VIENNE : Game over (2017)

© Philippe Vienne

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Parfois la nuit fait peur. Parce que l’absence de lune accroît son épaisseur, parce que le silence y est différent. Même le parcours le plus familier, le plus anodin, ressemble à une épreuve initiatique. Le square, éclairé d’une hésitante lueur bleutée, est privé de ses occupants habituels : renards et SDF ont renoncé ce soir à faire les poubelles. Au loin, on pourrait entendre les crissements de freins d’un train de nuit sur le plan incliné. Mais seul le silence répond à l’absence. Dès lors, quand une jeune fille dont les mèches blondes s’échappent d’un bonnet de laine s’aventure sur le sentier, on est en droit de craindre le pire. Et on a bien raison. L’ombre jaillit de l’obscurité, le cri étouffé au fond de la gorge épargne le silence. On a peur de la mort mais, au final, le désir du mâle est bien plus redoutable.

Retrouvez-la, inspecteur, retrouvez-la vite. Combien de fois l’ai-je déjà entendue, cette supplique de parents désespérés. Marie est une fille sérieuse, une étudiante appliquée, sans histoires. Mais que savent vraiment les parents de la vie de leurs enfants ? Que savent-ils de cette parcelle d’eux-mêmes qui leur échappe chaque jour un peu plus depuis la naissance. Que connaissent-ils d’ailleurs d’eux-mêmes et l’un de l’autre, ces parents ? Elle empruntait ce chemin tous les jours, depuis des années, et prenait toujours soin de dissimuler ses longs cheveux blonds sous un bonnet ou une capuche afin de ne pas paraître provocante. Comme si le destin avait besoin d’être provoqué. Comme si les causes étaient toujours à ce point évidentes. Quand mon chat est mort, personne n’avait jamais imaginé qu’il puisse être allergique aux souris.

Parfois je voudrais être autre chose qu’un flic qui recherche des enfants disparus. Qui est obligé de fouiller dans la vie des gens, les secrets de famille, les trahisons. Qui découvre encore chaque jour les recoins les plus sombres de l’âme humaine et que l’abjection, comme la bêtise, est probablement sans limite. Personne n’en sort indemne. Même si elles retrouvent leur enfant vivant, les familles y ont perdu en innocence. Et moi, j’ai un problème avec la perte. Ma mère est morte, ma femme m’a quitté. Seuls restent les kilos superflus, mais j’ai trop besoin de bière pour anesthésier mon empathie. “La gendarmerie est un humanisme” écrivait Houellebecq.

– 2 –

La rouille a tout envahi. L’usine désaffectée, les rails, les wagonnets et jusqu’à l’âme des ouvriers contraints au chômage. Avant, l’air était rendu pestilentiel par le dioxyde de soufre. Aujourd’hui, tout pue la misère. Les devantures des derniers magasins ouverts affichent des enseignes où l’italien le dispute à l’arabe ou au turc, dans une concurrence fraternelle empreinte d’une tristesse délavée. Quand passe une jeune métisse, on se prend à rêver d’ailleurs, du soleil que beaucoup portent encore dans leurs veines et que plus personne ne voit jamais briller. On songe à la mer et l’on regarde ondoyer cette jeunesse aussi loin que porte le regard, c’est-à-dire au bout de la rue. Et, dès qu’elle a tourné au coin, on se résigne. Personne ne voit donc la voiture qui s’arrête, les mains gantées aux gestes rôdés qui embarquent la fille. Personne n’entend la portière qui se referme sur son adolescence.

Nayah après Marie, deux disparitions de mineures à deux semaines d’intervalle. La première blanche, blonde, enlevée dans un quartier résidentiel middle-class. La seconde, métisse, dans la banlieue industrielle. Pas de message aux familles, pas de cadavre retrouvé, aucun point commun apparent. Que puis-je faire avec ça, à quelle espèce de tordu ai-je encore affaire ? Un délinquant sexuel probablement. Dans notre société, la jeunesse nourrit les fantasmes et la misère sexuelle est grande. J’en sais quelque chose, moi qui ne baise plus que des putes depuis des années. Et Cindy, quand on fait la fermeture du bar ensemble.

– 3 –

Par la fenêtre de mon bureau – oui, mon bureau a une fenêtre, c’est le privilège des chefs – par la fenêtre de mon bureau donc, je regarde la nuit tomber sur la ville. Je me souviens d’une époque où elle était moins laide, moins pauvre, moins dangereuse. Nous passions des nuits entières dans les rues chaudes de la cité sans autre crainte que de ne pas avoir assez à boire et de ne pas trouver de fille pour finir la soirée. Mais ce temps-là est révolu, le monde a irrémédiablement changé. Ou bien est-ce moi qui suis définitivement trop vieux. J’ai soudain l’impression d’être un Batman nostalgique veillant sur une Gotham City de seconde zone. D’ailleurs, puisque je vais quand même passer une nuit blanche sur ce dossier, je descendrais bien chez Fred, le libraire de la rue, à la conversation certes limitée mais sympa. Histoire de faire un stock de boissons énergisantes aux myrtilles – pour bosser, ça marche mieux que la bière. Et je m’achèterais un manga, un hentai plus précisément, un divertissement auquel Fred m’a initié. Mes nuits sont aussi laides que mes jours.

C’était inéluctable, c’est arrivé cinq jours plus tard. Une troisième disparition d’adolescente, une gamine vaguement gothique, certainement paumée. Nasty, un diminutif de Nastassja, au double sens d’un goût douteux. La presse en fait maintenant ses gros titres. Agonisante, elle ne maintient ses tirages qu’en cultivant paranoïa et poujadisme. On vit une époque formidable. Si j’étais cynique, je dirais qu’au moins, avec celle-ci, les parents ne me mettront pas la pression : ils ont disparu bien avant leur fille. Je ne trouve aucune logique aux actes de ce pervers, aucun point commun entre les victimes autre que l’âge et le sexe. Et s’il les choisit au hasard, en fonction de ces seuls critères, alors je sais pertinemment bien que cela peut durer longtemps. J’ai un goût âcre dans la bouche, comme une furieuse envie de bière.

Ma vie est prévisible. C’est parfois inquiétant, souvent rassurant. C’est ce qui faisait dire à mon père que je manquais d’ambition. Là, j’ai fini la soirée au Baile Atha Cliath, enchaînant les chopes jusqu’à la fermeture et bien au-delà encore, avec Cindy. Puis elle m’a ramené chez elle et nous avons baisé avec la frénésie de deux désespérés qui veulent s’assurer qu’ils sont encore en vie. Et c’est quand je commence à être rassuré sur ce plan que mon portable se met à vibrer. Putain, c’est pas vrai ! Je regarde Cindy qui m’offre sa croupe. Je pense qu’elle est assez saoule pour se laisser sodomiser, l’appel attendra demain. Mon père avait tort : je n’ai d’ambition qu’en érection.

Inspecteur, on a retrouvé le sac à dos de la fille sur les lieux de l’enlèvement. Si vous voulez y jeter un coup d’œil, appelez-nous, disait le message des collègues. Pour une fois que je tiens un indice, je ne vais pas le lâcher, c’est sûr. Alors, il contient quoi ce sac noir, orné de têtes de morts et de pentagrammes inversés ? Trois fois rien : du tabac, du papier à cigarette, un sachet d’herbe, un paquet de chewing-gums. Et un manga.

– 4 –

Alors, ça y est,  inspecteur,  tu as trouvé ? Eh oui, toutes ces gamines sont passées dans ma boutique, toutes sont venues se fournir en mangas. Toutes celles-là et toutes celles dont tu n’as rien su. Tu n’en reviens pas, tu ne comprends pas, n’est-ce pas, comment ce petit libraire sympa mais un peu limité, que tu regardes avec condescendance, peut être cet assassin qui t’a si longtemps échappé. Viens, je t’attends. Je vais te montrer ma collection : Ayumi et Chikako en train de se caresser mutuellement – c’est Marie dans le rôle d’Ayumi, tu la reconnais ? Hatsuko dans la fameuse scène où elle fait l’amour avec un poulpe – et tu sais quoi, inspecteur, le plus dur, ça a été de trouver le poulpe ! Puis la petite Izumi et son olisbos géant. Et Mana, et Takamya,…

Pour certains, l’art imite la vie. Pour moi, c’est le contraire. Je rends à l’art la place qu’il mérite en transcendant de médiocres existences. Te crois-tu vraiment supérieur à moi, toi qui ne baises que des putes, toi qui as été incapable de retenir ta femme, qui es incapable d’en garder une seule ? Moi, je les conserve. Toutes. Elles sont là avec moi, pour toujours. Tu peux regarder, tu peux toucher, je ne suis pas jaloux. Non, je ne suis pas jaloux parce que je vaux bien mieux que toi et ta petite vie de fonctionnaire. Moi, je vis mes rêves.

Philippe VIENNE


Ce texte inédit a été lu publiquement pour la première fois lors de la “Hot Lecture” du 16 novembre 2017, à Liège (BE).


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | source : inédit | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Vienne  | remerciements à Jean-Paul Bonjean


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Les CREHAY, peintres spadois

CREHAY Gérard-Antoine, Paysage avec arbre et vue de Spa (collection privée) © Philippe Vienne

Les Crehay constituent une dynastie de peintres et artisans spadois, dont l’activité se déploie sur quatre générations. Cependant, seuls deux d’entre eux (Gérard-Jonas et Gérard-Antoine) bénéficient d’une certaine notoriété.

Gérard-Jonas Crehay (1816–1897). Fils de Gérard-Henri, conseiller municipal, et de Marie-Françoise Jonkeau. Attiré depuis son plus jeune âge par la peinture, iI débute par les décorations des ouvrages en bois de Spa à laquelle il est initié par sa soeur Gérardine (1808–1842). Elève d’Edouard Delvaux à l’Ecole de Dessin de Spa, Gérard-Jonas y achève ses études en 1850. Il obtient alors une prime du Gouvernement, qui lui permet de se rendre à Paris. Au Louvre, il s’applique à réaliser des copies de paysagiste hollandais du XVIIe siècle.  D’aucuns prétendent qu’il aurait également rencontré Corot et les peintres de Barbizon.

De retour à Spa en 1851, Gérard-Jonas se voit confier la restauration du plafond de la salle des fêtes du Waux-Hall, une oeuvre de Henri Deprez représentant L’Olympe. L’année suivante, il est nommé professeur de dessin à l’Ecole moyenne de Spa, fonction qu’il assumera pendant trente-huit ans. Outre une participation régulière au Salon des Beaux-Arts de Spa, il expose à Liège, Bruxelles, Gand, Anvers, Paris, Londres, Vienne et Berlin.

Son oeuvre se partage entre peinture de chevalet et décoration de bois de Spa, activités qu’il n’a cessé de mener conjointement. Sa peinture, bien qu’inspirée des artistes de Barbizon, reste encore fort romantique (Cabane du herdier à BerinzenneSpa, Musée de la Ville d’Eaux). La nature en est le sujet principal, Spa et ses environs la source d’inspiration. Il affectionne les sujets anecdotiques (Maisonnette incendiée par la foudre – Spa, Musée de la Ville d’Eaux) et n’hésite pas non plus à s’inspirer de ses aînés (Spa en 1612, d’après Jan Bruegel – Spa, Musée de la Ville d’Eaux). Dans le domaine de l’artisanat local, sa production est moins bien identifiée, les objets n’étant généralement pas signés.

CREHAY, Gérard Jonas, Vue des environs de Spa, 1866 (Spa, Musée de la Ville d’Eaux)

Son fils aîné, Gérard-Antoine (1844-1937), est également formé par Edouard Delvaux, puis par Ernest Krins chez qui il entre, à treize ans, comme apprenti décorateur de boîtes en bois de Spa. En 1872, il participe pour la première fois au Salon des Beaux-Arts de Spa. Deux ans plus tard, il occupe le poste de secrétaire dans le comité organisateur.

En 1875, Gérard-Antoine a l’idée de réaliser une série de douze cartes-vues peintes représentant les cinq fontaines de Spa, ce sera un succès. Ce n’est pas la seule innovation de Gérard-Antoine qui, s’associant à l’ébéniste Jacques Lezaack, présente à l’Exposition de Bruxelles, en 1881, une psyché en bois d’érable décorée de sa main.  A partir de 1890, il succède à Henri Marcette comme professeur à l’Ecole de Dessin de Spa et à son père comme professeur de dessin à l’Ecole moyenne. En 1896, on le retrouve parmi les membres fondateurs du Musée communal de Spa. Après la mort de son père, en 1897, il se met à voyager : il séjourne en Angleterre, où il donne des leçons de dessin, et à Paris.

Ses œuvres sur bois de Spa sont exposées au pavillon de la ville de Spa à l’Exposition universelle et internationale de Liège, en 1905. A partir de 1910, Gérard-Antoine va s’essayer plus souvent à l’aquarelle, tout en continuant une abondante production de toiles et de boîtes. Cette prolixité s’explique, entre autres, par la nécessité de faire vivre une famille de huit enfants. En 1922, il réalise une affiche publicitaire pour la ville de Spa. En 1926, il reçoit le prix Joseph de Crawhez, d’un montant de deux mille francs [belges], destiné à récompenser celui qui a le plus activement collaboré au renom de Spa. La même année, il fête ses noces d’or avec quarante-huit de ses descendants ! Peu de temps avant sa mort, en 1937, il occupe la présidence d’honneur de la commission organisatrice du Salon des Beaux-Arts de Spa.

Parfois surnommé “le Maître de Spa” mais plus souvent “le vieux Gégé” ou “Gérard-l’Explosif”, il laisse l’image d’un petit homme, portant les cheveux longs et hirsutes sous un éternel chapeau à larges bords. Ayant horreur des snobs, d’un caractère colérique, il étonnait aussi par sa connaissance du passé spadois. On lui attribue plus de deux mille œuvres, de qualité fort inégale. Son sujet privilégié demeure Spa et ses environs (Paysage avec arbre et vue de Spa – collection privée), il est cependant l’auteur de plusieurs œuvres à caractère religieux (Histoire du Bienheureux Joachim, jadis à la chapelle des Pères servites de Spa). Moins soucieux du détail que Gérard-Jonas, Gérard-Antoine joue davantage sur la lumière et la couleur, tendant après 1900 vers une touche plus “impressionniste”. A partir de 1910, il va également s’essayer plus souvent à l’aquarelle. Outre Spa, il a exposé à Liège, Bruxelles, Anvers, Gand, Sydenham, Reims, Cologne et Berlin. Mais sa plus grande fierté demeurait d’avoir vendu une toile au Shah de Perse, Naser ed-Din.

Deuxième fils de Gérard-Jonas, frère de Gérard-Antoine, Georges (1849-1933). Il consacre la plus grande part de son activité à l’artisanat du bois de Spa, étant à la fois tourneur, décorateur et négociant. Ses thèmes privilégiés sont les motifs animaliers, particulièrement les chiens de chasse qu’il reproduit à l’occasion sur toile. Un troisième fils de Gérard-Jonas, Jules (1858–1934) a également laissé quelques œuvres, à côté de poésies et de pièces de théâtre dialectal wallon.

CREHAY, Georges, Ancienne église de Spa, 1882 (Spa, Musée de la Ville d’Eaux)

Parmi les petits-fils de Gérard-Jonas, plusieurs vont s’adonner à l’artisanat du bois de Spa et, occasionnellement, à la peinture de chevalet. Charles (1874-1969) est un paysagiste affectionnant aussi les natures mortes. Ernest (1876–1961), artiste peintre est avant tout menuisier-ébéniste, il réalise notamment la porte de sa maison (Adam et Eve – Spa, boulevard Chapman n°23). Léon (1881-1945) expose régulièrement aux salons. Il sera nommé, avec Edmond Xhrouet, à la direction de l’Académie des Beaux-Arts de Spa. Il manie avec autant d’aisance l’aquarelle que la peinture à l’huile.  Alfred (1884–1976), artisan et négociant en bois de Spa, réalise également le mobilier et la décoration extérieure de sa maison dans un style naïf (A l’Epervier, Spa, avenue Antoine Pottier n°35).

CREHAY, Léon, Vue de la source de Barisart, 1944 (Spa, Musée de la Ville d’Eaux)

La génération de ses arrière-petits-enfants ne compte plus que des peintres occasionnels. Raymond (1898–1972) poursuit avant tout une carrière de violoniste qui l’amènera à s’établir à Paris, où il est décédé. De même, Norbert (1913-1980) effectue des études au Conservatoire de Liège où il obtient une médaille d’or pour la trompette, puis un Prix de Rome. Il sera professeur de cuivres à l’Ecole de Musique de Spa et dirigera l’Orchestre symphonique de Spa. Gérard (1923–1987), dessinateur industriel, s’est essayé à la réalisation de quelques tableautins sans prétention. Maurice (1921-2009), qui se consacre essentiellement au dessin à la plume, a une production plus abondante et est le seul à avoir exposé. Il a également participé à un concours destiné à rénover le style de la décoration du bois de Spa, ainsi qu’à un concours d’affiches organisé par la Ville de Spa.

Tous les artistes de la famille ne sont donc pas d’égale valeur. Outre Gérard-Jonas, Gérard-Antoine et Léon Crehay laissent une oeuvre de qualité. Pour ce qui est de Gérard-Antoine, les œuvres antérieures à 1900 sont généralement plus soignées que les suivantes. Georges bénéficie d’une petite notoriété locale, mais ses œuvres atteignent rarement la qualité des trois Crehay précités. Dans la famille Crehay, aux deux premières générations du moins, les enfants sont nombreux. Le seul moyen de subvenir aux besoins de tous étant de produire beaucoup, la qualité du travail s’en ressent. C’est également pour des raisons économiques que les supports sont souvent de mauvaise qualité ou de réemploi et les tableaux de petit format. L’oeuvre des Crehay n’est pas de première importance, le meilleur (souvent dû au pinceau de Gérad-Jonas) y côtoie le pire. Toutefois, elle constitue un témoignage iconographique appréciable pour l’histoire de Spa et de sa région. De même est-elle exemplaire du foisonnement d’artistes qui apparaît, à Spa et ailleurs en Belgique, à la fin du XIXe siècle. Pour toutes ces raisons, elle mérite de ne pas tomber dans l’oubli.

Bibliographie
  • HAULT C., Notice historique sur les dessinateurs et peintre spadois en introduction au Salon historique d’avril 1914, dans Wallonia, t. 22, 1914, p.189-209.
  • HENRARD A., Les peintres Gérard-Jonas et Gérard-Antoine Crehay, dans Histoire et Archéologie Spadoises, n° 3, septembre 1975, p. 13-18.
  • VIENNE P., Crehay, dans Nouvelle Biographie Nationale, t. 3, Bruxelles, 1994, p.94-96
  • VIENNE P., Les Crehay, peintres spadois, mémoire de licence en histoire de l’art et archéologie, Université de Liège, 1990-1991.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : publié | mode d’édition : transcription, droits cédés | source : Philippe VIENNE | commanditaire : — | contributeur : Philippe VIENNE | crédits illustrations : collection privée ; Spa, Musée de la Ville d’Eaux |


Plus de peinture…

MICHA, Armand (1893-1976), architecte

Armand Micha (coll. privée) © Philippe Vienne

Armand (Félicien Marie) MICHA est né à Spa, le 7 novembre 1893 et décédé à Flamierge, le 15 novembre 1976. Fils de Jules Micha (1855-1917) et de Marie Sophie Noël (1862-1919), il entreprend des études d’architecture à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, interrompues par sa mobilisation en 1914.  Après la guerre, ses parents étant tous deux décédés, c’est sa sœur aînée, Julia, qui financera ses études grâce au commerce de couture qu’elle tient avec ses trois sœurs (rue Royale, à Spa). Il fait ensuite l’acquisition d’une maison, avenue Reine Astrid, qu’il transforme pour y installer son atelier d’architecture et, par la suite, également un comptoir immobilier.

Le 3 mai 1935, il épouse Marie-Thérèse Martin (1916-1986), dont il aura une fille, Claudine, l’année suivante. Durant la saison d’été, qui voit beaucoup de personnes se rendre en villégiature à Spa, il organise également des expositions d’artistes-peintres dans ses locaux. Parmi ceux-ci, Julien Demarteau et Jacques Van den Seylberg, avec lesquels il se liera d’amitié. Armand Micha restera toute sa vie à Spa, qui conserve l’essentiel de sa production.

Chapelle Sainte-Thérèse-de-Lisieux (Spa, 1928) © Philippe Vienne
Réalisations

Sa réalisation la plus connue est vraisemblablement la chapelle Sainte-Thérèse-de-Lisieux, route du Tonnelet à Spa, inaugurée en 1928, sur commande du baron Joseph de Crawhez, bourgmestre de Spa. En effet, en novembre 1927, le baron, son épouse et des amis avaient été victimes d’un grave accident de la route. Au terme d’une longue convalescence, après avoir été entre la vie et la mort, la baronne de Crawhez se rétablit. Le baron décide alors de l’édification de cette chapelle votive et en passe commande à Armand Micha qui la réalisera dans un style tout en sobriété où l’on sent néanmoins poindre son goût pour l’Art Déco.

L’agrandissement de l’Hôtel des Bains, par l’ajout d’une aile vers la place Royale et le parc de Sept-Heures, est également l’œuvre d’Armand Micha. Ce bâtiment est devenu, par la suite, “Les Heures Claires” et, aujourd’hui, après transformations, le Radisson Blu Hotel. La coupole, qui traduit également une influence de l’Art Déco, a cependant été conservée et est toujours bien visible. On lui doit également d’autres hôtels comme “La Charmille”, à Tiège (aujourd’hui maison de repos) ou la reconstruction de l’Hôtel International à Malmedy, après la Seconde Guerre. Pour le reste, Armand Micha a essentiellement construit des villas à Spa et dans la région et, notamment, “Le Guilleré” (Boulevard des Guérets, 21), le “Séjour d’Ardenne” (avenue Marie-Thérèse, 43) et la “Maison Grise” (Boulevard Rener, 27).

Philippe Vienne

“La Maison Grise” (Spa, 1939) © Philippe Vienne
Bibliographie
  • Armand Micha, quelques travaux, album photo (coll. privée)
  • sur la chapelle : SPAREALITES.BE

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Plus d’architecture…

VAN DEN SEYLBERG, Jacques (1884-1960)

Cap d’Antibes (pastel, coll. privée) © Philippe Vienne

Peintre et pastelliste né à Anvers le 6 mars 1884, décédé à Knokke le 11 août 1960. Fils posthume de Louis Van den Seylberg, charpentier, de nationalité néerlandaise, et de Maria-Theresia Van Eynde, originaire de Geel.

Un problème se pose quant à l’orthographe exacte de son nom : en effet, l’artiste signait « J. van den Seylbergh » et tenait beaucoup à cette graphie. Cependant, les documents officiels, en ce compris son acte de naissance, portent la mention « Van den Seylberg », nom encore porté par ses descendants.

Les années de formation

N’ayant jamais connu son père, Jacques Van den Seylberg est élevé à Geel par sa famille maternelle. Après avoir achevé ses humanités du degré inférieur, il est inscrit en 1898 à l’Ecole de Dessin de Geel où il est l’élève du premier directeur de cet établissement, Jan-Baptist Stessens. En 1904, il s’inscrit à l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers où il reçoit l’enseignement de Henri Houben avec lequel il restera d’ailleurs lié. L’année suivante, il opte pour la nationalité belge.

Le 6 septembre 1913, Jacques Van den Seylberg épouse Josephina-Maria De Meyer, originaire de Noorderwijk, près d’Herentals. Lorsque la guerre éclate, il est mobilisé et passe, avec son régiment, aux Pays-Bas où il est interné dans le camp de Zeist, à proximité d’Utrecht. A l’intérieur du camp, il dispose de son propre atelier et se livre, entre autres, à des restaurations d’œuvres locales. Il semble qu’il y ait bénéficié d’une certaine liberté et qu’il lui ait été loisible de rencontrer sa femme. En effet, une fille leur naît le 1er octobre 1918.

Spa, rue Storheau  (pastel, coll. privée) © Philippe Vienne
La maturité

Après la guerre, de retour en Belgique, il s’installe d’abord à Westerlo, puis, à partir de 1921, à Aarschot où il réalise, notamment, la restauration de L’Adoration des Mages de Gaspard De Crayer, endommagée lors de l’incendie de l’église Notre-Dame, en août 1914. De 1924 à 1940, sa production artistique est importante, de même que le nombre d’expositions auxquelles il participe. C’est durant la même période qu’il se lie avec divers artistes, dont James Ensor et Firmin Baes.

Lorsqu’éclate la seconde guerre, Van den Seylberg fuit dans le sud de la France, l’été 1940, il expose en Ardèche, à Annonay. Revenu en Belgique en 1941, il s’installe cette fois à Kessel-Lo puis, en 1943, à Spa où il est officiellement domicilié à partir de 1948. Il y expose à plusieurs reprises (à l’auberge de La Vieille France, au Casino et chez l’architecte Armand Micha). En 1950, il quitte Spa pour Knokke où un ami lui loue une villa nouvellement construite (« La Garoupe »). Il s’y éteint le 11 août 1960.

Jacques Van den Seylberg a exposé aux quatre coins de la Belgique (Anvers, Bruges, Bruxelles, Gand, Ostende, Spa,…) mais aussi à l’étranger (Amsterdam, Rotterdam, Madrid, Cardiff,…). Ses oeuvres ont également été acquises par une clientèle cosmopolite, répartie partout en Europe (la famille royale de Suède compte parmi ses clients), en Amérique et en Asie. Il aura néanmoins fallu attendre plus de vingt-cinq ans après sa mort pour qu’une rétrospective lui soit consacrée, à Aarschot, en 1988.

Bouquet de mimosas (pastel, coll. privée) © Philippe Vienne
Un peintre de la nature

Dans l’ensemble de son œuvre, c’est le pastel qui occupe la place prépondérante, même si l’on rencontre quelques peintures à l’huile et miniatures, auxquelles il convient d’ajouter les travaux de restauration, encore mal connus. A quelques exceptions près, les œuvres de Van den Seylberg ne sont pas datées ce qui rend impossible l’établissement d’une chronologie et, partant, d’une évolution stylistique.

Mais, en définitive, cela importe peu car son œuvre est homogène, presque exclusivement vouée à la nature. Les paysages nostalgiques du Zwin, de Campine et des Fagnes y tiennent une grande place, à côté de sobres bouquets de fleurs, de pivoines particulièrement. Outre d’évidentes qualités de dessinateur et de coloriste, Van den Seylberg fait montre d’une telle sensibilité que l’on peut conclure, avec Eugène De Seyn, “qu’il peint en poète“.

Philippe Vienne

Bibliographie
  • COECK A. (sous la direction de), Retrospectieve Jacques Van den Seylberg, Aarschot, 1988.
  • DE SEYN E., Dictionnaire biographique des Sciences, des Lettres et des Arts en Belgique, tome 2, Bruxelles, 1936.
  • VIENNE P., Van den Seylberg, dans Nouvelle Biographie Nationale, tome 4, Bruxelles, 1997.

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FLOR, Joseph Charles dit FLOR O’SQUARR (1830-1890)

Flor O’Squarr par Nadar © BNF

Des problèmes d’identification se posent parfois en raison des multiples pseudonymes (Perkeo, Un bourgeois de Bruxelles, Le dragon vert,…) utilisés par cet homme de lettres fécond mais, surtout, en raison des différents prénoms qui lui sont attribués : Oscar Charles, Charles Oscar, Charles, Joseph Charles et Charles Marie. De recherches effectuées au Service de la Population de la Ville de Bruxelles, il apparaît que Charles Marie est en fait le prénom de son fils aîné (1852-1921), lequel, pour ne rien simplifier, écrivit également sous le pseudonyme de Flor O’Squarr.

Joseph Charles est cependant bien son prénom officiel, puisque c’est celui qui apparaît tant sur son acte de naissance que sur son acte de décès. On peut donc penser qu’Oscar aurait été un surnom, qui lui aurait été attribué ou qu’il se serait choisi, et qu’il aurait transformé en O’Squarr.

De Bruxelles à Spa, en passant par Paris

Quoi qu’il en soit, Joseph Charles Flor, dit Flor O’Squarr, est né à Bruxelles le 22 mars 1830, fils de Charles Flor, perruquier, et de Joséphine Pourbaix. Il abandonne ses études de médecine à l’Université de Bruxelles pour débuter, à dix-neuf ans, une carrière de journaliste. Au recensement de 1856, il apparaît comme étant marié à Rosalie Lemaire, avec laquelle il a deux fils : Charles Marie, né en 1852, et Auguste, né en 1854.

Flor O’Squarr a, semble-t-il, toujours habité Bruxelles (rue Longs Chariots, Galerie du Roi, rue des Bouchers). Il a cependant dû vivre un temps à Paris, puisqu’il est entré au Figaro en 1868 et qu’il a été engagé volontaire durant la guerre de 1870. A l’issue de celle-ci, il revient néanmoins à Bruxelles, décoré de la médaille militaire. De même, s’il a séjourné à Spa, c’était sans doute comme beaucoup de ses contemporains, en villégiature. Il ne s’y est en tout cas jamais fait domicilier, son nom n’apparaissant pas dans les registres de la Population. C’est cependant à Spa qu’il est mort, le 21 août 1890, d’une rupture d’anévrisme, et qu’il est enterré.

Tombe de Flor O’Squarr au cimetière de Spa (allée n°8, n°350) © Philippe Vienne

Flor O’Squarr a beaucoup voyagé. Outre Paris et la France, il est l’auteur d’un Voyage en Suisse (1868), en collaboration avec Louis Ghémar et Nadar. Il s’est également rendu en Espagne, en 1873, pour le journal L’Etoile. Il est l’auteur de nombreux récits et essais ayant trait à la Baltique et la Scandinavie, et le traducteur de plusieurs œuvres de la romancière suédoise Emilie Carlen, ce qui donne à penser qu’il a également visité ces régions. Sa mère a, par ailleurs, quitté Bruxelles pour Saint-Pétersbourg, en 1853. Flor O’Squarr aurait également séjourné à Rio de Janeiro en 1851.

Fils de 1830

Travailleur infatigable, bourru, sarcastique, parfois polémique, Flor O’Squarr a collaboré à une vingtaine de journaux (L’Observateur belge, La Chronique, Le Journal des dames et des Demoiselles, Le Figaro,…). Ses sujets de prédilection étaient l’art, la littérature et la politique. Il lui est arrivé quelquefois d’écrire entièrement un journal, de la première à la dernière ligne. A côté de cela, il fut le traducteur, outre Emilie Carlen, d’une quarantaine de romans anglais (Mayne-Reid, Swift, Dickens,…) et l’auteur de très nombreuses comédies et revues (Bruxelles sens dessus dessous, Recette contre les belles-mères, L’Hôtel des Illusions, Les maîtres zwanzeurs du Treurenberg,…). Dans Ouye ! Ouye !! Ouye !!!, Flor O’Squarr crée le personnage de Van Koppernolle, garde civique de Poperinghe, dont Eugène De Seyn dit qu’il fut “le type du citoyen belge (…) populaire, même en France”. Essais, pamphlets, romans, poésies, paroles de chansons figurent également au répertoire des œuvres de Flor O’Squarr.

Ses revues, simples, directes, railleuses, connurent un succès prolongé et certains événements qu’elles rapportent et moquent demeurent d’une brûlante actualité. Ainsi, dans Quel plaisir d’être Bruxellois !, ces Wallons s’estimant opprimés et se plaignant que “Il y a trop longtemps qu’on sacrifie tout aux Flamands”. Né avec la Belgique, Flor O’Squarr paraît comme elle animé par un farouche esprit d’indépendance et un souci de justice. Il aurait sans doute fait siennes ces paroles, tout aussi actuelles, qu’il prête à un de ses personnages : “Fils de 1830, où sont vos libertés ? “

Philippe Vienne

Pièces de Flor O’Squarr conservées en Belgique

  • Bruxelles sens dessus dessous (1862) – Bibliothèque royale Albert Ier, Bruxelles (BR)
  • Ouye ! Ouye !! Ouye !!! (1864) – BR
  • Les Bêtes malades (1866) – BR
  • Quel plaisir d’être Bruxellois ! (1874) – Bibliothèque Générale de l’Université de Liège

Bibliographie

  • DE SEYN E., Dictionnaire biographique des Sciences, des Lettres et des Arts en Belgique – tome I, Bruxelles, 1935.
  • FABER F., Histoire du Théâtre Français en Belgique depuis son origine jusqu’à nos jours d’après des documents inédits reposant aux Archives Générales du Royaume – tome V, Bruxelles, 1880.
  • VIENNE P., Flor O’Squarr et Spa, in Histoire et Archéologie spadoises, n° 56, décembre 1988, p. 157-165.
  • Nécrologie dans L’Éventail, 24 août 1890.

Plus de littérature…

VIENNE : Ianchelevici et Liège

IANCHELEVICI Idel, Le plongeur et son arc (1939) © Philippe Vienne

[Texte intégral d’une conférence prononcée par Philippe VIENNE, le 5 juin 2019 à Cointe (Liège, BE), devant les membres de la Commission historique et culturelle des quartiers de Cointe, Sclessin, Fragnée et Bois d’Avroy]

Idel IANCHELEVICI est né le 5 mai 1909, à Leova, aujourd’hui située en Moldavie. Leova, ville-frontière, connaîtra un destin bousculé : faisant partie de ce que l’on appelle la Bessarabie, elle est russe au moment de la naissance de Ianchelevici, roumaine après la première guerre mondiale, intégrée à l’URSS à partir de 1945 jusqu’à l’indépendance de la Moldavie en 1991. Avant la Seconde Guerre mondiale, environ un tiers de la population de Leova est juive. C’est le cas de Ianchelevici qui naît dans une famille juive askhénaze de huit enfants, dont il est le cadet.  Enfant, il dessine et modèle la terre glaise, des passions qui ne l’abandonneront jamais.

En 1923, à 14 ans, il entre au lycée de Chisinau (actuelle capitale de la Moldavie). Même s’il envisage de devenir médecin, peut-être par admiration pour un de ses professeurs d’anatomie, le dessin et la sculpture continuent d’occuper ses temps libres. Mendel, l’aîné de la fratrie aide, par son commerce d’alimentation, le père à subvenir aux besoins de tous et paie les études de son frère. C’est Mendel également qui conseille à “Ian” de se rendre en Belgique, où il a des connaissances qui pourraient l’aider. C’est ainsi que Ianchelevici arrive à Liège, en 1928. Il travaille comme apprenti graveur chez Pieper, une firme qui décore et vend des fusils de chasse de la FN. Ce premier séjour à Liège est bref, car il retourne effectuer son service militaire en Roumanie.

C’est en 1931 qu’il s’installe véritablement à Liège. Pour vivre, il travaille comme emballeur au Grand Bazar. Sur le conseil et la recommandation du peintre Joseph Bonvoisin, après avoir passé un examen, il entre directement en dernière année à l’Académie des Beaux-Arts. Il a pour professeur Oscar Berchmans, à qui on doit notamment le fronton de l’Opéra Royal de Wallonie (ORW), les sculptures de la remarquable Maison Piot (dite Maison des Francs-Maçons) et également, par coïncidence, la décoration de la façade de la Maison Pieper, le marchand d’armes pour lequel Ianchelevici a travaillé. Ianchelevici sort diplômé de l’Académie en 1933 et récompensé du premier prix de statuaire.

A la fin de la même année, il épouse Elisabeth Betty Frenay, née d’un père belge et d’une mère française, vivant à Spa où ses parents géraient un hôtel. Il l’avait rencontrée à l’Académie où elle étudiait également la sculpture. Comme souvent, trop souvent sans doute, elle renoncera à une carrière pour contribuer à celle de son mari. « Un artiste dans la maison, ça suffit », livrait-elle en guise d’explication. Un an plus tard, en 1934, ils s’installent à Bruxelles. Il y expose, en 1935, trente-sept sculptures au Palais des Beaux-Arts et réalise quatre grands bas-reliefs pour le pavillon roumain à l’Exposition internationale de Bruxelles.

C’est le début d’une brillante carrière, carrière durant laquelle Ianchelevici se partagera toujours entre la sculpture et le dessin. Il réalise, en effet, un très grand nombre de dessins, indépendants de ses sculptures – ce ne sont, pour la plupart, pas des dessins préparatoires. Il fera don de 2000 dessins au Musée Ianchelevici de La Louvière (MiLL) et 6000 à l’Université de Liège, ce qui donne une idée de l’ampleur de son œuvre.

A l’issue de la guerre, durant laquelle il sera contraint de se cacher, Ianchelevici obtient la nationalité belge en 1945. Il s’attelle alors à son œuvre la plus monumentale, Le Résistant, qui sera finalement installée à Breendonk en 1954. La même année, Ianchelevici quitte définitivement la Belgique pour s’installer en France, à Maisons-Laffitte où il mourra en 1994, à l’âge de 85 ans.

Même si, au total, il n’aura passé que cinq années à Liège, il reste attaché à la ville qui l’a vu débuter et qui conserve encore plusieurs de ses sculptures. Le don qu’il fait à l’Université en témoigne par ailleurs.

Les sculptures conservées à Liège

Robert Vivier (1934)
Robert Vivier (La Boverie, Liège) © Philippe Vienne

Robert Vivier, né à Chênée en 1894 et mort à La Celle-Saint-Cloud (région parisienne) en 1989, est un poète et romancier belge. Son œuvre romanesque a intégralement été écrite avant 1940. Son œuvre poétique, en revanche s’étale sur toute la durée de sa vie. Vivier est également un spécialiste de la littérature italienne, qu’il enseigne à l’Université de Liège.

Son épouse, Zenia (Zénitta) Klupta n’est autre que la mère d’Haroun Tazieff, né d’un premier mariage, que Vivier adoptera. Dès 1934, Vivier se lie d’amitié avec Ianchelevici qui réalise son buste. C’est lui, et surtout son épouse, qui inciteront Ianchelevici, peu conscient du danger, à se cacher à partir de 1942. Il utilisera même de faux papiers au nom d’Adolphe Janssens, Adolphe étant le prénom par lequel il se faisait appeler étant jeune, le trouvant plus chic que le sien, jusqu’à ce qu’il devienne tristement célèbre. Ses proches l’appelleront d’ailleurs plus souvent Ian que Idel.

On sent dans ce bronze, comme souvent dans les premières œuvres de Ianchelevici, l’influence de Rodin (le buste de Clémenceau, par exemple). Roger Avermaete, un des biographes de Ianchelevici, parle du portrait d’un “doux rêveur“. Cela me semble fort réducteur, voire péjoratif. Mais Ianchelevici rend certes bien l’intériorité quelque peu nostalgique du poète qu’était Vivier.

Le Plongeur et son Arc (1939)
Plongeur (Liège, port des yachts) © Philippe Vienne

A partir de 1935, Ianchelevici va se consacrer à la réalisation de sculptures monumentales qui correspondent à sa vision, sans se préoccuper d’éventuelles commandes, sans même savoir si elles seront un jour érigées quelque part. “Un monument doit être grand, dépasser l’humain car il est l’idéal de l’humain”, dira-t-il dans sa Profession de foi. On peut en effet penser que si l’idéal de l’homme est plus grand que l’homme lui-même, c’est également l’idéal qui grandit l’homme. Ianchelevici lance ainsi plusieurs projets qui aboutiront, entre autres, à L’Appel, qui sera placé à La Louvière en 1945 et au Plongeur.

C’est, en effet, pendant qu’il travaille à L’Appel qu’il reçoit une commande pour l’Exposition de l’Eau à Liège, en 1939. Ce sera l’occasion de faire aboutir un projet, déjà jeté sur papier, intégrant sculpture et architecture. La figure, déjà haute de deux mètres cinquante, est fixée au sommet d’un arc de quinze mètres, figurant le tremplin. L’ensemble, tant la sculpture que l’arc, qui s’élevait au-dessus de la piscine olympique, a été conçu par Ianchelevici. Celui-ci sera toutefois déçu du résultat final parce qu’une couche de peinture noire a été appliquée sur le personnage, rompant ainsi l’unité plastique de l’ensemble. Pour lui, et à juste titre me semble-t-il, “Un monument n’est pas une juxtaposition de plusieurs éléments, mais un seul élément“.

Le Plongeur et son arc, Liège, Exposition internationale de l'eau, 1939
Le Plongeur et son arc (Liège, Exposition internationale de l’Eau) © cartes postales Nels

Le début de la guerre interrompt l’Exposition de l’Eau. L’œuvre, comme les bâtiments, n’a pas été conçue pour le long terme. L’arc est démoli, la Ville, qui s’est portée acquéreuse du Plongeur, en fait réaliser un moulage en ciment, moins fragile que l’original en terre et plâtre. Après la guerre, un projet de réinstallation de l’œuvre au bout du parc de la Boverie, près de l’Union nautique, est évoqué mais n’aboutira pas, faute de moyens vraisemblablement. Le Plongeur reste entreposé dans les réserves du Musée des Beaux-Arts (aujourd’hui La Boverie) où il tombe progressivement dans l’oubli en même temps qu’il se dégrade. A telle enseigne que, au début des années 90, quand je me suis mis en quête de cette œuvre, le musée était en piteux état et fermé au public et le Plongeur demeurait introuvable.

Heureusement, d’autres chercheurs s’y sont intéressés, l’oeuvre a finalement été retrouvée, en mauvais état, mais la décision a été prise, en 1998, de réinstaller le Plongeur, au port des yachts cette fois. La sculpture actuelle est donc une réplique, en polyester creux sur une armature métallique, réalisée par le sculpteur Victor Paquot. L’arc, comme l’ensemble de l’installation, a été conçu par l’Atelier d’Architecture Cocina. La ‘re-création’ a été inaugurée en 2000 et, dans un souci de fidélité à l’original sans doute, le Plongeur conserve (hélas ?) la couleur noire qui chagrinait tant Ianchelevici. Il est donc assez ironique de penser que son œuvre la plus emblématique pour la plupart des Liégeois, est justement une de celles dont il était le moins satisfait, et une reconstitution qui plus est.

La Source (1948)
La source (La Boverie, Liège) © ACL, Bruxelles

C’est à partir de 1945 que Ianchelevici se met vraiment à sculpter le marbre (marbre rosé du Portugal ici, en taille directe). Ses premières œuvres jouent sur le contraste entre la rugosité du bloc d’où se détache une figure lisse, souple. La chevelure ondoyante, figurant l’eau de la source, noyant mains et pieds, est encore assez brute. Par opposition, le corps gracile n’en paraît que plus lisse et doux.

Le Pâtre (1956)
Le pâtre (Musée en plein air du Sart Tilman, Liège) © Philippe Vienne

Au milieu des années 1950, l’Etat belge fait ériger à Léopoldville (Kinshasa) un monument en hommage à l’explorateur britannique Stanley. Le monument présente la statue de Stanley sur un soubassement, ainsi qu’une esplanade entourée d’un mur en arc de cercle comportant sept niches. L’Etat belge souhaitait que soient représentées en bas-relief les sept provinces de leur colonie. Mais, pressenti pour ce travail et invité sur place, Ianchelevici n’adhère pas à l’idée. Il estime que ce long mur coupe la perspective vers le fleuve et obtient la modification du projet. Les sept nichées sont percées et trois d’entre elles seront ornées de bronzes réalisées par Ianchelevici. Trois grandes figures d’Africains représentant les piliers fondamentaux de l’économie traditionnelle vont remplacer les sept provinces : le pâtre, le chasseur et le pêcheur.

© Jean Housen

Bien que le sujet soit athlétique, sa musculature n’est pas noueuse comme celle du Plongeur. A partir de la fin des années 40, la sculpture de Ianchelevici commence à se rapprocher de ses dessins, dans une vision plus longiligne, épurée. L’attitude du personnage est à la fois élégante, puissante et hiératique. Il ne s’agit pas d’une représentation coloniale d’un « bon sauvage » mais bien d’un homme africain, reconnu dans sa culture et sa dignité. Les Congolais ne l’ont pas perçu autrement, eux qui ont maintenu en place ces trois statues quand celles de Stanley et d’autres symboles du colonialisme ont disparu. Le bronze du Sart-Tilman est une reproduction à plus petite échelle de l’œuvre originale.

La Rencontre (1958)
Liège, Palais des Congrès (hall d’entrée) © Les Amis de Ianchelevici

Placée dans le hall d’entrée, l’œuvre est symbolique : le Palais des Congrès (construit entre 1956 et 1958 par le groupe L’Equerre, avec lequel Ianchelevici avait participé à une exposition collective lors de ses débuts liégeois, en 1933) est un lieu de rencontre, d’échanges. Le bas-relief incarne cet idéal de fraternité.

On retrouve ici plus encore la ligne souple et épurée du dessin de Ianchelevici. Les chevaux sont admirables de grâce, de finesse. On note un allongement des formes, à la manière des peintres maniéristes, qui contribue au sentiment d’élégance des personnages. Personnages qui sont tous similaires, symbolisant cet idéal d’égalité, de fraternité et d’universalité. Un cavalier et un homme à terre font le même geste, bras ouverts, paumes vers le ciel dans un geste universel d’accueil. Un autre personnage donne l’accolade à deux autres qui se serrent la main. L’importance des jeux de mains, caractéristique de Ianchelevici, transparaît bien ici.

A l’extrême droite, dans l’espace libre, Ianchelevici introduit, en plus faible relief, la silhouette d’un homme sans visage : celui qui n’est pas encore là, l’homme à venir, l’homme de l’avenir… On avait suggéré à Ianchelevici d’y glisser un autoportrait, il a modestement et symboliquement préféré cette solution.

Les Jeunes filles (1963)
Liège, anc. Ecole Hazinelle (auj. Centre J) © Philippe Vienne

L’œuvre est actuellement à peine visible et seulement partiellement, masquée par des étagères qui menacent malheureusement sa conservation.

Robert Vivier compare ces jeunes filles à “un Puvis (de Chavannes) bien plus vivant, un Gauguin cubiste“. Ce n’est pas pour rien qu’il va chercher ses comparaisons dans la peinture : cette œuvre est, en définitive, plus proche du dessin, de la gravure que de la sculpture. On retrouve ici, dans la finesse du trait, quelque chose du Ianchelevici qui fut graveur sur arme. Cela s’explique aussi par la nature du support, l’ardoise est plus fragile et ne permet pas un trait très profond. Grâce et élégance caractérisent cette oeuvre. Par ailleurs, il me semble que la figure, à gauche, s’inspire d’une sculpture de Kurt Lehmann (Allemagne, 1905-2000). En effet,  Femme se retournant a été acquise par le Middelheim en 1957, année durant laquelle le musée a également acquis une sculpture de Ianchelevici. On retrouve la même attitude, même si la femme de Lehmann lève les deux bras. On observe également le même jeu d’ombre sous l’aisselle.

Confluence (1967)
Liège, Cité administrative © Philippe Vienne

La sculpture doit son titre à l’échevin Jean Lejeune, elle symbolise la fusion des eaux de l’Ourthe et de la Meuse aux portes de Liège. Ce sont deux femmes à la longue chevelure qui représentent, de manière allégorique, les deux cours d’eau.

L’œuvre présente donc deux faces rigoureusement identiques. Comme dans Le Baiser de Brancusi, dont on sent ici l’influence, les figures s’inscrivent dans un parallélépipède. Les corps sont séparés par cette immense chevelure ondoyante, symbolisant le flux de l’eau. L’attitude des jeunes femmes et à rapprocher de celle de la “jeune fille d’Hazinelle“, inspirée de Lehmann, qui vient d’être évoquée. Les lignes sont pures, les personnages gracieux, mais leurs visages expriment la détermination comme il en va de ces cours d’eau volontaires.

Le Mur (1971)
Liège, cimetière de Robermont © Philippe Vienne

Je veux arriver à la plus pure simplicité d’expression, c’est-à-dire avec l’attitude la plus calme, atteindre le maximum d’expression.

Le style est proche de celui de La Rencontre, pourtant antérieure de près de quinze ans, ce qui prouve bien la volonté de Ianchelevici de persévérer dans la voie énoncée dans cette citation. L’œuvre se caractérise par le dépouillement et la stylisation.  On note à la fois des gestes d’espérance (mains tendues, regard vers le ciel) et de fraternité (main sur l’épaule). Un groupe d’enfants est situé à l’extrême droite, direction du cimetière des enfants. Tous les visages sont similaires, rappelant que tous les hommes sont égaux devant la mort.

Aube (1976)
Liège, réserves du Musée en plein air du Sart-Tilman © Les Amis de Ianchelevici

Les chevelures se déroulant en cascade et se confondant avec la matière sont un sujet récurrent chez Ianchelevici. On l’a vu avec La Source et Confluence, c’est encore le cas ici. Durant les années 70, la sculpture de Ianchelevici évolue notablement vers un plus grand dépouillement, une stylisation résultant de lignes épurées, se rapprochant de sa production graphique. L’influence de la sculpture antique est également nettement perceptible.

Il ne faut pas oublier non plus que Ianchelevici travaille essentiellement en taille directe et que, par conséquent, la forme initiale du bloc influence davantage la composition. C’est assez perceptible dans cette pièce également. L’œuvre est, comme souvent, empreinte de grâce et d’une pudeur sensuelle. Sa finesse et son aspect longiligne la rendent hélas vulnérable, l’œuvre a été cassée à plusieurs reprises et est actuellement en attente d’une restauration.

Nous avons ainsi parcouru l’ensemble des sculptures qui, pour la plupart, sont visibles à tout moment par les Liégeois. Elles offrent un panorama assez complet, par leur variété et leur chronologie (de 1934 à 1976), de l’œuvre de Ianchelevici. La conclusion, je souhaite la laisser à Ianchelevici lui-même :

Peu importe le style, la forme abstraite, figurative ou non (…), le principal est que la réalisation atteigne son but : communiquer le sentiment humain à l’humain (…)

Je pense que l’on peut dire que cet objectif est atteint.

Bibliographie
  • AVERMAETE R., Ianchelevici (Bruxelles : Arcade, 1976)
  • BALTEAU B., NORIN L., VELDHUIJZEN H., Ianchelevici ou la matière transfigurée (Tournai : La Renaissance du Livre, 2003)
  • CASSOU J., Sculptures de Ianchelevici (Bruxelles : André de Rache, 1955)
  • Ianchelevici (Crédit Communal, 1987)

Philippe VIENNE


Plus de sculpture…

Terril du Piron (Liège, BE)

© Philippe Vienne

Le terril Piron (ou « du Piron ») est situé entre Liège et Saint-Nicolas, juste à l’ouest de la colline de Cointe (code plus de géolocalisation : JGFW+25 Saint-Nicolas). On y accède par la rue des Grands Champs ou la rue Bordelais. Il appartient à la société anonyme des Charbonnages de Gosson-Kessales. A partir des années 1880, il a reçu les déversements du charbonnage de La Haye qui se trouvait sur les hauteurs de Saint-Gilles et dont l’exploitation s’achèvera en 1930. Certains bâtiments du site Piron subsistent rue de la Justice à Saint-Nicolas et ont été réaffectés.

© Philippe Vienne

Le terril couvre une superficie d’environ 7 ha. Il se compose d’un plateau herbeux et de versants abrupts. L’altitude maximale est approximativement de 160 m, soit environ 100 m au dessus du niveau de la Meuse. Par rapport aux abords immédiats, le dénivelé moyen est de 67 m. La déclivité du site offre, vers le sud, une vue panoramique sur le paysage industriel le long de la Meuse et les versants opposés dans la commune de Seraing. A proximité du stade du Standard de Liège, à Sclessin, on aperçoit le terril Perron-Ouest, partiellement arasé.

© Philippe Vienne

Le plateau du terril Piron était jadis occupé par deux terrains de football, aujourd’hui disparus. Depuis 2016, ce site est occupé chaque année au mois de juillet par le Supervue Festival. Il s’agit d’un festival alternatif à dimension humaine, proposant des découvertes artistiques en tous genres. Par ailleurs, la scène finale de Eldorado de Bouli Lanners a été tournée au pied du terril.

Paon-du-jour © Philippe Vienne

Le terril Piron est également un des terrils les plus intéressants de la région liégeoise en raison de l’étendue des pelouses sèches et de la présence d’une faune et d’une flore remarquables, incluant diverses espèces rares. Le lieu est notamment recherché par une grande variété de papillons. Aujourd’hui, le site est malheureusement menacé dans son intégrité par un projet immobilier.

Philippe VIENNE

En savoir plus :


Découvrir le monde…

NIHOUL : Caitlin (2019)

ISBN 9791094689226

NIHOUL Arnaud, Caitlin (Bruxelles, Genèse, 2019)

Lecteur gourmand, Arnaud NIHOUL a renoué, la trentaine passée, avec le plaisir d’imaginer des histoires pour les faire partager, magie découverte dans son adolescence. Architecte de profession, il consacre son temps libre à l’écriture. Après quelque quinze nouvelles, dont plusieurs primées, et dix romans conservés dans ses tiroirs, il a enfin sauté le pas de la publication pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Avec Caitlin, ce passionné des mots nous donne à découvrir toute la palette de son talent. De la campagne namuroise, Arnaud Nihoul ne cesse de regarder vers les îles bretonnes et écossaises, où il se retire souvent pour imaginer ses prochains romans.

En 2017, Caitlin a reçu le Prix CléA qui couronne le meilleur manuscrit de l’année en Belgique.

Dans le petit port de l’île de Laggan à l’ouest de l’Écosse, débarque une jeune fille seule, la valise à la main. Trois adolescents, Ian, Morgan et Murray s’approchent pour l’aider, intrigués et fascinés à la fois. Caitlin est entrée dans leur vie. Vingt-trois ans plus tard, Ian revient sur l’île à la demande de Morgan pour enquêter sur la disparition de la jeune femme. Entre un château relevé de ses ruines et un phare isolé, Ian va arpenter l’île à la recherche de son amour de jeunesse et affronter la faille qui la coupe en deux, comme celle qui s’est creusée dans l’amitié entre les trois hommes. Il devra composer avec Mairead, l’énigmatique assistante de Morgan, et Iona, l’enfant solitaire et rebelle. Chacune détient une parcelle de vérité, mais quelle est-elle ?

Ce premier roman d’Arnaud Nihoul traduit son amour de l’Ecosse et de la nature sauvage mais aussi, assurément, de l’espèce humaine. Ses personnages sont crédibles et attachants parce que brossés avec tendresse, humains dans leurs faiblesses. Cette empathie accroît l’intérêt du lecteur pour le déroulement de l’intrigue. A cela s’ajoute une écriture fluide, belle sans affectation, faisant de ce roman un véritable page turner pouvant séduire un large public. Ce premier essai est un essai transformé et on attend avec impatience le prochain opus d’Arnaud Nihoul.

Je repris ma marche sans me presser, cherchant à apprivoiser mon passé pour le relier à ma vie présente. Au détour de la route, je tombai sur une scène familière : un troupeau de moutons dispersés autour du chemin. J’avais trouvé un moyen de rétablir le contact.

Lentement, je m’approchai des premières bêtes. J’arrachai une poignée d’herbes tendres, mis un genou au sol et tendis le bras vers le mouton le plus proche. Hésitant, il s’avança vers moi, jusqu’à mordre dans la touffe que je lui présentais. Je glissai doucement mes doigts dans sa toison. Il se cabra sans reculer, semblant prendre plaisir à la caresse.

Lorsqu’il eut fini de manger, il ne s’écarta pas et je plongeai mes deux mains dans la laine humide de son dos, jusqu’à ce qu’il décide de rejoindre les autres. J’approchai alors les doigts de mon visage et respirai avec délice l’odeur animale qui les imprégnait […].

Philippe VIENNE


À côté de son métier d’architecte, Arnaud Nihoul consacre son temps libre à l’écriture. Régulièrement, il quitte sa campagne namuroise et gagne une retraite dans les îles bretonnes ou écossaises pour imaginer ses prochains romans. Après une quinzaine de nouvelles dont plusieurs primées et dix romans conservés dans ses tiroirs, Arnaud Nihoul a enfin osé sauter le pas de la publication pour notre plus grand bonheur. Avec Caitlin, ce passionné des mots nous donne à découvrir toute la palette de son talent [lire la suite…]


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