WUIDAR : Sans titre (1987, Artothèque, Lg)

WUIDAR Léon, Sans titre
(série “Sept abstraits construits”)
(sérigraphie, 62 x 52 cm, 1987)

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Léon Wuidar © Librairie Pax

Léon WUIDAR (né en 1938) est un artiste multiple : peintre, graveur, dessinateur, illustrateur de livres… Très attiré par l’architecture, persuadé de la complicité entre l’architecte et le plasticien, il réalise de nombreuses intégrations pour divers édifices publics (restaurant universitaire du Sart-Tilman, lambris émaillés au CHU à Liège et dans une crèche à Paris, grille en façade du Centre administratif du MET à Namur…). Si les compositions de Léon Wuidar reposent sur l’ordonnance des formes géométriques, des lignes et des couleurs, leur structure interne est stimulée par une dynamique empruntée aux jeux de mots (le cadavre exquis le passionne), aux jeux de formes (le Tangram chinois, les anciens almanachs sans textes), à la conception d’objets de tradition artisanale. (d’après MUSEEROPS.BE)

Sérigraphie issue d’un recueil collectif intitulé “Sept abstraits construits” rassemblant des estampes de Marcel-Louis Baugniet, Jo Delahaut, Jean-Pierre Husquinet, Jean-Pierre Maury, Victor Noël, Luc Peire et Léon Wuidar (imprimeur et éditeur : Heads & Legs, Liège). Lors de sa parution, en novembre 1987, le recueil complet fut présenté à la Galerie Excentric à Liège dans le cadre d’une exposition intitulée “Constructivistes Belges”. (d’après CENTREDELAGRAVURE.BE)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Léon Wuidar ; Librairie Pax | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

ROMAGNE : L’envolée (s.d., Artothèque, Lg)

ROMAGNE Laurie-Anne, L’envolée
(photographie, gomme bichromatée, 21 x 29,7 cm, s.d.)

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Née en 1990 à Ploemeur en Bretagne, Laurie-Anne ROMAGNE réside actuellement à Liège. Elle a pratiqué la photographie d’abord de manière autodidacte, puis elle a quitté la France pour la Belgique, afin de réaliser trois années d’études de photographie à l’Ecole supérieure des Arts Saint-Luc à Liège.

Diplômée photographe, elle est aujourd’hui spécialisée dans la photographie d’auteur, et réalise des commandes photographiques diverses aussi bien pour des entreprises que pour des particuliers. Son travail est intimiste, elle nous emmène vers un univers poétique et introspectif. Éclectique, elle pratique le numérique, l’argentique, mais aussi la gomme bichromatée, technique d’impression inventée dans la seconde moitié du XIXe siècle à partir d’un mélange de gomme arabique, d’eau, de pigments et de bichromate de potassium. Composition d’image obtenue par la superposition successive de plusieurs couches colorées exposées, rincées et séchées plusieurs fois, ce procédé minutieux et répétitif, lent et artisanal, débouche sur des résultats à chaque fois uniques, impossibles à reproduire à l’identique, d’une matière granuleuse et d’apparence picturale.

Cette impression photographique est réalisée par la technique de la gomme bichromatée. Cette manière de faire, très délicate, permet un rendu pictural. Ainsi, la nuée d’oiseaux dans le ciel semble réalisée au crayon, tant le grain du papier se donne à voir.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : portrait © Laurie-Anne Romagne ; logo St-Luc © RTN STUDIO | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

DELAHAUT : Sans titre (1987, Artothèque, Lg)

DELAHAUT Jo, Sans titre 
(sérigraphie, 60 x 50 cm, 1987)

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Jo Delahaut chez lui à Evere (ca 1990) © Jacques Evrard

Premier abstrait géométrique en Belgique après 1945, Jo DELAHAUT (1911-1992) rejoint aussi, par l’absolue contention formelle de son œuvre, la nouvelle peinture américaine des années soixante (courant hard edge). Après des cours de dessin à l’Académie des Beaux-Arts de Liège (1928-1934), il est licencié en histoire de l’art de l’Université de Liège (1935) et docteur en 1939 (“Le néo-classicisme en Belgique”). En 1954, il signe avec Bury, Elno et Séaux le manifeste du Spatialisme : la couleur doit émerger du plan pour imprégner l’espace même de la vie. (d’après Brayer, Marie-Ange, in BALAT.KIKIRPA.BE)

Sérigraphie issue d’un recueil collectif intitulé “Sept abstraits construits” rassemblant des estampes de Marcel-Louis Baugniet, Jo Delahaut, Jean-Pierre Husquinet, Jean-Pierre Maury, Victor Noël, Luc Peire et Léon Wuidar (imprimeur et éditeur : Heads & Legs, Liège). Lors de sa parution, en novembre 1987, le recueil complet fut présenté à la Galerie Excentric à Liège dans le cadre d’une exposition intitulée “Constructivistes Belges”. Cette contribution de Jo Delahaut illustre bien le travail sur les formes et les couleurs de l’artiste, magnifié par les aplats impeccables permis par la sérigraphie. (d’après Centre de la Gravure et de l’Image imprimée)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jo Delahaut ; Jacques Evrard | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

MOREAU : Le tourbillon (Jules et Jim, 1962)

“En 1962, lorsque Jules et Jim sort dans les salles obscures, Jeanne Moreau (1928-2017) est déjà une actrice reconnue de ses pairs et adulée par le public grâce à aux films de Louis Malle Ascenseur pour l’échafaud, Les Amants et celui de Roger Vadim Les Liaisons dangereuses.

Rencontré quatre ans plus tôt à Cannes, François Truffaut lui offre un rôle à son image, celui de Catherine, une femme résolument libre et moderne, amoureuse de deux hommes à la fois, Jules et Jim, un Autrichien et un Français, sur fond de Première Guerre mondiale. Ce long-métrage, pièce maîtresse de la Nouvelle vague, connu à travers le monde entier, a donné naissance à la scène culte où les trois protagonistes font la course sur une passerelle. Jeanne Moreau est alors habillée en garçon, coiffée d’une large casquette, habillée d’un pull lâche et arborant une fine moustache dessinée.

Le film, au succès international, marque par ailleurs les débuts de l’icône du 7e art dans la chanson avec le célèbre morceau “Le Tourbillon“, repris par Vanessa Paradis en 1995 en ouverture du festival de Cannes en hommage à Jeanne Moreau alors présidente du jury”. [RTBF.BE/CULTURE] :


Fais-moi ton cinéma…

YOURCENAR : textes

© Bernhard de Grendel

[…] Je condamne l’ignorance qui règne en ce moment dans les démocraties aussi bien que dans les régimes totalitaires. Cette ignorance est si forte, souvent si totale, qu’on la dirait voulue par le système, sinon par le régime. J’ai souvent réfléchi à ce que pourrait être l’éducation de l’enfant.
Je pense qu’il faudrait des études de base, très simples, où l’enfant apprendrait qu’il existe au sein de l’univers, sur une planète dont il devra plus tard ménager les ressources, qu’il dépend de l’air, de l’eau, de tous les êtres vivants, et que la moindre erreur ou la moindre violence risque de tout détruire.
Il apprendrait que les hommes se sont entre-tués dans des guerres qui n’ont jamais fait que produire d’autres guerres, et que chaque pays arrange son histoire, mensongèrement, de façon à flatter son orgueil.
On lui apprendrait assez du passé pour qu’il se sente relié aux hommes qui l’ont précédé, pour qu’il les admire là où ils méritent de l’être, sans s’en faire des idoles, non plus que du présent ou d’un hypothétique avenir.
On essaierait de le familiariser à la fois avec les livres et les choses ; il saurait le nom des plantes, il connaîtrait les animaux sans se livrer aux hideuses vivisections imposées aux enfants et aux très jeunes adolescents sous prétexte de biologie ; il apprendrait à donner les premiers soins aux blessés ; son éducation sexuelle comprendrait la présence à un accouchement, son éducation mentale la vue des grands malades et des morts.
On lui donnerait aussi les simples notions de morale sans laquelle la vie en société est impossible, instruction que les écoles élémentaires et moyennes n’osent plus donner dans ce pays.
En matière de religion, on ne lui imposerait aucune pratique ou aucun dogme, mais on lui dirait quelque chose de toutes les grandes religions du monde, et surtout de celle du pays où il se trouve, pour éveiller en lui le respect et détruire d’avance certains odieux préjugés.
On lui apprendrait à aimer le travail quand le travail est utile, et à ne pas se laisser prendre à l’imposture publicitaire, en commençant par celle qui lui vante des friandises plus ou moins frelatées, en lui préparant des caries et des diabètes futurs.
Il y a certainement un moyen de parler aux enfants de choses véritablement importantes plus tôt qu’on ne le fait…

YOURCENAR Marguerite, Les yeux ouverts (Paris : Le Centurion, 1980)


EAN 9782253028253

“Dans les entretiens qu’elle avait accordés à Matthieu Galey, Marguerite Yourcenar (1903-1987, de son vrai nom Marguerite Cleenewerck de Crayencour), qui fut la première femme à entrer sous la Coupole, retraçait  l’itinéraire d’une existence voyageuse et mouvementée, de son enfance flamande, avant la guerre de 1914, auprès d’un père d’exception, jusqu’à sa retraite des Monts-Déserts, sur la côte Est des Etats-Unis.
Même au cœur du quotidien, elle avait le don d’élever le débat et de replacer les êtres, les événements, les circonstances dans une perspective à la mesure de l’humain.
Sans réticence, avec la simplicité d’une âme sereine et l’expérience d’une sagesse conquise, intéressée par tous les aspects du monde, elle le contemplait les yeux ouverts. Regard, sentiment, action, jugement, réflexion, tout reste exemplaire dans le portrait que l’écrivain a laissé d’elle-même dans ce livre.” [LIVREDEPOCHE.COM]


Lisons encore…

RASSINFOSSE, Jean-Louis (né en 1952)

Jean-Louis Rassinfosse © D.R.

Le jazz belge n’a jamais manqué de cuivres. Par contre, il fut un temps où, pour trouver une rythmique solide et efficace, il fallait souvent chercher en dehors de nos frontières. Jean-Louis Rassinfosse fut le premier représentant d’une nouvelle et prestigieuse génération de bassistes tous azimuts (du coup de pouce électrique de Michel Hatzigeorgiou ou Benoît Vanderstraeten au profond traditionalisme de Philippe Aerts, Hein Van de Geyn ou Sal La Rocca).

Né à Bruxelles en 1952, il commence à jouer de la guitare au début des années 60. Dès cette époque (où le yé-yé est roi), le jazz l’intrigue et l’intéresse. Il décide bientôt de passer de la guitare à un instrument qui le fascine: la contrebasse. Il s’associe d’abord à des “dixielanders” (André Knappen, Pol Closset…) puis rencontre Charles Loos et commence à travailler avec lui (1975), un jazz plus moderne.

Il devient un bassiste apprécié de visiteurs de marque comme Bill Coleman, Slide Hampton, Sal Nistico ou Carmel Jones. Il commence à voyager et, lors d’un engagement au Festival d’Antibes-Juan-Les-Pins, il travaille dans une espèce d’orchestre-maison chargé d’animer les jams post-festival. Il accompagne ainsi des musiciens comme Martial Solal ou Sam Rivers. C’est également à cette époque que Rassinfosse fait la rencontre, décisive, de Chet Baker dont il sera pendant plus de dix ans un des partenaires privilégiés. En 1976, il accompagne Chet lors d’une tournée en Italie et en Sicile : il goûte pour la première fois aux charmes (et à la profondeur) du jazz intimiste que dégage le trio sans batterie du trompettiste. Chet Baker apprécie le travail de Rassinfosse et plusieurs albums scelleront leur collaboration.

De retour en Belgique, Jean-Louis Rassinfosse devient un des bassistes les plus actifs de la scène belge, avec Roger Vanhaverbeke et Freddie Deronde. Il travaille avec Sadi, Etienne Verschueren, Jacques Pelzer, Philip Catherine, Michel Herr, Richard Rousselet, Bruno Castellucci, etc. A l’occasion, il accompagne – souvent avec Félix Simtaine – des musiciens comme Chet Baker, Tete Montoliu, Pepper Adams, Kay Winding, etc. Après avoir enregistré avec Chet Baker un premier disque (“Two A Day”), il le suit à nouveau en tournée (1979).

Parmi les autres participants à ce périple européen, qui durera plus d’un an, figurent le pianiste Horace Parlan et le guitariste Doug Raney. Ce voyage assied la réputation de Rassinfosse qui, à son retour, devient omniprésent sur la scène belge, jouant et enregistrant dans les orchestres les plus marquants de l’époque (Act Big Band, Saxo 1000, Loos-Badolato Quintet) ainsi qu’aux côtés de Paolo Radoni, John Ruocco, Richard Rousselet, Steve Houben, Dennis Luxion, Jack van Poil, Toots Thielemans, etc.

Jean-Louis Rassinfosse © Saskia Vanderstichele

Il fait également ses débuts dans l’enseignement, au sein du fameux “Séminaire de Jazz” du Conservatoire de Liège et il participe aux activités des “Lundis d’Hortense” dont il est un des membres fondateurs. En 1983, il forme un trio à son nom avec Dennis Luxion et Fabien Degryse et entame une longue série de concerts en Europe avec Chet Baker et Philip Catherine d’une part, avec Philip Catherine et Aldo Romano d’autre part.

Il se produit aussi au Zaïre (aujourd’hui RDC) avec Rousselet et Herr (1984 et 1986), au Festival de jazz de Singapour ( 1985) et participe à la tournée européenne de Philly Joe Joncs et Clifford Jordan. Il joue en Espagne avec Deborah Brown (1987), au Zaïre et au Bénin avec Charles Loos, tandis qu’en Belgique, il continue à accompagner en free-lance les musiciens de passage (Barney Wilen, Michel Petrucciani, George Coleman, Joe Lovano, Bob Mover, Sal Nistico, etc.) comme les Belges (Jacques Pelzer, Jean Linsman mais aussi les jeunes Pierre Bernard, Phil Abraham, Dré Pallemaerts, Diedrick Wissels, etc).

Il s’associe au vibraphoniste américain Dave Pike et au pianiste Klaus Ignatzek avec lequel il accompagne Joe Henderson. Entretemps, après l’expérience du “Séminaire”, il poursuit son activité pédagogique lors de différents stages d’été (Dworp, Floreffe, etc.) ainsi qu’au Conservatoire de Bruxelles.

La notice biographique d’un bassiste ou d’un batteur se réduit le plus souvent à l’énoncé, quelque peu fastidieux,  des musiciens qu’ils 0nt accompagnés. Jean Louis Rassinfosse mérite mieux que ce catalogue : musicien lucide et intelligent, il est non seulement un des grands solistes des années 70-80, profondément ancré dans la tradition, mais ouvert aux nouvelles émergences du jazz, comme en témoigne son travail dans un trio avec Eric Legnini et Stephane Galland.

Il reste aussi un amoureux du jazz, soucieux de sa diffusion, un grand “écouteur” (capable aujourd’hui encore d’apprécier Jimmy Blanton comme Scott La Faro, Red Mitchell, Niels Pedersen ou John Patitucci) et un musicien conscient des dimensions humaines du jazz : “(…) Ce qui me paraît important, c’est le sens «démocratique» du jazz (…), une des seules musiques de ce monde, qui approche la démocratie : les individus sont importants mais aussi le groupe qui est plus que la somme des individus. Chacun a un temps de parole, chacun a le droit d’être écouté par les autres. (…). Dans le jazz, chaque instrument a sa liberté dans la contrainte, a la liberté de ses moyens, et la contrainte est la même pour tout le monde…” (extrait d’une interview publiée dans le Jazz in Time n° 5, en 1989).

d’après Jean-Pol SCHROEDER

Il fait actuellement partie de différents groupes dont le trio L’Âme des poètes, le duo avec le pianiste classique Jean-Philippe Collard-Neven, le quintette de Bart Quartier, l’European Swing trio, le trio avec John Ruocco et Félix Simtaine, le trio de Claudio Roditi avec le pianiste allemand Klaus Ignatzek, Jordi Rossy, Gustavo Bergalli, et la regrettée chanteuse roumaine Anca Parghel. Il a enregistré sous son nom l’album “Crossworlds” qui réunit ses deux groupes phares : L’Âme des poètes et le quintette de Klaus Ignatzek. D’autre part, ses talents d’humoriste sont mis en valeur dans un spectacle parodique, “Le Reliquaire des Braves”, et dans sa collaboration à l’écriture des deux derniers spectacles de la “Framboise Frivole“.

[source : JAZZINBELGIUM.BE]


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : D.R., Saskia Vanderstichele | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

LALLEMAND, Pol Sadi dit SADI (1927-2009)

Sadi © J.Knaepen

Sadi est né à Andenne le 23 octobre 1927. Chanteur, bongoïste, showman, arrangeur-compositeur, «Fats» Sadi Lallemand, alias Sadi, fut surtout le premier Européen à s’imposer comme vibraphoniste. Il fait partie de cette poignée de musiciens belges connus dans le monde entier. Sadi affronte le public dès l’âge de neuf ans : avec l’aide de son père, il a mis au point un numéro de music-hall dans lequel il joue du xylophone. C’est vers 1938 qu’il découvre le jazz, à travers les disques de Louis Armstrong. Enthousiasmé, il essaie d’adapter les phrases d’Armstrong à son instrument, mais il comprend rapidement que, s’il veut arriver à un résultat valable, il lui faut faire l’acquisition d’un vibraphone.

Entretemps, il a découvert les enregistrements de Lionel Hampton auquel il va s’identifier pendant quelques années. C’est ainsi qu’en 1941, à l’âge de quatorze ans, Sadi est un des premiers musiciens belges, sinon le premier, à adopter le vibraphone comme instrument principal. Pendant l’Occupation, il s’applique à domestiquer son instrument, en parfait autodidacte, tout en continuant à collectionner les 78 tours de Hampton. De sorte que, à la Libération, c’est un musicien d’un niveau plus qu’honorable qui fait son apparition dans le monde du jazz belge. Devenu professionnel, il joue pour les Américains ; il a monté son propre combo, le Sadi ‘s Hot Five dans lequel il engage bientôt un jeune pianiste, Jean Fanis, qui sera, bien des années plus tard, un de ses fidèles compagnons de route.

Il part ensuite pour Bruxelles où il retrouve Raoul Faisant. Celui-ci l’avait entendu jouer du xylophone quelques années auparavant et lui avait dit qu’il l’engagerait dès qu’il saurait jouer du vibraphone ! Sadi habite quelques mois chez les Faisant (qui hébergent également René Thomas) et il parfait son éducation musicale au contact de celui qu’il appellera toujours “Le Père”. A cette époque, Sadi, qui travaille aussi avec le pianiste Vicky Thunus, est déjà un musicien coté et le périodique “Jazz” parle de lui dès 1945 comme du “Hampton belge”. En 1946, il suit Faisant à Liège et joue avec lui ; en même temps, il se mêle de plus en plus à une bande d’étudiants fous de jazz (Jacques Pelzer, Bobby Jaspar,… ) en train de devenir la coqueluche de la ville.

Sadi est bientôt membre à part entière des Bob-Shots, jouant du vibraphone (mais aussi du piano de temps à autre) sans négliger à l’occasion de chanter l’un ou l’autre thème, son plus grand plaisir étant de pasticher Louis Armstrong ou Fats Waller, comme en témoigne un acétate récemment redécouvert. Les membres des Bob-Shots étant encore étudiants pour la plupart, Sadi ne peut se contenter de ce seul orchestre et il travaille parallèlement avec Vicky Thunus, Gus Deloof, Raoul Faisant, René Thomas, etc. un peu partout en Belgique et aux alentours. Mais c’est au sein des Bob-Shots qu’il se sent vraiment chez lui ; c’est avec eux qu’il reçoit, en 1947, le choc du be-bop !

Stupéfaction, sur certains des disques de Parker et de Gillespie, on entend un vibraphoniste et quel vibraphoniste ! Milt Jackson séduit presque immédiatement Sadi. Comme Pelzer s’attaque à la tâche épuisante (mais passionnante !) de comprendre et de reproduire les chorus du Bird, Sadi suit à la trace la moindre idée de Milt Jackson, partageant avec ses compagnons le mérite d’avoir été un des premiers Européens à oser s’attaquer au bop : c’est la période de l’Océan (club où se produisaient les Bob-Shots version bop). Hélas, l’ère des Bob-Shots touche à sa fin, et la musique qu’ils jouent désormais ne plait pas à tout le monde, c’est le moins qu’on puisse dire.

En 1949, Sadi se produira encore en leur compagnie (avec Franey Boland au piano) au Festival de Paris, au même programme que Charlie Parker et Miles Davis, et il enregistre quelques 78 tours qui permettent de se faire une idée de la richesse et de la fluidité auxquelles était parvenu son jeu dès avant 1950. Mais, en réalité, les Bob-Shots n’existent déjà plus en tant qu’orchestre régulier. Sadi joue surtout en Allemagne, avec Thunus notamment, une musique qui n’a plus grand chose à voir avec le jazz et moins encore avec le bop. L’éphémère popularité du jazz, suite à la Libération, n’est déjà plus qu’un souvenir.

En 1951, Sadi part pour Paris, espérant pouvoir s’y consacrer au jazz, comme Bobby Jaspar et Benoît Quersin quelque temps auparavant. Ses débuts dans la capitale française seront plutôt difficiles : le vibraphone n’est pas le genre d’instrument qu’on transbahute sans problèmes d’une jam à l’autre, là où se font et se défont les amitiés et les contrats. Sadi se retrouve isolé et sans travail. Il finit par trouver un engagement dans un orchestre “typique”, mais pour y jouer des bongos. Il a néanmoins un pied dans l’étrier et, en 1952, il entre dans la formation d’Henri Renaud au Boeuf sur le Toit, cette fois comme vibraphoniste.

Petit à petit, il s’intègre au milieu du jazz parisien et, en avril 1953, il est appelé par Django Reinhardt pour une séance d’enregistrement (qui sera en fait la dernière du grand guitariste, mort quelques semaines plus tard). La même année, il travaille au fameux Ringside, lieu de passage des grands jazzmen U.S. Puis il part pour Monte-Carlo avec Jack Dieval ; il y retrouve Bobby Jaspar, revenu en France depuis peu, et il le rejoint dans l’orchestre d’Aimé Barelli pour une longue tournée des villes françaises. C’est le départ d’une période faste. La réputation de Sadi est désormais bien établie : il est le meilleur vibraphoniste européen! Son nom apparaît dans presque tous les numéros de Jazz Hot et il se retrouve premier dans les référendums, catégorie “autres instruments”.

Sadi

Pendant deux ou trois ans, il est de tous les coups, de tous les enregistrements, jouant aux côtés de Martial Solal, Kenny Clarke, Don Byas, Bobby Jaspar, Christian Chevalier, Stéphane Grapelli. Il travaille également dans la formation-laboratoire d’André Hodair et chante dans les Blue Stars, le groupe vocal de Blossom Vearie. En 1955, il monte pour la Rose Rouge un big band hors du commun (avec entre autres Jaspar, JeanLouis Chautemps, Jay Cameron, Roger Guérin) ; big band qui, chose rarissime en Europe, se produit tous les soirs. Cette nouvelle expérience révèle à ceux qui l’ignoraient encore ses qualités de compositeur et d’arrangeur. Sa réputation s’étend désormais jusqu’aux Etats-Unis où son disque obtient quatre étoiles dans la revue Metronome et est publié sous le label Blue Note ; il est classé dans le poll de Down beat.

A la fin des années 50, il joue et enregistre quelques très belles plages avec Lucky Thompson à Cologne et il revient en Belgique, en 1959, pour le premier Festival de Comblain-La-Tour. Mais, de nouveau, les temps changent : Paris voit sa grande époque jazz se terminer peu à peu et le jazz en général se prépare à la chute libre. De plus en plus, les jazzmen doivent se “reconvertir”, dans la variété surtout. En 1961, Sadi quitte Paris et revient à Bruxelles où, peu de temps après, il entre dans l’orchestre d’Henri Segers à la RTB ; il y restera jusqu’à sa dissolution en 1965.

Entretemps, Sadi a renoué avec ses anciens compagnons et a monté un quartette à son nom, avec Jean Fanis, Roger Van Haverbeke et Vivi Mardens ou Al Jones à la batterie. Encore très présent dans les studios d’enregistrement, il grave quelques plages avec un European All Stars (Solal, Mangelsdorff, Goykovich,…), avec Don Byas et en dirigeant également plusieurs séances à son nom. En 1965, il retrouve le temps d’un concert son vieil ami Raoul Faisant, tristement confiné lui aussi dans la variété. Dès 1965, Sadi envisage de monter un show à l’américaine ; ce n’est qu’en 1969 que la RTB diffusera le premier “Sadi Show”. De 1969 à 1974, quatre shows seulement seront montés et Sadi abandonne la partie.

Toujours aux frontières de la variété, il est engagé par Caterina Valente pour une tournée mondiale (Amérique, Afrique, Japon, Russie). Entretemps, il est passé de la RTB à la BRT, dans l’orchestre dirigé par Etienne Verschueren. Il y restera de nombreuses années, participant aux tournées des solistes de l’orchestre. Parallèlement, il garde toujours un quartette qui grave quelques beaux disques. Sur l’un d’eux figure une composition de Sadi qui sera utilisée par Claude Nougaro pour sa chanson “Maîtresse”.

Mais, de plus en plus, la lassitude s’empare de lui. Découragé par le peu d’intérêt que suscite la musique pour laquelle il s’est battu toute sa vie, déçu de la manière dont les pouvoirs publics et les médias négligent le jazz, ébranlé par la mort de son épouse, il se retire tout doucement de la scène, limitant ses apparitions au strict minimum. Lorsqu’il reçoit le questionnaire initial envoyé aux musiciens en préparation de ce dictionnaire, à la question “Quels sont vos projets ? “, il répond amèrement : “Dormir. Cette époque ne me convient plus”. Triste conclusion d’une des trois ou quatre plus brillantes carrières de jazzmen belges.

Il reçoit un Django d’Or en 1996 et est élu “vibraphoniste européen de l’année” en 1998, à l’issue d’un référendum organisé par les radios de la RTBF et de la VRT. Mais il décide néanmoins, cette même année 1998, de ne plus se produire sur scène. Affaibli par la maladie d’Alzheimer, il meurt à l’hôpital de Huy d’une infection nosocomiale, le 20 février 2009.


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations :  J. Knaepen | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

FANTE : Mon chien stupide (CHRISTIAN BOURGOIS, 1987)

FANTE J, Mon chien stupide (1987)

Il était un chien, pas un homme, un simple animal qui en temps voulu deviendrait mon ami, emplirait mon esprit de fierté, de drôlerie et d’absurdités. Il était plus proche de Dieu que je ne le serais jamais, il ne savait ni lire ni écrire, et cela aussi était une bonne chose. C’était un misfit et j’étais un misfit. J’allais me battre et perdre ; lui se battrait et gagnerait…

Lire le livre de John FANTE (1909-1983) – ISBN 2-267-00510-3


Yvan ATTAL a adapté le roman au cinéma en 2019 © studiocanal france

“Henri est en pleine crise de la cinquantaine. Les responsables de ses échecs, de son manque de libido et de son mal de dos ? Sa femme et ses quatre enfants, évidemment ! A l’heure où il fait le bilan critique de sa vie, de toutes les femmes qu’il n’aura plus, des voitures qu’il ne conduira pas, un énorme chien mal élevé et obsédé, décide de s’installer dans la maison, pour son plus grand bonheur mais au grand dam du reste de la famille et surtout de Cécile, sa femme dont l’amour indéfectible commence à se fissurer…”


D’autres incontournables du savoir-lire :

ABRAHAM, Philippe alias Phil Abraham (né en 1962)

Tromboniste et chanteur belge, Phil Abraham s’affirme comme un des meilleurs solistes au trombone. Il maîtrise les différentes formes du jazz grâce à son itinéraire naturel : ayant débuté par le dixieland, il apparaît ensuite (1986) comme un tenant du middle jazz; actuellement il s’exprime dans un style post-bop et touche parfois au style fusion. De plus, c’est un agréable vocaliste au timbre feutré et scat détendu.

Biographie

Cours de piano, de guitare et d’harmonie à l’Académie de La Louvière. A quinze ans, il est au piano dans divers orchestres amateurs, avant de s’initier au trombone. Il joue d’abord avec des musiciens et des groupes de jazz traditionnel : le Retro Jazz Group, Willi Donni, Albert Langue, Claude Luter, Herman Sandy, le Victoria Jazz Band, les Feetwarmers et le Brussels Big Band.

Il se tourne vers le jazz moderne en 1984 au contact de Jacques Pelzer, Jean-Louis Rassinfosse, Guy Cabay, Steve Houben et Richard Rousselet. Soliste à l’occasion dans l’Act Big Band et le BRT Big Band, il se consacre davantage au quartette qu’il fonde la même année avec Guy Raiff (g), Marc Rosière (b) et Luc Van Den Bosch (dm). Ce groupe se produit dans les clubs de jazz ainsi qu’aux festivals de Loppem et Villers-Sainte-Gertrude.

En 1986, il enregistre le premier album à son nom, “Phil Abraham quartet”; il y apparaît surtout comme un excellent interprète de middle-jazz. Pendant la saison 1987-1988, son quartette participe à la tournée des Jeunesses Musicales dans les écoles de Wallonie et de Bruxelles. Le Phil Abraham Quartet collectionne les distinctions : Prix du meilleur orchestre de jeunes au Brussel’s Jazz Rallye (mai 1988), premier prix au Concours international de jazz de Sorgues (juin 1988) ; en juillet 1988, il représente la Belgique au festival de I’U.E.R. à Montpellier, est sacré Meilleur orchestre belge au Concours international de Hoeilaart (septembre 1988) et reçoit un prix du meilleur soliste au concours de la Défense à Paris (Juin 1989). Il est aussi à l’affiche de nombreux festivals : au Belga Jazz Festival en première partie de Monty Alexander et Art Blakey, au festival de Sorgues en première partie de Lester Bowie, aux festivals de Milan (août 1989), Ostende, Comblain, Rossignol (Gaume Jazz Festival), Spa, Gouvy, Middelheim 1989, Radio France, Amiens et Paris (CIM).

En tant que soliste de studio, il enregistre avec Isabelle Antena, Robert Cordier, Jacques Hustin, etc. Phil Abraham s’affirme comme un des meilleurs solistes au trombone. Il maîtrise les différentes formes du jazz grâce à son itinéraire naturel : ayant débuté par le dixieland, il apparaît ensuite (1986) comme un tenant du middle jazz; actuellement il s’exprime dans un style post-bop et touche parfois au style fusion. De plus, c’est un agréable vocaliste au timbre feutré et scat détendu.

Phil Abraham a joué aux côtés de Michel PETRUCCIANI, Charles AZNAVOUR, Claude NOUGARO, Clark TERRY, Hal SINGER, Toots THIELEMANS, Klaus IGNATZEK, John SURMAN, Art FARMER, Michel HERR, Andy EMLER, Paolo FRESU, John ENGELS, Dusko GOYKOVICH, Benny BAILEY, Bart VAN LIER, Henri TEXIER, Klaus WEISS, Deborah BROWN, Maria SCHNEIDER, John LEWIS, Lou BENNETT, Claudio RODITI, William SHELLER, Didier LOCKWOOD, Dee Dee BRIDGEWATER, Michel LEGRAND, Lucky PETERSON, Mino CINELU…

Oeuvres
​Comme “Leader”
  • 1986 : Phil Abraham Quartet, Multimix (MM86001)
  • 1990 : At the Sugar Village (Aurophon, AU31604)
  • 1991 : Phil Abraham Quartet, Stapler (Igloo, IGL091)
  • 1997 : Phil Abraham Quartet, En public (Lyrae, LY9703007)
  • 1999 : Phil Abraham Trio, Fredaines (Lyrae, LY99020-C)
  • 2003 : Phil Abraham Quartet, Surprises (Lyrae, LY0311-C)
  • 2003 : Jazz Me Do (Lyrae, LY0313-C)
  • 2006 : Phil Abraham Quartet, From Jazz to Baroque, ou l’inverse ! (Mogno, J019)
  • 2006 : Phil Abraham Quartet, K.Fée Live (K.Fée)
  • 2007 : Jazz Me Do 2 (Alone Blue Records, @017)…
Participation aux enregistrements de…
  • ​1983-1984 : Albert Langue et ses Dixie Stompers (New FIy Records, NF125)
  • 1985 : Creole Memories Jazz Band (Eustachuis, EJ006)
  • 1986 : Robert Cordier Ensemble, Magic Moods in a Mellowtone (Igloo, IGL049)
  • 1989 : Guy Cabay Lemon Air (B. Sharp, 1006)…
Faits & dates
  • Tromboniste et chanteur belge
  • Formé à l’Académie de musique de La Louvière (BE)
  • Né à Mons (BE) en 1962
Voir aussi

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : ​transcription (droits cédés) et réécriture | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1991) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Patrick Thonart |  crédits illustrations :  philabraham.com Remerciements à Jean-Pol Schroeder


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ARNO : Trump et le Brexit, c’est la faute des coiffeurs  !

Arno © Danny Willems

“Le Point : Ton album s’appelle Santeboutique, un mot qui signifie bordel. Le bordel est-il dans ta tête ou dans le monde ?

Arno : Les deux ! Santeboutique, c’est une vieille expression qu’on utilisait dans le nord de la France, sur la côte belge et à Bruxelles pour parler de bazar. C’est l’être humain d’où vient mon inspiration qui crée ce bazar. Et moi, je suis un être humain et fais des bêtises. La maison de disques voulait que je fasse un album en Amérique avec des musiciens américains. Mais j’habite en Europe et je me sens européen. J’ai même écrit Putain Putain, en 1983, en sortant du train à la gare du Nord, une chanson qui disait : “Putain, c’est vachement bien, nous sommes tous des Européens.” Ma musique est européenne et avec mes musiciens aussi, notamment John Parish (collaborateur notamment de PJ Harvey et de Eels, NDLR) qui est un anti-Brexit.

Le Brexit te rend-il triste ?

J’ai peur avec tout ce qui se passe dans le monde, que ce soit en Europe ou en Amérique, avec le Brexit et la montée de l’extrémisme. On vit une période très conservatrice et je ne sais pas dans quelle direction on va. Tout est en train de changer très vite. Est-ce que l’on revit les années 1930 ? En Belgique, récemment, à un festival de rock, il y avait des jeunes pour parler climat et des groupes d’extrême-droite venus avec des drapeaux qui ont attaqué ces jeunes.

J’ai ma petite idée sur d’où viennent les problèmes. Le Brexit et la montée des extrémistes, c’est la faute des coiffeurs ! Regarde la coiffure de Donald Trump et celle de Boris Johnson : ce sont les mêmes ! Aux Pays-Bas, il y a aussi le nationaliste Geert Wilders qui a une coiffure comme eux. Ce sont leurs coiffeurs qui font le bazar dans leurs têtes et foutent le bordel dans la géopolitique mondiale ! La coiffure de Trump, on dirait le cul d’un lapin rose.

Les coiffeurs nous mèneront-ils à l’extinction de l’humanité ?

Je suis un vieux spermatozoïde devenu pessimiste. Avant j’étais un gauchiste, un anarchiste. Pas un parachutiste ! (rires) Quand j’étais jeune, le rock était un truc contre le système, la façon dont on était habillé, dont on était coiffé… Il y avait des restaurants dans lesquels on ne pouvait pas entrer. En mai 1968, à Londres, j’avais rencontré une Française au pair qui m’a proposé d’aller à Paris. On se retrouve place de la République, il y avait plein de jeunes qui manifestaient, Cohn-Bendit, etc. et j’ai vu deux vieux sur la place. C’était Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Je n’oublierai jamais ce moment. Le soir, je visite les Champs-Élysées et je vois dans la brasserie Jean-Paul Sartre en train de boire du champagne. Je me suis dit : “Tiens, voilà un socialiste avec des trous dans ses poches !“.

Es-tu nostalgique de cette époque ?

Je n’aime pas être nostalgique, car cela me donne de la mélancolie. Mais je suis confronté à cela, j’ai des flash-back. J’ai vécu une vie formidable. Ma génération ne peut pas se plaindre : nous sommes les premiers à n’avoir vécu aucune guerre en Europe. Mon grand-père en a connu deux, mon père une. Mon père s’est réfugié en Angleterre et a fait son service militaire à la Royal Air Force. Ma grand-mère est née en 1901 et elle chantait dans les cinémas muets de Belgique. Moi, je suis né dans un taxi à Ostende, juste devant l’hôpital. Plus tard, à l’âge de 15 ans, je trouve un portefeuille et vais chez les flics pour le rendre. Le lendemain, on sonne à la porte. C’était le chauffeur de taxi qui m’a vu naître. Il a laissé 50 francs belges pour me remercier.

Est-il vrai que tu as cuisiné pour Marvin Gaye ?

Oui, j’ai cuisiné au début des années 1980 pour Marvin Gaye. J’étais cuisinier de formation, mais j’avais préféré faire de la musique. Marvin Gaye était venu habiter à Ostende, c’est là d’ailleurs qu’il a enregistré son dernier album. À l’époque, j’étais dans la merde, j’avais plus d’argent et un copain, Freddy Cousaert, m’a proposé de cuisiner pour Marvin. Aujourd’hui, je ne cuisine plus. De temps en temps, je fais une omelette…

Te sens-tu vieux ?

Je ne pense pas à l’âge. Hier est mort, je vis aujourd’hui et demain n’existe pas. Je vis le moment. Je ne pense pas en chiffres. Je ne sens pas mes 70 ans, j’ai encore toutes mes dents. Pour le moment… (rires)

Mais dans ta chanson « Ça chante », tu évoques quand même la « libido zéro ». Il semble loin le temps des « Filles du bord de mer »…

Oui. Mais tout le monde peut être confronté avec une libido zéro. Pour moi, cela marche encore. Le « zéro » est remplacé par « bio ». J’ai une libido bio ! Je sens encore la tour Eiffel en moi ! Mais bon, sinon, les érections cérébrales durent plus longtemps… Comme disait ma grand-mère à ses copines, les hommes quand ils jouissent, c’est comme des oiseaux : « tchip tchip, et c’est fini ». J’en ai fait une chanson.

Est-il plus dur d’être musicien qu’avant ?

Moi, j’ai vécu avec le cul dans le beurre. Dans les années 1970, l’argent n’était pas important pour nous, on partageait tout : les joints, les aliments du frigo… À l’époque, le magazine rock français Best avait organisé un concours au Golf-Drouot (temple du rock à Paris aujourd’hui fermé, NDLR). On a gagné le prix qui était un peu d’argent et un contrat avec une maison de disques. On a pris l’argent. Quand on est rentré en Belgique, on s’est rendu compte qu’on avait oublié le contrat en France… Dans le temps, on était content avec un sandwich et une bouteille de bière. Maintenant, les groupes demandent un bon traiteur et une bonne bouteille de vin. Mais bon, pour se cultiver, on doit se mouiller !

D’où vient ta passion pour le rock ?

J’ai découvert le rock avec Elvis Presley. J’avais 8 ans. J’étais chez un copain et ses deux sœurs teenagers, Dorothée et Raymonde, écoutaient One Night with You. J’étais en extase. J’ai été accro à partir de l’âge de 8 ans et pour le reste de ma vie. Et je suis encore accro au rock’n’roll : c’est une maîtresse qui ne m’a jamais trompé et grâce à laquelle je suis en vie.”

Pour lire l’interview d’Olivier UBERTALLI sur LEPOINT.FR (20 septembre 2019)…



Plus de scène…

ZURSTRASSEN, Pirly (né en 1958)

Pirly Zurstrassen (PiWiZ Trio) © P.Zurstrassen

Né à Verviers en 1958, Pirly Zurstrassen débute le piano en autodidacte. Il parfait sa formation au Conservatoire de Liège en suivant les cours du Séminaire de Jazz et de la Classe d’Improvisation. En 1983, il crée son premier groupe, le PZ Quintet ; suivront “H” Septet, Les Visiteurs du Soir, Chromo Sonore, Musicazur

Il aime le travail interdisciplinaire ce qui l’amène à composer pour le théâtre, la danse, la télévision (“Quick et Flupke”). La musique l’a emmené dans différentes régions du monde et il a sorti une vingtaine d’enregistrements à son nom. Depuis quelques années l’accordéon a pris une place de plus en plus importante dans sa carrière de musicien. Son dernier projet, “le Chant des Artisans”, réunit “Tric Trac Trio” et le chroniqueur Paul Hermant. En outre, il enseigne le solfège jazz, l’harmonie pratique et la lecture dans la section jazz du Conservatoire Royal de Bruxelles.  [Lire plus sur CONSERVATOIRE.BE…]


De 1979 à 1981, Pirly Zurstrassen est élève du Séminaire de Jazz et de la Classe d’improvisation du Conservatoire de Liège (avec comme professeurs Karl Berger, Butch Morris, Garrett List, Steve Lacy). Parallèlement il forme son premier quartette (Debrulle, Danloy, Vaiana, Zurstrassen) et joue dans des formations occasionnelles. Il commence bientôt à jouer ses propres compositions, d’abord en trio avec J.-P. Danhier (tb, tu) et Pierre Vaiana (sax), puis en quintette (les mêmes avec Antoine Cirri (dms) et Michel Hatzigeorghiu (b) en plus) ou en sextette (avec en supplément le trompettiste Richard Rousselet).

En 1984, enregistrement d’un LP avec le quintette (Hein Van de Geyn et Jan de Haas remplaçant désormais Hatzigeorgiou et Cirri). En 1984 et 1986, travail intense pour la télévision : peu d’activités en tant que leader; néanmoins de nombreux concerts en «sideman» aux côtés de musiciens comme John Ruocco, Serge Lazarevitch, Steve Houben, Jacques Pelzer, etc.). En 1987, il monte avec les saxophonistes Steve Houben, Erwin Yann et Philippe Leblanc, le trombone J.-P. Danhier, le bassiste Benoît Vanderstraeten et le batteur Jan de Haas un nouveau septette, H dont la musique originale se situe dans le style du jazz européen moderne. Pirly Zurstrassen travaille comme arrangeur et compositeur, aussi bien pour des big bands (BRT, Act, Mimi Verderame) que pour des chanteurs de variété. Il compose régulièrement pour des films d’animation (Casterman et Studio Graphoui : Quick et Flupke, Nouba Nouba, etc.).

d’après Jean-Pol Schroeder

En savoir plus sur le site officiel de Pirly Zurstrassen :


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) et réécriture | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1991) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Pirly Zurstrassen | remerciements à Jean-Pol Schroeder


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Les CREHAY, peintres spadois

CREHAY Gérard-Antoine, Paysage avec arbre et vue de Spa (collection privée) © Philippe Vienne

Les Crehay constituent une dynastie de peintres et artisans spadois, dont l’activité se déploie sur quatre générations. Cependant, seuls deux d’entre eux (Gérard-Jonas et Gérard-Antoine) bénéficient d’une certaine notoriété.

Gérard-Jonas Crehay (1816–1897). Fils de Gérard-Henri, conseiller municipal, et de Marie-Françoise Jonkeau. Attiré depuis son plus jeune âge par la peinture, iI débute par les décorations des ouvrages en bois de Spa à laquelle il est initié par sa soeur Gérardine (1808–1842). Elève d’Edouard Delvaux à l’Ecole de Dessin de Spa, Gérard-Jonas y achève ses études en 1850. Il obtient alors une prime du Gouvernement, qui lui permet de se rendre à Paris. Au Louvre, il s’applique à réaliser des copies de paysagiste hollandais du XVIIe siècle.  D’aucuns prétendent qu’il aurait également rencontré Corot et les peintres de Barbizon.

De retour à Spa en 1851, Gérard-Jonas se voit confier la restauration du plafond de la salle des fêtes du Waux-Hall, une oeuvre de Henri Deprez représentant L’Olympe. L’année suivante, il est nommé professeur de dessin à l’Ecole moyenne de Spa, fonction qu’il assumera pendant trente-huit ans. Outre une participation régulière au Salon des Beaux-Arts de Spa, il expose à Liège, Bruxelles, Gand, Anvers, Paris, Londres, Vienne et Berlin.

Son oeuvre se partage entre peinture de chevalet et décoration de bois de Spa, activités qu’il n’a cessé de mener conjointement. Sa peinture, bien qu’inspirée des artistes de Barbizon, reste encore fort romantique (Cabane du herdier à BerinzenneSpa, Musée de la Ville d’Eaux). La nature en est le sujet principal, Spa et ses environs la source d’inspiration. Il affectionne les sujets anecdotiques (Maisonnette incendiée par la foudre – Spa, Musée de la Ville d’Eaux) et n’hésite pas non plus à s’inspirer de ses aînés (Spa en 1612, d’après Jan Bruegel – Spa, Musée de la Ville d’Eaux). Dans le domaine de l’artisanat local, sa production est moins bien identifiée, les objets n’étant généralement pas signés.

CREHAY, Gérard Jonas, Vue des environs de Spa, 1866 (Spa, Musée de la Ville d’Eaux)

Son fils aîné, Gérard-Antoine (1844-1937), est également formé par Edouard Delvaux, puis par Ernest Krins chez qui il entre, à treize ans, comme apprenti décorateur de boîtes en bois de Spa. En 1872, il participe pour la première fois au Salon des Beaux-Arts de Spa. Deux ans plus tard, il occupe le poste de secrétaire dans le comité organisateur.

En 1875, Gérard-Antoine a l’idée de réaliser une série de douze cartes-vues peintes représentant les cinq fontaines de Spa, ce sera un succès. Ce n’est pas la seule innovation de Gérard-Antoine qui, s’associant à l’ébéniste Jacques Lezaack, présente à l’Exposition de Bruxelles, en 1881, une psyché en bois d’érable décorée de sa main.  A partir de 1890, il succède à Henri Marcette comme professeur à l’Ecole de Dessin de Spa et à son père comme professeur de dessin à l’Ecole moyenne. En 1896, on le retrouve parmi les membres fondateurs du Musée communal de Spa. Après la mort de son père, en 1897, il se met à voyager : il séjourne en Angleterre, où il donne des leçons de dessin, et à Paris.

Ses œuvres sur bois de Spa sont exposées au pavillon de la ville de Spa à l’Exposition universelle et internationale de Liège, en 1905. A partir de 1910, Gérard-Antoine va s’essayer plus souvent à l’aquarelle, tout en continuant une abondante production de toiles et de boîtes. Cette prolixité s’explique, entre autres, par la nécessité de faire vivre une famille de huit enfants. En 1922, il réalise une affiche publicitaire pour la ville de Spa. En 1926, il reçoit le prix Joseph de Crawhez, d’un montant de deux mille francs [belges], destiné à récompenser celui qui a le plus activement collaboré au renom de Spa. La même année, il fête ses noces d’or avec quarante-huit de ses descendants ! Peu de temps avant sa mort, en 1937, il occupe la présidence d’honneur de la commission organisatrice du Salon des Beaux-Arts de Spa.

Parfois surnommé “le Maître de Spa” mais plus souvent “le vieux Gégé” ou “Gérard-l’Explosif”, il laisse l’image d’un petit homme, portant les cheveux longs et hirsutes sous un éternel chapeau à larges bords. Ayant horreur des snobs, d’un caractère colérique, il étonnait aussi par sa connaissance du passé spadois. On lui attribue plus de deux mille œuvres, de qualité fort inégale. Son sujet privilégié demeure Spa et ses environs (Paysage avec arbre et vue de Spa – collection privée), il est cependant l’auteur de plusieurs œuvres à caractère religieux (Histoire du Bienheureux Joachim, jadis à la chapelle des Pères servites de Spa). Moins soucieux du détail que Gérard-Jonas, Gérard-Antoine joue davantage sur la lumière et la couleur, tendant après 1900 vers une touche plus “impressionniste”. A partir de 1910, il va également s’essayer plus souvent à l’aquarelle. Outre Spa, il a exposé à Liège, Bruxelles, Anvers, Gand, Sydenham, Reims, Cologne et Berlin. Mais sa plus grande fierté demeurait d’avoir vendu une toile au Shah de Perse, Naser ed-Din.

Deuxième fils de Gérard-Jonas, frère de Gérard-Antoine, Georges (1849-1933). Il consacre la plus grande part de son activité à l’artisanat du bois de Spa, étant à la fois tourneur, décorateur et négociant. Ses thèmes privilégiés sont les motifs animaliers, particulièrement les chiens de chasse qu’il reproduit à l’occasion sur toile. Un troisième fils de Gérard-Jonas, Jules (1858–1934) a également laissé quelques œuvres, à côté de poésies et de pièces de théâtre dialectal wallon.

CREHAY, Georges, Ancienne église de Spa, 1882 (Spa, Musée de la Ville d’Eaux)

Parmi les petits-fils de Gérard-Jonas, plusieurs vont s’adonner à l’artisanat du bois de Spa et, occasionnellement, à la peinture de chevalet. Charles (1874-1969) est un paysagiste affectionnant aussi les natures mortes. Ernest (1876–1961), artiste peintre est avant tout menuisier-ébéniste, il réalise notamment la porte de sa maison (Adam et Eve – Spa, boulevard Chapman n°23). Léon (1881-1945) expose régulièrement aux salons. Il sera nommé, avec Edmond Xhrouet, à la direction de l’Académie des Beaux-Arts de Spa. Il manie avec autant d’aisance l’aquarelle que la peinture à l’huile.  Alfred (1884–1976), artisan et négociant en bois de Spa, réalise également le mobilier et la décoration extérieure de sa maison dans un style naïf (A l’Epervier, Spa, avenue Antoine Pottier n°35).

CREHAY, Léon, Vue de la source de Barisart, 1944 (Spa, Musée de la Ville d’Eaux)

La génération de ses arrière-petits-enfants ne compte plus que des peintres occasionnels. Raymond (1898–1972) poursuit avant tout une carrière de violoniste qui l’amènera à s’établir à Paris, où il est décédé. De même, Norbert (1913-1980) effectue des études au Conservatoire de Liège où il obtient une médaille d’or pour la trompette, puis un Prix de Rome. Il sera professeur de cuivres à l’Ecole de Musique de Spa et dirigera l’Orchestre symphonique de Spa. Gérard (1923–1987), dessinateur industriel, s’est essayé à la réalisation de quelques tableautins sans prétention. Maurice (1921-2009), qui se consacre essentiellement au dessin à la plume, a une production plus abondante et est le seul à avoir exposé. Il a également participé à un concours destiné à rénover le style de la décoration du bois de Spa, ainsi qu’à un concours d’affiches organisé par la Ville de Spa.

Tous les artistes de la famille ne sont donc pas d’égale valeur. Outre Gérard-Jonas, Gérard-Antoine et Léon Crehay laissent une oeuvre de qualité. Pour ce qui est de Gérard-Antoine, les œuvres antérieures à 1900 sont généralement plus soignées que les suivantes. Georges bénéficie d’une petite notoriété locale, mais ses œuvres atteignent rarement la qualité des trois Crehay précités. Dans la famille Crehay, aux deux premières générations du moins, les enfants sont nombreux. Le seul moyen de subvenir aux besoins de tous étant de produire beaucoup, la qualité du travail s’en ressent. C’est également pour des raisons économiques que les supports sont souvent de mauvaise qualité ou de réemploi et les tableaux de petit format. L’oeuvre des Crehay n’est pas de première importance, le meilleur (souvent dû au pinceau de Gérad-Jonas) y côtoie le pire. Toutefois, elle constitue un témoignage iconographique appréciable pour l’histoire de Spa et de sa région. De même est-elle exemplaire du foisonnement d’artistes qui apparaît, à Spa et ailleurs en Belgique, à la fin du XIXe siècle. Pour toutes ces raisons, elle mérite de ne pas tomber dans l’oubli.

Bibliographie
  • HAULT C., Notice historique sur les dessinateurs et peintre spadois en introduction au Salon historique d’avril 1914, dans Wallonia, t. 22, 1914, p.189-209.
  • HENRARD A., Les peintres Gérard-Jonas et Gérard-Antoine Crehay, dans Histoire et Archéologie Spadoises, n° 3, septembre 1975, p. 13-18.
  • VIENNE P., Crehay, dans Nouvelle Biographie Nationale, t. 3, Bruxelles, 1994, p.94-96
  • VIENNE P., Les Crehay, peintres spadois, mémoire de licence en histoire de l’art et archéologie, Université de Liège, 1990-1991.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : publié | mode d’édition : transcription, droits cédés | source : Philippe VIENNE | commanditaire : — | contributeur : Philippe VIENNE | crédits illustrations : collection privée ; Spa, Musée de la Ville d’Eaux |


Plus de peinture…

DROIXHE, Daniel (né en 1946) dit Elmore D

Elmore D
Le Patriarche bienveillant du blues belge

“De son véritable état civil Daniel Droixhe, Elmore D s’avère un drôle de paroissien (et ce même pour un pays aussi singulier que la Belgique). Non content de s’avérer un militant wallon constamment entouré de musiciens flamands (voire français), le bonhomme est manifestement affecté d’un syndrome aigu de dédoublement de personnalité. Né à Herstal (arrondissement de Liège) le 26 avril 1946, il est un académicien et un linguiste de renom. licencié en philologie romane, il défendit en 1974 une thèse de doctorat intitulée La linguistique et l’appel de l’histoire (1600-1800), dont le sous-titre explicitait le propos : «Rationalisme et révolutions positivistes» (Droz, Paris, 1978). Dans la foulée, il créa la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage…

Ces doctes occupations n’ont pas empêché notre érudit de se consacrer à sa seconde passion : la pratique et la célébration d’un blues à la fois fruste et sophistiqué, tout autant soucieux d’un patrimoine remontant à Memphis Minnie et au Memphis Jug Band, que de l’interprétation de ses propres compos en dialecte picard…! Son dernier (et sixième) album à ce jour ayant été publié chez Frémeaux en 2013, cette rétrospective de ses cinq précédentes livraisons offre donc au complétiste l’opportunité d’embrasser l’oeuvre musicale du bonhomme dans son ensemble. De Basse-Moûse Blues (1997) à Grandiveûs (2008), nous est donc donné à mesurer l’évolution qui le mena de covers inspirées de Sleepy John Estes, Big Bill Broonzy, Skip James et Son House, à une forme pour le moins inédite de blues en picard dans le texte (dont un livret de 44 pages propose à point nommé la traduction simultanée). Patriarche bienveillant du blues belge, Elmore D dessine au fil de cette anthologie une figure évoquant celles de Cyril Davies ou Alexis Korner au pays des Trappistes.” [source : Patrick Dallongeville, Blues Magazine]

Pour en savoir plus sur Elmore D :


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation | source : e.a. site du musicien (en anglais) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : non sourcé


Plus de musique…

DESBORDES-VALMORE : Les séparés (1860)

© Igor Ustynskyy

N’écris pas, je suis triste et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés, sans toi, c’est l’amour sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.

N’écris pas, n’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu, qu’à toi si je t’aimais.
Au fond de ton silence, écouter que tu m’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais.

N’écris pas, je te crains, j’ai peur de ma mémoire.
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.

N’écris pas ces deux mots que je n’ose plus lire.
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur,
Que je les vois briller à travers ton sourire.
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.

N’écris pas, n’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu, qu’à toi si je t’aimais.
Au fond de ton silence, écouter que tu m’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais.

N’écris pas!

Marceline Desbordes-Valmore, Poésies inédites (Genève : Jules Fick, 1860)

Le poème chanté par Paul-Alain Leclerc (dit Julien CLERC, né en 1947, FR) a été composé par Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859), poétesse mélancolique dont le père, petit bourgeois ruiné par la révolution, était d’abord devenu cabaretier. La famille se retrouvant dans le besoin, sa mère, en 1801, décide de se rendre avec elle en Guadeloupe auprès d’un cousin riche à fin de commencer une nouvelle vie. Ce ne sera pas ainsi. La mère décède de fièvre jaune et Marceline orpheline retourne en métropole auprès de son père. Elle devient comédienne et se produit en France et en Belgique.

En 1808, elle rencontre le comédien et homme de lettres Henri de Latouche avec qui elle a une liaison passionnée. Cette liaison durera de façon intermittente pendant 30 ans. En 1817, elle se marie avec un comédien sans talent, Prosper Lanchantin, connu sous le nom de Valmore. La vie à ses côtés n’est pas facile. Le couple se déplace souvent et a très peu d’argent. Ils ont quatre enfants dont un seul survivra à Marceline. Les deuils et drames jalonnent sa vie. Pour cette raison elle fut  surnommée “Notre-Dame-des-Pleurs“.

Son premier recueil, Élégies et Romances est publié en 1819. Cet ensemble de poèmes la fait connaitre et apprécier dans le monde littéraire. Elle reçoit plusieurs prix académiques. Forte du succès rencontré, elle cesse son activité au théâtre pour se consacrer à l’écriture. Elle écrit non seulement des poèmes, mais aussi des nouvelles, des contes pour enfant et même un roman. Le roi lui octroie une pension. Autodidacte et travailleuse, elle a un tempérament romantique et mélancolique, exacerbé par les coups de la vie. Elle écrit des vers très modernes, originaux, spontanés, pleins de sensibilité et de musicalité. Ses contemporains, Hugo, Lamartine mais aussi Baudelaire, Verlaine, Rimbaud l’admirent. Elle meurt d’un cancer le 23 juillet 1859 à Paris. [source : POETICA.FR]


Aimer encore…

THOMAS, René (1926-1975)

René Thomas  © Jo Verthe

René Thomas est né le 25 février 1926 à Liège. A l’âge de la maternelle, il joue de la batterie dans une sorte de café-concert de la région liégeoise, avec pour partenaire et imprésario son propre père. Quelle que soit la part de légende, cette anecdote a au moins le mérite de situer d’emblée Thomas dans le clan qui est le sien : celui des enfants de la balle (même si ses parents ne sont nullement des “artistes” au sens habituel du mot : son père s’occupera de longues années durant d’une fabrique de sacs en toile de jute).

Les débuts

Attiré très tôt par l’univers des cordes, il subtilise régulièrement la guitare d’un jeune Italien qui vient courtiser sa sœur aînée. De bon cœur, celui-ci lui apprendra quelques accords de base, ceux qui suffisent à accompagner une chansonnette. Thomas aurait pu en rester là mais, au cinéma de quartier où il se rend le dimanche après-midi, il dévore des yeux les “Broadway Melodies” américaines qui, très tôt, le sensibilisent à la musique swing et au jazz. Qui dit jazz et guitare dit immanquablement, à l’époque, Django Reinhardt. Et René Thomas entreprend le travail titanesque devant lequel reculent presque tous les guitaristes professionnels : reproduire d’oreille les chorus de Django ! Il fait alors la rencontre de deux guitaristes liégeois, Léon Lani et surtout Roger Vrancken, futur compagnon de Raoul Faisant et qui, à l’époque, joue dans l’orchestre de Gene Dersin. “After you’ve gone” et “Sweet Sue”, version Reinhardt, sont les premiers standards (les “saucissons” comme on les appelait alors) auxquels il se frotte.

Au début de la guerre, Lani s’engage pour un gala, dans le quartier dit de la Bonne Femme. C’est là qu’aux côtés de Lani et de la chanteuse Mary Drom, René Thomas donne sa première prestation publique. Au milieu d’un programme genre salade mixte – une pièce classique, une chanson, un air d’opérette, un fox-trot, etc. – il se lance dans un intermède de “jazz pur” qui fait tendre l’oreille à plus d’un spectateur. Il est à son affaire. Il sait que sa place est là plutôt que sur un banc d’école. N’ayant de toute manière qu’un intérêt très relatif pour les études, il décide de devenir musicien professionnel.

Il rencontre bientôt Maurice Simon, un autre enfant prodige, pianiste celui-là, qui joue d’oreille comme lui, avec un sens déjà aigu de l’improvisation. Les deux gavroches mettent quelques morceaux au point et quand Raoul Faisant, alors en passe de devenir LE musicien swing liégeois, les entend, il leur propose aussitôt un engagement à l’Observatoire, un des deux principaux laboratoires du jazz à Liège sous l’occupation. Nous sommes en 1942, René Thomas a quinze ans… Vraisemblablement introduit par Faisant, Thomas entre ensuite dans les orchestres de Gus Deloof puis de Gaston Houssa. En 1943, toujours aux côtés de Faisant, il enregistre une série de disques pour la firme Olympia, dans l’orchestre de l’accordéoniste Hubert Simplisse. Tous ne seront pas publiés et, de toute manière, il ne s’agit que de documents anecdotiques sans grande consistance sur le plan du jazz.

Autrement intéressants sont les enregistrements que le même groupe, à peu de choses près (sans le leader et avec Maurice Simon au piano), réalise aux Pays-Bas quelques mois plus tard. Faisant a eu du mal à convaincre les parents Thomas et les parents Simon de laisser leur progéniture partir sur les routes, en pleine guerre, avec des musiciens… Tout s’est finalement arrangé et tous les soirs, en alternance avec le programme de variété que propose Simplisse, le public hollandais peut entendre Raoul Faisant, Jean Evrard, René Thomas, Maurice Simon, Clément Bourseault et Henk van Leer dans une “exhibition de jazz pur” qui, bien souvent, dépasse de loin le temps généralement imparti à ce genre d’attraction.

Les chorus de René Thomas, à l’époque, sont évidemment fortement influencés par la musique de Django Reinhardt. Le jeune Thomas rencontre son idole et les deux guitaristes sortent leur instrument. Quand Thomas rentre à Liège, il a, dans l’étui de sa guitare, une photo sur laquelle Django, en guise de dédicace, a inscrit (avec une conception assez personnelle de l’orthographe) : “Au futur Django belge” ! Rencontre unique de deux êtres ne vivant que pour et par la musique, hors des normes et des usages, ne comptant que sur leur oreille pour produire une musique profondément harmonique et mélodique. En effet, à cette époque, René Thomas est un excentrique au sens étymologique du terme. Son comportement, bien souvent, étonne, choque. Il y aurait un livre à écrire à partir des 1001 anecdotes, drôles ou moins drôles, tendres ou cruelles, qui se racontent à propos du seul guitariste au monde qui, pour répéter, ne trouvait l’acoustique idéale et l’inspiration optimale que dans… son W.C. !

L’après-guerre

A la Libération, il peut déjà être considéré comme un des meilleurs guitaristes belges. Il participe à l’explosion musicale qui suit l’arrivée des Américains. Avec Faisant et Evrard, il entreprend la tournée des “restcamps” en Belgique et en Allemagne. Dans son propre quartier (le Longdoz), un local a été réquisitionné pour servir de club à l’usage des Noirs. René Thomas aura toujours le don de s’infiltrer là où il y a de la musique. Il devient un habitué de cet endroit privilégié, théâtre de quelques jams étonnantes. Est-ce dans ce club qu’il rencontre James R. Wilson et Ralph Sandige ? Toujours est-il qu’en leur compagnie, il franchit, un après-midi, la porte du studio de “Liège-Expérimental” afin de graver quelques acétates qui constituent le premier témoignage consistant (en tout cas tant que les enregistrements hollandais n’ont pas été retrouvés) de sa première “manière” strictement reinhardtienne.

A Bruxelles, où il loge chez Raoul et Reine Faisant, en compagnie de Sadi, il travaille au Métropole, à la Malmaison, à l’Heure Bleue, … Le trio rentre ensuite à Liège et Thomas est engagé dans l’orchestre de Gene Dersin. Nous sommes en 1947 et la grande époque de Dersin est derrière lui. De toute manière, René Thomas n’est pas vraiment à sa place dans un big band de ce type, qui ne lui laisse guère de place pour s’exprimer en soliste. Il décide alors de former son propre trio. Il engage pour cela deux jeunes musiciens liégeois, le pianiste Léo Flechet encore débutant et le batteur José Bourguignon. Formule orchestrale inhabituelle entre le trio à la King Cole (g, b, p) et le trio aujourd’hui classique (g, b, dm). Formule que l’on imagine mal, maintenant que la basse est devenue la base même de l’harmonie et de la régularité rythmique et joue donc un rôle mélodique très important. Avec ce trio, René Thomas grave quelques acétates. Quoique le soutien de ses jeunes compagnons soit plutôt approximatif, on y entend déjà l’émergence d’une personnalité et d’une sonorité qui se révéleront inégalables.

Robert Jeanne, René Thomas, Jacques Pelzer © Jazz Around

En 1947, il ne connaît évidemment pas Jimmy Raney et il y a peu de chances qu’il ait entendu Billy Bauer. Et pourtant, par delà les bases reinhardtiennes, son phrasé sonne déjà “moderne” ! Tandis que le trio tourne pour les Américains, René Thomas joue encore épisodiquement avec Faisant, mais, comme son style s’éloigne de Django, lui-même se détache de son maître. Il y a à Liège, à cette époque, un orchestre d’étudiants qui l’intéresse davantage : élèves de Faisant comme lui, Bobby Jaspar et Jacques Pelzer (qu’il a déjà croisé à l’une ou l’autre reprise lors des jams organisées par son amie Mary Drom dans le grenier de ses parents) sont en train de faire des Bob-Shots un des meilleurs orchestres belges et, surtout, le premier orchestre be-bop européen.

A leur contact, Thomas découvre lui aussi la nouvelle musique, qui le subjugue aussitôt. Jaspar et Pelzer sont, quant à eux, proprement sidérés par l’aisance avec laquelle René retrouve d’instinct les harmonies sophistiquées du bop. Et une complicité s’installe aussitôt entre les deux étudiants et leur nouveau partenaire. Cependant, René Thomas ne fera jamais partie intégrante des Bob-Shots, ceux-ci ayant leur propre guitariste, Pierre Robert, le leader du groupe. Néanmoins, Robert, bon prince, l’invite régulièrement à monter sur la scène pour le remplacer pendant quelques morceaux. Ce sera particulièrement vrai à l’époque de l’Océan : Jaspar, Thomas et Pelzer vont désormais former une espèce de trilogie, symbolique du jazz liégeois, symbolique également du changement radical qui affecte le métier de musicien de jazz à cette époque.

Un soir de 1948, Carlos de Radzitsky décide de réunir à Bruxelles, autour de Django Reinhardt de passage en Belgique, les trois guitaristes de pointe du jazz belge : Pierre Robert, Toots Thielemans et René Thomas. Premier concert de prestige à une époque-charnière où le jazz va subitement changer de statut. Entre-temps en effet, le grand public, qui n’avait accroché au jazz que de manière très superficielle et à cause de la présence américaine, le boude maintenant. Les engagements se font rares, surtout pour ceux qui ne se sentent pas doués pour la musique commerciale et alimentaire. Pourtant, dans la saga du jazz liégeois, prend place en 1950 un épisode hors du commun : un orchestre – qu’on appelle encore Bob-Shots par commodité seulement – chauffe à blanc, chaque semaine, les après-midi de la Laiterie d’Embourg, un grand café où s’entasse un public hétéroclite et particulièrement dense. Mais la Laiterie ne sera qu’une lumineuse exception sans lendemain. Et la seule voie pour les jazzmen irréductibles sera bientôt celle de l’exil.

L’exil parisien

Jaspar est le premier à se jeter à l’eau, une fois ses études terminées. Sadi le rejoint bientôt, puis Quersin, Boland,… René Thomas et Jacques Pelzer sont attirés comme un aimant vers Paris où une petite colonie belge est en train de se constituer. C’est le début d’une période de navettes incessantes entre Liège, Bruxelles et Paris. En Belgique, il joue régulièrement avec Jacques Pelzer mais aussi avec l’Anversois Jack Sels, très pris à l’époque par de savantes explorations musicales sans négliger pour autant de swinguer. Quelques documents privés et quelques radios – ses premiers disques n’apparaissent qu’en 1954 – nous donnent une idée de la maturité à laquelle il était parvenu dès cette période (sur certains de ces documents, on peut même l’entendre chanter, à la King Cole, des airs comme « Embraceable you » ou « Three Little Words » ).

Alors qu’il est censé s’occuper de la fabrique familiale de sacs, René Thomas passe de plus en plus de temps à Paris, où il finit par se fixer en 1954. Il y fait rapidement la connaissance du gratin des musiciens français (René Urtreger, Martial Solal, Henri Renaud) et des Américains de passage, tout particulièrement du guitariste Jimmy Gourley. On a tout dit des rapports d’influence existant entre René Thomas et Jimmy Raney (qu’il découvre via Gourley). On a, par contre, sous estimé l’influence, pourtant déterminante, du guitariste Billy Bauer. On a surtout négligé l’inclination naturelle qui, depuis 1948 environ, a amené René à « sonner moderne ». Il reste que le jeu de Raney va le fasciner et radicaliser davantage encore cette « inclination naturelle ». D’autant que, comme il le dit lui-même : « A Paris, dans les années cinquante, pour bien jouer, il fallait jouer comme Jimmy Raney … Raney a innové sur le plan harmonique, c’est incontestable. Il a été très écouté et pas seulement par des guitaristes ».

Mais Thomas, en jouant du Raney, joue plus que du Raney ! Il ajoute au jeu un peu « froid » de l’Américain, des inflexions issues en droite ligne de Django, créant sans le savoir le « son Thomas », reconnaissable entre mille et qui, pour l’essentiel, se maintiendra tel quel à travers les années : un style beaucoup plus chantant, moins de notes, moins d’arpèges, d’accords et de stéréotypes be-bop, mais de longues notes tenues, beaucoup de variations rythmiques comme le développeront Philip Catherine et George Benson. René Thomas est maintenant un habitué du club Saint-Germain, du Tabou et de tous ces hauts lieux qui font de Paris la capitale européenne du jazz pendant une décennie. Les revues françaises commencent à mentionner, distraitement d’abord, puis avec de plus en plus d’enthousiasme, la présence dans cette capitale d’un jeune guitariste belge un peu farfelu certes, mais remarquable musicien. Une appropriation qui ne trompe pas : certains journalistes parleront de Thomas comme d’un musicien français.

En 1954 et 1955, il apparaît sur au moins 4 albums 25 cm : le premier avec Henri Renaud, le deuxième et troisième à son nom (sur l’un d’eux figure la fameuse composition « L’imbécile »), le quatrième, belge celui-là, au sein du Modern Jazz Sextet de Jacques Pelzer. Ces quatre albums – où chacune de ses interventions est en elle-même un petit bijou – auraient pu suffire à installer René Thomas au premier plan de l’actualité musicale. En réalité, apprécié jusqu’à l’idolâtrie d’une minorité d’initiés, il restera toute sa vie « méconnu comme il n’est pas permis de l’être ». En 1955, il revient à Liège pour un concert à l’Émulation. Mais si ses amis sont évidemment présents pour saluer son retour « en vedette », son nom n’évoque pour ainsi dire rien pour le grand public. « Un des meilleurs guitaristes sur le plan mondial ne s’appelle pas Big Boy Mc Machin, mais René Thomas tout simplement (et) c’est sans doute à Liège qu’il est le moins célèbre ». L’orchestre qui vient à Liège en 1955 (Bib Monville, R. Ronchaud, Quersin, etc.) enregistre la même année un album qui peut être le point culminant de la période « française » de Thomas : « René Thomas Modern Groups ».

La critique, dans son ensemble, s’enthousiasme, mais le public ne suit toujours pas. Si en 1955-1956, le référendum des critiques de Jazz Hot le classe premier guitariste, les lecteurs lui préfèrent nettement Sacha Distel. Pendant sa période parisienne, René Thomas revient fréquemment en Belgique, à Bruxelles et à Liège où il retrouve ses anciens partenaires, ainsi que les jeunes musiciens apparus entre-temps. Lors de ses séjours belges, il a pour partenaire privilégié Jacques Pelzer, et leur association d’alors les fait parfois comparer au tandem Konitz/Bauer. Ensemble, Pelzer et Thomas ouvrent d’éphémères clubs de jazz, notamment un Birdland (!) et, en janvier 1956, un étroit local baptisé The Jazz scene.

Le Nouveau Monde

Mais la place laissée au jazz en Europe est de plus en plus limitée au fil des années 50. Thomas décide alors, au même moment que Jaspar, de s’embarquer pour le nouveau monde. Sa destination première est le Canada où quelques amis pourront l’héberger et l’introduire dans le milieu du jazz. Mais le destin est d’humeur capricieuse et ce printemps 1956 et à la suite d’une avarie de machines, le bateau qui emmène René est obligé de faire escale quatre jours à… New-York. René Thomas débarque donc plus tôt que prévu dans cette Mecque du jazz convoitée par tous les musiciens d’Europe. Et lorsque que Bobby Jaspar, à peine arrivé à New York, se rend au Birdland, il y retrouve, sidéré, son ami qu’il vient à peine de quitter de l’autre côté de l’Atlantique !

Comme pour Jaspar, le miracle va opérer et bientôt, Thomas devient le compagnon de quelques-uns des plus grands musiciens américains. Il côtoie Tal Farlow, Wes Montgomery, Jimmy Raley, ainsi que le jeune Jim Hall. Au cœur du New York du jazz, il se mêle au clan des jeunes loups qui seront bientôt les nouveaux maîtres : Herbie Hancock, Freddy Hubbard, Wayne Shorter, etc. Au Canada, il joue avec Jackie Mc Lean, Cecil Payne. A New York, il enregistre avec la pianiste japonaise Toshiko Akiyoshi, le fameux album « United Nations » (sur lequel joue aussi Jaspar), et puis fait la connaissance, décisive, de Sonny Rollins. Rollins a déjà entendu parler de Thomas et il a même eu l’occasion de l’entendre à l’une ou l’autre reprise. Il en a gardé un tel souvenir que lorsqu’il le retrouve à New York, il décide de l’inclure dans son trio pour un engagement à Philadelphie (1957).

Lorsque Leonard Feather interroge Rollins quant au sidemen qu’il souhaiterait avoir pour son prochain enregistrement, le grand saxophoniste lui répond : « I know a belgian guitar player that I like better than any of the Americans I’ve heard ». C’est ainsi qu’il grave, le 10 juillet 1958, quelques faces avec Sonny Rollins et un big band dirigé par Erwie Wilkins pour l’album Brass/Trio. De ce séjour aux côtés de Rollins, il dira : « Rollins m’a engagé à une époque où je jouais comme Jimmy Raney, mais il a vu en moi un musicien qui avait quelque chose à dire, un type qui était porteur d’un message qui l’intéressait. Sonny m’a beaucoup influencé. A son contact, j’ai appris à rester plus longtemps sur une note simple, à ne pas rechercher systématiquement le ‘fini harmonique’, (…) il faut, à l’occasion, savoir ne pas s’en servir et utiliser d’autres éléments ». Entre-temps, il a rencontré John Coltrane, Miles Davis, tout le gratin new-yorkais. Il a joué avec Al Cohn et Zoot Sims. Zoot Sims qui, en 1956, déclarait : « Je n’ai pas entendu de révélation dernièrement en Europe, sauf un guitariste, René Quelque Chose, j’ai oublié son nom ». Il fait désormais partie de la famille.

En 1960, il travaille avec le saxophoniste J.R. Monterose, qu’il engage pour l’enregistrement du seul album qu’il réalisera jamais à son nom aux Etats-Unis « Guitar Groove » (pour Jazzland-Riverside). La rythmique se compose de Hod O’Brien (pianiste dont on a pu apprécier le comme-back en 1988), du bassiste Teddy Kotick et du batteur Albert « Tootie » Heath. Du beau monde et un disque superbe. Thomas joue sur une guitare dont Orrin Keepknews estime alors qu’il n’y en a plus guère que quatre ou cinq de cette sorte au monde. Le modèle, en fait, dont jouait… Charlie Christian, le père des guitaristes modernes.

René Thomas (1960) © Freddie Jazz
Retour au pays et nouveau(x) départ(s)

Mais René Thomas a la nostalgie de l’Europe et en 1961, il rentre au pays. Il y est reçu par les quelques rares « happy few » qui se souviennent de lui et ont suivi son évolution pendant ces longues années d’exil. Il joue à Comblain (avec Benoît Quersin et José Bourguignon) et y remporte un triomphe. Il joue à Antibes, à Ostende et, surtout, monte avec Bobby Jaspar – de retour au pays lui aussi, quoique très provisoirement – un petit orchestre qui va devenir, au fil des semaines, la meilleure formation européenne du moment. Benoît Quersin et Daniel Humair forment une rythmique efficace qui permet aux deux grands solistes de donner le meilleur d’eux-mêmes. Basé à Bruxelles, au Blue Note de Benoît Quersin, le quartette commence à sillonner l’Europe et se produit même au fameux Ronnie Scott’s de Londres, un club réservé aux formations anglo-saxonnes.Par bonheur, un « pirate » était sur place et un disque est sorti en 1987 pour témoigner de ces chaudes nuits londoniennes du Thomas-Jaspar Quartet.

La suite de l’histoire, pour cet orchestre pas banal, se passe en Italie, en 1962. Et s’articule autour de trois moments forts : l’enregistrement d’un superbe disque pour la firme RCA, dans lequel le tandem Thomas-Jaspar Quartet est accompagné d’une rythmique italienne (Amedeo Tommasi, etc.). Au répertoire figurent plusieurs compositions de René Thomas (car depuis le départ ou presque, il ne faudrait pas l’oublier, il est un soliste hors pair mais aussi un compositeur fécond) : « I remember Sonny » au titre transparent, et le fameux « Theme for Freddy » que Thomas, avec Jaspar ou avec Jacques Pelzer, interprétera tant de fois et qui deviendra un peu son « hit » aux différentes éditions de Comblain. Deuxième moment fort : Chet Baker, qui séjourne en Italie à cette époque, invite Thomas et Jaspar à le suivre dans les mêmes studios RCA pour l’enregistrement de son disque « Chet is back », un classique aujourd’hui. Il y est comme presque toujours remarquable. Enfin, un autre Américain de passage, le pianiste John Lewis, engage le tandem pour l’enregistrement de la musique du film « Una storia Milanese ». Une musique curieuse pour laquelle l’orchestre de jazz type se voit renforcé d’un quatuor à cordes hongrois ! John Lewis se montre lui aussi particulièrement enthousiaste quant au jeu de René : « René (Thomas) is a Belgian, one of the bet guitar soloist I have ever heard ».

Le retour sur le continent s’effectue donc sous les meilleures auspices. Alors que Jaspar décide de repartir pour les États-Unis, Thomas, lui, semble bien vouloir rester en Europe. A Comblain, il jouera pratiquement chaque année. A Liège et Bruxelles, il redevient l’homme de tous les coups et de toutes les jams. A Paris, où il se rend régulièrement, il joue avec Johnny Griffin, Kenny Clarke, etc., ainsi qu’avec Bud Powell, une de ses idoles. Entre-temps, dans les différents festivals européens, il est encensé par la critique internationale. Ainsi, Claude Michel Jalard parlera de lui comme de la « grande vedette européenne » du festival d’Antibes en 1962. Un festival au cours duquel, l’année suivante, il sera d’ailleurs convié par l’organiste Jimmy Smith, alors au sommet de sa popularité, à venir le rejoindre sur la scène. L’association orgue/guitare est alors fort prisée du public et c’est avec un autre organiste américain, installé en Europe celui-là, Lou Bennett, que Thomas va s’associer pour divers enregistrements et de nombreuses tournées.

Ils enregistrent ainsi l’album « Meeting ». Pour cet album (plusieurs fois réédités), Thomas a fait également appel à Jacques Pelzer et le disque est une réussite : aux thèmes enlevés (« Dr Jackle » ou ce « Meeting », composition signée René Thomas et qui est presque devenu un standard) succèdent de superbes moments lyriques (« Harnie’s dream » avec un des plus beaux soli de flûte de Jacques Pelzer). Et, quel que soit le climat, les envolées de Thomas sont autant de petits chefs-d’œuvre de goût, d’invention… et de risques ! Car, sensible aux innovations de musiciens progressistes (Coltrane notamment, qui le fascine), il se laisse volontiers emporter par son attirance naturelle pour l’aventure et sort des sentiers battus et rebattus des harmonies et du phrasé hard-bop/cool. Avec toujours une pointe de Django qui donne à l’ensemble une sorte de constante et sauvage émotion. Par ailleurs, humainement, René Thomas demeure un personnage peu banal. Martien irrécupérable pour ceux qui ne le connaissent que superficiellement, il reste, même pour ses proches, comme isolé derrière les énormes verres de ses lunettes d’écaille qui lui donnent cet air perpétuellement ‘ailleurs’. “Perdu dans une sorte de rêve sans fin, l’homme aux lunettes d’écaille ne reprend vie qu’au moment où s’allument les feux de la rampe. Alors, cet étrange personnage s’anime et le swing jaillit sous ses doigts agiles” (J.-L. Ginibre, Jazz Mag n°86, 1962).

Imprévisible dans le quotidien – et ce jusqu’à sa présence à l’heure et au lieu convenus pour un concert – « son incorrigible insouciance » (Laurent Goddet) ne se dissipe, en effet, que lorsqu’il joue. Et là, plus rien ne peut l’arrêter. C’est sans doute pour toutes ces raisons qu’il restera toute sa vie un musicien adulé de ses pairs et de la critique, mais boudé par les organisateurs, par les firmes de disques et par le public. Ce qui ne l’a jamais inquiété outre mesure : “Je joue comme je joue et je ne veux pas, sous prétexte de le séduire, m’adresser vulgairement au public. La reconnaissance des musiciens me suffit pour l’instant (…) j’ai le temps, le public me reconnaîtra un jour ou l’autre”.

En 1963 (l’année de l’enregistrement de “Meeting“), il se rend dans les studios aux côtés du saxophoniste américain Sonny Criss (les quelques témoignages de cette nouvelle association ont été récemment réédités). L’année suivante, il retrouve, à Paris, Lou Bennett et Kenny Clarke avec lesquels il donne plusieurs concerts (notamment à la salle Gaveau) et enregistre quelques titres supplémentaires. Tandis qu’à Liège, où il passe encore en fin de compte pas mal de temps, il est plus souvent qu’à son tour fidèle aux jams du “Jazz Inn” des frères Darmoise : avec Barney Wilen, avec Jacques Pelzer, avec son vieux complice des premiers temps, le pianiste Maurice Simon, avec Chet Baker, avec tous les invités prestigieux des nuits d’après Comblain, Thomas y dispense sans compter (et généralement sans autre salaire que les consommations) une musique généreuse qui ravit notamment tous les jeunes guitaristes (Robert Grahame, Jo Verthé, etc. L’un d’eux, Gustave Smeets, en est entiché au point de se faire appelé “Samoht”, Thomas à l’envers !). De ces soirées privilégiées, des échos ont été vaille que vaille préservés et, à les entendre, on comprend que le “Jazz Inn” n’était pas un club de jazz au sens presque sacré du terme : des bandes montent, en effet, enrobant la musique, un étonnant bruit de fond – verres cognés, rires alcoolisés, altercations ponctuées d’encouragements familiers aux musiciens. Mais c’est cela aussi l’univers de René Thomas, cet espace clos où tout un chacun, radicalement inconscient de la place qu’occupe en fait sur la scène mondiale du jazz ce guitariste qui fait partie des meubles, le tutoie et l’apostrophe sans ménagement.

Puis, soudain, sans crier gare, d’un jour à l’autre, René Thomas, le jammeur liégeois, redevient concertiste international, si par hasard un géant de passage l’emmène à sa suite. Ainsi, au milieu des années 60, il travaille à plusieurs reprises avec le saxophoniste Lee Konitz, à Comblain, Bruxelles, Paris, aux Pays-Bas où la radio hollandaise eut la bonne idée d’enregistrer, le 21 octobre 1965, une demi-heure de musique. Lui et Konitz y sont accompagnés par deux futurs princes de la musiques free européenne : Misha Mengelberg (p) et Han Bennink (dm). Entre-temps, l’association Thomas-Pelzer se poursuit par intermittence, renforcée de rythmiques diversent où défilent les bassistes Benoît Quersin, Alby Cullaz, Michel Finet, etc. et les batteurs Jacques Thollot, Vivi Mardens, Peter Littman, etc. Les deux Liégeois (que la mort de Jaspar en 1963 a peut-être encore rapprochés) se produisent avec succès dans les divers festivals et clubs européens. Leur répertoire, au milieu des années 60, s’est enrichi de pièces plus aventureuses (de compositions d’Ornette Coleman par exemple).

Et leur musique témoigne d’une solide complicité : “René sentait quand j’étais perdu et en un coup de pouce, il me donnait la note qui me remettait sur les rails. Et j’en faisais autant pour lui. A Comblain, nous avons joué notamment avant Bill Evans, qui est venu sur scène nous féliciter. Nous n’avions en fait répéter qu’un seul morceau, pour le reste, nous savions que ça viendrait tout seul, d’après l’ambiance du moment. On se connaissait tellement bien. (…) Une autre fois, toujours à Comblain, le public ne voulait pas nous laisser descendre de scène et Memphis Slim attendait pour jouer ! Ce sont de fabuleux souvenirs. René, c’était l’oreille, le feu, la technique, l’idée…” (interview de J. Pelzer, 1986). Témoins de cette période, un fougueux ‘live’ pirate (avec Finet et Littman) sorti sur Giganti del jazz, ou l’enregistrement – inédit à ce jour – du concert donné à Liège par Thomas, Jaspar, Quersin et Thollot, alors en soirée d’hommage à Raoul Faisant en 1965.

Les dernières années

Après 1966 (cette année-là, il est cité dans Down Beat comme “le meilleur guitariste méritant une large reconnaissance”), René Thomas, comme tous les jazzmen, subit plus encore la rigueur de la crise qui frappe le jazz pendant les “années pop”. Malgré l’un ou l’autre temps fort (quelques disques, notamment avec l’organiste allemande Ingried Hoffman, quelques tournées – en Espagne entre autres -, quelques concerts importants avec le pianiste Vince Benedetti), c’est une période plutôt creuse. Il passe des journées à jouer de la guitare devant sa télévision, dans sa petite maison rue des Maraîchers à Liège. Cependant, sous l’impulsion de quelques amis, il refait surface, entouré le plus souvent du quartette de Robert Jeanne. Jean-Marie Hacquier lui procure quelques contrats dans le Nord de la France tandis qu’en Belgique, il recommence à jouer avec Pelzer et qu’en Allemagne, en 1969, il enregistre un album avec Lucky Thompson. L’épisode décisif de ce retour étant, sans aucun doute, son association, en France, avec l’organiste Eddy Louiss, dès 1970. A la batterie, on trouve, selon les moments, des musiciens comme Daniel Humair (cfr “Au Privave” sur l’album Surrounded d’Humair), Kenny Clarke ou Bernard Lubat avec qui le trio accompagne le chanteur Léon Thomas. Ce dernier fréquente, aux États-Unis, aussi bien les milieux du blues que ceux du free-jazz et surtout, se produit dans un club parisien ce fameux soir où Stan Getz, de passage à Paris, est séduit par cette musique puissante et colorée. Séduit à un point tel qu’il décide tout simplement d’engager le trio pour une vaste tournée européenne en 1971. A Chateauvallon, le nouveau “Stan Getz Quartet” fait un malheur et René Thomas, dont le nom était bien oublié du public français, redevient pour un temps l’objet d’éloges souvent dithyrambiques.

Ainsi, à propos de ce concert à Chateauvallon, un journaliste féru de rugby écrira ce commentaire enflammé : “… Soudain, René Thomas, tel Cantoni, aperçoit le ‘trou’ et s’y engouffre. Crocheté Stan Getz, en débandade le quartette, semé en route le ‘New Sound’ : il n’y a plus sur la scène qu’un monstre de l’esquive et du contre-pied qui remonte, guitare au vent, tout le terrain et va marquer, seul, l’essai” (J. R. Masson, Jazz Mag, 196, 1971). Quand à Getz, qui n’avait pas touché son saxophone depuis des mois, il est revigoré par ses nouveaux partenaires et il joue avec une force et un lyrisme rarement atteints. Les vagues telluriques de l’orgue d’Eddy Louiss (dont la musique se démarque fortement de celle des organistes avec lesquels il a joué jusqu’alors) lui fournissent une assise exemplaire et il trouve en René Thomas un interlocuteur idéal avec lequel il rivalise d’invention et en qui il voit bien plus qu’une réplique de son ancien associé Jimmy Raney : “René est une sorte de ministrel de la guitare (…) il est comme un gitan (…). Une de ses premières idoles était Jimmy Raney (…) maintenant, il joue comme René Thomas, le seul et unique” (P. Culle, Jazz Mag, 168, 1975). On possède de ce quartette étonnant un témoignage aujourd’hui promu au rang de ‘classique’, et dont la récente sortie en CD met mieux encore en relief les inépuisables richesses : “Dynasty” a été enregistré au Ronnie Scott’s de Londres, 10 ans après les prestations du quartette Thomas/Jaspar, et le répertoire se révèle particulièrement apte à pousser les quatre musiciens à donner le meilleur d’eux-mêmes.

Parmi les compositions de Thomas (“Theme for Leo”, etc.), on retiendra le superbe “Theme for my dad” signé Getz, mais écrit en réalité en grande partie par lui à la demande du leader dont le père est mort pendant la tournée. L’interprétation qu’en donne le quartette est bouleversante et fait de cette courte pièce un des quelques chefs-d’oeuvre du jazz enregistré. On y trouve également un art dans lequel Thomas excellera tout au long de sa carrière : celui de l’introduction à un thème (“Invitations”). On aurait pu penser que René Thomas allait profiter de ce nouveau tremplin pour s’installer enfin aux premières places. Pourtant, après l’épisode Getz, il se ‘reprovincialise’ presque aussitôt. Il reprendra encore épisodiquement la route pour de ponctuelles tournées en Italie, en Allemagne et même au Mexique.

Thomas Pelzer Limited (René Thomas et Jacques Pelzer) au Jazz Middelheim, 1974 © Studio Hugo

Chaque année, il rejoint Lou Bennett en Espagne. A Paris, il enregistre avec Louiss et Kenny Clarke un disque qu’on a un peu trop rapidement qualifié de mineur à l’époque. Et il forme avec Christian Escoudé un duo de guitares précurseur des célébrissimes associations à cordes des années à venir. En Belgique, il joue au Festival de Coronmeuse au sein de T.P.L. (c’est désormais le nom qui désigne les groupes Thomas/Pelzer. TPL : Thomas Pelzer Limited) et enregistre sous ce label un dernier album pour la petite firme belge Vogel. Au Festival de Middelheim à Anvers, il rejoint sur la scène son ancien employeur, Sonny Rollins et fait de même avec Getz à Ostende. Mais entre ces points chauds, s’écoulent de longues périodes d’inactivité pendant lesquelles il se réinstalle dans une vie liégeoise qui, à l’époque, ne laisse plus guère de place au jazz. Il se mêle volontiers aux jeunes musiciens – ceux-là même qui assureront bientôt la relance – et assiste, enthousiaste, aux répétitions d’Open Sky Unit, le groupe de jazz-rock monté par Pelzer avec les jeunes Steve Houben et Ron Wilson. Il forme un nouveau trio, mettant à profit la présence à Liège d’un géant de la batterie : Art Taylor ! On a du mal à imaginer, avec le recul, qu’un orchestre dans lequel se trouvaient René Thomas et Art Taylor n’ait pas fait salle comble à chaque concert. En réalité, c’est parfois devant une poignée de spectateurs seulement que se produit le trio. Et du coup, la vie devient difficile pour la famille Thomas (il a deux enfants). Comme beaucoup d’autres jazzmen hélas, René Thomas a fini sa vie dans un état proche de la misère. Usé prématurément – quoique ayant résisté quelque dix ans de plus que son ami Jaspar – il s’éteint lors d’une de ses tournées annuelles en Espagne avec Lou Bennett, en janvier 1975.

Des dizaines de musiciens des quatre horizons du jazz joueront bénévolement pour récolter l’argent nécessaire au rapatriement de son corps. Par la suite, les hommages se répètent, Saxo 1000 sera créé en 1980 en souvenir de Jaspar et Thomas… En 1985, nouvelle soirée en l’honneur de René Thomas, à l’occasion de la parution du livre “Histoire du Jazz à Liège“. De nombreux disques parus depuis 1975 comportent des thèmes écrits à la mémoire de Thomas (“Song for René” par Pelzer, Grailler, etc., “René’s Theme” par John Mc Laughlin et Larry Coryell, “René Thomas” par Philip Catherine, etc.). Les disques de René, par contre, restent rares dans les bacs des disquaires belges. Et au bout du compte, combien de Belges connaissent-ils simplement le nom de ce musicien d’exception qui, lorsqu’on l’interrogeait sur les progressions harmoniques qu’il utilisait, répondait sans sourciller  : “Je ne sais pas, moi, je fais des formes géométriques, des carrés, des triangles…”.

Une dernière anecdote donne la mesure du malentendu gigantesque que fut la carrière de René Thomas : pendant les années 60, alors qu’il était déjà reconnu par les plus grands musiciens comme un maître-guitariste, il se rend avec ses enfants à l’aéroport où doit débarquer Sacha Distel, en pleine période “scoubidou”. Quand Sacha apparaît, Thomas se précipite sur lui et, s’excusant presque, lui demande s’il accepterait de lui signer un autographe. Distel racontera plus tard qu’il fut rarement aussi mal à l’aise que cet après-midi-là tandis qu’il signait le disque tendu par celui que lui-même considérait comme un des plus grands guitaristes au monde.

Jean-Pol Schroeder


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1991) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Jo Verthe ; Jazz Around ; Freddie Jazz ; Studio Hugo | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

De la nécessité d’attribuer à titre posthume le Prix Nobel à Simenon

“Dans son dernier essai, Jean-Baptiste BARONIAN apporte la preuve définitive que tout n’a pas été écrit sur Georges SIMENON et que, trente ans exactement après la disparition du plus liégeois des écrivains universels (ou du plus universel des écrivains liégeois, le propos est réversible), son œuvre comme sa vie recèlent encore leur lot de trouvailles. Encore faut-il, pour les dénicher, oser s’aventurer dans les recoins inexplorés ou négligés de son univers, dans des œuvres peu citées – Strip-teaseUn banc au soleilIl pleut bergère…La prison – ou dans le massif, parfois rébarbatif, des Dictées.

Les dix-sept chapitres que compte l’ouvrage auraient pu donc en être vingt, cinquante, cent. C’eût été sacrifier à la passion de l’exhaustif, par définition inassouvissable en ce qui concerne un tel géant. Puis il y a dans la démarche ici adoptée un parti pris de plaisir, qu’une étude plus fouillée aurait compromis et alourdi.

Baronian a dès lors si parfaitement ajusté la focale qu’il happe d’emblée l’intérêt du lecteur, simenonien patenté ou profane. Bien sûr, il sera question de villes de province, de femmes, de cinéma, de crime, mais chacun de ces aspects est abordé par la bande, dans une dimension inattendue ou selon un angle d’attaque original.

Ainsi, « le personnage de Liège » est-il envisagé à travers Je me souviens…, un « livre-relais » qui montre que la cité natale du romancier est constamment au cœur de sa dramaturgie. Simenon lui-même minimisait l’importance de ce titre, qu’il qualifiait de « sorte de document » et auquel il déniait le statut d’œuvre littéraire. Baronian voit quant à lui dans cette sonate le socle du mouvement symphonique plus large de Pedigree. Maints autres lieux sont revisités, comme Marsilly, petite commune de Charente-Maritime, où Simenon écrivit pas moins de douze romans alors qu’il était locataire de La Richardière. En contrepoint de ce constatable effet du « génie du lieu » se pose la question de savoir pourquoi la Suisse, où Simenon a pourtant longuement vécu et beaucoup écrit, l’a si peu inspiré. Une absence criante, qui se manifeste dans le pseudo-toponyme forgé par Simenon pour requalifier Échandens : Noland (« aucun pays »). Là n’est pas le seul mystère que sonde l’essayiste. Il en est aussi qui règnent autour de personnages hantant son imaginaire comme sa biographie…”

Lire la suite de l’article de Frédéric SAENEN sur LE-CARNET-ET-LES-INSTANTS.NET (article du 15 juillet 2019)

ISBN 2-36371-298-1

Jean-Baptiste BARONIANSimenon, romancier absolu (Paris : Pierre-Guillaume de Roux, 2019)

 

Jean-Baptiste Baronian, membre de l’Académie royale de Belgique, est l’auteur de romans, nouvelles, essais, biographies, dictionnaires, anthologies. Il a publié en 2017, Baudelaire au pays des singes, un essai unanimement salué par la critique, puis un roman, en 2018, Le Petit Arménien.


 

En lire encore…

JANIK & ARNAUT : La danse du serpent

Les danseurs français Janik & Arnaut ont eu un succès fort mérité, dans les années 1950, avec cette troublante Danse du serpentJanine JANIK (1931-1985) et Christian ARNAUT (1912-2003) forment un ensemble rare, érotique et sinueux : contrairement aux numéros de Music-Hall du genre, Arnaut soulève rarement sa partenaire avec l’aide des bras, il semble plutôt la guider et influencer ses contorsions reptiliennes. Voyez plutôt…


Plus d’art de la scène…

THIELEMANS, Jean-Baptiste dit “Toots” (1922-2016)

Toots Thielemans (Jazz à Vienne, France, 1994) © Pascal Kober

Apparu sur les scènes belges à la même époque que Jaspar ou Thomas et s’intéressant d’emblée à la même musique qu’eux, prêt comme eux à tout quitter pour cette musique, Toots Thielemans aura un parcours tout à fait différent. Tandis que Jaspar et Thomas sont aujourd’hui oubliés, Toots est une des seules vedettes internationales de la sphère du jazz.

Une jeunesse bruxelloise

Jean-Baptiste Thielemans voit le jour dans le quartier des Marolles, au coeur populaire de Bruxelles. 65 ans plus tard, dans le living de Toots, vedette internationale, on trouve une plaque avec cette mention, fièrement mise en valeur : “… Je suis un authentique marollien de la rue Haute…”. Dès sa petite enfance, le petit “Jeanke” Thielemans (Toots n’apparaîtra que bien plus tard) se frotte à la musique, à la musique populaire précisément : au “Trapken Af”, le café que tiennent ses parents rue Haute, se produit tous les dimanches un accordéoniste dont l’enfant imite bientôt les gestes et les mimiques. Il le fait avec une telle conviction que, pressentant que ce “ketje” veut jouer de l’accordéon, son père lui achète, alors qu’il n’a que deux ans, son premier instrument. Caché derrière cet accordéon aussi grand que lui, Jean donne bientôt de petites représentations qui lui valent, on s’en doute, un franc succès auprès des clients qui ont alors droit à quelques airs issus des opérettes de Franz Lehar.

En 1927, la famille Thielemans quitte les Marolles pour Molenbeek-Saint-Jean et au décor quotidien du café, succède celui d’un magasin appelé “Au palais du cache-poussière” ! Comme tous les enfants, Jean passe le plus clair de son temps sur les bancs de l’école, primaire d’abord, secondaire ensuite, à l’Athénée de Koekelberg. Et c’est désormais pour ses copains de classe qu’il donne de temps à autre quelques petits concerts d’accordéon. En 1929, il participe à un premier tournoi pour accordéonistes. La même année, il commence à s’intéresser tout particulièrement à un instrument plus commode à transbahuter d’un endroit à l’autre : l’harmonica (la “musique à bouche”), instrument bien plus répandu à l’époque qu’aujourd’hui. C’est, semble-t-il, à la suite d’une maladie que s’est opérée cette mutation : alité pendant de longues semaines, il ne peut que difficilement manier son accordéon. En 1939, Jean Thielemans s’achète son premier “vrai” harmonica chromatique.

Peu avant la guerre, on le retrouve inscrit à l’Université Libre de Bruxelles, section mathématiques. Etudes interrompues par les « événements » et pour lui comme pour tant d’autres, commence le scénario classique : évacuation en France, puis retour au pays après la capitulation, et adaptation au nouveau mode de vie de l’Occupation. C’est à cette époque que sera abordé le tournant décisif : Thielemans devient un auditeur assidu des émissions de jazz diffusées par les radios françaises et anglaises. Sans cette découverte du jazz – d’autant plus passionnée que le jazz fait un peu office alors de musique « maudite » dans l’idéologie allemande – Thielemans serait sans doute devenu ingénieur et le monde de la musique aurait été privé d’un de ses plus grands interprètes. Tout au long de l’Occupation, il va chercher à en savoir toujours davantage sur cette musique sulfureuse. Il rencontre quelques-uns des personnages qui font autorité à Bruxelles en matière de jazz : Carlos de Radzitsky et Albert Bettonville, détenteurs d’une collection qui fait rêver les nouveaux venus.

Toots Thielemans à la guitare
De Jean-Baptiste à Toots

En 1941, se situe un autre événement déterminant : alors que Django Reinhardt est devenu son idole, un de ses amis, propriétaire d’une guitare mais piètre guitariste, lui lance un jour en guise de défi : « Quand tu pourras jouer l’intro de ‘Sweet Georgia Brown’ comme Django Reinhardt, ma guitare sera à toi… ». Jean Thielemans ne se le fait pas dire deux fois et se retrouve bientôt possesseur d’une guitare, qui deviendra son second instrument. Il commence à jouer avec d’autres jeunes musiciens, comme lui férus de jazz. On possède deux acétates, probablement enregistrés en 1943, qui sont en fait la première trace discographique du futur Toots. Dans les studios Polyvox (Bruxelles), sont ainsi gravés « Les yeux noirs »« Solitude »« Dixieland Detour » et « Saint-Louis ». Absorbé de plus en plus par la musique, Jean ne terminera pas ses études. A la fin de la guerre, son choix est fait : comme son « collègue » liégeois René Thomas – dont il fera bientôt la connaissance – comme le jeune vibraphoniste d’Andenne Sadi Lallemand, il se consacrera à la musique et rien qu’à la musique (à l’époque, Jaspar et Pelzer sont toujours étudiants). A la Libération, il se retrouve plongé dans le tourbillon musical que suscite la présence des Américains. Comme tout le monde, il joue pour eux dans les restcamps, officier’s clubs, etc. Puis en 1945, le trompettiste Herman Sandy lui propose de remplacer André Meersch au sein de son orchestre, un orchestre qui, sous le nom de Jazz Hot va devenir une des trois meilleures formations du pays (avec les Internationals et les Bob-Shots). On y trouve le saxophoniste Raymond Lauwers, le pianiste Gene Kempf et le batteur Jackie Thunis.

Le Jazz Hot sera au centre des folles nuits du “Duc de Buckingham” à Blankenberge, et du “Grand Siècle” à Bruxelles. Estimant que le prénom de Jean-Baptiste n’était pas ce qu’on pouvait trouver de plus swinguant, Jackie Thunis lui propose de s’appeler désormais Toots (comme les Américains Toots Camarata et Toots Mondello). Jean accepte et bientôt, dans le milieu du jazz en tout cas, on ne le connaît plus que sous le nom de Toots Thielemans, réputé comme l’un des bons guitaristes de la capitale et un des seuls jazzmen à essayer de produire des phrases jazz à l’harmonica. En janvier 1946, il est membre de l’orchestre de Robert De Kers, une des formations « pros » les plus en vue. Marcel Colbrant et Henri Winkeler ont alors la formidable idée de filmer l’orchestre pour la société anversoise “Animated Cartoons“. Et c’est ainsi qu’un court métrage intitulé “Modern Mood” nous permet, 40 ans plus tard, de voir Toots jouer aux côtés de Jean Robert, Fernand Fonteyn, etc., dans le contexte swing tout à fait réjouissant. Un joyau ! La même année, il enregistre quelques titres avec l’accordéoniste Rudd Wharton, avec l’orchestre d’Yvon De Bie (les fameux “Rose Room” et “Berceuse Nègre“) et il entre dans la formation de Ruddy Bruder, alors basée à la Malmaison. Parmi ses premiers enregistrements, on peut encore rappeler le disque Olympia réalisé avec Fud Leclerc en février 1947 et sur lequel était enregistré le célébrissime “Hey ! Ba-be-re-bop” qui fit la gloire de Lionel Hampton.

Le rêve américain

Mais déjà, dans sa tête, une idée folle, démesurée commence à prendre de plus en plus de place : tant qu’à jouer du jazz, pourquoi ne pas essayer de le faire au pays même du jazz, aux Etats-Unis ? En 1947, trois ans avant le départ de Jaspar pour Paris, neuf ans avant que ce dernier ne parte lui aussi pour la Mecque, Jean “Toots” Thielemans, considéré dès cette époque comme l’un des meilleurs instrumentistes jazz en Belgique, accompagne son oncle qui doit effectuer un voyage d’affaires aux Etats-Unis. Arrivé à New York, il fait le tour des clubs, son harmonica en poche et, introduit par un photographe dont il avait la connaissance, découvre ainsi la magie des lieux saints du jazz : le “Three Deuces” entre autres. C’est le début des grandes rencontres : le trompettiste Howard Mc Ghee, le guitariste Chuck Wayne, les pianistes Billy Taylor et Lennie Tristano deviennent ses premiers partenaires américains – car, on le devine, l’harmonica ne reste pas longtemps dans la poche de Toots. En 1948, il écrit pour la revue belge “L’Actualité Musicale”, une série de lettres. Dans l’une d’elles, on peut lire : “ … Après avoir joué huit jours à New York, me voici à Miami. Ai entendu Chuck Wayne. J’ai joué sur sa guitare et il n’en revient pas qu’on puisse jouer du be-bop rien qu’en entendant des disques…”. Billy Shaw, l’impresario de Benny Goodman, l’entend et lui promet de “faire de lui le roi belge du be-bop”. Toots a en effet entre temps découvert les harmonies et les entrelacs du bop et, séduit, s’est attaqué à cette musique nouvelle, tant à la guitare qu’à l’harmonica – qu’il est alors le seul au monde à orienter dans cette voie ! De retour en Belgique, il enregistre donc, à ses frais, quelques acétates (“Laura”, “Stardust”, etc.) qu’il envoie aussitôt à Billy Shaw, pour recevoir en fin de compte une réponse de Benny Goodman lui-même. Le “King of Swing” lui propose en toute simplicité d’entrer dans le nouveau combo qu’il monte pour le Paramount Theatre à New York ! Malheureusement, quand on est européen, on ne devient pas facilement musicien aux Etats-Unis. Des questions de visa et de permis de travail empêchent Toots de rejoindre le fameux orchestre.

Toots Thielmans (Chicago, 1957)

En Belgique, auréolé malgré tout par ces propositions et ses contacts new-yorkais, Toots Thielemans est devenu une vedette. Il est acclamé lors des fameuses jams de l’Onyx Club, et le Hot Club Magazine en parle dès cette époque comme d’une des “plus grandes figures du jazz belge actuel”. Il franchit encore un jalon important au Festival de Nice en 1948 où il se produit avec les solistes des Bob-Shots dans une formation dirigée par Jean Leclère. C’est là qu’il a l’occasion d’entendre pour la première fois en direct Louis Armstrong qui lui arrache ses premières “larmes musicales”. L’année suivante, autre festival, autres lauriers, autre consécration, il se retrouve à l’affiche du Festival de Paris (1949) au même programme que Charlie Parker et Miles Davis (l’autre formation belge présente au Festival étant les Bob-Shots). Sur le disque rendant compte de la jam-session qui clôtura ce festival, on trouve les noms de Charlie Parker, Sidney Bechet, Miles Davis et… Toots Thielemans ! Comme les Bob-Shots, Toots a d’ailleurs l’occasion, lors de ce premier séjour parisien, de graver également, le 13 mai exactement, quelques disques pour le label Pacific. A ses côtés, Francis Coppieters (p), Jean Warland (b) et John Ward (dm), les deux derniers cités jouant aussi sur les disques des boppers liégeois. Le 22 août 1949, Toots Thielemans se marie avec Netty et la même année, lors d’une tournée en Italie, il participe à une séance d’enregistrement en compagnie de Flavio Ambrosetti, Gilberto Cuppini, Hazy Osterwald, Ernst Hollerhagen, etc. A Rome, il rencontre… Benny Goodman ! Celui-ci se souvenant des disques que Billy Shaw lui avait fait entendre, lui propose de le rejoindre sur la scène du Palladium à Londres. C’est le début de l’engrenage au terme duquel l’attend un succès qu’il n’aurait jamais osé espérer.

Les concerts scandinaves

La formation de Goodman compte alors quelques prestigieux musiciens : le trompettiste Roy Eldridge, le saxophoniste Zoot Sims (avec qui Toots enregistrera quelques faces à Stockholm en avril), le pianiste Dick Hyman, le batteur Ed Shaughnessy, etc., au milieu desquels, loin de détonner, il s’intègre parfaitement. Le sextette tourne au Danemark, en Suède, etc. et partout, l’accueil est enthousiaste : lors de son passage au Casino de Knokke et au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, la presse belge réserve une place importante à l’événement et tout particulièrement à la présence de Toots Thielemans au milieu des grandes vedettes américaines.

Mais pour la carrière de Thielemans, les concerts les plus importants ont peut-être été ceux effectués en Scandinavie. Le courant passe dès le premier abord entre le Marollien et les Suédois. Dans les années qui suivent, Toots séjournera de nombreux mois à Stockholm où il aura l’occasion de lier connaissance de manière approfondie avec Charlie Parker, rencontré sur scène de la salle Pleyel en 1949. En 1950-1951, le Bird lui aussi se sent comme chez lui en Suède, où il vit peut-être ses derniers mois de bonheur. Un soir de novembre, alors que Toots se produit avec l’organiste Reinhold Svensson dans un hôtel de Stockholm, il voit entrer Charlie Parker. Aussitôt, il entame, suivi par son partenaire, le célèbre Lover Man, reproduisant note pour note le chorus de Parker qu’il a évidemment écouté mille fois. Bird s’approche, sidéré et, à la fin du morceau, serre la main de Toots et lui dit que ce qu’il vient d’entendre est le plus grand hommage qu’on puisse rendre à sa musique… et d’ouvrir son portefeuille afin de récompenser Toots à coup de dollars. Moment particulièrement intense pour un jazzman européen, faut-il le dire, que cet enthousiasme du maître lui-même !

Par la suite, Toots et le Bird auront l’occasion de passer ensemble plus d’une nuit nordique. Et lorsqu’ils se retrouvent aux States, Parker engagera notamment son ami pour une semaine au Earl Theatre de Philadelphie à une époque, hélas, où Charlie Parker était au bout du rouleau. “Quelques fois, nous devions soulever Bird afin qu’il tienne debout, et lui mettre son saxophone aux lèvres. Mais même dans ces moments-là, il jouait admirablement bien”. Pendant un certain temps, Toots va aussi “navetter” entre Stockholm (où il enregistre plusieurs disques, dont un supervisé par Léonard Feather, avec Arne Domnerus et Rolf Ericson) et Bruxelles (où il retrouve, toujours avec plaisir, au détour d’un studio, ses amis Bill Alexandre, Billy Desmedt, Gus Deloof, Jean Warland, etc.). Mais l’appel des States se fait de plus en plus pressant et fin 1952, il s’embarque à nouveau en direction de New York, espérant bien que, cette fois, c’est la bonne.

Back to the USA

Pour se conformer à la réglementation américaine sur l’immigration, il commence par travailler pour la Sabena, puis décide de prendre la nationalité américaine. Le pas décisif est franchi. Toots se trouve un appartement à Manhattan, dont l’écrivain Arthur Miller est le voisin. Un nouveau musicien américain est né. Très vite, il séduit le public, “les” publics car – et c’est une constante dans sa carrière – il joue désormais sur les deux tableaux : admiré des amateurs de jazz pur et des musiciens pour sa musicalité et sa virtuosité, il est également prisé du grand public auquel il délivre régulièrement des pièces plus commerciales, plus proches de la variété que du jazz. Sa réputation l’a d’ailleurs précédé dans certaines sphères. Ainsi, plusieurs de ses disques commerciaux réalisés en Belgique (“Happy go lazy”, “Latin Quartet“, etc.) ont été adoptés aux Etats-Unis par les fameux Harmonicats !

Les grandes rencontres ne tardent pas à s’effectuer. La première année de son émigration, il se produit au Down Beat Jazz Club avec Charlie Parker et le groupe de Max Roach. A Philadelphie, il travaille avec Jackie Davis au Show Boat. Il enregistre son premier disque américain – sous le nom de Jon Tilmans – le 6 décembre 1952 (avec Dick Hyman et Harry Reser). Quelques semaines plus tard, il rentre en studio, en sideman cette fois, avec Dinah Washington et Wardell Gray ! Mais c’est surtout sa rencontre avec Georges Shearing, alors très populaire auprès du public américain, qui lui vaudra sa véritable et définitive intégration au monde du spectacle U.S. Shearing lui propose d’entrer dans son fameux quintette. Il y restera environ sept ans !  “C’est le seul travail vraiment fixe que j’aie eu de toute ma vie” dira Toots avec un clin d’œil.

Les premiers enregistrements avec Shearing datent de mars 1953, amorçant une série au terme de laquelle le nom de Toots sera connu aux quatre coins du monde jazz. “Au début, j’ai eu un petit coup de feu à la guitare que je n’avais pas touchée depuis la tournée Goodman. Après une quinzaine de jours, j’ai eu tous les arrangements dans les doigts, quoique certains soient assez compliqués. Shearing a été charmant avec moi et n’a cessé de m’encourager. Dans les band, j’ai retrouvé le bassiste Al Mc Kibbon, venu en Belgique avec l’orchestre de Dizzy, le drummer Bill Clark et le vibraphoniste Joe Roland, tous d’excellents musiciens et copains parfaits” (Act Mus. 1992). Aux côtés de Shearing, Toots fait le tour des grandes villes américaines : New York, Boston, Chicago, Pittsburgh, Los Angeles, San Francisco, et pousse même jusqu’à Toronto et Haïti.

Amené parfois à se produire dans un orchestre renforcé, il adopte, pour pouvoir se faire entendre, un système d’amplification particulier qui fait de son harmonica un instrument à part entière, un instrument auquel Shearing décide d’ailleurs de consacrer un concerto ! Au hasard de ses tribulations, Toots rencontre de vieilles connaissances : Jack Kluger à New York, Jackie Thunis à Spokane, Malou Honey et Joe Lenski lors d’une jam chez Marian Mc Partland. Et les années passent. 1955, lorsqu’on l’interroge sur ses souvenirs, Toots finit toujours par évoquer – et on le comprend – une certaine tournée à travers les Etats-Unis avec le “Birdland All Stars” : “Pour moi, ce voyage tenait du prodige. Nous étions tous dans le même autocar : Count Basie et John Williams, Billie Holiday avec ses chihuahuas sur les genoux, Lester Young toujours à l’arrière. Toutes mes idoles étaient bel et bien là et je pouvais leur tenir compagnie : Philly Joe Jones, Miles Davis, Cannonball Adderley, Tommy Flanagan, … Et j’étais toujours assis à côté d’Eddy Jones, le gros bassiste de Count Basie, parce qu’on était en plein hiver et qu’il avait un long manteau en cuir, bien fourré, contre lequel nous essayions tous deux de rester au chaud. Le vibraphoniste de Shearing et moi, nous étions les seuls blancs à bords”. Pour réaliser l’émotion que devait représenter ce genre d’expérience, il faut se souvenir qu’à l’époque, Toots Thielemans était loin d’être aussi connu qu’aujourd’hui ; côtoyer les géants était encore nouveau pour lui. Et à propos de “reconnaissance”, rappelons que cette même année 1955 est celle de l’enregistrement de l’album “The Sound”. Un album qui nous semble presque “banal” aujourd’hui qu’il nous a donné mille autres preuves – souvent bien plus intenses encore – de sa puissance expressive et de son talent. Mais en 1955, ce disque marque un tournant dans sa carrière : enregistré sous son nom avec des musiciens comme Ray Bryant, Oscar Pettitford, Toots Mondello, etc., il reçoit quatre étoiles dans le magazine Down Beat !

Toots Thielemans
Vers la naissance de “Bluesette”

En 1956, autres rencontres de taille : le quintette de Shearing joue au légendaire “Basin Street Club”, en alternance avec la formation de Max Roach dans laquelle se trouvent alors… Clifford Brown et Sonny Rollins ! Toots Thielemans reçoit à cette occasion, de la bouche de Clifford Brown, un compliment qui restera à jamais gravé dans sa mémoire, le grand trompettiste lui signifie qu’à son avis, joué comme il en jouait, l’harmonica était un véritable instrument de jazz et ne devait plus être noyé, lors des référendums, dans la catégorie floue “instruments divers”

35 ans plus tard pourtant, c’est toujours dans cette catégorie qu’est classé Toots (en tête bien sûr). En 1957, Toots enregistre un album décisif pour Riverside : “Man Bites Harmonica“, avec comme sideman, rien moins que Pepper Adams (bs), Kenny Drew (p), Wilbur Ware (b) et Art Taylor (dm). Il fait désormais partie du Cénacle Majeur. Pendant les années 1957-1958-1959, il enregistre sans cesse avec Shearing (plus de vingt albums !). En 1959, il signe l’album “The Soul of Toots Thielemans” avec les frères Bryant (Ray au piano et Tom à la basse) et le batteur Oliver Jackson, et il enregistre avec un autre Européen américanisé, l’altiste Arne Domnerus. En 1960, il rentre en Europe pour quelques temps, travaillant à Berlin avec Kurt Edelhagen, à Stockholm avec Harry Arnold (pour un album étonnant dans lequel la radio suédoise a invité différents solistes : Nat Adderley, Benny Bailey, Coleman Hawkins, Lucky Thompson, et… Toots), à Paris avec Georges Arvanitas, en Italie, etc.

C’est sans doute pendant ce séjour qu’il ajoute une nouvelle corde à son arc : il produit en effet un nouveau “sound” qui va faire fureur et qu’il obtient en doublant ses phrases de guitare en sifflant ! C’est avec cette même formule qu’un soir de 1962, lors d’un concert donné à l’Université Libre de Bruxelles en compagnie de Stéphane Grapelli, il chantonne pour la première fois, dans sa loge, la mélodie qui le rendra riche et célèbre : “Bluesette”. Grapelli l’entend et l’encourage à développer cette mélodie. Quelques temps plus tard, probablement en juin 1963, Toots grave dans un studio suédois, pour l’album “The Whistler and his guitar“, la première version de son “tube”, la première d’une longue série. “Bluesette” deviendra non seulement l’indicatif de Toots, mais un véritable standard, repris au répertoire des plus grandes vedettes de jazz et de variété (Sarah Vaughan, Ray Charles, …). C’est l’étape ultime au-delà de laquelle Toots Thielemans figure désormais parmi les Grands du show-business international.

De retour aux Etats-Unis (1964), il fréquente tant le milieu du jazz que le milieu “variété”, travaillant avec de géants tels que Quincy Jones, Phil Woods, Freddy Hubbard, J.J. Johnson, Mc Coy Tyner, Clark Terry, Herbie Hancock, Astrud Gilberto, Peggy Lee, etc., devenant un habitué des studios new-yorkais et une “guest-star” souvent sollicitée. Les albums enregistrés à son nom – souvent dans un contexte commercial – se multiplient. Dans les bandes sonores des films produits tant aux Etats-Unis qu’en Europe, on entend monter la plainte de l’harmonica de l’homme des Marolles : “Midnight Cowboy“, “Sugarland Express“, “The Gateway“, “Salut l’artiste” et des dizaines d’autres. Du lot, se dégage la bande sonore bouleversante d’un film néerlandais à petit budget, “Turks Fruit“, sur laquelle figurent quelques-unes des plus belles plages enregistrées par Toots.

Toots Thielemans et Philip Catherine
Les années 70 et 80

Impossible, dès cette époque, de faire le détail d’une activité aussi débordante, Toots lui-même en serait bien incapable. Au début des années 70, il enregistre plusieurs albums avec Quincy Jones, côtoyant une fois encore le gratin des musiciens américains. En 1972, c’est au violoniste Svend Asmussen qu’il s’associe le temps d’un disque. L’année suivante, il est invité comme “instrumenteur” à la fameuse Eastman School of Music. En 1975, il fait un pas de plus vers la reconnaissance internationale tous publics en “tournant” et en enregistrant avec Paul Simon.

Mais toute cette activité ne lui fait pas oublier le jazz, le vrai. En témoignent, par exemple, les trois albums “live” (1974, 1975, 1976) enregistrés avec son groupe européen (Rob Franken, Niels Pedersen, etc.), un disque intitulé “Captured alive” enregistré aux Etats-Unis avec le pianiste Joanne Brackeen (1974), le contrebassiste Cecil Mc Bee et le batteur Freddy Waits, un “Toots and Friends” avec Philip Catherine et Joachim Kühn (74), et quelques disques Pablo (avec Oscar Peterson, 1975-1980 ; Dizzy Gillepsie, 1980 ; Joe Pass, 1980 ; etc.). Mais plus que tout autre, s’agissant du jazz, c’est l’album “Affinity“, enregistré en 1978 avec Bill Evans, qui représente le sommet de l’art de Toots. “Affinity” témoigne d’une bouleversante connivence entre les accents déchirés de l’harmonica et les harmonies souvent douloureuses de Bill Evans, qui enregistre là un des albums les plus achevés de sa dernière période.

Quand on l’interroge sur ses souvenirs les plus intenses, Toots Thielemans évoque toujours cette session magique aux côtés d’un des grands maîtres du piano moderne, session hélas sans lendemain, Evans devant disparaître quelques années plus tard. Entre ces enregistrements “strictement jazz”, qui lui valent des nominations dans les divers “polls” américains, Toots continue à enregistrer de la musique grand public. Dans cette production, une perle : enregistré à Londres avec son quartette européen renforcé d’un grand orchestre à cordes, l’album “Slow Motion” est un concentré superbe de la musique de Toots, une musique dans laquelle l’émotion, omniprésente, ne se fait jamais sirupeuse, et ce n’est pas son moindre mérite.

Il semble en réalité que Toots, en ces années 70-80, loin de décliner comme l’ont fait tant de musiciens de sa génération, ait atteint une maturité prodigieuse. Ses chefs-d’œuvre, c’est maintenant qu’il les signe. On croyait tout savoir sur lui, on ne savait encore rien ! Sans doute le fait de ne plus être préoccupé par le souci alimentaire lui a-t-il permis de se consacrer bien plus pleinement qu’auparavant au jazz, à cette musique qui l’avait bouleversé dans l’après-guerre et qu’il n’a cessé de servir depuis lors. En 1981, hélas, des ennuis de santé viennent ternir quelque peu le paysage de Toots Thielemans.

Mais fermement décidé à ne pas se laisser dominer par la maladie, il reprend la route. Se partageant entre Bruxelles et New York, il apparaît dans les contextes les plus divers : aux côtés du monstre sacré du jazz-rock Jaco Pastorius au Lincoln Center de New York (1982), puis dans un studio d’enregistrement, aux côtés du maître de l’intimisme et de la profondeur, Chet Baker, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (1984), et encore à Los Angeles, avec Ella Fitzgerald, Stevie Wonder, Dizzy et tant d’autres. Tournant énormément, Toots s’entoure bientôt de deux formations régulières, une européenne et une américaine : Michel Herr, Michel Hatzigeorgiou, Bruno Castelluci d’un côté, Fred Hersch, Marc Johnson, Joey Baron de l’autre. Il obtient un regain de succès en adaptant avec un goût peu commun le “Ne me quitte pas” de Brel et interprète ce titre avec l’une et l’autre de ses formations. Deux albums, “Ne me quitte pas” (Milan, pochette réalisée par Jean-Michel Folon) et “Only trust your heart” (Concord), achèvent de convaincre les derniers sceptiques que le travail commercial de Toots avait déçus. Toots est bel et bien (re)devenu un des grands jazzmen de son temps !

Un seigneur de l’émotion

Aux quatre coins du monde, du Congo à Hong Kong, le mot “harmonica” est plus que jamais associé à son nom. Un nom qui devient un nom commun en 1989, lorsque l’Association des Critiques de Jazz belges décide de décerner chaque année, en plus des Sax, un… Toots !  En 2001, Toots est anobli par le roi Albert II et reçoit le titre de baron. En 2009,  la plus grande distinction pour un jazzman américain: le Jazz Master Award, lui est décernée. Mais, en mars 2014, il annonce qu’il met un terme à sa carrière. Toots Thielmans décède deux ans plus tard, le 22 août 2016. La Bibliothèque Royale conserve un fonds Toots Thielemans qui rassemble des centaines d’enregistrements sonores et des milliers de documents. Au-delà des anecdotes, des honneurs et des discographies, Toots Thielemans restera un des grands seigneurs de l’émotion faite jazz. Tout le personnage est en réalité dans cette formule qu’il aime employer lorsqu’il parle de musique : “L’accord parfait que je préfère, c’est le Mineur Septième : mineur en dessous, majeur au-dessus. Ce doux territoire entre le sourire et les larmes… “.


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org | source : SCHROEDER Jean-Pol, Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie (Conseil de la musique de la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, 1990) | commanditaire : Jean-Pol Schroeder | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Pascal Kober | remerciements à Jean-Pol Schroeder


More Jazz…

MARX : textes

Quatrième fils de la famille Marx, Julius Henry MARX alias Groucho Marx (1890-1977), débute très jeune (et le premier de la famille) une carrière artistique. Après avoir quitté l’école publique, il commence ses tournées dans les music-hall des petites villes américaines dès l’âge de quatorze ans, bientôt accompagné de ses frères. Après diverses compositions et recompositions de la troupe Marx (incorporant soit tour à tour soit en même temps Chico Marx, Zeppo Marx, Gummo Marx, Harpo Marx et même la propre mère et la vieille tante de la famille) cette joyeuse troupe se fixe sur quatre frères d’abord Groucho, Chico, Harpo et Zeppo : les Marx Brothers. […] L’humour de Groucho, décapant inventif et arrogant, lui vaut d’être une des personnalités les plus populaires de l’Amérique en tant de guerre. […] Après un dernier film assez inconsistant en 1949, il se consacre principalement à sa véritable passion : l’écriture. En 1959, il sort son autobiographie Groucho and me (Mémoires capitales). Suivront quelques livres (Mémoires d’un amant lamentable…) et de nombreuses notes et articles pour divers journaux ou revues… [lire la suite sur ALLOCINE.FR]

Dans chaque vieux, il y a un jeune qui se demande ce qui s’est passé.

Les hommes sont des femmes comme les autres.

Une émission de jeux est la forme la plus basse de la vie animale.

En dehors du chien, le livre est le meilleur ami de l’homme. En dedans, il fait trop noir pour y lire.

Quand j’étais en Afrique, j’ai tué un éléphant en pyjama. Comment un éléphant a-t-il fait pour mettre un pyjama… Je ne saurai jamais !

La politique, c’est l’art de chercher les problèmes, de les trouver, de les sous-évaluer et ensuite d’appliquer de manière inadéquate les mauvais remèdes.

Soit cet homme est mort, soit le temps s’est arrêté.

Jamais je ne voudrais faire partie d’un club qui accepterait de m’avoir pour membre.

Ce monde serait meilleur pour les enfants si c’était les parents qui étaient obligés de manger les épinards.


Rire encore…

MICHA, Armand (1893-1976), architecte

Armand Micha (coll. privée) © Philippe Vienne

Armand (Félicien Marie) MICHA est né à Spa, le 7 novembre 1893 et décédé à Flamierge, le 15 novembre 1976. Fils de Jules Micha (1855-1917) et de Marie Sophie Noël (1862-1919), il entreprend des études d’architecture à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, interrompues par sa mobilisation en 1914.  Après la guerre, ses parents étant tous deux décédés, c’est sa sœur aînée, Julia, qui financera ses études grâce au commerce de couture qu’elle tient avec ses trois sœurs (rue Royale, à Spa). Il fait ensuite l’acquisition d’une maison, avenue Reine Astrid, qu’il transforme pour y installer son atelier d’architecture et, par la suite, également un comptoir immobilier.

Le 3 mai 1935, il épouse Marie-Thérèse Martin (1916-1986), dont il aura une fille, Claudine, l’année suivante. Durant la saison d’été, qui voit beaucoup de personnes se rendre en villégiature à Spa, il organise également des expositions d’artistes-peintres dans ses locaux. Parmi ceux-ci, Julien Demarteau et Jacques Van den Seylberg, avec lesquels il se liera d’amitié. Armand Micha restera toute sa vie à Spa, qui conserve l’essentiel de sa production.

Chapelle Sainte-Thérèse-de-Lisieux (Spa, 1928) © Philippe Vienne
Réalisations

Sa réalisation la plus connue est vraisemblablement la chapelle Sainte-Thérèse-de-Lisieux, route du Tonnelet à Spa, inaugurée en 1928, sur commande du baron Joseph de Crawhez, bourgmestre de Spa. En effet, en novembre 1927, le baron, son épouse et des amis avaient été victimes d’un grave accident de la route. Au terme d’une longue convalescence, après avoir été entre la vie et la mort, la baronne de Crawhez se rétablit. Le baron décide alors de l’édification de cette chapelle votive et en passe commande à Armand Micha qui la réalisera dans un style tout en sobriété où l’on sent néanmoins poindre son goût pour l’Art Déco.

L’agrandissement de l’Hôtel des Bains, par l’ajout d’une aile vers la place Royale et le parc de Sept-Heures, est également l’œuvre d’Armand Micha. Ce bâtiment est devenu, par la suite, “Les Heures Claires” et, aujourd’hui, après transformations, le Radisson Blu Hotel. La coupole, qui traduit également une influence de l’Art Déco, a cependant été conservée et est toujours bien visible. On lui doit également d’autres hôtels comme “La Charmille”, à Tiège (aujourd’hui maison de repos) ou la reconstruction de l’Hôtel International à Malmedy, après la Seconde Guerre. Pour le reste, Armand Micha a essentiellement construit des villas à Spa et dans la région et, notamment, “Le Guilleré” (Boulevard des Guérets, 21), le “Séjour d’Ardenne” (avenue Marie-Thérèse, 43) et la “Maison Grise” (Boulevard Rener, 27).

Philippe Vienne

“La Maison Grise” (Spa, 1939) © Philippe Vienne
Bibliographie
  • Armand Micha, quelques travaux, album photo (coll. privée)
  • sur la chapelle : SPAREALITES.BE

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Plus d’architecture…

COURTINE : Simenon et Maigret passent à table (1992)

ISBN : 9782710370697

COURTINE, Robert Jullien, Simenon et Maigret passent à table. Les plaisirs gourmands de Simenon & les bonnes recettes de Madame Maigret (Paris : Gallimard – La petite vermillon, 2013)…

Edition de 1974 © Robert Laffont

“Chaque soir, en accrochant son manteau, le commissaire Maigret s’amuse à deviner ce que sa femme lui a mijoté : bœuf miroton, blanquette de veau, fricandeau à l’oseille, tarte aux mirabelles… Dans toutes ses enquêtes, on retrouve cette cuisine de famille ou de bistrot, simple et savoureuse. Fin gourmet, Simenon mitonne pour son personnage ses plats de prédilection. Et il est fort rare qu’il fasse sauter un repas au commissaire : si un interrogatoire traîne en longueur, Maigret se résigne à commander des sandwiches et de la bière à la brasserie Dauphine en attendant que le suspect passe à table : “Vous voyez ce bureau, n’est-ce pas ? Dites-vous que vous n’en sortirez que quand vous aurez mangé le morceau.” Les aveux obtenus, il se hâte de rejoindre son foyer, où l’attend Mme Maigret.
Ami de Simenon, Courtine rappelle que cette dernière incarnait l’idéal amoureux du romancier. Les plats qu’elle prépare ont à la fois le goût du terroir, de la fidélité conjugale et celui, inoubliable, de l’enfance.” [source : GALLIMARD.FR]

On trouve encore en bouquinerie une édition précédente chez Robert Laffont (1992) ; l’édition originale date de 1974 et est parue chez le même éditeur avec le titre Le cahier de recettes de madame Maigret (préface de Georges Simenon).


Robert Jullien COURTINE (de son vrai nom Robert Louis Courtine, 1910-1998)

A sa mort, le journaliste de LIBERATION.FR Vincent NOCE rappelle : “Un jour, l’un des directeurs du Monde le croisant devant une porte, lui dit perfidement: “Après vous, mon cher collaborateur.” Celui que les fidèles lecteurs du quotidien connaissaient sous le nom de La Reynière (repris au Chroniqueur gastronomique du XIXe siècle, Grimaud de La Reynière), s’était en effet rendu tristement célèbre pendant l’Occupation, sous son vrai nom, Robert J. Courtine. Il s’est éteint mardi dernier à Colombes à l’âge de 87 ans.

Il s’illustra d’abord dans la presse de la Collaboration au point qu’il dut fuir Paris à la Libération, pour se retrouver dans le microcosme de Siegmaringen, puis en Suisse. Il regagna plus tard la France où il fut condamné. Il fut embauché en 1952 au Monde pour assurer la chronique gastronomique, ministère qu’il exerça plus de quarante ans, jusqu’en 1993. Il eut sur le milieu culinaire une influence immense, à une époque où les rédactions en chef n’étaient pas gênées de laisser ce genre, jugé secondaire, à des journalistes maudits, pour la plupart issus de l’extrême droite. Si bien que ce courant se trouvait en mesure de développer une influence démesurée sur ce métier.

Cet Ardéchois mit sa plume brillante et acérée au service d’une cuisine rustique, traditionnelle, la seule qu’il voulait reconnaître. Écrivain, chansonnier à ses heures, il avait un style toujours très recherché. Il mena plusieurs batailles, en général avec succès. Si tous les grands restaurants servent aujourd’hui de bons pains faits maison, c’est sans doute grâce à ses emportements contre la baguette rassise posée sur la table. Il détestait tout autant les menus “fromage ou dessert”. Il fut bien sûr un grand pourfendeur de la nouvelle cuisine, dont il dénonçait les préciosités. Ami de Simenon, il avait écrit la Cuisine de Mme Maigret. Mais parmi ses nombreux ouvrages, le plus mémorable est sans doute Balzac à table.” [source : LIBERATION.FR, article du 18 avril 1998]

On trouvera la (riche) liste de ses pseudonymes (Jean-Louis Vannier, Marc Airelle [sic], Marc Aurelle, Roger Charmoy, etc.) et sa bibliographie complète sur le site de la Bibliothèque nationale de France > Data


Lire encore…

VAN DEN SEYLBERG, Jacques (1884-1960)

Cap d’Antibes (pastel, coll. privée) © Philippe Vienne

Peintre et pastelliste né à Anvers le 6 mars 1884, décédé à Knokke le 11 août 1960. Fils posthume de Louis Van den Seylberg, charpentier, de nationalité néerlandaise, et de Maria-Theresia Van Eynde, originaire de Geel.

Un problème se pose quant à l’orthographe exacte de son nom : en effet, l’artiste signait « J. van den Seylbergh » et tenait beaucoup à cette graphie. Cependant, les documents officiels, en ce compris son acte de naissance, portent la mention « Van den Seylberg », nom encore porté par ses descendants.

Les années de formation

N’ayant jamais connu son père, Jacques Van den Seylberg est élevé à Geel par sa famille maternelle. Après avoir achevé ses humanités du degré inférieur, il est inscrit en 1898 à l’Ecole de Dessin de Geel où il est l’élève du premier directeur de cet établissement, Jan-Baptist Stessens. En 1904, il s’inscrit à l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers où il reçoit l’enseignement de Henri Houben avec lequel il restera d’ailleurs lié. L’année suivante, il opte pour la nationalité belge.

Le 6 septembre 1913, Jacques Van den Seylberg épouse Josephina-Maria De Meyer, originaire de Noorderwijk, près d’Herentals. Lorsque la guerre éclate, il est mobilisé et passe, avec son régiment, aux Pays-Bas où il est interné dans le camp de Zeist, à proximité d’Utrecht. A l’intérieur du camp, il dispose de son propre atelier et se livre, entre autres, à des restaurations d’œuvres locales. Il semble qu’il y ait bénéficié d’une certaine liberté et qu’il lui ait été loisible de rencontrer sa femme. En effet, une fille leur naît le 1er octobre 1918.

Spa, rue Storheau  (pastel, coll. privée) © Philippe Vienne
La maturité

Après la guerre, de retour en Belgique, il s’installe d’abord à Westerlo, puis, à partir de 1921, à Aarschot où il réalise, notamment, la restauration de L’Adoration des Mages de Gaspard De Crayer, endommagée lors de l’incendie de l’église Notre-Dame, en août 1914. De 1924 à 1940, sa production artistique est importante, de même que le nombre d’expositions auxquelles il participe. C’est durant la même période qu’il se lie avec divers artistes, dont James Ensor et Firmin Baes.

Lorsqu’éclate la seconde guerre, Van den Seylberg fuit dans le sud de la France, l’été 1940, il expose en Ardèche, à Annonay. Revenu en Belgique en 1941, il s’installe cette fois à Kessel-Lo puis, en 1943, à Spa où il est officiellement domicilié à partir de 1948. Il y expose à plusieurs reprises (à l’auberge de La Vieille France, au Casino et chez l’architecte Armand Micha). En 1950, il quitte Spa pour Knokke où un ami lui loue une villa nouvellement construite (« La Garoupe »). Il s’y éteint le 11 août 1960.

Jacques Van den Seylberg a exposé aux quatre coins de la Belgique (Anvers, Bruges, Bruxelles, Gand, Ostende, Spa,…) mais aussi à l’étranger (Amsterdam, Rotterdam, Madrid, Cardiff,…). Ses oeuvres ont également été acquises par une clientèle cosmopolite, répartie partout en Europe (la famille royale de Suède compte parmi ses clients), en Amérique et en Asie. Il aura néanmoins fallu attendre plus de vingt-cinq ans après sa mort pour qu’une rétrospective lui soit consacrée, à Aarschot, en 1988.

Bouquet de mimosas (pastel, coll. privée) © Philippe Vienne
Un peintre de la nature

Dans l’ensemble de son œuvre, c’est le pastel qui occupe la place prépondérante, même si l’on rencontre quelques peintures à l’huile et miniatures, auxquelles il convient d’ajouter les travaux de restauration, encore mal connus. A quelques exceptions près, les œuvres de Van den Seylberg ne sont pas datées ce qui rend impossible l’établissement d’une chronologie et, partant, d’une évolution stylistique.

Mais, en définitive, cela importe peu car son œuvre est homogène, presque exclusivement vouée à la nature. Les paysages nostalgiques du Zwin, de Campine et des Fagnes y tiennent une grande place, à côté de sobres bouquets de fleurs, de pivoines particulièrement. Outre d’évidentes qualités de dessinateur et de coloriste, Van den Seylberg fait montre d’une telle sensibilité que l’on peut conclure, avec Eugène De Seyn, “qu’il peint en poète“.

Philippe Vienne

Bibliographie
  • COECK A. (sous la direction de), Retrospectieve Jacques Van den Seylberg, Aarschot, 1988.
  • DE SEYN E., Dictionnaire biographique des Sciences, des Lettres et des Arts en Belgique, tome 2, Bruxelles, 1936.
  • VIENNE P., Van den Seylberg, dans Nouvelle Biographie Nationale, tome 4, Bruxelles, 1997.

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Plus à voir…

YU : Les rues de Liège, balade à deux temps (1956-1996)

Georges Yu (avec Alain Marcoen, directeur photo) pendant le tournage de Les rues de Liège, Balade à deux temps (1995) © Georges Yu

1993. Au hasard d’un déménagement, resurgit “Les Rues de Liège”, tourné en 1956 et oublié par l’auteur lui-même. Une projection publique, des échos favorables dans la presse et une très large diffusion en vidéocassettes suscitent alors la curiosité et l’enthousiasme d’un public fort nombreux. Trois ans plus tard, L’auteur se laisse convaincre de réaliser un deuxième volet et de porter, sur la ville d’aujourd’hui, un autre regard personnel. L’ensemble des deux films n’est que la vision d’un baladin au travers de deux époques. Les similitudes ou les distorsions entre celles-ci sont livrées à l’appréciation de chacune et de chacun…

Les Rues de Liège, balade à deux temps“, un film d’auteur réalisé par un cinéaste-citoyen à l’écoute de sa ville, de ses habitants, du monde et de ses rumeurs. Un film où sensibilité et subjectivité se dressent à l’encontre de toutes les dictatures, économiques, psychologiques ou morales…

Les Rues de Liège, balade à deux temps” à travers une ville, parmi d’autres, à la rencontre d’un passé, d’un présent, à la recherche d’un futur à définir…

Première balade (1956)

Le film est l’œuvre de jeunesse d’un Liégeois d’origine chinoise, amoureux de sa cité, qui, 10 ans plus tard, entrera comme réalisateur à la R.T.B d’alors:

Une histoire. Simple et ordinaire. La chronique d’une cité, de ses habitants et de leurs habitudes, petites ou grandes. L’histoire aussi de ceux qui, dans le passé, firent d’elle un centre international prestigieux, sur les plans économique, politique et culturel. Par le travail de ses ouvriers, les espiègleries de ses gavroches en balade, ou par les ballets incessants exécutés par les tramways de la place Saint Lambert, Liège vit, respire. Menés par Grétry, le grand musicien, ami de Voltaire et de la France, les Liégeois -mais le savent-ils seulement?- évoluent dans la chaleur, affective, spirituelle et matérielle, d’une cité aux mille grandeurs et possibilités…

Georges Yu

Deuxième balade (1996)

40 ans plus tard, le fleuve a maintenu son cours, historique et légendaire. La ville s’est offerte un « lifting », parfois heureux, parfois outrageant. Mais de bonnes pierres témoignent encore de son charme séculaire. Pourtant, le citoyen ne flâne plus guère aux coins des rues. Son mode de vie est identique à celui d’autres villes européennes. Auparavant, il produisait, à présent, il consomme, pour autant qu’il le puisse. La « crise » a fait de lui un passager de la vie qui s’empresse de ne pas s’attarder. Bien des questions se posent et restent sans réponses. Demain, dans 40 ans, on fera les comptes…

Georges Yu

Source : GEORGESYU.BE, site consacré au cinéaste liégeois Georges YU (1927-2012), où Roger BRONCKAERTS écrit : “Certains seront étonnés du fait que le cinéaste qui a illustré la Cité Ardente dans deux œuvres si profondément enracinées s’appelle YU et soit le fruit d’un arbre généalogique à racines doubles, chinoises de père, wallonnes de mère. C’est pour répondre à cette légitime interrogation et pour habiller les œuvres de la personnalité si caractéristique de leur auteur que nous vous convions à la lecture de cette courte biographie de GEORGES YU. Nous aurions voulu enrichir ce texte d’anecdotes multiples. Mais il nous eût fallu alors la place d’un roman tant le personnage que vous pouvez rencontrer au coin de votre rue, fuyant les mondanités et la solennité, a croisé sans toujours le vouloir les aiguillages de l’Histoire avec comme seule carte d’état-major, un instinct qui lui a toujours si bien servi. En effet, l’auteur des “Rues de Liège” est d’abord un instinctif que le “calcul” rebute. C’est à la découverte d’une vie romanesque que nous vous convions…


FICHE TECHNIQUE

  • Réalisation : Georges Yu
  • Commentaires : Bob Claessens, Georges Yu
  • Producteurs délégués : Jean-Claude Riga, Jean-Christophe Yu
  • Producteur exécutif : Jacques-Henri Bronckart
  • Producteurs associés : Christiane Philippe, Christine Pireaux
  • Chargée de production RL.FJJ : Betty Coletta
  • Chargée de production R.T.B.F : Christiane Stefansky
  • Images : Alain Marcoen, Jean Gonnet
  • Son : Thierry Tirtiaux
  • Montage : André Delvaux
  • Mixage : Gaston Slykerman
  • Régie : Xavier David


Savoir-regarder encore…

CABAY, Guy (né en 1950)

Guy Cabay © Igloo Records

Musicien de jazz belge, Guy Cabay pratique le vibraphone, le chant et le piano. Musicien autodidacte, il s’essaie d’abord à la batterie puis au piano; il rencontre ensuite Raoul Faisant et Maurice Simon et apprend les premiers rudiments de jazz. En 1966, après avoir vu Gary Burton à Comblain, il tombe amoureux du vibraphone, instrument qu’il adoptera deux ans plus tard.

Biographie

Dès avant 1970, Guy Cabay a participé à quelques petits groupes Dixieland ou middle-jazz. En 1973, il termine une licence en musicologie à l’Université de Liège. La même année, il participe aux débuts du groupe Open Sky Unit (Pelzer, Houben…), mais quitte l’orchestre peu de temps après et part pour l’Italie : il prépare un doctorat sur la musique médiévale. En 1975, il forme avec Steve Houben le groupe Merry-Go-Round (répertoire de standards) qui jouera notamment aux Pays-Bas à plusieurs reprises.

Avec Jean-Louis Rassinfosse et Félix Simtaine, il accompagne le chanteur Jean Vallée, notamment en U.R.S.S. Guy Cabay met ensuite le jazz en veilleuse et commence à enseigner dans le secondaire. Il collabore à une émission dialectale à la RTB, se met à écrire, puis à chanter des chansons en wallon sur des rythmes de bossa avec une coloration jazz évidente. Le succès est considérable auprès du grand public. Il enregistre plusieurs albums selon cette formule, invitant chaque fois de grands musiciens de jazz à participer à l’entreprise (Bill Frisell, Toots Thielemans, Steve Houben, Larry Schneider).

Parallèlement, il joue dans l’Act Big Band de Félix Simtaine (dès 1979) en quartette avec Bruno Castellucci (dms), Evert Verhees (b) et Kevin Mulligan (g), en sideman aux côtés de Jacques Pelzer. En 1981, il fonde le groupe Lemon Air (jazz latin avec Herr, Houben, Mulligan, Rousselet…). Fin 1982, début 1983, il joue dans Steve Houben Plus Strings, pour lequel il écrit plusieurs arrangements. Il enseigne au séminaire de jazz du Conservatoire de Liège, monte le groupe Mysterioso avec le pianiste américain Dennis Luxion, enregistre de nouveaux disques, instrumentaux cette fois, dirige un trio avec Benoît Vanderstraeten (b) et André Charlier (dms) et enseigne au Conservatoire de Bruxelles. Il écrit également pour le cinéma, pour la scène et pour la télévision.

En 1989, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, il adapte avec Daniel Droixhe des chants révolutionnaires wallons de cette époque. La même année, il monte un nouveau quintette avec le trombone Phil Abraham, le claviériste Benoît Sourisse, le guitariste Yannick Robert et sa rythmique habituelle (Vanderstraeten / Charlier).

Elu “meilleur vibraphoniste belge” en 1998 et 1999, Guy Cabay, devant l’insistance de ses fans wallons, sort en 1999 un nouvel album de chansons en wallon (“The Bièsse Tof), mélangeant nouvelles compositions et réarrangements d’anciennes, et combinant toujours textes en wallon sur des rythmes jazz et brésiliens. En 2000, à l’occasion de la reconstitution éphémère du chœur de la Cathédrale Saint-Lambert à Liège, il publie un album intitulé “De la pierre à la toile, les misères de la Cathédrale, en quatre tableaux et deux rawètes”.

En 2005 sort l’album “On the jazz side of my street” pour lequel il est entouré, entre autres, de Jacques Pirotton, Benoît Vanderstraeten, Bruno Castellucci, Steve Houben, mais aussi le quatuor à cordes Héliotrope. En 2013, Guy Cabay crée un spectacle piano-voix qu’il présente dans son village natal de Polleur (“Carrousel Village, djazzeries et brésileries autour de mon clocher“). L’année suivante (2014), il sort l’album Wah-Wah Samba, toujours fidèle à son double ancrage wallon et brésilien. En novembre, il se produit au Festival de Stavelot Jazz avec le Spa-Sao Paulo quartet qui inclut son fils, Arnaud. En 2015, il compose des musiques additionnelles pour le film Problemski Hotel de Manu Riche (sorti en DVD en 2016).

Discographie non exhaustive
  • 1980 : Christine Schaller, Real Life (ML Car80062)
  • 1981 : Act Big Band, Act Big Band (LDH 1002)
  • 1981 : Guy Cabay, Tot-a-fêt rote coû d’zeur cour d’zos (MD 0027)
  • 1982 : Guy Cabay, Li tins, lès-ôtes èt on pô d’mi (MD 0047)
  • 1984 : Guy Cabay, Gardens of Silence (MD 0109)
  • 1985 : Guy Cabay, Miroirs d’ailleurs (MD 87)
  • 1986 : Guy Cabay, Balzin’rèyes (AA AALP3600)
  • 1987 : Guy Cabay, Lemon Air (CD B. Sharp CDS 072)
  • 1992 : Guy Cabay et al., Brussels Jazz Promenade (CD LM 001/92)
  • 1995 : Guy Cabay / Fabian Fiorini, Fasol Fado (CD IGL 114)
  • 1997 : Guy Cabay, Guy Cabay & Li Grand Cayon (CD Amon Laca 97004)
  • 1999 : Guy Cabay, The Bièsse Tof (CD Amon Laca Alac22)
  • 2005 : Guy Cabay Quartet, On the Jazz Side of my Street (CD IGL 181)
  • 2006 : Guy Cabay Quartet et al., Artists from Wallonia and Brussels : That’s all Jazz ! (CD WBM 156)
  • 2007 : Chrystel Wautier Trio : Between Us (CD EG031)
  • 2014 : Guy Cabay, Wah-Wah Samba

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Plus de jazz…

VERA : Veinte años (1935)

https://gladyspalmera.com/coleccion/el-diario-de-gladys/kabiosile-maria-teresa-vera/
Maria-Teresa VERA (1895-1967)

Veinte años est une habanera composée en 1935 par la célèbre chanteuse Maria-Teresa VERA sur des paroles de Guillermina ARAMBURU. Interprétée depuis par de très nombreux chanteurs (en général sur un rythme de boléro),  elle a accédé au statut de tube planétaire grâce à l’interprétation de Omara Portuondo dans le film Buena Vista Social Club…” [source : Fabrice Hatem]

Qué te importe que te amé [Que t’importe que je t’aime]
Si tù no me quieres ya, [Si tu ne m’aimes plus]
El amor que ya ha pasado [L’amour qui s’en est allé]
No se debe recordar. [Ne doit pas revenir]

Fui la ilusion de tu vida [Je fus l’illusion de ta vie]
Un dia lejano ya [Un jour déjà lointain]
Hoy represento al pasado [Je ne suis plus que le passé]
No me puedo recordar [Je ne peux pas m’y faire]
Hoy represento al pasado [Je ne suis plus que le passé]
No me puedo recordar. [Je ne peux pas m’y faire]

Si las cosas que uno quiere [Si les choses que l’on désire]
Se pudieran alcanzar [Pouvaient être atteintes]
Tu me quisieras lo mismo [Tu m’aimerais comme avant]
Que veinte años atras. [Comme il y a vingt ans]

Con que tristeza miramos [Avec quelle tristesse nous voyons]
Un amor que se nos va [Un amour qui s’éloigne]
Es un pedazo del alma [C’est un morceau de l’âme]
Que se arranca sin piedad. [Qui s’arrache sans pitié.]
Es un pedazo del alma [C’est un morceau de l’âme]
Que se arranca sin piedad. [Qui s’arrache sans pitié.]

Si las cosas que uno quiere [Si les choses que l’on désire]
Se pudieran alcanzar [Pouvaient être atteintes]
Tu me quisieras lo mismo [Tu m’aimerais comme avant]
Que veinte años atras. [Comme il y a vingt ans]

Con que tristeza miramos [Avec quelle tristesse nous voyons]
Un amor que se nos va [Un amour qui s’éloigne]
Es un pedazo del alma [C’est un morceau de l’âme]
Que se arranca sin piedad. [Qui s’arrache sans pitié.]
Es un pedazo del alma [C’est un morceau de l’âme]
Que se arranca sin piedad. [Qui s’arrache sans pitié.]

Et un joli hommage plus récent, “Isaac et Nora chantent Veinte años” (2019) :


Plus de musique…

GAG : Chuck Norris

Chuck Norris photographié par Michel-Ange

Un jour, Chuck Norris a eu 0/20 en latin ; depuis, c’est une langue morte.

Chuck Norris n’a pas de père. On ne nique pas la mère de Chuck Norris.

Une fois, Chuck Norris et Superman ont fait un bras de fer : le perdant devait mettre son slip par dessus son pantalon…

Chuck Norris a déjà compté jusqu’à l’infini… deux fois.

Chuck Norris n’utilise pas L’Oréal parce qu’il le vaut plus.

Quand Chuck Norris fait l’amour à sa femme, la voisine a aussi un orgasme.

Quand Chuck Norris dit : “Va voir là-bas si j’y suis !”, c’est qu’il y est.

Une fois, Chuck Norris a joué à “Je te tiens, tu me tiens par la barbichette” avec les frères Bogdanoff.

Un jour, Chuck Norris a perdu son alliance. Depuis, c’est le bordel dans la Terre du Milieu.

La barre de recherche de Google : c’est le seul endroit où tu peux taper Chuck Norris.

Chuck Norris ne porte pas de montre : il décide de l’heure qu’il est.

Chuck Norris fait pleurer les oignons.

Quand Chuck Norris s’est mis au judo, David Douillet s’est mis aux pièces jaunes.

Chuck Norris comprend Jean-Claude van Damme.

Chuck Norris a un jour avalé un paquet entier de somnifères. Il a cligné des yeux.

Il n’y a pas de théorie de l’évolution ; il y a juste une liste d’espèces que Chuck Norris autorise à survivre.

Des centaines de personnes portent un pyjama Superman. Superman porte un pyjama Chuck Norris.

Chuck Norris donne fréquemment du sang à la Croix-Rouge… mais jamais le sien.

Jésus Christ est né en 1940 avant Chuck Norris.

Chuck Norris ne se mouille pas : c’est l’eau qui se Chuck Norris.

Avant, Monsieur Propre était videur et il n’a pas voulu laisser Chuck Norris entrer en boîte. Maintenant, il est femme de ménage.

Chuck Norris sait parler le Braille.

Quand Google ne trouve pas quelque chose, il demande à Chuck Norris.

Chuck Norris peut gagner une partie de Puissance 4, en trois coups.

Chuck Norris a déjà tabassé l’Homme invisible parce qu’il lui gâchait la vue.


Rire encore…

VIENNE : Ianchelevici et Liège

IANCHELEVICI Idel, Le plongeur et son arc (1939) © Philippe Vienne

[Texte intégral d’une conférence prononcée par Philippe VIENNE, le 5 juin 2019 à Cointe (Liège, BE), devant les membres de la Commission historique et culturelle des quartiers de Cointe, Sclessin, Fragnée et Bois d’Avroy]

Idel IANCHELEVICI est né le 5 mai 1909, à Leova, aujourd’hui située en Moldavie. Leova, ville-frontière, connaîtra un destin bousculé : faisant partie de ce que l’on appelle la Bessarabie, elle est russe au moment de la naissance de Ianchelevici, roumaine après la première guerre mondiale, intégrée à l’URSS à partir de 1945 jusqu’à l’indépendance de la Moldavie en 1991. Avant la Seconde Guerre mondiale, environ un tiers de la population de Leova est juive. C’est le cas de Ianchelevici qui naît dans une famille juive askhénaze de huit enfants, dont il est le cadet.  Enfant, il dessine et modèle la terre glaise, des passions qui ne l’abandonneront jamais.

En 1923, à 14 ans, il entre au lycée de Chisinau (actuelle capitale de la Moldavie). Même s’il envisage de devenir médecin, peut-être par admiration pour un de ses professeurs d’anatomie, le dessin et la sculpture continuent d’occuper ses temps libres. Mendel, l’aîné de la fratrie aide, par son commerce d’alimentation, le père à subvenir aux besoins de tous et paie les études de son frère. C’est Mendel également qui conseille à “Ian” de se rendre en Belgique, où il a des connaissances qui pourraient l’aider. C’est ainsi que Ianchelevici arrive à Liège, en 1928. Il travaille comme apprenti graveur chez Pieper, une firme qui décore et vend des fusils de chasse de la FN. Ce premier séjour à Liège est bref, car il retourne effectuer son service militaire en Roumanie.

C’est en 1931 qu’il s’installe véritablement à Liège. Pour vivre, il travaille comme emballeur au Grand Bazar. Sur le conseil et la recommandation du peintre Joseph Bonvoisin, après avoir passé un examen, il entre directement en dernière année à l’Académie des Beaux-Arts. Il a pour professeur Oscar Berchmans, à qui on doit notamment le fronton de l’Opéra Royal de Wallonie (ORW), les sculptures de la remarquable Maison Piot (dite Maison des Francs-Maçons) et également, par coïncidence, la décoration de la façade de la Maison Pieper, le marchand d’armes pour lequel Ianchelevici a travaillé. Ianchelevici sort diplômé de l’Académie en 1933 et récompensé du premier prix de statuaire.

A la fin de la même année, il épouse Elisabeth Betty Frenay, née d’un père belge et d’une mère française, vivant à Spa où ses parents géraient un hôtel. Il l’avait rencontrée à l’Académie où elle étudiait également la sculpture. Comme souvent, trop souvent sans doute, elle renoncera à une carrière pour contribuer à celle de son mari. « Un artiste dans la maison, ça suffit », livrait-elle en guise d’explication. Un an plus tard, en 1934, ils s’installent à Bruxelles. Il y expose, en 1935, trente-sept sculptures au Palais des Beaux-Arts et réalise quatre grands bas-reliefs pour le pavillon roumain à l’Exposition internationale de Bruxelles.

C’est le début d’une brillante carrière, carrière durant laquelle Ianchelevici se partagera toujours entre la sculpture et le dessin. Il réalise, en effet, un très grand nombre de dessins, indépendants de ses sculptures – ce ne sont, pour la plupart, pas des dessins préparatoires. Il fera don de 2000 dessins au Musée Ianchelevici de La Louvière (MiLL) et 6000 à l’Université de Liège, ce qui donne une idée de l’ampleur de son œuvre.

A l’issue de la guerre, durant laquelle il sera contraint de se cacher, Ianchelevici obtient la nationalité belge en 1945. Il s’attelle alors à son œuvre la plus monumentale, Le Résistant, qui sera finalement installée à Breendonk en 1954. La même année, Ianchelevici quitte définitivement la Belgique pour s’installer en France, à Maisons-Laffitte où il mourra en 1994, à l’âge de 85 ans.

Même si, au total, il n’aura passé que cinq années à Liège, il reste attaché à la ville qui l’a vu débuter et qui conserve encore plusieurs de ses sculptures. Le don qu’il fait à l’Université en témoigne par ailleurs.

Les sculptures conservées à Liège

Robert Vivier (1934)
Robert Vivier (La Boverie, Liège) © Philippe Vienne

Robert Vivier, né à Chênée en 1894 et mort à La Celle-Saint-Cloud (région parisienne) en 1989, est un poète et romancier belge. Son œuvre romanesque a intégralement été écrite avant 1940. Son œuvre poétique, en revanche s’étale sur toute la durée de sa vie. Vivier est également un spécialiste de la littérature italienne, qu’il enseigne à l’Université de Liège.

Son épouse, Zenia (Zénitta) Klupta n’est autre que la mère d’Haroun Tazieff, né d’un premier mariage, que Vivier adoptera. Dès 1934, Vivier se lie d’amitié avec Ianchelevici qui réalise son buste. C’est lui, et surtout son épouse, qui inciteront Ianchelevici, peu conscient du danger, à se cacher à partir de 1942. Il utilisera même de faux papiers au nom d’Adolphe Janssens, Adolphe étant le prénom par lequel il se faisait appeler étant jeune, le trouvant plus chic que le sien, jusqu’à ce qu’il devienne tristement célèbre. Ses proches l’appelleront d’ailleurs plus souvent Ian que Idel.

On sent dans ce bronze, comme souvent dans les premières œuvres de Ianchelevici, l’influence de Rodin (le buste de Clémenceau, par exemple). Roger Avermaete, un des biographes de Ianchelevici, parle du portrait d’un “doux rêveur“. Cela me semble fort réducteur, voire péjoratif. Mais Ianchelevici rend certes bien l’intériorité quelque peu nostalgique du poète qu’était Vivier.

Le Plongeur et son Arc (1939)
Plongeur (Liège, port des yachts) © Philippe Vienne

A partir de 1935, Ianchelevici va se consacrer à la réalisation de sculptures monumentales qui correspondent à sa vision, sans se préoccuper d’éventuelles commandes, sans même savoir si elles seront un jour érigées quelque part. “Un monument doit être grand, dépasser l’humain car il est l’idéal de l’humain”, dira-t-il dans sa Profession de foi. On peut en effet penser que si l’idéal de l’homme est plus grand que l’homme lui-même, c’est également l’idéal qui grandit l’homme. Ianchelevici lance ainsi plusieurs projets qui aboutiront, entre autres, à L’Appel, qui sera placé à La Louvière en 1945 et au Plongeur.

C’est, en effet, pendant qu’il travaille à L’Appel qu’il reçoit une commande pour l’Exposition de l’Eau à Liège, en 1939. Ce sera l’occasion de faire aboutir un projet, déjà jeté sur papier, intégrant sculpture et architecture. La figure, déjà haute de deux mètres cinquante, est fixée au sommet d’un arc de quinze mètres, figurant le tremplin. L’ensemble, tant la sculpture que l’arc, qui s’élevait au-dessus de la piscine olympique, a été conçu par Ianchelevici. Celui-ci sera toutefois déçu du résultat final parce qu’une couche de peinture noire a été appliquée sur le personnage, rompant ainsi l’unité plastique de l’ensemble. Pour lui, et à juste titre me semble-t-il, “Un monument n’est pas une juxtaposition de plusieurs éléments, mais un seul élément“.

Le Plongeur et son arc, Liège, Exposition internationale de l'eau, 1939
Le Plongeur et son arc (Liège, Exposition internationale de l’Eau) © cartes postales Nels

Le début de la guerre interrompt l’Exposition de l’Eau. L’œuvre, comme les bâtiments, n’a pas été conçue pour le long terme. L’arc est démoli, la Ville, qui s’est portée acquéreuse du Plongeur, en fait réaliser un moulage en ciment, moins fragile que l’original en terre et plâtre. Après la guerre, un projet de réinstallation de l’œuvre au bout du parc de la Boverie, près de l’Union nautique, est évoqué mais n’aboutira pas, faute de moyens vraisemblablement. Le Plongeur reste entreposé dans les réserves du Musée des Beaux-Arts (aujourd’hui La Boverie) où il tombe progressivement dans l’oubli en même temps qu’il se dégrade. A telle enseigne que, au début des années 90, quand je me suis mis en quête de cette œuvre, le musée était en piteux état et fermé au public et le Plongeur demeurait introuvable.

Heureusement, d’autres chercheurs s’y sont intéressés, l’oeuvre a finalement été retrouvée, en mauvais état, mais la décision a été prise, en 1998, de réinstaller le Plongeur, au port des yachts cette fois. La sculpture actuelle est donc une réplique, en polyester creux sur une armature métallique, réalisée par le sculpteur Victor Paquot. L’arc, comme l’ensemble de l’installation, a été conçu par l’Atelier d’Architecture Cocina. La ‘re-création’ a été inaugurée en 2000 et, dans un souci de fidélité à l’original sans doute, le Plongeur conserve (hélas ?) la couleur noire qui chagrinait tant Ianchelevici. Il est donc assez ironique de penser que son œuvre la plus emblématique pour la plupart des Liégeois, est justement une de celles dont il était le moins satisfait, et une reconstitution qui plus est.

La Source (1948)
La source (La Boverie, Liège) © ACL, Bruxelles

C’est à partir de 1945 que Ianchelevici se met vraiment à sculpter le marbre (marbre rosé du Portugal ici, en taille directe). Ses premières œuvres jouent sur le contraste entre la rugosité du bloc d’où se détache une figure lisse, souple. La chevelure ondoyante, figurant l’eau de la source, noyant mains et pieds, est encore assez brute. Par opposition, le corps gracile n’en paraît que plus lisse et doux.

Le Pâtre (1956)
Le pâtre (Musée en plein air du Sart Tilman, Liège) © Philippe Vienne

Au milieu des années 1950, l’Etat belge fait ériger à Léopoldville (Kinshasa) un monument en hommage à l’explorateur britannique Stanley. Le monument présente la statue de Stanley sur un soubassement, ainsi qu’une esplanade entourée d’un mur en arc de cercle comportant sept niches. L’Etat belge souhaitait que soient représentées en bas-relief les sept provinces de leur colonie. Mais, pressenti pour ce travail et invité sur place, Ianchelevici n’adhère pas à l’idée. Il estime que ce long mur coupe la perspective vers le fleuve et obtient la modification du projet. Les sept nichées sont percées et trois d’entre elles seront ornées de bronzes réalisées par Ianchelevici. Trois grandes figures d’Africains représentant les piliers fondamentaux de l’économie traditionnelle vont remplacer les sept provinces : le pâtre, le chasseur et le pêcheur.

© Jean Housen

Bien que le sujet soit athlétique, sa musculature n’est pas noueuse comme celle du Plongeur. A partir de la fin des années 40, la sculpture de Ianchelevici commence à se rapprocher de ses dessins, dans une vision plus longiligne, épurée. L’attitude du personnage est à la fois élégante, puissante et hiératique. Il ne s’agit pas d’une représentation coloniale d’un « bon sauvage » mais bien d’un homme africain, reconnu dans sa culture et sa dignité. Les Congolais ne l’ont pas perçu autrement, eux qui ont maintenu en place ces trois statues quand celles de Stanley et d’autres symboles du colonialisme ont disparu. Le bronze du Sart-Tilman est une reproduction à plus petite échelle de l’œuvre originale.

La Rencontre (1958)
Liège, Palais des Congrès (hall d’entrée) © Les Amis de Ianchelevici

Placée dans le hall d’entrée, l’œuvre est symbolique : le Palais des Congrès (construit entre 1956 et 1958 par le groupe L’Equerre, avec lequel Ianchelevici avait participé à une exposition collective lors de ses débuts liégeois, en 1933) est un lieu de rencontre, d’échanges. Le bas-relief incarne cet idéal de fraternité.

On retrouve ici plus encore la ligne souple et épurée du dessin de Ianchelevici. Les chevaux sont admirables de grâce, de finesse. On note un allongement des formes, à la manière des peintres maniéristes, qui contribue au sentiment d’élégance des personnages. Personnages qui sont tous similaires, symbolisant cet idéal d’égalité, de fraternité et d’universalité. Un cavalier et un homme à terre font le même geste, bras ouverts, paumes vers le ciel dans un geste universel d’accueil. Un autre personnage donne l’accolade à deux autres qui se serrent la main. L’importance des jeux de mains, caractéristique de Ianchelevici, transparaît bien ici.

A l’extrême droite, dans l’espace libre, Ianchelevici introduit, en plus faible relief, la silhouette d’un homme sans visage : celui qui n’est pas encore là, l’homme à venir, l’homme de l’avenir… On avait suggéré à Ianchelevici d’y glisser un autoportrait, il a modestement et symboliquement préféré cette solution.

Les Jeunes filles (1963)
Liège, anc. Ecole Hazinelle (auj. Centre J) © Philippe Vienne

L’œuvre est actuellement à peine visible et seulement partiellement, masquée par des étagères qui menacent malheureusement sa conservation.

Robert Vivier compare ces jeunes filles à “un Puvis (de Chavannes) bien plus vivant, un Gauguin cubiste“. Ce n’est pas pour rien qu’il va chercher ses comparaisons dans la peinture : cette œuvre est, en définitive, plus proche du dessin, de la gravure que de la sculpture. On retrouve ici, dans la finesse du trait, quelque chose du Ianchelevici qui fut graveur sur arme. Cela s’explique aussi par la nature du support, l’ardoise est plus fragile et ne permet pas un trait très profond. Grâce et élégance caractérisent cette oeuvre. Par ailleurs, il me semble que la figure, à gauche, s’inspire d’une sculpture de Kurt Lehmann (Allemagne, 1905-2000). En effet,  Femme se retournant a été acquise par le Middelheim en 1957, année durant laquelle le musée a également acquis une sculpture de Ianchelevici. On retrouve la même attitude, même si la femme de Lehmann lève les deux bras. On observe également le même jeu d’ombre sous l’aisselle.

Confluence (1967)
Liège, Cité administrative © Philippe Vienne

La sculpture doit son titre à l’échevin Jean Lejeune, elle symbolise la fusion des eaux de l’Ourthe et de la Meuse aux portes de Liège. Ce sont deux femmes à la longue chevelure qui représentent, de manière allégorique, les deux cours d’eau.

L’œuvre présente donc deux faces rigoureusement identiques. Comme dans Le Baiser de Brancusi, dont on sent ici l’influence, les figures s’inscrivent dans un parallélépipède. Les corps sont séparés par cette immense chevelure ondoyante, symbolisant le flux de l’eau. L’attitude des jeunes femmes et à rapprocher de celle de la “jeune fille d’Hazinelle“, inspirée de Lehmann, qui vient d’être évoquée. Les lignes sont pures, les personnages gracieux, mais leurs visages expriment la détermination comme il en va de ces cours d’eau volontaires.

Le Mur (1971)
Liège, cimetière de Robermont © Philippe Vienne

Je veux arriver à la plus pure simplicité d’expression, c’est-à-dire avec l’attitude la plus calme, atteindre le maximum d’expression.

Le style est proche de celui de La Rencontre, pourtant antérieure de près de quinze ans, ce qui prouve bien la volonté de Ianchelevici de persévérer dans la voie énoncée dans cette citation. L’œuvre se caractérise par le dépouillement et la stylisation.  On note à la fois des gestes d’espérance (mains tendues, regard vers le ciel) et de fraternité (main sur l’épaule). Un groupe d’enfants est situé à l’extrême droite, direction du cimetière des enfants. Tous les visages sont similaires, rappelant que tous les hommes sont égaux devant la mort.

Aube (1976)
Liège, réserves du Musée en plein air du Sart-Tilman © Les Amis de Ianchelevici

Les chevelures se déroulant en cascade et se confondant avec la matière sont un sujet récurrent chez Ianchelevici. On l’a vu avec La Source et Confluence, c’est encore le cas ici. Durant les années 70, la sculpture de Ianchelevici évolue notablement vers un plus grand dépouillement, une stylisation résultant de lignes épurées, se rapprochant de sa production graphique. L’influence de la sculpture antique est également nettement perceptible.

Il ne faut pas oublier non plus que Ianchelevici travaille essentiellement en taille directe et que, par conséquent, la forme initiale du bloc influence davantage la composition. C’est assez perceptible dans cette pièce également. L’œuvre est, comme souvent, empreinte de grâce et d’une pudeur sensuelle. Sa finesse et son aspect longiligne la rendent hélas vulnérable, l’œuvre a été cassée à plusieurs reprises et est actuellement en attente d’une restauration.

Nous avons ainsi parcouru l’ensemble des sculptures qui, pour la plupart, sont visibles à tout moment par les Liégeois. Elles offrent un panorama assez complet, par leur variété et leur chronologie (de 1934 à 1976), de l’œuvre de Ianchelevici. La conclusion, je souhaite la laisser à Ianchelevici lui-même :

Peu importe le style, la forme abstraite, figurative ou non (…), le principal est que la réalisation atteigne son but : communiquer le sentiment humain à l’humain (…)

Je pense que l’on peut dire que cet objectif est atteint.

Bibliographie
  • AVERMAETE R., Ianchelevici (Bruxelles : Arcade, 1976)
  • BALTEAU B., NORIN L., VELDHUIJZEN H., Ianchelevici ou la matière transfigurée (Tournai : La Renaissance du Livre, 2003)
  • CASSOU J., Sculptures de Ianchelevici (Bruxelles : André de Rache, 1955)
  • Ianchelevici (Crédit Communal, 1987)

Philippe VIENNE


Plus de sculpture…

SERRES : L’espèce humaine est constituée de braves gens

© Le Temps

“Le populaire philosophe et historien des sciences Michel SERRES est décédé le samedi 1er juin 2019, à l’âge de 88 ans. Nous [LETEMPS.CH] reproposons une ample interview de 2017, lorsqu’il publiait “C’était mieux avant”. Il nous lançait, en argumentant: “J’assume de passer pour un imbécile“.

Il avait 87 ans lors de notre rencontre, avait écrit 65 livres, reçu toutes les distinctions, et siégé à l’Académie française. Et pourtant, Michel Serres restait cet homme merveilleusement espiègle, qui a pu conclure un entretien d’un: “L’essentiel, c’est de s’amuser”. Il se désolait surtout de tous ces “grands-papas ronchons” qui “créent une atmosphère de mélancolie sur les temps d’aujourd’hui”, au point de nous offrir un nouveau voyage pour énumérer toutes les plaies cautérisées par le progrès. Et s’il se présentait dans cet essai comme un vieillard, il conservait l’enthousiasme de cette nouvelle jeunesse à qui il rêve que les grands-papas ronchons cèdent enfin la place.

Le Temps: Votre livre s’adresse aux «grands-papas ronchons», vous pensez qu’ils sont nombreux?

Michel Serres : Ce livre n’est pas une critique des vieux, dont je fais partie, mais j’entends une parole très négative sur les jeunes et le monde tel qu’il est devenu. J’ai voulu rappeler qu’il y a un peu plus d’un demi-siècle, nous avions Hitler, Staline, Franco, Mussolini, Mao Zedong, qui ont fait quarante-cinq millions de morts. Evidemment, je m’incline avec beaucoup d’empathie et de pitié devant les victimes des attentats et guerres civiles d’aujourd’hui, mais par rapport à ce que j’ai vu pendant la Seconde Guerre mondiale ou durant les crimes d’Etat tels que la Shoah ou le goulag, il n’y a pas de comparaison possible. Un chercheur américain l’a d’ailleurs confirmé, nous assistons à une baisse tendancielle de la violence. Et si beaucoup sont persuadés que notre monde est violent, nous n’avons jamais connu une telle paix.

Les anciens ne sont pas les seuls à ronchonner. On voit de plus en plus de jeunes contester le progrès, comme celui des vaccins, par exemple.

M.S. : La notion de paradis perdu est une constante de l’humanité. Durant ma jeunesse, certains de ma génération disaient déjà c’était mieux avant. Le monde a radicalement changé sous l’influence des sciences exactes: la biochimie et la pharmacie, qui ont fait progresser la santé, et les mathématiques, qui ont développé les nouvelles technologies. Or ceux qui ont la parole aujourd’hui, des administrateurs aux politiques, sont formés aux sciences humaines. Ce qui provoque un décalage entre la vérité des sciences humaines, qui est relative, et la vérité scientifique. Par conséquent, le problème n’est plus de savoir si l’aspirine est efficace, mais de savoir combien de gens pensent que l’aspirine est efficace. Et ce glissement est dangereux. C’est dramatique de ne plus croire aux vaccins. Par exemple si les gens peuvent se montrer presque nus sur la plage, c’est parce qu’en 1974 la petite vérole qui avait défiguré tant de corps a été éradiquée par les vaccins. Aujourd’hui, on ne meurt d’ailleurs plus que de maladies pour lesquelles on n’a toujours pas de vaccin.

Il semble pourtant y avoir eu un âge d’or: les Trente Glorieuses, période de paix, prospérité et plein emploi…

Durant les Trente Glorieuses, il y avait aussi Mao Zedong, Pol Pot, Ceausescu, le Rideau de fer… Et ces Trente Glorieuses étaient quand même très localisées, alors qu’aujourd’hui le confort est plus général. Ce que l’on peut effectivement interroger, c’est la croissance du chômage. Car le travail a beaucoup évolué avec les outils, qui nous ont dispensés de nombreux travaux pénibles. Mais plus il y a d’outils, moins il y a de travail. Nous dirigeons-nous vers une société sans travail ? Si cela arrive, il faudra repenser complètement la société qui reste entièrement organisée autour de celui-ci. Et personne ne peut dire si c’est une bonne ou mauvaise nouvelle.

Vous rappelez en tout cas qu’avant, ça puait, car l’hygiène était déplorable.

Vous n’imaginez pas à quel point ! Dans les années 50, le magazine Elle a même fait scandale en recommandant de changer de culotte chaque jour. A l’époque, évoquer l’hygiène intime était non seulement tabou, mais oser imaginer changer quotidiennement de sous-vêtement était folie. Avant, il y avait aussi beaucoup de maladies que la pénicilline a éradiquées. Et sur dix patients dans une salle d’attente médicale avant-guerre, on croisait trois tuberculeux et trois syphilitiques. C’est terminé. La médecine et l’hygiène ont même fait bondir l’espérance de vie. Aujourd’hui, une femme de 60 ans est plus loin de sa mort qu’un nouveau-né en 1700…

Alors d’où vient ce pessimisme ambiant?

Les riches savent rarement qu’ils sont riches, et plus on est dans le confort, plus on est sensible aux petits moments d’inconfort. D’ailleurs pendant les Trente Glorieuses, peu de gens avaient conscience de vivre une période de prospérité. On râlait déjà. C’est une affaire de tempérament, surtout français. En France, on ne dit jamais “c’est bien”, mais “c’est pas mal”. Cette culture fondée sur la critique date de Voltaire. L’optimiste est resté un candide, et donc un imbécile, alors que le pessimiste serait celui qui voit clair. J’assume de passer pour un imbécile…”

Lire la suite de l’interview menée par Julie RAMBAL sur LETEMPS.CH (article du 1 juin 2019)

Plus sur Michel SERRES dans l’encyclopédie de l’Agora (2012)


Plus de discours pour dénoter notre humanité…

BREL : Les Flamingants (1977)

Jacques Brel en concert à l’Olympia (Paris, FR)

Les Flamingants, ou Les F… est une chanson de Jacques Brel de 1977, parue sur l’album Les Marquises (label : Barclay; la chanson est d’abord sortie en 45 tours (la face B proposait le titre Les Marquises). La musique est, au départ, une composition du pianiste brésilien João Donato et, quand Brel s’en empare pour écrire Les F…, elle a déjà été reprise par plusieurs musiciens, dont  Sergio Mendes (pour qui elle avait été composée) et Caetano Veloso.

Les Flamingants, chanson comique !

Messieurs les Flamingants
J’ai deux mots à vous rire
Il y a trop longtemps
Que vous me faites frire
À vous souffler dans le cul
Pour devenir autobus
Vous voilà acrobates
Mais vraiment rien de plus

Nazis durant les guerres
Et catholiques entre elles
Vous oscillez sans cesse
Du fusil au missel
Vos regards sont lointains
Votre humour est exsangue
Bien qu’il y ait des rues à Gand
Qui pissent dans les deux langues
Tu vois quand j’pense à vous
J’aime que rien ne se perde
Messieurs les Flamingants
Je vous emmerde

Vous salissez la Flandre
Mais la Flandre vous juge
Voyez la mer du nord
Elle s’est enfuie de Bruges
Cessez de me gonfler
Mes vieilles roubignoles
Avec votre art flamand italo-espagnol.
Vous êtes tellement tellement
Beaucoup trop lourds
Que quand les soirs d’orage
Des chinois cultivés
Me demandent d’où je suis,
Je réponds fatigué
Et les larmes aux dents :
“Ik ben van Luxembourg”
Et si aux jeunes femmes,
On ose un chant flamand,
Elle s’envolent en rêvant
Aux oiseaux roses et blancs

Et je vous interdis
D’espérer que jamais à Londres
Sous la pluie, on puisse
Vous croire anglais
Et je vous interdis
À New-York ou Milan
D’éructer, Messeigneurs,
Autrement qu’en flamand
Vous n’aurez pas l’air cons
Vraiment pas cons du tout
Et moi je m’interdis
De dire que je m’en fous
Et je vous interdis
D’obliger nos enfants
Qui ne vous ont rien fait
À aboyer flamand
Et si mes frères se taisent
Et bien tant pis pour elles
Je chante, persiste et signe :
Je m’appelle Jacques Brel


En écouter d’autres…

BALDWIN : textes

James Baldwin (1924-1987)

Je vais vous dire : quand j’ai quitté ce pays [NDLR : les USA] en  1948, je suis parti pour une seule raison, une seule – peu importait où j’allais. J’aurais pu aller à Hong Kong, j’aurais pu aller à Tombouctou. J’ai atterri à Paris, dans les rues de Paris, avec quarante dollars en poche et la théorie que rien de pire ne pouvait m’arriver là que ce qui m’était déjà arrivé ici.

Vous parlez de parvenir tout seul à être un auteur, mais alors il faudrait pouvoir couper toutes les antennes qui vous permettent de vivre, parce que dès que vous tournez le dos à cette société, vous risquez de mourir. Vous risquez de mourir. Et il est très difficile de s’asseoir devant une machine à écrire et de se concentrer sur ce travail si vous avez peur du monde qui vous entoure. Les années que j’ai passées à Paris m’ont apporté une chose : elle m’ont libéré de cette terreur sociale là qui n’était pas le fruit de mon imagination, une paranoïa, mais un danger social bien réel et visible sur le visage de tout flic, de tout patron, de tout le monde.

[…] Je ne sais pas ce qu’ils ont dans la tête la plupart des Blancs dans ce pays. Je peux seulement le déduire de l’état de leurs institutions. J’ignore si les chrétiens blancs haïssent les Noirs ou non, mais je sais que nous avons une Église chrétienne qui est blanche et une Église chrétienne qui est noire. Je sais, comme l’a dit un jour Malcolm X, que l’heure où la ségrégation est à son comble dans la vie américaine, c’est le dimanche à midi. Ça en dit long sur une nation chrétienne. Ça veut dire que je ne peux pas faire confiance à la plupart des chrétiens blancs, et, à coup sûr, que je ne peux pas faire confiance à l’Église chrétienne. Je ne sais pas si les syndicats ouvriers et leurs dirigeants me détestent vraiment – ça n’a aucune importance-, mais je sais que je ne suis pas dans leur syndicat. Je ne sais pas si le lobby de l’immobilier a quelque chose contre les Noirs, mais je sais que le lobby de l’immobilier me maintient dans un ghetto. Je ne sais pas si l’Éducation nationale déteste les Noirs, mais je vois les manuels scolaires qu’elle donne à lire à mes enfants et les écoles où nous devons aller. Ça, ce sont les faits.

Et vous attendez de moi un acte de foi, que je risque ma personne, ma femme, ma sœur, mes enfants au nom d’un idéalisme dont vous me certifiez qu’il existe en Amérique et que je n’ai jamais vu.

James Baldwin interviewé dans le Dick Cavett Show en 1968,
extrait de BALDWIN J. & PECK R., I am not your negro
(Paris, Robert Laffont – Velvet Films, 2017)


James Baldwin naît en 1924. Écrivain américain, auteur de romans, de poésies, de nouvelles, de théâtre et d’essais, il habite successivement à Paris, Londres, et Istanbul, avant de revenir aux États-Unis. Il y enseigne la littérature. Son œuvre la plus connue est son premier roman semi-autobiographique intitulé La Conversion (Go Tell It on the Mountain), paru en 1953. Il passe la fin de sa vie en France, où il meurt en 1983.

I am not your negro est un film de Raoul PECK sorti en 2018.

Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver au fond d’eux-mêmes pourquoi, tout d’abord, il leur a été nécessaire d’avoir un “nègre”, parce que je ne suis pas un “nègre”. Je ne suis pas un nègre, je suis un homme. Mais si vous pensez que je suis un nègre, ça veut dire qu’il vous en faut un…


En citer d’autres…

TOULHOAT : La thérapie diélienne. Une psychanalyse méthodiquement introspective.

© Collection privée

Cet exposé propose une introduction à la thérapie diélienne, associant principes et déroulement concret. La différence fondamentale entre cette psychanalyse introspective méthodique et toutes les autres appellations psychanalytiques est mise en exergue : le refoulement pathogène est actuel, et concerne l’avertissement surconscient des limites individuelles, la coulpe vitale.

Pourquoi entreprendre une thérapie?

De nos jours, dans nos sociétés occidentales, depuis Freud, l’idée que l’insatisfaction intime, l’absence de ce paradis terrestre que nous croyions nous être dû, puisse trouver un soulagement auprès d’un “psy” est bien établie. Les troubles de l’humeur, de la personnalité, du comportement, de l’adaptation, manifestés par un individu, déclenchent chez son entourage dérangé une pression pour qu’il “consulte”. Dans certains milieux intellectuels, ne pas être engagé dans un “travail sur soi” est même devenu une marque de banalité, voire d’arriération, qu’il convient d’éviter à tout prix.

S’il y a bien des motifs conventionnels, et bien des motifs exaltés, pour chercher une telle assistance, il y aussi des motifs authentiques : authentiques car la désorientation actuelle est grande, et les souffrances qu’entraîne cette dernière bien réelles, multiformes et omniprésentes.

Il y a un profond progrès évolutif en principe, dans la confiance accordée à une science du psychisme, supposée sous-tendre les conseils du praticien, comparée à la confiance accordée naguère au prêtre de sa religion de naissance, porte-parole et interprète d’un dogme. Mais quel “psycho-praticien” choisir parmi l’offre foisonnante ? Et ce foisonnement d’écoles n’est-il pas le signe, le symptôme patent de l’absence d’une science unificatrice?

On s’en remettra aux recommandations d’un parent ou ami (le bouche à oreille) peut-être, au hasard le plus souvent (je vais là parce que le cabinet est situé commodément pour moi). On se fiera à la réputation, et si on en a les moyens financiers, on acceptera de la payer très cher, dans une naïve survalorisation matérialiste.

Et l’on continuera de traîner son mal de vivre et son angoisse, le psy contemporain n’ayant ni plus ni moins d’efficacité que le prêtre d’autrefois ou d’aujourd’hui en son confessionnal : en partie soulageant selon le degré de bon sens qu’aura su conserver le gourou de notre choix, mais le plus souvent aggravant, car psys et prêtres sont des catégories particulièrement exposées à la perte du bon sens.

Qu’est ce qui différencie la thérapie diélienne de toutes les autres ?

Elle est une psychanalyse, car voyant dans le refoulement la cause dynamique de l’angoisse pathologique, conformément à l’intuition fondatrice de Freud, elle cherche le soulagement libérateur dans une analyse des profondeurs extra-conscientes de la psyché, le travail de défoulement.

Elle se distingue de toutes les formes de psychanalyse qui ont rapidement divergé à partir du freudisme originel, en définissant que ce qui est pathologiquement refoulé de manière dynamique n’est ni le souvenir d’un traumatisme accidentel, ni des désirs sexuels ou matériels socialement inavouables, mais la vérité sur soi et sur les conditions de l’existence.

Diel a nommé coulpe vitale ou culpabilité essentielle la lucidité de l’individu à l’égard de ses propres limites et du sens de la vie. Il a identifié une instance extra-consciente inspiratrice en chacun de sa relative lucidité, qu’il a appelée surconscient, et dont il a montré la nécessité vitale. Le surconscient-guide est en effet l’analogue évolué de l’instinct animal. Le refoulement de la coulpe vitale crée le subconscient, instance caractérisée par les ambivalences de la valorisation. C’est le processus pathogène fondamental : en abrégé, c’est la vanité dans sa signification profonde (le vide).

La psyché, la vie psychique, notre monde intérieur, notre intentionnalité, est constituée de l’ensemble de nos désirs retenus et valorisés, en attente de leur satisfaction, devenus ainsi les motifs de notre comportement (de nos actions futures). Chacun de nos motifs est un centre énergétique qui se situe dans le “cadre pulsionnel”, c’est à dire une réponse à l’incitation nutritive élargie (matérialité), propagative élargie (sexualité), ou orientatrice élargie (spiritualité). La psyché est libre d’angoisse dans la mesure où ces trois pulsions à fondement biologique peuvent être satisfaites en harmonie, c’est à dire sans préjudice de l’une sur l’autre. Cet état n’est possible que dans la mesure où les motifs eux-mêmes sont harmonisés.

Il en résulte que notre activité psychique essentielle consiste en une constante délibération : si notre intellect conscient est la forme d’imagination représentative tournée vers le monde extérieur, par laquelle nous délibérons pour surmonter les obstacles que ce dernier oppose à la satisfaction de nos désirs, un plan de délibération plus profond nous est indispensable pour trier les motifs, les revaloriser, les dissoudre ou les renforcer, de sorte à re-concentrer notre énergie intentionnelle vers les promesses de satisfaction les plus valables. Cette délibération profonde organisatrice de notre intentionnalité constitue l’activité valorisatrice de l’esprit. Elle définit ce qu’est l’esprit humain.

Toute psychanalyse invite implicitement à observer notre vie intérieure, autrement dit à une introspection. Diel reconnaissait à Freud un grand talent introspectif, car comment le psychologue peut-il deviner ce qui se passe dans le for intérieur d’autrui, sinon par projection de ce qu’il trouve dans sa propre délibération ? L’erreur de Freud a été de dogmatiser jusqu’à l’absurde sa théorie pansexuelle.

Diel a “élevé l’introspection au rang d’une méthode” pour reprendre l’appréciation d’Einstein. C’est cette méthode introspective qui engendre la technique analytique diélienne : grâce à elle, l’introspection peut éviter en principe le danger de la morbidité subjective, et atteindre l’objectivité assainissante.

Cette méthode, Diel l’a construite de définition en définition, ce qui est tout à fait caractéristique de la démarche scientifique qui découvre peu à peu les contenus de son champ de recherche, et comprend la nécessité de les cerner le plus précisément et concisément possible, en termes d’un langage conceptuel communicable et par là transmissible. Les contenus sont dans ce cas ceux de notre monde intérieur, les éléments de notre incessante délibération. Diel a pu d’autant mieux découvrir simultanément les articulations légales entre ces éléments, les lois du fonctionnement psychique, qu’il pouvait s’appuyer sur des définitions claires. Toutes ces découvertes de Diel ont été le fruit de son introspection systématique, mais aussi le fait d’un génie scientifique extraordinairement puissant.

Ainsi, en thérapie diélienne, le patient est assez tôt invité à reconnaître ce qui meuble son monde intérieur, grâce au puissant éclairage de cette terminologie, et à comprendre peu à peu les rouages, les tenants et les aboutissants, qui déterminent son “humeur” fluctuante entre profondeurs de l’angoisse et sommets de la joie.

La thérapie ne consiste pas en l’administration d’une “pilule” magique assortie d’exercices quasi-rituels, ni en la recherche d’un hypothétique “abréaction” des traumatismes enfouis. La thérapie consiste à apporter au patient le moyen expérimental théoriquement bien établi, de l’assainissement progressif de sa délibération profonde. Le dialogue entre le thérapeute et son apprenti est un combat contre les résistances subconscientes qui s’opposent au défoulement de la coulpe vitale, et l’adhésion peu à peu renforcée par l’expérience répétée du profond soulagement éprouvé à ce défoulement responsable. C’est une véritable ré-éducation de l’esprit, le plus souvent au long cours, visant l’autonomie dans l’auto-contrôle introspectif.

L’acquis psychologique devient peu à peu une seconde nature positive qui s’exprime spontanément dans les circonstances de la vie, sans que le travail conscient d’analyse et dissolution des faux-motifs n’ait plus à s’interposer entre excitation et réaction. Par contre, cet acquis s’est forgé peu à peu à travers ce travail analytique supervisé par le thérapeute. Il est encore définissable comme une capacité développée à trouver la solution juste au calcul de satisfaction. Il accroît la satisfaction essentielle, satisfaction de l’élan avec la solution du grand calcul, en y subordonnant sans la négliger la satisfaction accidentelle, solution du petit calcul.

La thérapie diélienne conduit effectivement vers la santé psychique, terrain le plus favorable au maintien de la santé somatique. Mais il ne s’agit pas d’un état statique : d’une part chacun doit faire face quotidiennement au flux des circonstances accidentelles qui s’opposent à sa quiétude; d’autre part, notre psychisme recherche l’intensité, l’éveil intensif, solution juste à l’inquiétude fondamentale devant la mort. La santé psychique se fonde dans l’acceptation du combat difficile inhérent à la vie, laquelle nous met au défi d’harmoniser les excitations comme les incitations.

Nous acceptons ce combat d’autant mieux que nous mesurons notre force, c’est à dire que nous défoulons notre coulpe vitale (que nous diminuons notre vanité). Nous constatons alors que nos forces se développent dans cette même mesure (l’exercice développe la musculature et sa coordination, le fonctionnement crée l’organisation). Nous récupérons l’énergie précédemment bloquée dans la tâche exaltée, et nous re-concentrons celle que nous avions dispersée dans la banalisation. Notre pulsion spirituelle se satisfait réellement dans cette supervision régulatrice de nos pulsions matérielle et sexuelle.

La joie de vivre est la récompense de ce déploiement de notre élan. C’est un état d’âme détaché des circonstances heureuses ou malheureuses, fondé dans l’auto-estime pour notre accomplissement de la tâche vitale. Cet état d’âme n’est jamais établi une fois pour toutes, mais plus nous l’avons goûté, plus nous le regretterons : notre assurance-vie (essentielle) c’est la méthode acquise, car ce fil d’Ariane nous guidera à nouveau vers le défoulement de notre coulpe vitale.

Le déroulement d’une séance
© Joan Miró

Idéalement, chaque séance devrait se solder pour le patient par un sentiment de soulagement relatif. C’est l’expérience répétée de ce soulagement qui peu à peu confortera l’adhésion et débordera la résistance. La cause angoissante actuelle étant un faux motif refoulant et refoulé, ce soulagement résulte de la sublimation de l’exaltation qui entretient ce faux motif, rectification du calcul de satisfaction du patient rendue possible par sa compréhension des explications de l’analyste, c’est à dire le travail commun de spiritualisation.

La première séance consacre nécessairement une bonne partie du temps à l’information du thérapeute sur la biographie du patient, et à l’indispensable initiation du patient à la méthode (le choc de surprise préconisé par Diel). Mais cette séance comme les suivantes entrera dans “le vif du sujet” avec l’écoute de la plainte dominante du patient au moment présent.

C’est là le “matériau brut”, subjectif, sur lequel peut travailler l’analyste, et qu’il cherchera à préciser en conduisant un interrogatoire qui a pour but de démêler réalité et interprétation dans le récit des situations intriquées, contraintes ou provocations réellement subies, et fausses réactions typiques.

Dans un deuxième temps, l’analyste proposera à son patient une révision plus objective de la situation irritante et/ou angoissante, en faisant la part de la responsabilité de ce dernier dans la dramatisation, l’amplification affective de sa réaction. Il y réussira en s’appuyant sur sa connaissance longuement éprouvée des lois du fonctionnement psychique, et en particulier du cadre catégoriel de la fausse motivation : l’analyste doit maîtriser le calcul psychologique pour arriver à expliquer séance après séance à l’analysé comment les errements subconscients de son calcul de satisfaction déterminent les états dont il souffre.

En effet, l’affectivité du patient s’exprime nécessairement selon l’un des quatre pôles ambivalents de la décomposition de sa valorisation de lui-même et de son ambiance : sur-valorisation vaniteuse et dévalorisation coupable de lui-même, dévalorisation accusatrice et survalorisation sentimentale de l’autre, de l’ambiance. “L’essentiel n’est pas ce qui nous arrive, mais la façon dont nous le vivons” répétait Diel. Le but de l’analyste est donc d’attirer l’attention introspective du patient sur l’essentiel de sa réaction, quand ce dernier est conforté par toutes les conventions à rester fixé sur les circonstances accidentelles, et à l’interprétation affective qu’il se croit justifié à en faire.

Le combat est souvent difficile à mener pour gagner la réceptivité du patient : c’est là que l’analyste doit puiser toute sa force de conviction dans l’expérience du bien qu’il a pu se faire lui-même en défoulant sa coulpe vitale, en attaquant et en diminuant sa propre vanité. Comme Diel l’a formulé : “Quiconque voudrait s’arroger la compétence [de thérapeute] sans cette sincérité, sans l’effort d’auto-objectivation, serait vitalement puni pour son manque de sentiment de responsabilité, il serait tenu pour responsable par la vie.”

L’analyse complète des faux-motifs ayant envenimé la situation du patient, met en effet en évidence la déficience essentielle de ce dernier. Pour que la culpabilité essentielle réveillée ne s’exalte pas, pour que Méduse ne pétrifie pas d’angoisse l’introspecteur novice, les explications doivent jouer le rôle du miroir de la vérité, et à ce titre inlassablement montrer le lien légal entre vanité et culpabilité exaltée, entre l’euphorie de l’exaltation imaginative sur soi, et les affres elles aussi imaginatives du désespoir envers soi.

La parade la plus efficace à ce risque d’effondrement coupable en séance est la chaleur d’âme du thérapeute, fondée dans la certitude que c’est le côté le plus authentique du patient qui l’a conduit à entreprendre l’aventure de l’analyse, dans l’espoir de surmonter ce mal-être vital qui l’accompagne depuis l’enfance, parce qu’il est depuis l’enfance perturbé par sa vanité. Fondée également dans le souvenir de ses propres affres, surmontées en connaissance de cause, ce qui est le véritable sentiment de compassion.

Mais l’erreur capitale à éviter par le thérapeute est d’entrer dans une relation sentimentale avec son patient, échange secret, subconscient, de flatteries, qui se renversera immanquablement en déception mutuelle haineuse : ce renversement ambivalent de motifs vaniteusement falsifiés, est la véritable cause du phénomène que la psychanalyse conventionnelle a appelé “contre-transfert”.

Chaque séance consiste donc pour une part à démontrer ainsi “sur le terrain”, au patient, par l’analyse au moyen du calcul psychologique, des situations vécues, l’intérêt fondamental qu’il y a à diminuer ses évasions vaniteuses et leurs fausses justifications, car c’est la clé du soulagement de ses angoisses coupables, le chemin unique de la reconstruction d’une estime de soi pondérée.

Mais un temps suffisant doit aussi être consacré à la traduction d’un ou plusieurs rêves du patient, selon la productivité de ce dernier. En effet, d’une part le rêve contient pour le thérapeute une information directe sur l’état de la délibération extra-consciente du patient, qui lui permet d’apprécier les progrès ou les reculs de l’acquis, d’anticiper les rechutes, mais aussi les franchissements d’étapes. D’autre part le patient se retrouvant deviné en profondeur, y reçoit chaque fois une démonstration de la puissance de pénétration de la méthode, et un contact émouvant avec son moi essentiel, partagé entre séductions de la vanité, et appels de l’élan, résistance et adhésion, négatif et positif.

La traduction des rêves : principe et exemple
© Ragini Upadhayay

La traduction méthodique des rêves, une des plus grandes découvertes de Diel, est l’un des aspects les plus originaux et captivants de la thérapie diélienne: elle donne un accès direct, pour qui se laisse émouvoir, au sentiment du mystère de la vie et de son sens immanent. Rappelons en brièvement le principe : le rêve est une fonction vitale pour notre psychisme qui ne peut se ressourcer, se ré-harmoniser, sans assimiler, “digérer” les excitations apportés par la vie diurne, mais aussi valoriser ses propres incitations pour arriver à sélectionner ses réactions. Les neurophysiologues ont montré que le rêve intervient durant les phases de sommeil appelé “paradoxal” car alors que tous les autres paramètres physiologiques caractérisent l’endormissement le plus profond, l’encéphalogramme indique une intense activité corticale. Les sujets réveillés systématiquement pendant ces phases, ne tardent pas à présenter des troubles de l’humeur.

Diel a postulé que le rêve est une poursuite de la constante délibération diurne mi-consciente de l’individu à la recherche de sa satisfaction : de l’accalmie non seulement par rapport aux excitations accidentelles, mais encore de l’inquiétude vitale essentielle. Pendant le sommeil profond, la motricité est complètement inhibée, de même que les perceptions sensorielles. L’être est entièrement retranché dans son monde intérieur. Sa délibération se poursuit dans le mode archaïque du langage symbolique : il la met en scène avec les décors, les objets, les personnages du monde extérieur qu’il a intériorisés. De cette pièce de théâtre il est le héros, et tous les acteurs à la fois. Le scénariste est le moi extra-conscient tour à tour subconscient ou surconscient, selon que l’emporte la tendance innée au refoulement vaniteux de la coulpe vitale (le “péché originel de la nature humaine“) ou l’appel non moins inné de l’élan vital à l’élucidation.

Au réveil, nous gardons un souvenir plus ou moins fugitif de ces aventures nocturnes, de ces mythes individuels selon l’expression de Diel, et nous pouvons en restituer un récit tout comme si nous l’avions réellement vécu dans le monde extérieur. Ce récit énigmatique a de tout temps fasciné l’homme, défié son esprit avide d’explications. Aux époques pré-scientifiques le rêve était considéré comme un message des dieux, indiquant au rêveur comment s’orienter face aux circonstances de sa vie. La croyance en un caractère prémonitoire du rêve est tardive, plutôt caractéristique de la décadence post-mythique, et son angoisse nerveuse ou banale devant l’avenir. Freud inaugura l’approche scientifique du rêve avec son intuition que ce dernier reflète les conflits intrapsychiques inconscients. Il considère l’interprétation des rêves comme “la voie royale vers l’inconscient”. Mais sa méthode associative laisse une trop grande place à l’arbitraire, et notamment il l’assujettira entièrement à sa théorie pansexuellle. Ses suiveurs continuent cette laborieuse gymnastique, ou bien le plus souvent abandonnent l’ambition de comprendre le rêve.

Diel assoit quant-à lui une méthode de traduction, et non plus d’interprétation, en comprenant que le langage symbolique est le mode primitif d’expression du psychisme humain, évolutivement antérieur au langage conceptuel. Ce langage est commun aux mythes, rêves collectifs fondateurs des cultures, aux rêves individuels, et finalement aux symptômes psychopathiques caractéristiques de la gamme des états individuels involués, régressés à force de refoulement. Diel munit sa méthode de critères très rigoureux, et notamment celui de la signification universelle et intemporelle d’un symbole authentique, de sorte qu’une fois dégagée cette signification “archétypale”, elle reste la même dans n’importe quel mythe ou rêve (pied > âme ; serpent > vanité…) . Une image symbolique est formée par un emprunt analogique au monde extérieur, pour exprimer un élément du dynamisme intra-psychique.

La traduction méthodique commence par une définition de l’objet extérieur et de sa fonction, au plan de la réalité. Cette définition permet d’induire la signification au plan symbolique. Le plan linguistique apporte souvent une nuance complémentaire, et permet généralement de confirmer la transposition symbolique. L’examen des images sur les trois plans permet en principe d’extraire toute l’information contenue dans le rêve, ce témoignage introspectif extraconscient du rêveur à l’usage de lui-même. La méthode diélienne de traduction scrute le récit image après image, phrase après phrase. En effet, ce récit exprime le fil de la délibération du sujet, fluctuant en général entre erreur et vérité, exaltation aveuglante et spiritualisation-sublimation, résistance et adhésion enfin, dans le cas d’un psychisme exposé aux propositions de la vérité scientifique sur le fonctionnement psychique et le sens de la vie. Le fonctionnement psychique est un incessant calcul de satisfaction. Les inconnues de ce calcul largement dérobé au contrôle conscient peuvent être reconstituées avec certitude grâce au calcul psychologique. C’est aussi le calcul psychologique qui fournit le guide sûr de la traduction des rêves. L’exemple suivant en donnera un aperçu.

Exemple de traduction

Femme, 72 ans, début d’analyse. Dépressive : “Je suis au bord de la mer. Je marche le long de la plage. Il y a devant moi un homme et une femme que je connais.”

Sur le plan de la réalité, l’étendue et la profondeur de la mer ne sont pas perceptibles. La mer est donc symbole de la vie dont l’origine et la finalité nous dépassent, dont nous ne pouvons sonder la profondeur. La rêveuse est mise par l’analyse devant la proposition d’approfondissement, c’est à dire de prendre connaissance de ses motivations extra-conscientes. Mais elle est au bord de cet approfondissement : elle n’a pas pour l’instant embarqué pour le “voyage d’Ulysse”, ou plongé dans l’exploration sous-marine, l’exploration de son subconscient. Elle “ne se mouille pas”, se contentant de marcher le long de la plage, comme en promenade sur le plan de la réalité. La plage est une étendue sablonneuse, limite de la terre ferme, périodiquement couverte par la marée, battue par les vagues, dénuée de végétation. Elle symbolise le sablonneux des désirs multiples et par là inféconds, caractérisant l’état de banalisation auquel elle se cantonne (relativement à l’exigence de son élan). La rêveuse reste ainsi partagée entre la proposition d’approfondissement et la relative sécurité douillette de son état actuel. Pourtant, elle suit un couple : symboliquement le couple mythique esprit (l’homme) – matière (la femme). Ce couple elle le connaît surconsciemment, elle le connaît aussi consciemment et conceptuellement en tant qu’elle est exposée par son analyse à la théorie du fonctionnement psychique. Percevoir ce couple devant elle, la devançant, marchant devant, est donc l’expression symbolique d’un début d’adhésion aux explications proposées qui pourraient la guider dans la vie.

“La mer a un aspect insolite et menaçant. Je vois venir au loin un énorme vague noire qui s’enroule et retombe. Elle s’élève très haute. J’ai peur.”

Sur le plan de la réalité, la mer peut en effet devenir menaçante sous l’effet d’une tempête, ou en propageant un raz de marée. Mais à ce stade de sa délibération la rêveuse commence à s’angoisser devant son propre monde intérieur, angoisse qu’elle projette sur la vie entière. Le phénomène qu’elle décrit est illogique, car même l’onde solitaire d’un tsunami n’est pas noire : c’est son propre “vague à l’âme” , le vague de ses imaginations exaltées qui l’assaille en angoisse coupable. Sur le plan linguistique cette vague est “énorme”, hors-normes, car elle déborde ses valorisations conventionnelles. La couleur noire symbolise la perversion. L’enroulement évoque le serpent, symbole constant de la vanité. C’est la pseudo-élévation qui retombe de haut en elle : l’image symbolise le renversement de ses supériorités imaginatives en culpabilité exaltée selon la loi d’ambivalence. L’image condense ainsi l’accès d’angoisse dépressive, d’angoisse sans nom, sans cause extérieure.

“Tout à coup le couple se précipite dans l’eau au secours de quelqu’un qui se noie et que je n’avais pas aperçu.”

En réalité, dans une telle situation il serait peu probable que les deux partenaires d’un couple se portent simultanément au secours d’un tiers en danger : l’image exprime donc le caractère indissociable de ce couple esprit/matière et théorie/expérience qui figure son adhésion confiante en la psychologie. Comme tous les personnages du rêve, celui qui se noie représente un aspect d’elle-même, son élan, qui menace de sombrer dans les profondeurs subconscientes, d’être englouti par cette vague d’angoisse : il reste anonyme pour elle (quelqu’un), et inaperçu. Le problème n’était pas monté au niveau conscient, jusqu’à l’intervention des valorisations salvatrices de la psychologie, qui semble la surprendre, la réveiller de son auto-hypnose angoissée.

“J’hésite à aller les assister mais ils sortent le noyé sur la plage.”

Sur le plan de la réalité cette hésitation révèle un manque de courage, une sorte de frilosité égocentrique. Sur le plan symbolique, c’est toute son hésitation devant l’invite de l’analyse à se prendre en charge, à se responsabiliser devant la menace essentielle de mort de l’élan: elle voudrait bien que l’analyste armé de la théorie et de l’expérience la tire d’affaire, comme si elle s’adressait passivement à un médecin, mais elle hésite à nouveau à “se mouiller”. Et pourtant sa culpabilité essentielle lui indique bien ce qu’elle aurait à faire, c’est à dire collaborer activement avec l’analyste. Le rêve se termine cependant sur un soulagement puisque l’image implique que le noyé a été sorti de l’eau, avec un “mais” d’opposition qui suggère que malgré son hésitation le sauvetage est accompli. Sorti sur la plage, c’est encore un “noyé” qu’il faut encore probablement ranimer.

Ce sera tout le travail ultérieur de cette très longue analyse, par laquelle cette patiente parviendra à une réelle autonomie pour surmonter dynamiquement par l’introspection méthodique sa tendance dépressive chronique, dont elle souffrait depuis le début de l’âge adulte, s’étant laissé écraser par une mère abusive et très conventionnelle.

Le travail personnel : bonne pratique et écueils

Chez certains, l’analyse répond à une demande ponctuelle, un état angoissé causé par une perte momentanée de leur bon sens naturel, sous l’influence des conventions ambiantes, ou d’une menace extérieure pour leur base matérielle ou sexuelle. Un nombre relativement réduit de séances suffira à contre-valoriser les faux-motifs sous-tendant cette désorientation, et rétablir une combativité autonome, sans plus d’approfondissement.

© Nick Cave

Mais chez le nerveux ou le névrosé, qui n’ont pas eu le bon sens en partage, le travail à investir pour véritablement acquérir l’autonomie introspective est bien plus considérable. Il est au moins comparable à celui que l’on consent couramment pour acquérir une spécialisation professionnelle. En sus des séances régulières d’analyse, au delà des premiers mois généralement nécessaires à un relatif soulagement et le cas échéant à une réadaptation extérieure, il sera préconisé à ces patients l’ouverture d’un cahier d’auto- analyse, et d’y consacrer un temps de travail “quotidien” qui deviendra, si certains écueils sont évités, synonyme d’un profond plaisir de ressourcement.

C’est cette pratique du cahier d’exercices qui développera véritablement chez ceux qui en comprennent l’importance, l’acquisition de “l’esprit du calcul psychologique”, tout comme la résolution de nombreux exercices reste le seul moyen authentique de maîtriser les disciplines scientifiques comme les mathématiques ou la physique.

Les exercices introspectifs sont les mêmes que ceux qu’orchestre le thérapeute en séance. Ils consistent en la remémoration puis l’analyse des impondérables: vexations, irritations, ruminations accusatrices, angoisses d’opinion, sentiments d’infériorité, euphories, obsessions… La méthode d’analyse est le calcul psychologique, qui revient à resituer ces ressentiments persistants dans le cadre des quatre catégories, et à discerner leurs transformations fluctuantes de l’un à l’autre de chacun des pôles.

Le calcul psychologique bien mené nous fournit ainsi chaque fois une nouvelle preuve du refoulement agissant de notre coulpe vitale, et rétablissant notre objectivité nous incite à cesser de nous justifier faussement. Loin d’un ressassement stéréotypé, c’est en réalité à chaque fois une redécouverte surprenante des subtilités et de la légalité de notre fausse motivation. Ce grand calcul nous permet de nous représenter clairement le prix que nous payons à continuer de caresser imaginativement de fausses promesses de satisfaction, et de découvrir le soulagement résultant de leur abandon : il est le cheminement de spiritualisation préparatoire à la sublimation, laquelle rétablit l’harmonie intime (accord avec soi et l’ambiance, acceptation de l’inchangeable et regain d’énergie pour changer le changeable).

L’écueil principal à éviter est de faire de ce travail personnel une poursuite perfectionniste. L’introspection redevient alors morbide. Le motif central en est la tâche exaltée principielle, la tâche exaltée de perfection, devenue tâche exaltée de psychologie. Le thérapeute y sera particulièrement attentif, tout en acceptant que cette mécompréhension soit presque inévitable.

En effet, comme Diel l’a clairement indiqué, le nerveux confronté à la formulation du sens de la vie mais restant insuffisamment conscient de l’emprise de sa tâche exaltée d’incarner l’idéal, sacrifie plus ou moins rapidement ses tâches exaltées secondaires (artistique, politique, religieuse, altruiste…) mais “condense” sa tâche exaltée sur le travail analytique. Ce faisant il en souffre plus intensément encore, d’une part, et d’autre part, se coupant du soutien des conventions régnantes par l’estime conventionnelle qu’il pouvait auparavant en espérer, il facilite la tâche de contre-valorisation au thérapeute.

Ce dernier s’attachera patiemment à rectifier la pratique introspective de son patient en revenant toujours sur le motif juste pour s’analyser (se libérer des ruminations, de la culpabilité exaltée, retrouver sa bonne humeur), et sur la règle d’or qui consiste à ne chercher les faux-motifs que devant des illogismes.

Ainsi, déconseiller l’auto-analyse au patient de crainte qu’il ne s’exalte serait une erreur profonde du thérapeute, qui risque fort de faire tourner court la thérapie: si la vanité vexée du patient en porterait probablement une part de responsabilité, c’est une fausse- justification trop facile pour le thérapeute, qui aurait alors en vérité dénié au patient son espoir le plus profond, celui de racheter son échec vital passé par le redéploiement de son élan.

C’est là une gestion très délicate, car dans les phases initiales de l’analyse, ou des phases de rechute, l’exaltation à “extirper” la vanité peut en effet prendre des proportions alarmantes, et une “diète” au moins temporaire du travail personnel peut s’imposer. Mais les séances devront en prendre le relais avec d’autant plus d’intensité, visant prioritairement à déraciner la culpabilité exaltée du patient et la surtension vaniteuse ambivalente. Le contrôle régulier du cahier personnel, et la correction amicale mais sans complaisance des auto-analyses constituent bien évidemment le moyen de surveillance et de prévention de telles exaltations, tout comme le moyen naturel du suivi des progrès.

Puisque ne s’adressent à la psychanalyse introspective que presque exclusivement des nerveux et des névrosés, et que leur guérison est synonyme de prise de conscience et abandon de leur tâche exaltée, il faut considérer cette phase de fixation de la tâche exaltée sur le travail analytique comme une étape nécessaire à franchir. Le calcul psychologique judicieusement employé en tirera parti, même si le degré de vanité du patient retarde la maturation durablement libératrice.

Tout comme ce premier écueil est déterminé par le pôle coupable (culpabilité exaltée) du cadre catégoriel, les autres écueils prévisibles par le calcul psychologique ressortent des trois autres catégories : ce sont les risques de voir l’introspection insuffisamment méthodique et authentique dévier vers une euphorisation en supériorité vaniteuse, vers une interprétativité accusatrice, ou vers de bonnes intentions sentimentales…

Un écueil fréquemment introduit par la vanité de l’intellectuel est par exemple l’analyse formelle : il s’agit alors de montrer à l’analyste que l’on maîtrise la théorie et le calcul psychologique. Ces analyses donnent une impression de pertinence et de cohérence psychologique. Mais ce pseudo-introspecteur n’est pas sincère. Il donne le change. Ces personnes généralement sont plus promptes à analyser les autres, leur entourage, et en fait à manipuler envers eux le scalpel de la psychologie, qu’à se faire un bien authentique. Toutefois, si elles produisent des rêves, ces faux-motifs seront révélés. L’absence de rêves prolongée sera comme toujours l’indice d’une résistance qui alertera le thérapeute.

Ce cahier est donc en principe un outil très utile pour la conduite des séances, le thérapeute venant alors évaluer l’auto-analyse et la corriger si nécessaire: c’est évidemment nécessaire au début, et de moins en moins à mesure que l’acquis se consolide.

Les phases de l’analyse

Une analyse passe généralement par des “hauts et des bas”, une alternance d’élévations et de chutes : mais pour prendre une image mathématique, une analyse bien menée, avec un parient réceptif, se traduira pour ce dernier par une “courbe d’état d’âme” ressemblant à un “sinusoïde amortie” dont la valeur médiane tendrait à croître continûment avec le temps, tandis que la période d’oscillation diminuerait. Autrement dit, avec les progrès de l’analyse l’exaltation se greffera moins sur l’enthousiasme et donc ne s’égarera plus dans des “hauts” vertigineux, tandis que les désespoirs ambivalents à de telles exaltations et leur succédant forcément seront de moins en moins profonds et durables à mesure que la technique d’élucidation et contre-valorisation s’affine. Le psychisme de plus en plus libéré des exaltations nerveuses et banales devient une “demeure” de plus en plus agréable à vivre.

Le tableau qui suit est schématique et ne doit pas être pris à la lettre. Chaque thérapie se déroulera en réalité selon une séquence spécifique, dépendant de la constellation du patient, de son âge, des conditions extérieures, des accidents de sa vie…. Pourtant, un tel schéma de référence garde un sens, car il est dans ses grandes lignes déterminé par la légalité du fonctionnement psychique. En ce sens, le connaître présente une utilité pour les thérapeutes comme pour les patients.

Ces derniers sont bien sûr les premiers concernés par les progrès de leur thérapie: ils le sont de tout leur être, conscient et extra-conscient. En témoignent ce que l’on appelle les “rêves de bilan” qui émaillent le cours de toute thérapie diélienne. Du reste, c’est la traduction des rêves qui fournit le “baromètre psychologique” le plus sûr à travers toute une thérapie.

La rencontre avec les conceptions théoriques et les valorisations concrètes de la psychanalyse introspective est un choc profond pour quiconque. La vanité peut arc-bouter, créant toutes sortes de réactions de fuite et leurs fausses-justifications. Mais si l’élan emporte, surtout au point de s’engager dans la thérapie, c’est porté par l’espoir responsable : l’individu entrevoit l’ampleur de sa faute essentielle, et donc la possibilité de surmonter une souffrance qui dépend avant tout de lui-même. Ce choc d’espérance induit ainsi un état initial d’élévation.

Mais les idéologies conventionnelles, spiritualistes ou matérialistes, règnent sur la psyché du débutant bien plus qu’il ne veut l’admettre : elle induiront une première vague de résistance, et donc une chute dans des doutes angoissés. Le travail analytique s’attachera alors à démontrer les erreurs de ces conventions, et toutes leurs conséquences insatisfaisantes. Si l’adhésion l’emporte, le patient éprouvera un regain d’élan, une nouvelle phase d’élévation.

Who’s afraid © Arthur Young, 1915

Cependant, la tâche exaltée est profondément ancrée dans la constellation du nerveux. Comme déjà évoqué, s’il a déjà suffisamment évolué pour désinvestir dans les promesses fallacieuses de la politique, des religions ou de la scène artistique (les tâches exaltées secondaires), il devra généralement traverser cette phase assez longue dans laquelle sa tâche exaltée principielle (devenir un saint) se reconstitue et s’intensifie en tâche exaltée de psychologie: les obsessions coupables, les symptômes, les accès de déchaînement banalisant vont se présenter comme échappatoires subconscients à l’imposition écrasante elle aussi subconsciente d’incarner l’idéal de lucidité et de sublimité. C’est une rechute.

Mais la souffrance coupable s’intensifie tant, et l’intervention thérapeutique s’y attache avec une telle précision, que le poids absurde de la tâche exaltée devient plus conscient, et le patient commence à la dissoudre plus authentiquement : c’est à nouveau une élévation, et cette fois sur un plan plus profond et durable.

Le nerveux relativement libéré de la tâche exaltée d’esprit et de l’ascétisme prend goût à la réalisation de ses désirs matériels et sexuels naturels. Mais le désir de rattraper le temps perdu peu s’exalter au point que ces désirs terrestres en viennent peu à peu à occuper tout le “terrain” car les véritables satisfactions de la spiritualisation-sublimation sont encore mal conçues. Le sujet se disperse dans une chute banale.

Le regret de l’harmonie perdue, ou une difficulté accidentelle, ou la traduction des rêves si l’analyse se poursuit, réveillent à nouveau l’élan du patient, qui se reprend dans un effort de re-concentration de ses sentiments, et de limitation de ses désirs terrestres pour mieux les intensifier. Il revient à une phase d’élévation.

Sa délibération s’oriente de plus en plus vers la réussite intérieure, limitant l’investissement dans la réussite extérieure au juste nécessaire pour maintenir le niveau d’aisance matérielle jugé suffisant. Les avantages de la limitation à cet égard en termes de temps et liberté gagnés deviennent plus clairs. Sa vie d’esprit réactivée lui permet de voir la vie plus largement et profondément. Éventuellement, Il reconstruit ou amplifie sélectivement sa culture, non plus pour en faire étalage ou assurer sa supériorité sur les autres, mais pour mieux asseoir sa nouvelle maturité, nourrir sa capacité à valoriser juste et à ressentir profondément.

L’autonomie méthodique étant acquise, la personne poursuit son harmonisation à travers les inévitables accidents de sa vie… Le regret de l’harmonie perdue activera chaque fois que nécessaire l’analyse consciente des faux motifs, qui se seront manifestés par une symptomatique désormais bien connue : l’hygiène intérieure active et consciemment délibérée est devenue un motif central.

Le vieillissement et l’approche de la fin de vie exigeront toujours plus de force d’acceptation : jusqu’au bout de la route la thérapie réussie nous aura armés pour le combat essentiel qui vise à toujours retrouver la joie de vivre, à éprouver toujours mieux le sens de la vie.

La durée de l’analyse

L’intensification des résistances, soutenues par toutes les conventions déterminent malheureusement souvent une fuite prématurée. L’angoisse d’abandonner la tâche exaltée , la béquille, pseudo-adaptation vitale du nerveux ou névrosé l’emporte.

Pour ce qui est de l’analyse qui réussit, la durée est très variable selon l’individu et sa demande : quelques semaines ou mois s’il s’agit seulement de rétablir l’orientation perturbée chez un être de bon sens, quelques années chez un nerveux pour se libérer de la tâche exaltée, se réadapter socialement et au plan familial, et acquérir une autonomie de l’auto-contrôle, a priori plus longtemps chez un névrosé.

L’analyse d’approfondissement pour qui envisage d’aider autrui, si tant est qu’il ou elle en a le goût et le talent psychologique, demande au moins d’accéder au stade de dissolution de la tâche exaltée, et une maîtrise avérée de la traduction des rêves. Cependant, la supervision par un analyste plus expérimenté reste indispensable.

Conclusion

Dans le cadre limité de cette présentation je n’ai pu bien sûr traiter mon sujet de manière exhaustive. Par exemple, j’ai très peu évoqué la variété des symptômes névrotiques. Ce n’est pas qu’ils n’aient pas à être pris au sérieux par le thérapeute : au contraire le calcul psychologique permet à ce dernier d’en comprendre la signification symbolique et de diagnostiquer avec précision les faux-motifs qui les entretiennent. Mais Diel a montré qu’il n’est pas nécessaire de les attaquer “de front” sachant qu’ils disparaîtront à mesure que le calcul de satisfaction du patient s’assainit. La démonstration expérimentale répétée de la justesse de la théorie est la voie la plus sûre d’induire cet assainissement.

Après l’oeuvre fondatrice, puis les contributions de Jeanine Solotareff [2], Il reste bien des livres à écrire pour documenter d’un point de vue diélien la variété des pathologies individuelles, leur évolution favorable grâce à la thérapie, ainsi que les erreurs à éviter : espérons que les générations futures de thérapeutes diéliens, y pourvoiront. Soyons confiant qu’un jour, la méthode sera tellement comprise et universellement pratiquée qu’il ne sera même plus nécessaire de préciser “diélien” ou “introspectif“. Les dinosaures ont bien disparu…

Une conférence de Hervé TOULHOAT,
Association de Psychanalyse Introspective, API

Bibliographie
  1. Paul Diel, Psychologie de la motivation (Paris, 1947 – voir en particulier la deuxième partie “l’application thérapeutique“)
  2. Jeanine Solotareff, L’aventure intérieure (Paris, Payot, 1991)
  3. Jeanine SolotareffLa conquête de soi (Paris, Ellebore, 2006)

Hervé TOULHOAT présente son “Symbolisme dans la mythologie celte” (Ellebore, 2012)

Issu d’un milieu artistique, Hervé Toulhoat est né à Quimper en 1954. Ingénieur chimiste, il a été Directeur-adjoint de la Direction Scientifique d’un grand organisme de recherche public. Chercheur réputé en catalyse, il est auteur de nombreuses publications scientifiques. Élève de Jeanine Solotareff, il est aussi depuis de longues années un praticien averti de la méthode introspective de Paul Diel, le fondateur de la psychologie de la motivation. Hervé Toulhoat est une des chevilles ouvrières de l’Association de Psychanalyse Introspective (API).


A propos et autour de Paul Diel, ailleurs dans la wallonica…


D’autres discours…

CRUSADERS : Street Life (feat. Randy Crawford)

Crusaders feat. Randy Crawford, Street Life (MCA, 1979)

On est en 1979. Les Crusaders ne savent pas encore qu’ils viennent de créer l’album de leur carrière qui se vendra le plus. Ce succès est dû entre autre à une rencontre : celle de Joe Sample, pianiste et claviériste du groupe avec une certaine Randy Crawford, une chanteuse soul de l’Etat de Géorgie aux USA. En 1976 alors que cette dernière signe un contrat chez Warner pour son premier album Everything Change, elle demande à Joe de jouer les parties de piano sur son disque, dont elle aime le côté subtil à la fois jazz mais également ancré dans la musique populaire afro-américaine. De là naît une amitié autant personnelle qu’artistique !

Dans les prémices de l’écriture de l’opus Street Life, Joe Sample pense immédiatement à Randy pour interpréter vocalement le titre éponyme. De ses propres aveux même, il dit qu’il a composé la chanson pour elle. Après eu avoir l’accord des autres membres du groupe, la chanson apparaît sur leur LP de l’époque en lui donnant son nom ! Et quelle chanson ! Son introduction d’une minute et trente secondes laisse la part belle au saxophone de Wilton Felder dans un registre smooth jazz, avant que la voix de Randy Crawford presque a capella ne transporte l’auditeur dans un univers à vous donner des frissons (cette introduction vocale sera d’ailleurs maintes fois échantillonnée dans la house !). S’en suit alors un mid-tempo enivrant où alternent avec bonheur les parties chantées, les solos de saxophone de Wilton ou de claviers de Joe le tout ryhtmé par la batterie de Stix Hooper. Enfin Roland Bautista, guitariste d’Earth Wind & Fire, a participé également à l’enregistrement. Plus de onze minutes de pur bonheur ! Ce titre à l’époque était tellement fédérateur que l’on pouvait l’entendre aussi bien, dans un club glauque d’un quartier mal famé que dans une garden party de la haute société. Il attirera également l’oreille des réalisateurs puisqu’on le retrouve en 1981 sur la B.O du film Sharky’s Machine avec Burt Reynolds puis en 1997 sur Jackie Brown de Quentin Tarantino dans des versions alternatives.

Mais même si Street Life balaie tout sur son passage l’intérêt de ce disque ne dépend pas que de ce titre ! En effet le deuxième morceau My Lady a été samplé par NTM sur leur plus gros tube La Fièvre avec comme d’habitude la présence  du saxophone de Wilton Felder qui propose le thème instrumental principal de cette composition. Une vraie réussite également ! La troisième pépite de l’opus est surement à chercher du côté de Carnival Of The Night, un jazz-funk  qui met en avant le duel basse / saxophone avec un talent certain ! Les percussions de Paulinho Da Costa sont aussi particulièrement présentes sur ce titre avec un petit côté brésilien discret mais évident. Si certains titres comme Rodéo Drive ou Night Faces plus tranquilles laissent entrevoir l’esprit smooth jazz que le groupe continuera d’entretenir partiellement dans les 80’s, ils ont le mérite de laisser une place au talent de chaque musicien de cette entité !

Cet album permettra en tous cas au groupe de connaitre un succès international, en se classant dans les charts du monde entier (classé en 18ème position dans les charts pop américains) et de faire une tournée américaine et japonaise triomphale, où Randy Crawford d’ailleurs accompagnait le combo sur toutes les dates. Depuis cette époque Joe et Randy ont eu régulièrement l’occasion de collaborer sur scène dans les festivals du monde entier ou même sur disque où le talent du pianiste et de la vocaliste font toujours des merveilles ! C’est aussi ça la magie de Street Life !”

Lire l’article original sur le webzine FONKADELICA.COM (16.07.2012)…




D’autres incontournables du savoir-écouter :

BERNSTEIN : Tomi Ungerer. L’esprit frappeur (2012)

© Corner of the Cave Media

Une adaptation et un documentaire autour du grand dessinateur alsacien, auteur d’œuvres pour enfants, et d’autres pour adultes.

Jean de la Lune est un dessin animé adapté d’un conte d’Ungerer. S’ennuyant sur la Lune, un enfant décide de venir visiter la Terre pour s’y faire des copains. En guise de bienvenue, il est pourchassé par les armées de l’autoproclamé président du monde. À la façon d’une fable voltairienne, la visite est prétexte à brosser un tableau critique de l’humanité, particulièrement du désir de puissance et de pouvoir, de la peur de l’étranger.  Si le trait du réalisateur Stephan Schesch est plus arrondi et enfantin que celui d’Ungerer, on retrouve dans ce film tout l’esprit de l’Alsacien : le regard adulte sur l’enfance, le mélange de tendresse et de causticité, la fibre subversive, l’aspiration humaniste.

L’esprit frappeur d’Ungerer, c’est justement le sujet du documentaire que lui consacre Brad Bernstein. Sous son regard attentif, Ungerer retrace son incroyable bio, depuis son enfance en Alsace occupée par les nazis jusqu’à son présent entre l’Irlande et Strasbourg, en passant par la longue période new-yorkaise au cœur des sixties et seventies de la contre-culture.

S’y déploient toutes les facettes ungeriennes : les livres pour enfants qui ne prennent pas les gosses pour des demeurés, les dessins politiques subversifs, la veine érotique… Une des originalités d’Ungerer, qui lui a valu ennuis et censure aux États-Unis, c’est précisément d’avoir fait des dessins enfantins ET des dessins érotiques. À ceux qui furent (ou sont) choqués de la coexistence de ces deux veines chez un même artiste, ce dernier répond avec humour et pertinence que sexe et enfance sont liés puisque c’est en faisant l’amour qu’on fait des enfants.

Brad Bernstein nous fait prendre conscience de l’ampleur d’une œuvre tout en nous présentant un homme désormais âgé mais toujours alerte, vif, aiguisé, éminemment sympathique, qui consacre ses dernières années à promouvoir l’identité alsacienne (qui n’est ni française ni allemande).

Bien que ses livres soient des best-sellers mondiaux, Tomi Ungerer ne semble pas si connu que ça en France. Ces deux films remettent la lumière sur un très grand monsieur…”

Lire l’article de Serge KAGANSKI sur LESINROCKS.COM (18.12.2012)…


© L’école des loisirs

“Jean-Thomas Ungerer, dit Tomi (1931-2019), naît à Strasbourg le 28 novembre dans une famille bourgeoise et protestante, de Théodore, ingénieur, fabricant d’horloges astronomiques, artiste et historien, et d’Alice, née Essler. La famille compte déjà deux filles, Édith (1922-1991) et Geneviève (née en 1923) et un fils, Bernard (né en 1924)…”

Lire la biographie de Tomi UNGERER sur MUSEES.STRASBOURG.EU…


TOMIUNGERER.COM est le site officiel de Tomi Ungerer. Il est richement illustré : dessins, collages, objets, affiches, etc. (mais en anglais)…


Savoir-regarder encore…