La jeune poétesse Amanda Gorman vole la vedette à Joe Biden

“[Au cours de la cérémonie d’investiture du nouveau président des Etats-Unis, Joe BIDEN,] la poétesse noire-américaine Amanda GORMAN a captivé le public avec ses vers appelant à l’unité des Etats-Unis. Agée de 22 ans, la jeune femme originaire de Los Angeles a récité un poème de sa composition, “The Hill We Climb” (“La colline que nous gravissons“).

“The Hill We Climb”… Une colline gravie faisant référence à la colline du Capitole, où des partisans de Donald Trump ont envahi le siège du Congrès le 6 janvier 2021.

Ce texte, Amanda Gorman l’avait commencé avant cet événement et l’a fini d’une traite après l’assaut meurtrier. Il évoque “une forêt qui briserait notre Nation, plutôt que la partager“. “Cet effort a presque réussi / mais si la démocratie peut-être par instants retardée, elle ne peut pas être définitivement supprimée“.

D’une voix calme, elle a scandé ses rimes, en les accompagnant de mouvements graciles, ne laissant pas percer le problème de langage qui l’affectait dans son enfance. Un problème de prononciation, la parole empêchée, comme pour Joe Biden qui, enfant, souffrait d’un bégaiement. Cette différence a poussé la jeune Californienne à écrire, pour compenser.

A 22 ans, Amanda Gorman est la plus jeune poétesse dans l’Histoire des États-Unis à avoir été choisie pour marquer l’investiture d’un président ; c’est John Fitzgerald Kennedy qui a initié cette pratique en 1961. A travers une performance époustouflante, elle a offert une vision pleine d’espoir à un pays profondément divisé, s’exprimant deux semaines à peine après que des drapeaux confédérés, des bombes artisanales et un nœud coulant ont surgi sur la colline du Capitole. La poétesse a proclamé que les Américains pouvaient s’élever au-dessus de la haine.

Hillary Clinton s’est fendue d’un tweet pour dire son admiration : “Le poème d’Amanda Gorman n’était-il pas éblouissant? Elle a promis de se présenter pour la présidentielle de 2036 et, pour ma part, je ne peux attendre“, a-t-elle écrit.

Quant à Barack Obama, citant la conclusion-même du texte d’Amanda Gorman, il a souligné que “des jeunes gens comme elle sont une preuve ‘qu’il y a toujours de la lumière, si seulement nous sommes suffisamment brave pour la voir ; si seulement nous sommes suffisamment brave pour l’être’.”

Une œuvre engagée

Son œuvre traite de thèmes tels que la justice sociale, l’oppression, le féminisme, l’ethnie, la marginalisation et la diaspora africaine. A l’âge de 17 ans, Amanda Gorman publie un recueil de poèmes titré “The One for Whom Food Is Not Enough” (“La personne pour laquelle la nourriture ne suffit pas“).

En 2017, elle est la première personne à remporter le Prix national de Poésie de la Jeunesse, the National Youth Poet Laureate. Elle a obtenu un diplôme en sociologie cum laude à l’Université d’Harvard.

Mercredi, Amanda Gorman a rejoint les rangs des autres hommes et femmes de poésie qui l’ont précédée, comme Robert Frost, à l’investiture de John F. Kennedy en 1961, Maya Angelou, à celle de Bill Clinton en 1993, et Elizabeth Alexander, pour Barack Obama en 2009.

Après la cérémonie, la jeune femme a rendu hommage sur Twitter à ses prédécesseuses: “Je ne serais nulle part sans les empreintes de pas des femmes dans lesquels je danse. Aux femmes qui ont déjà escaladé mes collines“. Elle a expliqué porter une bague, offerte par Oprah Winfrey, symbolisant Maya Angelou. Un bijou à la forme d’un oiseau dans une cage.

Des mots d’espoir salués

Une maigre jeune fille noire, descendante d’esclaves et élevée par une mère célibataire, peut rêver de devenir présidente, et se retrouver à réciter un poème à un président. Et oui, nous sommes loin d’être lisses, loin d’être immaculés, mais cela ne veut pas dire que nous nous efforçons de former une union parfaite. Nous nous efforçons de forger notre union avec détermination, de composer un pays qui s’engage à respecter toutes les cultures, les couleurs, les caractères et les conditions de l’être humain“. Des mots d’espoir qui résonneront longtemps sur les marches du Capitole.

Des mots forts salués par des critiques enthousiastes affluant de tout le pays, en provenance de tout le spectre politique. Joe Biden désire rassembler le peuple américain; en invitant Amanda Gorman, il a déjà réussi à l’unir autour de la poétesse.”

La colline que nous gravissons” (traduction)

Le jour vient où nous nous demandons où pouvons-nous trouver la lumière dans cette ombre sans fin? La défaite que nous portons, une mer dans laquelle nous devons patauger. Nous avons bravé le ventre de la bête. Nous avons appris que le calme n’est pas toujours la paix. Dans les normes et les notions de ce qui est juste n’est pas toujours la justice.

Et pourtant, l’aube est à nous avant que nous le sachions. D’une manière ou d’une autre, nous continuons. D’une manière ou d’une autre, nous avons surmonté et été les témoins d’une nation qui n’est pas brisée, mais simplement inachevée. Nous, les successeurs d’un pays et d’une époque où une maigre jeune fille noire, descendante d’esclaves et élevée par une mère célibataire, peut rêver de devenir présidente, et se retrouver à réciter un poème à un président.

Et oui, nous sommes loin d’être lisses, loin d’être immaculés, mais cela ne veut pas dire que nous nous efforçons de former une union parfaite. Nous nous efforçons de forger notre union avec détermination, de composer un pays qui s’engage à respecter toutes les cultures, les couleurs, les caractères et les conditions de l’être humain.

Ainsi, nous ne regardons pas ce qui se trouve entre nous, mais ce qui se trouve devant nous. Nous comblons le fossé parce que nous savons que, pour faire passer notre avenir avant tout, nous devons d’abord mettre nos différences de côté. Nous déposons nos armes pour pouvoir tendre les bras les uns aux autres. Nous ne cherchons le mal pour personne mais l’harmonie pour tous. Que le monde entier, au moins, dise que c’est vrai. Que même si nous avons fait notre deuil, nous avons grandi. Que même si nous avons souffert, nous avons espéré; que même si nous nous sommes fatigués, nous avons essayé; que nous serons liés à tout jamais, victorieux. Non pas parce que nous ne connaîtrons plus jamais la défaite, mais parce que nous ne sèmerons plus jamais la division.

L’Écriture nous dit d’imaginer que chacun s’assoira sous sa propre vigne et son propre figuier, et que personne ne l’effraiera. Si nous voulons être à la hauteur de notre époque, la victoire ne passera pas par la lame, mais par tous les ponts que nous avons construits. C’est la promesse de la clairière, la colline que nous gravissons si seulement nous l’osons. Car être Américain est plus qu’une fierté dont nous héritons; c’est le passé dans lequel nous mettons les pieds et la façon dont nous le réparons. Nous avons vu une forêt qui briserait notre nation au lieu de la partager, qui détruirait notre pays si cela pouvait retarder la démocratie. Et cet effort a presque failli réussir.

Mais si la démocratie peut être périodiquement retardée, elle ne peut jamais être définitivement supprimée. Dans cette vérité, dans cette foi, nous avons confiance, car si nous avons les yeux tournés vers l’avenir, l’histoire a ses yeux sur nous. C’est l’ère de la juste rédemption. Nous la craignions à ses débuts. Nous ne nous sentions pas prêts à être les héritiers d’une heure aussi terrifiante, mais en elle, nous avons trouvé le pouvoir d’écrire un nouveau chapitre, de nous offrir l’espoir et le rire.

Ainsi, alors qu’une fois nous avons demandé: “Comment pouvons-nous vaincre la catastrophe?” Maintenant, nous affirmons: “Comment la catastrophe pourrait-elle prévaloir sur nous?”

Nous ne reviendrons pas à ce qui était, mais nous irons vers ce qui sera: un pays meurtri, mais entier; bienveillant, mais audacieux; féroce et libre. Nous ne serons pas détournés, ni ne serons interrompus par des intimidations, car nous savons que notre inaction et notre inertie seront l’héritage de la prochaine génération. Nos bévues deviennent leur fardeau. Mais une chose est sûre, si nous fusionnons la miséricorde avec la force, et la force avec le droit, alors l’amour devient notre héritage, et change le droit de naissance de nos enfants.

Alors, laissons derrière nous un pays meilleur que celui qui nous a été laissé. À chaque souffle de ma poitrine de bronze, nous ferons de ce monde blessé un monde merveilleux. Nous nous élèverons des collines de l’Ouest aux contours dorés. Nous nous élèverons du Nord-Est balayé par les vents où nos ancêtres ont réalisé leur première révolution. Nous nous élèverons des villes bordées de lacs des États du Midwest. Nous nous élèverons du Sud, baigné par le soleil. Nous reconstruirons, réconcilierons et récupérerons dans chaque recoin connu de notre nation, dans chaque coin appelé notre pays; notre peuple diversifié et beau en sortira meurtri et beau.

Quand le jour viendra, nous sortirons de l’ombre, enflammés et sans peur. L’aube nouvelle s’épanouit alors que nous la libérons. Car il y a toujours de la lumière. Si seulement nous sommes assez braves pour la voir. Si seulement nous sommes assez braves pour l’être.

Amanda Gorman (trad. RTS.CH)


“The Hill we Climb” (texte original)

When day comes, we ask ourselves, where can we find light in this never-ending shade?
The loss we carry. A sea we must wade.
We braved the belly of the beast.
We’ve learned that quiet isn’t always peace, and the norms and notions of what “just” is isn’t always justice.
And yet the dawn is ours before we knew it.
Somehow we do it.
Somehow we weathered and witnessed a nation that isn’t broken, but simply unfinished.
We, the successors of a country and a time where a skinny Black girl descended from slaves and raised by a single mother can dream of becoming president, only to find herself reciting for one.
And, yes, we are far from polished, far from pristine, but that doesn’t mean we are striving to form a union that is perfect.
We are striving to forge our union with purpose.
To compose a country committed to all cultures, colors, characters and conditions of man.
And so we lift our gaze, not to what stands between us, but what stands before us.
We close the divide because we know to put our future first, we must first put our differences aside.
We lay down our arms so we can reach out our arms to one another.
We seek harm to none and harmony for all.
Let the globe, if nothing else, say this is true.
That even as we grieved, we grew.
That even as we hurt, we hoped.
That even as we tired, we tried.
That we’ll forever be tied together, victorious.
Not because we will never again know defeat, but because we will never again sow division.
Scripture tells us to envision that everyone shall sit under their own vine and fig tree, and no one shall make them afraid.
If we’re to live up to our own time, then victory won’t lie in the blade, but in all the bridges we’ve made.
That is the promise to glade, the hill we climb, if only we dare.
It’s because being American is more than a pride we inherit.
It’s the past we step into and how we repair it.
We’ve seen a force that would shatter our nation, rather than share it.
Would destroy our country if it meant delaying democracy.
And this effort very nearly succeeded.
But while democracy can be periodically delayed, it can never be permanently defeated.
In this truth, in this faith we trust, for while we have our eyes on the future, history has its eyes on us.
This is the era of just redemption.
We feared at its inception.
We did not feel prepared to be the heirs of such a terrifying hour.
But within it we found the power to author a new chapter, to offer hope and laughter to ourselves.
So, while once we asked, how could we possibly prevail over catastrophe, now we assert, how could catastrophe possibly prevail over us?
We will not march back to what was, but move to what shall be: a country that is bruised but whole, benevolent but bold, fierce and free.
We will not be turned around or interrupted by intimidation because we know our inaction and inertia will be the inheritance of the next generation, become the future.
Our blunders become their burdens.
But one thing is certain.
If we merge mercy with might, and might with right, then love becomes our legacy and change our children’s birthright.
So let us leave behind a country better than the one we were left.
Every breath from my bronze-pounded chest, we will raise this wounded world into a wondrous one.
We will rise from the golden hills of the West.
We will rise from the windswept Northeast where our forefathers first realized revolution.
We will rise from the lake-rimmed cities of the Midwestern states.
We will rise from the sun-baked South.
We will rebuild, reconcile, and recover.
And every known nook of our nation and every corner called our country, our people diverse and beautiful, will emerge battered and beautiful.
When day comes, we step out of the shade of flame and unafraid.
The new dawn balloons as we free it.
For there is always light, if only we’re brave enough to see it.
If only we’re brave enough to be it.

Amanda Gorman


Plus de presse…

VIVIER : Écrits sur la Grande Guerre (anthologie, 2020)

“Si Robert VIVIER (1894-1989) était l’académicien, le poète, le romancier et l’analyste de quelques grandes œuvres de la littérature française – L’originalité de Baudelaire (1924), Et la poésie fut langage (1954) ou Lire Supervielle (1972) –, il n’en demeure pas moins qu’il fut, comme tant d’autres, lors de cette Grande Guerre, un simple fantassin sur le front de l’Yser. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, confronté au désarroi, à l’angoisse, à la mort et au vide que laissaient ces journées dans la boue et les tranchées. La Plaine étrange dont il est beaucoup question ici, c’est d’abord, comme l’écrit Robert Vivier lui-même, sa manière personnelle de “conserver des paysages” mais surtout de donner un écho à sa vie intérieure. “J’étais trop près du sang et de la mort, écrivait-il, pour vouloir les enclore dans des mots.” On l’aura compris : ces Écrits sur la Grande Guerre, à nouveau accessibles, ne sont pas de simples témoignages historiques, ils sont d’abord de la littérature à part entière.”

Yves Namur,
Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue
et de littérature françaises de Belgique


VIVIER Robert, Les écrits sur la grande guerre de Robert Vivier, académicien (Bruxelles : De Schorre, 2020)

“C’est une excellente initiative des éditions De Schorre et de la Fondation Max Deauville de Bernard Duwez que d’avoir republié les écrits de Robert Vivier sur la Grande Guerre, tant pour leur valeur documentaire que pour leur qualité littéraire.

Xavier Hanotte note fort justement que l’image que l’on s’est forgée de la guerre, côté belge, a été fortement, et injustement, voilée par l’imagerie populaire (et littéraire) française, alors que les mentalités, les jugements portés sur la guerre et nos soldats, étaient très différents. Et c’est vrai aussi que les textes des auteurs belges francophones sur le sujet sont difficiles à trouver.

Mais l’essentiel de notre propos, c’est la personnalité même de Robert Vivier, écrivain, poète. Il appartient à une lignée de nos auteurs caractérisés par leur retenue, leur limpidité, leur clarté: Fernand Séverin, Odilon-Jean Périer, Hubert Krains, une part d’Edmond Glesener, bien d’autres encore. Une sentimentalité un peu voilée, nuancée souvent par l’humour. Pas de grandes idées, de grandes théories, seulement cette présence constante, dans leur prose comme dans leurs vers, d’une perception aiguë de la beauté de la nature, et d’une profonde pitié pour le malheur et l’incomplétude de la condition humaine.

Robert Vivier, comme le souligne Yves Namur sur la quatrième de couverture, était un jeune homme d’une vingtaine d’années quand il fit la guerre, en tant que simple fantassin. Sont repris ici des poèmes tirés de la Route incertaine (1921), dont Pluie aux tranchées, dont voici les deux tercets. Un bel exemple du regard aigu porté sur les détails matériels, l’image qui fait mouche, la justesse de l’expression et du sentiment, sans la moindre grandiloquence :

Le froid et l’abandon pétrissaient nos vies nues,
Comme on pétrit de la neige à demi fondue,
Par jeu, en y moulant la forme de ses doigts.

A nos fusils, rongés de morsures ténues,
La rouille pullulait comme un poison sournois.
-Taciturnes, nous attendions, sans savoir quoi.

Notons encore ce beau passage, dans Ballade, p.37, avec une sorte d’écho lointain des Trois sœurs de Maeterlinck :

Alors, nous avons pris trois églantines.
Nous les avons mises
A nos bouches vides
Comme trois baisers.
Puis, sans nous reposer,
Nous nous sommes remis à suivre
A la cadence indifférente de notre pas,
Vers la poussière et le hasard et la misère et les combats,
La grand’route, maîtresse fidèle et lasse des soldats.

Nous retrouverons les mêmes notes de sensualité profonde, de pitié et de pessimisme à peine souligné, dans le récit d’une brève rencontre amoureuse avec une jeune Flamande, dans Avec les hommes, p.293 et suivantes. Par contre, dans le poème Un rayon de soleil (1917), p.22, bâti tout entier sur l’opposition entre le paysage de guerre des deux quatrains, et le paysage intime et très 1900 des deux tercets, avec rejet de l’apostrophe au Soleil – qui gouverne ici les couleurs tant des quatrains que des tercets – nous voilà en plein style artiste, très différent des textes en prose de cette anthologie :

Un rayon poussiéreux torture le sommeil
Des soldats affalés sur la paille dorée
Avec l’abandon lourd de barques amarrées,
Par un soir étouffant, plein de meurtres vermeils.

La fatigue et la mort attendent leur réveil,
Et le reflet sanglant des heures effarées
Jaillit encore du bloc d’armes enchevêtrées
Qui grimace au-dessus de leurs têtes…Soleil,

Est-il vrai que ta joie flambe
Sur la chair des rideaux lointains, et que tu sèmes
Des fruits d’ambre aux tapis roux des chambres heureuses
Où des femmes, riant d’être celles qu’on aime,
Ivres de leur fraîcheur que nul remords ne creuse,
Boivent de tout leur corps l’or qui les éclabousse?

Est-il vrai que là-bas la vie ose être douce?

On remarquera ici le nombre élevé des adjectifs, tous très évocateurs, sauf celui du dernier vers, détaché, qui nous ramène en pleine prose, loin de l’atmosphère un peu étouffante, des métaphores poussées jusqu’à l’allégorie, des vers très parnassiens qui précèdent (Delacroix et Baudelaire, sur qui Vivier a travaillé, ne sont pas loin). Mais ceci, vu la date – contemporaine d’autres textes beaucoup plus âpres, plus quotidiens – ne constitue-t-il pas une sorte d’adieu à une vie dont le luxe et la volupté constituent un élément déterminant? Ecoutez seulement cette strophe de Revenant, paru dans un hommage à Marcel Thiry de 1967 :

Les ans s’effondrent et les murs
Car l’insomnie a remis tout en place,
L’infini froid contre la face
Et, sous les songes, le sol dur…

… ou bien encore, dans les Chansons d’un temps, tiré de S’étonner d’être, paru en 1977 :

Pour retrouver Tipperary
Il nous faudrait bien du chemin !
De ces hivers sans lendemain
Nous ne serons jamais guéris.

Ah! la Madelon sur la route
Regardait s’éloigner les hommes
Qui riaient, qui buvaient leur goutte
Ou mouraient, c’était tout comme…

Nous voici proches, ici, de Cendrars et de Mac Orlan, qui ont vécu, eux aussi, durement, ces réalités de la guerre.

Les œuvres en prose ici reprises comprennent d’une part des extraits des Souvenirs de guerre, La plaine étrange (1923) et Avec les hommesSix moments de l’autre guerre (1963). Ces extraits de La plaine étrange définissent assez bien le propos de l’auteur, ainsi à la page 51 :

A la place de ce qui aurait dû être, je n’ai que ces pages où s’affirme le regret d’un tel vide, et où j’ai fixé le cadre de mon attente. Telles quelles, ces notes attestent l’effort fait par mon être d’alors pour prolonger en lui une vie consciente et pour la soustraire, si minime qu’elle fût, au néant. La mort était derrière mon épaule, et j’écrivais vite, sans trop choisir, tout ce qui était dans mes yeux et dans mon cœur, pour en sauver le plus possible. Ce que j’ai sauvé, il faut que je vous le donne. Un fruit qui n’est pas cueilli éclate et se dessèche.. Il fait défaut à son destin.

Voilà. Tout est dit, ou, si pas tout, du moins l’essentiel. Comme nous le disions plus haut, le quotidien, les corvées patates, les relèves, les obus, les tirs de mitrailleuse, les diverses corvées, les jeux de cartes au repos, les granges, les maisons dévastées, les disputes entre les hommes, tout cela, qui est bien peu de chose, prend toute la place, ou presque. Il y a bien ces demi-confidences, ces conversations à fusils rompus, un clin d’oeil parfois, un air d’harmonica… C’est au travers de tout cela que passent ces quelques moments d’éternité qu’il cherche à sauvegarder et à nous transmettre. Cet homme, par exemple, qui se plaint de n’avoir pas vu sa femme depuis sept mois, et de n’en avoir reçu que de maigres nouvelles.

A part cela, il y avait le mal du pays. Étouffé, presque doux, il était notre nourriture de poésie. Le reste de nous-mêmes était englué dans des soucis de gamelle et de paillasse. J’avais aussi, à considérer des jeux de lumière et des effets de couleur, des moments de vie solitaire très intenses.

Et c’est vrai qu’il nous décrira souvent cette sorte de fête des couleurs propagées par les fusées éclairantes, mais aussi les blessures ou la mort de ceux dont la présence était ainsi révélée à l’ennemi. Il nous dira aussi, à la page 64: Depuis longtemps, chacun de nous s’est fait assez élémentaire pour pouvoir entrer par la porte basse de l’âme collective. Et il dit bien: chacun de nous, aussi bien les plus intelligents que les plus humbles. La démarche est la même. Il nous dira aussi, p.63 :

Il m’est arrivé, en rencontrant dans l’ombre l’odeur des haies, de m’étonner comme si je sortais d’un songe.

Faites-y bien attention: c’est qu’ici, en ce moment, pour lui, la réalité même était devenue un songe, éloigné et muet. Et page 74 :

André me dit: Va voir ce qu’il y a. J’arrive. Les fusils contre le parapet Cinq ou six hommes penchés et, à terre, le petit lieutenant, couché, tout pâle, la figure fine comme celle d’une petite fille ; il reniflait doucement. C’était comme s’il reprochait de lui avoir fait du mal.

Voyez comme ici les phrases sont courtes, comme les figures de style, ici, seraient déplacées. Où est donc la réalité? Dans cette vie quotidienne toute banale, où les mots, les simples noms, les noms communs, parlent d’eux-mêmes, sans qu’ils aient presque besoin de verbes. Oui, tout va de soi, la vie s’en va de son corps sans avoir besoin de belles phrases, de périphrases, de paraphrases. C’est seulement la même veste, que l’on retourne, l’envers, et puis l’endroit. Mais qui peut dire où est l’envers, où est l’endroit? Et c’est cela, cette simplicité même, que Robert Vivier a trouvée en cette guerre. L’essentiel. A condition de sauvegarder en nous cette petite étincelle qui si facilement se perd au milieu du reste. Dépêche-toi, Prométhée.

Mais il faut que je m’arrête, je vous citerais toutes les pages de ce livre, qui n’est pas un livre de guerre, mais un livre de vie. Il y aurait tant à dire…

Il y a encore ces extraits de deux ouvrages d’imagination, la mise en scénario de ce que nous venons de dire, avec beaucoup d’art et de sincérité. Fabrice, cette étrange amitié née de la solitude, la volonté de percer un secret, et de se dire. Et puis, le secret n’était qu’un trompe-l’oeil, une illusion d’optique. Avec les hommesSix moments de l’autre guerre, de 1963. Un titre qui dit bien ce qu’il veut dire, encore une fois, le refus de se distinguer, de voir les autres comme des autres. Six moments, et non pas six leçons, ou six paraboles. Les relations entre les hommes et les officiers, entre les Flamands, soldats aussi bien que civils, et les Wallons ou Bruxellois y sont simplement décrites, sans vouloir en tirer de leçons. Et enfin, une belle étude sur trois écrivains de 1918 : Louis Boumal, Marcel Paquot, Lucien Christophe, qui est ici tout à fait à sa place.

Un maître livre. Que les maîtres d’oeuvre en soient remerciés, il était temps, après les multiples célébrations du centenaire, de rappeler ces écrits qui permettront peut-être à quelques-uns de se recentrer au milieu d’une actualité parfois étouffante. Non, la guerre n’est jamais ni fraîche, ni joyeuse, ni éveilleuse d’idéal. La guerre, c’est l’envers de la vie. La vérité de la vie, peut-être.” [AREAW.BE : Association Royale des Écrivains et Artistes de Wallonie-Bruxelles]

Joseph Bodson


VIVIER Robert, né à Chênée (16/05/1894), décédé à Paris (06/08/1989). “Poète, essayiste et romancier, romaniste professeur à l’Université de Liège, Robert Vivier a été frappé par la Grande Guerre dont la violence marquera durablement les questionnements de l’écrivain et de l’humaniste. Ami de toujours de Marcel Thiry avec lequel il partage le goût de la poésie, Robert Vivier a donné à ce genre littéraire ses lettres de noblesse tant auprès des nombreux étudiants qu’il a formés qu’auprès des lecteurs qui se régalaient de ses recueils : Déchirures (1927), Au bord du temps (1936), Chronos rêve (1959), Dans le secret du temps (1972), S’étonner d’être (1977), J’ai rêvé de nous (1983). Grand connaisseur de Baudelaire comme de la Chanson de Roland, spécialiste de la littérature médiévale et moderne de l’Italie, le romancier Vivier a connu deux très gros succès de librairie avec Folle qui s’ennuie (1933) et Délivrez-nous du mal (1936). En épousant Zénita Tazieff, Vivier devint le père adoptif du vulcanologue Haroun Tazieff.” [CONNAITRELAWALLONIE.WALLONIE.BE]


Lire encore…

STEPHANIDES : Le vent sous mes lèvres
III. Litanie dans mon sommeil
(2018, traduit par Christine Pagnoulle)

Nicosie © AG Leventis

Quatre femmes de Trikomo m’ont croisé dans la ruelle
Et des rayons d’or pur luisaient des ceintures à leur taille

Distique de la tradition orale chypriote

Qu’est-ce que cette vie ? Une illusion
Une ombre, une fiction

Calderón de la Barca, La vie est un songe (dans le monologue de Sigismond) 

Et cette île : qui la connaît ?
J’ai passé ma vie à entendre des noms que je n’avais jamais entendus

Georges Seferis, Hélène

J’ai échappé à la guerre de 1974 par un curieux hasard du sort. Je n’habitais plus l’île depuis 1957, l’année où Démosthène m’a subtilisé et voilà que pour la première fois depuis lors, Démosthène a suggéré que nous allions visiter l’île ensemble. « Nous irons passer un bon moment à Trikomo, disait-il. Nous habiterons chez Elengou. » Je ne me tenais plus de joie. Démosthène savait que je lui en voulais de m’avoir arraché à l’île dans  la Mer du Milieu sans un mot d’explication, de m’avoir ravi à l’amor matris sans promesse de retour. Je n’étais retourné sur l’île que deux fois dans les années 60, quand j’étais adolescent. Katerina m’avait acheté les billets. Il avait été saisi de panique quand j’avais reçu les billets la première fois et nous nous étions disputés parce qu’il ne voulait pas que je parte. La deuxième fois, Katerina était venue me chercher. Nous nous étions retrouvés à Londres pour voyager ensemble. Elle avait voulu que je me fasse couper les cheveux et m’avait acheté de nouveaux habits pour que je ne me fasse pas trop vite traiter d’Anglais en entrant au village. « Tu parles grec comme un Turc, et je ne peux pas t’emmener voir ta grand-mère habillé comme un Anglais. » Démosthène restait perturbé par mon désir de retourner sur l’île et avait l’air de considérer comme une menace mon attachement obstiné à mes souvenirs d’enfance. C’était comme si mon retour avait été un parricide. Il sous-estimait la force de l’étreinte dans laquelle l’île m’avait tenu et se disait que j’aurais dû oublier tout ça. La famille de Katerina racontait toujours l’histoire de Démosthène m’emmenant dans l’île dans la mer du nord comme une forme de pedomazema  ou de devşirme, comme disait sa mère Milia, qui disait à Katerina : « Va me chercher l’enfant. Je veux le revoir avant de mourir. Chrisostomos est mort le cœur brisé parce qu’il ne l’a jamais revu. » À la fin de ma deuxième visite, elle a pleuré en disant qu’elle ne me reverrait pas. Elle est morte dix jours après notre départ.

Démosthène s’énervait quand il entendait cette histoire de kidnapping. Il expliquait qu’il était mon père, pas un janissaire, et qu’il avait le droit de m’emmener où il voulait. Je me souvenais du moment où il m’avait emprisonné dans une maison humide mal chauffée par un poêle à charbon dans l’obscurité de Manchester comme si j’étais une sorte de Sigismond et qu’il me fallait apprendre que la vie est un songe et que les songes sont seulement les songes de songes. Il m’avait largué à Manchester chez Nona, Nina et Tantine Noreen et était retourné seul à Bristol. Theios Georgios pouvait me parler dans ma langue, mais je ne l’ai jamais vu dans la maison. Il était toujours dans un endroit appelé Didsbury où il était propriétaire d’un hôtel appelé ‘El Morocco’. « Comment est-ce que je peux leur parler ? », avais-je demandé à Démosthène, au désespoir. « Tu devras apprendre l’anglais ! », avait-il répondu sur un ton péremptoire. Voulait-il m’empêcher d’hériter de l’île dans la Mer du Milieu ? Pourquoi est-ce que ça le tracassait ? Si c’était son royaume, il l’avait abandonné. Qu’avait-il fait pour être écorché par le vent et la déesse Isis ? Pourquoi m’avait-il arraché au monde qui était le mien pour prendre la mer avec lui ?    

Peu après notre arrivée à Douvres et notre entrée sur l’île par un tunnel qui était comme la bouche d’une baleine, je me suis mis à faire de la résistance. Je refusais de m’intégrer dans la vie de cette autre île pour y rester, ce qui semblait bien être l’intention de Démosthène. Il ne savait comment s’y prendre. Il n’avait pas la sagesse des sibylles. Son savoir était différent. Je comprenais les mystères  à la façon dont les sibylles me les avaient enseignés, mais Démosthène, je le comprenais maintenant, était devenu imprévisible. En tout cas pour moi. Je ne sais pas à quand remontait l’intention de Démosthène de m’abandonner à Manchester. Je ne connaissais rien de ses intentions. Avait-il préparé mon exil à Manchester ? Les Anglais avaient exilé Monseigneur Makarios eux Seychelles parce qu’il menaçait de prendre le pouvoir à leur place. Mais pourquoi Démosthène m’avait-il envoyé à Manchester ? Je n’étais pas archevêque, je n’étais qu’un enfant. Tout ce que j’avais fait c‘était refuser de parler anglais. À Chypre, ils voulaient interdire l’anglais dans les écoles. Pourquoi fallait-il que je l’apprenne et pourquoi fallait-il que je reste ici ? Et où était Katerina et quand est-ce que j’allais la revoir ? Croyait-il que j’étais dangereux parce que j’avais lancé du vinaigre sur le portrait de la Reine à l’école où il m’avait placé les quelques semaines que j’ai passées à Bristol ? C’était lui qui m’avait dit que la Reine était allemande, tout comme celle de Grèce, alors pourquoi réclamer l’enosis quand nous pourrions être indépendants ? Là il me disait que maintenant nous étions chez eux et que nous devions respecter leur reine. Il m’a emmené à Manchester après le solstice d’hiver au moment le plus sombre de l’année quand les kallikanjaroi sont très occupés à jouer des tours aux gens. Les sibylles auraient préparé des lokmades pour les attirer sur le toit la nuit avant l’épiphanie et les empêcher de rentrer dans la maison. Elles me gardaient quelques lokmades à manger dans la maison et le lendemain elles demandaient au prêtre de venir bénir la maison en l’aspergeant avec une branche de basilic consacré, qui d’après Elengou avait été importé d’Inde par Ayia Eleni, la mère de l’Empereur Constantin. Ici il n’y avait pas de toit en terrasse et tantine Noreen ne savait pas faire les lokmades¸ alors je devais dormir dans une maison toute noire et toute froide habitée par des Kallikanjaroi et des gens qui ne parlaient qu’anglais, et un prêtre ne viendrait pas bénir la maison le jour de l’épiphanie. Démosthène avait dit que je devais apprendre l’adresse par cœur parce que si je me perdais personne ne saurait où j’habitais si je leur donnais seulement le nom de mon oncle et de mon grand-père. J’avais donc appris à réciter 97 Egerton Road North, Walley Range avec un accent qui pourrait être compris par les habitants de Manchester. Rona est devenue mon Ariane sur cette île, elle m’a appris à suivre le bord du trottoir pour arriver à l’école de l’Oswald Road quand le brouillard était si dense que je n’y voyais rien. Et au fil du temps, comme Roumi, j’ai compris que l’obscurité peut aussi être ma bougie. Les visionnaires et les poètes anglais que j’allais lire à l’école, John Milton et Gerard Manley Hopkins, m’apprendraient que l’obscur pense la lumière quand je m’éveille et me cognent les coups du noir, Noir, noir, noir dans l’éclat du midi’, et un jour je voudrais devenir un « poeta de la noche » comme Lorca.

Quand, au début du printemps 1974 Démosthène a suggéré que nous retournions ensemble à Trikomo, j’ai senti que ça marquait une nouvelle étape dans notre relation. Et Elengou, le seul grand-parent encore en vie, avait eu quatre-vingts ans l’été précédent. Elle voulait nous revoir avant de mourir. Quand j’étais enfant, c’était elle qui ordonnait le monde, m’apprenait les rites de la nature, les cycles e la vie, les généalogies et histoires familiales. Mais voilà que le 25 avril 1974 a eu lieu la révolution des œillets au Portugal. J’étais très excité. Les deux étés précédents j’étais allé à Lisbonne, et m’étais imaginé le voyage de la seconde Odyssée et des continents au-delà de l’océan plus loin que les Hespérides. Pratiquement tous les étudiants de la résidence universitaire où je logeais venaient de provinces d’outre-mer – c’était ainsi que les Portugais appelaient leur colonies – et se désespéraient de la guerre coloniale.

Ils attendaient la chute du régime dans une impatience inquiète et me disaient à qui parler et devant qui se taire car il y avait des espions dans la résidence. Il fallait que je retourne à Lisbonne pour participer à la fête de la révolution. J’utiliserais une partie de ma bourse de recherche à étudier la poésie portugaise aux archives de Lisbonne pendant quelques semaines en été. « Allons plutôt à Chypre en septembre », avais-je dit à Démosthène. Je voulais aller à Lisbonne mais en même temps j’attendais dans une impatience fébrile le début septembre et mon retour à Trikomo. Démosthène a accepté, donc début juillet à la fin de l’année universitaire, je suis parti pour Lisbonne et pas pour Trikomo.

La première fois que je m’étais rendu dans la péninsule ibérique, c’était quatre ans auparavant, et les mers les oranges l’odeur de l’huile d’olives avaient adouci ma nostalgie pour une enfance perdue. Mon rêve était d’embrasser toute la Méditerranée, de l’Andalousie à Istanbul, de Tanger à Alexandrie, Beyrouth, Damas. Il me fallait d’abord trouver le jardin des Hespérides et voir quelles routes se dessinaient au-delà. Les auteurs de l’Antiquité situaient le Jardin des Hespérides en Ibérie et j’ai décidé que j’allais le découvrir. Il me fallait trouver le fruit doré. Je me demandais quel genre de fruit j’allais trouver et de quelle couleur. Serait-ce une orange ou une grenade ? Un vieil instituteur m’avait raconté que les portokali avaient  atteint les Ottomans à partir de Portogalia et que c’est pour ça que nous les appelons portokali. Mais après j’ai appris que les Portugais avaient ramené ce fruit d’Asie et que les oranges n’étaient pas connues des peuples de la Méditerranée à l’Antiquité. Le fruit doré pourrait-il être la grenade ? Les sibylles en mélangeaient les grains avec des graines de sésame, des amandes blanchies et de la semoule de blé bouilli pour fabriquer les kolypha à manger lors de la fête de la commémoration des morts. Un fruit pour un requiem, pour le deuil et le renouveau. Elengou me racontait que Stephanos vendait des grenades aux marchands arabes qui accostaient à Famagusta. Il aimait leur parler dans leur langue de la vie dans sa ville d’Alexandrie. Ils utilisaient les grenades pour faire de la mélasse, comme nous avec la caroube ou le raisin. J’ai aussi appris qu’à Malte on appelle la grenade Fruit de l’Éclair parce que quand elle est mûre et qu’elle éclate, les marques sur la peau de la grenade ressemblent à des éclairs. Et en espagnol, elle porte le même nom que la ville de Grenade. Orange ou grenade, le fruit doré devait se révéler à moi au moment où je m’y attendais le moins, comme le monde révèle ses secrets. Il mettra la lumière dans l’ombre et la lumière brillera dans les ténèbres. Il ouvrira de la densité dans l’espace et de nouvelles voies pour l’esprit. Des gens de partout m’ont emmené dans différentes parties du monde pour y trouver le fruit doré. Au début du printemps, Isa m’a fait rêver  du fruit mystérieux à filer entre Tyana en Capadocce et Tiana en Catalogne. Je suis allé à Valence en auto-stop avec Javier de Blas et nous avons dormi sous les orangers.  La nuit, j’y grelottais même dans mon sac de couchage. J’ai appris que la couleur des oranges était une réaction au froid des hivers en Méditerranée alors que sous les Tropiques elles restent vertes. En avril, j’ai fait un interminable trajet en train pour aller voir fleurir les orangers dans les patios de Séville. Les guitares et les battements de main s’associaient à leur parfum. Mais Lluísa Marí pensait que le meilleur moment pour voir le Jardin des Hespérides, c’était janvier, sur l’île de Majorque. Alors nous avons pris le bateau de nuit pour la ville de Soller. Nous mangions des ensaimadas avec le café du petit déjeuner et escaladions un sentier de montagne pour voir les fruits dorés miroiter là en bas dans la lumière hivernale, jusqu’à la mer.

J’avais passé les années soixante à voyager entre trois îles, qui étaient comme trois fragments de moi-même dont je n’arrivais pas à faire un tout. Ma vie semblait complètement incohérente. J’avais étendu le sens de mon identité et de mon appartenance d’une seule île dans ma petite enfance à trois îles dans mon adolescence. C’est ainsi que je suis devenu Solo Trismegistus. Je partageais l’héritage d’Hermès Trismégiste, qui venait d’Alexandrie comme mon grand-père. Je serais donc Seul et trois fois puissant. C’était mieux que d’être seul une seule fois. Dans une multiplicité de solitudes, vous n’êtes jamais vraiment seul. Trois voix solitaires qui parlaient en moi cherchaient de nouvelles voix. La voix de chaque île me rapprochait de moi-même d’une façon différente, et là le Jardin des Hespérides ouvrait de nouvelles voies et de nouvelles promesses. Mais je portais toujours le deuil de l’île dans  la Mer du Milieu et je ne voulais pas que sa beauté et sa sensualité s’effacent de ma mémoire. Et Katerina régnait toujours telle la Reine Maya sur l’Ilha Formosa dans la Mer de Chine. J’y passais mes étés près d’elle et m’y suis initié au bouddhisme et au monde dans le monde. Avec le temps, je me suis attaché à l’île dans  la mer du nord, quand dans les années 60 elle s’est mise à déployer une flamboyante sensualité. Adolescent, je me suis épanoui avec l’époque, sans jamais oublier l’île que j’avais d’abord perçue dans un voile d’obscurité embrouillardée qui enveloppait des rangées de maisons glaciales. Mais j’y avais trouvé des dieux et des muses et des poètes. Par les longs soirs d’été je me baladais à travers champs et par des chemins de campagne, à manger des baies sauvages, boire à ses ruisseaux et dormir dans les prairies. Parfois, à pied ou à vélo, j’allais à Oldland Common par les champs pour y retrouver Sally près de sa ferme. Nous nous embrassions derrière les écuries où se trouvaient ses chevaux. Elle était la première au cours de littérature et aimait parler  de livres et parfois elle nous achetait des billets pour un spectacle au Bristol Old Vic. Je lui ai dit qu’elle me rappelait Helen Schlegel dans Howards End. Elle m’a répondu que j’aimerais encore mieux Passage to India. D’autant que je venais d’une colonie. Elle avait raison pour la qualité des romans, mais elle ne ressemblait en rien à Adela Quested. Son père avait été officier de l’Armée britannique et avait été en poste sur l’île dans la Mer du Milieu dans les années ’50. Nous nous demandions ce qui se serait passé si nous nous étions rencontrés quand nous étions enfants.

Chacune des îles m’a causé son lot de chagrin et m’a procuré de grands moments de joie. Je les portais en moi comme un agrégat de karmas qui attendait d’être libérés. Chaque île me disait les secrets du monde autrement. Si je voulais en savoir davantage, il me fallait briser le triangle des îles. Quand je me sentais mélancolique ou nostalgique, cela ne me réduisait pas à l’inertie. Au contraire, ça me mettait en mouvement, et sans bien comprendre mon objectif, je partais en sac à dos dans un excès de libido, je m’étendais n’importe où sur le sol, me rendais poreux et vulnérable aux doigts du monde, me laissant dériver dans le désir de mon âme.

Si j’écris « âme » et non « cœur », c’est que j’entends la voix de ma grand-mère qui me parlait dans sa langue : oti i psyche sou lachtara, tout ce que ton âme désire. Psyché, prononcé psi chi, signifie âme dans le dialecte de l’île. Quand je demandais aux sibylles « qu’allons-nous faire maintenant ? », elles prononçaient parfois cette phrase comme incantation magique qui éveillait de multiples possibles dans mon imagination et ouvrait un dilemme de désirs et de choix impossibles. D’où venait ma psi chi ? C’était la mienne, mais comment est-ce que je le savais et comment me décider ? Ou était-ce mon esprit qui décidait ? L’écho  de psi chi psi chi  c’était comme murmurer des secrets dans un chuchotement de voix imprégné du désir de se déployer en une mer d’espérance. Comment cela se passait-il et pourquoi ? Parfois elle vous emmenait dans un sens et parfois dans un autre. Le monde entier est un secret caché en nous, qui se révèle quand nous nous y attendons le moins ; plus la révélation est grande, plus puissant est l’élan, comme les acacias devant la fenêtre qui montent et descendent la colline tout secoués de jaune et de vert. Ou comme courir dans la mer encore chaude en octobre sous l’église d’Ayios Filon et la sentir sur la peau douce comme le miel de la ruche de Tatlou ou la soie tissée par Alisavou du fil de vers nourris aux feuilles de ses mûriers. Quand elle nous enveloppe, c’est comme l’étreinte d’une déesse et votre psi chi s’en va flottant là où elle veut. Mais la psi chi peut aussi rester prisonnière du corps et changer de couleur. J’avais observé le caméléon – le lion de la terre – passer du brun au vert en montant dans l’arbre de la cour d’Elengou et je me roulais sur le sol en terre qui venait d’être aspergé d’eau pour voir si ma peau allait changer de couleur.

C’était une coïncidence significative que ce soit au début septembre 1974 que Démosthène et moi allions retourner à Trikomo. C’était au même moment de l’année que nous étions allés au village pour la dernière fois en 1957, avant qu’il ne m’arrache à l’île. Août était terminé et l’été aussi, mais je n’avais pas l’impression que l’été était fini. Les gens en sentaient la fin parce qu’ils devaient reprendre le travail ou l’école. Moi je résistais à ce sentiment de fin dans l’attente d’un commencement sans la moindre idée de ce qu’il serait, car je voulais toujours vivre dans un état d’heureuse incertitude, ondoyante et sans fin. Nous roulions vers Trikomo, vers un commencement ou une fin ou un carrefour d’éternel retour. Les champs avaient changé de couleur. Quand nous étions partis au printemps ils étaient verts tachetés du rouge des coquelicots, du jaune des pissenlits, du bleu-mauve des iris sauvages. Je me demandais quelles couleurs flottaient sur mon école, rouge, blanc et bleu ou bleu et blanc, si les Anglais avaient imposé le couvre-feu et si l’école serait ouverte ou fermée. Démosthène n’avait pas parlé d’école. Il s’informait du déroulement de la lutte et recevait des informations sur ceux que les Anglais avaient arrêtés et ceux qu’ils avaient tués. Il parlait beaucoup au kafeneio pendant qu’il jouait au backgammon mais il ne m’avait quasi rien dit de ses conversations. Et je ne m’étais pas soucié d’école. Je préférais pas. Pas d’urgence. Je n’étais en rien impatient de rentrer dans une école où qu’elle soit. Il me dirait bien un jour ce qu’il avait en tête. Là comme nous roulions vers Trikomo, il m’a fait regarder le vol des hirondelles et la plongée du soleil, le vouttiman iliou, comme il disait en citant un vers de Lipertis, un des poètes qui écrivaient dans le dialecte de l’île. Je n’avais aucune idée de ses plans ou de ses rêves, ni qu’il avait déjà  tracé sa propre migration quand il m’a dit de regarder le ciel où s’amoncelaient les nuages de septembre. Les hirondelles se rassemblaient pour partir vers le sud. Si j’avais su que Démosthène préparait aussi une migration – vers le nord pas le sud – je lui aurais dit qu’il prenait la mauvaise direction. Ou d’ailleurs pourquoi partir du tout ? Les journées étaient encore chaudes et il n’y avait pas de raison de déjà partir. Où nous étions c’était parfait.  Sur la route de la côte, en venant de Salamis, j’ai passé la tête par la fenêtre ouverte pour sentir les vagues des journées changeantes s’étendre sur les champs jaunissants, se dérouler devant moi et en moi sous le soleil mûr et rouge qui sombrait entre les montagnes, s’embrasait joyeusement aux braises du crépuscule comme en un dernier instant d’illumination ou d’hallucination. Je me posais la question : pourquoi le soleil plongeait-il en silence ? Ou peut-être produisait-il un bruit là-bas très loin que je n’entendais pas ? Quel bruit produirait-il en embrasant les montagnes ou en éteignant ses propres feux dans les flots ? Le soleil pouvait-il être réduit au silence ? Mes oreilles étaient bouchées d’eau de mer et c’était peut-être pour ça que je n’entendais pas. Les sibylles savaient comment déboucher les oreilles avec des mots d’huile d’olives soufflés bien chaud dans l’oreille, comme la magie de leur langue. J’ai sorti la tête par la fenêtre ouverte pour saisir la sensualité de mes pensées dans la douceur poussiéreuse qui me léchait comme une langue de mer et d’air chaud, s’accrochant jusqu’à – jusqu’aussi loin aussi longtemps que je pouvais étendre les limites de mon été pieds nus – jusqu’aussi loin, aussi longtemps… Démosthène m’a dit sèchement de rentrer la tête avant de la perdre tout en obliquant vers la gauche de l’asphalte brûlante pour laisser passer une voiture arrivant en sens inverse, puis il a quitté la route, soulevé des nuages de poussière sur la piste qui menait au village par des champs de blé bruissant. J’ai rentré la tête dans l’habitacle, désormais recouverte d’une membrane de paille et particules de poussière. Heureux d’avoir une couche de crasse par-dessus le sel et le sable qui me couvraient la peau. Mon corps exsudait le nectar de la mer. J’ai replié les jambes sur le cuir craquelé, brûlant du siège et ai dirigé mon attention vers la plante de mes pieds, calleuse et durcie, contemplant les secrets qu’ils avaient absorbés tout au long de l’été au contact de la peau de la terre inégale qui crissait dans l’euphorie de la chaleur. Je savais que la chaleur allait persister jusqu’à la chape poisseuse d’octobre et la fête d’Ainakoufos – Démosthène l’appelait Ayios Iakovos – mais je ne voulais dire que Ainakoufos parce que c’est ainsi que je l’entendais appeler par les gens de Trikomo. Il guérissait les problème d’ouïe, alors si vous étiez sourd, koufos, ou aviez mal à l’oreille, vous alliez faire une offrande ou une prière à l’église et vous receviez des gouttes d’huile d’olive chaude dans l’oreille et écoutiez alors les bruits du monde et même disait-on, la musique des sphères si vous priiez les yeux fermés. Sa fête tombait le 23 octobre. Le jour après mon anniversaire. Lalla aux pieds ailés, qui était présente le jour de ma naissance dans la maison au balcon vert, juste à côté de l’église d’Ayios Iakovos, disait que j’étais venu au monde accompagné des odeurs et des sons de pana’yri qui montaient de la place. On entendait crépiter les raisins quand leur peau éclatait de joie et les coques d’amandes cassées et les odeurs intoxicantes de loukoumades frits, dégoulinants de miel, les amandes rôties, les raisins mûris de douceur concentrée métamorphosée dans toutes les formes imaginables, epsima, petimezi, palouze, sucré et puis crémeux, et puis les soujouko sur leur fil, et les pana’yrkotes qui faisaient danser les cœurs dans la plénitude des sons du luth et du violon, les pieds qui sautillaient et les tailles qui virevoltaient dans les vapeurs du zivania versé dans des petits verres. Mon nez s’approchait du bord d’un de ces petits verres, dans l’attente du moment où je pourrais pénétrer dans cet ordre d’intoxication clandestine qui m’était encore interdit. Dans quelques années, je pourrais siroter du vin doux dilué avec de l’eau. Le monde adulte m’était transmis sous forme diluée, et je ne savais pas que ce retour à Trikomo était un adieu pour Démosthène. Et pour moi aussi d’ailleurs, même s’il ne m’en avait rien dit. Le mois suivant, je serais sous un ciel nuageux et je ne retrouverais pas l’opulence d’octobre dans la Mer du Milieu avant bien des années.

C’est peut-être pour cela que Démosthène voulait que notre entrée au village soit discrète. Il avait dit que la voiture ne pourrait pas passer dans la foule des promeneurs du dimanche sur la route bordée d’acacias et d’eucalyptus, ni par la piste du bord de mer qui traversait les vergers de figuiers. Si nous avions poursuivi sur la route venant de Famagusta, nous serions arrivés à la petite église d’Ayios Iakovos en face du cinéma « Hellas » et du kafeneio de l’association « Anagenesis ». C’est là que Démosthène retrouvait ses copains, pour bavarder et apprendre qui les Anglais avaient attrapés, tués ou jetés en prison, les résultats de son équipe de football, qui avait quitté le village ou l’île. Si nous prenions cette route, nous arriverions au milieu de l’animation de l’après-midi. Quand les gens avaient fini leur promenade, ils allaient au cinéma « Hellas » ou ils rentraient chez eux en s’arrêtant pour parler à quiconque ils rencontraient en chemin.

Je connaissais toutes les entrées et les sorties du village selon le mode de transport, à pied, à dos d’âne ou à bicyclette. Il y avait des sentiers rocailleux dans les champs alentour, des chemins de terre dans des vergers et des bosquets. Si vous vouliez une route asphaltée, il n’y en avait que deux. Je m’étais déplacé de toutes les façons imaginables, mais le plus souvent à pied, sauf si j’allais plus loin que les limites du village. Je suivais Elengou à pied partout, au cimetière, à la petite église en pierre d’Ayia Anastasia qui s’élevait solitaire sur un promontoire au milieu d’un champ ou chez sa sœur Tlallou pour aller chercher du miel, à l’enclos à moutons de Lefkou pour du lait, halloumi, anari.

Si je n’accompagnais pas Elengou, je partais dans les oliveraies avec des grands quand ils passaient devant chez Milia et Chrisostomos où j’habitais. Je criais « Attendez ! Attendez ! Je viens avec vous. » Milia se tenait à la porte et nous criait dessus, son arthrite l’empêchant de courir derrière moi, qui échappais au plus vite à sa voix et faisais semblant de ne pas l’entendre quand elle me demandait de rentrer. Les champs menaient à la mer et je savais que si nous marchions assez loin, nous sentirions l’odeur de sel. Milia criait aux garçons de veiller sur moi : « Prenez garde aux serpents ! Ne le laissez pas marcher pieds nus ! Ne le perdez pas ! Ramenez-le- moi – entier ! » Les grands m’ont expliqué pour les serpents. Le serpent noir, il ne fallait pas en avoir peur, il n’était pas venimeux. Pappou Ksharis en attirait un avec du lait pour qu’il empêche les rats de manger son blé. Par contre, le koufi  était venimeux. Et il était sourd. C’est pour ça qu’on l’appelait koufi. Ça ne servait à rien de crier pour lui faire peur. Je me suis trouvé un grand bâton comme les autres gamins et nous en battions le sol en marchant par les sentiers pour que les vibrations fassent fuir les vipères.

Quand nous sommes entrés au village ce jour-là début septembre 1957, j’étais parti depuis la fin du printemps et j’étais tout excité de revoir la foule qui s’adonnait à la promenade dominicale, allait au cinéma ou au café. Je voulais courir partout, apprendre ce qui s’était passé au village, raconter mes voyages partout dans l’île. Les gens marchaient en rangées de trois, quatre ou plus, se tenant par le bras, s’arrêtaient et bavardaient et faisaient demi-tour au bout de la rue, et j’adorais les accompagner en sautant comme une sauterelle, saisissant la main de l’un ou de l’autre et marchant avec un groupe avant de courir en rejoindre un autre. Mais je n’ai pas émis d’objection à l’entrée discrète qu’avait choisi Démosthène. Elle était pourtant plus forte l’attraction exercée par le bout de rue où je courais librement entre les maisons, entrant et sortant de porches et de passages couverts, de cours ouvertes avec des enclos pour des poules, des lapins, des chèvres. Yaya Elengou et Yaya Milia, telles des piliers de sagesse minés par l’âge et des vigies fatiguées, étaient mes pierres angulaires dans ce morceau de rue qui était mon berceau – le cocon de ma chrysalide. J’appelais thkeia toutes les voisines dans les maisons entre celles de mes grands-mères, non qu’elles aient été de véritables tantes, mais à cause de la parenté que créait le voisinage. Chaque fois que je revenais, je voulais que toute la rue le sache. J’entrais sans vergogne dans les maisons en criant « Thkeia ! » aussi fort que possible – il y avait thkeia Maritsou, thkeia Rikkou tou Koutoumba, thkeia Niki tou pappou Kshari. Aujourd’hui je vais crier en entrant « Thkeia. C’est moi. Je suis là. Je suis revenu. »

Elengou avait été prévenue de notre arrivée imminente par le garçon au kafeneio envoyé par le chauffeur de bus que nous avions rencontré sur la route près de Salamis la veille et à qui nous avions demandé de lui annoncer notre venue. Je l’imaginais en train de m’attendre, comme toujours, avec un seau d’eau du puits et une tasse en aluminium prête à me laver en me déversant l’eau sur la tête, ce qui me faisait frissonner jusqu’à ce que la chaleur de ses mains, telles du bois aromatique, fasse à nouveau courir le sang dans mes veines. Elle m’enlevait des incrustations marines de la plante des pieds, me décapant comme un bateau, et moi je brillais comme un navire tout neuf prêt à prendre la mer. J’apercevais des souvenirs pas encore écoutés dans ses cheveux fragiles sous la kouroukla, nouée pour les travaux ménagers sans la skoufoma qu’elle portait pour cacher la moindre mèche quand elle partait plus loin que les maisons avoisinantes, faire des courses ou rendre visite dans une autre partie du village. Elle gardait le foulard le plus sombre pour les veillées et les enterrements, et moi je la suivais telle une étoile présidant aux rites nocturnes et aux rêves de parents, d’ancêtres, de sœurs et de saints évoqués dans un murmure de voix rocailleuses comme le sol en terre battue des maisons. La voix d’Elengou gardait la trace inéluctable de la pénombre couverte de rosée adoucissant les contours de ce paradis austère et épineux, sage comme Pherepapha qui touchait tout ce qui se meut, transformant la douleur en délice par l’exubérance du chant. Ses enfants me racontaient que quand elle était jeune sa voix dégageait les mondes souterrains quand la pleine lune de Pâques passait au zénith, craquant la coquille du monde dans l’élan du printemps et la mélancolie des fleurs d’oranger.

« Tu veux bien encore chanter, yaya ? », lui avais-je demandé quand elle me séchait. Alors elle avait lancé quelques vers. « Ton regard m’a transpercé, mais je le soutiens fièrement, si des jours passent sans le revoir, je pleure amèrement. »

Τα μάτια σου μέ  καψανε
μά έγώ  τά καμαρώνο
Σάν κάνω μέρες νά τά δω
Κλαίω καί δέν μερώνω.

Et puis elle s’est interrompue brusquement et m’a dit « va jouer » et moi je répétais joyeusement la rime kamarono-merono, en filant aussi vite qu’un lézard de septembre détalant dans la douceur dorée d’un été débordant vers le refuge de mon enfance. Ma maison c’était chez Chrisostomos et Milia. J’y dormais toujours dans mon lit à courtines en cuivre sous une moustiquaire qui me protégeait comme une tente. Ils m’attendraient, tout doux comme le crépuscule quand avait faibli l’intensité de la lumière du jour. Chrisostomos montait sur le toit par l’échelle branlante et y accueillait le magma en fusion de sa tribu d’étoiles. Il n’y resterait pas toute la nuit comme au mois d’août mais redescendrait dans les ombres de la nuit, apparition fugitive à la lueur incertaine de la lampe à paraffine dans un ravissement hésitant, pendant que l’effervescence de la vie glissait dans le rêve et les noms des sibylles se faisaient litanie dans mon sommeil : « elengou, marikkou, stassou, ttallou, koullou, lefkou, rikkou, maritsou » jusqu’à ce que le ou devienne oummm, et que je tombe dans ce sommeil sans rêve qui survient au moment de la nuit où le rossignol cesse de chanter, quand un voile épais de ténèbres scelle la mémoire derrière des volets clos et des portes fermées. L’aube allait à nouveau briser les sceaux avec l’aide du bruit des balais dans la rue. Chrisostomos se livrait à ses ablutions matinales sur une bassine d’aluminium dans la cour, cherchant la mélodie en lui pour respirer la lumière :

ni pa vou ga di ke zo ni
doxasi to deixanti to phos
pa di pa ni pa
terirem terirem

J’aimais écouter la litanie de la nuit à l’église de Panayia. Si les psaltes étaient bons, ils capturaient le mystère des anges et des rossignols et le terirem vous faisait tourner la tête comme un derviche.

Nous n’étions à Trikomo que depuis quelques jours quand Démosthène a annoncé qu’il m’emmenait à Engomi, un village à l’ouest de la capitale, où j’habiterais chez mon oncle Pheidias et sa famille, et que je pourrais aller à l’école là-bas pour un temps. Je n’imaginais pas que ce ne serait que pour trois semaines et qu’après, nous quitterions les rives de l’île. Chrisostomos et Milia étaient au bord des larmes quand j’ai empaqueté mes vêtements. Ils ne connaissaient pas les plans de Démosthène, mais il est certain qu’ils comprenaient que c’était la fin de ma vie chez eux. J’étais leur premier petit-fils et ils s’étaient occupé de moi depuis que j’étais tout petit quand Katerina et Démosthène s’étaient séparés. J’ai affirmé que je serais bientôt de retour. « Je ne veux rater les pan’yri d’Ainakoufos pour rien au monde. »

Le dernier jour, Elengou m’a emmené chez Chrysanthi, sa vieille institutrice. Elle avait quinze ans de plus qu’elle. Elle avait été la première institutrice désignée pour la première école de filles du village, fondée à la fin du 19e siècle. Chrysanthi était arrivée de la capitale et elle avait épousé Alexandros, l’oncle de Chrisostomos, le propriétaire du Han. La plus ancienne photo de famille que j’ai trouvée est une photo d’école, de Chrysanthi et sa classe, dont Elengou à dix ans. Chrysanthi vivait au premier étage. Au rez-de-chaussée il y avait les écuries pour les chameaux, les chevaux, les ânes et les mules. J’étais fasciné par les chameaux, comme s’ils étaient des sages et des saints aux genoux calleux. Ils étaient agenouillés en méditation tels Ainakoufos, à attendre patiemment d’entendre les sons d’un monde invisible à venir. Je suis monté quatre à quatre de la cour à la cuisine pour dire à Elengou et Chrysanthi que je voulais de l’anari rapé sur une moitié des macaronis et de la saltsa sur l’autre, mais pas d’anari par-dessus la saltsa. J’aimais les goûter séparément. Après le repas, Chrysanthi m’a donné un loukoumi et une gorgée de café pour pouvoir lire le marc comme elle aimait le faire pour Elengou et toutes ses anciennes élèves quand elles lui rendaient visite. Elle ne portait pas de fichu comme les autres femmes du village alors qu’elle était veuve. Ses cheveux étaient noués en tresses ou en chignon. Elle m’a regardé dans les yeux en me parlant, ne jetant qu’à l’occasion un regard dans la tasse où elle voyait une belle dame, encore plus belle que Rita Hayworth, qui me donnerait de nouveaux habits et peut-être un nouveau jouet. Jusque-là c’était évident. Rien d’exceptionnel. Katerina me donnait quelque chose de nouveau chaque fois que nous nous voyions. Si elle hésitait entre deux chemises, elle les achetait toutes les deux. Après, il y avait une grand-route et des voyages dans des endroits où je n’étais pas encore allé. Elle voyait un train. Je n’avais jamais pris le train. Le réseau de chemins de fer sur l’île était à l’arrêt.

***

 Donc en 1974 mon élan révolutionnaire m’a emmené à Olissibona, mais Trikomo et Elengou étaient toujours présents dans mes pensées. Nous avions tellement parlé de révolution et voilà qu’une se produisait par surprise ; il fallait que j’aille voir comment ça se passait. J’avais cru que Franco mourrait d’abord et que ça induirait un changement au Portugal et aussi, en croisant les doigts, la fin de la dictature en Grèce. Mais il n’en avait pas été ainsi. Peu après mon arrivée au Portugal, mon île du Levant s’est retrouvée en première page. L’archevêque Makarios, le président, avait été renversé par un coup d’état organisé par le mouvement d’extrême-droite EOKA B soutenu par la junte au pouvoir à Athènes. En réaction, la Turquie avait envahi et occupé une partie du territoire de l’île autour de Kyrenia sur la côte nord. L’Archevêque avait disparu et était supposé mort mais il avait réapparu, comme Raspoutine. Il a dit qu’il avait lu sa notice nécrologique dans le Daily Telegraph. Il avait été emmené par un hélicoptère britannique et a été rétabli dans ses fonctions quelques jours après le coup d’état. Je ne savais pas trop ce que tout cela signifiait pour l’île. Il y avait eu des affrontements violents en 63, 64, 67 ; les casques bleus étaient intervenus en 64, et maintenant, depuis 67, il y avait l’ombre de la junte militaire grecque qui menaçait l’Archevêque d’autant qu’il avait formé une coalition avec la gauche. Je communiquais par cartes postales à l’époque, donc j’ai écrit à Démosthène en lui promettant de téléphoner dès que je trouverais un moment pour aller à la telefónica pour passer un appel international et qu’il pourrait me donner son avis sur la situation. Je n’ai jamais passé cet appel et j’ai reçu une réponse laconique et assez pessimiste qui conseillait d’attendre pour voir comment les choses allaient évoluer. Les jours passaient et je ne recevais pas de nouvelles. Le matin j’étais absorbé par les recherches dans les archives et l’après-midi et le soir je prenais le pouls  de la ville. Je rejoignais parfois des rassemblements politiques animés de discours révolutionnaires et puis je partais à la recherche de poésie et de chansons, buvant du vinho verde et mangeant des sardines grillées en chemin. J’étais souvent en compagnie d’un ami gallois nommé Richard Rees, que j’appelais Ricardo Reis, du nom d’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, dont nous suivions les traces dans Lisbonne. Il avait suggéré que je m’invente trois hétéronymes pour raconter mes trois identités sur les trois îles. Il y avait aussi des amis de pays colonisés par le Portugal, dont Linda De Souza, née à Goa, et Alvaro Araújo, un journaliste et professeur de littérature originaire de la province de Para, au Brésil. Il arborait un grand sourire, de longs cheveux noirs et brillants et des pommettes saillantes. Quand je l’ai rencontré, je lui ai demandé s’il était Tupí et il avait répondu : « Tupí or not Tupí. That is the question. » Je n’avais qu’en partie compris la plaisanterie littéraire à l’époque et plus tard il m’a offert le Manifeste anthropophage d’Oswald de Andrade, où l’expression est utilisée. Nous nous rendions au barrio alto pour écouter du fado  et parler de saudade. Un Andalou dans notre groupe nous disait que c’était la même chose que la solea, un nom qui vient de soledad. Je leur ai parlé des amanes d’Asie mineure et voulais leur chanter Ah, Aman Aman, mais je ne sais plus chanter comme quand j’étais enfant. Alvaro m’a appris les paroles de la chanson Chega de saudade (ça suffit la tristesse) se ela voltar, se ela voltar, que coisa linda, que coisa louca, si elle revenait si elle revenait, comme ce serait doux, comme ce serait fou, la tristesse se dissolvant dans le rythme et le verbe du retour, qui en portugais est au subjonctif futur. Peut-être que le futur devrait toujours être au subjonctif.  

C’était le lendemain du 15 août que nous sommes allés sur la plage rejoindre une foule de Brésiliens qui équipés de leurs instruments chantaient, dansaient et buvaient leurs caiperinhas. Quand je suis arrivé, l’un d’eux m’a demandé « O meu Cipriota, voce liu as noticias? » Sais-tu ce qui se passe dans ton île ? Il m’a montré le journal. Depuis la première occupation en juillet dans la région de Kyrenia, l’armée turque avait effectué une nouvelle avancée. Le journal montrait une carte avec une ligne tracée à travers qui montrait où était arrivée l’armée turque. L’île était coupée en deux. Avant de m’abîmer dans le silence de la tristesse, j’ai quitté le groupe pour prendre un train et appeler Démosthène pour obtenir des détails. Mon séjour à Lisbonne se terminait et il me fallait régler deux ou trois choses avant de partir. Mes amis m’ont réservé un adieu chaleureux en me souhaitant de pouvoir retourner dans mon île dans la Mer du Milieu à la fin de guerre, et que quand je serai prêt pour une autre Odyssée, ils seraient heureux de m’accueillir au Brésil. Je suis retourné à Bristol pour passer quelques jours avec Démosthène.

Je voulais toujours retourner sur l’île en septembre et il s’est moqué de ma naïveté. J’étais fou ou quoi ? « Pour faire quoi ? Qu’est-ce que tu crois que tu peux faire ? Combattre les Turcs ? » Il terminait toutes ses phrases par « Écoute, fils. Utilise ta bourse, termine ta thèse et le monde est à toi. Trikomo c’est fini. L’île est maudite. » Démosthène parlait comme si les évènements justifiaient la façon dont il m’avait arraché à l’île quand j’étais enfant. Si j’étais resté, je risquais fort d’être parmi les morts ou les disparus ou prisonnier en Turquie. Mais je voulais revoir Elengou, même si Trikomo était dans la zone d’occupation turque et que nous ne pouvions pas franchir la ligne de cessez-le-feu. « Elengou ne se souvient sans doute même pas de toi. Elle vit dans les années 30 et elle croira que tu es ton grand-père Stephanos qui arive d’Alexandrie. » Je ne voulais pas croire qu’elle ne se souviendrait pas de moi. Elle était devenue sénile et ne se rappelait même pas qu’il y avait une guerre et que l’île était divisée. Elle habitait chez theia Pheidias au village d’Engomi où ils l’avaient emmenée après le coup d’état de juillet. Quand elle était seule, elle essayait de retourner à Trikomo à pied jusqu’à ce que la police le ramène à Engomi. Pheidias lui avait aussi raconté que leur sœur Maroulla avait quitté Trikomo en marchant à travers champs, emportant tout ce qu’elle avait pu dans un baluchon pour fuir l’avancée turque, qu’elle était arrivée à Larnaca et avait pris un bateau pour le Pirée. Nous nous disions qu’elle était sans doute chez sa fille aînée Elli qui était professeure de musique à Athènes, où elle habitait avec son mari, un Grec qui était musicien rock.

J’étais désespéré en rentrant à Cardiff et j’ai essayé de m’absorber dans la rédaction de ma thèse. Il me fallait d’abord écrire un rapport sur les recherches effectuées à Lisbonne, à remettre à Alexandre Pinheiro Torres, mais je n’avançais pas. Il en fallait peu pour me distraire. Je me suis pris d’amitié pour Roberto d’Amico, un acteur et metteur en scène argentin, qui m’a fait jouer dans ses pièces au théâre universitaire, et je passais finalement plus de temps à apprendre de longs monologues qu’à travailler à ma thèse. Il y avait tout le temps des gens qui passaient, en route vers ici ou là, et qui dormaient par terre dans leur sac de couchage. Eugeni Navarro a partagé un logement avec moi pendant quelques temps et c’était une autre source de distraction. Il venait de Gran Canaria ; comme moi il habitait l’île du nord depuis qu’il avait huit ans et il était impatient de partir. Nous chantions ensemble la chanson de Bob Dylan There must be some way out of here.

En mars 1975, j’ai appris avec surprise qu’Henry Kissinger allait venir à Cardiff. Pourquoi diable à Cardiff ? Il venait rencontrer son ami et homologue anglais James Callaghan, ministre des Affaires étrangères et originaire de Cardiff. J’ai été entraîné dans l’action par un certain Mike, un trotskiste convaincu. Nous prenions parfois un verre à la cafèt’ de la Student Union et il essayait de me faire participer à leurs réunions, que je trouvais ennuyeuses et pleines de suffisance. Je sais qu’ils pensaient que j’étais trop bohême ou lumpen pour me consacrer entièrement à la lutte révolutionnaire et que je m’intéressais sans doute davantage à la relation de Trotski avec Frieda Kahlo qu’à la portée de la 4e Internationale. Pourtant, chaque fois qu’ils organisaient un déplacement gratuit pour une manifestation à Londres, je m’inscrivais ; j’étais toujours prêt à aller manifester, surtout si quelqu’un comme Tariq Ali était parmi les orateurs. Cette fois-ci, Mike voulait que je les aide à mobiliser les victimes de la politique étrangère des États-Unis dans le bassin méditerranéen oriental ; il s’agissait d’organiser une manifestation de protestation. Il me demandait de rassembler les réfugiés arrivés de mon île. Je lui ai dit que ma compatriote Aydin Mehmet Ali ferait ça beaucoup mieux que moi – elle était la Pasionaria ou une Rosa Luxemburg de la Mer du Levant. Mais elle devait avoir quitté Cardiff car ça faisait des années que je ne la voyais plus. Mike se souvenait d’elle quand elle avait été candidate au poste de président du syndicat étudiant au début des années 70. Il trouvait qu’elle avait un genre Vanessa Redgrave. Il se fait que Vanessa était une de mes actrices préférées, mais pour Mike c’était un commentaire désobligeant vu son affiliation au Workers Revolutionary Party, un groupe trotskiste rival. Je me suis donc porté volontaire pour aider comme je pourrais, réaliser des affiches, distribuer des tracts, bref, essayer d’impliquer les gens.

Alors que nous manifestions en scandant Ki-ssin-ger Mur-de-rer, j’ai avisé quelqu’un qui portait ce qui ressemblait à la longue robe d’un prêtre grec orthodoxe. De loin, je me suis dit que c’était peut-être Theio Panayiotis, mais il me fallait aller voir de plus près. Quelques années plus tôt, Démosthène avait annoncé non sans un certain amusement et son scepticisme habituel à l’égard du clergé que son ami avait été ordonné prêtre sous le nom de papa-Loukas. Je ne l’avais plus vu depuis des années et je me rappelais du jour où je l’avais vu pour la première fois le jour de notre arrivée sur l’île dans la mer du nord. À l’époque, c’était un patriarche imposant, avec de grandes moustaches. Là, avec sa barbe et ses longs cheveux, de loin, il ne se ressemblait guère mais de près, c’était bien lui. D’abord, je ne savais trop que faire – l’appeler theie et l’embrasser sur les deux joues ou l’appeler pater et lui baiser la main comme ma grand-mère m’avait appris à le faire au prêtre qui m’offrait le pain de la communion. J’ai hésité un peu et puis j’ai opté le choix le plus sûr et l’ai embrassé sur les joues comme il s’y serait attendu de la part d’un jeune parent. C’était le choix le plus sûr pour plus d’une raison. Si les camarades avec qui je manifestais me voyaient l’embrasser sur les joues, ça aurait l’air d’un geste entre camarades et que c’était sans doute un prêtre rouge comme en Amérique latine. En revanche, lui baiser la main aurait été manifestement orthodoxe ; d’un autre côté, c’était aussi un geste théâtral, et j’aimais le théâtre. Theio Panayiotis avait aussi un goût certain pour le théâtre dans la liturgie qu’il mettait en scène. Il m’avait fait aimer le rituel de l’église avant d’être ordonné prêtre, quand il était premier psaltis à l’église orthodoxe d’Ashley Road à Bristol. Il m’avait désigné pour lire le Notre Père dans la litanie le dimanche. J’entrais de façon solennelle face à l’assemblée puis je retournais vers l’autel comme si j’allais m’adresser à dieu en personne et commençais Pater imon. Il avait aussi un grand sens du rythme pour mener les processions et le Jeudi Saint il me plaçait à la tête de la procession à porter la croix, d’autres jeunes derrière moi portant d’autres instruments ecclésiastiques, tandis que lui ponctuait le rythme et le sens du théâtre dans la procession avec talent et savoir-faire. Le prêtre disait que j’étais un enfant marqué par la grâce tandis que Démosthène se moquait gentiment. En examinant l’attirail de theio Panayiotis et sa nouvelle identité de prêtre, j’ai eu une soudaine vision de mon enfance perdue. Il me dévisageait lui aussi, jugeant sans doute sans complaisance mes cheveux mal peignés, mes habits certes lavés toutes les semaines mais sans la moindre attention pour les couleurs, la température ou le type de tissu. Mon pull était plein de trous causés par la cendre de cigarettes. Il avait dû se dire que Démosthène m’avait dévoyé vers la gauche, voire l’athéisme, mais Démosthène lui s’habillait toujours avec distinction. Toujours un leventis. Malgré le moment de malaise manifeste dans le langage de nos corps quand nous nous étions reconnus et avions dû nous adapter aux changements dans notre apparence, notre taille, nos vêtements, nous étions très contents de nous revoir et avons parlé d’agona, d’epistrofe et d’anastasi – lutte, retour, résurrection. « Viens à l’église pour Pâques ! Prends soin de ton père, il se fait vieux ! » Nous avons été brusquement séparés quand la voiture de Kissinger approchait et que les manifestants essayaient de passer les cordons de police. Je ne l’ai pas revu avant les funérailles de Katerina vingt-cinq ans plus tard. Nous étions tous les deux revenus vivre sur l’île dans la Mer du milieu. Il m’a embrassé comme un proche parent en disant eonia tis i mnimi, que son souvenir soit éternel.

En quittant la manifestation, je me souvenais de la première fois que je l’avais rencontré le jour de notre arrivée sur l’île dans la mer du nord. Au début, nous dormions dans une chambre au-dessus d’un de ses restaurants. Tout jeune, il avait été formé comme cordonnier et sa voix suave lui avait valu d’être recruté comme psaltis. Il avait émigré en Angleterre au milieu des années 30, avait d’abord habité Cardiff, puis à Southampton et s’était finalement installé à Bristol. Quand nous sommes arrivés, il était déjà un prospère propriétaire de restaurants : il possédait toute une chaîne et faisait venir du personnel pour les cuisines. Il s’agissait souvent de jeunes femmes de Trikomo ou d’autres villages de la Mesorée comme Lefkonoko, Angorou et des hameaux alentours. Il avait ainsi rassemblé tout un clan de gens de la Mésorée et se comportait comme un archontas  et mukhtar à moustaches dans son village. Son archontiko était une grande maison victorienne de plusieurs étages quelque part sur Gloucester Road ou peut-être Cheltenham Road. J’étais d’abord for impressionné par la maison et je courais d’un étage à l’autre. Le terrain était en pente et l’entrée était beaucoup plus haut que la route. Il fallait escalader vingt ou trente marches de ciment pour arriver à la porte d’entrée, où il avait  écrit ‘Trikomo House’ en souvenir de notre village. Il y avait un sous-sol, plusieurs étages et un grenier, et j’aimais l’explorer de haut en bas et de bas en haut et y rencontrer toutes ces femmes de Trikomo qui y habitaient en plus de sa famille. Elles travaillaient nuit et jour et toute la semaine dans les cuisines de ses restaurants et sinon restaient à la maison. Contrairement au personnel de cuisine, le personnel de salle était anglais. Ils appelaient mon oncle ‘le Parrain’, et sinon les Anglais disaient Mr Michael parce que Michaelides c’était trop compliqué. Il n’est devenu pappa-Loukas que quand il a été ordonné prêtre.

Il s’est avéré que même s’il était un ami d’enfance de Démosthène, si nous étions parents c’était par Katerina. Dès notre arrivée, il s’est mis en devoir d’expliquer nos liens familiaux par le menu. Il a mentionné des tas de noms que je n’avais encore jamais entendus. Les Britanniques ont essayé d’imposer des noms de famille, mais avant on appelait les gens par le nom de leur père ou de leur grand-père, ou par un surnom, parfois avec des préfixes comme Hadji ou Papa, s’ils s’étaient rendus en terre sainte ou s’ils étaient devenus prêtres. Il fallait donc connaître la généalogie pour s’y retrouver dans les relations familiales. Son père était le vieil oncle Styllakos, m’a-t-il expliqué, qui avait épousé Aphrodite, la fille d’Euphrosyne, la sœur cadette de la vieille Kakoullou, qui était la fille de Papalouka. Ces digressions généalogiques irritaient Démosthène, qui s’apprêtait à changer le sujet de conversation quand moi j’ai été soudain intrigué par la mention de la vieille Kakoullou, l’arrière-grand-mère de Katerina, qui avait vécu jusque cent-dix ans ou même plus puisqu’on ne connaissait pas son année de naissance. Je savais tout sur elle, alors j’ai relancé la conversation. Les gens attribuaient sa longévité à un petit verre de zivania ou de vin tous les matins au petit déjeuner, ai-je dit. Je savais aussi qu’elle était la fille de notre ancêtre révéré Papaloukas, le prêtre et professeur qui était parti à Smyrne pour apprendre la musique byzantine avec le grand maître Nikolaos, et qui, à son retour, avait parcouru l’île d’église en église pour y enseigner le chant liturgique. Theio Panayiotis m’en a appris davantage sur Papalouka. Il était né à Lefkoniko et c’était pendant qu’il aidait à la moisson à Trikomo qu’il avait rencontré une jeune femme appelée Marikkou, venue battre le grain avec son frère Achileas. Il l’avait courtisée et épousée, et s’était installé au village, où il était devenu Doyen de l’Église et une des figures les plus éminentes du village. Quand l’île était devenue un Protectorat britannique en 1878, il était à la tête d’une délégation qui avait rencontré le nouveau gouverneur de Famagusta, le Lieutenant Swaine. Ils lui avaient demandé de l’aide pour nourrir la population dont les récoltes avaient souffert de la sécheresse. Nous avions donc fièrement retracé notre généalogie, en mentionnant surtout ceux qui étaient prêtres ou professeurs comme s ‘il s’agissait de la famille royale. J’aurais voulu qu’il me parle davantage de Kakoullou, de son mari Menoikos Liasis et de leurs six fils, dont l’un était mon arrière-grand-père Dimitris, mais Démosthène a changé de sujet et ils se sont mis à parler affaires. Il était évident qu’une forme d’allégeance les rapprochait en temps de crise ou de besoin. Cela pouvait sembler bizarre que cet homme qui était un pilier de l’église et un propriétaire de restaurant tende ainsi la main à quelqu’un de gauche, laïque, et très probablement athée. Mais il avait demandé à Démosthène de venir l’aider à tenir sa comptabilité et à s’occuper des autorisations de séjour pour les filles qu’il faisait venir de l’île dans  la Mer du Milieu. Il se sentait dépassé par toutes ces formalités et voulait que ce soit un homme de confiance qui s’en occupe. Démosthène était comme un koumbaro, avait une bonne éducation pour l’époque, parlait bien l’anglais, et avait l’expérience de la comptabilité.  Je ne sais pas lequel avait été au départ de cette allégeance mêlant amitié et affaires. Était-ce Panayiotis qui avait proposé du travail à Démosthène au moment où celui-ci cherchait à quitter l’île dans la Mer du Milieu ? Ou était-ce Démosthène qui avait écrit à Panayiotis au moment où il avait besoin d’aide ? Je ne savais rien des motifs derrière ce voyage. Mais dans les années à venir, j’apprendrais que ce n’était pas la première fois que Démosthène s’en allait sur un coup de tête et que chaque fois Panayiotis avait été là pour l’aider.

Il avait toujours l’air austère et m’intimidait fort, mais quand nous  allions à ‘Trikomo House’ le dimanche j’allais retrouver les filles qui bavardaient et s’amusaient dans la cuisine. Là c’était comme si je me retrouvais au village ; elles parlaient toutes le dialecte local et m’appelaient par mon diminutif comme le faisaient les sibylles. Un dimanche, il m’a fait venir de la cuisine. Je me suis dit que peut-être il voulait me réconforter puisqu’il avait appris que je ne m’adaptais pas à ma nouvelle vie. Il voulait me donner une occasion de montrer mes talents d’orateur et d’acteur, talents qu’il devait savoir que je possédais puisqu’il m’avait inscrit dans la descendance de Papaloukas. Lui-même était, disait-on, un digne représentant de cet héritage grâce à sa belle voix de basse qui le destinait à l’Église. Il avait entendu dire que j’avais du talent pour chanter et réciter des poèmes et m’a demandé si je voulais bien les montrer à la tablée. J’ai d’abord voulu chanter une de mes chansons préférées, du film Stella, ‘O minas exei dekatris’, le treizième jour du mois. Il ne s’attendait pas à ce que je propose une chanson d’amour contrarié. « Peut-être quelque chose de plus patriotique ? » J’avais l’impression que des années plutôt que des semaines s’étaient écoulées depuis que nous étions sur cette autre île, et je ne chantais ni ne récitais des poèmes tous les jours à l’école comme quand j’étais sur l’île dans la Mer du Milieu, alors je me sentais un peu rouillé. Il m’a hissé sur une chaise pour que tout le monde puisse me voir pendant que je déclamais à voix haute et claire, en insistant sur des mots comme andreiomeni pour montrer que je pouvais prononcer des mots compliqués que je comprenais à peine. J’ai récité les deux premières strophes de l’Hymne à la Liberté de Dionysios Solomos, jusqu’à Haire, o haire, Eleftheria  presque sans reprendre mon souffle et bien conscient de chanter le glaive terrible et la terre et les os des Hellènes morts il y a longtemps se relevant et saluant la liberté. Il a applaudi bien fort en criant bravo bravo et m’a serré contre lui en disant que si je m’entrainais à dire le Pater imon avec autant d’éloquence il me le ferait réciter pendant la liturgie le dimanche suivant. « Oui, theie », avais-je acquiescé, impatient de retourner à la cuisine, mais il m’a fait signe de m’asseoir à côté de lui à la table avec les hommes. Je ne savais que j’allais très vite oublier ce poème de l’écrivain national romantique hellène dans cet environnement nouveau, ni que ce soir-là était peut-être la dernière fois que je le récitais ou chantais. Des décennies plus tard, j’ai trouvé une traduction anglaise par Kipling, une version qui prenait pas mal de liberté, ne parlait pas d’Hellènes et ignorait l’émotion romantique qui coulait dans le grec de Solomos.

We knew thee of old, O, divinely restored,
By the klights of thine eyes, And the light of thy Sword.
From the graves of our slain, Shall thy valour prevail,
As we greet thee again, Hail, Liberty, Hail.

[Nous te savions d’antan, O, divinement relevée,
Par la lumière de tes yeux, Par la lumière de ton Épée.
De la tombe de nos martyrs, Prévaudra ton Courage,
Quand à nouveau nous te saluons, Salut, Liberté, Salut.]

Pendant ce temps-là, Démosthène taquinait son ami religieux de plaisanteries anticléricales. Il racontait l’histoire de l’Anglais qui s’adressait à un prêtre de village en prononçant le ai de ha-ire en diphtongue comme il l’avait appris à Oxford. Le prêtre qui ignorait cette prononciation croyait qu’il le traitait d’âne ga’ire ga’ire dans le dialecte de l’île. L’Anglais était-il bête et le prêtre stupide ? Je ne comprenais pas bien. On versa encore du vin et Démosthène déclara que Solomos, ce poète patriotique, parlait italien avant d’apprendre le grec, et que même le poème qui était devenu l’hymne national grec était en fait inspiré par un grand poète anglais appelé Lordos Vyronas. Je ne comprenais pas de quoi il était question puisqu’ils étaient d’accord tous les deux qu’il fallait se débarrasser du joug colonial. Mais Démosthène se demandait qui serait capable de diriger l’île. Je ne comprenais pas que ce qu’il disait c’était que nos prêtres qui voulaient libérer les Hellènes de Chypre en savaient moins sur l’Hellénisme que nos dirigeants britanniques qui avaient étudié les Classiques. Mon oncle restait austère et inébranlable face à ces piques sur les prêtres et le patriotisme ; il se mit à expliquer que les Européens étaient nos amis et que suite à une plainte de la Grèce devant la Cour des droits de l’homme, elle allait enquêter sur des atteintes aux droits de l’homme par les Britanniques qui tuaient et emprisonnaient des jeunes qui combattaient pour la liberté. J’en avais assez de ces discussions politiques. Je m’étais mis à penser à Katerina. Chaque fois que j’entendais le nom de Dionysios Solomos je pensais à Katerina qui se faufilait comme une rivière, traçant son itinéraire de son appartement donnant sur les murailles vénitiennes, par les douves où elle disparaissait pour reparaître de l’autre côté, passant d’un pas léger à côté de la statue de Solomos qui tournait la tête et la saluait Haire, Haire. J’ai dit que j’allais chercher un verre d’eau et me suis éclipsé à la cuisine, où la conversation était bien plus amusante et où je pouvais parler avec les femmes comme si j’étais chez moi au village. Je me souviens de Georgina, Lola, Loulla, Maroulla, Koula, la femme de mon oncle, sa sœur Kyriakou, et sa fille Niki, toutes rassemblées autour de la table et s’amusant beaucoup à l’idée que j’avais voulu chanter ‘O minas exei dekatris’ à theio Panayiotis. Elles m’ont demandé quelles autres chansons de films je connaissais. J’ai proposé ‘Ti einai afto pou to lene agape’ du film Ombres sous la mer. Je l’avais vu au cinéma Hellas, en plein air, l’été précédent. Après l’avoir vu une fois au cinéma, nous l’avions revu tous les soirs du toit de l’un ou de l’autre, trop loin pour bien suivre les dialogues, que de toute façon la plupart d’entre nous ne comprenions pas puisque c’était en anglais. Nous ne pouvions pas non plus lire les sous-titres. Mais nous connaissions l’histoire et nous expliquions ce qui se passait à ceux qui ne l’avait pas vu. Sophia Loren jouait une courageuse paysanne grecque appelée Phèdre, qui gagnait sa vie en plongeant pour aller chercher des éponges. Un vilain collectionneur anglais, joué par Clifton Webb, la payait pour aller chercher la statue d’un garçon sur un dauphin échouée sur le fond marin après un naufrage, mais elle déjouait ses plans et restituait la statue au gouvernement grec, son propriétaire légitime. Un Américain joué par Alan Ladd tombait amoureux d’elle et l’aidait à sauver la statue. Le rôle de l’Américain suscitait des débats enflammés. Certains acceptaient sans plus qu’il aimait la culture grecque. Les communistes disaient que les Américains étaient tout autant des impérialistes que les Anglais. Les nationalistes trouvaient que le rôle du jeune premier aurait dû revenir à un Grec. Mais pas à Giogos Fountas, me récriais-je. C’est lui qui avait tué Stella, et s’il était jaloux, il allait tuer aussi Phèdre. Mais nous étions tous amoureux de Sophia Loren et quand elle se mettait à chanter en grec et que son visage emplissait l’écran, nous cessions de nous disputer, nous nous levions et nous chantions avec elle, portés par la passion, surtout à la répétition du refrain s’agapo, s’agapo, s’agapo.

***

Je crois que c’est au moment de la manifestation contre Kissinger que Toni Rumbau et sa femme Mariona Masgrau m’ont rendu visite. Ils avaient quitté Copenhague pour rejoindre Lisbonne. Le Danemark avait accordé l’asile politique à Mariona pour échapper aux poursuites pour avoir distribué de la propagande illégale dans l’Espagne de Franco. Maintenant que le Portugal était une démocratie, ils se rendaient à Lisbonne et attendraient la mort de Franco pour rentrer en Espagne. Ils avaient l’intention de créer un théâtre de marionnettes. Elle fabriquerait les marionnettes et lui écrirait les histoires. J’étais en train de lire Le château des destins croisés, d’Italo Calvino, où les personnages racontent leur histoire avec les cartes du Tarot. Toni est allé acheter un jeu de Tarot pour que nous puissions nous raconter des histoires. Il espérait trouver de l’inspiration pour les aventures de son personnage Malic qui allait voyager partout en Méditerranée et dans le monde. Nous nous demandions quelles histoires les cartes racontaient à notre sujet. Mariona voyait Eugenio chevaucher un cheval dans une nudité innocente, illuminé de soleil, alors qu’elle me voyait entouré des ombres trompeuses de la lune, et percevait la figure d’un ermite qui s’avançait avec une lanterne dans l’espoir d’une révélation pour trouver par où aller. Il faudrait que je prenne patience et le moment de la libération viendrait, me disais-je. Depuis la guerre, le village hantait mon imagination. Le monde m’attirait toujours, mais où aller dans le vaste monde ? Peut-être au-delà des Hespérides. Je pouvais bien sûr être pratique et appliqué : terminer ma thèse et aller là où il y aurait un poste universitaire, comme l’espéraient Démosthène et mon directeur de thèse. 

En octobre de cette année-là, Lluisa Mari est arrivée de Barcelone. Elle voulait accoucher à Londres pour ne pas devoir déclarer un père sur le certificat de naissance de sa fille, comme ça aurait été le cas dans l’Espagne de Franco. Eugenio et moi l’avons ramenée de l’hôpital londonien à Cardiff où elle est restée un moment avec sa fille. Lluisa nous a nommés parrains même s’il n’était pas question de père. Nous avons inventé un rituel et avons baigné la petite dans un grand plat en céramique que j’avais dans ma chambre. Je leur ai dit que dans mon île le parrain devait laver les langes pendant au moins trois jours pour sceller son engagement, et nous l’avons fait. Nous sommes ainsi devenus koumbaroi. Lluisa est retournée à Barcelone et quelques semaines plus tard, en novembre, Franco a fini par mourir.

Peu après, Eugenio a décidé d’aller voir comment ça se passait à Barcelone. La ville débordait de vie nouvelle. Il est parti en donnant à peu près un jour de préavis et en laissant, comme d’habitude, une ribambelle d’engagements non tenus, me laissant répondre comme je pouvais aux gens qui le cherchaient. Le lendemain quelqu’un est venu s’enquérir de lui, un violon dans une main et une raquette de squash dans l’autre. Je lui ai dit qu’il était parti à Barcelone la veille. Il m’a regardé d’un air incrédule. « Mais nous avions convenu de jouer au squash à la Students’ Union il y a trois jours. »  « C’est un Canari impétueux, ai-je répondu. Si la porte de la cage reste ouverte, il s’envole. Et lui vient de Gran Canaria. » « Vous les connaissez bien, vous, les Canaris ? Vous en êtes un ? » « Non, moi, je suis d’une autre île dans  la Mer du Milieu. C’est triste, mais là-bas, ils mangent les oiseaux chanteurs. Je n’y vis plus depuis des années. Et vous, de quelle île venez-vous ? », ai-je demandé, car j’avais perçu à son intonation qu’il venait de la Caraïbe. « Du Guyana, dit-il, et ce n’est pas une île. » « vous n’êtes pas de la Caraïbe ? » Si, je suis Caribéen d’Amérique du Sud. » J’ai essayé de lui faire expliquer comment la Caraïbe se retrouvait en Amérique du Sud, mais lui voulait juste jouer au squash. « Je ne peux pas vous aider. Je n’y ai jamais joué. » « Et quand Eugenio va-t-il revenir ? » « Probablement la semaine prochaine, mais peut-être jamais. On ne sait jamais avec les Canaris. Ils ne retrouvent pas toujours leur chemin. » Il ne savait que penser, étais-je sérieux ? Est-ce que je le menais en bateau ? En fait, je faisais juste de l’humour facile, impatient de devoir sans cesse expliquer les décisions imprévisibles d’Eugenio à des amis et des amantes qui espéraient le trouver. Mais j’étais curieux moi aussi. Je n’avais jamais rencontré de Guyanais. J’ai posé une question sur son violon et ainsi appris qu’il étudiait au département de musique, mais il n’avait pas envie de poursuivre la conversation. Il paraissait agacé, peut-être par les remarques frivoles ou parce qu’Eugenio lui avait posé un lapin ou parce qu’il avait envie de jouer au squash.

Il s’est avéré que j’avais raison quand j’ai dit qu’Eugenio ne reviendrait peut-être pas. Ses décisions avaient toujours été imprévisibles. J’ai reçu une carte postale où il me disait qu’il ne reviendrait pas. Je n’étais pas vraiment surpris, même si j’étais sans voix devant la soudaineté et l’irrévocabilité de la décision. Il avait rejoint nos amis Toni et Mariona et ils avaient fondé une troupe de théâtre de marionnettes appelée ‘La Fanfarra’. Ils avaient beaucoup de succès dans les rues de Barcelone et étaient fort demandés. Il avait décidé que sa vocation était d’être titiritero – une sorte de karagkiozliki catalan, me disais-je. Il allait écrire à l’université pour signaler qu’il mettait fin à ses études. Il me demandait d’empaqueter ses affaires et de les garder jusqu’à ce qu’il puisse venir les chercher. Je pouvais garder son sommier et son matelas si je voulais. Il savait que j’en avais toujours eu envie. C’était un immense matelas sur un sommier en bois près du sol, comme un radeau sur une mare d’eau sale qui serait le tapis bleu-gris tout usé et maculé de taches de vin et de café. Quand nous nous sommes appelés au téléphone, j’ai pris un ton paternaliste pour lui reprocher l’abandon de ses études, comme si j’étais un frère aîné qui essayait de lui faire comprendre son erreur. J’étais plus âgé de quelques années et un assistant. Je lui avais déjà donné des séminaires alors je lui parlais comme un enseignant. « Tu seras diplômé dans un an et demi. Pourquoi ne termines-tu pas et tu pourras partir après ? » Peine perdue. C’était le moment, il ne pouvait pas le rater. Il avait pris sa décision et il était sûr que c’était la bonne. J’étais secrètement envieux de l’audace effrontée dans cette expression de liberté et d’indépendance. J’essayais de ne pas le montrer. Milia m’avait enseigné à faire attention à l’envie des autres et à ne pas permettre que mon envie touche ceux que j’aime. Alors je lui ai souhaité le meilleur. Mashallah ai-je dit pour conjurer le mauvais sort et pour me mettre du bon côté avec le divin, comme me l’avait appris Milia. J’ai scellé le pacte du signe de croix de droite à gauche à la façon orthodoxe. Milia disait toujours « si tu te signes en invoquant Allah, tu es protégé côté chrétien et côté musulman ». Elle avait appris ça de parents dans le village d’Ayios Sozomenos, où Chrétiens et Musulmans se côtoyaient. Je ne voulais pas jeter un regard d’envie sur mon ami. J’attendrais le moment opportun pour suivre l’appel quand il se ferait entendre en moi. Ce sont des choses qui arrivent quand on ne s’y attend pas, me disais-je, j’essayais donc de ne pas l’attendre. Mais j’étais très sensible à la moindre suggestion.

Quelques semaines plus tard, je crois que c’était toujours l’hiver, des étudiants hellènes m’ont soudain contacté à la Student Union. J’étais fort surpris – je ne savais pas d’où ils sortaient – et inquiet de la façon dont j’allais m’en tirer en grec. Leur débit était rapide et fluide, ponctué de re malaka. Moi je parlais à l’occasion le grec chypriote dans les cuisines de Bristol, me rappelais des chants et des prières du temps où gamin je me produisais à l’église, et j’avais quelques notions de grec classique que m’avait inculquées Mr Sykes, mon professeur de latin en 6e année. Il m’avait dit, « puisque tu es hellène et que tu veux étudier la littérature à l’université, tu devrais apprendre à lire Platon et Homère dans leur langue ». Mais je n’avais entendu parler kalamaristika – comme nous disions sur l’île – que dans les films que je regardais enfant. En fait, eux ne s’intéressaient guère à ma façon de parler. Mike, de l’IMG, leur avait dit que j’étais un Hellène aux idées progressistes qui parlait anglais comme si c’était ma langue maternelle. L’un d’eux se rappelait m’avoir vu embrasser un prêtre à la manifestation contre Kissinger. Ils voulaient que je rejoigne le conseil d’administration de l’Hellenic Society. Ma maîtrise de l’anglais me permettrait de les représenter à la Student Union. J’hésitais. Encore une distraction. Je n’allais jamais finir cette thèse, ni quitter cette île dans la mer du nord, me disais-je. Mais leur énergie était contagieuse et j’aimais bien l’idée de devenir une sorte de dragoman, de truchement et d’apprendre à imiter leur rhétorique et leur façon de parler. Je pourrais toujours parler à Elengou si je la revoyais, mais il me faudrait lire Gramsci en grec pour débattre avec ces camarades. Avant de m’en être bien rendu compte, je me suis retrouvé entraîné dans un maelstrom d’activités – à débattre interminablement de positions politiques, cuisiner, manger, danser, chanter. La plupart n’étaient là que pour un an ; ils terminaient leur Master avant de retourner en Grèce. Vassilis, un fervent partisan du parti communiste, mais un peu fêlé, tout à fait charmant, très beau gosse avec de longs cheveux de rock-star, avait acheté une Land Rover qu’il avait l’intention de ramener à Athènes. Ils étaient quatre et il y avait place pour un cinquième. « Viens avec nous, re malaka. Tu peux loger chez mes vieux tout l’été. Tu aimes la poésie et nous arriverons à temps pour écouter Ritsos réciter ses poèmes au festival du Parti communiste. » J’ai dit que j’allais y réfléchir. J’y ai réfléchi. C’était tout réfléchi. Quelques jours plus tard, je leur ai dit que je les accompagnais. Et je ne reviendrai pas, ai-je ajouté. Je vais me trouver du travail là-bas. Vassilis m’a regardé avec étonnement et admiration pour ma détermination. Il m’a dit de n’emporter que le strict nécessaire. J’ai pris un sac à dos avec mes vêtements, une boîte où j’avais rangé des fiches de références pour ma thèse, une machine à écrire et quelques livres et microsillons. Le matelas-radeau que j’avais hérité d’Eugenio entrait tout juste à l’arrière de la voiture pour nous y installer à trois. Le reste, je l’ai laissé dans le garage de Démosthène. Il était abasourdi par ma décision soudaine, comme d’ailleurs aussi mon directeur de thèse. Si je ne déposais pas de thèse, je devrais rembourser ma bourse. « Pas de souci. La thèse est toute prête dans ma tête. » « Il nous la faut tapée sur papier A4, pas juste dans ta tête. » « Je l’aurais écrite d’ici un an », ai-je affirmé avec aplomb sous son regard incrédule. Je me suis assis à l’arrière de la voiture et j’ai regardé la route qui filait derrière nous, comme je le faisais enfant quand j’étais assis sur un char à bœufs qui nous emmenait vers les champs de pommes de terre près de la mer. J’allais bientôt aussi traverser la mer et revoir Elengou, pensais-je. Mais peu après mon arrivée à Athènes, j’ai appris qu’elle était morte un peu après son quatre-vingt-troisième anniversaire. Je ne l’ai jamais revue, mais sa voix continue de m’accompagner.

Je ne suis jamais retourné vivre sur l’île dans  la mer du nord, et j’allais passer des années en une autre Odyssée dans les Amériques avant de retourner sur l’île dans la Mer du Milieu. Et il faudrait encore bien des années pour que j’aille revoir Trikomo, que ses nouveaux habitants appelaient Yeni Iskele. Au printemps de 2003, le 23 avril, deux jours avant le 29e anniversaire de la révolution des œillets, les checkpoints sur la ligne qui divisait l’île ont été ouverts pour la première fois. Personne ne savait pour combien de temps, ni si cette ouverture présageait une réunification. Des milliers de personnes sont passés du sud au nord et du nord au sud. Je n’ai jamais pu croire qu’Elengou était morte. Elle était devenue toute petite et invisible comme la sibylle de Cumes. Je l’entends me parler quand elle caresse les feuilles de mes plantes de basilic lorsque je les arrose. Elle chante et me raconte des histoires. Parfois elle me parle des quatre femmes de Trikomo en distiques rimés. Elle s’arrête après le premier vers « Tessiris Trikomitisses mes sto stenon me kopsan » et elle attend de voir si je me souviens du second. Je me demande si elle va me rappeler le vers manquant quand j’arriverai à sa maison à Trikomo. Sa maison sera-t-elle encore là ?               


Demeure

Nunc fluens facit tempus, nunc
stans facit aeternitateum

Boethius

Un coq chante
Le matin avance doucement
Un néflier
Se presse de secouer
Ses fruits une lourde rosée

Calme de midi
Un bourdonnement inquiet
Une attente de nectar
Rien que le bourdon

Silence le guetteur
Du temps bariolé,
D’un tour de main
Libère des papillons jaunes

La cour à la charmille de pierre
Murmure nunc fluens nunc stans
Grince et secoue
Dans un tremblement d’ailes
Un murmure d’étourneaux
Sillonne l’air

Cloches des Vêpres
Soir en deuil
Dans la lumière endormie
Soudain
Un chien aboie

Des milliers d’yeux
Au ciel brillent sur
La nuit qui cascade
Dans la vallée
Un âne brait.

(Lefkara, 2016)


Rêve de notes de terrain

Comme tu aimes la terre brûlée
j’ai fait de mon cœur une terre brûlée
que la Déesse des Ténèbres
qui vit parmi les morts
puisse toujours y danser

Ramprasad Sen

Ici nous te faisons place.
La lune agite les nuages et moi
je prends des notes dans la lumière pâle.
Est-ce que j’écris ma passion comme j’imagine la tienne ?
Je nettoie la page
l’efface avec du colorant et j’allume le camphre.
Ce lieu est-il sacré ?
Ma plume ouvre comme ta machette  divise
Le temps, la noix de coco, le coq, la chèvre, nous.
Mais le feu brûle encore et
Cris et bêlements parviennent par les interstices.
Me faut-il aussi apporter de l’eau pour apaiser la fureur de ton histoire
      et de la mienne ?
Que l’eau coule.
L’eau avec du neem et du safran adoucit l’encre
Démêle les tournures ampoulées
Ta langue comme une page blanche
Est purifiée par le feu du camphre avant de me parler
Ainsi ensemble nous pouvons réécrire nos morts
Notre chair se tord et se dissout dans les eaux boueuses.
Nous nous reformons réimaginons.
Cette nuit est rouge et noire.
À l’aube nous nous baignons dans l’eau du fossé
Demain de nouveaux esprits apparaissent dans la lumière, brûlants, brillants.
Stephanides demande : si tu es la mayin
Donnes-tu corps par le rêve à ces notes de terrain ?

(Berbice, Guyana, années 1980)


Lune sur le champ de cannes I

Une lune pleine sur le champ de cannes baratte les nuages
les ciels, le toit du temple, fracture
Dans mon hamac je rumine des visions
J’ai exclu le sel et la viande
pour laisser entrer les rêves
Noirs bleus reptiliens simiesques
Odorants spongieux bruns humides
Si je t’imite dans la vénération
Mes dieux redeviendront-ils mouillés et vibrants de chaleur
Mes pieds nus touchent la terre
peau endurcie et assombrie
Mamoo dit
Dionysos sur la panthère est un frère de Durga
Le temple est ton cœur
Les voix de la mère et des frères me disent
partout où tu iras tu l’emporteras avec toi
Les contours de la chèvre et du coq sont fracturés
tandis que la pluie nettoie le sang
pour que prospère le sang nouveau
alors que l’observateur de lune monte entre
lune nouvelle et lune débordante

Nous parlerons d’un nouveau feu et d’une histoire nouvelle avant que la lune ne devienne à nouveau sombre

(Berbice, Guyana, années 1980)


Lune sur le champ de cannes II : le ciel du cœur

Tu es le matériau premier (praktri) de tout, te manifeste dans la triade, des fils qui se nouent,
La nuit de la destruction, la grande nuit, et la nuit terrible de l’illusion.

Tiré de Devi-Mahatmya

Pleine lune sur champ de cannes qui baratte des nuages rouges
Esprit des morts laissant leur linceul
Remuant de la passion morte dans la nuit noire
Observateur de lune dans sa lueur pâle

Homme brun brisé par le temps dénude la machette
Mène la chèvre bêlante au sacrifice
Machette d’acier brillant dans la nuit noire
Tes yeux en feu observe la nuit rouge

Esprit vibrant cherche le feu
Cœur du fidèle cherche le ciel
Furie des morts déchirant leur linceul
Ballots de linceul lavés dans ton feu

O Grande Kali, ma douleur devient ta victoire
Ciel du Cœur
Laurier au bord du fleuve
Qui m’observe à jamais

(Berbice, Guyana, années 1980)


Le lotus des marais

C’est pour toi, bhai. Frère Stef

Vénère-là en secret que nul ne sache
Quel est ton gain d’images en métal, pierre ou terre ?
Fabrique ses images dans la matière de l’esprit
Et place-là sur le trône-lotus de ton cœur.

Ramprasad Sen

 

me débattant dans mon chagrin
incertain
furieux et impatient contre le monde
sans savoir si victime d’un choix ou du destin

je me demande si je suis condamné à brûler
dans le déchirement du crépuscule
tandis que j’erre misérable
marchant de par le monde
cherchant forme pour ma passion

un jour révolutionnaire
un jour rasta
un jour mystique
un jour personne
aujourd’hui perdu

mais je te célèbre encore bhai
toi dont les ancêtres pions d’un rêve de planteur
tombèrent des entrailles d’un navire
dans l’arrière-cour de cet étrange pays

au coucher du soleil
tes enfants ramènent encore les chèvres le long du canal
et toi mon frère
le dos brûlé dans le champ de cannes
le cœur serré par l’histoire
reste inflexible dans la mémoire de toi-même
fermement enraciné dans l’univers tel une étoile
tu t’abandonnes à la Mère du Temps
qui transforme la sueur de ton front en lait parfumé
et te fait fleurir comme un lotus sur ces marécages

et ceux qui cherchent ta sagesse par-delà la mort
oncles et tantes
frères et sœurs
fils et filles
font ce que je fais
viennent à toi
avec des guirlandes de jasmin et d’hibiscus
quand tu touches de cendre ton front tourmenté

(Berbice & Washington D.C., 1988)


Sacrifice

Pour toi, ma sœur, Frère Stef

 

assoiffé d’espoir neuf
je remue des cendres laissées par le temps
et je te vois ma Sœur
m’apparaître en vision
le bras nus oints de safran
les mains ensanglantées écorchant la chèvre morte
distendant la peau du cœur
antique tambour battant à jamais la vie nouvelle
trophée d’un jour nouveau
et moi
j’écris des mots
à la fois bourreau levant la machette et chèvre éperdue
parfois chair cherchant l’esprit
ou esprit cherchant la chair
je te regarde au pays des vivants
qui écarte la peau de mon cœur

(Berbice & Washington D. C., 1988)


Deux blaireaux vus en Ligurie

faccia a faccia

Stupéfaits en arrivant sur eux
Nous les avons vu trotter dans la nuit
S’en aller gaiement leur chemin
Bien habillés de leurs manteaux de fourrure
Nous deux ne bougions pas sur le sentier
En manteaux de cuir et chapeaux en laine.
Ils se sont arrêtés
Nous ont regardés
Nous les avons regardés
Et sans un mot
Ils ont tourné les talons
Et disparu sans laisser de trace
Nous laissant debout
Au pied des escaliers
À nous demander !
Que pouvaient-ils bien faire ?
Et au milieu des escaliers !

Le soir suivant au dîner
En manteau et cravate
À la villa dans les pins
Nous avons déclaré sirotant notre vin :
Il y avait deux blaireaux
Au milieu des escaliers
Il y avait deux blaireaux !

(Bogliasco, Ligurie, 2009)


Cartes postales de Chypre (made in India)

Il était une fois
Il y aura une île
Il y a très longtemps

Les mots sont en deuil de leur sens
Dans leur désir de si longtemps
Célébrer leur nostos
En un détour de ce qui pourrait être
Dans tout ce qui aurait-pu-être
En un regard qui trahit une autre vie
Dans l’œil insomniaque de la pieuvre
Avec des yeux comme des livres ouverts sur le devenir

Ou l’écholocalisation des chauve-souris
Dans l’instant où s’entend
Le silence des sirènes
Qui menace d’effacer les bords de l’imagination
Et ainsi parle un chœur de poètes
Niki me dit les larmes amères de cet homme
Qui a regardé Google Earth et a vu
le caroubier
où il laissait le tracteur
gamin de huit ans et courait
d’abord au buisson de lentisque
puis dans la mer
pour ne pas se brûler les pieds

Je salue une amie au loin
Anandana la bien-heureuse,
Qui m’envoie des visions d’une terre île
Broutée et brillante de mer
Ombres sombres et suaves
Qu’elle encadre en cartes postales
(made in India)
Recueillant la lumière tamisée
D’un côté ou de l’autre
De frontières embarbelées et de pare-brise

Traduction phosphorique
Épaissie dans une lumière aveuglée
Réfléchissant à Theoria
Qui devient Darshan
La langue vouée à la chute
Sauvant l’apparence de son être
Comme la terre qui jaunit
Précipitant sa sensualité
Vers l’éclat lointain du bleu
Berçant la sérénité de l’oubli
Est-ce la via negativa ?
La mer est encore une question
Comme la chute des oranges
Cascadant vers la mort
En transe comme des derviches tourneurs
Scellée dans
Et seulement par
Une thanatographie de voir
Quelle joie
Pour toujours à jamais

Quelles apparitions
Déesses assiégées
Et autres créatures étranges
As-tu glanées en chemin ?
Une pléthore de revenantes d’Aphrodite
Abandonnées par la mer, desséchées,
Grises et pétrifiées
Chacune avec son prix
Compte soigneusement ton argent
Treize livres cinquante pour être exact
Certaines en bois verni
Des mannequins debout en sous-vêtements
Souvenirs de révélation mais
Sans iris même pour déceler les frontières
Et il y en a même un sans tête
Pour regarder au-delà
De la poubelle municipale barrant le passage
Et voyez-vous ça – la revoici
Réincarnée sous une poudre poisseuse
Trop gluante pour les vieux fatigués
Qui se réfugient dans la pénombre
Et cherchent avec moi la lumière des jeux
Où se cousent des destins de fines mailles
Patiemment éternellement
À la recherche de prémonitions
Dans les yeux sombres et opaques de marc de Girne

Kyrie eleison !
Il y a du nouveau ?
Pourriez-vous demander.
Ça suffit les dentelles et les cafés
On se bouge on se bouge
Les migrations sont dans notre ADN
Nous sommes tous des grives
C’est pour ça qu’on les mange
Regarde la jeune femme de l’Orient
Qui tend un doigt
À saisir par la main de nos filles
Les migrations nous parlent
Comme le parfum hiératique de tulsi
Ramené du voyage en Inde de notre Sainte Mère Hélène
Traduit en basilicum sanctifié !
Assez de tribut !
Il n’y a jamais assez de tribut !
Prenez garde aux prédateurs !
Où sont partis tous les chameaux ?
La nation toute entière a-t-elle émigré, ou
Été déportée, envoyée en exil ?
Ou simplement hachée menu et dégustée avec du vin rouge en pastourma ?

Et la Liberté ?

Quo vadis ?
Suivez les signes comme la femme en shalwar kammez
Qui parcourt les rues de notre ville
Vers un monument veillé par un spectre
Tandis que pas trop loin
Qui s’étend dans le territoire de qui ?
Quels monstres sommeillent dans les ruines ?
Sont-ils devenus trop paresseux pour
Même se bouger ? Et pourquoi ne s’envolent-ils pas
Par-delà les plaines et les mers
Laissant le Minaret et le Cyprès se dresser vers le ciel
Enclos et liés dans la réconciliation par les barbelés et Petromin
Nous laissant tranquilles (peut-être en paix) à trouver notre paradis
Dans des communautés perdues
Et les fleurs sauvages sur la colline
Ou juste rester là parmi
Ces maisons qui se bousculent dans leur ruine
Se poussent dans des jeux de gamins
Guettent leurs mouvements pour s’écrouler et renaître ?

(Mais s’il vous plaît, ne me dites plus que je suis moi aussi
Un Prédateur et un Parasite d’images et de mots !
Pas d’insulte ! Je suis un ϑεωρός de l’île.)


Pour naviguer dans Le vent sous mes lèvres :

  1. Présentation de l’oeuvre par Christine Pagnoulle ;
  2. Fragment 1, Le vent sous mes lèvres ;
  3. Fragment 2, Les vents viennent de quelque part ;
  4.  Fragment 3, Litanie dans mon sommeil ;
  5. Fragment 4, Les voies d’Adropos sont impénétrables ;
  6. Glossaire.

Lire encore…

STEPHANIDES : Le vent sous mes lèvres
IV. Les voies d’Adropos sont impénétrables
(2012, traduit par Christine Pagnoulle)

LAURENS Henri, Lucien de Samosate – Dialogues (1951) © Tériade

’Αληθη διηγήματα – une histoire vraie – par Stephanos D. Stephanides, αδροπος τουΤρικομου, qui écrit en anglais, tel son mentor, le Syrien Lucianos de Samosata, qui écrivait en grec ; Lucianos avait constaté que les philosophes professionnels ne s’encombraient guère du souci de la vérité, ou comme il l’écrivait

Mais je suis un menteur plus honnête, puisque je vous dis là maintenant que je n’ai aucune intention de vous dire la vérité, suivant le conseil de mon mentor, qui disait […] κάν εν ράρ

Je vous le confesse, je me méfie des mots, surtout au milieu de l’après-midi. Ou peut-être devrais-je dire je professe et non je confesse. Je suis un professeur pas un confesseur puisque ma façon de vivre n’a en rien été un témoignage de foi chrétienne et que je n’ai aucun espoir de trouver le salut en tant que martyr comme mon saint patron. Je ne fais que professer l’art et l’agencement et le sens des mots mais les mots me donnent souvent le vertige et j’aspire au silence. Si j’étais dentiste je me lasserais de regarder des caries toute le journée. Si nous étions en plein été, je sombrerais dans le sommeil – peut-être sous les pales d’un ventilateur ou sur une couverture parmi les eucalyptus près de la mer – et je pénétrerais dans un monde de mythes et de symboles et tous les mots s’évaporeraient dans le bourdonnement des insectes et le battement des vagues. Mais nous ne sommes pas en août. Nous sommes une après-midi de février et ce sont bientôt mes « heures de permanence » et je vais ouvrir la porte à un cortège hétéroclite d’étudiants qui vont m’assourdir de la cacophonie de leurs plaintes à propos de leurs résultats de janvier et de leurs questions sur les examens de fin d’année. « Kyrie, qu’est-ce qui n’allait pas ? » J’inspire profondément avant de répondre. J’ai une longue expérience quand il s’agit d’avancer masqué lorsque c’est nécessaire. Mon objectif était de les faire sortit au plus vite. Je me suis retenu de leur expliquer que leur style était plat, leurs idées banales et que c’était un effet de ma grande générosité s’ils avaient quand même obtenu une note passable. Non, j’ai arboré un léger sourire pour cacher mon impatience et je leur ai parlé gentiment sur un ton encourageant, leur ai recommandé d’autres lectures et exprimé ma certitude qu’ils pouvaient réussir brillamment tout en les poussant vers la porte pendant que l’autre moitié de mon cerveau s’occupe de parcourir et effacer des courriels dans un mépris pompeux et professoral pour tout qui viendrait me faire perdre mon temps et m’empêcher de rêver en silence.

Les mots sortent du silence et y retournent. Je vais écrire ça sur ma porte. Il faut que je m’en aille. Comme toujours, je néglige des demandes urgentes de l’Administration, je les confine au bas de la pile jusqu’au dernier moment. Jusqu’à ce que je reçoive un rappel personnel intitulé « Dernier avertissement », qui est une façon de me faire savoir que si je ne remplis pas toutes les petites cases pour indiquer combien de pages de mes mots ont été publiées ces trois dernières années, chez quel éditeur, qui m’a cité etc. etc. je n’aurai droit ni à une bourse de recherche ni à un assistant ni au financement de ma prochaine recherche anthropologique de terrain au Bengale ou au Rajasthan. Il me reste un jour, donc je décide de remettre la réponse au lendemain. Je vais encore lire un courriel et puis fermer boutique. Je lis d’abord la ligne sujet :

ADROPE MOU

Je m’arrête dans un mélange d’étonnement et à vrai dire d’un peu de nostalgie à entendre le mot « adropos ». Mais ma première réaction était l’étonnement. Ces derniers temps, je suis devenu assez sourcilleux sur la façon dont on s’adresse à moi. Quand j’étais jeune, les gens me hélaient de bien des manières et ça m’était égal. En fait, j’aimais observer comment ils négociaient l’espace qui nous séparait, s’ils disaient Re File, Mastre, Syntrofe, Bro’, Mate, Buddy, Dude. Quand j’étais jeune enseignant au Guyana, j’étais ravi (et me disais que j’étais vachement cool) quand mes étudiants – qui étaient tous I-dren ou Sis-tren à dreadlocks – me hélaient dans la rue avec un sonore « Hail Doc ! » ou « Hail Prof ! » et que je leur répondais « Hail my yout’ ». Quand j’étais à Athènes, j’ai déployé des merveilles de tolérance quand les copains m’appelaient re malaka plus de cent fois sur une brève conversation. Ça me plaisait ce sentiment de solidarité, que nous étions tous des malakes, des camarades. C’était l’âge d’or de la jeunesse. Une époque où je pouvais dormir n’importe où – lit, sofa, parquet, champ. Je pouvais étaler mon sac de couchage sur des cailloux au milieu d’une oliveraie et sombrer dans un profond sommeil. Aujourd’hui je peux dormir que sur le côté droit d’un matelas en latex avec ma femme sur le côté gauche. Les gens m’appellent Kyrie ou Professor ou Kyrie Professor ou Kyrie Stephane, quand je suis en Inde je deviens Professor Sahib et quand je suis à Istanbul, je suis Hocam, même si je suis un infidèle. Je m’attends à ce qu’on n’utilise pas la forme familière sans m’en avoir demandé la permission, et seuls quelques privilégiés ont le droit de m’appeler Stephane mou, et ceux-là en savent le prix. Si un collègue américain écrit « Dear Stephanos » pour démontrer sa cordialité collégiale, à la mode étatsunienne, je m’attends à ce qu’ils ajoutent entre parenthèses « (si je peux me permettre) ». Et il n’y a probablement plus que deux ou trois personnes en vie qui m’appellent encore Stefoulli. Une d’elles est la vieille Maritsou – la voisine de ma grand-mère à Trikomo. Je la vois au mieux une fois par an aux réunions de l’association des réfugiés de Trikomo. C’est sans doute la seule qui me dit encore Yioka mou Stefoulli en me pinçant les joues et me couvrant de baisers en disant « ta grand-mère serait fière de voir que tu es devenu un adropos mes stin koinonia » – un honnête homme dans la société. Un instant je me souviens avec tendresse du petit garçon appelé Stefoulli. La pointe de nostalgie s’attarde un peu et pendant quelques heures je me sens léger comme un gamin, mais l’impression se dissipe dès que je pénètre sur le campus et retrouve mon identité maussade. Alors n’allez pas me donner du re koumbare (sauf si vous êtes né avant 1960 et de préférence à Trikomo). Hier quand le caissier de la station-service m’a interpellé sur ce mode, j’ai eu le plus grand mal à ne pas répliquer « Je ne me souviens pas vous avoir déjà rencontré, et encore moins avoir baptisé votre enfant. »

Or voilà que m’arrive un message d’un parfait étranger appelé Peter Eramian qui m’appelle Adrope mou.

Était-ce un compliment ou une provocation ? J’ai continué à lire et me suis aperçu que j’avais été un peu rapide à m’indigner. Le corps du message était tout à fait courtois et m’invitait sur la recommandation d’une collègue à participer à un projet universitaire sur l’étude d’adropos. Mon étonnement initial est devenu perplexité. Qui diable pouvait s’imaginer que j’avais quoi que ce soit à dire sur adropos ? Pourquoi quiconque m’aurait-il recommandé ? Je sais que j’ai la mauvaise habitude de prendre la parole quand je ferais mieux de me taire et que je me retrouve ainsi pris au piège de situations où je ne veux absolument rien faire, ce qui m’amène à dépenser une précieuse énergie à m’en dépêtrer. Je me suis soudain rappelé l’Institut d’Études de Genre. Peut-être que c’était là que travaillait mon Arménien. J’avais apporté un sérieux soutien à la création de l’Institut quand il en avait été question à la Commission de planification universitaire, mais j’avais sans doute exhibé assez stupidement combien j’étais politiquement correct en ajoutant que je pourrais participer à un module sur la Construction de la masculinité sur l’île. Je me disais que mes paroles imprudentes tomberaient dans l’oubli dès la fin de la réunion, mais voilà qu’elles me rattrapaient. J’ai décidé d’appeler le Directeur de l’Institut pour trouver une façon élégante de m’en sortir. Je m’en tirerais avec quelques flatteries : j’avais admiré leur critique pertinente de la façon dont des séries télévisées en vernaculaire restauraient l’humiliation patriarcale des femmes en leur retirant le nom et le statut d’adropos. Après, je leur dirais de poursuivre sur cette voie et que je les rejoindrais plus tard etc. etc. Comme d’habitude, j’avais agi trop vite. J’ai parlé à l’administratrice de l’Institut qui m’a dit qu’elle n’avait jamais entendu parler d’un Peter Eramian, qu’il ne faisait pas partie de leur personnel et que personne à l’Institut ne m’avait envoyé de message. Mais qu’ils étaient très heureux de l’intérêt que je leur portais etc. Et que le Directeur allait m’appeler pour concrétiser notre collaboration. J’aurais mieux fait de m’abstenir. J’essaie de résoudre un problème et j’en crée deux. J’avais sur les bras l’Institut d’Études de Genre et le mystérieux Eramian. Les commissions et les projets, c’est comme l’hydre de Lerne. Vous lui coupez une tête et il en repousse deux. Où sont les héros ? N’y a-t-il pas un Hercule pour nous en débarrasser ? Faut-il que je les affronte jusqu’à la retraite ?

J’ai décidé que j’allais expliquer à Eramian que j’étais certes anthropologue mais pas pour autant adropologue ; néanmoins, son projet était admirable et ambitieux bla bla bla et je trouverais un collègue mieux à même de le seconder. Là je me dis que la dernière proposition, c’est une mauvaise idée. J’essayais de me débarrasser de la patate chaude mais je ne voyais personne que je pourrais convaincre de s’impliquer. Il n’y a qu’un autre adropos indigène dans notre département et il était en année sabbatique. La plupart des autres étaient des kalamarades avec des noms se terminant en « –opoulos ». Si des Opouloi s’en occupaient, il faudrait qu’ils trouvent des informateurs locaux sensibles aux nuances du vernaculaire. Là vous pouvez bien poser la question de comment il se fait que la population locale soit ainsi en minorité, et n’est-ce pas une source d’inquiétude ? Ont-ils réussi le rite de passage d’anthropos à adropos ?

Un jour un agent de police est venu me trouver au bureau pour une amende suite à un stationnement sur une double ligne jaune, deux roues sur le trottoir devant un Starbuck’s où je m’étais arrêté un matin pour prendre un double expresso histoire de me réveiller avant le premier cours. L’agent semblait moins concerné par ce qu’il appelait mon ‘délit mineur’ d’avoir obstrué le trafic de l’heure de pointe (après c’était juste de l’adropino) que par le fait que tout le monde dans le corridor parlait soit kalamaristika soit englizika. J’ai fait de mon mieux pour restaurer les apparences. Je l’ai assuré que nous recrutions dans l’intérêt de la science et de la méritocratie universitaire et que tout notre personnel avait réussi le test prouvant qu’ils pouvaient s’exprimer comme des adropoi avant d’être confirmés dans leur poste. Nous vérifiions que leur ouïe et leur base d’articulation pouvaient distinguer les valeurs phonétiques des consonnes jumelées, voisées ou sourdes, fricatives inter-dentales et surtout palatales. Je lui ai expliqué la technique de la palatographie. Comment nous plaçons un mélange d’huile d’olive et de charbon de bois sur le palais et leur demandons de prononcer certains mots, puis que nous photographions le palais pour repérer le mouvement de la langue. L’agent en restait bouche bée. Je ne lui ai pas dit toute la vérité évidemment. Je ne voulais pas laver notre linge sale en public. Le projet avait lamentablement échoué le jour où une candidate, stressée, avait perdu les pédales avec des conséquences désastreuses. L’examinateur a éclaté de rire quand elle a articulé « Chat va mal » et « Che beux santé ». Elle est sortie en pleurs et a introduit une plainte. La candidate suivante a refusé de passer le test : elle était une femme, athénienne de surcroît et ne voyait nulle raison de devenir adropos ou de jamais dire shasharo ou shoujouko. Alors aujourd’hui, sur conseil juridique d’une médiatrice gouvernementale sur la protection des données,  le service des Ressources humaines garde secrets les résultats de l’expérience. En fait la palatographie était un cheval de Troie introduit dans l’université par les Opouloi eux-mêmes. Certains affirment que c’était une façon de s’infiltrer te de coloniser les populations indigènes. Mais pour se défendre les Opouloi déclarent que le seul objectif était la connaissance scientifique. J’essaie de rester impartial et de ne rien dire quand le sujet est abordé. Quoi qu’il en soit, je ne parle pas de cette affaire, histoire de ne pas attiser de controverse inutile sur ma complicité coupable quand j’ai ouvert la porte à ce cheval de Troie. Non seulement tout l’équipement a été amené en ma présence mais j’ai singé l’autorisation de paiement. D’aucuns disent que c’est par paresse que j’ai laissé les Opouloi s’installer dans le département. Les Opouloi peuvent parler pendant des heures aux réunions de commissions ou du Conseil d’administration, me laissant libre de rêver parmi les eucalyptus devant mon bureau, à convoquer des mots ou à essayer de les oublier. Ou qui sait ce que je pouvais fabriquer ? D’autres avancent que le motif de mon action était l’envie et que ça m’amusait de leur remplir la bouche de charbon de bois et d’huile d’olive sous prétexte d’expérience scientifique alors que j’aurais pu l’éviter en utilisant un électro-palatographe. Les opinions étaient partagées quant à savoir si mes motivations étaient académiques ou politiques, mais de toutes façons, j’étais accusé de Misadropy.

Je sais qu’il y a un fond de vérité dans toutes ces rumeurs, même si elles sont teintées d’hyperbole. Le remords s’installe. Je me mets à chercher des façons de me racheter et de rétablir mon statut d’adropos. Alors je me suis demander si nous ne pourrions pas reterritorialiser l’étude scientifique d’adropos dans notre école et peut-être la rebaptiser : au lieu de « Anthropistikes Epistemes », ce serait « Adropistikes Epistemes ». Ma motivation pour la recherche renaît. Toute la nuit des pensées me traversent l’esprit sur cette nouvelle entreprise. Nous pourrions vendre le palatographe à un magasin d’éléphants blancs et faire des expériences en laryngographie à la place. Le mystère d’adropos résidant dans la vibration des cordes vocales. Si nous pouvons établir la stimulation émotive ressentie par adropos à l’écoute de la transition glottale voisée, nous pourrons constituer une ‘Communauté affective d’Adropos’. Une fois les sujets identifiés, nous pouvons étudier leur habitat, leurs habitudes alimentaires, leurs rituels et croyances, leur système de parenté, leurs divinités, leurs schémas de migration et de sédentarisation, et quelles relations affectives ils entretiennent avec d’autres communautés. Il fallait que je mette au point ma nouvelle théorie et méthodologie pour étudier adropos. J’ai passé la semaine suivante à pomper des idées chez tous les Opouloi du département qui s’y connaissaient en Théorie. L’un recommandait une approche en terme de créature en notre époque de post-humanisme. Pense à la Métamorphose de Kafka, m’a-t-il dit. Un autre me conseillait de méditer sur la compresser spatio-temporelle des ophiolites du du massif des Troodos afin d’apprécier le temps profond et d’envisager adropos dans un avenir de développement durable. Il y avait aussi un partisan de l’action sociale. Lui, c’était un filadropiste qui voulait « embrasser » tous les adropoi affectés par la crise économique.

Dans mon enthousiasme, je n’avais pas pris la peine de rencontrer Eramian avant de lui répondre. Cela pouvait tout aussi bien être un virus ou un pourriel, et j’allais me ridiculiser à nouveau comme avec le palatographe. J’ai envoyé un autre message pour proposer une rencontre. La réponse était signée Entafianos A. Entafianos et disait qu’Eramian était en « voyage », mais que lui, Entafianos, serait heureux de me rencontrer pour parler de ce projet. Ce devait être une invention d’Eramian, me suis-je dit. Entafianos Entafianos c’est aussi vraisemblable comme nom que Humbert Humbert. Quelqu’un est en train de me mener en bateau. Mais bon, si Eramian était le pendant insulaire de Vladimir Nabokov, allais-je me détourner de Nabokov parce qu’il voulait me faire rencontrer Humbert Humbert ? Entafianos était peut-être la créature imaginaire de quelqu’un, mais il avait un numéro de téléphone. Je l’ai appelé en proposant de passer à son bureau. Il a insisté pour venir plutôt dans le mien puisque le projet adropos n’était encore localisé nulle part. J’aurais bien voulu explorer son habitat pour voir si je pouvais le rattacher à une réalité reconnaissable qui serait plus qu’un personnage nomade de l’imaginaire d’Eramian portant un nom fictif et cryptique. J’ai néanmoins accepté une rencontre sur le campus, comme il répétait qu’il ne voulait surtout pas me déranger, ce qui flattait ma vanité professorale. Je lui ai délibérément donné des explications embrouillées pour être sûr qu’il se perde, m’appelle sur mon portable et que j’aille à sa rencontre. Rien ne me fait davantage plaisir que d’errer dans les cours de l’université pendant que mes collègues sont en train de débattre en Conseil d’administration si par exemple il ne faut pas déplacer le cours de Pensée critique en deuxième année pour donner aux étudiants un an pour penser avant de leur demander penser de façon critique. J’étais donc sous l’horloge à attendre son appel. Comme prévu il était de l’autre côté de la cour près du dattier. J’ai décidé d’appliquer les théories post-lacaniennes sur le langage et le désir à la méthodologie de terrain de Malinowski sur l’observateur/participant. Bref, j’ai décidé de m’approcher sans me faire voir et d’observer sa façon de marcher et de s’habiller avant qu’il ne puisse me voir.

Tout en devisant avec un café, j’ai prêté une attention particulière à la fricative voisée dans adropos. Je suis reparti avec de vagues indices et des notes sur un village Au-Delà et une église de Tous les Saints du 14e siècle. Des indices qui étaient autant source de confusion que d’éclaircissement. Je ne savais toujours pas s’il était Eramian qui faisait semblant d’être Entafianos ou si Eramian était une sorte de Nabokov qui nous inventait tous les deux d’une chambre d’hôtel à Glasgow voire en Australie. Entafianos était habillé en avocat et parlait du droit comme fiction et de fiction comme droit. Je me demandais s’il avait appris cette approche de cette autre école derrière l’University College London qui enseignait le droit à partir des fictions de Jorge Luis Borges. Ou étions-nous en présence de transfert et contre-transfert entre interlocuteurs ? Se projetait-il dans mon imagination ? Il disait qu’il avait étudié à Warwick. J’étais intrigué, mais je commençais aussi à me sentir mal par rapport au projet dans son ensemble et à l’obligation que je venais de m’imposer. Je n’allais pas poursuivre et peut-être bien qu’ils allaient eux aussi oublier. Mais des messages continuaient à affluer et je ne pouvais me dérober. Une voix en moi disait An en’ tipote en’ o lo’os tou adropou. La parole d’un homme, c’est tout ce qu’il a. Alors j’ai décidé de continuer ma recherche et de rédiger un texte, comme promis. J’ai fait des plans pour deux pistes d’investigation. Un, j’allais rencontrer des connaissances dont le nom se terminait par –ian et tenter de résoudre le mystère d’Eramian, et deux je me rendrais dans les villages Au-Delà, si possible le Vendredi Saint, et chercher des adropoi appelés Entafianos en lien avec des églises des Saints Apôtres.

J’ai dressé une courte liste de gens que je connaissais avec un suffixe en –ian, passant donc des Opouloi aux Ianian. J’ai éliminé les politiciens parce qu’ils risquaient de déclencher mon trouble du déficit de l’attention et je n’entendrais pas un mot de ce qu’ils me raconteraient. J’ai placé en tête Ruth Kesheshian. Elle est libraire à Sofouli Street et si elle ne disposait pas de l’information cherchée, elle savait où la trouver. Mais il me fallait dégager plusieurs heures parce que nos conversations partaient toujours dans tellement de directions différentes que j’oubliais fréquemment ce qui m’avait amené. Un jour, je suis allé chercher des renseignements sur les oiseaux migratoires et endémiques à Chypre. Nous avons parlé d’adropoi qui mangent des oiseaux et d’oiseaux qui mangent des vers à soie, et sans nous en rendre compte, nous suivions la route de la soie et je suis reparti avec un livre sur Samarkand. Quand j’avais un peu de temps, je me suis rendu dans sa librairie pour lui demander si elle connaissait Peter Eramian. « Bien sûr, dit-elle en préparant du thé. Tu parles du traducteur de Corpora Hermetica en arménien à partir de la traduction latine de Marcilio Ficino. » « Et il existe là sur l’île ? » « Ah non pas du tout, il vivait à Florence au 16e siècle et il a pris le nom de Pietro Eremita. »

À ce moment-là, notre conversation a été interrompue par des clients qui n’arrêtaient pas d’entrer et de sortir et j’écoutais les conversations de la mezzanine où Ruth m’avait envoyé avec ma tasse de thé. Ils parlaient surtout de pierres et de tablettes. Une femme appelée Elizabeth était embarquée dans une quête qui impliquait de retrouver des graffiti sur de vieilles pierres partout dans l’île et elle voulait savoir comment et par qui les pierres d’Amathus avaient été transportées pour construire le canal de Suez. Un jeune artiste appelé Constantinos cherchait une Tablette d’Émeraude pour y étudier les images qui feraient passer l’esprit de monde d’en bas à des mondes d’en haut. Il en avait entendu parler par un moine franciscain à Assise, où il avait passé quelque temps en contemplation et à pendre les images de ses visions. Entre-temps Ruth poursuivait son récit sur Pietro, comment il avait étudié l’alchimie avec Pic de la Mirandole et Giordano Bruno. Quand l’Église a condamné Bruno pour hérésie, Eremita a disparu. Certains érudits pensent qu’il est allé à Venise et que de là il a pris un bateau pour l’Égypte ou le Levant, ou qu’il s’est peut-être installé à Chypre. Là j’étais tout à fait scotché par cet Eremita-Eramian et je lui ai demandé ses sources. Elle ne savait plus où elle avait lu tout ça. Elle m’a parlé d’orfèvres et d’une recherche Google, et m’a renvoyé aux livres de Frances Yates, de l’Université de Cambridge, qui avait écrit Giordano Bruno and the Hermetic Tradition. J’ai trouvé une référence à une traduction de Corpora Hermetica en arménien (sans mention de traducteur). J’ai découvert un Pietro Eremita associé à la Première Croisade, mais n’en ai pas trouvé à la Renaissance florentine.

Je suis rentré chez moi et j’expliquais à ma femme qu’un alchimiste du 16e siècle m’envoyait des courriels et que notre amie Ruth était au centre d’un cercle de magiciens dont les membres fréquentaient sa librairie. Elle n’arrivait pas à suivre le fil de mon récit et a suggéré d’aller  voir le médecin pour demander si mes médicaments pouvaient avoir des effets hallucinogènes. Après, elle a téléphoné à une amie pour lui dire que ça l’inquiétait, que je manifestais peut-être les premiers signes de démence sénile et que je ne savais plus à quelle époque nous vivions. Son amie l’a rassurée : une expérience de compression spatio-temporelle était un symptôme courant chez les habitants de l’île. Ma femme venait des Amériques et était souvent perplexe devant nos mœurs insulaires. Il n’y avait pas lieu de se tracasser, lui a dit son amie. Les gens de l’île passaient leur temps à chercher une solution.

Le lendemain, Eramian m’a envoyé un courriel demandant un résumé de cent mots pour présenter ma recherche sur adropos. J’étais un homme de paroles, pas seulement un homme de parole, mais des mots, voilà que je n’en avais pas. J’ai été saisi par l’angoisse du silence. Ça allait mal finir, et ça pas à cause d’un palatographe mais d’une pierre d’ermite. J’allais dormir et me suis réveillé en pleine sueur froide, dans la panique du mystère d’adropos et d’Eremita. Je n’avais pas un seul malheureux mot, alors vous pensez, cent ! J’en ai finalement trouvé cinq et j’ai écrit à Eramian : les voies d’Adropos sont impénétrables. Je pensais que cette réponse mettrait un terme à ma participation. Celui qui envoyait ces messages, qui qu’il soit, en conclurait que je n’avais rien à dire sur rien. Mais non, pas du tout, j’ai reçu au contraire une réponse enthousiaste à la fois d’Eramian alias Eremita et/ou d’Entafianos alias Eramian (s’ils ne sont pas une seule et même personne) : ils parlaient de mon projet en termes superlatifs et proposaient d’organiser une rencontre avec un certain MM. Je me suis demandé s’il s’agissait d’une sorte de deus in machina qui pourrait me guider par les voies impénétrables d’adropos.

Je ne pouvais plus me dégager désormais. En’ o lo’os tou adropou o ,ti tze na ‘ne, la parole d’un homme, c’est une obligation. Je me le répétais. J’ai appelé un ami dans un des villages Au-delà pour lui dire ma détresse. Il m’a suggéré de commencer mon étude de terrain par une visite à Anti dans le village d’Ayia Barbara. C’était une vieille sibylle que se souvenait de tout qui avait habité dans les villages alentour ces cent dernières années. Comme toujours, elle lirait le marc dans ma tasse et me donnerait un plante de basilic et un pot d’écorces d’orange enrobées de chocolat – le parfum et le goût renforçaient la réaction affective déclenchée par l’action vibratoire des cordes vocales, et alors l’essence unique d’Adropos se révélerait dans toute sa splendeur. Elle a lu ma tasse en dodelinant de la tête et en musant la fricative nasale MM. Il y avait deux chemins mais je prendrais le troisième. Tous les chemins étaient justes et tous les chemins étaient faux. Ils menaient quelque part et nulle part. Partout c’était nulle part. Je lui ai dit que je ne comprenais pas ce qu’elle me tu ne racontais. Elle m’a dit δ έγώ ποιώ σύ ούκ οίδας άρτι, γνώση δέ μετά ταυτα. (Tu ne comprends pas ce que je fais mais plus tard tu verras.) Je me demandais si elle citait l’évangile de Saint Jean ou les Poimandres d’Hermès Trismégiste alias Hermès le trois fois grand. Elle a juste dodeliné la tête d’un air énigmatique sans rien expliquer.

Après, elle m’a dit qu’elle voyait un aspirant oiseau sous forme d’âne à auréole dorée. Elle voyait des métamorphoses et peut-être la préparation d’une initiation. Ce que j’attendais c’était une révélation sur Entafianos alors je lui ai donné son nom. Elle l’a immédiatement répété sous sa forme vernaculaire. « Antafkyanos Antafkyanos, le divin passeur de frontières, héritier des psychopompes, né un Vendredi Saint à pera chorio. » Le village au-delà ? Je n’avais pas tout de suite compris que le village au-delà était vraiment appelé Village Au-Delà, Pera Chorio, pas du tout la même chose que le village appelé juste Au-Delà, Pera. « Reviens le Vendredi Saint, m’a-t-elle dit en m’appelant mon chéri – Ghrouse mou en vocalisant le gh initial. Je t’y conduirais. »

À mon retour à Engomi, j’ai reçu un texto de MM qui voulait me rencontrer à la demande d’Eramian, qu’il appelait Eremita. Il a proposé de se rencontrer dans un café à Engomi ou à l’église des Douze Apôtres au village Au-Delà (qu’il appelait Pera Chorio) ou bien nous pourrions suivre la troisième voie pour débattre du mystère de Lo’os et Adropos. J’ai choisi la troisième voie comme l’avait prédit la sibylle. J’ai vu le mystère. J’ai vu ce que je sais sans savoir ce que je vois. Ma femme dit que j’ai développé une habitude malsaine de falsifier ou d’exagérer tout. Et je suis prêt à confesser et à professer que je suis perdu, peut-être irrémédiablement. Est-ce que j’attends juste qu’adropos  se manifeste pour me permettre d’écrire une page de plus ? Ou Eremita va-t-il m’apparaître et me montrer la sortie ?


Rhapsodie du Drogman

Pour Susan et Harish, υψίστοus διδασκάλους   

re partie

Je suis un drogman
un courtisan du mot
je me pince les yeux pour entendre
habile et improvisateur
de mots-mondes aux bords acérés,
révélateur traître et
loyal d’obsessions
tous n’entendent pas ma parole

dans la nuit je plonge
en compagnie de derviches et apprends
pourquoi les cyclamens poussent dans les fentes des pavés
et marmonnent des promesses, dans la poussière,
de ce qui est beau et invisible
je demande le sens de
pré munir pré venir pré luder
pinson des îles
posé sans querelle
ou hirondelle
dans sa ligne de fuite
zigzaguant avec détermination
conscient que la route se perd
en débris à la dérive
de choix fortuits
de décisions précipitées  

dans ma sagacité impulsive
je tournoie et prends le large
contrarié dans mon état de grâce
drogman le jour
derviche la nuit

2ème partie

Quand les cœurs musent dans le bourdon
de la lumière du matin si vive qu’elle fait silence,
la dame arriva à la Porte de la Ville
et attendit le tarjuman
qu’elle avait demandé dans une lettre envoyée d’Égypte,
quelqu’un qui comprenne son idiome
pour l’accompagner à la Sublime Porte.
Moi seul parmi les rayahs parlait la langue
de cette île dans la mer au nord.
Là j’ai suivi le conseil de mon compagnon
j’ai laissé kaftan et jubbeh,
et me présente en boyunbagi et gilet à la mode
des Français.   

Je m’incline et avant qu’elle ne s’enquière
de l’étendue de mon savoir
si je suis serviteur borné ou savant érudit
je ne monte pas dans la voiture
mais prestement sur le siège
à côté du cocher en expliquant au gamin porteur
que s’il reçoit un bakshish il doit dire “thank you”
comme elle s’y attend et ne montrer ni gratitude
ni mécontentement, elle ne doit pas savoir
comment nous mesurons sa générosité,
ne compter que le profit de la journée dans nos murs ;
nous ne savons pas
si elle désire la douceur des sultanes
ou autre douceur de l’île.
Quand le ciel veut parler
il lui faut peu de mots
pour ouvrir les portails ici, là et ailleurs.
Les arbres poussent en silence
comme les dattiers le long du fleuve
à l’intérieur des murs de la ville.

Sur le sentier d’Hermès
le vent débusque la langue
comme nous débusquons la poussière d’amour
dans l’odeur de mausolée du deuil
jasmin en train de pourrir.

Quand le soir tombera à la dérobée
je me retirerai dans la maison du Drogman
où la pierre brûlante changera mon corps en vapeurs
absorbant les contours du cyprès
en de longues ombres de nuit dans une transe violette
qui pénètre par la lucarne du hammam
sans rechercher joie ou mélancolie.
Le temps d’apaiser ma conscience vagabonde.
Sur le divan je traduirai pour mes compagnons
des vers du Tarjuman al-ashwaq d’Ibn Arabi
Mon cœur peut prendre toute forme…

Stephanos Stephanides, Nicosie 2012


Linceul

Sylphe de ma souvenance
Un trésor de jeunesse
Douloureux et divin
Étend un linceul de lin
De renoncules jaune soleil
La plus sublime des couleurs
Enveloppe la terre
Un pré pour ceux qui disparaissent
Un deuil de départ
Au goût piquant de curcuma
Flamme vacillante
Élixir du regard d’un voyant.


Pour naviguer dans Le vent sous mes lèvres :

  1. Présentation de l’oeuvre par Christine Pagnoulle ;
  2. Fragment 1, Le vent sous mes lèvres ;
  3. Fragment 2, Les vents viennent de quelque part ;
  4. Fragment 3, Litanie dans mon sommeil ;
  5. Fragment 4, Les voies d’Adropos sont impénétrables ;
  6. Glossaire.

Lire encore…

STEPHANIDES : Le vent sous mes lèvres
II. Les vents viennent de quelque part
(2011, traduit par Christine Pagnoulle)

Cumes, l’antre de la sibylle © Valérie Mangin

Le jour viendra où la longueur du temps rétrécira mon corps
Et peu restera ou rien du temps de mes membres rabougris

Voix de la Sibylle de Cumes dans les Métamorphoses d’Ovide

Je ne comprenais pas tout ce que me disaient les sibylles mais je perçois leurs paroles. J’étais un apprenti d’Hermès, qui m’a appris à écouter et interpréter leurs aphorismes et à entendre leurs messages derrière le sens des mots en tournant l’oreille vers la terre et les yeux vers les étoiles et les cieux, et à ressentir dans mon corps les mouvements des vents. Mais quand trop tôt j’ai quitté l’île dans la Mer du Milieu, les messages qu’elles me transmettaient se sont estompés, pourtant ils résonnent encore en moi sous formes d’énigmes de rébus dans des langues que je parlais jadis et que je traduis maintenant en mots nouveaux de même que j’apprends de nouveaux mystères des devins de l’île dans la mer nordique. Et au fil des inversions et conversions des années, leurs paroles résonneraient en moi de sorte que les voix des sibylles, Elengou et Marikkou, se feraient entendre dans les voix des visionnaires anglais, Alan Alexander Milne et Wystan Hugh Auden :

D’où le vent vient
Où va le vent

Il vient de quelque part
Et va si rapidement
Que je ne peux le suivre
Même en courant

J’ai appris avec le temps que oui les vents viennent de quelque part quand ils soufflent, et que le temps ne dira rien que c’est bien ce que je disais. Donc si vous vous demandez pourquoi Démosthène m’a soudain emmené sur un grand bateau… Qui peut savoir ce qu’il avait en tête et pourquoi ? C’est tout ce que je peux vous dire. Il ne m’avait pas expliqué pourquoi là au milieu de sa vie il voulait quitter son île alors que jusque-là de toute sa vie, il n’avait même pas exploré les îles alentours pour découvrir les rivages de l’autre côté. Brusquement il s’est tout retourné renversé inversé mis sens dessus dessous a hissé la grande voile et pris la mer en m’emportant avec lui.

Supposons que les lions tout d’un coup s’en allaient
Que rivières et soldats eux aussi s’encouraient ;
Le temps dira-t-il rien que c’est bien ce que je disais

Ainsi parlait le visionnaire Wynstan H. Auden.

Et c’est ainsi que pendant des années j’allais m’interroger sur ces derniers jours ces derniers mois de mes années d’enfance dans la Mer du Milieu pendant qu’inlassables se retournaient les vagues, et si elles ne savaient rien de l’embarquement avant que le commencement ne finisse ou avant que la fin ne commence, et comment j’allais aller venir partir avec le mystère de mon arrivée sur une île en passant le seuil du ventre de Katerina et puis sur une autre par le ventre d’un bateau et sur une autre encore tandis que la question « D’où venez-vous ? » devenait de plus en plus complexe et le temps ne dira rien. S’ils devaient parler en oracles, les visionnaires m’en diraient-ils davantage ? Comment et pourquoi j’ai quitté l’ombre du vieil olivier pour devenir voyageur par-dessus la houle endeuillée de la mer éternellement jeune et généreuse, et pourtant plus vieille que le vieil olivier dont l’ombre planerait sur moi à mon insu, telle une auréole.

Avant mon départ de l’île, la vie autour de moi était sans doute pleine d’agitation et de turbulence, mais elle regorgeait aussi de merveilles et de surprises, me révélant des perspectives magiques par des retournements soudains. Quand les événements sur l’île ébranlaient le sol sous mes pas, j’étais emporté par une divinité prompte et fatale qui me déposait dans l’éternité du moment dans l’espace de l’environnement insulaire. Car me venaient soudain une intuitive capacité d’éluder et la volatilité enracinée propre de l’enfant mercurial qui vit au cœur du conflit sans trop se poser de question.

Certaines visions de cet été-là allaient perdurer. Katerina et Démosthène s’étaient irrémédiablement séparés bien avant l’été 1957 et j’habitais au village de Trikomo chez les parents de Katerina, pappou Chrisostomos et yaya Milia. J’allais voir yaya Elengou, tous les jours ; c’était la mère de Démosthène qui habitait juste un peu plus loin. En plus des querelles familiales, l’île était plongée dans une guerre coloniale dont l’intensité et la violence ne cessaient d’augmenter. La bourgade où j’étais né était devenue un véritable incubateur de confrontations. D’aucuns l’appelaient « le village du Général », en parlant de celui qui menait la lutte armée contre l’occupant britannique, combattant pour l’ENOSIS, ou union avec la Grèce. L’EOKA, l’organisation qui servait cet objectif, avait été formée en 1955, l’année où j’étais entré à l’école. Nous passions le plus clair de nos journées scolaires à défiler en scandant enosis-eleftheria. Et parfois les combattants de l’EOKA hissaient le drapeau grec sur l’école et les Anglais la fermaient. L’année où j’entrais à l’école, un nouveau gouverneur avait déclaré l’état d’urgence : il instaurait la peine de mort pour la possession d’armes, l’exil ou la prison pour les meneurs politiques, des coups de fouet  pour des adolescents qui se rassemblaient illégalement et suscitaient des troubles, et le couvre-feu. Pour moi, le couvre-feu, c’était une occasion de réjouissance. J’avais une perception naïve de la violence dans laquelle je baignais. Cela m’était bien égal si les Britanniques fermaient définitivement toutes les écoles.  Quand un couvre-feu était proclamé, ça nous invitait à jouer à un nouveau jeu : courir en zigzag d’une maison à l’autre, en calculant minutieusement pour éviter les  passages des jeeps britanniques. Une fois, nous nous sommes trompés. La jeep nous a vus courir et nous nous sommes précipités dans une maison quand quelqu’un dans la jeep a crié « Restez chez vous » dans un grec maladroit. Pappou Chrisostomos s’est mis dans une belle colère quand il a compris les jeux auxquels je jouais pendant le couvre-feu. J’ai dit que j’avais presque huit ans, presque l’âge de m’engager dans la lutte de l’EOKA. « British Go Home ». Je me disais que ça lui ferait plaisir mais il a retiré sa ceinture et déclaré que si je sortais encore pendant le couvre-feu, il me battrait comme plâtre. J’étais sidéré et terrifié et je me suis mis à pleurer rien que d’y penser. Ma grand-mère m’a dit qu’il m’aimait et qu’il valait mieux que ce soit lui qui me batte plutôt que les soldats anglais. Après, je ne suis plus sorti pendant le couvre-feu. Un des copains m’a dit que c’était un petit turc qui nous avait trahi parce que les Turcs voulaient que les Anglais restent à Chypre et ne voulaient pas que nous soyons libres. Je ne l’ai pas cru. Chaque fois que je revenais de la mer avec Démosthène, nous passions par les vergers où Démosthène avait plein d’amis parmi les Chypriotes turcs et nous nous arrêtions souvent chez eux. Je me souviens d’une vieille sibylle qui m’appelait « yioka mou » et me pinçait la joue comme mes grands tantes, et moi je l’appelais theia Emine ? Si j’avais le visage brûlé de soleil, elle y disposait des épluchures de concombre qui absorberaient la chaleur et rendraient ma peau toute fraiche et lisse. Et elle nous donnait des fruits à manger avant que nous ne repartions. Quand c’était la saison des figues de Barbarie, elle les pelait avec une habileté qu’il était bien rare qu’une épine se plante dans ses mains guérisseuses et nourricières.

Il n’était pas facile d’entamer mon esprit frondeur et mon imagination toute neuve alors que je jouais à la marelle parmi dans les conflits du monde adulte. Katerina arrivait à l’improviste et m’emmenait parfois dans sa voiture. Elle était très fière d’être la sixième femme de l’île à obtenir son permis de conduire, mais cela inquiétait mon pappou Chrisostomos, aussi appelé Ottomos, qui, quand elle m’installait dans son auto, criait « tu vas me tuer mon petit-fils ! ». Moi, je m’installais bien vite, prêt au départ. Au fil du temps, son père s’est habitué à la voir conduire, mais un autre conflit est apparu avec sa belle-mère Elengou, qui ne voulait pas que je sois à la garde de Katerina. Un jour que Katerina venait m’emmener à la plage, elle me trouva chez la sibylle Elengou, qui refusait de me laisser partir sans l’autorisation de Démosthène. Grosse dispute. Je suis allé m’asseoir dans la voiture, à attendre d’un air dégagé tandis que Katerina giflait sa belle-sœur et bousculait sa belle-mère pour les empêcher de venir me rechercher. L’oncle Michalis gloussait dans sa barbe en regardant sa femme et sa belle-mère se défendre contre Katerina. « Donne-leur une bonne pâtée ! », criait-il en riant. J’ai très vite tout effacé en bondissant dans les vagues et n’allais plus penser à cette querelle pour m’emmener à la mer pendant bien longtemps. Cela m’est revenu plus tard quand j’étais sur l’autre île, dans la Mer du Nord et que je me demandais où était Katerina. Peut-être allait-elle venir me chercher à l’improviste, comme elle en avait l’habitude. Des années allaient passer avant que je ne reçoive une lettre. Les conflits traversent le temps comme des nappes phréatiques et prennent de nouvelles formes selon les densités et les transparences, s’engagent dans des virages, s’expriment différemment. C’est Wilson, un vieux sage guyanais, qui me l’a expliqué un jour et je m’en souviens encore.

Donc en 1957 ma vie est devenue encore plus imprévisible et mes déplacements plus erratiques et je glissais à travers les obstacles comme un ruisseau joyeux, prêt à prendre des virages imprévus. Quand j’étais en deuxième année, l’école était plus souvent fermée qu’ouverte à cause des couvre-feux. Quand je n’étais pas assigné à résidence par les soldats en patrouille, je gambadais dans les champs avec tout qui voulait m’emmener. Aux premiers signes du printemps, je rejoignais des amis et parents pour aller cueillir et ramener de pleins paniers de verdure ; j’insistais pour revenir sur le dos d’un âne chargé de bourraches, d’artichauts, d’asperges et d’autres plantes sauvages.

Or soudain un beau matin de mai, voilà Démosthène qui débarque au village et déclare que je resterais illettré si je restais ici où l’école était presque tout le temps fermée. Il voulait m’emmener à la capitale. Peut-être avait-il d’autres raisons, mais c’est ce qu’il m’a dit. Il devait pourtant savoir que j’en apprenais davantage en dehors de la classe, qu’il s’agisse de lire et d’écrire, de compter, de chanter ou de tout le reste. Le monde entier était mon instituteur. Généralement, en classe, quand l’école était ouverte, nous répétions des choses que je savais déjà ou nous défilions en agitant des drapeaux bleus et blancs jusqu’à ce que les soldats anglais la ferment à nouveau. Peut-être qu’il avait entendu parler des jeux que nous jouions pendant le couvre-feu et s’inquiétait de ma sécurité. Ses conceptions politiques étaient différentes. D’aucuns disaient que c’était un communiste. Quand je lui ai dit que des garçons plus âgés m’avaient dit que notre reine n’était pas à Londres mais à Athènes avec le roi de Grèce, il avait répondu que ces deux reines, Elizabeth et Frederica, étaient en fait allemandes. Il n’était pas monarchiste et ne pensait pas que l’union avec la Grèce nous donnerait la liberté. Mais bon ses raisons pour m’emmener avec lui n’avaient peut-être rien à voir avec ma scolarité ou la politique. Il y avait peut-être une autre raison qu’il n’a pas mentionnée. Je ne lui ai guère posé de questions. J’étais prêt à de nouvelles aventures dans un autre cadre pour une journée ou une semaine ou un mois. Les heures se succédaient. Est-ce que je partais pour toujours ? Je ne comprenais pas ‘pour toujours’. Chrisostomos et Milia me regardaient tristement alors que mon âme s’envolait avec chaque saute de vent et les déplacements de Démosthène. Ils se demandaient si moi, leur petit prince, le premier enfant de leur premier enfant, reviendrait jamais habiter chez eux. M’appelleraient-ils encore jamais par mon nom, la voix chargée de toute leur affection ?

Et donc, je suis parti, j’ai pris la route avec Démosthène pour une zone tampon de quelques semaines où j’allais terminer ma deuxième année. Au sud de la vieille ville, bien loin des murailles vénitiennes qui l’entourent, dans un grand terrain vague où se dressait la Terra Santa School. C’était l’ancienne école de la communauté latine récemment érigée sur un terrain à l’abandon et dans ses longs corridors je regardais, fasciné, les moines qui déambulaient dans leur robe de bure. Mais en fait les cours des premières années e donnaient en grec, comme dans les écoles publiques et je n’ai jamais parlé à ces mystérieux moines venus d’Italie. Pour rejoindre ma nouvelle demeure temporaire, je traversais des champs hantés par des nécropoles et habitations souterraines néolithiques. Je me frayais un chemin dans un mélange d’inquiétude et d’excitation joyeuse. J’entendais des fantômes qui me parlaient. Démosthène se moquait et disait que ça n’existait pas. J’avais envie de m’arrêter pour leur parler mais j’avais peur aussi alors je pressais le pas pour rentrer. La maison où nous nous étions installés appartenait à un lointain cousin de Démosthène. Je l’appelais theios Panos. Il avait une ribambelle d’enfants, et ça me plaisait d’être parmi eux et les copains du voisinage. Le fils aîné m’adorait à l’instar de mon theios Phoevos, et il m’emmenait lui aussi en amazone sur sa bicyclette. La maison se situait dans un nouveau quartier sur ce paysage lunaire que recouvre maintenant toute cette zone de Nicosie qui comprend le Hilton et la Banque centrale. Quand je la traverse aujourd’hui, je me demande si les fantômes que j’entendais sont étouffés, recouverts de ciment, s’ils errent dans des parkings souterrains mal aérés. Me parleraient-ils encore si je m’arrêtais pour écouter ? Parfois il me semble que je les entends me parler : Te souviens-tu de nous, Petit Sage ? C’est le pays des morts.

L’année scolaire s’est terminée en un rien de temps et s’étalait devant moi l’infini de l’été à passer sur le toit de la mer de jour et sur le toit des maisons du soir à l’aube. Le dernier jour d’école, l’institutrice – kyria Loulla – m’a félicité pour mes connaissances et mes résultats alors que j’avais tant raté l’école à cause des couvre-feux imposés par les colonisateurs qui ne voulaient pas nous accorder la liberté. Elle attribuait ma force de volonté à l’indomptable esprit de liberté qui régnait dans notre village, qu’elle appelait le village de Digenis – le nom-de-guerre du Général qui menait la lutte armée. J’étais à la fois très fier et un peu confus. Certes, je proclamais la liberté à tous vents : haire, o haire, Eleftheria, mais l’indomptable me laissait sans voix. Je me demandais quel genre de liberté était indomptable. Les mois qui suivirent, je n’ai pas arrêté de me déplacer, entre ville et village, entre mer et montagne, de maison en maison, de tante à oncle, de cousin à koumbaro, toute sorte de parentèle. C’était peut-être ça une liberté indomptable. Partout j’étais accepté comme enfant, frère, cousin, compagnon de jeu ; chacun me montrait de nouvelles façons de jouer, m’entraînait dans la ronde, m’emmenait voir les marionnettes karaghiozi sur la place, jouer au backgammon en criant et en frappant plus fort que les hommes dans les cafés, toujours si rapides dans mes déplacements qu’on aurait dit le rival de Mercure, je dansais chantais, haranguais, imitais tout ce que j’observais autour de moi. Les cousines étaient les meilleures imitatrices et je me suis vite mis à leur école, reproduisant les voix et les accents des voyous du Pirée, le parler rustique des villageois, le grec ridicule des notables anglais. Et quand nous dansions personne ne voulait danser le kalamatiano que nous apprenions à l’école – ou alors pour nous moquer et parodier la voix de l’instituteur quand il montrait les pas. C’était le Rock ‘n Roll la nouvelle danse venue tout droit d’Amérique. Pas de pas à suivre, juste du rythme et du mouvement, me disait ma cousine quand nous essayions de nous déhancher comme Elvis Presley. Et tout le monde applaudissait quand je montais sur une table et imitais ma grand-tante Mariakou la Koursarou en train de danser le karjilama. Une fête n’en était pas une si elle n’égayait pas le cœur de chacun par ses mouvements soyeux malgré son âge et son veuvage. Cette vieille sibylle, plus âgée que sa sœur Elengou, m’a montré que le monde était jeu et que par l’ondulation des mains et du corps tu l’attires à toi et le relâche. Chaque fois qu’Elengou m’emmenait la voir, elle sautillait de joie comme si elle allait danser, me pinçait la joue en m’appelant yioka mou et cherchait quelque chose de plus doux que le miel à me donner à manger.

Pendant les vacances, j’étais souvent chez Katerina dans son appartement de Nicosie qui donnait sur les remparts vénitiens entourant la vieille ville. Je ne connaissais pas les immeubles à appartements. Il n’y en avait guère. Celui-là n’était pas très haut mais j’aimais le vertige de la vue panoptique quand, le menton appuyé sur la balustrade, je regardais la rue en bas et plus bas encore les douves aménagées dans les murs de la ville. J’adorais explorer le parc qui les couvrait et les traverser dans les deux sens entre l’appartement de Katerina et le ‘Chez nous’, le bar-café dont elle était propriétaire au coin de Solomos Square. Parfois je m’attardais à jouer dans les douves si je trouvais des copains de jeu et quand j’en avais assez, j’allais au ‘Chez Nous’. Démosthène travaillait tout près, dans les bureaux de la Royal British Legion, mais ni lui ni Katerina ne se voyaient jamais. Les bureaux de la Légion avaient de hauts plafonds où tournaient les grandes pales de ventilateurs. Son chef, M. Armstrong, était britannique et parlait grec comme un Athénien – du moins c’est ce que me disait Démosthène, moi je ne connaissais que le parler de l’île et il fallait que je me concentre pour le comprendre. Démosthène m’a expliqué que M. Armstrong avait étudié le grec ancien dans une université célèbre appelée Oxford et qu’il connaissait mieux le grec que nous. M. Armstrong souriait et me parlait gentiment, sur un tout autre ton que les soldats anglais au village qui lançaient des ordres incompréhensibles pour faire respecter le couvre-feu. Il m’a appris quelques expressions anglaises et je retournais au ‘Chez Nous’ pour m’amuser à les lancer aux clients américains ou britanniques, sinon je m’ennuyais quand Katerina était absorbée par une partie d’échecs. Elle était la seule femme membre du club d’échecs de Nicosie et pouvait tenir tête à n’importe qui ; des membres du club venaient s’entraîner au ‘Chez Nous’ à déplacer les figurines de terre cuite dans la lumière changeante de l’après-midi. Elle semblait toujours anticiper le mouvement suivant, rayonnant de la confiance qui l’habitait dans la vie, comme si elle ne pouvait pas se tromper. Elle avait déjà quitté deux maris et aux yeux de certains, c’était regrettable, mais pour d’autres, c’était au contraire une manœuvre audacieuse. Elle était impressionnante, et pleine de grâce, même si sa langue pouvait être acérée. Aucun homme ne la croisait sans se retourner pour mieux la voir – même la statue du poète Solomos tournait la tête pour la regarder passer, c’est ce qui était écrit dans le journal anglais qui avait aussi publié une photo d’elle, ce qui avait mis son père en colère. Il disait qu’une mère ne devrait pas avoir de photo dans les journaux où l’on voit qu’elle est belle. « Je m’en fiche, » disait-elle. « Et moi aussi, » ajoutais-je en écho.

Je ne me souviens pas de la dernière fois où je l’ai vue cet été 1957. C’était peut-être le jour où je me suis disputé avec le gamin sur la balançoire dans la plaine de jeux des douves en face du ‘Chez Nous’. Je lui ai dit que la reine Frederica de Grèce était allemande tout comme la reine Elizabeth d’Angleterre, et lui a dit que mon père ça devait être un sale communiste si c’est ce qu’il te raconte, alors moi j’ai traité son père de pesevengis sans vraiment savoir ce que ça voulait dire. Il s’est emporté et a calé son côté de la balançoire en bas et refusait de me laisser descendre si je ne présentais pas des excuses et criais Zeto Enosis. Je refusais dans l’obstination de l’orgueil et criais OXI comme si j’étais un résistant grec qui disait NON aux troupes de Mussolini prêtes à envahir la Grèce et lui me secouait comme un prunier sur mon siège là en l’air en menaçant de me laisser tomber d’un coup. Katerina est venue à ma rescousse quand elle a entendu un long hurlement mais elle nous a demandé de nous serrer la main et m’a laissé avec mon ressentiment. J’aurais voulu me jeter sur lui, mais il était plus grand et un peu plus âgé, et Katerina me tenait fermement. Je trouvais que Katerina aurait dû le gifler comme elle avait giflé ma tante qui voulait l’empêcher de m’emmener à la plage quelques semaines plus tôt. Je boudais en rentrant à son appartement. Je me suis assis sur le bacon et elle a posé devant moi une assiette de macaroni cuit au boillon de poulet avec une cuisse de poulet à côté. J’étais toujours en rogne, alors je ne voulais pas regarder moins encore toucher cette cuisse avant qu’elle n’enlève la peau avec ses petites bosses là où les plumes avaient été enlevées et qu’elle ne détache la viande de l’os et ne presse du jus de citron dessus comme sa mère le faisait pour moi. Elle n’avait pas de citron. Il n’y en avait guère en été, ce n’était pas la saison. Alors elle hélait sa voisine sur le balcon d’à-côté, sur une modulation ironique très caractéristique : « Le petit prince veut du citron. »  « Que ne ferait-on pour le petit prince ! », répondit-elle en allant en chercher un dans son frigo pour le lancer comme un balle de balcon à balcon. Katerina a pressé le citron sur mon poulet après l’avoir pelé et découpé en quartiers. Elle m’a promis de m’emmener au cinéma ce soir-là. Elle espérait que ça me remettrait de bonne humeur.

Elle savait que j’adorais le cinéma autant que la mer. Elle m’emmenait dans des cinémas de plein air voir les derniers films, surtout ceux qui me faisaient rêver de lieux exotiques. Cet été-là, je me souviens d’avoir vu Le tour du monde en quatre-vingts jours et Le Roi et moi.  De temps en temps, Katerina me résumait l’histoire en grec parce que les sous-titres défilaient trop vite. Je n’arrêtais pas de poser des questions parce que je comprenais de l’action et des dialogues qu’elle avait omis des détails et je voulais connaître toutes les informations pertinentes. Où était-ce, le Siam et pourquoi le roi devait-il faire venir une gouvernante d’Amérique accompagnée de son jeune fils, et combien de temps fallait-il pour faire le tour du monde en 1957 ? Ce soir-là nous sommes allés voir L’Homme qui en savait trop. Ce film parlait d’un petit garçon qui se fait kidnapper au Maroc et à la fin quand il est retenu en otage à Londres, sa mère, jouée par Doris Day, lui chante une chanson pour lui faire savoir où elle se trouve. Je voulais connaître les paroles de la chanson, que j’avais déjà entendue à la radio, et je me demandais pourquoi elle y saluait César. Katerina m’a expliqué qu’elle ne chantait pas Kaesara, Kaesara mais « Que sera, sera », de l’espagnol pour dire que ce qui doit advenir adviendra. J’ai demandé ce que ça voulait dire Advenir. « Ti tha ginei », et elle a ajouté « Ti tha ginei mazi sou paidi mou ? » en marquant des mains le rythme de la phrase, dans une exaspération enjouée face au feu roulant de mes questions. Et je restais là tout interloqué jusqu’à ce que je comprenne qu’en fait elle me donnait la traduction tout en me demandant ce qu’il allait advenir de moi.

Mais je ne me souviens pas de ce qui m’a traversé l’esprit ce soir-là au cinéma ni si je me suis demandé ce qu’il allait advenir de moi. J’étais tout au plaisir du rythme de la chanson et des mots étrangers que j’essayais de répéter comme un mantra sans comprendre ce qu’ils voulaient dire. Je ne pense pas que ce soir-là Katerina savait ce qu’il allait advenir de moi et j’étais loin de m’imaginer qu’après cet été-là six longs étés allaient s’écouler avant que je ne la revoie, sur une autre île dans la lointaine Mer de Chine. Le plus long voyage de ma jeunesse ! Mais c’est quoi long et comment mesurer la distance comprimée dans le temps de l’imaginaire sinon par l’infection du souvenir ? Peut-être que le voyage était aussi long que mon désir d’échapper à l’île du nord dans le ventre de la baleine et de bondir tel un poisson volant vers la Mer de Chine et l’île de Formose dont le nom était l’écho du mot pour les prunes jaunes dans la langue de mes parents, qui dans la langue des Portugais, qui lui avaient donné son nom, signifie belle et qui luisait comme cinabre dans l’alchimie de mon âme.  Dans ses lettres de Californie Katerina me parlait de l’île de Formose – le nom qu’elle portait encore en grec à l’époque et ce n’est que plus tard, quand elle m’a fait venir, que j’ai appris qu’on l’appelait Taiwan. Mais la vision de Formose est restée en moi comme la promesse d’un avenir encore en devenir. Katerina, qui avait disparu comme la reine Maya – ou c’était moi qui avais disparu, tout dépend de qui raconte l’histoire – était réapparue sur une île à la beauté magique – une troisième voie. Le son du mot ‘Formose’ allait continuer à résonner dans mon esprit et pendant des années je resterais captif d’une chanson où Formose est chantée par un Brésilien qui en grattant sa guitare m’a appris à répéter les mots sur le bon air et m’a expliqué ce qu’ils veulent dire :

Formosa não faz assim,
carinho não é ruim,
a gente nasce, a gente cresce,
a gente quer amar,
mulher que nega,
nega o que não é para negar,
a gente entrega a gente quer morrer,
ninguém tem nada de bom
sem sofrer –
Formosa mulher.

L’Île de Beauté m’a été révélée l’été 1963 et je n’ai pas fini de vous raconter l’été 1957 ni ne vous ai dit ce qui s’était passé pendant les six longs hivers entre les deux. Mais mon histoire est prise dans un jeu de cache-cache et se laisse entraîner dans les bourrasques de l’imagination. Une vraie marelle ! Longtemps en fait, ma quête ressemblait à la question sur laquelle s’ouvre le jeu de marelle qu’invente le romancier argentin Julio Cortazar dans son roman Rayuela : « Encontraria a la Maga ? » « Vais-je retrouver la Sibylle ? ». Après avoir perdu la Sibylle sur une île, des années plus tard, je la retrouve sur une autre et nous nous parlons une autre langue. Mais au fil du temps la question clef allait devenir : Qui peut bien être la Sibylle ? Et du coup quel genre de créature étais-je donc moi ? J’étais jadis une cigale, un ziziros qui se nourrissait d’air et de rosée, comme me le disaient les sibylles quand je vrombissais autour d’elle perturbant le silence de midi et dérangeant le sommeil des habitants de l’île dans la Mer du Milieu. Étais-je toujours un ziziros ou bien étais-je devenu un insecte des profondeurs dont la grotte était une maison mitoyenne dans une banlieue à attiser le feu de charbon pour se réchauffer l’hiver ? Peut-être que si j’avais choisi de rester sur l’Île de Beauté je serais devenu un merle chanteur de Formose, perché sur un cyprès hinoki parlant chinois. Katerina avait suggéré que je reste près d’elle sur l’île de beauté et que j’apprenne le chinois. Cela me tentait, « mais là maintenant j’apprends le français » lui avais-dit. Je ne savais pas quelle créature j’étais ni où j’allais. À ce moment-là j’ai choisi de retourner sur l’île dans  la Mer du Nord, mais je reviendrai, lui ai-je dit, si elle m’envoyait les billets d’avion. Katerina m’a raccompagné vers l’ouest jusque Bangkok. Et je me suis dit : me voici au Siam avec Katerina la Sibylle, à lui dire au revoir le cœur déchiré. Que sera sera, me suis-je dit, en regardant mon assiette sans le moindre appétit. « Fae re zizire », m’a-t-elle dit en me passant des sushis, la façon, m’expliquait-elle, dont les Japonais mangent le poisson. Si j’étais encore un ziziros, est-ce que je mangerais du poisson cru ? Je n’étais ni ici ni là – neti neti deviendrait ma devise – ici, là et toujours ailleurs, appartenant à un autre lieu où

‘Twas brillig, and the slithy toves
Did gyre and gimble in the wabe

et mon imagination s’élançaient dans des récits d’autres îles où

All mimsy were the borogroves
And the mome raths outgrabe [1]

Je n’avais plus besoin de Katerina pour me traduire la langue anglaise et je pouvais même la parler d’une façon qu’elle ne comprenait pas.

Katerina la Sibylle pourrait bien être la Reine Maya qui fait surgir des Îles de Beauté et m’y accueille sur un tapis rouge comme le petit prince perdu qui est enfin retrouvé. Mais les îles qui apparaissent soudain peuvent tout aussitôt disparaître. Cette idée m’inquiétait. Des sorties et des entrées tout exprès pour des mystérieux désirs – il y a toujours la libération de la sortie et la promesse d’une nouvelle entrée. Je sautais entre les trois îles dans l’étonnement de mes métamorphoses adolescentes. Les nouvelles forces en moi éveillaient des énergies qui avaient sommeillé en de longs hivers de sédimentation silencieuse sur l’ile du nord et tout mon être aspirait de mon corps qui baratait des résidus se métamorphosait de poils et de fluides et d’autres signes d’être et de devenir à traduire et comprendre. Quelles curieuses autres créatures étaient tapies en moi et déchaînaient maintenant un chaos auquel il me fallait donner un sens. Mais avant de me laisser distraire par les dilemmes de l’adolescence et de la puberté, permettez que je revienne à l’enfant du mois d’août 1957 et à la passion qui s’imposait à moi pour le chant et les rêves sur les toits en terrasse et pour le jeu de marelle. Et c’était bien avant que je ne découvre un des maîtres de mon imaginaire en la personne de Julio Cortazar, qui m’a fait sautiller bondir sauter dans son récit marelle.

Peu après cette soirée au cinéma avec Katerina où j’ai entendu Doris Day chanter Que sera, Démosthène a annoncé que j’allais aller à Kato Drys, le village de montagne juste en dessous de Lefkara réputé pour sa dentelle. Il s’est mis à parler de la richesse du village, à raconter que jadis c’étaient des caravanes de mules et de chameaux qui portaient des bâts de dentelle aux navires en partance pour Venise. Kato Drys était le village de mon theios Michalis, qui avait épousé Maroulla, la sœur de Démosthène. Ils s’étaient rencontrés et mariés à Liverpool, puis étaient revenus vivre chez Elengou à Trikomo quand leurs deux filles Elli et Despina étaient encore toutes petites. Nous les avons attendus au village d’Engomi, juste à l’ouest de la capitale, dans la maison de Phidias, le frère de Démosthène, où il vivait avec sa femme et ses trois filles. Ils allaient m’emmener à Kato Drys, mais nous allions d’abord nous arrêter chez lui pour la nuit, et cette nuit-là je l’ai passée à chanter, danser et jouer la comédie avec mes cinq cousines. Evroulla s’occupait de la mise en scène parce qu’elle était la plus âgée, et Lenia était chorégraphe parce que c’était elle qui dansait le mieux. J’ai dit que je devais être le chef parce que j’étais un garçon, mais elles s’en fichaient. Le lendemain matin nous sommes partis à l’aube pour Kato Drys. Démosthène nous rejoindrait quelques jours plus tard avec Elengou. Aussi le lendemain dans un vieux camion nous avons commencé à monter par de sinueuses pistes de montagne qui s’ouvraient sur des panoramas splendides pour une auguste méditation en l’honneur de la fête de la Dormition de la Saint Vierge, Mère de Dieu. Comme beaucoup d’autres sur l’île, nous montions vers le ciel à cette occasion. Beaucoup étaient à dos d’âne pour accompagner la sainte mère au moins une partie du chemin vers son repos dans le ciel. Une fois à destination, je dormirais plus près du ciel avec ma tante et mes cousines sur le toit en terrasse, à côté des fruits étalés à sécher au soleil. C’était la première fois que je dormais sur un toit. Gloire à la nuit ! J’avais toujours eu peur de monter sur le toit avec mon pappou dans mon village à moi parce que le seul accès c’était une échelle branlante. Par de solides marches de pierre et un mur où s’appuyer, j’étais plus rassuré. Je suis monté prudemment les premières fois et puis de plus en plus vite, tout excité par ma capacité à atteindre de nouveaux sommets. Mes cousins montaient d’un air dégagé pour bien montrer qu’elles n’avaient pas peur du vide même si elles étaient des filles.

Dans la fraîcheur de la brise et l’obscurité des montagnes, nous attendions tout excités les averses de Perséides et les histoires de la façon dont il avait sauvé Andromède. Toutes ses histoires se mélangeaient dans ma tête et je ne me rappelais pas pourquoi ces pluies d’étoiles étaient les larmes d’un saint italien comme l’avait dit quelqu’un à l’école Terra Santa. Comme l’attente durait trop longtemps nous avons demandé à theia Maroulla de nous chanter quelque chose. Tout le monde disait qu’elle était une véritable Sophia Vembo et les voisins le lendemain demanderaient si nous avions entendu chanter le rossignol la nuit précédente. Je voulais qu’elle chante Que sera sera et j’ai commencé à me faire remarquer en faisant semblant que je savais chanter en anglais et en couinant les mots « Gwotever gwilbee gwilbee ». Pour moi Que sera sera était devenu un mantra obsédant, mais ça tapait sur les nerfs à tout bout de champ depuis le soir où je l’avais entendu au cinéma avec Katerina. Ma cousine Elli répliquait en criant « SHATAP » : elle voulait montrer qu’elle en savait plus en anglais comme elle était née à Liverpool et qu’on l’appelait « i englezou », même si ce qu’elle avait pu connaître d’anglais en arrivant dans l’île, elle l’avait vite oublié. Elli a proposé que nous chantions « To dikopo mahairi » – le couteau à double tranchant – affichant l’expression d’une amoureuse éperdue dès les premiers mots. C’était une des chansons les plus populaires du film Stella et nous y étions tous accros, à la chanson et à Mélina Mercouri, mais bon, je ne voulais pas non plus la laisser faire. Alors j’ai aussi crié « SHATAP » et nous nous sommes mis à nous lancer le mot à la tête « SHATAP, SHATAP » jusqu’à ce que theia Maroulla ne nous interrompe pour nous expliquer que les étoiles mouraient comme les gens et se lancer dans la chanson de son choix à elle, une de son idole Sophia Vembo. Démosthène et Kassiani l’avaient emmenée l’écouter chanter en concert à Famagusta quand elle était encore gamine. Pendant qu’elle chantait mia fora monaha zoume, oloi erhomaste kai grigora pernoume – nous ne vivons qu’une fois, vite arrivés, vite partis – je me suis endormi et n’ai rien vu de la pluie d’étoiles cette nuit-là. Le matin je n’étais pas content et Maroulla m’a dit de dormir l’après-midi au lieu de m’affairer comme un ziziros et qu’alors je pourrai rester éveillé la nuit suivante. J’étais bien décidé à essayer de faire la sieste.

Le matin, des groupes d’enfants se retrouvaient pour jouer dans la rue ou entre les maisons ou dans les champs avoisinants. Certains gamins voulaient toujours avoir le rôle de héros de l’EOKA luttant contre les Anglais. Ils avaient trouvé des coques d’obus dans une maison abandonnée et ils voulaient que nous fassions semblant d’être des rebelles de l’EOKA dans un repaire. Personne ne savait si c’était des soldats britanniques ou des combattants de l’EOKA qui avaient laissé les obus et les gamins se disputaient comme s’ils avaient tous accès à une source d’information secrète, inconnue des autres. De toute façon, ma tante m’a dit de ne pas aller jouer par là, et d’ailleurs j’étais bien plus attiré par la marelle et n’avais guère envie de jouer à ces jeux guerriers. Ils voulaient tous être des héros grecs et personne ne voulait être un soldat anglais puisqu’il était acquis que les Anglais allaient perdre. Le camp dans lequel on se retrouvait dépendait du degré d’autorité et de la force d’intimidation déployés. Je me souvenais de ma dispute avec le garçon sur la balançoire et je préférais m’abstenir. Alors quand les filles criaient « qui joue à vasilea », je les rejoignais en courant. Les gamins se moquaient : je venais du village de Digénis et j’étais le seul à jouer à la marelle avec les filles. Mais la meneuse parmi les filles, Pantelitsa, était un vrai garçon manqué et aussi dure à cuire que n’importe quel garçon. Elle s’est avancée comme si elle jouait dans un film de cowboys, elle a marché sur les orteils du plus grand des garçons et les mains sur les hanches lui a lancé « alors c’est qui la fille ? » La marelle, c’était pour moi le plus chouette des jeux. Sauter glisser sauter tourner sur soi-même et puis la même chose dans l’autre sens pour revenir au point de départ. Et puis il y avait toute la passion rituelle avec laquelle nous préparions le bout de terrain, définissions les distances, l’espaces, les limites des carrés, choisissions la bonne pierre à lancer. Parfois on pouvait partager une pierre avec un autre joueur vous étiez très liés. Nous jouions pieds nus. C’était le plus grand bonheur. J’adorais sentir la plante de mes pieds faire un avec la terre et se durcir à l’instar de la terre au mois d’août. J’avais perdu l’habitude de courir pieds nus les quelques mois que j’avais passés en ville. Katerina ne me permettait pas de marcher pieds nus comme je le faisais au village chez mes grands-parents.

Alors je me délectais des joies des épines, orties, pierres et poussière le jour et la nuit je me blottissais dans l’obscurité entre les prunes et les abricots mis à sécher. Je sentais le sol sous mes pieds le matin et le soir je montais vers le ciel prêt à voir des pluies d’étoiles qui tombaient, filaient, s’éteignaient. Expiraient. Tous les jours de la terre au ciel ! Les étoiles se préoccupaient-elles de ce que j’allais devenir ? Je me le demandais. Là j’étais sous le ciel du mois d’août sur un toit dans le village de Kato Drys sur les pentes des montagnes.  Là-bas sur les hauteurs le jour glissait dans la nuit et la nuit dans le jour, éternellement. Gloire soit rendue à la nuit ! Je ne savais pas où j’irai à l’école quelques semaines plus tard et je ne m’en préoccupais guère. Je ne savais pas, et ne pouvais m’imaginer que dans deux mois j’habiterai un autre pays, mais je savais ce qui se passerait le surlendemain. Démosthène allait arriver avec sa mère Elengou à temps pour la fête de la Dormition. J’attendais Elengou dans un état d’excitation impatiente. Elle avait toujours tant à raconter et il y avait toujours tant de détails dont se souvenir et à ajouter, alors je lui demandais souvent de raconter les mêmes histoires. Elle était toujours ravie quand je disais : « Raconte-moi quand Stephanos est arrivé d’Alexandrie et qu’il est tombé amoureux de toi et raconte-moi le jour où il est mort ». Et elle me racontait l’histoire en ajoutant des dates et des noms. Que Stephanos était né en 1878, l’année où l’île était devenue un protectorat britannique au sein de l’Empire ottoman, qu’il était parti en Égypte encore enfant, avec son frère Vavas avant qu’elle-même ne naisse en 1893. Qu’il était revenu en 1912 parce que son frère Vavas souffrait d’amnésie après un accident. Je ne sais pas ce qui est arrivé à Vavas, mais Stephanos, lui, est tombé amoureux d’Elengou quand il l’a entendue chanter pour les fêtes de Pâques. Sur les vingt-cinq années qui allaient suivre, elle lui a donné dix enfants. Deux sont morts en bas âge et elle était enceinte du dixième quand il est mort inopinément. Le matin du jour où il est mort il lui avait reproché de soulever un sac de blé sur le dos de l’âne qui le portait au moulin pour faire du bourkouri alors qu’elle attendait un enfant. Avant la fin du jour, son cœur avait cessé de battre, il était parti. Elle me racontait ça en me servant du bourkouri le jour de la fête des morts, avant de m’emmener à la crypte familiale conçue dans le style des Grecs d’Alexandrie comme il l’avait souhaité, ou quand elle préparait du kolypha pour les services commémoratifs, des gâteaux que je mangeais avec appétit. Elle regrettait que ses enfants se soient dispersés à la surface du globe et me montrait des lettres et des photos envoyées de Liverpool, Manchester, et du Tanganyika. C’était comme si j’avais été choisi comme gardien de sa mémoire, son premier petit-fils, porteur du nom de son disparu, celui qui transmettrait ses histoires. J’avais décidé de ne pas parler de la dispute avec Katerina. Je ne l’avais plus vue depuis mon départ de Trikomo au printemps alors qu’avant, au village, je la voyais tous les jours. Je trottinais à ses côtés, comme l’ombre de ses habits de deuil, suivant le rythme de sa démarche vive. Elle est arrivée le 14 août et m’attendais dans la maison quand je suis rentré d’une partie de marelle. Je savais qu’elle respectait un jeûne de pain et d’olives jusqu’au lendemain et je voulais le partager. Ce soir-là je suis resté dans la cour intérieure et j’ai dormi à côté d’elle au lieu de monter sur le toit. Je serais le seul à me réveiller avec elle et la lumière du jour et à l’accompagner par les champs du mois d’août desséchés dans l’or de l’aube jusqu’à la petite église perchée au-dessus du village pour célébrer la Dormition de la Vierge. Quand le prêtre parlait trop longtemps, je m’agitais et me balançais d’un pied sur l’autre ; j’attendais impatiemment le seul passage dramatique et mélodieux dans la liturgie qui m’émouvait et m’intoxiquait de sons et d’odeurs alors que je répétais comme une formule magique l’incantation kyrie eleison, eleison imas, Seigneur aie pitié, aie pitié de nous, des mots que j’entendais proférer par Démosthène et d’autres sur un ton tout différent pour exprimer leur exaspération ou leur incrédulité. Lorsque la Mère de Dieu était physiquement ressuscitée au ciel, ne laissant planer dans l’église que son parfum intense, I vacillais et tombais pratiquement en trance dans la chaleur estivale comme si celle qui avait porté Dieu allait m’emporter avec elle. Après le service, les rayons du soleil étaient devenus intenses, mais le retour en descente était plus facile. Je gambadais devant Elengou, m’arrêtant de temps en temps pour l’attendre, ou je remontais lui prendre la main, me souvenant des mystères qu’elle partageait avec moi.

À la fin de cette journée de jeune, Démosthène a annoncé avec enthousiasme que le lendemain, lui et moi partirions en excursion. Nous verrions le reste de la famille en temps et en heure, mais le reste du mois d’août nous allions le passer à sillonner l’île. Je ne comprends le dernier détour qu’a posteriori, mais peut-être que même lui ne savait pas encore avec certitude s’il m’emmènerait à la fin de notre ‘excursion’. Nous nous arrêtions dans des bourgades et des villages, sans trop savoir à l’avance où nous allions dormir. Il connaissait du monde partout et parfois nous emmenions des amis et des parents. Nous suivions les lacets de routes de montagne, savourant la lourde impulsion qu’il fallait donner au volant de sa vieille Hillman, dans un sens, dans l’autre – haletant dans les montées, filant dans les descentes dans une succession infinie de virages serrés, saisissant toutes les occasions d’escapade arrêtons-nous dans tel village, voyons si un tel n’est pas au kafeneio, et puis soudain nous échappions vers la côte et sautions dans la mer. Nous allions partout et il en a gardé la trace en noir et blanc, dans ces photos à côté de moines en robe qui vivaient une vie d’ermites  au sommet de montagnes ou de statues qui avaient perdu la tête et leurs parties génitales. S’il prenait congé c’était en silence ou hors de ma présence. Peut-être prenait-il aussi congé de moi ou peut-être savait-il qu’il allait m’emmener. Qui sait ? Le savait-il ? Peut-être se disait-il qu’il me sauvait de mon destin sur l’île ou voulait-il que je fasse partie de son destin quel qu’il soit ? À l’époque, je n’en avais pas la moindre idée.

Moi j’avais une autre raison de me sentir triste. Le glorieux mois d’août tirait à sa fin. Août chantait ses adieux en s’éteignant dans une brume cramoisie. Les vents changeants éparpillaient des bribes de nuages et les bergers scrutaient le ciel jour après jour pour prévoir quelles pluies l’année à venir apporterait mois après mois.  Et je voulais chanter pour que le mois d’août ne parte pas : viens mois d’août ne t’en va pas, ne t’en va jamais, Août, ne pars pas s’il te plaît. Mais il allait partir. Pour nos adieux nous sommes allés nager à Salamis, juste dix kilomètres au sud de notre village de Trikomo par la route côtière. Nous avons parcouru la cité antique qui jusqu’il a peu avait été recouverte de dunes et de forêt d’acacias sauvages. Démosthène m’a raconté que jadis c’était la plus grande ville de l’île, celle aussi qui avait la plus longue histoire, et puis elle était tombée en ruines et avait été recouverte jusqu’à ce que kyrios Vassos ne devienne obsédé par la nécessité de la mettre au jour couche après couche et ne loue les services de villageois des alentours pour remplir de sable une noria de brouettes et ainsi découvrir peu à peu les couches de la cité antique. Pour moi kyrios Vassos c’était theios Vassos parce que c’était un ami d’enfance de Katerina au village et à l’école. Il était là avec son équipe, surtout des filles et des femmes de tous âges, qui creusaient et partageaient sa fascination pour la découverte de mondes sous les mondes. En déambulant, nous sommes tombés sur le koumbaro de Démosthène, Sotiris. C’était un maître maçon et il aidait l’équipe dans leurs fouilles, reconstruisait des fragments de ses mains et de son imagination. Cela faisait des années qu’ils étaient koumbaroi ? Sotiris était son koumbaro quand Démosthène avait épousé Kassiani et puis Démosthène avait baptisé le premier fils de Sotiris. Et puis quand Démosthène avait épousé Katerina, il leur avait construit une maison où nous avions habité tous les trois avant de devenir trois îles. Nous l’avions quittées si vite que je n’en avais presque aucun souvenirs, juste quelques photos en noir et blanc. C’est comme si elle était venue et repartie sur une bourrasque.

Ainsi liés par des attaches personnelles et rituelles, les deux koumbaroi ont longuement parlé de mondes oubliés et remémorés et de gens qui s’en allaient et revenaient d’autres terres d’autres mondes. Sotiris parlait de la damnatio memoriae, une expression qu’il avait apprise de theios Vassos, et de ce que les flots de la fortune pouvaient engloutir et recracher. Par les trous de la mémoire je traduis ici ce dont ils parlaient, dans le dialecte de l’île scandé des rythmes et gestes des gens de Trikomo, ponctué ça et là de l’exclamation « re koumbaro ».

Maisons confisquées
balayées par le vent
et les peines d’amour perdues
Amoureux éperdus saisis par
dieux ou démons lunatiques
Les vents qui t’amènent
ou qui t’emportent
au-delà des mers
et que se passerait-il si
–  une étincelle pourrait
embraser cette île –
Si dans les herbes desséchées
et la chaleur implacable
ou  dans les discours prophétiques
des  Généraux et des prêtres
Tous ont exprimé leur attente
et le temps est venu si
des chasseurs attrapent des poèmes
avec des bâtons
comme des grives
à manger
et sur l’île encore à venir
quels poèmes et quelles fortunes
et quand s’éteint le désir –

Je me suis glissé dans le trou
Creusé par leur souffle
Et la mer m’a salué de sa voix bleue
Qui m’a rempli les oreilles
Et j’ai saisi l’instant
Et ai crié
En éclaboussant l’éclat du bleu
ХАІΡΕ ΘΑΛΑΣΣΑ, ХАІΡΕ ΘΑΛΑΣΣΑ !
De doux zéphyrs ont tamisé la lumière
Obscurci au loin un groupe de filles
De ma rue au village
Dont les voix cadencées
M’invitaient à manger
Des patates chaudes retirées
Du sable brûlant
Viens manger, viens manger
Ela fae, Stefoulli, ela fae
Ελα φάε, Στεφουλλή, έλα φάε
chair jaune
sous la peau brûlée
où court l’huile d’olive sombre
plus sombre que notre regard
dans la brume de l’été
alors qu’août prend congé
où nous prenons congé d’août
l’instant sera-t-il jamais pareil
et août sera-t-il encore auguste
peut-être un jour peut-être jamais


Dead zone

Sombre dévotion à la perte
Un cimetière bondé
Souvenirs enterrés
De perfidie et trahison
En quête de beauté
Je voudrais être Perséphone
Touchant tout ce qui bouge
Le transformant d’un
Regard aiguisé ou
Du son d’une conque
Je charmerais un fantôme
Dans la rumeur lointaine de la mer
Un écho mortel que sera sera
Un homme qui en savait trop
Trahit son secret en silence


Trouver la paix

Aussi vite que quand l’été t’emporte
Tu déboules
Dans un débordement d’écume

Hésitant au bord du paradis
Tu restes dans un ciel qui file
En cumulus grondants

Le touches
Des tentacules de tes doigts
À l’odeur de varech

Tu entendras une voix
Qui rugit bienveillante dans les vagues
Secrétant un lignage poisseux
D’une pierre où coulent peu de fleuves

Puis aperçois les tiens
Bien loin déjà

Des prunes de Damas sur des toits en terrasse
Leurs peaux roussies protégeant leur chair d’or en fusion

Goûte leur sang
Épais comme mélasse de raisins

C’est la première fois
Et la dernière fois

Un instant, et puis un autre
Tu es bousculé
Avec douce férocité
Par une terre qui tourne
Tandis que l’histoire se referme


Carpasia

Pour equus asinus, caretta caretta, et les autres
espèces rares qui m’ont accompagné
ou que j’ai rencontrées en chemin

Te rappelles-tu
quand le soleil passa en Vierge
et que nous fûmes attirés contre la gravité

Dans un lieu ténu
attentifs à ne pas marcher sur les rhizomes
de calaments près du rocher

Où le Saint Ami trouva ce sol sacré
et où il y a trop de ciel
quand la mer avale le soleil

Et dans des teintes violettes
des tortues accoucheuses viennent de loin
amener la science de la nature

À la nature de départs protégés quand
les écailles en spirale dans la turquoise liquide
embrassent de tendres tissus verts

Et quand la nuit tomba dans un torrent de pluie
quand l’éclair frappa
le tambour daf

Tandis que la flamme de la bougie
dansait le leilalim
et qu’en répond

Nos corps se balançaient
tandis que la coque de l’île tournait
jusqu’à ce que le jour nettoie les champs

Pour les ânes sauvages aux yeux écarquillés
quand timides ils nous chantent à nous leurs parents
Olmaz Olmaz να με πεθαίνεις πολεμά

Et avec gravité nous nous tournons pour demander
est-ce par-là chez nous
vers une Mésorée fertile en friche

L’air, dense à couper au couteau
et des maisons abandonnées comme le temps
ou ces vaisseaux spatiaux qui ont perdu la terre

Sans savoir si en ce lieu
leur durée est longue ou courte
cette plaine était jadis

Cette mer ancienne
entre deux îles
était jadis

Chez moi
avant que l’horizon se lève
pour nous laisser passer

Alors je me demande encore
comment écrire une poésie dense ?
comment chanter un lieu ténu ?


Octobriana

Je chanterai pour toi avant la fin de la nuit
mois de poussière et de douceur souillée
mère du rosaire et de la place rouge
moment où le Père Benedictus entonne
Rosarium virginis Mariae
Apologetica pour les infidèles
Et pour Octobriana qui baise Vladimir
sur la place Lénine
parti populaire du peuple
qui devient pornographie politique progressiste

Et je me rappelle cet été indien où
Gurgench pissait dans tous les fleuves
De Rome à Rimini
Laissait des graffiti sous tous les ponts
Trans Tiberis
Erranti eretici erotici fredonnait-il
Une fête pour l’oeil de Fellini

Mon octobre
Les tyrans Iulius et Augustus
T’ont changé en dixième mois
Et là comme toi je constate
Mes jours caniculaires sont révolus

Alors cette année faisons une trêve
Mois et mère de calendula et tourmaline
Mon cerveau a perdu sa trajectoire
Scorpion me chasse encore la queue
Et je convoie encore les étoiles dans le ciel
Préserve ma vitalité pour un autre été indien

Pleurant un manque mais osant espérer
Entre une montagne trop placide
Et une mer trop agitée
Les jours sont trop brefs
Nous serons tous
Ce qu’est ceci à présent
Le temps n’existe que dans le coeur
En ce temps mien de vendange

Alors laissez-moi vous dire
Iulius
Augustus
Vladimirus
Benedictus
Le monde est toujours fou
Octobriana signifie plus
Que je ne puis encore
Ou jamais imaginer

A la veille d’octobre 2006


[1] Premiers vers du Jabberwocky de Lewis Carroll, dans la traduction d’Henri Parisot :

Il était grilheure ; les slictueux toves
Sur l’alloinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux étaient les borogoves
Les vergons fourgus bourniflaient.


Pour naviguer dans Le vent sous mes lèvres :

  1. Présentation de l’oeuvre par Christine Pagnoulle ;
  2. Fragment 1, Le vent sous mes lèvres ;
  3. Fragment 2, Les vents viennent de quelque part ;
  4.  Fragment 3, Litanie dans mon sommeil ;
  5. Fragment 4, Les voies d’Adropos sont impénétrables ;
  6. Glossaire.

Lire encore…

STEPHANIDES : Le vent sous mes lèvres
I. Le vent sous mes lèvres
(2009, traduit par Christine Pagnoulle)

Henri le Sidaner, Le jardin blanc au crépuscule (1924)

La lune à mon front,
Le vent sous mes lèvres.

Ezra Pound, De Aegypto


Si c’était possible

Pour Kathy

Si c’était possible je dirais les mots
que chacun pense
les énoncerais sur le rythme scandé
qui ouvre les volets
laisse entrer la brise
qui te caresse du bout des doigts
plus douce que pétales d’églantine
Ou j’évoquerais le vent qui secoue
et arrache les carreaux
pour t’emporter au loin
toutes voiles déployées
ne fût-ce qu’un moment
être grand parmi les grands
petit parmi les petits
être le poème que tu es…


Dans l’attente des rossignols

Aux très petites heures
Je m’éveille et me tends
Dans l’attente
Le rossignol va chanter.
Le grondement de la mer
Qui engloutit le sifflet
Des trains de passage
Me rendort à mon insu,
Alors je ne perçois même pas
Le chant du coq
Ni le rose de l’aurore
Qui glisse par les persiennes
Pour adoucir le sommeil de Kathy
Et j’entends le fumet de focaccia fraîche
Quand Raffaella sonne à la porte.

(Villa Rincon, Bogliasco, Ligurie, mars 2009)


Le vent sous mes lèvres

De naissance, étrangers, dit-il, je suis chypriote. J’ai quitté ma terre natale avec mon fils . . . sur un grand navire, et nous avons été avalés dans le gosier de la baleine.

Lucien de Samosate, Une histoire vraie

L’été 1957 était le huitième de ma vie et il est gravé dans mon souvenir et dans mon imagination avec toute la vivacité de la ferveur. Ce devait être mon dernier été sur l’île dans la Mer du Milieu avant bien des années. C’était l’année du plus long voyage de mon enfance. Je ne sais pas vraiment quand s’arrêtent les voyages. Avec le temps ils se superposent et se confondent. Une fois qu’ils commencent, impossible de savoir où ils nous emmènent. Ils ne s’arrêtent pas quand nous descendons du bateau ou du train ou de l’avion ; ils se poursuivent aussi longtemps que nous les portons en nous. Il n’est pas plus facile de déterminer le début d’un voyage. Je pourrais dire avec incertitude que mon voyage à moi débuta quand j’apparus sur l’île la plus orientale dans la Mer du Milieu, quand je vins au monde à l’automne avant la décennie  qui marquait le milieu du siècle, résultat de la chimie particulière entre mes géniteurs. Mais parfois il me semble qu’il y a quelque chose de déroutant dans la façon dont j’ai franchi ce seuil. J’amenais avec moi des ombres, comme si j’avais déjà été ailleurs. Ou quelque part ou nulle part ou toujours ici. Mais nous dirons, cette fois-ci, pour la clarté de l’histoire, que j’étais tout neuf quand le nouveau siècle atteignait la cinquantaine alors que ma petite ville était très vieille ou vieillissante, sage à bien des égards, mais pas à tous. Pas plus que moi, elle ne pouvait prévoir sa propre transition violente, sa réincarnation sous un nouveau nom, avec de nouveaux habitants. Pour beaucoup, ou pour tout le monde, cela allait advenir à l’improviste, comme le vent qui tourne. Une forte bourrasque m’avait emporté quelques années avant. Les symptômes qui allaient produire ce changement soudain étaient déjà bien là, mais nul ange annonciateur ne m’avait dit quoi que ce soit. Je ne sais si je les entends toujours. J’entends la voix des sibylles mais souvent leurs messages sont énigmatiques. De toute façon, j’étais déjà parti et je n’ai pas assisté à son agonie. Je ne sais d’ailleurs s’il s’agit de mort ou de coma. Peu importe, je sens que son überleben me réclame – une métempsychose qui s’est répandue un peu partout – il est sombre et collant comme le pekmez, il s’insinue comme un virus. Il me faut une méthodologie pour le retrouver. À tout hasard, j’explore maisons et lieux de vie, je retourne pierres et caveaux, je le renifle, effleure ses moisissures du bout des doigts. Les sibylles me murmurent à l’oreille avant l’aube, de leurs voix contradictoires. Laquelle suivre ? Quel chemin emprunter ? 

Parfois je me sens plus vieux que le siècle et la petite ville. Je ne suis pas toujours certain de ce que cela signifie, être vieux ou être jeune. Et les commencements ne peuvent qu’être entrevus dans l’obscurité. Parfois j’ai toujours la fraicheur et la légèreté qui animaient mon corps d’enfant l’été 1957, et parfois je suis lourd de millénaires. La date s’est incrustée dans ma mémoire. Il y a des dates qui vous marquent comme des convergences complexes. Quand je pataugeais dans l’eau boueuse d’un pays lointain pour cueillir des fleurs de lotus à déposer aux pieds de la déesse, les anciens et les sages me disaient que mes commencements n’étaient pas aussi récents que je croyais, et ils m’amenaient à m’interroger sur la mémoire d’avant la naissance. Enfin bon, peut-être que là je devrais arrêter de me demander comment trouver un chemin des commencements vers les centres dans les labyrinthes de mes voyages. C’est aux carrefours que je vais m’intéresser maintenant, pas aux chemins, et parmi les carrefours, à celui de l’année 1957. 

Mes géniteurs étaient encore bien jeunes à l’époque, ou disons qu’ils avaient gardé la fraîcheur et l’enthousiasme de la jeunesse. En fait, ils avaient tous les deux déjà été mariés avant de se rencontrer, donc ils n’étaient plus si jeunes que ça. Et pour tout dire, Démosthène était un veuf qui avait à peu près douze ans de plus que Katerina, alors oui peut-être qu’il était un peu vieux, mais il avait encore en lui l’audace d’élans fougueux, qui allait s’estomper avec l’âge. Lorsqu’ils se sont rencontrés, lui était en deuil de sa première épouse et elle était en colère contre son premier mariage, qui avait été arrangé ainsi que c’était la coutume. Épouse par correspondance en quelque sorte, elle avait laissé son mari à Charing Cross Road où elle avait vécu à ses côtés pendant moins d’un an. Elle était revenue sur son île avec une cicatrice au menton. Quand j’étais adolescent, elle me l’a montrée comme un témoin de son passé. 

Je me demandais pourquoi elle avait si vite accepté ce fiancé. Les mariages étaient généralement arrangés, mais Katerina ne manquait pas de prétendants. Beaucoup s’étaient présentés et d’autres suivraient. Elle n’avait pas grand-chose comme dote, mais elle avait dix-huit ans, elle était belle, sortait d’une école huppée pour les hellénophones de l’île : elle attirerait des prétendants assez riches pour ne pas se préoccuper de la dote. Beaucoup se souvenaient d’elle rayonnante, dressée en caryatide soutenant le Parthénon sur un char de l’école lors de la fête nationale, le 25 mars 1946. L’Aphrodite chypriote qui jouait à être Athéna pour un jour, avait dit quelqu’un. Juste pour l’occasion. Elle n’avait pas dix-huit ans. Son père avait emmené la famille au village au début de la guerre, la laissant, elle, sa fille aînée dans la capitale pour y poursuivre ses études en internat. Quand elle a obtenu son diplôme en 1946, elle est revenue au village avec comme perspective de devenir institutrice et d’être envoyée, les premières années, dans des villages reculés, mais il semble que le mariage outre-mer était plus attirant, en tout cas pour un temps. Après la guerre, le village était une cage trop étroite pour son esprit qui déployait ses ailes comme un oiseau prêt à s’envoler. Elle ne savait pas où elle allait, mais elle y allait. L’idée de Charing Cross Road a balayé son âme comme un grand vent. Elle a donc accepté d’épouser ce paysan de Karpasia qui s’était enrichi dans la restauration à Londres et qui, passé la cinquantaine, avait décidé d’aller quérir une épouse sur son île natale. Sur la route menant à son village de Tavrou, les gens se pressaient pour voir la belle prise qu’il paradait avant de l’emmener de cette île colonie dans la capitale de l’empire où elle a trouvé une autre étroitesse d’après-guerre, perçue au travers d’un autre prisme, et elle a commencé à découvrir l’expansion et la contraction du monde.

Au moment où Katerina quittait l’île, Démosthène enterrait sa première femme, Kassiani. Son cœur s’était arrêté de battre, comme ça, d’un coup, à trente ans, alors qu’elle transportait je ne sais quoi sur une mule d’une partie du village à une autre. Katerina était à peine arrivée à Londres qu’elle découvrait que son mari avait un enfant de sa maîtresse anglaise et qu’en prime elle devenait l’objet de sa jalousie et de sa violence. Elle n’était pas du genre oiseau sans plume à garder en cage, alors elle a décidé de retourner chez son père. Un peu abîmée mais toujours pleine d’énergie. Une fois rentrée sur son île colonie dans la Mer du Milieu, elle n’a pas pu s’installer chez son père mais est allée vivre chez sa belle-mère comme exigé par la coutume de l’époque. Mais elle était bien trop princesse pour rester longtemps dans ce petit village de Karpasia et après quelques semaines elle est retournée chez son père, très en colère, bien décidée à obtenir le divorce et pleine de mépris pour le mode de vie et la cuisine de sa belle-mère : « des paysans nantis qui mangeaient des courges écrasées couvertes d’origan avec du pain, des olives et des oignons crus ». 

C’est donc dans ce mélange de chagrin et de colère et d’amour myope que je suis venu au monde. Katerina et Démosthène avaient tous les deux l’esprit vif, une volonté bien trempée, ce qui les amenait à prendre des décisions rapides, mais il semble peu probable qu’à l’époque ils aient anticipé leurs voyages à venir ou aient même jamais pensé quitter leur île tourmentée au moment où ils sont tombés amoureux. Bien que lui fût un comptable scrupuleux et elle une joueuse d’échec et de bridge avisée, ils n’avaient guère réfléchi à ce dont leurs rêves étaient fait, ni pensé que le cortège éthéré de leur monde allait s’effacer et que ce que j’allais hériter de leurs amours se dissoudrait trop vite dans le creuset du souvenir. Ou peut-être que les deux hémisphères de leur cerveau ne communiquaient pas l’une avec l’autre, un syndrome de la culture dans laquelle ils baignaient, je ne sais. Ou encore ils ne savaient pas de quoi sont faits les rêves, de simples mortels sans contrôle sur la fugacité de leurs sentiments, tombant en désamour aussi vite qu’en amour : 

Est-ce un crime de changer ?
Si l’amour porte des ailes,
N’est-ce pas pour voltiger ?

C’est sans doute ainsi qu’il en est allé car je ne me souviens guère de les avoir jamais vus ensemble. Les gens de la bourgade me disent que leur amour brisait toutes les conventions comme sol à labourer. Alors que Katerina attendait encore son divorce, ils ont vécu ensemble dans la maison au balcon vert qui donnait sur la place avec les cafés et la petite église médiévale d’Ayos Iakovos. Pourtant les gens ne le leur reprochaient pas ainsi qu’on aurait pu s’y attendre dans la société rurale et insulaire de l’époque. Peut-être que cela tenait à une certaine grâce ou charisme qui leur permettait de flouer ainsi les bonnes moeurs. On me racontait leur histoire avec la coloration romantique qui en faisait un sujet de pièce ou de chanson populaire. Ou peut-être qu’à leur instar, les habitants n’étaient pas aussi conformistes qu’il y semblait. Parfois on croit que les gens sont aussi impassibles que les montagnes de Kantara, mais leurs passions peuvent s’enflammer comme les broussailles dans la chaleur de l’été. Parfois ils peuvent avaler du feu comme des fakirs mais à d’autres moments ils se brûlent et courent chercher de l’eau.

Les familles de Katerina et Démosthène fréquentaient des cafés différents. Celle de Démosthène était plutôt à gauche et celle de Katerina à droite, mais ce n’était pas un problème. Démosthène avait déjà mauvaise réputation quand il est tombé amoureux de Kassiani, la nièce du Général. La famille du Général n’était pas du tout d’accord. Le père de Démosthène était arrivé ‘de Aegypto’ vers 1912 en disant, dans les mots d’un poète contemporain :

Moi, moi-même je suis celui qui connaît les routes
Par le ciel et le vent est façonné mon corps.

Il était polyglotte et amenait avec lui un libéralisme cosmopolite qu’il a développé dans l’‘Association du siècle nouveau’, dont il était membre fondateur. Cela lui plaisait d’être une épine dans l’éthos familiale du Général, toute imprégné d’Hellénisme et de monarchisme. Aussi mon grand-père d’Alexandrie était-il ravi du flirt entre son fils et la nièce du Général. La famille du Général ne leur a donné l’autorisation de se marier qu’après que Démosthène et Kassiani étaient partis à vélo au village d’Ayos Sergis. Jusqu’à leur retour deux jours plus tard, personne ne savait où ils étaient. Le mariage n’a pas tardé. Ils venaient à peine de sortir du lycée. 

Il y avait de la science dans ce socialisme, aurait affirmé Démosthène, pourtant ses amours avec des femmes de familles conservatrices semblaient inspirées moins par son rationalisme que par une autre partie de son cerveau, pleine d’un brio admiré par certains et source de ressentiment pour d’autres. Il les avait sincèrement aimées et était prêt à soutenir que les allégeances de leur famille n’étaient que hasard ou coïncidence. Il avait lu Zola, mais ne connaissait manifestement pas Borges et les auteurs argentins même s’il aimait danser le tango avec Kassiani. À moi il ne parlait guère de son passé mais les villageois adoraient me raconter des histoires et j’en savais beaucoup plus sur sa vie qu’il ne le soupçonnait ou bien s’il le soupçonnait il n’en a jamais rien dit. Après Kassiani et Katerina, il a quitté l’île. Je porte en héritage le mystère de KA. Je suis toujours à sa recherche. Les astrologues et les mythographes m’ont fourni quelques indices. 

Quoi qu’il en soit, Démosthène et Katerina se sont donc mariés avec la bénédiction de l’église mais pas en blanc quelques mois avant ma naissance, ainsi c’est le corps de Katerina qui fut mon seuil pour pénétrer dans cette chambre au balcon vert. C’était peut-être ma première entrée dans le monde. Je n’en suis pas tout à fait sûr. J’en doute. Je m’interroge souvent. J’ai tendance à tourner en rond parce que les débuts et les fins me posent problème, alors peut-être que mon entrée dans la maison au balcon vert n’était qu’un carrefour de plus. Ma mémoire n’est pas toujours très précise quant aux allées et venues. Ce que je sais, c’est que je suis toujours en chemin, en train d’advenir. Et pas encore prêt à m’en aller, même si je suis toujours en train d’aller quelque part – y compris quand je ne bouge pas. Je ne me souvenais pas de l’intérieur de la pièce au balcon vert puisque nous avions déménagé alors que j’étais encore bébé. J’y suis retourné en 2003 quand les checkpoints qui divisent cette île dans la Mer du Milieu se sont en partie ouverts et que je les ai franchis avec bien d’autres pour la première fois depuis presque trente ans. Je suis entré dans un café et ai parlé à deux vieux Chypriotes turcs – Mehmet et Hussein. Ils s’étaient établis là un an après la guerre qui avait mis en fuite les Chypriotes grecs. « Avant nous habitions Skala, » m’ont-ils dit en désignant l’autre village sur un fond de musique où résonnaient les accents de mon parler chypriote grec. 

J’ai montré le balcon vert et leur ai expliqué que j’aimerais voir l’intérieur. Soucieux de satisfaire mon souhait, ils m’ont emmené à travers le village à la recherche de la personne qui aurait la clé. En passant de maison en maison, je me voyais offrir de la limonade fraichement pressée et des douceurs – tous voulaient savoir pourquoi je m’intéressais à la maison, si j’avais  un titre de propriété et si mes parents qui y avaient vécu étaient artistes ou musiciens parce qu’ils y avaient trouvé un piano et des toiles lorsqu’ils avaient ouvert la maison abandonnée après la guerre. Tandis que je répondais par la négative à toutes ces questions et cherchais des mots pour expliquer l’instinct surnaturel ou naturel qui m’attirait vers cette chambre, l’étranger muni de la clé est arrivé et m’a fait entrer, me suivant discrètement pendant que mon regard embrassait le plancher en bois et les poutres des hauts plafonds. Je suis sorti sur le balcon et ai regardé le village et la route bordée d’acacias qui partait vers la mer et suivait les méandres de la côte jusque Salamis. L’étranger à la clé restait en retrait pour ne pas déranger ma communion avec les revenants que j’étais venu chercher. En sortant, il m’a offert un porte-clés aux initiales de son parti politique, m’a fait comprendre par mots et par gestes qu’il appréciait ma visite, m’a embrassé sur les deux joues et souhaité « güle güle » tout en souhaitant la paix. Muni de ce message et de ce souhait, je suis parti à l’aventure dans ma méditation spectrale, à me demander si l’amour n’est pas comme une répétition pour un départ vers un ailleurs inconnu – un lieu dont nous ne savons rien quand commence l’amour. 

Katerina et Démosthène ont disparu de ma vie et de la vie de l’autre tellement vite que je me souviens à peine du moment où s’est arrivé. J’ai rapidement appris l’art d’arriver et de repartir, d’être accueilli et de dire au revoir. Je n’ai qu’un souvenir de nous trois réunis. Rien qu’une image floue sur une plage rocailleuse. Nous regardons tous dans la même direction, le dos tourné aux terres, à regarder la mer à longueur de journée. Pourtant, paradoxalement, sur la seule photo dont je dispose, nous regardons dans l’autre sens. On pourrait dire que nous regardons dans le mauvais sens, vers l’appareil photo, vers la terre, avec la mer derrière. C’est une photo qui date sans doute du début des années 50, mais je ne l’ai vue qu’à la fin des années 2000, alors que Katerina et Démosthène étaient tous les deux morts à peu près en même temps que le siècle précédent. Lalla-aux-pieds-légers me l’a donnée, la retirant, comme une révélation sortie de l’ombre, d’une boîte rangée sous son lit dans sa maison à Brookmans Park. Elle figure aussi sur la photo, le regard au loin, ses pieds aux sandales ailées presque au-dessus de moi. C’était peut-être la dernière fois que nous regardions ensemble les terres, le passé, le dos tourné à la mer, à la brise ondoyante, à l’avenir que nous ne pouvions voir et qui nous emmèneraient dans des directions différentes, vers d’autres îles. Lui, dans la froide mer du nord, et elle, dans la Mer de Chine, et moi je ferais la navette entre ces îles, ne me posant jamais qu’au passage sur cette île dans la Mer du Milieu dont nous étions tous partis. Et c’est ainsi qu’à ma majorité, je voyageais entre trois îles, et tous les trois nous étions devenus trois îles, comme préfiguré sur cette photo en noir et blanc où Lalla monte le guet. 

Même avant que nous ne quittions l’île, comme mes parents s’étaient séparés, j’étais pris dans un va-et-vient de déplacements. Ils étaient ici là ailleurs parfois avec moi parfois sans moi et mes horizons n’arrêtaient pas de changer, dans le miroir de la mer, dans le ressac de plages secrètes, dans les échos de cités en ruines, les spires de châteaux moyenâgeux, un paysage qui défilait sans cesse au gré des tournants. Les montagnes me retournaient comme les édredons de mes grands-mères, des routes qui nous invitaient à descendre de l’autre côté et les voir, aguicheuses, réapparaître plus loin. L’île n’était jamais immobile. Je flottais avec elle et découvrais de nouveau reliefs à chaque voyage tandis que Katerina et Démosthène allaient et venaient. Quand ni l’un ni l’autre n’était là, ce n’était pas bien grave car je savais que l’un ou l’autre reviendrait. Entre-temps, j’étais l’enfant de tout le monde et il y avait toujours place pour moi lors de la moisson, d’une fête, d’un pèlerinage, j’étais toujours prêt à me hisser sur un âne, une bicyclette, un char à bœufs, une caravane de chameaux, un bus de village ou une carriole à pastèques. Je n’étais encore jamais monté dans un avion ou un navire. Seulement dans des bateaux à moteur qui filaient vers l’horizon où par temps clair nous discernions les contours des montagnes de Syrie et de Turquie, mais nous n’abordions en Anatolie ou au Levant que par l’imagination. Ces autres lieux étaient pour moi comme des mirages quand je flottais sur le dos dans la mer en me demandant si, quand je me retournerais, je serais sur l’autre rive. Ou peut-être ces lieux étaient-ils toujours déjà en nous – des implosions dans notre imaginaire, comme ces îles qui explosent dans la mer dérivant çà et là. 

Il ne fallait pas manquer une occasion de dériver çà et là. Parfois Phoevos l’aurige m’emmenait en amazone sur sa bicyclette. Il était comme un grand frère adolescent mais je l’appelais oncle parce qu’il était le petit frère de Katerina. Il pédalait à toute allure sur les cahots de pistes poussiéreuses dans le parfum des buissons de lentisque, des pins, des cyprès et des eucalyptus, dans le bourdonnement des insectes jusqu’à ce que nous atteignions la mer et nous y précipitions en sautillant comme des échassiers sur le sable chaud pour ne pas nous y brûler les pieds. Il n’y avait pas de touristes à l’époque et les gens du village travaillaient aux champs et n’avaient pas le temps d’aller à la mer. C’était différent pour ma famille, de gauche ou de droite, la mer y était illumination et source de renouveau comme la moisson. Et pour certains, comme pour beaucoup, c’était un départ espéré, généralement en aller simple. 

Et il y avait d’autres voyages sur l’écran du cinéma. Le village comptait deux cinémas qui disposaient de leur propre générateur avant l’arrivée de l’électricité. Beaucoup de villages n’en avaient même pas un seul. Nous étions en quelque sorte un centre cosmopolite. En été, quand ils étaient en plein air, nous regardions d’en haut, comme des dieux, perchés sur les terrasses et les balcons de nos maisons d’où le regard plongeait sur le monde de l’écran : des ombres et des lumières et des bruits qui nous arrivaient assourdis. J’adorais me perdre dans la sensualité ondoyante du grand écran sous le vaste ciel, Melina à la voix voilée et Sophie au regard voilé et l’abondance des amples mouvements de leur corps sur un écran qui bougeait dans la brise du soir, tel la mer, nous éclaboussant les pieds pour faire tomber la poussière juste pour un moment pendant que nous mangions des passatempo et buvions nos bouteilles de Coca. Nous regardions en tremblant l’audacieuse sensualité du milieu du siècle toujours menacée par un péril fatal qui pourrait ou non être surmonté. Je sanglotais désespérément quand Melina Mercouri était tuée d’un coup de poignard à la fin de Stella. Pourquoi fallait-il que Melina meure ? Il m’a fallu longtemps pour me consoler : une vieille sibylle a fini par me convaincre que ce n’était qu’illusion, rien qu’un film et que l’été suivant Melina reviendrait dans un autre film et que nous quitterions tous le cinéma en riant au lieu de pleurer. Je baignais dans ces images et elles m’ont imprégné comme des visions qui transformaient le monde autour de moi – à la fois un spectacle et une participation intime au même titre que les activités et festivités rituelles qui revenaient avec la même régularité que le cycle des saisons qui débordaient dans l’excès de grenades mûres dont la peau en éclatant révélait les grains rouge sang. 

Le grand tournant du voyage ce fut en octobre 1957. Avant la fin de l’année, j’allais quitter une condition joyeuse et familière de nomadisme pour un état de nomadisme effrayant d’inconnu. J’avais perdu mes repères. Je n’avais jamais imaginé que je me retrouverais dans le ventre de la baleine sur une autre île. 

Le déplacement était une constante mais les circonstances et le contexte avaient changé. Ma vie sur l’île de la Mer du Milieu était devenue tout à fait imprévisible. Il n’a pas fallu ruser beaucoup pour m’emmener sur un grand bateau sans avertissement. Ma vie et mes trajets étaient déjà une série d’ellipses et là Démosthène m’a emmené pour une traversée que je n’allais jamais oublier, de la Mer du Milieu à une autre île dans la mer du nord. Katerina semblait avoir disparu. Je sais que ça peut paraître paradoxal, puisque c’est moi qui avais disparu ou avais été escamoté, mais dans ma perspective les géniteurs ne disparaissent pas. Si l’enfant disparaît, ils doivent venir le chercher. Pendant des années sa voix et son visage allaient me hanter comme un fantôme. Et d’après Démosthène c’était sa faute à elle si j’avais disparu, même s’il me semblait que c’était lui qui m’avait escamoté sans préavis. Démosthène ne m’a pas imposé le choix de savoir si je voulais partir avec lui ou pas. Je ne sais toujours pas si c’était lui ou moi qu’il voulait ménager. S’il m’avait posé la question, je ne sais pas ce que j’aurais dit. Peut-être avait-il peur de la poser. Il savait sans doute qu’il aurait eu du mal à susciter mon assentiment. Ce n’est pas que je ne l’aimais pas, mais j’aimais aussi plein de gens et de lieux sur l’île, et surtout les sibylles de Trikomo qui avaient toujours une histoire à raconter et quelque chose de doux ou de frais à me mettre en bouche, et qui m’envoyait en mission comme si j’étais leur petit prince et Hermès.


L’étranger
(variation sur le poème ‘L’étranger’ de Baudelaire)

Étrange étranger, qui aimes-tu le mieux, dis ?
Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
Ta patrie ?
Je viens d’un pays qui n’existe pas.
Aimes-tu la Beauté, étranger ?
Je l’aimerais volontiers – cette déesse immortelle.
Et aimes-tu l’or ?
Je le hais comme vous haïssez Dieu.
Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
J’aime les nuages – mes amis les nuages qui passent…
Ces merveilleux nuages, là-bas !


Le poids de la vie

Combien pèse la vie ?
Elle est parfois aussi lourde
Que le moment où tu as enfoui
Le corps de ta mère dans la terre
Plus lourde que ce dernier baiser glacé
Avant de lui fermer les yeux à jamais
Où tu enfouis le fardeau du souvenir
En répétant les gestes de la vie
Quand une voix te dit
De laver la boue sur la pastèque
Avant de la couper
De disposer les tomates côté mûr vers le haut
D’attendre que l’eau bouille pour y jeter les légumes verts

Tu te rappelles qu’un jour quelqu’un t’a dit
Que toutes les mères sont folles
Et qu’il y a toujours une solution
S’il faut que les enfants aient une mère
Des rituels devraient exister pour enfouir le cordon ombilical
Battre le tambour et faire tournoyer la flamme
Jusqu’à faire se lever le corps en transe
Le ramener au monde
En luciole
Qui bat des ailes et s’envole
Les pieds qui tourbillonnent
Tu émerges l’abandon de la nuit sur le visage
Comme si le souvenir n’avait jamais existé
Comme si tu n’appartenais pas à une île perdue
Dont tu avais léché les eaux
De tous les recoins et ruisseaux
Une île qui n’existe plus
N’a peut-être jamais existé
Et tout ce qui importe est cet instant
Dans un pays lointain
Dans l’oscillation du hamac
Et tu entends un bruissement sous le sternum
Et ton cœur s’envole plus haut que le sommet des cocotiers
Et la femme coolie t’apporte un bol de riz et de dal
La porte de la cage se referme et la noix de coco tombe avec un bruit sourd
Tandis que tu entends le labeur dans ses pieds nus
Qui résonne des pas de ta grand-mère
Et tu penses à sa maison et te demandes
Combien de gravats tu dois ramasser
Pour la reconstruire de la branche émondée
Ou s’il faut la laisser aux étrangers qui l’habitent
Et qui dans leur étrangeté ressemblent à tes proches
Couchés sur la terrasse par les nuits d’août
Et s’envolant dans l’excitation des étoiles filantes
Et cela pourrait suffire de sentir le hamac
T’envelopper comme la coiffe du nouveau-né
Quand tu regardes glisser les nuages nomades
Prêts à éclater en averse liquide informe
Que tu veux recueillir à pleins seaux
Pour te rappeler ta propre nature torrentielle
Et la douceur de ta peau
Trouvant le point d’équilibre
Entre réalité et souvenir

Entre joie et solitude
La vie est légère quand on s’y attend le moins
Au début de la folie d’amour
Et quand des amis sourient et te touchent
Ouvrant et comblant des trous
Qui te font te demander combien de vies
Tu as vécues et si l’identité c’est rien qu’une vie
Ou plusieurs vies qui te regardent de myriades d’yeux
Et nous des étoiles qui nous consumons
Dans notre intoxication
Et tu te poses la question
Qui voit qui écoute
Et tu pourrais tout aussi bien fermer les yeux
Et souffler les bougies
Dans l’abandon
De la chair sans souvenir

(décembre 2004)


Ars poetica : Sacré ou démoniaque

À tel prix apaiser
Ma chaleur cyprienne.

Élégie XIX.  Pierre de Ronsard (1524-85)

Ne t’y trompe pas
J’ai une langue fourchue
Qui se meut entre soupirs réticents
Et pouls inaudible articulant la paix
Tu le sais jamais tu ne trouveras
Dans l’absence de tes muses mortes
Et le lambda platonique
Comment atteindre au son pur ?

Peu importe que les pancartes soient en grec ou en turc
Je m’égare
Même quand il n’y a qu’un seul chemin
Les policiers reniflent et me disent
Que mes hallucinations sont déplacées
Et leur chiens m’étiquètent “sous contrôle”
Je me dérobe cherchant un soulagement
Dans l’été éternel ou la mort éternelle
Et quand je te trouve
Je te dénude
En un désir imprudent de ton mal
(Ou n’était-ce qu’en rêve ?)
Je ne sais si c’est ta maladie que je veux
Ou si je suis malade de ton désir
Je négocie le mirage pullulant
Et mon corps grésille dans ma chaleur chypriote
Et roule en flammes jusqu’au bleu de la mer
Les braises s’évaporent dans la clarté lunaire
Et la tempête des étoiles
Tisse des halos en concoctant des contes
De fantômes errants dans une superposition de villes
Avec des statues de ton imagination dévoyée
Qui ont perdu la tête ou leurs parties
Dans une impétueuse imprudence
Ou dans l’idéologie tourmentée du monde
Et je pétris tes mots
Chassant la poésie du seul intellect ou de la sexualité nue
Deux purs papillons blancs
Payant ce manque en pierre brisée  

Alors ne me crois pas
Car bien des démons parlent en moi
Tous à la recherche de ce qui leur manque


Ars poetica : de l’eau comme poésie

Pour Saraswati – la déesse des flots

Trop de poésie pour une si petite île
s’il vous plaît arrêtez d’écrire
et plantez des arbres
de l’eau… 

Gür Genç

J’ajoute la voix à l’occlusive
Sans savoir si elle est implosive ou pas
Et une liquide suit g l g l g l
L’air passe et je plisse les lèvres
Et avance la langue pour donner forme au souffle
Attraper la vision cachée dans la syllabe
Ni u ni i
Ni antérieure ni postérieure
Dans un rêve qui s’évanouit
Tu me donnes un code pour te trouver
Mais un des numéros s’efface dans l’obscurité.
Une main invisible offre le lien perdu
Sans que je le demande
Mais je tends la main et appelle
Est-ce que je sais quelles langues parler ?
J’envoie plutôt mes messagers te chercher
Quand il te ramène
Je ne connais pas ton visage
Seulement l’émotion
Et caressant tes cheveux
Je vérifie que c’est bien l’algue de ton amante la mer
Si tu es vraiment venu pourquoi restes-tu silencieux ?
Je sais maintenant que tu n’es pas genç – les noms mentent
Tu es aussi vieux que la mer
Et le shiv
Le danseur antique
Tu appelles le silence
Qui parle avant et après le aa
Le uu
Et le mm
J’attends la poésie.
Ou est-ce qu’en vrai j’attends l’eau ?
Je ferme les yeux
Je récite le mantra
gür – gür – gür


Ars poetica : Kaala

Sur le métier du temps
Je serais Kali Das

Serviteur du temps profond
Qui étire l’espace

Sur la feuille blanche
Y inscrit le monde

En un monument
De rêves distendus

Dans des rues qui bredouillent
Quand elles parlent

J’écris
Je rends hommage


Lune bleue au Rajasthan

À Priya, qui me lança sur les routes

(Le seul temple en Inde consacré à Brahma (le créateur) se trouve à Pushkar, près d’un lac qui apparut quand le dieu a laissé tomber un lotus du ciel sur cet état désertique. Une histoire raconte que Brahma est tombé amoureux de sa fille et création Saraswati, la déesse de la poésie, et pour le punir de cet acte incestueux, aucun temple ne lui est dédié à part celui-là. Depuis des siècles, à onze kilomètres, Ajmer attire des pèlerins sur la tombe du saint soufi Khawaja Moinuddin Chiti, aussi appelé Khawaja Saheb ou Sharif. Comme dans toutes les darghas soufi, toutes les communautés religieuses sont les bienvenues, ce qui est particulièrement important en Inde actuellement et représente un symbole d’espoir et d’harmonie face à la violence entre communautés.)

Une fois seulement j’ai vu la lune bleue
Diffusant une clarté aussi pure que le regard d’une déesse
Dans les cieux du Rajasthan.
Son bleu chatoie et insiste
Apportant des ravages d’un autre royaume
Au-delà des certitudes de la vie
Me prêtant son ouïe
Pour entendre la chair en flux perpétuel
Sur les routes cassées d’un pèlerinage
Camions en file derrière vaches léthargiques chameaux efflanqués
Des chauffeurs éteignent l’amour dans les huttes des bas-côtés
Je m’arrête pour des samosas chauds et un capuccino instantané
À côté d’un étalage de Kama Sutras en anglais et en français
Où la moksha se cache-t-elle?
Dans la décomposition, la poussière et la saleté
Ou dans le lac de mon parcours né d’un lotus
Qu’un créateur distrait aurait laissé tomber
Afin que nos mains en coupe recueillent des histoires
Avant d’y ajouter graines et pétales puis les disperser
Pendant que des singes blancs se disputent les restes
En hurlant pour participer à la conversation
Par besoin ou pour accompagner les autres
Ou cherchant l’aubaine
Un jeune Brahmine éteint son portable
Pour m’inciter à la prière près du lac
Et un débat sur d’où viennent savoir et libre-arbitre
L’aubaine est-elle dans la volonté tirée au hasard ?
Ou bien dans le hasard attiré par la volonté ?
Mon jour est glorifié par
Cinq sœurs frères cousins
M’entourant avec crainte et jubilation
Ai-je apporté le parfum de la mer?
Ils me serrent la main
Mai et mami sourient timidement à l’écart
De quelle terre venez-vous demandent-elles
Je commence à parler d’une île lointaine dans une mer
Dont certains disent qu’elle est le milieu de la terre
Pendant qu’ils attendent d’autres révélations je pense
À l’improbable de ma naissance
Viens-je vraiment d’une quelconque terre me demandé-je
L’Union européenne, avancé-je
Ils approuvent de la tête
La rencontre est-elle leur aubaine ou bien la mienne?
Nos adieux pleins d’allégresse
Distraient l’homme qui pissait derrière nous contre le mur
Le retour en voiture passe entre des cochons vautrés dans la boue
Nourriture de parias ou d’exportation on se le demande.

Une route sombre descend vers Ajmer
Au son des timbales
Guidé par Sayyed Irfan je fais mes offrandes de calendulas
Et de soies puis ayant récité des couplets persans
Lors de la prière du Vendredi soir
Je reçois des sucreries de paix
Et une chandelle de cire pour mon île
Flanqué de prêtres juvéniles calotte sur tête
Je suis entraîné pour une célébration vers le wallah du thé
Encore des mains serrées des sourires des enfants
Cherchant la splendeur d’un
Présent, d’une roupie, d’un geste
Qui va transfigurer
Un don qui apportera l’aubaine de donner des dons
Les douceurs dargha me collent aux dents avec des histoires
À avaler et excréter
Et avec le murmure de la route
Et la fragilité d’une bougie dans la main
Je me dissous dans les brumes hivernales du désert
Défiant la nuit des ciels aléatoires

Je ne puis détourner mon regard
Voile tes yeux déesse sinon je deviens fou
Ne laisse filtrer qu’un résidu de bleu
Et du sol ne suinter que peu de divinations
Vers les fluides de mon corps
Que je puisse un moment seulement sentir
L’intangible par ton contact visible et sensuel

(après un voyage à Pushkar et Ajmer, janvier 2004)


Yaya Devi

Déesse, tu es terrible ce soir
Hier soir tu m’attirais
Dans tes bleus mouillés
Même la lune était bleue

Pourquoi cette nuit me secouer et pomper le corps
À en extraire l’immondice par tous les orifices
À genoux nauséeux et vomissant
Je te supplie de me rincer
De tièdes liquides
Corsés de neem et de curcuma
Au lieu de quoi tu m’inondes
D’un déluge froid et cruel
Je tremble et tu me jettes à terre
Coque vide
Pourquoi Devi?
Je suis ton tout petit je sais
Ne connais-je pas ta pestilence et ta puanteur?
Et combien de fois t’ai-je vue danser dans les cimetières?
Je connais aussi ta caresse de lotus
Guéris et laisse-moi dormir.
Demain je parlerai.
Si tu veux je change de voix
Ne me montre pas toute ma merde et mon ordure
Prends-moi donc plus gentiment
Et de nouveau te chanterai louange
Jaya Devi Jaya

Delhi (après la lune bleue), janvier 2004


Ville fantôme

O

Hippocrate

S’effritant en une résolution muette
Vanosha me fait signe et me
Murmure tout bas à l’oreille
Par la clôture en fils barbelés
Ars longa, vita brevis est

Dans mon désir fragile et défaillant
Nous nous tournons vers les flots
Prêts à nous envoler
Dauphin dans le nectar
D’une mer à la fois imago et mirage
Quelles ombres guettent
Sur l’autre rive


Requiem pour Trikomo

pour les créatures et démons qui errent en Mesaoria surtout entre Trikomo et Salamis : ceux qui ont des noms et ceux qui n’en ont pas

Est-ce que je viens chanter ton requiem ?
Au checkpoint
je ne vois pas flotter les cinq drapeaux
l’histoire n’a jamais eu lieu
Rien que des créatures qui planent
Avec l’instinct de sept colibris
M’attirant
Légères comme une apparition 

Pardonne-moi si tu t’es cru éternel
Il y avait trois bourgades ici où trois routes se croisent
Et une église entre cinéma et café
Saluant départs et arrivées
En vieilles caravanes de chameaux pour Karpas lentes comme des bus
Au-dessus du han Chrysanthi la vieille institutrice
Lit mon voyage dans le marc de café 

Petit garçon j’aperçois
Des Aphrodites brisées et des Madones dolentes,
Et sur des écrans que fait ondoyer la brise de la nuit
Je m’empare de bribes du sacré en passion dévastatrice
Mélodie rauque de Melina en noir et blanc
Sophia mouillée et surgissant du bleu
Sauvant mon totem le dauphin
Et le garçon prêt à partir à cheval
Je m’étendais dans toutes les directions
Déboulais dans les plaines
Escaladais les monts et les cieux
Puis les mers
M’ont emporté
Sans avertissement ni adieux
Rien que des contes
À emporter
Eleni répétant
Comment elle avait séduit Stephanos d’Alexandrie
De son chant chaloupé
Lui donna dix enfants
Moulut le blé le jour de sa mort
Le temps dissous dans son désir 

Dans son silence j’ai voyagé avec le nom
Disposé mon corps dans l’immensité de la terre
L’exposant aux oracles
Cherchant une divination spéciale
Des voix disaient n’oublie pas
Laisse le souvenir se décomposer
Se répandre comme un virus
Dans le regard intense d’étrangers
Remplir les fentes mouiller les protubérances
Se préparer à absorber et expulser le monde
Ressentir sa chair infinie en dehors des mots
Dégénérer dans l’éparpillement
Chercher l’ablution avec les multitudes
Dans des rivières éclairées de l’odeur du camphre
Déshabiller la divinité
En humant ses sécrétions
Et en l’étouffant d’hibiscus multicolores
Éprouver le sens de son reliquat
Dans le son de tes excès

Aujourd’hui Kathy prend des photos pour l’autopsie
Pour saisir dans ma voix la maison perdue
Respire-t-elle encore ?
Les derniers sacrements se sont échappés et
Je me trouve dépouillé
Inerte dans mon oubli
Sentant les doigts du vent
Qui me touchent de diesel et de jasmin
Et la chaleur des pierres
Qui me fait courir
Vers la sensualité aléatoire des mers
Tanju et Jenan
En prêtrise jumelle d’une pureté ivre
Font circuler la conche
Et montrent son rêve et sa géométrie extravagante
Vie explosant de la pierre
Tandis qu’un ami regarde de loin
Yeux vert citron jaunissant avec le blé
Et les fleurs sauvages de la Mesaoria
Jaillissant comme des poils du ventre au cou
Désir de mon corps en deuil
Qui s’étend dans toutes les directions


Sentience 

Pour Ashik Mene 

Que ferons-nous donc pour les morts, ceux dont les tumuli bordés de conques exercent sur nous une attraction de toute une vie
comme un empire magnétique,

Derek Walcott, Midsummer XVI

Je sais que ce jour de mai sera le jour
Où les morts s’éveillent juste une fois
Au printemps suivant il sera trop tard
Le mois suivant le parfum du printemps
Se dissipera dans la sécheresse estivale
Même les morts n’attendent pas à jamais
Nous avons prié une fois de trop
Et si c’est le jour, c’est le jour
Nous le sentons dans le frisson de la peau
Dans le rouge des coquelicots
Partout les morts envoient leurs messagers
Mais beaucoup détournent la tête apeurés
Nous n’avons pas de passeport
Pour passer la barrière disent-ils
Mais je dois prendre la route pour te trouver
Les yeux ouverts
Aujourd’hui je sais que tu ne viendras pas
Dans mon sommeil ni dans la méditation silencieuse
Mais à cet endroit exact de la mer
Où nous sentons le sein sensuel de notre mère morte
Dans l’arôme des broussailles que brûlait notre grand-mère
Pour cuire le pain dans le four en argile
Aujourd’hui tu m’enverras un étranger pour me raconter mon histoire
D’abord il me donnera de la limonade fraîche pour étancher ma soif
Et d’une clé ouvrira la porte de la chambre
Où je suis né et où tu as rêvé tes rêves
Debout sur ce balcon vert
Le vent de la mer dans tes cheveux
Regardant par-dessus clochers bulbeux et minarets
La route bordée d’acacias et d’eucalyptus
Et je t’entendrais parler dans le mouvement du vent
Ta voix tracée par une main absente
Ashik m’embrassera sur les joues
Pour me dire que lui aussi a vu les morts
Et d’une pression de la main
Je saurai que j’ai trouvé le frère
De lait et de sang
Que j’avais pris soin d’oublier.


Archéologie d’une dent 

À la mémoire de Giorghos Taramidès, mon dentiste

Nouvelle dent cramponnée à la forte mâchoire
Brisée dans l’exubérance d’un enfant
Qui saute de l’araignée
Un jour de soleil dans Manchester la sombre
Charnière de souvenirs aux bords déchiquetés
Soigneusement limée et bien dissimulée
Couronnée et protégée
Armée pour mordre les mots qui l’ont maudite

Des années plus tard Giorghos la tapote de ses instruments
Contemplant son archéologie, sa destinée
Fortes racines alimentées à l’eau de source
Aux jours bénis de Trikomo dit-il
Je ne voudrais pas être celui qui devra les arracher
Je cherche des mots pour écrire
Mais la douleur s’estompe en putréfaction muette
Scellant son deuil discret jusqu’à revanche de la mémoire
En un kyste criant délivrance
Giorghos fantôme à l’avenant sourire
Dépêche des émissaires qui annoncent l’extraction
Dégagent la puanteur retirent la racine
La douleur doit s’arrêter
Je songe au sourire édenté de ma grand-mère
Aux joues caves de mon père
Gisant horizontal lors de la veillée

Où donc est la mémoire ?
Si ce n’est dans l’ombre d’une ombre
Et où son commencement ?
Dans le morcellement et le déracinement ?
Les douleurs de l’enfantement les affres de la mort ?
Dans le cadeau d’Élisabeth, effigie d’une énorme
Dent de cire – à consacrer sur un autel
Ou accrocher à un arbre pendant que je répète les mots
Qui combleront le trou où ma langue glisse
Cherchant à tâtons les mots qui dérobent l’air.

Je suis en quête d’un monument
Un sourire de porcelaine pour cacher les trous de la mémoire
Fixer l’air en mots qui mordent et sifflent
Apaiser la douleur en un mémorial à l’absence


Deux fois Né

Quand je serai mort, disposez le cadavre.
Vous voudrez peut-être m’embrasser les lèvres,
commençant tout juste à se décomposer. Ne soyez pas effrayé
si j’ouvre les yeux –  

Jelaluddin Rumi

Olumu op! Op ki açelyalar açsin dudaklarinda.

Gür Genç

Ta beauté est aussi solitaire que cette île
Et dans ton corps je hume la mer
Et goûte le raisin
Dont tu as pris soin pendant des millénaires
Mais lorsque je m’apprête à te toucher
Tu te dérobes
Et me conduis sur
Le chemin des vingt mille spectres
et un sentier où les statues s’effritent dans le sable.
Dans les fissures de ciment
Poussent des cyclamens tenaces
d’un espoir fragile aussi ténu
que le croissant effleuré de la lune nouvelle
en ce Lundi Pur.
Moi aussi je suis mort dites-vous
Pour m’aimer il vous faut vous joindre au carnaval
Et embrasser mon cadavre
Oui, ölümü öp dites-vous.
Mais si j’osais
Ouvririez-vous vos yeux de pierre ?
Ou bien me laisseriez dans le froid
Et mon désir sombrer au fond de la baie de Salamis ?
Sur le parvis de Saint Nicolas
Le cümbez fleurit deux fois l’an, dites-vous
et votre vie et la mienne sont le prix du baiser.
Partageons ce demi-pain
Et tous les jours allumons cette chandelle de cire
Si ne nous embrassons à la fête de Mai
Nos corps brûleront sur le bûcher funéraire
Et nos cendres seront dispersées en mer
Là où même les mots l’un l’autre ne comptent pas. 

Lundi Pur (fête au début du Carême), Famagouste 2004

Note : Le plus ancien représentant du monde vivant à Chypre est le figuier sycomore ou ficus sycamorus (connu en turc sous le nom de cümbez), qui se trouve devant la cathédrale de Saint Nicolas à Famagouste, construite sous la dynastie des Lusignans. Il avait été planté lors de la construction de la cathédrale, vers l’an 1220.


Pas l’heure des prières

alors ne t’arrête pas pour prier à l’église de la mère de dieu
attrape juste la vision fugitive sur les mains des femmes
qui t’ont touché le visage et les cheveux
ont cherché les sources sous les pierres
laissé la porte ouverte de l’aube au crépuscule
mesurant leur passion dans de grandes cruche en argile d’eau, de vin, d’huile
glissant entre vergers et cimetières
des rêves se languissent au sein d’anémones de mer jusqu’à la nuit
où ils gisent dans la lueur de lampes à paraffine
pelvis maternel résonnant
dans les plafonds arc de triomphe
frêle épiphanie irradiant d’une conflagration momentanée
le don de l’incarnation  

 


Rythmiques religieuses

Pour Elizabeth Hoak Doering, qui a traduit tes souvenirs en formes sculptées et m’a demandé de leur trouver des mots

Le passé semble survivre dans le goût de certains plats et de dates entourées en rouge sur le calendrier, mais sans nous en apercevoir nous avons laissé grandir en nous une distance que ne peut compenser aucun voyage éclair.

Antonio Muñoz Molinas, Sepharad

souvenir apportés par la mer
des œufs rouges enveloppés d’algues
vierge fertile pur luxuriant
odeur de feuilles d’olivier et de cire d’abeille
qui enflamme le souvenir
caché derrière avec le fabricant de bougies
dans les doigts parfumés du vieillard
qui mouche la flamme avant qu’elle ne submerge

les souvenirs dans les Églises pour l’Imagination
les cent églises d’Inia
qui seraient cent-et-une
mais on n’en a trouvé que six
la première vacillant dans les collines de Droushia vers Lara

les souvenirs enveloppent les églises
les enroulent en processions
tapis serrés entre les maisons
cachés dans les citrons
unis aux lis un peu partout unis aux tombes là-dessous
dans les forêts aux eaux sacrées
sur la piste en satin blanc bien propre
les tamata des navires sur les plafonds pour écarter les naufrages
les sept sœurs et leurs rubans assortis

les souvenirs ardents comme des pétards
acérés comme des ongles dans le feu printanier des arbres de Judée
frais comme les dalles  d’intérieurs sombres
les entrailles de la fête de la vierge dans la chaleur d’août
des souvenirs mouillés qui nous détrempe comme déluge
cataclysmes d’enfance
souvenirs qui s’envolent cerfs-volants dans le ciel
souvenirs verts et clairs qui annoncent le printemps
couvant la terre pour faire naître la vie nouvelle
s’émouvant dans le sol avec le raisin mûr
pendant que nos souvenirs s’étirent sur les ficelles
tels des soujoukos pour les fêtes d’octobre
qui vont et viennent comme l’ombre et la lumière

souvenirs des reliques de deux saints
disparus comme mon mari et mon fils
l’histoire jamais entendue
et que je voudrais entendre pour pouvoir l’oublier

ou est-ce que je connaîtrais les souvenirs
de ceux qui m’ont volé mes souvenirs
et les échangerions comme des cadeaux
cadeaux perdus avec les icônes magiques de mon enfance
miraculeuses et fières
St Georges sur son cheval redressé jusqu’à la queue

souvenirs de rétribution
éclat de dynamite tel la lumière des auréoles
qui aveugle le pêcheur

souvenirs de restitution
qui vacillent et guident Philos, vieillard aveugle
qui te guide vers des souvenirs oubliés
dont tu ne savais pas qu’ils étaient à toi
des souvenirs ridés antiques et vivaces comme de vieilles icônes
et le visage de tes grands-mères
qui t’ont appris comment les embrasser
en te signant d’abord et en ouvrant ton cœur
pour accueillir la grâce du souvenir

souvenirs disloqués

apportés sur des cassettes
dans des bouteilles et des boîtes en argent
pleines de romarin et d’eau bénite
souvenirs persistants
laissés sur le chemin
mais qui te rattrapent
à Ashley Road, Bristol
au fish ‘n chips londonien
dans ta galerie à New York
à l’Astoria à l’Agia Sophia de Washington Northwest
souvenirs de tes premiers frissons sacrés à dix ans
transportés des Akamas à ton bureau au New Jersey
et ta souvenance du prêtre
qui vous demandait à tous d’être présents
avant de vous rappeler vos propres souvenirs

souvenirs qui surgissent en visions et en rêves
visions comme des icônes
de lions au visage de saint
icônes de rêves
et rêves d’icônes
le rêve de la Turque de Morphou
qui rêvait l’icône dont ses voisins grecs avaient besoin
pour changer le cours du destin
et des rêves aussi poisseux que la baie du térébinthe
qui gardent l’icone du village des térébinthes

rêves de la main fraîche qui guérit quand ça ne va pas
et de mains aux doigts aussi bizarres que des bougies
de cire en train de fondre
visions que tu attends en te glissant par les trois portes
sur la route près d’Apostolou Andreas
vision de la fête après le jeûne
douce comme l’eau du puits
partagée par les Grecs et les Turcs de Komi-Kepir et de Livadi
qui parlaient de sources miraculeuses
et tout pareil de reine et de chien guérisseur

et histoires de visions d’icônes dans la mer et le sable
et de grottes marines où périrent des saints en y laissant leurs os
que nous les mettions dans des boîtes avec l’image de l’oreille
qui guérit quand nous entendons les sons des souvenirs   

carillons et simple bruit
du fer frappant le fer
voix harmonieuses qui apportent la myrrhe
en processions endeuillées
et Sotiris à la voix douce
évoque des souvenirs de souvenirs
de l’arrière-grand-père de mon grand-père
qui est parti de Trikomo à Smyrne
pour ramener la voix du souvenir
et alléger la peine

souvenirs interrompus
souvenirs dévastés
lambeaux de souvenirs
vite balayés dans un coin
enterrés dans un tas de déchets
menacés d’extinction
souvenirs troubles et douloureux
qui se cachent dans des trous
se tapissent dans les buissons
souvenirs qui se terrent
de peur d’une embuscade
blessés et engourdis
menaçant assombris
dans l’attente de la main qui tirera la ficelle
la main qui cassera l’œuf
la main qui te guide à l’endroit même
du baiser
la main dont le toucher rayonne
du parfum unique de l’écorce d’Antiphonitis
qui répandra sa grâce sur le cœur noir du souvenir 

STEPHANOS DE TRIKOMO


Ultima multis – le dernier jour pour beaucoup

Une tempête souffle du paradis, elle gonfle ses ailes avec une telle violence que l’ange ne peut plus les fermer. 

Walter Benjamin, à propos de la peinture de Paul Klee, Angelus Novus

Nous récoltons des nouvelles du monde tous les matins
Pourtant nous nous protégeons
Nous retirons dans des demeures
Que ne touche pas la mort
Et qui ne racontent pas d’histoires
Nous sommes devenus des résidents desséchés d’éternité
Nos mères et pères proprement évacués
Dans des hôpitaux et des sanatoriums.

Walter Benjamin,
Où est l’ange nouveau de l’Histoire ?
Nous regardons les débris à nos pieds
Et les anges s’envolent
Leurs ailes lestées de poussière
Quand la tempête les emporte au ciel
Le jour est venu d’aller piller
Les restes de maisons en ruine
Et dans les cimetières
Nous nous rassemblons pour retourner
Les pierres tombales
À la recherche des  inscriptions
Qui empêcherons l’avenir de se changer en temps vide
Nos pieds trébuchent sur les os
Pour retrouver les contes de fées
Entailler le temps d’aujourd’hui
Que les morts se réveillent
Bouche ouverte
Ailes déployées
Regard éberlué
Nous cherchons les nouveaux anges de l’Histoire
Pour sauver la flamme de vie
Toucher les étincelles qui rougeoient
Et les histoires qui se bousculent
Contre toute attente
Par la porte étroite
À chaque seconde qui passe


Les oranges de Larnaca

de la mer de Larnaca il y a bien des années
tu t’es embarqué dans un rêve pour moi et toi
et tu m’as emmené par la main sur un bateau
pour ma première traversée ;
et voilà qu’à cette même mer tu es retourné pour ton dernier rêve
mon père naguère tu reviens et deviens mon enfant
alors maintenant je dois rêver ton rêve à ta place
te convoyer dans un cercueil
quand tu quittes pour la dernière fois
la ville de Lazare et de Zénon
et traverse la mer vers ton bûcher funéraire
Avant de te préparer au départ
tu m’as dit de trouver des oranges de Larnaca.
Pourquoi sont-elles tardives cette année ? as-tu demandé
impatient de te sucrer le sang
et de devenir le gamin d’autrefois
qui courait sur la promenade aux dattiers ;
pas de deuil pas de crêpe pas de prêtre barbu disais-tu souvent ;
laissez les fenêtres ouvertes qu’entre la lumière répétais-tu ;
et voilà que tu m’as confié ta mémoire
ton dernier cadeau ;
ton corps dégradé redevient un rythme dans le ventre de ta mère
alors que je poursuis le goût de tes oranges disloquées.


Entre l’eau douce du puits et la mer salée

Sur le sable chaud et les sentiers poussiéreux
je voudrais chevaucher en amazone
emmené par Phoevo l’aurige en bicyclette
sur des pistes à l’ombre rare de quelques pins
secoués de terre et de pierres
corps assoiffés
de la houle marine
victoire ailée
vers où l’horizon encercle
un mirage de jour pointant à l’Est

sous midi aride nous retournions
dans la chaleur immobile et le bruissement de milliers d’insectes
fraîches sur la peau les épluchures de concombre
sur les lèvres les tranches de pastèque

le contact humide des souvenirs de l’île
qui traîne telles de veilles ombres de
déesses qui ont plongé leur seau profond
dans l’eau fraîche des puits
gardant propres les corps
et les dieux du foyer
ou celui qui chevauchait l’écume vers le lointain
capturant les rêves en teck bois de rose porcelaine
en buvant de l’Evian pour se rappeler les sources de l’île
déesses figées en statuettes
les Aphrodites de Trikomo au Louvre
et les fantômes translucides
que je commémore aujourd’hui
avec des poignées de raisins secs amandes sésame
et graines de grenades

Mars 2002  


Haïkus pour Celal

À Saint Théodore de Larnaca
Je converse avec Celal Kadir Celal

Au commencement avant le commencement
Avant qu’une Cassandre ne ressente la douleur de choses à venir

Une gémellité en miroirs incandescents
Images de Kali et de Quetzalcoatl

Parcourant les ombres des morts
Des furies agitent voix et échos dans la poussière

Le fleuve est silencieux et le cavalier s’éloigne
Des spectres de mouton traînent dans l’enclos

Des gestes brisés s’emparent des asperges sauvages
Des regards qui traduisent en mots les verts et les oranges

Du fenouil bâtard se répand sur le lit asséché du fleuve
Concentre l’odeur de la langue cachée

À Saint Théodore de Larnaca
Je converse avec Celal Kadir Celal

Une gémellité en miroirs incandescents
 Images de Kali et de Quetzalcoatl


Cœur brisé

pour la vieille ville

en un pèlerinage à la brune
je franchis les remparts vénitiens
je m’avance vers l’intérieur
en quête d’une langue qui pleure
un murmure étouffé de vieux cœur
graffiti sur de vieux murs
nos rêves sont dans les tombes
et les tombes sont dans nos rêves
yeux aveugles et avides
jalousies cachant la lumière de cours blanches
fantômes d’hommes moustachus à califourchon sur des chaises en osier
destinées boueuses au fond de tasses à café
ombres de grand-mères dans le souvenir des citronniers
mains arthritiques qui assemblent toujours mon couvre-lit pièce à pièce
protégeant mon corps
utérus de pierre d’icônes en pleurs
saints byzantins dont je ne retiens pas le nom
rien qu’un souvenir un ancien parfum de feuilles qui partent en fumée
et les psalmodies de hodjas invisibles vers le nord
allure ardente de jeunes en casque froid
c’est là la ligne de vie de ce cœur meurtri
bannières palpitantes
qui me bannissent d’artères sectionnées
et je m’avance vers l’extérieur par les portes de la ville
en rêvant d’est et de nord
d’apparitions de communauté
communion
de citrons de mer de lait de brebis
et d’olives
sur une terre qui s’efface à l’aube
trophée fragile de ma quête


Lieu d’enfance

le sang versé à l’accouchement par la mère de ma fille
évoque une sombre divinité de l’aube ancestrale
Eleni (pas l’Hélène de Troy) un autre
spectre vêtu de noir protégé de chair
et d’os là-bas sous un foyer de pierre
désormais hors d’atteinte

le seul souvenir du contact léger avec le corps
menthe et basilique sur ma peau d’enfant ;
mains de ma grand-mère caresses vénérées
l’eau qui lave la poussière de l’été

des mains dur bois d’olivier
qui ne plie pas face au temps ; partis
des fils des filles éparpillés dans leur quête
Europe, Afrique, les chimères des Amériques

des mains qui allument la mémoire de mon cœur
pas encore atteint par un avenir non remémoré


Nostalgie

Une maladie divine
Qui cache son aspiration
Dans un excès de mots
La répétition d’une arrivée
Un éternel ressassement
De vies déjà vécues

Dans le bosquet de cyprès
Une jubilation de criquets
Débranche ses éclats de joie
Et la maison de pierres
Transpirant de sel et cendres
S’enfonce dans un voile plus sombre
Tandis que je m’endors
M’éveille à la rose du matin
Ouvre les yeux pour voir ce que la mer
A pu amener, des algues des calamars
Pleins d’encre fraîche pour ma plume


Fille

Ta naissance fougueuse retombe en bruine claire
Par cette aube de janvier ennuitée et je
M’éclaire au corps de ta mère
Pendant que la flamme de tes cheveux
Retrace les filaments de printemps
Que nous touchions par les lucarnes de Paris
Après des nuits d’amour
Nous retenant euphoriques à des toits en pente
Prêts à nous déposer au tournant du fleuve ou au café du coin

Ton petit poing retient mon doigt
Et tu me fixes du regard clair d’un étranger
Qui me connaît depuis plus longtemps que l’olivier de ma grand-mère

Avant de m’effacer
J’attends tes révélations dans le soleil et la pluie
Et dans le mystère de la syllabe KA

Février 2005


Jours augustiens

Le premier au revoir pour Katerina (d’après Derek Walcott) 

Des jours augustes et grands comme la mer
Et des nuits aussi vastes que nos toits plats

Je suis couché ici 

Pas besoin de chemise sur mon dos
Ni des murs de ma maison
Étalé face à un ciel implacable
Qui va couver et gonfler
Une velléité ou promesse de pluie
Le lion dressé vers les étoiles
Un éblouissement de lumière féroce
Alors que Persée grimpe au firmament, ou prostré
pleure les jours que nous perdrons
les jours – soleil incandescent de lune 

Et le mois passe
Le chat s’éclipse
Les soucis fanent
Ne laissant qu’une trace
Comme une poussière tendre
Et une fille prête à s’envoler 

Et je chante avec Derek
Des jours nous avons tenus
Des jours nous avons perdus
Des jours qui s’échappent comme nos filles
de mes bras protecteurs

Août 2008


Pour naviguer dans Le vent sous mes lèvres :

  1. Présentation de l’oeuvre par Christine Pagnoulle ;
  2. Fragment 1, Le vent sous mes lèvres ;
  3. Fragment 2, Les vents viennent de quelque part ;
  4.  Fragment 3, Litanie dans mon sommeil ;
  5. Fragment 4, Les voies d’Adropos sont impénétrables ;
  6. Glossaire.

Lire encore…

NERUDA : textes

BASOALTO, Ricardo Eliécer Neftalí Reyes, alias Pablo NERUDA (1904-1973), est né dans une famille modeste, d’un père conducteur de trains et d’une mère institutrice qui meurt un mois après sa naissance. Après une enfance imprégnée de nature, il commence à écrire dès son adolescence et publie son premier recueil de poésie, “Crépusculaire“, en 1923.

Pablo Neruda entre dans les services diplomatiques et devient consul du Chili dans plusieurs villes d’Asie et d’Amérique latine. En poste en Espagne en 1935, il se lie d’amitié avec Federico Garcia Lorca. Après le putsch de Franco et l’assassinat de son ami, il se fait l’avocat de la République espagnole, ce qui provoque sa révocation.

En parallèle à la poésie, Pablo Neruda mène une vie politique et devient sénateur communiste des provinces du nord du Chili en 1945. Son opposition au président Gonzalez Videla qui fait interdire le Parti communiste l’oblige à s’exiler dans différents pays d’Europe, en Inde et au Mexique. C’est là qu’il publie, en 1950, son oeuvre poétique majeure “Le Chant général” où il exalte les luttes des peuples d’Amérique latine.

Pablo Neruda retourne au Chili en 1952. En 1969, il renonce à être candidat à l’élection présidentielle pour le Parti communiste qui l’avait désigné et apporte son soutien à Salvador Allende. Après son élection, ce dernier nomme le poète ambassadeur du Chili en France. En 1971, Pablo Neruda reçoit le Prix Nobel de Littérature. Il meurt dans des circonstances non-élucidées en 1973, peu après le putsch du général Pinochet.

Pablo Neruda est l’un des plus célèbres poètes d’Amérique latine et a eu une influence considérable sur la littérature de langue espagnole. Sa poésie, lyrique, sensuelle et engagée, chante la liberté et la fraternité d’une humanité en harmonie avec la nature.


Il meurt lentement. De nombreuses versions différentes de ce texte circulent sur internet, dans plusieurs langues, dont l’espagnol et le français. Selon le site Euroresidentes une vingtaine d’auteurs différents revendiquent la paternité de ce poème. Selon le journal péruvien El Commercio (12 janvier 2009), citant l’agence de presse espagnole EFE et le journal ABC, Muere lentamente serait l’oeuvre d’une femme au Brésil, Martha Medeiros, auteur de nombreux livres et d’articles dans le journal Zero Hora de Porto Alegre :

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux. Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu. Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d’émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les coeurs blessés.

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu’il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant !
Risque-toi aujourd’hui !
Agis tout de suite !
Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d’être heureux !


​Sonnet XVII (in Cent Sonnets d’Amour)

Je ne t’aime pas comme rose de sel, ni topaze
Ni comme flèche d’oeillets propageant le feu :
Je t’aime comme l’on aime certaines choses obscures,
De façon secrète, entre l’ombre et l’âme.

Je t’aime comme la plante qui ne fleurit pas
Et porte en soi, cachée, la lumière de ces fleurs,
Et grâce à ton amour dans mon corps vit l’arôme
Obscur et concentré montant de la terre.

Je t’aime sans savoir comment, ni quand, ni d’où,
Je t’aime directement sans problèmes ni orgueil :
Je t’aime ainsi car je ne sais aimer autrement,

Si ce n’est de cette façon sans être ni toi ni moi,
Aussi près que ta main sur ma poitrine est la mienne,
Aussi près que tes yeux se ferment sur mon rêve.


Citez-en d’autres :

STEPHANIDES : Le vent sous mes lèvres (glossaire, par Christine Pagnoulle)

Le groupe Nefeles chante des amanès @ Inouïe Distribution

Ce glossaire accompagne la traduction par Christine Pagnoulle de Le vent sous mes lèvres de Stephanos STEPHANIDES.

amanes

Type de chant populaire exprimant une grande intensité d’émotion et des sentiments de deuil et de perte. Originaire des traditions musicales byzantine et ottomane, sur des paroles qui reprennent l’exclamation Aman Aman (de l’arabe, Seigneur prends pitié !).

anari

Fromage chypriote qui rappelle la ricotta.

archontas/ archontiko

Respectivement un riche notable connu pour sa générosité et le manoir où il réside.

bhai

(Hindi) frère.

darsana

(darshan, sanskrit) Voir ou regarder, de la racine drs voir, vision. Souvent utilisé pour des visons du divin ; l’étymologie le rapproche du grec theoria, qui signifie aussi voir, regarder, un theoros est un spectateur, thea une vue, un panorama. (En grec moderne, thoro, voir) .

ensaimadas

Un petit pain sucré mangé à Majorque souvent au petit déjeuner.

epsima

Moût de raisin.

fado

Musique portugaise empreinte de nostalgie (fado = destin).

halloumi

Fromage chypriote traditionnellement fabriqué à partir de lait de chèvre ou de brebis, mais aujourd’hui souvent avec du lait de vache.

Hermes Trismegistus

(Hermès le trois fois grand) se trouve mentionné dans des écrits du 2e et du 3e siècles de notre ère dans l’Égypte hellénique.

IMG – International Marxist Group

Groupe trotskiste influent dans le milieu étudiant pendant les années 1970.  

kalamaras

Nom que donnent les Chypriotes grecs aux Grecs de Grèce et à la façon dont il parle la langue (kalamaristika) par opposition au parler de l’île.

kafeneio

Café (celui où l’on se retrouve, pas celui qu’on boit), bistrot.

kallikanjaroi

Lutins malveillants qui vivent sous terre où ils scient l’arbre du monde ; ils sortent au solstice d’hiver et restent jusqu’à l’épiphanie, quand le soleil bouge à nouveau.

Karaghiozi

Personnage principal dans la tradition grecque de marionnettes d’ombre, qui vient de la tradition turque du karagoz (ce qui veut dire ‘les yeux noirs’). Le suffixe –liki en fait un nom collectif ou abstrait.

koufi

(ou fina) (vipera lebetina) serpent venimeux, vipère.

koumbaros

(au fém. koumbara ou koumera) une forme de parenté acquise en devenant parrain/ marraine lors d’un baptême ou garçon / demoiselle d’honneur  lors d’un mariage. Koumbare est aussi une façon courante de s’adresser à un ami. 

kouroukla

(ou mantila ou tsemperin) fichu ou foulard porté par toutes les femmes. Les couleurs et les motof changent avec l’âge et l’état civil. Aujourd’hui il n’est plus porté que par quelques vieilles dames dans les campagnes. 

leventis

Homme élégant, terme dérivé de l’italien Levanti qui désigne les gens du Levant, c’est-à-dire la Méditerranée orientale et peut avoir des connotations péjoratives.

loukoumades

Pâte frite trempée dans du miel et de la cannelle (du turc lokma).

re malaka

Re est une interjection courante. Littéralement, malaka (pl. malakes) signifie ‘branleur’, mais est couramment utilisé entre amis. C’est une insulte s’il est utilisé pour un étranger et peut aussi servir à se moquer. 

loukoumi

Friandise faite de gelée et de sucre, parfumée à l’eau de rose, à la bergamote, à l’orange ou au citron (du turc lokum) – loukoum.

mukhtar

Chef élu d’un village ou d’un quartier  

nostos

Mot grec pour le retour chez soi, un des thèmes de l’Odyssée. La dernière partie de l’Ulysse de Joyce est intitulée Nostos. Le mot ‘nostalgie’ était d’abord, au 17e siècle un terme médical combinant nostos et algos (la peine, la douleur, cf. Heimweh), le désir douloureux de retrouver son foyer, et aujourd’hui plus généralement le regret du passé.   

palouze

Dessert fait de moût de raisin épaissi de farine.

pana’yiri

Prononciation chypriote de panigyri une fête ou célébration publique ou jour d’un saint. Les participants, les pana’yrkotes, vendent des produits de saison, de la nourriture, des boissons, et l’ambiance de fête est soulignée par de la musique, des chants et des danses.

pappou

Grand-père 

pastourma

Produit de boucherie que l’on trouve dans des pays de tradition ottomane et qui est le plus souvent à base de chameau  – c’est de la viande séchée.

pedomazema

Pratique dans l’empire ottoman d’enlever de jeunes chrétiens pour les convertir à l’islam et en faire des janissaires .

petimezi

Mélasse de raisin.

Pherepapha

Une des variantes du nom de Perséphone.

psaltis

(pl. psaltes) membre du chœur dans l’église orthodoxe.

saltsa

Sauce

shalwar kameez

(punjabi) une chemise-tunique et un pantalon qui ressemble à un pantalon de pyjama, costume porté par les hommes et les femmes en Inde du nord et en Asie centrale.

skoufoma

Kouroukla qui couvre les cheveux, le front et les oreilles. Elle est noire pour les femmes âgées, les veuves et les personnes en deuil. Une blanche peut servir de protection si l’on travaille dans les champs sous le soleil. 

soujoukos / shoushoukos

Friandise en forme de bougie faite d’amandes enfilées sur un fil, plongées dans le moût de raisin épaissi (palouze) et mises à sécher. 

theios / theia

Oncle, tante, et façon familière de s’adresser à des personnes plus âgées. En grec chypriote souvent prononcé thkeios, thkeia.

terirem

Mélodie sur des syllabes dépourvues de signification, comme de répéter un mantra : te-ti-rem te-ri-rem.

titiritero

(espagnol) marionnettiste      

tulsi

Basilic sacré des Hindous, que Sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin aurait ramené d’inde .

yaya

Grand-mère

zivania

Alcool à base de raisin traditionnellement fabriqué à la maison ou dans des monastères chypriotes.


Pour naviguer dans Le vent sous mes lèvres [en construction] :

  1. Présentation de l’oeuvre par Christine Pagnoulle ;
  2. Fragment 1, Le vent sous mes lèvres ;
  3. Fragment 2, Les vents viennent de quelque part ;
  4. Fragment 3, Litanie dans mon sommeil ;
  5. Fragment 4, Les voies d’Adropos sont impénétrables ;
  6. Glossaire.

Lire encore…

STEPHANIDES : The Wind under my Lips (2018, traduit par Christine Pagnoulle)

STEPHANIDES Stephanos, The Wind under my Lips (2018)

Lasagne de souvenirs en prose poétique et de poèmes écrits ces trente dernières années, ce livre inclassable permet une plongée au cœur de l’histoire tourmentée de l’île de Chypre dans la seconde moitié du XXe siècle en même temps qu’il nous fait vivre, de digression en digression à l’instar du Tristram Shandy de Sterne, l’extraordinaire aventure de ce Chypriote grec qui, d’île en île, se retrouve coupé de sa langue maternelle et livré en quelque sorte à la langue impériale.

© stephanosstephanides.com

Né au milieu du siècle dernier, il est kidnappé par son père en 1957 et laissé à Manchester, chez des parents qui ne parlent qu’anglais. Il rejoint ainsi la grande confrérie littéraire d’auteurs venant d’anciennes colonies britanniques : son anglais sera mâtiné d’hellénismes dans une joyeuse tradition créole. Un poste d’enseignant le mène au Guyana, ce morceau continental de la Caraïbe, et de là vers la multiplicité fascinante de l’Inde. Les visites à sa mère le conduisent dans l’île de Beauté en Mer de Chine. La quête du Jardin des Hespérides et ses contacts révolutionnaires le détournent vers la péninsule ibérique.

Si le récit du héros de Sterne tourne longtemps autour du moment de sa conception, celui de Stephanides est captif de l’été ’57, son dernier été sur l’île dans la Mer du Milieu. Dans les deux cas, c’est une captivité féconde, puisque chaque page ajoute en profondeur à notre compréhension de l’univers du narrateur. Les poèmes qui s’interposent entre les quatre sections en prose leur font un écho où la densité de la langue est plus perceptible encore. Où nous nous rapprochons encore davantage de ce “lieu ténu” où s’effacent les frontières entre nos modes de perception, entre nos mondes.

Christine Pagnoulle


Publication originale (EN-GR)

STEPHANIDES Stephanos, The Wind under my Lips (Athènes : Rodakio, 2018, bilingue anglais-grec), est traduit en français par Christine PagnoullePour en savoir plus sur l’auteur (si vous lisez l’anglais), le mieux est de visiter son blog. Stephanides est un Chypriote né en 1949 ; il est auteur, poète, traducteur, critique et, parmi d’autres choses encore, cinéaste documentariste. Après de longues années de voyage, il est rentré à Chypre et enseigne dans son université depuis 1991. Sur son blog, il partage le texte original de la traduction que nous publions ici :

La traduction française, réalisée par notre consoeur Christine Pagnoulle, est en cours d’édition, patience ! Elle comprend :

          1. Fragment 1, Le vent sous mes lèvres ;
          2. Fragment 2, Les vents viennent de quelque part ;
          3. Fragment 3, Litanie dans mon sommeil ;
          4. Fragment 4, Les voies d’Adropos sont impénétrables ;
          5. Glossaire.

Lisez, lisez, il en restera toujours quelque chose…

DESNOS : textes

Robert DESNOS (1900-1945)
A la mystérieuse

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

(​1926, paru dans Corps et biens, 1930)

​​​


Mais je bois goulûment les larmes de nos peines
Quitte à briser mon verre à l’écho de tes cris

Poème à Florence (extrait, 1929)


Les espaces du sommeil

Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles du
monde et la grandeur et le tragique et le charme.

Les forêts s’y heurtent confusément avec des créatures de
légende cachées dans les fourrés.

Il y a toi.

Dans la nuit il y a le pas du promeneur et celui de l’assassin
et celui du sergent de ville et la lumière du réverbère et celle de
la lanterne du chiffonnier.

Il y a toi.

Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage
des pays où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule et les
premiers frissons de l’aube.

Il y a toi.

Un air de piano, un éclat de voix.

Une porte claque. Un horloge.

Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.

Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.

Il y a toi l’immolée, toi que j’attends.

Parfois d’étranges figures naissent à l’instant du sommeil et
disparaissent.

Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphorescentes
apparaissent et se fanent et renaissent comme des feux d’artifice charnus.

Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures.

Il y a toi sans doute, ô belle et discrète espionne.

Et l’âme palpable de l’étendue.

Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq d’il y
a 2.000 ans et le cri du paon dans des parcs en flamme et des
baisers.

Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière
blafarde et des essieux qui grincent sur des routes médusantes.

Il y a toi sans doute que je ne connais pas, que je connais
au contraire.

Mais qui, présente dans mes rêves, t’obstines à s’y laisser
deviner sans y paraître.

Toi qui restes insaisissable dans la réalité et dans le rêve.

Toi qui m’appartiens de par ma volonté de te posséder en
illusion mais qui n’approches ton visage du mien que mes yeux
clos aussi bien au rêve qu’à la réalité.

Toi qu’en dépit d’un rhétorique facile où le flot meurt sur
les plages, où la corneille vole dans des usines en ruines, où le
bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb,

Toi qui es à la base de mes rêves et qui secoues mon esprit
plein de métamorphoses et qui me laisses ton gant quand je
baise ta main.

Dans la nuit, il y a les étoiles et le mouvement ténébreux de
la mer, des fleuves, des forêts, des villes, des herbes, des poumons de millions et millions d’êtres.

Dans la nuit il y a les merveilles du mondes.

Dans la nuit il n’y a pas d’anges gardiens mais il y a le
sommeil.

Dans la nuit il y a toi.

Dans le jour aussi.

(Corps et biens, 1930)

Je chante ce soir non ce que nous devons combattre
Mais ce que nous devons défendre.

Les plaisirs de la vie.
Le vin qu’on boit avec les camarades.
L’amour.
Le feu en hiver.
La rivière fraîche en été.
La viande et le pain de chaque repas.
Le refrain que l’on chante en marchant sur la route.
Le lit où l’on dort.
Le sommeil, sans réveils en sursaut, sans angoisse du lendemain.

Le loisir.
La liberté de changer de ciel.
Le sentiment de la dignité et beaucoup d’autres choses
Dont on ose refuser la possession aux hommes.

J’aime et je chante le printemps fleuri.
J’aime et je chante l’été avec ses fruits.
J’aime et je chante la joie de vivre.
J’aime et je chante le printemps.
J’aime et je chante l’été, saison dans laquelle je suis né.

(Chant pour la belle saison, 1938)

Né à Paris en 1900, Robert DESNOS est mort du typhus le 8 juin 1945, au camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie à peine libérée par l’Armée rouge…

Citez-en d’autres :

ROSI : Le pub d’Enfield Road (2020)

ISBN 978-2-87449-763-6 © Les Impressions nouvelles

“Dans Le pub d’Enfield Road, un professeur de lycée accompagne ses élèves et quelques collègues en excursion à Londres. Comme on peut s’y attendre, il profite de l’occasion pour prendre quelques moments de liberté dans l’espoir de retrouver l’atmosphère d’un autre voyage à Londres, fait il y a près de quarante ans à une époque dont les rêves ne se sont pas réalisés. Rongé de doutes mais doté d’une franchise exemplaire, le personnage traverse Londres qu’il observe avec perspicacité et mélancolie. Peu à peu affleurent des correspondances étranges qui donnent au récit une tonalité presque onirique.” [d’après LESIMPRESSIONSNOUVELLES.COM]

Rossano ROSI livre un extrait du roman sur son blog personnel [ROSSANOROSI.ORG]

Il poussa de ses doigts gelés la porte vermoulue du pub et observa, dans la lumière grise du soir, la jolie enseigne : « The Swan & Hoop ». Elle donnait enfin à Enfield Road ce petit air anglais de toujours, né à l’époque où fut tracée la voie romaine enfouie sous l’artère contemporaine, un petit air bien anglais, chaud comme un morceau de tweed ou un verre de sherry, un petit air façonné par l’histoire — que lui déniaient aujourd’hui les illuminations trop cosmopolites ponctuant cette avenue antique de l’extrême nord de Londres. Certes, c’est tout enrobées de bouffées de cardamome ou de cannelle que ces illuminations étaient venues se poser en ces lieux depuis les quatre coins de l’« Empire », d’un « Empire » bien oublié… bien oublié au fond d’un buffet… — et dont il n’aurait subsisté, seules traces de l’existence de ce gros gâteau disparu, que ces exotiques miettes électriques ! Raymond Raymont s’emberlificotait dans sa métaphore et, tout en ayant l’impression d’avoir retrouvé un peu de l’Angleterre de Virginia Woolf ou d’Agatha Christie, il entra dans le pub d’Enfield Road.

L’enseigne, fraîchement repeinte, oscillant presque gaiement au gré du vent glacé, était là, dans cet ensemble décrépit, ce qui semblait de plus neuf.

L’immeuble au rez-de-chaussée duquel se trouvait le pub était une espèce de cube trapu, à la façade et aux corniches si lasses qu’un passant innocent (et bien sûr je suis une passante innocente) aurait pu se dire que toute l’authentique beauté, tout l’authentique style, ce style indéfinissable qui fait qu’un bon pub ne peut que ressembler à un bon pub, n’avait été préservé, comme la jeunesse d’un vieillard est préservée dans ses yeux, que dans cette enseigne soignée, faussement antique, purement anglaise, naïvement attachante.

Raymond Raymont repoussa non sans effort la porte de la taverne, dont les gonds semblaient être en phase terminale, et il fit quelques pas à l’intérieur ; il ne s’était pas rendu compte qu’il avait failli, par ce geste brusque, me heurter le nez. Or il ne soupçonna même pas ma présence, tout à son examen de ce pub de grande banlieue, tout à cette satanée odeur de Chanel qui était venue se lover jusqu’au fond de ses narines au moment où il sortait de la National Gallery, cet après-midi : il en avait soudain humé les atomes en croisant le chemin d’une — crut-il — inconnue (mais était-ce vraiment une inconnue ?), lesquels atomes, en lui fouettant les narines en même temps que la chevelure de cette inconnue lui fouettait les épaules, avaient proustement activé en lui le levier de la pompe à souvenirs (qui donc était cette inconnue ?), avant que, d’un nouveau geste brusque de la main (une espèce de geste de chef d’orchestre), il dissipe en l’air (mais non… ce n’était après tout qu’une inconnue… ce ne pouvait être qu’une inconnue…) ces vains fantômes. Alors qu’il avait toujours eu une mémoire infaillible, voilà qu’il avait l’impression — était-ce l’âge ? — que lui échappaient de plus en plus de détails : ce genre de détails, tels un prénom ou une date, qui donnent tout leur sel aux images du passé…

Raymond Raymont refit encore son geste brusque de la main ; il examinait le pub avec minutie.

Les murs, pisseux, lépreux, étaient ornés de gravures, pisseuses, lépreuses, dont un buveur innocent (et bien sûr je suis une buveuse innocente) eût pu croire qu’elles imitaient non sans talent l’ambiance des toiles de John Constable, dont on trouvait d’ailleurs un autre écho dans les jolies décorations de ces menus objets en faïence qu’une grosse main délicate avait pris la peine, un jour, de poser entre les bouteilles d’alcool et les verres à bière.

Entre ces gravures très anglaises, il y avait, la plupart peu anglaises (quoi¬que leurs faces brutales et couturées ne leur eussent pas refusé de figurer parmi le petit peuple d’un roman de Charles Dickens), des photographies de footballeurs de Tottenham, dont les noms, aussi exotiques que les illuminations d’Enfield Road, ornaient en menus caractères les bords inférieurs de ces portraits. Le stade des Spurs ne se situait qu’à une poignée de lieues du pub, vers l’est, suffisamment proche pour que les habitants du coin s’en déclarassent des supporters naturels, des fans du premier cercle. Les fanions du club étaient d’ailleurs visibles, çà et là, derrière le comptoir, où s’alignaient, aussi étincelants que les pompes à bière ou à cidre, des dizaines de verres. Le plancher était recouvert de tapis orientaux, ou supposés tels, dont n’étaient plus identifiables que la trame et des franges aussi poisseuses que des cheveux sur le crâne d’un cadavre exhumé de sa terre grasse. Les banquettes, crevées, laissaient apparaître leur rembourrage jaunâtre ; les chaises étaient écaillées et parfois bancales, à l’instar des tables.

Or malgré cet aspect misérable, ou plutôt du fait même de cet aspect misérable, Raymond Raymont ne put s’empêcher de s’écrier, au moment où il posait son mackintosh sur l’une de ces pauvres banquettes (à quelques pouces de mon propre mackintosh) et qu’il se dirigeait d’un pas décidé vers le bar afin d’y commander une pinte (une pinte semblable à celle que bien sûr j’étais déjà en train de savourer, de la mousse plein les dents), il ne put donc s’empêcher de s’écrier intérieurement, tout en soupesant dans sa poche le bon volume de Fielding qui y reposait :

« Me voici enfin à Londres ! »

Car c’était la première fois, depuis son arrivée le matin même dans la capitale britannique, qu’il avait le sentiment d’être en mesure de prononcer, fût-ce en pensée, cette simple phrase :

« Me voici enfin à Londres ! »

— en veillant à donner leur sens le plus fort aux deux derniers mots de l’énoncé. Car aucun des quartiers irréels traversés jusqu’ici ne lui avait donné cette impression, l’impression donc « d’être à Londres », si ce n’est au prix d’une sorte d’artifice, d’une sorte de mensonge. Pourtant Raymond Raymont n’était pas soudain devenu dément : il n’ignorait pas qu’il était bel et bien à Londres.

Ce qu’il avait eu sous les yeux au cours de cette très longue journée aurait pu faire l’objet de belles photographies (aussi belles que celles que j’avais eu la magnifique idée de prendre en profitant à merveille, du haut de Greenwich, un pied dans chaque hémisphère, des qualités brumeuses de cette étrange lumière bleue sur le fond de laquelle se découpait finement, minuscule à côté de l’amplitude du panorama emplissant le cadre, le profil de mon sujet), de très jolies cartes postales, de splendides affiches de voyagistes. C’était Saint-Paul… c’était Big Ben… c’était l’Embankment… c’était Piccadilly Circus… c’était Trafalgar Square… En somme… c’était… c’était Londres ! Il était à Londres ! Il y était ! Cela ne faisait pas l’ombre d’un doute.

Mais le Londres qu’il avait vu jusqu’à présent n’était pas Londres ; c’était un Londres dépourvu de vie, où les seuls gens du peuple qu’il croisait étaient des clochards, des banlieusards en navette ou des demeurés égarés. Et quant aux quartiers qu’il avait traversés après la Cité, après Islington, en remontant vers le nord jusqu’à venir buter presque contre l’Orbital, quoiqu’ils fussent indéniablement populaires et bienheureusement dénués de toute valeur touristique, aucun de ces quartiers n’avait correspondu, du fait de cet exotisme tapageur, à sa représentation si romanesque, si compassée, du Londres de ses pensées — du Londres qui dans son cœur n’avait pas bougé du moindre pouce depuis quarante ans.

Or voici qu’ici, dans un pub minable d’Enfield Road, au cœur d’un quartier loqueteux qui avait tout du no man’s land grisâtre, il avait pour la première fois ressenti cette pure vibration dans le corps : elle lui faisait dire que des gens vivaient ici qu’il aurait pu croiser dans le roman de Henry Fielding qu’il transportait en poche, à côté de sa pipe en bruyère, ou dans une des chansons des Smiths dont ses oreilles s’étaient nourries pendant ce long voyage.

Raymond Raymont bâilla mais oublia aussitôt sa fatigue. Il avait posé devant lui une vieille lettre décachetée et un téléphone tout aussi démodé que cette dernière.

Ah oui… il ne l’avait pas encore lue, malgré la légère curiosité qu’elle avait éveillée en lui et qui lui chatouillait les doigts, comme des picotements auxquels on a vite fait de s’habituer et que l’on oublie vite…

Raymond Raymont n’était pas un être rongé de curiosité ; il avait appris à attendre et mettait un point d’honneur, certes compassé, à être dépourvu de toute hâte. Il tapota un petit rythme de rock sur la lettre. Un message apparut soudain sur l’écran étroit du Nokia, silencieux, Raymond Raymont détestait les bips :

« Et alors ? !

— Et alors ? Et alors… » se dit-il…


“Après de sages humanités très humanistes, quelque part dans le faubourg Saint-Léonard, Rossano ROSI (né en 1962) mène de non moins sages études de lettres à l’Université de Liège, qui lui ont permis de croiser de belles figures en chaire, tels Jean-Marie Klinkenberg ou Jacques Dubois.

Peu après, il fonde avec quelques amis la revue littéraire écritures, qui vivra dix ans et publiera tout au long des années 1990 des auteurs comme Guillaume Dustan, Michel Houellebecq, Christine Angot… — et beaucoup d’autres.

Puis, il s’en ira vivre à Bruxelles, où, avec un plaisir qui s’accentue dangereusement au fur et à mesure qu’approche le terme de cette carrière, il enseigne le français mais aussi les langues anciennes, réapprises entre-temps à l’Université de Louvain. À côté de ce rude métier, il écrit des romans et des poèmes, qu’il publie depuis 1994, parfois avec lenteur, toujours avec obstination. Le trait d’union reliant ces deux facettes professionnelles, c’est la littérature, pour laquelle son enthousiasme croît de jour en jour. Un enthousiasme auquel sa rencontre avec les Impressions Nouvelles, voici dix ans, a donné la chance de se concrétiser par la publication de quatre romans et d’un recueil de poèmes.” [d’après LESIMPRESSIONSNOUVELLES.COM]


Plus de littérature…

Shirin contemplant le portrait de Khosrô (1494-1495)

Shirin contemplant le portrait de Khosrô © British Library

Cette miniature anonyme, datée de 1494-1495, provient d’Herat, en Afghanistan. Elle figure dans un manuscrit, conservé à la British Library de Londres, reprenant la “Khamsé” de Nizami. Nizami Gandjavi est un poète persan (1141-1209) dont la postérité a été assurée par ce qui est, sans conteste, son œuvre majeure : la Khamsé” (littéralement “ensemble de cinq”), constituée de cinq poèmes didactiques dans lesquels il use abondamment de la métaphore. Parmi ceux-ci, Khosrô et Shirin” (1180) décrit les exploits et les amours du roi sassanide Khosrô II, qui régna sur la Perse de 590 à 628. Il envahit notamment l’empire byzantin et conquit Jérusalem et l’Egypte.

La scène représente donc Shirin découvrant le visage de son promis. De même que le texte de Nizami vaut davantage par sa forme que par son inventivité, le sujet importe ici moins que le traitement qui lui est réservé. Les personnages sont représentés avec un souci d’étagement, créant une forme de perspective ; leurs traits sont cependant souvent similaires, voire identiques. En revanche, les objets sont peints sans perspective avec néanmoins une abondance de détails réalistes, c’est particulièrement flagrant dans la représentation du tapis.

L’ensemble révèle un goût prononcé pour la nature, omniprésente dans une abondance de végétaux qui ne sont pourtant pas réels. L’artiste leur donne la forme et la couleur qui conviennent à sa mise en page et lui permettent de combler cette “horreur du vide”, caractéristique du style. De même, les coloris des vêtements sont-ils fantaisistes, choisis seulement afin d’animer l’ensemble par des oppositions de tons. Ainsi de simples serviteurs peuvent-ils porter de riches parures.

Tous ces paradoxes, voire ces invraisemblances, sont intentionnels et ne doivent en aucun cas être attribués à la maladresse ou la naïveté de l’illustrateur. En procédant de la sorte, l’artiste montre clairement qu’il ne cherche nullement à imiter le réel – ce qui reviendrait à vouloir imiter Dieu – et que, par conséquent, son monde imaginaire et conceptuel est licite au regard des interdits de la religion. C’est consciemment et délibérément que les artistes musulmans ont abandonné le dogme de l’imitation de la nature qui prévalait en art depuis l’Antiquité.

On l’a dit précédemment, les personnages sont représentés avec un certain étagement, l’espace est donc structuré suivant une forme bien définie qui est celle de la spirale. La spirale en tant que base de la composition est un modèle récurrent dans la miniature persane. Les interprétations philosophiques et ésotériques du motif de la spirale sont évidemment nombreuses. Parmi celles-ci, la représentation de l’organisation de l’univers en une série de cercles concentriques, qui est une conception issue des Grecs. La spirale est également le symbole même de l’ésotérique, inaccessible au non-initié, de par sa forme labyrinthique. Mais, pour le musulman, elle présente aussi une analogie avec les circonvolutions que doit effectuer le pèlerin autour de la Ka’aba, à La Mecque.

Philippe VIENNE

Bibliographie

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | commanditaire : wallonica.org | auteur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © British Library


Plus d’art visuel…

THONART : Tu es là, vivante à mon cœur comme l’épousée…

DOTREMONT, Christian : L’ours du sens (ca. 1976)

Je ne mettrai pas genou en terre,
Que seul ou… devant toi.
Je ne pleurerai pas l’amertume de mes entrailles,
Que seul ou… devant toi.
Je ne lèverai pas le poing au ciel
pour maudire le destin,
Que seul ou… devant toi.

Ils ne sauront rien de mon trouble,
Ils ne comprendront pas pourquoi je parle seul,
Pourquoi j’offre l’échine, moi qui ne fuyais pas le regard.

Mais tous soupireront d’aise
Quand je sourirai,
Devant toi,
Retrouvée

Patrick Thonart


Plus du même auteur…

WOUTERS : textes

À l’enfant que je n’ai pas eu
mais que d’un homme je reçus
septante fois sept fois et davantage, à l’enfant sage
dont je formai le souffle et le visage
sept fois septante fois, dans un ventre pareil
au mien, par des nuits rouges de soleil,
par des jours cristallins d’aurore boréale,
à l’enfant dont je porte en moi les initiales
secrètes, ainsi que ton nom, Yahvé,
enfant conçu, toujours inachevé,
qu’on me fait, que je fais, à chaque fois que j’aime,
qui se défait en moi pour donner un poème,
à l’enfant qui ne viendra pas
clore mes yeux, choisir l’ultime drap,
marcher derrière mon poids d’os, de cendres,
me regarder dans la fosse descendre,
à cet enfant je lègue devant Dieu, devant
les hommes et mon chien, devant le jour vivant
(qui n’est que parce que je suis et qui mourra
comme je meurs) je lègue, pour autant que se pourra,
pour autant qu’il en fasse usage en lieu et place
de moi, ses père et mère en un seul être pris,
je lègue tous mes biens de chair, d’esprit,
de temps toujours compté et d’illusoire espace :

le coin de ciel que j’ai scruté en vain,
l’arpent de terre où j’usai mes semelles,
les quatre murs entre quoi je me tins,
les six cloisons qui leur seront jumelles;
l’argent qui m’est entre les doigts filé
— pour le plaisir que j’eus à le répandre —,
le faux savoir qu’on me crut refiler
— pour le bonheur d’aussitôt désapprendre — ;

les jours passés que je n’ai pas vécus,
les jours vécus près desquels suis passée,
le temps mortel à quoi j’ai survécu,
l’heure éternelle et pourtant effacée ;

l’amour jeté dont j’ignorais le prix,
l’amour donné à qui ne sut le rendre,
l’amour offert qu’aussitôt je repris,
l’amour perdu qu’on voit dehors attendre.

À l’enfant que je n’ai pas eu,
que pourtant j’ai, de ma semence
formé, dedans ma chair conçu,
dont chaque étreinte parfait l’existence,
à cet enfant je lègue pour le mieux mais surtout pour
le pire, ce que m’a prêté le jour :

le moi dont à crédit je fais usage
à des taux qui dépassent mes moyens,
dont je n’ai pu choisir ni le visage,
ni le sexe (il faut prendre ce qui vient) :

un cerveau creux dans une tête pleine,
un corps trop mou sur des os trop puissants,
un sang trop vif pour une courte haleine,
un cœur trop doux pour ce furieux sang,

des pieds qui n’ont soulevé que poussière,
des bras surpris d’avoir étreint le vent,
des genoux pris au piège des prières,
des mains restant vides comme devant;

des yeux fermés sur un côté des choses,
— cette moitié qui fait à tous défaut —,
des yeux ouverts sous leurs paupières closes
et dans le noir voyant plus qu’il n’en faut.

À l’enfant que je n’ai pas eu
je lègue enfin, pour qu’il en tienne
bien compte, pour qu’il s’en souvienne
par contumace, lorsque sera décousu
l’ourlet de mon passage sur l’étoffe ancienne :

les quinze choses que jamais je n’ai pu faire :
courber le front devant plus grand que moi,
marcher sur plus petit, montrer du doigt,
crier avec la foule, ou bien me taire,
reconnaître parmi les Blancs le Noir,
choisir dix justes, nommer un coupable,
trouver telle attitude convenable,
lire un autre que moi dans les miroirs,
conjuguer l’amour à plusieurs personnes,
résister à la tentation, blesser exprès,
rester dans l’indécis, dire Cambronne
au lieu de merde, qui est plus français.

Liliane Wouters, Tous les chemins mènent à la mer (Les Eperonniers, 1997)

© RTBF.BE

A écouter : A l’enfant que je n’ai pas eu lu par Laurence VIELLE (RTBF.BE/AUVIO)


A l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, Liliane WOUTERS a occupé le fauteuil n° 12…

“Elle naît à Ixelles, le 5 février 1930. Furnes est le berceau de sa famille maternelle, la seule qu’elle connaisse. Après l’école primaire et un quatrième degré à Ixelles, à partir de l’automne 1944, elle est interne dans une section francophone à l’école normale de Gijzegem, près d’Alost. Toute jeune, elle s’essaie déjà à l’écriture. Elle sera institutrice dans sa commune natale, de 1949 à 1980. Elle voyage beaucoup à travers l’Europe, l’Afrique, le Canada et le Proche-Orient. Elle vivait à Ixelles (BE).

Elle envoie ses premiers vers à Roger Bodart qui la conseille et la guide. Il préface d’ailleurs son premier recueil La Marche forcée (1954) qui connaît le succès et est abondamment couronné : prix des Scriptores Catholici (1955), prix Émile Polak, décerné par l’Académie (1956), prix Renée Vivien (1955), prix Nuit de la poésie à Paris en 1956 (ce dernier par un jury comprenant Aragon et Cocteau). C’est un livre foisonnant, aux strophes ardentes, nourries à la fois d’échos du Moyen Âge et d’une certaine modernité. Ses cadences soutenues par la rime disent à la fois un réalisme magique et une mystique éclairée qui doivent beaucoup à la puissance et au baroque nordiques. Des accents d’épopée y sous-tendent une certaine angoisse devant la vie, l’amour et la mort.

De six en six ans paraissent alors Le Bois sec (1960) et Le Gel (1966). Le premier remporte le Prix triennal de littérature, le second, le prix Louise Labé. La respiration s’y fait plus rapide, la langue plus incisive et maîtrisée, le débit plus heurté. La précarité de l’existence s’y mêle à un certain mépris du monde. L’émotion est partout contenue, souvent camouflée sous un humour grinçant. Parfois, une crispation de la langue souligne le sentiment de solitude, la crainte de la mort, l’inanité de l’existence, malgré la présence de “longs textes qui aussi sont des hymnes à la vie“. Cette poésie de la voracité et du combat, on la retrouve encore dans L’Aloès (1983) qui reprend l’essentiel des recueils précédents et beaucoup d’inédits. De la sorte, on peut suivre l’évolution de la thématique de Liliane Wouters et ce que l’on a appelé sa ‘rudesse guerroyeuse’ empreinte de lyrisme. Attestation aussi d’une constante recherche de soi à travers les labyrinthes de l’existence, l’inlassable plongée vers le bonheur et la vérité, l’inexorable déchirement (notamment à l’instant de la mort). Tout cela cependant nimbé d’une insatiable soif d’espérance évoquée par l’aloès :

Une fois tous les cent ans
l’aloès fleurit. Mon temps
connaît la même fortune.

En 1990, paraît Journal du scribe. Ce scribe est un peu le symbole de l’écrivain, l’archétype de l’être qui dérange par le message qu’il délivre. L’écrivain s’interroge. À quoi sert l’écriture? Donne-t-elle pouvoir de démiurge? N’est-elle que le principe qui crée les êtres, venus d’ailleurs, allant ailleurs? De plus, le scribe synthétise toutes les croyances et est essentiellement préoccupé par les mystères (qui sommes-nous? d’où venons-nous? où allons-nous?).

Cette poésie (le plaisir de la langue, le lyrisme) et ses interrogations (métaphysiques, voire sociales), on les retrouve omniprésentes – avec souvent une pointe de fantaisie – au cœur de tout le théâtre de Liliane Wouters. D’abord dans Oscarine ou les Tournesols (1964), une pièce empreinte d’une originalité douce-amère, puis dans La Porte (1967), une tragi-comédie du trépas, dans Vies et morts de Mademoiselle Shakespeare (1971) où Williame, une femme, se prend, par mythomanie ou quête d’identité, pour le grand écrivain anglais, fait le tour de l’amour et d’elle-même dans un univers où s’animent des statues, où sévit le pouvoir, où la passion et la féerie déploient leurs fastes.

Après une adaptation de La Célestine (1981) de Fernando de Rojas et deux pièces en un acte, voici La Salle des profs (1983, prix André Praga, décerné par l’Académie en 1984), œuvre souvent jouée et qualifiée de ‘théâtre-vérité’. C’est une radiographie de l’enseignement comportant douze moments et qui évoque avec ironie et tendresse les problèmes des instituteurs, passionnés au début de leur carrière, mais se retrouvant confrontés à la médiocrité, à la banalité de chaque jour.

D’autres pièces encore : L’Équateur (1984) – un bateau franchit la ligne qui symbolise la mort et ses cinq occupants se révoltent ou se confessent dans un huis clos assez cruel ; Charlotte ou la Nuit mexicaine (1993) – évocation de la démence de la fille de Léopold Ier, veuve de Maximilien de Habsbourg, empereur du Mexique fusillé par les révolutionnaires en 1867 ; Le jour du narval (1991), une œuvre baroque qui se passe dans une cité nordique, fait allusion à la Bible (David et Bethsabée) et met en scène des gens écrasés par les puissants et le destin.

À côté de la poésie et du théâtre – mais ces deux disciplines, chez Liliane Wouters, ne forment qu’un tout – se développent deux autres activités, celles de traductrice et d’anthologiste. Ainsi a-t-elle beaucoup traduit (poèmes et pièces de théâtre) du néerlandais en français, réussissant la gageure de conserver aux textes leurs cris, leurs cadences, leurs musiques. Son choix s’est souvent porté sur des textes du Moyen Âge : Les belles heures de Flandre (1961), qui a remporté le prix Auguste Michot décerné par l’Académie, Guido Gezelle (1965), Bréviaire des Pays-Bas (1973), Reynart le Goupil (1974). Ces travaux lui ont valu le prix Sabam 1965 et le Prix triennal de traduction de la Communauté flamande de Belgique. Parmi ses anthologies : Panorama de la poésie française de Belgique (1976)Ça rime et ça rame (1985), spécialement destinée aux jeunes et, réalisée avec Alain Bosquet, La poésie francophone de Belgique, quatre tomes reprenant des textes de poètes nés entre 1804 et 1962. Tous les chemins conduisent à la mer, un ensemble des poèmes de Liliane Wouters, avec une préface de Jean Tordeur, a été publié aux Éditions des Éperonniers. Intitulé Changer d’écorce, un second ensemble, thématique, est paru en 2001 aux Éditions La Renaissance du Livre, avec une préface de Françoise Mallet-Joris et une postface d’Yves Namur cependant qu’en 2000 était publié chez PHI Le Billet de Pascal, un recueil inédit.

2000 est d’ailleurs à noter d’une pierre blanche, c’est l’année où Liliane Wouters reçut trois distinctions importantes : en Yougoslavie, le Prix international de poésie de La clé d’or, à Paris, la Bourse Goncourt de poésie et à Bruxelles le Prix quinquennal de littérature.

Liliane Wouters a été élue membre de l’Académie, le 9 mars 1985, au fauteuil de Robert Goffin. Le Prix Montaigne de la Fondation F.V.S. de Hambourg lui a été attribué en 1995. Depuis 1996 Liliane Wouters est membre de l’Académie européenne de poésie. Elle est aussi membre honoraire de l’Académie royale et langue et de littérature néerlandaises. Liliane Wouters est décédée le 28 février 2016.”

D’après l’article Liliane Wouters sur ARLLFB.BE où figure également la bibliographie complète de l’auteure…


Citer encore…

NORAC, Carl (né en 1960) : “Poète National” belge en 2020

Els MOORS et Carl NORAC : poètes nationaux…

Pour ce quatrième mandat, le projet Poète National a choisi d’élire un francophone pour prendre la relève d’Els Moors. À partir du Gedichtendag 2020, le Montois Carl NORAC sera donc le nouvel ambassadeur de la poésie belge, au-delà des frontières linguistiques du pays. Il héritera ainsi du titre honorifique de Poète National, déjà porté par Charles Ducal, Laurence Vielle et Els Moors.

Dès janvier 2020, et pendant deux ans, la mission de Carl Norac sera d’écrire des poèmes inspirés par notre pays, son histoire et son actualité, de rencontrer le public et les écoles mais aussi et surtout de mieux faire connaitre la poésie belge à travers le pays et même au-delà de nos frontières. Il sera, dès le 23 avril, l’ambassadeur officiel d’Els Moors, jusqu’à la fin de son mandat, et sera associé à certains de ses projets. Els soutiendra, quant à elle, son successeur du côté néerlandophone du pays, en 2020-2021.

Né à Mons en 1960, Carl Norac est un poète belge qui vit de sa plume, depuis plus de vingt ans. Installé en France dans le Loiret en 1998, il revient vivre en Belgique en 2019, du côté d’Ostende.

Ce que Carl Norac en pense…

Je suis heureux d’apprendre que l’on m’a choisi pour être le prochain Poète National. C’est une annonce qui intervient avec une valeur symbolique et affective pour moi, le mois même où, après plus de vingt années de vie et d’écritures en France, je reviens habiter en Belgique, à Ostende. L’importance n’est pas le titre, mais ce qu’on peut espérer en faire avec conviction, humilité et je suis impressionné par l’action et les poèmes de Charles Ducal, Laurence Vielle, Els Moors, ainsi que par l’ensemble des partenaires qui font que ce projet est aujourd’hui une réalité en mouvement. Le fait d’arpenter depuis si longtemps théâtres, festivals, aussi écoles, prisons, bibliothèques et divers lieux de vie pour parler de poésie m’a toujours fait penser que cet art, plus que jamais, est là pour bousculer les consciences, pour faire parler l’ailleurs et l’ici d’une même voix. Depuis que j’écris, je n’ai jamais accepté cette frontière invisible qui fait que les artistes des différentes communautés linguistiques de mon pays se connaissent si peu. Beaucoup d’initiatives existent aujourd’hui. En particulier, l’action profonde et enthousiaste qu’a engagées l’ensemble des maisons littéraires pour Poète National / Dichter des Vaderlands est fondamentale et je donnerai toute mon énergie pour les aider sur leurs chemins. Au début des années 90, je me suis rendu compte que je ne connaissais pas « toute la Flandre » et j’ai commencé par visiter celle-ci ville par ville, paysage par paysage. Invité à des festivals par Poëziecentrum puis plusieurs années dans le cadre de Saint-Amour, j’ai pu lire mes poèmes un peu partout, connaître Herman de Coninck, Leonard Nolens, Stefan Hertmans et développer une correspondance puis de nombreuses rencontres, dont certaines à Mons, avec Hugo Claus qui est avec Henri Michaux le poète qui m’a le plus influencé. Je suis parti aussi à la rencontre d’artistes, Carll Cneut, Ingrid Godon, Gerda Dendooven, avec le bonheur par nos livres communs de mieux les faire connaître en Belgique francophone et en France. J’ai eu énormément de chance pour un poète « de l’autre côté » d’être traduit par Ernst Van Altena, Bart Moeyaert, Edward Van de Vendel, Michaël de Cock pour les Editions Poëziecentrum, Querido, Lannoo, De eenhoorn. Si je me permets de donner ces éléments, c’est seulement pour signifier à quel point cette idée maîtresse du projet Poète National d’aider à mieux se connaître entre poètes des trois langues nationales est primordiale à mes yeux. Un des premiers projets que je soumettrai à ce propos sera un tour de Belgique d’un mois par les canaux, en péniche, où monteront, de semaine en semaine, des poètes des différentes communautés, sachant qu’aller les un(e)s vers les autres demande du temps, avec cette volupté de la lenteur qu’offre la navigation sur les canaux ou les fleuves (un thème important dans la poésie belge toute entière, et qu’a révélé encore récemment et magnifiquement Els Moors dans un film-poème). Faire se croiser aussi la plus jeune génération de poètes, celle qui est en mouvement, qui veut changer nos codes, nos conforts d’écriture, nos habitudes. Etant un poète qui écrit aussi très souvent pour les enfants, j’espère pouvoir atteindre cette ambition de motiver un très nombre d’écoles des trois régions autour des mêmes projets. Je dis souvent aux enfants autant qu’aux adultes que nous vivons dans un monde qui nécessite une urgence poétique au même titre qu’une urgence écologique ou humaniste. Les enfants et les adolescents que je rencontre aiment la poésie et y voient souvent, plus que de belles images, une façon de changer le monde. Il ne faut pas uniquement sourire de ces propos si optimistes, mais les prendre au sérieux. Ce qui s’est passé récemment en Belgique pour le climat en est une preuve tangible. La poésie échappe toujours à ce qui veut la contraindre ou la définir par des normes établies. Un adolescent nommé Rimbaud écrivait qu’elle sera toujours « en avant ». Une anthologie originale destinée à la jeunesse verra le jour, où les collaborations seront croisées, afin que les poétesses et poètes de chaque communauté soient illustrés par l’imaginaire d’un(e) artiste de l’autre région. Dans le cadre de Mons 2015, j’avais pu écrire sur ce que les gens dans la rue vous confient de ce qu’ils sont sur le point d’oublier. J’irai demander aux passant(e)s un peu partout en Belgique quel est leur premier poème écrit, lu, appris, aimé, détesté, ou presque oublié. Comme une invitation à reprendre le chemin d’un livre, ou de quelques lignes qui puissent les accompagner, vers une poésie alors tout à fait contemporaine. La poésie est souvent brève : en sa collection d’instants, elle peut se glisser partout, dans les transports en commun ou être chuchotée à l’oreille dans les rues par des comédiens. Et bien sûr, ce qui est essentiel, publiée dans la presse, pour donner un autre regard sur l’actualité. Je suis émerveillé par le travail accompli et je veux aussi continuer ce qu’ont entrepris les trois autres poètes. Tant de pistes à suivre, à inventer, ainsi cette envie absolue qui me guide toujours de confronter la poésie aux autres arts, en particulier pour ma part à la musique et à la danse, ce poème visible. En ces temps troublés où la mémoire de l’histoire semble vaciller, la poésie demeure cette matière mouvante, parfois fuyante, mais persistante, une de celles qui tente d’empêcher que la nuit pénètre trop dans le cœur des hommes. Lorsque Laurence Vielle était Poétesse Nationale et qu’elle cherchait le centre poétique de la Belgique, je lui avais conseillé par exemple de prendre une chaise et d’aller s’asseoir sur la plage d’Ostende. C’est bien là que je vais de ce pas, et ce sera comme le début d’une nouvelle invitation au voyage

Carl Norac

Pour en savoir plus : POETENATIONAL.BE


Carl NORAC © BELGA

Né à Mons en 1960, le poète belge Carl Norac est le fils d’un écrivain et d’une comédienne, Pierre et Irène Coran. D’abord professeur de français, bibliothécaire vagabond, journaliste, professeur d’histoire littéraire au Conservatoire Royal de Mons, il vit de sa plume, depuis plus de vingt ans. Il vit en France dans le Loiret, à Olivet, près d’Orléans depuis 1998. Dès l’été 2019, il reviendra en Belgique et vivra à Ostende, au bord de la Mer du nord. Depuis décembre 2017, l’école de la ville de Neuville-aux-Bois dans le Loiret en France porte son nom.

Livres

Poète (aux Editions de la Différence et à l’Escampette), il a publié aussi une dizaine de recueils et de carnets de voyage. En 1993, Dimanche aux Hespérides donne au poète une première reconnaissance en France.

Sa seconde passion, le voyage, lui fait parcourir le monde. Le voyeur libre, Le carnet de Montréal évoquent ces lieux, ces rencontres. La candeur (La Différence, 1996), réhabilite le candide dans sa pureté, sa résistance face au monde. Éloge de la patience (1999) essaie de révéler la volupté de la lenteur.

Grâce à Hugo Claus, il arpente alors les scènes plusieurs années en Belgique et aux Pays-Bas pour lire ses textes en compagnie de ce grand poète. Une anthologie de ses poèmes paraît en Flandre (Handen in het vuur, traduction d’Ernst van Altena, Poëziecentrum, 1998), en Espagne, en Roumanie (et fin 2019 aux Etats-Unis, avec une traduction de Norman Shapiro chez Black Widow Press).

Il a publié ensuite d’autres recueils de poèmes en prose: Le carnet bleuMétropolitaines (L’escampette), des portraits de femmes dans le métro de Paris, Sonates pour un homme seul, un livre à résonance intime, qui reçut le Prix Charles Plisnier et, en 2013 Une valse pour Billie, un recueil inspiré par Billie Holiday et d’autres artistes.

En 2005, Carl Norac est choisi parmi les sept écrivains européens de l’opération Lire en fête à Paris, accompagné de Jean Echenoz, Claudio Magris, Enrique Vila-Matas, Antonio Lobo Antunes et Milan Kundera dans le projet Lire l’Europe. Pendant un mois, des extraits de ses textes sont exposés aussi dans toutes les rames des métros parisiens. En 2011, il représente son pays pour le projet européen Transpoésie : ses poèmes sont exposés alors dans les couloirs du métro de Bruxelles.

Ses recueils ont été primés trois fois en Belgique par l’Académie Royale de langue et de littérature françaises (dont le Grand Prix Albert Mockel 2019, qui récompense un poète tous les cinq ans ). En 2009, il a également reçu pour son œuvre poétique le Grand Prix de la Société des gens de Lettres à Paris. En 2015, il fut l’artiste complice pour la littérature de Mons 2015, sa ville natale capitale culturelle de l’Europe. En 2018, avec trois célèbres écrivains français, il est invité à lire sur la scène de la Comédie française à Paris.

Littérature jeunesse

Carl Norac est aussi l’auteur de plus de 80 livres de contes ou de poésies pour enfants, traduits à ce jour dans le monde en 47 langues,  édités essentiellement à l’Ecole des Loisirs (collection Pastel). Certains de ses livres, comme Les mots doux (I love you so much) ont eu du succès dans le monde entier (N°1 des ventes aux Etats-Unis à sa sortie en février 1996).  De nombreux livres sont traduits aussi en néerlandais aux Editions De Eenhorn, Lannoo ou Querido par Bart Moyaert, Michael de Cock ou Edward van de Vendel.  Son enfance au milieu de la forêt d’Erbisoeul, en Hainaut, sera une source inépuisable : le goût du voyage et « l’amitié des arbres ». Son écriture pour enfants aborde trois domaines : récits de voyage, écrits où l’affectivité et l’humour sont toujours présents et des poèmes où l’auteur développe son goût du nonsense, inspiré d’un de ses poètes préférés, Edward Lear.

Pour ses livres pour enfants, l’auteur aura la chance de travailler avec les plus grands illustrateurs : Kitty Crowther, Rébecca Dautremer, Louis Joos, Christian Voltz et plusieurs grands illustrateurs flamands comme Carll Cneut, Gerda Dendooven et Ingrid Godon. En 2011, il publie avec le québécois Stéphane Poulin, chez l’éditeur Sarbacane Au pays de la mémoire blanche, un roman graphique et poétique qui a demandé cinq ans de travail, traduit à ce jour en cinq langues.  Depuis 2004, il publie aussi à Londres des livres qu’il écrit en anglais (Editions Macmillan). En 2017 paraît chez Actes Sud un nouveau recueil : Poèmes pour mieux rêver ensemble, illustré par Géraldine Alibeu.

On peut trouver des livres de Carl Norac traduits dans les langues suivantes : anglais, américain, allemand, néerlandais, italien, espagnol, catalan, basque, gaëlique, portugais, grec, danois, suédois, finnois, croate, géorgien, roumain, slovène, estonien, bulgare, russe, albanais, chinois classique, chinois simplifié, japonais, coréen, thaïlandais, vietnamien, hindi, bengali, urdu, tamoul, penjâbi, urdu, tagalog, gujarati, arabe, farsi, turc, kurde, twi, yoruba, shona, somali, papiamentu.

Pour en savoir plus : POETENATIONAL.BE


Une des missions du Poète National est d’écrire, durant son mandat, douze poèmes liés à l’actualité ou l’histoire du pays. En cette période de crise sanitaire [mars 2020], il a pris à bras le corps ce sujet qui nous touche tous : le coronavirus. Traité avec douceur, caractère et une pointe d’humour, Carl Norac nous offre ainsi quelques mots de poésie qui apaisent les angoisses de ces jours difficiles…[POETENATIONAL.BE]

UN ESPOIR VIRULENT

J’ai attrapé la poésie.
Je crois que j’ai serré la main
à une phrase qui s’éloignait déjà
ou à une inconnue qui avait une étoile dans la poche.
J’ai dû embrasser les lèvres d’un hasard
qui ne s’était jamais retourné vers moi.
J’ai attrapé la poésie, cet espoir virulent.

Voilà un moment que ce clair symptôme de jeter
les instants devant soi était devenu une chanson.
Ne plus être confiné dans un langage étudié,
s’emparer du mot libre, exister, résister
et prendre garde à ceux qui parlent d’un pays mort
alors que ce pays aujourd’hui nous regarde.

À présent, on m’interroge, c’était écrit :
« Votre langue maternelle ? »  Le souffle.
« Votre permis de séjour ? »  La parole.
« Vous avez chopé ça où ? »  Derrière votre miroir.
« C’est quoi alors votre dessein, étranger ? »
Que les mots soient au monde,
même quand le monde se tait.

J’ai attrapé la poésie.
Avec, sous les doigts, une légère fièvre,
je crève d’envie de vous la refiler,
comme ça, du bout des lèvres.

Carl NORAC (2020)


En bonus, un poème de Carl Norac offert par la RATP française et dit par Sandrine Bonnaire, alors marraine de la 22ème édition du Printemps des Poètes…


Plus de littérature ?

THONART : C’est la nuit, c’est le marbre…

STEICHEN Edward, Pastoral Moonlight (1907)

C’est la nuit, c’est le marbre,
L’homme gît près de son arbre,
Un sang poisseux voile ses yeux.
Du passage de la Géante,
Lui reste une plaie béante.
La main du cœur
Est arrachée…

Patrick Thonart


Plus à lire…

HUGO : textes

HUGO, Victor (1802-1885)

La légende des siècles, IV. En Grèce ! (extr.)

​[…] Sentir l’être sacré frémir dans l’être cher,
Apercevoir un astre à travers une chair,
Voir à travers le cœur humain l’âme divine,
Achever ce qu’on voit avec ce qu’on devine,
C’est croire, c’est aimer. […]

L’homme qui rit (extr.)

Vous rayonnez sous la beauté ;
C’est votre voile.
Vous êtes un marbre, habité
Par une étoile.

Les contemplations (extr., 1856)

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

La pente de la rêverie
“Obscuritate rerum verba saepe obscurantur.”
(GERVASIUS TILBERIENSIS)

Amis, ne creusez pas vos chères rêveries ;
Ne fouillez pas le sol de vos plaines fleuries ;
Et quand s’offre à vos yeux un océan qui dort,
Nagez à la surface ou jouez sur le bord.
Car la pensée est sombre ! Une pente insensible
Va du monde réel à la sphère invisible ;
La spirale est profonde, et quand on y descend,
Sans cesse se prolonge et va s’élargissant,
Et pour avoir touché quelque énigme fatale,
De ce voyage obscur souvent on revient pâle !

L’autre jour, il venait de pleuvoir, car l’été,
Cette année, est de bise et de pluie attristé,
Et le beau mois de mai dont le rayon nous leurre,
Prend le masque d’avril qui sourit et qui pleure.
J’avais levé le store aux gothiques couleurs.
Je regardais au loin les arbres et les fleurs.
Le soleil se jouait sur la pelouse verte
Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte
Apportait du jardin à mon esprit heureux
Un bruit d’enfants joueurs et d’oiseaux amoureux.

Paris, les grands ormeaux, maison, dôme, chaumière,
Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière
De cet astre de mai dont le rayon charmant
Au bout de tout brin d’herbe allume un diamant !
Je me laissais aller à ces trois harmonies,
Printemps, matin, enfance, en ma retraite unies ;
La Seine, ainsi que moi, laissait son flot vermeil
Suivre nonchalamment sa pente, et le soleil
Faisait évaporer à la fois sur les grèves
L’eau du fleuve en brouillards et ma pensée en rêves !

Alors, dans mon esprit, je vis autour de moi
Mes amis, non confus, mais tels que je les vois
Quand ils viennent le soir, troupe grave et fidèle,
Vous avec vos pinceaux dont la pointe étincelle,
Vous, laissant échapper vos vers au vol ardent,
Et nous tous écoutant en cercle, ou regardant.
Ils étaient bien là tous, je voyais leurs visages,
Tous, même les absents qui font de longs voyages.
Puis tous ceux qui sont morts vinrent après ceux-ci,
Avec l’air qu’ils avaient quand ils vivaient aussi.
Quand j’eus, quelques instants, des yeux de ma pensée,
Contemplé leur famille à mon foyer pressée,
Je vis trembler leurs traits confus, et par degrés
Pâlir en s’effaçant leurs fronts décolorés,
Et tous, comme un ruisseau qui dans un lac s’écoule,
Se perdre autour de moi dans une immense foule.

Foule sans nom ! chaos ! des voix, des yeux, des pas.
Ceux qu’on n’a jamais vus, ceux qu’on ne connaît pas.
Tous les vivants ! – cités bourdonnant aux oreilles
Plus qu’un bois d’Amérique ou des ruches d’abeilles,
Caravanes campant sur le désert en feu,
Matelots dispersés sur l’océan de Dieu,
Et, comme un pont hardi sur l’onde qui chavire,
Jetant d’un monde à l’autre un sillon de navire,
Ainsi que l’araignée entre deux chênes verts
Jette un fil argenté qui flotte dans les airs !

Les deux pôles ! le monde entier ! la mer, la terre,
Alpes aux fronts de neige, Etnas au noir cratère,
Tout à la fois, automne, été, printemps, hiver,
Les vallons descendant de la terre à la mer
Et s’y changeant en golfe, et des mers aux campagnes
Les caps épanouis en chaînes de montagnes,
Et les grands continents, brumeux, verts ou dorés,
Par les grands océans sans cesse dévorés,
Tout, comme un paysage en une chambre noire
Se réfléchit avec ses rivières de moire,
Ses passants, ses brouillards flottant comme un duvet,
Tout dans mon esprit sombre allait, marchait, vivait !
Alors, en attachant, toujours plus attentives,
Ma pensée et ma vue aux mille perspectives
Que le souffle du vent ou le pas des saisons
M’ouvrait à tous moments dans tous les horizons,
Je vis soudain surgir, parfois du sein des ondes,
A côté des cités vivantes des deux mondes,
D’autres villes aux fronts étranges, inouïs,
Sépulcres ruinés des temps évanouis,
Pleines d’entassements, de tours, de pyramides,
Baignant leurs pieds aux mers, leur tête aux cieux humides.

Quelques-unes sortaient de dessous des cités
Où les vivants encor bruissent agités,
Et des siècles passés jusqu’à l’âge où nous sommes
Je pus compter ainsi trois étages de Romes.
Et tandis qu’élevant leurs inquiètes voix,
Les cités des vivants résonnaient à la fois
Des murmures du peuple ou du pas des armées,
Ces villes du passé, muettes et fermées,
Sans fumée à leurs toits, sans rumeurs dans leurs seins,
Se taisaient, et semblaient des ruches sans essaims.
J’attendais. Un grand bruit se fit. Les races mortes
De ces villes en deuil vinrent ouvrir les portes,
Et je les vis marcher ainsi que les vivants,
Et jeter seulement plus de poussière aux vents.
Alors, tours, aqueducs, pyramides, colonnes,
Je vis l’intérieur des vieilles Babylones,
Les Carthages, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
D’où sans cesse sortaient des générations.

Ainsi j’embrassais tout : et la terre, et Cybèle ;
La face antique auprès de la face nouvelle ;
Le passé, le présent ; les vivants et les morts ;
Le genre humain complet comme au jour du remords.
Tout parlait à la fois, tout se faisait comprendre,
Le pélage d’Orphée et l’étrusque d’Évandre,
Les runes d’Irmensul, le sphinx égyptien,
La voix du nouveau monde aussi vieux que l’ancien.

Or, ce que je voyais, je doute que je puisse
Vous le peindre : c’était comme un grand édifice
Formé d’entassements de siècles et de lieux ;
On n’en pouvait trouver les bords ni les milieux ;
A toutes les hauteurs, nations, peuples, races,
Mille ouvriers humains, laissant partout leurs traces,
Travaillaient nuit et jour, montant, croisant leurs pas,
Parlant chacun leur langue et ne s’entendant pas ;
Et moi je parcourais, cherchant qui me réponde,
De degrés en degrés cette Babel du monde.

La nuit avec la foule, en ce rêve hideux,
Venait, s’épaississant ensemble toutes deux,
Et, dans ces régions que nul regard ne sonde,
Plus l’homme était nombreux, plus l’ombre était profonde.
Tout devenait douteux et vague, seulement
Un souffle qui passait de moment en moment,
Comme pour me montrer l’immense fourmilière,
Ouvrait dans l’ombre au loin des vallons de lumière,
Ainsi qu’un coup de vent fait sur les flots troublés
Blanchir l’écume, ou creuse une onde dans les blés.

Bientôt autour de moi les ténèbres s’accrurent,
L’horizon se perdit, les formes disparurent,
Et l’homme avec la chose et l’être avec l’esprit
Flottèrent à mon souffle, et le frisson me prit.
J’étais seul. Tout fuyait. L’étendue était sombre.
Je voyais seulement au loin, à travers l’ombre,
Comme d’un océan les flots noirs et pressés,
Dans l’espace et le temps les nombres entassés !

Oh ! cette double mer du temps et de l’espace
Où le navire humain toujours passe et repasse,
Je voulus la sonder, je voulus en toucher
Le sable, y regarder, y fouiller, y chercher,
Pour vous en rapporter quelque richesse étrange,
Et dire si son lit est de roche ou de fange.
Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu,
Au profond de l’abîme il nagea seul et nu,
Toujours de l’ineffable allant à l’invisible…
Soudain il s’en revint avec un cri terrible,
Ébloui, haletant, stupide, épouvanté,
Car il avait au fond trouvé l’éternité.

Proses philosophiques – Du génie (1860-1865)

Vous êtes à la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un livre, le premier livre venu, vous vous mettez à lire ce livre comme vous liriez le journal officiel de la préfecture ou la feuille d’affiches du chef-lieu, pensant à autre chose, distrait, un peu bâillant. Tout à coup vous vous sentez saisi, votre pensée semble ne plus être à vous, votre distraction s’est dissipée, une sorte d’absorption, presque une sujétion, lui succède, vous n’êtes plus maître de vous lever et de vous en aller. Quelqu’un vous tient. Qui donc ? ce livre.

Un livre est quelqu’un. Ne vous y fiez pas.

Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur du papier blanc ; ce sont des forces ; elles se combinent, se composent, se décomposent, entrent l’une dans l’autre, pivotent l’une sur l’autre, se dévident, se nouent, s’accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous lâchera qu’après avoir donné une façon à votre esprit. Quelquefois les lecteurs sortent du livre tout à fait transformés. Homère et la Bible font de ces miracles. Les plus fiers esprits, et les plus fins et les plus délicats, et les plus simples, et les plus grands, subissent ce charme. Shakespeare était grisé par Belleforest. La Fontaine allait partout criant : Avez-vous lu Baruch ? Corneille, plus grand que Lucain, est fasciné par Lucain. Dante est ébloui de Virgile, moindre que lui.

Entre tous, les grands livres sont irrésistibles. On peut ne pas se laisser faire par eux, on peut lire le Koran sans devenir musulman, on peut lire les Védas sans devenir fakir, on peut lire Zadig sans devenir voltairien, mais on ne peut point ne pas les admirer. Là est leur force.

Je te salue et je te combatsparce que tu es roi, disait un grec à Xercès.

On admire près de soi. L’admiration des médiocres caractérise les envieux. L’admiration des grands poètes est le signe des grands critiques. Pour découvrir au delà de tous les horizons les hauteurs absolues, il faut être soi-même sur une hauteur.

Ce que nous disons là est tellement vrai qu’il est impossible d’admirer un chef-d’œuvre sans éprouver en même temps une certaine estime de soi. On se sait gré de comprendre cela. Il y a dans l’admiration on ne sait quoi de fortifiant qui dignifie et grandit l’intelligence. L’enthousiasme est un cordial. Comprendre c’est approcher. Ouvrir un beau livre, s’y plaire, s’y plonger, s’y perdre, y croire, quelle fête ! On a toutes les surprises de l’inattendu dans le vrai. Des révélations d’idéal se succèdent coup sur coup. Mais qu’est-ce donc que le beau ?

Ne définissez pas, ne discutez pas, ne raisonnez pas, ne coupez pas un fil en quatre, ne cherchez pas midi à quatorze heures, ne soyez pas votre propre ennemi à force d’hésitation, de raideur et de scrupule. Quoi de plus bête qu’un pédant ? Allez devant vous, oubliez votre professeur de rhétorique, dites-vous que Dieu est inépuisable, dites-vous que l’art est illimité, dites-vous que la poésie ne tient dans aucun art poétique, pas plus que la mer dans aucun vase, cruche ou amphore ; soyez tout bonnement un honnête homme ayant la grandeur d’admirer, laissez-vous prendre par le poëte, ne chicanez pas la coupe sur l’ivresse, buvez, acceptez, sentez, comprenez, voyez, vivez, croissez !

L’éclair de l’immense, quelque chose qui resplendit, et qui est brusquement surhumain, voilà le génie. De certains coups d’aile suprêmes. Vous tenez le livre, vous l’avez sous les yeux, tout à coup il semble que la page se déchire du haut en bas comme le voile du temple. Par ce trou, l’infini apparaît. Une strophe suffit, un vers suffit, un mot suffit. Le sommet est atteint. Tout est dit. Lisez Ugolin, Françoise dans le tourbillon, Achille insultant Agamemnon, Prométhée enchaîné, les Sept chefs devant Thèbes, Hamlet dans le cimetière, Job sur son fumier. Fermez le livre maintenant. Songez. Vous avez vu les étoiles.

Il y a de certains hommes mystérieux qui ne peuvent faire autrement que d’être grands. Les bons badauds qui composent la grosse foule et le petit public, et qu’il faut se garder de confondre avec le peuple, leur en veulent presque à cause de cela. Les nains blâment le colosse. Sa grandeur, c’est sa faute. Qu’est-ce qu’il a donc, celui-là, à être grand ? S’appeler Michel Cervantes, François Rabelais ou Pierre Corneille, ne pas être le premier grimaud venu, exister à part, jeter toute cette ombre et tenir toute cette place ; que tel mandarin, que tel sorbonniste, que tel doctrinaire fameux, grand personnage pourtant, ne vous vienne pas à la hanche, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela ne se fait pas. C’est insupportable.

Pourquoi ces hommes sont-ils grands en effet ? ils ne le savent point eux-mêmes. Celui-là le sait qui les a envoyés. Leur stature fait partie de leur fonction.

Ils ont dans la prunelle quelque vision redoutable qu’ils emportent sous leur sourcil. Ils ont vu l’océan comme Homère, le Caucase comme Eschyle, la douleur comme Job, Babylone comme Jérémie, Rome comme Juvénal, l’enfer comme Dante, le paradis comme Milton, l’homme comme Shakespeare, Pan comme Lucrèce, Jéhovah comme Isaïe. Ils ont, ivres de rêve et d’intuition, dans leur marche presque inconsciente sur les eaux de l’abîme, traversé le rayon étrange de l’idéal, et ils en sont à jamais pénétrés. Cette lueur se dégage de leurs visages, sombres pourtant, comme tout ce qui est plein d’inconnu. Ils ont sur la face une pâle sueur de lumière. L’âme leur sort par les pores. Quelle âme ? Dieu.

Remplis qu’ils sont de ce jour divin, par moments missionnaires de civilisation, prophètes de progrès, ils entr’ouvrent leur cœur, et ils répandent une vaste clarté humaine ; cette clarté est de la parole, car le Verbe, c’est le jour. — Ô Dieu, criait Jérôme dans le désert, je vous écoute autant des yeux que des oreilles l — Un enseignement, un conseil, un point d’appui moral, une espérance, voilà leur don ; puis leur flanc béant et saignant se referme, cette plaie qui s’est faite bouche et qui a parlé rapproche ses lèvres et rentre dans le silence, et_ce qui s’ouvre maintenant, c’est leur aile. Plus de pitié, plus de larmes. Éblouissement. Ils laissent l’humanité derrière eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure qu’on appelle l’espace, faire une excursion dans l’inconnu, aller à la découverte du côté de l’idéal, il leur faut cela. Ils partent. Que leur fait l’azur ? que leur importe les ténèbres ? Ils s’en vont, ils tournent aux choses terrestres leur dos formidable, ils développent brusquement leur envergure démesurée, ils deviennent on ne sait quels monstres, spectres peut-être, peut-être archanges, et ils s’enfoncent dans l’infini terrible, avec un immense bruit d’aigles envolés.

Puis tout à coup ils reparaissent. Les voici. Ils consolent et sourient. Ce sont des hommes.

Ces apparitions et ces disparitions, ces départs et ces retours, ces occultations brusques et ces subites présences éblouissantes, le lecteur, absorbé, illuminé et aveuglé par le livre, les sent plus qu’il ne les voit. Il est au pouvoir d’un poète, possession troublante, fréquentation presque magique et démoniaque, il a vaguement conscience du va-et-vient énorme de ce génie ; il le sent tantôt loin, tantôt près de lui ; et ces alternatives, qui font successivement pour lui lecteur l’obscurité et la lumière, se marquent dans son esprit par ces mots : — Je ne comprends plus. — Je comprends.

Quand Dante, quittant l’enfer, entre et monte dans le paradis, le refroidissement qu’éprouvent les lecteurs n’est pas autre chose que l’augmentation de distance entre Dante et eux. C’est la comète qui s’éloigne. La chaleur diminue. Dante est plus haut, plus avant, plus au fond, plus loin de l’homme, plus près de l’absolu.

Schlegel un jour, considérant tous ces génies, a posé cette question qui chez lui n’est qu’un élan d’enthousiasme et qui, chez Fourier ou Saint-Simon, serait le cri d’un système : — Sontce vraiment des hommesces hommesci ?

Oui, ce sont des hommes ; c’est leur misère et c’est leur gloire. Ils ont faim et soif ; ils sont sujets du sang, du climat, du tempérament, de la fièvre, de la femme, de la souffrance, du plaisir ; ils ont, comme tous les hommes, des penchants, des pentes, des entraînements, des chutes, des assouvissements, des passions, des pièges ; ils ont, comme tous les hommes, la chair avec ses maladies, et avec ses attraits, qui sont aussi des maladies. Ils ont leur bête.

La matière pèse sur eux, et eux aussi ils gravitent. Pendant que leur esprit tourne autour de l’absolu, leur corps tourne autour du besoin, de l’appétit, de la faute. La chair a ses volontés, ses instincts, ses convoitises, ses prétentions au bien-être ; c’est une sorte de personne inférieure qui tire de son côté, fait ses affaires dans son coin, a son moi à part dans la maison, pourvoit à ses caprices ou à ses nécessités, parfois comme une voleuse, et à la grande confusion de l’esprit auquel elle dérobe ce qui est à lui. L’âme de Corneille fait Cinna ; la bête de Corneille dédie Cinna au financier Montoron.

Chez de certains, sans rien leur ôter de leur grandeur, l’humanité s’affirme par l’infirmité. Le rayon archangélesque est dans le cerveau ; la nuit brutale est dans la prunelle. Homère est aveugle ; Milton est aveugle. Camoëns borgne semble une insulte. Beethoven sourd est une ironie. Esope bossu a l’air d’un Voltaire dont Dieu a fait l’esprit en laissant Fréron faire le corps. L’infirmité ou la difformité infligée à ces bien-aimés augustes de la pensée fait l’effet d’un contrepoids sinistre, d’une compensation peu avouable là-haut, d’une concession faite aux jalousies dont il semble que le créateur doit avoir honte. C’est peut-être avec on ne sait quel triomphe envieux que, du fond de ces ténèbres, la matière regarde Tyrtée et Byron planer comme génies et boiter comme hommes.

Ces infirmités vénérables n’inspirent aucun effroi à ceux que l’enthousiasme fait pensifs. Loin de là. Elles semblent un signe d’élection. Être foudroyé, c’est être prouvé titan. C’est déjà quelque chose de partager avec ceux d’en haut le privilège d’un coup de tonnerre. A ce point de vue, les catastrophes ne sont plus catastrophes, les souffrances ne sont plus souffrances, les misères ne sont plus misères, les diminutions sont augmentations. Être infirme ainsi que les forts, cela tenterait volontiers. Je me rappelle qu’en 1828, tout jeune, au temps où *** me faisait l’effet d’un ami, j’avais des taches obscures dans les yeux. Ces taches allaient s’élargissant et noircissant. Elles semblaient envahir lentement la rétine. Un soir, chez Charles Nodier, je contai mes taches noires, que j’appelais mes papillons, à ***, qui, étudiant en médecine et fils d’un pharmacien, était censé s’y connaître et s’y connaissait en effet. Il regarda mes yeux, et me dit doucement : — C’est une amaurose commençanteLe nerf optique se paralyseDans quelques années la cécité sera complète. Une pensée illumina subitement mon esprit. — Eh bien, lui répondis-je en souriant, ce sera toujours ça. Et voilà que je me mis à espérer que je serais peut-être un jour aveugle comme Homère et comme Milton. La jeunesse ne doute de rien.


Citez-en d’autres :

ELUARD : Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres…

Hanne Karin Bayer, dite Anna Karina (1940-2019)

Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres,
Nos silences, nos paroles,
La lumière qui s’en va, la lumière qui revient,
Un seul sourire pour nous deux,
Par besoin de savoir, j’ai vu la nuit créer le jour sans que nous changions d’apparence,
Ô bien-aimé de tous et bien-aimé d’un seul,
En silence ta bouche a promis d’être heureuse,
De loin en loin, ni la haine,
De proche en proche, ni l’amour,
Par la caresse nous sortons de notre enfance,
Je vois de mieux en mieux la forme humaine,
Comme un dialogue amoureux, le cœur ne fait qu’une seule bouche
Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser,
Les sentiments à la dérive, les hommes tournent dans la ville,
Le regard, la parole et le fait que je t’aime,
Tout est en mouvement, il suffit d’avancer pour vivre,
D’aller droit devant soi vers tout ce que l’on aime,
J’allais vers toi, j’allais sans fin vers la lumière,
Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir,
Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard.

Paul ELUARD

Dans le film de Jean-Luc GODARD, Alphaville, Anna Karina joue le rôle de Natacha von Braun et dit ce texte comme s’il était extrait du livre qu’elle tient en main, le recueil de Paul ELUARD publié dans la collection Blanche de Gallimard en 1926 : Capitale de la Douleur. Or, comme le relève le blog Les Caves du Majestic en 2016, il s’agit d’un collage de vers d’Eluard parus dans d’autres recueils, bien postérieurs :

  • Le dur désir de durer (1946) ;
  • Corps mémorables (1948) ;
  • Le phénix (1951).

L’auteur du blog a fait les recherches nécessaires pour identifier chacun des recueils et poèmes concernés, qui “figurent également dans une anthologie éditée par Pierre Seghers et intitulée Derniers poèmes d’amour. Elle reprend les poèmes d’amours de Paul Éluard provenant de ces trois recueils ainsi que de Le Temps déborde (1947).” Le découpage est disponible sur CAVESDUMAJESTIC.CANALBLOG.COM.


Plus de littérature…

LOGIST : La vie au lendemain de ma vie avec toi…

La vie au lendemain de ma vie avec toi
ne sera pas moins douce
ne sera pas moins belle
juste peut-être un peu plus courte
peut-être aussi moins gaie

La vie au lendemain de ma vie avec toi
ne sera pas ceci ne sera pas cela
ne sera pas souci ne sera pas fracas
ne sera pas couci ne sera pas couça
ne sera pas ici ne sera pas là-bas
Ma vie sera séquelle, sera ce qu’elle sera
ou ne sera plus rien

Certains jours, par défi,
je ferai de petits voyages sur nos traces
je ferai de petits voyages sur nos pas

Et là je te ferai de petites fidélités
tant pis si tu l’apprends
si tu dois m’en vouloir
si jamais tu m’en veux de te l’avoir appris
entre ces lignes-ci

J’irai revoir des lieux que nous aimions ensemble
Je ne tournerai pas en rond

Si ça ne tourne pas rond
je prendrai nos photos
dans la boite à chaussures
sous le meuble en bois blanc
et je regarderai encore
par-dessus l’épaule du bonheur
combien tu étais belle
comment nous étions beaux

J’achèterai un chat
que j’appellerai Unchat
en hommage à l’époque où j’en étais bien sûr
incapable à tes yeux

Le thé refroidira ; personne pour le boire
L’été refleurira ; personne pour y croire

Je ne vais rien changer à l’ordre de mes livres
déplacer aucun meuble
J’expédierai nos cartes
qui disaient le destin
mais jamais l’avenir
à nos meilleurs amis
J’allongerai les jours
Je mettrai des tentures dans la chambre à coucher pour allonger
un peu également
le sommeil de mes nuits
mes nuits au lendemain de mes nuits avec toi

La vie au lendemain de ma vie avec toi
je la veux simple et bonne
je la veux douce et lisse
comme le plat d’une main qui ne possède rien
et ne désigne qu’elle.

Karel LOGIST , Si tu me disais Viens (2007)


LOGIST Karel, Si tu me disais Viens (Bruxelles : Editions Ercée, 2007)

Un livre-sésame, un livre-talisman. Il lève le voile sur un art d’aimer contemporain, littéral et pudique, quotidien et secret. Pas de pathos, loin de là. Une manière sobre de gérer ses blessures, de les négocier comme on dit aujourd’hui, où tout, paraît-il, se négocie, même la perte de la prunelle de ses yeux. Faillite d’un amour, déréliction, lente remontée à la surface du goût à la vie, premières brasses et embrasses dans la confiance affective retrouvée. Karel Logist est le chantre en demi-teinte des petits matins paumés, où les besognes des techniciens de surface sont de pauvres consolations au sentiment d’avoir le cœur en serpillière. Il parle de la vie devenue séquelle d’une vie rêvée que l’on croyait exaucée. De la solitude qui est la rançon des envolées que leurs extases n’empêchent pas de se fracasser. Le poète a l’air de composer des rengaines, du Léo Ferré revu par Florent Pagny puisqu’il les cite, mais il compense la musique absente par une fabuleuse maîtrise du style, qu’exaltent les images banales, que rythment les cadences cassées. Miles Davis, mais au petit matin, sur les bords de la Meuse, à la hauteur de l’île Monsin… Un grand poète s’adresse à tous, sans se renier. Cela n’arrive pas tous les jours. Qu’on se le dise.” [Jacques De Decker, Le Soir, 30 mars 2007]


Karel LOGIST est né le 7 juillet 1962 à Spa, en Belgique francophone. Depuis son premier recueil Le séismographe, en 1988, il a publié une douzaine de livres chez différents éditeurs (Les Eperonniers, l’Arbre à paroles, Le Cherche-midi, Ercée ou La Différence). Plusieurs ont été distingués (prix de la revue [vwa], prix Robert Goffin, prix Marcel Thiry, prix du Parlement de la Communauté française, etc.). Documentaliste à l’Université de Liège depuis vingt ans, il mêle à l’écriture de ses carnets de doute, en prose comme en vers, l’air et l’écho du temps qui passe. Sa poésie raconte qu’il apprécie les gens, la mer, l’humour, l’enfance et le soleil. Parce qu’il aime aussi le mouvement, la rencontre et les écrivains, Karel Logist est avec Serge Delaive, Marc Lejeune, Carl Norac et Gérald Purnelle, un des moteurs du collectif littéraire Le Fram.
Dernièrement, l’éditeur Le Castor Astral a publié Tout emporter, une anthologie personnelle (1988-2008) qui lui a valu l’improbable prix François Coppée de l’Académie française… Logist est également critique littéraire, nouvelliste et animateur d’ateliers d’écriture poétique. Par-dessus tout, Karel Logist déteste la routine, faire des choix et savoir de quoi demain sera fait.” [Maison de la poésie d’Amay]

Pour mieux connaître Karel LOGIST, visitez son site et lisez la présentation complète du poète, par son ami Gérald PURNELLE…


Lire encore…

VALERY : textes

Paul VALERY
VA​LERY, Paul (1871-1945)​

Palme (extr., in Charmes, 1922)

Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l’univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts
[…] Patient, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !
[…]​

Fronton du Palais de Chaillot (Paris, FR)

Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu’à toi
Ami n’entre pas sans désir

Le cimetière marin (1920)

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir
.
Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence!… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit!

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié!
Je te rends pure à ta place première:
Regarde-toi!… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur!

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

Chienne splendide, écarte l’idolâtre!
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux!

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes!
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs!
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières?
La larve file où se formaient des pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu!

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi!

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse!
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel!

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
ætes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas!

Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir!
Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir!

Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Élée!
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
Le son m’enfante et la flèche me tue!
Ah! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas!

Non, non!… Debout! Dans l’ère successive!
Brisez, mon corps, cette forme pensive!
Buvez, mon sein, la naissance du vent!
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… O puissance salée!
Courons à l’onde en rejaillir vivant!

Oui! Grande mer de délires douée
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles du soleil
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève!… Il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs!


Paul Valéry en 1935 © AFP

Paul VALERY est né à Sète, le 30 octobre 1871. D’ascendance corse par son père et génoise par sa mère, Paul Valéry fit ses études primaires chez les Dominicains de sa ville natale et ses études secondaires au lycée de Montpellier. Ayant renoncé à préparer l’École navale, vers laquelle le portait son amour de la mer, il s’inscrivit en 1889 à la faculté de Droit. Passionné par les mathématiques et la musique, il s’essaya également à la poésie et vit, cette même année, ses premiers vers publiés dans la Revue maritime de Marseille. C’est encore à cette époque qu’il se lia d’amitié avec Pierre Louÿs, qu’il lui arrivera de nommer son « directeur spirituel », et fit la connaissance de Gide et de Mallarmé. Les vers qu’il écrivit dans ces années-là s’inscrivent ainsi, tout naturellement, dans la mouvance symboliste.

Ayant obtenu sa licence de droit, il s’installa, en 1894, à Paris, où il obtint un poste de rédacteur au ministère de la Guerre. Mais cette période devait marquer pour Paul Valéry le début d’un long silence poétique. À la suite d’une grave crise morale et sentimentale, le jeune homme, en effet, décidait de renoncer à l’écriture poétique pour mieux se consacrer à la connaissance de soi et du monde. Occupant un emploi de secrétaire particulier auprès du publiciste Édouard Lebey, directeur de l’agence Havas, il entreprit la rédaction des Cahiers (lesquels ne seront publiés qu’après sa mort), dans lesquels il consignait quotidiennement l’évolution de sa conscience et de ses rapports au temps, au rêve et au langage.

En 1900, Paul Valéry épousait Jeannine Gobillard, dont il aurait trois enfants.

Ce n’est qu’en 1917 que, sous l’influence de Gide notamment, il revint à la poésie, avec la publication chez Gallimard de La Jeune Parque, dont le succès fut immédiat et annonçait celui des autres grands poèmes (Le Cimetière marin, en 1920) ou recueils poétiques (Charmes, en 1922).

Influencé par Mallarmé, Paul Valéry privilégia toujours, dans ses recherches poétiques, la maîtrise de la forme sur le sens et l’inspiration. Quête de la “poésie pure“, son œuvre se confond avec une réflexion sur le langage, vecteur entre l’esprit et le monde qui l’entoure, instrument de connaissance pour la conscience.

C’est ainsi que ces interrogations sur le savoir se nourrirent chez le poète de la fréquentation de l’univers scientifique : lecteur de Bergson, d’Einstein, de Louis de Broglie et Langevin, Paul Valéry devait devenir en 1935 membre de l’Académie des Sciences de Lisbonne.

Après la Première Guerre mondiale, la célébrité devait peu à peu élever Paul Valéry au rang de « poète d’État ». Il multiplia dans les années 1920 et 1930 les conférences, voyages officiels et communications de toute sorte, tandis que pleuvaient sur lui les honneurs ; en 1924, il remplaçait Anatole France à la présidence du Pen Club français, et devait encore lui succéder à l’Académie française où il fut élu le 19 novembre 1925, par 17 voix au quatrième tour. Paul Valéry avait d’abord posé sa candidature au fauteuil d’Haussonville, lequel devait être pourvu le même jour, mais s’était ravisé, au dernier moment, sur les conseils de Foch, pour disputer, avec plus de chances estimait-il, à Léon Bérard et Victor Bérard, le fauteuil d’Anatole France.

Le discours que devait prononcer Paul Valéry lors de sa réception par Gabriel Hanotaux, le 23 juin 1927, est resté célèbre dans les annales de l’Académie. Valéry, en effet, réussit ce tour de force de faire l’éloge de son prédécesseur sans prononcer une seule fois son nom. On raconte qu’il n’avait pas pardonné à Anatole France d’avoir refusé à Mallarmé la publication de son Après-midi d’un faune, en 1874, dans Le Parnasse contemporain.

En 1932, Paul Valéry devint membre du conseil des musées nationaux ; en 1933, il fut nommé administrateur du centre universitaire méditerranéen à Nice ; en 1936, il fut désigné président de la commission de synthèse de la coopération culturelle pour l’exposition universelle ; en 1937, on lui attribua la chaire de poétique au Collège de France ; en 1939, enfin, il devenait président d’honneur de la SACEM.

Lorsque éclata la Seconde Guerre mondiale, Paul Valéry, qui avait reçu en 1931 le maréchal Pétain à l’Académie, s’opposa vivement à la proposition d’Abel Bonnard qui voulait que l’Académie adressât ses félicitations au chef de l’État pour sa rencontre avec Hitler à Montoire. Directeur de l’Académie en 1941, il devait par ailleurs prononcer l’éloge funèbre de Bergson, dans un discours qui fut salué par tous comme un acte de courage et de résistance. Refusant de collaborer, Paul Valéry allait perdre sous l’Occupation son poste d’administrateur du centre universitaire de Nice. Par une ironie du sort, il mourut la semaine même où s’ouvrait, dans la France libérée, le procès Pétain. Après des funérailles nationales, il fut inhumé à Sète, dans son cimetière marin. Mort le 20 juillet 1945.

[source : ACADEMIEFRANCAISE.FR]


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BAUDELAIRE : textes

© Hlaing Ko Myint‎

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

BAUDELAIRE, Charles (1821-1867) : A une passante
(in Les fleurs du mal, 1855)


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GAMBLIN : Mon climat (2015)

Jacques GAMBLIN à Nantes (28 novembre 2015) © MPN

“Pendant 23 minutes, l’acteur Jacques Gamblin captive l’attention dans un discours donné à Nantes, au Lieu Unique, le 28 novembre 2015 lors d’une journée consacrée au rôle de la poésie pour livrer “autrement le monde”. Un véritable bijou d’éloquence où il s’attarde sur notre peur de changement et interroge notre désir d’être surpris et de surprendre.

Ressentis en partage

Le parlement sensible des écrivains devait initialement avoir lieu le 14 novembre dernier à l’Assemblée nationale afin de souligner le rôle de la littérature et des écrivains pour parler autrement du climat. Annulé en raison des attentats qui ont frappé la capitale la veille, cette initiative – accompagnée de la publication d’un ouvrage (Du souffle dans les mots, Ed. Arthaud) – est plutôt passée inaperçue. Certains des 30+1 auteurs et poètes regroupés à cette occasion ont pourtant été réunis le 28 novembre 2015 lors de l’événement Autrement le monde organisé par la Maison de la Poésie de Nantes pour aborder les liens entre écologie et poésie.

C’est à cette occasion que l’acteur et poète Jacques Gamblin s’est exprimé dans un texte intitulé Mon Climat. Partant de la notion de température ressentie inventée il y a quelques années pour parler de la température extérieure (“La science en ce domaine [la météorologie, ndrl] a donc fait un grand pas dans son désir d’être toujours plus précise au point de ne plus l’être du tout”, lance-t-il), l’acteur en profite pour introduire son propos et livrer son ressenti (“Le ressenti individuel ayant supplanté la réalité générale, je me permets donc de donner le mien en toute humilité”).

S’il ne reproche à personne de lui faire “manger de la merde“, il n’en ressent pas moins un profond malaise d’imaginer que nos enfants et nos petits enfants devront payer notre irréalisme. “Je pense que notre plus profond désir à tous pourrait être de laisser l’endroit plus propre que nous l’avons trouvé en entrant. Rien n’est réellement à moi, ni ma petite ou grande maison, mon petit ou grand jardin, je vis sur un morceau de terre et sous un morceau de ciel qu’on me prête : je ne suis pas le premier à le dire, quelqu’un me prête ce que je possède, quelqu’un d’avant, avant avant, c’est à dire… personne” rappelle-t-il avant d’évoquer la seule chose en laquelle il croit : le rôle du vivant qui nous entoure… “tout ceci m’est offert et je dois être prêt à le rendre à personne qu’à lui-même“.

Se qualifiant de “militant de peu qui ne se retrouve pas dans la logique consumériste”, il rappelle à quel point il aime la modernité et ses inventions tant qu’elles soulagent la vie des gens sans créer des désirs inutiles. “La liste est longue d’une simple logique qui part en vrille, parce qu’avec le temps le simple bon sens s’est fait la malle. Que voulons nous comme vie ?“, interroge-t-il aussi.” […]

[Lire la suite sur ALTERNATIVES.BLOG.LEMONDE.FR…]



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FERRE : textes

Léo Ferré en 1959 © Hubert Grooteclaes

La mémoire et la mer

(extrait de l’album Amour, Anarchie, Barclay, 1970 ; texte et musique de Léo FERRE, arrangements de Jean-Michel DEFAYE)

La marée, je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur, de mon enfance et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fantôme de Jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baiser
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts de sable de la terre

Rappelle-toi ce chien de mer
Que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert
Des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là
Avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps là
Le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas
Et des sprints gagnés sur l’écume
Cette bave des chevaux ras
Au raz des rocs qui se consument
Ô l’ange des plaisirs perdus
Ô rumeurs d’une autre habitude
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu’un chagrin de ma solitude

Et le diable des soirs conquis
Avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis
Dans le milieu mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords
Reviens violon des violonades
Dans le port fanfarent les cors
Pour le retour des camarades
Ô parfum rare des salants
Dans le poivre feu des gerçures
Quand j’allais, géométrisant,
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans des draps d’aube fine
Je voyais un vitrail de plus,
Et toi fille verte, mon spleen

Les coquillages figurant
Sous les sunlights cassés liquides
Jouent de la castagnette tant
Qu’on dirait l’Espagne livide
Dieux de granits, ayez pitié
De leur vocation de parure
Quand le couteau vient s’immiscer
Dans leur castagnette figure
Et je voyais ce qu’on pressent
Quand on pressent l’entrevoyure
Entre les persiennes du sang
Et que les globules figurent
Une mathématique bleue,
Sur cette mer jamais étale
D’où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles

Cette rumeur qui vient de là
Sous l’arc copain où je m’aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla
Ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un mendiant sous l’anathème
Comme l’ombre qui perd son temps
À dessiner mon théorème
Et sous mon maquillage roux
S’en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout
Dans la rue, aux musiques mortes
C’est fini, la mer, c’est fini
Sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d’infini…
Quand la mer bergère m’appelle…


“De toutes les chansons écrites par Léo FERRE (1916-1993) – et elles sont fort nombreuses – la chanson  La Mémoire et la mer constitue une véritable pièce d’anthologie. […] Un texte que son auteur a lui-même qualifié « d’éminemment personnel et que personne n’aurait dû comprendre » et qui, pourtant, a connu un étonnant succès. Léo découvre le « fantôme de Jersey » lors d’une escapade sur l’île Du Guesclin, où il résida. Le fantôme  de Jersey est un phénomène naturel, une espèce de ligne brumeuse que l’on aperçoit au lointain quand on se trouve sur l’île Du Guesclin, et qui laisse croire à une émanation fantomatique de l’île anglo-normande qu’est Jersey. Léo Ferré y plante donc le décor d’une simple partie de pêche où est capturé un bar, dont les écailles sont rendues brillantes par la magie de l’éclat lunaire…”

Source : J’ai la mémoire qui chante…



Savoir en écouter plus…

RICHEPIN : textes

© AFP / Karen BLEIER

Première gelée

Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

Ainsi qu’un dur baron précédé de sergents,
Il fait, pour l’annoncer, courir le long des rues
La gelée aux doigts blancs et les bises bourrues.
On entend haleter le souffle des gamins
Qui se sauvent, collant leurs lèvres à leurs mains,
Et tapent fortement du pied la terre sèche.
Le chien, sans rien flairer, file ainsi qu’une flèche.
Les messieurs en chapeau, raides et boutonnés,
Font le dos rond, et dans leur col plongent leur nez.
Les femmes, comme des coureurs dans la carrière,
Ont la gorge en avant, les coudes en arrière,
Les reins cambrés. Leur pas, d’un mouvement coquin,
Fait onduler sur leur croupe leur troussequin.

Oh ! comme c’est joli, la première gelée !
La vitre, par le froid du dehors flagellée,
Étincelle, au dedans, de cristaux délicats,
Et papillote sous la nacre des micas
Dont le dessin fleurit en volutes d’acanthe.
Les arbres sont vêtus d’une faille craquante.
Le ciel a la pâleur fine des vieux argents.

Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

Voici venir l’Hiver dans son manteau de glace.
Place au Roi qui s’avance en grondant, place, place !
Et la bise, à grands coups de fouet sur les mollets,
Fait courir le gamin. Le vent dans les collets
Des messieurs boutonnés fourre des cents d’épingles.
Les chiens au bout du dos semblent traîner des tringles.
Et les femmes, sentant des petits doigts fripons
Grimper sournoisement sous leurs derniers jupons,
Se cognent les genoux pour mieux serrer les cuisses.
Les maisons dans le ciel fument comme des Suisses.
Près des chenets joyeux les messieurs en chapeau
Vont s’asseoir ; la chaleur leur détendra la peau.
Les femmes, relevant leurs jupes à mi-jambe,
Pour garantir leur teint de la bûche qui flambe
Étendront leurs deux mains longues aux doigts rosés,
Qu’un tendre amant fera mollir sous les baisers.
Heureux ceux-là qu’attend la bonne chambre chaude !
Mais le gamin qui court, mais le vieux chien qui rôde,
Mais les gueux, les petits, le tas des indigents…

Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

REGNIER : textes

REGNIER Mathurin (1573-1613)

J’ai vescu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
A la bonne loy naturelle,
Et si m’estonne fort pourquoi
La mort osa songer à moi
Qui ne songeay jamais à elle.

Les oeuvres complètes de Mathurin REGNIER, poète satirique français, sont disponibles en fac-simile dans la Gallica, sur le site GALLICA.BNF.FR : REGNIER M., Oeuvres complètes précédées de L’histoire de la satire en France par Monsieur Viollet-le-Duc (Paris, Jannet, 1853).


Pour citer encore…

FRANCOTTE : textes

J’ose à peine t’ôter ton habit à rayures
Poisseux, il te colle à la peau, se fissure…
Te toucher me répugne, tes remugles obsédants
Reculent les plaisirs que tu donnes aux amants.
Mais quand tu t’offres nu à ma bouche bouffonne
J’oublie ma répulsion et d’un coup je t’affonne.

MILOSZ : Et surtout que… (1906)

Oscar Vladislas de Lubicz-MILOSZ (1877-1939)

— Et surtout que Demain n’apprenne pas où je suis —
Les bois, les bois sont pleins de baies noires —
Ta voix est comme un son de lune dans le vieux puits
Où l’écho, l’écho de juin vient boire.

Et que nul ne prononce mon nom là-bas, en rêve,
Les temps, les temps sont bien accomplis —
Comme un tout petit arbre souffrant de prime sève
Est ta blancheur en robe sans pli.

Et que les ronces se referment derrière nous,
Car j’ai peur, car j’ai peur du retour.
Les grandes fleurs blanches caressent tes doux genoux
Et l’ombre, et l’ombre est pâle d’amour.

Et ne dis pas à l’eau de la forêt qui je suis ;
Mon nom, mon nom est tellement mort.
Tes yeux ont la couleur des jeunes pluies,
Des jeunes pluies sur l’étang qui dort.

Et ne raconte rien au vent du vieux cimetière.
Il pourrait m’ordonner de le suivre.
Ta chevelure sent l’été, la lune et la terre.
Il faut vivre, vivre, rien que vivre…

MILOSZ Oscar, Les sept solitudes (1906)

Qui est Oscar Milosz ?

“Venu de sa lointaine Lituanie, il arrive à Paris en 1889. Il choisira le français comme langue d’écriture et la France comme seconde patrie, contrairement à son cousin Czeslaw Milosz (Prix Nobel de littérature en 1980) qui gardera sa langue maternelle, le polonais.

Poète, dramaturge, romancier, Oscar MILOSZ devient, en 1919, le premier représentant diplomatique de son pays la Lituanie, ressuscitée entre les deux guerres. Parallèlement à ses activités politiques, il continue à écrire poésie et essais métaphysiques. Lui qui fut élevé, comme il l’écrira, “dans la libre pensée la plus brutale”, connaît une expérience spirituelle qui orientera désormais sa vie et son œuvre. L’exil, la nostalgie de l’enfance, la recherche d’un absolu, d’une vérité qui donne sens à la vie des hommes, sont les thèmes qu’il ne cessera plus de travailler (…)

En 1939, il meurt à Fontainebleau où il venait de se retirer, non loin du grand parc où depuis des années il apprivoisait les oiseaux.”

Découvrir le poète sur le site AMISDEMILOSZ.COM

Savoir en citer d’autres…

FOIX : textes

Il était poète, ami de Dalí, Miró, Eluard, traducteur en catalan de Tzara, Soupault, Eluard, Breton : Josep Vicenç Foix i Mas (plus connu sous le nom de J. V. FOIX), à l’heure d’écrire, préférait néanmoins le faire selon l’ancienne tradition : le décasyllabe (italien, catalan) et le sonnet. Si Foix était “ancien” dans la forme, il était très moderne par le sens de ses poèmes, leur vocabulaire et l’approche du monde qu’ils traduisent. “Le poète, doit être tout entier tourné vers les autres, sans rien attendre en retour et s’il était assez courageux, si la satisfaction bourgeoise qui contamine toute classe de son extrême vanité ne lui avait transmis certain virus, il ne signerait pas ses oeuvres”. Foix les signait…

Né à Sarrià en 1893 et mort à Barcelone en 1987), Foix est catalan et partage son temps entre l’écriture et la pâtisserie fine (on peut toujours se rendre à la vieille ville de Sarrià, aujourd’hui un quartier très chic de Barcelone, et entrer dans la fameuse pâtisserie Foix fondée par sa famille). Foix appartenait à une génération, celle née entre la fin du XIXème et les premières années du vingtième siècle, qui se “délectait de Byron et lisait avec plaisir Baudelaire”.

Sportif (joueur de tennis et membre de l’Aéroclub de Catalogne), il conciliait une grande attention pour la modernité poétique et un goût non dissimulé pour la tradition classique catalane du XVème siècle (surtout Ausias March) et ses troubadours. On pourrait résumer sa vie et son oeuvre poétique en citant son vers le plus fameux “le nouveau m’exalte, et je suis amoureux de l’ancien” (Sol, i de dol).

Foix cherchait la façon d’accorder Raison et Folie et il écrivait en 1953  : “C’est quand je dors que j’y vois clair…“.

Camarade surréaliste, choisis ton camp !

Sonnet XVIII (in Sol, i de dol, 1936 ; extrait cité par Jaume Cabré dans Confiteor, 2011) :

C’est par l’Esprit que Nature s’ouvre à mon œil gourmand ;
par lui je me sais immortel, car je l’ordonne,
et en deçà du mal et au-delà,
le temps est un et par mon ordre perdure
[…] et dans les siècles je me meus,
lent comme le galet devant la mer obscure.

Sonnet (traduit du catalan par Montserrat Prudon et Pierre Lartigue, in Poésie. Prose, recueil posthume, Cognac, Le temps qu’il fait, 1987) :

Oh puissais-je accorder la Raison, la Folie,
Qu’un clair matin, non loin de la mer claire,
Cet esprit mien, de plaisir trop avare,
Me fasse l’Éternel présent. Et par la fantaisie

-Qui le coeur embrase et détourne l’ennui-
Que les mots, les sons, les timbres, quelquefois
Perpétuent l’aujourd’hui, et que l’ombre rare
Qui me contrefait au mur, me soit sage et guide

En mon errance parmi tamaris et dalles ;
-Oh douceurs dans la bouche ! les douces pensées !-
Qu’elles fassent vrai l’Abscons, qu’à l’abri de calanques,

Les images du songe par les yeux éveillés,
Vivent; que le Temps ne soit plus; mais l’espérance
En d’Immortels Absents, la lumière et la danse!

 

JACQMIN : Le livre de la neige (1993)

[ISBN : 9782875680754]
“Né en province de Liège en 1929, François Jacqmin est un poète belge majeur de la deuxième moitié du XXe siècle en Belgique. Après avoir vécu plusieurs années en Angleterre pendant la deuxième Guerre Mondiale, il revient en Belgique et participe à la fondation de la revue Phantomas. Poète discret, unique, Jacqmin interroge dans toute son œuvre la possibilité d’appréhender le réel ainsi que le rapport du poète au langage. En marge de la vie littéraire, il publie tardivement un premier recueil essentiel, Les Saisons, en 1979, suivi en 1984 du Domino gris. Il meurt en 1992, deux ans après la publication de sa dernière œuvre, Le Livre de la neige…” [lire la suite]

JACQMIN François, Le livre de la neige (Bruxelles, Espace Nord, Poésie, 2016)

“Le Livre de la neige est le récit de l’extase du poète face à la nature. Les paysages enneigés, les oiseaux, les arbres qui peuplent les textes de François Jacqmin prennent vie grâce à des mots précis et à un langage limpide. Mais dans ces textes délicatement teintés d’humour, la poésie va au-delà de l’éveil de la nature pour questionner le sens. L’homme, être de langage, peut-il traduire le réel par l’écriture? Le poème parvient-il à exprimer le questionnement ou l’émerveillement que vit le sujet ? Ces interrogations propres à toute l’œuvre de Jacqmin se trouvent comme apaisées dans ce recueil où l’observation du milieu naturel amène à la méditation sur la pensée, le langage et la poésie…” [plus…]

D’aucuns utilisent le traîneau. D’autres,
leurs facultés intellectuelles.
Dans les deux cas,
on passe légèrement sur les choses.
On dérange
quelques finesses au passage.
Puis,
réticente à toute trace durable, la neige se ravise.
Tout n’aura été
qu’une problématique de la surface.

D’autres incontournables du savoir-lire :

WOUTERS : Panorama de la poésie française de Belgique (JACQUES ANTOINE, 1976)

WOUTERS L, Panorama de la poésie française de Belgique (JACQUES ANTOINE, 1976)

Liliane WOUTERS (1930-2016) : poète, dramaturge, auteur d’anthologies et traductrice. Institutrice de 1949 à 1980. Membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, de l’ Académie royale de langue et de littérature néerlandaises, et de l’Académie européenne de poésie. Elle décède en 2016.

Découvrir le panorama littéraire de Liliane WOUTERS (épuisé)

D’autres incontournables du savoir-lire :

T.S. ELIOT : textes

ELIOT, Thomas Steams (1888-1965)

The Love Song of J. Alfred Prufrock (in Prufrock and other Observations, 1917), traduit par Alain Lipietz (​Traduire Prufrock selon Eco, 2007)

September 1958 : Portrait of American-born poet TS Eliot (1888 – 1965)
La chanson de J. Alfred Prufrock, le mal-aimé

   Alors allons-y, toi et moi,
Quand le soir est contre le ciel écartelé
Comme un patient sur une table, anesthésié ;
Allons-y, par certaines rues semi désertes,
Ces murmurantes retraites
Des nuits sans repos dans les auberges tristes,
Et des restaurants à la sciure avec des coquilles d’huîtres :
Rues poursuivant comme une oiseuse discussion
Avec l’insidieuse intention
De te conduire vers une écrasante question…
Oh, ne demande pas, « Laquelle ? »
Allons-y, à notre cocktail.
Dans la pièce, les femmes vont et viennent, échangent
Des propos sur Michel-Ange.
Le brouillard jaune qui frotte son dos contre les vitres,
La fumée jaune qui frotte son museau sur les vitres
A glissé sa langue dans les commissures de la soirée,
Paressé sur les flaques stagnantes des caniveaux,
Laissé couler sur son dos la suie des cheminées,
Glissé par la terrasse, avec un soubresaut,
Et voyant que c’était une douce nuit d’Octobre,
Fait une boucle autour de la maison, et s’est endormie.
Et certes il y aura un temps
Pour la fumée jaune qui glisse le long des rues,
Frottant son dos contre les vitres ;
Il y aura un temps, il y aura un temps,
Pour te composer un visage à la rencontre des visages rencontrés,
Il y aura un temps pour le meurtre et un temps pour créer,
Et un temps pour tous les travaux et les jours de ces mains
Qui soulèvent et laissent tomber une question dans ton assiette ;
Un temps pour toi et un temps pour moi,
Et encore un temps pour cent indécisions,
Et pour cent visions et cent révisions,
Avant d’aller prendre un toast et le thé.
Dans la pièce, les femmes vont et viennent, échangent
Des propos sur Michel-Ange.
Et certes il y aura un temps
Pour se demander, « Oserai-je ? » et, « Oserai-je ? »
Un temps pour s’en retourner et descendre l’escalier,
Avec une tonsure au milieu des cheveux –
[On dira : « Comme ses cheveux s’éclaircissent! » ] Ma jaquette, mon col monté fermement au menton,
Ma cravate riche et modeste mais sertie d’une simple épingle –
[On dira « Mais comme ses bras, ses jambes s’amaigrissent ! »] Oserai-je
Déranger l’univers ?
Dans une minute il y a le temps
Pour des décisions et révisions qu’une minute révoquera.
Car je les ai tous connus déjà, tous connus : –
Connu les soirs et connu les matins, connu les soirées,
Pris la mesure de ma vie avec des cuillères à café,
Connu ces voix assoupies qui meurent et qui déclinent
Derrière la musique d’une pièce lointaine.
Alors comment me permettrais-je ?
Et j’ai connu ces yeux déjà, tous connus —
Ces yeux qui vous toisent d’une phrase formatée,
Et quand je suis formaté, en croix sur une épingle,
Quand je suis épinglé gigotant sur le mur,
Alors comment commencerais-je
À cracher les impasses de mes jours, de mes voies ?
Et comment me permettrais-je ?
Et j’ai connu ces bras déjà, tous connus —
Bras embracelés et blancs et nus
[Mais sous la lampe, assombris d’un léger duvet brun !] C’est un parfum de robe
Qui fait que je me dérobe ?
Bras posés sur une table, ou s’enroulant d’un châle,
Et alors me permettrais-je ?
Et par où commencerais-je ?

Dirai-je, j’ai parcouru au crépuscules des ruelles étroites,
Observé la fumée qui s’élève des pipes
D’hommes solitaires en bras de chemise, penchés aux fenêtres ?…
J’aurais du être une paire de pinces à découper
Me sabordant par les étages des mers silencieuses.

Et l’après-midi, le soir dort si paisiblement !
Lissé par de longs doigts,
Endormi… fatigué… ou alors fait semblant,
Étiré sur le sol, ici, chez toi et moi.
Devrais-je, après le thé, les gâteaux, les sorbets,
Avoir la force de forcer la crise de l’instant ?
Mais quoique j’aie pleuré et jêuné, pleuré et prié,
Quoique j’aie vu ma tête [légèrement tournée chauve] apportée sur un plateau,
Je ne suis pas prophète — et c’est pas grande affaire ;
J’ai vu le temps de ma grandeur vaciller,
Et j’ai vu l’éternel Majordome prendre mon manteau, et ricaner,
Et bref, j’ai eu peur.
Et ç’aurait-il valu la peine, après tout,
Après les tasses, la marmelade, le thé,
Parmi la porcelaine, parmi des phrases de toi et moi,
C’aurait-il valu le coup,
D’avoir craché le morceau, dans un sourire,
D’avoir comprimé l’univers dans une bille
Pour la rouler vers quelque écrasante question,
De dire : « Je suis Lazare, revenu des morts,
Revenu tout vous expliquer, je vais tout vous expliquer» —
Si l’une d’elles, ajustant un coussin sous sa tête,
Devait dire : « Ce n’est pas ce que j’attendais.
Ce n’est pas ça, du tout. »
Et ç’aurait-il valu la peine, après tout,
Ç’aurait-il valu le coup,
Après les soleils couchants, les portes cochères et les rues éclaboussées,
Après les romans, les tasses de thé, après les longues robes traînant sur les planchers,
Après tout ça, et tellement plus ?–
Impossible de dire ce que j’ai juste à dire !
Mais même si une lanterne magique projetait mes nerfs en réseau sur un écran :
Ç’aurait-il valu le coup
Si l’une d’elles, ajustant un coussin ou rejetant son châle,
Et se tournant vers la fenêtre, devait dire :
« Ce n‘est pas ça du tout,
Ce n’est pas ce que j’attendais, du tout »

Non ! je ne suis pas le Prince Hamlet, et n’entendais pas l’être,
Suis chevalier servant, un qui sert
À développer l’action, ouvrir une scène ou deux,
Aviser le prince ; sans doute, un outil facile,
Déférent, heureux d’être utile,
Politique, prudent, et méticuleux,
Plein de hautes sentences, mais un peu creux ;
Parfois, certes, presque ridicule —
Presque, parfois, le Fou.
Je deviens vieux… Je deviens vieux…
Je dois retrousser le bas de mes pantalons.
Vais-je me faire la raie à l’arrière ? Oserai-je manger une pêche ?
Je vais mettre des pantalons de flanelle blanche, et me promener sur la plage.
J’ai entendu chanter les sirènes, l’une à l’autre.
Je ne crois pas qu’elle chantent pour moi.
Je les ai vues chevaucher les vagues vers le large
Peignant les blancs cheveux des vagues gifflées de vent
Quand le vent souffle sur l’océan noir et blanc.
Nous avons langui dans les chambres de la mer
Près d’ondines ourlées d’algues rouges et marron
Quand des voix humaines nous éveillent, et nous sombrons.​

Ecouter ce poème lu par l’auteur, T.S. ELIOT (en anglais)

Citez-en d’autres :

Hervé Guibert, fou d’Eugène [Savitzkaya]

Parues, chez Gallimard en 2013, des Lettres à Eugène (Savitzkaya) d’Hervé Guibert, seul volume de correspondance dont l’écrivain a autorisé la publication dans la dernière ligne de son testament littéraire, le 3 novembre 1991. Ainsi s’achève « la publication des œuvres inédites posthumes d’Hervé Guibert, telle qu’il en avait fixé le plan, avant sa disparition », comme le précise une note liminaire. Le recueil rassemble l’intégralité de cette correspondance, hors quelques lettres perdues, et davantage de missives signées Guibert que Savitzkaya. Elle court de 1977 à 1987, date à laquelle les deux écrivains se retrouvent à Rome, à la Villa Médicis — une expérience que Guibert transposera dans L’Incognito (1991). Dix années donc de correspondance, un terme qui ne porte jamais mieux son nom que chez Guibert, tant ce dernier aime jouer de transpositions, transferts et jeux de miroir infinis.​

Lire la suite de l’article de Christine MARCANDIER sur DIACRITIK.COM (28 novembre 2016)

APOLLINAIRE : textes

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918)

Lettre à Lou (1915)

[…] Lou, encore une fois je veux que tu ne te fasse pas menotte trop souvent. Je vais être jaloux de ton doigt. Je veux que tu me dises quand tu t’ais (sic) fait menotte et que tu résistes un peu. Je serai obligé de te corriger. Tu ne fais aucun effort de ce côté. Tu es merveilleusement jolie ; je ne veux pas que tu te fanes en t’épuisant par les plaisirs solitaires. Je veux te revoir épatamment fraîche, sans quoi tu recevras des claques comme un écolier qui s’est branlé au lieu d’apprendre ses leçons. Quand on était au collège on faisait un trou à sa poche droite, on passait la main et on faisait ça pendant toute l’étude. Yeux cernés. Mais je ne veux pas qu’une grande fille comme toi qui a un cul superbe et a déjà fait cornard son mari, se branle comme un petit garçon pas sage. Si tu fais ainsi, c’est le fouet que tu auras, ma gosse, le fouet pour te mater. Tu auras beau faire métalliser ton derrière, je te fesserai jusqu’au sang, de manière que tu ne puisses plus t’asseoir. Tu cul payera pour ton petit con, ma chérie. Je te désire éperdument. Je n’en puis plus. Je ne sais si on me donnera une permission pr Nice avant longtemps. Il me tarde que tu sois là. Si tu savais comme j’ai envie de faire l’amour, c’est inimaginable. C’est à chaque instant la tentation de saint Antoine, tes totos chéris, ton cul splendide, tes poils, ton trou de balle, l’intérieur si animé, si doux et si serré de ta petite sœur, je passe mon temps à penser à ça, à ta bouche, à tes narines. C’est un véritable supplice. C’est extraordinaire, ce que je peux te désirer. Tu m’as fait oublier mes anciennes maîtresses à un point inimaginable. Pourtant elles étaient jolies. Je ne les vois plus que comme de la m..de. L’Anglaise qui était épatante, blonde comme la lune, des tétons épatants, gros et fermes et droits, qui bandaient dès qu’on les touchait et la mettaient de suite en chaleur, un cul mirobolant énorme et une taille mince à ravir. Elle n’est plus rien. Marie L. ravissamment faite, un des plus gros derrières du monde et que je transperçais avec un âcre plaisir. Elle n’est pas plus que du crottin. Toi seule, mon Lou adoré, ma chère captive, ma chère fouettée, toi seule existes. Mon Lou je me souviens de notre 69 épatant à Grasse.

Quand on se reverra on recommencera. Si ça continue, je me demande si je ne serai pas obligé de me faire menotte moi aussi en ton honneur. C’est tout de même malheureux d’être privé de toi. Le désir au fur et à mesure qu’il s’accroît devient un supplice. Je te couvre de baisers partout, tes chers pieds que j’aime tant je leur fais petit salé, entre chaque doigt, je remonte le long du mollet que je mordille, tes belles cuisses, je m’arrête au centre et parcours longtemps de la langue la cloison qui sépare tes deux trous adorés. Je les adore toutes, les neufs portes sacrées de ton corps, la vagin royal où bouillonne la cyprine voluptueuse que tu me prodigues ô chéri et d’où s’épanche l’or en fusion de ton pipi mignon, l’anus plissé et jaune comme un Chinois où pénétrant je t’ai fait crier de douleur âcre, la bouche adorable où ta salive a le goût des fruits que j’aime le mieux, les deux narines où j’ai mis ma langue et qui ont une saveur salée délicieusement délicate et ces deux oreilles si chaudes, si nerveuses. Les neuf portes de ton corps sont les entrées merveilleuses du plus beau, du plus noble palais du monde. Que je l’aime ma chérie. J’oubliais tes deux yeux chauds et salés comme la mer et plus profonde que ses gouffres. Neuf portes, ô mes neuf muses, quand vous entrouvrirai-je encore ? Ma chérie, ma chérie, tu ne peux pas imaginer à quel point je te voudrais. Dis-moi quels sont ces amis à toi qui sont maintenant à Nice. Lou, je ne veux pas que tu t’ennuies, amuse-toi je ne veux pas que tu t’embêtes, mais je ne veux pas non plus que tu ailles plus loin que tu ne dois, et ça tu le sais toi-même. Mais Lou pas trop de menotte. Écris, fais quelque chose. Je t’embrasse, je t’aime, je t’adore, je te suce, je te baise, je t’encule, je te lèche, je te fais feuille de rose, boule de neige, tout tout tout absolument tout mon adorée, je te prends toute. Ton Gui.

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