Le phalanstère du Bois du Cazier (Marcinelle) vs. le phalanstère de Charles Fourier… et d’autres encore

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Le phalanstère du Bois du Cazier à Marcinelle

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les mineurs deviennent difficiles à recruter. La production de charbon a diminué de moitié entre 1939 et 1944. Les charbonnages ont souffert durant le conflit d’un manque important d’entretien, et les investissements conséquents pourtant nécessaires ont été peu nombreux dans l’entre-deux-guerres. Les charbonnages peinent à recruter de la main d’œuvre locale ; les belges se méfient de la sécurité dans les mines, et préfèrent se tourner vers d’autres secteurs d’activités. La Belgique a cependant un besoin crucial de charbon pour entamer sa relance économique ; la « Bataille du charbon » est lancée.

Malgré une campagne de réhabilitation du métier de mineur, les belges ne se bousculent toujours pas pour descendre dans les mines. Les autorités décident dès lors d’avoir recourt aux prisonniers de guerre allemands, toujours sur le sol belge ; début 1946, 52.000 prisonniers travaillent dans les charbonnages du pays. En 1947, les prisonniers sont libérés ; il est alors fait appel à de la main d’œuvre étrangère.

Un protocole avec l’Italie est signé à Rome le 23 juin 1946, et confirmé le 20 avril 1947. L’Italie s’engage à envoyer en Belgique 50.000 travailleurs ; les premiers hommes arrivent rapidement en Belgique. Si le travail ne manque pas pour ces nouveaux arrivants, la question du logement pose problème. Les mineurs italiens sont logés précairement, dans des baraquements précédemment occupés par des prisonniers russes et allemands. Devant ces piètres conditions de vie, de nombreux mineurs optent pour un retour rapide au pays. Les autorités et les charbonnages se doivent de trouver une solution afin de maintenir en fonction les mineurs à peine formés.

Les logements individuels dans l’après-guerre font cruellement défaut ; la reconstruction des habitations détruites durant le conflit prend du temps, et les budgets alloués à cette fin ne suivent pas. Les sociétés charbonnières tentent de mettre en place des structures permettant d’améliorer l’accueil et le quotidien des travailleurs. A Marcinelle, la Société Anonyme des Charbonnages d’Amercoeur et du Bois du Cazier décide la construction d’un phalanstère afin d’héberger les hommes venus seuls travailler en Belgique.

Les phalanstères sont des structures d’habitat destinées à accueillir les ouvriers célibataires sans points d’attache particuliers dans la région, si ce n’est leur travail. Des équipements collectifs y sont associés permettant d’améliorer le quotidien, tels qu’un restaurant, une buanderie, une salle de jeux, un jardin…

Le phalanstère du Cazier est érigé à Marcinelle, rue de la Bruyère, à proximité des installations du charbonnage du Cazier, mais au vert, à la limite du bassin industriel carolorégien ; des bois et des prés sont à proximité immédiate.

Le site est inauguré le 6 janvier 1948 en présence de plusieurs personnalités, dont Marius Meurée, bourgmestre de Marcinelle, Jean Duvieusart, ministre des Affaires économiques, et Achille Delattre, ministre du Combustible et de l’Energie ; le consul d’Italie à Charleroi, Gino Pazzaglia, est également présent. Le Conseil d’administration de la S.A. des Charbonnages d’Amercoeur et du Bois du Cazier décide de lui donner le nom de Home Joseph Cappellen, en hommage au Directeur Gérant du charbonnage.

Phalanstère de Marcinelle, façade principale © charleroi-decouverte.be

La S.A. n’a pas hésité à dépenser six millions de francs pour la construction et l’aménagement des lieux. Jacques Cappellen et Louis Senters en sont les architectes ; la façade s’étire sur 49 mètres de longueur, sur 10 de largeur. Une statue de Sainte-Barbe, patron des mineurs, prend place au-dessus du porche principal. Outre les installations techniques, buanderie et caves, le sous-sol accueille une grande salle de jeux. Au rez-de-chaussée se situe la salle à manger et une buvette. Les chambres se situent dans l’aile droite du rez-de-chaussée, ainsi qu’aux premier et second étages. Le phalanstère comporte au total 47 chambres à deux lits, et 16 chambres à quatre lits ; sa capacité d’accueil est de 158 ouvriers. A son ouverture, les dîners sont servis au tarif de 29 francs ; le logement coûte 40 francs par semaine, et la pension complète 50 francs par jour.

Huit ans après l’ouverture du phalanstère, la Belgique connaît la plus importante catastrophe minière de son histoire ; le matin du 8 août 1956 au Bois du Cazier, un wagonnet mal engagé dans une cage sectionne des fils électriques et provoque un court-circuit : 262 mineurs perdent la vie. Plusieurs d’entre eux résidaient au phalanstère. En avril 1957, l’extraction reprend au Bois du Cazier ; l’industrie charbonnière wallonne est cependant sur le déclin. Le Cazier entre en liquidation le 15 janvier 1961 et ferme définitivement en décembre 1967. Entre-temps, les portes du phalanstère se sont également fermées. En 1966, l’Ecole Provinciale de Service Social du Hainaut prend possession du lieu. Dans un premier temps logé dans une annexe de la Maternité Reine Astrid à Charleroi, et ensuite dans un château à Châtelineau, l’établissement scolaire finit par s’implanter à Marcinelle, rue de la Bruyère. Il devient par la suite Institut provincial supérieur des Sciences sociales et pédagogiques (IPSMa / HEPH-Condorcet), et occupe toujours aujourd’hui le site.

d’après F. Dierick (charleroi-decouverte.be)


Le phalanstère, la folle utopie de Charles Fourier…

[FRANCECULTURE.FR, 6 mai 2022] Le philosophe français Charles FOURIER (1772-1837) rêvait d’une communauté d’individus dont les intérêts et les aspirations, le travail et les amours, seraient en harmonie. Si certains le trouvaient fou, son modèle de micro-société idéale, incarné par le phalanstère, a inspiré des générations d’utopistes.

Prenez un grand lieu d’habitations partagées, un espace solidaire où vivent des centaines de familles, cultivant ensemble fruits et légumes, partageant leurs ressources comme leurs loisirs. S’agit-il d’un tiers-lieu autogéré breton ? Une nouvelle communauté décroissante qui a émergé à l’aune du réchauffement climatique ? Non, cette description de cité autonome renvoie à un projet très ancien, celui d’un commerçant contrarié né il y a 250 ans : Charles Fourier (1772-1837).

Prophète d’un monde harmonieux, sa description d’une société idéale a inspiré nombre d’utopistes. Lui-même récusait pourtant le terme, considérant qu’une utopie n’était qu’un “rêve du bien sans moyen d’exécution, sans méthode efficace“. Au contraire, l’original ambitionnait de voir réaliser son projet de nouvel ordre social et avait pour cela minutieusement pensé sa planification, jusque dans les plus surprenants détails. “Comment une vaine fantasmagorie aurait-elle pu façonner aussi fortement, et d’une manière aussi durable, les consciences humaines ?” écrivait le sociologue Emile Durkheim. La question pourrait bien s’appliquer au créateur du phalanstère. D’abord mal comprise, et même moquée en raison de certaines de ses exubérances, l’utopie fouriériste a semé des graines qui ont porté les fruits des mouvements coopératifs modernes.

Le commerçant malgré lui…

Lorsqu’éclate la Révolution française, Charles Fourier a 17 ans. Contrairement à ce que nous a enseigné Rimbaud, c’est avec le plus grand sérieux du monde qu’il vit ce bouleversement politique… tout en lui reprochant de ne pas avoir décisivement amélioré le sort des masses laborieuses (il passera, d’ailleurs, pour un contre-révolutionnaire). Commis-voyageur contrarié, Fourier mûrit d’autres ambitions : profiter des idées égalitaires qui s’épanouissent à la faveur de la révolution pour transformer en profondeur la société, et prendre parti d’une industrialisation en marche afin d’empêcher qu’elle n’enrichisse les financiers au détriment des classes ouvrières qui la portent.

Fils d’un marchand de draps, Fourier embrasse à contre-cœur la fonction de commerçant. “On me conduisait au magasin pour m’y façonner de bonne heure aux nobles métiers du mensonge ou art de la vente, raconte-t-il dans ses Confessions. Je conçus pour lui une aversion secrète et je fis à sept ans le serment que fit Hannibal à neuf ans contre Rome, je jurais une haine éternelle au commerce !” Le jeune homme observe les effets désastreux de la révolution industrielle : des denrées alimentaires peuvent être jetées à la mer si la spéculation le commande, la misère qui peuple les villes qu’il visite n’attendrit pas le cœur des marchands. Dans ses écrits, Fourier citera à ce propos les observations de M. Huskisson, ministre du Commerce anglais, lequel raconte sans ambages comment les fabricants de soierie emploient des milliers d’enfants, œuvrant 19 heures par jour pour cinq sous, surveillés par des contremaîtres au fouet agile. Les dérives qu’entraînent les lois du commerce lui paraissent absolument “anti-naturelles, illogiques“, raconte l’historien Philippe Régnier (dans Concordance des temps sur France Culture) : “Fourier qui sera toute sa vie dans le commerce, est celui qui dénonce le plus fort le commerce. Imaginez un trader qui construit sa pensée, son existence contre la spéculation financière…”

Sergent boutiquier” le jour, comme il se décrivait, la nuit, Charles Fourier couche sur papier ses réflexions économiques et politiques. De ses désillusions naît un rêve, celui de voir s’épanouir un modèle de société alternatif, non pas égalitaire, mais où l’enrichissement des uns ne se ferait pas au détriment des autres, et où les passions individuelles, même les plus étonnantes, sont admises et même mises à profit. “Je peindrai des coutumes si étrangères aux nôtres, que le lecteur demandera d’abord si je décris les usages de quelque planète inconnue“, prévient-il dans sa Théorie de l’unité universelle (1822). En 1829 paraît son ouvrage le plus célèbre, Nouveau Monde industriel et sociétaire, dans lequel il tente de convaincre de l’intérêt d’expérimenter son utopie sociale. Fourier a ainsi puisé dans les causes de la déperdition qui caractérise l’économie industrielle les idées qui permettraient au contraire de fonder une société où l’épargne et la consommation s’engendreraient réciproquement. Son œuvre théorique aux accents parfois oniriques peut ainsi se lire comme une réaction compensatoire à la réalité sociale de son temps.

Le tissu au cœur de la révolution industrielle

De toutes ses idées, un concept va connaître une grande postérité : le phalanstère. Imputant une grande partie des effets néfastes de l’industrialisation sur la civilisation aux manœuvres commerciales qu’elle favorise, ainsi qu’au morcellement de la propriété, Fourier imagine un type d’habitation qui permettrait à une petite société d’adopter pleinement un mode de vie coopératif : le phalanstère. “Dans le cas où ce mécanisme serait praticable et démontré par une épreuve sur un village, il est certain que l’ordre civilisé ou morcellement serait abandonné à l’instant pour le régime sociétaire“, présage Fourier dans sa Théorie de l’unité universelle (1822). Ce laboratoire à ciel ouvert est pour lui une façon concrète de soumettre à validation sa théorie sociale.

Plan dessiné par Charles Fourier (1829)

Contraction de “phalange” et de “monastère”, le phalanstère désigne une petite cité dont les bâtiments sont pensés pour favoriser la vie en communauté d’associés qui mettent leurs compétences au service de tous et partagent leurs ressources. Visualisez un domaine arboré plus vaste que le château de Versailles, un terrain propice à une grande variété de cultures, et qui ne serait cependant pas trop éloigné d’une grande ville. Un immense palais, des appartements familiaux, de grands réfectoires, des ateliers de production divers, des salles de bal et de réunions… le tout relié par des souterrains ou des coursives élevées sur colonnes ! En matière d’urbanisme, les plans de Fourier peuvent évoquer certains aspects de la Cité radieuse de Le Corbusier. En réalité, note le philosophe André Vergez, spécialiste de son oeuvre, dans Fourier (Puf, 1969), son architecture a plutôt l’allure néoclassique des pavillons de Claude-Nicolas Ledoux et, surtout, “exprime l’expérience personnelle de Fourier, ses goûts et ses dégoûts“. Ajoutons ses inventions : Fourier imagine par exemple le trottoir à zèbres, “ces animaux étant chargés du ramassage scolaire“.

C’est dans cet édifice enchanté que Fourier entend faire vivre un mouvement coopératif pionnier. Le protocole expérimental du phalanstère intègre des prescriptions sociologiques très précises sur la composition de la “phalange”, c’est-à-dire ses habitants. Destiné à recevoir une collectivité agricole de 1 620 femmes et hommes, au sein de laquelle on retrouverait les 810 caractères humains que Fourier s’est amusé à répertorier, les familles les plus pauvres vivraient aux côtés des plus riches, afin que les premières accèdent au confort et les secondes à l’humanité… “C’est une psychologie un peu simpliste de croire que, par le voisinage des riches, les pauvres vont devenir aimables et polis et que les riches seront plus heureux“, commentera, dubitatif, l’économiste Charles Gide dans son Histoire des doctrines économiques (1944). Mais Fourier, qui croyait à une sorte de loi de l’attraction des caractères, était confiant. “Le phalanstère, c’est véritablement le début d’une société utopique“, décrit Philippe Régnier : “C’est une espèce de petite cité idéale, heureuse et autosuffisante. On peut y circuler, été comme hiver, dans des galeries couvertes, ce qui met à l’abri du froid l’hiver et du chaud l’été. Cela permet aussi d’aller directement de chez soi à son travail. Et comme le travail doit y être attrayant, il n’y a pas d’incompatibilité entre le fait d’habiter là où on travaille“.

L’idée principale de Fourier est en effet de penser l’organisation sociale et celle du travail en fonction des passions humaines au lieu de les combattre, afin d’atteindre “l’harmonie universelle”. Selon sa sociologie, douze passions fondamentales doivent être satisfaites :

      • cinq passions sensorielles ;
      • quatre passions affectives (l’amitié, l’amour, l’ambition et le “familisme”) ;
      • trois passions distributives : la cabaliste (ou passion de l’intrigue, une source d’émulation et donc de richesse selon Fourier), la composite (la passion des associations harmonieuses, par exemple, celle de mêler dans l’amour la sensualité et l’attachement spirituel), et la “papillonne” (le goût de la nouveauté et du changement).

Regroupés en “séries”, des petits groupes de travailleurs se réunissent par affinité ; tandis que l’un produit, l’autre supervise… Le but est d’éliminer l’un des vices du monde du travail de la société “civilisée” : l’individualisme. Contre les autres tracas du travail, tels que l’ennui ou la fatigue, les phalanstériens changent régulièrement de métiers ; ils satisfont ainsi leur “papillonne” ! On passe ainsi de menuisier à la très précise fonction “rouge-tulipiste” ou l’adorable rôle de “choutiste”… “Au lieu d’un labeur de douze heures, à peine interrompu par un triste et chétif dîner, l’État sociétaire ne poussera jamais une séance de labeur au-delà d’une heure et demie ou deux heures au plus, peut-on lire dans sa Théorie de l’unité universelle. La variété des tâches et l’aspect ludique suscité par une saine compétition entre les équipes, doivent permettre de faire du travail un véritable plaisir.

Produire plus pour être heureux

Mais qu’on ne s’y trompe pas, prévient André Vergez, “la société imaginée par Fourier n’a pas grand-chose de commun avec celle dont rêvent par exemple les marxistes.” S’il décrit bien un mode de vie collectivisé, le principe de hiérarchie sociale et la propriété des instruments de production demeurent. Copropriétaires, tous les sociétaires du phalanstère sont aussi actionnaires. Loin de condamner l’argent ou la propriété donc, Fourier veut en révéler les avantages. A “la morne égalité, vaine justice dans la répartition de l’indigence“, le commerçant repenti préfère “l’inégalité de fortune (chacun étant cependant assuré d’un minimum confortable) et maintient le mobile du profit qui entretient la “cabaliste” et provoque l’augmentation constante de la richesse commune“, explique le spécialiste de Fourier.

La consommation s’organise aussi de manière coopérative : les services de restauration et le chauffage des logements sont collectifs, les services et les biens achetés en commun. Le circuit court, de la production à la consommation, permet également de faire des économies… et de partager le surplus dans une grande fête ! La société fouriériste n’a rien de frugale ou d’austère ; produire plus pour vivre mieux, tel pourrait d’ailleurs être son adage. Cet engrenage du “profit vertueux” doit être réglé de façon à éviter tous conflits d’intérêt, tous maux. Par exemple, les médecins de chaque phalange touchent un pourcentage sur les revenus globaux de la phalange ; plus le niveau sanitaire y est bon, plus il est important. Un procédé capitaliste censé mener à la substitution de la médecine préventive à la médecine thérapeutique, pour le bien du plus grand nombre.

La libre mécanique des passions

Le bonheur fouriériste n’est pas seulement lié à la consommation et au travail. Il provient aussi de la reconnaissance de l’utilité des passions. Alors que la tradition philosophique prône leur maîtrise, Fourier prend le contre-pied. Pour le philosophe, “les passions, même celles qu’on juge déviantes, lorsqu’elles sont bien organisées, peuvent être le moteur de la société et une source de bonheur“, explique Philippe Régnier. Au contraire, le mal social vient de leur répression. Il y a chez Fourier une mathématique des passions.

Au phalanstère, tous les goûts peuvent être satisfaits, que ce soit en matière de sexualité – le philosophe évoque volontiers l’homosexualité masculine et féminine, le voyeurisme, l’exhibitionnisme ou le sadomasochisme dans son Nouveau Monde amoureux – ou même de… pains (vous trouverez 27 sortes de pains pour satisfaire tous les participants d’un “dîner harmonique”). Y règne également une liberté des sentiments, bénéficiant aux hommes comme aux femmes, lesquelles n’appartiennent qu’à elles-mêmes et sont libres d’initier ou d’interrompre toutes relations amoureuses ou sexuelles. “Il n’est aucune cause qui produise aussi rapidement le progrès ou le déclin social, que le changement du sort des femmes, assurait Fourier dans sa Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808). L’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous progrès sociaux“. On trouve ainsi des vues précurseuses en matière de droit des femmes, au sujet de l’avortement, notamment : “Ce ne sont point les filles qui sont blâmables de se faire avorter dans le commencement de la grossesse où le fœtus n’est pas vivant, c’est l’opinion qui est ridicule de déclarer l’honneur perdu pour l’action très innocente de faire un enfant. Les coutumes, en Suède, sont sur ce point bien plus sensées que dans le reste de l’Europe : elles ne déshonorent point une fille enceinte ; et de plus, elles défendent aux maîtres de renvoyer, pour cause de grossesse, une fille domestique à qui l’on n’aurait pas d’autre délit à reprocher. Coutume très sage dans un pays qui a besoin de population.

Postérité du projet fouriériste

Fascinés par le projet du théoricien de l’harmonie universelle, plusieurs disciples ont voulu expérimenter l’utopique société phalanstérienne que Fourier n’a pu voir réaliser de son vivant. L’industriel Jean-Baptiste André Godin par exemple, créateur des poêles en fonte du même nom, fera construire entre 1859 et 1884 le familistère de Guise, dans l’Aisne (FR). Coopérative de production, l’endroit prodiguait à ses sociétaires un confort inédit (chauffage central, éclairage au gaz, douches et toilettes), des services partagés (crèche, piscine,…) et des avantages sociaux comme une caisse d’assurance maladie.

Le familistère de Guise (Aisne, FR) © francebleu.fr

Le fouriérisme a aussi essaimé à l’étranger. Dès le milieu du XIXe siècle, aux Etats-Unis, une trentaine de communautés tentent l’aventure, sans toutefois trouver la pérennité escomptée. On peut aujourd’hui voir dans certaines initiatives locales les traces des idées de Fourier : les habitats partagés, les SCOP (sociétés coopératives et participatives) ou, pour l’aspect plus libertaire, les ZAD (zones à défendre).

Au-delà de ses exubérantes observations cosmoniques – Fourier pensait par exemple que la création des êtres vivants, non achevée, était le fait des astres, et que les planètes émettaient des arômes dont un arôme lumineux, le seul visible à nos yeux… -, le rêve phalanstérien portait, formellement, la marque de toutes les utopies. Comme le résume joliment André Vergez, s’il était “une confidence passionnée sur les goûts de son auteur“, son projet de communauté idéale était aussi “une revanche sur la vie morne et grise de Fourier et sur les horreurs de la société de son temps“. Aussi coloré et joyeux qu’il soit, le socialisme utopique de Fourier peut être aussi lu comme “un cri de douleur, et, parfois, de colère, poussé par les hommes qui sentent le plus vivement notre malaise collectif“, selon les mots de Durkheim.

d’après Pauline Petit


Arc-et-Senans, une cité utopique inachevée

[RADIOFRANCE.FR, 25 août 2022] A Arc-et-Senans, dans le Jura, on trouve les salines imaginées par l’architecte Claude-Nicolas Ledoux. Elles rappellent la cité utopique inachevée que Ledoux, l’un des premiers penseurs de l’utopie, voulait construire.

Au bord de ce bourg du Jura, on trouvera l’entrée d’un temple ! On passera sous son fronton triangulaire, soutenu par six colonnes, puis on arrivera dans une grotte artificielle, dont le chaos succède à l’ordre classique…

On traverse cette étonnante construction et alors nous attend encore plus surprenant : des maisons, toutes également espacées les unes des autres, forment un hémicycle parfait autour de nous. L’une des maisons, en face, se distingue pourtant de l’ensemble… Elle fait écho au simili-temple par lequel nous sommes entrés. Elle est aussi précédée d’une façade de colonnes, à la fois rondes et carrées, elle signe une architecture innovante.

Ce sont les salines royales, un établissement industriel d’exploitation du sel gemme de Franche-Comté, créé sous Louis XV ! Elles ont été construites par Claude-Nicolas LEDOUX, grand architecte des Lumières. Et ce n’est qu’une partie de ce qu’il souhaitait construire… Il voulait créer une cité utopique, organisée autour de ces salines !

La saline royale d’Arc-et-Senans © Gîtes de France

Ledoux est l’un des premiers à penser l’utopie en architecture et il imagine ce qu’il appellera la “cité idéale de Chaux”. C’était un projet d’envergure auquel il aura consacré trente ans de sa vie, de 1773 jusqu’à sa mort, en 1806.

Cette cité idéale se serait appuyée sur deux éléments fondamentaux : d’une part, sur les théories et pensées philosophiques des Lumières, et d’autre part sur la volonté de construire une ville qui puisse jouer sur la qualité de vie de ses habitants. En somme, que l’architecture urbaine puisse être un moyen pour rendre les hommes plus heureux.

Ledoux avait de fait prévu des espaces pour tout ce qui était essentiel selon lui à la bonne marche d’une société, de l’école, à l’hôpital et à l’hôtel de ville…

Ces salines sont un chef d’œuvre d’architecture, comme d’exemple de pensée utopiste portée sur l’espace urbain, et elles sont la seule réalisation architecturale complète qu’il nous reste de Ledoux.

Mais outre l’utopie, une symbolique se dévoile : Ledoux conçoit cette saline comme un théâtre antique qui joint en son sein deux puissances, celle de l’Etat et celle de la nature… Car sous ce bâtiment, ce sont les eaux du Jura qui sont amenées, domptées, pour dissoudre le sel souterrain des mines de Franche-Comté !

Le sel était alors essentiel pour la conservation de la nourriture. Son exploitation, sa commercialisation étaient des prérogatives régaliennes. Une rencontre mise en scène au sein d’un espace qui évoque le théâtre antique, autre puissance et métaphore, cette fois-ci mythologique…

Aujourd’hui, un projet paysager transforme l’hémicycle en un cercle parfait, en le complétant de jardins… 240 ans après, en 2021, ce projet toujours en cours permet au rêve de Ledoux, à ce rêve d’une cité utopique, d’un site industriel esquissé, mais pas achevé, d’exister, d’une autre manière, tout en gardant la symbolique d’une communion entre la ville et ses habitants, entre l’architecture et les hommes, où la nature conserverait une place essentielle.

Une utopie architecturale pour une société idéale qu’on pourra toujours admirer aujourd’hui, à Arc-et-Senans…

d’après Sophie-Catherine GALLET


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Plus de contrat social…

Silbo, la langue sifflée de La Gomera

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Dans l’île de La Gomera, aux Canaries, la langue sifflée, le “silbo”, a bien failli disparaître avec la modernisation de la société. Un petit groupe de “siffleurs” a permis de maintenir, voire de développer ce qui fait le sel de cette île volcanique et montagneuse.

Le ferry approche du port de San Sebastian, capitale de l’île de La Gomera, dans l’archipel des Canaries. La manœuvre est délicate, même si, ce jour-là, l’océan Atlantique s’est assagi. Sur l’île, les quelque 22 000 habitants sont passés en quelques années de la vie dans les montagnes à un quotidien de citadins sur la côte et ses plages de sable noir, risquant au passage de voir disparaître le silbo gomero, ou l’”art de parler en sifflant”, héritage de La Gomera.

Eugenio Darias se souvient : “Je suis né à San Sebastian de la Gomera. Je devais avoir 7 ou 8 ans (il en a aujourd’hui 70, NDLR) quand j’ai appris à siffler comme tous les enfants, en famille. Quand on se retrouvait sur la place principale avec mes copains d’école, on l’utilisait pour se “parler” entre nous.” Ce qui n’était qu’un jeu en sortant de l’école devenait une nécessité lorsqu’il rejoignait la ferme de son grand-père, là-haut dans les montagnes, là où il a appris cette façon de s’exprimer avec ceux au loin, dans une autre vallée. “Comme lorsque mon frère ou mon grand-père était occupé avec les bêtes à plus de 1 000 mètres de l’endroit où je me tenais “, se souvient-il.

Une affaire de dextérité

Lors de ses visites, Eugenio redécouvrait le quotidien des paysans de cette île volcanique où, dès que l’on quitte la côte, les montagnes escarpées descendent abruptement dans des ravins très profonds. Alors quoi de mieux que siffler pour communiquer ? D’autant que cela peut éviter deux à trois heures de marche. Certains prétendent que les sons portent jusqu’à 4 000 mètres ; à mon avis, c’est plutôt 2 500 à 3 000 mètres. Dans les ravins, le son court et se renforce. L’écho le propulse et ensuite il se perd. L’essentiel, c’est que le message arrive clair. À l’inverse, dans les plaines, le son ne va pas loin”, dit-il encore.

Mais n’est pas silvador” qui veut. Un peu de dextérité s’impose. C’est tout un art de positionner une ou deux phalanges dans la bouche et de placer sa langue de telle façon que le son se produise. Facile ? En apparence seulement.  “La seule règle est de trouver quel doigt permet de mieux siffler, et parfois aucun ne fonctionne”, reconnaît Francisco Correa, professeur et coordinateur du projet d’enseignement du silbo à La Gomera, et surtout capable de  “siffler” tout un poème.

Et encore faut-il que le son soit identifiable par le destinataire. On parle alors de silbo articulé”, qui se substitue à une langue pour permettre la communication à distance. Car il existe bien d’autres langues sifflées dans le monde, mais toutes ne permettent pas d’exprimer des phrases. Avec le silbo gomero, les sons sifflés varient en ton et en tenue. Mais comme il y a moins de sons que de lettres dans l’alphabet espagnol, un son peut avoir plusieurs significations et provoquer parfois quelque malentendu ! Le même son peut aussi bien vouloir dire “oui” ou “toi” en espagnol, ou “messe” et “table”. Malgré un vocabulaire restreint, des conversations entières peuvent être sifflées, “tout est affaire de contexte”, prévient Francisco Correa.

La Gomera © lagomera.travel
“Le premier téléphone mobile au monde”

Le silbo a toujours été “un moyen de communication en soi, le premier téléphone mobile au monde”, ajoute Eugenio. Une langue “parlée” déjà par les peuplades locales, originaires d’Afrique du Nord, et dont on trouve le récit dès le XVe siècle. Une langue qui différencie les habitants de La Gomera de ceux des autres îles de l’archipel. Eugenio se souvient lorsque, étudiant à l’université de La Laguna, à Tenerife – à une heure de bateau de la Gomera –, sur le campus, il lui arrivait de “siffler” avec un de ses amis de la même île, pour que les autres ne comprennent pas ce qu’ils avaient à se dire.

Enseignant, de retour à la Gomera, il entend parler d’un collègue prêt à donner des cours de silbo aux enfants en dehors des heures de classe. “L’idée m’a plu, et je lui ai dit que je pouvais l’aider.” Et tout s’enchaîne. En 1996, un parlementaire de la Gomera, qui s’inquiétait de la possible disparition du silbo, propose que son enseignement devienne obligatoire à l’école. C’est chose faite en 1999. Et, en 2009, le silbo est inscrit par l’Unesco sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

En dehors des conversations simples de la vie quotidienne entre membres de la même famille, le silbo avait d’autres avantages dont se souviennent les plus anciens. Il permettait d’avertir les contrebandiers de l’arrivée des patrouilles de police. Mais aussi, dans les années 1970, lorsqu’il fut interdit de couper du bois, il permettait de prévenir de l’arrivée du garde forestier ceux qui en avaient besoin pour construire leur maison ou faire du feu, sachant que, selon Eugenio, ledit garde forestier ignorait tout du silbo.

Le “silbo”, à l’honneur des Victoires de la musique en 2015

Assis au milieu de la végétation luxuriante du jardin du Parador, perché sur la colline d’où la vue plonge sur l’océan, Eugenio Darias montre une vidéo sur son téléphone portable. L’enregistrement date de 2015 : c’était la soirée des 30 ans des Victoires de la musique. Comme tous les habitants de La Gomera, ce jour-là, il était devant sa télévision. Il n’a pas oublié l’émotion et la fierté ressentie par toute l’île, lorsque l’artiste français Feloche a “chanté” le silbo avec ces mots : Il existe un endroit où des gens parlent comme des oiseaux.” Le père adoptif de l’artiste français était d’Agulo, l’une des petites localités de l’île, et son fils a voulu lui rendre hommage, donnant une visibilité internationale à ce trésor de La Gomera.

Dans ce jardin enchanteur, Eugenio, gardien de l’héritage “sifflé” de l’île, lance une invitation sifflée : “Agnès, viens ici que l’on prenne un petit verre de vin rouge.” Invitation reçue cinq sur cinq ! Si Eugenio regrette de ne pas avoir enseigné le silbo à son fils, “les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés”, il se réjouit d’avoir participé à “planter la graine et à la cultiver pour qu’elle ne meure pas.” Et depuis, d’autres ont pris la relève.

“C’est comme le vélo”

Pour Estefania Mendoza, 34 ans, le silbo fait partie du patrimoine de son île, qu’elle se doit de transmettre aux nouvelles générations. Ses deux enfants de 5 et 6 ans ont, dès l’âge de 3 ans, appris des paroles simples, et le plus jeune arrive déjà à siffler en mettant ses phalanges dans la bouche. “C’est comme le vélo, il y en a qui arrivent à pédaler du premier coup et d’autres non.” Ensemble à la maison, ils se parlent en sifflant des phrases de la vie courante comme “apporte-moi l’eau”, “mets la table”, etc. Mais c’est le week-end que l’apprentissage prend toute sa dimension, lorsque la famille part en montagne et siffle d’une vallée à l’autre.

Estefania avait dix ans quand elle a appris le silbo. À l’époque, c’était une activité extra-scolaire. Aujourd’hui, en plus de son travail, elle l’enseigne aux adultes à la mairie de San Sebastian. Ses parents, dit-elle, sont très fiers, car vivant en ville ils ne le parlent pas et ne l’ont pas transmis à leurs enfants. À leur époque, le silbo était affaire d’hommes, de bergers et de vieux ! Comme quoi tout change.

Le ton. Des sons créés par de “petits tourbillons”

Pas de mot, mais des sons. Le langage sifflé a cette particularité qu’il exprime les mots en soufflant l’air au travers des lèvres plus ou moins fermées, ce qui crée de petits tourbillons. Il ne dispose pas des harmoniques de la voix et n’utilise qu’une bande de fréquence limitée (et relativement basse), mais c’est suffisant pour transposer, pour l’essentiel, les mots de la langue. En silbo gomero, les différentes voyelles sont exprimées par des sons de hauteurs différentes, et les consonnes par des interruptions plus ou moins longues du sifflement. Dans les langues tonales, l’inflexion ascendante ou descendante du ton est traduite par une intonation montante ou descendante des voyelles. La langue sifflée mobilise de plus en plus de personnes de par le monde. Un congrès international de silbo a eu lieu en visioconférence entre “siffleurs” de Turquie, de France, du Mexique, du Maroc et de La Gomera.

De nombreuses langues sifflées

Plus d’une cinquantaine de langues sifflées ont été identifiées au fil du temps. Parmi les plus connues : le silbo, parlé par des bergers sur l’île de la Gomera, dans les Canaries ; le kus dili (la langue des oiseaux), employée par les habitants du village de Kusköy, en Turquie ; le wayãpi et le gaviaõ, utilisées en Amazonie ; le chepang,au Népal ; le béarnais sifflé, parlé dans le village d’Aas, dans la vallée d’Ossau (la dernière locutrice est décédée, mais un professeur a pris la relève).

Le silbo gomero est l’unique langue sifflée au monde à avoir été classée au patrimoine de l’Unesco sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

d’après LA-CROIX.COM


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Plus de monde…

DUBOIS : Le magazine Imagine, comme un air de John Lennon

Temps de lecture : 4 minutes >

[DIACRITIK.COM, 6 avril 2022] Voici un magazine assez magnifique, très chatoyant aussi et qui porte bien son enseigne à la John Lennon. Il se réclamait du parti Écolo à l’origine puis en garda l’esprit tout en prenant quelque distance envers ce parti. C’est en ce sens que la couverture de ce bimestriel porte fièrement trois surcharges : DEMAIN LE MONDE ; la triade ÉCOLOGIE / SOCIÉTÉ / NORD-SUD ; et la mention quelque peu énigmatique SLOW PRESS (est-ce la formule employée à propos d’un vin à pression lente ou bien est-elle d’un journal à parution peu pressée — mais stressée néanmoins ?).

Ainsi “Demain le monde” nous parle de mutation et d’un univers qui propose en lieu et place du capitalisme dominant un bouleversement résolu. Quant à la triade “Écologie / Société / Nord-Sud”, elle rassemble en une seule trois disciplines de pointe et qui visent à réconcilier la Terre avec l’Humanité. Quant à cette “Slow Press”, qui continue à nous tarabuster, nous la traduirons joyeusement comme un équivalent du bon vieux latin festina lente, c’est-à-dire “hâte-toi lentement”, ce qui fait pleinement notre affaire.

Si Imagine a quelque peu tenu à distance luttes et controverses politiques, c’est pour mieux se régénérer dans les temps troublés que nous connaissons. Une pandémie, une guerre continentale, des cataclysmes naturels, on conviendra que c’est beaucoup et que c’est même trop. Imagine entend jouer à cet égard “un rôle de sentinelle des catastrophes en cours“. Et c’est pourquoi ce magazine défend “une pensée complexe et nuancée, apaisée et féconde, libre et non conformiste“. Et d’ajouter joliment encore qu’il “libère les imaginaires (…), est porteur d’idées nouvelles et inspirantes, d’histoires audacieuses et inattendues, de petits ou grands récits.

Est-ce à dire que la critique sociale et politique ne trouve plus sa place dans une revue telle que celle que l’on évoque ici ? Ou bien qu’elle ne se reconnaît plus dans les combats qui sont menés par la gauche au point qu’on voit se déliter les partis les plus combatifs, au risque de laisser toute la place aux populismes ou aux néolibéralismes dans ce que ceux-ci montrent de plus trivial aux quatre coins du continent et des environs.

Le magazine a par ailleurs déterminé son découpage et son rythme de lecture selon une cartographie pleinement évocatrice et même largement métaphorique à travers ce qu’il désigne comme ses divers territoires. Nous aurons ainsi au long de la revue :

    1. Sur le volcan qui accorde la priorité à la sphère politique à travers le mouvement des luttes, des résistances et des interventions, croisant par ailleurs des thèmes du jour comme le populisme, le patriarcat, la marchandisation du monde, soit autant de dérives ;
    2. Le sixième continent qui désigne un article de long format à la croisée de divers territoires ou thématiques ; prendront ainsi forme de “grands entretiens” qui donneront la parole à des personnalités en vue parmi les plus représentatives du monde intellectuel ;
    3. Zones fertiles qui veut qu’Imagine propose des alternatives sur des thématiques de base relatives à l’agriculture, au climat, à l’énergie, à la démocratie, à l’économie, toutes essentielles à la survie des espèces ;
    4. Terra incognita qui se projette vers le futur et favorise la pensée utopique, donnant en particulier la parole à des personnalités porteuses de changement et qui sont prêtes à aborder des sujets comme l’effondrement ou l’adaptation ;
    5. Les confluents qui font se croiser différentes disciplines, depuis la philosophie jusqu’à l’histoire et la sociologie. Éducation et transmission seront ici des thèmes de premier plan ;
    6. Au large donne la parole à toutes les disciplines qui se réclament de l’esthétique et des formes d‘art. C’est là encore que place est faite aux minorités mises à l’écart comme au monde vivant dans sa pluralité (personnes vulnérables, animaux, végétaux). La perspective activée est celle d’un monde réconcilié dans toutes ses composantes.

On notera que les “Grands Entretiens” seront selon toute vraisemblance rassemblés dans une livraison de fin d’année “hors série”.

Si Imagine fonctionne avec une Rédaction minimale à Liège et à Bruxelles Hugues Dorzée étant son rédacteur en chef, elle ne sortira que difficilement de l’espace belge francophone. Demeure néanmoins la possibilité pour les lecteurs de se procurer le magazine par abonnement ou par livraison ciblée. Une diffusion qui exista vers la France pendant une période devrait pourtant reprendre en ce pays. Mais, par ailleurs, le groupe rédactionnel s’élargit volontiers à des groupes de travail et de réflexion de durée variable. Et l’on a vu récemment se constituer et s’instituer l’assemblée mobile des Pisteurs d’Imagine auquel le magazine peut faire appel en matière de conseils et d’orientations. Il compte actuellement une quinzaine d’intervenants. Parmi ceux-ci, on compte notamment Olivier De Schutter, Caroline Lamarche, Ariane Estenne, Charlotte Luyckx, Arnaud Zacharie, soit autant de personnalités fortes.

Il est donc toute une vie sociale autour d’un magazine qui aime à scander l’année de rencontres, de mises au vert, de séances d’écriture collective, de workshops, etc. C’est ainsi tout un brassage procédant par groupes restreints et cellules productives et qui se donne pour objectif d’inventer le monde de demain.

Jacques DUBOIS

Imagine, c’est un magazine belge, bimestriel et alternatif, qui traite des questions d’écologie, de société et de relations Nord-Sud. Il est édité par une asbl, indépendante de tout groupe de presse et de tout parti politique, et géré par l’équipe qui le réalise. Imagine s’inscrit dans le courant slow press et défend un journalisme d’impact, au long cours, à la fois vivant et critique, apaisé et constructif. Tous les deux mois, il recherche la qualité plutôt que la quantité. Il ralentit pour offrir à ses lecteurs une information originale, fiable et nuancée. Contact : Imagine, boulevard Frère-Orban 35A, B-4000-LIEGE (site du magazine).


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Il y a presse et presse…

A la découverte des (vrais) animaux qui se cachent derrière Nessie, le Yéti ou le Kraken

Temps de lecture : 7 minutes >

Une étude vient de suggérer qu’une “grosse anguille” pourrait bien se cacher derrière le monstre du Loch Ness. Petites explications scientifiques sur ce qui se dissimule derrière Nessie, qui serait avant tout un mirage, et quelques autres créatures mythiques, du Yéti au Kraken.

La cryptozoologie, la “science des animaux cachés”, enquête sur les animaux dont l’existence est controversée, et dont la réalité n’est attestée que grâce à des témoignages. Certains, devenus des créatures mythiques, à l’image du Léviathan ou du Yéti, ont fait l’objet d’études sérieuses, qui remontent aux origines mêmes de ces monstres populaires, voire quasi-légendaires.

Petit “débunkage” en règle, avec Benoît Grison, auteur du Bestiaire énigmatique de la cryptozoologie : du Yéti au Calmar géant.

Il y a assez souvent, en cryptozoologie, des animaux qui sont supposés inconnus mais qui ne sont que des animaux rares, mal observés ou mésinterprétés par des gens qui ne sont pas des naturalistes. Il peut y avoir des animaux inconnus, parce qu’il reste beaucoup de faune à découvrir. Mais il est très très rare qu’il n’y ait rien du tout derrière, qui ne soit pas biologique.

Benoît Grison

Derrière Nessie, des phénomènes naturels (et des phoques)
© Philippe Vienne

Qui n’a pas entendu parler du monstre du Loch Ness – Nessie pour les intimes – cette fameuse créature digne de la préhistoire, dont la tête et le long cou affleurent à la surface de l’eau ? Le nombre de témoins a longtemps intrigué les naturalistes, certains d’entre eux adhérant à l’hypothèse d’une créature marine.

Une idée que vient conforter une étude parue ce jeudi 5 septembre [2019] et qui estime qu’une grosse anguille pourrait bien se cacher derrière la créature mythique. En juin 2018, l’équipe de Neil Gemmell, de l’université d’Otago, en Nouvelle-Zélande, a recueilli plus de 200 échantillons ADN dans le célèbre lac écossais. Après analyse de près de 500 millions de séquences, le généticien n’a découvert aucune trace de plésiosaure, une famille de grands reptiles aujourd’hui disparus. En revanche, de “nombreuses séquences ADN d’anguilles” ont été retrouvées, si bien que l’hypothèse de “très grosses anguilles” ayant pu être prises pour Nessie semble plausible aux chercheurs… qui cherchaient avant tout à étudier les différents organismes présents dans le lac.

Mais si les témoignages d’une créature mythique hantant le lac écossais sont aussi nombreux (plus d’un millier entre 1933 et aujourd’hui), c’est avant tout parce que nombre de personnes ont été victimes de mirages, dus aux conditions climatiques du Loch Ness.

On oublie souvent que le Loch Ness est un lac de très grande taille, 7 milliards de m³ d’eau, et où il y a des mirages, raconte Benoît Grison. Quand vous avez par exemple un madrier qui flotte à la surface du Loch Ness et qu’il est réfracté, on peut avoir l’impression d’un cou d’animal qui se dresse au dessus de l’eau.” A l’origine de ces mirages, le phénomène naturel de “la couche thermique d’inversion” (la couche profonde de l’eau demeure à une température constante, plus froide, alors que celle de la surface fluctue) peut créer une réfraction en surface. Ce phénomène est non seulement à l’origine de mirages susceptibles de distordre et d’agrandir ce qui se trouve dans l’eau (comme du bois mort par exemple) mais la friction des couches d’eau à des températures différentes peut entraîner la formation de “vagues sans vents”, donnant l’impression que se forme en surface le sillage d’une créature marine, comme si quelque chose se déplaçait juste sous la surface du lac.

De temps en temps, quelques phoques se sont introduits dans le Loch Ness, périodiquement, ce que les riverains ignoraient“, ajoute Benoît Grison. Ces mêmes phoques, probablement déformés du fait des mirages, sont certainement à l’origine de nombreux témoignages.

© geo.fr
Le Yéti, mi-singe mi-ours ?

Le Yéti c’est un petit peu compliqué : il y a deux groupes de témoignages complètement cohérents phénoménologiquement, poursuit Benoît Grison. Il y a un groupe au sud de l’Himalaya, avec des témoignages anciens et sérieux, qui décrivent l’animal comme une sorte d’Orang-outan terrestre. En revanche, au Tibet, il est décrit comme un ours.

Au Népal, au sud de l’Himalaya, les témoignages sont anciens et se sont raréfiés au fil du temps, “soit c’est un mythe en train de s’éteindre, soit il n’est pas impossible biologiquement que l’Orang-outan continental, qui vivait il y a quelques milliers d’années dans cette région d’Asie, ait survécu dans les forêts himalayennes un peu plus tard qu’on ne le croit“. Là où au Népal le Yéti est décrit comme ayant une apparence simiesque, au Tibet, en revanche, on le qualifie plus volontiers d’humanoïde couvert de poils et s’attaquant au bétail. “Les nuances de couleur de la fourrure correspondent à l’ours bleu. C’est un animal redoutable, impressionnant, qui se met facilement sur ses deux pattes arrières et qui s’attaque au bétail : il a tout pour faire un parfait croque-mitaine“.

Le Yéti aurait donc une origine bicéphale : les récits d’une créature simiesque et ceux d’une créature humanoïde se confondant volontiers. Reste qu’une créature proche du Yéti a réellement existé : le gigantopithecus, éteint il y a 100 000 ans, était un singe qui pouvait faire 3 m de haut et peser jusqu’à 350 kilos.

© futura-sciences.com
Le Kraken ? Un calmar géant et quelques canulars

Cet animal mythique, issu des légendes scandinaves, a évidemment été inspiré par le calmar géant. Dans les légendes, le Kraken tient beaucoup de la bête-île : “quand les marins arrivent sur une île, ils font un feu, et réalisent un peu tard qu’il s’agit en réalité d’un monstre marin ; mais dans sa dimension tentaculaire, on a compris qu’il a été inspiré par le calmar géant, qui n’a été décrit scientifiquement qu’en 1857. C’est récent, à l’échelle de l’histoire des sciences“.

Le calmar géant, ou Architeuthis, est un animal qui vit en profondeur, à plus de 1000 mètres, précise Benoît Grison. Quand un Architeuthis arrive à la surface, c’est qu’il est moribond, et en très mauvais état physiologique. Ses tentacules s’agitent, mais c’est parce qu’il est en train d’agoniser. Il est clair que la vision de calmars qui peuvent atteindre 17 mètres, pour les marins d’autrefois, avec les mouvements convulsifs des tentacules, ça pouvait impressionner.

Des canulars ont achevé de perpétuer la légende du Kraken engloutissant les navires au fond des abysses : lorsque la découverte scientifique du calmar géant fut confirmée, de nombreux journaux de l’époque prétendirent que des bateaux avaient été coulés. “Ces bateaux n’ont jamais existé, en sourit l’auteur du Bestiaire énigmatique de la cryptozoologieLe dernier dans cette lignée là, c’est Olivier de Kersauson, qui a prétendu que son trimaran avait été saisi par un calmar géant. Il a affirmé que le calmar avait saisi de ses bras la coque de son bateau à voiles et l’avait ralenti. Un ami qui travaillait pour l’Ifremer, à Brest, a demandé s’il était possible d’examiner la coque une fois le trimaran rentré, mais bien entendu il a refusé…

Regalec © aquaportail.com
Le Léviathan : “roi des harengs” ou colonies d’organismes ?

Dans la Bible, le terme de Léviathan est avant tout synonyme de monstre, et ne renvoie pas à un animal précis. “Il y a une fusion des mythes : les scandinaves ont fait une relecture du Léviathan comme étant leur serpent de mer (Jörmungand, ndlr), et c’est ce qui s’est imposé dans la culture occidentale. Dans la période moderne, les gens utilisent le serpent de mer pour tout ce qui a une forme allongée dans les océans, c’est un mot-valise.

En lieu et place de serpents de mer, il s’agit surtout d’animaux rares et surprenants, parmi lesquels le Régalec, surnommé “Roi des harengs” ou “Ruban de mer”. Ce poisson osseux, doté d’une crête rouge sur la tête et à l’air patibulaire, peut faire jusqu’à 8 mètres de long. “C’est un animal tellement rare que les biologistes se demandent encore s’il y a une ou deux espèces“.

Parmi les autres créatures susceptibles d’évoquer un serpent de mer, les pyrosomes arrivent en bonne place : ces organismes pré-vertébrés se regroupent en colonies. D’une taille de quelques millimètres, plusieurs centaines de milliers de ces organismes peuvent se coller les uns aux autres pour former de longs tubes pouvant atteindre jusqu’à 12 m de long.

La mer est très mal connue, tient cependant à préciser Benoît Grison. Il y a au moins un tiers des espèces marines qu’on ne connaît pas, donc on ne peut pas exclure que pour un témoignage restant qui semble cohérent, il y ait une créature inconnue.

Balaeniceps © sylvancordier.com
Des ptérodactyles survivants ? Non, la silhouette du Balaeniceps

Malgré les fantasmes, on est encore bien loin du Jurassic Park de Michael Crichton. En Afrique australe, notamment en Namibie et au Botswana, des rumeurs insistantes avaient décrit des reptiles volants tout droit surgis de l’ère secondaire. “C’était des témoignages crédibles, de fonctionnaires coloniaux, relate Benoit Grison. Mais en fait, il y a cet oiseau extrêmement étrange, le Balaeniceps, ou Bec-en-sabot, qui, en vol, a une silhouette parfaitement ptérosaurienne“.

Ça tient à son bec extraordinaire, extrêmement massif, et à sa silhouette. Les témoignages honnêtes de créatures ptérosauriennes se retrouvent tous dans l’aire de distribution du Bec-en-sabot. Il y a une certaine cohérence derrière le témoignage, les gens sont sincères, mais il s’agit d’une réinterprétation massive. C’est finalement bien plus fréquent que les mystifications.

d’après FRANCECULTURE.FR


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Plus de presse…

Une centaine de sépultures précolombiennes découvertes aux Abymes, en Guadeloupe

Temps de lecture : 5 minutes >

Au total, 113 sépultures ont été mises au jour en terres guadeloupéennes. Une découverte monumentale révélée au centre du département d’outre-mer français. “Cette fouille devait se dérouler initialement début 2020, elle a dû être décalée du fait de la pandémie de COVID puis repoussée à cause des conditions climatiques” déclare Nathalie Serrand, responsable d’opérations et de recherches archéologiques dans les départements d’Outre-mer.

L’histoire débute en 2017 lorsque l’État prescrit un diagnostic de recherches archéologiques préventives en amont de la construction d’infrastructures à vocation commerciale. L’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives), sera chargé de conduire les opérations dans la commune des Abymes, dans la zone du Petit Pérou.

Les fouilles menées sur une surface de 11 200 m² ont dans un premier temps révélé une densité importante de vestiges composés de fosses, de trous de poteaux et de sépultures. “Les principaux indices retrouvés témoignent d’activités du quotidien, les grandes fosses circulaires pourraient être assimilées à nos « poubelles » actuelles. On y retrouve des poteries, des éléments en terre cuite, du corail, mais aussi des restes alimentaires sous la forme de coquillage ou de restes osseux” précise Nathalie Serrand. La présence de ces structures ainsi que les fosses seraient liées à des activités humaines. Les sépultures mises au jour seraient celles d’adultes mais aussi d’enfants repliés sur eux-mêmes et attachés à l’aide de liens et de sacs pour maintenir leur position.

“Ces populations évoluent dans les petites Antilles depuis déjà plus d’un millénaire, elles sont arrivées vers 500 avant notre ère depuis le Venezuela et la Guyane” affirme l’archéologue. Au 4e millénaire avant notre ère, des populations nomades originaires d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale, principalement issues des côtes du Venezuela, peuplent les Petites Antilles. Pendant cette période nommée le Mésoindien ou l’Âge Archaïque, des populations de marins en haute mer dont les ressources principales reposent sur la collecte de coquillages, la pêche, la cueillette, la fabrication d’outils de pierre, de coquilles ou corail et sur une agriculture encore à ses balbutiements, s’adaptent peu à peu au milieu insulaire.

Ils entament une traversée et migrent alors vers les Antilles et se déplacent d’île en île à bord d’embarcations comparables à des canoës. Selon les historiens, leur circulation dans les petites Antilles aurait été guidée par leurs besoins de subsistance et par leurs croyances. Cette période est marquée des changements économiques et culturels importants dans le processus de régionalisation de ces peuples anciennement nomades. Plus tard, on découvrira que ces Amérindiens ont laissé, en particulier dans le sud de la Basse-Terre, un art rupestre remarquable.

De nombreuses questions persistent autour de ce site archéologique. Dans quel état de santé étaient les populations inhumées sur ce site ? Ces inhumations ont-elles eu lieu lors d’un rite spécifique à ce village ? “Nous chercherons aussi à savoir si ces inhumations sont à l’origine de ces structures vestigiales. Peut-il y avoir un lien entre ces sépultures et ces fosses ? Des célébrations avaient-elles lieu en l’honneur de ces inhumations ?” s’interroge Nathalie Serrand. Les archéologues tâcheront d’y répondre à l’aide des données issues du site, des recherches liées au mobilier archéologique de datations aux carbones et les analyses d’ADN ancien.  [d’après NATIONALGEOGRAPHIC.FR]


Sépulture 60, Les Abymes © Jessica Laguerre, INRAP

En Guadeloupe, aux Abymes, l’Inrap fouille un site précolombien qui a livré un nombre exceptionnel de sépultures, associées à de riches vestiges d’habitat et d’activités domestiques attribués à l’Âge céramique récent / Néoindien récent (XIe et XIIIe siècles de notre ère). Les archéologues ont également découvert des vestiges d’époque coloniale liés au raffinage du sucre et à la sucrerie Mamiel en activité aux XVIIIe et XIXe siècles.

UNE OCCUPATION PRÉCOLOMBIENNE COMPLEXE

Au cours de la première phase de la fouille, les archéologues ont mis au jour une forte densité de vestiges composés de fosses, de trous de poteau et de sépultures. Ceux-ci témoignent de plusieurs phases d’occupations par les populations précolombiennes durant l’âge Céramique récent – dit aussi période du Néoindien récent – aux alentours des XIe et XIIIe siècles de notre ère.

Quelques centaines de trous de poteau correspondent à des structures d’habitat et une cinquantaine de fosses sont liées à des activités domestiques. Le comblement de certaines fosses a livré de nombreux tessons de poterie, des outils en pierre, des blocs chauffés, des ossements de rongeurs, reptiles, oiseaux et des restes de crabes et de coquilles, rejetés après consommation. Ces vestiges domestiques sont associés à 113 inhumations, un chiffre jusqu’alors sans pareil en Guadeloupe.

113 SÉPULTURES PRÉCOLOMBIENNES

La fouille de ces sépultures a donné lieu à une prescription de découverte exceptionnelle par le service régional de l’archéologie. Les inhumations concernent aussi bien des adultes que des enfants, disposés sur le dos, semi assis, assis ou sur les côtés. Les corps ont été inhumés repliés sur eux-mêmes : les bras souvent fléchis, sur l’abdomen ou le thorax, les jambes comprimées sur les avant-bras, les coudes ou le thorax. Des liens ou des sacs garantissent cette position. Des manipulations après inhumation sont perceptibles.

VERS DE NOUVELLES PROBLÉMATIQUES SCIENTIFIQUES

L’étude des nombreuses données issues du site, l’examen du mobilier archéologique, les datations radiocarbones et les analyses de l’ADN ancien permettront, entre autres, d’identifier les différentes phases d’occupation, d’appréhender l’organisation spatiale des vestiges, de renseigner l’état sanitaire de la population inhumée et ses liens de parenté. Les inhumations se sont-elles déroulées dans un contexte de village ? Et plus spécifiquement dans les carbets familiaux (maisons amérindiennes ouvertes sur poteaux) ? Vivants et morts ont-ils cohabité ou ces sépultures sont-elles postérieures à l’habitat ?

Ces recherches contribueront à faire avancer les connaissances sur la période du Néoindien récent. Cette période est caractérisée par des changements économiques et culturels, initiés aux alentours du IXe siècle dans tout l’archipel des Petites Antilles, qui résultent d’un processus de régionalisation des cultures, en lien avec la dispersion des groupes dans l’ensemble de l’archipel caribéen. Des modifications paléoclimatiques identifiées dans les Petites Antilles contribuent sans doute également aux changements culturels.

Les modes de vie restent globalement fondés sur la sédentarité et l’agriculture, cependant des évolutions apparaissent dans les domaines de la production artisanale (la poterie notamment), de l’habitat, ou de l’alimentation ainsi que dans l’organisation socio-politique des groupes.

LES POURTOURS D’UNE HABITATION COLONIALE DES XVIIIE ET XIXE SIÈCLES

À l’ouest du site précolombien, des vestiges d’époque coloniale ont été également découverts. Près de 200 structures ont été fouillées, révélant la présence d’aménagements agraires, de plusieurs bâtiments sur poteaux et d’un bâtiment maçonné. La culture de la canne et la production de sucre semblent avoir été les principales activités, comme en témoigne le mobilier céramique constitué majoritairement de formes à sucre et de pots à mélasse. Ces vestiges se rattachent à l’habitation-sucrerie “L’Espérance ” ou “Mamiel”, en activité aux XVIIIe et XIXe siècles, et dont une partie est encore conservée en élévation. [d’après INRAP.FR]

  • illustration en tête de l’article : Fouille d’une sépulture aux Abymes ©Jessica Laguerre, INRAP

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Plus de presse…

 

LEMPEREUR : L’arbre dans le patrimoine culturel immatériel (2009)

Temps de lecture : 10 minutes >

Françoise LEMPEREUR est Maître de conférences à l’Université de Liège et titulaire du cours Patrimoines immatériels. Elle a livré ce texte sur nos arbres wallons (disponible avec l’ensemble des notes et références bibliographiques en Open Access, sur le site de l’ULiège), qu’elle résume comme ceci :

La communication s’attache à définir les pratiques culturelles dans laquelle l’arbre s’inscrit : pratiques coutumières du temps et des groupes, pratiques économiques, politiques, alimentaires, techniques, ludiques, expressives, scientifiques et éthiques. Elle tente de définir le statut de l’arbre au sein des sociétés traditionnelles et examine quelles valeurs identitaires, esthétiques, juridiques, symboliques ou pragmatiques sont aujourd’hui liées aux arbres patrimoniaux et comment les collectivités et/ou les institutions peuvent (ou doivent) prendre en charge la protection de ces valeurs et surtout leur transmission…


Introduction

Françoise Lempereur © uliege.be

“Depuis octobre 2003, date où la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, fut proposée par l’Organisation des Nations unies pour l’Education, la Science et la Culture (UNESCO), l’expression “patrimoine immatériel” –ou son équivalent anglais Intangible Heritage–, est de plus en plus utilisée. On remarquera toutefois que, dans la plupart des textes ou des discours, son acception se limite aux seuls rituels collectifs spectaculaires. Ainsi, il est significatif que les dix-sept chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de la Communauté française Wallonie-Bruxelles soient tous liés à des fêtes publiques, qu’ils s’agissent des acteurs (les échasseurs de Namur, les géants d’Ath, les gildes d’arbalétriers et d’arquebusiers de Visé) ou des événements festifs eux-mêmes (Tour Sainte-Renelde de Saintes, carnavals de Binche et de Malmedy, marches d’Entre-Sambre-et-Meuse).

Le seul chef d’œuvre lié à l’arbre est la fête du Meyboom de Bruxelles, plantation éphémère d’un arbre, le 9 août de chaque année, dans un ancien quartier populaire de la ville. Je reviendrai plus tard sur la plantation de l’arbre de mai, coutume autrefois largement répandue dans nos régions, mais je profite de l’exemple bruxellois pour déplorer le manque de cohérence de nos institutions politiques qui ont arbitrairement séparé la tutelle du patrimoine immobilier, confiée aux Régions, et celle des patrimoines mobilier et immatériel, attribuée aux Communautés. J’ai montré à plusieurs reprises dans des articles consacrés à la sauvegarde du patrimoine immatériel comment cette fracture était inappropriée et même dommageable. Comment pourrait-on dissocier un rituel (patrimoine immatériel) du lieu où il se déroule (patrimoine immobilier ou naturel) et des objets, instruments, masques (patrimoine mobilier) qui sont indispensables à sa réalisation ? Que sont les savoir-faire sans outils, la médecine traditionnelle sans plantes et la plupart des croyances sans représentations de la divinité et sans objets pieux ?

Le rapport entre l’homme et l’arbre que nous essayons d’analyser aujourd’hui reflète lui aussi l’interdépendance du matériel et de l’immatériel, la superposition des représentations, usages, croyances ou expressions. Ainsi, l’arbre remarquable est certes un patrimoine naturel, mais, le plus souvent chez nous, l’homme l’a planté, taillé, soigné ou en a aménagé les abords.

Le tilleul de Villers-devant-Orval orne un carrefour et protège un calvaire © villersdvtorval.canalblog.com

De même, l’arbre est associé aux bâtiments construits par l’homme (patrimoine immobilier), de la simple maison particulière aux édifices les plus prestigieux, et il peut être le support d’un panneau, d’une potale [terme du wallon liégeois qui désigne une petite niche contenant une statue de saint ou de la Vierge. On l’utilise aujourd’hui pour toutes les petites chapelles extérieures], d’une croix…, qui relèvent du patrimoine mobilier. En fait, l’arbre est au centre d’un ensemble de pratiques culturelles très diversifiées, recouvrant pratiquement tout le spectre des pratiques du patrimoine culturel immatériel et en épousant les principaux caractères, à savoir la transmission intergénérationnelle, la perpétuelle évolution et la fragilité devant l’actuelle globalisation de la culture liée à la mondialisation économique.

Les pratiques culturelles relatives aux arbres

Les pratiques culturelles relatives aux arbres ne s’inscrivent pas nécessairement dans les catégories proposées jusqu’ici par les ethnologues car leur transmission est essentiellement orale et gestuelle, alors que les taxinomies ont été créées pour des réalités tangibles, quantifiables ou qualifiables. Même lorsque le patrimoine immatériel est associé à un objet, un bâtiment ou à un site particulier, les supports descriptifs classiques sont impuissants à traduire son intangibilité. Force nous est d’établir de nouvelles classifications qui associent les supports de la tradition et de la transmission, l’appartenance au groupe et le caractère dynamique de l’expression ou du geste émis par le porteur de tradition. Pour simplifier ici, je partirai de la Grille des pratiques culturelles du Québécois Jean Du Berger, qui les répartit en trois catégories : les pratiques culturelles du champ coutumier, celle du champ pragmatique et celles du champs symbolique et expressif.
Le champ coutumier comprend tout d’abord les pratiques liées au temps. Ce n’est pas un hasard si le principal ouvrage du grand spécialiste wallon des arbres qu’est Benjamin Stassen, s’intitule La mémoire des arbres et s’ouvre sur un chapitre consacré à l’Arbre et le temps. L’arbre survit en effet à l’homme et celui-ci lui a fréquemment confié une fonction mémorielle. Qu’on songe aux arbres commémorant une révolution, la naissance d’une institution ou même d’un enfant, l’érection d’une église, d’une école, etc. Qu’on songe aussi aux nombreuses essences vertes qui accompagnent notre calendrier, destinées, au départ, à célébrer le renouveau ou à assurer la fécondité : sapin de Noël (et les plantes qu’il a peu à peu remplacées, telles que lierre, houx, gui, laurier ou palmier sous d’autres cieux), buis de Pâques, et “mais” de printemps. Ceux-ci sont encore, ça et là, offerts aux jeunes filles (Cantons de l’Est), aux notables (Grez-Doiceau, par exemple) ou érigés pour une fête (le Meyboom des Compagnons de Saint-Laurent à Bruxelles) ou une procession.

Des pratiques régulatrices, de types économiques ou juridiques, se sont transmises au cours des siècles. Pierre Koemoth a évoqué ce matin les chênes de justice ou arbres aux plaids, nombreux dans nos régions sous l’Ancien Régime ; à la même époque, on connaissait l’arbre patibulaire et celui, moins tragique, destiné au bornage, à marquer la limite de plusieurs juridictions. Certains droits d’usage étaient également associés à l’exploitation forestière, comme la glandée, droit de faire paître les porcs sous les chênes jusqu’au 30 novembre, ou l’affouage, droit de ramasser le bois mort et d’abattre le mort bois (arbres qui ne portent pas de fruits comestibles par l’homme ou l’animal domestique), toujours d’actualité dans quelques villages wallons. En dehors de notre ère culturelle, est-il besoin de rappeler l’importance de l’arbre à palabres en Afrique de l’Ouest, par exemple ?

Le champ pragmatique comporte les pratiques culturelles liées au corps, à l’alimentation, au vêtement, et les techniques liées au bâti, à l’habitation, aux transports, à l’acquisition de matière premières, à la défense. Pour les illustrer, j’évoquerai rapidement l’utilisation de fruits, de feuilles, de racines et d’écorces mais aussi de sève (de bouleau, par exemple) pour l’alimentation directe, la confection de tisanes ou de cosmétiques, d’éléments de parure, etc. Du bâton, auxiliaire de la marche, aux charpentes, en passant par les traverses de chemin de fer, le charbon de bois nécessaire au premiers hauts-fourneaux et tant d’autres usages décrits ce matin par Robert Dumas, le bois, c’est-à-dire l’arbre, est le socle de notre civilisation. Je ne m’appesantirai pas sur le sujet mais rappellerai que même les pratiques les plus connotées techniquement peuvent avoir un but esthétique ou ludique, donc immatériel.

Le troisième champ, qualifié de symbolique et expressif, est bien évidemment celui qui nous intéressera le plus ici. Il concerne les pratiques expressives, ludiques et sportives, scientifiques et éthiques. Qu’elles soient langagières, narratives ou lyriques, les pratiques expressives sont très nombreuses mais pas toujours identifiées comme telles : qui, se rendant à Aulnois, à Chênée, à Fays ou à Frêne, pense encore au lieu planté d’aulnes, de chênes, de hêtres ou de frênes ? Ces toponymes sont aussi devenus anthroponymes : Delaunay ou Delaunois, Duchêne, Defays ou Dufresne… Dans la même catégorie de pratiques langagières qui n’évoluent plus, on trouve les dictons et proverbes : “C’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre” ou “L’ivêr n’èst rin qu’oute qui quand lès nwâres sèpines ont flori” [L’hiver n’est terminé que quand les prunelliers ont fleuri]. Par contre, les pratiques expressives narratives ou lyriques – contes et légendes, mythes, récits, poèmes, chansons – et celles que l’ont peut qualifier d’arts d’interprétation ou spectacles sont celles qui font preuve de la plus grande créativité. D’Ovide à Georges Brassens, du trouvère médiéval anonyme à l’écolier du XXIe siècle, l’arbre n’a cessé d’alimenter l’imaginaire…

© ouillade.eu

Le spectacle, jeu de scène, s’apparente aux pratiques ludiques qui, avec l’arbre, se déclinent en jeux et sports divers. L’accrobranche est une version contemporaine des jeux qui, de tous temps, ont vu des nuées d’enfants grimper aux arbres, s’y balancer ou en sauter de branche en branche. Le tir à l’arc s’est longtemps pratiqué à l’aide d’un arbre ébranché, perche qui peut à l’occasion se muer en mât de cocagne… Quelques troncs de plus et voilà une activité typiquement scoute : le woodcraft, construction de meubles, d’estrades ou de portiques à l’aide de bois et de ficelle… La sculpture sur bois pratiquée comme passe-temps pourrait aussi être rangée dans cette catégorie des pratiques ludiques, même si elle nécessite un savoir-faire très pragmatique. Il peut paraître paradoxal de qualifier des pratiques traditionnelles de scientifiques. Comment pourtant traduire autrement les recettes, les remèdes, voire les divinations que certains, en ayant acquis oralement ou gestuellement le savoir et le savoir-faire, pratiquent dans le but de guérir, de soulager ou de répondre aux interrogations de leur entourage ?

Par contact, par ingestion, par inhalation, l’arbre ou l’une de ses parties se fait alors complice de l’homme. Parfois, il en est la victime : ainsi, une pratique qui tend heureusement à disparaître chez nous, veut que lorsqu’on souffre d’une dent, il faut frotter contre celle-ci un clou neuf, clou que l’on va ensuite ficher dans le tronc d’un arbre connu. Le même traitement vaut pour un furoncle, appelé clou en wallon et en français régional. Le mécanisme de guérison invoqué est le transfert : l’arbre prend le mal qu’on lui a cloué et en débarrasse ainsi le cloueur. Précisons qu’une étude réalisée en 2003 par une équipe de l’université de Liège a montré que sur la soixantaine d’arbres à clous recensés dans les provinces de Liège et de Luxembourg, seuls trois portent des clous récents et pourraient donc encore faire l’objet du rituel de clouage.

Clous fichés dans le tilleul des Floxhes à Anthisnes

Pour l’historien Yves Bastin, “la proximité d’arbres cloués et de chapelles semble due à la superposition de croyances en un point donné plutôt qu’à la récupération par le clergé de coutumes religieuses païennes. Le clouage à des fins médicales n’est pas une pratique chrétienne qui aurait directement succédé à un culte païen.” Nous ne considèrerons donc pas l’arbre à clous comme un arbre sacré relevant des pratiques éthiques, même si, dans nos régions, l’arbre sacré est souvent associé à une chapelle ou à une fontaine guérisseuse. L’arbre sacré est celui qui a été sacralisé par une bénédiction et/ou un objet de dévotion – chez nous, un Christ, une statue de saint ou de Notre-Dame. L’arbre sacré n’est pas, loin s’en faut, une prérogative de la religion chrétienne. Il existe et a existé de tous temps et sur tous les continents. Ainsi, une peinture de la tombe du pharaon Thoutmôsis III, dans la Vallée des Rois, en Egypte, montre le pharaon allaité par un sein que lui tend la déesse de l’arbre sacré, Isis. Cette peinture est datée des environs de 1450 avant Jésus-Christ. De la même époque sans doute date l’épisode du buisson ardent, relaté dans l’Ancien Testament (Livre de l’Exode, III), buisson au pied duquel Moïse reçut la révélation du monothéisme. L’arbre, sacré dans les trois religions du Livre (le judaïsme, le christianisme et l’islam), est identifié comme un buisson pyracantha conservé au pied du Mont Sinaï, dans l’actuel monastère Sainte-Catherine. En Inde, c’est sous un arbre, aujourd’hui sacré, que Bouddha a accédé à la Bodhi, éveil ou connaissance suprême. On pourrait multiplier les exemples.

En Wallonie, mais aussi en France, en Grèce et dans d’autres régions du globe parfois très éloignées, il n’est pas rare de rencontrer des arbres couverts de linges ou de pièces de tissus, parfois de couleurs vives, comme en Mongolie. Dans nos régions, ce sont le plus souvent des ex-voto déposés par les pèlerins venus prier là pour la guérison d’un proche, le retour d’un être cher, la réussite aux examens, la fortune ou le bonheur… Etymologiquement, l’ex-voto est l’objet placé dans un lieu saint en accomplissement d’un vœu ou en remerciement d’une grâce obtenue. Sur l’arbre, il est souvent placé préventivement, au moment de la demande d’aide. Quelques exemples d’arbres couverts d’ex-voto illustreront mon propos. Ainsi, en Normandie, dans le Calvados, le village du Pré d’Auge est connu pour son chêne et sa fontaine Saint-Méen, censés soulager les affections dermatologiques. L’arbre est situé au milieu d’un pré, en contrebas de l’église. Il jouxte une source où les pèlerins viennent tremper un mouchoir. Ils s’en frottent la partie du corps malade puis le déposent sur l’arbre qui abrite, au creux de son tronc, une tête de saint Méen protégée par un grillage.

Un tel arbre support d’ex-voto peut se voir aussi à Stambruges, entité de Beloeil dans le Hainaut. La source qu’il ombrageait a disparu mais le nom même du site Arcompuch’ ou Erconpuch’ (littéralement Arconpuits) est explicite sur son existence ancienne. La chapelle et donc la dévotion locale ne sont pas antérieures au XVIIIe siècle ; pourtant, la renommée de l’arbre (un robinier) est telle qu’on parle aujourd’hui d’Arbre au puits et que les gardiens du lieu sont obligés de débarrasser régulièrement le tronc de ses ex-voto les plus douteux sur le plan de l’hygiène. Aux chapelets, scapulaires, ceintures et vêtements de toute sorte, on préfère de nos jours pansements, mouchoirs, plâtres, emballages de médicaments et même… vignettes de mutuelle.

A Stambruges (Beloeil), le robinier de l’Erconpuch’ et ses ex-voto

Un autre arbre à ex-voto de nos régions est plus sobre : le frêne de la source Saint-Thibaut sur la colline de Montaigu, dominant le village de Marcourt (province de Luxembourg). Alors qu’au début du XXe siècle, l’arbre se dressait majestueusement, il n’en reste aujourd’hui qu’un morceau de tronc achevant de pourrir dans l’herbe humide. Comme autrefois cependant, les pèlerins y déposent de petites croix en brindilles nouées en leur centre.

 

 

Je terminerai ce rapide panorama des pratiques culturelles liées aux arbres en vous invitant à découvrir un arbre riche de sens, le ginkgo d’Hiroshima, au Japon : dans la ville rasée par la bombe, un arbre a reverdi au printemps 1946. Il a survécu aux hommes, aux animaux et même aux constructions humaines…”

Françoise LEMPEREUR


Plus de monde…

L’esplanade AC/DC voit enfin le jour à Namur…

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C’est désormais historique, le conseil communal namurois emmené par son bourgmestre vient de valider à l’unanimité le projet AC/DC déposé par des fans et porté par Classic 21. La capitale wallonne accueillera désormais un totem commémoratif du premier concert d’AC/DC avec son chanteur Brian Johnson, et l’esplanade face aux halles d’exposition de la ville mosane portera désormais le nom du célèbre groupe de hard rock australien. Retour sur ce dossier aux nombreux rebondissements : souvenez-vous, nous évoquions l’année passée la possibilité d’avoir une Esplanade Brian Johnson à Namur.

Le 29 juin 1980, il y a donc exactement 41 ans, le groupe AC/DC était venu à Namur pour un concert au Palais des expositions. Une date dont même Brian Johnson se souviendra puisqu’il s’agissait pour lui du premier concert à la succession du regretté Bon Scott. C’était aussi, pour les fans, la découverte de l’album Back in Black et de ses 6 morceaux joués sur scène. Rappelons qu’il s’agit du deuxième album le plus vendu au monde à ce jour, tous styles confondus, devancé par Thriller de Michael Jackson.

Michel Remy, avait soumis l’idée avec d’autres fans du groupe (Mike Davister et Georges Boussingault) de renommer une rue de Namur du nom du chanteur. Le bourgmestre, avait accueilli positivement l’idée, suggérant même que l’esplanade qui fait face à la salle hérite du nom. Mais la réalité de terrain est autre, et l’autorisation n’avait pas été débloquée pour pouvoir baptiser le lieu.

Les raisons étaient diverses : La Commission royale de toponymie explique d’abord qu’il n’est pas de tradition de donner à une rue ou à une infrastructure de l’espace public le nom de quelqu’un de vivant. Le secrétaire de la Commission, Jean Germain, a même ajouté : “Et encore moins un groupe de musique.”

Michel Rémy, de son côté, nous avait avoué qu’il restait confiant. Dès lors, Classic 21, et plus particulièrement son chef éditorial Etienne Dombret, se sont investis dans ce projet ces derniers mois en insistant sur l’importance symbolique et culturelle que revêt ce concert. Un appel aux fans a ensuite été fait par Classic 21 il y a quelques mois dans le but de regrouper des photos de l’événement puisqu’aucun photographe n’avait alors été autorisé à immortaliser ce premier concert de Brian Johnson.

Le dossier a donc été remanié, et représenté au Conseil communal namurois qui a validé le projet dans son ensemble : en plus d’être baptisée, l’esplanade AC/DC accueillera un totem commémoratif retraçant l’histoire et les photos de cet événement historique, accompagnées de la vidéo que vous retrouverez ci-dessous. Une très belle reconnaissance donc pour cet événement qui aura marqué l’histoire de la musique et fera de Namur une destination prisée par les fans.

La photo de Brian Johnson en tête d’article (détail) est © Philippe Vienne et disponible dans la documenta, avec d’autres photos du même concert et du même artiste… [en cours de digitalisation]

 


LIBERT & KATTUS : Passage du Laitier (Cointe, Liège)

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Dans le premier numéro (décembre 1989) de la revue “Altitude 125” éditée par la Commission Historique (CHiCC), Georges FRANSIS retraçait l’histoire de ce passage cointois :

LES CINQ PHASES D’UNE COMMODITE
  1. “Une prairie, entre la rue de Cointe (maintenant rue du Professeur Mahaim) et l’avenue des Platanes. Pour empêcher ses vaches de brouter la haie de la villa Dekaine, le fermier Tonglet dresse, en léger retrait, une seconde clôture. Une sorte de no man’s land large de 1.90 mètre en résulte.
  2. A hauteur de l’endroit où, en 1795, se dressait un fier moulin à vent, un laitier constate avec amertume – nous sommes aux environs de 1930 – qu’il est séparé de ses clients de l’avenue des Platanes, par la prairie, large de 65 mètres. Dire que, pour les servir, il doit se taper, palanche sur les épaules, porteur de ses lourdes cruches, un pénible détour de plus de 1.500 mètres par les rues du Batty, place du Batty, avenue de Cointe !
  3. L’astucieux Ardennais a une idée lumineuse : cisailler aux deux extrémités du no man’s land, les fils barbelés. Il profite ainsi, sans gêner personne, d’un sérieux raccourci. Un précieux sentier est né, vite utilisé par les habitants des environs.
  4. En 1937, la famille Hauzeur affiche un plan de lotissement de la prairie, parcelles pour villas d’un côté, parcelles pour maisons accoudées de l’autre. Le raccourci figure sur le plan, sous la mention “passage”.
  5. Après la guerre, le lotissement étant complètement aliéné, la famille Hauzeur désire se débarrasser du “passage” et le mettre en vente. Devant la menace d’achat par les deux riverains, les dames de l’avenue des Platanes craignent d’être coupées de l’accès à l’épicerie du coin de la rue Professeur Mahaim. Ces dames pressent vivement le comité du parc privé de Cointe, de se porter acquéreur. Ce qui fut fait et le sentier, sauvé.

Aujourd’hui l’épicerie est disparue, mais le raccourci est plus que jamais très emprunté surtout depuis l’arrêt du bus n°20, au coin de la rue de Bourgogne.”

Georges FRANSIS

En 1988, la CHiCC propose à la Ville de Liège de dénommer ce sentier “Passage du Laitier“, ce qui fut fait.

Un passage… de la lettre à la céramique

Ce chemin bucolique a inspiré à Béatrice LIBERT le poème suivant, ainsi d’ailleurs que le titre de son livre :

Deux haies de sagesse par où s’en vont chats et renards, fouines et mulots. Si vous empruntez le raccourci, ne hâtez pas le pas.

Écoutez plutôt les trilles des oiselets et, sous leurs notes, les cruches de lait qui s’entrechoquent loin, très loin dans un temps qu’on dit ancien.

C’était hier, mais le sentier n’a pas perdu l’écho de leur traversée ni la fraîcheur de la précieuse livraison.

L’écume du lait a chu sur les pétales, à moins qu’elle ne soit montée à la tête des arbres et de l’avril en pâmoison.

 

Voisin du Passage, le céramiste Jean KATTUS a réalisé une très belle mise en forme du poème qui agrémente désormais le trajet des promeneurs. Il explique : “Les pavés sont en grès et résistants au gel. En effet, le grès est une argile vitrifiée et donc devenue imperméable à la suite d’une cuisson à haute température (1.250°). Après une première cuisson à 950°, chaque pièce est plongée dans un émail de base transparent. Ensuite, une éponge enduite du même émail, additionné cette fois d’un faible pourcentage d’oxydes métalliques, du cobalt ou du chrome, est passée sur chaque lettre dans le but d’augmenter son contraste avec le fond. La pièce est alors cuite une deuxième fois à 1.250°

1. Choix des lettres parmi les caractères découpés en bois.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
2. Disposition des caractères en bois, retournés, dans le moule.
3. Estampage de l’argile dans le moule.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
4. Nettoyage du moule et séchage partiel de l’argile dans le moule pendant quelques heures.
5. Moule retourné, juste avant le démoulage.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
6. Démoulage lettre par lettre. L’argile est à consistance « cuir ».
7. Ébarbage de la pièce.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
8. Martelage de la pièce, pour faire ressortir davantage les caractères sur le fond.
9. Nettoyage final à l’éponge.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
10. Pièce terminée.

EAN 9782874896651

L’œuf ou la poule ? Francis GROFF évoque également le passage du laitier dans son récent roman noir Casse-tête à Cointe (Neuchâteau : Weyrich, Collection Noir Corbeau, 2002). Manifestement, la chienne Babette ne goûte pas comme nous la poésie du lieu, embaumé qu’il est de mâle effluves. Jugez-en vous-mêmes :

Si elle avait pu s’exprimer, Babette aurait indiqué une fois pour toutes à sa Mamy adorée qu’elle avait horreur de se promener dans le passage du Laitier, un discret sentier d’une cinquantaine de mètres reliant la rue du Professeur Mahaim à l’avenue des Platanes. Le passage – Babette l’ignorait évidemment – avait été baptisé ainsi durant l’entre-deux-guerres à la suite de l’initiative d’un marchand de lait qui avait tracé ce raccourci en parfaite illégalité dans une prairie privée. Ce faisant, il évitait un long détour et gagnait un temps précieux. Au fil des ans, les riverains s’étaient approprié le sentier qui avait ensuite été racheté par le comité du parc privé. Aujourd’hui bétonné et entretenu, le passage avait inspiré une poétesse, Béatrice Libert, qui lui avait consacré quelques jolis vers. Ceux-ci commençaient par : “Deux haies de sagesse par où s’en vont chats et renards, fouines et mulots. Si vous empruntez le raccourci, ne hâtez pas le pas…” Un céramiste de l’endroit, Jean Kattus, avait eu l’idée originale de «fondre» le texte dans une série de pavés émaillés en grès, posés sur toute la longueur du sentier. pour dire les choses crûment, Babette se moquait de tout cela comme de sa première saillie et elle n’avait rien à battre de ce passage que sa maîtresse l’obligeait à emprunter chaque jour, matin et soir, depuis maintenant six longues années.

Francis Groff


[INFOS QUALITE] statut : compilé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jean Kattus ; Philippe Vienne ; Béatrice Libert pour son texte


CHiCC encore !

DEGEY : La houillerie à Cointe, Fragnée et Sclessin sous l’Ancien Régime (CHiCC, 1990)

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Premières utilisations

A Liège, la preuve la plus ancienne de l’utilisation de la houille fut découverte en 1907, lors des fouilles de la place Saint-Lambert. Les archéologues, sous la direction de Monsieur LHOEST, y mirent à jour les substructions d’une villa gallo-romaine ayant existé en ces lieux, avant l’an 250. Dans les vestiges de l’hypocauste, on découvrit entre autres, des morceaux de charbon maigre, du coke et de la suie, provenant de la combustion du charbon de terre. L’utilisation, pour la construction de cette villa, de moellons de grès houiller provenant de la colline voisine, avait sans doute permis la mise à jour de veines de houille.

D’autre part, les déboisements et défrichements destinés à étendre le domaine permirent peut-être la découverte de certains affleurements houillers. Quelques mottes que l’on soulève, des racines que l’on extirpe, voire le ruissellement naturel des eaux, firent apparaître cette curieuse pierre noire. Mais voilà… Si les propriétés calorifiques du charbon de terre sont déjà connues, elles ne sont guère utilisées. Pourquoi se fatiguerait-on à creuser le sol dans notre belle forêt d’Avroy, où le bois est si abondant, quand il suffit de se baisser pour le ramasser, et qu’il faudra, de toute manière, l’évacuer pour libérer de nouvelles terres cultivables ? Enfin, l’utilisation de la houille exigeant un bon tirage, demande des foyers plus élaborés.

C’est pourquoi, il faudra attendre le Moyen-Age avec le développement de la Cité et des métiers, pour que l’exploitation systématique de la houille prenne son essor. En effet, les forêts s’éloignent et s’amenuisent, ayant pour corollaire un enchérissement du charbon de bois. Dès lors, nos artisans, les férons, orfèvres, teinturiers, charrons, mangons, chandelons et bien d’autres, vont se tourner vers le charbon de terre. Parallèlement, ce nouveau combustible sera de plus en plus utilisé pour le chauffage des habitations et la préparation des repas.

Les premières exploitations apparaissent. Dès l’an 1195, nous pouvons lire dans les annales de Saint-Jacques :

En cette année a été trouvé en beaucoup d’endroits de la Hesbaye, une terre noire, excellente pour faire du feu…

N.B. La vallée de la Meuse – donc l’éperon de Cointe – faisait partie de la Hesbaye.

Les premières exploitations

A cette époque, le charbon de terre est ramassé, là où la veine “sope”, affleure. “Là wisse qui l’vône sope a djoû”, comme disaient nos vieux mineurs. Et petit à petit, chacun s’improvisant mineur, va commencer à suivre la veine, descendant de plus en plus bas, pour trouver un charbon de meilleure qualité.

Parfois, l’exploitation se faisait par une galerie horizontale, à flanc de coteau, appelée “baume”. Notons que l’exploitation “sauvage” des veines affleurantes eut lieu de tout temps… Même en août 1914, comme nous le rapporte G. FRANSIS :

Profitant de l’absence des autorités civiles, des habitants de Cointe se rappellent que leurs aïeux trouvaient la houille à fleur de sol. Bientôt, la Plaine des Sports, près du boulevard Kleyer, est criblée de petites fosses de 60 cm où l’on se procure gratuitement le charbon. Des mineurs de métier, à leur tour, creusent des galeries étançonnées, à 2 mètres de la surface. Certains font même, sur place, le commerce du combustible ! La police s’étant réorganisée, vient mettre fin à cette extraction illicite et oblige les profiteurs à remblayer…

G. FRANSIS, “Recueil de souvenirs et anecdotes
sur Cointe autrefois”
, “Altitude 125” n° 1

Dans les premières fosses, dès que les travaux sont noyés, on va un peu plus loin. Bientôt, dans le voisinage du siège minier abandonné, on creuse un puits ou “bure”, pour atteindre la veine plus en profondeur. Dès que les mineurs atteignent cette veine, ils l’exploitent vite en tous sens, puis, les eaux d ‘infiltration formant des “bains”, on recommence un peu plus loin, en évitant de s’approcher de l’étang souterrain, du puits abandonné. De nombreux gisements restant inabordables, il faut trouver un remède. On creuse à mi-colline, des galeries d’assèchement, en légère déclivité des “araines”, sous les travaux les plus proches à assainir. Les “bains” s’assèchent et l’exploitation peut continuer.

Les voir-jurés

Le plus ancien document concernant la “houillerie”, est une charte de l’abbaye du Val-Saint-Lambert, datée de 1228, où nous pouvons lire :

Quant aux charbons et aux pierres et à tout ce que l’on trouve sous terre d ‘utile aux hommes, on ne les exploitera qu’avec mon consentement et celui de Walter…

HENAULT, La houillerie liégeoise, p.110

Contrairement à ce qui se passait ailleurs où les richesses souterraines appartenaient aux Princes et aux Seigneurs, dans notre Pays de Liège – terre de libertés – chacun était pleinement maître de sa propriété, y compris le sous-sol, “fonds et tréfonds”. Selon HENAULT toujours, dès 1250, il existait déjà à Liège, des ARAINES et un DROIT ECRIT, en matière de houillerie, une COUR DE CHARBONNAGE. Toutes choses qui devaient être le résultat de plus d ‘un demi-siècle d’expérience.

Les “statuts et ordinanches del mestir de cherbonaige” de 1318, nous apprennent que Colars de Berleur, Baudouin de Jemeppe, Hanoul de Vottem et Regier d’Ans, sont “VOIR-JURES”, ayant une expérience de plus de 36 ans dans l’office du “Voir-juraige”. Cette fonction existait donc déjà avant 1282.

Que savons-nous de ces Voir-Jurés ? Ils surveillaient tout ce qui concernait les houillères. Ils en conduisaient et réglaient les ouvrages, ils conseillaient maîtres et ouvriers pour travailler suivant les usages de houillerie. Le tribunal des Voir-Jurés veillait aussi à ce qu’aucune société de houillère n’approchât des araines franches et portât préjudice aux eaux et conduits destinés à alimenter les fontaines de la ville.

Lorsque les maîtres de houillère étaient parvenus au fond de leur bure et avaient rencontré la veine, ils ne pouvaient en entreprendre l’extraction, sans la permission du tribunal qui était tenu de visiter les ouvrages et donner les instructions pour la meilleure exploitation.
De leur côté, les maîtres-houilleurs ne pouvaient abandonner leur ouvrage sans la permission du tribunal. Ils ne pouvaient non plus, sans permission, aller plus bas dans leur bure, aller d’une veine à l’autre, faire percer ni abattre aucunes eaux. Il fallait, qu’à cet égard, le tribunal donnât ses instructions…
La loy défendait à ces voir-jurés d’être attachés ni d’avoir aucune part ni action à aucune houillère. Ils se rendaient de quinzaine à quinzaine dans les grandes fosses, et tous les 6 mois dans les petites. Ils veillaient sur les terres et bâtiments des particuliers, en s’assurant si les ouvrages ne venaient pas sous eux. Dans ce cas, ils bénéficiaient d’un droit de terrage, c’est-à-dire le 80ème trait.

Th. GOBERT, Eaux et fontaines publiques à Liège, p. 43

Concernant ces dégâts miniers, nous avons pu retrouver une carte de la propriété du Seigneur Raick (aujourd’hui, Internat Global de l’Etat), dressés par les Voir-Jurés à la fin de l ‘Ancien Régime et constatant, entre autres, certains dégâts miniers. Nous y avons relevé :

  • “(E) Puits dans la prairie de la veuve Demet lequel est tari depuis environ 3 à 4 ans. Avant ce temps, il servait de fontaine aux maisons voisines et on pouvait y puiser l’eau au sour (?) sans corde. A présent,ce puits est profond de 19 pieds, n’aiant plus que quelques doigts d’eau pourrie et bourbeuse dans le fond.
  • (G) Trou ou régollinement où il y a englouti un gros et vieux serisier au commencement de l’année 1780.
  • (H) Trou récemment englouti à la distance de 29 pieds près de la muraille du jardin.
  • (I) La muraille se trouve très fortement crevassée de même au point (K). Elle est crevassée depuis le haut jusqu’en bas.
  • (L) Puis au point L., encore deux crevasses
  • (M)(N)Muraille de la cense crevassée en 3 endroits, aussi la muraille des écuries en 2 endroits.”.

Ce document mettait en cause l’exploitation de MM. Rossius et Consors, située entre les actuelles rues des Bruyères et du Gros Gland.

© Emile Degey
Premières concessions

Le document le plus ancien concernant les sites qui nous intéressent, est un acte de rendage de 1288, par lequel le Prince-Evêque de Liège octroie 33 bonniers de terre sur Avroi et dans lequel sont faites les réserves d’usage :
“sauf les minières d’or, d’argent, de plomb, de cuivre, d’étain et de fier ou d’autre métal… huhles, cerbons ou croie…”

C’est le terme HUHLES qui est utilisé dans ce document. Il donnera HOUILLE. Huhle signifie motte. Le mot liégeois HOYE va donc passer dans la langue française, ce qui tendrait à démontrer la primauté de Liège, sur le continent, en matière de houillerie, l’Angleterre l’ayant précédé d’un siècle.

Le 30 mai 1315, le chapitre de Saint-Lambert concède à “Henri dit NOKEAL, le huhloir, bourgeois de Liège, un ouvrage de deux veinettes de HURLES et CERBONS en territoire de Fragnée, au-dessus du cortil qui appartint à Ernar de Preit…” Et voilà le plus ancien houilleur Cointois dont nous connaissions le nom ! Henri, dit Nokeal ou nokète, ou petit bout, faisant sans doute allusion
à sa petite taille ? (SCHOONBROODT, Chartes de Saint-Lambert).

Jusqu’à l’abolition de l’Ancien Régime, en 1794, les gisements houillers de l’éperon de Cointe s’étendaient sous trois juridictions :
– La Libre Baronnie d’Avroy,
– La Seigneurie de Fragnée,
– La Seigneurie d’Ougnée-Sclessin.
Chacune ayant ses archives propres, c’est par juridiction que nous poursuivrons nos investigations…

LA HOUILLERIE EN LIBRE BARONNIE D’AVROY

La Libre Baronnie d’Avroi comprenait deux grandes sections :  Avroy, dans la plaine, et Souverain-Avroy ou Haut-Avroy, sur les hauteurs. Cette seconde section englobait, non seulement le Bois d’Avroy, mais aussi Saint-Gilles, Saint-Nicolas, Saint-Laurent, etc. Nous avons limité nos investigations aux seuls Bois d’Avroy, Bois Saint-Gilles et Bois l’Evêque.  Pour le reste de la juridiction, les lecteurs que la chose intéresse, pourront consulter les “Notes sur les Charbonnages d’Avroy au XVIème s.” de Robert HANKART (BIAL T.LXXVI, 1963 – pp.45 à 90).

La frontière entre la juridiction d’Avroi et celle de Sclessin était formée par les ruelles des Waides, du Gros-Gland et un ancien tronçon de la ruelle Panaye (rue des Jasmins), jusqu’au milieu de la Plaine des Sports. Là, les trois juridictions se rejoignaient. Ensuite, la ruelle Panaye, puis la ruelle des Hours (aujourd’hui rue Paradis), la séparaient de la juridiction de Fragnée.

En l’an 1288 déjà, un rendage du prince Jean de Flandre concède “33 bonniers de terre sur Avroi pour l’extraction des huhles et cerbons”. Dans un acte du 8 juillet 1319, il est question des eaux d’Arènes qui descendent de ces bois. (Chambre des finances : reg. et stuits. 8 -7-1319) Que savons-nous de ces arènes ?

Les herraines des huilliers doyent estre franckes, partout où elles sont paisiblement passées, et les puet-on requerre, reforbir (nettoyer), discombrer (débarasser) partout où elles sont “estopées” (obstruées, bouchées) parmi les damaiges deseur rendans par l’enseignement des proisdons (voir-jurés de la cour des charbonnages) à ce commis…

Exemple d’areine © tchorski.morkitu.org

Ces arènes ou areines, voûtées en pierres ou en briques quand elles n’étaient pas taillées dans la roche dure, pouvaient s’étendre sur plusieurs lieues. Il y en avait de deux sortes :

  • les ARENES FRANCHES, dont les eaux alimentèrent les fontaines de la Cité pendant plus de 600 ans,
  • les ARENES BATARDES, qui s’écoulaient librement vers le ruisseau le plus proche ou vers le fleuve.

Il fallait avoir dans le succès, une foi bien ardente pour oser s’engager ainsi dans un terrain aquifère, délayable, ébouleux, pour y poursuivre sur des longueurs kilométriques sans notions géologiques, sans guide d’aucune sorte, et probablement sans boussole, ces galeries tortueuses qu’une génération commençait, pour en léguer le maintien, la restauration et la poursuite à la génération suivante. Cette persévérance dans le travail pénible et dangereux est l’un des plus beaux titres de gloire de nos mineurs liégeois.

E.G. DETIENNE, Les eaux alimentaires de Liège
Annales des trav.Publ.de Belg., 1906, p.10 – Tiré à part

Plusieurs arènes furent creusées sous les bois d’Avroy et l’Evêque et, en particulier les arènes de Sclessin et d ‘Avroy.

L’arène de Sclessin

Jadis, en Lairesse (rue de Trazegnies), un pont enjambait le BOUMONTFOSSEIT (Fossé de Beaumont). Ce pont, dénommé “pont de l’arène”, nous l’avons encore connu, car il n’a disparu que vers 1930. Il se trouvait à la jonction du Tchinrowe et de la rue de Trazegnies, face à la rue Général Jacques de Dixmude. L’immeuble à appartements à l’angle sud de cette rue fut construit sur l’ancien Fossé du Beaumont. C’est à cet endroit que se jetait dans le vieux fossé, un ruisseau aux eaux tantôt claires, tantôt savonneuses et chaudes, qui dévalaient le vallon du Perron, en une large rigole pavée. Les gosses, à la sortie de la vieille école du Perron, y organisaient des courses de bateaux en papier ou de boîtes d ‘allumettes, quand ils n’y prenaient pas des “bains de pieds” !

Ce ruisseau, c’était l’Arène de Sclessin, vieille sans doute de six siècles ! Une arène bâtarde, et tellement bâtarde qu’à la fin de sa vie, elle charria les eaux savonneuses et chaudes des douches du charbonnage du Bois d’Avroy. L’oeil de cette arène (sa sortie à ciel ouvert) se trouvait sous la rue des Bruyères, entre les numéros actuels 65 et 95. Il y avait, à cet endroit, un ravin abrupt d’une bonne dizaine de mètres entre les cotillages des maraîchers Leblanc et Galand. C’est au fond de ce ravin que se trouvait l’oeil de l’arène. Et les “cotis” avaient l’habitude de descendre laver leurs “bodets”, paniers et caissettes à légumes dans l’eau qui en sortait. Ces eaux étant chaudes, les Galand semaient sur les bords, la première salade qu’ils livraient au marché avec quinze jours d’avance sur les autres maraîchers !

Louis Leblanc – après les bombardements de 1944 – a comblé ce ravin et l’a transformé en prairie. La fermette des Galand, si pittoresque, fut détruite par une bombe en mai 1944, ainsi que la maison voisine. Les Galand, ainsi que leur voisin et ami, l’écrivain wallon Marcel Launay, y trouvèrent la mort.

La “prairie Leblanc” en 2021 © Philippe Vienne
L’arène d’Avroy

En 1319, le couvent Delle Motte, qui n’était autre que le monastère des Guillemins, avait sollicité de la Cour de Justice d’Avroy, un record relatif aux eaux arrivant du Bois-l’Evêque et venant de la “Neufville” à Avroy. La Cour reconnut que : “ceux du thier de Bois-l’Evêque ne peuvent les arrêter mais qu’ils doivent les laisser couler librement vers la plaine d’Avroy. Les Guillemins et les quelques autres propriétaires se servaient de ces eaux pour l’irrigation de leurs prairies,…” (GOBERT, Rues de Liège, T.III, p.406).

Ces eaux étaient aussi utilisées pour alimenter les fossés des maisons seigneuriales du lieu. En 1443, les ouvrages houillers de la “Grande-Veine”, des veines “Gangniet” et “Delle Dengnière” étaient desservies par une araine qui se rendait “entre Maheaux et Couverture” dans les biens fonciers du Prince et de sa table épiscopale, où l’araine avait son oeil.

La ruelle de la Raine, aujourd’hui rue de la Scorre – entre les rues de Joie et des Wallons –  était dénommée jadis, ruelle de l’Araine, dans la capitation paroissiale de Sainte Véronique, de l’an 1763.

“La Cour Scabinale rappelle que ces eaux “doivent venir descendant dedit bois (l’Evêque) en droit chemin qui vat de Mostier (monastère) d’Avroit à Frangnée.”
On ignore quand ces arènes primitives d’Avroy et de Fragnée disparurent. D’autres les remplacèrent à la fin du XVIe.s., telle la schorre dite Constant de Lambermont.

En 1641, les canaux étant “en partie gastez et restoupez”, Oudon, fille de Constant et veuve de Jean de Lhoneux, obtint un second octroi “pour faire un nouveau canal ou xhorre à prendre devant sa maison proche de la rivière de Meuse, sur le chemin real (carrossable) jusqu’à ses vieilles xhorres” (GOBERT, Rues de Liège, T.X. p.16)

L’Edit de Conquête

Dans des actes d’aliénation de terrains, datés de 1601 et 1602, on lit :

  • “le grand terrisse du Bois d’Avroy”. A cette époque, les charbonnages creusés dans le Bois d’Avroy – Bois qui appartenait à la mense (table) épiscopale -étaient inondés, ainsi que beaucoup d’autres d’ailleurs dans la cité et la banlieue. Pour les démerger, J.de Lonneux et G.Goeswin firent creuser à grands frais, dès l’an 1605, une Xhorre vers les Guillemins. Ils purent prétendre ainsi au bénéfice des avantages prévus par “l’édit de conquête”, promulgué par Ernest de Bavière en 1582.
  • le 8 février 1629, en effet, le Prince (1612-1650) accorda  à la veuve de J. de Lonneux et à G. Goeswin les prises de houille du Bois d’Avroy dont ils avaient rendu les mines “ouvrables”. Le Prince se réservait le profit des veines d’or, argent ou assure, des mines de plomb, fer, chalmine, alun, couperose, soufre, que les exploitants pourraient rencontrer.” (DUMONT, Ougrée-Sclessin au temps jadis, p. 106).

Cette Xhorre ou canal d’écoulement, fut ouverte dans la propriété des frères Guillemins, juridiction de Fragnée. Et nous savons que la rue des “Hours (rue Paradis) était longée par un fossé, du côté gauche. Fossé qui permettait aux eaux d’arène de gagner le fleuve.

L'”Edit de Conquête”, quant à lui, octroyait le monopole de l’exploitation dans la zone asséchée. Il décrétait ainsi l’expropriation des occupants, en ce sens qu’il les obligeait au rendage forcé de leurs fonds, en faveur de ceux qui les avaient conquis sur les eaux. Cet édit de conquête eut pour heureuse conséquence, de provoquer les recherches techniques pour l’épuisement des eaux. Toutes sortes de machines d’exhaurre furent inventées et expérimentées dans nos houillères, avec des succès très divers…

En 1577, les associés de la fosse appelée “de Chaisgne a Pannehael”, située en Bois d’Avroy, sollicitèrent du bailly :

l’autorisation de pouvoir établir un entrepôt (pearaige) en payant au Prince ou à sa Chambre des Comptes, autant que les autres endit boix en rendant à la montant de bonnier tout aussy que la mesure l’emporterat. 1 juillet 1577. Ces associés sont : Servais Menicke – Thiry delle Noweville – Jacquemin en Gilnea – Thiry Moxe.

Notes sur les charbonnages d’Avroy au XVIe s.
Rob.H.ANKART, B.I.A.L. T.76, p.58).

Concessions et burs

C’est surtout au XVIe s. que les concessions houillères se multiplièrent au  Bois d’Avroy :

  • 26-1-1529 : à Paque del Bouille le Jeune et Jean de Bealwart et consorts, maîtres des ouvrages de la Garde de Dieu…
  • 3-11-1529 : à Jean Moreau, les prises de houille à extraire par l’araine de Gouge.
  • 26-1-1535 : à Gilles et Toussaint Deshorges, la Grande Veine de Bechefyer
    et la Grande Bache.
  • 11-8-1536 : à Ernult Brigodeau, Jean de Longdoz, Gilles Le Grand Homme et cons. les veines Petite et Grande Bache accessibles par l’araine de Berloz.
  • 29-12-1537 : à Gilles et Servais Josteau, Jean de Namur et cons. la houillère Dure-Veine.
  • 1539 : à Jean de Croisier, Colard Bauhy et cons. les prises accessibles par l’araine de Berloz.
  • 13-3-1540 : Rolland le Brasseur et Servais…
  • 19-11-1565 : à Gilles de Braive et Beaujean, des prises de houille des veines Neuf Vingnis, Bache, Alle Gorge, la Voynette, Grande Veine de Joye, accessibles par l’araine du Prince.
  • 10-10-1570 : à Denis le Bailli, Jean Gillet et cons. maîtres des fosses du Gros-Chêne, des prises dans les veines dites le Roynne, l’Oeuvre delle Pierre, Petit et Grand Bache…
  • 1729 Louis de Berghes accorde au docteur Nesselles, le droit de percer un bur dans le Bois d’Avroi. (GOBERT, Rues de Liège, T. III, p.400)

Sur le plan oculaire de 1831 et autres, et portés sur les plans de surface des houillères du Val-Benoît, nous avons relevé les burs suivants :

  • Sous le terril de La Haye ou du Piron : les burs Preud’homme, des Saminons et de Truvelle.
  • Près du château-d’eau de Saint-Gilles : un bur dénommé “VB-V”.
  • Dans les prés, entre la ruelle des Waides et la rue Bois-Saint-Gilles : le bur “VB-T”, le bur de Reconnaissance et le bur dit “Sur le Grand et Petit Bac (Bache)”.
  • Au Bois-Saint-Gilles, entre les rues d’Andrimont, Bois-d’Avroy et Doutrepont : le bur du Soleil.
Les prés entre la ruelle des Waides et la rue Bois-Saint-Gilles et, à l’arrière-plan, le terril de la Haye ou du Piron, en 2021 © Philippe Vienne
  • Dans les biens “Paludé” existait une maison dite “du Soleil”, jardin, potager, houblonnière, des prairies entre haies. Il ne restait plus qu’un petit bois où – dit l’acte de fin XVIIe s. qui fournit ces renseignements – la fosse appelée du Soleil est présentement érigée. Cette houillère est déjà mentionnée au XVe s.
Au Bois-l’Evêque 
  • Le bur Rond Bonnet (houillère du Bois d’Avroy), puis les burs de la Nouvelle Pelotte, Leroi, V.B. “F” et “G”, Vieille Pelotte, delle Chiotte, sur l’oeuvre du Lard, sur Maron, delle Savatte, sur Ganade, le bur de l’Espérance, là où se trouvait l’oeil de l’araine de la rue des Bruyères.
  • Entre les ruelles du Gros Gland et des Bruyères : les trois burs dits de Sclessin et le bur d’air, en lieu-dit Fosse Colson. Un de ces burs fut remis à jour dans le verger de Monsieur Castermans, par l’explosion d’une bombe, en 1944. Le f ermier le combla.
  • Un quatrième bur, dit de Sclessin, se trouvait entre la Haute-Voie et la ruelle du Gros Gland. C’est là que, dans une visitation de 1724, au haut de la rue du Gros Gland, est mentionné un chemin qui conduit à la Fosse de “Piron le Rossay”ou Neufville. Cette fosse allait devenir la fosse Colson.
  • Nous relevons enfin, le 2 juillet 1358, la fosse delle Plometière, dans le Bois de Saint-Gilles.
Technique et dangers

Mais nos mineurs d’antan, quelles méthodes d’extraction utilisaient-ils ? La méthode classique utilisée jusqu’à la fin du XVIIIe s. nous est clairement décrite par Mr Claude GAIER, dans son ouvrage “Huit siècles de houillerie liégeoise”, p.43 : “Elle consistait à foncer la bure à travers les diverses couches que l’on était en mesure de déhouiller – trois ou quatre veines, ou davantage encore, selon les moyens d’extraction dont on disposait – et de commencer par exploiter la plus basse. Une fois celle-ci inondée, on passait à la couche supérieure, et ainsi de suite en remontant vers la surface. De la sorte, les eaux que l’on ne parvenai t pas à éliminer par les canaux d’exhaurre (ou areines) ou par les pompes rudimentaires de l’époque, s’accumulaient dans les travaux souterrains abandonnés, formant des “bains”, véritables citernes cachées qui furent la cause de bien des accidents.

Malheur aux exploitants voisins qui, malgré la précaution habituelle du “sondage des eaux”, venaient à mettre, par inadvertance, leur chantier en communication avec ces dangereux réservoirs ! Beaucoup de “coups d’eau” et d’éboulements eurent pour origine ces irruption inopinées de liquide, contenu sous pression et souvent endigué par des “serrements”, dans des cavités et se libérant avec force en dévastant tout dans les nouvel les galeries voisines.” (…)

Les fosses

Il y avait deux types de fosses au bon Pays de Liège : les fosses dites de “petit athour” et celles dites de “grand athour”. Dans les fosses de petit athour, l’extraction se faisait à la force des poignets, à l’aide d’un treuil à cylindre horizontal en bois, dont les manivelles étaient actionnées par deux ou quatre femmes, les “trairesses”. Ces petites exploitations étaient également dénommées “houillères à bras”. Dans les fosses de grand athour, l’extraction s’effectuait par manège à chevaux, “le hernaz”. Il fallait de deux à huit bêtes, selon que le puits était plus profond et la chaîne d’extraction plus longue, donc plus lourde. Ce ne sera qu’à la fin du XVIIIe.s. que la machine à vapeur fournira une force beaucoup plus importante.

Terrisses

Pour conclure ce chapitre sur la houillerie en Bois d’Avroy, notons encore qu’en 1603, Guillaume EX PALUDE (latinisation de DES MARETS), un grand occupant des terres (aujourd’hui l’Internat Global de l’Etat), se plaignit au chapitre de ce que, sur 10 bonniers et une verge grande, il y avait 59 verges grandes et 5 petites, renfermant un grand nombre de terrisses de fosses, roches et pierres et lieux non labourables ni cultivables sans y mettre et exposer trop grand frais, voir oultre de quatre à six fois leur valeur…(GOBERT, Rues de Liège, T.III., p.398).

Quant à la rue Bois-l’Evêque, dite aussi “Thier de Boute-li-Cou”, elle fut également dénommée – vu les nombreux travaux miniers qui se succédèrent en ce lieu : “Li Minèdje de Boute-li-Cou”. Voilà qui démontre encore l’importance que prit la houillerie en Bois d’Avroy.

LA HOUILLERIE EN SEIGNEURIE DE FRAGNEE
Quelques dates

Le premier document concernant la houillerie en Juridiction de Fragnée dont on ait connaissance, est daté de 1315. Il concerne les deux veinettes exploitées par Henri le Nokeal, et pour lesquelles le Chapitre percevait un panier sur huit. Dès 1319, il est question des eaux d’arènes qui descendent du Bois d’Avroy, preuve que l’industrie y est déjà ancienne. Cette araine démergeait les bures de l’abbaye et versait ses eaux à travers les terres du Chapitre Cathédral, à Fragnée. De ce chef, le chapitre – en sa qualité de “hurtier” (propriétaire d’araine) – touchait une redevance de trois paniers sur cent.

En 1330, par une charte du 25 février, l’abbaye du Val-Benoît déclare se réserver “huilhes et cherbons, sous 6 bonniers et 40 verges petites (½ ha, de bois où elle cède des “Aisemenches” ( droit de passage) aux masuirs de Fragnée.” (Cartul du Val-Benoît, p.396).

Le 12 juin 1363, le chapitre de l’église Saint-Lambert “autorise, sous certaines conditions, les frères Henri et Goffin Le Clerc, Johan le Cocke et Monon de Petit Montegneez à exploiter les veines “Periere”, de la “Savenière” et “Johan de Vingnis” qui sont en nos biens et wérixhas (terrains vagues et généralement gazonnés du domaine public) que nous avons à Fraigneez.” Et la même charte de préciser “qu’ils poront faire overeir une heraine au plus bas qu’ils poront… et respecter l’enseignement des voir-jurés du mestier de cherbonaige… et overeir de jour en jour bien loyalement… Et devons avoir sur chaque fosse à côté des ovriers, un ovrier traheur (extracteur) servant toute la journée à tenir compte de tout ce qui est extrait… Nous pourrons aussi envoyer autant qu’il nous plaira les voir-jurés pour mesurer ou visiter les ouvrages.” (C. E. S.L. pp. 379-380).

Dix-sept jours plus tard, le 29 juin 1363, le mayeur et les échevins de Fragnée font savoir que les frères Le Clerc et leurs “Compaignons parcheniers” doivent payer à l’église du Chapitre de Liège, “un certain cens de quattre paniers al cent.” (C.E.S.L. p. 381).

Le 7 mars 1383, Marie de Libermé, abbesse du Val- Benoît fait savoir que l’Eglise Saint-Lambert aura trois paniers sur cent, de la houille extraite au moyen de l’araine qui traverse ses terres à Fragnée. “(…) les ovraiges de huihles et cerbons delle heraine, frons et liveal c’on dist de Marexh, venant du costeit vers Fraignee.” (Cartul. de St.Lambert, p. 613).

L’oeil de cette araine s ‘ouvrait donc en Marexh. C’est-à-dire dans les terrains bas et marécageux entre Fragnée et le Val-Benoît. Le nom se transmit à la voie longeant le marais. Nous la connaissions encore sous la dénomination rue des Marets, rue Narcel Thiry depuis les fusions. La rue des Marets, avant la création de la gare des Guillemins, prolongeait le Grand-Jonckeu jusqu’à la Barrière du Val-Benoît (octroi du Val-Benoît). Un habitant du lieu, Gilles de Maret, est mentionné comme Echevin de Fragnée en 1302. Maret ou Marexhe devint aussi l’appellation, à Fragnée, d’une houillère. (GOBERT, Rues de Liège, T.VIII, p.538).

© “La Meuse” (archives CHiCC)
Les burs sur Fragnée

Sur le plan de surface de 1831 des concessions du Val-Benoît, nous relevons les burs suivants :

  • Le bur de Chaus, situé près de la rue des Hirondelles. Ce pourrait être le bur qui s’est effondré le 30 mars 1988 dans le jardin de Mr Caels.
  • Le bur Spiroux, se trouvait au pied de la ruelle des Cailloux. Sans doute s’agit-il de cette houillère de Marexhe dont question plus haut ?
  • Le bur des Quatre Calins, dit aussi “de l’Espérance”, se trouvait sur les “Gonhîres” (terrains derrière les Archives de l’Etat).
  • Le bur Le Pelé, quant à lui, était “porfondé” sur le Pelé-Thier, au-dessus de l’abbaye du Val-Benoît, aux environs du Chemin des Cèdres. Serait-ce le charbonnage du “Chera”, dont la bure était qualifiée de “vieille” en 1603 ?
    “Le 25 août de cette année-là, Constant de Lambermont, Collard delle Paire et consorts sont admis à revudyer un vieux burre appelé “la burre del Cherau”, ci-devant fait et enfoncé dans le fossé du grand pré dit delle Hamaide (barrière)… le tout moyennant le quatre-vingtième panier. Défense leur était faite d’approcher par leurs travaux miniers des murs et édifices de l’abbaye, pour y éviter des lézardes… Cette houillère a eu une longue existence. Abandonné depuis longtemps, le puits a été comblé au XXe s. Il avait son siège dans la propriété n° 76 du Chemin des Cèdres. L’emplacement n’est plus guère reconnaissable que par une déclivité du terrain.” (GOBERT, Rues de Liège, T.IV, p.163)

Il y avait également à Fragnée, une houillère dite “de l’Epée” : “Le 25 février 1423, le chapitre de la Collégiale Saint-Martin à Liège, donne accense à Jean de Seraingne, écuyer, tout le produit du droit de terrage dû par la houillère delle Espée à Fragnée…” (SCHOONBROODT, Cartul. St Martin)

Fonds et tréfonds

En 1363, la veine de Cromchaine, qui appartient à la cathédrale et à l’abbaye du Val-Benoît, est exploitée par Wilhiams de Montegnez, manans de Tyleur, Johan Lambinet de Fragnée, Philippon Huwart, Arnold Henneton…
“Voyne con dist de CRONCHAYNE… Gisante en nostre haulteur de Frangnez et la entour…couvent…delle Vauz-Benoîte deleis Liege… Ils payeront à Messire Raus de Berlouz, avoué de Sclessin, trois paniers sur cent pour l’aisemenche delle herraine con dist de Cronchayne, qu’ils ont pris en biens dedicte messire Raus.” (C.E.S.L., p. 660)

“Qui appartient à la cathédrale et à l’abbaye du Val-Benoît”, écrivions-nous plus haut… Nous avons ici deux possesseurs pour les “Fonds et Tréfonds”. Voilà qui ne manquera pas de susciter des difficultés judiciaires ! Ce fut le cas en 1460. Le procureur du Chapitre de Saint-Lambert prétendait :
“1 ° que le Chapitre était tréfoncier héréditaire, eyant le “Manîment” et la possession de la “Hauteur” de Fragnée.
2° que l’abbaye du Val-Benoît et ses dépendances sont situées sur le territoire de Fragnée.
3° que les religieuse et leur “familia” (communauté) sont donc “surcéants” de Fragnée.
4° que le “Pelleit Thier” est aussi situé en ladite hauteur.”

C’est surtout contre cette quatrième affirmation que s’élevait l’abbaye, car elle avait des intérêts considérables dans un charbonnage qu’on y exploitait.
L’abbaye obtint gain de cause… (CUVELIER, B.I.A.L., T.XXX. n°547 à 548)

En 1648, la fille de Constant de Lambermont, veuve de Jean de Lonneux, ouvre un nouveau canal de Xhorre, l’autre étant bouché. Les débris de la galerie Constant de Lambermont furent remis au jour en 1904, lors des travaux d’agrandissement de la station des Guillemins.

Localisation

Il en est des araines comme des anciennes fosses, étant donné l’absence de cartes et de repères précis, il est très difficile de les localiser avec rigueur… Parfois aussi, elles changèrent de nom. Dès lors, serait-ce la houillère de Cronchaine qui devint plus tard la houillère de l’Espérance “ditte aussi des Quatre Calins” ? Cette houillère de l’Espérance était assez ancienne. Le 18 janvier 1690, il s’y produisit un brusque coup d’eau. Des douze mineurs surpris par l’inondation, deux furent sauvés, grâce au labeur obstiné poursuivi pendant cinq jours par “les maitres de la dite fosse, bien qu’il n’y eut que peu d’espoir de les sauver.” (DUMONT, Ougnée-Sclessin au temps jadis., p.107)

Le 9 août 1781, Jean-Amour de Berlo autorise “Charles Velu et consors Jean Libert, N. Darpentsas (?), Libert Goffin, Joannes Hamion et la veuve du Capitaine Mouton, tous maîtres comparchonniers de la fosse de l’Espérance ditte quattre Calins, porfondée dans une terre appartenant aux Sieur et Demoiselle Vilette en lieu dit le Sart, au-dessus des Vignobles du Monastère du Val-Benoit, dans la juridiction de Fragnée, de travailler et faire travailler par le prédit bur…” (A.E.L. Echevinages Ougnée-Sclessin n° 37, p.197) Le capitaine Mouton était le propriétaire du petit château qui allait devenir le “Couvent du Sacré-Coeur” à Bois-l’Evêque.

Notons que la fosse qui était située à l’oeil de l’araine, rue des Bruyères, était dénommée aussi “Fosse de l’Espérance”. Il y en avait encore bien d’autres, dont celle de Seraing, qui allait donner son nom aux usines. C’est que “Espérance” était une dénomination de bon augure pour les maîtres de fosses et leurs comparchonniers qui n’avaient alors, aucun moyen d’étudier les sols et devaient pratiquer “à l’aventure”…

“Bure des Quatre Calins”… Que voilà un curieux nom pour une fosse ! Si nous consultons le dictionnaire, câlin signifie : doux et caressant. Dès lors, quel rapport avec le rude métier de mineur ? Lorsque la charge (cuffat, panier ou tonne), attachée à la chaîne d’extraction remontait vers la surface, elle était animée d’un certain balancement. C’est pourquoi, à l’endroit où les charges – montante et descendante – se croisaient, il y avait un élargissement du puits, une “hiolle” où se trouvait un homme (ou plusieurs) qui, muni d’une perche, guidait “en douceur”, les deux récipients, les empêchant de se cogner et de culbuter…

Plus tard, on établit des filières le long des parois, filières qui guidaient les charges, grâce à une pièce de bois munie d’une poulie qu’on adaptait à celles-ci. Ce système fut inauguré au charbonnage du Bois d’Avroy par l’ingénieur en chef Wellekens.

Ces quelques pages sur la houillerie dans la Juridiction de Fragnée, nous en sommes conscients, ne sont qu’une ébauche. Cette étude devra être poursuivie et approfondie.

LA HOUILLERIE SOUS LA JURIDICTION DE SCLESSIN.

C’est en BEAUMONT, sur les WAIDES et dans la CAMPAGNE DE SCLESSIN que les exploitations houillères s’installèrent. Le Beaumont, c’est ce vaste coteau, appelé plus tard Côte d ‘Or, qui était couronné par le Bois de Flivaz, et qui correspondait à l’espace compris aujourd’hui entre la rue du Chera, l’avenue de la Laiterie et l’avenue du Petit-Bourgogne.

Sur le plan oculaire de la concession du Val-Benoit, dressé en 1831, les burs suivants sont indiqués : le bur sur le Chaffour – les burs n° 1, 2 et 3, dits Sur Grand Gaway -le bur de Reconnaissance et celui de Belle au Jour. Nous y ajouterons d’autres burs plus anciens, mentionnés dans documents, telles les houillères de Cronchayne, de Hongherie, de Géron, La Plante, del Chayneu, de Flivain et de l’Olifant…

En Beaumont

Que savons-nous de ces exploitations anciennes ?

Houillère de Cromchayne

Evrard de Sottehuys, fils d’Alexandre d’Ile tient la houillère de Cromchayne en 1347. Vu le nom de l’exploitant, en 1349, elle est aussi appelée houillère de Sottehuys. Elle est encore mentionnée en 1377. Puis en 1393, le 24 octobre, quand Clémence de Bombaye, abbesse du Val-Benoît, donne à exploiter la houillère de Sottehuys à Collard et Henry frères, fils de feu Henri et dame Julienne… (C.V.B. n°350).

Le 31 mars 1394, les voir-jurés des charbonnages font savoir que l’abbesse du Val-Benoit a obtenu saisie de la houillère de Sottehuys et de la veine de Hongrie, sur Gauthier Langhine et Marguerite sa femme (C.V.B. n°506).

Houillère de Hongrie

1349 : Evrard de Sottehuys, Lambinet de Fragnée et Jean de Loon reçoivent le tiers de la Houillère de Hongrie à Sclessin, à tenir de l’abbaye du Val-Benoît sous certaines conditions : “Et ne puelent (peuvent) les parchons desdits ovraiges vendre, enwagire, alliener, donneir… ne comparchonneir sans le greit et consens de nos, l’abbesse…” La redevance à payer, ou terrage, sera le huitième panier. Ils devaient livrer cinq paniers sur cent à Evrard dit Maxhereit pour l’areine.

1350 : le 29 mars, Elide de Loncin donne à exploiter la houillère de Hongrie à Sclessin, à Jean dit Beruyr del Yle, Jean de Looz, Wathelet Mélart, Jean Lambinet et Herman de Taynier. “Ils ne pourront couper du bois dans les forêts de l’abbaye, devront clôturer les fosses qu’ils creuseront, pour que les bêtes n’y tombent pas…” (Cartul. du Val-Benoit n° 238).

Le 13 juillet 1353, Jeanne delle Rose, élue de l’abbaye du Val-Benoit, fait savoir que Radoux de Saint-Servais et consorts ont transporté à l’église de Saint-Gilles en Publémont, leur part dans la houillère dite de Hongrie. A cinq reprises, dans la seconde moitié du XIVe s., nous trouvons mention de la “saisie” de cette houillère, pour non-respect des accords :

      • en 1359, sur Lambert de Fraignée,
      • en 1363, sur Gérard de Seraing,
      • en 1364, sur l’abbaye de Saint-Gilles,
      • en 1379, sur Jean de Sottehuys,
      • en 1394, sur Wauthier Lainghine et Marguerite sa femme.

En 1422, le 18 février, Jean, sire de Brus, écuyer, fait savoir : “qu’il a accordé aux dames du Val-Benoit, le droit de faire travailler des ouvriers dans les mines de Hongrie qui se trouvent dans ses terres… Le 21 février 1422, Henroteauls Winchelair, demeurant sur le “rivier d’Avreu”, Thomas, fils de Jean son frère et Nihons de Badair ont accepté les conditions de travail des religieuses du Val-Benoit, dans les mines de Hongrie appartenant au sire de Brus…” (C-V-B n° 402).

Houillère de Geron

1351 : le 24 mars, l’official de Liège tranche dans une contestation au sujet de la houillère de Géron, donnant gain de cause à l’abbaye du Val-Benoit contre Radus Surlet, fils d’Alexandre d’Ile qui prétendait avoir des droits sur la veine de Geron (C-V-B. n° 241).

1354 : “Le 5 mai, nous Jeanne delle Rose, abbesse du Val-Benoit donnons et octroions a ovreire a nos bien aimés en Dieu Johan Boilewe de Tilleur, Johan delle Neffe, Colart, dit Lenwart, le cordir et a Johan de Loon la voyne con dist del Geron en nos vignes bois et biens que nous avons a Sclachiens et leveir ou commencheir une herraine ou une droit leveal d’eauwe en notre bien, au plus bas qu ‘ils pouront… Et quand ils cesseront, ils devront remplir les bures, enlever les terriches (terrils) et mettre la terre a profit comme avant par “le dit de proidomme” et replanter les vignes qu’ils avaient enlevé et soigner cette vigne et rembourser les dommages…” (C-V-B. n° 247).

La Houillère de La Plante

Le 7 février 1357, Johanna delle Rose “par le Dieu permission abbesse delle egliese Nostre Dame delle Vauls Benoite del ordene de Cysteais (de l’ordre de Cîteaux) donnons a overeir a nostre bien ameit en Dieu Evrart filh jadit Alexandre d’Yle, les ovraiges de Huhles et Cherbons delle Voyne en se vigne con dist la Plante deleis la tenure a Sottehus entre nostre vigne del Geron et nostre bois deseur…” 

La_Houillère del Cheyneu (Chênoit)

Le 5 mars 1356, Gérard Boldes, Lambert Scodveais, Gérard de Jehay et Lambert Doynons, Voir-jurés des charbonnages, après plus ieurs adjournements, saisissent la houillère del Chayeneu à Sclessin, sur Lambert, dit Lambinet de Fragnée, Jean Grawelon de Saint-Nicolas en Glain, Lambert Brek de Montegnée, Wathel et Mélart et les héritiers de Jean Loihart en faveur de l’Abbaye du Val-Benoît parce qu’ils n ‘ont pas repris l’exploitation après semonce • •• ” (C.V.B. Cuvelier n° 248).

Le 5 juillet 1358, Jeanne delle Rose donne à exploiter, moyennant un panier sur six “la houillère del Chayenee dans le Bois du Val-Benoît, deseur les vignes de Bealmont, à Jean dit Hannekart le Boulanger, demeurant en Yleal sour le pont d ‘Yle…” (C.V.B. Cuvelier n° 256).

La Houillère de Flivain

Le 28 janvier 1377, Mélie de Libermé fait savoir qu’elle a donné “a overeir les ovraiges de huihles et de charbons de la voyne con dist de Flivauz qui est en nostre bien et en nostre bois deseur le Vauz-Benoite, à Gérard fils Hanekinet de Frangneez et Hanes fils de Thomas le Brassereal…” (C.V.B. n° 436).

En 1537, la veine de Flivaux s’étend sous les bois de l’abbaye qui, à l’époque, distingue ses mines situées sous ses bois, de celles qui sont sous ses vignes.

La Houillère Belle au Jour

Le 15 février 1365, Catherine de Libermé, abbesse du Val-Benoît fait savoir qu’à l’occasion d’un conflit entre l’abbaye et Jean de Morke, au sujet de la houillère “Belle au Jour” située dans la vigne de l’abbaye “al Geron”… “des arbitres, Henri dit le Pexheal et Guillaume de Montegnée, demeurant à “Tiloir”, voir-jurés du métier des “charbonniers” ont tranché le différend. Jean devra lever une areine en lieu-dit “en Bugnoilhe en Géron” (aujourd’hui INIEX) et la mener en la dite veine. De l’ouvrage qu’il y fera, il payera un panier de houille sur cinq, ainsi que de celle qu’il extraira dessous eaiwe ou à fourche d’eaiwe…” (C.V.B. n° 266). Beaucoup plus près de nous, en 1681, est concédée l’exploitation de la veine “Belle-au-Jour”, déjà désignée en 1365.
(DUMONT, Ougnée-Sclessin au temps jadis, pp.105-106).

La Houillère de l’Olifan

“Le 30 décembre 1548, par devant les échevins d’Ougnée et de Sclessin, noble dame Marie, seigneur d’Ougnée et Sclessin, pour elle et ses enfants, donne à exploiter la houillère de “l’Oulifant” à Mathieu Noiel et consorts, à condition d’avoir sur cent paniers, six paniers, ou sur cent deniers, six deniers” (C.V.B. n° 915).

Notre avenue du Petit-Bourgogne s’appelait encore, avant le 21 mars 1873, “sentier du Puits”. Elle se prolongeait jusqu’à l’actuelle rue du Puits. A cette date, le sentier sera aliéné au profit de la famille Lesoinne, en échange d’une emprise de terrain de 25 ares, nécessaires pour la rectification du “chemin de Sous-les-Vignes” (rue Côte d ‘Or). Jadis, ce chemin qui donnait accès au bure précité était connu sous le nom de Thier de l’Olifan (delle Olliphan en 1456 – de l’Oulifant en 1548).

Sur les Waides

Dans la seconde moitié du XVIIIe s., une exploitation charbonnière est établie en lieu-dit “les Waides” à Sclessin, au-dessus de Chiff d ‘Or. Elle est signalée dès 1771.

Voici en quels termes, le 15 avril 1771, la permission d’exploiter y est accordée :

Jean Amour Comte de Berlo d’Hosemont, Seigneur de Chokier, Brûs, Berlo, Ougnée et Sclessin, Haut Voué héréditaire d’Ougrée et Rosoux, etc. déclare avoir donné à Pierre Joseph Jacob, Gille Wilmet et François Goffin, lesquels ne pourront associer personne avec eux sans notre consent, travailler par un bure tout seulement les mines de houille et charbons qui se rencontrent sous et en fond d’un bonnier ou environ (87a.) de sart appelés les Waides, possédé par André Grimbérieux ou Gille Thonon son locatair, scitués à Sclessin deseur le sommet des vignobles du séminair et du seigneur archidiacre de Trappé comme aussi une autre pièce joindant la précédente, possédée par Nicolas Médart… Scavoir à commencer par la première veine qu’ils rencontreront à quinze toises de sept pieds de profondeur, sans pouvoir rien exploiter au plus près de la surface…et paiant par iceux à raison de l’exploitation de toutes veines xhorrées le quarantième  trait, en raison des veines non xhorrées, le quatre-vingtième trait, soit gros ou menu, nous réservant de pouvoir mettre à la fosse à enfoncer, une trairesse aux frais des dits maîtres, en faisant sa journée comme les autres… Donné à Liège le 15 avril 1771.
Le 21 janvier 1772 : nous permettons à Pierre Joseph Jacob et consors d’associer avec eux Simon Rossius.
Le 15 septembre 1773 : nous accordons à François Goffin, Simon Rossius et consors, à leur demande, la permission d’abandonner la fosse profondée dans les biens André Grimbérieux appelée les Waides à Sclessin et de profonder un second bure avec son bure d’airage dans les biens de Germain Joseph Geubels, dans la juridiction de Sclessin, un peu plus vers Liège…
Le 4 aout 1775 :  nous permettons à François Goffin et consors d’associer avec eux Henry Donnay.
1er juillet 1776 : accordons à Simon Rossius et consors la permission d’abandonner la fosse profondée dans les biens de Germain Joseph Geubels et de profondeur un 3ème bure avec son bure d’airage unpeu plus vers Meuse… scavoir dans le coin d’un petit bois appartenant au séminair de Liège et environ, scitué dans notre juridiction de Sclessin.
Nous constatons dans ces documents, l’existence de burs d’airage, un nouveau système de ventilation plus énergique des galeries et des fronts de taille, au pied duquel brûlait un brasero – en wallon “Toke-feu” – surveillé par le “wade-fosse”.

DUMONT, Ougnée-Sclessin au temps jadis, p. 107

Nous pensons qu’il s’agit des burs dénommés sur le plan oculaire de 1831, Bur de Reconnaissance – V.B.T.- Bur du Grand et Petit Bac.

Campagne de Sclessin

A la même époque, le Comte de Berlo de Hozémont, seigneur d’Ougnée et Sclessin, abandonne à Simon Rossius et autres, une fosse dans la campagne de Sclessin. Sur le plan géométrique de la concession du Val-Benoit du 20 avril 1828, ce bur de la campagne de Sclessin est indiqué : “Bur ancien rempli d’eau”. Il se trouvait où sont aujourd’hui les jardins entre les rues des Marécages et Halkin, au fond de l’ancien “Cou d’Sac” du petit chemin de fer des houillères.

Fosse del Dacque

En 1645, nous avons relevé : “Et mesure avec tout les maîtres de la fosse del Dacq pour le pair derir le gardin du chasteau, 12 patacons en espèces tombant à Pacque. Payé par Jean et Bauduin de Mets”. (Bénéfices,cens et rentes, Archives de et à Berlo).

Sur la carte de 1899, au même endroit, en bord de Meuse est indiqué :paire de la Houillère Rossius et Cie. Située en bord de Meuse (ancienne usine Jenatzy, rue de la Scierie), sans doute fut-elle destinée au stockage du charbon qui devait être livré par barques, mais aussi y arrivait-il les bois flottés qui y étaient débités pour l’étançonnage des burs et galeries, d’où le
nom de “Scierie”.

Tous ces puits, que nous avons évoqués étaient donc nombreux et rapprochés. Ne dépassant guère une profondeur do 25 mètres, ils ne permettaient l’exploitation que de tailles de faible étendue, que les comparchonniers abandonnaient quand le travail y devenait trop difficile ou trop dangereux.

C’est après “l’Edit de Conquête” que les houillères devinrent plus importantes. A titre informatif “Les comptes de la Cité de Liège de 1575” nous apprennent que, cette année-là,  les charbonnages exportèrent ensemble pour une somme de 400.000 écus d’or. (M.RENARD – Histoire de la Houille).

(…) La plupart des noms de bures, de houillères et de veines que nous avons rencontrés, sont aujourd’hui oubliés. Quelques-uns ont heureusement survécu pour nous rappeler la splendeur passée de notre houillerie. Ce sont :

  • Le Thier del Dague (les veines Grande et Petite Dacque),
  • La fosse Miesny (qui fut exploitée aux confins d’Ougnée),
  • La rue Grignette (exploitée aux confins de Sclessin, vers les Grands-Champs),
  • à l’Houyîre (au Val-Benoît),
  • le terril du Péron (en voie de disparition, face au Standard),
  • la rue Veine Sothuy (jadis exploitée par Sotehuys en Beaumont),
  • la ruelle des Waides (rappelant la houillère des Waides).

Nous avons enfin relevé un lieu-dit “Houlleux” : “Une maison avec pièce de terre ou prairie arborée extant sur la juridiction de Sclessin au lieu dit Houlleux… joindant d’aval à la ruelle qui tend de Saint-Gilles à Sclessin, d’amont (ouest) aux représentants Jeanne Jadet, veuve de Hubert Hansay, vers Geer (nord) au Bois-Saint-Gilles et à Wérixhas, vers Meuse (sud) à André Grimbérieux.” (A.E.L. Cours de Justice Ougnée-Sclessin, n° 35. p.125)

Le bas de la ruelle des Waides et le terril de la Haye (ou Piron) © Philippe Vienne

Ce lieu-dit se trouvait donc au pied de la ruelle des Waides, sous le terril de La Haye, anciennement Bois-Saint-Gilles. Houlleux est le nom d’une veine de charbon qui affleurait à cet endroit et y fut certainement exploitée jadis. Cet endroit est appelé aussi “Prè del Fosse”. C’est là que, vers 1970, lors du creusement du bassin de régulation des eaux d’orages, au pied de la ruelle des Waides, par la firme Denoz, deux galeries horizontales qui s’enfonçaient sous les Waides, furent mises au jour, témoignant d’une exploitation ancienne par “baume”. Malgré mon intervention rapide auprès de responsables communaux, non seulement elles ne furent pas explorées, mais au contraire, hâtivement obstruées ! Sans doute ne fallait-il pas ralentir les travaux ?

Voilà comment, trop souvent, les témoignages du passé sont à jamais effacés. Nous ne pouvons que le regretter.

Emile DEGEY

  • illustration en tête de l’article : Houillère du Bois d’Avroy ©histoiresdeliege.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’Avroy.


DEGEY : Petite histoire de Cointe (CHiCC, 1989)

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Pendant 500.000 ans, et jusqu’à l’aube de notre ère, la Meuse va patiemment creuser son lit et, petit à petit, former et modeler cet éperon, ce plateau, qui,un beau jour, s’appellera Quinte, puis… Cointe.

Sur l’origine de ce toponyme, personne ne peut être bien affirmatif : “La forme COINTE est moderne. Depuis le XIVe s. jusqu’au XIXe s. ce nom était orthographié QUIENT ou QIENT, puis QUIENTE, et enfin QUOINTE. Divers dictionnaires de langue romane donnent QUINTE, comme synonyme de banlieue… Encore faudrait-il s’assurer que QUIENTE n’est pas une expression altérée. Au surplus, anciennement, on connaissait la Grande Quinte et la Petite Quinte…” (Théodore GOBERT “Rues de Liège” t.IV, p.285).

Quel est l’aspect de Cointe, il y a 2.000 ans ? La vaste forêt d’Avroy couvre totalement l’éperon, tandis que, dans la vallée, les marais d’Avroy s’étendent jusqu’aux confins de Tilleur, Sclessin ou “Sclacyns” n’étant alors qu’une vaste plaine marécageuse.

Une voie, un chemin – selon E. DETHIER dans “2.000 ans de vie en Hesbaye” – venant d’ATUATUCA TUNGRORUM, passant par le “Batch dès Macrales”, Fooz, Awans, Grâce-Berleur, Saint-Nicolas, Saint-Gilles et Cointe, gagne la Meuse en amont de Liège. C’est la “Vôye des Romînnes”. A Cointe – près de l’actuel G.B. – cette voie se divisait en deux branches : l’actuel CHERA, d’une part, qui continuait vers le Val-Benoît et, d’autre part, le TCHINROWE qui descendait sur Sclessin où il aboutissait à un gué, en amont de l’île aux Corbeaux (Standard), pour gagner le Condroz par Fammelette…

Il faut savoir qu’avant les travaux d’amélioration du cours de la Meuse – au milieu du siècle passé – notre fleuve avait une profondeur moyenne de 80 centimètres, ce qui en permettait le franchissement par de nombreux gués. Le Chera aboutissait à un gué en face de Kinkempois. Après l’avoir franchi, il se dirigeait vers l’Ardenne. Des découvertes confirment l’ancienneté de notre Tchinrowe et du Chera : dans les boues du fleuve, en face de Kinkempois, on a retrouvé une hache de l’âge du bronze, genre de trouvailles fréquentes à d’anciens gués.

Notons encore qu’à Angleur, dans le prolongement de ce gué, existe – quelle coïncidence – la “rue Romaine” ! Nous savons aussi que les Romains, quand ils envahirent nos régions, utilisèrent les chemins existants, qu’ils améliorèrent ensuite. Nous pouvons donc supposer qu’après avoir été foulés par les pieds des Gaulois, notre Tchinrowe le fut également par ceux des légionnaires romains. D’ailleurs, lors des travaux de démergement, rue de Trazegnies (ancien Tchinrowe) on a pu reconnaître les traces d’un chemin sur rondins, comme les Romains en établissaient dans les régions marécageuses, telle la “Via Mansuerisca”, à la Baraque Michel.

Quelle pourrait être l’origine de la dénomination de nos plus vieux chemins? Selon François DUMONT (“Origine et évolution d’Ougrée-Sclessin”, p.10), dans le toponyme TCHINROWE, on s’accorde à trouver un terme gaulois : “Camino” signifiant chemin, et “Rowe” désignant un gué. Tchinrowe désignait donc un chemin menant à un gué. Quant à CHERA… “Tchèra” était une dénomination donnée jadis – surtout hors des cités – à des chemins assez larges pour livrer passage à des véhicules tractés. En wallon, nous avons encore “tchèrî” qui signifie charrier.

Au Moyen-Age, trois juridictions se partageront Cointe :
1.- La Libre Baronnie d ‘Avroy (Bois-l’Evêque);
2.- La Seigneurie de Fragnée, – ces deux juridictions dépendant du Chapitre de Saint-Lambert, donc de la Principauté de Liége;
3.- L’Avouerie, puis Seigneurie d’Ougrée-Sclessin, dépendant de la Principauté de Stavelot -Malmedy, et gouvernée par un “Avoué”.

Les gens de robe ne pouvant porter l’épée, ils déléguaient leurs pouvoirs de justice et de défense à des gentilshommes appelés Voués ou Avoués. A Sclessin-Cointe, cette charge héréditaire fut confiée aux de BERLOZ, ce qui résulta du mariage de Gérard de BERLOZ avec la fille de Henri de VELROUX, voué de Sclessin au milieu du XIIIe s. Dix-sept de BERLOZ ou de BERLO vont se succéder à la tête de l’Avouerie de Sclessin, qui deviendra bientôt une Seigneurie, acquise en 1400 par Jean de BRUS, moyennant une rente annuelle de 47 muids d’épeautre (environ 115 hectolitres).

Le plus illustre des de BERLO fut Gérard – plusieurs fois Bourgmestre de Liège au XVe s., et qui porta l’étendard de Saint-Lambert à la bataille de Brusthem en 1467. Le dernier Comte de BERLO fut Marie-Léopold-Joseph de BERLO de SUYS. Il fut exclu de l’Etat Noble en 1791, par le Prince-Evêque de HOENSBROECX, pour s’être associé aux mouvements patriotiques de la Révolution liégeoise.

Que reste-t-il de ce lignage qui nous administra durant cinq siècles? Une partie du Château et la pierre tombale d’Arnold de BERLO, mort en 1538 et de son épouse, qui se trouve aujourd’hui dans la galerie, près de la Cité Administrative. Quant aux autre de BERLO, hormis ceux qui furent inhumés à Berloz près de Waremme, voici ce que nous apprend Renaud STRIVAY, dans “Les Horizons Mauves” :

“En 1911, on trouva dans les ruines de la chapelle du Château de Sclessin, un caveau où gisaient les ossements de 13 cadavres (Comtes de BERLO, Comtesse de MERODE, de CORTEMBACH, etc.). Ces restes furent conduits, sans cérémonie aucune, au cimetière d’Ougrée, non sans qu’un ouvrier – cédant à la sotte manie des terrassiers – eut fracassé de son pic, quelques-unes des têtes !…”

Une autre institution qui eut, depuis 1224 jusqu’en 1797 – soit pendant plus de cinq siècles – une influence considérable sur Cointe, Fragnée et Sclessin, fut sans conteste l’Abbaye Cistercienne du Val-Benoît. Si les bâtiments et une partie des terres se trouvaient à Fragnée, une importante partie des biens s’étendait dans la plaine sclessinoise, jusqu’à la “haie du Château”. Ses vignobles escaladaient les coteaux vers Cointe et ses bois couvraient une large partie du Plateau. Ils s’appelaient “Bois des Dames du Val-Benoît” – “Bois de Flivaz” ou encore “Bois-Chaînoit”.

Cette abbaye connut bien des vicissitudes au cours des siècles !… Incendies, inondations, guerres, pillages, procès;… avec les Cointois qui voulaient garder leurs droits “d’aisemenches”, c’est-à-dire passage, glandage, ramassage du bois mort, etc. Soit encore avec les de BERLOZ ou le Chapitre de Saint-Lambert, au sujet des droits de houillerie ou de propriété…

La houillerie ! Voilà une activité qui va transformer l’aspect de l’éperon cointois. Déjà en 1315, le Chapitre Cathédral octroie une concession de deux veinettes de houilles et charbons, sur Fragnée. En 1319, il est déjà question des “eaux d’arènes” qui descendent du Bois d’Avroy. En 1349, mention est faite de la houillère de “Hongherie” “deseur les vignes de Sclachiens” dans les bois de l’abbaye… Fin du XVIIIe, s., on relève une quarantaine de “burs”, tant au Bois d’Avroy, au Bois de Flivaz (Chera et avenue de Gerlache) qu’au
Pelé-Mont (basilique et Monument Interallié).

C’est à partir du milieu du XIXe s., avec l’industrialisation, que l’exploitation systématique du sous-sol se fera d’une manière intensive, grâce aux quatre sièges des Charbonnages du Bois d’Avroy (rue Bois d’Avroy), du Val-Benoît (aujourd’hui I.N.I.E.X), le Grand Bac (aujourd’hui Ferblatil) et le Perron, face au Standard, et où est exploité l’ancien terril des quatre sièges, avec ses six millions de tonnes !… Un petit chemin de fer reliait ces quatre sièges.

Petit à petit, la vieille forêt d’Avroy, déjà sillonnée par de nombreux chemins menant aux burs, va céder la place à l’agriculture – surtout à partir de la fin du XVIe siècle. On défriche et on distille le charbon de bois “en Cokea” (sur le Batty). Les débuts du développement agricole de “Quinte” n’iront pas sans peines, comme en témoigne ce texte :

“En 1601, le Chapitre de Saint-Lambert, rend à titre d’accense perpétuelle, les Communes et Sartages d’Avroit. Ces biens domaniaux furent répartis entre 30 ou 40 familles. Chacune devait faire de son lot de terrain – boisé ou non – une terre arable… Le sol de la région restant revêche à toute culture, pour l’améliorer, les cultivateurs durent y consacrer leurs peines et leur argent, sans rien ou presque rien tirer d’abord.”

En 1603, ils signalèrent cette situation par lettre “aux Vénérables Seigneurs de la Cathédrale” : ” Les remontrants ont employé toute leur substance pour rendre un pays très incultivable, en agriculture ; il convient encore employer grands frais pour le parachever, et il n ‘est pas raison que le pauvre homme perde tous ses moyens, peines et travaux, pour améliorer les biens de son maître.” Heureusement, leurs Seigneuries se montrèrent compréhensives !…” (Th. GOBERT, “Les Rues de Liège”)

En 1826, comme nous l’indique une carte du cadastre , la presque totalité du Plateau est livrée aux cultures, prairies, vergers, cotillages et houblonnières.
Au sud, sur les versants bien exposés, les vignobles, couronnés par les vestiges du Bois de Flivaz étalent leurs pourpres. Jadis, la culture du houblon était importante dans le Pays de Liège. Les fruits de cette cannabinacée étaient exportés jusqu’en Bavière !

En 1810, on dénombrait dans notre Département, 594 brasseries pour le commerce et 215 pour l’usage particulier de leurs propriétaires. Elles fournirent, cette année-là, 530.112 hectolitres ! Dans ces chiffres n’intervient pas la “production clandestine” ! Le houblon – la vigne du nord – comme l’écrivait ROUVEROY, “la vigne du Nord, étalant sa beauté, entourant son appui de sa tige flexible, s’élance dans les airs avec légèreté…”

Georges FOSTER écrivait, en 1790 : “Le long des rives de la Meuse, nous apercevions – à perte de vue – des pyramides de perches à houblon. La culture de cette plante, donne aux Liégeois, l’occasion de s’en servir pour relever le goût de leur excellente bière, qui est ici, comme on sait, un des articles d’exportation les plus renommés…” Notre bière était même exportée aux Indes !

Tout un folklore entourait la culture du houblon. En septembre – à la Saint-Lambert – le dernier jour de la récolte, le cultivateur régale son troupeau de “plok’trèsses”… S’il est content, quelques bouteilles de genièvre couronnent “li cafè èt l’dorèye”  ! Et, quand le fermier n’est pas trop avare, la fête se termine par un “cramignon” de “plok’teûs” et de plok’trèsses”. C’était la fête du coq, qui avait lieu sur le champ même où la récolte avait été opérée.

La rouille, qui sévit dans les houblonnières à partir de 1883, contribua – pour une large part – à la disparition de cette culture chez nous. Voici comment un fonctionnaire français, rendait hommage – en 1804 – à notre boisson populaire : “La bière de Liége passe pour la plus salubre et la mieux faite de toutes celles qu’on fabrique dans les Départements réunis. Elle est, en effet, d’une bonne qualité, brune et brassée ordinairement avec l’épeautre. Elle a été longtemps l’objet d’un immense commerce. Il s’en faisait, autrefois, des envois considérables dans les colonies hollandaises.”(GAILLARD,“Quelques souvenirs du Pays de Liège”)

Quant à la vigne, la plus ancienne mention écrite de sa présence sur nos coteaux, date de 1092 ! Il s’agit d’une charte par laquelle RICHER – Chanoine de Saint-Denis à Liège – reçoit de RODOLPHE, Abbé de Malmedy, une partie inculte de la Villa de Sclacyns, pour y planter une vigne. Le sol de nos coteaux – exposés au midi – composé de schiste, était particulièrement propice à cette culture. En effet, le schiste conserve la chaleur accumulée le jour, pour la restituer la nuit. Et, de plus, ces versants jouissaient d’un double ensoleillement, par la réverbération des rayons solaires sur la surface du fleuve.

Que reste-t-il de ce bon temps des vignobles ? Derrière l’ I.N.I.E.X. – dans la propriété VERMERE – on peut encore voir les ruines d’un vide-bouteilles, détruit lors d’un bombardement de 1944 ! A l’étage supérieur, une grande terrasse permettait aux amateurs de bons vins, de se réunir nombreux, pour des beuveries dont nos anciens étaient si friands, qu’on appelait : ” Les après-midi de Bourgogne “, nous dit Armand BAAR. Et il ajoute “les conséquences de l’acidité de certains de nos vins pouvaient se lire au-dessus d’un petit édicule bien spécial, construit à quelques pas de là :

aCC ID:rr et LibVIt e.e.e
Ventris MiseratVs onVstI
aptVM CaCanDo nobILe strVXIt opVs.

Ce qui peut se traduire comme suit : “En l’an 1777, il arriva et fut jugé convenable que, par compassion aux embarras des entrailles, on construisit ce remarquable édifice, commode pour les besoins.” (Chronogramme donnant deux fois : 1777)”

Mais alors… Quelle était la qualité de nos vins ? A leur sujet déjà, les Français racontaient des histoires “belges” :

  • Il y avait le vin des trois frères. Quand le premier buvait, les deux autres devaient le soutenir pour ne pas qu’il s’effondre !
  • Le vin de la chaussette ! Quand une chaussette est trouée, il suffit de la plonger dans ce vin pour que le trou se referme aussitôt !
  • Le vin tourneur ! Il faut tourner sur soi-mêe en le buvant, sinon on risque d’être transpercé !
    Comme on ne caricature que les grands – que “l’on ne prête qu’aux riches”, il faut croire qu’ils n’étaient pas si mauvais que ça, nos vins !

D’ailleurs, en voici la confirmation: un certain CHARDON – en 1783 – représentant de commerce à la Maison BUREAU et Cie, à Dijon, écrivait : “Ce qui nous nuit encore beaucoup en Allemagne, ce sont les vins liégeois ! On préfère leurs vins – qu’on qualifie de Bourgogne – comme les nôtres…”

Quant à Georges FOSTER, il écrivait encore, en 1790 :
“Les vignobles qui entourent la ville ne sont pas – il est vrai – connus au dehors. Qui a jamais entendu nommer le vin de Liége ? Seulement, on se procure ici, à très bon compte, le bourgogne et le champagne, et les mauvaises langues disent que la cause de ce bas prix n’est pas le transport du vin par la Meuse, mais le talent des Liégeois à fabriquer des crûs français en n’employant que le jus de leurs raisins.”

Il y eut enfin “Le Petit Bourgogne”, ce restaurant des frères et soeurs RENARD, qui accueillit la bourgeoisie liégeoise, tout au long du XIXe siècle en “Côte d’Or” d’abord, face à l’actuelle Cité Piercot – ensuite au Château du Beaumont, plus proche du Val-Benoît. On pouvait y déguster : “La Truite court-bouillonnée dans le vin local”, “La Friture de Meuse”, “Les Jets de Houblon, sauce-crème”, servis dans de grands plats, couronnés d’oeufs pochés et surtout, “Les Coquets”, élevés dans les vignobles, rôtis, bardés de deux fines tranches de lard gras, emmaillottés de feuilles de vigne… Ils étaient accompagnés de “Petits Pois à la Liégeoise”, récoltés dans nos cotillages et additionnés de crème teintée aux fines herbes. Le dessert ? En saison “Les Fraises de Saint-Lambert au sucre” !…

Alors, dans la seconde moitié du siècle passé, puis à la “Belle Epoque”, le petit village de Cointe s’est agrandi, développé, pour devenir ce “Village dans la Ville ” que nous connaissons aujourd’hui. Ce fut d’abord l’implantation de diverses institutions, comme le Couvent du Sacré-Coeur, à Bois-l’Evêque, l’Asile de la Vieille-Montagne, qui a fait place à l’Hôpital psychiatrique du Petit-Bourgogne, le Pensionnat des Filles de la Croix, sur le Batty, et l’Institut d’Astrophysique. Aidèrent surtout au développement : la création du Parc Privé, de la Plaine des Sports et du Parc Public, ainsi que l’aménagement des avenues d’accès, telles les avenues de l’Observatoire et C. de Gerlache ainsi que la création d ‘une ligne de tramway. Mais, tout cela est une autre histoire, que nous espérons vous conter bientôt…

Emile DEGEY

  • illustration en tête de l’article : Vue de Cointe depuis le mémorial interallié ©Philippe Vienne

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


ARDUINA : Serge Darat et Alain van Steenacker, débardeurs à cheval (1997)

Temps de lecture : 8 minutes >

Une profession âpre et passionnante

Combien sont-ils encore en Belgique, les débardeurs à cheval ? Cent cinquante, deux cents ? Question difficile: beaucoup ne sont pas recensés. Arduina en a côtoyé deux sur le lieu de leur travail, en plein effort, un après-midi durant. Tableau d’une profession-passion combinée à l’amour du cheval.

La voiture venait de quitter la route qui file à travers la campagne et se dirigeait vers un des boqueteaux parsemant les prés et les champs légèrement vallonnés. Là opéraient Serge Darat et Alain van Steenacker, deux des derniers débardeurs à cheval du pays.

Cahotant dans les ornières profondes du chemin empierré, le véhicule s’engageait sous les premières frondaisons, quand, juste après la butte d’entrée du petit bois, un hongre apparut, paisible et énorme, relié par sa longe à un arbre et barrant le sentier de toute sa longueur.

Délaissant l’auto, je m’apprêtais à contourner l’animal ; un homme arriva et fit pivoter le quadrupède de façon à ménager un passage. “Serge est là-bas, dit-il, il termine son repas.” Il désignait une petite clairière, un peu plus loin. Sur un tas de bois, un dos massif, arrondi , coiffé de longs cheveux. A l’heure de midi, hommes et bêtes marquaient une pause et prenaient un peu de repos.

Serge Darat se lève pour faire connaissance. Grand, de forte carrure, une barbe de deux jours, le débardeur se veut d’une discrétion coquette sur son âge : tout ce qu’il consentira à dire, c’est qu’il a près de 40 ans. Un autre cheval, un peu moins grand que le premier, est attaché près de lui. Assailli par les mouches et les taons, il paraît nerveux. “Deux belles bêtes, pas vrai ? Nous les nourrissons au grain. Ce matin à 7 heures, ils ont eu droit à 4 kilos d’avoine et d’orge. Nous leur en donnons à nouveau un kilo et demi en milieu de journée, une dernière ration de 4 kilos le soir après le travail, du foin entre 22 et 23 heures, et de la paille pour la litière. En période de travail, ils ont besoin d’accumuler beaucoup d’énergie, qu’ils doivent d’ailleurs absolument dépenser sous peine de complications de santé.

Alain, l’équipier de Serge, nous rejoint. C’est lui qui a libéré le chemin forestier en poussant Julot, magnifique brabançon de 6 ans et 900 kilos. De la même race, Tino, qui appartient à Serge, est un peu plus léger pour le même âge : 750 kilos seulement, mais le poids n’a pas une importance primordiale. D’ailleurs, Serge prétend que Tino est plus fort que son congénère. Question de mental, de confiance en soi…

Surtout respecter l’animal
Serge et Tino (dans le désordre) © Jacques Letihon

Sous les ordres de leurs maîtres, les deux animaux sont occupés au travail depuis quelques jours dans ce petit bois où la commune, propriétaire des lieux, souhaitait faire pratiquer une éclaircie. Le marchand qui a emporté la soumission fait habituellement appel à nos deux débardeurs, raison de leur présence ici. Ceux-ci viennent sur le terrain après le passage d’autres acteurs : le garde-forestier qui a marqué les arbres destinés à la coupe, puis le bûcheron qui les a abattus et élagués. Précédés par l’arrière-train dodelinant de Tino, nous parcourons les deux cent mètres qui nous séparent du lieu de ramassage. La pluie a détrempé le sol, qu’un soleil timide ne parvient pas à sécher. De part et d’autre du chemin forestier sillonné d’ornières, le terrain accuse une forte pente.

De nombreux bois s’allongent entassés sur les côtés : ce sont les bottes, fruits du travail des jours précédents et de la matinée. Le travail de débardage terminé, une machine les tractera jusqu’à la clairière, où ils seront hissés dans des camions pour être conduits à destination. “Certains troncs sont énormes et pèsent facilement huit cent kilos, voire une tonne. Aussi, il ne faut pas demander l’impossible aux chevaux, précise Serge, et surtout les respecter ! A six ans, ils sont en pleine force, mais si l’on n’y prend garde, on pourrait les tuer en une demi-heure. Ceci dit, ils sont capables de travailler sans problème jusqu’à 14 ans voire même au delà. Respecter son cheval, cela signifie aussi qu’il ne faut pas le laisser sur un échec, qu’il ne puisse pas penser ‘ce type est fou pour me demander de tirer seul un poids pareil’. Dans ce cas, nous y mettons les deux chevaux. Une des raisons pour lesquelles je préfère le travail en équipe ! Une autre étant qu’en cas d’accident, il y a toujours quelqu’un de disponible pour chercher du secours.

Nous voici sur le lieu de travail. Alain est déjà à l’ouvrage avec Julot. Des troncs jonchent le sol en déclivité. Serge en a repéré un, quelques mètres en contre-bas. Il y conduit Tino, dont le collier est muni d’une chaîne avec, au bout, un crochet. Il enroule la chaîne autour de l’arbre, la referme au moyen du crochet et examine scrupuleusement le passage à emprunter pour remonter sur le chemin . Le cheval s’impatiente, lève une jambe puis l’autre en soufflant. Et soudain : “Allez Tino, aar, aar ! Tino ! Allez !” La voix formidable, rugueuse, jaillit des entrailles de l’homme, et, répondant aussitôt à l’injonction, l’animal, tous muscles dehors, s’arc-boutant, hisse la masse énorme vers le sommet.

Aar : à gauche. Ye : à droite. Oh : arrête. Recule, un pas : en français dans le texte. Pas compliqué le langage cheval !

Tino obéit à la perfection, enjambe les troncs couchés et semble se faufiler à toute vitesse entre les arbres avec une agilité et une souplesse étonnantes au vu de sa morphologie. Derrière lui, courbé, Serge court, hurle ses ordres, saute pardessus un tronc, évite un amas de branches mortes, dirige de la voix et de la longe. Il participe totalement, on dirait presque qu’il tire avec son cheval. Quelques efforts de cet acabit et les cheveux collent de sueur aux tempes. Le souffle se fait court. Le T-shirt est trempé. Il faut adapter la longueur de la chaîne. Réflexe professionnel. Serge est attentif à tout, et surtout à son cheval. Toujours le respect.

Rien ne prédestinait Serge Darat à exercer la profession de débardeur. Après ses études secondaires, il tâte un peu du droit à l’Université de Liège. Pas longtemps, et sans succès. Puis, en rupture avec le milieu familial, il s’exile en Afrique durant quelques mois. A son retour, comment subsister ? C’est la crise, la fin des années septante. Un copain lui procure un emploi de bûcheron. Serge cherchait du boulot, il trouve des bouleaux. Professionnellement, c’est son premier contact avec le milieu forestier. Il sympathise avec Alain van Steenacker, un gars de son âge, sorti de l’école forestière, bûcheron lui aussi. Mais le bûcheronnage, c’est difficile, c’est dangereux et le corps souffre énormément. Etre débardeur, cela paraît beaucoup plus simple ! La décision est prise en 1985. Alain :

Nous avons eu l’opportunité d’acquérir un cheval et du matériel, puis nous avons fait nos premières armes absolument seuls. Mais nous avons eu la chance d’avoir un très bon cheval pour débuter. Par après, on s’est renseigné, on a pu travailler et observer les méthodes des anciens. C’est ainsi que l’on apprend le métier, sur le tas. Je ne pense pas qu’il existe une école de débardage. En tous les cas, à l’école forestière ce sujet n’est pas abordé.

Lunettes rondes sur le nez, les cheveux courts à 1,80m du sol, Alain parle d’une voix calme, posée. Il s’adresse à son cheval de la même manière, sans crier outre mesure. Et tout au long de l’après-midi s’est imposée l’osmose entre l’homme et l’animal, ce dernier à l’image de celui qui le commande : Tina, nerveux, tout en muscles et en rapidité, avec Serge, courant, gueulant, jurant. Alain, plus doux, réservé, commandant Julot, cheval placide, distrait, aimant le contact avec l’homme au point d’être triste s’il reste deux mois en pâture. Rien d’étonnant, dès lors, d’apprendre que Serge est meilleur pour faire tirer les chevaux, en obtenir le maximum, alors qu’Alain l’est d’avantage pour le débourrage (le dressage préparatoire).

© fotocommunity
L’animal ou la machine

Après avoir tiré, hissé, mis en bottes plusieurs charges, les travailleurs,  humains et équidés, s’accordent quelques minutes de répit, afin de reprendre leur souffle et des forces pour la suite de leur dur labeur. C’est un moment fort apprécié. On profite des charmes de la forêt, on fait parfois silence. Parfois aussi on discute de tout et de rien, de choses banales, d’autres moins, le prochain rendez-vous chez le maréchal-ferrant, par exemple. On médite, comme Serge : “Il n’y a pas d’école, alors la relève, c’est nous…” (un sourire ironique se dessine sur ses lèvres).

Où apprendre le métier ? Il n’y a pas de cours organisés officiellement. Encore moins un diplôme reconnu. Le métier s’apprend en forêt, en le pratiquant  en compagnie d’un débardeur ! Six mois au minimum sont nécessaires pour apprécier les multiples situations qui se présentent dans l’exercice de cette profession qui peut devenir dangereuse si elle n’est pas exercée correctement, en raison des nombreux paramètres qu’il faut maîtriser. Serge se souvient d’un jeune venu à sa rencontre à l’issue d’un concours de débardage. Le garçon de 15 ans, tombé amoureux du métier, souhaitait ardemment devenir débardeur. Le deal fut le suivant : pendant 3 ans, tout en continuant ses études techniques, l’adolescent a passé ses vacances scolaires à travailler en forêt en compagnie du débardeur. A titre gratuit. En contrepartie, à l’issue de l’apprentissage et à titre de défraiement, Serge lui a acheté un cheval , l’a débourré et a fourni un collier. Devenu adulte, ce jeune est débardeur à cheval depuis 10 ans.

Nos débardeurs s’interrogent : leur métier n’est-il pas un peu désuet? Ils sont encore 200 en Belgique, à tout casser, à utiliser un cheval pour leur profession. Utiliser un cheval au vingtième siècle ! Pour le moment, l’animal et la machine se complètent. Le choix dépend de la personnalité. Serge et Alain préfèrent le premier et ne manquent pas une occasion de prouver sa supériorité : un jour, ils remarquent un attroupement au bord de la route où ils circulent, non loin d’un camion finlandais dont les propriétaires font une démonstration de matériel. Ils utilisent de petites machines munies d’un treuil et montées sur chenilles, et dont la pression au sol ridiculement basse préserve la structure du terrain. La discussion s’engage, tant bien que mal, en anglais. Tour en reconnaissant l’efficacité de la mécanique, Serge et Alain soutiennent que leurs chevaux, qui attendent dans le van, font un travail identique en moitié moins de temps. Des paris sont lancés. Les deux compères sortent Julot et Tino et gagnent le pari.

Evidemment, les machines ne sont pas adaptées à tous les types de terrain, mais les animaux ne vont pas partout non plus. Voilà en quoi ils sont complémentaires. Le reste est affaire de goût, goût de la nature par exemple, sans négliger cependant l’aspect financier. Un cheval est moins cher à l’achat, et les frais pour le nourrir correctement, le soigner et le ferrer
ne sont pas excessifs. Par contre, une machine est onéreuse, les remboursements mensuels sont élevés. Comment faire quand la quantité de travail se réduit ou vient à manquer ?

D’autre part, une fois le moteur à l’arrêt et la machine hissée sur la remorque, la journée de travail est terminée. Le cheval réclame beaucoup de temps et d’attention. Il faut le ramener à l’écurie, le soigner, le panser, le nourrir, entretenir son abri, etc. Pas question non plus de partir trop longtemps en vacances. Les contraintes sont donc plus nombreuses.

Cependant, Serge et Alain n’ont pas d’autres maîtres qu’eux. Ils sont totalement libres d’organiser leur emploi du temps comme bon leur semble, en communion avec la nature, et cette liberté-là n’est pas désuète. Alors ils en profitent tant qu’ils le peuvent encore…”

Eddy DANIEL


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ARDENNES : Arduina, l’éphémère (1997-1998)

Temps de lecture : 2 minutes >

195 FB / 33 FF / 11 FL : des francs belges ou français, des florins, c’est la marque d’une autre époque. On la trouve au pied de la couverture de l’éphémère magazine Arduina, dont trois numéros seulement nous sont parvenus (merci à notre regretté collaborateur David Limage pour cela). La collection est néanmoins complète comme cela et restera disponible dans les ressources de notre documenta.wallonica.org. De courte durée, l’initiative était néanmoins belle  et généreuse, comme le détaille le rédac’chef de l’époque :

“D’ARDUINA À ARDENNE…

Il y a une place pour l’Ardenne dans l’Éternité” a écrit Roger Gillard dans un ouvrage consacré à cette belle région de notre pays.

Cadre de vie active pour les uns, l’Ardenne est terre de tradition et vitrine de
notre patrimoine. Lieu d’évasion pour les autres, elle est, avec ses forêts, source de sérénité et de détente. Une bouffée de grand air et de verdure, c’est d’abord ce que souhaite apporter Arduina, que le titre suggère à lui seul : Arduina signifiant “Profonde” en langue Celte.

Il s’agit bien d’un retour aux sources qui est proposé au moyen de cette publication d’un genre tout à fait original en Belgique. La vocation d’Arduina, le magazine de l’Ardenne, est aussi de mettre en lumière toute une région et par là, son activité rurale et économique. Les aspects culturels et sportifs ne seront pas oubliés, puisque là aussi, Arduina tient à aborder ces domaines importants de la vie.

Arduina compte ainsi s’articuler autour des axes principaux définis comme suit: Tourisme, Découverte, Histoire, Tradition, Sport et Culture, sans oublier un chapitre réservé à l’Environnement et à la Protection de la nature. A ceux-ci viendront s’ajouter différentes rubriques et ‘services’ tels que l’agenda des manifestations et des informations générales.

La fréquence de parution, bimestrielle, c’est-à-dire tous les deux mois, permettra enfin de développer certains thèmes en rapport avec les saisons. Avant tout, transmettre un sentiment d’évasion et de bien-être mélangés, voilà la raison même d’exister que s’est donnée Arduina.

Enfin, détail pratique, pour l’impression du magazine, notre choix s’est porté sur du papier recyclé, qui correspond bien à l’esprit de ce type de publication. Appréciez- vous cette option ? N’hésitez pas à nous le faire savoir…

De votre accueil dépend la confirmation de nos ambitions.
Merci et… bonne lecture”

Christian Léonard, Rédacteur en chef


Et dans la documenta, nous conservons pour vous les trois numéros ‘océrisés’ (c’est-à-dire que vous pouvez sélectionner le texte et le copier-coller pour votre meilleur usage, en respectant les droits selon Creative Commons), un clic et vous découvrez le magazine Arduina n°1 en PDF sur votre écran

 


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