce petit jeu roulant de pirogue chauvirant au hasard.

Car ceci est quelque chose d’autre . autre autre
chose . loin loin au-delà de ce que jamais nous aurions conçu . anti-
cipé quand commence la muse

ique. croyons
que nous connaissons de la muse
doucement rageuse piège et image et collage . croyons
que nous partageons l’homme qui fait cette mus . ante musique

et que avec la folie faite hommes en cette saison
d’été indien et pastoral il n’y aurait pas déclin de pouvoirs .
nos hanti. cipations là en plein éveil et presque toutes ac-
complies . pas encore l’hésitation en suspens . cuivrée . coupable

les yeux liquides séduisent  bercent scintillent la pause
avant que les clés ne commencent à tourner
le coin du globe . et ainsi malgré la chute
des pétales de prière – rien ne se fanerait – ne se flétrirait.

Mais ceci est quelque chose d’autre . autre autre
hose
autre autre chose au-delà du paradigme
loin loin au-delà de la limite

            du para .
dés . que ce que nous faisons . faisons bien pourrait bien
durer longtemps longtemps après que le premier souffle dé-

faille . après la chute des dernières feuilles des dernières graines
à travers cet air de Londres la mince
et creuse image de Hawk

seul enclos dans la lumière
comblant lentement son ombre  au pied du
micro. le premier pas

gauche, tout tout premier pas. première
attaque confiante de notes legba . écar-
tant le silence pour que l’homme se remette à marcher sur

la fraîche eau laconique . ploy-
ant les genoux pour saluer la sensation
du pouvoir qui revient

les pétales . accordages . les sombres roses de magnolias
les changements . riffs
flamboyants

ainsi le bassiste  peut reprendre sa pose voûtée son sourire habi.
tuel . cuivre betcha betcha des cymbales et radar gloussant tzi
ing aper. cevant où nous sommes
à avancer ensemble vers le Nil fertile

nous souvenant redevenant entiers & puissants
les paniers de bolgatanga débordants & oranges
généreuses & radeaux de canne à sucre . jus

frais sirop de tamarinier. à mi chemin de l’allée
le saxophone axe + axé mijotant la salle d’obscurité enfumée
avec une gaie. té que nous savons maintenant ravie à nos yeux par

trop d’inattention . lourdeur langueur lassitude morne
désespoir impuissant ravageur
le clapotis brisé de l’eau qui s’infiltre dans notre unique pirogue
. peut-être notre dernier bon temps à londres

mais un jour certain de l’avenir de new
york.  sa majesté magique énigmatique fleuris-
sant la salle . la lueur de son

corps le seul mot que nous ayons pour ce qui est – cet éber-
luement autour de ces tours futures de son chef d’œuvre solo
se dressant à nouveau sonore vers la croix d’argent

d’un jet qui approche . disséquant dans le bleu
la pleine mosquée et présages blancs de la lune
juste des après-midis avant . haut au-dessus de Berkeley Square .
au-dessus de

Heroes Square . au dessus de Washington Square. Wall Street
Canal. Le cimetière des nègress. corps . corps . corps . corps
se déver-

sant de ce sombre stromboli de Man-
hattan dans de confuses catacombes de dis-
parition d’amour et grâce et douleur & brûlure persistante .

le cénote de cristal effondré . les
tôles styrées fendues éclatées spiralant du volcan
muet en cloche de fumée

leurs vitres . éparpillées en mélopées étranglées
vers la valence mascarade d’un sol lointain.   le chant
brumeux montant des puits du carnage . quelque part .  quelque

pesant don-
jon errant parfum lointain échec de l’ibis
cette nourriture & promesse d’un miracle . mais pas encore pas

encore. même si nous le savons en route tandis que nous comptons
les maux les morts les mutilés le grincement le coût écra.sant
les débris les petits les aveugles tombant de l’air carbone

& claquements lacérations des blessés
amassés . odeur de carnage
de chair tordue et imprimée sur les fers . chair

devenue sel . sel de-
venu brandon gruau carbonisé cendres cendres éclair de
larmes . les larmes au bout des doigts comme goudron

le noir collant  brouillages brûlés bombardés
lacérés le diamant 
les gens marchent sur leur cœur en bouillie & vivent ds la lune

et d’autres s’arrêtent écartelés à demi vivants attendent
montée d’une burka de poussière & monstre tout autour
de nous dans ces vagues rugissantes et ventre de rage qui chuchote maintenant

un al-quaida lové noyé devant nous et sous nous
bien-aimés descendus  dans les arêtes de tonnerre démoniaque
descendus disparus dans la ruée as . pirée d’air
hurlant de lave et de cimetière mes petites filles chéries chéries

o hurlez héros . Hiroshima . au quelle dommage
. quel Agent Ornage kora

 soufflées avec leurs rubans . précipitées dans le caniveau
leurs douces huiles rouges
tachent le silence de parking et sifflement de minuit nucléaire
éveillant lentement les larges trottoirs blanchissant s’élargissant

toc toc à la porte des cieux

mon oncle du Coin des Bonnes Affaires chez Filene
n’ira plus jamais y acheter ni là ni nulle part si merveilleusement .
sa lèvre de titane cell.ulaire si affamée naguère de donner des
nouvelles ne se plaindra plus du 92e étage

on n’a pas trouvé son corps . on n’a pas trouvé son téléphone
quelque part dans le vaste fleuve béant des plénitudes de la
blessure de la ville . il est aveugle ligoté et béd.ouin échoué

on ne peut même pas partager le chuchotement sans voix sans
fil de son destin . pas savoir s’il a sauté ou brûlé
pas savoir s’il est encore là-haut s’il est tombé

Et ainsi ce matin veille de sans lumière ni choix
je ne puis nager
la pierre . je ne puis m’accrocher à l’eau . je me noie
j’avale abandonné . je tourne et dé-

vale dans la peur suffocante . une nuit si profonde qu’elle fait
tourner et pleurer la file d’araignées de l’avenir que l’on voit fil-
ant ici leur voix d’argent
de larmes . les bijoux de leurs yeux sans . paupières ni éclat

à travers les coups de cette éternité . je me débats, je brûle
et quand j’émerge léviathan des profondeurs .
noire luit ma peau
de phoque . de noirs galets é . dentés minent la rive

hantée par poussière et brome
montres bracelets sans marée
ni son
communion sans mains

brisées   x-
plosions de frustrations . drones .
transsubstantiation de la sueur
de haine . les lèvres rubis absentes

sur le bord tremblant
du vin . je m’éveille au top
pour te dire que dans ces eaux sonores de mon pays

il n’y a ni racine ni espoir ni nuage ni rêve ni barque à voile
ni miracle tentateur . bonjour ne peut com
penser mauvaise nuit  nos dents ricanent mordent

même l’acier en fusion
des rencontres vespérales d’anges sans défense
dans ce nouveau jardin fermier des délices de la terre

cet inconnu d’injustices vacillant
descendant brinqueballant la roue et cime-
tière du vent . les rues étroites comme des en faux

air clair pour un moment . claire
innocence où nous courons si si si si nombreux . la foule
qui coule

sur le pont de Brooklyn . si si nombreux . je ne pensais pas que la
mort en avait défait autant
. se fond dans ce qui devient soupir
fanal lumineux de l’avenue vide à jamais

notre âme parfois déjà loin devant nos apparences
et notre vie se retourne
sel comme à Bhuj à Grenade . Guernica . Amritsar . Tadjikistan

les cités hagardes frappées par le soufre des plaines
de l’Etna . Pelée . Naples et Krakatoa
les jeunes mères enfants veuves à la vitre prostituées

revoient le passé comme en Bosnie . au Soudan . à Tchernobyl
Oaxaca terremoto incomprehende . al’fata el Janin . à Bhopal
bébés tètent le lait toxique . nos langues empâtées alourdies

s’habituent à quel est le mot qu’il n’y a pas en français
au-delà de Schadenfreude pas pas du tout
comme fado dodona ou duende  ce moment sur un pic à Darien

Balboa ü Mai Lai

Ainsi donc quel est le mot
pour cette haute poutre de suicide . la colombe de la corde
étouffant la gorge qui roucoule doucement des prêtres de la                                                                                                      réussite

le choc

de votre mort dans la fission du bourbier
de la dette. gâchis . vif-argent virant à sable
mouvant et déversoir . boyaux mous de sida de Mon Frère . les

jeunes saturés du goût de la mort dans le chaudron d’eau bosselé
quel prophète ma langue
avec la perte tsunami de Ma Mère le Nom, l’é-

 

chec de l’espoir d’angéliques tombées. les alphabets s’entassent
à l’envers dans ma bouche
de mélasses . bandalou . babel. et l’écrou-

lement du plâtre sur ces voix ces partitions
dub rap hip-hop scouse . la chaîne
qui barre les marchés de Marrakech

mijotant de vieilles blessures de verbes disparus qui peuvent guérir
. de baptêmes disparus qui hurleront
ton nom du sommet du désastre. adjectifs déjà en-

volés en tintamarre . flânant dans la honte . le silence de pourriture
des non-cieux torrides . les horribles fours de kapo de la bête
sur l’aire à rat de ta syphilis. pied

plat de la peur . l’animal inconnu avide
qui est ta sœur sybille à la porte
du paradis les quatre

petites filles xplosées de Bir-
mingham cette ku-
klux chrétienne nuit de tabernacle à Sodome & Herero Alabama

flim

& terreur volant au vent Nyamata Rwanda . les pauvres de bom-
fin gouges de pierre et failles de nos pa-
lais décorés . la veuve aux roses à la vitre à . jamais cher-

chant dans la frus.tration sur le siège arrière criblé
de balles de sa limousine son héros héros de présidentiel époux et
son cer-

veau éclaté en confetti à Dallas . le champignon fuligineux de la
Mort Noire de Dieu à Nagasaki . les exploits de Pol Pot
la Grande Pyramide de Crânes du Roi Léopold au cœur du Congo

belge

comme Judas venu au Chriss . comme le léopard venu à l’agneau
juste sur ce sombre sol in.égal de catastrophe où bientôt
les visages sauriens dévastés des morts nous dévisageront

de leurs orbites cliquetants . le tendre langage irie
de leurs prières
douces lames d’yeux chandelles en psaumes de douleur et                                                                                                         innocence irie

de photos de ruines et jeunes cœurs clignotants d’ours
en peluche d’enfance contre l’encens des grilles noires
et luisantes des parcs . tous leurs oiseaux

partis
esprits de feuilles de cérémonies de verte végétation
partis

Rita Lasar Joseph O’Reilly Masuda wa.Sultan . ses neuf enfants
partis
Fitzroy St Rose l’Echelle de 16 mètres tant de mil tant de milliers

partis
il semble que presque tous ceux montés travailler là ils sont
partis

comme le jour où tu m’as fait avaler le bout de ma langue
dans les villages. en suivant les traces
de pas de moi-même moi-même . la détresse

de mes propres fleuves de cette chair
qui le ressent le sait Seigneur !
ma propre cendre mon propre alpha . mes propres limites de cri

comment tu m’as fait chanter ces étranges meschants dans un                                                                                                             étrange pays

si loin de musique sexe et saxo
& rien rien rien de neuf

tout naufrage
tout épave . et
tombant du bleu vers des champs sonores
Iran Irak Colombus Ayiti Colombo Beyrouth Manhattan                                                                          Afghanistan et toi

J’étais sur les marches du City Hall – dans toute cette poussière
et je savais que Terry [son mari, le capitaine de l’Equipe] devait être

. . . à un des étages, aussi haut qu’il pouvait atteindre . . . dans ce bâtiment . . .
car c’est ce que fait sa brigade . . . et quand j’ai vu tomber le bâtiment

j’ai su qu’il n’avait aucune chance

. . .

parfois je me tracasse à me demander s’il avait peur . . . mais . . . comme je le connais

je pense qu’il était concentré sur ce qu’il avait à faire . . . parfois ça me met en colère

[ici elle a un petit rire de chagrin]

. . . mais je ne crois pas qu’il . . .
je pense qu’à l’arrière de sa tête . . . il se demandait plus où
j’étais ? si j’étais assez loin . . . de ce qui se passait ?
Mais je ne pense pas qu’il envisageait . . . qu’il ne rentrerait pas à la maison

et parfois ça me met en colère . . . presque comme s’il ne me choisissait pas . . . ?
Mais je ne peux pas lui en vouloir . . . il faisait son travail…il était comme cela
et c’est pour cela que je l’aimais tant
. . .

. . . donc je ne peux pas le lui reprocher . . .
. . .
son ami Jim m’a dit qu’il a vu entrer Terry et Terry lui a dit
peut-être qu’on ne se reverra pas
et l’a embrassé sur la joue . . .  et il est monté . . . en courant

[dans la tourmente de flammes de marches hautes étroites brûlantes sans retour de la Tour Nord]

. . . quand le bâtiment est tombé . . .
. . . j’ai juste senti une déconnection totale dans mon cœur . . .
c’était juste comme si tout m’était juste arraché de la poitrine
. . .

je pensais que Terry était juste
. . .
i n c i n é r é
. . .
je grattais la poussière . . . du sol . . . en pensant qu’il était
dans la poussière

Bethe Petrone lors de l’hommage aux héros du 11 septembre
(HBO/Tv Memorial Tribute, le 26 May 2002)
pour elle-même si belle
et pour toutes les femmes du monde de ce poème – je voudrais avoir leurs
mots – à New-York, au Rwanda, à Kingston, en Irak, en Afghanistan
Quand son mari est mort le 11 sept. il ne savait même pas qu’elle était enceinte

J’ai perdu mon mari . . . mais je pense qu’il a fait . . .  de son mieux
. . . parce que je crois vraiment que quand Terry est arrivé au Ciel . . .
il avait tant de points en sa faveur qu’il a plaidé pour cet enfant parce qu’il savait
que ce serait la seule chose qui me sauverait
. . .

. . . Et . . . je pense que de ce point de vue . . .
. . .  j’ai eu . . .  [. . . ] . . . je vais vivre . . .  j’ai encore quelque chose de Terry . . .
. . . que je vais voir en mai . . .

Et tant de gens de la Pomme n’ont pas cela

alors je me dis que d’une façon . . .  j’ai eu de la chance . . .  mais sinon
[ici elle essaye de sourire]

. . . c’est clair . . .  je n’en ai pas eu
[et d’un geste elle fait excusez-moi]

>

Ainsi même en ce moment

rappelons-nous les pauvres et les déshérités
qui ont froid et faim. les damnés de la terre

 les malades de corps et d’esprit . ceux qui porteront
le sol en flammes la fracture du deuil sur leur visage
les estropiés les solitaires les anonymes sans amour à donner
ou recevoir

 les vieillards déglingués au nom de Dieu . les petits enfants
accordéon sans trace qui glanent dans les rues sans moisson de
Rio Mysore Srebrenica nul qui ne connaît ni ne connaîtra la pure
tendresse vivante aimante du Seigneur sur un autre rivage

Et la mélodie presque évanouie maintenant du solo
juste son doux frémissant écheveau d’archipels
juste walter johnson et les boys le soutenant  dans ce

cercle et mariage de lumière
dans l’harmonie de tes accords . les pétales repliés de métal cuivré se
déploient sur le ténor tintant qui tombe en lentes spirales
de ton chant

& tombent ici tels des plumes de moineaux mélancolies
o mon amour
mais dressés encore dressés là d’où tu as été précipité

en bas des murs de pourpre & d’orgueil & firmament
les riches demeures-prisons où pixie et yeux multiples
dégringolent dans le grondement

de la marée d’épines et de rochers . et de détritus . trônes
trônes renversés d’une Babylone où tu de-
meures . souillé . ce furent tant d’après-midi de lynchage

étrange fruit gravé de solitaires crucifixion où sont systéma-
tiquement cassés mains et os catatoniques tant
de cordes de guitare cassées . un tel dégât essentiel

dans des salles de bain aux carreaux blancs des palais de la police – le sentimental balai de gomorrhe
dépasse . o Hawk louima lové.  ton angoisse haïtienne brisée

°

avec ton frêle solo rageur
brûlant dans la lumière changeante de cette salle si bleue
si indigo

°

les plumes tom.bent vo.lent tom.bent é.chouent tom.
bent dans ce nouveau
monument new yorkais de froid mortel & aberfan

où tant de gloire  est un coup
de dés . soleil
vert si vif que les ombres quand on marche dessus

sont épines rouges & brû.lantes & muharram
. tant tant d’enfants abikù & nés
avec la mort et leurs histoires en lambeaux perdues et non-dites

°

Ces enfants font fils et mères
cte bande avec toi du monde trucidé
mais leurs godasses sans tête sans appui
baillent et rient . vi- sans abri les enfants de femmes
dant sang du IIImonde aban-
dans le sol donnés aux marches d’un hôpital
brûlant sur des trottoirs défoncés
  pleine loi pleine rancoeur
ô reviens Black Hawk sur des sites
reviens reviens déconstruits sans lumière
  dans des brèches
monte au pignon des palais
le son noir plus fort dans les feuilles de bananier
qu’il laboure encore bien en vue . la cabine
des champs de patientes terrasses de service de nos
longs rugissements solitaires voitures de chemin
de maïs pour Ginsberg Whit- de fer . dans des touffes
man pour Hart de roseaux sans
Crane pour Louis Ornette tou- joie . dans l’osier
jours pour Rollins et pour bien tressé
Trane . pour vent pour le corbillard de métal
pièges pour tours tun- dans le cheval de Troie
nels sous blessures & sous terre mental . trois cent
et sous fleuve . esca- cinquante hommes du feu
liers se déver- eux
sant sans fin mêmes de-
dans le vide venus feu . les machines
sans issue sans sur- de braise ardente de
prenante échappée sans leurs yeux hurlant
grâce salvatrice encore ishak me-
pour tous les shak et abednegro

Αinsi vivons-nous maintenant
à l’intérieur de cet après-midi
crépusculaire . bonne

journée je répète
ne peut compenser mauvaise
nuit . nos dents ricanent

mordent
même des anges
impuissants dans ce

nouveau jardin
de poussière des
délices de la terre

les papiers dispersés
du plus haut monu-
ment du commerce

mondial . ces lettres
au soleil
des esprits

bric à brac blanc
des morts
des tours

oiseau pierre chair
passera sera pajarita
et de ce qui est encore à

dé-
faire dé-
faire

maintenant vo-
lant tristement par-
fois dou-

cement par-
fois chose
vertigineuse dans le tranchant soudain

de colombes
chauves dans la
lumière du ciel

comme des désastres
d’étoiles clignotantes
dans la vie

du bleu
°

tout comme toi
qui viens qui viens chaud  konnu
comme à la fin de cette longue tension et palim

de ton chant

Et comme j’entre
dans le club
Rollins Scott
où tu as joué
ton destin
où tu te
dresses presque
dépouil-
lé de ton roy-
aume tré-
buchant d’abord dans de faux
arpèges de fausset
mais passant du bémol
au plein vol
du corps
du son
non plus tout seul
en quelque fiat      
de pouvoir
perso
jouant
ta muse jusque au-
delà de la butte
du mo-
ment et mou-
vement du chant
dans la mé-

moire esprit
ailé de
la flûte
dans tes os
car aussi long-
temps qu’il y aura
ce tendre para-
chute
du blues
dans le(s) doux
saxophone(s)
de ton chant
il y aura
chant
il y aura
chanson

mais même si je dis toutes ces choses
écris ainsi de toi
revis et ressens et relève toutes ces choses

comme je dis
si proche de soi de moi-même que même ce
froid ou la chaleur de ces habits de douleur

et même si je vais écrire ceci en feu. par le feu. à travers la poussière du
désert de pas.  dans le vortex de l’arche du tourbillon titanic
où ma manman se rappelle même pas mon nom

et je ne sais pas pourquoi ce riddim advient advient advient advient
ce que veut dire ce poème ce qu’il signifie une fois fait
quand viendra son temps d’oracle cercle et appel et je devrai affronter
la musique
devant toi et le lire tout haut tout seul

quand le sang dans la voix portée à tes oreilles
s’épandra en autant d’échardes autant de larmes si vainement répandues en mutilations si vainement partagées . constellations trop cruellement déplacées trop de minuits accordés au désastre

beauté cultivée en vases et sculptures . charismes électriques . céra-
miques écroulées . pouvoir pantocratique haletant sous la frise
et la vigne tombée enroulée autour du pilier de l’Empire Romain d’Occident
. où que je me tourne . j’entends le tonnerre .

si j’essaye de dormir . éclaboussures de fusillade et pillage . brises sul.furieuses
même si je vais en touche aux arbres noirs sycorax je sens qu’ils retiennent
le fruit qu’ils offrent encore offrant du sel avec les cendres sombre crispation du pétrole leurs fleurs de cerisier
portant les uniformes oranges de la souffrance entrevue

le long des barricades de brocart d’abugraib guantanamo thermopyles
wounded knee
la voix laborieuse à la radio demandant où sont les tulipes qui ouvriront la porte aux colombes tue tue tue tue

tortue tortuga torture pornographique
images d’Irak Afghanistan Cortez Conquistador
chevaliers d’armoiries en armure bulldozer sans amour revêtues de buffle
6000 milles de disparus . Chili . Incas . Tupac Amaru
les 6000 milles de la Grande Muraille de Berlin de Belleville-Barbade
de Chine

de Gaza Palestine aveugle dépossédée . contraintes immumuriales de la vie par delà la loi
où est la vérité l’honneur la beauté la perte brûlée au matin
où est l’ . où est l’ . où est l’amour
paisible comme à Koshkonong sur le lac de Black Hawk attendant le chant
de Lorine Niedeker vue par Cynthia Wilson

Hawk

dans un linceul de miroirs
hanté par ondées
fleurs tombant

longtemps avant son temps ici avenir
fulgurant
où il arrive

ce temps doré
précoce comme celui-ci
cet automne précoce de new york

frais le frais le clair les tours qui tombent
o laisse-moi
ma bien-aimée

aXe

aXe

àXé

°

devant ces mondes de fer de griffes tombant
je te perds
toi

à travers grilles brisées affaissées de tombes d’eau
je te perds
toi

ces mots pour des guerres souveraines
je te perds je te perds
toi

– même dans la tour en
feu de ce saxophone
o laisse-moi t’aimer t’aimer t’aimer o

redevenir grand & beau
que les mers se dérident & que la terre soit grain
les arbres patients ancêtres & que nos prières apportent la pluie
les histoires de tous ces autres peuples aussi cruels & aussi braves.

Ainsi si nous nous tenons par la main . chair
de chair déchirée sur os vivant . sous
la chair . le sang comme un gant roucoulant de frères et de sœurs

Ainsi si nous nous tenons par la main . accrochant
tout ce que nous sommes à tout ce que nous voudrions devenir
ton cœur & mon cœur

& mon cœur & ton cœur
& l’innocence de l’oiselet à jamais à jamais
enflammant le trébuchement de là où nous allons

réunissant la courbure de la vague de l’univers
cette chaîne d’esprits à l’exigence du bleu
cette clameur montante qui n’est que toi

associé par nos ouragans & rage de cœur
ce cercle auréole de miracle
où nous accédons

étraves
étoiles
lointains
voyages
silice tombe
comme tonnerre
dans vallées
sans forêts
angoisses de cataractes fluviales
fallujahs & leurs consolations
inondées d’argent
ombres de calices sans épi-
neux ni buissons
ombres projetées dans la mosquée
déchirée de Tombouctou
le vieux baobab impavide du Niger
presque muet à présent
les lamelles de clair de lune à Sind
feuilles douces du Rwanda les douces
rues de pluie balayant Londres
les hauts fantômes de verre
une fois de plus in memoriam manhattan des casuarines
cette cité finit
O  filles
où commença son histoire son histoire commence
… ces eaux …

Ainsi
si je te tiens la main
tissu . doux . espoir . tenu le mal à l’écart en attente
& tu me tiens
la main
repos . repos . rose . proche de la fin du jour
& tu lui tiens
la main à elle
je ne veux pas y penser . si proche du jeu
des dunes
de mon cœur dans ta main
& ta main
dans sa main à lui
Danse Mona Lisa Danse
               (si tu le veux)
& sa main à lui
est sa main à elle

et sa main exactement ton mal
dans son calice . acceptant ta souffrance
pluie drue implacablement pénitente

au nom du Seigneur des eaux calmes
dans les sombres feuilles les palmes de tes mains
où l’arbre de nos mains est pour tous

ô tendre vent de baume des champs
de canne au loin

vivace + vert + radiance

Que la paix soit . sur le pays

Que la paix soit . sur le pays

 

Hawk

dans un linceul de miroirs
hanté par ondées
chute de feuilles

longtemps avant son temps ici avenir
fulgurant
où il arrive

ce temps doré
précoce comme celui-ci
cet automne précoce de new york

arbres cédant leurs feuilles
si bien qu’enfin nous les rassemblons dans leurs messages
chuchotés leurs douces sorcelleries secrètes de salut

ne les perds plus jamais
ma bien-aimée
dans cette moiteur dans cette dureté dans cette douleur
dans ces chagrins

frais le frais le clair la chute des tours

 

o laisse-moi
ma bien aimée
dans ces braises manhattan de nos années

dans ce souvenir de nos peurs en averses impuissantes
si différent maintenant ce nouveau septembre de ces années
certaines vers la fin . certaines vers le début de leur longue gayelle

o yerri yerri yerri yarrow
o silence hâvre salut

ainsi laisse-moi
ma bien-aimée
t’aimer t’aimer t’aimer t’aimer

vivace + vert + doré

body

body & soul



Lire encore…

SCHWARTZ : Nouvelle Babel (poème, 2016)

Temps de lecture : 15 minutes >

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Babel, c’est bien sûr la chute d’une Tour, et après, grande confusion et manipulation de paroles.

Babel, c’est aussi babil, commencement de la langue, avant qu’elle ne soit langue, quand elle est encore chant.

Babel, c’est donc un début et un écroulement – Ground Zero, du moyen-anglais grund et de l’arabe zefir, chiffre, latinisé en zéro.

Babel, c’est défi lancé au démiurge, insolence du cœur, ziggourat pointée vers des soleils à naître, dans la bouche la bouche comme désir : l’homme crée les dieux.

Où avant se dressaient le Phallus du Nord et le Phallus du Sud bée désormais une fente embrasée, fumées au gré des vents.

La fumée contient des corps ; nous nous entre-respirons. Ainsi Babel, c’est Kaboul. Nous nous entre-respirons.

Comme Arès couve toutes les capitales du monde : fragments de sièges tournoyant hors de cockpits détournés, des étrangers qui s’éberluent devant des cratères de Mars.

Babel, c’est Kaboul : Babel, c’est une Bible dans une commode de motel à Birmingham, Alabama : Babel, c’est l’esplanade de Battery Park et les passagers en attente à l’aéroport de Santo Domingo.

Babel, c’est la plus jolie fille de tout Kashgar, cheveux noirs, yeux noirs, peut-être treize ans, en robe rouge écarlate, qui fixe avec admiration l’étrangère entrée par hasard dans sa ruelle, et doucement, timidement, articule cette seule phrase en anglais, adressée à la dame : ‘How do you do ?’

Babel est bravoure, ses bourses en ont fait baver, notre métropole démesurée continue à viser les sommets.

Babel, c’était la Mésopotamie, seule superpuissance de son temps, retombées de Gilgamesh, Irak d’aujourd’hui.

Babel, c’est Bagdad, Babel, c’est Belgrade, Babel, c’est notre balcon, un centre qui sans cesse se déplace et se renomme – World/Trade/Center.

Babil en trois langues, babil en trois mille langues : mets donc une bavette.

Un bébé babillait de lions qui mangent des livres. Et les lions mangeaient des livres : Babel, ce sont des livres dans les rayons de la Bibliothèque Invertie.

Rien de vil à Babel : la parole de l’un est la muse de l’autre. Alors : les bombarder de beurre.

Voici la lame qui abolit Babel, voici les sillons où Babel commence, que nulle semence ne peut boycotter.

Babel rince ses géniteurs dans le chagrin, Babel récompense ses créateurs avec des couleuvres, Babel est naissance, reconstruisant avec des grues toutes sortes de crimes, de même que la vie est un poignard, que toute guerre commence dans quelque débâcle de lit.

Qui se rasa le con au cutter : nés des décombres, ‘ba’ pour papa, ‘ma’ pour maman, des babouins sacrés en patrouille à ses frontières.

Babel est Bouddha qui se passe de mots, Babel est accouplement, tonnerre, blanc de baleine et pluie, Babel est opprobre,  Babel est hache et axe, Babel est Bush-ben-Laden et les médias.

Tandis que de hautes façades s’effritent comme parois de schiste, montagnes dévergondées, le Capitaine FBI ne peut que s’excuser au passage ‘Bavure’.

Babils de vagues, babils de quais, de marchands, d’entrepôts, ville fière de son fer et de ses cerveaux : babil vantardise babil sermon babil ce mot sur le bout de la langue ou les ennuis qui palpitent dans les naseaux du taureau.

Je tombe avec la Tour de Babel.

Jamais je ne peux me réjouir d’un brin d’herbe si je ne sais qu’il y a tout près une bouche de métro ou un magasin de disques ou quelque autre signe que les gens ne regrettent pas complètement de vivre.

Ça bégaie, ça bascule, pierre lisse comme peau, tours qui oscillent comme des tours oscillent dans le vent, comme nous sommes les marionnettes à demi consentantes de la langue.

C’est le boulanger aux gâteaux trop chauds, aux crêpes collantes, aux pains pétris de peine.

C’est chair couverte de saumure, bitume craquelé de fièvre, loups dans le sang qui hurlent au cœur gibbeux.

Babel c’est le baseballeur battu qui pète les plombs ; Babel c’est un glaçon dans la bouche aussi mélodieux qu’une flûte, aussi percutant qu’un tambour.

Tour dont les vrilles tordues ressemblent à la vigne, destruction exigée par le Dionysos de l’orient rencontrant l’occident, refus de consentir à toute perte de soi.

Babel n’est que célébration des mots, discours armé de torches, rêves chavirés par des rêves plus grands, la vérité de tout cratère, le double bang qui vous réveille d’un rêve, la faille entre « c’est un accident » et « bon dieu c’est un attentat », les bombardiers B1 qu’ils persistent à construire, les représailles et les représailles aux représailles et les représailles des représailles aux représailles, O Barrio de Barrières, notre république de la peur.

Assez d’élasticité pour osciller dans le vent, assez de rigidité pour qu’on ne s’en aperçoive pas : Babel c’est du bubble-gum qui vous colle au visage.

Babel est présence, Babel est absence : rien que la célébration de la présence. No mas aux explosions sacrées, no mas à l’occupation de la terre : explosions sacrées, occupation de la terre.

Babel c’est un homme qui hurle en sautant dans le vide quand aucun autre ne l’entend ; Babel c’est ce moment où l’on s’imagine pouvoir voler, un instant qui dure à jamais dans l’inconscient de Babel.

Babel est un rayon de soleil qui se fracasse au sol, un ruissellement de rayons qui se fracassent au sol, un champ miné de lumière.

La Tour de Babel : ça boume ?

Si l’architecture est de la musique figée, alors ces décombres calcinés et tordus sont ses mélodies, ses cimetières incandescents – Babel devenu ce qui supplie de la chanter.

1

“C’est très précisément dans l’ardeur de la guerre qu’ont lieu ces profondes convulsions sociales qui détruisent les vieilles institutions et remodèlent l’homme, en d’autres termes, les semences de la paix germent dans les dévastations de la guerre. L’aspiration de l’homme pour la paix n’est jamais plus intense qu’en temps de guerre. Il s’ensuit qu’aucune autre circonstance ne façonne une détermination aussi ferme à changer les conditions qui produisent la guerre. L’homme apprend à construire des barrages lorsqu’il a subi des inondations. La paix ne peut se forger qu’en temps de guerre.” Wilhelm Reich, La psychologie de masse du fascisme (1933)

Combien de vagues la lune a-t-elle générées dans le Golfe persique depuis 1991 ?

Combien de vagues la lune et l’Atlantique ont-ils ensemble créées depuis 1491-et-demi ?

Quelle est la somme des rouleaux qui sont montés du fond des mers de notre terre avant même le début de la vie ?

Peut-on s’imaginer le nombre de vagues qu’a pleurées le Pacifique depuis Nagasaki et Hiroshima ?

Ils déploient des drapeaux comme les chevaux portent des œillères ; ils déploient grande abondance de drapeaux. Ils veulent des guerres, sans le savoir.

Ils montrent le chemin de la guerre, certains le savent d’autres pas ; ils agitent des drapeaux comme le matador agite sa muleta.

Chacun souffrant en silence dans le silence de son lit à lui, à elle ; deux robinets gouttent à contre-temps ; trois lavabos, quatre, cinq lavabos, chacun avec un robinet qui goutte ; toutes les mers fouettées et ballottées par des vents colossaux.

La Tour de Babel : prisonnière des terres, un chantier abandonné où viennent se servir les fermiers d’alentour.

La Tour de Babel : dans le texte il y a d’abord un Déluge.

A l’intérieur d’une chute au Nouveau Mexique il y a plus que de l’eau, plus que la pesanteur, moins que tout ce que la vulgarité de cet instant ne pourrait jamais exprimer.

Il est naturel que l’eau tombe. Il est naturel que l’eau tombe de falaises et il est naturel que des tours fondent si elles sont exposées à une chaleur excessive. Cela s’applique aussi aux cabanes. 7 octobre 2001.

Les huttes de terre ont leur propre façon de tomber, d’être destructivement transformées. 8 octobre 2001.

La mort de la paix s’est produite il y a longtemps mais n’a été marquée ni d’une pierre ni d’une date.

Les guerres viennent en vagues.

Les dégâts collatéraux, c’est une figure de style mais la pleine force du texte frappe l’adversaire du texte.

 Poésie : mort sans paix.

6 août 1945 : mort sans fin.

Mourir chaque mort. Refuser de tuer. 11 octobre 2001.

12 octobre 2001 : non, ça c’est l’argent de mes impôts.

Quand le deuil même cède à la complaisance. Le discours de Bush à la Nation, 20 septembre 2001.

La Nation se vautre dans son deuil, les fautes de la Nation sont glorifiées, auréolées, transformées en moments héroïques, actes sacrificiels : actes qui n’auraient pas été nécessaires si des fautes avaient été évitées parmi les dirigeants, l’élite ; et de fait on peut vraiment dire que ceux qui ont péri se sont sacrifiés pour les péchés des maîtres du pétrole. Automne 2001.

Ni innocents, ni méritant la force de ces flammes : nul ne mérite la force de ces flammes, nul n’est innocent.

Deuil. Rien que deuil. Sans se parer de gestes héroïques, privé de cette consolation d’héroïsme dont on dit qu’ont besoin les proches des morts. Mais les proches ont-ils vraiment besoin de voir leurs morts en héros ? Les proches n’ont-ils pas plutôt besoin de voir en leurs morts des victimes à qui la vie a été volée par une vaine dialectique d’extrêmes disproportionnés ?

Une autre sorte d’attitude : une autre sorte de mission : une autre sorte de vie intérieure.

Pas le pompier qui a amené sa sirène au rallye de la paix à Times Square et noyé tous les discours, tous les orateurs dans le hurlement de son métier : mais les pompiers fouillant la fosse commune qu’eux les premiers ont déclarée terre sacrée.

A l’intérieur d’une chute au Nouveau Mexique il y a plus que de l’eau, plus que la pesanteur, plus que le plongeon fatal, quelque chose qui subtilement est moins que ce qu’un monothéiste ne pourra jamais exprimer.

Le nombre de vagues pleurées par le Pacifique depuis Nagasaki et Hiroshima ne cesse de se multiplier.

Il est naturel que l’eau tombe. Il est naturel d’imaginer la fin du monde. En imaginant la fin du monde nous protégeons notre mode de vie.

En ces jours où les réponses sont proposées comme autant d’évidences, forgeons une nouvelle tour de Babel : non pas confusion mais des mots pour transmuer le silence d’un consentement frappé de mutisme – qu’il cesse d’être sidéré devant une seule autorité divine, un seul empire.

Qu’une nouvelle tour de Babel touche le ciel. Qu’une nouvelle tour de Babel s’incline à l’appel de la lune. Ishtar, Inch’allah, Quetzalcoatl. Babil babil babil.

2

Barry Bearak, The New York Times, 15 décembre 2001, Madou, Afghanistan :

Peut-être qu’un jour il faudra rendre compte de ce petit village de 15 maisons, toutes transformées en bouts de bois et poussière par des bombes américaines. Un jour le commandement militaire des États-Unis pourrait expliquer pourquoi 55 personnes sont mortes le 1er décembre… Mais il est plus probable que Madou n’apprendra jamais si les bombes sont tombées par mégarde ou ont été lâchées délibérément et que cet incident sera oublié parmi les conséquences plus graves de la guerre. Restera un hameau anonyme avec des habitants anonymes enterrés dans des tombes anonymes… Même les alliés anti-Taliban des Etats-Unis se sont récriés, horrifiés, qu’il y avait eu des erreurs de cible provoquant la mort de centaines d’innocents. C’était ‘comme un crime contre l’humanité’, a dit Hajji Muhammad Zaman, un officier de la région.

Les cultivateurs de Madou sont en pièces détachées. Ils sont devenus leur propre engrais… si vient la pluie, nous leur avons rendu service, suggère une caricature présentant le Secrétaire de la Défense R. (gros rire). Mais nous n’avons pas besoin de ce genre de trait. Nous avons déjà bien consolidé le concept de dégâts collatéraux.

Celui qui voit avec le cœur, comme dirait Octavio Paz, se voit en Madou ; et qui ne peut voir Madou avec le cœur ? (‘Des hommes à l’esprit fossile, à la langue pétrolifère’, suggère le trait du caricaturiste.)

Chaque visage, un masque ; chaque maison une ruine de bois et de torchis.

Qui a perdu ses sœurs ? Les dégâts collatéraux ne peuvent jamais le prédire. (Les terroristes ne visent pas des sœurs en particulier.) (L’attaque américaine a eu lieu en quatre vagues successives.)

Après Madou, écrire de la poésie est indécent. (Theodor Adorno)

Il nous faut encore trouver les corps
beaucoup de couches dans ces décombres
et maintenant c’est avec ça que nous vivons
mystère :

Ainsi parlait M. Gul, habitant âgé de Madou,

Il aurait pu parler de Manhattan.

« Vieillard accablé » « barbe blanche » « front ridé » :

« puis Paia Gul » « jeune homme » « le regard amer » : « ‘j’accuse’ »

« ‘les Arabes’ » « puis corrigeant ses propres » « dires »

« ‘J’accuse les Arabes’ » « ‘et les Américains’ »

« ‘ils sont tous terribles’ »

« ‘ils sont tous les pires du monde’ »

« ‘la plupart des morts étaient des enfants’ »

Senteurs chants d’oiseaux champs de blé

M. Bearak sur place quinze jours après l’apocalypse.

Récoltent la ferraille des bombes,

espèrent survivre à l’hiver.

Au-delà de l’anecdote s’élève un hymne que nous ne pouvons qu’ébaucher, humbles faiseurs, les oiseaux gribouillant dans l’éphémère saisissant de l’air, les vrais auteurs.

En me rendant dans le potager
tard le soir, j’ai découvert
avec surprise la tête de ma
fille qui gisait sur le sol.
Ses yeux révulsés me fixaient, comme en extase…
(De loin on aurait dit
une grosse pierre, dans un halo de lumière,
comme jetée là par le Big Bang.)
Que diable fais-tu là, lui dis-je,
Tu as l’air ridicule.
Des garçons m’ont enterrée ici,
Fit-elle d’un ton boudeur.

Araki Yasusada, Double Flowering (Floraison double), alentours d’Hirohima, 25 décembre 1945

Cratères. Carcasses de tracteurs. Moutons morts.

          Jarre aplatie en disque ;

insoutenable, « involontaire », non-américain

          Ax Americana ;

loin de la Mecque, à Madou, Tora Bora,

une seule chambre intacte.

Impossible d’enterrer la colère.

La prière est parfaite quand celui qui prie ne se souvient pas qu’il prie.

Tout ce qui est mort tremble. (Kandinsky)

Note : Courriel au journaliste, lui demander s’il y avait des rangées de peupliers.

Pierre de lune aspirée dans l’atmosphère des arts rabougris ; pas de Héros pas de Néron non plus ; la face qui nous regarde cette nuit est pleine.

Comme le dit l’Upanishad Kaushitaki, « le souffle de vie est un. »

Le mot ‘Madou’ est la transcription d’un nom pachtoune tel que le reporter l’a entendu.

‘Madou’, ‘ma douce’.

3

Il s’imaginait être le sage célèbre qui avait réussi à parler au sable du désert.

Pas bien sage à lui de rendre le sable qu’il arpentait aussi fameux.

Était-il sage que cet homme bien habillé entouré de silence continue à babiller quand il n’y avait personne ?

Il y avait beaucoup d’air. Très chaud.

Vingt-et-un pas dans le désert et la route s’efface de la vue. Tout sens de l’orientation quitte l’esprit comme un colibri. Nul ne saurait où vous êtes allé, vous non plus.

Les dunes se déplacent. La route disparaît même si vous ne bougez pas, immobile au milieu. On pourrait engager des gens pour balayer le sable. Mais pour ça il faut de l’argent.

Le silence du Taklimakan est très réputé.

Les Chinois ont construit cette route pour des camions-citernes. Pour leur passage. Et ils passent. Mais cela n’a guère d’importance ; des camions sont à peine des têtes d’épingle.

Il s’imaginait être le sage obscur qui avait appris à parler aux peupliers du désert.

« Comment vivez-vous dans le désert ? » demanda-t-il à un arbre particulièrement robuste, et il attendit. Car les lignes de vie sont d’essence ligneuse.

Dans l’éphémère saisissant de l’air, du rose tourbillonne d’un soleil en adieux, de l’énergie s’élève de dessous son feuillage, ou peut-être est-ce l’homme, l’homme que l’amour tourne lavande.

Et le peuplier du désert de répondre : « Mets une bavette. » Et d’ajouter : « Concède s’il te plaît le mot ‘calme’. »

Et l’homme s’en fut, sans être sûr d’avoir bien compris, sans être sûr d’avoir jamais parlé la langue des peupliers du désert.

Mais il mit une bavette. Il porta toujours sa bavette. De la chambre à coucher à la salle du conseil.

Quand ses collègues de la direction lui demandèrent ce qui se passait, il répondit calmement : « Je reste un petit enfant. »

L’avenir de l’esprit n’est jamais donné.

Evidemment le sage se fit virer.

La route disparut sous ses pieds.

Le sable irrite les premières sentinelles.

C’est la faute de mon vocabulaire, se dit-il.

Il me faut augmenter mon vocabulaire.

4

Commencer à construire la nouvelle Babel là où avant se dressait l’ancienne.

Babel c’est de l’eau qui gèle malgré l’éclat du soleil, par-dessus un grillage de devanture sur Broadway et la 168e rue ; Babel est un glaçon qui vous invite à venir le caresser de la chaleur de votre gant de cuir.

Reconstruire le bas de Manhattan, comme Hiroshima fut reconstruite, si limitée que soit par comparaison la récente destruction, des cormorans se sèchent les ailes dans un courant d’air chaud.

« Kom, tout près, à côté. Germanique : ga, vieil anglais ge, ensemble. Latin cum, avec. Forme suffixée : kom-tra, en latin contra, contre, forme suffixée kom-yo, en grec koinos, commun, partagé. » 

Ainsi : il est venu le temps de jouir, il est passé le temps de jouer à la guerre. (Patriotisme comme libido débile.)

Babel, c’est la seule arme acceptable, une langue dans ta bouche, puis la langue d’une autre dans ta bouche, une langue dans la bouche est la seule arme acceptable et voici que vient la langue d’un autre.

Babel n’est jamais marchandise ; Babel n’est jamais au grand jamais marchandise, puisque la marchandise l’abat.

Libérons le désir de la marchandise, même si la lingerie est désirable ; Babel est contradiction sans hypocrisie, marchandise qui engendre l’amour.

Babel, ce sont des mains sur les épaules, des caresses sur les seins, bois de pommier qui brûle sans cesse, bois de cerisier qui brille sans cesse, brumes qui se dégagent de muscles et de lèvres humides.

Comment rimer tout un séquoia ? Telle est la fleur qui pousse dans le cerveau de Babel.

Babel c’est un ventre aussi plat qu’un livre, une courbe aussi douce qu’une dune, un rêve aussi souple qu’une gymnaste

Un pénis qui se niche dans la bouche, une chatte qui encercle le majeur : le cocon du babil.

Babel c’est le désir d’affirmer quand on sait que c’est impossible, un renflement dans le pantalon aussi doux que le roc où grave le faiseur de pétroglyphes ; Babel c’est un nez trop long qui pourtant vous excite, un rebondissement dans le débat qui vous laisse sans voix, les prophètes bibliques quand ils reculent dans une terreur sacrée, des tunnels dans le crâne qu’aucune étincelle n’a jamais parcourus, apprendre pas seulement à manœuvrer le gouvernail mais à s’y abandonner.

Babel c’est le léopard des neiges dont la présence impose le silence, un tigre que vous devenez au moment où vos paupières se ferment, un chien qui renifle le derrière d’un autre ; Babel est une hyène propre et une hyène sale, une hyène propre et une hyène baveuse, une hyène propre et un suricate au museau affreusement pointu.

Babel est la bulle sans cesse en train d’éclater, les banques en banqueroute, le plaisir qui ne coûte que votre énergie à le créer.

Babel est une série de caresses qui se fondent l’une en l’autre.

Babel implique que vous décidiez de sortir nu-tête sous les tempêtes du Seigneur afin de saisir de vos mains l’éclair du Père et d’offrir au peuple ce don du Ciel, voilé dans votre chant. (Hölderlin)

Comme je suis prêt à t’honorer et à blasphémer contre toi dans un seul souffle, mon esprit mosquée où hommes et femmes se mêlent – Monsieur Dernier Dieu Monothéiste Encore Debout.

Babel est conscience et jouiscience, péni-science et cuni-science, con-sciences qui se goûtent ici et ici et ici…

Hypothèse de travail n°1 : précis pour s’aimer et non bombardement de précision.

5

Les nerfs ensevelis sous la burka, comme prescrit dans certains pays ; le regard qui ne rencontre que la burka, comme cela se passe dans certaines cultures : des territoires entiers où les hommes exigent les uns des autres qu’ils vivent sous la burka.

Pas le techno voile de la culture de consommation mais la techno burka sans trou pour la tête.

C’est une sensibilité sauvage, sauvage et délicate, marquée par la surabondance et la pénurie, scandalisée et anesthésiée par sa propre faim de violence. Ses ados flinguent leur propre école, leurs condisciples, puis se suicident. Leur culture est un masque de mort, la burka son insigne, hordes encagoulées ivres d’un culte de tueurs chosifiés qui font mal sans raison, engendrées par le marketing le plus sophistiqué.

La burka intérieure qui entrave l’apercevoir, la lourde burka qui est en moi, la burka opaque dont la présence nie toute réflexion, la burka obligatoire dans les sphères politiques, la burka en conserve qui cache le corps à son propre érotisme, la fausse opposition entre burka et bikini, et d’autres étranges coutumes de par là-bas : prétendre que le pouvoir ne s’enracine pas dans la pulsion sexuelle, faire porter cette pulsion à des enfants que rien n’y prépare.

Réfléchir sur soi illumine toujours les coins dissimulés, c’est du moins ce qu’enseignent les Lumières, la philosophie qui imprégnait les pères fondateurs : ‘l’œil qui ne veut pas voir dépérit’ (Duncan).

Pas d’Orientalisme, pas d’exotisme, pas de déshumanisation de l’autre : nos citoyens refusent désormais de porter la burka noire ou turquoise.

Pas de refuge dans le statut de victime, dans l’amnésie uniforme, dans la subjectivité encagoulée : les Américains ne veulent plus jeter de toile d’emballage sur ce qui se passe ailleurs dans le monde, ne veulent plus loucher vers le monde de derrière leur burka de sécurité.

Pas de nationalisme qui nous aveugle sur les terribles crimes de la Nation : le Procureur Général ne jettera plus de burka sur les crimes qu’il commet lui-même, ni le Ministre de la Défense.

Pas de fausse modestie, pas de faux-fuyants ; la Présidence et autres instruments du capital ne sont plus cachés par leur diverses et multiples burkas.

Les papiers qui s’envolent des fenêtres en feu de la Tour de Babel indiquent que les mots sont tout ce qui reste ; le papier survit là où se brisent os et poutres. Aussi Babel n’est jamais burka et les hommes doivent honorer les morts avec des mots. 

Babel survit à la révélation de son propre mystère, comme les femmes ; la burka n’est  que sa masse sans forme.

La burka c’est le triomphe du masculin sur le féminin, qui bannit le féminin de la vie publique, comme les mots sont bannis de la vie publique dans une culture où la réalité des mots est cachée.

Babel c’est le masculin qui aspire à atteindre le féminin et sans cesse échoue, et retombant se met à se vivre dans tout son potentiel de semence.

Babel est l’ambition féminine et la potentialité de toute chose, y compris de ces cellules spécialisées qui aspirent à la verticalité.

Si seulement on pouvait s’emparer des étoiles mortes et rassembler toutes ces pierres en un seul lieu pour construire une tour…

Et pourtant le corps flotte dans un placenta de mots et aucun mot n’est compréhensible s’il n’émerge tout frissonnant d’entre les jambes, nu comme l’espace entre les jambes et en un clin d’œil devient hurlement, puis retombe, n’est plus que les mots qu’il a rapidement dispersés…

C’est une petite épine qui perce le ballon géant. (Oppen). C’est le sperme dans sa course à l’œuf. Ce nerf qui n’a rien à voir avec la sécurité ou la contre-sécurité.

Hypothèse de travail n°2 : précis pour s’aimer et non bombardements de précision.

Et plus jamais la burka.

6

bulle libido cerveau Pentagone réclusion
village Allah chants d’oiseaux sœurs lavande
métal mystère Emir Américain glaçon
enfants marguerites plumes torchis phallique
mouton Quetzalcoatl aéroport orphique Président
feu de vie bavoir fermier féminin potager
pierre de lune Mecque Manhattan Madou perception
pierre de lune Mère peuplier barrage prière
Ax courriel halo fille centre-ville
baiser oriental précision deuil écossais

7

Ce que l’on vénère n’est pas en haut. Tu l’as souvent embrassé près des flancs lisses du chêne vivant, ce qui explique que tu le sais à la périphérie, pensée visuelle et non visuelle, un allant mouillé entre les jambes, un lien entre réalités contingentes et la tour de Babylone, pour lequel il nous faut encore trouver un mot adéquat.

Les pots de fleurs se cassent tout autour, les carapaces de tortue perdent leurs marques en cet instant où la ville semble se défaire. C’est comme la Révolution Culturelle qui recommencerait, les Pères envoyés à la campagne, la rupture définitive avec la Mère, Central Park qui s’étire au ralenti vaste espace parsemé de passants figés dans leur incrédulité. Tu savais que ta peau aurait à jamais faim, que les larmes et leur accompagnement sonderaient à jamais l’absence de mots ; des affiches en Gros Caractères seraient la grande affaire du jour, et aller bousculer des repaires de tigres. En décembre de l’eau verte stagne dans le cratère.

Pourtant « la guerre insatisfaite et plus profonde sous et derrière la guerre déclarée » (Duncan), les conflits d’égoïsmes,  les hooligans de la démesure, les milices, les politiques du chaos, le pouvoir du pétrole, tout cède à une dialectique plus vaste. L’abondance explose de partout, la plénitude passe à toute allure, d’autant plus déchirante qu’elle est belle : rochers et soleil aveuglant.

Et les langues étaient tant étonnées que chacun devenait étranger à son ami si bien que même mari et femme ne savaient plus comment se parler… des assassins occupés en plein jour, et il ne reste que ces perceptions disposées en petits paquets de résolution dynamique, mémoire et anticipation face à face, sachant depuis toujours que le devoir imposé est quasi impossible : comment récupérer les mots de la tribu ? Confondant.

Le sable irrite les premières sentinelles.

« Sauvez ceux qui pleurent » (Eluard).

Ce que l’on vénère n’est pas en haut. Car nous sommes déjà à l’étage supérieur. Comme Bina, en bengali, désigne l’instrument dont Saraswati, la déesse de l’étude,  se devait de pincer les cordes. Sens comme ces cordes sont tendues. Souviens-toi de ces livres aux couvertures et pages de titres arrachées, et donc sans titres ni auteurs : des mots lus dans leur forme la plus pure, des livres acquis en douce, un incendie dont on accepte enfin qu’il est impossible à éteindre.

Ce que l’on vénère n’est pas en haut. Car nous sommes au niveau du sol. Parmi des plantes mystérieuses tu te baignes dans les rayons de celle qui est ton soleil et pourtant est couchée en dessous de toi, comme une fondation. Fais glisser tes doigts entre ses orteils. Fissures d’une source qui révèle merveille sur merveille.

Les choses s’assemblent bien dans leur propre rondeur ; une cigogne perche sur le cyprès, partie de tout un écosystème, sans capitale ni centre.

Le temps vraiment rajeunit.



Lire encore…

HULSE : La mère des batailles (poème, 1991)

Temps de lecture : 12 minutes >

Lire ce poème de Michael HULSE m’a profondément émue : il démontre, me semble-t-il, combien il est légitime de nous intéresser à l’antiquité, non tant pour ce qu’elle a d’insolite que pour ce qu’elle exprime de vérité persistante à travers les siècles. Le poème actuel et le mythe d’hier habitent le même désert ; les dangers qui jadis menaçaient Nippur, Uruk et Babylone pèsent aujourd’hui sur le Koweït et l’Iraq. Les cités antiques ont été maintes fois détruites par la décision d’un dieu, d’un tyran ambitieux ou d’un jeune officier en campagne.

La Mère des Batailles s’appelait jadis la déesse Ishtar. Changeante en amour et terrible dans la guerre, elle était redoutée et adorée par les envahisseurs arabes (sémites) au 3e millénaire avant notre ère. Elle emprunta son statut et certains de ses attributs à une déesse plus ancienne appelée Inanna.

Inanna, patronne des greniers et des bercails, de la pluie et de la tempête, appartenait, elle, aux Sumériens, un peuple non-sémitique de Mésopotamie dont les origines nous restent obscures. Au début, les dieux étaient essentiellement domestiques, s’occupant des troupeaux et des cultures de dattes, comme le berger Dumuzi, l’époux d’Inanna. Ils étaient le pouvoir et la présence des grandes forces naturelles : le vent, l’ouragan, les eaux créatrices de vie.

Alors comme aujourd’hui les dangers étaient nombreux : les inondations des deux grands fleuves, le Tigre et l’Euphrate, la famine, les épidémies, et… la guerre. Non seulement la guerre entre cités, mais aussi les invasions venant des montagnes de l’est et du désert à l’ouest et au sud, là où se trouvent maintenant l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Un des mythes sumériens raconte le voyage de la déesse Inanna au Pays-dont-on-ne-Revient-Pas. Ce récit, écrit en sumérien, fut traduit en akkadien, la langue sémitique des envahisseurs, avec leur déesse Ishtar comme héroïne. Le poème de Hulse recrée le mythe, même si, comme il l’admet, son héroïne tient davantage d’Ishtar, la déesse de l’amour et de la guerre, que d’Inanna, figure à la “diversité infinie”. Il s’agit d’un des grands archétypes mythiques qui traversent l’histoire. La descente aux enfers, où la déesse est dépouillée en sept étapes, est fidèlement reproduite dans le poème : comme il l’indique dans sa postface, “la ligne directrice de l’expérience humaine est d’une constance effrayante”.

Le récit ne dit jamais pourquoi la déesse entreprend ce voyage, mais elle sait ce qu’elle veut. Non contente de dominer la terre et le ciel qui sont son domaine propre, elle veut régner sur l’enfer, le domaine de sa sœur, la sinistre Ereshkigal, maîtresse de la Grande Terre. Tout d’abord elle s’équipe de toutes les armes du pouvoir : sa couronne, ses sandales, ses bijoux de lapis lazuli, son bâton d’arpenteur, son mascara, et sa robe de reine. A chaque gardien qu’elle rencontre, elle est rituellement dépouillée d’un de ces attributs, de sorte qu’elle se présente nue et sans défense devant le trône d’Ereshkigal. Avec les juges du Monde d’En-Bas, celle-ci la condamne à mort, à moins qu’elle ne trouve quelqu’un pour prendre sa place.

On a découvert les tablettes sur lesquelles ce récit est gravé au début du XXe siècle. La plupart proviennent de Nippur sur l’Euphrate. C’est entre autres le professeur S.N. Kramer, de l’université de Pennsylvanie, qui est parvenu à les déchiffrer et à les traduire.

Nancy Sandars (traduction Christine Pagnoulle)


1. Bombardement

I

Dame du cyprès et du cèdre
Dame du pays entre les fleuves
Dame du silence des pierres
silence poussiéreux dans l’oliveraie
silence poussiéreux dans le vignoble il
trimait toute la matinée toute
l’après-midi le soir il dit
tu ressembles à Madonna à Marilyn
Monroe à Greta Garbo à Jean
Harlow il dit tes seins
sont comme des grappes de dattes comme
des grappes de raisins sur la vigne
comme des grappes de bombes qui s’écrasent
la voix du B52 se fait entendre dans le pays

II

Dame du pays entre les fleuves
Dame d’Uruk et de Babylone
des souks des allées des ruelles
recoins secrets des escaliers fentes
dans le rocher refuges souterrains
silence poussiéreux dans l’oliveraie
silence poussiéreux dans le vignoble il
trimait toute la matinée toute
l’après-midi le soir il dit
c’est comme pour baiser faut
viser juste mon pays c’est
pour toi et alors tes bombes elles l’aplatiront

III

Dame des armées et des amours
Dame des eaux et de la terre
Dame des stratoforteresses
qui se déchargent sur Nasiriyeh il
savait tous les recoins secrets savait la fente
le poster détachable la résolution de l’ONU
il dit que c’était ajusté comme un noyau
dans une pêche il dit que ta chatte fallait
qu’elle soit le magot le plus juteux
où il avait jamais misé sa paie
faut qu’on l’entube ce trou du cul
allez sur le ventre Madame
hé Saddam le 52e
s’amène s’amène
sodome sodome

IV

Dame de la mauve et de l’anis en broussaille
Dame des silences poussiéreux
de l’oliveraie du fleuve du vignoble
il planqua ta culotte odorante dans son casque
le parfum de tes faveurs lui donnait du cœur
tuer devint plaisir, Noble Dame
toute la matinée toute l’après-midi oh
Dame du jardin et le
soir il dit je voudrais être mort
je voudrais être avec ceux
qui gisent dans un étui en plastique à tirette
et glissent dans un sommeil dont ils ne s’éveilleront pas

2. La Danse du Masque à Gaz

I

Garcia m’a dit qu’il a sur lui des cartes
cartes noires cartes de mort
as de pique j’ai dit
pourquoi cinq et pas cinquante
Garcia a dit que d’après ses comptes
il y avait toutes les chances qu’il soit
en sixième position pour la faucheuse
il enrage qu’on lui laisse pas porter
son foulard Rambo il a laissé son sperme
congelé à San Diego
ainsi donc
je suis assise au soleil
à nettoyer mon M-16 et
je me sens immortelle
je chantonne l’air du
baladeur merveilleux
conseiller et je suis
loin de la scène au
Koweït je suis dans une autre
vie et je suis sous la table
avec Salvador et j’embrasse
sa chair comestible doux Jésus
fais que je survive que je
rentre vivante que l’on me
jette encore hors du Bistro
Tocqueville chez nous à Drayton
oh je
veux connaître la chair
le corps et le sang
je veux mon propre messie et
son nom ne sera pas
Norman Schwarzkopf
là plus loin
ce mec c’est Brinkofski
avec ses lunettes noires de mafioso
il traîne son M-60
et son hélicon l’air
super cool je l’adore
vous pas ?

II

Je n’arrête pas de me dire
que je suis immortelle immortelle
je ne puis oublier
le berger que j’ai vu dans
la tempête de sable l’autre matin
pour la protéger il enfouissait
une chèvre dans les plis
de sa cape stoïque
notre jeep rentrait au camp
et il y avait Garcia
et Eddie Dumuzi
qui dansaient la Danse du Masque à Gaz
se contorsionnant comme si
leurs tendons étaient coupés mais
que la vie les agitait encore de spasmes
ainsi donc
proclamez-moi immortelle au soleil
la déesse du M-16
il faut bien nettoyer son arme
et je continue à chanter tout haut
méprisée et rejetée
Garcia Dumuzi
je vous adore
Dumuzi
rassemble les statistiques
il m’a dit que les soucis
éveillent Schwarzkopf
15 à 20 fois par nuit
j’ai dit dis-moi Eddie tu veux
dire qu’il lui arrive de dormir

III

Proclamez-moi immortelle
mon corps est étanche
je me sens bien dans mon body
bottes tenue de campagne
avec ma ceinture et mon couteau
mon M-16 mon baladeur
je suis vivante
et je vais descendre
à l’abîme
au palais
de lapis lazuli

3. La descente

I

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la première porte
il lui prit les écouteurs des oreilles
détacha le baladeur de sa ceinture

pourquoi m’as-tu pris le baladeur
une femme a besoin de sa musique il lui faut
les rythmes du corps il lui faut les
rythmes de l’esprit

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

II

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la deuxième porte
il lui prit le M-16 des mains
enleva le chargeur

pourquoi m’as-tu pris mon M-16
on ne t’a rien appris une
femme a besoin de son arme veut sentir
qu’elle peut se défendre

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

III

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la troisième porte
il prit le couteau qui dormait à son côté
défit la boucle de la ceinture à sa taille

pourquoi as-tu pris mon couteau et ma ceinture
on ne t’a jamais dit qu’une femme
doit défier et subvertir le
code du mâle
silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

IV

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la quatrième porte
il prit les lourdes godasses d’ordonnance
lacées haut au-dessus de la cheville

pourquoi m’as-tu pris mes godasses
les hommes sont tous les mêmes ils veulent
vous empêcher de marcher pour pouvoir dire
que vous avez de jolis pieds

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

V

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la cinquième porte
il prit la tenue de campagne
ce camouflage de sa chair

pourquoi as-tu pris ma tenue de campagne
les hommes sont tous les mêmes ce qu’ils veulent
c’est vous voir en déshabillé et puis
mieux encore déshabillées

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

VI

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la sixième porte
il prit le body italien
dépouilla son corps de sa seconde peau

pourquoi m’as-tu pris mon body
tu sauras que je porte de la dentelle noire
pour me faire plaisir à moi seule
j’espère que cela te suffit

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

VII

Elle descendit au palais de lapis lazuli
l’abîme le monde d’en-bas la grande fosse

à la septième porte
il prit le cordon entre ses cuisses
tira le tampon qui stoppait le sang

pourquoi as-tu pris mon immaculée
ceci est mon corps ceci est mon sang
je suis nue et sans défense ceci
est une femme

silence Inanna
telle est la loi du monde d’en-bas
il faut obéir à la loi

4. Rédemption

I

Ils ont dit que j’avais gazé les Kurdes
les juifs les gitans les homosexuels les soldats
d’Abyssinie et d’Ypres
j’ai dit que j’étais nue et sans défense

Ils ont dit que j’avais déversé du napalm sur le Vietnam
bombardé Dresde et Hiroshima
et tué des innocents au pont de Nasir
j’ai dit que j’étais nue et sans défense

Ils ont dit que j’étais au Palais d’Hiver
à Amritsar à Lidice que je massacrais
les Incas les noirs les aborigènes
j’ai dit que j’étais nue et sans défense

Ils ont dit que je dirigeais Auschwitz et le Goulag
que j’étais la ciguë bue par Socrate
le vinaigre tendu au Christ
j’ai dit que j’étais nue et sans défense

II

Dans l’abîme mes juges m’ont jetée à terre
accusée insultée appelée
Dame des F-16 et des MIG
des Patriots et des Scuds ils m’ont craché
au visage barbouillé les seins de merde
ils ont porté un rasoir à mes lèvres
ils ont dit que je leur ferais la même chose
et puis ils ont dit que j’étais libre de m’en aller
à une condition
que j’envoie
prendre ma place dans l’abîme
celui qui était mon cyprès et mon cèdre
mon lis et mon épine mon amour et ma guerre

III

J’ai pensé à Saddam
ses bras de seize mètres
coulés à Basingstoke
par Tallix Morris Singer
en métal recyclé
des fusils d’Irakiens morts
dressés brandissant
l’épée de Qadisiyya
autour des ruines le sable
à l’infini étendue plate
et solitaire
j’ai
pensé à Norman la Tempête
fou d’opéra et
de ballet magicien
amateur jonglant avec
l’allemand et le français et
humainement préoccupé
des pertes en hommes
à sa femme chez nous à Tampa
Floride soucieuse
de savoir si Norman
se nourrit correctement
j’ai pensé
à Garcia à ses as
et à son sperme congelé
à Brinkofski avec ses lunettes noires
et son hélicon astiqué
à la Danse d’Eddie Dumuzi
avec en poche la queue
d’un serpent à sonnettes
tué à Fort Worth
comme porte-bonheur
puis
j’ai pensé à mon Salvador
chair de ma chair
sang de mon sang
amant mortel
marchant sur mes
eaux
avant qu’enfin
je me souvienne du berger
aperçu dans la tempête de sable
l’autre matin protégeant
une chèvre enfouie dans les
plis de sa cape
et j’ai su

5. Lamentation pour le berger

Changé il est changé il
est empoussiéré de silence

mon cœur est chant d’oiseau dans un désert

(11 février 1991)


Commentaires de l’auteur

  1. Ce poème est écrit par un non-combattant. Comme ce qu’il propose n’est pas vu “du poste de pilotage d’un chasseur ou d’un Sherman“, il me semble important de rendre compte de sa genèse.
  2. Le poème utilise le mythe sumérien de la descente aux enfers d’Inanna telle qu’elle est rapportée dans les Poèmes du Ciel et de l’Enfer en Mésopotamie antique (Poems from Heaven and Hell from Ancient Mesopotamia, traduits par N.K. Sandars, Penguin Classics). J’ai trouvé que l’histoire d’Inanna, patronne des régimes de dattes, de la terre fertile, du grenier et de l’étable, me permettait d’analyser la signification anthropologique et mythique de la Guerre du Golfe, et par là, peut-être, de toutes les guerres. Je ne prétends pas que cette approche anthropologique et mythique soit la seule valable. Pas plus que je ne prétends qu’il faille extrapoler du texte des prises de position politiques. Le poème que j’ai écrit est un poème de deuil, de l’âpre beauté du deuil. Son but n’est pas d’affirmer une vérité unique ou de désigner un coupable ou d’approuver les interprétations proposées par les dirigeants, les porte-parole ou les médias des parties en présence. “Qu’est-ce que la liberté d’un écrivain ?, demande Nadine Gordimer. Pour moi, c’est son droit d’affirmer et de proclamer une vision personnelle, intense et profonde, de la situation dans laquelle il trouve la société où il vit. Pour pouvoir travailler du mieux qu’il peut, il doit prendre (et l’on doit lui donner) la liberté de se démarquer des goûts, des principes moraux et des interprétations politiques dominantes à son époque.
  3. Ces derniers temps, j’ai par deux fois raté l’occasion d’agir en membre adulte d’une société démocratique. Le 12 janvier 1991, j’étais à Londres pour la représentation de la pièce de H.W. Henze, L’Idiot (d’après Dostoïevski), pour laquelle BBC Radio3 m’avait chargé de traduire les Paraphrases d’Ingeborg Bachmann. La représentation était à 16 heures. Ce samedi-là, j’aurais fort bien pu, avant, participer à la marche de Hyde Park à Trafalgar Square qui réclamait une prolongation des sanctions jusqu’à ce qu’elles fassent de l’effet. Mais je n’avais pas envie de faire l’effort et je me suis retrouvé dans l’East End, à visiter des ateliers d’artistes avec des amis avant de me rendre au Barbican. Quinze jours plus tard, un ami allemand m’a demandé de participer à la manifestation de 26 janvier à Bonn, et j’ai refusé. A l’époque, j’étais écœuré par l’autosatisfaction que je croyais déceler chez les pacifistes allemands et j’avais accepté la guerre comme une nécessité qu’il fallait mener à terme. J’ai toujours des doutes sur la valeur qu’aurait pu avoir l’un ou l’autre geste, mais je regrette de ne pas les avoir posés.
  4. En Allemagne, les pacifistes ont invité ceux qui soutenaient leur requête d’une paix immédiate dans le Golfe à suspendre un drap blanc à leur fenêtre. En parcourant les rues de Cologne avant de retourner en Grande Bretagne (le 2 février), j’avançais dans un décor de façades affichant leur reddition. C’était à la fois théâtral et vraiment émouvant. Une semaine après mon arrivée en Angleterre, il y avait dans les journaux des photos des fenêtres de l’arrière du 10 Downing Street après l’explosion d’une bombe de l’IRA. Des rideaux blancs retombaient en signe de reddition.
  5. J’ai passé un mois à la maison des écrivains de Hawthornden Castle, près d’Edinbourg. Au mur de la salle où nous travaillions, je fixais des photocopies d’articles et de photos que je m’étais mis à rassembler, souvent agrandies à plusieurs fois leur format d’origine. Il y avait entre autre une photo du sergent Susan Kyle en train d’inspecter le canon de son M-16, les écouteurs de son baladeur aux oreilles, une bouteille d’Evian à côté d’elle. Une autre montrait deux marines anonymes en train de danser la Danse du Masque à Gaz, sans explication. Et le sergent Robert Brinkofski, son M-60 et son hélicon. Et des articles sur les bombardements, sur des déserteurs irakiens, sur les réactions des familles des victimes. J’ai affiché aussi les métaphores agressivement sexuelles qu’affectionnent les militaires interviewés. Le 9 février, j’ai écrit la première partie du poème. Dans sa première version, elle comportait des extraits d’articles, photocopiés dans mon propre texte, mais j’ai abandonné ce procédé dès le lendemain. Le 10 février, j’ai revu la première partie, écrit la deuxième, puis complètement réécrit la première. Le 11 février, j’ai écrit les troisième, quatrième et cinquième parties. Il m’est rarement arrivé d’écrire aussi facilement et naturellement. Le poème combine des préoccupations de longue date et d’autres plus récentes.
  6. Cette pièce où j’affichais mes trouvailles est devenue un lieu à la fois émouvant et grotesque. Peut-être la plus grotesque de toutes les ironies était que j’étais là à écrire ce poème dans un endroit aussi beau que Hawthornden, loin de l’horreur qui suscitait l’écriture. J’ai affiché, agrandie plusieurs fois, une manchette de supplément du dimanche dont l’obscénité semblait ne s’appliquer que trop bien à moi aussi : “Vie des noceurs par temps de guerre“.
  7. Ce n’est pas à moi d’interpréter le poème, mais je voudrais relever quelques points. Le poème gomme la distinction entre Ishtar, déesse babylonienne de l’amour et de la guerre, et Inanna, mais garde le nom d’Inanna, attribue le rôle au sergent Kyle, et conserve le schéma de la descente aux enfers, son retour et la mort du berger. Le berger de mon poème est anonyme parce que je l’ai décrit à partir de la photo d’un berger dont on ne mentionne pas le nom, abritant une chèvre dans une tempête de sable. Le nom du berger dans le mythe sumérien est Dumuzi et j’ai pris la liberté de l’attribuer à un autre personnage. Le nom Dumuzi correspond à l’hébreu Tammouz, en grec Adonis ; les mythologies ont tissé un réseau de correspondances à travers un vaste espace de temps et de lieux, ce qui me semblait justifier une grande liberté dans l’écriture, comme de reformuler le Cantique des Cantiques ou les Lamentations pour Bion dans le cadre du mythe sumérien quand cela m’arrangeait, et d’accoler aux termes antiques des éléments pris aux journaux : les cartes de mort, les dépôts dans des banques de sperme, le montage d’une gigantesque statue de Saddam Hussein, les soucis de l’épouse du Général Norman Schwarzkopf.
  8. Interpréter la Guerre du Golfe à travers le mythe sumérien, ce n’est ni se détourner du fait politique, ni se résigner devant l’éternité. C’est souligner que si les détails anthropologiquement significatifs peuvent varier, la ligne directrice de l’expérience humaine est d’une constance effrayante. Faute de le reconnaître, nous sommes condamnés à la répétition sans fin de l’histoire. Je ne suis d’ailleurs guère optimiste : je pense que c’est précisément ce qui va se passer. Le berger n’est pas un messie rédempteur. Il n’y a pas de rédempteur. Athée convaincu, je crois qu’il y a seulement des bergers et des chasseurs. Le moment essentiel, le moment de beauté et de deuil, c’est le moment d’horreur et de tendresse devant la mort innocente, et ce moment appartient tout autant à la réalité quotidienne qu’au mythe.

Michael Hulse (février-août 1991)



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DUBUS : Perce-oreille (2016, Artothèque, Lg)

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DUBUS Corinne, Perce-oreille,
(estampe, 60 x 40 cm, 2016)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Corinne DUBUS (née en 1975) est illustratrice de livres pour enfants. Elle est diplômée de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles en 2001 et a aussi fréquenté l’Atelier de gravure de l’Académie de Dessin de Watermael-Boitsfort. Elle est membre de l’atelier Razkas depuis 2009, où elle pratique principalement la gravure en relief. La couleur et les matières sont des éléments importants de son travail. Elle joue avec les superpositions et les transparences, mais explore aussi les possibilités offertes par la gravure en tant qu’outil d’expérimentation et à partir des matrices gravées aime faire des tirages uniques. (d’après CENTREDELAGRAVURE.BE et  CCJETTE.BE)

Cette estampe est réalisée à l’aide de plusieurs matrices gravées sur Tetrapak (oui, ces emballages de boissons bien connus…). La matière des ailes est rendue par l’application de papier-bulle encré. En juxtaposant les diverses parties de l’animal, Corinne Dubus propose une œuvre unique et ludique, qui fait partie d’une série d’insectes tous différents.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Corinne Dubus | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

HUSQUINET : Sans titre (1987, Artothèque, Lg)

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HUSQUINET Jean-Pierre,  Sans titre (issu de la série “Sept abstraits construits”)
(sérigraphie, 62 x 52 cm, 1987)

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Jean-Pierre Husquinet

Jean-Pierre HUSQUINET est né à Ougrée en 1957. Il fait ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Liège. En 1980, il se spécialise dans la technique de la sérigraphie. Il est le fondateur et animateur des éditions Heads and Legs à Liège, éditions spécialisées dans la publication de sérigraphies d’art construit. Jean-Pierre Husquinet se livre dans les années 1990 à des expérimentations liant la pratique sculpturale et la musique. (d’après CENTREDELAGRAVURE.BE).

Sérigraphie issue d’un recueil collectif intitulé “Sept abstraits construits” rassemblant des estampes de Marcel-Louis Baugniet, Jo Delahaut, Jean-Pierre Husquinet, Jean-Pierre Maury, Victor Noël, Luc Peire et Léon Wuidar (imprimeur et éditeur : Heads & Legs, Liège). Lors de sa parution, en novembre 1987, le recueil complet fut présenté à la Galerie Excentric à Liège dans le cadre d’une exposition intitulée Constructivistes Belges. (d’après CENTREDELAGRAVURE.BE)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jean-Pierre Husquinet | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

VIENNE : Élégie (poème, 2021)

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Souvent je marchais immobile au bord de tes yeux
Retenu par tes cils, parfois heureux

Caressant dans un épais silence
Les blessures amères des amants
Les contours de ton absence
L’ombre pourpre des baisers

J’espérais encore quelque soir
Être le peintre de ma vie
Les ailes bleuies d’espoir
Voler comme l’on danse

Souvent je marchais immobile au bord de tes yeux
Retenu par tes cils, parfois heureux

Le temps s’écoulait comme une larme
Et je rêvais d’être mort

Philippe Vienne

  • Illustration : Zao Wou-Ki, 14.03.92 © Dennis Bouchard / Zao Wou-Ki

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | source : inédit  | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Dennis Bouchard / Zao Wou-Ki


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THANNEN : Tanz bei Abenddämmerung II (2011, Artothèque, Lg)

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THANNEN Jacques, Tanz bei Abenddämmerung II 
(lino-xylogravures, 25 x 60 cm, 2011)

 

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Né en 1955 à Verviers, Jacques THANNEN a été formé à l’Académie des Beaux-Arts de Verviers et à l’Académie Internationale d’Eté de Wallonie. Depuis 1985, il participe à plus de 150 expositions dont de nombreuses biennales et triennales internationales de gravure. Ses œuvres ont été acquises par une dizaine d’institutions publiques et privées en Belgique et à l’étranger. Il a reçu le Grand Prix de la ville de Verviers en 1987. Dans les travaux les plus récents, des xylogravures essentiellement, se retrouve l’apprivoisement d’éléments, d’images antagonistes qui insufflent à l’œuvre vivacité et harmonie. (d’après CULTUREPLUS.BE)

“Danse au crépuscule” est la traduction du titre de cette œuvre. Il d’agit d’une estampe de nature mixte : à la fois gravure sur bois et sur linoléum. Dans cette série de “danseuses”, très synthétiques et graphiques, l’artiste explore les combinaisons de formes et de couleurs, mais travaille également sur la matière permise par les diverses techniques utilisées.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jacques Thannen | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

SANTOLIQUIDO Giuseppe, L’été sans retour (2021)

Temps de lecture : 4 minutes >

La vie se gagne et se regagne sans cesse, à condition de se convaincre qu’un salut est toujours possible, et de se dire que rien n’advient qui ne prend racine en nous-mêmes.

Italie, la Basilicate, été 2005. Alors que le village de Ravina est en fête, Chiara, quinze ans, se volatilise. Les villageois se lancent à sa recherche ; les jours passent, l’enquête piétine : l’adolescente est introuvable. Une horde de journalistes s’installe dans une ferme voisine, filmant le calvaire de l’entourage. Le drame de ces petites gens devient le feuilleton national.

Des années après les faits, Sandro, un proche de la disparue, revient sur ces quelques mois qui ont changé à jamais le cours de son destin.

Roman au suspense implacable, L’été sans retour est l’histoire d’une famille maudite vivant aux marges du monde, confrontée à des secrets enfouis et à la cruauté obscène du cirque médiatique.”

Les années se sont écoulées, désormais, pareilles à une seule et longue journée, et je ne sais plus trop par quel bout prendre toute cette histoire. Longtemps je me suis mesuré à mes remords, cherchant à les exiler aux confins de ma mémoire sans y parvenir. Toujours, ils remontent à la surface. Avivent les plaies. Mais je n’ai plus le choix. Quinze ans déjà que j’ai quitté Ravina. Avec le temps, le passé s’embrume, les visages et les voix s’estompent, et aussi les silhouettes, les paysages. Car dans l’histoire que je me résous enfin à raconter, les hommes sont indissociables de la nature qui les a vus naître et dont ils sont le portrait le plus fidèle, effrayante de beauté et d’âge. Cette histoire est d’abord celle d’une famille, et plus encore d’un homme. Son nom était Pasquale Serrai, même si à Ravina tout le monde l’appelait Serrai, uniquement Serrai, en insistant sur la dernière syllabe, comme lorsque vous échappe un long cri de douleur.


Giuseppe Santoliquido © lecho.be

Giuseppe Santoliquido est un auteur belge qui a gardé vivaces ses racines italiennes au point d’être le spécialiste auquel la RTBF et d’autres médias de la presse écrite se réfèrent régulièrement pour éclairer la politique de la péninsule ; car il est aussi essayiste et politologue.

Et vous allez voir que toutes ces spécialités se conjuguent dans cet excellent roman, son troisième, qui paraît dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard. Les deux premiers, déjà très remarqués et primés chez nous, étaient parus chez de très honorables éditeurs belges mais être publié en France vous donne évidemment une tout autre audience.

Au cœur d’un drame familial dans les Pouilles

Nous sommes dans un village du Salento, au sud des Pouilles, où s’est déroulée il y a une dizaine d’années une tragédie intrafamiliale. Une jeune fille de quinze ans disparaît entre sa maison et celle de sa cousine où elle passait le plus clair de son temps. Quelque temps après on découvre son corps dans un fossé, dans le champ de son oncle. Cette affaire a déclenché un battage médiatique sans précédent, un peu à la mesure de l’affaire Dominici dont les plus anciens parmi nous se souviennent.

Et c’est un peu le même scénario ici, une famille de paysans qui se déchire, des mensonges, des jalousies, des aveux rétractés, des faux témoignages qui vont faire les choux gras de toutes les télévisions italiennes venues s’installer, 24 heures sur 24 heures dans la cour de la modeste ferme. Un emballement médiatique qui va déclencher un tourisme de l’horreur et transformer ce drame intime en spectacle populaire, avec une confusion des genres entre le reportage en direct, l’instruction et le divertissement. Dans une totale impudeur, faut-il le dire. Et cette berlusconisation, cette vampirisation d’une tragédie familiale inspire à Giuseppe Santoliquido un roman qui, a contrario, est non seulement d’une parfaite dignité et d’une grande pudeur, mais il lui permet de prendre une hauteur, à la fois littéraire et éthique.

Tout cela se déroule dans cette si belle campagne du Sud, dans les oliviers et sur des collines que survolent de ravissants papillons bleus, alors qu’en contrebas se nouent des amours sincères et beaux, que dans un garage un piège se referme sur une jeune fille et que dans les ruelles, des forts à bras jouent les justiciers. Mais qu’est-ce donc qui a tué l’adolescente ? Telle est la question posée ici, plus encore que de savoir “qui” l’a tué et pourquoi. Mensonges, délations, erreur judiciaire et aveux arrachés face caméra auraient-ils eu lieu si les stars des émissions les plus regardées ne les avaient pas sollicités en direct ? Ont-ils faussé les débats ? Ou n’ont-ils fait que placer la Nation au chevet d’une famille éplorée ?

Quelles sont la place et la responsabilité des médias dans des affaires judiciaires ?
ISBN 978-2-07-291575-8

Giuseppe Santoliquido pose la question dans le livre, en suivant le déroulé des événements, raconté bien des années après par un narrateur qui est resté très attaché à ce village déchiré. Et la douceur, l’attention de ce jeune homme à l’égard de ce pays de l’enfance, donnent toute la mesure du désastre, de la perte de l’innocence, et de la laideur d’une sous-culture qui alimente les plus bas instincts.

Mais sous la très belle plume de Giuseppe Santoliquido nous savourons aussi les expressions populaires, les traces de paganisme qui demeurent dans les superstitions, et les dictons, et nous mesurons tout ce qui s’est perdu et qui soudait les habitants dans ces campagnes où règnent désormais l’ennui et le chômage. Les liens solidaires, les rites saisonniers donnaient il n’y a pas si longtemps, une identité et une place à chacun. Avec ce que cela avait d’étouffant mais aussi de structurant et de chaleureux.

Plongez dans cette fascinante histoire, rondement menée et superbement écrite.  [d’après RTBF.BE]

  • illustration en tête de l’article : Matera (Basilicate) © leroutard.com

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : lecho.be ; leroutard.com


Plus de littérature…

GIDE : Voyage au Congo (1927-28)

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Le site du Centre d’Etudes Gidiennes (sic) nous éclaire un peu plus sur la visite d’André GIDE (1869-1951) au Congod’avant les événements (selon l’euphémisme traditionnel des anciens coloniaux belges) :

“De son voyage en Afrique équatoriale française, entrepris avec Marc Allégret en 1925-1926, soit juste après la fin de la rédaction des Faux-Monnayeurs, Gide tire deux œuvres, publiées à quelques mois d’intervalle : Voyage au Congo, sous-titré Carnets de route (1927) et Le Retour du Tchad, sous-titré Suite du Voyage au Congo, Carnets de route (1928). La première évoque le début du voyage, de la traversée de Gide vers l’Afrique en juillet 1925 à son départ de Fort-Lamy en février 1926 (nom donné par les colons à l’actuelle capitale du Tchad, Ndjamena) ; la seconde prend le relais, en relatant le trajet retour, depuis la remontée du Logone en février 1926, jusqu’au départ de Yaoundé en mai de la même année.

EAN 9782070393107

Toutes deux présentées sous la forme d’un journal, ces œuvres ne sauraient pourtant apparaître comme de simples « relation[s] de voyage » (Paul Souday) : si l’écrivain y livre en effet un témoignage personnel sur son voyage en Afrique équatoriale française, au point de partager par exemple les lectures (la plupart du temps anachroniques et classiques) qui l’y ont accompagné, se mêle pourtant à ces observations quotidiennes un ensemble de réflexions plus générales, de nature sociale, économique, politique parfois, qui confère à son témoignage une portée sinon polémique, du moins critique. Le travail de recomposition entrepris, qui amène Gide à repenser la structure du journal en chapitres, et à ajouter, le plus souvent en notes ou en appendices, des précisions relatives aux difficiles conditions de travail des colonisés, ou aux injustices dont ceux-ci sont victimes, souligne la manière dont le voyage, initialement entrepris par curiosité, a éveillé chez l’écrivain une conscience critique voire politique.

Après la publication, au début des années 1920, d’une trilogie de “défense et [d’]illustration” de l’homosexualité (Corydon, Si le grain ne meurt, Les Faux-Monnayeurs), ces deux œuvres dans lesquelles Gide prend position contre les dérives du colonialisme poursuivent ainsi, en la renforçant, la veine engagée de son écriture. Elles confèrent à l’auteur, de son vivant déjà et sans doute davantage encore après sa mort, une posture tout à la fois d’écrivain engagé et d’ethnologue. Pour autant, le regard porté par Gide sur la réalité coloniale africaine n’a rien de révolutionnaire et n’échappe pas aux stéréotypes véhiculés par son époque : l’écrivain, qui avait d’ailleurs utilisé durant son voyage les modes de transports traditionnels des colons (tipoye et porteurs issus de la population colonisée), demeure en partie prisonnier de son univers de référence, hiérarchisé et européano-centré. Estimant ainsi, suivant une formule restée célèbre, que “[m]oins le Blanc est intelligent plus le Noir lui paraît bête” (Voyage au Congo), il n’échappe pas à un certain nombre de lieux communs sur les Noirs (leurs apparentes difficultés à raisonner, leur prétendue puissance sexuelle, etc.). Leur présence n’enlève rien, pourtant, à la force et à l’originalité d’un témoignage qui a fait naître, au-delà d’une âme citoyenne (Albert Thibaudet), un authentique intellectuel engagé.”

Stéphanie Bertrand

Bibliographie raisonnée, préparée par ANDRE-GIDE.FR
Éditions
    • Voyage au Congo, in Souvenirs et Voyages, éd. Daniel Durosay, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 331-514 (notice et notes p. 1194-1265).
    • Retour du Tchad, in Souvenirs et Voyages, éd. Daniel Durosay, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 515-707 (notice et notes p. 1265-1296).
Critique d’époque
    • Autour du Voyage au Congo. Documents réunis et présentés par Daniel Durosay , Bulletin des Amis d’André Gide, janvier 2001, p. 57-95.
    • Allégret Marc, Carnets du Congo, Voyage avec André Gide, éd. Daniel Durosay et Claudia Rabel-Jullien, Paris, CNRS éditions, 1987.
    • Souday Paul, Voyageurs. Au Tchad, Les Livres du Temps : troisième série, Paris, Éditions Émile-Paul Frères, 1930.
Articles critiques
    • À la chambre. Débats sur le régime des concessions en Afrique Équatoriale Française (1927, 1929), Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 461-470.
    • Le dossier de presse du Voyage au Congo (V) : Robert de Saint Jean – Firmin van den Bosch, Bulletin des Amis d’André Gide, n°107, juillet 1995, p. 475-489.
    • Le dossier de presse de Voyage au Congo et du Retour du Tchad, (Marius – Ary Leblond, Géo Charles, Pierre Bonardi, Pierre Cadet, Édouard Payen, Marie-Louis Sicard, Anonyme, Louis Jalabert, André Bellesort, Pierre Mille), Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 471-508.
    • Allégret Marc, Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 80, octobre 1988, p. 37-40.
    • Bertrand Stéphanie, La polyphonie énonciative dans les écrits sociopolitiques de Gide : une arme polémique ?, in Ghislaine Rolland Lozachmeur (éd.), Les Mots en guerre. Les Discours polémiques : aspects sémantiques, stylistiques, énonciatifs et argumentatifs, actes du colloque de Brest (avril 2012), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. Rivages linguistiques, 2016, p. 483-492.
    • Bénilan Jean, André Gide à Léré, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 439-460.
    • Durosay Daniel, Présence / absence du paysage africain dans Voyage au Congo et Le Retour du Tchad, André Gide 11, 1999, p. 169-193.
    • Durosay Daniel, Livre et littérature : l’espace optique du livre (repris sous le titre : Le livre et les cartes : l’espace du voyage et la conscience du livre dans le Voyage au Congo), Littérales, n° 3, 1988, p. 41-75.
    • Durosay Daniel, Les images du voyage au Congo : l’œil d’Allegret, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 73, janvier 1987, p. 57-68.
    • Durosay Daniel, Images et imaginaires dans le Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 80, octobre 1988, p. 9-30.
    • Durosay Daniel, Analyse thématique du Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 80, octobre 1988, p. 41-48.
    • Durosay Daniel, Lire le Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 93, janvier 1992, p. 61-71.
    • Durosay Daniel, L’Afrique de Martin du Gard et celle de Gide, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 94, avril 1992, p. 151-175 [partiellement consacré à Gide].
    • Durosay Daniel, Présentation des Carnets du Congo Bulletin des Amis d’André Gide, n°80, octobre 1988, p. 54-56.
    • Durosay Daniel, Les “cartons” retrouvés du Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n°101, janvier 1994, p. 65-70.
    • Durosay Daniel, Analyse synoptique du Voyage au Congo de Marc Allégret, Bulletin des Amis d’André Gide, n°101, janvier 1994, p. 71-85.
    • Durosay Daniel, Autour du Voyage au Congo. Documents, Bulletin des Amis d’André Gide, n°129, janvier 2001.
    • Gide André, Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n°133, janvier 2002, p. 25-30.
    • Gorboff Marina, Chapitre 7, L’Afrique, le voyage de Gide au Congo, Premiers contacts : des ethnologues sur le terrain, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 99-114.
    • Goulet Alain, Le Voyage au Congo”, ou comment Gide devient un Intellectuel, Elseneur (Presses de l’Université de Caen), « Les Intellectuels », no 5, 1988, p. 109‑27.
    • Goulet Alain, Sur les Carnets du Congo de Marc Allégret, Bulletin des Amis d’André Gide, no 80, octobre 1988, p.49-53.
    • Hammouti Abdellah, Le Retour du Tchad d’André Gide ou “le goût de noter”, Bulletin des Amis d’André Gide, no 138, avril 2003, p. 229-242.
    • Lüsebrink Hans-Jürgen, Gide l’Africain. Réception franco-allemande et signification de Voyage au Congo et du Retour du Tchad dans la littérature mondiale, Bulletin des Amis d’André Gide, n°112, octobre 1996, p. 363-378.
    • Masson Pierre, Sur le Journal d’Henri Heinemann, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 549-552.
    • Morello André, Lire Bossuet au Congo. Gide à la frontière des préjugés de l’ethnologie, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 177/178, janvier-avril 2012, p. 87-98.
    • Robert Pierre-Edmond, The Novelist as Reporter : Travelogs of French Writers of the 1920’s through the 1940’s, from André Gide’s Congo to Simone de Beauvoir’s America, Revue des sciences humaines, mars 2004, p. 375‑387 [partiellement consacré à Gide].
    • Savage Brosman Catharine, Madeleine Gide in Algeria, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 543-548.
    • Steel David, Coïncidences africaines. La Belle Saison des Thibault et le Voyage au Congo: d’un film à l’autre, Bulletin des Amis d’André Gide, n°94, avril 1992, p. 143-149.
    • Van Tuyl Jocelyn, “Un effroyable consommateur de vies humaines”. Témoignages littéraires sur la préhistoire du sida, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 509-542.
    • Putnam Walter, Gide et le spectacle colonial, Bulletin des Amis d’André Gide, n°131-132, juillet-octobre 2001, p. 495-511.
    • Putnam Walter, Dindiki, ma plus originale silhouette, Bulletin des Amis d’André Gide, n°199/200, automne 2018, p. 111-130.
    • Wynchank Anny, Fantasmes et fantômes, Bulletin des Amis d’André Gide, janvier 1994, p. 87-99.
Thèses et mémoires
    • Ata Jean-Marie, Vision de l’Afrique noire dans l’imaginaire romanesque de Louis Ferdinand Céline et André Gide : approche comparatiste de « Voyage au bout de la nuit » et « Voyage au Congo », thèse de littérature française soutenue en 1986 à l’Université Paris-Sorbonne sous la direction de Jeanne-Lydie Goré [partiellement consacrée à Gide].
    • Coquart Véronique, André Gide et la colonisation française en Afrique noire, d’après « Voyage au Congo » et « Retour du Tchad », mémoire de maîtrise d’histoire soutenu en 1998 à l’Université de Lille III sous la direction de Jean Martin.
    • Durosay Daniel, Attitudes politiques et productions littéraires, thèse de littérature française soutenue en 1981 à l’Université Paris Nanterre sous la direction de Marie-Claire Bancquart [partiellement consacrée à Gide].
    • Ferreri Serge, Étude sur le journal de Voyage : Gide, « Voyage au Congo » et « Retour du Tchad », Leiris « L’Afrique fantôme », thèse de littérature française soutenue en 1982 à l’Université Paris VII sous la direction de Michèle Duchet [partiellement consacrée à Gide].
    • Tétani Jacques, La Vision du Congo colonial dans « Voyage au Congo » d’André Gide et « Tarentelle noire et diable blanc » de Sylvain Bemba, mémoire de maîtrise de lettres soutenu en 1982 à l’Université de Limoges [partiellement consacré à Gide].

 


S’engager, se rengager ?

WELLENS : L’Homme et son revers (s.d, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

WELLENS Andrée, L’Homme et son revers,
(technique mixte, 38 x 24 cm, s.d.)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Andrée Wellens

Née en 1947, Andrée WELLENS a suivi les cours de perspective et dessin à l’Athénée Saucy à Liège. Diplômée en Sculpture, Gravure, et Histoire de l’art de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège. Elle effectue également différents stages à l’Académie d’été de Libramont. Elle fait  aussi partie du groupe IMPRESSION(S), anciens élèves issus de l’Académie des Beaux-Arts de Liège depuis 2007. (d’après CULTUREPLUS.BE)

Une cravate est pliée en quatre endroits. Son endroit arbore des ornements décoratifs typiques (qui nous confirment si besoin que c’est bien une cravate). L’envers de la cravate, par contre, révèle un motif inattendu : un fonds blanchâtre strié de traits grisâtres. Cette cravate, d’après le titre, symbolise par métonymie son porteur, à savoir, l’homme. Mais alors, que signifie son revers ?

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Andrée Wellens | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

LEMPEREUR : L’arbre dans le patrimoine culturel immatériel (2009)

Temps de lecture : 10 minutes >

Françoise LEMPEREUR est Maître de conférences à l’Université de Liège et titulaire du cours Patrimoines immatériels. Elle a livré ce texte sur nos arbres wallons (disponible avec l’ensemble des notes et références bibliographiques en Open Access, sur le site de l’ULiège), qu’elle résume comme ceci :

La communication s’attache à définir les pratiques culturelles dans laquelle l’arbre s’inscrit : pratiques coutumières du temps et des groupes, pratiques économiques, politiques, alimentaires, techniques, ludiques, expressives, scientifiques et éthiques. Elle tente de définir le statut de l’arbre au sein des sociétés traditionnelles et examine quelles valeurs identitaires, esthétiques, juridiques, symboliques ou pragmatiques sont aujourd’hui liées aux arbres patrimoniaux et comment les collectivités et/ou les institutions peuvent (ou doivent) prendre en charge la protection de ces valeurs et surtout leur transmission…


Introduction

Françoise Lempereur © uliege.be

“Depuis octobre 2003, date où la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, fut proposée par l’Organisation des Nations unies pour l’Education, la Science et la Culture (UNESCO), l’expression “patrimoine immatériel” –ou son équivalent anglais Intangible Heritage–, est de plus en plus utilisée. On remarquera toutefois que, dans la plupart des textes ou des discours, son acception se limite aux seuls rituels collectifs spectaculaires. Ainsi, il est significatif que les dix-sept chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de la Communauté française Wallonie-Bruxelles soient tous liés à des fêtes publiques, qu’ils s’agissent des acteurs (les échasseurs de Namur, les géants d’Ath, les gildes d’arbalétriers et d’arquebusiers de Visé) ou des événements festifs eux-mêmes (Tour Sainte-Renelde de Saintes, carnavals de Binche et de Malmedy, marches d’Entre-Sambre-et-Meuse).

Le seul chef d’œuvre lié à l’arbre est la fête du Meyboom de Bruxelles, plantation éphémère d’un arbre, le 9 août de chaque année, dans un ancien quartier populaire de la ville. Je reviendrai plus tard sur la plantation de l’arbre de mai, coutume autrefois largement répandue dans nos régions, mais je profite de l’exemple bruxellois pour déplorer le manque de cohérence de nos institutions politiques qui ont arbitrairement séparé la tutelle du patrimoine immobilier, confiée aux Régions, et celle des patrimoines mobilier et immatériel, attribuée aux Communautés. J’ai montré à plusieurs reprises dans des articles consacrés à la sauvegarde du patrimoine immatériel comment cette fracture était inappropriée et même dommageable. Comment pourrait-on dissocier un rituel (patrimoine immatériel) du lieu où il se déroule (patrimoine immobilier ou naturel) et des objets, instruments, masques (patrimoine mobilier) qui sont indispensables à sa réalisation ? Que sont les savoir-faire sans outils, la médecine traditionnelle sans plantes et la plupart des croyances sans représentations de la divinité et sans objets pieux ?

Le rapport entre l’homme et l’arbre que nous essayons d’analyser aujourd’hui reflète lui aussi l’interdépendance du matériel et de l’immatériel, la superposition des représentations, usages, croyances ou expressions. Ainsi, l’arbre remarquable est certes un patrimoine naturel, mais, le plus souvent chez nous, l’homme l’a planté, taillé, soigné ou en a aménagé les abords.

Le tilleul de Villers-devant-Orval orne un carrefour et protège un calvaire © villersdvtorval.canalblog.com

De même, l’arbre est associé aux bâtiments construits par l’homme (patrimoine immobilier), de la simple maison particulière aux édifices les plus prestigieux, et il peut être le support d’un panneau, d’une potale [terme du wallon liégeois qui désigne une petite niche contenant une statue de saint ou de la Vierge. On l’utilise aujourd’hui pour toutes les petites chapelles extérieures], d’une croix…, qui relèvent du patrimoine mobilier. En fait, l’arbre est au centre d’un ensemble de pratiques culturelles très diversifiées, recouvrant pratiquement tout le spectre des pratiques du patrimoine culturel immatériel et en épousant les principaux caractères, à savoir la transmission intergénérationnelle, la perpétuelle évolution et la fragilité devant l’actuelle globalisation de la culture liée à la mondialisation économique.

Les pratiques culturelles relatives aux arbres

Les pratiques culturelles relatives aux arbres ne s’inscrivent pas nécessairement dans les catégories proposées jusqu’ici par les ethnologues car leur transmission est essentiellement orale et gestuelle, alors que les taxinomies ont été créées pour des réalités tangibles, quantifiables ou qualifiables. Même lorsque le patrimoine immatériel est associé à un objet, un bâtiment ou à un site particulier, les supports descriptifs classiques sont impuissants à traduire son intangibilité. Force nous est d’établir de nouvelles classifications qui associent les supports de la tradition et de la transmission, l’appartenance au groupe et le caractère dynamique de l’expression ou du geste émis par le porteur de tradition. Pour simplifier ici, je partirai de la Grille des pratiques culturelles du Québécois Jean Du Berger, qui les répartit en trois catégories : les pratiques culturelles du champ coutumier, celle du champ pragmatique et celles du champs symbolique et expressif.
Le champ coutumier comprend tout d’abord les pratiques liées au temps. Ce n’est pas un hasard si le principal ouvrage du grand spécialiste wallon des arbres qu’est Benjamin Stassen, s’intitule La mémoire des arbres et s’ouvre sur un chapitre consacré à l’Arbre et le temps. L’arbre survit en effet à l’homme et celui-ci lui a fréquemment confié une fonction mémorielle. Qu’on songe aux arbres commémorant une révolution, la naissance d’une institution ou même d’un enfant, l’érection d’une église, d’une école, etc. Qu’on songe aussi aux nombreuses essences vertes qui accompagnent notre calendrier, destinées, au départ, à célébrer le renouveau ou à assurer la fécondité : sapin de Noël (et les plantes qu’il a peu à peu remplacées, telles que lierre, houx, gui, laurier ou palmier sous d’autres cieux), buis de Pâques, et “mais” de printemps. Ceux-ci sont encore, ça et là, offerts aux jeunes filles (Cantons de l’Est), aux notables (Grez-Doiceau, par exemple) ou érigés pour une fête (le Meyboom des Compagnons de Saint-Laurent à Bruxelles) ou une procession.

Des pratiques régulatrices, de types économiques ou juridiques, se sont transmises au cours des siècles. Pierre Koemoth a évoqué ce matin les chênes de justice ou arbres aux plaids, nombreux dans nos régions sous l’Ancien Régime ; à la même époque, on connaissait l’arbre patibulaire et celui, moins tragique, destiné au bornage, à marquer la limite de plusieurs juridictions. Certains droits d’usage étaient également associés à l’exploitation forestière, comme la glandée, droit de faire paître les porcs sous les chênes jusqu’au 30 novembre, ou l’affouage, droit de ramasser le bois mort et d’abattre le mort bois (arbres qui ne portent pas de fruits comestibles par l’homme ou l’animal domestique), toujours d’actualité dans quelques villages wallons. En dehors de notre ère culturelle, est-il besoin de rappeler l’importance de l’arbre à palabres en Afrique de l’Ouest, par exemple ?

Le champ pragmatique comporte les pratiques culturelles liées au corps, à l’alimentation, au vêtement, et les techniques liées au bâti, à l’habitation, aux transports, à l’acquisition de matière premières, à la défense. Pour les illustrer, j’évoquerai rapidement l’utilisation de fruits, de feuilles, de racines et d’écorces mais aussi de sève (de bouleau, par exemple) pour l’alimentation directe, la confection de tisanes ou de cosmétiques, d’éléments de parure, etc. Du bâton, auxiliaire de la marche, aux charpentes, en passant par les traverses de chemin de fer, le charbon de bois nécessaire au premiers hauts-fourneaux et tant d’autres usages décrits ce matin par Robert Dumas, le bois, c’est-à-dire l’arbre, est le socle de notre civilisation. Je ne m’appesantirai pas sur le sujet mais rappellerai que même les pratiques les plus connotées techniquement peuvent avoir un but esthétique ou ludique, donc immatériel.

Le troisième champ, qualifié de symbolique et expressif, est bien évidemment celui qui nous intéressera le plus ici. Il concerne les pratiques expressives, ludiques et sportives, scientifiques et éthiques. Qu’elles soient langagières, narratives ou lyriques, les pratiques expressives sont très nombreuses mais pas toujours identifiées comme telles : qui, se rendant à Aulnois, à Chênée, à Fays ou à Frêne, pense encore au lieu planté d’aulnes, de chênes, de hêtres ou de frênes ? Ces toponymes sont aussi devenus anthroponymes : Delaunay ou Delaunois, Duchêne, Defays ou Dufresne… Dans la même catégorie de pratiques langagières qui n’évoluent plus, on trouve les dictons et proverbes : “C’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre” ou “L’ivêr n’èst rin qu’oute qui quand lès nwâres sèpines ont flori” [L’hiver n’est terminé que quand les prunelliers ont fleuri]. Par contre, les pratiques expressives narratives ou lyriques – contes et légendes, mythes, récits, poèmes, chansons – et celles que l’ont peut qualifier d’arts d’interprétation ou spectacles sont celles qui font preuve de la plus grande créativité. D’Ovide à Georges Brassens, du trouvère médiéval anonyme à l’écolier du XXIe siècle, l’arbre n’a cessé d’alimenter l’imaginaire…

© ouillade.eu

Le spectacle, jeu de scène, s’apparente aux pratiques ludiques qui, avec l’arbre, se déclinent en jeux et sports divers. L’accrobranche est une version contemporaine des jeux qui, de tous temps, ont vu des nuées d’enfants grimper aux arbres, s’y balancer ou en sauter de branche en branche. Le tir à l’arc s’est longtemps pratiqué à l’aide d’un arbre ébranché, perche qui peut à l’occasion se muer en mât de cocagne… Quelques troncs de plus et voilà une activité typiquement scoute : le woodcraft, construction de meubles, d’estrades ou de portiques à l’aide de bois et de ficelle… La sculpture sur bois pratiquée comme passe-temps pourrait aussi être rangée dans cette catégorie des pratiques ludiques, même si elle nécessite un savoir-faire très pragmatique. Il peut paraître paradoxal de qualifier des pratiques traditionnelles de scientifiques. Comment pourtant traduire autrement les recettes, les remèdes, voire les divinations que certains, en ayant acquis oralement ou gestuellement le savoir et le savoir-faire, pratiquent dans le but de guérir, de soulager ou de répondre aux interrogations de leur entourage ?

Par contact, par ingestion, par inhalation, l’arbre ou l’une de ses parties se fait alors complice de l’homme. Parfois, il en est la victime : ainsi, une pratique qui tend heureusement à disparaître chez nous, veut que lorsqu’on souffre d’une dent, il faut frotter contre celle-ci un clou neuf, clou que l’on va ensuite ficher dans le tronc d’un arbre connu. Le même traitement vaut pour un furoncle, appelé clou en wallon et en français régional. Le mécanisme de guérison invoqué est le transfert : l’arbre prend le mal qu’on lui a cloué et en débarrasse ainsi le cloueur. Précisons qu’une étude réalisée en 2003 par une équipe de l’université de Liège a montré que sur la soixantaine d’arbres à clous recensés dans les provinces de Liège et de Luxembourg, seuls trois portent des clous récents et pourraient donc encore faire l’objet du rituel de clouage.

Clous fichés dans le tilleul des Floxhes à Anthisnes

Pour l’historien Yves Bastin, “la proximité d’arbres cloués et de chapelles semble due à la superposition de croyances en un point donné plutôt qu’à la récupération par le clergé de coutumes religieuses païennes. Le clouage à des fins médicales n’est pas une pratique chrétienne qui aurait directement succédé à un culte païen.” Nous ne considèrerons donc pas l’arbre à clous comme un arbre sacré relevant des pratiques éthiques, même si, dans nos régions, l’arbre sacré est souvent associé à une chapelle ou à une fontaine guérisseuse. L’arbre sacré est celui qui a été sacralisé par une bénédiction et/ou un objet de dévotion – chez nous, un Christ, une statue de saint ou de Notre-Dame. L’arbre sacré n’est pas, loin s’en faut, une prérogative de la religion chrétienne. Il existe et a existé de tous temps et sur tous les continents. Ainsi, une peinture de la tombe du pharaon Thoutmôsis III, dans la Vallée des Rois, en Egypte, montre le pharaon allaité par un sein que lui tend la déesse de l’arbre sacré, Isis. Cette peinture est datée des environs de 1450 avant Jésus-Christ. De la même époque sans doute date l’épisode du buisson ardent, relaté dans l’Ancien Testament (Livre de l’Exode, III), buisson au pied duquel Moïse reçut la révélation du monothéisme. L’arbre, sacré dans les trois religions du Livre (le judaïsme, le christianisme et l’islam), est identifié comme un buisson pyracantha conservé au pied du Mont Sinaï, dans l’actuel monastère Sainte-Catherine. En Inde, c’est sous un arbre, aujourd’hui sacré, que Bouddha a accédé à la Bodhi, éveil ou connaissance suprême. On pourrait multiplier les exemples.

En Wallonie, mais aussi en France, en Grèce et dans d’autres régions du globe parfois très éloignées, il n’est pas rare de rencontrer des arbres couverts de linges ou de pièces de tissus, parfois de couleurs vives, comme en Mongolie. Dans nos régions, ce sont le plus souvent des ex-voto déposés par les pèlerins venus prier là pour la guérison d’un proche, le retour d’un être cher, la réussite aux examens, la fortune ou le bonheur… Etymologiquement, l’ex-voto est l’objet placé dans un lieu saint en accomplissement d’un vœu ou en remerciement d’une grâce obtenue. Sur l’arbre, il est souvent placé préventivement, au moment de la demande d’aide. Quelques exemples d’arbres couverts d’ex-voto illustreront mon propos. Ainsi, en Normandie, dans le Calvados, le village du Pré d’Auge est connu pour son chêne et sa fontaine Saint-Méen, censés soulager les affections dermatologiques. L’arbre est situé au milieu d’un pré, en contrebas de l’église. Il jouxte une source où les pèlerins viennent tremper un mouchoir. Ils s’en frottent la partie du corps malade puis le déposent sur l’arbre qui abrite, au creux de son tronc, une tête de saint Méen protégée par un grillage.

Un tel arbre support d’ex-voto peut se voir aussi à Stambruges, entité de Beloeil dans le Hainaut. La source qu’il ombrageait a disparu mais le nom même du site Arcompuch’ ou Erconpuch’ (littéralement Arconpuits) est explicite sur son existence ancienne. La chapelle et donc la dévotion locale ne sont pas antérieures au XVIIIe siècle ; pourtant, la renommée de l’arbre (un robinier) est telle qu’on parle aujourd’hui d’Arbre au puits et que les gardiens du lieu sont obligés de débarrasser régulièrement le tronc de ses ex-voto les plus douteux sur le plan de l’hygiène. Aux chapelets, scapulaires, ceintures et vêtements de toute sorte, on préfère de nos jours pansements, mouchoirs, plâtres, emballages de médicaments et même… vignettes de mutuelle.

A Stambruges (Beloeil), le robinier de l’Erconpuch’ et ses ex-voto

Un autre arbre à ex-voto de nos régions est plus sobre : le frêne de la source Saint-Thibaut sur la colline de Montaigu, dominant le village de Marcourt (province de Luxembourg). Alors qu’au début du XXe siècle, l’arbre se dressait majestueusement, il n’en reste aujourd’hui qu’un morceau de tronc achevant de pourrir dans l’herbe humide. Comme autrefois cependant, les pèlerins y déposent de petites croix en brindilles nouées en leur centre.

 

 

Je terminerai ce rapide panorama des pratiques culturelles liées aux arbres en vous invitant à découvrir un arbre riche de sens, le ginkgo d’Hiroshima, au Japon : dans la ville rasée par la bombe, un arbre a reverdi au printemps 1946. Il a survécu aux hommes, aux animaux et même aux constructions humaines…”

Françoise LEMPEREUR


Plus de monde…

MOREAU Christiana, La Dame d’argile (Paris : Préludes, 2021)

Temps de lecture : 3 minutes >

Christiana MOREAU est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing et a été nommé citoyenne d’honneur de la ville. Après La Sonate oubliée (2017), dont l’action se situe entre Seraing et Venise, et Cachemire rouge (2019), La Dame d’argile est son troisième roman.

EAN 9782253040507

“Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.

Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue ? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle oeuvre ? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…”

Immobile sur sa chaise, Sabrina semble hypnotisée par la sculpture posée devant elle, sur la grande table d’atelier. C’est un buste féminin.
Une terre cuite d’une belle couleur chaude, rose nuancé de blanc. Un visage fin et doux au sourire mélancolique, regard perdu au loin, si loin dans la nuit des temps. La chevelure torsadée emmêlée de perles et de rubans modelés dans la matière entoure la figure d’une façon compliquée à la mode Renaissance. La gorge est dénudée. Le long cou, souple et gracile, est mis en valeur par un collier tressé entortillé d’un serpent sous lequel apparaît une énigmatique inscription gravée : “La Sans Pareille”.
Depuis cinq ans qu’elle travaille pour le musée des Beaux-Arts de Bruxelles, c’est la première fois que la restauratrice a entre les mains un objet aussi fascinant et parfait. Le plus incroyable est qu’il lui appartient. À elle ! Une jeune femme d’origine plus que modeste, naturalisée belge, mais italienne de naissance.
L’excitation fait trembler sa lèvre inférieure qu’elle mordille de temps à autre. Son immobilité n’est qu’un calme de façade ; en elle grondent les prémices d’un orage sans cesse réprimé, dont les nuages noirs ne parviennent pas à déchirer le ciel de sa vie devenue trop sage. Elle s’est peu à peu accommodée de sa situation et semble, en apparence, avoir fait la paix avec elle-même. Elle n’éprouve plus ce désir destructeur qui l’a si longtemps rongée, et pourtant la menace couve. Des picotements désagréables tentent d’attirer son attention sur le risque imminent. Elle repousse ces pensées dérangeantes et tend la main vers la statue pour caresser la joue ronde et polie, sentir sous ses doigts la finesse du grain de la terre cuite, le lissé impeccable de la surface.

 

D’une écriture claire et fluide, “La Dame d’argile” est un beau roman pour l’été. Ce serait néanmoins réducteur de le limiter à cela. Dans ce récit choral à quatre voix, Christiana Moreau évoque la destinée de femmes de différentes époques et de différents statuts, mais aussi la place qui leur est réservée dans la société (et contre laquelle, parfois, elle se révoltent). En parallèle, elle partage avec le lecteur son amour de l’art, et particulièrement du Quattrocento, dans lequel on sent également poindre sa connaissance pratique de la  sculpture. En cette année de commémoration des 75 ans de l’immigration italienne en Belgique, on retrouve aussi, dans le roman, une description sensible de cette page, souvent sombre, de notre histoire. Tout cela confère de la profondeur au récit sans rien lui retirer de sa légèreté.

Philippe Vienne


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WOLFERS : Mélodie d’amour (2014, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

WOLFERS Anne, Mélodie d’amour,
(gravure, 70 x 55 cm, 2014)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Anne Wolfers © esperluete.be

Née en 1949, Anne WOLFERS est diplômée en 1973 de l’Ecole nationale Supérieurs des Arts visuels de la Cambre (E.N.S.A.V.) en section gravure et enseignante en gravure à Chelsea School of art de Londres, puis à l’Ecole d’art d’Uccle (Bruxelles). Travaillant le trait dans son dessin avec l’ombre et la lumière comme ingrédients élémentaires de ses gravures, Anne Wolfers représente des personnages, souvent au centre d’une composition qui utilise le vide.

Cette gravure noir et blanc représente un homme et une femme enlacés. Elle s’inscrit parmi les nombreux personnages uniques ou en duo gravés par l’artiste. Ici les visages des personnages évoquent des origines africaines et européennes d’où découle un jeu d’inversion des couleurs. Le corps de l’homme se complète dans le vide de l’image. Alliant un style faussement naïf et le goût des détails, la gravure évoque autant les enluminures orientales précieuses que les illustrations contemporaines.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Anne Wolfers ; esperluete.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

DEWISME, Charles-Henri, alias Henri VERNES (1918-2021)

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Charles-Henri DEWISME (dit Henri Vernes) naît à Ath, le 16 octobre 1918. Très vite, ses parents divorcent et le petit Charles Dewisme est élevé par ses grands-parents dans une maison tournaisienne située rue Duwez dans le quartier Saint-Piat. Aujourd’hui une plaque commémorative est visible sur la façade de la maison. Déjà à l’époque celui qui deviendra Henri Vernes avait un goût très prononcé pour les romans d’aventures, comme par exemple les Harry Dickson de son futur ami Jean Ray.

A 19 ans, il interrompt ses études et fait une fugue en Chine… (preuve qu’il avait déjà le goût de l’aventure en lui !) Pendant la guerre, il travaille comme espion pour les services secrets britanniques. Il connait malgré tout beaucoup de monde dans l’autre camp ce qui lui permit de sauver sa peau à quelques reprises. Il aime écrire et collabore avec plusieurs journaux. Il réutilisera certains de ses articles comme source d’inspiration pour ses Bob Morane.

Il écrit un premier livre : “Strangulation”. Il envoie le manuscrit à Stanilas-André Steeman qui dirigeait une collection de romans policiers Le Jury. Mais le roman fut refusé et perdu à jamais. Il paraitrait que Stanilas-André Steeman ne l’aurait pas accepté car le manuscrit avait été envoyé roulé et non à plat. Son second livre, lui, est et bien publié et s’intitule La porte ouverte (La renaissance du livre, 1944). A cette époque, Henri Vernes écrivait encore sous son véritable nom : Charles-Henri Dewisme ! Ce premier livre ne fut malheureusement pas très commercialisé et seulement 700 exemplaires se sont vendus !

Un troisième opus se rajoute à la liste, en 1949 : La belle nuit pour un homme mort, un roman très noir. Parallèlement, il publie des histoires policières dans les journaux. En 1994 parait Le goût du malheur, histoire écrite en 1945 mais jamais publié auparavant.

Henri Vernes & Bob Morane

C’est en 1953 que Henri Vernes crée le personnage de Bob Morane à la demande de J-J. Schellens, l’ancien directeur littéraire des éditions Marabout, qui, pour sa nouvelle collection nommée Marabout-Junior, voulait un auteur pouvant lui créer “un personnage à suite” qui serait en librairie tous les 2 mois (délai convenu entre J-J. Schellens & H. Vernes) de façon à ce que les jeunes lecteurs de cette nouvelle série Marabout puissent acheter leur livre en librairie régulièrement et à date prévue…

Tout au début, C-H. Dewisme dût écrire un livre “test” qui s’intitulait Les conquérants de l’Everest ; test qui s’avéra convaincant puisque C-H. Dewisme fût accepté pour écrire la nouvelle série !

Depuis lors, à l’instar de son héros, c’est son propre nom qui signifie également l’aventure. Il écrit à une cadence encore plus infernale que la fameuse vallée (en allusion à La vallée infernale, le premier roman des aventures de Bob Morane) des histoires d’aventures plus passionnantes les unes que les autres. Ce passionné de l’écriture a vraiment dédié sa vie à son héros qu’il a mis en action dans 215 romans, au côté de son infatigable compagnon Bill Ballantine et en inventant ainsi de nombreux ennemis occasionnels (les coupeurs de têtes, l’homme invisible…) ou réguliers (L’ombre Jaune, Orgonetz, Miss Ylang-Ylang…).

Son imagination très fertile lui a permis de créer de nouveaux pays étrangers, la lutte de Bob contre des dictateurs, des univers parallèles et surtout, surtout LE Bob Morane !

“A l’instar d’un Georges Simenon ou d’un Frédéric Dard, durant des années, Henri Vernes écrit pour Marabout Junior une aventure de Bob Morane tous les deux mois ! (Bob Morane doit son nom à un modèle d’avion de chasse et à celui du guerrier Masaï, qui a tué son premier lion). A ce rythme-là, il n’est pas étonnant d’en arriver au nombre incroyable de plus de 200 romans. Il est normal aussi que son héros soit devenu une vedette incontestée de la BD et des petits et grands écrans. Sans doute le doit-il aussi à ses qualités morales, à son humanisme profond comme à son sens de l’écologie. Mais Bob Morane se bat finalement contre la bêtise des hommes. Il le fait cependant en être responsable : il analyse la situation, ne s’engage qu’après avoir mesuré les risques. De son créateur, il a l’humour, la curiosité, le sens de l’amitié. Henri Vernes a été durant vingt ans l’ami de Jean Ray, dont il a relancé et préfacé les œuvres. Il a connu et connaît également Michel de Ghelderode et Thomas Owen. Son tout premier roman, Strangulation, il l’envoya à Stanislas-André Steeman, à l’époque où celui-ci dirigeait la collection “Le Jury”. N’oublions pas qu’un des premiers titres de Bobo Morane fut, en 1957, Les Chasseurs de dinosaures et que son auteur utilisa la science-fiction, créant La Patrouille du temps en même temps que l’Américain Poul Anderson, dans ce qui reste son thème favori : le voyage dans le temps…” [d’après DECITRE.FR]

Il y a eu un “avant Bob Morane” mais également un “pendant Bob Morane”. Au début de l’aventure moranienne, Charles-Henri Dewisme a également publié quelques titres notamment pour l’Héroïc Album ou encore le journal Tintin. Henri Vernes a ensuite écrit quelques romans pour les éditions Marabout Junior n’ayant aucun rapport avec Bob Morane. Les uns signés de son vrai nom, les autres signés Jaques Seyr. En 1957, il invente un nouvel héros Luc Dassaut qu’il met en scène dans Les rescapés de l’Eldorado et Base clandestine parus chez Hachette. Ce dernier titre deviendra par la suite Des dinosaures pour la comtesse chez Héroïc Album. Henri Vernes reste malgré tout concentré sur son personnage principal : Bob Morane. Mais entre le moment où l’auteur quitte en 1982 les bibliothèques vertes, jusqu’à ce qu’il rejoigne Fleuve Noir en 1988, aucun nouveau Bob Morane ne parait en librairie. L’auteur ne se tourne pourtant pas les pouces : il invente sous un autre pseudonyme (Jacques Colombo) une série érotique, Don. Le personnage éponyme est l’opposé absolu de Bob Morane même si les deux personnages partagent quelques traits physiques. Les valeurs communiquées par Bob Morane ne sont absolument pas celles de Don. Le simple exemple du meurtre le montre déjà : Bob Morane déteste tuer, Don le fait sans scrupule… Mais la principale différence se situe dans le sexe : alors qu’Henri Vernes évite constamment le sujet dans ses précédents romans, il est omniprésent dans Don. C’est pour cela que Charles Dewisme a inventé ce nouveau pseudo de Jacques Colombo : il ne voulait pas que ses jeunes lecteurs découvrent cette série rose écrite de sa plume. En 1986, Jacques Colombo raccroche pour redevenir Henri Vernes en 1988 avec l’excellent L’arbre de la vie. [d’après BOBMORANE.BE]

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Maastricht et la Principauté de Liège (CHiCC, 2015)

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Reportons-nous vers l’an 50 avant J.C. Les Romains ont conquis la Gaule malgré la résistance des Gaulois. Ils voyageaient en suivant les voies déjà tracées par les Celtes, qu’ils ont améliorées pour faciliter les déplacements des troupes et du charroi. Une ville prit de l’importance à cette époque : Bavay (Bavacum), ce qui est attesté par la présence des ruines d’un vaste forum. Sept voies importantes partaient de cette ville, ce qui a été matérialisé plus tard en élevant une colonne sur la grand-place.

A la fin du VIe siècle, ce réseau de voies a été repris par la reine des Francs, Brunehaut, qui voulait restaurer les voies de communication. Une de ces voies nous intéresse particulièrement : elle reliait Bavay à Cologne. Elle traversait la Hesbaye par Waremme, passait à Tongres pour aller traverser la Meuse à Maastricht : Mosae trajectum. A Maastricht, la chaussée arrivait par l’actuelle Tongerseweg et Tongersestraat pour rejoindre le pont. Un premier pont avait été construit par les Romains à cet endroit. On en a retrouvé des traces sous la forme de pieux de bois. Des restes de thermes romains ont été retrouvés près de la Stokstraat, à l’endroit appelé “op de thermen”.

La religion chrétienne s’est rapidement enracinée dans la région. Vers 380, l’évêque Servais a déplacé le siège épiscopal de Tongres à Maastricht. Au Moyen Age, son tombeau devient un lieu de pèlerinage. Au VIe siècle, Monulphe fait construire l’église Saint-Servais pour y placer les restes de son prédécesseur. La légende de Saint-Hubert rapporte que le seigneur Hubert négligeait ses devoirs religieux. Parti chasser un vendredi saint, il vit un cerf portant une croix lumineuse. Hubert, saisi d’effroi, se jeta à terre et humblement, il interrogea la vision : “Seigneur ! Que faut-il que je fasse ?” La voix reprit : “Va donc auprès de Lambert, mon évêque, à Maastricht. Convertis-toi. Fais pénitence de tes péchés, ainsi qu’il te sera enseigné. Voilà ce à quoi tu dois te résoudre pour n’être point damné dans l’éternité. Je te fais confiance, afin que mon Église, en ces régions sauvages, soit par toi grandement fortifiée.”

Buste-reliquaire de saint Lambert © tresordeliege.be

Vers l’an 700, assassinat de Saint Lambert à Liège. Lors d’un banquet, Lambert avait refusé de bénir la coupe d’Alpaïde, concubine de Pépin de Herstal et mère de Charles Martel. Son frère Odon a assassiné l’évêque pour venger l’honneur de sa sœur. Hubert devenu évêque ramena à Liège, vers 720, les reliques de Saint Lambert et le siège de l’évêché y fut déplacé mais Maastricht resta la résidence favorite des évêques. Elle détenait les reliques de Saint-Servais, premier évêque des “Tongres” (IVe siècle) mais elle était trop accessible aux Normands, Liège pouvait mieux se protéger sur le Publémont.

De 736 à 814, Charlemagne règne sur toute la région. Une première cathédrale est construite à Liège. En 881, Maastricht fut mise à sac par les Vikings. Fureur normande également à Liège qui est incendiée. En 980, sous le règne de l’évêque Notger (972-1008), le diocèse devient tellement important qu’on peut le qualifier de Principauté. Notger est le véritable fondateur de la Principauté épiscopale de Liège. “Tu dois Notger au Christ et le reste à Notger”. Il décèdera le 10 avril 1008 et aurait été enterré à l’église Saint-Jean à Liège mais on ne retrouve plus la trace de sa sépulture.

Sous son règne, l’enseignement et la culture connaitront un développement sans précédent. Il est l’initiateur d’un nouveau système politique qui se répandra en Europe aux XIe et XIIe siècles : l’Église impériale. L’évêque, qui avait déjà le pouvoir spirituel (“religieux “), possède à partir de ce moment le pouvoir temporel (“politique”). Notger devient ainsi prince-évêque. Il exerce un pouvoir sur les territoires qui ne relèvent pas de l’Église. Cet État indépendant va exister pendant plus de 800 ans au sein du Saint-Empire romain germanique, jusqu’à la Révolution liégeoise.

Les XIe et XIIe  siècles ont été une période de grande prospérité, notamment sous le chapitre de Saint Servais. Vers l’an 1000 ont commencé, à Maastricht, des campagnes de construction massives. Cette activité de construction a entraîné une période d’expansion culturelle dans et autour de Maastricht. L’art mosan atteint un niveau élevé et les peintres et sculpteurs de Maastricht étaient actifs dans de nombreuses régions du Saint-Empire romain germanique. De ce moment date la construction de l’église Notre-Dame avec sa façade fortifiée.

Eglise Saint-Jean © Philippe Vienne

L’église Saint-Jean, avec son clocher rouge, est devenue protestante en 1634. A Saint-Servais, il faut voir la châsse et le buste. Cette basilique est la plus grande. Bien sûr, au cours des siècles, elle a subi beaucoup de transformations et d’améliorations. En 1204, Maastricht est sous l’autorité conjuguée du prince-évêque de Liège et du duc de Brabant. Confirmation d’une première charte de 908. Maastricht devient alors un condominium, une ville sous double autorité. En 1229, la ville, bien qu’elle n’aie pas eu les droits de cité en tant que telle, est autorisée, par le duc Henri Ier de Brabant, à construire des remparts.

Le moulin banal du prince-évêque, où les habitants faisaient faire leur farine, fut repris par les brasseurs en 1442 pour y moudre leur malt. En 1281, un nouveau pont est construit pour remplacer celui qui s’était effondré auparavant. Vers 1375, une seconde muraille est construite. L’économie de la ville est, à l’époque, tournée vers la tannerie. Maastricht était, au Moyen Âge, un important centre religieux et de pèlerinage. Dès le XIIIe  siècle, de nombreux monastères se sont établis dans la ville.

Vers 1400, Maastricht est sous contrôle du Brabant, et fait donc partie des possessions du duc de Bourgogne. Charles le Téméraire, et plus tard Charles Quint et Philippe II d’Espagne, séjournèrent à plusieurs reprises dans la ville et logèrent dans l’Hôtel du gouvernement espagnol. Les fenêtres sont ornées de blasons, notamment celui de Charles Quint. En 1468, sac de Liège par Charles le Téméraire, avec l’aide des Maastrichtois que cela arrange de détruire notre pont.

Au XVIe  siècle, Maastricht, avec ses 15 à 20 000 habitants, était une des plus grandes villes des Pays-Bas. Le développement culturel de la ville fut modeste vers 1500. Le manque de liberté religieuse est pesant. En 1535, 15 anabaptistes, considérés comme hérétiques, sont brûlés sur un bûcher sur la place du Vrijthof. Lors du beeldenstorm (la “crise iconoclaste“) de 1566, les icônes et le mobilier  des églises et chapelles de Maastricht ont en partie été détruits.

En 1567, Maastricht tombe aux mains de Guillaume le Taciturne et des calvinistes opposés à Philippe II. En 1579, l’armée espagnole, commandée par Alexandre Farnese, duc de Parme, assiégea la ville et la reprit le 1er juillet de cette année, après quoi la “re-catholisation” de la ville commença. En 1632, Frédéric-Henri d’Orange-Nassau a conquis la ville après l’avoir assiégée 74 jours. Maastricht s’intègre aux Provinces-Unies protestantes. Le condominium entre le duc de Brabant et Liège fut rétabli. Les conditions de la paix étaient de donner aux protestants et catholiques les mêmes droits afin que les deux aient la liberté religieuse. De cette époque date l’hôtel de ville (1659-1665), autour duquel se tient le marché.

Hôtel de Ville, sur le Markt © Philippe Vienne

En 1673, la Principauté permet à la France d’attaquer de flanc les Pays-Bas (guerre de Hollande contre Guillaume III d’Orange). Maximilien-Henri de Bavière (1650-1688) s’allie à Louis XIV. La ville est prise par Vauban et reste sous domination française jusqu’en 1678. D’Artagnan est tué en défendant le duc de Malborough, ancêtre de Churchill. Suite à ces événements, les fortifications sont renforcées, notamment par la construction du Fort Saint-Pierre qui domine la ville, à peu près à l’emplacement où les Français avaient placé leurs canons.

Au XVIIe  siècle, Maastricht était une petite ville provinciale tranquille. Dans la seconde moitié du XVIIe  siècle, une légère reprise de la vie culturelle eut lieu. De belles maisons du XVIIe et du XVIIIe sont visibles dans le quartier de la Stokstraat et de la Plankstraat. De 1747 à 1748, la ville passa une nouvelle fois brièvement sous domination française après la bataille de Lauffeld. Durant ces périodes, les protestants habitant Maastricht perdirent les droits qui les rendaient égaux aux autres chrétiens.

Le 4 novembre 1794, le commandant français Jean Baptiste Kléber prend Maastricht qui est dès lors annexée par la République française. De 1795 à 1814, elle est le chef-lieu du département français de la Meuse-Inférieure (Liège, c’est le département de l’Ourthe). Tous les habitants deviennent citoyens français. L’héritage de la période française n’est pas considéré comme positif : les églises, les monastères et chapitres sont dissous, les stocks de biens précieux sont vendus ou détruits, les bibliothèques, archives et trésors pillés. Enfin, les anciennes institutions s’occupant des malades, des pauvres et des personnes âgées sont supprimées.

Le 1er  août 1814, Maastricht devient la nouvelle capitale de la province du Limbourg, intégré au Royaume des Pays-Bas en 1815. En 1826, le Zuid-Willemsvaart, un canal, fut ouvert à la circulation. Lors de la Révolution belge de 1830, la garnison en poste à Maastricht, commandée par Bernardus Johannes Cornelis Dibbets, demeura loyale au roi Guillaume Ier .

En août 1831, la Hollande attaque la Belgique. Le 19 avril 1839, Traité des XXIV articles : la ville et la partie orientale du Limbourg ont été intégrées de façon permanente aux Pays-Bas. Traité 
entre la France, l’Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, d’une part, et les Pays-Bas de l’autre part, relatif à la séparation 
de la Belgique d’avec les Pays-Bas conclu et signé à Londres le 19 avril 1839.

Entre 1845 et 1850, le canal de Maastricht à Liège fut creusé. La première ligne de chemin de fer, liant Maastricht à Aix-la-Chapelle, fut ouverte en 1853. En 1861, Liège est reliée par la Compagnie du Chemin de Fer de Liège à Maastricht. Ce n’est qu’en 1865 que Maastricht fut connecté au réseau ferroviaire néerlandais. En 1899, rachat de la compagnie par l’Etat belge.

Bonnefanten Museum © Philippe Vienne

En 1834 déjà, Petrus Regout commença à fabriquer du verre et du cristal sur Boschstraat, usine qui fut bientôt suivie par une usine de poterie. Avec le développement des usines, Maastricht devint une importante ville industrielle. Depuis la fusion en 1958 avec “Société Céramique” l’entreprise s’est appelée N.V. Sphinx-Céramique. Après une restructuration, la production a été déplacée vers la Suède en 2010, l’usine de Maastricht étant trop petite pour une production profitable. Dans le quartier Céramique, le Bonnefanten Museum est un ancien bâtiment industriel transformé par l’architecte italien Aldo Rossi. A Maastricht, beaucoup de rues sont appelées “lunet“. Une lunette est un petit ouvrage de fortification extérieur.

Le but premier de l’université du Limbourg, qui a été fondée à Maastricht en 1976, était de relancer l’économie régionale après la fermeture des mines. Elle s’appelle Université de Maastricht (UM) depuis 1996. La collaboration entre les provinces néerlandaise, allemande et belge, qui a commencé en 1976 également, reçoit un statut légal en 1991 (Euregio). La collaboration porte essentiellement sur les universités, les écoles supérieures et le monde de l’entreprise. En 1992, les représentants de 12 pays européens signent, le 7 février, le Traité de Maastricht qui prévoit, entre autres, l’adoption de l’euro.

Robert VIENNE

  • image en tête de l’article : vue de Maastricht © Philippe Vienne

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en 2015 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

 

Plus de CHiCC ?

BAUGNIET : sans titre (1987, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

BAUGNIET Marcel-Louis, Sans titre
(série “Sept abstraits construits”)
(sérigraphie, n.c., 1987)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Marcel-Louis Baugniet © arteeshow.com

Né à Liège en 1896 et mort à Bruxelles en 1995, Marcel-Louis Baugniet est l’élève de Jean Delville en 1915 à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles.  Dès 1922, il est lié à l’avant-garde belge autour de la revue “7 arts”. Dans un style très proche du purisme, il essaye de traduire des sujets empruntés à la vie moderne, tout en exécutant une peinture abstraite, pendant wallon du constructivisme.  (d’après LAROUSSE.FR)

Sérigraphie issue d’un recueil collectif intitulé “Sept abstraits construits” rassemblant des estampes de Marcel-Louis Baugniet, Jo Delahaut, Jean-Pierre Husquinet, Jean-Pierre Maury, Victor Noël, Luc Peire et Léon Wuidar (imprimeur et éditeur : Heads & Legs, Liège). Lors de sa parution, en novembre 1987, le recueil complet fut présenté à la Galerie Excentric à Liège dans le cadre d’une exposition intitulée Constructivistes Belges. (d’après Centre de la Gravure et de l’Image imprimée)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Marcel-Louis Baugniet ; arteeshow.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

PIERRE, Alain (né en 1966)

Temps de lecture : 3 minutes >

Grâce à des noms tels que Kurt Rosenwinkel, Bill Frisell et Jakob Bro, la guitare électrique est plus que jamais à l’honneur dans le jazz. Alain PIERRE (né en 1966) s’en tient à la guitare acoustique classique et à la guitare à douze cordes. “Pour moi, c’est le moyen idéal pour incorporer mes sentiments personnels de la façon la plus optimale dans ma musique.”

Il étudie tant au Conservatoire de Liège qu’à celui de Bruxelles et donne lui-même cours depuis de nombreuses années. En tant que compositeur, il travaille pour les formations les plus diverses, allant de duos et trios aux ensembles vocaux et quartets à cordes. Il est surtout un musicien très demandé sur des projets extrêmement variés.

Voici quelques-unes de ses récentes collaborations :

Citons aussi de nombreux projets et/ou enregistrements en duo avec entre autres Peter Hertmans, Steve Houben et Guillaume Vierset, sans oublier qu’il a fondé groupe belgo-tunisien Anfass. Et pour finir, il y a bien entendu son tout dernier groupe Tree-Ho! avec le bassiste Félix Zurstrassen (LG Jazz Collective, David Thomaere Trio, Urbex) et le batteur Antoine Pierre (Taxi Wars, Urbex, Philip Catherine, LG Jazz Collective). [lire la suite sur JAZZ.BRUSSELS]

Alain Pierre © Arnaud Ghys (recadré)

Alain PIERRE joue en duo avec Peter Hertmans dans un répertoire constitué de compositions personnelles ainsi que de musiciens des années 70. Il donne également des concerts en solo (dernier CD paru : “Sitting In Some Café” – Spinach Pie Records SPR 103).

Il est membre du projet “Les 100 Ciels de Barbara Wiernik” qui réunit le noyau dur et le répertoire des groupes dans lesquels chante Barbara : “Barbara Wiernik Soul of Butterflies“, “PiWiZ” de Pirly Zurstrassen, “Acous-Trees” d’Alain Pierre et “Murmure de l’Orient” de Manu Hermia agrémentés d’un quatuor à cordes et d’un clarinettiste de l’Ensemble “Musiques Nouvelles”. La direction artistique et les arrangements sont confiés à Pirly Zurstrassen et Alain Pierre.

Il a formé “Alain PIERRE Special Unit“, jouant ses propres compositions avec Barbara Wiernik (voix), Toine Thys (Saxes, Clarinette Basse), Félix Zurstrassen (Basse) et Antoine Pierre (Drums). Il a également fondé “Acous-Trees”, jouant ses compositions avec Barbara Wiernik (Voix), Pierre Bernard (Flûtes), Olivier Stalon (Basses électrique et acoustique), Frédéric Malempré (Percussions) et Antoine Pierre (Drums).

En 1999, il a fondé le groupe belgo-tunisien Anfass avec le guitariste tunisien Fawzi Chekili, Steve Houben et le joueur de ney tunisien Hichem Badrani (CD “Anfass” – Igloo IGL 148) avec les compositions d’Alain Pierre et de Fawzi Chekili. Il figure aussi sur le CD “Dolce Divertimento” avec ses compositions en duo avec Steve Houben.

Alain Pierre a effectué plusieurs tournées avec ces différents projets en Europe mais aussi Tunisie, Maroc, Nigéria, Bénin, République Démocratique du Congo, Inde et Vietnam. Il enseigne la guitare et l’improvisation et la composition au Conservatoire de Huy depuis 1987 et lors de stages d’été (AKDT de Libramont, Tunisie, République Démocratique du Congo). Il enseigne la lecture jazz et le jeu d’ensemble jazz au Conservatoire royal de Bruxelles depuis 2015. [d’après CONSERVATOIRE.BE]

  • image en tête de l’article : Alain Pierre © Arnaud Ghys

Visiter le site d’ALAIN PIERRE…

 


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Arnaud Ghys


 

IONATOU, Angelikí, dite Angélique Ionatos (1954-2021)

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Angeliki IONATOU, mieux connue sous le nom de scène d’Angélique Ionatos, s’en est allée dans l’indifférence la plus totale. Elle naît à Athènes en 1954. En 1969, elle a quinze ans lorsque sa famille fuit la dictature des Colonels, alors au pouvoir en Grèce, pour s’établir en Belgique, puis en France. Guitariste, compositrice et interprète, elle enregistre avec son frère Photis un premier album Résurrection, paru en 1972, désigné Grand Prix du disque par l’Académie Charles-Cros.

Ses compositions, chantées en grec ou en français dans un esprit traditionnel, s’inspirent de la poésie et ont pour principaux thèmes l’amour, la mort et la mer (Méditerranée). À chaque album correspond un spectacle et des musiciens différents selon l’oeuvre ou le thème. Pour la cantate Marie des Brumes (1984) et les recueils Le Monogramme (1988) et Parole de Juillet (1996), elle met en musique les poèmes du Prix Nobel de littérature Odysséas Élytis.

En 1989, Angélique Ionatos s’associe avec le Théâtre de Sartrouville pour l’élaboration de ses spectacles, créés jusqu’en 2000 en coproduction avec le Théâtre de la Ville à Paris, puis en tournée sur les scènes françaises et européennes. L’album Sappho de Mytilène (1991), réalisé avec la chanteuse Nena Venetsanou, est consacré aux vers de la poétesse de l’Antiquité grecque (VIIème siècle avant Jésus-Christ). L’Académie Charles-Cros couronne pour la seconde fois l’artiste.

Après la parution d’Ô Erotas, en 1992, la musicienne pose sa voix grave sur une partition inédite du compositeur Mikis Theodorakis, Mia Thalassa, dédiée à la mer et publiée en 1995. L’année 1997 voit la création de l’opéra pour la jeunesse La Statue merveilleuse, d’après Oscar Wilde. En 2000 suit l’album D’un Bleu Très Noir, et trois ans plus tard, la mise en musique de pages du journal de Frida Kahlo pour le spectacle Alas Pa’Volar (Des ailes pour voler), qui donne lieu à un enregistrement.

Angélique Ionatos poursuit son chemin singulier par le spectacle Athènes-Paris, créé en 2005 au Théâtre du Châtelet, puis l’album hispanique Eros y Muerte (2007), sur des poèmes de l’écrivain chilien Pablo Neruda. Elle se produit ensuite avec la chanteuse et guitariste Katerina Fotinaki, qui l’accompagne sur l’album Comme Un Jardin Dans la Nuit, paru en 2009. En 2013, son spectacle Et les rêves prendront leur revanche est présenté au festival d’Avignon. D’un projet à l’autre, l’artiste présente son tour de chant Anatoli et la pièce de Jean-Pierre Siméon Stabat Mater furiosa, puis enregistre l’album Reste la Lumière, paru en 2015.” [d’après P.L. Coudray]


“Il est des pays dont l’histoire dramatique donne naissance à des exilés magnifiques. C’est le cas de la Grèce, où naît, en 1954, Angelikí Ionátou, plus connue sous son nom francophone, Angélique Ionatos. Car si elle a chanté et mis en musique les plus fines lettres grecques, dont les mots du prix Nobel de littérature Odysseas Elytis, c’est bien en Belgique et surtout en France qu’elle sera surtout connue. Et c’est aux Lilas, en Seine-Saint-Denis, qu’elle s’est éteinte mercredi 7 juillet, quelques jours après avoir fêté son 67e anniversaire. 

Le succès, Angélique Ionatos le rencontre rapidement. Née à Athènes, elle a 15 ans lorsqu’elle arrive à Liège, en Belgique, fuyant avec sa mère la dictature des colonels, et tout juste 18 ans à la sortie de son premier disque, Résurrection, qui remporte le prix de l’Académie Charles-Cros. Deux autres prix de la prestigieuse académie ponctueront une riche discographie, comportant une vingtaine d’enregistrements. Le dernier en date, Reste la lumière, est paru en 2015. 

Avec d’autres artistes comme Mikis Theodorakis, dont la rencontre fut déterminante pour sa carrière musicale, Angélique Ionatos fut une étoile de la diaspora grecque en France, contribuant inlassablement à la connaissance de sa culture. “Je compose très rarement en mode majeur, se confiait-elle, dans “A voix nue” sur France Culture. J’ai une tendance à aller vers le côté… je ne dirais pas triste, parce que pour moi la tristesse est un peu fade, mais vers quelque chose qui a toujours un aspect tragique.”  [d’après FRANCEMUSIQUE.FR]


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © francemusique.fr


LAUREYS : l’expérience de mort imminente est une réalité physiologique

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“L’étude menée par des scientifiques des universités de Liège et de Copenhague, vient d’être publiée dans la revue Brain Communications [The evolutionary origin of near-death experiences: a systematic investigation, by Costanza Peinkhofer, Charlotte Martial, Helena Cassol, Steven Laureys, Daniel Kondziella]. Elle propose l’hypothèse que ces expériences de mort imminente chez l’humain seraient un mécanisme de défense, de survie, en cas de danger de mort. Ce mécanisme ressemblerait aux comportements de simulation de mort, de thanatose (expérience de mort imminente chez les animaux, ndlr), observés chez de nombreuses espèces animales quand elles sont confrontées à des prédateurs et en danger.

Mais qu’est-ce qu’une expérience de mort imminente ? “Pour moi, c’est une réalité physiologique. Elle se passe classiquement quand on est en danger de mort“, explique Steven Laureys, neurologue et responsable du Coma science group et Centre du cerveau de l’université de Liège. “Elle s’accompagne d’un sentiment de bien-être. On ne ressent plus son corps comme s’il y avait une ‘décorporation‘. Le phénomène est fascinant, il mériterait davantage de recherches scientifiques.

Ces expériences se manifestent de façon différente chez les personnes qui en font l’expérience. Mais le mythe de la lumière blanche ne serait pas nécessairement un mythe. Nombreux sont ceux qui en font état.

Malgré tout ce phénomène reste un mystère. Pour certains, ce phénomène pourrait être dû à un manque d’oxygène dans telle ou telle partie du cerveau. D’autres comme Steven Laureys ne sont pas d’accord avec toutes ces hypothèses. D’autant que c’est encore un phénomène qui nous échappe.

Un phénomène qui reste à ce point fascinant que les scientifiques ne sont pas les seuls à s’y intéresser. D’ailleurs, d’autres personnes y voient des explications religieuses, y voient une preuve d’une vie après la mort ou de l’âme qui quitterait notre corps. Il manque clairement une théorie pour l’expliquer ajoute Steven Laureys et pour comprendre à quoi il sert.

Pourquoi ce fascinant phénomène serait-il limité à l’homme ?
L’âge de glace © Blue Sky

Quand un animal fait face à un danger, par exemple un prédateur, en dernier recours, il peut se battre, fuir ou avoir une troisième réaction fascinante. Il va tomber et simuler sa mort. Ce qui se passe dans son cerveau est difficile à savoir. L’animal ne parle pas mais les scientifiques belges et danois pensent que les animaux ont une conscience comme nous. Ils ont donc épluché la littérature “animale” et ont exhumé 32 articles sur ce phénomène de simulation de la mort.

A chaque fois, il y avait cette sensation de bien-être, de ne plus sentir leur corps comme s’ils en étaient dissociés

Parallèlement, les chercheurs ont lancé un appel à témoins. 600 personnes des quatre coins de la planète qui avaient vécu cette expérience, leur ont raconté leur histoire. “Récits de confrontations avec des lions, des requins“, nous détaille le scientifique liégeois, “sept témoignages concernaient des agressions physiques ou sexuelles, mais il y avait aussi beaucoup d’accidents de voiture. A chaque fois, il y avait cette sensation de bien-être, de ne plus sentir leur corps comme s’ils en étaient dissociés.

L’expérience de mort imminente remonte peut-être à la nuit des temps

Ce sont ces témoignages et les publications sur les animaux qui les ont conduits à formuler leur hypothèse. Peut-être que la mort imminente fait partie de notre évolution depuis des millions d’années. Elle est observée de la même manière chez les humains et chez les autres mammifères. Et pas seulement, chez les poissons, les reptiles et même les insectes, on retrouve aussi cette réaction paradoxale de rester immobile, de ne plus réagir aux sollicitations tout en gardant tout de même une conscience.

D’un point de vue biologique, neurologique, tous les animaux ont eux aussi des pensées, des perceptions, des émotions, même si, je le concède, le sujet reste tabou. Il est complexe, il faut poursuivre les investigations.

Notre neurologue est clair : “Pour moi, cela pourrait être un mécanisme de défense qui permet de nous protéger dans une situation d’extrême danger et qui serait encore là aujourd’hui. Pas seulement en cas de traumatisme ou d’accidents de voitures mais aussi après un arrêt cardiaque avec manque d’oxygène global dans le cerveau.

Cherche de nouveaux témoins qui ont vécu cette expérience de mort imminente
BOSCH Hieronymus, Ascension des bienheureux au paradis (détail, 1500-1504) © Palais des Doges de Venise

La recherche est loin d’être finie. Aujourd’hui, l’équipe du Coma Science Group du CHU de Liège, est à la recherche de nouveaux témoins. Alors si, vous aussi, vous avez vécu cette expérience de mort imminente, vous pouvez la partager en envoyant un mail avec votre histoire. NDE@Uliege.be (Near Death Experience).

Nous voulons écouter ceux qui l’ont vécu. Il faut l’avoir vécu, moi je ne sais pas de quoi je parle, je n’ai jamais vécu pareille expérience. Pas trop d’arrogance scientifique, juste de la curiosité et la méthodologie d’essayer de confronter ce que l’on pense comprendre avec ce que l’on pense mesurer“, conclut, avec humilité, Steven Laureys.” [RTBF.BE]


Plus de presse…

LAMBERT, Michaël (né en 1975)

Temps de lecture : 4 minutes >

“Né le 23 octobre 1975, Michaël LAMBERT écrit du théâtre, de la poésie, des nouvelles, des scénarios de courts-métrages, de bandes-dessinées et des romans. Sa pièce Ali, l’invincible a obtenu le Prix de l’Aide à la Création et le Prix de la SACD lors du Concours de l’Union des Artistes 2005. En 2006, il a participé à l’écriture collective de la pièce Microsouft World, mise en scène par Alexandre Drouet. Sa pièce Achille et Sarabelle a été sélectionnée au Rencontres Jeunes Publics de Huy en 2007. Sa dernière pièce Buiten, quand j’ai démissionné j’ai embrassé ma femme et ma fille a été présentée à Liège en 2012 dans une mise en lecture de Luc Baba.

Sa nouvelle Pachyderme Péril a obtenu le deuxième prix du concours 2010 de la Maison de la Francité. Des extraits de son recueil de poésies Extinction de l’espace humain ont été lus en 2010 au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris.

Michaël Lambert a travaillé dans la production de théâtre jeune public et animé des ateliers d’écriture pour l’asbl ImaginAction. Il a co-organisé pour le plaisir des soirées littéraires décontractées et familiales : les bolos-lectures. Il s’implique toujours dans plusieurs initiatives qui fédèrent des artistes liégeois dont le Comptoir des Ressources Créatives et le Collectif des Ecrivains Liégeois.

Depuis 2009, il participe régulièrement à des performances poétiques et à des scènes slam. Le 28 mars 2014, il a donné une lecture-performance de son recueil de poésie Ma petite boucherie (éditions Maelström). Le 17 octobre 2015, il était finaliste du championnat de Belgique de slam à Bruxelles. [d’après LIEGE-LETTRES.BE]

© Marie Jérôme

J’écris des récits inspirants pour celles et ceux qui veulent rendre le monde meilleur, en reprenant le contrôle de leurs propres histoires.


Le site LIEGE-LETTRES.BE propose également la bibliographie de l’auteur, que nous avons mise à jour :

Théâtre
  • Microcosme éthique, œuvre de jeunesse, inédit (1993)
  • Génération caoutchouc, sur le thème du sida et de l’exclusion, 1e version (2002) déposée à la Médiathèque de Vaise (Lyon) et 2e version (2003) au Centre d’Ecriture Dramatique – Wallonie-Bruxelles
  • Marx et Dingo, sur le thème de la société de consommation, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2003-2004)
  • Le cirque aux alouettes, sur le thème de la filiation, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2003-2004)
  • Graine de pistache, pièce jeune public, sur le thème de l’exil, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2005)
  • Bourse de relecture de la SACD avec Stanislas Cotton pour Espérance, sur le thème de la lutte contre l’extrême droite (2005)
  • Ali, l’invincible, pièce jeune public, sur le thème de l’enfance maltraitée, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2005)
  • Participation à l’écriture collective de Microsouft World de Macamada, sur le thème de la mondialisation (2006)
  • L’arbre à lait, pièce jeune public, sur le thème de l’alimentation, inédit (2006)
  • Les Autres, pièce jeune public, sur le thème de l’exclusion, inédit (2006)
  • Achille et Sarabelle, pièce jeune public, sur le thème de la solidarité, déposée au Centre d’Ecritures Dramatique – Wallonie-Bruxelles (2007)
  • Buiten, quand j’ai démissionné, j’ai embrassé ma femme et ma fille, sur le thème de l’aliénation, inédit (2012)
  • Du futur faisons fable rase, sur le thème de la tuerie de la place St Lambert (projet en cours)
Scénarios
  • Léo, scénario BD pour la dessinatrice Delphine Hermans, inédit (2005)
  • L’enveloppe jaune, aide à l’écriture du scénario de court-métrage de Delphine Hermans, Caméra-etc (2006)
  • Avec ou sans sel ; Le Carnet de Chico, aide à l’écriture de scénarios de court-métrage, Caméra-etc (2006-2007)
  • Papa et moi ; Bono, séries d’albums jeunesse, inédits (2011-2013)
  • Bourse de relecture de la SACD avec Frederik Peeters pour Génération
  • Standard de Liège : au coeur de Sclessin, scénario de BD avec David Rosel (2019)
  • Standard de Liège : tous ensemble !, scénario de BD avec David Rosel (2021) ; également traduit en Néerlandais, Allemaal Samen !
  • scénario de BD, avec le dessinateur Sébastien Godard (projet en cours).
Poésies
  • Le Croque-vivant, inédit (2003), extraits parus dans la revue Le Fram n°19 (hiver 2008-2009)
  • L’aube des oiseaux, inédit (2005),
  • Raisonnance, inédit (2008)
  • Extinction de l’espace humain, inédit (2009), extraits parus dans La nouvelle poésie française de Belgique, Le Taillis Pré (2009)
  • Déraison d’espérer, inédit (2012)
  • Ma petite boucherie, Bookleg #103, éditions Maelström (2014).
  • L’homme chouette et l’ours qui danse (projet en cours)
  • Habiter le monde (projet en cours)
  • Des humains chouettes, recueil (n.d.)
  • L’aube des oiseaux, éditions Boumboumtralala (2021), illustré par Bénédicte Wesel
Nouvelles et romans
  • Se fier aux apparences, recueil de nouvelles, inédit (2010)
  • Sans mentir, roman jeunesse, inédit (2011)
  • Mad, Murmure des Soirs (2016)
  • Femmes de Rops, Murmure des Soirs (2018)
  • Chamane – Tome 1 : Les esprits de la colline, roman jeunesse (à paraitre)
  • Sauver Fély (projet en cours)
  • Se fier aux apparences, nouvelles (n.d.)

Enfin, aujourd’hui, je mets mon expérience au service de celles et ceux qui cherchent des récits inspirants ou qui souhaitent en écrire en créant la communauté de l’arbre qui marche. J’y développe la notion de bionarration et les laboratoires de récits inspirants !

 

Plusieurs œuvres de Michaël Lambert sont présentes dans notre boutique, parmi lesquelles son dernier recueil de poésie : L’aube des oiseaux (2021)

 

 


Lire encore…

BAES : La petite fille au chou (1903)

Temps de lecture : 2 minutes >

“Confronter ce tableau avec l’hyperréalisme des années soixante est  révélateur et perturbant. L’habileté, l’adresse et le talent des uns sont mis en brèche totale, grâce à une technique, un scénario et une mise en scène symbolique qui les supplante de loin.

La représentation picturale et sculpturale de l’hyperréalisme surpasse bien souvent l’effet photographique et le moulage le plus adroit. C’est cette qualité particulière qui nous fascine au delà des sujets proposés.

Le tableau de Firmin Baes (1874-1943) apparu récemment sur FaceBook vient s’ajouter à la multitude d’œuvres inconnues, débusquées par quelques amis connaisseurs. Cette reproduction partagée par Jeanne Ingrassia, ne fait que confirmer la torpeur culturelle qui frappe ceux qui devraient les révéler dans les musées, et en faire profiter la collectivité.

Paloma, la petite fille au chou, présente également dans d’autres tableaux, n’a rien à voir avec l’impressionnisme, tendance dans laquelle son auteur est curieusement embastillé. Ce parfait chef d’œuvre de petite taille (85 X 70,5 cm) peut rivaliser avec un énorme monceau d’œuvres contemporaines surcotées de valeur proportionnelle à leur banalité.

© Fondation de l’Hermitage, Lausanne

Ici tout est scénarisé de manière précisionniste dans le moindre détail. Le physique du modèle choisi, son âge, sa coiffure, la forme de son ruban, la couleur ses vêtements, le bout de dossier de chaise, rien n’est laissé au hasard.

L’énorme chou qu’elle protège des ses mains n’est pas seulement “l’origine du monde” façon jardinière. Il en est l’allusion sexuelle et cosmique, avec toute la force qui nous échappe et dépasse notre entendement. Les quelques feuilles fanées surjoue sa réalité symbolique. Le regard appuyé de l’actrice, la fraicheur de ses joues, défient un temps qui a mystérieusement rejoint le nôtre. Un temps où le réceptacle sacré de l’enfant est en passe de devenir un contenant passager.

L’histoire que nous confie Firmin Baes nous rappelle que l’art transmet aussi la vie et que sa poésie dépasse de loin ce que l’idéologie dominante et paresseuse voudrait nous imposer, sous prétexte facile, de modernité.

Conclusion, la petite fille au chou, c’est notre Mona Lisa à nous, même si tout le monde s’en fout.”

Jacques Charlier (07.2021)


Savoir contempler encore…

L’esplanade AC/DC voit enfin le jour à Namur…

Temps de lecture : 2 minutes >

C’est désormais historique, le conseil communal namurois emmené par son bourgmestre vient de valider à l’unanimité le projet AC/DC déposé par des fans et porté par Classic 21. La capitale wallonne accueillera désormais un totem commémoratif du premier concert d’AC/DC avec son chanteur Brian Johnson, et l’esplanade face aux halles d’exposition de la ville mosane portera désormais le nom du célèbre groupe de hard rock australien. Retour sur ce dossier aux nombreux rebondissements : souvenez-vous, nous évoquions l’année passée la possibilité d’avoir une Esplanade Brian Johnson à Namur.

Le 29 juin 1980, il y a donc exactement 41 ans, le groupe AC/DC était venu à Namur pour un concert au Palais des expositions. Une date dont même Brian Johnson se souviendra puisqu’il s’agissait pour lui du premier concert à la succession du regretté Bon Scott. C’était aussi, pour les fans, la découverte de l’album Back in Black et de ses 6 morceaux joués sur scène. Rappelons qu’il s’agit du deuxième album le plus vendu au monde à ce jour, tous styles confondus, devancé par Thriller de Michael Jackson.

Michel Remy, avait soumis l’idée avec d’autres fans du groupe (Mike Davister et Georges Boussingault) de renommer une rue de Namur du nom du chanteur. Le bourgmestre, avait accueilli positivement l’idée, suggérant même que l’esplanade qui fait face à la salle hérite du nom. Mais la réalité de terrain est autre, et l’autorisation n’avait pas été débloquée pour pouvoir baptiser le lieu.

Les raisons étaient diverses : La Commission royale de toponymie explique d’abord qu’il n’est pas de tradition de donner à une rue ou à une infrastructure de l’espace public le nom de quelqu’un de vivant. Le secrétaire de la Commission, Jean Germain, a même ajouté : “Et encore moins un groupe de musique.”

Michel Rémy, de son côté, nous avait avoué qu’il restait confiant. Dès lors, Classic 21, et plus particulièrement son chef éditorial Etienne Dombret, se sont investis dans ce projet ces derniers mois en insistant sur l’importance symbolique et culturelle que revêt ce concert. Un appel aux fans a ensuite été fait par Classic 21 il y a quelques mois dans le but de regrouper des photos de l’événement puisqu’aucun photographe n’avait alors été autorisé à immortaliser ce premier concert de Brian Johnson.

Le dossier a donc été remanié, et représenté au Conseil communal namurois qui a validé le projet dans son ensemble : en plus d’être baptisée, l’esplanade AC/DC accueillera un totem commémoratif retraçant l’histoire et les photos de cet événement historique, accompagnées de la vidéo que vous retrouverez ci-dessous. Une très belle reconnaissance donc pour cet événement qui aura marqué l’histoire de la musique et fera de Namur une destination prisée par les fans.

La photo de Brian Johnson en tête d’article (détail) est © Philippe Vienne et disponible dans la documenta, avec d’autres photos du même concert et du même artiste… [en cours de digitalisation]
 


CREVECOEUR, Jean-Jacques (né en 1962)

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Jean-Jacques CREVECOEUR est un conférencier, formateur en développement personnel, consultant et vidéaste web belge, connu pour son conspirationnisme et son militantisme anti-vaccins. Né en 1962 en Belgique, à Tirlemont, il vit depuis 2004 au Canada et est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages. Sur son site personnel, il se définit lui-même comme un “accoucheur du potentiel humain et catalyseur de changements durables“, Jean-Jacques Crèvecœur est un coach en développement personnel aux idées décriées par la communauté scientifique et aux comportements surveillés en France par la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires). Il s’est illustré par ses prises de position tout à la fois anti-vaccination et complotiste à la faveur de la pandémie de grippe A H1N1 en 2009 puis, de nouveau, lors de la pandémie de Covid-19 en 2020, relayant également la théorie du complot sur les attentats du 11-Septembre, la rumeur selon laquelle Barack Obama n’aurait pas la nationalité américaine, et laissant entendre que les responsables de la secte du Temple Solaire auraient été assassinés par les autorités.” [d’après BABELIO.COM]

Jean-Jacques Crèvecœur est un youtubeur efficace et ses vidéos constituent un excellent corpus didactique pour qui veut étudier les techniques d’influence et de persuasion dans le contexte des réseaux sociaux. Cet influenceur est habile et met en œuvre des techniques verbales, non-verbales et para-verbales dignes des meilleurs formateurs-animateurs. Le problème reste qu’il ne vend pas du shampoing mais des opinions préformatées… et des séminaires payants. A voir avec un recul critique, donc.

La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter.
– Aldous Huxley (1958) –

Autre chose est de visionner ses “Conversations du lundi” (récemment retirées de la plateforme YouTube) et de se pencher sur leur contenu au premier degré. A titre d’exemple, un chef-d’œuvre du genre, à propos d’un complot “qui serait lié” au projet Blue Beam de la NASA américaine, auquel un certain Serge Monast a consacré un ouvrage, que son éditeur présente comme ceci : “La religion du Nouvel Âge est le fondement même de ce Nouveau Gouvernement Mondial, religion sans laquelle la dictature du Nouvel Ordre Mondial est totalement impossible. Le projet Blue Beam comporte quatre étapes différentes, dans le but de mettre en œuvre la religion d’une Nouvelle Ère, avec l’Antéchrist à sa tête : réévaluation de toutes les connaissances archéologiques (tremblements de terre artificiellement, nouvelles prétendues découvertes, etc.) ; un gigantesque “space show” grâce à des hologrammes à optiques tridimensionnels, des sons, des projections laser de multiples images holographiques dans différentes parties du monde (chacune recevant une image correspondant à la foi religieuse prédominante régionale) ; ”communication télépathique électronique bidirectionnelle” pour le contrôle de l’esprit (aidé par la propagande dans la publicité, la télévision, l’éducation moderne et divers types de pressions sociales) ; manifestations surnaturelles par des moyens électroniques (faire croire à l’humanité qu’une invasion ovni est à venir, propager en abondance des ondes à hautes fréquences sur la terre, mettre en place sur chaque individu des puces intégrées). “Même si ma vie est en danger à cause de la diffusion d’informations comme celles-ci, la vôtre l’est encore plus par l’ignorance de ces mêmes informations”, déclare Serge Monast.”

Du lourd“, dirait Josiane, ma voisine qui vend des frites ! Et Jean-Jacques Crèvecœur -qui a bien lu le résumé du livre- en fait ceci :

Et vous, qu’en pensez-vous ?


Cliquez pour télécharger la brochure du CIAOSN

“Régulièrement interrogé par le public, le Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN) a consacré sa dernière fiche d’information à une organisation nommée Emergence International Inc. et à son fondateur, le controversé Jean-Jacques Crèvecœur, détenteur d’une chaîne Youtube consacrée à la santé et dont certaines vidéos culminent à plus de 500 000 vues. Emergence International Inc., qui se donne pour but la production et la diffusion de produits et services en rapport avec le bien-être et la santé, fait l’objet de plusieurs controverses en Belgique et à l’étranger. “Nous sommes sollicités pour des demandes d’informations la concernant depuis plusieurs mois, nous avons donc décidé de nous intéresser à son organisation“, explique Kerstine Vanderput, directrice du CIAOSN. En lisant la fiche du CIAOSN, on comprend pourquoi Emergences International Inc. et son président suscitent l’intérêt des organisations de lutte contre les dérives sectaires belges et françaises, mais également canadiennes.” [DHNET.BE]

Le CIAOSN est le centre fédéral belge [attaché au SPF Justice] créé par loi du 2 juin 1998 donnant suite à une des recommandations de l’enquête parlementaire “visant à élaborer une politique en vue de lutter contre les pratique illégales des sectes et le danger qu’elles représentent pour la société et pour les personnes, particulièrement les mineurs d’âges.


L’Etat belge ne reconnaît pas de religions mais des cultes. Les sept cultes  reconnus sont les cultes catholique, protestant, anglican, orthodoxe, israélite et musulman. L’Etat belge reconnaît, avec des effets semblables, la laïcité comme organisation philosophique non confessionnelle. D’autres “religions” actives en Belgique, minoritaires, ne bénéficient pas de cette reconnaissance formelle. Cela ne signifie toutefois pas qu’elles n’ont pas le droit d’exister. Ces religions minoritaires non reconnues bénéficient de la liberté de penser, de croyance et de religion. Seule une étude préalable peut mener à une qualification éventuelle de certains de ces mouvements comme sectaires. La loi du 2 juin 1998 définit les “organisations sectaires nuisibles” comme étant “tout groupement à vocation philosophique ou religieuse, ou se prétendant tel, qui, dans son organisation ou sa pratique, se livre à des activités illégales dommageables, nuit aux individus ou à la société ou porte atteinte à la dignité humaine” (art. 2). Cette définition est une notion intermédiaire entre celle de “secte“, dans sa signification neutre, et celle d'”organisation criminelle“, évidemment nuisible. Le critère fondamental pour pouvoir parler d'”organisations sectaires nuisibles” est l’infraction à la loi ou la violation des droits de l’homme : “Le caractère nuisible d’un groupement sectaire est examiné sur base des principes contenus dans la Constitution, les lois, décrets et ordonnances et les conventions internationales de sauvegarde des droits de l’homme ratifiées par la Belgique” (Ibid., art. 2).


Dans notre charte figure le soutien indéfectible à la liberté absolue de conscience. C’est pourquoi, la phrase de Simone Weil (“Accueillir toutes les opinions, les loger au niveau qui convient et les composer verticalement“) nous invite à parler de Mein Kampf, des intégrismes de tous bords ou de Jean-Jacques Crèvecœur au même titre que de Jacques Dufresne, de laïcité ou d’Umberto Eco. Si notre sympathie individuelle va aux seconds, il nous est important aussi de susciter le débat sur les premiers : c’est sur le secret et les non-dits que se nourrit l’obscurantisme et… l’intolérable.

Si nous parlons donc de Jean-Jacques Crèvecœur sérieusement (en utilisant d’ailleurs plusieurs de ses dispositifs d’influence : référence à des autorités, imagerie, liens vers sites officiels…) et nous veillons à documenter le débat à propos de ses agissements, nous vous offrons aussi le plaisir jubilatoire de sa caricature concoctée par les Snuls : il en va de notre liberté d’expression !

  • L’illustration de l’article est extraite du blog l’EXTRACTEUR, site édité par un “collectif informant sur les dangers de certaines pseudo-alternatives en matière de santé, de médecine, d’alimentation. Soutien aux victimes avant tout.

D’autres discours ?

Au fil de l’eau, de Liège à Maastricht (CHiCC, 2014)

Temps de lecture : 9 minutes >

On dit souvent que la présence d’un fleuve est un atout pour une ville. Liège n’échappe pas à la règle. Tous les Liégeois aiment leur fleuve et dès les premiers beaux jours, ils se promènent sur ses rives ou s’installent dans le parc de la Boverie, un des rares endroits où l’on peut encore profiter du fleuve depuis que ses quais ont été transformés en autoroute urbaine. Espérons que l’on reviendra à l’avenir à une conception plus humaine.

En regardant le fil de l’eau, on peut se demander où va la Meuse. Bien sûr, on sait qu’elle coule jusqu’aux Pays-Bas et la Mer du Nord mais on ne connaît pas toujours tous les endroits où elle passe. C’est ce que nous allons essayer de découvrir ensemble aujourd’hui.

Elle quitte Liège au Pont Atlas. Connaissez-vous l’origine de ce nom ? Pendant la guerre de 1914-1918, les Pays-Bas étaient neutres et des jeunes Belges essayaient de passer la frontière pour aller rejoindre l’armée belge via l’Angleterre. Mais la frontière était évidemment bien gardée et un pont de bateaux barrait le cours du fleuve. Le 3 janvier 1917 à minuit, en période de crue, le capitaine du remorqueur ATLAS V, Jules Hentjens, emmena vers la Hollande, outre son équipage, 103 passagers dont 94 recrues pour le Front. Il n’a pas hésité à foncer avec son bateau dans le barrage, pourtant défendu par des mitrailleuses, une chaîne et des fils électrifiés (…).

L’ancien canal de Maastricht partait d’ici. Il suivait le tracé de l’actuel boulevard Zénobe Gramme. Il n’en reste qu’une darse avec un chantier. Nous arrivons à l’entrée du canal Albert signalée par la statue du Roi. On aperçoit, à l’arrière-plan, le pont-barrage de Monsin. Sur l’île se situe le Port autonome de Liège. C’est le 2e port fluvial d’Europe, cela mérite d’être rappelé, le premier étant Duisbourg.

Vient ensuite le site de Chertal et son aciérie qui était alimentée par les hauts-fourneaux d’Ougrée et Seraing. Le métal en fusion était amené dans des wagons-thermos et les coils revenaient à Renory pour être traités. Juste à côté subsiste un site romantique et préservé dans un ancien bras de Meuse: le Hemlot à Hermalle.

Le Hemelot © Philippe Vienne

Le village s’est fort développé, étant proche de la ville mais on y trouve encore quelques anciennes maisons. L’une d’elles nous interpelle car elle porte une enseigne : “Les Comtes de Mercy”. Sur la hauteur, en face, à Argenteau, on trouve en effet le château des comtes de Mercy Argenteau. Un livre très intéressant nous conte l’histoire de la famille : “La dernière de sa race” (Noir Dessin Production). Les noms de Mercy et d’Argenteau sont réunis au XVIIe siècle : Claude Florimond, comte de Mercy, maréchal du Saint Empire, adopte comme fils et héritier le comte d’Argenteau dont il apprécie les talents militaires, avec obligation d’unir les noms et armoiries des deux familles. Florimond Claude, comte de Mercy Argenteau, devint ambassadeur d’Autriche à la cour de France. C’est lui qui alla chercher Marie-Antoinette à Vienne pour la conduire à Paris pour ses noces.

A la même époque, Theresa, comtesse de Cabarrus en Espagne, une jeune femme d’une grande beauté, épousa le marquis de Fontenay. A la Révolution, ils s’enfuient à Bordeaux, divorcent et le marquis part à la Martinique. Elle est emprisonnée, rencontre Tallien et le séduit. Elle devient la citoyenne Tallien surnommée Notre Dame de Thermidor parce que son intervention a sauvé bien des personnes de la guillotine. Elle sera de nouveau emprisonnée en même temps que Hortense de Beauharnais mais après la chute de Robespierre, Tallien la fait libérer et l’épouse. Elle divorce en 1802 puis épouse en 1805 François-Joseph comte de Caraman prince de Chimay. Leur fils Alphonse, prince de Chimay, aura une fille Louise qui épouse en 1860 Eugène comte de Mercy Argenteau. Ils n’auront qu’une fille, Rose, la “dernière de sa race”, d’où le titre du livre. Le château a été gravement endommagé en 1914 parce qu’il servait à l’armée belge de point d’observation pour guider les tirs d’artillerie, puis il a été reconstruit.

Le long du canal se situe le site de 120 ha du Trilogiport qui sera un dépôt de conteneurs, arrière-port d’Anvers, relié à l’autoroute par un pont à construire et au chemin de fer à travers le site de Chertal.

Statue de d’Artagnan à Maastricht © Philippe Vienne

Une figure historique a une grande importance dans la région : d’Artagnan. Charles de Batz-Castelmore, comte d’Artagnan, plus connu sous le nom de d’Artagnan, est un homme de guerre français né entre 1611 et 1615 au château de Castelmore, près de Lupiac, en Gascogne (dans le département actuel du Gers) et mort au siège de Maastricht le 25   juin   1673, pendant la guerre de Hollande. On connaît peu de choses du véritable d’Artagnan. Il n’existe de lui qu’un portrait dont l’authenticité n’est pas garantie, et des mémoires apocryphes parus en 1700, soit 27 ans après sa mort. Mélangeant le réel et l’imaginaire, ils furent rédigés par Gatien Courtilz de Sandras à partir de notes éparses laissées par d’Artagnan. L’auteur découvrit la vie du héros gascon pendant un de ses séjours à la Bastille , alors que Baisemeaux (ou Besmaux), ex-compagnon de d’Artagnan, en était gouverneur. Alexandre Dumas s’est inspiré de ces mémoires pour composer son personnage de d’Artagnan, héros notamment des Trois Mousquetaires. Une ferme honore sa mémoire et porte fièrement son nom (rue de Tongres 77 à Haccourt). On y prépare du foie gras de canard et d’oie, un animal très commun dans la région, utilisé aussi dans la recette de l’oie à l’instar de Visé.

Visé depuis Hermalle © Philippe Vienne

Visé a été entièrement brûlée par les Allemands en 1914 et de nombreux habitants tués, sous prétexte qu’il y aurait eu des francs-tireurs. Elle a été reconstruite telle qu’elle était, ce que l’on peut comprendre, mais elle tourne ainsi malheureusement le dos au fleuve. D’Artagnan et Louis XIV auraient été conviés par les notables à un repas à l’hôtel de ville. Un des convives aurait dit familièrement : “Allez, Louis, un pot !”, ce qui fut longtemps objet de plaisanteries à Versailles !

La collégiale renferme la Châsse de Saint Hadelin qui serait la plus ancienne. Elle fait l’objet d’une procession tous les deux ans. Visé compte dans ses murs des compagnies d’arbalétriers et d’arquebusiers. Elles furent créées en 1579 pour les arquebusiers et en 1310 pour les arbalétriers. C’est en effet une particularité de Visé ; alors que partout ailleurs les guildes et corporations ont arrêté leurs activités à la Révolution française, à Visé elles se mirent parfois en sommeil mais ne disparurent jamais. Pour leur part, les arbalétriers ont fêté leur 700e anniversaire en 2010 . Une bulle du pape leur a accordé, fait rare, le droit de pénétrer dans l’église en armes, une tradition qu’ils perpétuent une fois par an, le deuxième dimanche du mois d’août. Ils défilent ensuite dans les rues sous la bannière de leur saint patron, Saint-Georges.

“Le Pont des Allemands” à Visé © Philippe Vienne

De belles maisons subsistent sur la rive gauche au quartier dit Devant-le-Pont qui est aussi un refuge pour de nombreux oiseaux, notamment des oies évidemment. En aval du pont et du port de plaisance, un imposant viaduc barre la vallée. Il fait partie de la ligne 24 surnommée “ligne des Allemands”. Avant la première guerre mondiale, un projet de chemin de fer reliant directement l’Allemagne au port d’Anvers sans passer par Liège et ses plans inclinés dormait dans les cartons, son coût paraissant trop élevé. Mais pour les Allemands, cette ligne avait un intérêt stratégique et ils l’ont construite en peu de temps. Elle voit passer actuellement un important trafic de fret provenant d’Aix-la-Chapelle par Montzen et rejoignant à Glons la ligne de Tongres et Hasselt. L’amateur peut y admirer les locomotives de diverses sociétés privées.

A partir du pont-barrage de Lixhe, pourvu d’échelles à saumons, le fleuve marque la frontière. La rive droite est néerlandaise, la gauche belge et on remarque une politique différente pour lutter contre les inondations. Côté belge, de hauts murs, côté néerlandais des prairies inondables. En saison, un bac permet de traverser la Meuse à partir de Lanaye pour rejoindre le village d’Eijsden. En effet, il n’y a plus de pont avant Maastricht. Le village est pittoresque. Le château d’Eijsden est remarquable ; il appartient à la famille de Liedekerke. Parfaitement entretenu, on peut se promener librement dans le jardin, un cadre magnifique pour des photos de mariage.

La gare, d’apparence banale, a connu un événement historique. L’empereur d’Allemagne Guillaume II s’était installé en mars 1918 au château du Neubois à Spa. Son quartier général occupait l’hôtel Britannique, actuellement internat de l’Athénée. Ayant abdiqué le 9 novembre 1918, il a quitté Spa à bord de son train spécial avec l’intention de se réfugier aux Pays-Bas qui étaient neutres mais il est resté bloqué à la frontière, le gouvernement hésitant à l’accueillir, ce qui a permis aux nombreux belges évacués (dont ma mère) de le conspuer sans risque.

Le canal Albert est parallèle à la Meuse et nous amène à Lanaye. Un bras de Meuse a été rectifié et est devenu un lac idéal pour les sports nautiques. On y trouve un club nautique, un camping, une plage bien aménagée et très propre. Les écluses de Lanaye ont longtemps constitué ce qu’on appelait “le bouchon de Lanaye”. Les néerlandais s’opposaient à toute amélioration de ce passage et de la traversée de Maastricht. Cela a motivé la construction du canal Albert. Maintenant ces écluses seront bientôt complétées d’une quatrième. Elles permettent de rejoindre le fleuve.

Lanaye © Philippe Vienne

A gauche, le canal continue son trajet vers Anvers en traversant l’impressionnante tranchée de Caster. Dans la roche a été creusé le fort d’Eben-Emael dont on aperçoit un accès. Le général Brialmont qui avait conçu la ceinture de fortifications entourant Liège avait déjà signalé un point faible dans la région de Visé ce qui avait amené à la construction de cet ouvrage. De l’avis de tous les spécialistes, ce fort était réputé imprenable mais les Allemands ont atterri dessus en 1940… avec des planeurs ! Ce qui n’était pas prévu. Pourquoi des planeurs? Parce qu’ils sont silencieux donc indétectables la nuit. On peut se promener sur le plateau et découvrir certaines tourelles.

Revenons aux écluses. Sur la colline opposée au fort, c’est la Montagne Saint-Pierre où se dressait le château de Caster. On peut y accéder par un sentier qui réserve un beau panorama. La ferme de Caster date du 17e siècle. Les bâtiments ont été construits autour d’une grande cours rectangulaire (ferme carrée). La maison porte l’année 1908. La maçonnerie de la maison se compose de briques et de bandes de pierre calcaire dans un style “Renaissance mosane”. Cette ferme sur la colline appartenait jadis au château de Caster. Le dernier château de Caster a été construit en 1888 par Alfons de Brouckère, à côté d’un autre vieux château. En 1936, le château, la ferme et les terrains avoisinants furent acquis par l’industrie cimentière. Desnsoldats allemands et américains furent même stationnés sur ces terrains pendant les Première et Deuxième Guerre Mondiale. Après, le château tomba progressivement en décadence et, en 1972, il fut ravagé par un violent incendie. Peu après, il fut démoli complètement. Aujourd’hui, seule la ferme monumentale est restée. Il est donc important que ce monument soit préservé et restauré ! J’ai retrouvé aussi cette inscription sur le tombeau de la famille Nagelmackers à Angleur : Jules Nagelmackers y est décédé en septembre 1878, donc dans l’ancien château. Mais sur place, je n’ai retrouvé pour ma part qu’un pont qui reliait deux parties du parc, et la glacière.

La Montagne Saint-Pierre © Philippe Vienne

La Montagne Saint-Pierre est une réserve naturelle, truffée de grottes creusées pour extraire la roche et dont certaines ont servi de champignonnières. Elles abritent maintenant des oiseaux tels que les chauves-souris ou les hiboux. Une partie de la colline est exploitée par les carrières de calcaire nécessaire à la cimenterie : ENCI (Eerste Nederlandse Cement Industrie) qui fait partie du même groupe allemand que CBR : Heidelberg Cement.

Et nous arrivons à Maastricht. Nous terminerons sur cette ville qui a fait partie de la Principauté de Liège, qui a failli être belge en 1830 et mériterait à elle seule une conférence. Le pont est situé à peu près à l’endroit où les romains en avaient déjà construit un, ce qui a donné le nom à la ville. Le bâtiment du gouvernement provincial a accueilli le Traité de Maastricht. Cette passerelle vous rappelle quelque chose ? Elle évoque les ponts du canal Albert, le pont de l’autoroute au Val Benoît et aussi le viaduc de Millau. C’est normal, ces trois ouvrages ont été calculés par le bureau Greisch de Liège. Une occasion de rappeler que nous avons aussi des entreprises performantes et pas seulement des friches industrielles.

Maastricht © Philippe Vienne

Les murailles de Maastricht nous ramènent à d’Artagnan qui y a trouvé la mort lors du siège de la ville par Louis XIV en 1673. Une statue rappelle son souvenir. Les Liégeois soutenaient Louis XIV alors que les Maastrichtois auraient par contre secondé le duc de Bourgogne lors du sac de Liège en 1468. Après Maastricht, à Lanaken, la Meuse redevient un petit fleuve tranquille, la plupart de ses eaux étant dérivées dans les différents canaux. A l’endroit appelé Smeermaas, on a l’impression que l’on pourrait traverser à pied.

Robert VIENNE

  • image en tête de l’article : la Meuse et la Dérivation au pont de Fragnée ©Philippe Vienne

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en 2014 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

 


Plus de CHiCC ?

Un projet Freinet : Dans l’air du temps (roman, 2015)

Temps de lecture : 97 minutes >

Sur les hauteurs de Liège, le Groupe scolaire Célestin Freinet – Naniot-Erables ou, plus simplement l’école communale Naniot, pratique la pédagogie Freinet. Ce qui veut dire ? Vous en saurez plus en lisant la suite de cet article. Le projet de fin d’études (primaires !) d’une élève de 11 ans de cette école est transcrit ensuite : un vrai petit roman…

La pédagogie Freinet

“Pédagogie alternative mise au point au début du XXe siècle, la méthode Freinet place les élèves comme acteurs de leurs apprentissages. Elle les invite à chercher, inventer et apprendre par eux-mêmes. Cette pédagogie est reconnue par les responsables de l’enseignement en Belgique comme en France. On y compte un nombre important d’établissements 100% Freinet… et des milliers de professeurs qui s’en inspirent au quotidien. Alors que la pédagogie traditionnelle est centrée sur la transmission des savoirs, la pédagogie Freinet place l’élève au cœur du projet éducatif. Elle prend en compte la dimension sociale de l’enfant, voué à devenir un être autonome, responsable et ouvert sur le monde :

  1. Le tâtonnement expérimental : “C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne croyons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si général et si universel doive être exactement valable pour tous les enseignements, les scolaires y compris“, écrivait Célestin Freinet. Avec la pédagogie Freinet, l’élève apprend grâce à l’expérimentation et non par la reproduction de ce qu’on lui inculque. Il émet ses propres hypothèses, fait ses propres découvertes, construit ses propres savoirs et savoir-faire. S’il y a échec, celui-ci devient formateur, les réussites favorisent la confiance en soi et en sa capacité à progresser par soi-même. La mémorisation, qui ne s’appuie pas sur du par cœur, mais sur l’expérimentation, se fait aussi sans effort.
  2. Un rythme d’apprentissage individualisé : la pédagogie Freinet porte une attention particulière au rythme d’apprentissage de chaque élève. Si dans un premier temps l’enseignant fixe avec la classe une feuille de route collective pour la semaine, ensuite chaque élève définit les tâches et activités qu’il accomplira individuellement, en fonction de ses capacités et de ses objectifs. Il progresse à son rythme.
  3. L’autonomie favorisée : en élaborant son propre planning hebdomadaire, l’élève se prend naturellement en charge, développe son autonomie et se responsabilise. Cette plus grande souplesse encourage à travailler davantage, l’enfant ne comptant pas ses heures pour finaliser un travail qui le passionne. Le professeur établit parallèlement des plannings pour s’assurer que tous les points du programme scolaire ont été travaillés. Toujours dans le sens de l’autonomie, des fichiers de travail auto-correctifs, établis dans les différentes matières, permettent aux élèves de se corriger par eux-mêmes.
  4. La coopération entre pairs : la coopération est au cœur de la pédagogie Freinet. Les travaux de groupes sont ainsi favorisés, quelles que soient les disciplines. Les bénéfices sont nombreux : développer le dialogue, la capacité d’organisation, le sens du respect et de la solidarité, l’autonomie et la responsabilisation. Les élèves peuvent former librement leurs groupes de travail. L’enseignement peut également veiller à ce que les groupes soient assez hétérogènes pour donner toute sa place à l’apprentissage entre pairs.
  5. L’organisation coopérative de la classe : plus généralement, la classe s’organise de façon coopérative. Les entretiens du matin et les nombreux temps d’échange collectifs permettent l’élaboration des règles de vie commune, la régulation des conflits, la mise en place de projets, le partage autour des travaux réalisés. Ces activités de communication développent l’écoute, les compétences orales et la construction de l’esprit critique. Une boîte à idées est souvent déposée dans la classe pour favoriser le dialogue.
  6. La place du professeur : au milieu du XXe siècle, quand Célestin Freinet a expérimenté sa pédagogie alternative, celle-ci s’est symbolisée par la disparition de l’estrade dans la classe. Le professeur ne doit pas dominer la classe, mais se mettre à son niveau. L’autorité n’est plus considérée comme incontournable pour la transmission des connaissances et l’enseignement n’est plus basé sur une relation hiérarchique. L’enseignant est là pour accompagner et donner aux enfants les moyens de se construire un savoir personnel. Il peut même déléguer certaines de ses responsabilités aux élèves.
  7. L’expression libre : dessin, peinture, textes, expression orale ou corporelle… il ne s’agit pas d’imposer un sujet ou un modèle à l’enfant. Pour produire, il va puiser dans ses propres ressources créatives, choisir les sujets et les émotions qu’il souhaite exprimer. La confection d’un journal scolaire est un outil privilégié d’expression libre, tout comme la correspondance scolaire. Les exposés et conférences, dont les thèmes sont choisis par les élèves, trouvent également toute leur place dans la pédagogie Freinet.
  8. L’évaluation formatrice : Célestin Freinet contestait le principe de l’évaluation finale et des examens qui apparaissaient comme l’objectif unique de l’enseignement. L’évaluation doit être formatrice et valoriser les progrès de l’enfant. Le suivi individualisé permet de proposer des consolidations de connaissances et compétences, par le biais de travaux collectifs ou personnalisés.
  9. Quelles différences avec la méthode Montessori ? La méthode Montessori, c’est l’autre grande pédagogie alternative née fondée au début du XXe siècle. Freinet et Montessori ont de nombreux points communs : pédagogies actives visant à développer l’autonomie, elles rendent l’enfant acteur de ses apprentissages et suscitent sa curiosité. Mais elles ont aussi leurs différences. Avec Montessori, l’enfant construit son savoir à travers le jeu. Freinet considère au contraire que le travail est naturel à l’enfant, qui est capable de construire un plan de travail personnel. Nous l’avons vu, avec la méthode Freinet, les élèves apprennent notamment grâce à la coopération, ils se nourrissent les uns les autres. Avec Montessori, l’apprentissage est individuel et se fait grâce à du matériel spécifique, mis à sa disposition.
  10. Un aménagement de l’espace conçu pour favoriser la coopération : l’organisation spatiale d’une classe est intimement liée à la pédagogie mise en œuvre. Avec la pédagogie Freinet, la classe est généralement découpée en 4 aires. Une aire de travail coopératif accueille les projets de groupes. Agencée en îlots, elle est équipée de matériel pour les sciences, le bricolage ou les activités créatrices. Une deuxième aire permet aux élèves de se réunir en classe entière, sans pupitres alignés face au professeur. Placés les uns face aux autres, ils communiquent plus facilement pendant les temps collectifs quotidiens. Un espace de recherche d’information peut aussi être installé. Equipé d’ordinateurs et d’un mobilier destiné à recevoir brochures documentaires, fiches auto-correctrices et autres ressources, il favorise l’apprentissage en autonomie. Dernière aire, la bibliothèque de la classe rassemble des romans, albums, contes, selon l’âge des élèves. L’espace est structuré de manière à faciliter la circulation. L’agencement et le choix du mobilier doivent ainsi être réfléchis en amont pour créer une ambiance conviviale, contribuant au plaisir de se rendre à l’école et d’apprendre.” [d’après CLASSE-DE-DEMAIN.FR]

Dans l’air du temps (roman, 2015)

Publié par l’école en 2015, le roman transcrit ci-dessous est le chef-d’oeuvre d’une élève de 11 ans. “Chef-d’oeuvre” est à prendre au sens donné par la pédagogie Freinet, comme dans le vocabulaire du compagnonnage. Les Compagnons du Tour de France le décrivent ainsi : “Son Tour De France terminé, l’Aspirant doit faire la preuve de sa valeur et de son habileté professionnelle en réalisant un chef-d’oeuvre, c’est-à-dire une maquette de dimensions variables où les difficultés techniques sont volontairement accumulées ; il montre ainsi la possession parfaite de son métier.” Dans le cas qui nous occupe, l’enfant a annoncé le roman comme n’étant que le tome 1 (à quand le tome 2 ?) : la méthode par projet peut avoir du bon…

© Bruno Wesel

Chapitre 1 : Bon, on le fait ou pas ?

– Bon, on le fait ou pas ?! s’impatienta Avril.
– Je sais pas… j’ai peur, répondit Kay. On va voir la couleur que la planète voit le plus rarement ! J’ai pas l’habitude…

Trois adolescents de quinze ans étaient réunis ensemble dans une petite maison abandonnée. Kay, Glani, et Avril.

– Kay ! rétorqua Glani, c’est ça qui est trop génial ! On va voir une couleur exceptionnelle ! Que seules les personnes qui ont l’audace de s’ouvrir assez peuvent voir ! Des personnes comme nous ! Tu ne vas pas renoncer au dernier moment, quand même ?! Du « rouge » ! Tu imagines ?! Allez, fais pas ta chochotte!
– Bon, bon ! Mais on pourrait pas plutôt se faire une simple ligne au lieu de ce signe bizarre ? parce qu’il est drôlement grand…

Avril se pencha vers lui en fronçant les sourcils.

– Kay, dit-elle, ce signe, c’est nous qui l’avons inventé. Tu ne peux pas te contenter d’une simple ligne ! Fais-le pour notre amitié, au moins !

Kay hésita quelques secondes puis, finalement, tendit le bras.

– Chouette-chouette ! dit Glani, ça devient de plus en plus excitant!

Elle tendit le bras à son tour. Avril sortit son petit couteau de poche. Kay déglutit. Avril approcha le canif de son bras. Elle enfonça sa lame tranchante dans sa peau, dessinant le signe. Il poussa un petit cri aigu avant de regarder sa blessure pour constater que la couleur du liquide qui en sortait était magnifique.

– Waouw ! C’ est… c’est woaw ! C’est donc ça du « rouge » ?! Je… waouw ! C’est tellement… Je… peux pas décrire ça… !

Avril et Glani étaient tout aussi subjuguées. Elles ouvraient la bouche comme deux poissons dans un aquarium.

– Mammamia… fais-le moi aussi, Avril !! s ‘exclama Glani.
– Oui, oui. Passe-moi ton poignet !

Glani, elle, ne poussa pas un seul cri mais ressentit un grand froid passer dans sa tête et son dos. Mais peu importe, elle voulait voir cette mystérieuse couleur sortir d’elle-même.

Quand Avril eût fini, Glani fixa pendant deux bonnes minutes le rouge puissant qui coulait abondamment de sa peau. Quand elle décrocha enfin le regard de sa blessure, elle regarda Kay et ricana :

– T’as vu ?! j’ai pas poussé de petits cris stupides, moi !

Avril et Glani virent que la couleur de peau de Kay se fonça. Il était affreusement gêné.

– Glani ! s’exclama Avril, j’ai peut-être tout simplement poussé la lame un peu trop fort dans sa peau, c’est tout ! Laisse-le tranquille !
– C’était pour rire… grogna Glani.
– Bon, allez, lança Kay, visiblement plus à l’aise, à toi Avril !

Avril, elle, ne pensait pas trop au mal que cela lui procurerait, ni à la couleur qui jaillirait de sa peau (même si elle la trouvait exceptionnellement belle).

Elle pensait au signe. Au lien d’amitié qu’elle allait avoir avec ses amis, et cela, pour toujours. Dès que leurs signes se seraient touchés et que les paroles auraient été prononcées, elle savait que ce signe tracé dans sa chair serait très important pour elle.

Elle tendit le bras à Kay. Quand il eut fini, Avril frissonna d’excitation.

– Je vous promets de ne jamais vous faire du mal volontairement. Et si par mégarde, je vous en fais, je m’en excuserai directement. Vous aurez pour toujours, de maintenant à ma mort, de l’importance pour moi.

Ils récitèrent cela, tous ensemble en se collant le symbole dégoulinant de sang les uns contre les autres.

Chapitre 2 : En rang !

– En rang !

La maîtresse de Kay, Avril et Glani n’était pas de bonne humeur. Comme toujours. Comme toutes les maîtresses. En fait, c’est comme si elles n’avaient pas d’humeur. Elles se ressemblaient toutes. Sévères, sérieuses, autoritaires comme le demandait le règlement universel.

– Miss Mawa ! Vous croyez que je ne vous ai pas vu sautiller ?! Vous me recopierez vingt fois “je me tiens droite dans un rang” ! À la prochaine remarque, je ne serai pas aussi tolérante !
– Oui, Mme Penoc. Merci, Mme Penoc, répondit Avril, timidement.

Et ils commencèrent donc à marcher, comme des petits soldats vers leurs salle de classe. Avril ne l’aimait pas. Il n’y avait jamais eu que des punitions avec cette maîtresse. Mais elle savait aussi qu’elle lui devait respect et obéissance. Pourtant, est-ce que sautiller était manquer de respect ? Apparemment, il ne fallait pas se poser toutes ces questions, comme le lui avaient souvent dit ses parents. Bref, sa maîtresse s’appelait Mme Penoc et n’aimait personne. Comme toutes les maîtresses. Leur apparence était très importante aussi. Robe droite et noire, cheveux gris toujours attachés en chignon serré, jamais plié, toujours les mains derrière le dos et surtout, jamais de sourire. Une fois, dans le deuxième pays, un petit garçon avait surpris sa maîtresse esquisser un sourire. Pas un sourire narquois, qui veut dire “n’essaye même pas de dire quoi que ce soit“. Non. Un amical, celui qui réchauffe le cœur, celui qu’on aime voir. Mais elle avait été punie par la loi pour mauvaise éducation ! Mme Penoc, on pouvait lui faire confiance. Jamais elle n’esquisserait ni même, ne penserait à faire le moindre sourire !
D’ailleurs, en parlant d’elle, elle venait de faire une déclaration qui réveilla Avril de ses pensées.

– Pour honorer la découverte de M. Onsonn, qui n’est autre qu’une grande grotte souterraine, nous allons nous rendre dans celle-ci. Attention, cela ne se produira qu’une fois dans votre vie alors je vous conseille de profiter. Et surtout, ne touchez à rien ! C’est un endroit extrêmement salissant. Voilà, nous partirons demain. Préparez votre tenue “anti-salissant” !

Les trois amis échangèrent un regard enthousiaste. Les sorties scolaires étaient extrêmement rares. De plus, c’était dans un endroit non-civilisé, ce qui voulait dire qu’on l’avait laissé dans son état naturel. Et, ça aussi, c’était rare !

Le lendemain, ils se retrouvèrent donc tous devant l’école, équipés de leurs tenues spécialisées. Avril ne put se retenir de sautiller pendant le trajet en car a-g (anti-gravité) en essayant de ne pas se faire repérer par Mme Penoc. Glani, elle, lui serrait le poignet pour l’empêcher de commencer à danser ou autre chose du genre dans le car. Elle en serait capable, elle le savait ! Même sous le regard scrutant de la maîtresse tant détestée, elle en serait capable. Kay, quant à lui, restait dans son coin. Il n’aimait pas beaucoup ça, les sorties scolaires. Surtout si c’était pour s’enfoncer à cinquante mètres de profondeur sous la terre. Il préférait être en sécurité. Mais il trouvait tout de même ça chouette !
La petite sautilleuse arborait un large sourire.

– Vivement là-bas ! YOUPIIIII ! cria Avril, ne pouvant retenir sa joie.

Glani devint toute rouge et serra la bouche pour se retenir de péter un câble.  Voyant son visage, Avril voulut lui demander ce qui se passait. Mais elle se tut immédiatement quand elle remarqua tous les regards braqués sur elle. Tous les élèves s’étaient tu, s’attendant à entendre d’une minute à l’autre Mme Penoc lui infliger une punition à couper le souffle, comme à chaque fois. Mais, à la grande surprise de tous, rien ne se produisit. Avril tourna lentement la tête vers l’extrémité du car, là où se trouvait normalement Mme Penoc.
Mais non. Rien.
Elle leva le cou pour scruter le car du début à la fin mais aucun signe de Mme Penoc. Tout à coup, des murmures s’élevèrent dans tout le car.

– Où est-elle passée ?
– J’en sais rien !
– Mais enfin, elle n’est plus là ?
– Elle a disparu !
– Misère !
– J’y crois pas… vous pensez qu’elle est morte ?

Ils continuèrent de s’inquiéter se demandant ce qu’il fallait faire. Quand, tout à coup, un élève cria tout bas :

– Eh ! Elle est là!

Ils se retournèrent tous en même temps pour vérifier si ce n’était pas une mauvais blague.

– Qu’est-ce qui vous prend ? dit Mme Penoc, visiblement de retour.
Avril essaya de voir par où sa maîtresse était arrivée si soudainement. Quand elle le devina, elle rit dans ses mains pour que personne ne l’entende.

– Glani, Kay ! leur chuchota-t-elle, elle était aux toilettes !!!

Les autres visiblement soulagés de voir qu’elle n’était pas morte comme l’avait supposé un certain Forg, ne cherchaient pas à savoir d’où elle était arrivée bien qu’ils trouvaient ça intrigant.
Mais celle qui fut le plus soulagée, ce fut Avril ! Pour la première fois de sa vie, une institutrice laissait ses élèves deux minutes tous seuls et ce fut pendant ces deux minutes qu’elle décida de crier sa joie ! Elle était vraiment destinée à y aller à cette sortie scolaire ! Gla ni lui donna des coups de coude, qui la réveillèrent de ses pensées.

– Eh ! Avril ! dit elle, on est arrivé !

Chapitre 3 : Le car a-g émit un vrombissement…

Le car a-g émit un vrombissement avant de déployer son escalier par terre.

– En rang ! cria Mm. Penoc avec son air sévère habituel, et plus vite que ça!

Bien évidemment, elle ne faisait pas cette remarque à Avril qui, elle, ne  s’était jamais autant dépêchée pour faire un rang. Pendant que tous les élèves suivaient Mme Penoc en descendant les escaliers, Kay – qui était rangée avec Avril – lui prit le bras et le serra très fort dans sa main. Quand ils entrèrent dans la grotte, un monsieur vint à leur rencontre.

– Bonjour et bienvenue dans une des plus anciennes grottes de l’histoire. Je serai votre guide tout au long de notre expédition. Je vous conseille de retrousser vos manches si vous voulez toucher la terre ou les roches. Ce serait un privilège pour vous de pouvoir sentir entre vos doigts de telles matières ! Tous étaient estomaqués, même Mme Penoc. Toucher de la terre? À main nue? Ce qui était sûr, pensa Avril, c’est que si cela dépendait de sa maîtresse tant détestée – et d’ailleurs, de toutes les maîtresses – jamais on ne leur laisserait toucher quelque chose d’aussi salissant que la terre, et surtout pas à main nue!
Mais ce qu’il proposa ensuite fut carrément inimaginable.

– Vous pouvez également prendre des appareils photos qui vous seront distribués. Pour cela, il faut faire la file derrière la table, juste ici, derrière moi !

Mme Penoc poussa un grognement pendant que tous s’extasiaient et chuchotaient entre eux.

– Magnifique ! dit Glani, qui était rangée derrière Avril et Kay. Des appareils photos! On va pouvoir en faire plein !!!
– Vous avez vu la tête de Mme Penoc? ricana Kay, tout bas, elle a l’air vraiment fâchée !

Avril, elle, ne disait rien. Elle fixait le vide, comme si elle ne pouvait pas décrire ce qu’elle ressentait et qu’elle cherchait les mots. Ses doigts se mirent à frémir. Ses amis savaient que cela n’allait pas tarder.

– Magnifique ? s’écria-t-elle, mais c’est mille fois mieux que ça ! Vous n’imaginez pas la chance qu’on a ?!

Elle continuait de s’extasier pendant que tous ne cessait de pousser des “Magnifique !” ou des “Démentiel !” ou des” Wow !“jusqu’à ce que Mme Penoc, n’en pouvant plus de tant d’ondes positives, dise froidement :

– Je pense que si vous ne vous taisez pas i-mmé-dia-te-ment, je vous infligerai à tous une punition digne de moi.

Elle avait dit ça d’un ton si sec, du genre qui coupe le souffle, qu’on entendit un silence qui, lui aussi, coupa le souffle.

– Bien, dit le guide, troublé lui aussi par la froideur expérimentée de Mme Penoc, je voudrais une file par ordre alphabétique, de A à Z, pour ceux qui veulent prendre des appareils photos. Tous les élèves se ruèrent pour former une file. Quand ils eurent tous leurs appareils en main, le guide leur fit un signe de la main pour qu’ils se rangent devant lui. Et la visite commença.
Ils avancèrent d’abord dans une grande grotte puis s’engouffrèrent dans une autre, plus en profondeur. C’était très étroit mais cela ne semblait déranger personne à part peut-être Mme Penoc et les institutrices des autres classes. Elles, bien au contraire, semblaient regretter d’être venues. Dès qu’elles devaient toucher de la terre, ne serait-ce que pour s’appuyer dessus avec la main pour ne pas tomber, elles fronçaient leur nez et serraient la bouche comme pour ne laisser sortir aucun grognement.
Avril prenait soin de tout photographier dans les plus petits détails. Kay, lui, regardait attentivement et photographiait rarement. Il semblait embarrassé et répétait sans cesse “il y a vraiment trois kilomètres de terre juste au dessus de nous ?” Il parlait à voix haute… Parce que oui, le guide avait autorisé les écoliers à parler ! Mme Penoc, Mme Gourdain, Mme Ortille et Mme Martyr semblaient de plus en plus se sentir mal. Avril était certaine que les professeurs se feraient renvoyer si la direction de l’école apprenait comment se passait cette sortie scolaire.
Enfin, ils débouchèrent dans une salle immense, remplie de stalactites et de stalagmites. Cela formait parfois d’ immenses statues d’argile. Mais le plus impressionnant, ce fut de voir les trous creusés partout. On aurait dit des passages secrets. Il y en avait vraiment énormément. Pas au sol, seulement au “mur” et au “plafond”.

– J’imagine que vous avez remarqué toutes les minis grottes au-dessus de nous, commença le guide. Elles sont encore à explorer. Chacune d’elles contient sûrement l’objet de nouvelles recherches !

Le guide les laissa admirer longtemps pour photographier cet endroit hallucinant de cinquante mètres de haut. Ainsi, ils s’éparpillèrent un peu partout.

– J’y crois pas les amis ! souffla Glani à Kay et Avril, tout excitée. C’est super chouette-chouette !
– C’est surtout, très, très, très impressionnant, dit Kay d’une voix mal assurée. Vous avez vu tous ces… passages ?!
– C’est vrai que cet endroit est vraiment impressionnant, rétorqua Avril, sans quitter des yeux la magnifique salle ornée de tous ses passages secrets. De plus, continua-t-elle, le guide est vraiment… enfin… il laisse beaucoup de liberté !

Elle avait dit ça en empoignant son appareil photo et prenant son trentième cliché.

– Il faut ab-so-lu-ment que je prenne en photos toutes les minis grottes ! dit-elle sérieusement.

Glani et Kay se regardèrent.

– Tu sais, commença Glani, tu ne pourras pas photographier tout ce que tu vois. Et encore moins tous les trous qui se trouvent ici. Il y en a plus de cent!
– Rhoo, mais c’est pas grave! protesta Avril, je photographierai la moitié !

Ses deux amis, toujours pas convaincus, décidèrent d’aller un peu voir autre part. Tout le monde était dispersé un peu partout dans la grande salle. Puis, le guide, à l’aide de son sifflet, leur demanda de le rejoindre. Avril, qui n’avait pas entendu le sifflet et non plus remarqué que les autres partaient, resta seule, continuant de prendre des clichés de tout ce qu’elle voyait.

– Kay, elle est où Avril ? questionna Glani qui était rangée dans le rang, d’un ton paniqué.
– Je pense qu’elle est devant, lui répondit ce dernier en levant la tête pour vérifier.

Mais il y avait des garçons – et d’ailleurs, des filles aussi ! – plus grands que lui dans le rang.

– Je vois rien ! s’exclama-t-il.

Glani le regarda avec insistance. Mais il se contenta de répondre :

– Et puis, elle a quinze ans tout de même ! Elle sait se débrouiller !

Glani ne sut que répondre à cet argument et décida de penser qu’elle était devant.
Retournons à présent auprès d’Avril. Elle avait fini par comprendre qu’elle était en retard mais avait décidé que cet endroit méritait plus d’attention. En plus, pour la première fois, les institutrices n’avaient même pas vérifié si
quelqu’un ne suivait pas. Elles avaient trop hâte de sortir de ce “trou“, comme elles l’appelaient. Elle chantonna un petit poème tout bas en continuant de photographier.
Ce fut alors qu’elle entendit un bruit répétitif. Un bruit qu’elle n’aurait pas pu entendre si elle avait suivi le troupeau. Elle regarda autour d’elle.
Cela venait d’un des passages secrets.

Chapitre 4 : Un petit “bip” se répétait…

Un petit “bip” se répétait sans cesse. Avril s’approcha doucement de la  mini-grotte d’où provenait ce bruit. Elle remarqua qu’elle était légèrement plus profonde que les autres. Et plus basse de plafond également. Si elle se mettait sur la pointe des pieds, elle pouvait juste avoir ses yeux dans l’encadrement. C’est ce qu’elle fit. Alors, en plus d’entendre le bip, elle vit une petite lumière rouge clignoter.
Puis, elle prit tout simplement une photo du passage et partit en trottinant rejoindre le groupe.

Chapitre 5 : Les trois amis…

Les trois amis étaient installés sur le lit de Kay et papotaient de leur journée.

– Franchement les gars, je trouvais cette journée géniale ! dit celle qui n’avait pas arrêté de prendre des clichés, quelle chance on a eu !!!
– Mouais, tu nous as tout de même fait une de ces peurs tout à l’heure ! dit Kay, grognon. On se demandait si tu étais devant ou toujours dans cette immense salle. Heureusement, tu nous as vite rejoints ! Qu’est-ce que tu faisais?

En pensant à cela, Avril regarda l’appareil photos qui lui avait été offert en se demandant si elle devait leur montrer la mystérieuse photo qu’elle avait prise pendant qu’ils s’inquiétaient. Mais elle se ravisa. Elle préférait d’abord en parler à ses parents, par précaution.

– Heu… ben… je prenais des photos, dit-elle en s’empressant.

Les deux autres ajoutèrent quelques “non, sans blague” puis il fut l’heure de rentrer chez eux, sous peine de punition. Enfin, Avril pouvait parler à ses parents. Sa mère était installée dans le divan, buvant sa tisane. Ses yeux regardaient dans le vide. Comme tout le monde, elle avait des yeux bleus perçants mais ceux-ci lui allaient particulièrement bien. Ceux de son père passaient le journal en revue.

– Heu… papa, maman ?

Les deux concernés levèrent la tête vers elle, intrigués.

– Oui ? Quelque chose ne va pas ma chérie? demanda d’abord sa mère.

Son père, lui, ne dit pas un mot mais la fixa intensément. Comme s’il sentait une nouvelle grave. Sa fille cherchait ses mots en tortillant une mèche de ses cheveux. Qu’allait-elle dire? Qu’elle n’avait pas suivi le groupe? Qu’elle était
restée toute seule dans une salle qui lui était inconnue? Elle n’avait pas le choix.

– Et bien voilà, commença-t-elle, j’ai photographié une lumière que j’ai vue dans une entrée souterraine. Elle était accompagnée d’un” bip“. Et… je me demande ce que c’était…

Elle vit ses parents se jeter un bref regard puis ils lui ordonnèrent d’aller chercher son appareil.
Quand elle revint, l’objet concerné dans la main, sa mère lui prit aussitôt.

– C’est celle-là, dit Avril. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?

Le front de son père s’était plissé ainsi que ses yeux.

– Lanou chérie, dit-il, apporte-moi ma machine pour détecter les objets volumineux dans le noir.

Il n’avait pas cessé de regarder le cliché une seule seconde. Avril, elle, c’était son père qu’elle n’arrêtait pas de regarder. Était-ce grave ? Cailloux – c’était le prénom de son père – passa la main dans ses épais cheveux fer. Mais quand il releva la tête, il ne paraissait pas inquiet. Au contraire, il semblait plutôt content.

– Voilà.

Sa mère, Lanou, avait dit ça comme si une chose en même temps excitante et grave allait se passer. Avril, plus inquiète à présent mais plutôt curieuse, se pencha vers l’objectif du D.O.V.N (détecteur d’objets volumineux dans le noir). Elle y distingua une forme étrange, comme une “petite” cabine de téléphone. Et la lumière qu’elle avait vue provenait du coin de l’objet presque invisible.

Ses parents regardèrent à leur tour dans l’objectif. Une lueur d’excitation se lisait dans leurs yeux. Mais leurs visages étaient sombres.

– Tu crois que… ? commença la mère d’Avril.
– J’en suis sûr, répondit Cailloux, ferme.

Ils se tournèrent alors vers leur fille. Celle-ci était troublée par les  événements et surtout par la réaction de ses parents à la vue de la photo. Elle cherchait le sens de tout ça quand ils lâchèrent :

– Il faut qu’on parle.

Chapitre 6 : Ils étaient tous les trois…

Ils étaient tous les trois assis autour de la table de la salle à manger. Avril attendait impatiemment les explications de ses parents. Son père la fixait, sans la quitter des yeux. Comme s’il essayait de lui transmettre quelque chose par la pensée.

– Ce n’était pas comme ça, avant, dit-il.

Elle chercha à comprendre. Sa mère continua avec plus d’explications.

– Notre quotidien, nos habitudes, nos méthodes de travail… tout ça, tout ça.

Elle avait l’air embarrassé. Avril était de plus en plus perdue.

– Venez-en droit au but, je ne comprends pas.

Lanou et Cailloux échangèrent un regard inquiet, puis son père se tourna vers elle et commença à parler longuement :

– Nous savons que tu éprouves un grande passion pour tout ce qui sort de l’ordinaire…

Elle approuva d’un signe de tête.

– Eh bien, justement, l’extraordinaire de maintenant, c’était l’ordinaire, avant.

Avril cligna des yeux.

– Tu veux dire qu’ils se scarifiaient tout le temps pour voir couler leur sang et voir la couleur… rouge ?

Sa mère soupira.

– Je crois qu’il faut que tu lui expliques vraiment clairement, Cailloux.
– Bien. Avant, tout était en… couleur. Tout. Mais pas seulement les couleurs qu’on a ici. Pas seulement le noir, le gris, le blanc, le bleu perçant de nos yeux et le rouge. On pouvait mettre des habits comme on voulait, le rouge – comme des autres couleurs inimaginable – se voyaient partout, sur les bonnets, les armoires, les lampes…

Il n’eut pas le temps de finir que sa fille éclata de rire.

– Franchement, j’y ai cru une bonne milliseconde ! Vous devez encore un  peu vous entraîner pour faire une farce à votre fille ! HAHAHAHahaha…

Mais, voyant que ses parents ne rigolaient pas le moins du monde, elle arrêta immédiatement de rire et devint livide.

– Quoi ?! s’exclama-t-elle, en bondissant de sa chaise.

Ses yeux cherchaient plus d’informations. Elle respirait vite, les poings serrés. Pourtant, son père restait toujours impassible.

– Oui. Et même, il y a des couleurs dont tu ne connais même pas l’existence. Des couleurs encore moins accessibles que le rouge. Avril voulait poser des milliers de questions mais quand elle ouvrit la bouche, son père continua de parler, sans y prêter attention.

– Des couleurs, si puissantes que si tu en voyais une pendant quelques secondes puis qu’elle disparaissait ensuite, tu deviendrais folle de ne plus pouvoir l’observer. Des couleurs… inimaginables !

Il y eut un silence de mort. Avril en profita pour enfin parler.

– Pourquoi toutes ces couleurs si magnifiques, comme tu les appelles auraient disparus ?! Ça n’a pas de sens !

Nouveau silence, pas plus joyeux que le dernier.

– Justement, commença Cailloux, cette cause, on la connaît bien. Même très bien…

Avril voulut lui sauter au cou pour qu’il aille plus droit au but. Quant à sa mère, Lanou, elle ne l’avait pas regardée depuis sa dernière repartie. Elle tenait sa tasse nerveusement en tapant sans cesse ses ongles dessus. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’était pas à l’aise. Mais pour le moment, Avril regardait son père avec insistance, tremblant un peu.

– Dis-moi tout ! C’est quoi la cause ?! C’est quoi ?!
– Il ne faut pas dire quoi, dit Cailloux, mais plutôt, qui…

Là, la moutarde de l’impatience montait au nez d’Avril.

– Alors QUI ?! QUI ?!
– On les nomme les Blackmen.

Chapitre 7 : Les quoi ?

– Les quoi ?! demanda Avril, intriguée.
– Les Blackmen, lui répondit sa mère.

Sans perdre de temps, l’intriguée posa encore une de ses nombreuses questions.

– Qu’est-ce qu’ils ont fait?

Cailloux et Lanou échangèrent un regard et hochèrent la tête.

– Évidemment, j’imagine que tu connais les Colors Of Life et leur célèbre chef, Malvéni ? dit son père, avec ses yeux d’azur, ces scientifiques qui nous guident et nous dictent ce qu’on doit faire ou pas ?

– Heu, oui, évidemment… Tout le monde les connaît et les respecte.

Nouveaux regards entre ses parents. Sa mère prit une énorme inspiration et déclara :

– Ce sont eux.
– Je ne pense pas. Tu sais, maman, il nous ont conseillé à tous d’utiliser la pollution. Ils disent que c’est très bien pour la planète !
– C’est bien la dernière chose à faire pour la planète, tu sais !

Sa mère avait dit ça avec colère, comme si c’était de sa faute. Mais elle continua :

– Ce sont des personnes maléfiques qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : argent, argent, argent et argent ! D’après toi, est-ce que le monde est joyeux !?

Avril ne savait pas quoi répondre. Elle ne trouvais pas ce monde triste. Sévère, mais pas triste. Sa mère la regardait comme si, si elle ne donnait pas la bonne réponse, elle lui en voudrait. Elle bafouilla quelques mots.

– Ben, heu… oui.. enfin… oui… heu… je… oui.
– Eh bien, figure-toi que non ! pesta sa mère. Il est horriblement triste ce monde !

Soudain, elle se leva de sa chaise. Sa fille crut d’abord qu’elle allait crier ou pester quelque chose mais, bien au contraire, elle prit un air plus doux et continua :

– La Terre manque beaucoup trop de ses couleurs, de ses parfums, de ses justices… Tout ça existait bel et bien il y quelques milliers d’années. Mais plus maintenant. Plus en trois-mille-quatre-cent-vingt-deux.

– Peut-être que le monde a changé mais… c’est en bien, non ?!

Avril regretta d’avoir posé la question. De toute évidence, cela n’était pas en bien. Son père poussa un soupir tandis que sa mère regardait encore dans le vide, comme si elle préparait ses mots. Mais Cailloux interrompit le cours de ses pensées.

– Tu n’as pas besoin de tout lui expliquer en détails. Elle comprendra bien quand elle le verra .
– Pardon ? Qu’est-ce que je verrai ? demanda leur fille précipitamment.

Juste après qu’elle eut posé la question, Lanou la prit dans ses bras. Et sanglota.

– Ecoute, dit-elle, nous… nous n’en avons pas la certitude mais nous pensons, ton père et moi que… la mystérieuse chose que tu as vue pourrait peut-être… empêcher tout cela… mais, mais… oh, Cailloux, dis-lui la fin!

Avril n’avait jamais vu sa mère dans un tel état. Son cœur tambourinait comme jamais. Comme elle l’avait compris, il s’agissait de quelque chose de vraiment important. Elle se tourna alors vers son père.

– Bien, soupira-t-il, je vais te la dire, la fin. Tu ne te rends sûrement pas assez compte, mais le monde a vraiment changé en mal. Tout ce que tu aimes ici, était habituel, avant. La concernée essayait d’imaginer dans sa tête ce qu’il voulait décrire mais n’y arriva pas. Elle ne voyait que son monde à elle, celui qu’elle ne trouvait pas si triste que ça… Son père, prit une grande inspiration, ferma les yeux et dit :

– Nous allons t’envoyer dans le passé pour que tu répares tout ce qui s’est passé.

Avril sentit son cœur s’arrêter de battre.

– Quoi ?! s’exclama elle. Je peux savoir comment et pourquoi ?
– Comment ? Par la machine que tu as aperçue…
– Mais je ne vais tout de même pas…
– Pourquoi? Parce que même si c’est à cause des Blackmen que notre Terre est noire, les premiers gestes destructeurs de la Terre viennent du passé. On appelait ça des guerres. Mais celles dont je vais te parler sont plus précisément des guerres mondiales. Il y en a eu cinq en tout. Nous voulons que la quatrième et la cinquième ne se produisent pas. Et toi, TU vas les empêcher d’advenir.

Chapitre 8 : Il y eut toute une affaire au tribunal…

Il y eut toute une affaire au tribunal pour que la famille Mawa puissent visiter seule la grotte découverte par Mr Onsonn. Le chercheur ne voyait pas pourquoi cette famille ne pouvait pas attendre, comme tout le monde, jusqu’à ce que la grotte soit bien fouillée et inspectée. Finalement, il décida d’accepter mais à la seule condition que la famille Mawa le paye. Bien évidemment, les parents d’Avril payèrent sans broncher. Même s’ils devaient y verser tout leur argent, ils le feraient. Lanou, Cailloux et Avril s’en fichaient pas mal. Entre sauver leur planète ou sauver leur argent, ils n’hésitaient pas une seule seconde. Cependant, tout ne pouvait pas être parfait. Les parents d’ Avril avaient bien fait promettre à celle-ci de n’en parler à personne. Elle cachait donc un lourd secret à ses amis. Avril avait beau supplier ses parents de pouvoir leur dire, rien n’y fit. Mais elle pensait également au voyage. Elle ne se voyait pas du tout le faire seule.
Mais aujourd’hui, sa petit famille et elle allaient vérifier si c’était bien ce qu’ils pensaient : qu’une machine à remonter dans le temps était dans la grotte.
Avril reconnut tout de suite la grande entrée de celle-ci. Elle avait pris tellement de photos, avait tellement regardé dans chaque recoin les moindres détails, qu’elle pourrait refaire tout le chemin sans aucune aide. Mais par précaution, ils avaient tout de même pris une carte.

– Quelle immensité ! s’exclama sa mère. OOooooh… j’ai tellement hâte !

Elle prit les épaules de sa fille en laissant couler une petite larme. Avril ne savait distinguer si c’était une larme de joie, de tristesse ou, encore, les deux.

Son père, lui, avait les mains sur les hanches et admirait, comme sa fille,  chaque détail qu’il voyait.

– Bon, commença-t-il, il faudrait peut-être y aller. Lipip (c’était un surnom que Cailloux avait donné à sa fille), tu es certaine que tu pourrais nous retrouver l’endroit exact où tu as pris la photo ?
– Sûr, répondit celle-ci.
– Alors, c’est parti !

Et ils s’engouffrèrent tous les trois au fond de la grotte. Avril reconnut tout de suite le chemin et fut même vexée qu’on ait douté d’elle.

– C’est par là ! Puis après, on tourne à gauche !
– Tu as une fameuse mémoire pour une fille de quinze ans ! dit sa mère en rigolant.

Mais son rire s’interrompit pour remplacer un cri d’exclamation. Ils venaient d’arriver dans la grande salle.

– Mon Dieu… que c’est… magnifique… immense… impressionnant.

Lanou commença à sauter en poussant des petits cris en s’agrippant au cou de Cailloux tandis que celui-ci étendait un large sourire au milieu de son visage. Il prit ensuite sa ” petite ” Lipip – quinze ans, tout de même ! -dans ses bras.

– Maintenant, c’est à toi.

Elle avala sa salive. Maintenant qu’elle était devant ces centaines d’entrées, elle n’était pas sûre à cent pour cent de savoir montrer la bonne. Heureusement qu’elle avait pensé à prendre son appareil photo, là où était mémorisé le cliché. Elle le sortit de son gros sac et se pressa de le retrouver parmi tant d’autres.

– C’est celle-là ! dit-elle, en pointant son doigt sur la photo concernée. Donc, l’entrée est plus grande que les autres et plus près du sol aussi. Et…

Elle vit alors un détail qu’elle n’avait pas remarqué auparavant. C’est comme si le contour de la grotte avait été creusé à la pelle. Comme si des personnes étaient déjà venues… Mais bon, pour le moment, ça ne l’intéressait pas. Avril murmura un petit poème pour calmer son cœur qui tambourinait. Elle balaya alors toute la grande salle souterraine des yeux. Elle ne vit rien de ce qui ressemblait à la photo quand soudain… Bip, bip, bip…

– C’est quelque part par là ! s’exclama-t-elle en pointant du doigt le côté gauche de la salle. Écoutez le petit bruit ! Vous l’entendez?

Ses parents tendirent l’oreille puis hochèrent de la tête pour dire qu’ils avaient bel et bien entendu. Ils partirent ensemble vers la gauche explorer tous les coins. Quand soudain…

– Avril, Cailloux ! Venez voir !

lis coururent vers Lanou. Devant elle se trouvait l’entrée. Elle n’avait pas bougé d’un poil.

– C’est bien celle-là, non ?! s’enquit la mère d’Avril. C’est bien la bonne entrée ?

Avril s’empressa de ressortir son appareil photo et poussa un petit bruit aigu.

– Oui ! C’est bien celle-là !

Soudain, un terrible silence régna dans la grotte. Ils échangèrent des regards.

– Il ne nous reste plus qu’à y entrer… dit Cailloux en inspirant de l’air. Y entrer et sauver le monde !

Il prit sa fille dans ses bras et la monta dans l’entrée. Elle se recroquevilla pour arriver à s’y introduire.

– Tout va bien? demanda Lanou, inquiète.
– Oui, oui. Je dois juste me mettre à plat ventre et ramper pendant quelques secondes puis j’arrive près de la machine… si c’en est une.

Et sans attendre que ses parents aient le temps de dire quelque chose, elle se faufila à l’intérieur du trou. Il y faisait sombre et humide. Pendant qu’elle  s’était engouffrée dans le “passage secret ” le bip avait cessé. Les habits d’Avril étaient couverts d’argile et ses coudes endoloris. Les quelques secondes avaient duré plus de temps qu’elle ne le pensait. Au moins cinq bonnes minutes.
Mais maintenant, elle était dans une salle beaucoup plus petite que la précédente. Le sol était plat mais le plafond de la petite salle était voûté. Plongée dans le noir complet, elle cria à ses parents :

– Vous m’entendez !? Venez !!

Elle attendit quelques minutes puis entendit arriver Lanou et Cailloux, faisant la grimace, couverts d’argile.

– Ma Lipip ? demanda son père, les bras devant lui essayant de retrouver sa fille à tâtons. Où es-tu ?
– Ici, ici. Juste en face de toi.
– Heureusement que j’ai sorti ma lampe de poche avant de plonger dans la mini-grotte, se vanta sa mère, sinon, on était obligés de refaire le chemin en sens inverse pour pouvoir allumer la lumière ! Attention, j’allume ! Un, deux et… trois !

Puis on entendit un clic et soudain la lumière apparut. Toute la famille Mawa avait fermé les yeux, redoutant ce qu’ils allait voir ou, justement, ne pas voir. Avril retint sa respiration et ouvrit les yeux. Elle hoqueta.
La toute petite salle était décorée d’immenses peintures. Elles recouvraient absolument toute la salle. Mais la chose la plus impressionnante fut l’énorme machine qu’elle vit apparaître sous ses yeux. Une grosse boîte de métal avec deux longues antennes pointées vers le plafond. Bien sûr, elles n’avaient pas l’air neuves. Une couche d’argile recouvrait la boîte. Et des stalagmites y avaient fait leurs nids. Des petits plic ou ploc retentissaient toutes les trois secondes. Les deux parents d’Avril se décidèrent à ouvrir leurs yeux. C’est ainsi que la famille Mawa découvrit la machine à remonter dans le temps.

Chapitre 9 : Mon Dieu…

– Mon Dieu…

Cailloux avait la bouche entrouverte et semblait sur le point de pleurer. Pareil pour sa femme. Quand à leur fille, elle avait commencé à danser et sauter en chantant :

– On l’a trouvé, on l’a trouvé, on l’a trouvé, on l’a…

Mais sa chanson s’interrompit quand elle se souvint pourquoi il fallait tant cette machine. Elle allait devoir monter dedans, aussi seule qu’un chat errant. Et elle s’imaginait, toute seule dans le passé à ne rien connaître. Avril fixa le vide, s’imaginant dans quelle situation elle serait puis fondit en larme.

– Je ne veux pas y aller ! Ou alors, venez avec moi !! S’il vous plaît ! Jamais je ne serai capable de sauver le monde. Et encore moins seule ! Ne me laissez pas monter là dedans !

Ses parents la prirent aussitôt dans leurs bras en la serrant de toutes leurs forces.

– Ma Lipip, ma chérie, dit son père avec douceur, je comprends parfaitement. Et si nous pouvions y aller ensemble, nous le ferions. Mais nous sommes placés sous haute surveillance. Sous la surveillance des Blackmen. En fait… ils savent que nous savons. Normalement, nous aurions dû rejoindre leur camp mais ta mère et moi, nous avons pris une autre identité. Ils ont fini par nous retrouver et nous les avons supplié de rester avec toi. Le moindre geste pourrait nous être fatal. Autant pour nous que pour toi.
– Je suis aussi placée en surveillance ?
– Non, mais si nous faisons quoi que ce soit, ils pourront s’en prendre à notre famille. Et il est hors de question qu’on touche à toi.
– Mais…
– Il n’y a pas de mais. Et puis, si tu veux, tu n’es pas obligée de le faire maintenant, ce voyage. Tu peux attendre encore quelques années, le temps que tu grandisses encore un peu.

Mais l’idée de savoir qu’elle pourrait connaître son passé, vivre son passé ne la quitterait plus. Elle voulait partir cette année, ce mois. Mais Avril continua d’insister pour que quelqu’un l’accompagne.

– N’y a-t-il personne qui pourrait y aller avec moi ?
– Je crois que si, dit sa mère, songeuse. Mais alors, il serait hors de question de lui révéler pourquoi et où tu l’emmènes.
– Tu crois que je pourrais emmener Kay et Glani ?! s’exclama Avril en sautant de joie. Mais ce serait fabuleux ! Que dis-je, merveilleux !
– Tu es certaine que ce serait une bonne idée, Lanou chérie ? demanda Cailloux en se tournant vers sa femme. En plus, ils pourraient avoir tous les deux un choc émotionnel en découvrant où ils ont atterri. Et qu’est-ce qu’on dira à leurs parents? Non, désolé, cela ne va pas être possible.
– Mais si, je crois que… , commença Avril.

Mais son père l’interrompit d’un geste de main.

– Tout ça, on s’en occupera en dernier. Le plus important, maintenant, c’est de savoir si notre machine est capable de fonctionner.

Il tourna autour de l’objet en question. Cailloux observa trois petites lumières sur la machine. Éteintes.

– Lipip, tu avais vu une de ces lumières allumées et entendu un bip répétitif, c’est bien cela ? (Elle acquiesça) Cela voulait donc dire qu’elle était en état de marcher. Normalement, elle devrait toujours l’être !

Il se frotta le front. Et puis se tourna vers Avril en la regardant avec ses yeux azur.

– Avais-tu fait quelque chose de spécial pour que la machine se mette en marche ?

– Et bien, non. Rien de spécial. Je me suis juste tue. Et j’ai pris beaucoup de  photos. Peut-être que, subitement, elle s’est remise en marche, comme ça, par magie.
– Tu n’as rien fait d’autre ? C’est insensé…

Ils restèrent ainsi tout les trois là à essayer de trouver la solution. Puis Avril ajouta tout bas :

– J’ai aussi récité un poème tout bas. Un poème qui correspondait à la situation. Je parlais de beauté. De beauté du monde, de ce qui nous entoure. Bien évidemment, c’est ridicule. Un poème ne peut pas refaire marcher une machine à remonter dans le temps ! Absurde !

Et elle commença à rire d’elle même.

– Non, je ne crois pas que ce soit absurde, dit Lanou, encore une fois, le regard dans les nuages.

Avril déglutit.

– Je dois le prononcer?
– Pourquoi pas ? répondit sa mère.

Elle prit une profonde inspiration et se répéta le poème dans sa tête. Il ne fallait surtout pas qu’elle oublie une seule parole. Elle ouvrit la bouche et prononça :

Comment faire,
avec cette si jolie Terre,
comment faire
pour ne pas l’aimer?
L’abandonner ?
non
Nous savons qu’il n’y a rien de plus beau que la Terre.
Tout se joue dans l’air,
dans l’atmosphère.
Chaque partie,
chaque endroit compte.
Et j’espère que personne n’est contre…

Un silence affreusement lourd tomba dans la grotte. Rien ne se produisit.

– Je vous l’avais dit, dit Avril en soupirant c’était trop beau pour être vrai.
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Lanou. On ne va tout de même pas abandonner !

Cailloux et Avril échangèrent un regard qui voulait dire “que faire d’autre ?!
Puis… “bip, bip, bip” Une des trois lumières sur l’engin s’alluma. Une lumière rouge clignotante.

– Alléluia ! s’écrièrent-ils tous en cœur.

Cailloux prit Avril dans ses bras musclés et sa femme sous son épaule. Il y eut subitement une sacrée fête dans la grotte.

– Elle marche ! Elle marche ! dit le père d’Avril, la larme à l’œil. Tu te rends compte, Avril ? Ce qu’on avait attendu, ta mère et moi, il y a tellement longtemps est enfin sous nos yeux !

Chapitre 10 : Depuis une semaine déjà…

Depuis une semaine déjà, la famille Mawa avait trouvé l’engin. Bien sûr, Avril n’en avait pas dit un seul mot à ses amis. Et chaque instant passé avec eux lui donnait l’impression qu’il fallait vraiment qu’ils viennent avec elle.

– Je vous en supplie. Je ne pourrais pas partir sans eux.

Chaque jour, Avril se lamentait en suppliant ses parents d’emmener Glani et Kay. Mais rien n’y fit… Jusqu’au jour où ils étaient tranquillement installés  dans leur salon, chacun lisant son livre.

– Cailloux, mon amour, demanda Lanou en levant la tête de son livre, tu ne voudrais pas aller deux minutes dans la bibliothèque avec moi ?
– Bien sûr. À quel sujet ?
– Tu verras bien.

Avril avait également levé la tête de son livre et regardait sa mère d’un air interrogateur.

– J’imagine que je ne peux pas vous accompagner ?
– Tu as tout compris, lui répondit sa mère avec un ton doucereux.

Et elle empoigna la main de son mari et ils se dirigèrent vers la bibliothèque. Lanou ouvrit les grosses portes lourdes de la salle pleine de livres et les referma derrière elle et son mari. À l’intérieur, il la regarda de son regard habituel, ferme et calme.

– Que voulais-tu me dire de si important ? Évidemment, je me doute que ça a rapport avec notre projet de remonter Avril dans le temps ?
– Oui… heu… effectivement, lui répondit Lanou, quelque peu intimidée par son regard. D’ailleurs, je voulais te parler d’Avril. Je sais bien qu’elle est forte mais pas assez pour… enfin…
– Pas assez forte pour y aller toute seule ? Tu sais bien ce que je pense. C’est impossible qu’elle soit accompagnée. Impossible.
– Je ne crois pas que tu comprennes, lui répondit la mère d’Avril, sèchement. Ce qui est impossible, c’est qu’elle soit seule ! Et puis, ce n’est pas toi qui décides. Enfin, c’est nous deux. Et j’ai changé d’avis, je veux qu’elle soit accompagnée. Et par un de ses amis.

C’était une des premières fois qu’elle tenait vraiment tête à son mari. À présent, c’était elle qui le regardait avec ses si beaux yeux azur. Son mari, ne sachant que répondre, se contenta de :

– Mais comment allons-nous faire? Il y a l’école et leurs parents
dans l’histoire ! On ne peut pas les supprimer !?
– C’est vrai que tout cela est compliqué mais personne ne se doute de rien ! Ni l’école, ni leurs parents ! Nous n’avons qu’à inventer un mensonge gros comme la lune et ils nous croiront ! Tu ne crois pas ?

Cailloux réfléchit, la main dans ses cheveux gris ferraille. Il soupira et ajouta :

– Tu as sans doute raison. Demain, on ira parler à Kay et Glani.

Le lendemain, c’était le lundi dix-sept avril, Avril se précipita vers ses amis et leur demanda haletante :

– Vous vous souvenez du cours sur l’électro-magnétique ? (ils répondirent oui, en se demandant pourquoi cette question) On pourrait aller en savoir plus ! J’ai vu l’annonce d’un stage ! Ce serait trop cool !

Elle sourit autant qu’elle put quand elle se souvint que le cours d’électro-magnétique, ses amis détestaient cela. Ils la regardaient d’ailleurs en grimaçant.

– L’électro-magnétique ? demanda Gay, en fronçant le nez. Désolée, il n’y a que toi pour aimer ça !
– Je confirme, continua Glani, ce sera non merci pour nous.
– Ha-ha-ha, c’était une blague, se rattrapa leur amie, en fait – elle se rapprocha d’eux et chuchota – c’est un stage où on teste toutes les nouveautés interplanétaires. Mais il faut faire croire à Mme Penoc que c’est pour quelque chose d’intelligent, qui nous servira plus tard : l’électro-magnétique.

– Wow ! s’exclama Glani qui remplaça vite sa grimace par un visage  rayonnant, je ne savais pas que tu pouvais être aussi rebelle, Avril ! Tu sais que si un maître ou une maîtresse est au courant de cela, on sera renvoyé sur le champ ? Mais bon, moi je ne suis pas contre…

Yes ! Déjà Glani ! pensa Avril.

– J’aurais adoré, mais c’est vraiment trop imprudent. Vous avez pensé à nos parents, qu’est-ce qu’ils nous feraient subir? Je n’ose même pas imaginer.

Avril entendit ces paroles et pensa à quelque chose. Elle avait vu seulement une seule fois le père de Kay mais il n’était guère amical. Il l’ignorait proprement ou alors la regardait mais aucune réaction n’apparaissait sur son visage. Glani et Avril ne lui en parlaient pas. Par contre, elles lui demandaient parfois s’il avait une mère. Mais Kay trouvait toujours quelque chose pour éviter de répondre et ses amies avaient fini par abandonner la partie. Et quand ils parlaient des parents, ce n’était guère en termes agréables.

– Mes parents à moi sont d’accord. Ils n’auront qu’à mentir aux vôtres.

Avril avait dit ça avec assurance et Kay et Glani la regardaient, subjugués.

– Tes… tes parents sont d’accord ? lui demanda Kay. C’est quoi ça pour des parents ?

Mais Avril ne fit pas attention à sa remarque et continua :

– Alors vous venez ou pas ? Cela ne durera que…

Oui, c’est vrai ça, combien de temps cela durera ? Mais elle devait jouer le tout pour le tout.

– Cela durera environ deux mois !

Ils répondirent qu’ils allaient en parler à leurs parents. Glani avait un peu d’espoir, Kay aucun.

– Je vous le dis et redis, cela est impossible que mon père accepte. Mon père, c’est tout le contraire de tes parents, Avril.

Il avait essayé d’être impassible mais une pointe de tristesse s’entendait dans sa voix. Avril aussi, avait une pointe de tristesse. À vrai dire, elle n’avait pas non plus beaucoup d’espoir pour Kay. Mais elle préférait espérer. Et pour Glani, il y avait au moins une chance. Ses parents travaillaient dans une usine de fabrication d’électro-magnétique. Ils seraient sûrement content que leur fille s’y intéresse. Mais la partie n’était pas gagnée pour autant.

Chapitre 11 : Je ne peux pas…

– Je ne peux pas.

Ses deux amies s’attendaient un peu à cette réponse mais furent profondément déçues quand même. Et cela fendit le cœur d’Avril.

– On pourrait aller parler à ton papa ? suggéra Glani, peu convaincue elle-même par sa proposition.

Mais Kay fit un non énergique de la tête.

– Surtout pas ! Ce serait l’horreur de l’horreur ! En plus, ne faisons pas comme si c’était pour sauver le monde ce que nous faisons ! C’était simplement pour s’amuser un peu. Si je ne peux pas ce n’est pas si grave, dit-il en se tournant vers Avril.

Elle était sur le point de pleurer. Pas comme si nous allions sauver le monde ? Il ne croyait pas si bien dire ! S’il ne venait pas avec elles, elle aurait l’impression de l’avoir trahi. Soudain, elle se souvint que ce n’était pas sûr pour Glani non plus.

– Et toi ? dit-elle précipitamment en se tournant vers son amie. Tu viens?
– Hein, heu…

Avril prit une inspiration. Si Glani ne venait pas, elle serait seule. Quand ses parents lui avaient dit qu’elle pouvait emmener ses amis si elle voulait, elle pensait que tout s’arrangerait bien et qu’ils viendraient tous les deux avec elle. Mais les choses étaient plus compliquées que cela, apparemment.

– C’est bon, j’ai compris. Aucun de vous deux ne peut venir…
– Hein, quoi?! s’exclama Glani. J’ai jamais dit que je ne pouvais pas venir ! Moi, mes parents ont accepté !

Une grande chaleur s’empara d’Avril. Glani allait l’accompagner ! Elle sauta en l’air en poussant un grand “YEEES” mais se ravisa en pensant à Kay.

– Ho, je suis désolée, je… enfin…

Mais Kay n’avait pas l’air trop triste. Il secoua ses cheveux brun clair dans ses mains.

– Ne t’inquiète pas, Avril. Aller là-bas ne me réjouissait pas trop trop. Vous savez que je n’aime pas… enfin, je préfère être en sécurité.

Il étendit un grand sourire. Avril savait que si elle leur avait dit où ils allaient vraiment, il aurait été encore moins chaud. Elle savait que Kay n’aimait pas trop l’aventure. Il ajouta :

– La seule chose pour laquelle je suis triste, c’est que je ne vais plus vous voir pendant deux mois !

Glani poussa un petit “Ooooh !” signifiant qu’elle était touchée. Et tous les trois, ils se firent un gros câlin. Au bout d’un moment, Kay se retira de l’étreinte.

– Pas trop de câlins sinon des cons vont encore dire que je suis homo.

Ses amies levèrent les yeux au ciel et allèrent en classe.

Chapitre 12 : C’est quoi cette machine ?

– C’est quoi cette machine ?! Sérieux, tu peux m’expliquer Avril ?!

Glani avait la bouche entre-ouverte et les sourcils froncés. La famille Mawa avait un air sombre mais ne disait rien et ne répondait à aucune des questions de l’amie d’Avril. Ils entouraient tous la boîte métallique. Avril fit un pas vers celle-ci et y récita son poème, malgré la pointe qu’elle avait au cœur. Quand elle eut terminé, la lumière rouge s’alluma ainsi que le petit bruit répétitif qu’elle connaissait. Elle vit son amie la regarder, interloquée. Puis, Lanou prit la main de sa fille et la regarda dans le blanc des yeux.

– J’ai confiance en toi. Et tu n’es pas obligée de réussir. Tout peut arriver mais la seule chose que je veux, c’est que tu reviennes. Toi et Glani. À vous deux, vous allez y arriver.

Et elle embrassa Avril sur le front. Puis, Avril se tourna vers son père. Il avait le regard doux et encourageant. Cela soulagea un petit peu la nervosité qu’avait Avril. Depuis le départ de sa maison à la grotte, elle n’avait pas arrêté d’entendre son cœur battre la chamade pendant que Glani faisait des blagues sans se douter de rien. À présent, la fille qui ne se doutait de rien regardait sans cesse son amie et chaque recoins de la grotte voûtée en se mordant la lèvre.

– Expliquez-moi, s’il vous plaît, supplia-t-elle.

Avril regardait son père, intensément. Sans rien dire, elle le comprenait. Le visage de Cailloux avait un léger sourire, ses yeux étaient confiants et le reste de son visage paraissait fier. Mais Avril sentit soudainement un grand froid lui parcourir le corps. Kay n’allait pas les accompagner, il n’allait pas faire une grande aventure comme elle et son amie. Non, il allait rester seul, dans son petit monde triste. Mais avant qu’elles aient pu dire quoi que ce soit, elle ou Glani, les parents d’Avril posèrent les bras sur leurs épaules. Lanou, tenant celles de Glani ne cessait de lui répéter “tu es courageuse, nous avons confiance en toi, nous te soutenons et si tes parents savaient, ils te soutiendraient sûrement. Tu es une fille formidable, Glani, aie confiance…” et Cailloux, à sa fille “Tu prendras bien soin de Glani ? Et de toi ? Promets-moi que tu ne nous oublieras pas… Et n’oublie pas ta mission…“. Et il déposa un doux baiser exactement au même endroit où l’avait déposée sa mère, sur son front.
Avril voulut lui répondre que jamais elle ne les oublierait, qu’elle penserait à eux à chaque instant mais son cœur était tellement serré qu’elle n’avait plus de voix. Ce qui suivit se passa à toute allure. Lanou appuya sur un bouton que sa fille n’avait pas vu auparavant (il était tout en haut de la machine) et une partie de la boîte se décolla, formant une entrée pour Avril et Glani dans la machine. Avril avança, craintive, vers celle-ci et sentit tout à coup une main la faire avancer un peu plus vite. Glani et elle se trouvaient à l’intérieur quand les parents d’Avril leur firent un signe d’encouragement de la main. Mais le moment le plus tétanisant pour les deux jeunes filles fut quand, de nouveau, Lanou appuya sur le même bouton qui fit se refermer tout doucement l’entrée. Avril regarda sa mère lui sourire. Une larme coula sur sa joue. Cailloux la regarda une dernière fois. De ses yeux bleu. “Courage, disaient-ils. Courage ma chérie. On pensera aussi souvent à toi qu’on respire. On sera toujours là.

– Papa ! Maman ! cria Avril, le visage débordant de larmes, tandis que la porte se refermait.

Avril et Glani étaient plongées dans un noir d’encre quand elles entendirent des vrombissements, les mêmes que dans le car a-g, sous leurs pieds. À ce moment précis, Avril sentit qu’elle était plus prête que jamais à réussir sa mission.

Chapitre 13 : Avril était recroquevillée…

Avril était recroquevillée par terre et avait dormi quelques heures. Le froid du sol métallique transperçait son collant noir. Elle essaya de s’enrober dans sa robe noire (à vrai dire, toutes les filles de son âge portaient la même tenue tous les jours. Les collants et la robe étaient également accompagnés d’un chapeau noir et de petites bottines dont vous vous devinez très certainement la couleur). Elle était prête à s’assoupir quand elle sentit le souffle chaud de Glani sur sa nuque.

– Glani ?! Qu’est-ce que tu fais dans ma chamb…

Mais à l’instant où elle ouvrit les yeux, la faible lumière qui habitait sa chambre au petit matin était remplacée par un noir intense.

– Ho mon Dieu… comment ai-je pu oublier ?! Glani, Glani, Réveille- toi !
– Romprf…
– Aide-moi à trouver ma lampe de poche ! Il faut qu’on sorte d’ici !

À présent, Avril était debout et cherchait à tâtons sa lampe tandis que Glani se levait machinalement.

– J’ai fait un drôle de rêve, cette nuit. J’ai rêvé qu’on retournait dans la grotte puis, il y avait une machine bizarre et tes parents nous ont violemment poussés dedans et…
– Ils ne nous ont pas “violemment poussés” dedans ! Il ne fallait pas non plus qu’on y reste des heures sinon je me serais découragée à le faire et…

Mais elle se tut, devinant, malgré le noir, la mine effarée de son amie.

– Pardon ?! C’était donc vrai ?! Et là, on est où ? Toujours dans cette machine de malheur ? C’est un nouveau moyen de transport ?!
– Glani, hum… , commença Avril.

Mais elle sentit sous ses doigts quelque chose qu’elle recherchait justement.

– La lampe ! Je l’ai !

Et, en un clic, une lumière orange apparut dans l’endroit confiné.

– Argh… , s’étrangla son amie, c’est pas… c’est pas… possible!

Elles regardaient, toutes deux, l’intérieur de la machine. Ses quelques centaines (ou peut-être même, milliers) de boutons étaient impressionnants.

– Va falloir trouver quel bouton correspond à l’ouverture, dit Avril, en soupirant.

Glani leva les yeux vers elle, effrayée.

– Et qu’est-ce qu’il y aura dehors? On sera où?

Avril tortilla dans sa main une mèche de ses cheveux ondulés. Son sourire d’excitation de tout à l’heure s’était transformé en un visage embarrassé dont les yeux évitaient ceux de son amie.

– Oh, Glani… je sais pas si ce que je vais te dire va te réjouir, t’exciter ou si, au contraire, tu vas m’en vouloir toute la vie et que tu ne voudras plus jamais me parler… Promets-moi que tu me parleras encore un peu…

Soudain, au grand étonnement de la jeune fille embarrassée, son amie fit une mine compatissante et lui sourit.

– Bien sûr que oui, je te reparlerai tant que tu veux ! Tu crois quoi ?! Que parce que ma meilleure amie m’a emmenée dans une machine bizarre et envoyée je ne sais où, je vais te faire la gueule ! Je suis sûre que tout le monde a quelque chose à se faire pardonner !

Glani avait dit ça avec un peu trop de connaissance en la matière mais Avril ne jugea cela pas important. Elle savait tout de même que Glani ne savait pas qu’elle avait (normalement) atterri dans le passé, et qu’elle allait certainement réagir autrement dès qu’elle s’en apercevrait. Mais c’était mieux qu’Avril lui dise maintenant.

– Bon, alors je vais te dire où on est… nous sommes dans le passé…

Un silence lourd tomba dans la boîte en métal. Glani avait plissé les yeux mais ne regardait pas Avril. Elle regardait le plafond de la machine, qu’elle savait désormais, à remonter dans le temps. Pendant bien cinq grosses minutes elle resta ainsi, sous le regard inquisiteur de son amie. Mais au bout des cinq minutes, Glani ouvrit enfin la bouche.

– Cherchons le bouton pour ouvrir cette satanée porte.

Chapitre 14 : Avril avait d’abord ouvert…

Avril avait d’abord ouvert la bouche et écarquillé les yeux puis s’était mise au travail. Ensemble, elles appuyaient sur tous les boutons possibles. Il y en avait de toutes sortes. Certains boutons produisaient une alarme, d’autres servaient de l’eau et de la nourriture. Le plus étonnant pour les deux jeunes filles fut quand Avril appuya sur un gros bouton bleu azur (ils étaient tous de la même couleur) et que quelque chose de bizarre retentit dans leurs oreilles. C’était comme si quelqu’un parlait mais en même temps, d’une autre manière. Elles n’avaient jamais entendu quelqu’un parler de cette manière. C’était très doux, très agréable.

– Peut-être qu’on parle comme ça dans le passé, souffla Glani. C’est tout de même une bizarre manière de dire les choses…

Même si Avril aimait ça, elle appuya de nouveau sur le même bouton et la personne qui parlait se tut aussitôt. Glani était déjà partie “plus loin” (il n’y avait pas vraiment la place pour partir loin). Elle appela Avril.

– Eh, regarde ça. (Avril s’approcha de son amie) On dirait notre carte du monde mais il y a plein de lignes partout et d’écritures. On dirait qu’il y a plein de pays, c’est marrant. Certainement pour faire une blague… En plus, le nom de nos deux pays sont sur cette carte aussi ! Tu as vu ? L’ Angleterre
et la Russie !
– Je ne crois pas que ce soit une simple blague, Glani. Si ça se trouve, il y avait vraiment des millions de pays et… oh, mais regarde!

Elle pointa son doigt vers le plafond de la machine. Un gros bouton rouge qu’elle n’avait pas vu auparavant s’y trouvait.

– Tu as vu ? Il est rouge ! s’exclama Glani, qui avait eu l’attention attirée par le bouton. C’est trop génial ! Tu crois que quelqu’un a fait sécher du sang dessus ?

Avril, qui était plutôt de petite taille (un mètre soixante), essaya de toucher ce que Glani pensait être du sang séché. Mais le plafond quelque peu haut, l’empêcha de l’atteindre.

– Peut-être que toi, Glani… Tu peux essayer?

Evidemment, Avril savait très bien que ce n’était pas du sang séché. Comme le lui avait expliqué son père, dans le passé, il n’y avait pas que le sang qui était rouge. Son amie leva donc sa main et elle y arriva (un mètre soixante-cinq, tout de même !). Elle le toucha faiblement puis, d’un coup, appuya dessus. Une fumée grise qui piquait les narines arriva de tous les côtés de la machine. Paniquée, Avril laissa tomber sa lampe en l’éteignant en même temps. Les deux filles se recroquevillèrent l’une contre l’autre au fond de la machine. Avril ouvrit la bouche pour pousser un cri qui signifiait “à l’aide” mais la fumée lui piqua affreusement la gorge et elle toussa. Elle se contenta de serrer fort Glani contre elle. Et son amie faisait de même. Mais tout d’un coup, un vent frais vint frôler sa peau et elle sentit l’affreuse fumée disparaître. Elle ouvrit à moitié un œil et là… la porte était ouverte.

Chapitre 15 : À présent, Avril…

À présent, Avril avait les yeux grand ouverts, braqués vers la sortie. Glani aussi avait fini par les rouvrir. Elles étaient toujours entrelacées.

– Je n’y crois pas…

Avril avait les larmes aux yeux. Son père lui avait vulgairement menti. Effectivement, la porte de la machine était ouverte. Mais dehors, le néant était présent. C’était pire que dans son présent, chez elle. Dehors, on ne voyait qu’un noir profond et intense.

– Avril, commença Glani, si on essayait de… sortir ?

Sans lui répondre, Avril se leva et fit un pas vers la sortie. Glani fit comme elle. Mais Avril resta là, pétrifiée.

– Glani, tu pourrais me passer ma lampe de poche ?

Son amie s’abaissa et ramassa la lampe qui roulait par terre.

– Tiens.
– Merci.

Un nouveau petit “clic” retentit. Les deux amies aperçurent alors un sol.

– Avril, dit Glani, horrifiée, ce n’était pas le sol de la grotte… tu as vu ?! C’est… c’est de l’herbe !

Avril avait effectivement remarqué. Une boule surgit soudain dans son ventre. “Ça y est”, pensa-t-elle, “on y est… on est dans le passé…

– Tu croyais que c’était une blague ? Qu’on n’allait pas vraiment dans le passé ? demanda-t-elle à son amie.
– Non, non… c’est juste… impressionnant. Mais, tu as vu ?! Si on n’allume pas la lumière, c’est le néant total !

C’était vrai. Mais maintenant que la lumière était allumée, c’était exactement comme chez elles. Noir, gris et des reflets blancs.

– On avance?

Glani avait dit ça dans la terreur. Les deux filles étaient dans la terreur de mettre un pied sur “le passé”. Mais au bout d’un moment, elles se prirent la main, et avancèrent, avancèrent, avancèrent, jusqu’à la limite de la machine. Elles se regardèrent et sautèrent dans le passé.

Elles avaient enlevé leurs bottines et leurs bas pour avoir un vrai contact avec la Terre. L’herbe était bizarrement fraîche. Ensuite, sans un mot, elles s’étaient allongées et s’étaient profondément endormies.

Chapitre 16 : Avril Réveille-toi !

– Avril ! Avril Réveille-toi !

Glani la secouait pour la réveiller.

– Tu ne vas pas y croire ! J’ai l’impression que je suis folle ! Avril ! Réveille-toi ! Je t’en prie ! J’ai peur !

Avril entrouvrit les yeux avec mollesse. Mais quelques secondes après, ils étaient grands ouverts. Elle faillit faire un arrêt cardiaque. De même pour Glani qui n’arrêtait pas de parler et de pleurer.

– C’est quoi ce bordel ?! Je… je comprends rien ! C’est tellement différent ! C’est magnifique ! Je deviens folle ou quoi ? Dis-moi que je ne rêve pas ! Et puis… oh, Avril ! Explique-moi ! Pourquoi il y a tout… ça !?

Avril ne répondit pas, trop obsédée par ce qui se présentait sous ses propres yeux. Des collines vert vif à perte de vue noyées dans la faible lumière orange de l’aube, c’est ça qui se présentait sous ses yeux. Quelque chose que, même les personnes les plus habituées à la véritable couleur (peut-être vous), seraient choquées devant une telle beauté. Sans compter les oiseaux qui chantaient, le ruisseau qui coulait et le grillon qui grésillait. Tout était bien trop parfait pour les deux amies.

– Je crois que je vais devenir folle ! Comment a-t-on fait pour que cette si jolie Terre devienne aussi triste que ce que nous connaissons ?

Glani était en pleurs et Avril ne tarda pas à l’imiter.

– Tu ne m’avais rien dit ! s’écria Glani en versant un flot de larmes. Tu le savais ? C’est une aventure, qu’on soit dans le passé mais… aucune explication !? Tu te rends compte du choc que je viens d’avoir ?

Avril essaya de s’excuser de toutes ses forces mais elle se rendit compte qu’elle pleurait, elle aussi, à chaudes larmes.

– Glani, je… suis désolée. C’est vrai que je savais que c’était différent de chez nous mais jamais je n’aurais imaginé que ce serait à ce point… moi aussi j’ai eu un choc tu sais ?

Son amie qui était furax et qui marchait dans tous les sens en se serrant la tête dans les mains il y a quelques secondes, s’arrêta soudainement et ses larmes cessèrent. Elle prit une grand bouffée d’air et vint se poser près d’Avril (qui était toujours par terre) et se mit en boule.

– C’est vrai. On est toutes les deux choquées. Je ne… je ne voudrais pas manquer de respect à un adulte mais… Je crois que tes parents sont… un peu cinglés, non ?!

Il y avait une légère agressivité dans la fin de sa phrase, comme si Avril ne pouvait répondre que par “oui“. Cependant, cette dernière n’en fit rien.

– Ils ne sont pas cinglés. Ils nous ont envoyées ici pour une raison. Une vraie.
– J’espère bien pour eux et pour nous ! se révolta Glani, qui se mit illico la main sur la bouche. Ho, désolée, je suis un peu agressive. On est sous le choc. C’est normal qu’on se querelle, j’imagine ! Mais c’est tellement… comment en est-on arrivé là ? Je veux dire, à notre présent. Avril, je sais que tu sais. Tu ne pourrais pas me le dire ?

L’interpellée la regarda. Avril avait terriblement envie de lui dire. Mais encore une fois, ce n’était pas elle qui pouvait décider.

– C’est vrai que je sais. Mais… je ne peux rien dire. En tout cas, pas pour le moment.

Toutes deux se turent et regardèrent le paysage. Quelques minutes s’écoulèrent.

– On fait quoi maintenant ? demanda Glani. On reste au milieu de ces collines ?
– C’est quoi des “collines” ? se contenta de lui répondre Avril, intéressée.
– Heu, c’est ce qui est juste devant nous. répondit timidement Glani. Les bosses que tu vois. C’est ça, des collines.
– Comment tu savais, toi?!
– Ho, heu comme ça.
– Ah. Ok. Mais tu as sûrement raison. On peut pas rester ici. Tu crois qu’il y des tours en métal comme chez nous, ici dans le passé ? Ou alors, c’est partout comme ça?
– Je crois que non… Ils ont sûrement des maisons et des grands bâtiments. Et des collines. Il faut juste aller voir un peu plus loin pour trouver la ville.

Avril acquiesça de la tête.

– On va faire ça. Par où on va ?

La question était bonne. Une vue panoramique d’au moins cinq kilomètres carrés s’étendait devant elles. Glani poussa un soupir de découragement.

– N’importe. De toute façon, ça nous amènera bien quelque part, non ?!
– Oui ! Allez, c’est parti !

Et les deux jeunes amies s’élancèrent vers quelque part, dans l’espoir que ça les mènerait vraiment vers quelque chose d’intéressant. Elles avaient remis leurs bas et leurs bottes et marchaient, malgré la chaleur qui tapait dans leur cou. Mais elles ne s’en souciaient guère, trop intéressées par les gouttes qui perlaient sur leurs front.

– J’ai jamais eu de l’eau qui surgissait de moi ! s’exclama Avril, surprise. Tu es sûre que j’en ai ? Et mais… toi aussi tu en as !

Avril et Glani ne cessèrent de suer et bientôt, une odeur nauséabonde leur arriva. L’eau commença à se répandre partout sur leur corps, de leur tête à leurs pieds. Et toujours accompagnée d’un parfum désagréable. De plus, Avril avait pris un sac avec tout que ses parents avaient jugé utile de prendre. Apparemment, bien des choses étaient utiles.

– Avril, je commence à en avoir marre, dit Glani en s’asseyant par terre. Cela fait plusieurs heures qu’on marche. Certes, le paysage est magnifique mais… tu ne crois pas qu’on devrait s’asseoir quelques minutes ?
– Tu as raison. Je me sens morte. Je n’avais jamais fait autant d’efforts de toute ma vie.

Et elle se laissa tomber à côté de son amie et enleva ses bas et ses bottes, ce qui lui procura un grand bien être. Pourtant, quelques minutes plus tard, quand il fut temps pour Avril et Glani de partir, elles entendirent un bruit sourd approcher. Il était rauque et puissant.

– Qu… qu’est-ce que c’est? s’inquiéta Avril en se relevant. Ça se rapproche! Vite, Glani, cachons-nous!

Mais l’étendue de collines n’offrait aucune cachette et les deux amies restèrent plantées comme deux poteaux. Le bruit se rapprochait… et, tout d’un coup, les amies virent apparaître un gros parallélépipède rectangle jaune décoré de fleurs roses avancer vers elles.

– Et mais… c’est pas le truc super ancien qui permet d’avancer un peu plus vite qu’à pied ? émit Glani.
– Ho ! Oui ! C’est vrai! Ça voudrait dire que, normalement… il y a des gens !!!! Faisons-leur signe !!

Avril étendit grand les bras en les faisant aller de droite à gauche. Mais Glani n’en fit rien.

– Ben, Glani ?! s’étonna Avril, lève les bras !

Mais Glani ne bougea pas d’un pouce.

– Il en est hors de question ! On peut se débrouiller toutes seules ! Tu veux faire confiance à des inconnus ?

Interloquée, Avril insista.

– Mais… c’est toi-même qui trouvais qu’on faisait beaucoup d’efforts ! Ils pourraient nous conduire à la ville sans qu’on fasse le moindre effort !
– Ça se voit que tu n’as jamais été dans ce qu’on appelle une voiture ! pesta Glani. Il faut faire plein d’efforts ! Les voitures prennent toutes les bosses possibles! Et tu crois sûrement que c’est très confortable ?! Qu’il y a des grands sièges ?! Mais non ! Ce sont des petits sièges miteux !

Avril regarda sombrement son amie.

– Je me demande où tu as appris tout ça. Et je m’en moque que ce ne soit pas confortable. Je vis une aventure, moi ! Je sors de mon nid !

Et elle leva de plus belle son bras. Le bruit se rapprochait, ainsi que la machine jaune. Et juste quand il arriva à la hauteur des filles, il s’arrêta. Une fenêtre s’ouvrit, laissant apparaître un vieux monsieur tenant un gros guidon, avec une petite casquette rouge (Avril la contempla) et un tee-shirt blanc trop petit pour lui. Il avait au bord des lèvres une cigarette. Juste à sa droite, une femme avec une grosse touffe de cheveux gris, pas plus jeune, qui louchait un peu, leur souriait. Avril était pétrifiée de voir des adultes dans un tel état. Mais trop excitée par l’aventure, elle se contenta de lui rendre son sourire. Puis, elle regarda son amie et lui fit un signe de la tête qui signifiait “allez, ils n’ont pas l’air méchant !” Et sans attendre sa réponse, elle se tourna vers les vieilles personnes.

– Bonjour, madame, monsieur. Nous sommes perdues et nous voudrions gagner la ville la plus proche… Pourriez-vous nous accompagner? Bien sûr, nous vous remercierons, dit-elle.

Et elle enleva le sac de son dos, l’ouvrit et le fouilla. Elle n’avait pas encore bien regardé dedans mais Avril s’était souvenue qu’il y avait de l’argent. Lanou et Cailloux lui avaient dit : “Nous sommes sûrs que tu en auras besoin un moment ou l’autre. C’est l’argent des ancêtres… fais-y extrêmement attention !” Elle dénicha une pochette et entendit le cliquetis de la monnaie. Mais le vieux monsieur leva les mains.

– Pas de ça, jeune fille, commença-t-il d’une voix rauque. Je ne sais pas d’où vous venez mais ici, c’est gratuit !

La femme à côté de lui fit oui de la tête et recommença à leur sourire.

– Bon, dit Avril, estomaquée. Vous êtes sûrs que… vous ne voulez rien ? Parce que j’ai plein de choses ! Regardez ! Des pommes, des couvertures…
– Taratatata ! dit la femme, déterminée en faisant “non” de la tête. Nous avons tout ce qu’il nous faut ! Bon, vous montez ou pas?

La fille au sac regarda Glani, pleine d’espoir. Et à sa grande surprise, Glani dit tout de suite :

– Oui ! Bien sûr ! Merci beaucoup, madame, monsieur !

Le vieux à la casquette rouge leur ouvrit la porte de derrière et les deux amies sautèrent à l’intérieur de la voiture jaune. Quelques minutes après, Avril comprit que Glani n’avait pas tort en disant que ce moyen de transport n’était pas des plus agréables. Elle mit sans arrêt ses mains devant sa bouche pour s’empêcher de vomir.

– Et bien, mam’zelle ! dit le conducteur, ça ne vous réussit pas trop la voiture ! Mais dites, vous ne nous avez encore dit vos petits noms !
– Moi, c’est Avril! dit cette dernière, et elle, c’est Glani !

Glani devint toute rouge et lâcha un petit rire.

– Ne l’écoutez pas, c’est un prénom imaginaire que nous avons inventé dans un bête jeu. Non, non en vrai je m’appelle… Jeanne! Je m’appelle Jeanne !

La femme tourna la tête vers elle.

– Très joli nom! Glani est… très… marrant! Vous avez une belle imagination pour inventer un nom pareil !

Avril, ne comprenant pas pourquoi Glani avait menti sur son prénom, s’indigna.

– Glani n’est pas un nom “marrant” ! C’est un nom très joli ! Jeanne, par contre, est très bizarre! Et je dois aussi dire que…

Mais son amie l’interrompit d’un coup de coude. Avril la regarda, choquée, en essayant de comprendre. Mais le regard de son amie, insistant, la fit taire.

– Bon, Joseph, commença la femme, d’une voix forte, tu sais où tu nous emmènes ?!
– Rhoo… moi, je suis la route !
– Bon, ben, tu prends la carte qui est… juste là (elle ramassa une carte qui se trouvait par terre) et tu suis !

Joseph grogna quelque chose comme “ben fais-le, toi” et ouvrit une grande carte.

– Nicole, tu t’es trompée ! C’est la carte du monde! Ralala…

Avril et Glani, aussitôt interpellées, levèrent les yeux vers la carte.

– La… la carte du monde ? demanda Avril. On peut la voir?
– Bien sûr, dit le vieil homme, vu qu’elle ne nous sert à rien !

Quand Avril l’eut en main, elle reconnut tout de suite la carte qu’elle avait vu dans la machine. Elle la tendit à son amie.

– Eh, tu as vu !? chuchota-t-elle, c’est exactement la même que celle qu’on a vue dans la machine ! Ça prouve que ce n’est pas une blague !

– Tiens, oui, c’est vrai. Bizarre!
– Bon, ben voilà mesdemoiselles ! Nous sommes arrivés à la ville de Washington !
– Non ! s’écria Glani si soudainement que Avril bondit de son siège. Enfin, je voulais… non, reprit-elle, d’un ton plus calme. On ne pourrait pas plutôt aller dans une autre ville, Avril ?
– Mais Glani, pourquoi pas dans celle-là ? lui demanda Avril. Nous n’avons pas le temps de choisir la ville qui serait la mieux pour nous !

Son regard était insistant. Pourquoi Glani était-elle si bizarre depuis qu’elle était dans le passé ? se demanda Avril. Son comportement avait changé. En même temps, être ici, dans un moment de l’histoire qu’on n’aurait pas dû connaître, ça fait un choc. Et il avait dû être encore plus intense pour Glani, parce que, elle, elle ne le savait même pas. Pourtant, elle ne s’était pas montrée plus choquée que ça. Elle ne l’avait sûrement pas montré mais peut-être qu’en fait… elle était choquée. Avril décida de la prendre avec douceur.

– Glani, hum, je comprends que tu aies envie d’aller dans une autre ville, peut-être plus belle mais… nous ne pouvons pas ! Je t’en prie, allons dans celle-ci ! Tu n’auras qu’à me dire ce qui ne te plaît pas ici et on essayera d’arranger ça !
– Rhoo… Avril tu ne… tu ne comprends pas…
– Alors explique-moi !
– Je… bon, d’accord, enfin, oui, d’accord.

Glani soupira et sourit tristement à son amie.

– Merci, Glani. Je sais que c’est dur pour toi. Monsieur, Madame, nous allons descendre ! Merci encore pour votre généreuse bonté !
– Mais de rien, mesdames ! dit Nicole, toujours avec son grand sourire. Au plaisir de vous revoir !

Après quelques au revoir, le voiture démarra et les deux amies restèrent à la regarder disparaître pendant quelques minutes. Enfin, quand la voiture eut disparu parmi les collines, Avril et Glani se retournèrent et là… elles virent une grande ville s’étendre sous leurs yeux : Washington.

Chapitre 17 : Des grands immeubles de briques rouges…

Des grands immeubles de briques rouges envahissaient Washington. Des bruits de klaxons tonitruants provenant de voitures grises, noires, rouges et blanches, s’entendaient d’ici et là, accompagnés de jurons que je vous tairai. De plus, l’air n’y était pas pur. De grands gaz gris volaient dans l’air.

– Mon Dieu, c’est magnifique ! s’enthousiasma Avril. Oh, Glani, c’est le début de l’aventure !
– Oui… keuf, keuf ! Par contre, il y a beaucoup de fumée, ici. Si on allait ailleurs ?
– On ne peut plus reculer ! On est obligée d’avancer !!! Regarde, c’est sûrement moins beau que dans les collines, mais il y a quand même des choses magnifiques à regarder !

Elle prit la main de Glani avec force et l’entraîna au cœur de l’agitation. Beaucoup de gens passaient, par ci, par là, souvent accompagnés de petites valises noires, de costumes noirs et de chaussures noires.

– Franchement pas très imaginatifs, déclara Avril, déçue. Ils ont pleins de belles autres choses à mettre et tout ce qu’ils trouvent à faire, c’est mettre la même couleur ! Hallucinant !
– C’est sûrement la mode, suggéra Glani. Ou alors ils ne peuvent pas faire autrement.
– La mode d’être comme tout le monde est bizarre. Je suis sûre qu’ils pourraient faire autrement… Oh ! Waouw ! La dame, là-bas ! N’est-elle pas magnifique !?

“La dame, là-bas”, était une petite vieille aux yeux rieurs et au visage souriant. Elle portait une petite valise rose à fleurs blanches. Sa robe était verte (exactement le même vert que sur les collines) avec de gros pois bleus. Sa tête était garnie d’un large chapeau jaune soleil, on pouvait dire qu’elle sortait vraiment du lot ! Avril, adorant cela, se rua vers elle.

– Ravie de vous rencontrer, Madame ! s’extasia Avril. Je vous trouve extrêmement ravissante !

La petite vieille ouvrit de grand yeux. Elle mit ses mains sur ses hanches avant de dire :

– Tu ne te moquerais pas de moi, par hasard ?
– Quoi !? Je… non ! Pas du tout ! Je… je suis désolée si… je vous ai offensée… !
– Pas du tout ma petite ! Cela me fait énormément plaisir ! Ho ! Bonjour, tu es l’amie de cette jeune fille ? dit-elle en se tournant vers Glani qui avait fini par rejoindre Avril.
– Oui, Madame. Bien le bonjour. Nous sommes perdues et nous voudrions trouver un endroit où dormir. Pourriez-vous nous conseiller des endroits ?
– Bien sûûûûr ! Vous voyez, tout au bout de cette longue rue? leur demanda-t-elle, en leur adressant son large sourire ridé. Et bien, il y a un hôtel pas mal. The dream within a dream : Les lits y sont très douillets, je peux vous l’assurer ! (elle regarda sa petite montre dorée) Oh ! Mon bus va bientôt partir. Je dois y aller. Tenez, prenez ça. C’est deux cent cinquante dollars. Ils vous serviront !

Avril et Glani n’en revenaient pas qu’un adulte ait une nature aussi peu radine.

– Ho, non, Madame, gardez-les, c’est beaucoup trop ! dit Avril. Vous en aurez besoin.
– Beaucoup moins que vous ne le pensez, rigola celle-ci. Et ne m’appelez plus Madame, je vous en prie. Pourquoi pas Odette, si c’est mon vrai prénom ?

Odette regarda Avril et Glani la dévisager avec stupeur.

– Je vois, vos parents préfèrent que vous appeliez les adultes Madame et Monsieur. Sans vouloir manquer de respect à vos parents, moi, je préfère que vous m’appeliez Odette. Dites-moi vite vos prénoms puis je vous laisserai tranquilles !
– Heu… m… moi, c’est Jeanne, dit Glani.
– Et moi c’est… c’est Avril.
– Bien ! Bien ! Au revoir chères amies ! J’espère vous revoir dans un avenir prochain !

Et, sans que les deux amies d’Odette aient pu dire quoi que ce soit, la vieille souleva sa robe au-dessus de ses genoux et courut dans la foule pour rattraper son bus.

– ” Dans un avenir prochain”… elle ne pensait pas si bien dire ! sourit Glani en la regardant partir. Drôle de vieille ! Quelle extrême gentillesse !
– Elle dégageait une si bonne énergie… dit Avril. Et dire que nous n’aurions pas dû la connaître. Quand nous retournerons dans le présent, elle sera déjà morte depuis longtemps.

Elles poussèrent toutes deux un soupir et se décidèrent à aller dans ce fameux hôtel.

– Bonjour Madame. Nous aimerions dormir ici.
– Une nuit, deux nuits ?
– On va prendre… trois nuits, dit Avril.
– Avec petit-déjeuner, dîner, souper, fêtes ?
– Seulement les repas, merci.
– Je note tout ça… ce sera tout?
– Oui, merci. Votre uniforme est magnifique. C’est exactement la même couleur que les yeux de mon père.
– Oh, hum, merci. Tenez, les clés de votre chambre. Cela fera quatre cent cinquante dollars.

Avril fouilla de nouveau dans son gros sac qu’elle portait toujours et trouva au passage quelques feuilles gribouillées. Elle reconnut aussitôt l’écriture de son père. Puis, enfin, elle dénicha l’argent.

– Voici Madame. Au plaisir de vous revoir.

La fille, ébahie, ouvrit de grands yeux.

– Moi aussi mesdemoiselles.

Puis, les demoiselles prirent l’ascenseur.

– Ils ne sont pas vraiment en avance, les Ancêtres, constata Glani en jetant des regards hésitant à l’ascenseur.
– Je trouve aussi ! confirma Avril.

Les autres passagers la regardèrent, interloquée.

– Le Musée sur les hommes préhistoriques était vraiment moyen ! se rattrapa Avril. Les hommes préhistoriques n’étaient pas en avance, comme tu dis !
– Oui, oui ! dit Glani, qui avait compris le malaise de son amie. Nous devons aller à l’étage trois. Nous sommes à l’étage deux… je crois que nous arrivons.

Mesdames et messieurs, l’étage trois.

Avril et Glani attendirent que les portes s’ouvrent pour s’engager dans un long couloir rempli de portes vert kaki.
– C’est beau ce qu’il y a sur cette porte !
– Ça s’appelle du vert, dit une voix derrière elles.

Avril et Glani se retournèrent et virent trois petites filles d’environ sept ans. Une d’elles avait sûrement un an de moins que les deux autres. Elles avaient l’air d’être les meilleures amies du monde : elles se serraient les coudes si fort que rien n’aurait pu les séparer.

– C’est du vert. C’est joli, non, le vert ? demanda la plus petite.
– Oui, très… ça s’appelle donc du vert ?! dit Avril, c’est très joli, le… vert.

Les trois petites la regardèrent en se demandent pourquoi elle portait tant d’intérêt à quelque chose d’aussi banal.

– Si vous ne connaissez pas encore bien les couleurs, commença une des trois dont la chevelure était brune, on peut vous les apprendre !
– Avec grand plaisir ! s’écria Avril. Par exemple, ce que tu portes, là, sur ta robe, c’est quelle couleur ? Ça ? demanda l’interpellée qui n’était ni la plus petite, ni la brune. Ça, c’est du rose, évidemment! Et mon bracelet, c’est du bl…
– C’est bien joyeux tout ça, commença Glani, mais il faudrait peut-être qu’on y aille !
– Mais non ! dit Avril. C’est très instructif !

Glani prit le poignet de son amie et lui chuchota à l’oreille :
– Ce ne sera pas très bon pour nous de connaître les couleurs.  Comme toi, je trouve cela très joli mais… je ne me vois pas connaître tout ça quand nous retournerons dans notre vrai présent ! Imagine, nous aurons les noms de ces couleurs en tête qui nous seront tellement difficiles à oublier… alors que des images… ça s’efface au fil du temps !

Avril aurait voulu protester, dire que quand elles retourneraient dans le futur, celui-ci serait complètement changé. Tout au moins, elle l’espérait. Mais comme lui avaient dit ses parents, il ne fallait pas lui en parler avant que tout soit parfaitement sûr.

– Oui, tu as raison, Glani. Merci, les filles ! Vous passez la nuit ici ?
– Oui ! répondirent-elles en chœur. On passe deux nuits ici.
– Magnifique ! Dites-moi vite vos petits noms puis nous nous en irons.
– La plus petite c’est Barbara, elle c’est Laura et moi c’est Sophie, dit la brune.

Puis, une voix de femme retentit derrière une des portes.

– Laura, Sophie, Barbara ! On descend manger !

Elles offrirent un large sourire à Avril et Glani puis partirent en courant rejoindre leur mère.

– Bon, nous c’est la chambre n°35, c’est ça ? demanda Avril à Glani. Alors, trente et un, trente-deux, trente-trois, trente-quatre, trente-cinq! C’est ici !

Elle passa la clé qu’elle tenait dans sa main dans la porte émeraude et l’ouvrit. Les murs étaient tapissés de papier peint orange. Une grande fenêtre carrée offrait une magnifique luminosité, exactement de la même couleur que celle du papier peint. Deux grandes armoires en bois brun et lisse étaient présentées sur deux façades. Et pour couronner le tout, un lit deux places était étendu, avec ses gros oreillers moelleux et son épaisse couverture rouge qui paraissait aussi douillette qu’un nid de plume. Le lit avait vraiment belle allure.

– Trop chouette! s’exclama Glani en sautant sur le lit.
– Waouw ! dit Avril en la rejoignant. C’est la plus belle chambre que j’ai jamais eue !

Toutes deux commencèrent à s’installer quand Avril retrouva le bout de papier griffonné par son père. Il y était inscrit des dates ainsi qu’un petit texte de l’autre côté de la feuille.

– Regarde, Glani. Mes parents nous ont écrit un petit mot. Je le lis ?
– Je ne sais pas si c’est très bon de lire des lettres de gens qui ne sont même pas encore nés… dit Glani, je te déconseille de la lire. Moi, en tout cas, je ne la lirais pas.

Avril regarda le bout de papier, quelque peu chiffonné puis le remit avec remords dans son sac.

– Tu as raison. Cela me fera sans doute du mal. Bon, je crois que je vais dormir, moi.
– Moi aussi, dit son amie, en étirant les bras. On a fait beaucoup d’efforts aujourd’hui.

Elles poussèrent des énormes bâillements, éteignirent les lumières puis allèrent se blottir dans les couvertures.

– Bonne nuit, Avril.
– Belle nuit, Glani.

Après quelques minutes dans le noir, Avril chuchota :

– Dis, Glani, pourquoi est-ce que tu as menti sur ton prénom aux adultes qui conduisaient la voiture ? Tu ne voulais pas qu’on t’appelle par ton véritable prénom? C’est joli, Glani. En plus, Jeanne, ça n’existe même pas.

Mais Glani ne répondit pas. Ses yeux était fermés et son souffle lent. Tu dors déjà, pensa Avril. C’est dommage, je voulais t’avertir que demain je partirai tôt pour visiter la ville. Mais ce n’est pas grave, bonne nuit, quand même. Et elle s’endormit profondément.

Chapitre 18 : Il était sept heures du matin…

Il était sept heures du matin quand Avril se décida à partir. Comme elle  l’avait imaginé, Glani dormait toujours profondément, emportée par le cours de ses rêves. Elle laissa tout de même un petit mot disant qu’elle était partie visiter un peu la ville et qu’elle serait de retour bientôt. Puis, elle mit son veston -noir, on s’en serait douté- et sortit de l’hôtel.

L’air froid du matin la fit grelotter mais pas assez pour qu’elle rentre au The dream within a dream. Les lumières étaient oranges, faisant apparaître de grandes ombres. Il n’y avait pas beaucoup de circulation, juste assez pour qu’on puisse tout de même respirer. Avril trottina en regardant les divers magasins. Mais un objet attira particulièrement son attention. Il était rempli de robes rouges, roses, vertes, bleues, mauves, jaunes, oranges et plus encore ! Elle décida finalement d’entrer. Une dame aux cheveux roses et aux habits noirs vint à sa rencontre.

– Bonjour, dit-elle machinalement. Puis-je vous aider?
– Ho, heu bonjour. Je… je…

Elle ne savait pas trop quoi demander quand elle entendit quelque chose qui lui était déjà parvenu à ses oreilles.

– Qu’est-ce que c’est la chose qu’on entend dans tout le magasin ? Une manière de parler ?

La vendeuse la regarda, stupéfaite.

– Ben… c’est une chanson, évidemment!
– Oh ! Bien, c’est joli ! Pourrais-je essayer vos robes ?

La vendeuse cligna des yeux et lui fit essayer toutes les robes qu’elle avait. Avril demandait sans cesse à Caroline -parce que c’était le prénom de la vendeuse- le nom des couleurs de ces robes malgré le conseil de Glani.

– Et cette robe ? Elle est de quelle couleur ? Vous savez ?
– Rose pétant, mademoiselle, s’amusa la vendeuse. Mais je vous conseillerais plutôt la bleue, étant donné que votre chevelure est blonde.

Avril sursauta. Sa chevelure ? Sa chevelure était blonde ? Elle fonça vers un miroir qui était dans le magasin et s’exclama. De longs fils doré ondulés glissait sur ses épaules.

– Comme c’est joli ! Vous avez vu ça ? Moi aussi, j’ai les cheveux de couleur particulière ! Comme vous !

La vendeuse rigola en voyant que cette fille avait l’air de découvrir le monde. Mais elle ne se moquait pas. Elle rigolait, simplement. Finalement, Avril prit une robe bleue et une jaune pour elle, et une rouge et une rose pour Glani.

– Ça fera quatre-vingts dollars dit la vendeuse.
– Hooo. Je n’ai pas assez, répondit Avril. Ce n’est pas grave, je vais  seulement prendre la rouge et la bleue.
– Vous m’avez amusée. Prenez donc les quatre à quarante dollars, personne n’en saura rien !

Caroline lui fit un clin d’œil et Avril prit donc les quatre. En sortant, elle décida de s’acheter à boire. Ça l’avait fatiguée tout ça ! Elle trouvait très excitant de se faire passer pour quelqu’un du passé alors qu’elle venait du futur. Elle regardait les grands bâtiments, les grandes affiches pour des produits, les grands magasins, tout ça en buvant son petit cappuccino.

– Que c’est beau… c’est magn… ! Oh !

Pendant qu’elle rêvassait, la distraite avait foncé droit dans quelqu’un, en faisant tomber son cappuccino sur sa nouvelle robe bleue.

– Hou la la ! C’est chaud ! dit Avril en regardant la grande tache sur sa robe.
– Ho ! Je suis vraiment désolé ! s’exclama un garçon, embarrassé. Je ne l’ai pas fait exprès ! Je peux faire quelque chose ?

Avril leva la tête. Un grand garçon au teint basané, à la chevelure noire et aux grands yeux bruns, faisait du vent avec ses mains pour que le café ne la brûle pas totalement.

– Ne vous excusez pas ! dit-elle, précipitamment. C’est moi qui vous ai foncé dessus !

Les grands yeux du garçons se détachèrent de la tache de café pour plonger dans ceux d’Avril.

– Très bien. Alors, si c’est de votre faute, je vous pardonne si vous m’autorisez à ce que je vous invite à prendre un café.

Avril devint rouge vif. Est-ce que ce monsieur venait de l’inviter à boire un verre ? Elle serait bien tentée… surtout qu’avec les yeux que lui faisait ce garçon, personne ne pourrait résister ! Mais elle savait aussi qu’elle devait refuser. Elle ne le connaissait absolument pas et il ne fallait surtout pas qu’elle noue des liens avec des gens de son passé… Ce serait mauvais pour l’âme, voilà ce qu’aurait dit Glani. Mais ce qu’elle savait également, c’était qu’elle en avait envie. Alors, elle accepta tout simplement d’aller boire un verre avec lui.

Chapitre 19 : La tache part ?

– Ça va ? La tache part ? demanda le garçon en s’asseyant sur une chaise du café.
– Je te répondrai seulement quand tu m’auras dit comment tu t’appelles! rigola Avril.

Il hocha la tête, se leva de sa chaise et se pencha en avant.

– Ravi de vous avoir rencontré, mademoiselle. Je me présente : Marco, Roi des États-Unis !
– En chantée, Mr. Roi des États-Unis, dit Avril en continuant la plaisanterie. Je trouve votre nom de famille un peu long !

Marco la regarda, un sourire aux lèvres.

– Votre plaisanterie ne m’atteint pas ! Faire comme si vous ne connaissiez pas les États-Unis est un peu fort, puisque nous y sommes !

Avril le dévisagea.

– Euh, nous… nous ne sommes pas à Washington ? risqua celle-ci.
– Évidemment, nous sommes à Washington, mais… nous sommes aussi aux États-Unis, vous le savez… ?! lui répondit Marco, interloqué. Washington  est la ville et les États-Unis sont… différents états réunis !

Une nouvelle fois, le rouge monta aux joues d’Avril. Elle venait de se risquer à faire soupçonner Marco qu’elle n’était pas là juste pour de simples vacances ou encore pour y habiter. Elle essaya de vite changer de sujet.

– Oui, oui, je le savais bien ! Donc, toi c’est Marco. Moi, c’est Avril ! Et, heu… je t’avais dit que je répondrais à ta question si tu me disais ton prénom ! La réponse est : oui, la tache part !

Elle avait dit ça vite. Trop vite. Marco avait vu son malaise et la regardait avec des yeux interrogateurs.

– D’où tu viens? demanda-t-il brusquement.
– Si je te le disais, tu ne me croirais pas, répondit Avril en soupirant.

Avril avait mis les coudes sur la table du café et regardait ailleurs, essayant d’éviter le regard de Marco quand celui-ci lui prit la main et la regarda sombrement.

– Avril, chuchota-t-il, dès que je t’ai vu, j’ai su que tu n’étais pas d’ici. Tu avais l’air de débarquer et maintenant que je vois que tu ne connais même pas les États-Unis… J’ai la capacité de lire dans les gens. Raconte-moi qui tu es. Si tu ne le fais pas, je le devinerai à un moment ou à un autre. Mais je préfère que tu me le dises toi-même.

Avril déglutit. Elle ne pouvait quand même pas faire confiance si facilement à quelqu’un qu’elle venait de rencontrer mais une lueur dans ses yeux faisait qu’elle se sentait extrêmement confiante.

– Qu’est-ce qui me prouve que tu n’iras pas le dire à plein de gens, hein ? On se connaît depuis à peine cinq minutes et tu me demandes déjà qui je suis ? Ça va pas la tête ?!

Elle avait voulu être marrante pour calmer un peu le sujet mais Marco n’en démordait pas et il la regardait toujours aussi sombrement.

– Avril. Tu veux qu’on fasse un pacte pour que tu aies confiance en moi ?
– Laisse-moi tranquille. J’aimerais plutôt que ce soit toi qui m’apportes des renseignements.

Paniquée, la jeune fille avait opté pour la fille non amicale. Pour que Marco s’éloigne.

– Comme tu veux, dit celui-ci, en soupirant.
– J’aimerais que tu me racontes pourquoi il y a eu des guerres mondiales, quelles étaient leurs éléments déclencheurs ? Et quand elles ont eu lieu. Je veux savoir, c’est très important.

Avril était déterminée à en savoir plus et décida de jouer à la plus forte.

– Je me demande à quoi cela pourra bien te servir de savoir tout ça. Mais je te le dis déjà, tu ne pourras jamais vraiment savoir ce que c’était. On sait ce que c’est qu’une guerre mondiale seulement quand on la vit. Je vais tâcher de tout de même bien répondre à tes questions.

l.a fille sourit et hocha la tête, pour lui dire qu’il pouvait commencer.

– Eh, bien voilà. La première guerre mondiale a eu lieu en 1914. Son élément déclencheur était l’assassinat d’un certain archiduc à Sarajevo. Cette guerre a été horrible. Beaucoup de gens y sont morts.

Marco regarda soudain dans le vide. Avril ne pouvait guère distinguer s’ il pleurait ou non car une de ses belles mèches brun foncé lui tombait sur les yeux, mais elle l’aurait parié. Puis, ne voulant pas mettre Avril mal à l’aise, Marco s’ébouriffa les cheveux et sourit.

– Tout ça, heureusement, c’est terminé ! Mais il n’y en a pas eu qu’une seule. La deuxième a débuté en 1940. Là, c’est plutôt à cause d’une personne un peu toquée dans sa tête (il regarda Avril et vit que celle-ci ne voyait pas du tout de qui il parlait). Il s’appelait Adolf Hitler. Ses doigts remuèrent et ses lèvres tremblèrent.

– Je n’ai pas envie de parler de tout ce qu’il a fait subir aux juifs, aux gens qui avaient plus de cervelle que lui.

Avril, très embarrassée de l’avoir mis dans un tel état, se leva de sa chaise et le serra dans ses bras. Elle était elle-même surprise de cet élan.

– Je suis désolée. Tout est de ma faute. Je n’aurais pas dû te demander ça !
– Non, non, la rassura Marco, je peux continuer.

Il inspira de l’air et enleva les mèches de son visage.

– La troisième s’est déroulée il y a peu. }’avais dix ans à l’époque. C’était il y a sept ans. En 2048. Beaucoup de pays râlaient sur la Chine car elle produisait beaucoup trop de gaz à effet de serre. Puis, au bout d’un moment, les Américains ont envoyé cinq bombes sur une grosse usine de Chine qui produisait beaucoup de G.E.S. Plus de trois cent civils chinois sont morts. Évidemment, le président de la Chine, hors de lui, n’a pas tardé à riposter ! Certains pays ont fait alliance et rapidement, c’est devenu la troisième guerre mondiale. Mais celle-là, elle fut plus spéciale que les autres.
– Pourquoi ? demanda Avril, intriguée.
– Les gens avait trouvé de nouvelles armes, plus destructrices les unes que les autres ! Et puis, surtout… , à cette guerre là, les hommes n’ont pas été envoyés à la guerre… des hommes politiques ont fait allusion à l’égalité entre les hommes et les femmes et ont trouvé que, cette fois ci, cela devait être le sexe féminin qui devait aller à la guerre… Ce fut un véritable massacre. Ma sœur est morte là-bas.

Avril nota, nota, nota et n’entendit guère ce qu’avait dit Marco. Quand elle relut les différentes dates, celles-ci lui rappelaient vaguement quelque chose. Elle se souvint alors que c’étaient les mêmes dates que son père avait inscrit sur les feuilles gribouillées. Elle n’avait plus besoin de demander à Marco, tout était déjà inscrit

– Ho, heu, merci Marco pour m’avoir dit tout ça, mais maintenant, je dois y aller !

Elle se leva d’un bond pour aller rejoindre son hôtel lorsque quelque chose lui retint le poignet : la main de Marco.

– Je t’avais dit que si tu ne me disais pas d’où tu viens, je le devinerais par moi-même. J’ai deviné. Tu viens du futur.

Chapitre 20 : Avril s’était enfuie en courant

Avril s’était enfuie en courant mais Marco la poursuivait en ne cessant de lui crier “Avril, attends !!! Avril!” Elle allait aussi vite qu’elle le pouvait, esquivait les gens qui marchaient tranquillement et essuyait les gouttes qui perlaient sur son front et qui commencèrent à se faire nombreuses.

– S’il te plaît ! Laisse-moi tranquille ! lui cria-t-elle, sans détourner ses yeux vers lui.

Mais ses jambes étaient plus petites que celles de son poursuivant et, en manque de souffle, elle s’arrêta dans une petite rue qui avait l’air à l’abandon. Marco ne tarda pas à la rejoindre.

– Laisse-moi tranquille, dit Avril une dernière fois en espérant que celui-ci s’en irait gentiment.

Mais il n’en fit rien et resta planté devant elle, en attendant qu’elle reprenne son souffle.

– Pourquoi es-tu partie ? demanda Marco, que la petite course n’avait nullement essoufflé. Je ne t’ai tout de même pas fait peur !?
– Tu m’as paniquée ! lui dit Avril qui avait à présent retrouvé son souffle normal. Quand un garçon débarque dans ta vie et te dit que tu viens du futur, tu fais quoi ? Tu pars en courant, évidemment !
– Ne continue pas à me mentir, soupira Marco en faisant “non” de la tête. Avril, ne va pas me cacher qu’il n’y a pas quelque chose de bizarre quand nous sommes tous les deux. Tu le ressens, toi aussi?

Avril lui répondit aussi sèchement que possible que, non, elle ne ressentait rien. Mais elle savait qu’elle mentait. Il y avait vraiment quelque chose d’étrange dans les yeux, de Marco, dans ses traits ou dans son caractère qui produisait un sentiment de confiance chez Avril.

– Bon, peut-être que si, il y a quelque chose, avoua celle-ci. Mais très franchement, je ne viens pas du futur ! Pas du tout, du tout, du tout, du tout ! “Venir du futur” ! Ah ! Complètement timbré celui-là ! Et toi, tu viens du passé, peut- être ?!
– Rhooo… Avril, arrête de mentir ! commença à s’énerver Marco. Surtout à moi, qui ai attendu si longtemps pour pouvoir faire quelque chose qui sauverait à jamais la planète ! Tu es là pour ça, non ?! Tu es là pour sauver l’humanité ?
Avril ne voyait vraiment pas comment se sortir de cette situation. Il paraissait bien trop sûr de lui pour qu’elle le contredise une nouvelle fois. Et elle ne pouvait pas non plus le laisser comme ça, partir avec des informations aussi importantes. La seule issue était de l’incruster dans l’aventure. De le prendre avec elle. Mais pour ça, il fallait d’abord tout lui expliquer. De A à Z.

Chapitre 21 : Et elle est où ?

– Et elle est, où, maintenant ?
– Dans l’hôtel “The dream within a dream“.
– Allons-y.

Avril hocha la tête et l’emmena à l’hôtel qui était quelques rues plus loin.

– Je crois juste qu’elle sera un peu fâchée, dit Avril à Marco en se mordant la lèvre.
– Ce n’est pas grave. On dira que c’est moi qui ai tout deviné ! Ensuite, on élaborera un plan.
– Je crois que j’ai eu raison de te faire confiance ! répondit-elle sérieusement. Tu nous seras utile.

Ils marchèrent encore un petit peu avant d’atteindre “The dream within a dream“.

– Puis-je avoir ma clé, s’il vous plaît? demanda Avril à une fille en uniforme bleu.
– Bien sûr, mademoiselle. Tenez.

Elle prit la clé qu’on lui tendait et alla dans l’ascenseur bondé de gens, comme d’habitude, avec Marco.

– Peu de gens sont aimables comme toi avec des dames de services ! s’étonna-t-il.
– Quand nous sommes venues ici, Glan… ( Avril regarda autour d’elle et vit beaucoup de gens qui l’écoutaient indiscrètement) Jeanne et moi, nous n’avons rencontré que des gens très agréables. J’ai donc pris leur exemple mais si personne ne le fait, j’imagine que je ne dois pas le faire non plus !

Marco la rassura en lui disant que c’était beaucoup mieux d’être agréable que l’inverse quand Avril tourna la clé de la serrure de la porte n°35.

– Glani… ? cria celle-ci. J’ai ramené quelqu’un ! Glani ? Ne t’inquiète pas, il est très gentil ! Glani ?

Affolée, Avril courut dans toutes les pièces de la chambre. Mais elle fit ça pour rien car, même sans regarder dans toutes les pièces, elle voyait bien que Glani avait véritablement disparu.

– GLANI !?!?! cria-t-elle pour une dernière fois.

Mais comme on l’aurait deviné, aucun signe de celle-ci.

– Marco, Glani a disparu ! dit précipitamment Avril. Je ne la trouve plus !
– J’avais remarqué ! dit le garçon. Elle n’a pas laissé un mot ou quelque chose comme ça?

Avril chercha des yeux un mot de Glani déposé sur le lit ou une étagère mais n’en vit guère. Dépitée, elle s’assit au bord de son lit, la tête dans ses mains.

– Qu’est-ce qu’on va faire, Marco ?
– A vrai dire, cela dépend de toi, répondit-il en s’asseyant à côté d’elle. Tu préfères d’abord la retrouver puis ensuite passer à l’action ou alors, passer à l’action pour ne pas perdre de temps et la chercher en même temps ?
– Dit comme ça, la réponse paraît évidente… Mais tu crois que c’est vraiment honnête de la laisser tomber ?
– C’est toi qui choisis. Mais es-tu sûre que ce n’est pas plutôt elle qui t’a laissée tomber ?
– Tu dis n’importe quoi, répondit Avril en soupirant. Mais… cela m’inquiète qu’elle n’ait pas laissé de mot comme quoi elle allait simplement, elle aussi, visiter la ville ou autre chose dans le genre.
– Bon… on fait quoi, alors ?!
– Je… je crois qu’on va passer à l’action… Mais alors, tous les jours, on reviendra à l’hôtel pour voir si elle n’est pas revenue, d’accord ?
– Bien sûr que je suis d’accord ! s’exclama Marco. Je te rappelle que c’est toi la cheffe ! Moi, je t’accompagne juste !

Avril sourit, se leva, mit les poings sur les hanches et dit :

– À présent, passons à l’action.
– Ouaiiiiiis ! cria Marco, en rigolant.

Premièrement, nous allons voir comment et pourquoi la quatrième guerre mondiale démarrera.

Chapitre 22 : Nous sommes en 2055

– Nous sommes en 2055, c’est ça ? demanda Avril, en fouillant dans son sac pour trouver le mot de son père.

– Oui. Le quatre avril deux-mille-cinquante-cinq, répondit Marco.

Avril sortit plein de choses de son sac dont trois pommes, une couverture  pliable, un détecteur de feu, de l’argent des Ancêtres, un chauffeur automatique d’ingrédients, une lampe de poche 360°, un sandwich au gruyère infini, de la poudre de nouille, un épais châle noir pour qu’elle se couvre et des lunettes pour voir à travers la matière. Mais aucun signe des feuilles recherchées.

– Tu n’aurais pas vu des feuilles un peu jaunes avec des trucs écrits dessus ?
– Heuh, non… dit Marco, les sourcils froncés. Pourquoi les veux-tu ?
– Mon père y avait marqué toutes les dates des guerres mondiales ! répliqua à Avril, angoissée de ne plus voir les feuilles de son père. Il nous faut absolument ces papiers !
– Mais pourquoi ?!
– Comme je t’ai expliqué, ce n’est pas seulement à cause des blackmen que notre monde est devenu aussi… sombre. Mon père m’a expliqué que la quatrième guerre mondiale, ainsi que la cinquième seraient fatales… Il faut absolument savoir quand elles vont se dérouler et pourquoi ! Ensuite, on fera tout ce qu’on pourra pour les empêcher d’exister… Mais si on n’a pas les dates ni les “pourquoi”, jamais nous n’y arriverons !!

Marco regarda Avril. Deux lueurs totalement différentes passèrent dans ses yeux. Une était grave et sombre, l’autre était rieuse et moqueuse.

– Je suis d’accord pour le fait que nous n’ayons pas les dates. Mais les “pourquoi “, pas tant que ça…
– Qu’est-ce que tu veux dire? bondit Avril.
– Toute la planète est au courant qu’il va y en avoir une quatrième, de guerre mondiale. On ne sait pas quand, mais c’est évident. Et on sait quelle en sera la cause.

Avril reconnut tout de suite un certain air de famille entre Marco et son père : ils aimaient tous les deux avoir les autres suspendus à leurs lèvres.

– Bon, ben tu peux me la dire, la raison ! lui dit Avril, au bord de l’impatience.
– Je croyais que tu savais… répondit Marco, tranquillement. Étant donné que tu viens du futur.
– Et bien, non, je ne sais pas ! répliqua Avril, agacée par une telle ressemblance entre son ami et son père. Donc, soit tu continues à jouer les mystérieux, soit tu me dis la raison et comme ça, c’est fait !

Marco soupira, s’assit sur le lit et dit :

– J’imagine que je vais devoir tout t’expliquer depuis le début…
– Tout compris, dit Avril, franche.

Nouveau soupir de la part de Marco.

– Bon… Il y a quelques dizaines d’années, un hacker a piraté quelques sites importants tels que la NASA, la NSA, le Pentagone ou encore l’Air Force. Il aurait dû aller en prison six mois seulement mais pour une raison mystérieuse, il subit six ans de prison. Avant d’aller dans la plus grande prison de la planète Terre, il avait révélé avoir trouvé une photo plus ou moins étrange qu’il avait trouvé dans le fichier “photos non-filtrées“. Il s’agissait de la Terre, vue de l’espace et, à côté de celle-ci, un objet volant non-identifié. Un OVNI. De plus, le hacker avait trouvé des dossiers qui laissaient à désirer… cette fois-ci, le fichier s’appelait “nom et prénom de PNI (Personne Non-Identifiée).” Il y avait aussi les dates de leurs morts… C’était vraiment étrange. Il n’a rien su dévoiler de plus… La police, déjà à ses trousses, l’en a empêché. Seulement, si tout ce qu’il avait trouvé était faux… Pourquoi l’avoir condamné à tant de temps de prison ? C’était la question que beaucoup se posaient. Il y avait quelque chose de pas clair dans cette histoire… mais c’était seulement le début. Il y a deux ans à présent, quelqu’un d’autre a piraté les mêmes sites. C’était une femme, qui connaissait bien le hacker et qui croyait vraiment ce qu’il disait. Elle a déclaré: “Je ne l’ai jamais connu menteur… Je ne vois pas pourquoi il commencerait maintenant avec des histoires d’extraterrestres !” On n’entendit plus parler de cette femme. Jusqu’au jour où on se rendit compte qu’elle avait passé tout son temps à essayer de finir le travail de McKinnon, le hacker, son ami fidèle. Et elle a très bien réussi son coup. Lucie -puisque c’est son prénom- avait beaucoup plus de moyens d’arriver à s’infiltrer dans des sites TOP SECRET. Elle trouva tellement de choses intrigantes, mystérieuses, étranges, qu’elle décida que le monde entier avait le droit de savoir. Elle avait tort… On vivait beaucoup mieux avant que…
– Que ? demanda Avril, qui buvait ses paroles, sourcils froncés.
– Avant que Lucie n’ouvre l’accès du site de la NASA, celui avec le plus d’informations, à toutes les personnes présentes sur Terre. Quand elle l’a annoncé en direct sur une émission télévisée, il y avait l’ambiance la plus glauque que je n’aie jamais connue. Personne n’osait aller regarder. Mais au bout de quelques jours tous les politiques, présidents, rois et autres hommes important, se ruèrent sur les sites. Puis, peu à peu, toute les populations allèrent voir l’inimaginable.
– Qu’est-ce qu’avait trouvé Lucie sur les sites ? demanda timidement Avril, intimidée par l’air si sérieux de Marco.
– Des photos si étranges… des gens se rassuraient en se disant à eux-mêmes et aux autres que ce n’était simplement qu’une très mauvais farce et que c’était n’importe quoi. Malheureusement, ils ne croyaient eux-mêmes pas ce qu’ils disaient. Pourquoi la NASA aurait pris des fausses photos dans leurs sites si importants ? Pourquoi les photos étaient-elles dans un fichier qui portait le nom de “non-filtrées” ? Et juste à côté, un fichier “filtré” ? Tout cela était incompréhensible. Lucie a été condamnée à la prison à perpétuité. Les extraterrestres viennent de très loin, et avec leurs technologies sûrement très avancées, ils ont pu venir ici. Tout le monde avait peur, bien entendu. Moi aussi, j’étais mort de peur. Quand est-ce qu’ils viendront ? Quand est-ce qu’ils décideront de venir pour posséder une petite planète en plus ? Je me posais et reposais cette question tous les jours, comme tout le monde.

À présent, Marco avait enfoui son visage dans ses mains. Ses lèvres tremblaient.

– Chaque époque a son défaut, dit il sombrement. Mais à chaque fois, c’est souvent pour le pouvoir que les gens s’entretuent, se torturent. Je n’ai jamais connu une époque sans guerre, sans injustice.
– Marco, ne dis pas ça, lui dit Avril, en lui serrant les épaules. Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as d’être dans cette époque. La mienne est sans couleurs, sans joie nulle part ! La vôtre est tellement vivante, joyeuse, active ! Et je peux te dire une chose… Jamais les extraterrestres n’ont débarqué sur cette Terre. Et je trouve que je suis bien placée pour le dire, tu peux avoir confiance en moi !

Elle souriait. Mais malgré ça, Marco avait l’air terrorisé par ce qu’il disait. Il se leva d’un bon, ce qui fit sursauter Avril et hurla à plein poumon.

– POURQUOI FAUT-IL QUE TOUT SOIT AUSSI COMPLIQUÉ ??? JAMAIS, AU GRAND JAMAIS, TOUT LE MONDE S’EST CONTENTÉ DE CE QU’IL AVAIT !

Il était tout rouge, les poings serrés et le souffle accéléré. Mais il ne s’arrêta pas là.

– TU VEUX QUE JE TE DISE? J’AIMERAIS PEUT-ÊTRE BIEN QUE LES EXTRATERRESTRES SE RAMÈNENT ET ENVAHISSENT NOTRE PLANÈTE, COMME ÇA, AU MOINS AVANT DE MOURIR, LES ÊTRE HUMAINS AURONT EU UNE SECONDE POUR SE RENDRE COMPTE QU’ILS AVAIENT DÉJÀ TOUT CE QU’IL LEUR FAUT ! UNE SECONDE POUR QU’ILS SACHENT QU’IL SUFFISAIT JUSTE D’ÊTRE ENSEMBLE, RÉUNIS ET ATTACHÉS !

A présent, c’était Avril qui était terrorisée. Elle regardait Marco tremblant de rage. Avril retint son souffle en regardant son ami qui, lui, fuyait son regard.

– P… pardon, dit-il, le regard toujours fuyant. Mais j’en ai tellement marre ! Faudra-t-il attendre vingt-mille ans pour que les humains sur notre planète se rendent compte qu’ils pourraient avancer beaucoup plus facilement dans la vie et ses mystères en cherchant, ensemble tout ce qui est possible de découvrir ? Si, nous tous, nous ne formons qu’un ? Si personne ne séparait la Terre en plusieurs pays ? S’il n’y avait plus véritablement de chef, que tout le monde pouvait émettre son avis dans n’importe quel sujet ? Je sais bien que c’est inimaginable. Il y aura toujours un chef.
– C’est sans doute vrai, soupira Avril. Mais on doit se contenter de ce qu’on a, non ? Je trouve que la Terre est magnifique. Ne prétends pas le contraire.
– Je ne…
– Tu te plains. On n’est pas là pour ça. On est là pour agir, et empêcher que le pire se passe. Crois-moi ou non, le pire ce n’est pas maintenant. Pas du tout. Alors on se secoue et on arrête de discuter !

Marco, bouche bée qu’Avril lui ait tenu tête, la regardait avec un mélange d’admiration et de stupéfaction. Puis, il sourit.

– Tu as raison. Totalement raison. Mais… la quatrième guerre mondiale, elle ne sera pas avec les extraterrestres, hein…
– Ah bon ? s’étonna Avril. Avec qui, alors?
– Je crois qu’on va devoir encore un peu discuter.
– Ce n’est pas grave. Explique-moi.
– Peu après que tout le monde ait regardé, fouillé le site de la NASA, comme je t’ai dit, beaucoup de photos beaucoup trop suspectes ont été trouvées. La planète entière était furieuse contre les États-Unis, eux aussi au courant. Plusieurs rois, présidents et scientifiques ont demandé à avoir en leurs possession les cadavres des Aliens. Et la cerise sur le gâteau, c’est que les États-Unis ont refusé. Depuis, chaque jour, tout le monde s’attend à une guerre. Les dirigeants d’Allemagne, d’Angleterre,…
– J’habite en Angleterre ! s’exclama Avril. Tu crois que ça veut dire que c’est l’Angleterre qui a gagné la guerre ?
– Je n’en s…
– Pas grave, continue.

Marco poussa un grognon qui voulait sans doute dire “faut savoir ce qu’on veut, dans la vie!” et continua.

– Je disais donc, les dirigeants d’Allemagne, d’Angleterre et de France ont déjà envoyé des bombes sur les hôpitaux d’Aliens. Alors, on se doutait bien que cela n’allait pas tarder à dégénérer dans les jours qui ont suivi !

Avril songea soudain à quelque chose.

– Marco, je crois que, s’il y avait vraiment eu des extraterrestres qui avaient débarqué, je le saurais, non ?
– Peut-être que dans ton époque, ils te le cachent… ?
– Non, mais, je veux dire, qu’est-ce qui prouve que c’était vraiment le site de la NASA et pas un site construit de toute pièce que Lucie avait dévoilé ?
– C’est beaucoup trop sérieux pour faire une farce là-dessus. Et pourquoi les États-Unis n’auraient pas protesté si c’était faux ?
– Peut-être parce qu’on ne leur a pas laissé le choix.
– Je ne crois pas… Avril c’est vraiment sérieux, pas le temps de discuter là-dessus !

Avril n’entendit même pas ce que venait de dire Marco. Elle pensait déjà à autre chose.

– Ça va te paraître absurde, mais je veux aller voir le président des Etats-Unis. Non, je ne veux pas, je vais aller le voir.

Marco en était plus qu’abasourdi.

– Pardon ?! Tu n’es pas sérieuse !? Et en quoi ça t’apporterait d’aller voir le président des États-Unis ?
– Je veux lui demander s’il y a vraiment eu cette histoire d’extraterrestres. Les yeux dans les yeux.
– Avril… ils sont sûrement venus sur Terre ! Je te l’ai déjà dit : pourquoi n’auraient-ils pas protesté ? Pourquoi se serait-il passé quelque chose d’aussi terrible ?

Avril songea une nouvelle fois à ce que Marco venait de dire. C’est vrai, pourquoi ? se demandait-elle. Puis, soudain, une idée lui traversa l’esprit.

– Je crois savoir, pourquoi, dit-elle. Mais sans certitude. En tout cas, ça tient debout.

Marco leva un cil, ce qui signifiait qu’il voulait en savoir plus.

– Et bien, commença Avril, je crois qu’on les a obligés. Forcés, menacés. Oui, oui, c’est sûrement ça…

Son acolyte, qui commençait à désespérer qu’Avril ne veuille absolument pas admettre le fait que des Aliens sont venus sur Terre, soupira et s’ébouriffa les cheveux – ce qu’il adorait faire quand il n’était pas de bonne humeur.

– Je sais que j’ai raison, Marco. Je sais aussi que, toi, tu y crois dur comme fer. Mais… je viens de ton futur, tu comprends, ça ? Je crois savoir mieux que toi ce qu’il va se passer… Et, tu imagines, si j’ai raison ?
– Quoi, si tu as raison ? grogna Marco, qui commençait un peu à douter -mais pas suffisamment pour changer d’avis, attention !
– Si j’ai raison, ça empêchera la quatrième guerre mondiale ! s’écria Avril, soudain prit d’un agacement extrême du manque d’énergie de Marco. Ça empêchera une guerre mondiale ! Mais, toi, tu dois prendre ça un peu à la légère, non ? Puisque tu ne sais pas ce qu’elle va produire ! D’ailleurs, je vais te dire, il y en aura aussi une cinquième ! Et, elle, elle sera la plus atroce ! Un massacre que tu ne peux même pas imaginer !
– Je… je sais très bien ce que c’est ! cria, Marco. Et… je ne prends pas ça à la légère, du tout. Je comprends même mieux que toi, ce que c’est qu’une guerre mondiale. Toi, tu n’en as même pas connue !
– Ah ! Et peut-être que tu en as connue, toi ?!
– Et bien, figure-toi que oui ! hurla Marco. OUI ! OUI ! J’AI CONNU LES TROIS !!!
– Comment ? dit Avril, qui avait soudainement repris son calme. Tu… tu… comment n’ai-je pas deviné plus tôt ?! Ho, mon Dieu ! Je… je suis désolée, Marco, vraiment !
– Au moins, comme ça, tu le sais, dit Marco en souriant. Quand je t’ai vue, j’ai tout de suite remarqué que tu venais d’un autre temps, comme moi. Tu viens du futur, je viens du passé !

Avril tendis l’oreille et ce fut au tour de Marco de lui expliquer tout de A à Z.

Chapitre 23 : Avril, je crois que tu as raison

– Avril, je… je crois que tu as raison ! chuchota Marco dans un lit à côté de celui de son amie.
– Quoi ?! répondit mollement celle-ci, qui était prête à s’endormir.
– Je crois que… enfin, justement, je ne crois plus que… que des extraterrestres ont jamais touché cette Terre. J’espère que tu m’entends parce que j’avoue que c’est dur pour moi d’avouer que j’ai tort !
– Mmmpffrroon…
– OK… j’ai compris, tu dors… Bon, ben… bonne nuit alors !

Et il s’endormit dans ses grosses couvertures.

– On se réveille !! cria Avril en secouant Marco dans son lit. Allez!
– Ronfmmpff…
– Je suis déjà habillée, regarde ! Comment tu trouves ma robe jaune ? Elle me va bien ?

Elle tourna sur elle-même, faisant voler les volants de sa robe.

– Heu… oui, c’est très joli, répondit Marco qui n’avait pas encore les idées très claires. Et, heu… au fait… tu te souviens de ce que je t’ai dit, hier ?

Avril se souvint qu’il lui avait parlé pendant la nuit mais elle ne savait plus à quel sujet… elle se souvenait également qu’il avait dit “c’est dur pour moi d’avouer… ” Et s’il lui avait dit qu’il l’aimait? Avril en devint rouge tomate.

– Oh, je… non, je ne me souviens pas, dit-elle en prenant le ton le plus détaché qu’elle pouvait. Mais je t’en prie, dis-moi.
– Et bien, voilà, je crois que tu as raison. Jamais des Aliens ou je ne sais quoi encore ont mis le pied sur Terre. J’ai repris raison. Mais seulement… comment va-t-on pouvoir convaincre le monde entier de la reprendre, la raison ? J’ai l’impression que les gens préfèrent avoir peur que d’être rassurés.

Avril était bien plus contente que si son ami lui avait déclaré sa flamme. Il venait de lui dire qu’il était avec elle. Ce qui voulait dire qu’ils allaient bientôt passer à l’action.

– Pour le comportement des humains, c’est sûr que tu t’y connais mieux que moi… étant donné que tu les connais depuis longtemps… mais moi, je crois que, si il y a des preuves, tout le monde les accompagnera, bras ouverts !

Marco eu soudain un large sourire, content de voir qu’il y avait de l’espoir.

– Je t’adore ! dit- il.

En entendant ces mots, Avril pensa soudain à son autre ami, celui qu’elle avait abandonné dans un monde horrible et miteux. Quand elle y repensait, à “son présent”, elle avait une terrible nausée, comme si on lui avait fourré une grosse poignée de poussière dans le ventre. Et dire qu’elle avait laissé Kay là-bas… en plus, Glani avait disparu juste quand l’action allait démarrer. Glani… elle aussi, elle l’avait en quelque sorte abandonnée. Mais c’était l’avenir du monde qui était en jeu, et elle n’avait pas jugé la disparition de son amie aussi importante que ça.

– Heu… ça va ? demanda Marco, qui avait remarqué que son amie était dans ses pensées. J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
– Hein, quoi ?! répondit Avril. Oh, je… non, ça va, ça va. Je suis super contente que tu te sois rangé à mon avis ! Mais, il faudrait quand même se rendre près du Président des États-Unis. Je juge cela important. Et puisque tu ne fais qu’être mon acolyte, c’est moi qui décide ! Nous allons devoir faire comme si nous savions que des gens l’obligent à garder le silence sur cette affaire. Comme si nous savions tout ! Ainsi, le Président… comment s’appelle-t-il, d’ailleurs ?
– Matthew Kigwsel, répondit précipitamment Marco. C’est un bon Président… nous avons de la chance de l’avoir lui et pas un autre ! On a évité Donald Trump Jr de justesse !
– Qui est-ce ?
– Aucune importance…
– Bon ! déclara Avril. Comme je disais, si nous faisions semblant d’être au courant de tout et d’avoir même des preuves, Matthew Kigwsel devrait pouvoir nous dire la vérité. J’en suis certaine.
– Et si…, commença Marco, et si la vérité était qu’il y a vraiment eu des Aliens sur Terre ? Si c’est toi qui te trompais ?

Marco paraissait inquiet. Tout comme Avril. Mais elle voulait avoir l’air d’être très sûre d’elle, pour ne pas faire douter Marco davantage.

– Je crois que ce ne sera pas si grave, dit celle-ci en faisant “non” de la tête. On sera juste, au pire, un peu ridicule ! Mais il faut tenter le tout pour le tout.
– Et comment tu comptes t’y prendre pour avoir une entrevue avec le Président, hein ?! Ce n’est pas si facile que ça ! Ils vont sûrement refuser ! On ne peut pas aller discuter avec un Président comme ça, tranquille !
– Je ne pensais pas vraiment le demander à quelqu’un… répondit doucement Avril.

Marco la dévisagea soudain.

– Tu… tu veux dire que tu pensais entrer dans la Maison Blanche par… par effraction ? Mais tu es complètement folle !
– C’est ce que tu viens de dire ! répliqua Avril. Personne n’acceptera… alors pourquoi ne pas le faire par nous-mêmes ? J’ai fait beaucoup de choses pour arriver jusqu’ici… ce n’est pas maintenant que je vais reculer, crois-moi ! En plus, tu viens de me dire qu’il était dans une maison… c’est pas bien compliqué d’entrer dans une maison ! Et puis, quand il verra que nous n’avons absolument aucune arme sur nous, il se dira bien que nous ne lui voulons aucun mal !

Elle paraissait décidée et cela désespéra Marco.

– Mais… il n’est pas tout seul, Avril ! Il y a une armée complète qui l’entoure pour qu’aucune personne inconnue ne touche à un seul de ses cheveux ! Et la Maison Blanche est… c’est la maison la plus protégée des deux Amériques ! Il y a des caméras dans toutes les pièces ! Si un garde voit une seule personne dans la Maison Blanche qui ne doit pas y être, il la prend et la met en prison ! Ou alors, il l’exécute, sur-le-champ

Avril déglutit. Ça n’allait certainement pas être aussi facile qu’elle l’imaginait mais elle s’y attendait un peu. C’est pourquoi elle ne se découragea toujours pas.

– Et bien nous ferons avec, dit-elle sombrement. Mais nous le ferons, ça, je peux te l’assurer !

Marco poussa un profond soupir.

– Alors, d’accord, si tu es si sûre de toi, je marche.

Et il lui tendit la main, qu’Avril ne tarda pas à serrer fort, heureuse qu’il accepte quelque chose d’aussi fou.

– D’abord, dit-elle, il faudrait avoir le plan exact de la Maison Verte !
– Blanche.
– Oui, pardon. Où peut-on trouver cela ?
– Sur internet, répondit simplement Marco. Et on peut même aller dans une imprimerie pour l’imprimer.
– Sérieux ?! s’étonna Avril. Il y a encore des imprimeries en deux-mille-cinquante-cinq ?! Ouh la la la la… on n’est pas dans la modernité, là !
– Rhoo… ça va… c’est tout ce qu’on a pour le moment !
– Je disais ça pour rire… bon, premièrement, aller imprimer le plan de la  Maison… Blanche, c’est ça? Deuxièmement, savoir le planning des journées du Président, pour savoir où il se trouve. Troisièmement, trouver un passage, une entrée sur la maison où il nous serait possible d’entrer. Quatrièmement, parler à Matthew Kigwsel, lui faire croire que nous savons tout. Absolument tout. Cinquièmement, si notre plan marche, déclarer à la Terre entière la vérité. Et sixièmement, retrouver Glani… ça, il le faut absolument !
– Je suis partant, dit-il. Mais avant que nous ne commencions toutes nos péripéties, je voudrais te poser une question… qu’est-ce que tu as sur le bras ?

Avril regarda son bras à l’endroit où Marco pointait son doigt et reconnu sa cicatrice. Elle l’avait complètement oubliée, avec tous les événements passés. Elle formait d’abord un “a”, un peu carré. Sur la ligne du “a”, se mettait deux lignes, toutes deux partant vers l’extérieur. Ce qui formait un “k”. Et au bout de la ligne du “a”, il y avait un “g”, lui aussi un peu carré. A-K-G. C’était le trio de l’enfer. Avril passa doucement sa main dessus, comme si sa cicatrice était sacrée. Mais cela lui fit un mal atroce, alors, elle arrêta. Avril sourit et se tourna vers Marco.

– C’est une marque de mon passé, de ton futur, et avant, de mon présent.

Chapitre 24 : Avril attendait patiemment

Avril attendait patiemment dans la chambre de l’hôtel quand elle entendit un bruit de clé dans la serrure. Marco arriva, chargé de grosses feuilles de papier plastifiées et d’une boîte de punaises.

– Voilà, regarde ! dit-il en déposant un feuille plastifiée sur le lit. Ce plan-là est le plus précis. J’ai aussi apporté des punaises pour qu’on puisse avoir des points de repère !
– Génial, dit Avril, mettons-nous tout de suite au travail ! Si je comprends bien, là, c’est la grande entrée. L’entrée principale.
– Oui, il ne faut pas entrer par là, c’est trop surveillé. Mais, théoriquement, nous pourrions peut-être passer par une fenêtre qui se trouve sur le toit. Mais seulement, il faudrait avoir du matériel pour pouvoir y monter !
– Nous ne devons pas perdre de temps. Donc, si tu es d’accord, nous ne passerons pas par là. J’ai moi-même fait certaines recherches. J’ai regardé des photos de l’intérieur de la Maison Blanche. Et j’y ai vu des trous d’aération.
– Heu… oui, et? demanda Marco en se passant la main dans les cheveux.
– Et ?! s’exclama Avril. Mais si il y a des trous d’aération, ils sont sûrement reliés avec des égouts ! Sauf si vous n’avez déjà plus d’égouts…
– Si, bien sûr que nous avons encore des égouts… dit Marco. Mais tu suggères d’entrer par une plaque d’égout qui se trouve dans la rue et de faire tout le chemin, toujours dans les égouts, faire tout le chemin jusqu’à la Maison Blanche ?!
– Bien sûr, répliqua Avril, dignement. Seulement, tous les égouts ne sont pas reliés. Il faut trouver le bon. Tu vas sûrement me demander si ça, ce n’est pas perdre du temps, mais vois-tu, je l’ai déjà trouvé, l’égout !
– Comment ?! s’exclama Marco, abasourdi. Tu as passé ton temps à chercher dans les égouts, sans même me demander mon avis ?

Avril lui sourit avant d’ajouter :
– Je voyageais tranquillement sur votre super vieux truc, là… internet, voilà. Puis, soudain, un article a attiré mon attention. Ça s’appelait “La vie dans les égouts“. On racontait le métier des chasseurs de rats. Eux, ils passent toute leur vie dans les égouts. Puis, à un moment, pendant que je descendais en bas de la page, une image a capté mon attention. C’était la photo d’un papier qui appartenait à un chasseur. Il montrait où menait chaque égout, pour ne pas qu’il se perde. Chaque entrée, chaque sortie. Mais après quelques secondes, l’image se brouilla et de grosses lettres rouges apparurent, disant que cette image avait été supprimée d’internet, car elle était susceptible de révéler des informations très confidentielles. Mais seulement, j’avais déjà repéré l’égout qui menait jusqu’à la Maison Blanche. Maintenant, je sais exactement où il se trouve. Voilà d’où m’est venue l’idée de, peut-être, y aller par un égout. Donc, voilà. Qu’est-ce que tu en penses ?

Avril regarda Marco avec malice, contente de voir qu’il la regardait avec admiration.

– Je pense que tu es formidable.
– Ça, je le savais déjà très bien, merci. Et pour l’idée de l’égout?
– Formidable aussi.
– Alors, ok ! Passe-moi les punaises ! Tu as pris une carte de la ville aussi ? (Marco acquiesça et lui passa la carte) Parfait ! L’égout se trouve… ici !

Elle enfonça énergiquement une punaise dans une coin de la ville, un peu abandonné, désert.

– Heu… , commença Marco en levant un sourcil, tu es sûre que c’est là ? Parce qu’il est drôlement loin de la Maison Blanche !
– Sûre et certaine. Et regarde, je me souviens qu’il y a un autre égout sur notre route, si jamais on veut respirer de l’air un peu plus frais. Il est juste au milieu du chemin qu’on doit parcourir.
– Pourquoi est-ce qu’on n’entrerait pas tout de suite dans cet égout-là, alors, s’il est plus près de la Maison Blanche que le premier ?
– Peut-être parce que c’est en plein centre ville. Et qu’il y a souvent beaucoup, beaucoup, beaucoup de gens, non ?! Bon, comme je te disais tout à l’heure, j’ai trouvé des images de l’intérieur de la Maison Blanche. Et j’ai vu le trou d’aération dans un couloir, je ne sais pas lequel. Je sais juste que c’était un couloir, assez large pour mettre deux éléphants !

Avril lâcha la carte de la ville pour prendre celle de la Maison Blanche.

– Là, commença-t-elle en regardant la carte, là on dirait que c’est un grand couloir. C’est peut-être celui-là. Apparemment, c’est le couloir principal, ce qui n’arrange pas les choses.
– Maintenant, il faut trouver le planning du Président, soupira Marco. Et ça non plus, ça n’arrange pas les choses. Pour ma part, je sais juste que mardi, il va à une conférence de presse pendant toute la journée. Donc déjà, pas mardi.
– Mardi ? s’étonna Avril. Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ah… tu ne connais pas les jours de la semaine ?
– Bien sûr que si ! s’offusqua Avril. Mais mardi ne veut rien dire !
– Bon, et bien, si on ne peut pas dire mardi, le deuxième jour de la semaine convient mieux ?
– Oui, ça, c’est plus clair! Donc, déjà pas le deuxième jour de la semaine. Ce serait justement bien d’y aller le premier jour de la semaine, si le Président a rendez-vous avec la presse ! Parce que s’il déclare la guerre, ça va pas le faire ! Mais, heu… quel jour sommes-nous ? J’ai un peu perdu la notion du temps.
– Je crois que nous sommes sam .. le sixième jour de la semaine. Oui, c’est ça, nous sommes samedi. Je crois aussi que nous devrions aller le lund… le premier jour de la semaine. Mais alors, il faut absolument savoir le planning du Président de ce jour-là.
– Je suis d’accord mais où trouver ça? demanda Avril. Encore sur internet ?
– Internet. Non, je ne crois pas que ça soit sur internet.

Avril poussa un profond soupir avant de s’affaler sur les couvertures douillettes du lit de l’hôtel.

– Je vais un peu sortir, dit-elle. J’ai besoin de prendre l’air.

Dehors, il faisait froid. Normal, on était au mois d’avril. Avril regardait les gens passer. Emmitouflée dans son châle mais les jambes nues, elle portait toujours sa robe jaune. Puis, elle décida d’aller dire bonjour à Caroline.

– Eh ! Salut Poulette ! dit celle-ci en voyant Avril entrer dans le magasin. Depuis le temps ! Tu as vu ? Je me suis teint les cheveux en toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ! Rouge, rose, jaune, bleu, vert, mauve !
– Joli ! mentit Avril.
– C’est toi qui m’as donné cette idée, la première fois que tu es venue ! s’enthousiasma Caroline. Tu trouvais les couleurs si belles, si magnifiques que tu m’as vite influencée ! Puis, je me suis dit, pourquoi pas ? Tu veux quelque chose ?
– Mmmmm… non ça va, je passais juste comme ça. Mais, heu, sais-tu où je pourrais trouver le planning du Président ? Ce qu’il fait, quand et où.
– Houla, non ! Pas tout le temps, en tout cas ! Je sais juste que mardi, il fait une conférence de presse.
– Ah! dit Avril. Bon, ben, à la prochaine, Caro !

Et elle sortit du magasin, dépitée. Avril décida d’aller se boire un petit cipiccino, comme elle croyait que cela s’apellait.

– Un cipiccino, s’il vous plaît, dit-elle à un serveur qui passait par là.
– Capuccino ? Très bien mademoiselle.

Et il partit derrière le comptoir. Avril enleva son châle, car dans le café, la température était bonne. Une dizaine de gens se trouvaient dans le bar, produisant une ambiance chaleureuse, avec des rires qui sortaient de temps en temps. Derrière Avril, une petite famille composée de trois enfants, un papa, une maman, une mamy et un papy papotait tranquillement. Le serveur réapparut et vint lui apporter sa boisson. Avril colla ses mains sur la tasse brûlante pour les réchauffer quand…

– Sérieusement, commença une voix de femme, vous ne trouvez pas ça un peu abuser que le Président reste avec ses enfants dans la grande salle de la Maison Blanche au lieu d’aller donner son avis au tribunal ?
– C’est vrai que c’est un peu abuser ! dit une autre voix, qui semblait provenir d’une personne âgée. Une affaire de meurtre ! Il pourrait tout de même y assister ! Mais non, monsieur préfère rester le samedi bien tranquille chez lui, avec ses enfants ! Heureusement qu’il n’y reste que deux
heures ! C’est la seule chose un peu raisonnable ! Avril bondit de sa chaise, ce qui fit bondir la petite famille.
– Excusez-moi de vous déranger, dit-elle précipitamment, mais samedi est le quantième jour de la semaine ?
– P… pardon? demanda la plus jeune femme, qui semblait être la mère.
– Samedi est le quantième jour de la semaine? répéta Avril.
– Le sixième ! s’exclama un des trois petits enfants, qui se trouvaient être tous des garçons. C’est le sixième jour de la semaine ! J’l’ai appris à l’école ! “Aujourd’hui, nous sommes le sixième jour de la semaine”, qu’elle a dit la maîtresse !

Avril lui sourit, puis partit en sprintant vers l’hôtel, sans faire attention au regard interrogateur et méprisant que la petite famille lui avait jeté. C’était maintenant. Maintenant, que l’action allait devoir commencer. Pas le premier jour de la semaine. Une chance incroyable qu’elle avait eu, elle n’allait pas la laisser passer ! Avril se rua à l’intérieur de l’hôtel, poussa tout le monde dans la file pour prendre ses clés, monta les escaliers quatre à quatre et ouvrit la porte de la chambre n°35 à la volée.

– MARCO ! NE TE CHANGE PAS, VIENS MAINTENANT TOUT DE SUITE AVEC LES CARTES QU’IL NOUS FAUT, ON Y VA, MAINTENANT ! MAINTENANT !

Marco, fit tout ce que venait de lui dire Avril, le souffle court.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, quand il eut toutes les cartes sous le bras.
– Je t’expliquerai quand il y aura le temps ! Il n’y a pas un moyen plus rapide que la marche pour aller jusqu’à la bouche d’égout ?!
– Heu… si, si ! s’empressa Marco. Il y a les bus, les taxis et les vélos !
– Il y a beaucoup trop de circulation, aujourd’hui, pas le temps d’attendre dans des embouteillages ! Où est-ce qu’on peut trouver des vélos ?
– Ju… juste devant l’hôtel, il y a des vélos qu’on peut prendre pour voyager gratuitement !

Avril ne répondit pas, empoigna le poignet de Marco et descendit à toute allure de l’hôtel. Elle faillit assommer quelques personnes en poussant les portes de l’hôtel tellement elle était pressée.

– Ils sont où ?! demanda-t-elle.
– Là-bas !

Il pointa du doigt un carré de pelouse -en plein milieu du trottoir où se trouvaient, effectivement plusieurs vélos. Avril lâcha le poignet de Marco et se précipita vers eux.

– Suis-moi !

Elle enfourcha un vélo -Marco fit de même- et s’élança sur la route, en esquivant toutes les voitures et les gros bus avec un virage serré. Elle n’avait jamais fait du vélo mais le mécanisme de l’engin lui était venu tout de suite à l’esprit, comme par magie. Marco, qui la suivait toujours, ne tarda pas à la rattraper.

– TU PEUX M’EXPLIQUER CE QUI SE PASSE ?! cria-t-il, pour se faire entendre avec tous les bruits de klaxon et l’ambiance générale de la route surchargée.
– NOUS AVONS DEUX HEURES POUR FAIRE CE QUE NOUS DEVONS FAIRE ! répondit Avril, en ne quittant pas la route des yeux. JE SAIS OÙ EST LE PRÉSIDENT EN CE MOMENT ET C’EST L’ENDROIT IDÉAL ! ET SURTOUT, LA SITUATION IDÉALE, AUSSI !

Marco comprit qu’il ne devait rien demander de plus et qu’elle lui expliquerait tout quand ce serait possible. Alors il se tut et se concentra sur la route jusqu’à ce que la circulation commence à se faire de plus en plus rare. Enfin, ils atteignirent une rue, avec de hauts bâtiments noirs, complètement déserte. Juste des bruits de rats qui rongeaient quelque chose se faisaient entendre de temps en temps.

– C’est quelque part par ici, normalement, dit Avril, qui avait quitté son vélo.

Elle le déposa par terre et alla s’enfoncer dans la brume grise de la rue. Marco quitta lui aussi son vélo, et la suivit, le pas hésitant.

– Marco ! appela Avril, je… je crois que c’est ça ….

Marco ne voyait que la petite silhouette d’Avril. Il y avait beaucoup trop de brume. Mais il s’approcha tout de même, les mains devant lui. Quand il ne fut plus qu’a quelques centimètres d’elle, il regarda par terre et vit une plaque d’égout.

– Tu es prêt ? demanda Avril, les poings fermés par le stress.
– Je… je ne sais pas. répondit Marco, qui n’avait aucune envie d’aller se mettre sous une plaque d’égout, très certainement infestée de rats. Il s’ébouriffa les cheveux pour se motiver. Avril avait très peur et se mordit la lèvre en fermant les yeux. Elle priait.

– J’entre la première ? demanda-t-elle.
– Si tu y tiens. répondit Marco.

Avril s’abaissa pour ouvrir la plaque. Une odeur nauséabonde en sortit, ce qui fit tressaillir ses narines. Elle engouffra d’abord son pied droit dans l’égout avant de le ressortir illico et de se planter devant Marco.

– J’ai… j’ai d’abord besoin d’un petit encouragement.

Et sans attendre la réponse de Marco, elle l’embrassa, les bras noués autour de son cou. Puis, elle retira ses lèvres de celles de Marco et plongea dans l’égout. Il ne fallait pas perdre une minute ! Marco, qui était beaucoup plus chaud pour l’aventure maintenant, ne tarda pas à rejoindre Avril. Ils étaient tous deux plongés dans le noir le plus obscur. Avril avait oublié de prendre une lampe de poche où quelque chose de semblable. L’odeur était que plus forte et quelque chose de poilu passa sur les pieds d’Avril. Celle-ci poussa un hurlement avant de se reprendre et d’analyser la situation.

– Bon, il y a un peu d’eau moisie avec des déchets flottant dessus, constata-t-elle. Ça va, rien de trop terrible ! Mais seulement, il va falloir peut-être ramper, des fois. C’est n’est pas haut comme ça partout.
– Haut ? dit Marco. On sait seulement se mettre à quatre pattes!
– Peut-être, mais ce n’est certainement pas le pire ! Bon, ben, nous devrions peut-être avancer…
– Heureusement que c’est bouché par là, commenta Marco en touchant la pierre incrustée de moisi qui bloquait le passage de droite, sinon, nous aurions été bien embarrassés de devoir choisir par quel chemin partir !

Avril avança d’abord ses deux mains, puis, prise d’un élan, s’élança vers la gauche, là où ce n’était pas bouché. Pendant au moins vingt minutes ils avancèrent à quatre pattes, faisant parfois des rencontres particulières, tels que des rats morts, ou ce qu’il en restait, du vomi séché ou encore de drôles de petites bestioles, rampant sur tous les côtés de l’espace étroit qu’offrait l’égout.

– Je te jure que, plus jamais, je ne remettrai les pieds dans un égout de toute ma vie ! grogna Marco qui avait de la nourriture mâchouillée sur ses mains.
– Désolée, mais maintenant, il va falloir ramper ! dit Avril, tout aussi dégoûtée.

Et juste au moment où ils durent se mettre à plat ventre, un drôle de son retentit.

– Oh, non… dit Marco, qui était soudain terrorisé.
– Quoi ? s’inquiéta Avril.

Le bruit se fit entendre de plus en plus fort et petit à petit, un bruit d’eau l’accompagna.

– Quelqu’un a tiré la chasse ! s’exclama Marco, qui était plus dégoûté qu’inquiété. On va devoir retenir notre respiration !

Plein d’eau surgit brusquement derrière eux dans l’étroit tunnel. Avril ferma les yeux et se boucha le nez à l’aide de ses doigts au dernier moment. Elle fut violemment projetée de quelques mètres en avant et sentit la main de Marco la cogner en plein le visage. Ses oreilles était remplies d’eau et elle n’osa pas ouvrir les yeux. Sa mâchoire endolorie par le coup que Marco lui avait donné en étant, lui aussi, propulsé en avant lui fit affreusement mal et elle avait l’impression que ses poumons allaient exploser. Non seulement parce qu’elle avait besoin d’air et qu’elle ne pouvait plus respirer, mais par le choc qu’elle avait reçu. L’eau continuait de glisser sur ses oreilles et de tourbillonner dans tous les sens possibles quand quelque chose de coupant lui passa sur la lèvre supérieure. Enfin, quelques secondes plus tard, l’eau disparut. À présent, les deux amis était couverts de détritus de la tête aux pieds et reprenaient leur souffle. Le sang de la lèvre d’Avril continuait de couler. Mais elle n’y prêta pas trop attention et se contenta de frotter deux fois dessus avec le bord de sa main. Marco ne semblait avoir aucune blessure, juste étourdi par ce qui venait de se passer et dégoûté, tout simplement, parce que les besoins d’une personne inconnue était passé sur tout son corps.

– Ç… ça va ? demanda-t-il, bredouille.
– Je crois… , répondit Avril, en enlevant de son visage ses mèches rousses, qui étaient devenues plutôt brunes avec la sorte d”‘eau”. J’ai juste un petit peu mal à la mâchoire mais sinon, tout va bien. Et toi ?
– Moi, je me suis un peu cogné partout, quelques bleus par-ci par-là…

Marco passa doucement sa main sur le visage d’Avril et il sentit sa coupure à la lèvre.

– Qu’est-ce que…
– Elle ne me fait pas mal, ce n’est pas grave.

Après quelques secondes, le temps de reprendre leur souffle, Avril et Marco continuèrent de ramper, avec toujours les mêmes petites surprises de temps en temps.

– Marco, il y a une plaque d’égout juste au-dessus de moi. On la soulève pour reprendre de l’air ou pas ?
– Je ne crois pas, répondit-il, on commençait justement à s’habituer à cette odeur infecte !

Alors ils passèrent leurs chemin. Après vingt autres minutes, l’égout se fit tout d’un coup plus grand. On pouvait même s’y mettre debout. De plus en plus, l’odeur désagréable disparut ainsi que l’eau pourrie, le moisi, et les rats, morts ou non.

– Marco… commença Avril, soudain prise d’une grande panique, on arrive…

En effet, à présent ils ne marchaient que dans une grande salle plongée dans la pénombre. La seule chose sale, c’était eux. Puis, Marco aperçu des lignes de lumière.

– Avril… regarde… c’est bien le trou d’aération… c’est super ! il est grand !

Pour un trou d’aération, c’est vrai qu’il était grand. Avril sentait bien le vent dans cette pièce qui surgissait de tous les côtés. Elle s’approcha de la grille métallique. Elle se souvint qu’elle avait gardé ses lunettes qui voient à travers la matière dans la poche de sa robe jaune, à présent ruisselante d’eau moisie. Espérons que l’eau ne la fasse pas tomber de ma poche, pensa-t-elle. Avril mit la main dans sa poche et pensa “ouf’ dans sa tête. Elle sortit les lunettes et les mit sur son nez.

– Qu’est-ce que tu vois ? chuchota Marco, qui voyait grâce à la faible lumière qu’offrait le grillage la silhouette d’Avril.
– À travers la matière, répondit simplement celle-ci. Tu as gardé la carte, j’espère ?

Marco se rendit soudain compte qu’il avait laissé les cartes à l’entrée de la première bouche d’égout.

– Je… non.

Marco devina qu’Avril venait de se mettre la main sur le front. Mais elle ajouta :

– Je ne crois pas que ce soit trop grave. J’ai une mémoire excellente. Et je me souviens que la grande salle, là où est normalement le Président, est juste en face du grand couloir. Mais, je ne sais pas pourquoi, il y a plein de gens, plus précisément des vieux bonshommes, dans le couloir. Ah ! Et mais… quelqu’un les a interpellés, là et… c’est un grand monsieur avec les cheveux roux et un sourire gentil… deux messieurs sont avec lui, deux gros costauds, un à sa droite, l’autre à gauche… et ils… ils ouvrent deux immenses portes en or et… je crois qu’ils vont tous dans la grande salle ! Mais… je pensais qu’il passait du temps avec ses enfants… ! Ça va être plus compliqué que je ne le pensais… C’est bon… ils sont tous entrés dans la grande salle….

Elle se tourna vers Marco.

– Maintenant.

Marco prit entre ses mains la grille du trou d’aération et la secoua comme un pruneau. Au début, la grille resta clouée au mur, dure comme fer, puis, petit à petit, les clous se dévissèrent et dans un grand bruit sonore qui fit sursauter Avril, Marco l’arracha. Ils restèrent d’abord tous deux silencieux, ayant peur que les gens dans la grande salle aient entendu le grand ” CRAC”, mais personne ne vint.

– Je crois que c’est bon, murmura Avril, le cœur battant. Allons- y.

Et elle enjamba le grand trou, toujours suivie de Marco. Avril sursauta quand elle vit à quel point les caméras étaient présentes dans ce couloir.

– Marco, il faut faire vite ! dit-elle, en pointant les caméras du doigt.

Ils se précipitèrent vers les grandes portes dorées et Avril lâcha les lunettes, prise de peur. Quand ils arrivèrent juste devant les immenses portes, Avril inspira d’abord tout ce qu’elle pouvait d’air et posa sa main sur la poignée de la porte dorée. Mais à l’intérieur de son ventre, il y avait une grosse boule. Comme si cette boule lui mangeait l’estomac. Elle était rongée par la peur, sa lèvre, dégoulinant de sang, commençait à la piquer affreusement et sa mâchoire endolorie lui donnait mal à la tête.

– Non… Marco… je… je ne peux pas, sanglota-t-elle soudain, la main toujours sur la poignée de l’immense porte. Imagine, dès… dès qu’on entre, ils… ils nous tuent ! Tous ces gens qui sont entrés… non, non, je ne peux pas ! Ils… ils ne vont pas nous croire et… et… peut-être…

Elle plongea sa tête dans sa main vide et pleura tant qu’elle pouvait.

– Avril, non ! supplia Marco. On n’a pas fait ça pour rien ! Tout ce que tu as abandonné pour te retrouver ici… Tu dois le faire ! Nous devons le faire, plutôt. Je suis là… je suis avec toi…

Avril continua de sangloter. Sa main sur la poignée de la porte commença à trembler… Elle baissa la tête mais la releva aussitôt quand elle entendit des bruits de pas arriver. Des gens était déjà là… accompagnés de gros chiens et de mitraillettes. Avril regarda Marco, fit un signe de la tête lui sourit et entra dans la grande salle en ouvrant la porte à la volée.

Chapitre 26 : Tout le monde les regardait

Tout le monde les regardait, elle et Marco, tous deux dégoulinant d’eau et de sang. Y compris le Président. On aurait dit qu’ils les attendaient. Car, toutes les chaises étaient tournées vers la porte, vers eux. Au milieu, le Président qui les regardait en souriant, comme si c’était de bons amis qui venaient prendre le thé. À sa droite, un monsieur avec un air pincé et des cheveux noirs. Et à sa gauche…
– Gia… JEANNE !!!!!! s’exclama Avril, la larme à !’œil. Jeanne ! Tu es vivante !

Glani lui sourit. Mais d’un sourire triste. Personne ne bougeait, pas même les policiers avec leurs chiens.

– Je crois que c’est le moment de faire notre déclaration, chuchota Marco à l’oreille d’Avril.

Elle hocha la tête et regarda le Président, droit dans les yeux.

– Désolée de vous importuner comme cela, Matthew.
– Ne l’appelez pas comme ça, vociféra l’homme à l’air pincé. Appelez-le monsieur le Prési…
– Cela ne me dérange pas qu’on m’appelle par mon nom, je vous assure, Auguste, dit Matthew avec bienveillance.
– Je disais donc, poursuivit Avril, que je sais tout. Absolument tout.

Des murmures s’élevèrent dans toute la salle. Avril remarqua que Matthew Kigwsel jeta un regard inquiet à Glani.

– Qu’êtes-vous censée savoir ? demanda-t-il, d’un ton amusé.
– Tout, tout simplement. répondit Avril, qui commençait à suer. Tout ce qui concerne les aliens, tout ça.
– Je ne sais absolument pas de quoi vous parlez ! répliqua le Président, qui, lui aussi, avait des gouttes de transpiration qui perlaient sur son front. M… mais je sais que vous croyez qu’il n’y a jamais eu d’extraterrestres. C’est ce que nous a rapporté votre amie, Jeanne. Mais je peux vous assurer qu’il y en a eu !
– Nous savons aussi que des gens vous obligent à mentir à propos de ça… dit Avril sans le quitter des yeux.

Le Président devint soudain tout mauve. Glani lui chuchota quelque chose à l’oreille.

– Qu’est-ce qui nous prouve que vous savez quoi que ce soit ? demanda-il, avec quelque chose dans la voix qui paraissait terrorisé. C’est… c’est une affaire importante. Les aliens sont bien venus sur cette terre, morts, mais ils sont venus. Et ils vont bientôt revenir en masse pour massacrer la planète. Vous n’êtes pas voyante, vous ne pouvez pas vraiment dire s’ils viendront, oui ou non !

Avril sentit son pouls battre. Elle n’avait pas d’autre choix que de dire d’où elle venait vraiment.

– Justement, dit-elle sombrement. Je suis plus spéciale que les autres car… écoutez-moi attentivement, je vais faire une déclaration de la plus haute importance. Je viens du futur. Et je vous assure que jamais aucun alien n’est arrivé !

Il y eut un moment de silence puis le Président se mit à rire. Un rire faux.

– Vous ? Vous venez du futur ? Tiens donc ! Et moi, je viens de Mars, savez-vous ?
– Je sais que vous ne me croyez pas, et que c’est très dur à croire. Mais, voyez-vous, je viens bel et bien du futur et j’ai sacrifié beaucoup de choses pour arriver jusqu’ici. Croyez-vous que, dans le seul but de m’amuser un petit peu, je sois entrée dans la Maison Blanche comme ça, juste pour m’amuser ?! Je peux vous raconter tout un tas de trucs qui se passeront dans le futur, ami, il faut me croire.
– Désolé, mais je n’ai pas que ça à faire, dit le Président comme si Avril venait de lui proposer d’acheter un chat. Nous sommes dans la cour des grands, ici. Vous, vous faites encore partie de la cour des… petits.
– Mais je peux vraiment vous aider et…
– Vous ne me serez vraiment d’aucune utilité, surtout, pesta Matthew.

Avril sentit des picotements dans ses doigts.

– Tu m’avais dit que c’était un bon Président… , chuchota-t-elle à Marco.
– Oui… je ne le reconnais plus. Avoue qu’il n’était pas comme ça quand nous sommes entrés dans la pièce. Insiste, je suis sûr qu’à un moment ou à un autre, il voudra bien te prendre au sérieux.

Avril inspira une nouvelle fois une goulée d’air.

– Mr. Matthew, j’aimerais insister, dit-elle. Regardez dans quel état je me suis mise pour venir vous retrouver, vous ! Ne pourrions-nous pas… nous parler en privé ? Ce serait peut-être mieux pour vous et…
– Avril chérie, commença Glani, ne contrarie pas le Président. Je sais bien que tu as des problèmes mentaux mais de là à venir dans la Maison Blanche… je ne me doutais pas que c’était si grave !

Avril regarda son amie, consternée.

– Gia… Jeanne, qu’est- ce qui t’arrive ?! Je n’ai pas de problèmes mentaux ! Pourquoi dis-tu cela, je…
– Heureusement que votre amie est là pour vous car sinon, j’aurais pu vous croire, dit Matthew en regardant ses ongles de mains.
– Vous devez me croire s’il vous…
– Cessez de vous rendre ridicule ! dit le Président en rigolant d’un rire sonore. Vous m’humiliez avec ça !

Le picotement au bout des doigts d’Avril se répandit d’un coup dans tout son corps. Cela était insupportable.

– C’EST VOUS QUI M’HUMILIEZ ! hurla-t-elle, à plein poumons. ESPÈCE DE CRÉTIN ! À CAUSE DE VOUS, LA PLANÈTE ENTIÈRE VA SOUFFRIR ET VA DEVENIR LA PLUS ATROCE ET MALSAINE PLANÈTE DE TOUTE NOTRE GALAXIE ! VOUS VOUS CROYEZ MALIN, HEIN ?! VOUS ET TOUS VOS PETITS
ACOLYTES OU JE NE SAIS QUOI ! MAIS VOUS ÊTES PLUS IDIOT QU’UNE POMME HANDICAPÉE !

Le Président la regarda, comme si elle venait de raconter une nouvelle amusante. Elle n’avait pas remarqué que Marco lui serrait très fort le bras et que plusieurs mitraillettes étaient pointées vers elle quand elle ajouta :

– VOUS NE MÉRITEZ PAS DE COHABITER AVEC LA TERRE ! VOUS N’ÊTES QU’UN BOUFFON QUI NE PENSE QU’AU POGNON ET VOUS NE VOYEZ MÊME PAS QUE LA PLANÈTE SE DÉSINTÈGRE !
– Cela peut-il me faire quoi que ce soit qu’elle se désintègre? demanda simplement Matthew.

Avril sentit quelque chose exploser en elle. Elle se dégagea violemment du bras de Marco, courut vers le Président et sauta sur sa gorge.

– TU FAIS MOINS LE MALIN, HEIN ?! MR-JE-NE-PENSE-QU’A-MOI-MÊME-ET-SJ-LA-PLANÈTE-MEURT-C’EST-BIEN-FAIT!-MR-MOI-JE-PENSE-QUE-SI-TOUS-LES-HUMAINS-MEURENT,-C’EST-BIEN-FAIT-VOILÀ-CE-QUE-JE-PENSE !

Avril sentit que Marco et plusieurs autres bras musclés essayaient de la dégager de la gorge du Président. Mais celle-ci résistait et regardait Matthew Kigwsel avec des yeux rouges. Elle vit que celui-ci était devenu tout violet, étant donné que son sang ne lui montait plus à la tête.

– HA HA HA ! TU VAS MOURIR ESPÈCE DE…

Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Un des policiers l’avait assommée à l’aide d’une batte.

Chapitre 27 : Quand elle se réveilla…

Quand elle se réveilla, Avril ne comprit pas tout de suite où elle était. Marco, resté près du lit de son amie pendant un petit temps, était ravi la voir se réveiller.

– Avril… dit-il doucement. Comment te sens-tu?
– Papa ? demanda-t-elle, les yeux à moitié ouverts.
– Non… c’est Marco.
– Marco ? Ah, oui… tu as trouvé le planning du Président pour qu’on y aille, le premier jour de la… lundi ?
– Non, Avril repose-toi, soupira Marco.

Elle reposa doucement sa tête sur son oreiller quand elle la releva brutalement.

– Oh, mon Dieu ! s’écria-t-elle. Le Président ! Je m’en souviens ! Glani ! Oui, je me souviens ! J’ai étranglé le Président ! Et maintenant ?! C’est quoi cette petite pièce ?

Elle regarda autour d’elle. Des murs blancs, une table de chevet blanche et une armoire brune. Rien de très réjouissant.

– Avril… ce que je vais te dire ne va certainement pas te faire plaisir… Tu es dans une maison de jeunes délinquants… je leur ai dit que tu n’avais plus de parents, qu’ils étaient morts tous les deux, alors ils vont te garder ici… mais je te jure que je vais te sortir de là, Avril, je te le promets.
– Tu… tu n’as pas peur de moi? demanda-t-elle, bredouille. Tu ne me prends pas pour un assassin ?
– Tu n’en es pas un, Avril. Je le sais, mieux que personne. Même les policiers ont affirmé que le Président avait eu un comportement bizarre. Bon, je vais devoir partir, apparemment, trois autres personnes viennent te rendre visite. Et c’est interdit qu’un jeune délinquant ait quatre visites en même temps. Bien que tu ne sois pas une jeune délinquante. Marco se leva de sa chaise et déposa un doux baiser sur le front d’Avril. Elle regarda disparaître son ombre sous la porte. Mais qui pouvait donc venir lui rendre visite ? Elle attendit quelques minutes, profitant de ce silence pour se remettre les idées au clair. Puis, la porte s’ouvrit. Une petite mamy avec une robe bleu marine et un parapluie jaune à fleurs vertes venait d’entrer dans la chambre blanche.

– Odette ! s’exclama Avril. Comment as-tu su que j’étais ici ?
– Par les journaux peut-être ! répondit-elle, en se mettant les mains sur les hanches. Ravie de voir que tu vas mieux ! Tiens, je t’ai apporté ça.

Elle lui tendit une grosse plaque de chocolat et un paquet de biscuits.

– Merci… dit Avril. Mais… que disent-ils de moi, dans les journaux ?
– Je dois t’avouer que c’est pas joyeux, soupira Odette. Mais moi, je sais bien que tu n’es pas la “petite meurtrière”, comme ils t’appellent !
– Ils m’appellent comme ça? demanda Avril, dépitée. Ho la la… c’est vrai que j’aurais pu l’être si ce brave policer ne m’avait pas frappé avec sa grosse batte !
– Tu sais, la scène est passée à la télé et… personne ne reconnaissait le Président. C’est un si brave homme! Et là… il était si… égoïste ! Enfin, bon ! Tiens, un dernier petit cadeau avant que je ne m’en aille ! Sinon, je vais rater mon bus !

Odette sortit de son sac une peluche. C’était un petit colibri, rempli de plumes de couleurs plus pétantes les unes que les autres. Autour de son cou était accroché un petit message. Avril le lut. On pourra m’emprisonner mais jamais on n’emprisonnera mon esprit. Elle releva la tête vers Odette, qui comme d’habitude, lui souriait avec bienveillance.

– Merci de tout cœur, Odette, vraiment…
– Mais ce n’est rien ma choupette ! D’ailleurs, j’aimerais pouvoir t’aider à te sortir de là. Tu n’es pas une jeune délinquante, je le sais autant que tu le sais !
– Vous êtes vraiment gentille avec moi…
– Tu me vouvoies encore ? Ralala… et, avant de partir, je voulais juste te dire que… beaucoup de gens y croient, que tu viens du futur, dont moi. Et je crois que la planète entière aura besoin de toi. Je te souhaite bonne chance, sauveuse de l’humanité !

Et elle s’en alla, tout comme l’avait fait Marco. Puis ce fut au tour de Caroline de lui rendre visite. Elle avait encore une fois changé de teinte de cheveux : elle avait décidé de se les remettre au naturel, c’est-à-dire, noir d’encre. Elle avait apporté quelques petits cadeaux à Avril dont quelques robes et des crêpes.

– J’espère que tu sortiras vite de cet endroit horrible et…

Caroline jeta des regards aux quatre coins de la chambre.

– Horrible et déprimant. Deux mots qui qualifient le mieux cet endroit. Je t’aiderai à t’en sortir, parole de vendeuse !

Et elle sortit de la chambre blanche. “Bon, Marco, Odette, Caroline… mais maintenant… qui ?” se demanda Avril. Elle entendit des pas arriver vers sa porte. Et quand la personne entra, le sang d’Avril se glaça.

– Tiens, bonjour, Glani, dit froidement Avril.
– Avril… , commença Glani, d’un ton suppliant, je peux vraiment tout t’expliquer… enfin, non, justement, je ne peux rien t’expliquer. Sinon, je mourrais sur place. Mais je veux que tu sache une seule chose : je n’y suis pour rien. Je n’ai rien fait pour.
– Glani, la dernière entrevue qu’on a eu m’a suffi pour savoir que tu n’étais pas dans mon camp, dit Avril, aussi glaciale que possible.
– Je comprends que tu ne comprennes pas mais…
– MAIS QUOI, GLANI ?! s’écria Avril. TU CROIS SÉRIEUSEMENT QU’ON VA DE NOUVEAU ÊTRE LES “MEILLEURES AMIES DU MONDE”, JUSTE PARCE QUE TU ES DÉSOLÉE ?! Tu vois cette cicatrice ? Tu t’en souviens, j’espère ? Je ne te raconte pas les remords que j’ai de l’avoir faite… et moi qui m’inquiétais pour toi! Quelle naïve j’étais !
– ET, MOI, ALORS, HEIN ? J’ai pas été un peu naïve de croire qu’on allait à un stage ou je ne sais quoi avec toutes les nouveautés du moment ???

Avril se tut.

– Non, Glani, parce que tu le savais, dit-elle sombrement. Tu savais qu’on allait dans le passé. Je ne sais pas pourquoi tu es si bizarre de temps à autre. Je ne sais pas quel est ton secret. Mais je le découvrirai. Je te le promets que je le découvrirai.

FIN DU TOME 1


Lire encore…

THONART : Cendrillon et le Diable (fabulette, 2017)

Temps de lecture : < 1 minute >  

Cendrillon, la belle souillon, s’assit
Et le Diable lui dit :
“Imagines-tu que, près de toi, toujours
Je rôde en Amour ?
Qu’à chaque pas que tu fais,
J’en fais un aussi ?
Ne crains-tu qu’un jour,
Secrètement miellée d’envie
Dans mes bras, tu souries ?
Ah ! Que de dangers tu cours,
À tourner le cul à l’amour ! “.

A ces mots de cœur,
La Seulette pris peur
De voir partir le Fourchu
Qui, de si belle humeur,
Lui parlait de son cul.
Ah donc, elle s’était menti :
Le Diable était gentil…

Patrick Thonart

  • L’illustration de l’article provient du film de Kenneth Branagh, Cendrillon (2015) © Disney

Du même auteur…

La “tarte al djote”, une spécialité nivelloise, fête ses 800+ ans

Temps de lecture : 4 minutes >

La tarte al djote (également al d’jote) fête cette année ses 800 ans [article de 2018]. Cette spécialité nivelloise à base de bettes et de fromage, qui se déguste après avoir fait fondre du beurre salé sur la tarte chaude, est défendue par une confrérie qui veille à sa qualité en octroyant des labels aux fabricants. Chaque année, environ 300.000 tartes al djote sont vendues à Nivelles.

“Les premiers écrits se référant à la tarte al djote remontent à 1218. Pour estimer la production annuelle de tartes, la confrérie a interrogé les 16 fabricants du circuit officiel -certains amateurs n’en cuisinent que pour leur cercle d’amis- et les 32 revendeurs identifiés à Nivelles. Parmi eux, quatre fabricants réputés enfournent plus de 1.000 tartes al djote chaque semaine, tandis que d’autres en produisent jusqu’à 1.500 hebdomadairement.

D’après la confrérie, qui inclut les recettes annexes lorsque la spécialité nivelloise est dégustée dans les restaurants de la ville, ces quelque 300.000 tartes al djote produites chaque année génèrent un chiffre d’affaires global de trois millions d’euros. Le prix d’une tarte al djote en boulangerie varie de 7 à 10 euros, selon les endroits.

Si les anciens Nivellois en raffolent, la tendance au retour aux produits de terroir et aux recettes authentiques accroît l’intérêt pour la tarte al djote des nouveaux habitants de Nivelles, et des touristes qui visitent la cité des Aclots.” [WEEKEND.LEVIF.BE]

En savoir plus ?
  • “Cette tarte est vraiment une spécialité locale, limitée à la ville de Nivelles, situé à quelques dizaines de kilomètres de Bruxelles. La tradition de cette tarte se perd dans la nuit des temps, mais selon les légendes populaires, la recette fut introduite par les abbesses de Sainte-Gertrude. Des documents d’époque attestent par ailleurs que les chanoinesses en ont régularisé la recette. Lors de la consécration de l’Abbaye de Nivelles, le 4 mai 1046, la tarte al d’jote fut servie à l’empereur allemand Henri III…”

  • “La confrérie fut créée en 1980 et est composé de 33 chevaliers et de 11 compagnons, essentiellement de Nivelles et tous indépendants du commerce et de la fabrication de la tarte al djote. Le mot “djote” signifie tout simplement bette en patois nivellois.”

  • “La tarte al djote ce déguste également bien chaude: “bi tchaude, bi blète, qu’el bûre dèsglète” (“bien chaude, bien molle, que le beurre dégouline“).”
La bette (ou blette) est une bisannuelle qui se mange cuite, de juin à novembre.
Recette préconisée par la Confrérîye dèl târte al djote

D’origine, les proportions renseignées par la Confrérie conviennent pour 12 tartes d’un diamètre de 19 cm. Notre source, PASSION-CUISINE [conseillé par GASTRONOMIE-WALLONNE.BE], a divisé la recette pour la pâte en 2. Les quantités pour la makayance ont été divisées par 6, ce qui donne une quantité correspondant à 2 tartes.

Ingrédients
  • Pâte
    • 950 g de farine de froment + 50 g pour “sécher” la pâte
    • 250 à 300 g de beurre salé
    • 40 g de levure fraîche (à délayer dans du lait tiède)
    • 4 œufs entiers + 2 jaunes d’oeuf
    • 30 g de sel (1 bonne cuiller à soupe)
    • 20 cl de lait
  • Garniture (ou makayance)
    • 2,4 kg de bétchèye (fromage de type “boulette” de Nivelles)
    • 150 g de feuilles de bette (sans les cardes)
    • 75 g de persil haché (sans les tiges)
    • 4 oignons blancs de la grosseur d’une noix (+/- 150 g)
    • 9 œufs entiers
    • 8 g de poivre blanc (2 cuillers à café)
    • 450 gr de beurre de ferme salé fondu (couleur noisette foncée)
    • 4 g de sel (1 cuiller à café)

N.B. Après avoir émietté le fromage, s’il n’est pas assez fait, on le laisse graisser près d’une source de chaleur en le remuant régulièrement. Il doit obtenir une belle couleur dorée. Attention : surveillance spéciale par temps orageux !

Préparation

PATE :

    • Tamiser la farine pour la rendre plus légère.
    • Mélanger le sel à la farine.
    • Délayer la levure dans le lait tiède (et une pincée de sucre), la laisser germer.
    • Former une “fontaine”, y verser les 4 œufs entiers + les 2 jaunes d’oeuf.
    • Mélanger le beurre (consistance “pommade”).
    • Dans la farine, verser la levure.
    • Travailler la farine délicatement afin d’y incorporer le tout.
    • Bien pétrir jusqu’à l’obtention d’une pâte bien lisse.
    • La pâte devant être souple et ferme, séchez-là (si nécessaire) avec le reste de la farine.
    • Séparer la pâte en boulots de 180 g pour des platines de 21 cm de Ø ou en boulots de 150 g pour des platines de 19cm de Ø.
    • Laisser lever les pâtons (sous un linge sec, à l’abri des courants d’air et près d’une source de chaleur), ceci pendant 1 heure minimum.

MAKAYANCE :

  • Séparer les feuilles de persil de leurs tiges.
  • Laver les feuilles des bettes et le persil et les essorer.
  • Mélanger le fromage émietté avec les 9 œufs entiers et le beurre fondu chaud (couleur noisette foncée).
  • En dernière minute, hacher finement les légumes (bettes, persil, oignons) à la main (éviter les robots).
  • Malaxer le fromage avec les légumes, le sel et le poivre.
  • Rectifier l’assaisonnement si nécessaire. Vous obtenez ainsi ce que les Nivellois appellent le fromage préparé macayance.

PLATINES :

  • Au rouleau, abaisser les pâtons au diamètre extérieur de vos platines.
  • Foncer délicatement la pâte dans les platines bien beurrées.
  • Piquer le fond de chaque tarte à l’aide d’une fourchette.
  • Étaler la makayance sur une épaisseur de +/- 8 mm.
  • Enduisez éventuellement les bords de la pâte d’oeuf battu.

    Cuire +/- 10 à 15 minutes à four préchauffé (200°C) jusqu’à ce que la croûte soit dorée. Eviter de brunir le fromage par une cuisson trop longue. Après cuisson, retirer immédiatement les tartes des platines et les déposer sur des claies (afin de pouvoir sécher). Servir les tartes bien chaudes nappées de beurre de ferme salé. Vous verrez : c’est du costaud !


Bon appétit !

DEGEY : Et voici les robots ! (CHiCC, 1994)

Temps de lecture : 5 minutes >

L’euphorie de la Libération fut de courte durée, car bientôt allaient apparaître dans le ciel liégeois de redoutables engins de mort et de destruction, les V1 et les V2.

Les V1 appelés aussi “bombes volantes” ou “robots” (de “Vergeltunngswaffe 1” : arme de représailles n°1) sont de petits avions sans pilote, munis d’une tonne d’explosif et propulsés par réaction.

Caractéristiques principales
Longueur hors tout : 7,85 m
Longueur du fuselage : 5,55 m
Diamètre du fuselage : 0,85 m
Longueur du tube propulsif : 3,50 m
Envergure : 5,40 m
Profondeur d’aile : 1,04 m
Poids (environ) : 3000 kg
Explosif (environ) : 1000 kg
Vitesse : 580 à 620 km/h.
Portée maximum : 300 km

Le V2 (“Vergeltungswaffe 2”) est une fusée géante supersonique dont le tir rappelle celui d’un projectile d’artillerie. Les premiers V2 opérationnels apparurent dès septembre 1944.

Caractéristiques principales
Poids à vide : 13,5 tonnes
Poids au départ : 23 tonnes
Charge explosive : 910 kg
Combustible : Alcool: 3400 kg
Oxygène liquide : 5000 kg
Longueur : 14,50 m
Diamètre : 1,70 m
Vitesse  : 4800 km/h
en fin de combustible : 2000 m/s
en chute : 1500 m/s
Altitude : 96 000 m
Rayon d’action : 360 km

Nous sommes à Sclessin, le 21 novembre 1944, par une belle journée d’arrière-saison. L’école Saint-Hubert a tant bien que mal rouvert ses portes… Mes petits élèves s’appliquent sur un exercice quand soudain un curieux bruit de moteur se fait entendre. Un bruit de grosse moto qui remorquerait des casseroles ! C’est une forteresse volante qui va atterrir à Bierset”, dis-je, rassurant. Et tout mon petit monde de s’approcher des fenêtres espérant voir une forteresse volante de plus près. Au même moment, le bruit cesse brutalement et nous apercevons une espèce de petit avion qui, survolant l’église, plonge silencieusement vers le sol, tel un oiseau de proie. Reconnaissant un robot, je hurle : “A plat ventre !”

Tous se couchent comme un seul homme, car on connaît la “musique”. Ils ont vécu les bombardements du mois de mai, mes gamins ! Broummm ! … Une forte déflagration fait vibrer ce qui reste encore de vitres aux fenêtres de la classe et, nous relevant, nous voyons une colonne de fumée monter du côté de la rue du Parc (rue des Marécages). Un enfant qui habite dans cette rue a compris… Il se précipite aussitôt hors de la classe en hurlant : “Maman ! Maman !” Impossible de le rattraper !

Le temps de nous ébrouer un peu, de commenter l’événement et déjà des mères affolées et hagardes viennent rechercher leur progéniture. Heureusement pas de victime, seulement des dégâts matériels aux toitures et aux vitres du voisinage car l’engin a percuté le petit terril qui fait face à la rue du Parc, de l’autre côté du chemin de fer.

C’était la première bombe volante d’une série de 39 qui allaient s’abattre sur Sclessin. Pendant près de deux mois, du 21 novembre 44 au 16 janvier 45, les habitants de l’agglomération liégeoise vont vivre dans les caves. Les attaques par V1 et par V2 se déroulèrent en deux périodes successives : du 20 novembre au 3 décembre, puis du 16 décembre au 2 février, faisant pleuvoir sur l’agglomération quelque 970 V1 et une quarantaine de fusées V2.

148 tombèrent sur la ville faisant 374 tués et 997 blessés, sinistrant quelque 47 258 immeubles. 87 tombèrent sur Ougrée dont 39 à Sclessin, faisant 97 tués, 178 blessés et sinistrant 1 246 immeubles. 2 141 bombes tombèrent sur notre province faisant 1 045 tués, 1 978 blessés graves, 7 000 blessés légers et endommageant 63 652 immeubles. Le nombre de tués fut relativement faible, 1 par bombe, tandis qu’il fut de 2,5 à Londres et 2,8 à Anvers. La moyenne des impacts au kilomètre carré fut de 5,7 pour l’agglomération et 7,2 pour la ville de Liège (Anvers ville 5,3 agglomération anversoise 4,2 et Londres 1,5). C’est surtout vers la mi-décembre que les impacts furent le plus nombreux, et particulièrement la veille de Noël, quand Von Rundtsedt déclencha l’offensive des Ardennes.

C’est à Anvers que les V2 furent les plus meurtriers : le 27 novembre, sur le coup de midi, une fusée explose au carrefour de l’avenue de France, creusant un cratère d’une vingtaine de mètres de diamètre au milieu de  la chaussée. On releva 128 morts et près de 200 blessés. Le 16 décembre, le jour choisi par Von Rundstedt pour déclencher son offensive, une autre fusée tombe sur le cinéma Rex, où on joue “Magic in Music” avec Allan Jones, Susanne Foster et Margaret Lindsay. Des décombres on retirera 271 morts et près de 2 000 blessés.

La plupart de ces engins furent lancés de l’Eifel. Les V2 étaient les plus redoutables, car étant supersoniques, on n’entendait le bruit de propulsion qu’après l’explosion. Et nos Liégeois s’installèrent dans leurs caves, rapidement aménagées. On y installa des poêles dont les buses sortaient par les soupiraux… ce qui provoqua plus d’un juron quand un noctambule, dans le “black-out”, heurtait une de ces précieuses buses.

La gare de Sclessin © garesbelges.be

La vie suivait quotidiennement son train-train malgré les robots, et, le soir venu, on regagnait les caves aménagées en chambre à coucher. Quelques planches sur des caisses, une paillasse et la famille avait un lit ! Notre petit Jean-Marie dormait dans une niche à vin, sous l’escalier de la cave. Rue du Parc, j’ai pu admirer une cave aménagée avec un tel soin que les bois de soutènement, ajoutés par le papa mineur pour  renforcer les voûtes avaient été couverts de tapis à fleurs… pour faire plus joli.

Comme l’écrira plus tard la Gazette Illustrée, “la stoïque population liégeoise vécut d’affilée 300 heures de cauchemar, de terreur, de ruines, de deuils, d’asphyxies, de larmes, de faim et de froid.” Même notre Meuse se mit de la partie en se payant une petite crue hivernale qui obligea maints Sclessinois à camper sur pilotis dans leurs caves inondées… !

Les caves étaient devenues le centre des réunions familiales. D’une cave à l’autre, on s’interpellait, on papotait, car des ouvertures hâtivement pratiquées dans les murs mitoyens permettaient à plusieurs immeubles de communiquer entre eux, un moyen de faciliter les sauvetages. On y écoutait la radio quand le courant n’était pas coupé ; alors on y vivait “à la chandelle” comme au bon vieux temps. On y cuisinait, on y mangeait, on y ravaudait, on y jouait aux cartes, mais toujours sur le qui-vive, prêtant l’oreille, car on entendait venir les vilains oiseaux avec leur roucoulement sinistre !

Même le chat du voisin se précipitait à l’abri dès qu’il entendait leur ronron ! Et quand on ne les entendait plus… ils allaient tomber. Avec l’habitude, on prévoyait leur trajectoire. “Celui-là, c’est pour le Pont d’Ougrée… Celui-là, c’est pour le Laveu… Celui-là, c’est pour les Guillemins… Aïe, ci-châl c’est po nos’autes !”  Et puis : “Il a pété” Phrase devenue tellement coutumière à Liège qu’elle servit de titre à une revue du Troca : “Il a pété” !

On ne sortait que pour se rendre au travail, porter secours aux victimes ou pour aller en quête de ravitaillement. Certains Sclessinois délaissèrent leur maison pour aller coloniser des abris plus sûrs ou prétendus tels ! Il y eut une colonie dans le tunnel du “Corbeau”, au-dessus de la rue Sous-les-Vignes, aux confins de Tilleur, une autre dans un tunnel de la houillère du Bois d’Avroy débouchant rue Galilée, une centaine encore de “colons” dans les fours de la briqueterie de Gérimont (TDS), d’autres enfin dans les abris du Pays de Liège et des Ateliers de la Meuse. Une douzaine élit même domicile dans les chambres à mines de la pile du pont de Renory se trouvant à la gare de Sclessin.

Désirant donner des précisions sur les points de chute des robots dans nos quartiers, nous avons voulu consulter les journaux de l’époque. Hélas, dans La Meuse, comme dans la Gazette de Liége, aucune mention de ces deux mois de bombardements… Et nous nous sommes rappelé que pendant ces deux mois dramatiques, la censure américaine avait interdit de publier quelque information que ce soit susceptible de renseigner l’ennemi sur les effets ou la précision de ses tirs.

Emile DEGEY

  • illustration en tête de l’article : un V2 vient de tomber au pied de la colline de Cointe © lameuse.sudinfo.be

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


VIERSET, Guillaume (né en 1987)

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“Guillaume VIERSET commence la guitare à l’âge de 7 ans sous l’influence de son père, guitariste de country. De 1996 à 2005, étudie la guitare classique et poursuit son cursus en étudiant le jazz avec Alain Pierre à l’académie de Huy ainsi qu’à l’académie de Amay avec Philippe Doyen. Parallèlement, il participe à plusieurs stages aux Lundis d’Hortense (Pierre van Dormael, Peter Hertmans, Ivan Paduart, Paolo Radoni…). Après avoir joué dans de nombreux groupes de pop et de rock, l’envie de se diriger vers une musique plus improvisée se fait ressentir. Il créa le trio Morning Warm Whisky qui lui permettra de se focaliser plus sur l’improvisation mais également sur la composition.

Il participe également à une session pour l’album électro jazz de Karl off. En 2007, il poursuit ses études au Conservatoire Royal de Bruxelles où il a eu la chance d’apprendre avec Arnould Massart, Pirly Zurstrassen, Fabrice Alleman, Fabien Degryse, Guy Cabay… En parallèle à ses études au Conservatoire de Bruxelles, il monte un premier projet The Green Dolphins et participe à de nombreux projets jazz aux alentours de Bruxelles. The Green Dolphins est repris par le collectif “ça balance pas mal…” et une de ses compositions est présente sur la compile “ça balance 2011“. En 2008, il participe à un stage de jazz en Italie avec notamment Kenny Baron et en 2010, participe au concours “Tuscia In Jazz” avec le Feel Trio avec lequel il arrive en finale.

Guillaume participe à de nombreuses masterclass et clinic dont celui de Kurt Rossenwinkel, Antonio Sanchez, Philip Catherine, Jonathan Kreisberg… Il a également eu l’occasion de jouer dans de nombreux festivals et salles de concert dont le Dinant Jazz Night, le Comblain Jazz Festival, Festival International Jazz à Liège, Mons en Jazz, Music Village, Jazz à Huy, Centre Culturel les Chiroux, Jazz At Home, Gaume Jazz, Jazz 04, Festival Eben-Emael

C’est un guitariste en constante recherche, tant au niveau de la manière d’improviser ou de composer. Amoureux des standards et de la tradition, il est également très attiré par le jazz moderne. La composition fait partie intégrante de son travail qu’il effectue pleinement avec la création de son quartet. Un projet d’écriture pour une grosse formation est en cours ainsi qu’un grand nombre de projets. Ses projets actuels sont Guillaume Vierset Quintet, Guillaume Vierset Standard Trio, LG Jazz Collective…” [d’après IGLOORECORDS.BE]


Guillaume Vierset © Oliver Lestoquoit

“On a découvert Guillaume Vierset, lors d’un “Jazz à Liège”, à la tête du LG Jazz Collective qui réunissait la jeune génération du jazz belge : Jean-Paul Estiévenart, Igor Gehenot, Antoine Pierre, Félix Zurstrassen ou Steven Delannoye… Un octet au réel sens du groove qui a enregistré successivement “New Feel” puis “Strange Deal“. Par la suite, Guillaume Vierset est revenu à ses amours de jeunesse, les songwriters tels que Nick Drake. Un quintet aux arrangements subtils avec Mathieu Robert au soprano et Marine Horbaczewski au violoncelle (albums “Songwriter” puis “Nacimiento Road“). Parallèlement, il est, avec Félix Zurstrassen, l’accompagnateur de la chanteuse pop-rock Typh Barrow et participe au Griboujazz destiné au jeune public. Il fait aussi partie du Random House du saxophoniste Thomas Champagne (“Sweet Day” enregistré en quartet et récemment, “Tide“, en quintet avec le trompettiste américain Adam O’Farrill). Guillaume Vierset ? Une vraie bouffée d’énergie !” [d’après JAZZMANIA.BE]

NOEL : Promenade à travers Cointe et Fragnée de jadis (CHiCC, 1991)

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“Quelques rappels d’histoire locale et quelques constatations avant d’entamer notre promenade. FRAGNEE : Ce vocable vient d’un mot latin, FRAXINUS, signifiant “frêne” c’était donc – à l’origine – un endroit couvert de frênes, une frênaie. A l’heure actuelle, dans les jardins et les talus de Cointe et de Fragnée, les frênes restent nombreux. Le nom de FRAGNEE remonte fort loin dans le temps. La plus ancienne mention que je connaisse (mais est-ce la première ?) se rencontre dans le testament de NOTGER, peu après l’an mil. Ceci témoigne qu’à ce moment, l’existence et la dénomination du lieu-dit est déjà une chose bien acquise. Par après, FRAGNEE est cité fréquemment au Moyen-Age, notamment dans des documents concernant la cathédrale Saint-Lambert ou l’abbaye du Val-Benoît. Toutefois, il s’écrivait autrement et de façon variable selon les auteurs et les époques. C’est ainsi qu’on trouve, par exemple, FRANGEIS, FRAIGNEEZ, FRAIGNEE,… avec, parfois, la précision “DEHORS LIEGE”.

Avant les fusions de communes (1977), COINTE relevait de deux communes différentes : LIEGE et OUGREE, la place du Batty marquant le début de cette dernière. Je prendrai ici, en considération, l’ex-COINTE/LIEGE uniquement. Jadis, et jusqu’à la Révolution française, la zone “liégeoise” de Cointe et l’essentiel de ce que nous appelons aujourd’hui Fragnée formait un tout. Indépendant de la ville de Liège et faisant partie du domaine de la cathédrale Saint-Lambert, c’était la SEIGNEURIE DE FRAGNEE. Ainsi, Cointois et Fragneurois, sommes-nous plus que des voisins , nous sommes des frères issus d’une même origine.

Tant que subsista la Seigneurie de Fragnée, et encore au 19ème siècle, nous avions bien des choses en commun. Nous relevions d’une même paroisse, Sainte-Véronique. Ensuite, la paroisse Sainte-Marie ayant vu le jour en 1869, Cointe en fit partie jusqu’à la création de la paroisse Notre-Dame de Lourdes, à Cointe (1911). Toutefois, Cointe bénéficia bien plus tôt d’une chapelle. Dédiée à la Vierge et à Saint-Mathieu, avant de l’être à Saint-Maur, la chapelle de Cointe remonte, dans ses origines, au début du XVème siècle. On l’appelait aussi chapelle de l’ermitage de Fragnée… Quant à Fragnée d’aujourd’hui, il faut attendre 1649 pour qu’il dispose d’une chapelle : la chapelle du Paradis, située là où le quai de Rome fait angle avec la rue de Fragnée. A la différence de Saint-Maur, toujours debout, cet oratoire a été démoli en 1881.

Pour une part c’étaient les mêmes voies de communication qui, venues de la plaine (ou l’inverse !) se continuaient sur le plateau, après avoir escaladé la colline. Ainsi – nous en reparlerons plus loin – le Grand Jonckeu, ou celles qui, aujourd’hui coupées par le chemin de fer, sont devenues les rues Bovy/Albert Mockel et Lesoinne/Saint-Maur. On constate que de mêmes grands propriétaires possédaient des terres à l’emplacement tant de Cointe que de Fragnée actuels : ainsi, sous l’Ancien Régime, l’abbaye du Val-Benoît, la famille de ROSEN après la Révolution, Maximilien LESOINNE, parmi d’autres. Des cotillages, des vergers, des houblonnières se rencontraient également là où nous parlons maintenant de Cointe et de Fragnée. La vigne, quant à elle, n’était guère présente dans la Seigneurie de Fragnée, mais recherchait des coteaux mieux exposés, tels ceux du Petit-Bourgogne à Sclessin. Autre “apanage” commun, la houillerie et l’exploitation des “fosses” de charbon.

Au début du 20ème siècle, l’EXPOSITION UNIVERSELLE de 1905, se situa partiellement à Cointe-Liège et Cointe-Sclessin (ensemble, sur 19 ha) et à Fragnée (sur 4 ha). Aujourd’hui encore, nous appartenons au même Commissariat de Police (3ème Division). Cependant, à partir du 19ème siècle, les deux quartiers commencent à connaître des destinées différentes.
Le premier et le plus fondamental élément de rupture fut la création du chemin de fer (1842), qui coupa littéralement la plaine de Fragnée des escarpements de Cointe. Ensuite, Fragnée connaîtra un important développement économique et urbain, lié partiellement à la présence de la gare. En 1866, et dans les années suivantes, toute une série de rues nouvelles, bien rectilignes, quadrilleront Fragnée. Peu après, l’église Sainte-Marie fut construite ; sa consécration date de 1874.

Cointe, pour sa part, verra se tracer (vers 1885), l’avenue de l’Observatoire, mais l’église du Sacré-Cœur et de Notre-Dame de Lourdes (dite Basilique de Cointe) ne sera édifiée que dans l’entre-deux-guerres, de même que le Mémorial Interallié. Fragnée sera doté de toute une série de “grandes” écoles, secondaires et supérieures, appartenant à tous les réseaux. Dans l’ordre chronologique de leur établissement :

    • l’Ecole Normale des Rivageois, inaugurée en 1874. Elle est devenue assez récemment l’Athénée Royal et l’Institut d’Enseignement Supérieur Pédagogique de l’Etat.
    • l’Ecole Supérieure de Commerce Sainte-Marie (enseignement libre), rue de Harlez, en 1908.
    • l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC) (enseignement privé), installée rue Sohet, depuis 1914.
    • la Faculté des Sciences Appliquées de l’Université (enseignement de l’Etat), établie au Val-Benoît dans l’entre-deux-guerres.
    • enfin, l’Institut Communal des Arts Décoratifs et Industriels (ICADI), rue de Fragnée, postérieurement à la seconde guerre mondiale.

Cointe rétorquera qu’il possède l’Institut d’Astrophysique depuis 1882. D’accord, mais c’est l’ancien Sclessin…

L’Exposition de 1905 a eu des conséquences fort différentes à Cointe et à Fragnée. Pour Cointe, c’est l’établissement de la Plaine des Sports et le tracé
de la partie sud du boulevard Gustave Kleyer (appelé d’abord boulevard de Cointe). Fragnée a été bien plus marqué par l’Exposition :

    • régularisation du cours de la Meuse et construction du pont de Fragnée, dit aussi “Pont de l’Exposition” (à la place des seuls “passages d’eau” antérieurs, sinon le Pont du Val-Benoît qui, lui, date de 1842).
    • démolition de bien des maisons vétustes au quai de Rome (quai de Fragnée). Celles-ci furent remplacées par de splendides maisons bourgeoises, témoignages de l’essor économique liégeois d’alors.
    • création de l’avenue de l’Exposition (aujourd’hui avenue Emile Digneffe), qui sera par la suite, elle aussi, bordée de fort belles maisons.

Quels changements dans la physionomie de ce quartier entre 1900 et 1914 !

Le choc suivant sera dû à la phase terminale de la seconde guerre mondiale. Bombardements des Alliés et V1 et V2 allemands n’ont pas plus épargné Cointe que Fragnée, hélas ! De part et d’autre, les victimes humaines furent nombreuses ; les destructions, considérables. Toutefois, les suites furent très différentes. Quand il s’agit de reconstruire à Fragnée, et plus particulièrement au quai de Rome, un phénomène nouveau d’urbanisme se développa sur une énorme échelle : des promoteurs rachetèrent en masse les maisons sinistrées et y élevèrent des buildings. Dans une très large mesure, une population, anciennement étrangère au quartier, s’y installa.

Dans la ville de Liège, avant 1940, rares étaient les buildings ; c’est Fragnée qui lança – si on peut dire – la mode de ce type de construction. Par ailleurs, ces grands et très hauts immeubles masquèrent complètement la merveilleuse vue, que de la Meuse, on avait sur les collines bordant le fleuve. C’est bien triste !… Le paysage est complètement défiguré.

Les années récentes ? Les voies rapides, la construction de la Cité Administrative (rue Paradis) ont encore modifié le visage de Fragnée. Cointe, pour sa part, paye maintenant un lourd tribut au trafic moderne, tout le bas de l’avenue de l’Observatoire ayant été sacrifié à la liaison E25-E40.

Venons-en maintenant à la promenade qui fait plus particulièrement l’objet de cette petite communication. Nous allons suivre un document conservé aux Archives de l’Etat (Cour de Justice de Fragnée, registre 16 (1712-1742), folios 122 à 123 v°). Il est daté de 1734 et intitulé CERQUEMENAGE. En ancien français, ce terme signifiait “bornage et/ou recherche de bornes anciennes”. Dans le cas qui nous occupe, c’est plutôt une inspection des chemins ; elle a été faite à la demande de l’autorité responsable. Ce texte est bien évocateur… d’autant plus que le même dépôt conserve une carte (sommaire, il est vrai) de la même époque, peut-être établie pour appuyer le cerquemenage.

© Juliette Noël

Me basant sur ce dessin, j’ai dressé le plan repris ci-dessus. Il donne le tracé approximatif des chemins anciens, auquel est superposé celui des rues actuelles qui en ont pris la suite ; les chemins anciens aujourd’hui disparus et les rues et voies de communication de création contemporaine.

Suivez sur cette carte l’itinéraire des vérificateurs. Je vous donne l’essentiel du texte, dans l’orthographe de l’époque. J’ai toutefois ajouté des signes de ponctuation et certains accents. J’ai créé aussi des paragraphes, pour rendre plus compréhensible le déroulement du circuit. Je n’ai pas repris ce qui est dit de la largeur des chemins. Vous trouverez, si nécessaire, à quoi correspondent aujourd’hui, les mentions du XVIIIème siècle.

“CERQUEMENAGE ET RECORD.

L’an mille sept cent trente quattre, du mois de juillet, le treizième jour, pardevant nous la Cour et Justice de Fraignée, spécialement assemblée,… comparut personnellement noble seigneur Jean-Antoine de Libert de Flémalle, chevalier du Saint Empire et grand bailli de Messeigneurs du très illustre chapitre cathédral de Liège, lequel ensuitte d’une Ordonnance et Recès de Messeigneurs les Directeurs des affaires de la très illustre Eglise Cathédrale de Liège… requis de nous ladite justice de procéder à un cerquemenage général des chemins de ladite hauteur et communauté…

Premier avons commencé au Rivage de Moeuse où tend (= où débute) la voie appelée au présent la ruelle des Hours (rue Paradis), qui tend (= qui longe) le long de la juridiction d’Avroy jusqu’à la voie du Grand Jonckeux (Ce chemin important venait de loin. Il prenait naissance vers le coin des rues Saint-Gilles et Louvrex actuelles. Son tracé était rien moins que rectiligne. Au-delà de Sainte-Véronique et du couvent des Guillemins, il pénétrait sur le territoire de la Seigneurie de Fragnée. Nous en retrouvons des vestiges impasse et rue Jonckeu. Il quittait alors la plaine pour suivre un tracé assez proche d’une partie de la rue Mandeville actuelle). Etant arrivé dans la voie dudit Grand Jonckeux avons trouvé une autre voie qui tend (= qui va) à la tour de Scorgne…et montant plus avant dans la voie vers la Fleur de Lys (la tour de Scorgne et la Fleur de Lys étaient situés dans les parages de l’actuelle avenue de l’Observatoire, là où s’élèvent les grands buildings ).

Etant parvenu à un héritage (= un bien) appartenant à la veuve du sieur Pannée (= Paneye, d’où la rue Panaye actuelle) et autres de la juridiction d’Avroy…jusqu’au coin du bien de la Fleur de Lys…où, étant parvenu, avons repris la piedsente (= le sentier) qui tend sur Quinte…praticable à pied et à cheval. Etant arrivé sur Quinte aux Tilleux (= tilleuls) avons trouvé une piedsente allant en Badare (la ruelle Badare, c’est plus ou moins l’emplacement de la rue des Jonquilles et de la rue Constantin le Paige) appelée présentement Saint-Maur… qui aboutit à la voie de Saint-Maur, qui se rend au milieu de Fraignée.

Remontant vers le puit, qui est au-dessus de Saint-Maur…avons trouvé un chemin ou piedsente remontant sur Quinte… item (= de même) proche des Tilleux sur Quinte est une autre voie se rendant à la tour de Monsieur de Rosen…aboutissant au Jonckeux. Item dudit Quinte, avons continué le chemin Destreau (GOBERT se contente, à DESTREAU, d’écrire “chemin entre Cointe et la Meuse, à proximité du monastère du Val-Benoît”), laissant à droite partie de l’endroit de Quinte confinant avec la juridiction de Sclessin, dont on n’a pas scu discerner aucune borne. Et poursuivant ledit chemin Destreau jusqu’à la Moeuse… laissant, à gauche à l’entrée, le chemin appelé présentement la Cheravoie (rue du Chera), qui conduit droit à la porte de devant du monastère du Val-Benoît.

rue des Cailloux © mapio.net

En outre, poursuivant ledit chemin Destreau, l’avons trouvé à la descente remplie de broussailles et impraticable, pour lequel défaut le seigneur notre officier (= celui qui est investi d’une charge, d’un office”) at demandé enseignement (= ordre)… de le rendre praticable, ce qu’avons accordé…(il s’agit probablement de ce que le plan du 18ème siècle appelle “la piedsente des Sarts”, en notant qu’elle est bouchée. Ce serait donc aujourd’hui la ruelle des Cailloux et la rue des Hirondelles).

Etant parvenu à la Moeuse, avons trouvé ledit chemin ou piedsente… jusqu’au coin de la muraille dudit monastère du Val-Benoît, où il y a une image (= probablement une statue ou un bas-relief) de la Vierge, au coin de laquelle il se trouve un chemin qui entre dans le monastère à porte cochère… traversant la cour dudit monastère, où il y a un grand et vieux tilleux et de là se rendant à la porte de devant aboutissant au Cheravoie.

Aiant poursuivi le long de la Moeuse, depuis ladite image jusqu’au coin de la muraille dudit Val-Benoît vers Liège, avons trouvé une piedsente aboutissant à un endroit nommé le Poncay, où autrefois la bache (= la barque) abordait et au présent une nake ou nasselle à passer hommes et chevaux, laquelle piedsente ou voie continuant le long de la muraille du Val-Benoît vers le Pellé Thier… au bout de laquelle il y a un fossé et des pieux plantez, empèchant de passer à cheval et en voiture, pour quel obstacle le seigneur notre officier et demandé enseignement de les faire ôter et arracher, ce qu’avons accordé…

De là, avons trouvé une voie tendant aux Marets vers le Jonckeux… Item, une autre voie tendant à la chapelle de Fraignée, appelée la Ruelle du Paradis (la ruelle du Paradis est l’ancien chemin de Liège à Huy. Aujourd’hui, il forme d’abord la rue Ernest Solvay, puis la place du Général Leman, et enfin et surtout, la rue de Fragnée). Etant parvenu le long de ladite voie… avons trouvé une piedsente qui tend du Maret à la Moeuse ( il s’agit de la rue du Vieux-Mayeur)… Et puis continuant ledit chemin de Paradis, avons trouvé une voie traversant ladite terre du Val-Benoît, appelée la ruelle du Dickay (la rue du Dickay, c’est aujourd’hui la rue Lesoinne et la rue Saint-Maur, qui la prolonge de l’autre côté du chemin de fer), qui tend en droite ligne à Saint-Maur…

Et finalement, étant arrivé à laditte chapelle de Fraignée appelée communément la chapelle du Paradis, avons trouvé une piedsente le long de la Moeuse, tendant (= allant) depuis un bout de la juridiction jusqu’à l’autre (actuellement le quai de Rome), à passer à pied et à cheval. Là même, ledit seigneur Grand baillif de Libert at demandé copie authentique du prémis, pour en user ainsi et comme il trouvera de droit convenable…

A quoi ressemblait le paysage ? Comment le sol était-il occupé ? Pour 1827 , un plan cadastral va nous le dire. Mon étude concerne la paroisse Sainte-Marie actuelle. Celle-ci est délimitée ainsi : le côté gauche de la rue des Guillemins (numéros impairs) ; la place des Guillemins et la gare ; puis la traversée des voies de chemin de fer ; la rue Mandeville ; la rue Marcel Thiry ; la retraversée des voies du chemin de fer ; la rue Ernest Solvay ; le côté droit de la rue de la Canonnerie c.à.d. la limite de Liège et de Sclessin. De là, le retour vers la ville par le quai Banning et le quai de Rome, puis le côté droit de l’avenue Blonden (numéros pairs). Nous retrouvons alors la rue des Guillemins: la boucle est bouclée.

Voilà comment cette étendue était répartie :

    • seulement 5% de maisons, bâtiments et cours,
    • mais à peu près 42% de cotillages (sorte de jardins maraîchers),
    • 17% de houblonnières,
    • 12% de prés et pâtures,
    • 10% de vergers,
    • 10% de jardins,
    • 2% de pépinières et d’arbustes,
    • 2% de divers (jardins d’agrément, mares et pièces d’eau, bâtiments commerciaux et industriels…)

Quelle métamorphose !”

Juliette NOEL

  • image en tête de l’article : Place de Fragnée (auj. Place Général Leman) ©histoiresdeliege.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.