VIENNE : Paul (nouvelle, 2017)

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Si Paul n’avait pas pris l’avion, il ne serait rien arrivé. Si je n’avais pas connu Paul non plus, d’ailleurs. Si je n’avais pas connu Paul, qui prenait l’avion ce jour-là, lequel avion allait s’abîmer en mer quelques heures plus tard, je n’aurais rien su de son secret, ni de sa mort d’ailleurs. Bref, ma vie serait restée ce qu’elle était : une suite de jours aussi similaires qu’équidistants, ce que certains, de l’extérieur, perçoivent comme monotone mais qui, de l’intérieur, c’est-à-dire de mon point de vue (le seul qui compte, après tout), constitue une forme d’harmonie.

Cet équilibre n’avait pas été facile à atteindre, que l’on ne s’y trompe pas. J’avais été journaliste dans un grand quotidien mais ce travail était évidemment impossible pour moi, je ne pouvais quand même pas gérer l’urgence et son stress, commencer sans  savoir quand je finirais, écrire pour ne pas être lu et, pire, voir jeter ce que j’avais écrit de meilleur pour n’en conserver que le plus consensuel ou le plus sensationnel, c’était selon, mais dans tous les cas ce n’était pas moi. J’avais finalement trouvé un hebdomadaire où je publiais une rubrique suffisamment peu liée à l’actualité pour que je puisse même me permettre de prendre quelque avance.

J’avais dû renoncer aux enfants. C’était une évidence. Il n’y a pas d’éléments plus perturbateurs, imprévisibles et instables par nature, que les enfants. Et puis, le monde étant ce qu’il est, il me semblait qu’avoir des enfants relevait davantage d’un choix égoïste. Offrir le monde actuel à ses enfants, c’est leur faire cadeau du pessimisme. Une fois réglée la question de la descendance, Irène cessa d’être un problème. Que l’on ne se méprenne pas : Irène était une femme adorable, la mienne qui plus est, mais il lui était impossible de concevoir la vie sans enfant et même plus précisément sans concevoir d’enfant, ce qui excluait l’adoption et garantissait donc ma tranquillité. J’eus un peu de peine à me séparer d’Irène, je le reconnais, mais je redécouvris le plaisir d’écouter Boards Of Canada sans casque sur les oreilles.

Paul était mon ami depuis l’université. Enfin, au début, ce n’était pas à proprement parler mon ami, c’est plutôt que nous nous partagions les faveurs de Zoé. Alternativement tout d’abord, je veux dire à l’insu l’un de l’autre, puis ensemble une fois l’hypocrisie vaincue, ce qui me convenait mieux, ce qui me convenait parfaitement même, il me semblait qu’à trois notre relation était plus stable, c’est une évidence d’ailleurs, un vélo doit être en mouvement pour tenir sur deux roues, pas un tricycle. Zoé n’était pas du même avis, Paul était meilleur amant ou, plus vraisemblablement, sa carrière était plus prometteuse, Paul et Zoé se marièrent donc. Et divorcèrent, inévitablement. Paul et moi sommes restés amis, l’élément stable du couple c’était nous.

Paul se rendait régulièrement en Australie. Il avait une espèce de fascination pour les populations aborigènes, quelque chose que je m’expliquais mal, ou pas du tout même. Ce n’est pas parce qu’il était mon ami, et que nous avions partagé Zoé, que nous étions semblables. C’est donc ainsi que Paul a pris l’avion, une fois encore. Alors quand j’ai appris qu’un avion pour Sydney avait explosé en plein vol, j’ai immédiatement pensé à lui. Pas que j’aie su qu’il se trouvait à bord, non, ni même que j’en aie eu la prémonition, simplement c’était une association d’idées qui, au fil des années, était devenue naturelle : Australie égale Paul, Paul égale Australie. J’ai pensé à lui, puis j’ai lu un roman américain et je me suis endormi. Il y a même eu simultanéité, je me suis endormi en le lisant, ce n’est pas très charitable pour l’auteur mais il en va souvent ainsi chez moi avec les romans américains que je me force à lire, je m’endors, globalement je trouve d’ailleurs la culture américaine assez soporifique.

C’est un appel téléphonique qui m’a réveillé. Habituellement, je ne décroche pas, ou du moins je ne décroche que si j’attends un appel ou si le moment est opportun, mais un appel intempestif me dérange et je préfère alors l’ignorer. Cet appel-ci m’a paru particulièrement strident, il introduisait un certain désordre dans mon existence, qui n’était cependant rien à côté de celui qui allait naître une fois que j’aurais décroché, mais pourquoi ai-je décroché me suis-je dit, reproche inutile puisque l’appel aurait été renouvelé et c’est justement pour éviter cette persistance du chaos que je décrochai.

Mon interlocutrice s’exprimait en anglais. Cela aurait pu être pire, elle aurait pu parler allemand ou japonais, ou même un français de call-center mais non, elle s’exprimait en anglais et s’en excusait d’ailleurs, s’inquiétant de savoir si j’avais bien compris ses propos. Lesquels étaient de me demander, d’abord, si j’étais bien Pierre Dautun – oui, c’était bien moi et ce depuis près de cinquante ans – et si je connaissais un dénommé Paul Delage – oui, en effet, c’était un ami, un vieil ami même, peut-on dire à notre âge. Alors Vicky (mon interlocutrice se prénommait Vicky, cela ne me paraissait pas essentiel mais elles sont tenues de se présenter, paraît-il : “I’M Vicky from *** Airways”), Vicky m’annonça que Paul Delage, mon ami Paul, était au nombre des passagers portés disparus dans l’accident, qu’elle était désolée, qu’une cellule de soutien psychologique se mettait en place, qu’on allait me recontacter car c’était mon nom et mon numéro que Paul avaient fourni comme contact “in case of emergency”. Et à cet instant, de manière tout à fait incongrue, je me demandai si Vicky était rousse et avait de gros seins, un bonnet D au moins.

Le lendemain, je reçus une lettre de Paul. Je reçois habituellement fort peu de courrier. Encore plus rarement d’un mort. J’examinai l’enveloppe, de toute évidence elle avait été postée avant son départ. J’hésitai à l’ouvrir. Ce n’était pas seulement de l’appréhension, car j’ignorais encore les conséquences de ce geste, il y avait aussi une certaine retenue, comme l’envie de faire durer un moment que l’on sait par avance précieux parce que, quand même, ce message c’était la dernière parole que Paul, mon ami Paul, m’adresserait.

Paul s’excusait de ne pas m’avoir appelé mais il était parti un peu précipitamment, les choses n’étaient pas toujours aussi simples et n’allaient pas toujours comme on le voulait n’est-ce pas, bref il avait quitté dans l’urgence mais serait vite de retour, une dizaine de jours tout au plus – du moins Paul le pensait-il, l’espérait-il même au moment où il écrivait ces lignes, Paul qui ne savait pas qu’il ne reviendrait plus. Il me demandait un service, un peu plus même : il me confiait une mission en son absence, et son ton devenait aussitôt celui d’un conspirateur (“je ne peux t’en écrire plus mais voici un double de ma clé, tu trouveras les instructions nécessaires dans mon appartement”). Bien sûr il comptait sur ma totale discrétion, faisait appel à notre vieille amitié, évoquant au passage Zoé comme un gage de celle-ci.

L’appartement de Paul étant situé à l’autre bout de la ville, je résolus de prendre le métro. En chemin, je commençai à formuler des hypothèses quant à cette mission secrète et j’en éprouvai, je dois bien l’avouer, une certaine excitation. S’agissait-il, comme au temps de Zoé, de satisfaire une maîtresse à ce point exigeante qu’elle ne pût patienter dix jours ? Y avait-il de l’argent à retirer, déposer, transporter – un trésor quelconque sur lequel veiller ? Je n’étais nulle part lorsque je pénétrai dans l’appartement. J’allumai et en fit rapidement le tour, pour me réapproprier les lieux. Il se composait d’une pièce de séjour, une cuisine, une salle de bains et deux chambres dont une faisait office de bureau. Je notai au passage que la porte de cette dernière était fermée à clé. Puis je revins à mon point de départ et trouvai, bien en évidence, une lettre de la main de Paul.

Parfois, la vie vous réserve des surprises. Ainsi, la première fois qu’Irène m’a embrassé, je ne m’y attendais pas. Cela m’est tombé dessus, comme ça, sa bouche s’est collée à la mienne, je crois qu’elle a passé la main dans mes cheveux, puis j’ai senti sa langue. Parfois, il y a des choses auxquelles on ne parvient pas à croire. Ainsi en est-il de Dieu. La lettre de Paul tenait de tout cela à la fois mais avait cet avantage sur Dieu qu’il me suffisait d’ouvrir la porte pour me convaincre de sa réalité. Ce que je fis. Et je ne vis rien. D’abord parce qu’il faisait noir. Mais de cela, Paul m’avait prévenu, qui m’écrivait que la pénombre était l’écrin qui seyait le mieux à notre secret. Je laissai donc à mes yeux le temps de s’accommoder à ce nouvel environnement.  Alors, je le vis.

Je n’en avais jamais vu, autrement qu’en photo je veux dire. Je n’avais donc aucune idée de ce que pouvait être sa taille, je l’aurais imaginé plus grand : il devait faire quarante centimètres tout au plus. Il paraissait d’autant plus petit que le bureau de Paul, dans sa quasi totalité, avait été transformé en une sorte de terrarium, reproduisant au mieux, je l’imaginais, l’habitat naturel de son hôte. Son pelage était encore luisant, parce qu’il sortait de l’eau sans doute, je ne pouvais dire s’il s’était aperçu de ma présence mais il émit un soufflement dont je ne sus jamais s’il était de mécontentement ou si, plus prosaïquement, il expulsait l’eau de ses narines. Si Paul n’avait pas pris l’avion deux jours plus tôt, je n’aurais sans doute jamais vu d’ornithorynque.

Paul avait tout prévu, sauf la mort. C’est amusant – enfin, amusant est évidemment un adjectif fort mal choisi – que cette chose, la mort, qui est la seule certitude que nous puissions posséder est justement celle que nous nous efforçons d’oublier. Paul donc avait prévu l’essentiel, à savoir de quoi nourrir son ornithorynque pendant dix jours. Ce qui me laissait un peu de répit en même temps que fort désemparé car dix jours, ce n’est en définitive qu’une semaine et demi, c’est donc fort vite passé et puis l’appartement de Paul, je l’ai dit, est assez éloigné du mien, ce qui me faisait perdre du temps et, il faut bien le dire, désorganisait ma vie. Et de cela, on le sait, je m’accommode fort mal.

De Dieu, comme des femmes, je savais à peu près tout mais je ne croyais rien. De l’ornithorynque, en revanche, je ne savais rien. Je passai donc une bonne partie de la nuit sur internet à collecter un maximum d’informations. Je découvris que cet animal improbable, au bec de canard et à la queue de castor, dévorait tous les jours l’équivalent de vingt pour cent de son poids en nourriture ce qui, ramené à mon échelle, me parut effrayant. Dans sa lettre, Paul m’avait également mis en garde contre l’aiguillon venimeux dont est doté l’animal, même si, farouche, l’ornithorynque ne se laisserait certainement pas approcher. Je résolus finalement d’appeler, le lendemain, le zoo de L*** sous un prétexte fallacieux pour voir si je pouvais y glaner d’autres informations, davantage d’ordre pratique.

Il me fut répondu que l’ornithorynque était un animal protégé, que le gouvernement australien interdisait strictement l’exportation de ce mammifère semi-aquatique et que, par conséquent, aucun zoo européen n’en possédait. Par ailleurs, l’espèce se reproduisait difficilement en captivité même si, en revanche, il pouvait vivre jusqu’à vingt ans dans ces conditions. Paul m’ayant confié dans sa lettre que le sien était encore tout jeune, deux ans à peine, un rapide calcul me donna le vertige et me fit prendre conscience du poids de notre secret. Je retournai à son appartement.

J’y retournai le lendemain encore, et les jours qui suivirent. Jusqu’à l’épuisement des stocks de nourriture. Dans un premier temps, je renouvelai les provisions de larves, écrevisses et autres crevettes d’eau douce. Je repoussai doucement le moment où il me faudrait prendre une décision. Peut-être que j’espérais secrètement que la solution viendrait d’elle-même ou du moins de l’extérieur mais, dans ce cas, ce ne pouvait être que la mort du pauvre animal car Paul, lui, c’était une certitude, ne reviendrait pas à la vie. Entretemps, l’ornithorynque semblait commencer à me reconnaître, du moins sortait-il de son terrier lorsque je venais le nourrir. Un jour, quelques mois s’étaient écoulés, je sus que je n’avais plus le choix. Je ne dormis pas pendant une semaine. Puis je fis ce que je redoutais : je quittai mon appartement pour celui de Paul, l’appartement de Paul qui était donc le mien à présent, muni de son ornithorynque, nous partagions cela par delà la mort, comme nous avions partagé Zoé, Paul, mon ami Paul et moi.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil Comme je nous ai aimés (Liège, 2017)


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations :


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