CHICHE : Une histoire érotique de la psychanalyse. De la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (2018)

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À en croire Sarah CHICHE, s’il est un enseignement à tirer de l’histoire de la psychanalyse envisagée sous l’angle de l’érotisme, c’est que l’invention de Freud ne fournit ni doctrine ni modèle à suivre. Du souvenir d’enfance reconstitué par Freud autour de sa mère, nue dans un wagon-lit, aux amours transgressives d’Anaïs Nin, Sarah Chiche balaye une série d’histoires, érotiques dans tous les sens du terme. Les protagonistes ont expérimenté autant de figures possibles de l’amour et du sexe. Tous ont un lien avec la psychanalyse, mais aucun ne s’est fié à une doctrine pour orienter ses choix.

Qu’avons-nous appris sur l’amour et la sexualité ?

La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose d’inédit sur l’amour et la sexualité ?“, “A-t-elle créé un nouvel érotisme ?“, se demande Sarah Chiche au seuil de son Histoire érotique de la psychanalyse. On s’étonne que des questions aussi essentielles n’aient pas encore été posées de manière aussi directe. D’autant que, Sarah Chiche le rappelle, jusque dans les années 90, nombreux étaient ceux qui se représentaient l’analyse comme la voie à suivre pour accéder à plus de liberté et d’épanouissement sexuel. Cette confiance n’est plus partagée, et aujourd’hui, la question de ce qu’apporte la psychanalyse en matière d’amour et de sexualité se pose car les pratiques ont évolué, en matière d’érotisme comme en ce qui concerne les arrangements entre amour et sexualité. Devant ces changements, nombre de psychanalystes ont paru rester sur le gué, semblant campés sur des positions conservatrices sur des sujets comme l’homosexualité, la question transgenre, etc.

La chute des illusions est peut-être l’occasion de rétablir ce qu’on est réellement en droit d’attendre de la psychanalyse. S’il est un point sur lequel Freud nous a éclairés, explique Sarah Chiche, c’est sur l’étroite immixtion entre l’amour et la haine. Aimer, c’est se rendre dépendant de l’autre, c’est lui reconnaître plus d’importance qu’à soi-même, à ceci près que, pour pouvoir aimer, il faut être soi-même quelqu’un. L’abandon à l’autre est gros d’une réaction narcissique, et cette réaction, c’est la haine.

La compréhension du lien indéfectible entre amour et haine est l’apport incontestable que l’on doit reconnaître à la psychanalyse. Pour le reste, des psychanalystes, des patients, des artistes ayant côtoyé la psychanalyse se sont trouvés face à des situations auxquelles chacun a répondu en fonction de ce qu’il était. Sarah Chiche s’en remet à l’histoire, ou plutôt à une série d’histoires individuelles qui ont compté dans l’histoire de la psychanalyse. Ces récits racontent l’étendue des configurations possibles sans prétendre constituer un enseignement.

La galerie des grandes amantes de la psychanalyse

Parmi les personnages de cette Histoire érotique, certains appartiennent à la galerie des classiques de la psychanalyse : les deux patientes de Freud que furent B. Pappenheim et Dora, la maîtresse de Ferenczi (Gizella Pálos), sa fille (Elma) que l’élève de Freud voulut un temps épouser, l’amante de Jung (Sabina Spielrein), la princesse Bonaparte, Anna Freud dont les amours homosexuelles avec Dorothy Tiffany Burlingham ont gardé leur part de mystère. Sylvia, la deuxième femme de Jacques Lacan qui ne put divorcer de G. Bataille que plusieurs années après la naissance de la fille qu’elle avait eue avec Lacan, Catherine Millot, qui inspira largement à Lacan ses méditations sur l’amour mystique.

Si ces figures plus ou moins anciennes sont convoquées, c’est pour autant qu’elles peuvent parler aux amants d’aujourd’hui et qu’elles inspirent à l’auteur des réflexions contemporaines. L’affaire Spielrein/Jung que le film A Dangerous Method a popularisée est donc reprise, mais ce qui attire l’attention de Sarah Chiche, c’est la différence entre les deux femmes de Jung et entre les deux types de relations qu’il a entretenues avec chacune d’entre elles. Jung apparaît finalement comme un homme qui ne peut pas éprouver l’amour et le désir pour une même personne – comme tant d’autres. À quoi Sarah Chiche ajoute que la question retrouve son acuité et sa vérité si l’on admet que cette difficulté à aimer et désirer la même personne n’est pas le fait des hommes, comme l’a cru Freud, mais qu’elle concerne au même titre les deux sexes et/ou les deux genres.

Un monde psychanalytique plus vaste

Mais Une Histoire érotique de la psychanalyse ne se contente pas de nous promener parmi des personnages déjà visités. On y apprend beaucoup. Le lecteur connaissait-il le rôle d’inspiratrice et de mécène indirecte – et ambiguë – de la psychanalyste et traductrice Blanche Reverchon auprès du poète Pierre Jean-Jouve ? Savait-il que cette rencontre avait permis une métamorphose et un épanouissement de l’écriture du poète ? On découvre aussi comment en 1810, le Code civil a déplacé le sens du mariage. D’institution garantissant la reproduction du couple, il est devenu un pacte économique protégeant le capital familial. La question de la reproduction n’étant plus à l’ordre du jour, la fellation et la sodomie dans les foyers ont cessé d’être pénalisables. Toutes les formes de sexualité devenaient légales à partir du moment où elles associaient des adultes consentants. On comprend alors que la jeune discipline médicale a récupéré le rôle de censeur moral de ces pratiques.

Sur un tout autre plan, on découvre des soubresauts ignorés parmi les épisodes des ventes et reventes du tableau de Courbet, L’Origine du monde. On doit aussi à Sarah Chiche d’élargir l’horizon de la culture des écrits analytiques, qui ont souvent tendance à revenir sur les mêmes lieux. Jamais à notre connaissance un auteur de psychanalyse n’avait parlé jusque-là du groupe de Bloomsbury, qui réunit au début du XXe siècle Virginia Woolf, Léonard Woolf (son futur mari), l’économiste John Maynard Keynes, mais aussi Lytton Strachey, le traducteur de l’œuvre de Freud en anglais, etc. Ces créateurs de génie, adeptes de ce que l’on appellera soixante ans plus tard le polyamour, sont portés par un idéal sur lequel la psychanalyse n’a pas grand-chose à dire. Mais pour Sarah Chiche, leur expérience correspond à ce qu’elle appelle une manière plus vaste d’aimer, expression importante dans l’œuvre de l’auteur des Enténébrés.

Des fausses perversions aux effets réels de l’emprise

Entre deux histoires plus ou moins publiques, Sarah Chiche glisse une évocation de l’un ou l’autre de ses patients. En matière d’imprévisibilité, ces vies privées ne le cèdent en rien aux grands récits. Elles permettent aussi à l’auteur de parler à partir de sa clinique. C’était d’autant plus important que, en tant que pratique, la psychanalyse a suscité des difficultés nouvelles pour ceux qui l’exerçaient. L’amour de transfert, Sarah Chiche le rappelle, est un vrai amour, et toute la question est de savoir quand sa transgression peut être une rencontre réelle – car cette possibilité ne peut pas être exclue – et quand elle constitue un ratage de la cure. Sarah Chiche avait consacré en 2010 un roman (L’Emprise) à la dépendance d’une patiente vis-à-vis d’un thérapeute manipulateur, et elle se montre ici très sévère avec les complaisances du monde psy. Elle rappelle le mot de Joyce Mc Dougall, qui en 2001 qualifiait d’incestées ces patientes séduites par leur psy alors que leur analyse les avait fait régresser.

À plusieurs reprises, Sarah Chiche s’appuiera sur cette psychanalyste trop oubliée, auteur du concept de néosexualité. Joyce Mc Dougall est en effet celle qui permet de penser les pratiques sexuelles sans visées reproductives et de les exclure de la sphère des perversions. Jusqu’à elle, la référence était la théorie freudienne de la fixation de la libido, et certains Freudiens s’étaient autorisés de cet évolutionnisme pour prétendre essayer de convertir leurs patients homosexuels à l’hétérosexualité. Sur ce sujet, un certain nombre de Lacaniens s’étaient révélés eux aussi particulièrement normatifs.

Une Histoire de femmes
EAN 9782228925860

Les femmes occupent la place centrale de cette Histoire érotique de la psychanalyse. “Les femmes dont il est question dans ce livre brûlent d’un feu que rien ne vient éteindre“, écrit Sarah Chiche dans son introduction, comme s’il allait de soi qu’une histoire érotique devait être d’abord une histoire de femmes. Le livre est paru en 2018, quelques mois après la polémique provoquée par la chronique dont S. Chiche avait été à l’initiative (“Nous revendiquons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle“). Sans vouloir réduire cet ouvrage foisonnant au contexte de ce débat, il est difficile de ne pas se demander ce qu’il précise de la position de l’auteur sur le mouvement #metoo.

À ceux qui s’étonnaient de la distance de Sarah Chiche par rapport aux revendications de nombreuses femmes, elle répond par un ouvrage consacré à des femmes audacieuses. Dans un temps où les hommes sont beaucoup regardés au prisme de leurs pulsions, l’impossible assouvissement sexuel est ici du côté des femmes. Une Histoire érotique de la psychanalyse plaide pour que la variété des femmes soit prise en compte et que la flamme du désir leur soit, à elles aussi, reconnue. Cette flamme apparaîtra d’autant mieux que l’on voudra bien la considérer sous toutes ses formes, y compris les plus paradoxales. Sous la plume de Sarah Chiche, un destin comme celui de la chaste B. Pappelheim est brûlant d’érotisme.

Un érotisme, un style

Chacune des femmes de cette Histoire érotique pourrait à sa façon souscrire à la déclaration de Lou Andréas-Salomé placée en exergue : “Je ne peux conformer ma vie à des modèles, ni ne pourrai jamais constituer un modèle pour qui que ce soit ; mais il est tout à fait certain en revanche que je dirigerai ma vie selon ce que je suis, advienne que pourra.” La psychanalyste explique la révélation fulgurante que cette phrase a constituée pour l’adolescente qu’elle était. Mais au-delà de l’auteur, la parole de Lou apparaît comme le fil conducteur de l’ouvrage, démentant toute possibilité de transmission en matière d’amour et de sexualité. Si Une Histoire érotique de la psychanalyse a quelque chose à nous apprendre, c’est que la psychanalyse ne nous enseigne rien au sens où elle ne prescrit pas de vérité ou de norme. A chacun – et surtout à chacune – de trouver ses propres arrangements, ses propres configurations, son propre style.

Et le style de Sarah Chiche justement est de plus en plus personnel et affirmé. Les questions sont posées sans détours (“Les psychanalystes sont-ils homophobes ?“) et la confiance radicale dans Eros qui constitue l’éthique de la psychanalyse habite l’écriture de cette Histoire. Sarah Chiche n’est pas de ceux qui envisagent la psychanalyse comme une psychothérapie rangée. C’est pour elle une traversée à risque, qui peut achopper sur l’écueil du transfert. En même temps, la force de la foi en Eros ne doit pas nous aveugler sur cette autre éthique qui exige de tenir compte de l’effroi que peut inspirer un excès de plaisir dont l’autre ne voulait pas. L’expérience de Dora – une jeune adolescente suivie par Freud – est un traumatisme de ce type, et Sarah Chiche est aussi incisive dans la description de la manipulation collective dont la jeune fille a été l’objet qu’elle est ferme dans son plaidoyer pour la liberté d’aimer et de désirer à sa façon.

Par ce style à la fois personnel est vrai, Sarah Chiche ravive le tranchant de l’apport de la psychanalyse. Elle en décape l’enseignement sans jamais céder ni au pédantisme, ni au langage de l’entre soi. C’est dire si la lecture d’Une Histoire érotique de la psychanalyse est stimulante. Elle invite chacun – et au moins autant, chacune – à oser inventer son style après tant de femmes et d’hommes qui ont compté dans l’Histoire de la psychanalyse.

Sabine CORNUDET

  • L’article original de Sabine CORNUDET est paru sur NONFICTION.FR (8 octobre 2020), sous le titre Variations sur les conjugaisons de l’amour et du désir, merci à Danielle Bajomée pour le relais ;
  • La photo de Sarah Chiche en tête d’article est © letracteursavant.com

D’autres discours…

SOCIALTER.ORG : Starhawk, l’enchanteresse

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SOCIALTER.ORG. Nous sommes en 1981, deux ans seulement après l’accident nucléaire de Three Mile Island (Pennsylvanie). L’opposition au nucléaire bat son plein aux États-Unis. Miriam Simos, alias STARHAWK, 30 ans, prend part au blocus de Diablo Canyon, en Californie, où la Pacific Gas & Electric Company entend construire une centrale. La jeune femme organise des cercles –rythmés par des chants, danses, prises de parole et incantations– où se réunissent les manifestantes. Un rituel, néopaïen, dont Starhawk a déjà esquissé les bases dans un livre, The Spiral Dance. A Rebirth of the Ancient Religion of the Great Goddess (1979). Cette expérience de Diablo Canyon lui fait prendre toute la mesure du pouvoir-du-dedans et du potentiel de la pratique du travail spirituel.

Pour Starhawk (faucon étoilé en français), le système politique, économique et social, et cette civilisation patriarcale qui dévaste la planète sont marqués par la ‘mise à distance’ de nos émotions, de nos sensibilités – rupture du lien entre l’esprit et la chair, la nature et la culture, l’homme et la femme. “Dans ce monde vide, écrit-elle dans Rêver l’obscur, son opus le plus influent publié en 1982, nous ne croyons qu’à ce qui peut être mesuré, compté, acquis.” Ce système témoigne du pouvoir-­sur, un pouvoir de domination, d’anéantissement auquel s’oppose donc le pouvoir-du-dedans qui réintègre l’humain dans la nature, le féminin dans le masculin, et réciproquement. Soit une “attention au monde, et à ce qui le compose, un monde vivant, dynamique, interdépendant et interactif, animé par des énergies en mouvement  : un être vivant, une danse serpentine .”

Ce travail de soin passe selon Starhawk par une pratique spirituelle inspirée par la Wicca dianique : une résurgence des religions primitives, une sagesse ancienne marquée par son organisation non hiérarchique et la liberté de ses pratiques. L’idée, précisément, est de rompre avec les grands monothéismes dont la spiritualité –confisquée par le patriarcat– est dogmatique, descendante, antinaturaliste, faisant des femmes des pécheresses et mettant en scène un Dieu masculin, blanc et dominateur. “Il est clair, écrit Starhawk, que quand je dis Déesse […] je ne suis pas en train de proposer un nouveau système de croyance. J’entends opter pour une attitude : je propose d’appréhender le monde, les gens et les créatures qui l’habitent comme sens principal et but de la vie, de voir le monde, la terre et nos vies comme sacrés.

La spiritualité est une ressource politique qui permet de se donner de la foi, de l’espérance, de resacraliser la nature. Le premier travail se fait par le verbe. Au sein d’un cercle, on nomme ses peurs. Rêver l’obscur, pour ne pas se laisser dévorer par lui. Refuser le désenchantement du monde, l’impuissance et le désespoir. La seconde étape de la magie des sorcières, termes qu’utilise et revendique Starhawk, est ensuite de ‘créer une vision‘, de nommer ce que l’on souhaite voir advenir. La magie est précisément cet art de changer les consciences à volonté. Le terme sorcière, lui, permet de s’identifier aux victimes de la misogynie et de la persécution religieuse, et de rendre aux femmes le droit d’être fortes et puissantes. Créer une vision doit ensuite donner le courage de changer le monde et de se diriger vers une société où les activités de création et de pouvoir seraient ouvertes à tous et toutes sans distinction de genre, où le travail serait utile socialement et non pas seulement source de profits.

© socialter.org

Parler d’écoféminisme spiritualiste, comme on le fait souvent pour qualifier la pensée de Starhawk, serait néanmoins une expression trop restrictive tant elle défie toute catégorisation et ne manque jamais de tourner en dérision ses propres pratiques magiques. Sorcière néopaïenne, altermondialiste, psychothérapeute, formatrice en permaculture… son éclectisme et sa volonté de “fabriquer de l’espoir au bord du gouffre” ont fait d’elle une penseuse écoféministe et une militante très influente.

Pouvoir-du-dedans

Par opposition au pouvoir-sur  (le pouvoir de domination et de destruction patriarcal qui a marqué la modernité), le  pouvoir-du-dedans est entendu comme capacité d’agir. Qu’il soit nommé esprit ou immanence, il est une attention au monde, appartenance à un tout, interconnexion avec l’ensemble du vivant : la volonté de recréer une unité.

Cercle

Le cercle est le lieu où se pratique la magie des sorcières, où l’on nomme ses peurs et où se crée une vision. Il est un espace à la fois politique –dans la mesure où il s’agit de s’organiser collectivement, de manière horizontale, non hiérarchique– et métaphysique. Il est évidemment ici question de se reconnecter avec la temporalité cyclique de la nature, de rompre avec le temps linéaire imposé par la modernité occidentale. D’accepter sa mortalité, sa modeste place dans un grand processus circulaire.

Biographie
  • 1951 – Miriam SIMOS, alias Starhawk, naît à Saint-Paul (Minnesota, États-Unis).
  • 1979 – Parution de The Spiral Dance. Le livre devient rapidement un classique du néopaganisme et de l’écoféminisme.
  • 1981 – Blocus du chantier de construction de la centrale nucléaire de Diablo Canyon, sur la côte californienne. Une opération organisée par le collectif Abalone Alliance, mouvement antinucléaire d’action directe, non violent, anarchiste et féministe.
  • 1982 – Parution de Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique. Starhawk politise sa pratique de la magie.
  • 1999 – Elle prend part aux manifestations de Seattle contre la mondialisation, lors du sommet de l’OMC, et s’engagera dans les luttes altermondialistes. Ses écrits sont compilés dans Chroniques altermondialistes. Tisser la toile du soulèvement global. L’ouvrage dont ces chroniques sont tirées est paru en anglais sous le titre Webs of Power. Notes from the Global Uprising.”

Fabien BENOIT


S’engager et débattre…

FAITS DIVERS : Pourquoi Jens Haaning a-t-il fui avec les 70 000 euros qu’il devait exposer ?

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L’art contemporain n’a pas fini de faire couler de l’encre ! Dernier scandale en date : l’artiste danois Jens Haaning s’est vu prêter 70 000 euros en billets de banque par un musée pour reconstituer une ancienne installation… mais les a finalement gardés pour lui ! En échange, il a envoyé deux œuvres intitulées Take the Money and Run. Au-delà du scandale (et du fou rire nerveux), que comprendre de cet acte hors normes ?

D’abord, les faits. Situé tout au nord du Danemark, le Kunsten Museum of Modern Art d’Aalborg présente depuis le 24 septembre et jusqu’au 16 janvier une exposition collective intitulée Work it out. Celle-ci veut porter un regard critique sur “l’avenir du travail” dans le monde contemporain, et explique en préambule interroger les problématiques suivantes : “auto-optimisation, préparation au changement, stress, efficacité, bureaucratie et digitalisation accrue”, ultra-courantes dans les entreprises. Dans cette idée, présenter le travail de Jens Haaning (né en 1965) apparaît tout à fait sensé, l’artiste ayant produit en 2010 une œuvre représentant un an de salaire au Danemark – soit l’équivalent de 70 000 euros en billets, An Average Danish Year Income, réunissant initialement 278 billets de 1000 couronnes et un billet de 500 affichés côte à côte.

Le message de l’œuvre ne saurait être plus clair : un an de salaire moyen s’embrasse en un seul coup d’œil. Pire, les plus fortunés peuvent l’acquérir en quelques secondes. L’œuvre est à la fois cynique et politique – quel sens accorder à une année passée à trimer, ici résumée par ces quelques véritables billets de banque ? Le vertige visuel est écœurant. Jens Haaning est coutumier du fait : il aime à chatouiller les consciences et s’intéresse de près à la situation des immigrés, des marginaux. Pour ce faire, il n’hésite pas à créer des œuvres extrêmement troublantes, faites de vrais morceaux de réel. Comme l’explique sur son site l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, qui lui a consacré une exposition en 2007 : “La violence que sous-tendent ses œuvres est à la mesure des rapports de pouvoir et de la violence de l’espace social qu’il tient à mettre en évidence.” Ainsi, il utilise des billets de banque aussi bien que des armes : en 1993, il crée l’installation Sawn-off à partir d’une carabine et de munitions, placées dans un sac en plastique dans l’espace d’exposition.

Les deux œuvres qui ont remplacé la reconstitution d’An Average Danish Year Income sont des monochromes blancs, au titre humoristique emprunté au réalisateur Woody Allen : Take the Money and Run (Prends l’oseille et tire-toi). Et si le directeur du musée a déclaré, malgré la surprise (l’artiste ne l’a prévenu que deux jours avant l’ouverture !), qu’elles offrent “une approche humoristique et amènent à réfléchir sur la manière dont on valorise le travail“, il a promis de faire en sorte que Haaning rende les billets non utilisés. Ce dernier, dont la farce s’inscrit bel et bien dans une contestation radicale malgré le contrat passé avec le musée, a expliqué son geste : “Nous avons aussi la responsabilité de remettre en question les structures dont nous faisons partie (…). Si ces structures sont complètement déraisonnables, nous devons rompre avec elles.” Et de nous faire réfléchir sur l’emploi de 70 000 euros pour une seule œuvre d’art… Quand l’artiste est payé un peu moins de 1350 euros. (d’après BEAUXARTS.COM)


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | source : inédit | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © beaux-arts.com


Voir encore…

PEPIN : A-t-on raison de s’indigner ?

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A cette question posée par une lectrice, Charles PEPIN répond dans ses colonnes du Philosophie Magazine : “Devant les malheurs du monde, les injustices ou les inégalités les plus insupportables, l’indignation semble légitime : elle exprime un sentiment de colère devant ce qui heurte une conscience morale et semble par là même manifester l’existence d’une telle conscience. Ne pas s’indigner reviendrait alors à être indifférent, insensible, voire égoïste. Ainsi s’explique le succès phénoménal, il y a onze ans, d’un très court texte de Stéphane Hessel, justement intitulé Indignez-vous ! (Indigène Éditions).

Charles Pépin © cgbb.fr

L’indignation pose toutefois un problème. Sur les centaines de milliers de lecteurs de la plaquette de Stéphane Hessel, combien ont entrepris des actions pour accompagner ou prolonger leur indignation ? L’indignation ne risque-t-elle pas de tenir lieu d’action ? Quand on s’est indigné avec bruit (lors d’un dîner, sur un plateau de télévision, dans une tribune de presse…), on peut avoir l’impression d’avoir déjà fait quelque chose… et finalement en rester là…

D’Aristote à Kant, la philosophie morale (appelée également philosophie pratique) est pourtant une philosophie qui vise l’action : les principes ou préceptes, l’impératif catégorique kantien… sont censés guider notre action, pas simplement notre réflexion. Ainsi l’indignation n’est-elle vraiment légitime que lorsqu’elle produit des changements effectifs, soit parce que celui ou celle qui s’indigne agit en conséquence, soit parce que les manifestations d’indignation ont des répercussions dans le monde, sur des responsables politiques ou des dirigeants d’entreprise.

Dans le cas contraire, l’indignation risque de n’être que l’alliée d’une bonne conscience à peu de frais. Évidemment, la frontière est parfois ténue entre une saine indignation – préalable à une action – et une indignation qui n’aura pour fonction que de masquer l’absence d’action. Mais être une conscience morale, c’est précisément tenter de se regarder en face, d’interroger sa véritable intention : qu’est-ce qui se joue au cœur de mon indignation ? Vais-je me contenter de ce bref sentiment ou de cette brève expression d’indignation ? Ou vais-je être capable de lui être vraiment fidèle en allant plus loin, en entreprenant des démarches, des actions militantes ? Si le sentiment de l’indignation indique la possibilité d’une conscience morale, c’est ce que nous ferons de ce sentiment qui prouvera, ou pas, la réalité de notre être moral.”


ISBN‎ 2130609015

Dans son Dictionnaire philosophique (2001), André Comte-Sponville ne prévoit aucune entrée dédiée à l’indignation et le mot même n’apparaît qu’une fois, dans l’article Colère : “COLÈRE – Indignation violente et passagère. C’est moins une passion qu’une émotion : la colère nous emporte, et finit par s’emporter elle-même. Mieux vaut, pour la surmonter,
l’accepter d’abord. Le temps joue pour nous, et contre elle. La colère naît le plus souvent d’un dommage injuste, ou qu’on juge être tel. Aussi y a-t-il de justes colères, quand elles viennent au secours du droit. Mais la plupart ne viennent au secours, hélas, que du narcissisme blessé : désir, non de justice, mais de vengeance. Au reste, s’il est de justes et nécessaires colères, il n’en est guère d’intelligentes. C’est leur faiblesse et leur danger : la plus justifiée peut déboucher sur l’injustice. Aurait-on autrement besoin de tribunaux, pour juger lentement et sereinement de la colère des hommes ? Un procès, même médiocre, vaut mieux qu’un bon lynchage. Cela dit à peu près ce qu’il faut penser de la colère : parfois nécessaire, jamais suffisante.


Discourir encore…

Pourquoi ne parlons nous pas tous wallon ?

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Quelle est l’identité de la Wallonie ? En 1905, le 5e Congrès wallon est organisé à Liège pour observer et évaluer la place de la Wallonie dans l’Histoire et la projeter dans l’avenir. Il s’agit aussi, pour les intervenants, de préparer un programme de ‘défense‘ contre ce qu’ils appellent ‘les exagérations flamingantes‘.

Ce Congrès de 1905 a-t-il porté ses fruits ? A-t-on assisté, par la suite, à ce que l’on pourrait appeler la légitimation culturelle de la Wallonie ? Eléments de réponse avec Maud GONNE, chargée de recherches du FNRS en études de la traduction.

Le contexte national

Sept ans plus tôt, le vote de la loi d’Egalité, appelée loi de 1898 ou loi Coremans-De Vriendt, a profondément modifié le paysage de la Belgique. Elle stipule que les lois sont désormais votées, sanctionnées et publiées en français et en néerlandais. “Cela n’a l’air de rien, mais c’est un grand pas vers l’instauration du bilinguisme en Belgique tel qu’on le connaît aujourd’hui. Cela va provoquer de nombreuses tensions” souligne Maud Gonne. Le fait de mettre le français et le flamand sur le même pied est ressenti comme injuste par les militants wallons, qui ne voient pas de raison d’imposer le flamand partout en Belgique. La configuration professionnelle risque d’en être bouleversée, avec un recul du recrutement côté wallon.

Les congrès qui ont eu lieu précédemment dans diverses villes wallonnes, entre 1890 et 1893, visaient surtout à défendre le français à Bruxelles. Le Congrès de 1905 est particulier parce qu’il va tenter, pour la première fois, et en réponse à cette loi, de définir une identité wallonne, d’exalter une âme wallonne.

Le Mouvement wallon

Parmi les pionniers du Mouvement wallon, on compte les membres fondateurs de la revue Wallonia, Archives wallonnes d’autrefois, créée en 1892. Le libéral Julien DELAITE, va, quant à lui, fonder en 1897 La Ligue wallonne de Liège, qui possédera son propre organe de presse jusqu’en 1902 : L’Âme wallonne.

Liège joue un rôle prépondérant dans cette question wallonne et lors de ce Congrès wallon. En tant que principauté indépendante jusqu’à la révolution française, elle a son histoire, sa singularité à mettre en avant. La Ligue wallonne de Liège décide d’organiser ce 5e Congrès wallon dans le cadre de l’Exposition universelle de 1905 qui se tient à Liège, date qui correspond au 75e anniversaire de l’indépendance de la Belgique.

Le Congrès entend exclure toute considération politique, rester en dehors de tout esprit de parti. Or on sait bien que tout ce qui a trait à la langue est politique, en Belgique… Le terme ‘politique de races‘ est évoqué de façon omniprésente. “Nous n’attaquons pas les Flamands mais nous entendons flageller les exagérations flamingantes qui menacent l’intégrité de la Patrie belge. Nous voulons aussi mettre en lumière ce que les Wallons furent dans le passé, ce qu’ils réalisent dans le présent et ce à quoi ils aspirent pour l’avenir“, dira Julien Delaite dans son discours. Peu avant le congrès de Liège, le député anversois Coremans avait en effet déclaré : “Les Wallons ont un passé sans gloire.”

La place du wallon dans la vie courante

A partir de 1830, la Belgique est une nation où l’élite au pouvoir parle le français et où la bourgeoisie est bilingue ; dans le nord du pays, franco-flamande, dans le sud du pays, franco-wallonne. Le peuple parle des dialectes, flamands, wallons, germaniques. Il existe très peu de preuves officielles de la présence du wallon, car la langue n’est pas prise en compte lors des recensements linguistiques. Toute personne qui parle wallon est assimilée au français. Une étude indique quand même que jusque 1920, 80% de la population préférait utiliser le wallon pour communiquer avec les autorités locales, ce qui prouve qu’ils ne parlaient pas wallon qu’entre eux. Au début du 20e siècle, le wallon est toujours omniprésent.

La place du wallon dans la vie publique et politique

Le Congrès de 1905 a lieu principalement en français. Le wallon est utilisé pour quelques interactions plus symboliques : une commémoration à Sainte Walburge, avec un discours en wallon, pour commémorer l’implication des Wallons dans la Révolution belge de 1830. Et au banquet final, on chante bien sûr en wallon. La place du wallon dans la vie publique, dans l’administration, l’éducation, la justice, est au centre des débats.

Julien Delaite remet en question la loi de 1898 qui permet d’être jugé en flamand, aussi bien en Flandre qu’à Bruxelles. Elle est injuste pour les Wallons, parce qu’on utilise le terme ‘vlaamse taal‘, langue flamande. Ce qui veut dire qu’on met une langue, le français, et ce qu’on considère comme une myriade de dialectes, sur le même niveau.

Les perspectives pour un locuteur d’un dialogue ou d’une langue ne sont évidemment pas les mêmes au niveau professionnel. Les militants wallons ont peur pour l’émancipation sociale des jeunes Wallons. S’ils doivent apprendre un autre dialecte, plutôt qu’une langue nationale, comme l’anglais ou l’allemand, c’est problématique. Et les discours n’ont pas changé aujourd’hui“, observe Maud Gonne.

Julien Delaite exige que les magistrats aient au moins une connaissance orale du wallon, pour être sûr que l’inculpé puisse comprendre les débats et pour s’assurer qu’il n’y ait pas un corps de magistrats principalement flamands actif en Wallonie. Il revendique aussi le bilinguisme franco-wallon pour les fonctionnaires en contact avec le public, en Wallonie.

Les traducteurs sont très présents en Flandre depuis le début. La traduction est l’arme du Mouvement flamand pour imposer peu à peu la langue flamande au niveau national. En Wallonie, ce n’est pas institutionnalisé. C’est là que le bât va blesser…

Le wallon dans l’éducation

La langue de l’éducation est un autre point de débat au congrès. Le bilinguisme flamand-français est nécessaire en Flandre. Alors pourquoi pas le bilinguisme wallon-français en Wallonie ?

La question de l’enseignement du wallon en Wallonie est très peu abordée parce que cela reste une question fort symbolique. Les philologues souhaiteraient que le wallon soit mis à l’honneur, car le français est déjà pour les jeunes Wallons une langue étrangère. Le flamand serait un frein à l’ascension sociale de ces jeunes qui doivent déjà apprendre une langue étrangère” explique Maud Gonne.

Entre modérés et radicaux, le débat va se focaliser finalement sur le français par rapport au flamand. Le wallon est ainsi instrumentalisé pour imposer et conserver le français au niveau national et pour maintenir l’élite francophone en place.

Ce Congrès de 1905 a-t-il porté ses fruits ?

© La Boverie

Le Congrès de 1905 va réussir pour un temps à construire une identité wallonne, qui s’exporte de plus en plus. On publie de plus en plus d’ouvrages sur l’originalité wallonne, des traductions se font vers le wallon, on organise des expositions d’art wallon…

La Première Guerre Mondiale va hélas provoquer une rupture, déjà parce qu’en 1918, un élan de patriotisme suit la Libération. On met de côté les différends régionaux. Par ailleurs, à partir de 1921, la loi du monolinguisme territorial et du bilinguisme à Bruxelles fait passer à la trappe la question de la langue wallonne. En 1920, une chaire de dialectologie s’ouvre à l’Académie belge et dès lors, le wallon n’a plus aucune chance de devenir une langue. Après 1918, l’instruction publique devient obligatoire et se passe en français, ce qui va marquer le déclin du wallon.

Pour Maud Gonne, une bonne politique de la traduction aurait pu participer, en renforçant sa visibilité et son identité, à la sauvegarde du wallon, qui malheureusement aujourd’hui est fort menacé. L’identité culturelle wallonne est, quant à elle, toujours bien présente, même si elle est plutôt faible par rapport à l’identité culturelle flamande.


Le même sujet (validé par des historiens) est disponible sur le site Connaître la Wallonie qui a été chargé de la diffusion en ligne de l’Encyclopédie du Mouvement wallon, fruit du travail opiniâtre, entre autres, de Paul Delforge, historien ULiège à l’Institut Jules Destrée :

30 septembre, 1er et 2 octobre 1905 : le Congrès wallon de Liège révélateur de l’identité de la Wallonie

“À l’occasion de l’Exposition universelle de Liège, en 1905, la Ligue wallonne de Liège organise un important Congrès wallon. Présidé par Julien Delaite, il peut être considéré comme le réel point de départ du mouvement wallon politique qui, comme l’écrira Émile Jennissen, “prend conscience de ses véritables destinées : tous les griefs de la Wallonie furent examinés, ses ressources et son originalité furent mises en relief et l’on dressa un vaste programme d’action wallonne”. De nombreux rapports ont été rédigés par des spécialistes pour l’occasion ; de manière rigoureuse, ils mettent en évidence ce qu’ils considèrent comme les traits originaux des Wallons dans les domaines artistiques, linguistiques, littéraires, politiques, sociaux et économiques. Les débats font ressortir une réelle spécificité wallonne au sein de la Belgique et servent de révélateur.”

Paul Delforge


Discuter encore…

DIEL : Psychologie et vie (conférence, 1958)

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En 1958, Paul DIEL a prononcé une série de six conférences dans l’émission radiophonique L’Heure de culture française de la radiotélévision française de l’époque. L’ensemble visait à fournir une Introduction à la Psychologie de la Motivation. C’est Jane DIEL qui les propose dans la biographie qu’elle a consacrée à son époux en 2018 (éditions MA-ESKA). Nous avons regroupé les six textes dans wallonica.org, les voici :

    1. Psychologie et langage ;
    2. Psychologie et philosophie ;
    3. La psychologie des profondeurs ;
    4. Psychologie et motivation ;
    5. Motivation et comportement ;
    6. Psychologie et vie.

ISBN 9782822405447

“Arrivé au terme de cette étude synoptique, il convient de la résumer et d’en tirer la conclusion.

Le comportement humain est l’effet d’une cause, généralement appelée motif. Le tout est de savoir si les motifs d’action sont exclusivement les excitations qui proviennent du milieu ambiant. Dans ce cas, il suffirait d’étudier le milieu pour être à même d’expliquer sciemment tous les aspects du comportement.

Cette manière de voir oblige d’admettre que l’homme serait une sorte de mécanisme qui, sans intentions individuelles, répondrait automatiquement à l’influence du milieu. Certaines écoles de la psychologie moderne inclinent à soutenir cette hypothèse et même à en faire un dogme.

L’objectivité sur le plan des sciences humaines consisterait à nier l’authentique existence de l’esprit, moyen de la recherche, à réduire la vie à un épiphénomène de la matière…

Le fonctionnement de la psyché, sujet de la recherche, se trouve ainsi dégradé au niveau d’une illusion. À la vérité, une position aussi restrictive ferait croire aisément à une aberration imaginative, à une sorte de maladie de l’esprit qui se serait emparée des sciences humaines, s’il n’était évident que le mécanicisme est une réaction excessive contre un spiritualisme qui s’est trop complu à négliger l’influence indiscutable du milieu (climat, traditions culturelles, situation économique, etc.).

Il importe donc de souligner que le comportement humain dépend, en effet, du milieu, mais non point d’une manière mécanique. Le comportement est le résultat d’une double détermination motivante. L’une, extérieure, est formée par les mobiles, les agents moteurs provenant du milieu. L’autre, par les raisons internes d’agir, les motifs intimes, élaborés à partir des images par le raisonnement, par l’esprit valorisant.

L’étude du comportement se partage ainsi en deux domaines : la psychologie sociale et la psychologie intime.

La psychologie, pour devenir science de la vie, devrait se compléter d’une méthode introspective capable de saisir les motivations intimes. Ces motivations sont nécessairement ambiguës, car l’esprit valorisant est susceptible d’erreurs qui ne lui sont pas conscientes. L’erreur possible détermine une motivation faussée, dérobée au conscient, cause intime d’actions et d’interactions vitalement insatisfaisantes. Toutes les activités humaines étant sous-tendues par des motifs intimes, conscients ou inconscients, le domaine de la psychologie introspective se trouve être aussi vaste que la vie. La psychologie appliquée à l’étude des motifs intimes se propose donc comme but de présenter les résultats de sa recherche introspective en vue de leur utilisation, non seulement pour l’observation clinique, mais aussi-et même avant tout -pour l’explication de la vie quotidienne. Or, toutes les activités humaines et, partant, toutes leurs motivations secrètes, se laissent diviser en deux groupes: le sensé et l’insensé. Il est donc indispensable -par raison d’ économie -de choisir cette division fondamentale comme point de départ. Il en résulte l’obligation de parler-plus qu’il n’est usuel en psychologie -du sens de la vie, approfondissement qui pourrait faire croire qu’il s’agit de présenter une sorte de systématisation philosophique. Or, la psychologie introspective s’honore d’une certaine parenté de son thème avec celui de la philosophie. Elle doit pourtant insister sur une différence fondamentale de méthode qui la conduit vers une solution dont il importe de souligner la nouveauté et la portée : l’étude des motivations extra-conscientes démontre que l’insensé est le pathologique, conséquence néfaste de la désorientation à l’égard de la conduite sensée et, par là même, éthique.

Il en résulte une conclusion d’une importance éminemment pratique et qui éclaire d’une nouvelle lumière tout le problème de la vie et de son sens : il n’est pas sans danger d’abandonner la conduite éthique, car il s’ensuit la destruction de la santé psychique. De la formulation de cette loi fondamentale naît une technique curative. Il n’a pas été possible d’en faire ici l’exposé ; il convient du moins d’en indiquer le principe : rien ne sert, comme on a toujours voulu le faire, de changer les actions insensées en négligeant les motifs mensongers, les motivations d’évasion et de justification. L’imagination d’évasion exalte les désirs et s’oppose ainsi à leur maîtrise ; l’imagination de justification exalte vaniteusement l’ego et s’oppose ainsi à la connaissance de soi. Les deux aspects de l’imagination exaltative constituent la non-valeur ; ils se conjuguent et empêchent la réalisation de la valeur vitale, produisant ainsi leur propre sanction : la déformation pathologique.

Du rapport d’inversion existant entre l’éthique et le pathologique résulte l’immanence des valeurs. Les valeurs sont immanentes au fonctionnement psychique, qui peut être vitalement valable ou non valable, satisfaisant ou insatisfaisant. L’immanence, tant qu’elle n’est pas sciemment comprise, demeure extraconsciente. Ainsi la non-valeur -la tentation subconsciente avec ses fausses promesses de satisfaction -l’emporte-t-elle trop aisément sur la vision surconsciente des valeurs, ancestralement condensées en des rêves mythiques et en leurs images-guides.

Seule la compréhension de la loi d’immanence qui régit le fonctionnement psychique pourrait permettre aux sciences humaines de combler leur retard. Cette compréhension créerait de nouvelles déterminantes capables de guider l’activité et de maîtriser le progrès technique, car elle permettrait de hiérarchiser sainement les valeurs matérielles par rapport aux valeurs éthiques, et de recréer ainsi sciemment l’échelle des valeurs, fondement des cultures. Le pouvoir suggestif des ancestrales images surconscientes fut fondé sur leur beauté significative. Mais ce pouvoir suggestif ne serait-il pas retrouvé et décuplé s’il pouvait être possible de formuler clairement et sciemment la vérité que les images mythiques ont préfigurée et qui concernait de tout temps les conditions de l’équilibre ou du déséquilibre psychique ? Aucune force suggestive n’est égale à celle de la vérité comprise. L’ère scientifique n’exigerait-elle pas que la connaissance des lois physiques et des techniques d’application qui en sont issues fût complétée par la connaissance des lois qui régissent la vie psychique, et par l’élaboration des techniques capables d’endiguer les insidieux dangers subconscients ?

Il est, certes, nécessaire de lier le comportement à l’influence du milieu et de tâcher d’améliorer le conditionnement extérieur grâce à l’organisation du milieu. Mais comment pourrait-il être superflu de remonter également, à partir du comportement, vers le plan de l’imagination où s’élaborent les motifs des actions ? La falsification subconsciente des motifs ne risquerait-elle pas de rendre injuste même l’activité amélioratrice la mieux intentionnée? La loi d’ambivalence régit sans exception tous les motifs pseudo-sublimes. Elle divise les idéologies, et avec elles l’humanité, en camps adverses. Les meilleures intentions -d’où qu’elles viennent -relèvent par trop du domaine de l’imagination exaltative et subissent le renversement pathogène.

Seule la juste valorisation, fonction de l’esprit, crée les valeurs véridiques. Seule la compréhension du rapport d’inversion qui existe entre l’éthique et le pathologique, permet de définir sciemment la raison d’être des valeurs: leur règne immanent et la sanction qui frappe l’aberration. Seule cette compréhension rendra les valeurs enseignables, transmissibles par éducation. De la compréhension des lois psychiques pourrait résulter, dès lors, une technique prophylactique dont l’importance dépasse de loin la portée thérapeutique de la psychologie intime.

Paul DIEL


D’autres discours sur ce qui est ?

DIEL : Motivation et comportement (conférence, 1958)

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En 1958, Paul DIEL a prononcé une série de six conférences dans l’émission radiophonique L’Heure de culture française de la radiotélévision française de l’époque. L’ensemble visait à fournir une Introduction à la Psychologie de la Motivation. C’est Jane DIEL qui les propose dans la biographie qu’elle a consacrée à son époux en 2018 (éditions MA-ESKA). Nous avons regroupé les six textes dans wallonica.org, les voici :

    1. Psychologie et langage ;
    2. Psychologie et philosophie ;
    3. La psychologie des profondeurs ;
    4. Psychologie et motivation ;
    5. Motivation et comportement ;
    6. Psychologie et vie.

ISBN 9782822405447

“En psychologie introspective, il est fondamental de comprendre le rôle prédominant que joue l’imagination dans l’élaboration des motifs.

Les motifs déterminent l’action, et les motifs faussés déterminent l’activité malsaine. Il importe donc d’insister davantage sur les méfaits de l’imagination exaltative, afin de comprendre la déformation caractérielle et le comportement malsain qui en résulte.

Nous cultivons tous les jeux imaginatifs, car ils nous consolent et nous enchantent. Ils nous permettent de triompher de toutes les adversités de la vie. (Encore que l’imagination pathologique se délecte souvent d’imageries angoissantes.) L’imagination est considérée comme le domaine le plus privé de chacun, l’enclos où il peut se retirer pour se conforter, se réconforter ou pour se plaindre. Il est généralement admis que ces auto-consolations sont sans aucune importance pour la vie réelle. Mais la vérité est que la force suggestive des images que nous chérissons forme ou déforme le caractère de chacun. L’imagination détermine le comportement satisfaisant ou insatisfaisant, car c’est à partir d’elle que se forment les intentions sensées ou insensées.

Dans nos jeux imaginatifs, nous sommes les justiciers de nos semblables. Nous les condamnons et nous nous justifions nous-mêmes. Ces auto-justifications imaginatives nous paraissent d’autant plus objectivement véridiques que nos semblables, agissant à partir de leurs fausses motivations, émettent, en effet, des réactions injustes à notre égard. La vexation vaniteuse, la rancœur accusatrice, la plainte sentimentale, finissent par envahir toutes les interréactions humaines. Chacun constate avec indignation les fausses réactions d’autrui et oublie volontairement ses propres fausses motivations. Il les refoule. Il est juste de voir la faute d’autrui, car elle existe ; mais il est injuste de ne pas voir sa faute propre, car elle existe aussi.

Aussitôt que nous réfléchissons sur nous-mêmes -c’est-à-dire que nous faisons un acte introspectif -l’amour-propre tente de déformer tous nos jugements. La sagesse du langage le constate : le terme je pense est, en matière d’auto-contemplation, synonyme des termes je crois, j’estime, j’imagine, je songe. Notre réflexion à l’égard de nous-mêmes et d’autrui n’est pas, la plupart du temps, un jugement, mais un préjugé. Elle n’est que croyance inobjective, estimation vaniteuse, imagination vaine, songerie.

Mais cette songerie est auto-satisfaisante. Elle est la consolation pour les insatisfactions réelles. La vie psychique est un incessant calcul de satisfaction. Le tout est de comprendre pourquoi et comment ce calcul peut être vitalement valable ou non valable. Le psychisme est défini par sa tendance à transformer toute insatisfaction en satisfaction. S’il n’est pas en état d’obtenir ou de créer des satisfactions réelles, il se contentera de satisfactions imaginatives, fussent-elles nocives, voire auto-destructives. Tout comme, pour le sens optique, chaque excitation -même un choc mécanique qui lèse l’œil- se traduit en impression lumineuse, le psychisme, lui, traduira en auto-satisfaction imaginative chaque excitation, même choquante et blessante.

Cependant, le besoin biologique de satisfaction détermine également la genèse évolutive des fonctions dites supérieures. Ces fonctions sont le frein à l’excès des auto-satisfactions imaginatives. Elles tendent à introduire dans la délibération des déterminantes capables de créer des satisfactions réelles.

Mais l’amour-propre, lorsqu’il est vaniteusement exalté, s’oppose au freinage lucide des auto-satisfactions perverses. Le vaniteux, imaginativement satisfait de lui-même, se coupe ainsi des satisfactions réelles. L’excès d’amour de soi, trop facilement vexable, prédispose à la haine d’autrui. L’autre devient l’ennemi à redouter. Mais l’homme vaniteusement épris de lui-même, perversement déterminé, faussement motivant, préfère même encore son angoisse haineuse aux satisfactions réelles. Il se délecte de son angoisse d’indignation, car elle lui permet de soutenir son besoin de supériorité imaginative. Les autres étant pour lui les méchants qui le poursuivent injustement, il se croit le meilleur, le seul juste. Lui seul satisfait donc à l’impératif éthique. Le reproche accusateur et la plainte sentimentale deviennent le soutien du triomphe vaniteux, aboutissant au refoulement de toute faute et de toute culpabilité, ce qui, en cercle vicieux, renforce de nouveau la vanité. La délibération ainsi pervertie n’est plus que rumination. L’enchaînement imaginatif devient auto-encerclement pervers. Cependant, ces délices angoissées demeurent un tourment. La délectation morose est à double tranchant et confirme ainsi la loi d’ambivalence : la duplicité de la valorisation faussement motivée. Sans cesse, l’angoisse se transforme en délectation et la délectation en angoisse. La production d’angoisse n’infirme par la légalité du fonctionnement psychique gouverné par la recherche de satisfaction. Elle montre seulement que cette loi suprême gouverne la vie psychique jusque dans son pervertissement. La délectation angoissée est une perversion du besoin authentique de satisfaction.

Le jeu des motivations perverses est passible d’aggravation. Le sujet profondément atteint provoquera l’hostilité du monde par sa propre animosité fréquemment déguisée en pose d’amour: il aura tendance à s’évader de plus en plus de la réalité insatisfaisante dans le monde irréel de ses pseudo-satisfactions autistes. Il aboutira non plus seulement à transformer les agressions réelles en auto-délectation angoissée, mais, poussé par le besoin de se prouver sa supériorité à l’égard d’un monde injuste, il inventera imaginativement des agressions inexistantes. La rumination imaginative, en se dégradant davantage, se transforme en interprétation morbide. Dans ces états d’aggravation névrotique, toutes les réactions d’autrui, même les p lus inoffensives sont suspectées d’être sous-tendues d’une intentionnalité vexante et menaçante. Le sujet s’enkyste dans son angoisse afin d’en pouvoir tirer le profit de sa supériorité éthique et de son auto-admiration. L’ambivalence pathologique le rejette dans l’auto-condamnation coupable. Dans des cas plus rares, l’évasion de la réalité et l’égarement dans l’auto-justification peuvent atteindre des degrés psychotiques où l’interprétation morbide devient délirante et hallucinante.

Les comportements psychopathiques ne sont que l’état d’aggravation d’un calcul de satisfaction faussement motivé qui, utilisé à de moindres degrés d’intensité, forme le tissu de la vie quotidienne.

Tous les degrés du comportement malsain possèdent en commun le besoin de triomphe vaniteux sur autrui, la recherche de la supériorité morale. Mais la satisfaction supérieure n’est accessible qu’à l’authentique dépassement qui tend vers l’auto-domination. Les tentatives de dépasser et de dominer autrui n’en sont que le pervertissement. Déjà, sous sa forme prépathologique et quotidienne, la fausse rationalisation ruine l’immanent principe éthique, le frein de la raison. Le frein que la raison tente d’opposer aux exaltations imaginatives à seule fin d’établir l’équilibre satisfaisant de l’ego et de son rapport à autrui.

L’élan de dépassement éthique domine la vie jusque dans ses manifestations quotidiennes. Mais il ne s’y trouve habituellement que sous une forme pervertie, décomposée en deux pôles contradictoires : moralisme excessif, amoralisme banal.

Sous son aspect conventionnel, le moralisme cherche la supériorité par la condamnation calomnieuse d’autrui. Le frein de la raison s’exalte et condamne la sexualité et la matérialité jusque dans leurs exigences naturelles. La valorisation ambiguë produit de bonnes intentions d’élévation, suivies de chute, trait caractéristique de nervosité. Mais il arrive aussi que l’ambivalence se trouve condensée en un seul acte. Le sujet veut accomplir l’acte chargé de culpabilité et le sabote en même temps, pour se préserver de l’insatisfaction coupable. Inhibé sur tous les plans de la vie (sexuel et matériel), le nerveux se charge de sentiments d’infériorité qui s’opposent à sa supériorité vaniteuse. Il ne cesse de produire quotidiennement, par excès de fausse justification, l’accusation sentimentale d’autrui, du monde entier, de la vie qui se refuse à lui.

À l’opposé de la nervosité se trouve l’autre comportement prépathologique : la banalisation. Son projet pervers est de tirer la satisfaction, non plus de la pseudo-spiritualité, mais du dépassement et de la domination matérielle ou sexuelle d’autrui. La banalisation est l’amoralisme, parce qu’au lieu d’exalter morbidement le frein de la raison, elle tente de l’éliminer, détruisant ainsi la sphère surconsciente et éthique. Les désirs imaginativement exaltés se déchargent sans scrupule au détriment d’autrui. L’état prépathologique cherche sa fausse justification idéologique dans la contre-morale arriviste.

La maladie de l’esprit tire son origine d’un double enracinement dans la vie quotidienne : d’une part, convulsion nerveuse aboutissant à la décomposition de l’ego ; d’autre part, relâchement banal dont la conséquence est la décomposition de la vie sociale.

Nervosité et banalisation, avec leurs attitudes de haine agressive et de plainte sentimentale, se conjuguent pour semer la méfiance entre les hommes et pour entretenir l’intrigue des uns contre les autres.

Insuffisamment diagnostiqué comme conséquence de l’insanité de l’esprit, le comportement prépathologique est considéré comme norme même de la vie. Le malaise reste irrémédiable tant qu’il ne sera pas compris jusque dans le faux calcul de ses motivations intimes.”

Paul DIEL

[à suivre dans la conférence 6/6 : Psychologie et vie]


D’autres discours sur ce qui est ?

CERNA : Pas dans le cul aujourd’hui (1962)

Temps de lecture : 8 minutes >

“Tiré d’un poème de l’auteure, ce titre souligne à la fois la charge érotique du texte et la rébellion extraordinaire d’une femme face à l’ambiance étouffante en Tchécoslovaquie d’après-guerre. Probablement écrite en 1962, cette lettre est un véritable manifeste pour la liberté individuelle.

Dans les années qui précèdent le Printemps de Prague, Jana Černá livrait dans cette lettre à Egon Bondy sa volonté de révolutionner les codes de conduite, de rechercher de nouveaux possibles dans la vie privée, les rapports sentimentaux et la sexualité. En refusant de se soumettre à la primauté masculine, elle affirme aussi son souhait d’une sexualité non séparée des sentiments et de l’activité intellectuelle.

Dotée d’une personnalité hors du commun, Jana Černá fascinait son entourage par sa vitalité et son audace. Plusieurs fois mariée et mère de 5 enfants, elle n’a exercé que des emplois occasionnels tels que femme de ménage, contrôleuse de tramway etc. Marginalité et rejet de tout conformisme social, langagier ou politique semblent avoir été ses maîtres mots.

Cette lettre débarrassée de toutes conventions, au ton libre et spontané, est d’une étonnante modernité.

ISBN 9782917817278

Jana Černá fréquente Egon Bondy, auteur mythique en Tchéquie, spécialiste des philosophies orientales, mais aussi auteur des textes des Plastic People of the Universe, le groupe de rock symbole de la rébellion des années 70. Tous deux font partie de la culture clandestine de Prague avec Bohumil Hrabal, l’un des plus importants écrivains tchèques de la seconde moitié du XXe siècle. Ils ont publié leurs écrits sous forme de Samizdat (système de circulation clandestine d’écrits dissidents en URSS et dans les pays du bloc de l’Est) jusqu’à la chute du communisme. Jana Černá collaborera à différentes publications de cette mouvance, sous divers pseudonymes (Gala Mallarmé, Sarah Silberstein) ainsi que sous son nom de Jana Krejcarova.” [Myriam Leroy sur RTBF.BE]

  • CERNA Jana, Pas dans le cul aujourd’hui (4ème éd., Lille : La contre allée, 2014) – ISBN 9782917817278 ;
  • L’illustration de l’article montre Jana Černá et Egon Bondy dans les rues de l’époque (1950-60).

Jana Černá (Honza, “Jeannot”, pour sa mère) est née à Prague en 1928, fille de l’architecte avant-gardiste J. Krejcar et de Milena Jesenská (la célèbre Milena de Kafka, journaliste et résistante, emprisonnée en août 1939 et morte à Ravensbrück). Confiée à son grand-père, Jana a suivi des études secondaires, puis artistiques. Elle a très vite choisi la vie de bohème et n’a jamais exercé d’emploi stable, exerçant des activités occasionnelles telles que femme de ménage, contrôleuse de tramway, aide-cuisinière. A la mort de son grand-père en 1947 elle s’est trouvée à la tête d’un vaste héritage qu’elle n’a pas tardé à dilapider. Plusieurs fois mariée et mère de 5 enfants, elle a fréquenté les milieux littéraires de la mouvance surréaliste et underground et collaboré à différentes publications de cette mouvance, sous divers pseudonymes (Gala Mallarmé, Sarah Silberstein) ainsi que sous son nom de Jana Krejcarova. Marginalité et rejet de tout conformisme social, langagier ou politique semblent avoir été ses maîtres mots. Vers la fin de sa vie elle se consacre à la création de céramiques. Elle meurt en 1981 dans un accident de la circulation. Le philosophe Egon Bondy, dans la vie de qui elle est restée profondément ancrée, a écrit le jour de son enterrement : “On l’enterre en ce moment et moi je suis si loin, assis dans une ville glacée où personne ne sait qu’elle a été ce que l’homme peut atteindre de plus grand.” [infos éditeur]


La lettre érotique de Jana Černá à Egon Bondy, une métaphore du féminisme…

« Pas dans le cul aujourd’hui ». Derrière ce titre provocateur, extrait d’un poème de l’écrivaine tchèque Jana Černá, se cache une lettre d’amour passionnée et sans retenue qu’elle a écrite à son amant Egon Bondy au début des années 1960, et publiée en français en 2014 aux éditions La Contre Allée. Dans ce texte d’une centaine de pages, la fille de Milena Jesenská clame son désir à l’homme qu’elle aime, entremêlant considérations philosophiques et descriptions crues de ses fantasmes. Rebelle à tout conformisme, Jana Černá y affirme sa liberté totale de femme désirante et son refus de dissocier le corps et l’intellect. Pour évoquer ce texte, Radio Prague Int. a interrogé l’éditrice du texte, Anna Rizzello, qui a rappelé comment elle l’avait découvert.

Anna Rizzello : “J’ai découvert la lettre il y a très longtemps, une vingtaine d’année environ, en Italie. J’ai vu ce texte dans une librairie de Turin. C’était donc une traduction italienne. Ce n’était pas tout à fait le même texte que nous avons publié, mais c’était le même titre. Dans cette traduction italienne, il y avait ce texte et plusieurs de ses poèmes que nous n’avons pas reproduits dans notre édition.

Et l’envie est venue un jour de publier ce texte en français…

A.R. Entre les deux, j’ai déménagé en France. Ce texte m’a suivi, il était toujours dans ma bibliothèque. En 2013, j’ai organisé avec une amie un festival de littérature, appelé Littérature etc. C’était la première édition dont le thème était l’amour. En réfléchissant à des textes qui pourraient intégrer cette programmation. J’ai parlé de ce texte que nous avons traduit à deux, en faisant quelque chose d’un peu bâtard, pas forcément final. Cette traduction devait servir pour une lecture dans le cadre du festival. Je travaillais déjà aux éditions de la Contre-Allée, et la maison a bien voulu le publier. On a confié la traduction à Barbora Faure. Il y a donc eu plusieurs phases qui se sont terminées par la publication de la lettre un an après le festival, en 2014.

Il faut expliquer en quelques mots de quoi il s’agit. C’est une lettre d’amour très érotique, sans concessions, et en même temps qui est traversée de réflexions philosophiques. Tout est entremêlé. Pourriez-vous nous en dire plus ?

A.R. Effectivement ce qui est frappant, toujours aujourd’hui, et unique dans ce texte et dans le ton, c’est cet entrelacs de différentes choses. Il y a les aspects plus personnels, très émotifs. C’est une lettre d’amour que Jana Černá écrit à son amant en 1962. Ce n’était pas un texte destiné à la publication alors que par ailleurs elle était écrivaine. Ce texte était véritablement une lettre personnelle, intime. Elle est chez elle, le soir, elle ne savait pas forcément, en commençant à écrire, où cela la mènerait. Finalement, dans cette lettre, on croise tout : ce qu’est, pour elle, la relation amoureuse qui doit comprendre aussi bien un lien très fort au niveau intellectuel et sexuel. Tout ce qu’elle entend par poésie, philosophie et littérature est quelque chose de très concret en fait. C’est ce qui est beau, selon moi : c’est quelque chose qui, pour elle, est très lié au quotidien. La philosophie et la poésie ne vivent pas dans les bibliothèques ni les livres. Elles vivent dans la rue, dans les conversations avec les gens et dans la réalité. Je trouve cela très fort, d’autant plus que Jana Černá incarnait cela dans sa vie.

Ce n’est donc pas seulement un texte théorique, mais totalement incarné par elle. C’est pour cette raison que la lettre est si singulière aussi. C’était quelqu’un d’exceptionnel qui a eu une vie incroyable : elle a fait pleins de métiers différents, femme de ménage, poinçonneuse, elle a eu plusieurs enfants qui lui ont été enlevés parce qu’elle ne pouvait pas s’en occuper. C’était la fille de Milena Jesenská donc elle vient d’un milieu familial où plusieurs cultures se mêlaient. Elle ne sort pas de nulle part non plus. Dans sa lettre, elle développe quelque chose que l’on peut qualifier de philosophique même s’il n’y a rien de systématique ou de dogmatique. Le texte a été écrit en 1962 mais il me semble qu’il n’a pas pris une ride, que ce soit au niveau du vocabulaire que des thématiques. Cela reste encore tabou de dire des choses comme celles-ci et de cette façon.

Il faut en effet rappeler que Jana Černá est la fille de Milena Jesenská, mondialement connue pour avoir correspondu avec Franz Kafka, même si elle n’est pas du tout réductible à cette correspondance. C’est une journaliste, une grande figure de l’antinazisme dans la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres, elle a été résistante et a fini sa vie à Ravensbrück en 1944. Peut-on dire que cette sorte d’esprit rebelle de Jana Černá est un héritage de sa mère ?

A.R. Oui. D’ailleurs Jana Černá a écrit un livre magnifique sur sa mère, Vie de Milena, que nous avons également publié. Là aussi, il s’agit d’une biographie pas du tout conformiste dans le ton. Elle relate pleins de faits qui finalement donnent une profondeur et une richesse à la vie de sa mère. Elle s’inscrit aussi dans cette tradition-là de la rébellion, de l’anticonformisme et de la justice. Ce n’était pas de l’anticonformisme juste pour être anticonformiste. C’était quelque chose qui a à voir avec cette idée de justice très forte et très ancrée en Milena. Elle en est d’ailleurs morte et cette idée est clairement inscrite dans sa fille.

Dans l’introduction du livre, vous dites que cette lettre est une métaphore du féminisme. En quoi ?

A.R. C’est quelque chose que je pense personnellement. Je ne suis pas sûre que Jana Černá se serait reconnue dans cette affirmation. Je ne veux pas parler à sa place. Il s’agit de ma lecture. Mais pour tout ce que nous venons d’évoquer, oui, je pense qu’il y a quelque chose qui préfigure le féminisme, bien avant 1968, à travers cette liberté de ton vis-à-vis de la sexualité, de la façon dont elle l’envisage et dont elle vit au quotidien. Pour elle, il n’y a pas de hiérarchie dans le couple, elle assume pleinement son désir, sa sexualité et la façon dont elle veut la vivre. C’est extrêmement novateur pour l’époque cette affirmation du désir féminin. Effectivement, c’est un prélude aux revendications qui seront sur le devant de la scène en 1968 et dans les années 1970 avec le mouvement féministe.

Et peut-être même par rapport à notre période actuelle. La lettre est sortie en français en 2014. Aujourd’hui, le féminisme connaît, sous diverses formes, un véritable regain. Le texte est aussi en résonnance avec des affirmations féministes actuelles…

A.R. Absolument. C’est pour cela que ce texte continue d’être lu, six ans après sa publication. Il continue à circuler. Nous recevons encore beaucoup d’échos de libraires, de lecteurs… Il résonne très fort avec le contexte actuel. Les choses évoluent, mais il y a aussi des retours en arrière par rapport au désir féminin, au consentement, et à toutes ces questions. Ce texte-là n’est pas une réponse, mais plutôt quelque chose qui peut toujours nous éclairer. C’est ainsi qu’on devrait vivre sa propre sexualité et c’est ainsi qu’elle devrait aussi être perçue du point de vue masculin. C’est aussi cela qui est intéressant : c’est une femme qui écrit, mais elle s’adresse à un homme. D’ailleurs, en France, on a reçu beaucoup d’échos de la part d’hommes, ce qui est rare pour un texte de ce type. Souvent, ce sont des femmes qui s’expriment, mais là, c’était aussi beaucoup les hommes. Je pense que ça fait du bien aux hommes aussi de lire un texte comme celui-ci !

Rappelons dans quel contexte la lettre est écrite. On est dans les années soixante. On est avant la libéralisation du Printemps de Prague qui est un peu plus tardive, mais il y a ces cercles underground autour de son amant Egon Bondy et d’autres écrivains tchèques. Il y a tout de même un vrai bouillonnement intellectuel et artistique à cette époque-là…

A.R. Tout à fait. Bohumil Hrabal faisait également partie du cercle de ses amis. Jana Černá s’inscrivait vraiment dans cette avant-garde, avant le Printemps de Prague. Elle écrivait, mais il y avait deux types d’écriture chez elle : les livres qui passaient la censure, qu’elle publiait sous nom et dont elle n’était pas très fière, et il y avait les vrais textes littéraires qui étaient publiés en samizdat, lus par ses amis, par Bondy, Hrabal et les autres. Elle à la fois vécu et contribué à cette effervescence de l’époque.

Dans ce texte, le langage est extrêmement cru, mais pas une seconde on a l’impression que c’est vulgaire. Un vrai tour de force !

A.R. Oui, c’est vrai. C’est ce que j’ai ressenti, de même que tous les lecteurs et les lectrices. Ce n’est pas vulgaire du tout. Ce n’est pas seulement le fait qu’elle soit une grande écrivaine, mais c’est aussi une question de sensualité, de sentiments. Ce qu’elle exprime dans cette lettre est totalement sincère, elle ne cherche pas à choquer. Elle ne fait pas de la provocation facile, elle dit les choses comme elle les pense. Ce n’est jamais vulgaire parce que c’est juste l’expression de quelque chose de très profond qui ne cherche pas à choquer, et a fortiori pas Egon Bondy ! Il en a certainement vu d’autres… Il faut garde cela en tête aussi. C’est un écrit intime pour quelqu’un qui la connaît. Dès lors, cette sensualité-là passe sans problème. »

Anna Kubišta [Radio Prague International, 8 août 2020]


S’engager plus avant…

DIEL : Psychologie et motivation (conférence, 1958)

Temps de lecture : 6 minutes >

En 1958, Paul DIEL a prononcé une série de six conférences dans l’émission radiophonique L’Heure de culture française de la radiotélévision française de l’époque. L’ensemble visait à fournir une Introduction à la Psychologie de la Motivation. C’est Jane DIEL qui les propose dans la biographie qu’elle a consacrée à son époux en 2018 (éditions MA-ESKA). Nous avons regroupé les six textes dans wallonica.org, les voici :

    1. Psychologie et langage ;
    2. Psychologie et philosophie ;
    3. La psychologie des profondeurs ;
    4. Psychologie et motivation ;
    5. Motivation et comportement ;
    6. Psychologie et vie.

ISBN 9782822405447

“Depuis la découverte de la pensée symbolisante de l’extra-conscient, la psychologie des profondeurs s’est développée par des doctrines qui semblent être contradictoires. L’histoire de la psychologie des profondeurs est liée aux noms prestigieux de Freud, d’Adler et de Jung. Freud découvre l’onirisme névropathique du subconscient : crises convulsives, paralysie des membres, dysfonction des organes, idées obsédantes, actions symboliques de purification, etc. Ces symptômes expriment symboliquement les désirs insatisfaits et refoulés.

En complétant la découverte freudienne de l’onirisme subconscient, Jung entrevoit l’existence du symbolisme surconscient. Les archétypes jungiens sont des images-guides apparentées aux symboles mythiques. Voici comment Jung définit les archétypes: “…ils forment, d’une part, le plus puissant préjugé instinctif et, d’autre part, ils sont les auxiliaires les plus efficaces qu’on puisse imaginer des adaptations instinctives.” Il en résulte que ces images ancestrales et collectives tentent de guider la vie de chacun en direction sensée.

Adler, de son côté, commença l’étude d’un phénomène psychique radicalement opposé à la conduite sensée : la fausse rationalisation, déjà passagèrement constatée par Freud. Ce phénomène, habituellement dérobé au conscient, forme le lien dynamique entre les deux instances extraconscientes découvertes par Freud et Jung. La fausse rationalisation tente d’embellir les intentions pathogéniques et inavouables du subconscient, en y greffant des motifs pseudo-sublimes conformes en apparence à l’impératif éthique archétypique du surconscient.

Adler dénommera politique de prestige ce phénomène de rationalisation erronée et de fausse auto-justification. Dans ce terme nouveau pointe déjà la compréhension qu’à la base du raisonnement morbide se trouve une fausse auto-estimation, une survalorisation mensongère de soi-même, destinée à procurer une illusoire satisfaction vaniteuse.

Adler découvre ainsi la fausse motivation. Mais l’étude demeure empirique. Le phénomène pourrait bien être d’une importance beaucoup plus étendue que ne le laisse soupçonner l’investigation adlérienne. La falsification du raisonnement serait-elle la cause primaire de la maladie de l’esprit sous toutes ses formes ?

Les œuvres respectives de Freud, d’Adler et de Jung contiennent d’importants éléments de vérité. L’apparence d’une contradiction provient des erreurs doctrinales (pansexualité chez Freud, instinct de domination chez Adler, spiritualisme trop exclusif chez Jung). Ces œuvres sont pourtant complémentaires. Leur trait d’union est la recherche de la connaissance de soi-même jusque dans les tréfonds de l’extraconscient. Leur commun but curatif se fonde sur le contrôle conscient, assurant une relative maîtrise des désirs.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, on est en droit de dire que l’effort commun qui traverse les doctrines, qui les unit en dépit de leur apparente contradiction, consiste dans l’élaboration d’une méthode introspective de prise de connaissance de soi, malgré l’existence du fonctionnement extraconscient. On trouvera aussi bien chez Freud que chez Adler et Jung de nombreux passages qui attestent la valeur de l’introspection et soulignent la nécessité d’y recourir.

L’esprit ne peut parvenir à diminuer la tension affective des désirs qu’en trouvant la valorisation juste, donc en éliminant la fausse motivation. La réussite curative ne peut résulter que de l’orientation sensée. Or, il n’existe qu’une seule direction sensée de la vie, et c’est uniquement l’impératif éthique du surconscient qui l’indique. Son exigence immanente consiste à chercher la satisfaction, non pas dans l’exaltation des désirs et dans la fausse justification de cette exaltation, pas plus d’ailleurs que dans la suppression des désirs naturels (d’ordre sexuel et matériel), mais dans leur satisfaction harmonieusement ordonnée.

Dans cette perspective, on constate un accord complet entre l’ancien problème de la philosophie et celui de la psychologie moderne.

Mais alors que la philosophie s’est intéressée en premier lieu à l’aspect éthique, la psychologie est issue de l’étude de l’aspect pathologique. Son interrogation première concerne le mal, la maladie psychique, l’exaltation imaginative cause de la rupture d’équilibre. L’exaltation malsaine est diamétralement opposée à l’harmonisation saine. L’homme crée lui-même le bien et le mal ; il est responsable de la valeur ou de la non-valeur, par sa valorisation juste ou fausse. La voie est libre pour aborder le problème essentiel, non plus par voie d’intuition, mais par l’analyse des fonctions psychiques.

Pour l’analyse psychologique, le problème le plus ancien se pose d’une manière entièrement renouvelée. Mais il se présente sous la forme d’un dilemme dont l’acuité exige une solution d’urgence. D’un côté se trouve mise en lumière la cause subconsciente de la déformation pathologique et de ses conséquences néfastes : l’élucidation des tréfonds devient une nécessité vitale. De l’autre côté, cette élucidation semble être plus impossible que jamais. Comment l’introspection pourrait-elle sonder les tréfonds qui se dérobent au conscient ?

Or, la fausse rationalisation est le mensonge à l’égard de ses propres intentions motivantes. Cesser de se mentir, c’est commencer à se connaître. Du fait que la fausse rationalisation, mi-aveuglément imaginative, mi-raisonnante, s’opère, par là même, à la frontière du conscient, elle devrait nécessairement être accessible à la prise de connaissance. L’analyse doit donc se concentrer sur la fonction imaginative susceptible de fausser le raisonnement.

Nous savons tous, par voie d’introspection immédiate, que, pour former un projet, nous enchaînons nos désirs en un jeu imaginatif. L’imagination tente de prospecter les conditions réelles de réussite. Sous cette forme, l’imagination est une fonction naturelle, indispensable à la délibération mi-affective, mi-réflexive. Le jeu imaginatif nous procure une présatisfaction, capable de stimuler la recherche de la satisfaction réelle et active.

Cependant, le jeu imaginatif, pour peu que l’affectivité l’emporte sur la réflexion, devient malsain. Au lieu de prospecter les conditions de réalisation satisfaisante, l’imagination se contente de présatisfaction. Elle n’est plus alors qu’un vain jeu, exaltant parce que libéré de toute entrave réelle, mais dangereuse précisément en raison de l’évasion dans l’irréel et de l’égarement dans l’irréalisable.

Le danger est d’autant plus grand qu’à l’imagination d’évasion correspond nécessairement l’imagination de justification. L’évasion imaginative est la faute vitale par excellence, dénoncée comme coupable par la vision surconsciente de la vérité. La fausse justification, en refoulant la faute, perd de vue non plus seulement la réalité ambiante, mais elle prépare la désorientation la plus décisive et la plus nocive qui soit : la perte de la vérité à l’égard de soi-même et de sa propre valeur.

L’exaltation imaginative sous ses deux formes complémentaires -évasion de la réalité ambiante et fausse justification de soi-même- est une faiblesse de la fonction valorisante de l’esprit. Or, l’erreur de la valorisation ne peut se manifester que de deux manières : survalorisation ou sous-valorisation. Ainsi s’introduit dans l’esprit la cause même de son insanité : l’ambiguïté de la fonction valorisante. La valorisation contradictoire prive l’esprit de sa lucidité et la volonté de sa force de décision. L’ambivalence n’est pas un phénomène qui se manifesterait de-ci de-là de manière sporadique : elle est la loi qui régit la progressive décomposition morbide du moi conscient. Elle crée la désorientation subconsciente. La valorisation faussement justificatrice est une erreur essentielle, nuisible pour toutes les interrelations humaines, car elle se manifeste sur le plan de la vie pratique sous la forme d’une fausse estimation de soi-même et d’autrui. À l’auto-surestime vaniteuse, moyen de refouler sa propre culpabilité, correspond infailliblement l’inculpation excessive d’autrui. Le sujet se considère comme exempt de toute faute, et la faute pour tout ce qui lui arrive de désagréable et d’angoissant se trouve projetée sur autrui. L’autre devient l’ennemi redoutable, injuste en principe : le sujet ne cessera plus de se plaindre sentimentalement pour tant d’injustice à subir.

Vanité, accusation, sentimentalité sont les moyens de refouler l’insatisfaction coupable. Tout le cortège des ressentiments humains se trouve inclus dans ce cadre catégoriel formé par l’imagination faussement justificatrice.

Les maladies de l’esprit sont la conséquence d’une aggravation de la fausse motivation justificatrice, laquelle se trouve à divers degrés d’intensité en tout homme. Chacun pourrait s’en rendre compte s’il voulait se donner la peine de scruter ses délibérations intimes. Ces ressentiments d’apparence normale sont jugés sans gravité. En raison de leur fréquence, ils sont pourtant bien plus dangereux pour la conduite sensée de la vie humaine que les manifestations spectaculaires de la psychopathie, qui n’en sont que des états d’aggravation.

Toutes les interactions humaines sont insidieusement perturbées par les ressentiments secrets. Il importe donc d’envisager l’étude du comportement à partir des motivations intimes.”

Paul DIEL

[à suivre dans la conférence 5/6 : Motivation et comportement]


D’autres discours sur ce qui est ?

DIEL : Psychologie des profondeurs (conférence, 1958)

Temps de lecture : 9 minutes >

En 1958, Paul DIEL a prononcé une série de six conférences dans l’émission radiophonique L’Heure de culture française de la radiotélévision française de l’époque. L’ensemble visait à fournir une Introduction à la Psychologie de la Motivation. C’est Jane DIEL qui les propose dans la biographie qu’elle a consacrée à son époux en 2018 (éditions MA-ESKA). Nous avons regroupé les six textes dans wallonica.org, les voici :

    1. Psychologie et langage ;
    2. Psychologie et philosophie ;
    3. La psychologie des profondeurs ;
    4. Psychologie et motivation ;
    5. Motivation et comportement ;
    6. Psychologie et vie.

ISBN 9782822405447

“La psychologie de l’extraconscient date de la découverte d’un fonctionnement psychique dérobé à la pensée logique, opérant au-dessous du seuil du conscient. Freud a fait cette découverte des réactions subconscientes en cherchant une explication au comportement illogique, d’apparence absurde et dépourvue de tout sens, que présentaient certaines maladies mentales en état de crise aiguë. L’histoire de cette découverte est connue, tout comme le sont le système théorique et la méthode thérapeutique que Freud en a tirés. Il importe de démontrer que Freud, alors même que l’on conteste son système, a donné le signal de départ à un approfondissement radical de la pensée humaine.

Freud – on le sait – avait supposé que certaines crises convulsives servaient aux malades à exprimer des désirs sexuels, chargés de honte et refoulés. La crise ou plus généralement le symptôme psychopathique fut pour la première fois reconnu comme étant d’origine psychique. La crise était expliquée comme un moyen de satisfaire oniriquement le désir interdit en l’exprimant symboliquement. Le processus, du fait qu’il est inconnu du malade et indépendant de sa volonté, révélerait donc l’existence d’un fonctionnement psychique subconscient à tendance morbide.

Freud constata ainsi, dans le comportement humain, un facteur déterminant auparavant insoupçonné. Mais en même temps, s’efforçant d’éclaircir ce facteur déterminant, il introduisait dans le domaine de la pensée humaine un principe d’explication demeuré complètement inconnu : l’explication symbolique.

L’explication symbolique est radicalement différente de l’explication logique jusqu’alors exclusivement utilisée. Elle ne cherche pas, pour un effet extérieurement donné, une cause extérieurement constatable (principe d’explication commun aux autres sciences). L’explication symbolique cherchera, pour une réaction humaine manifeste et cliniquement observable, le désir latent. Elle suppose que la réaction manifeste exprime, d’une manière oniriquement déformée, la cause latente, la motivation, dont l’homme ne sait rien et ne veut rien savoir. Ce nouveau mode d’explication permettra de comprendre les productions du psychisme, productions illogiques par excellence : le rêve nocturne, la fabulation mythique et le symptôme psychopathique.

Mais la découverte du symbolisme eut des conséquences plus importantes encore. Elle contient en elle-même l’exigence de dépasser les conclusions théoriques que Freud a voulu en tirer. Une interrogation s’impose : comment se peut-il que la réflexion sur le symptôme manifeste parvienne à reconstituer son lien avec le désir latent ? L’extraconscient doit avoir auparavant établi ce lien. Si ce lien est symboliquement véridique, force est d’admettre qu’il existe une sorte de pensée extraconscient, laquelle, bien qu’elle s’exprime oniriquement, est néanmoins significative et sensée. Il est donc indispensable de diviser l’extraconscient en un subconscient oniriquement insensé et un surconscient oniriquement sensé (nommé, par Jung, le “soi“). Le terme “extraconscient” est précisément choisi pour désigner, d’un seul mot, les deux aspects complémentaires : surconscient-subconscient. (Afin de faciliter la compréhension de la terminologie, il n’est peut-être pas superflu de rappeler ici que l’extraconscient est préconscient, et qu’il englobe aussi l’inconscient primitif et purement instinctif). Le surconscient est le siège d’une sorte d’esprit préconscient, producteur des mythes ; le subconscient, en revanche, siège de l’aveuglant débordement affectif, produit le symptôme psychopathique. Il importe donc de comprendre que le conflit essentiel du psychisme humain – la lutte entre l’affect aveugle et l’esprit prévoyant – se poursuit sans relâche dans le tréfonds de l’extraconscient. Dans l’état de veille, il déborde vers le conscient qui délibère à la recherche d’un apaisement. Mais la délibération, dans la mesure où elle reste inachevée, se poursuit au sein du rêve nocturne où elle s’exprime par images symboliques.

Ainsi voit-on que le conflit essentiel, la lutte entre l’esprit et l’affect, la lutte entre le conscient et le subconscient, envahit la vie entière. Le conflit est la vie, et la vie exige la solution.

Il faut bien se rendre compte de l’immense portée révolutionnaire contenue en germe dans la découverte freudienne du symbolisme subconscient. La force explosive de cette découverte est telle qu’elle risque de démolir toutes les constructions explicatives élaborées jusqu’ici par la pensée humaine et admises pour vérité. L’erreur contenue dans ces constructions est imputable au fait qu’elles ignoraient l’existence d’une pensée extraconsciente.

Freud lui-même n’a pas implicitement prévu la pensée extraconsciente. Une part d’erreur doit donc se trouver également dans les conclusions qu’il a tirées de sa découverte du symbolisme subconscient. Freud ne s’interrogeait que sur le contenu refoulé du subconscient : le désir chargé de culpabilité. Il néglige de poser la question concernant l’instance véridiquement symbolisante, et il ne put découvrir le surconscient et sa pensée prélogique.

Toute la théorie freudienne est marquée par une erreur initiale. Freud explique la vie entière à partir de sa découverte du subconscient. Les manifestations culturelles apparaissent dans sa théorie comme le produit du refoulement des désirs, de préférence sexuels. Freud explique la vie normale à partir du subconscient pathogène, au lieu d’expliquer la déformation pathologique à partir de la vie normale.

La norme, dans la vie humaine, est indiscutablement la pensée logique et consciente. C’est à partir d’elle qu’il faudrait expliquer le fonctionnement subconscient, car on ne peut comprendre l’inconnu qu’en fonction du connu. Le fonctionnement nouvellement décelé ne peut-être radicalement séparé du conscient : entre la pensée illogique du subconscient et la pensée logique du conscient doit exister un rapport génétique. Il importe, en premier lieu, de ne pas prendre pour une réalité l’image linguistique qui présente la psyché sous la forme d’un réservoir spatial dans lequel on distinguerait les instances comme des tiroirs superposés. L’image ici n’est qu’une fiction indispensable, et les instances ne sont, à la vérité, que les diverses formes interdépendantes du fonctionnement psychique.

Afin d’entrevoir la nature du rapport génétique entre le conscient et le subconscient, qu’on se rappelle le rôle prédominant que joue, dans la thérapie freudienne, la mémoire. Toute cette thérapie est fondée sur l’évocation associative des souvenirs oubliés. Le matériel ainsi reproduit est symboliquement interprété, absolument de la même façon que l’est le symptôme psychopathique.

Freud, pour les besoins de sa thérapie, se voyait obligé d’admettre l’aspect onirique de la mémoire. Pourquoi n’a-t-il point fondé toute sa théorie sur la mémoire, phénomène naturel et pourtant mi-conscient, mi-extraconscient ? Quelle énorme chance de simplification. Pourquoi ne l’a-t-il pas saisie ? La raison en est sans doute que la mémoire est un dynamisme qui joue entre
oubli et évocation, tandis que, pour Freud, l’oubli refoulant est un phénomène statique qui ne concerne que les traumatismes passés, une fois pour toutes enfouis dans la boîte du subconscient. Mais le refoulement concernerait-il, au contraire, en premier lieu, le dynamisme des désirs actuels chargés de culpabilité ? Existe-t-il des motifs qui détournent constamment l’intérêt de certains désirs, les tenant ainsi dans l’oubli sans possibilité d’évocation? Dans l’affirmative, l’oubli touchant ces désirs ne sera plus exclusivement passif, comme il en va généralement des innombrables matériaux tenus à la disposition de l’intérêt évocateur. L’oubli sera actif, il possédera ainsi le trait caractéristique du contenu refoulé. Le motif refoulant sera nécessairement un sentiment actuel de pénibilité excessive, à l’endroit d’un désir surchargé de honte. Le dynamisme de l’ensemble des désirs, en tant qu’ils sont coupés de leur communication avec le conscient, exercera son influence morbide en créant le subconscient.

Ainsi compris, le subconscient, loin d’être préétabli, n’est que le fonctionnement perverti de l’ extraconscient. Mais le dynamisme pervers affectera également la capacité d’évocation. L’intense surcharge d’énergie affective obligera les désirs refoulés à chercher leur issue dans une décharge active. Dans l’impossibilité d’accéder au conscient qui les passerait au crible du contrôle délibérant, les désirs coupables se déchargeront directement au moyen du subconscient onirique. L’onirisme présentera les désirs coupables et refoulés sous une forme déguisée, mais symboliquement significative pour l’originaire intention honteuse.

Un désir d’ordre sexuel, ou matériel, chargé de honte, sera, par exemple, tiré de l’oubli forcé, symboliquement évoqué et satisfait par un acte de boulimie, de kleptomanie, mais aussi par une crise convulsive parétique ou agitée, passagère ou durable ; cependant, il se peut tout aussi bien que le symptôme symbolique exprime, à la place du désir, sa charge de culpabilité. Afin de contenir l’angoisse coupable, le sujet accomplira un acte symbolique de purification : il se lavera, par exemple, les mains ou une quelconque partie du corps; dans d’autres cas, il se trouvera empêché de toucher certains objets jugés impurs. N’importe quel objet peut se trouver chargé d’interdit, tout comme n’importe quelle action ou omission pourra être  utilisée comme symbole de purification. Mais, quels que soient ces actes symboliques, tous auront en commun leur trait d’illogisme : le fait qu’ils sont accomplis et obsessivement répétés d’une manière insensée, sans aucune nécessité logique.

Toutes les conditions de la constitution du symptôme psychopathique se trouvent ainsi réunies. Le symptôme s’avère explicable à partir de la mémoire et de ses fonctions d’oubli et d’évocation, manifestations psychiques d’origine naturelle et saine.

Le problème crucial se pose ainsi clairement : d’où vient l’angoisse coupable qui rend la mémoire morbide et activement refoulante .

Le désir étant un phénomène trop naturel pour être en soi honteux et coupable, l’interdit ne peut venir que de l’esprit. Il importe donc de déceler la cause qui dresse l’esprit contre le désir. Normalement, l’esprit devrait s’employer à le satisfaire. L’exigence de satisfaction met, dès l’origine, toutes les fonctions psychiques au service du désir. La mémoire liant le passé au futur (que l’homme aime s’imaginer chargé de promesses), qu’est-elle en premier lieu, sinon l’attente prolongée, la tension insatisfaisante des désirs en quête de satisfaction ? Seulement, voilà : tous les désirs ne peuvent être sans cesse présents à l’esprit valorisant, d’où la fonction d’oubli, nécessairement complétée par la capacité d’évocation. Les
fonctions conscientes – pensée, volonté, sentiments – apportent à leur tour leur concours à la quête de satisfaction du désir évoqué. Bien plus, elles sont créées par cette quête.

Ainsi toute la gamme des sentiments, variant entre attirance et aversion, espoir et déception, se constitue à partir d’une mémoire affective qui n’est autre que la tension énergétique des désirs. La pensée, par contre, est une mémoire réflexive capable de tirer du passé une expérience utilisable pour la future satisfaction des désirs. La décision volontaire résulte de la délibération qui confronte la mémoire affective et la mémoire réflexive, à seule fin de préparer la décharge satisfaisante des désirs.

La compréhension des fonctions conscientes, selon leur origine et leur but, permettra-t-elle de résoudre l’énigme de l’extraconscient ?

La délibération, parce que co-déterminée par le subconscient, n’aboutit pas nécessairement à sa fin satisfaisante. L’affectivité aveuglante peut déborder la réflexion lucide. Cette perte de lucidité, vitalement dangereuse, serait-elle à l’origine du sentiment de culpabilité ? L’esprit indiquerait-il par l’angoisse coupable la faute vitale, l’exaltation des désirs ? Le tourment de la culpabilité serait alors un sentiment à portée positive. Il serait l’appel de l’esprit qui tentera d’obtenir l’aveu conscient de la faute, son contrôle et son
élimination. Sentiment vague, la culpabilité ne pourrait émaner que de la sphère surconsciente. Le conscient devrait transformer l’appel vague en un savoir précis et contrôlable, seul moyen de se libérer de l’insatisfaction coupable. Mais le conscient, au lieu d’écouter l’esprit, peut se laisser entraîner par l’affect. Il se rend ainsi complice de la faute, qui est précisément l’exaltation de l’affect. Le conscient affectivement aveuglé tentera de se libérer de la faute en la désavouant. La conséquence de ce désaveu est le refoulement. Sans désaveu, pas de refoulement ; sans refoulement, pas de symptôme. Le refoulement découvert par Freud n’est qu’un effet ; sa cause primaire réside dans le désaveu de l’appel de l’esprit. S’il en est ainsi, il est clair que le procédé thérapeutique, tel que Freud l’a prévu, serait passible d’une simplification décisive ; la thérapie, pour être pleinement efficace, devrait s’attaquer à la cause primaire de la morbidité. Elle devrait combattre la tendance humaine à nier en toutes circonstances toute faute.

Cette tendance, la fausse auto-justification, est toujours présente et actuelle en chacun. Elle est l’erreur de l’esprit, incarnée dès l’enfance : la fausse valorisation de soi-même et du monde ambiant. En s’attaquant à cette cause essentielle toujours actuelle, la thérapie évitera un détour considérable à travers la remémoration du passé et de son contenu refoulé. Le désaveu de toute faute, l’auto-justification, falsifie sans cesse les motifs actuels de l’activité. Elle les rationalise faussement et crée ainsi la fausse motivation. Freud lui-même a constaté ce processus de “fausse rationalisation“. Il a omis de l’étudier, car son étude exige le recours à la méthode introspective.

Le moindre acte d’introspection lucide enseignera que la transformation de l’auto-accusation coupable en auto-justification s’opère sans cesse sur le plan de l’imagination. L’imagination se contente de jouer avec les désirs et de se délecter de leurs promesses de satisfaction. Perdant ainsi de vue les exigences de la réalité, elle finit par rendre les désirs insensés en les exaltant démesurément, tout en continuant à justifier leurs exigences irréelles. L’exaltation imaginative est la faute vitale en principe. Elle crée les innombrables fautes accidentelles, car son insuffisante évaluation de la réalité pleine d’obstacles, tout comme son appréhension angoissée des obstacles réels, préparent les réactions d’échec. À travers toutes ces vaines promesses, l’imagination exaltée n’aboutit qu’à l’insatisfaction coupable. Le psychisme – selon sa loi qui est la recherche de la satisfaction – tentera de se débarrasser de l’angoisse d’insatisfaction en refoulant les désirs devenus coupables. Le refoulement, passagèrement libérateur, conduira finalement, par accumulation, à l’explosion des symptômes.

La maladie psychique ne débute pas – comme Freud l’avait pensé – avec les manifestations subconscientes du refoulement, producteur des symptômes névrotiques. Sa cause première se trouve dans l’exaltation imaginative, dans la rêverie les yeux ouverts, état psychique des plus fréquents, dont la nocivité est insuffisamment reconnue. L’imagination morbidement exaltée se trouve être à la frontière du conscient et du subconscient. Ses méfaits doivent donc être accessibles à la compréhension introspective. C’est elle, l’exaltation morbide de l’imagination, qui détermine l’état initial de l’insanité de l’esprit, et c’est elle qu’il importe d’étudier pour comprendre la maladie de l’esprit, sous toutes ses possibilités d’aggravation. Cet état initial – d’ailleurs souvent stationnaire – est la nervosité avec ses sautes d’humeur, ses caprices et ses irritations, ses délectations vaniteuses et ses tourments coupables. Pour l’homme atteint de nervosité, la vie risque de n’être qu’une continuelle déception.

Confrontée avec le sens de la vie, l’exaltation imaginative est le contraire de l’ethos harmonisant. Constante préoccupation égocentrique, l’imagination exaltée n’est rien d’autre que l’introspection sous sa forme subjective et morbide, qu’il faut combattre afin d’accéder à une observation méthodique et objectivante.

Mais aussi importe-t-il de ne pas confondre l’imagination morbide avec l’imagination sous sa forme créatrice, qui, elle, marque la frontière entre le conscient et le surconscient, d’où sa force inspiratrice.”

[à suivre dans la conférence 4/6 : Psychologie et motivation]

  • L’illustration de l’article est © Brian Rea

D’autres discours sur ce qui est ?

PHILOMAG.COM : Sei Shônagon, Notes de chevet (X-XIe siècle)

Temps de lecture : 21 minutes >

Les Notes de chevet de Sei Shônagon (Xe-XIe siècle) sont un classique de la littérature médiévale nippone. Dame de compagnie à la cour impériale de Kyôto, elle y collectionne les choses qui lui rendent l’existence douce et aimable. Elle y énumère des noms de fleurs, d’oiseaux, d’étangs, partage quelques anecdotes, souvenirs ou inventions. Autant d’éléments qui font le sel de la vie – qu’on ne l’ait jamais perdu ou qu’il nous soit enfin rendu.


Le texte suivant est extrait d’un cahier central de PHILOMAG.COM, préparé par Victorine de Oliveira. Le numéro 140 de juillet 2020 était consacré au Goût de la vie : “Après l’épreuve du confinement et de la maladie, nous avons eu envie d’ouvrir la fenêtre, de sortir, de respirer… et de nous demander à quoi tient le goût de la vie. Existe-t-il un simple plaisir d’exister ? Devons-nous préférer le bien-être (stable) à la jouissance (flamboyante) ? Avons-nous besoin de rituels ? Et surtout, nous nous sommes posés une question vertigineuse : est-ce toujours après les épreuves, les deuils, les crises, les expériences négatives, que nous retrouvons – décuplée – notre joie de vivre ?”

En savoir plus sur PHILOMAG.COM


Introduction

Ce printemps, l’aurore… Ce printemps, l’aurore est inachevée. Le soleil se lève, lance ses premiers rayons dans les rues de Paris, toque aux volets encore fermés de ceux qui n’iront pas travailler. Personne pour en profiter. La France confinée regarde le ciel depuis sa fenêtre.

Choses particulières. La cour du Louvre déserte, mis à part un vigile au téléphone et son chien. Pédaler en zigzaguant tout le long de l’avenue de l’Opéra. La rue de Rivoli sans voitures. Traverser sans regarder. Un coucher de soleil place Pigalle bercé par le chant des oiseaux. Des SDF, beaucoup. Du plastique partout. Une rame de métro vide.

Arbres. Le paulownia sous ma fenêtre dont les quinze jours de floraison sont restés presque sans témoin. Les platanes du boulevard de Clichy, dont le pollen s’est mêlé aux applaudissements de 20 heures. Les allergies ont eu ce printemps une lourdeur particulière. D’autres platanes, avenue Trudaine, sous lesquels les enfants jouaient au ballon, malgré tout. Sur un banc, pour peu que leur feuillage laisse passer un rayon de soleil, on y faisait parfois une entorse à son attestation.

Choses qui font battre le cœur. Le regard du caissier du supermarché, le reste de son visage masqué. La nuit immobile. Une silhouette qui nous suit peut-être.

Choses qui font naître un doux souvenir du passé. Les chaises empilées derrière les vitrines des cafés fermés. Un rayon de soleil qui éclaire les verres sagement alignés sur leur étagère. Des affiches de théâtre : le spectacle devrait s’être achevé depuis un mois ou avoir commencé il y a deux semaines.

Fêtes. Celle que l’on fera quand tout cela sera terminé. Celle que l’on tente déj à, en petit comité, avec un brin de culpabilité – le cœur n’y est pas. Celle qui semble remonter à une autre vie – corps suants entrechoqués, verres échangés sans même faire exprès, l’heure qu’on oublie de regarder.

Choses que l’on a grand hâte de voir ou d’entendre. Un café brûlant posé sur le zinc. La possibilité d’engager la conversation à moins d’un mètre. Des masques chirurgicaux pour tous. Le temps où il ne sera plus nécessaire d’en porter.

L’auteur

On ne sait pas grand-chose de la vie de la dame de compagnie et écrivaine Sei Shônagon. Ce nom est d’ailleurs plutôt un surnom, shonagon signifiant « troisième sous-secrétaire d’État » – il renvoie sûrement à la fonction exercée par l’un de ses parents. Elle naît aux environs de 965 dans une famille de notables qui accorde une grande place à la littérature, à la poésie et à l’érudition. Elle entre au palais impérial en 990 et se met au service de la princesse Sadako, âgée de 15 ans, épouse de l’empereur Ichijô, lui-même âgé de 10 ans. À la mort en couches de Sadako en l’an 1000, on perd complètement la trace de Sei Shônagon au point qu’on ne connaît même pas la date de son décès. Ses Notes de chevet s’inscrivent dans une tradition littéraire qui, entre les Xe et XIe siècles, s’écrit surtout au féminin. Si les hommes se concentrent sur la poésie, les femmes de la cour ont le champ libre pour la prose, jugée moins noble. Ces dernières explorent le registre de l’intime avec des journaux, des notes, parfois des romans dont l’intrigue se situe la plupart du temps au Palais. Autant de classiques de la littérature nippone médiévale tous signés par des femmes: Journal d’une libellule (anonyme, fin du Xe siècle), Journal de Sarashina (milieu du XI’ siècle) ou encore Le Roman de Genji (vers l’an 1000) de la dame d’honneur Murasaki Shikibu. Nous sommes alors en pleine ère Heian (794-n85), considérée comme l’apogée de la cour impériale japonaise, alors située à Kyôto, et de toute la littérature et des arts qui lui sont liés.

Le texte

Soumise à une étiquette stricte, la vie d’une dame de compagnie à la cour impériale de Kyôto n’en était pas moins très libre. En témoignent les Notes de chevet de Sei Shônagon. Si elles comportent quelques choses désolantes ou  choses dont on n’a aucun regret, elles sont pour l’essentiel une collection d’instants et de choses qui ravissent son autrice. Tantôt simples énumérations (de noms d’arbres, de fleurs, d’édifices, d’étangs), tantôt anecdotes du Palais où s’intercalent des poèmes, ces notes célèbrent avec délicatesse et raffinement les plaisirs d’une vie sans ombre… ou dont l’ombre s’est enfin dissipée.


Les extraits

EAN9782070705337

 

SEI SHONAGON, Notes de chevet (extraits, Paris : Gallimard, Connaissance de L’orient n°5, 1985, traduit du japonais par André Beaujard en 1934)

1. Au printemps, c’est l’aurore que je préfère.

La cime des monts devient peu à peu distincte et s’éclaire faiblement. Des nuages violacés s’allongent en minces traînées. En été, c’est la nuit. J’admire, naturellement, le clair de lune ; mais j’aime aussi l’obscurité où volent en se croisant les lucioles. Même s’il pleut, la nuit d’été me charme. En automne, c’est le soir. Le soleil couchant darde ses brillants rayons et s’approche de la crête des montagnes. Alors les corbeaux s’en vont dormir, et en les voyant passer, par trois, par quatre, par deux, on se sent délicieusement triste. Et quand les longues files d’oies sauvages paraissent toutes petites ! c’est encore plus joli. Puis, après que le soleil a disparu, le bruit du vent et la musique des insectes ont une mélancolie qui me ravit. En hiver, j’aime le matin, de très bonne heure. Il n’est pas besoin de dire le charme de la neige ; mais je goûte également l’extrême pureté de la gelée blanche ou, tout simplement, un très grand froid ; bien vite, on allume le feu, on apporte le charbon de bois incandescent ; voilà qui convient à la saison. Cependant, à l’approche de midi, le froid se relâche, il est déplaisant que le feu des brasiers carrés ou ronds se couvre de cendres blanches.

2. Les époques.

Parmi les époques, j’aime le premier mois, le troisième mois, les quatrième et cinquième mois, le septième mois, les huitième et neuvième mois, le douzième mois ; tous ont leur charme dans le cours des saisons. Toute l’année est jolie. […]

8. Marchés.

Le marché de Tatsu. Parmi tous les marchés du Yamato, celui de Tsuba mérite une attention particulière, car les pèlerins qui vont au temple de Hacé ne manquent pas de s’y arrêter peut-être a-t-il avec Kwannon une affinité spéciale ? Les marchés d’Ofouça, de Shikama, d’Asuka.

9. Gouffres.

Le gouffre de Kashikofuchi. Il est très amusant de se demander quel esprit profond on a pu lui trouver pour lui donner ce nom ! Le gouffre de Naïriço. À qui cet avis était-il destiné, par qui peut-il avoir été donné ? Le gouffre d’Aoïro me charme aussi beaucoup : on en aurait pu faire le costume des chambellans. Les gouffres d’Inaboutchi, de Kakouré, de Nozoki, de Tama’0 [ … ]

13. Edifices.

La Porte de la garde du corps. Le Palais de la Deuxième avenue et  celui de la Première avenue sont beaux aussi. Les Palais de Somedono, de Seka, de Sugawara, de Rén’zéi, de Suzaku. Le Palais où résida l’empereur qui avait abdiqué. Les Palais d’Ono, de Kôbaï, d’Agata-no-ido ; le Palais de la Troisième avenue orientale, le Petit Palais de la Sixième avenue, le Petit Palais de la Première avenue.

Sur l’écran dressé devant la baie ouverte au nord de la salle qui occupe l’angle du nord-est, au Palais pur et frais, on voyait représenté l’Océan déchaîné, avec les êtres horribles qui l’habitent : des monstres aux longs bras, aux jambes démesurées. Quand la porte de la chambre où se tenait l’Impératrice était ouverte, nous voyions constamment ces affreuses peintures, et nous avions accoutumé d’en rire avec répugnance. Un jour, nous nous divertissions ainsi ; près de la balustrade, on avait placé de grands vases de porcelaine verte, et on y avait mis quantité de branches de cerisier, longues d’environ cinq pieds, dont les fleurs ravissantes débordaient jusqu’à cette balustrade. Vers midi, arriva le Seigneur premier sous-secrétaire d’État. Il portait un manteau de cour, couleur de cerisier, à peine assoupli, et un pantalon à lacets, d’un violet sombre. Son blanc vêtement de dessous dépassait un peu et laissait voir un joli dessin cramoisi
foncé. Comme !’Empereur se trouvait auprès de son Épouse, le Sous-secrétaire vint, pour parler au Souverain, s’asseoir sur le plancher, dans l’étroit espace devant la porte. Derrière le store étaient les dames d’honneur, avec leurs amples manteaux chinois, couleur de cerisier, qu’elles laissaient retomber sur leurs épaules, leurs costumes couleurs de glycine, de kerrie, de toutes les nuances aimées, dont beaucoup débordaient sous le store qui pendait, jusqu’à mi-hauteur, devant l’entrée de la galerie du nord. À ce moment, on servit le dîner dans les appartements impériaux. Il y eut un grand bruit de pas, et nous entendîmes distinctement quelqu’un ordonner: “Faites place, faites place !” L’aspect du ciel pur et serein était merveilleux, et quand les chambellans eurent apporté les derniers plats, le dîner fut annoncé ; l’Empereur sortit par la porte du milieu, accompagné par le Sous-secrétaire d’État, qui revint ensuite près des fleurs. L’impératrice écarta son écran et s’avança sur le seuil. Tout, en cet instant, charmait les yeux, et les dames, ravies, sentaient s’évanouir dans leur esprit le souvenir de toutes choses. Alors, le Sous-secrétaire, chanta d’une voix lente la vieille poésie :

Les mois et les jours
Se succèdent ; mais
Le mont Mimoro
Demeure à jamais !

Je trouvai cela très joli, et vraiment, j’aurais désiré que cette splendeur durât mille années.

Avant même que les dames qui servaient eussent appelé les gens pour leur faire emporter les tables, l’Empereur passa dans l’appartement de notre maîtresse. Il m’ordonna de frotter le bâton d’encre de l’écritoire et, pendant qu’il me parlait, j’avais les yeux au ciel. Je ne pensais qu’à le contempler ; j’aurais voulu le regarder ainsi encore plus longtemps que, tout à l’heure, l’Impératrice. Il plia une feuille d’élégant papier blanc et nous dit: “Que chacune écrive là-dessus une ancienne poésie, la première dont il lui souviendra.” “Comment faire ?” demandai-je au Sous-secrétaire d’État, qui était dehors, devant le store ; mais il me répondit : “Dépêchez-vous d’écrire et de présenter à Sa Majesté ce que vous aurez fait, les hommes ne doivent se mêler de rien.” Puis, prenant l’écritoire de !’Empereur, il nous pressa en répétant : “Vite, vite, sans réfléchir, même Naniwazu, n’importe quoi : ce qui pourra vous venir à l’esprit !” Je ne sais ce qui m’intimida tellement; mais un rouge me monta au visage, et je me sentis toute troublée. Tout en s’étonnant de mon émoi, les demoiselles nobles écrivirent deux ou trois poèmes, sur le printemps, sur l’âme des fleurs, puis elles me dirent que c’était mon tour, et j’écrivis alors la poésie :

Les années ont passé,
Et j’ai vieilli.
Cependant,
Quand je regarde les fleurs,
Je n’ai plus de soucis. [ … ]

18. Choses qui font battre le cœur.

Des moineaux qui nourrissent leurs petits.
Passer devant un endroit où l’on fait jouer de petits enfants.
Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée d’encens.
S’apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.
Un bel homme, arrêtant sa voiture à votre porte, dit quelques mots pour annoncer sa visite.
Se laver les cheveux, faire sa toilette et mettre des habits tout embaumés de parfum.
Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse, au fond du cœur.
Une nuit où l’on attend quelqu’un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l’averse que le vent jette contre la maison.

19. Choses qui font naître un doux souvenir du passé.

Les roses trémières desséchées.
Les objets qui servirent à la fête des poupées.
Un petit morceau d’étoffe violette ou couleur de vigne, souvenir de la confection d’un costume, et que l’on découvre dans un livre où il était resté, pressé.
Un jour de pluie, où l’on s’ennuie, on retrouve les lettres d’un homme jadis aimé.
Un éventail chauve-souris de l’an passé.
Une nuit où la lune est claire.

20. Choses qui égayent le cœur.

Beaucoup d’images de femmes, habilement dessinées, avec de jolies légendes.
Au retour de quelque fête, les voitures sont pleines, et on en voit déborder les vêtements des dames. De nombreux serviteurs les escortent ; les conducteurs guident bien les bœufs et font courir les équipages.
Une lettre écrite sur du papier de Michinoku blanc et joli, avec un pinceau si fin qu’il semblerait ne pouvoir tracer même le plus mince trait.
L’aspect d’un bateau qui descend la rivière.
Des dents bien noircies.
À « égal ou inégal » , jouer souvent « égal » .
Une étoffe de soie très souple, tissue de jolis fils chinés.
Les pratiques magiques de purification, destinées à empêcher les effets des mauvais sorts, exécutées au bord d’une rivière, par un devin qui parle bien.
De l’eau qu’on boit quand on se réveille la nuit.
À un moment où l’on s’ennuie, arrive un visiteur qui n’est ni trop intime ni trop étranger ; il fait la chronique de la société, il raconte ce qui s’est passé dernièrement, choses plaisantes, détestables ou curieuses, touchant ceci ou cela, affaires publiques et privées ; il parle sans ambiguïté, mais dit tout juste ce que l’on peut entendre. Cela charme le cœur.
Lorsqu’on visite un temple shintoïste ou bouddhique, et qu’on fait dire des prières, on est heureux d’entendre les bonzes, si c’est dans un temple bouddhique, ou les prêtres inférieurs, si c’est dans un temple shintoïste, réciter d’une voix agréable, sans arrêt, mieux même qu’on ne l’avait espéré.
Une voiture de cérémonie, couverte de palmes, qui avance avec une sereine lenteur. Si elle va vite, cela semble inconsidéré, sans dignité. C’est la voiture treillissée que le conducteur doit faire courir. À peine a-t-on aperçu celle-ci
qui sort d’une porte ! Elle est déjà passée, et l’on ne voit plus que les hommes d’escorte qui la suivent en courant. Il est charmant de se demander qui ce peut être. Mais si cette voiture va lentement, si on l’a trop longtemps devant les yeux, cela ne convient plus du tout.
Les bœufs doivent avoir le front très petit, tacheté de blanc il est bien qu’ils aient le dessous du ventre et le bas des jambes blancs, ainsi que l’extrémité de la queue. Les chevaux doivent être pie alezan, ou gris, ou très noirs avec des balzanes et des taches blanches aux épaules ; ou encore aubères avec la crinière et les jambes très claires. Il faut qu’on dise en les voyant : “Pour vrai, c’est une crinière faite avec le fil que donne l’écorce du mûrier !”
Le conducteur d’une voiture à bœufs doit être grand, avoir des cheveux décolorés par le soleil et une face bronzée. Il sied qu’il ait l’air intelligent.
Les valets de pied, les hommes d’escorte doivent être sveltes. Du reste, j’aime aussi à voir tels, au moins tant qu’ils sont jeunes, les hommes de qualité. Les gens trop gras me paraissent toujours avoir envie de dormir.
Les pages doivent être petits, avoir de beaux cheveux dont l’extrémité vienne frôler doucement leur cou. Il faut qu’ils aient une jolie voix, et parlent très respectueusement. C’est alors parfait.
J’aime qu’un chat ait le dos noir, et tout le reste blanc.
Un prédicateur doit avoir la figure agréable. Lorsqu’on tient les yeux fixés sur son visage, on sent mieux la sainteté de ce qu’il explique. Quand on regarde ailleurs, sans qu’on le veuille on oublie d’écouter ; ainsi, quand le prédicateur est laid, on craint toujours de mériter la punition du Ciel. Il me faut quitter ce sujet. Si mon âge s’y prêtait un peu mieux, j’aurais pu écrire là-dessus, au risque d’encourir le châtiment céleste ; mais, maintenant, la peine serait trop effrayante. Il y a des gens qui, entendant parler d’un prêtre particulièrement vénérable et pieux, se précipitent pour arriver les premiers à l’endroit où l’on dit qu’il prêche. Il me semble que s’ils agissent de la sorte, justement dans le même esprit de péché que moi, ils feraient mieux de rester chez eux. […]

Au septième mois, la chaleur est extrême ; on laisse tout ouvert, la nuit comme le jour, et l’on tarde à se coucher ; mais c’est ravissant, quand on s’éveille par un beau clair de lune, et qu’on regarde au-dehors. Même la nuit sombre me plaît ; il est bien inutile de vanter le charme de la lune pâle, à l’aurore. Tout près du bord, sur le plancher bien poli de la véranda, on étend, pour un moment, une jolie natte. Il ne faut pas pousser l’écran de trois pieds au fond de la pièce, mais le dresser au bord de la galerie extérieure ; autrement, cela semblerait bien mystérieux.
Quittant son amie, le galant vient sans doute de partir. La dame a rabattu sur sa tête un vêtement violet clair, avec une doublure très foncée. À l’endroit, la nuance du tissu n’est pas du tout pâlie, et le lustre du damas qui le double n’est pas beaucoup fané non plus. Elle paraît dormir, elle a un vêtement simple, couleur de clou de girofle, une jupe de soie raide, écarlate foncé, dont les cordons de ceinture sortent, très longs, de dessous son vêtement et semblent encore dénoués. Ses cheveux s’amoncellent à son côté, on se dit qu’ils doivent être bien longs quand ils ondoient librement. Mais voici qu’un homme arrive, venu on ne sait d’où, alors que le paysage d’aurore est tout couvert d’une épaisse brume. Il a un pantalon à lacets violet, une jaquette de chasse couleur de girofle, mais si claire qu’on pourrait se demander si elle est teinte, un vêtement blanc sans doublure, de
soie raide, et un habit de soie foulée très brillante, écarlate.
Le brouillard a mouillé ses vêtements, qu’il laisse négligemment pendre.  Les cheveux de ses tempes sont un peu en désordre ; il a l’air de les avoir, sans soin, fourrés sous son bonnet laqué. Avant que la rosée des liserons fût tombée, il a quitté son amie ; il pensait à la lettre qu’il va écrire, mais le chemin lui semble long, il fredonne : “Les jeunes tiges de chanvre.”
Il allait à son poste au Palais ; pourtant, comme la fenêtre de treillis n’est pas baissée, il déplace légèrement le store, d’un côté, puis regarde à l’intérieur de la chambre. Il se dit, amusé, que sans doute, ici, tout à l’heure, un homme s’est levé pour partir. Peut-être celui-ci songeait-il, comme lui, au charme de la rosée ? Après un moment, il voit près de l’oreiller un éventail étalé, fait de papier violet pourpre tendu sur du bois de magnolia. Au pied de l’écran sont éparpillées des feuilles, étroites et longues, d’épais papier de Mitchinokou, les unes bleu foncé, les autres écarlates, et quelques-unes dont la nuance est un peu pâlie. La dame se doute qu’il y a là quelqu’un, elle regarde de dessous son vêtement, et l’aperçoit, souriant, appuyé sur le bord de la fenêtre. Ce n’est pas un homme avec qui elle doive se gêner ; mais comme elle n’a pas l’intention d’entrer en relation avec lui, elle regrette qu’il l’ait vue ainsi librement. “Oh ! quel long sommeil, ce matin, après la séparation !” s’écrie-t-il, entrant jusqu’à mi-corps en dedans du store. “Assurément, répond-elle, vous dites cela parce que vous êtes fâché d’avoir laissé votre amie alors qu’il n’y avait pas encore de rosée.” Peut-être est-il superflu de noter spécialement ces jolies choses, et pourtant on ne saurait, sans en être charmé, les voir ainsi converser tous les deux.
L’homme se penche et, avec son éventail, il amène à lui celui qui est contre l’oreiller ; mais elle se demande s’il ne vient pas trop près d’elle ; le cœur battant, elle se retire un peu en arrière. Alors il prend l’éventail, le regarde, et murmure avec un soupçon de dépit: “Voilà bien de la froideur !” Cependant le plein jour est venu, et l’on entend de nombreuses voix. Tout à l’heure, il se hâtait, pour écrire à son amie avant que l’on pût voir se dissiper la brume, et maintenant on s’inquiète en pensant qu’il ne semble guère pressé.
L’homme qui, ce matin, a quitté cette maison-ci, a écrit une lettre (on se demande en combien de temps) et il l’a envoyée, attachée à un rameau de lespédèze20 encore tout humide de rosée. Pourtant, comme il y a quelqu’un avec la dame, le messager ne peut lui remettre sa missive. Le parfum d’encens dont elle est tout imprégnée parait délicieux. Lorsqu’il deviendrait
trop inconvenant pour lui de rester, le visiteur s’en va. Il est sans doute amusant de se dire que, peut-être, une pareille scène s’est passée dans la maison d’où il venait lui-même !

21. Fleurs des arbres.

J’aime la fleur du prunier, qu’elle soit foncée ou claire ; mais la plus jolie, c’est celle du prunier rouge. J’aime aussi un fin rameau fleuri de cerisier, avec ses corolles aux larges pétales, et ses feuilles rouge foncé.
Les fleurs de glycine, tombant en longues grappes, aux belles nuances, sont vraiment superbes.
Pour la fleur de la deutzie, elle est d’un rang inférieur, et n’a rien qu’on puisse vanter.
Cependant, la deutzie fleurit à une époque agréable ; on la trouve charmante quand on pense que, peut-être, un coucou se cache dans son ombre. Au retour de la fête de Kamo, dans les environs de la lande de Murasaki, que c’est joli lorsqu’on voit, autour des pauvres chaumières, les haies hirsutes, toutes blanches de ces fleurs. On dirait des vêtements blancs mis sur d’autres, verts, et aux endroits où il n’y a pas de fleurs, cela ressemble à une étoffe de couleur “feuille verte et feuille morte”. C’est ravissant.
Vers la fin du quatrième mois et le début du cinquième, les orangers, au feuillage vert foncé, sont couverts de fleurs blanches, et quand on les admire, mouillés par la pluie, de grand matin, il semble qu’ici-bas rien n’ait un pareil charme. Si parmi les fleurs on peut découvrir, se détachant très nettement, des fruits mûrs qui paraissent des boules d’or, alors le tableau ne le cède pas même à celui des cerisiers humides, le matin, de rosée. Au reste, il n’est pas besoin de dire le charme de l’oranger, peut-être parce qu’on pense qu’il a avec le coucou une affinité particulière. La fleur du poirier est la chose la plus vulgaire et la plus déplaisante qui soit au monde. On ne la garde pas volontiers près des yeux, et l’on ne se sert pas d’un rameau de poirier pour y attacher même un futile billet.
Quand on voit le visage d’une femme qui manque d’attrait, c’est à la fleur du poirier qu’on l’assimile, et, en vérité, à cause de sa couleur, cette fleur parait sans agrément. Pourtant, en Chine, on lui trouve une grâce infinie, on la chante dans les poèmes. Si, la jugeant laide, on réfléchit que quelque chose doit expliquer ce goût des Chinois, et si on la regarde attentivement, on croit distinguer au bord des pétales une jolie nuance rose, si faible qu’on n’est pas sûr de ses yeux. On a comparé la fleur du poirier au visage de Yô Ki-hi, lorsqu’elle vint en pleurant vers l’envoyé de l’Empereur, et l’on a dit : “Le rameau fleuri du poirier est couvert des gouttes qu’y a laissées la pluie printanière.” Aussi bien, quand je songe qu’il ne s’agit pas là d’un éloge médiocre, je me dis qu’aucune autre fleur n’est, sans doute, si merveilleusement belle.
La fleur violet-pourpre du paulownia est aussi très jolie. Je n’aime pas la forme de ses larges feuilles étalées ; cependant, je n’en puis parler comme je ferais d’un autre arbre.
Quand je pense que c’est dans celui-ci qu’habiterait l’oiseau fameux en Chine, je ressens une impression singulière. À plus forte raison, lorsque avec son bois, on a fabriqué une guitare, et qu’on en tire toutes sortes de jolis sons, les mots ordinaires suffisent-ils pour vanter le charme du paulownia ? C’est un arbre vraiment superbe !
Bien que le mélia ne soit pas un bel arbre, sa fleur est fort jolie. Chaque année, on ne manque pas de le voir, quand vient la fête du cinquième jour, au cinquième mois, avec ses fleurs déformées par la sécheresse. C’est charmant aussi.

22. Étangs.

L’étang de Katsumata, celui d’Iwaré. L’étang de Nihéno. Il est bien amusant, quand on va au temple de Hase, d’y voir les oiseaux aquatiques s’envoler sans cesse avec bruit.
L’étang de Mizounashi. Comme je demandais un jour pourquoi on l’avait ainsi nommé, on me répondit que, même quand il pleut beaucoup, au cinquième mois et toute l’année, on n’y aperçoit pas d’eau. Mais on ajouta que certaines années où le soleil brille splendidement, l’eau y coule en abondance au début du printemps. “Ce n’est pas sans raison, aurais-je voulu répondre, qu’on lui a donné son nom, s’il est desséché ; pourtant, comme il y a aussi des moments où l’eau y coule, il me semble qu’on n’a guère réfléchi.”
L’étang de Sarouçawa. Un empereur, ayant entendu dire qu’une demoiselle de la Cour s’y était jetée, serait allé, à ce que l’on raconte, voir cet étang. Cela me charme, et il est inutile de dire combien je suis émue que Hitomaro, ait chanté les cheveux dénoués flottant sur l’eau.
L’étang d’Omaé. Il est curieux de se demander à quoi ont pensé ceux qui lui ont attribué ce nom.
L’étang de Kagami. L’étang de Sayama. Peut-être trouve-t-on celui-ci joli parce que l’onse rappelle, charmé, la poésie sur la bardane. L’étang de Koïnouma. Celui de Hara. Il est charmant qu’autrefois on ait dit à propos de lui : “Ne coupez pas les sargasses !” L’étang de Masuda.

23. Fêtes.

Rien n’égale en beauté la fête du cinquième mois. Les parfums de l’acore et de l’armoise se mélangent, et c’est d’un charme singulier. Depuis l’intérieur des Neuf Enceintes jusqu’aux demeures des gens du peuple les plus indignes d’être nommés, chacun pose ces feuilles en travers de son toit, et veut couvrir le sien mieux que les autres. C’est merveilleux aussi, et en quelle autre occasion voit-on pareille chose ?
Ce jour-là, le ciel était couvert de nuages. Au Palais de l’impératrice, on avait apporté, du service de la couture, des boules contre les maladies avec toutes sortes de fils tressés qui pendaient ; on les avait fixées à gauche et à droite du pilier de l’appartement central, où est dressé l’écran. On remplaça ainsi les boules contre les maladies qu’on avait préparées, le neuvième jour du neuvième mois, en enveloppant des chrysanthèmes dans de la soie raide ou damassée, et qui étaient restées fixées à ce pilier durant des mois, puis on les jeta. De même les boules que l’on suspend le cinquième jour du cinquième mois devraient peut-être demeurer jusqu’à la fête des chrysanthèmes ; mais comme tout le monde, pour attacher n’importe quoi, en arrache des fils, après peu de temps il n’en reste rien.
On offre les présents de la fête, les jeunes personnes fichent des acores dans leurs cheveux, elles cousent à leurs manches des billets de retraite, elles fixent, d’une manière ou d’une autre, avec une tresse aux couleurs dégradées, à leur manteau chinois ou à leur veste, de longues racines d’acore ou de jolis rameaux. On ne peut dire que ce soit merveilleux, mais c’est bien joli ; d’ailleurs, y a-t-il personne qui songe aux cerisiers sans enthousiasme parce qu’ils fleurissent chaque printemps?
Les fillettes qui vont et viennent aux carrefours ont attaché à leurs vêtements les mêmes choses que les dames, mais en les proportionnant à leur taille ; elles se disent qu’elles ont fait là quelque chose d’admirable, elles considèrent sans cesse leurs manches en les comparant à celles de leurs compagnes. Je trouve à tout cela un charme que je ne puis rendre ; mais il est plaisant aussi d’entendre crier ces fillettes quand les pages, qui jouent familièrement avec elles, leur prennent leurs racines d’acore ou leurs rameaux.
C’est également gracieux lorsqu’on enveloppe des fleurs de méfia dans du papier violet, ou qu’on fait, en mettant des feuilles d’acore dans du papier vert, des rouleaux minces qu’on lie, ou encore lorsqu’on attache du papier blanc aux racines. Les dames qui ont reçu des lettres dans lesquelles on avait enveloppé de très longues racines d’acore veulent, pour répondre, écrire de bien jolies choses, et se consultent entre amies. Il est amusant de les voir se montrer mutuellement les réponses qu’elles préparent.
Les gens qui ont envoyé une lettre à la fille de quelque noble, à une personne d’un haut rang, sont en ce jour d’une humeur particulièrement agréable, et charment par leur grâce jusqu’au chant du coucou qui dit son nom vers le soir, tout est délicieux et m’émeut à l’extrême. [ … ]

25. Oiseaux.

J’aime beaucoup le perroquet, bien que ce soit un oiseau des  pays étrangers. Tout ce que les gens disent, il l’imite.
J’aime le coucou, le râle d’eau, la bécasse, !’étourneau, le tarin, le gobe-mouches.
Quand le faisan cuivré chante en regrettant sa compagne, il se console, dit-on, si on lui présente un miroir. Cela m’émeut, je songe avec compassion à la peine que doivent éprouver les deux oiseaux, par exemple lorsqu’un ravin les sépare !
De la grue, j’aurais trop à dire. Cependant, il est vraiment splendide que sa voix monte par-delà les nuages, et cela, je ne puis le taire.
Le moineau à tête rouge, le mâle du gros-bec, l’oiseau habile.
Le héron est très désagréable à voir ; à cause de leur expression, je n’aime pas à regarder ses yeux. Il n’a vraiment rien qui charme. Néanmoins, une chose m’amuse : on a pu prétendre que le héron ne dormirait pas seul dans le bois aux arbres agités par le vent.
L’oiseau-boîte.
Parmi les oiseaux d’eau, c’est le canard mandarin qui m’émeut le plus. Avec ravissement, je me rappelle ce que l’on a dit de l’amour réciproque du mâle et de la femelle : chacun, après l’autre, balaierait la gelée blanche qui couvre les ailes de son compagnon.
La mouette.
Ah ! songer que le pluvier de rivière ferait égarer son ami !
La voix de l’oie sauvage est d’une mélancolie délicieuse quand on l’entend dans le lointain.
Le canard sauvage me charme quand je pense qu’il balaie, à ce que l’on dit, la gelée blanche sur ses plumes.
Du rossignol les poètes ont parlé comme d’un oiseau ravissant. Sa voix, d’abord, puis ses manières et sa forme, tout en lui est élégant et gracieux. Il est d’autant plus regrettable que le rossignol ne chante pas à l’intérieur des Neuf Enceintes. Je l’avais entendu dire ; mais je croyais qu’on exagérait. Cependant, depuis dix années que je suis en service au Palais, je l’ai attendu en vain, il n’a jamais fait le moindre bruit. Et pourtant, tout près du Palais pur et frais, il y a des bambous, des pruniers rouges; le rossignol devrait y venir à son aise. Quand on quitte le Palais, on peut l’entendre chanter d’une voix splendide, dans les pruniers, qui ne méritent pas un regard, d’une misérable chaumière. La nuit, toujours il garde le silence, il aime le sommeil ; mais que pourrait-on faire maintenant pour corriger son naturel ? En été, jusqu’à la fin de l’automne, sa voix est rauque ; les gens du commun changent son nom, et l’appellent, par exemple, l’oiseau mangeur d’insectes. Cela me fait une impression pénible et lugubre. On ne penserait pas ainsi à propos d’un oiseau ordinaire tel que le moineau. C’est, pour sûr, parce-que le rossignol chante au printemps que, dans les poésies et les compositions littéraires, on a célébré le retour de l’année comme une jolie chose. Et encore, s’il se taisait le reste du temps, combien ce serait plus agréable ! Mais pourquoi s’indigner ? Même quand il s’agit d’une personne, perd-on son temps à médire de quelqu’un qui n’a plus l’apparence humaine, et que l’opinion des gens commence à mépriser ?Pour ce qui est du milan, du corbeau ou d’autres oiseaux de cette sorte, personne au monde ne les regarde, et jamais on ne les écoute attentivement. Aussi bien, quand je songe que si le rossignol est critiqué, c’est justement parce qu’on en a fait un oiseau merveilleux, je me sens désagréablement émue.
Un jour, nous voulions voir le retour de la procession, après la fête de Kamo, et nous avions dit d’arrêter nos voitures devant les Temples Ourin’in’ et Tchiçokouïn. Le coucou se faisait entendre (peut-être ne voulait-il pas rester caché en un tel jour), et le rossignol l’imitait très bien. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’était vraiment joli, alors qu’ils chantaient ensemble dans les grands arbres.
Je ne saurais dire non plus le charme du coucou quand vient la saison. À un moment ou à l’autre, on entend sa voix triomphante. On le voit, dans les poésies, qui s’abrite parmi les fleurs de la deutzie, dans les orangers ; s’il s’y
cache à demi, c’est qu’il est d’humeur boudeuse.
On s’éveille, pendant les courtes nuits du cinquième mois, au moment des pluies, et l’on attend, dans l’espoir d’entendre le coucou avant tout le monde. Tout à coup, dans la nuit sombre, son chant résonne, superbe et plein de charme. Sans qu’on puisse s’en défendre, on a le cœur tout ensorcelé ; mais quand le sixième mois est arrivé, le coucou reste muet. Vraiment, il est superflu de dire combien j’aime le coucou ! En général, tout ce qui chante la nuit est charmant. Il n’y a guère que les bébés pour lesquels il n’en soit pourtant pas ainsi.

26. Choses élégantes.

Sur un gilet violet clair, une veste blanche.
Les petits des canards.
Dans un bol de métal neuf, on a mis du sirop de liane, avec de la glace pilée. Un rosaire en cristal de roche.
De la neige tombée sur les fleurs des glycines et des pruniers.
Un très joli bébé qui mange des fraises.
[…]


Lire encore…

CONGO : Eléments de Kiswahili véhiculaire à l’usage des militaires de la base de Kamina (env. 1952)

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“Kamina, 24 août 1960 (A.F.P.) – LES ÉVÉNEMENTS DE L’EX-CONGO BELGE. Nos troupes ne pourront évacuer Kamina avant plusieurs semaines déclare le colonel belge, commandant de la base

Recevant la presse, le colonel d’aviation Remy van Lierde, commandant la base militaire belge de Kamina, a déclaré mardi : “Je ne partirai pas d’ici avant d’être certain que : (1) Je ne laisserai pas les Européens en danger et que l’O.N.U. sera capable d’assurer leur protection grâce à un nombre suffisant de troupes  et (2) L’O.N.U. sera capable de reprendre les installations en main.” Le colonel répondait à une question concernant le délai de huit jours laissé par M. Hammarskjœld pour l’évacuation de la base.

Je ne vois guère la possibilité de partir avant plusieurs semaines, a-t-il ajouté. Lors même que l’O.N.U. trouverait les techniciens nécessaires, il faut des mois pour apprendre à diriger nos travailleurs indigènes qui appartiennent à des tribus bien différentes. En plus de cela, a-t-il poursuivi, ce que j’ai vu du travail de l’O.N.U. me parait un peu désordonné. Mardi dernier est arrivé à Kamina sans prévenir, un bataillon marocain de l’O.N.U., qui se trompait d’aéroport. Sept cents Éthiopiens sont là depuis huit jours, mais ils n’ont pas bougé : quant aux deux cents Irlandais, je n’ai pas encore rencontré leur colonel. Nos rapports ne sont pas mauvais, mais on ne saurait dire que nous fraternisons déjà.

La base militaire belge de Kamina qui doit passer sous le contrôle de l’O.N.U. a été construite pour résister à une attaque atomique. L’aérodrome peut être utilisé par des bombardiers lourds d’un rayon d’action de 8 000 kilomètres. Avec son équipement, elle a coûté 7 milliards de francs belges. La base contient encore 2.000 militaires belges et 600 techniciens. Elle occupe 15.000 employés civils africains.

Kamina est non seulement la plus importante des bases congolaises, mais elle est aussi, potentiellement, une base Internationale. Elle possède deux pistes permettant en même temps les décollages et les atterrissages d’escadrilles. Leurs caractéristiques sont celles des aérodromes de l’O.T.A.N. La base est équipée d’un puissant armement antiaérien. Les bâtiments militaires sont en béton et dispersés afin de mieux résister à une attaque atomique. Sur le terrain de manœuvres de l’armée peuvent s’effectuer des tirs réels de canons Vickers de 20 millimètres et de mitrailleuses Thomson…” [d’aprèsLEMONDE.FR]

© Collection privée

Manifestement, l’investissement avait été moindre en termes de formations données aux militaires belges, pour faciliter la coopération avec les “travailleurs indigènes” évoqués par van Lierde ; en témoigne le syllabus authentique (collection privée) publié dans la documenta : “Eléments de Kiswahili véhiculaire, à l’usage des militaires de la base de Kamina (non-daté avec, en couverture, un dessin daté de 1952).

L’avant-propos du syllabus ne manque pas d’intérêt pour qui désire s’imprégner des mentalités en cours à l’époque. Nous le transcrivons tel quel :

Vous trouverez dans la brochure élaborée par le Commandant de la Base de Kamina, à l’intention de ceux appelés à s’y rendre, le conseil d’apprendre avant le départ, des rudiments de Kiswahili.
Ce conseil est dicté par l’expérience, et les éléments de Kiswahili rassemblés ci-après permettront de le suivre, à ceux qui voudront bien faire le petit effort indispensable. Ceux-là, affirme le Commandant de la Base, ne le regretteront pas. Il est permis de le croire et voici en deux mots les avantages et les satisfactions les plus immédiats que vous retirerez des connaissances préalablement acquises dans ce domaine.
Transplanté en quelques heures, sans préparation, de votre pays, au centre de l’Afrique, dans un milieu totalement nouveau et inconnu, le dépaysement des premiers jours presque inévitable, que vous éprouverez, sera sans aucun doute atténué dans la mesure où vous pourrez prendre directement contact avec les noirs qui vous entourent.
Vis-à-vis de ceux-ci, la connaissance même sommaire du Kiswahili vous fera perdre d’emblée à leurs yeux votre qualité de “bleu” ; vous y gagnerez en prestige, et c’est avec les noirs une chose qu’il ne faut pas dédaigner…


Vous voulez vous mettre au Kiswahili ? Ouvrez le fichier PDF de ce syllabus dans la documenta et jugez par vous-même des procédés pédagogiques utilisés à l’époque, des mises en situation évoquées à l’attention des militaires en service à Kamina et des mentalités en cours pendant ces années de décolonisation. A comparer avec le travail de l’excellent David van Reybrouck dans Congo, Une histoire (Actes Sud, 2012)


Discuter encore…

GIDE : Voyage au Congo (1927-28)

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Le site du Centre d’Etudes Gidiennes (sic) nous éclaire un peu plus sur la visite d’André GIDE (1869-1951) au Congod’avant les événements (selon l’euphémisme traditionnel des anciens coloniaux belges) :

“De son voyage en Afrique équatoriale française, entrepris avec Marc Allégret en 1925-1926, soit juste après la fin de la rédaction des Faux-Monnayeurs, Gide tire deux œuvres, publiées à quelques mois d’intervalle : Voyage au Congo, sous-titré Carnets de route (1927) et Le Retour du Tchad, sous-titré Suite du Voyage au Congo, Carnets de route (1928). La première évoque le début du voyage, de la traversée de Gide vers l’Afrique en juillet 1925 à son départ de Fort-Lamy en février 1926 (nom donné par les colons à l’actuelle capitale du Tchad, Ndjamena) ; la seconde prend le relais, en relatant le trajet retour, depuis la remontée du Logone en février 1926, jusqu’au départ de Yaoundé en mai de la même année.

EAN 9782070393107

Toutes deux présentées sous la forme d’un journal, ces œuvres ne sauraient pourtant apparaître comme de simples « relation[s] de voyage » (Paul Souday) : si l’écrivain y livre en effet un témoignage personnel sur son voyage en Afrique équatoriale française, au point de partager par exemple les lectures (la plupart du temps anachroniques et classiques) qui l’y ont accompagné, se mêle pourtant à ces observations quotidiennes un ensemble de réflexions plus générales, de nature sociale, économique, politique parfois, qui confère à son témoignage une portée sinon polémique, du moins critique. Le travail de recomposition entrepris, qui amène Gide à repenser la structure du journal en chapitres, et à ajouter, le plus souvent en notes ou en appendices, des précisions relatives aux difficiles conditions de travail des colonisés, ou aux injustices dont ceux-ci sont victimes, souligne la manière dont le voyage, initialement entrepris par curiosité, a éveillé chez l’écrivain une conscience critique voire politique.

Après la publication, au début des années 1920, d’une trilogie de “défense et [d’]illustration” de l’homosexualité (Corydon, Si le grain ne meurt, Les Faux-Monnayeurs), ces deux œuvres dans lesquelles Gide prend position contre les dérives du colonialisme poursuivent ainsi, en la renforçant, la veine engagée de son écriture. Elles confèrent à l’auteur, de son vivant déjà et sans doute davantage encore après sa mort, une posture tout à la fois d’écrivain engagé et d’ethnologue. Pour autant, le regard porté par Gide sur la réalité coloniale africaine n’a rien de révolutionnaire et n’échappe pas aux stéréotypes véhiculés par son époque : l’écrivain, qui avait d’ailleurs utilisé durant son voyage les modes de transports traditionnels des colons (tipoye et porteurs issus de la population colonisée), demeure en partie prisonnier de son univers de référence, hiérarchisé et européano-centré. Estimant ainsi, suivant une formule restée célèbre, que “[m]oins le Blanc est intelligent plus le Noir lui paraît bête” (Voyage au Congo), il n’échappe pas à un certain nombre de lieux communs sur les Noirs (leurs apparentes difficultés à raisonner, leur prétendue puissance sexuelle, etc.). Leur présence n’enlève rien, pourtant, à la force et à l’originalité d’un témoignage qui a fait naître, au-delà d’une âme citoyenne (Albert Thibaudet), un authentique intellectuel engagé.”

Stéphanie Bertrand

Bibliographie raisonnée, préparée par ANDRE-GIDE.FR
Éditions
    • Voyage au Congo, in Souvenirs et Voyages, éd. Daniel Durosay, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 331-514 (notice et notes p. 1194-1265).
    • Retour du Tchad, in Souvenirs et Voyages, éd. Daniel Durosay, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 515-707 (notice et notes p. 1265-1296).
Critique d’époque
    • Autour du Voyage au Congo. Documents réunis et présentés par Daniel Durosay , Bulletin des Amis d’André Gide, janvier 2001, p. 57-95.
    • Allégret Marc, Carnets du Congo, Voyage avec André Gide, éd. Daniel Durosay et Claudia Rabel-Jullien, Paris, CNRS éditions, 1987.
    • Souday Paul, Voyageurs. Au Tchad, Les Livres du Temps : troisième série, Paris, Éditions Émile-Paul Frères, 1930.
Articles critiques
    • À la chambre. Débats sur le régime des concessions en Afrique Équatoriale Française (1927, 1929), Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 461-470.
    • Le dossier de presse du Voyage au Congo (V) : Robert de Saint Jean – Firmin van den Bosch, Bulletin des Amis d’André Gide, n°107, juillet 1995, p. 475-489.
    • Le dossier de presse de Voyage au Congo et du Retour du Tchad, (Marius – Ary Leblond, Géo Charles, Pierre Bonardi, Pierre Cadet, Édouard Payen, Marie-Louis Sicard, Anonyme, Louis Jalabert, André Bellesort, Pierre Mille), Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 471-508.
    • Allégret Marc, Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 80, octobre 1988, p. 37-40.
    • Bertrand Stéphanie, La polyphonie énonciative dans les écrits sociopolitiques de Gide : une arme polémique ?, in Ghislaine Rolland Lozachmeur (éd.), Les Mots en guerre. Les Discours polémiques : aspects sémantiques, stylistiques, énonciatifs et argumentatifs, actes du colloque de Brest (avril 2012), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. Rivages linguistiques, 2016, p. 483-492.
    • Bénilan Jean, André Gide à Léré, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 439-460.
    • Durosay Daniel, Présence / absence du paysage africain dans Voyage au Congo et Le Retour du Tchad, André Gide 11, 1999, p. 169-193.
    • Durosay Daniel, Livre et littérature : l’espace optique du livre (repris sous le titre : Le livre et les cartes : l’espace du voyage et la conscience du livre dans le Voyage au Congo), Littérales, n° 3, 1988, p. 41-75.
    • Durosay Daniel, Les images du voyage au Congo : l’œil d’Allegret, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 73, janvier 1987, p. 57-68.
    • Durosay Daniel, Images et imaginaires dans le Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 80, octobre 1988, p. 9-30.
    • Durosay Daniel, Analyse thématique du Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 80, octobre 1988, p. 41-48.
    • Durosay Daniel, Lire le Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 93, janvier 1992, p. 61-71.
    • Durosay Daniel, L’Afrique de Martin du Gard et celle de Gide, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 94, avril 1992, p. 151-175 [partiellement consacré à Gide].
    • Durosay Daniel, Présentation des Carnets du Congo Bulletin des Amis d’André Gide, n°80, octobre 1988, p. 54-56.
    • Durosay Daniel, Les “cartons” retrouvés du Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n°101, janvier 1994, p. 65-70.
    • Durosay Daniel, Analyse synoptique du Voyage au Congo de Marc Allégret, Bulletin des Amis d’André Gide, n°101, janvier 1994, p. 71-85.
    • Durosay Daniel, Autour du Voyage au Congo. Documents, Bulletin des Amis d’André Gide, n°129, janvier 2001.
    • Gide André, Voyage au Congo, Bulletin des Amis d’André Gide, n°133, janvier 2002, p. 25-30.
    • Gorboff Marina, Chapitre 7, L’Afrique, le voyage de Gide au Congo, Premiers contacts : des ethnologues sur le terrain, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 99-114.
    • Goulet Alain, Le Voyage au Congo”, ou comment Gide devient un Intellectuel, Elseneur (Presses de l’Université de Caen), « Les Intellectuels », no 5, 1988, p. 109‑27.
    • Goulet Alain, Sur les Carnets du Congo de Marc Allégret, Bulletin des Amis d’André Gide, no 80, octobre 1988, p.49-53.
    • Hammouti Abdellah, Le Retour du Tchad d’André Gide ou “le goût de noter”, Bulletin des Amis d’André Gide, no 138, avril 2003, p. 229-242.
    • Lüsebrink Hans-Jürgen, Gide l’Africain. Réception franco-allemande et signification de Voyage au Congo et du Retour du Tchad dans la littérature mondiale, Bulletin des Amis d’André Gide, n°112, octobre 1996, p. 363-378.
    • Masson Pierre, Sur le Journal d’Henri Heinemann, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 549-552.
    • Morello André, Lire Bossuet au Congo. Gide à la frontière des préjugés de l’ethnologie, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 177/178, janvier-avril 2012, p. 87-98.
    • Robert Pierre-Edmond, The Novelist as Reporter : Travelogs of French Writers of the 1920’s through the 1940’s, from André Gide’s Congo to Simone de Beauvoir’s America, Revue des sciences humaines, mars 2004, p. 375‑387 [partiellement consacré à Gide].
    • Savage Brosman Catharine, Madeleine Gide in Algeria, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 543-548.
    • Steel David, Coïncidences africaines. La Belle Saison des Thibault et le Voyage au Congo: d’un film à l’autre, Bulletin des Amis d’André Gide, n°94, avril 1992, p. 143-149.
    • Van Tuyl Jocelyn, “Un effroyable consommateur de vies humaines”. Témoignages littéraires sur la préhistoire du sida, Bulletin des Amis d’André Gide, n° 160, octobre 2008, p. 509-542.
    • Putnam Walter, Gide et le spectacle colonial, Bulletin des Amis d’André Gide, n°131-132, juillet-octobre 2001, p. 495-511.
    • Putnam Walter, Dindiki, ma plus originale silhouette, Bulletin des Amis d’André Gide, n°199/200, automne 2018, p. 111-130.
    • Wynchank Anny, Fantasmes et fantômes, Bulletin des Amis d’André Gide, janvier 1994, p. 87-99.
Thèses et mémoires
    • Ata Jean-Marie, Vision de l’Afrique noire dans l’imaginaire romanesque de Louis Ferdinand Céline et André Gide : approche comparatiste de « Voyage au bout de la nuit » et « Voyage au Congo », thèse de littérature française soutenue en 1986 à l’Université Paris-Sorbonne sous la direction de Jeanne-Lydie Goré [partiellement consacrée à Gide].
    • Coquart Véronique, André Gide et la colonisation française en Afrique noire, d’après « Voyage au Congo » et « Retour du Tchad », mémoire de maîtrise d’histoire soutenu en 1998 à l’Université de Lille III sous la direction de Jean Martin.
    • Durosay Daniel, Attitudes politiques et productions littéraires, thèse de littérature française soutenue en 1981 à l’Université Paris Nanterre sous la direction de Marie-Claire Bancquart [partiellement consacrée à Gide].
    • Ferreri Serge, Étude sur le journal de Voyage : Gide, « Voyage au Congo » et « Retour du Tchad », Leiris « L’Afrique fantôme », thèse de littérature française soutenue en 1982 à l’Université Paris VII sous la direction de Michèle Duchet [partiellement consacrée à Gide].
    • Tétani Jacques, La Vision du Congo colonial dans « Voyage au Congo » d’André Gide et « Tarentelle noire et diable blanc » de Sylvain Bemba, mémoire de maîtrise de lettres soutenu en 1982 à l’Université de Limoges [partiellement consacré à Gide].

 


S’engager, se rengager ?

PHILOMAG.COM : Montaigne, De l’expérience (Essais, III-13)

Temps de lecture : 26 minutes >

Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos.

Montaigne

Tout au long des Essais, Michel de Montaigne (1533-1592.) vante le bonheur d’être chez lui à étudier les Anciens, s’applique à évoquer le plaisir d’un bon vin ou les douleurs que lui causent ses calculs rénaux. Il semble mener la vie d’un seigneur oisif… alors qu’il ne cesse, en réalité, de jongler entre carrière politique et retrait du monde. Cette tentative permanente d’équilibre donne naissance à une sagesse pratique toujours aussi indispensable à notre époque pressée.


Le texte suivant est extrait d’un cahier central de PHILOMAG.COM, préparé par Victorine de Oliveira. Le numéro 120 de juin 2018 était consacré à la question  A quelle vitesse voulons-nous vivre ? : “Constat : le désir d’une existence intense mais qui dure longtemps est devenu dominant aujourd’hui. La course rapide est-elle vraiment tenable sur la distance ?” Plusieurs penseurs de marque sont étudiés dans ce magazine : Isabelle Autissier, Jérôme Lèbre, Carlo Ginzburg, Sartre, Bimbenet et… Montaigne.

En savoir plus sur PHILOMAG.COM


Introduction

Non mais là, c’est la course…” : cette phrase, nous l’avons tous entendue dans la bouche de quelqu’un – voire l’avons nous-mêmes prononcée. Elle sert en général d’excuse à celui qui n’a pas du tout le temps pour un déjeuner, un verre, un ciné, et en est “vraiment désolé“. L’ennui, avec cette histoire de course, c’est qu’elle suppose plusieurs participants avec un vainqueur et un classement. Vous qui osez proposer de passer une heure à profiter du soleil en terrasse, voilà ce que vous avouez sans même vous en rendre compte : je m’arrête au bord de la piste, je marque une pause, et qu’importe si je perds des points au classement. Votre petit blanc à la main ne signifie rien qu’autre que “dégonflé“. N’empêche. A regarder les autres courir, vous sentez bien qu’il y a quelque chose qui cloche. La ligne d’arrivée ? Jamais vue, jamais entendu parler. Ou alors sous un autre nom : la mort. Et si le podium se situe après, personne n’est jamais revenu pour se vanter d’en avoir conquis la première marche. Tout ça sent l’arnaque… Cette intuition, Montaigne l’étaye tout au long des Essais. Pour leur auteur, rien de plus vain que courir après les honneurs, la gloire et l’illusion de l’immortalité : “Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance“, affirme-t-il. Il insiste :”mes discours sont, conformément à mes mœurs, bas et humbles“. Est-ce là un éloge de la médiocrité ? Plutôt une invitation à trouver chacun son propre tempo. Car rien de plus absurde qu’être pressé par le temps au point de devoir “chier en courant“, comme le souligne le fabuliste grec Ésope (VII-VIe siècle av. J.-C.) que cite avec malice Montaigne. Quand Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) “disait que la fin de son travail, c’était travailler“, Montaigne préfère accorder son corps et son âme pour jouir des plaisirs que lui offre la Nature, son seul guide. En cela, il s’inspire de l’éthique épicurienne qui recommande non pas de s’adonner exclusivement au plaisir, mais d’en user avec parcimonie selon notre besoin, afin d’atteindre la tranquillité de l’âme, ou ataraxie. C’est cet apaisement que Montaigne met en scène dans ce beau et célèbre passage :”Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées ne sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.” Ce “vivre à propos” résonne avec l’idéal antique de s’accorder à la nature, à l’ordre du monde. Les mythes sont là pour rappeler ce qui arrive à ceux que sortir du cadre démange : le foie dévoré à l’infini par un aigle, un rocher roulé pour l’éternité sur une pente dont il finit toujours par dévaler… La démesure, ou hubris, rien de pire pour les Anciens. “Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme, et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie” : voilà toute l’ambition de Montaigne. Tout cela semble bien loin de la course frénétique dans laquelle vous vous sentez embarqué malgré vous ? C’est bien pour ce genre d’adversité que Montaigne forge sa sagesse. Loin d’avoir toujours eu le loisir de se promener “en un beau verger“, il mena une carrière politique active. Le jardin, même métaphorique, reste un espace intérieur préservé quand tout s’emballe autour de soi.

L’auteur

La lecture des Essais pourrait faire passer Montaigne pour un sage retranché dans sa tour d’ivoire. C’est que “je suis moi-même la matière de mon livre“, prévient-il d’emblée : “ce ne sont pas mes gestes que je décris, c’est moi, mon essence“. Comprendre : il ne s’agit pas d’écrire ses mémoires avec une chronologie fidèle, mais de suivre le fil de ses idées. De la vie à cent à l’heure de Montaigne -du moins telle qu’elle pouvait l’être au XVIe siècle-, il transparaît peu dans les Essais. Et pourtant. S’il commence par prendre son temps – il serait né au onzième mois de grossesse de sa mère le 28 février 1533 -, il suit très tôt une éducation drastique. Son père, Pierre Eyquem, seigneur du château de Montaigne dans le Périgord, le fait réveiller tous les matins par un musicien et engage un précepteur qui ne lui parle qu’en latin. Après des études de droit à Toulouse, il devient magistrat à la Cour des aides de Périgueux, puis est affecté au parlement de Bordeaux. L’époque est aux affrontements entre catholiques et protestants : les tensions politiques et les fréquentes injustices dont Montaigne est témoin ne lui laissent que le temps de déplorer “l’humaine imbécillité“. À cette même époque, il se lie d’amitié avec Étienne de La Boétie. Ce dernier, emporté par la peste en 1563, laisse Montaigne dévasté. Il se marie sans conviction, hérite du château de son père et renonce à la magistrature en 1570. “Lassé de l’esclavage de la cour et des fonctions publiques“, il semble entrer en retraite. Il entame la rédaction des Essais en 1572, qu’il poursuivra jusqu’à sa mort. Mais la retraite n’a qu’un temps : il s’attelle à plusieurs missions diplomatiques jusqu’à être élu maire de Bordeaux en 1581. Jusqu’à sa mort, en 1592, il oscille entre affaires politiques et périodes d’écriture afin de peaufiner ses Essais. “Prenons, surtout les vieillards, prenons le premier temps opportun qui nous vient” : tel fut le combat permanent de Montaigne.

Le texte

Entamé en 1572 après que leur auteur décide de renoncer à une charge publique, les Essais connaissent plusieurs versions et ajouts jusqu’à la mort de Montaigne. Véritable work in progress, ils se nourrissent de l’expérience d’un homme à l’intense carrière politique. S’il se plaint régulièrement du poids de ses responsabilités, il reconnaît volontiers qu’”il se tire une merveilleuse clarté pour le jugement humain de la fréquentation du monde“. Cette sagesse née de la confrontation au monde fait l’objet des dernières pages des Essais que nous vous proposons ici : un extrait des Essais, mis en français moderne et présentés par Claude Pinganaud, parus en 2002 aux éditions Arléa.


EAN 9782070122424

 

L’équipe wallonica a fait son choix, en termes de traduction des Essais de Montaigne en français moderne : il s’agit du texte limpide d’André Lanly paru chez Gallimard (Quarto). Nous reproduisons ici le texte choisi par Philosophie Magazine. Le débat est ouvert…

 

 


LIVRE III Chapitre 13 : De l’expérience

[…] À la vérité, je reçois une principale consolation, aux pensées de ma mort, qu’elle soit des justes et naturelles, et que désormais je ne puisse en cela requérir, ni espérer de la destinée faveur qu’illégitime. Les hommes se font accroire qu’ils ont eu autrefois, comme la stature, la vie aussi plus grande. Mais Solon, qui est de ces vieux temps-là, en taille pourtant l’extrême durée à soixante-dix ans. Moi, qui ai tant adoré, et si universellement, cette médiocrité excellente du temps passé et ai pris pour la plus parfaite la moyenne mesure, prétendrai-je une démesurée et monstrueuse vieillesse ? Tout ce qui vient au revers du cours de nature peut être fâcheux, mais ce qui vient selon elle doit être toujours plaisant. Tout ce qui advient selon nature doit être compté parmi les biens (Cicéron, La Vieillesse, XIX). Pour ainsi, dit Platon, la mort que les plaies ou maladies apportent soit violente, mais celle qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la plus légère et quelque peu délicieuse. Aux jeunes gens, c’est un coup violent qui arrache la vie ; aux vieillards, c’est la maturité (Cicéron, La Vieillesse, XIX).

La mort se mêle et confond partout à notre vie : le déclin préoccupe [anticipe] son heure et s’ingère au cours de notre avancement même. J’ai des portraits de ma forme de vingt-cinq et de trente-cinq ans ; je les compare avec celui d’aujourd’hui : combien de fois ce n’est plus moi ! Combien est mon image présente plus éloignée de celles-là que de mon trépas ! C’est trop abuser de nature de la tracasser si loin qu’elle soit contrainte de nous quitter, et abandonner notre conduite, nos yeux, nos dents, nos jambes, et le reste à la merci d’un secours étranger et mendié, et nous résigner entre les mains de l’art, lasse de nous suivre.

Je ne suis excessivement désireux ni de salades, ni de fruits, sauf les melons. Mon père haïssait toute sorte de sauces : je les aime toutes. Le trop-manger m’empêche ; mais, par sa qualité, je n’ai encore connaissance bien certaine qu’aucune viande [nourriture] me nuise ; comme aussi je ne remarque ni lune pleine, ni basse, ni l’automne du printemps. Il y a des mouvements en nous, inconstants et inconnus ; car des raiforts, pour exemple, je les ai trouvés premièrement commode, depuis [après] fâcheux, à présent derechef commodes. En plusieurs choses, je sens mon estomac et mon appétit aller ainsi, diversifiant : j’ai rechangé du blanc au clairet [vin rouge de Bordeaux], et puis du clairet au blanc. Je suis friand de poisson et fais mes jours gras des maigres, et mes fêtes des jours de jeûne ; je crois ce que certains disent qu’il est de plus aisée digestion que la chair. Comme je fais conscience de manger de la viande le jour de poisson, aussi fait mon goût de mêler le poisson à la chair : cette diversité me semble trop éloignée.

Dès ma jeunesse, je dérobais [supprimais] parfois quelques repas : ou afin d’aiguiser mon appétit au lendemain – car, comme Épicure jeûnait et faisait des repas maigres pour accoutumer sa volupté à se passer de l’abondance, moi au rebours, pour dresser ma volupté à faire mieux son profit et se servir plus allégrement de l’abondance-, ou je jeûnais pour conserver ma vigueur au service de quelque action de corps ou d’esprit – car l’un et l’autre s’apparessent cruellement en moi par la réplétion, et surtout je hais ce sot accouplage d’une déesse si saine et si allègre [Vénus] avec ce petit dieu indigeste et roteur, tout bouffi de la fumée de sa liqueur [Bacchus] -, ou pour guérir mon estomac malade ; ou pour être [parce que j’étais] sans compagnie propre, car je dis, comme ce même Épicure, qu’il ne faut pas tant regarder ce qu’on mange qu’avec qui on mange, et loue Chilon de n’avoir pas voulu promettre de se trouver au festin de Périandre avant que d’être informé qui étaient les autres conviés. Il n’est point de si doux apprêt pour moi, ni de sauce si appétissante, que celle qui se tire de la société.

Je crois qu’il est plus sain de manger plus bellement et moins, et de manger plus souvent. Mais je veux faire valoir l’appétit et la faim : je n’aurais nul plaisir à traîner, à la médicinale, trois ou quatre chétifs repas par jour ainsi contraints. Qui m’assurerait que le goût ouvert que j’ai ce matin je le retrouvasse encore à souper ? Prenons, surtout les vieillards, prenons le premier temps opportun qui nous vient. Laissons aux faiseurs d’almanach les éphémérides, et aux médecins. L’extrême fruit de ma santé, c’est la volupté : tenons-nous à la première présente et connue. J’évite la constance en ces lois de jeûne. Qui veut qu’une forme lui serve fuie [qu’il fuie] à la continuer ; nous nous y durcissons, nos forces s’y endorment ; six mois après, vous y aurez si bien acoquiné votre estomac que, votre profit, ce ne sera que d’avoir perdu la liberté d’en user autrement sans dommage.

Je ne porte les jambes et les cuisses non plus couvertes en hiver qu’en été, un bas de soie tout simple. Je me suis laissé aller pour le secours de mes rhumes à tenir la tête plus chaude, et le ventre pour ma colique ; mes maux s’y habituèrent en peu de jours et dédaignèrent mes ordinaires provisions. J’étais monté d’une coiffe à un couvre-chef, et d’un bonnet à un chapeau double. Les embourrure de mon pourpoint ne me servent plus que de garbe [ornement] : ce n’est rien, si je n’y ajoute une peau de lièvre ou de vautour, une calotte à ma tête. Suivez cette gradation, vous irez beau train. Je n’en ferai rien, et me dédirais volontiers du commencement que j’y ai donné, si j’osais. Tombez-vous en quelque inconvénient nouveau ? Cette réformation ne vous sert plus : vous y êtes accoutumé, cherchez-en une autre. Ainsi se ruinent ceux qui se laissent empêtrer à des régimes contraints et s’y astreignent superstitieusement : il leur en faut encore, et encore après d’autres au-delà ; ce n’est jamais fait.

Pour nos occupations et le plaisir, il est beaucoup plus commode, comme faisaient les anciens, de perdre le dîner [sauter le déjeuner] et remettre à faire bonne chère à l’heure de la retraite et du repos, sans rompre le jour : ainsi le faisais-je autrefois. Pour la santé, je trouve depuis, par expérience, au rebours, qu’il vaut mieux dîner et que la digestion se fait mieux en veillant.

Je ne suis guère sujet à être altéré, ni sain ni malade : j’ai bien volontiers alors la bouche sèche mais sans soif ; communément, je ne bois que désir qui m’en vient en mangeant, et bien avant dans le repas. Je bois assez bien pour un homme de commune façon : en été et en un repas appétissant, je n’outrepasse point seulement les limites d’Auguste, qui ne buvait que trois fois précisément ; mais pour n’offenser la règle de Démocrite, qui défendait de s’arrêter à quatre comme à un nombre mal fortuné, je coule à un besoin jusqu’à cinq, trois demi-setiers environ [trois quarts de litre] ; car les petits verres sont les miens favoris, et me plaît de les vider, ce que d’autres évitent comme chose malséante. Je trempe mon vin plus souvent à moitié, parfois au tiers d’eau. Et quand je suis en ma maison, d’un ancien usage que son médecin ordonnait à mon père et à soi, on mêle celui qu’il me faut dès la sommellerie, deux ou trois heures avant qu’on le serve. Ils disent que Granaos, roi des Athéniens, fut inventeur de cet usage de tremper le vin d’eau ; inutilement ou non, j’en ai vu débattre. J’estime plus décent et plus sain que les enfants n’en usent qu’après seize ou dix-huit ans. La forme de vivre plus usitée et commune est la plus belle : toute particularité m’y semble à éviter, et haïrais autant un Allemand qui mît de l’eau au vin qu’un Français qui le boirait pur. L’usage public donne loi à de telles choses.

Je crains un air empêché et fuis mortellement la fumée (la première réparation où je courus chez moi, ce fut aux cheminées et aux retraits [lieux d’aisance], vice commun des vieux bâtiments, et insupportable), et entre les difficultés de la guerre compte ces épaisses poussières dans lesquelles on nous tient enterrés, au chaud, tout le long d’une journée. J’ai la respiration libre et aisée, et se passent mes morfondements [rhumes] le plus souvent sans offense du poumon et sans toux.

L’âpreté de l’été m’est plus ennemie que celle de l’hiver ; car, outre l’incommodité de la chaleur, moins remédiable que celle du froid, et outre le coup que les rayons de soleil donnent à la tête, mes yeux s’offensent de toute lueur éclatante : je ne saurais à cette heure dîner assis vis-à-vis d’un feu ardent et lumineux. Pour amortir la blancheur du papier, au temps que j’avais plus accoutumé de lire, je couchais sur mon livre une pièce de verre, et m’en trouvais fort soulagé. J’ignore jusqu’à présent l’usage des lunettes et vois aussi loin que je fis jamais, et que tout autre. Il est vrai que, sur le déclin du jour, je commence à sentir du trouble et de la faiblesse à lire, de quoi l’exercice a toujours travaillé mes yeux, mais surtout nocturne. Voilà un pas en arrière, à tout peine sensible. Je reculerai d’un autre, du second au troisième, du troisième au quatrième, si coiement [doucement] qu’il me faudra être aveugle formé avant que je sente la décadence et vieillesse de ma vue. Tant les Parques détordent artificiellement notre vie. Si suis-je en doute que mon ouïe marchande à s’épaissir [pourtant je doute que je deviens dur d’oreille], et verrez que je l’aurai demi-perdue que je m’en prendrai encore à la voix de ceux qui parlent à moi. Il faut bien bander l’âme pour lui faire sentir comme elle s’écoule.

Mon marcher est prompt et ferme ; et ne sais lequel des deux, ou l’esprit ou le corps, ai arrêté le plus malaisément en même point. Le prêcheur est bien de mes amis qui oblige mon attention tout un sermon. Aux lieux de cérémonie, où chacun est si bandé en contenance, où j’ai vu les dames tenir leurs yeux mêmes si certains, je ne suis jamais venu à bout que quelque pièce des miennes n’extravague toujours ; encore que j’y sois assis, j’y suis peu rassis. Comme la chambrière du philosophe Chrysippe disait de son maître qu’il n’était ivre que par les jambes (car il avait cette coutume de remuer en quelque assiette qu’il fût, et elle le disait lorsque, le vin émouvant les autres, lui n’en sentait aucune altération), on a pu dire aussi dès mon enfance que j’avais de la folie aux pieds, ou de l’argent vif, tant j’y ai de remuement ou d’inconstance en quelque lieu que je les place.

C’est indécence, outre ce qu’il nuit à la santé, voire et au plaisir, de manger goulûment, comme je fais : je mords souvent ma langue, parfois mes doigts, de hâtiveté. Diogène, rencontrant un enfant qui mangeait ainsi, en donna un soufflet à son précepteur. Il y avait à Rome des gens qui enseignait à mâcher, comme à marcher, de bonne grâce. J’en perds le loisir de parler, qui est un si doux assaisonnement des tables, pourvu que ce soient des propos de même, plaisants et courts.

Il y a de la jalousie et envie entre nos plaisirs : ils se choquent et empêchent l’un l’autre. Alcibiade, homme bien entendu à faire bonne chère, chassait la musique même des tables à ce qu’elle ne troublât la douceur des devis [propos], par la raison – que Platon lui prête – que c’est un usage d’hommes populaires d’appeler des joueurs d’instruments et des chantres à leurs festins, à faute de bon discours et agréables entretiens, de quoi les gens d’entendement savent s’entre-festoyer. Varron demande ceci au convive [banquet] : l’assemblée de personnes belles de présence et agréables de conversation, qui ne soient ni muettes, ni bavardes, netteté et délicatesse aux vivres et au lieu, et le temps serein. Ce n’est pas une fête un peu artificielle et peu voluptueuse qu’un bon traitement de table : ni les grands chefs de guerre, ni les grands philosophes n’en ont refusé l’usage et la science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma mémoire, que la fortune me rendit de principale douceur en divers temps de mon âge plus fleurissant, car chacun des conviés y apporte la principale grâce, selon la bonne trempe de corps et d’âme en quoi il se trouve. Mon état présent m’en forclôt [exclut].

Moi, qui ne manie que terre à terre, hais cette inhumaine sapience qui nous veut rendre dédaigneux et ennemis de la culture du corps. J’estime pareille injustice de prendre à contre-cœur les voluptés naturelles que de les prendre trop à cœur. Xerxès était un fat, qui, enveloppé en toutes les voluptés humaines, allait proposer prix à qui lui en trouverait d’autres. Mais non guère moins fat est celui qui retranche celles que nature lui a trouvées. Il ne les faut ni suivre, ni fuir, il les faut recevoir. Je les reçois un peu plus grassement et gracieusement, et me laisse plus volontiers aller vers la pente naturelle. Nous n’avons que faire d’exagérer leur inanité ; elle se fait assez sentir et se produit assez, merci [grâce] à notre esprit maladif, rabat-joie, qui nous dégoûte d’elles comme de moi-même : il traite et soi et tout ce qu’il reçoit, tantôt avant, tantôt arrière, selon son être insatiable, vagabond et versatile.

Si le vase n’est pur, ce qu’on y verse s’aigrit.
(Horace, Épîtres, I, 2, 54)

Moi qui me vante d’embrasser si curieusement [soigneusement] les commodités de la vie, et si particulièrement, n’y trouve quand j’y regarde ai finement à peu près que du vent. Mais quoi, nous sommes partout vent. Et le vent encore, plus sagement que nous, s’aime à bruire, à s’agiter, et se contente en ses propres offices, sans désirer la stabilité, la solidité, qualités non siennes.

Les plaisirs purs de l’imagination ainsi que les déplaisirs, disent certains, sont les plus grands, comme l’exprimait la balance de Critolaüs. Ce n’est pas merveille : elle les compose à sa poste [guise] et se les taille en plein drap. J’en vois tous les jours des exemples insignes, et, à l’aventure, désirables. Mais moi, d’une condition mixte, grossier, ne puis tordre si à fait à ce seul objet si simple que je ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs présents de la loi humaine et générale, intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels. Les philosophes cyrénaïques tiennent, comme les douleurs, aussi les plaisirs corporels plus puissants, et comme doubles et comme plus justes.

Il en est qui, d’une farouche stupidité, comme dit Aristote, en sont dégoûtés. J’en connais qui, par ambition, le font ; que ne renoncent-ils encore au respirer ? Que ne vivent-ils du leur et ne refusent la lumière de ce qu’elle est gratuite et ne leur coûte ni invention ni vigueur ? Que Mars, ou Pallas, ou Mercure les sustentent, pourvoir, au lieu de Vénus, de Cérès et de Bacchus : chercheront-ils pas la quadrature du cercle juchés sur leurs femmes ! Je hais qu’on nous ordonne d’avoir l’esprit aux nues pendant que nous avons le corps à table. Je ne veux pas que l’esprit s’y cloue, ni qu’il s’y vautre, mais je veux qu’il s’y applique ; qu’il s’y assoit, non qu’il s’y couche. Aristippe ne défendait que le corps, comme si nous n’avions pas d’âme ; Zénon n’embrassait que l’âme, comme si nous n’avions pas de corps. Tous deux vicieusement. Pythagore, disent-ils, a suivi une philosophie toute en contemplation, Socrate toute en mœurs et en action ; Platon en a trouvé le tempérament entre les deux. Mais ils le disent pour en conter, et le vrai tempérament se trouve en Socrate, et Platon est bien plus socratique que pythagorique, et lui sied mieux.

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées ne sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l’appétit : c’est injustice de corrompre ses règles.

Quand je vois César et Alexandre, au plus épais de leur grande besogne, jouir si pleinement des plaisirs naturels, et par conséquent nécessaires et justes, je ne dis pas que ce soit relâcher son âme, je dis que c’est la raidir, soumettant par vigueur de courage, à l’usage de la vie ordinaire, ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages s’ils eussent cru que c’était là leur ordinaire vacation, celle-ci l’extraordinaire. Nous sommes de grands fous : “Il a passé sa vie en oisiveté“, disons-nous.

– Je n’ai rien fait d’aujourd’hui.
– Quoi, avez-vous pas vécu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations.
– Si on m’eût mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je savais faire.
– Avez-vous su méditer et manier votre vie ? Vous avez fait la plus grande besogne de toutes.

Pour se montrer et exploiter, nature n’a que faire de fortune, elle se montre également en tous étages, et derrière, comme sans rideau. Composer nos mœurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner non pas des batailles et provinces, mais l’ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n’en sont qu’appendicules et adminicules pour le plus.

Je prends plaisir de voir un général des armées, au pied d’une brèche qu’il vaut tantôt attaquer, se prêtant tout entier et délivre [à l’aise] à son dîner, à son devis, entre ses amis ; et Brutus, ayant le ciel et la terre conspirés à l’encontre de lui et de la liberté romaine, dérober à ses rondes quelque heure de nuit pour lire et breveter [annoter] Polybe en toute sécurité. C’est aux petites âmes ensevelies du poids des affaires de ne s’en savoir purement démêler, de ne les savoir et laisser reprendre :

Ô vaillants guerriers qui souvent, avec moi,
Avez souffert les pires épreuves,
Noyez aujourd’hui vos soucis dans le vin,
Demain nous voguerons sur la vaste mer.
(Horace, Odes, I, 7, 30)

Soit par gausserie [moquerie], soit à certes [sérieusement], que le vin théologal et sorbonnique est passé en proverbe, et leurs festins, je trouve que c’est raison qu’ils [les étudiants] en dînent d’autant plus commodément et plaisamment qu’ils ont utilement et sérieusement employé la matinée à l’exercice de leur école. La conscience d’avoir bien dispensé les autres heures est un juste et savoureux condiment des tables. Ainsi ont vécu les sages ; et cette inimitable contention à la vertu nous étonne en l’un et l’autre. Caton, cette humeur sévère jusqu’à l’importunité, s’est ainsi mollement soumise et plu aux lois de l’humaine condition et de Vénus et de Bacchus, suivant les préceptes de leur secte, qui demandent le sage parfait autant expert et attendu à l’usage des voluptés naturelles qu’en tout autre devoir de la vie. Qui a le cœur avisé doit avoir le palais avisé (Cicéron, Les Fins, II, 8).

Le relâchement et la facilité honorent, ce semble, à merveilles et siéent mieux à une âme forte et généreuse. Épaminondas n’estimait pas que de se mêler à la danse des garçons de sa ville, de chanter, de sonner et s’y embesogner avec attention fit chose qui dérogeât à l’honneur de ses glorieuses victoires et à la parfaite réformation de mœurs qui était en lui. Et parmi tant d’admirables actions de Scipion l’Aïeul, personnage digne de l’opinion d’une origine céleste, il n’est rien qui lui donne plus de grâce que de le voir nonchalamment et puérilement baguenaudant à amasser et choisir des coquilles, et jouer à cornichon-va-devant le long de la marine [plage] avec Lélius, et, s’il faisait mauvais temps, s’amusant et se chatouillant à représenter par écrit les plus populaires et basses actions des hommes, et, la tête pleine de cette merveilleuse entreprise d’Annibal et d’Afrique, visitant les écoles en Sicile, et se trouvant aux leçons de la philosophie jusqu’à en avoir armé les dents de l’aveugle envie de ses ennemis à Rome. Ni chose plus remarquable en Socrate que ce que, tout vieux, il trouve le temps de se faire instruire à baller [danser] et jouer des instruments, et le tient pour bien employé.

Celui-ci s’est vu en extase, debout, un jour entier et une nuit, en présence de toute l’armée grec surpris et ravi par quelque profonde pensée. Ils vu, le premier parmi tant de vaillants hommes de l’armée, courir au secours d’Alcibiade accablé des ennemis, le couvrir de son corps et le décharger de la presse à vive force d’armes, et, le premier parmi tout le peuple d’Athènes, outré comme lui d’un si indigne spectacle, se présenter à recourir [délivrer] Théramène, que les trente tyrans faisaient mener à la mort par leurs satellites ; et ne désista cette hardie entreprise qu’à la remontrance de Théramène même, quoiqu’il ne fût suivi que de deux en tout. Il s’est vu recherché par une beauté de laquelle il était épris, maintenir au besoin une sévère abstinence. Il s’est vu, en la bataille délienne, relever et sauver Xénophon renversé de son cheval. Il s’est vu continuellement marcher à la guerre et fouler la glace les pieds nus, porter même robe en hiver et en été, surmonter tous ses compagnons en patience de travail, ne manger point autrement en festin qu’en son ordinaire. Il s’est vu, vingt-sept ans, de pareil visage, porter la faim, la pauvreté, l’indocilité de ses enfants, les griffes de sa femme, et enfin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers et le venin. Mais cet homme-là était-il convié de boire à lut [à qui boira le plus] par devoir de civilité, c’était aussi celui de l’armée à qui en demeurait l’avantage ; et ne refusait ni à jouer aux noisettes avec les enfants, ni à courir avec eux sur un cheval de bois, et y avait bonne grâce, car toutes actions, dit la philosophie, siéent également bien et honorent également le sage. On a de quoi, et ne doit-on jamais se lasser de présenter l’image de ce personnage à tous patrons [modèles] et formes de perfection. Il est fort peu d’exemples de vie pleins et purs, et fait-on tort à notre instruction de nous en proposer tous les jours, imbéciles et manques, à peine bons à un seul pli, qui nous tirent en arrière plutôt, corrupteurs plutôt que correcteurs.

Le peuple se trompe : on va bien plus facilement par les bouts, où l’extrémité sert de borne d’arrêt et de guide, que par la voie du milieu, large et ouverte, et selon l’art que selon la nature, mais bien moins noblement aussi, et moins recommandablement. La grandeur de l’âme n’est pas tant de tirer à mont et tirer avant comme de savoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand tout ce qui est assez, et montre sa hauteur à aimer mieux les choses moyennes que les éminentes. Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme, et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et, de nos maladies, la plus sauvage, c’est mépriser notre être. Qui veut écarter son âme le fasse hardiment, s’il peut, lorsque le corps se portera mal, pour la décharger de cette contagion. Ailleurs, au contraire, qu’elle l’assiste et favorise, et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs, ni de s’y complaire conjugalement, y apportant, si elle est plus sage, la modération, de peur que par indiscrétion ils ne se confondent avec le déplaisir. L’intempérance est peste de la volupté, et la tempérance n’est pas son fléau : c’est son assaisonnement. Eudoxe, qui en établissait le souverain bien, et ses compagnons, qui la montèrent à si haut prix, la savourèrent en sa plus gracieuse douceur par le moyen de la tempérance, qui fut en eux singulière et exemplaire. J’ordonne à mon âme de regarder et la douleur et la volupté de vue pareillement réglée – l’exaltation de l’âme dans la joie est aussi blâmable que sa crispation dans la peine (Cicéron, Tusculanes, IV, 31 )-et pareillement ferme, mais gaiement l’une, l’autre sévèrement, et, selon ce qu’elle y peut apporter, autant soigneuse d’en éteindre l’une que d’étendre l’autre. Le voir sainement les biens tire après soi le voir sainement les maux. Et la douleur a quelque chose de non évitable en son tendre commencement, et la volupté a quelque chose d’évitable en sa fin excessive. Platon les accouple, et veut que ce soit pareillement l’office de la fortitude combattre à l’encontre de la douleur et à l’encontre des immodérées et charmeresses blandices de volupté. Ce sont deux fontaines auxquelles qui puise, d’où, quand et combien il faut, soit cité, soit homme, soit bête, il est bien heureux. La première, il la faut prendre par médecine et par nécessité, plus écharsement [parcimonieusement], l’autre par soif, mais non jusqu’à l’ivresse. La douleur, la volupté, l’amour, la haine sont les premières choses que sent un enfant ; si la raison survenant, elles s’appliquent à elle, cela c’est vertu.

J’ai un dictionnaire [manière de parler] tout à part moi : je passe le temps quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir [s’arrêter] au bon. Cette phrase [expression] ordinaire de “passe-temps”, et de “passer le temps”, représente l’usage de ces prudentes gens qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir et autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais autre, et la trouve et prisable, et commode, voire en son dernier décours [déclin], où je la tiens ; et nous l’a nature mise en main, garnie de telles circonstances, et si favorables, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse et si elle nous échappe inutilement. La vie du fou est déplaisante, confuse, tout entière tournée vers l’avenir (Sénèque, Lettres à Lucilius, XV). Je me compose pourtant à la perdre sans regret, mais comme perdable de sa condition, non comme modeste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien de ne se déplaire à mourir qu’à ceux qui se plaisent à vivre. Il y a du ménage [art] à la jouir : je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d’application que nous y prêtons. Principalement à cette heure, que j’aperçois la mienne si brève en temps, je la veux étendre en poids ; je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie, et par la vigueur de l’usage compenser la hâtiveté de son écoulement. À mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine.

Les autres sentent la douceur d’un contentement et de la prospérité ; je la sens ainsi qu’eux, mais ce n’est pas en passant et glissant. Si [aussi] la faut-il étudier, savourer et ruminer, pour en rendre grâces condignes à celui qui nous l’octroie. Ils jouissent les autres plaisirs comme ils font celui du sommeil, sans les connaître. À cette fin que le dormir même ne m’échappât ainsi stupidement, j’ai autrefois trouvé bon qu’on me le troublât pour que l’entrevisse. Je consulte d’un contentement avec moi, je ne l’écume pas, je le sonde et plie ma raison à le recueillir, devenue chagrine et dégoûtée. Me trouvé-je en quelque assiette tranquille ? Y a-t-il quelque volupté qui me chatouille ? Je ne la laisse pas friponner aux sens, j’y associe mon âme, non pas pour s’y engager, mais pour s’y agréer ; non pas pour s’y perdre, mais pour s’y trouver ; et l’emploie de sa part à se mirer dans ce prospère état, à en peser et estimer le bonheur, et amplifier. Elle mesure combien c’est qu’elle doit à Dieu d’être en repos de sa conscience et d’autres passions intestines, d’avoir le corps en sa disposition naturelle, jouissant ordonnément et compétemment des fonctions molles et flatteuses par lesquelles il lui plaît compenser de sa grâce les douleurs de quoi sa justice nous bat à son tour, combien lui vaut d’être logée en tel point que, où qu’elle jette sa vue, le ciel est calme autour d’elle ; nul désir, nulle crainte ou doute qui lui trouble l’air, aucune difficulté passée, présente, future, par-dessus laquelle son imagination ne passe sans offense. Cette considération prend grand lustre de la comparaison des conditions différentes. Ainsi je me propose, en mille visages, ceux que la fortune ou que leur propre erreur emporte et tempête, et encore ceux-ci, plus près de moi, qui reçoivent si lâchement et incurieusement leur bonne fortune. Ce sont gens qui passent voirement leur temps ; ils outrepassent le présent et ce qu’ils possèdent pour servir à l’espérance, et pour des ombrages et vaines images que la fantaisie leur met au-devant,

Pareils à des fantômes qui voltigent, dit-on, près la mort,
Ou à ces songes qui trompent nos sens assoupis,
(Virgile, Énéide, X, 641)

lesquels hâtent et allongent leur fuite à même qu’on les suit. Le fruit et but de leur poursuite, c’est poursuivre, comme Alexandre disait que la fin de son travail, c’était travailler,

Convaincu de n’avoir rien fait
Tant qu’il restait quelque chose à faire.
(Lucain, La Pharsale, II, 657)

Pour moi, donc, j’aime la vie et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer. Je ne vais pas désirant qu’elle eût à dire [qu’elle ne connût pas] la nécessité de boire et de manger, et me semblerait faillir non moins excusablement de désirer qu’elle l’eût double –Le sage recherche avidement les richesses naturelles (Sénèque, Lettres à Lucilius, CXIX) ; ni que nous nous sustentassions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Épiménide se privait d’appétit et se maintenait ; ni qu’on produisît stupidement des enfants par les doigts ou par les talons, mais, parlant en révérence, plutôt qu’on les produise encore [en plus] voluptueusement pal’ les doigts et par les talons, ni que le corps fût sans désir et sans chatouillement. Ce sont plaintes ingrates et iniques. J’accepte de bon cœur, et reconnaissant, ce que nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant donneur de refuser son don, l’annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon. Tout ce qui est selon la nature est digne d’estime (Cicéron, Les Fins, III, 6).

Des opinions, de la philosophie, j’embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides, c’est-à-dire les plus humaines et nôtres : mes discours sont, conformément à mes mœurs, bas et humbles. Elle fait bien l’enfant, à mon gré, quand elle se met sur ses ergots pour nous prêcher que c’est une farouche alliance de marier le divin avec le terrestre, le raisonnable avec le déraisonnable, le sévère à l’indulgent, l’honnête au déshonnête, que volupté est qualité brutale, indigne que le sage goûte : le seul plaisir qu’il tire de la jouissance d’µne belle épouse, c’est le plaisir des consciences de faire une action selon l’ordre, comme de chausser ses bottes pour une utile chevauchée. N’eussent ses suivants non plus de droit, et de nerfs, et de suc au dépucelage de leurs femmes qu’en a sa leçon ! Ce n’est pas ce que dit Socrate, son précepteur et le nôtre. Il prise comme il doit la volupté corporelle, mais il préfère celle de l’esprit comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de dignité. Celle-ci ne va nullement seule selon lui (il n’est pas si fantastique [fantasque]), mais seulement première. Pour lui, la tempérance est modératrice, non adversaire des voluptés.

Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. Il faut pénétrer la nature des choses, et voir exactement ce qu’elle exige (Cicéron, Les Fins, V, 16). Je quête partout sa piste : nous l’avons confondue [brouillée] de traces artificielles, et ce souverain bien académique et péripatétique, qui est vivre selon celle-ci, devient à cette cause difficile à borner et exprimer ; et celui des stoïciens, voisin à celui-là, qui est consentir à nature. Est-ce par erreur d’estimer certaines actions moins dignes de ce qu’elles sont nécessaires? Si [aussi] ne m’ôteront-ils pas de la tête que ce ne soit un très convenable mariage du plaisir avec la nécessité, avec laquelle, dit un ancien, les dieux complotent toujours. À quoi faire démembrons-nous en divorce un bâtiment tissu d’une si jointe et fraternelle correspondance? Au rebours, renouons-le par mutuels offices. Que l’esprit éveille et vivifie la pesanteur du corps, le corps arrête la légèreté de l’esprit et la fixe. Celui qui célèbre l’âme comme le souverain bien en condamnant la chair comme un mal embrasse l’âme charnellement et charnellement fuit la chair, par ce qu’il en juge selon la vanité humaine et non selon la vérité divine (Saint Augustin, Cité de Dieu, XIV, 5).

Il n’y a pièce indigne de notre soin en ce présent que Dieu nous a fait ; nous en devons compte jusqu’à un poil. Et n’est pas une commission par acquit, à l’homme, de conduire l’homme selon sa condition : elle est expresse, naïve et très principale, et nous l’a le créateur donnée sérieusement et sévèrement. L’autorité peut seule envers les communs entendements, et pèse plus en langage pérégrin [étranger]. Rechargeons en ce lieu. Qui n’avouerait que le propre de la sottise soit de faire mollement et en rechignant ce qu’on est obligé de faire, de pousser le corps à hue, l’âme, à dia, tiraillé entre des mouvements aussi contraints (Sénèque, Lettres à Lucillius, LXXIV).

Or sus, pour voir, faites-vous dire un jour les amusements et imaginations que celui-là met en sa tête, et pour lesquels il détourne sa pensée d’un bon repas et plaint l’heure qu’il emploie à se nourrir, vous trouverez qu’il n’y a rien de si fade et tous les mets de votre table que ce bel entretien de son âme (le plus souvent il nous vaudrait mieux dormir tout à fait que de veiller à ce à quoi nous veillons), et trouverez que ses discours et intentions ne valent pas notre capilotade [ragoût]. Quand ce seraient les ravissements d’Archimède même, que serait-ce ? Je ne touche pas ici et ne mêle point à cette marmaille d’hommes que nous sommes ni à cette vanité de désirs et cogitations qui nous divertissent, ces âmes vénérables élevées par ardeur de dévotion et religion à une constante et consciencieuse méditation des choses divines, lesquelles, préoccupant par l’effort d’une vive et véhémente espérance l’usage de la nourriture éternelle, but final et dernier arrêt des chrétiens désirs, seul plaisir constant, incorruptible, dédaigneux de s’entendre à nos nécessiteuses commodités, fluides et ambiguës, et résignent facilement au corps le soin et l’usage de la pâture sensuelle et temporelle. C’est une étude privilégiée. Entre nous, ce sont chose que j’ai toujours vues de singulier accord : les opinions supercélestes et les mœurs souterraines.

Ésope, ce grand homme, vit son maître qui pissait en se promenant : “Quoi donc, fit-il, nous faudra-t-il chier en courant ?» Ménageons le temps, encore nous en reste-t-il beaucoup d’oisif et mal employé. Notre esprit n’a volontiers pas assez d’autres heures à faire ses besognes, sans se désastrer du corps, en ce peu d’espace qu’il lui faut pour sa nécessité. Ils veulent se mettre hors d’eux et échapper à l’homme. C’est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes ; au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effraient, comme les lieux hautains et inaccessibles ; et rien ne m’est à digérer fâcheux en la vie de Socrate que ses extases et démoneries, rien si humain en Platon que ce pour quoi ils disent qu’on l’appelle divin. Et, de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses, qui sont le plus haut montées. Et je ne trouve rien de si humble ni si mortel en la vie d’Alexandre que ses fantaisies autour de son immortalisation. Philotas le mordit plaisamment par sa réponse ; il s’était conjoui avec lui par lettre de l’oracle de Jupiter Ammon qui l’avait logé entre les dieux : “Pour ta considération j’en suis bien aise, mais il y a de quoi plaindre les hommes qui auront à vivre avec un homme et lui obéir, lequel outrepasse et ne se contente pas de la mesure d’un homme.  (Horace, Odes, III, 6, 5).

La gentille inscription de quoi les Athéniens _.10rèrent la venue de Pompée en leur ville se conforme à mon sens :

D’autant es-tu dieu comme
Tu te reconnais homme.

C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. Nous cherchons d’autres conditions pour n’entendre l’usage des nôtres, et sortons hors de nous pour ne savoir quel il y fait. Si [aussi] avons-nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher sur nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si [pourtant] ne sommes assis que sur notre cul.

Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’être traitée plus tendrement. Recommandons-la à ce dieu, protecteur de santé et de sagesse, mais gaie et sociale :

Accorde-moi, ô fils de Latone, de jouir de mes biens
Avec une santé robuste et, si possible, toutes mes facultés.
Fais que ma vieillesse ne soit pas avilissante
Et que je puisse toujours pincer la lyre.
(Horace, Odes, I, 31, 17)


Lire pour mieux comprendre…

CAUDERLIER, Philippe Edouard (1812-1887)

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“Philippe Édouard CAUDERLIER nait le 17 avril 1812 à Anvers, et passe son enfance et son adolescence à Bruxelles. Sa mère, Pélagie Cauderlier, 31 ans, est originaire de Wallonie, plus précisément de Virelles, un petit village du département de Jemappes (actuellement province du Hainaut) ; servante, elle est domiciliée à Bruxelles, au coin de la Place Fontainas et du Marché aux Charbons, dans un quartier économiquement très actif de ce qui allait devenir plus tard la capitale belge. On y brassait entre autres de la bière et on y distillait du genièvre, ce qui laisse à penser que le père de Philippe Edouard pourrait bien être issu de ce milieu, et pourrait expliquer dans une certaine mesure la future carrière de son fils.

Le conditionnel s’impose car Philippe Edouard porte le nom de sa mère ; c’est un enfant naturel, un de ces nombreux bâtards nés au XIXe siècle et ses efforts pour retrouver son père sont restés vains.

On ne connait de la scolarité et de la formation de Philippe Édouard Cauderlier que ce qu’il a bien voulu en écrire : dans son ouvrage La Santé (1882), il affirme n’avoir pu suivre que pendant deux mois l’école du soir. Cela ne l’a néanmoins pas empêché de faire une carrière satisfaisante, ajoute-t-il avec une fierté non dissimulée. Son épanouissement indéniable, Cauderlier le devra donc à lui-même et à ses très nombreuses lectures.

A l’âge de dix-huit ans, il fréquente donc des cours du soir pendant deux mois. Quels cours, on ne le sait. Quelques mois plus tard, il est enrôlé à bord d’un navire marchand, peut-être comme coq ; mais rien n’est moins sûr… Il traverse l’Atlantique sur le Bolivar, probablement au départ de la France. Sa connaissance approfondie de la cuisine française, qui sert de référence à cette époque, pourrait en tout cas s’expliquer par un séjour prolongé dans ce pays.

Un an à peine après avoir abandonné définitivement la mer, il décide de s’unir à Joanna Hoste. Une heureuse décision s’il en est (d’autant plus que Madame Cauderlier est également la nièce du futur éditeur de son cher époux) car le couple restera uni jusqu’à la mort. Cauderlier et son épouse ne seront toutefois pas épargnés par le malheur. De leur union resteront finalement trois garçons : Emile, Gustave et Ernest. Deux enfants sont morts prématurément : la petite Elisa décède après quelques semaines, et Jules ne vit que vingt mois. Ces malheurs influenceront indirectement les ouvrages de Cauderlier : il y évoquera régulièrement le taux de mortalité élevé chez les enfants et suppliera les parents d’entourer les bambins des meilleurs soins possibles.

En 1842, Cauderlier s’installe à Gand, à proximité du Belfort (Sint-Janstraat), et ouvre son propre commerce de pâtisserie Au pâté roulant. Plus tard, il va déménager dans la Veldstraat. Ses activités professionnelles prennent très rapidement, une autre orientation. Dans divers documents des années 1840, il se qualifie lui-même tour à tour de “traiteur”, “charcutier”, “cuisinier”, “restaurateur” ou encore “organisateur de banquets et marchand de gibier”.

Cauderlier est sans aucun doute un excellent homme d’affaires. En 1858, à 46 ans à peine, il peut se permettre de vivre de ses rentes et entame avec succès une carrière d’auteur culinaire. En 1861 parait chez l’éditeur gantois Ad. Hoste son premier livre L’Économie Culinaire, qui est très rapidement traduit sous le titre Het Spaarzame Keukenboek.

Les publications de Cauderlier obtiennent un grand succès. Dans un dépliant publié à l’occasion de la quatrième réimpression du livre Het Spaarzame Keukenboek, nous apprenons par exemple que 60.000 exemplaires de ses livres ont déjà été vendus. Une liste des acheteurs de l’ouvrage au cours des derniers mois souligne le caractère international des lecteurs. Selon ce document, Cauderlier est lu non seulement en Belgique et en France mais également en Angleterre, aux Pays-Bas, en Italie, Russie, Pologne, Syrie, Égypte, Espagne, aux États-Unis et même en Argentine.

Pendant les années 1860 et 1870, Cauderlier poursuit ses publications. Pour un public assez réduit de professionnels, il écrit Le livre de la fine et de la grosse charcuterie ainsi que La pâtisserie et les confitures. Par contre, avec Les 52 menus du gourmet et, plus encore avec La Cuisinière et Keukenboek (qui est une version abrégée de son premier livre), Cauderlier s’adresse à un plus large public.

La Santé, paru en 1882, est sa dernière œuvre, et la plus étonnante. Il ne s’agit pas d’un livre de cuisine habituel, mais davantage d’un essai, truffé de conseils de santé principalement destinés aux personnes âgées. Il contribue en tout cas de manière significative à la démocratisation de la cuisine.

Cauderlier décède en 1887, mais l’intérêt pour ses livres ne faiblit pas. Son éditeur effectue plusieurs réimpressions posthumes, dont le contenu diffère parfois d’une version à l’autre. La popularité de Cauderlier ne semble prendre fin que dans les années 1920, avec l’apparition sur le devant de la scène de nouveaux journalistes gastronomiques, tels que Gaston Clément et Paul Bouillard. Par ailleurs, des réceptaires, comme Ons Kookboek (Mon livre de cuisine) du Boerinnenbond, les ouvrages d’Irma Snoeck-Van Haute et de Mesdames Droeshout et Van Dale, s’adressent tout particulièrement aux femmes au foyer et à tous les amateurs de bonne chère. Quelques sept décennies plus tard, Cauderlier mérite d’être redécouvert.

Cauderlier et la cuisine du XIXe siècle

L’intérêt porté à Cauderlier se situe sur deux plans.

D’une part, il nous permet d’étudier le mode de vie de la bourgeoise belge du XIXe s., sur le plan gastronomique, dans les longues listes des comestibles et des plats préparés (pâtés, vol-au-vent, volaille et gibier, vins, etc. – fourniture à domicile de plats tout préparés, que l’on peut même acheter par abonnement mensuel dont le prix varie entre 40 et 60 BEF par mois) qu’il propose en tant que traiteur et dans leurs conditions de vente (qualité garantie, bouteilles ou conserves défectueuses reprises sans discussion, service à domicile ou sur place pour les banquets).

Avec ce commerce de traiteur et la vente de produits alimentaires de qualité, Cauderlier répond à la demande sans cesse croissante d’une bourgeoisie gantoise en recherche d’une cuisine plus raffinée et de produits chers comme le fromage, les desserts variés, le vin, le poisson. Cauderlier souhaite, par le biais de ses publications, promouvoir mais aussi démocratiser la fine cuisine bourgeoise dont on a peu traité auparavant. La citation suivante illustre bien ses intentions :

“L’Économie culinaire” est venue combler cette lacune et a rendu la cuisine accessible aux plus modestes fortunes. Cet ouvrage a donc une utilité qu’on ne saurait reconnaître à aucun de ceux qui se sont succédé depuis un siècle.

S’adressant aux classes moyennes et à la petite bourgeoisie, il fait preuve d’une vision toute personnelle de la cuisine et des habitudes alimentaires, comme le montre son premier livre. Il prend ses distances vis-à-vis de la cuisine élitiste et extravagante, donc chère, notamment de celle de Marie-Antoine Carême, un chef français. Cauderlier plaide pour une cuisine simple, légère, sobre et donc meilleur marché.

Il tente d’éviter les matières premières chères et luxueuses. Pour ses recettes, il choisit des produits régionaux et frais, n’hésitant pas à critiquer violemment les nouvelles méthodes d’engraissage. C’est dans ce contexte qu’il répertorie d’importants aspects de la gastronomie régionale. Son livre de cuisine contient de nombreuses recettes classiques : waterzooi de poulet, de poisson ou de lapin, carbonnades, chou rouge à la gantoise, steak aux pommes de terre… Par ailleurs, Cauderlier émet conseils et avis quant à l’entretien et l’organisation de la cuisine, la composition des menus, la décoration des tables, etc.

Par ses livres de cuisine, Cauderlier s’inscrit également dans la riche tradition française qu’il critique cependant car des maitres tels que Grimod de la Reynière, Carême et Brillat-Savarin ont fixé dans leurs célèbres ouvrages les règles d’habitudes alimentaires élitaires.

L’ode à la vertu bourgeoise qu’est l’économie ne se limite d’ailleurs pas aux titres de ses livres et aux avant-propos, mais se retrouve également dans ses recettes et ses notes. On y trouvera donc régulièrement les expressions : méthode de préparation inutile, gaspillage, épargne, économie, cherté, bon marché… Dans ce contexte, il était inévitable que la traditionnelle cuisine française tape-à-l’œil de l’époque fasse régulièrement l’objet de critiques.

La modération étant une vertu de ce bourgeois, Cauderlier n’est donc pas partisan d’une liste interminable de plats, faisant certains diners ressembler davantage à une kermesse de village. Il se rallie de plus en plus à une tendance générale qui prône la modestie en cuisine, a fortiori chez les personnes âgées. La gourmandise est chez certaines personnes âgées un péché mortel car l’habitude de consommer de nombreux plats pendant le même repas est funeste pour la santé.

C’est ce même souci d’une alimentation saine et de qualité qui l’amène à morigéner le secteur des sous-traitants. Ainsi, il n’apprécie guère ceux qui souhaitent engraisser les volailles et il est peut-être un des premiers à s’en prendre aux précurseurs de l’élevage en batterie, d’un point de vue culinaire certes. Idem pour l’engraissage des bœufs, qui a pour effet, selon lui, de rendre la bonne viande de bœuf particulièrement difficile à trouver.

Sur sa lancée, il sermonne également certains pêcheurs qui, selon lui, ont l’habitude de laisser crever leurs poissons dans une insuffisante quantité d’eau. L’ancien chef coq veut surtout qu’on serve des produits de meilleure qualité au consommateur et il prend ses responsabilités ; il est dommage que ses remarques aient été ultérieurement atténuées…

Dès le début, il a prôné le naturel et stigmatisé, parfois de manière violente, le côté artificiel de la profession. Non seulement en cuisine, mais aussi dans d’autres secteurs, on ne peut selon lui obtenir des résultats vraiment satisfaisants que par des méthodes naturelles. Cela vaut tout spécialement pour l’élevage du poulet, du bœuf et du porc qui, dit-il, ne donne une viande acceptable que s’il est pratiqué selon les méthodes traditionnelles et en liberté. Une manière de voir plus qu’actuelle…

Il n’en néglige pas pour autant l’évolution technologique et reconnaît l’utilité de la réfrigération, de la conserve industrielle… Il s’intéresse aux produits européens et américains qu’il conseille parfois. Il suit de près les communications scientifiques et s’y réfère lorsque ces études peuvent appuyer ses propres arguments basés sur un solide bon sens et une pratique professionnelle qui l’a amené à fréquenter tous les niveaux sociaux.

Un autre plan, plus général, permet de mieux appréhender, à travers l’œuvre de l’écrivain et ses commentaires, l’évolution de la société belge entre 1830 et 1930 – de la chandelle à l’électricité, du transport pédestre ou par chevaux au train, en un mot passant d’une économie rurale à l’ère industrielle -, une période charnière sur le plan éducatif, politique, intellectuel et scientifique qui a créé nos conditions actuelles de vie et qui ne peut qu’interpeller enfants et adultes. Abordée cet angle, la découverte de Cauderlier offre aux enseignants, par exemple, maintes et maintes possibilités d’aborder l’histoire, la sociologie, l’éducation et l’enseignement, l’évolution philosophique de la société belge au XIXe s.”


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : cagnet.be ;  Philippe Vienne | remerciements à Valérie Quanten et à Daniel Baise (Fonds Primo)


Bon appétit !

POTTER : Hellzapoppin’ (1941)

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Hellzapoppin’ (littéralement : l’enfer « Hell » s’éclate « Poppin’ ») est LE film dont les gags furent presque tous copiés par la suite. Pourquoi ?

“Quid de ce film culte ? Helzappopin est d’abord un grand succès de Broadway, c’est une pièce musicale, une revue qui tiendra l’affiche à New York et précédera les grands succès de Carrousel ou Oklahoma. Qui observe Hollywood peut savoir d’avance que tous les grands succès des scènes de Broadway doivent être adaptés au cinéma ; une firme de renom solide, mais dont l’aura n’équivaut pas à celui de la MGM, va s’en charger : l’Universal. Cette firme qui trouvait son originalité dans le cinéma fantastique et fut, sur ce chapitre, productrice de chefs-d’œuvre impérissables, de la Momie (la seule bonne version de ce thème réalisée en 1932 par Karl Freund) au Corbeau (version de 1935 réalisée par Louis Friedlander), avait aussi pris goût à illustrer toutes les formes de la comédie américaine, musicals et burlesques compris.

Lorsqu’en 1941, Henry Godman Potter tourne Hellzapoppin, le génial comique William C. Fields réalise un film pour cette firme. Le choix du metteur en scène, H. G. Potter, s’impose aisément. Ce cinéaste, boudé aujourd’hui par la critique et le public, est pourtant l’auteur d’un des meilleurs films jamais tournés d’où émane une nette impression d’inquiétante étrangeté (Un million clef en main, 1948). Il fait partie de ces nombreux artistes polyvalents qui hantent les studios de cinéma américains. Né en 1903, il fonde, à l’âge de vingt-quatre ans, avec Robert G. Haight, le premier festival de théâtre d’été aux États-Unis. C’est dans ce cadre que, de 1927 à 1933, il met en scène de nombreuses comédies musicales, toutes réglées au métronome et enlevées. Mais ce film sera tourné en deux fois. La première version, assez courte, due à H. G. Potter, ne suffit pas à calmer la faim canine de nonsense des commanditaires de ce film. Et c’est Edward Cline, le metteur en scène de Mae West, qui complètera l’affaire avec son sens aiguisé du rythme et son goût incurable, heureusement, pour l’absurde.

La sortie du film a lieu le jour de Noël 1941. L’idée très astucieuse qui marque la séance de projection est de faire figurer parmi les invités des sosies de personnalités célèbres du show-business ou de la politique, dont un homme qui ressemble au maire de New York comme une goutte d’eau ressemble à une autre, une fausse Garbo et des faux frères Marx.

Ole Olsen et Chic Johnson

Qui est qui ? Telle est la question que cette « première » met en scène de façon extravagante et qui sert de film rouge à ce film débridé. On n’en peut plus de rire devant les confusions des personnes et des objets, des sentiments et des intérêts, des passages incessants entre un espace scénique et un autre. Imaginez que ce film raconte comment deux personnages cocasses (joués par les comiques populaires d’alors, Ole Olsen et Chic Johnson) assistent à la projection d’un film au sein duquel ils se trouvent promus au rang d’acteurs principaux, dont la tâche est de perturber une représentation théâtrale engoncée, et, afin de sauver une belle histoire d’amour, histoire dont tout le monde se contrefiche, à dire vrai. Tout cela fait une jolie pagaille, tant les coordonnées mêmes de l’espace et du temps sont malmenées. Qui a vu ne serait-ce qu’une seule fois ce film déchaîné se souvient, au moins, de trois moments sidérants que je livre ici sous la forme d’échantillons détachés.

Un spectacle commence, dans l’assistance un homme porte un masque grotesque et effrayant ; avec insistance, il se penche sur ses voisines dont l’impassibilité est totale ; découragé, il ôte son masque, geste qui ne découvre que le plus insignifiant des faciès. C’est à ce moment-là que l’une des spectatrices pousse un cri d’effroi… Traversant tout le film, un livreur cherche en vain une certaine madame Jones afin de lui livrer une plante, qui grandira de façon impressionnante jusqu’à devenir un arbre de belle taille. Un projectionniste, enfin, s’embrouille dans les bobines du film, les deux protagonistes principaux se retrouvent parachutés dans un western, au plus chaud moment d’une de ces impérissables bagarres entre cow-boys et Indiens. À peine ont-ils réintégré le cadre de leur action, une vaste propriété américaine, qu’un Indien, échappé de ce western, erre, à cheval, dans un égarement total, devant la piscine de cette propriété.

Voilà quelques moments piquants de ce film qui fait aux trouvailles se succéder les gags. On y pressent du Tex Avery, du Roger Rabbit, quand on ne se souvient pas du nonsense, sans doute plus féroce, si typique des frères Marx. Une belle part de l’humour des Branquignols de Robert Dhéry (1949) vient aussi de là. Saturation, escamotage, fausse sortie, cadres qui se délitent, spectacle qui implose, tout se condense et se télescope comme dans l’étoffe du rêve. Ce ne sont plus seulement les objets, mais bien ce qui les contient et leur donne un cadre qui devient flottant, erratique, discordant par moments, évanouissant par d’autres. Pourtant, les corps de deux acteurs résistent à ce maelström. La silhouette insolite d’un faux prince russe et la présence charnelle, sensuelle et comique d’une Martha Raye déchaînée, nymphomane et volcanique, qui chante avec une énergie convaincante, sont les deux points corporels consistants, toujours aimantés l’un par l’autre sous la forme d’une alliance fatale entre attirance et répulsion en une poursuite accélérée.

En conséquence, ce film ravit dans un épuisement sans bornes. Cela impliquerait sans doute qu’il pût régresser dans une surenchère machinale de ses artifices s’il ne s’y trouvait un moment de grâce rayonnante, musicale et dansante. Le caractère endiablé de cette machine filmique qui, sans cesse, se désamorce et se réamorce, se dilapide et se renouvelle, a trouvé dans le jazz et la danse son envers et son maître. Car ce qui, aujourd’hui, demeure de plus intact et de plus neuf dans ce film est une incise, un impromptu. Avec le prétexte qu’un spectacle est en train de se monter – c’est, rappelons-le, la trame de l’ensemble –, on peut tourner bien des numéros simples ou sophistiqués. Le coup de génie est d’avoir fait appel à des musiciens de jazz d’une inventivité exceptionnelle. Leur joie de jouer est admirable. Arrivent Slim Gaillard, pianiste et guitariste, et Slam Stewart, contrebassiste ; d’autres les rejoindront. Ils jouent, tous, dans le film le rôle d’employés de maison, ce qui n’étonnera pas grand monde. Qui sont ces artistes non identifiés en détail dans le générique et non mentionnés dans le bonus ? Le premier, guitariste, pianiste, vibraphoniste, joueur de bongos, danseur, chanteur, compositeur et parolier, est un jazzman insolite et réjouissant. Dès l’âge de dix-huit ans, il se produit seul, jouant sur sa guitare en improvisant simultanément des numéros de danse avec claquettes (tap dance). Deux années plus tard, il fait la rencontre du second, le contrebassiste Slam Stewart – qui a la particularité de doubler ses solos de contrebasse en doublant vocalement, à l’octave supérieure, les lignes qu’il trace à l’archet et qui a enregistré avec Charlie Parker et Errol Garner. Leur duo, qui prend comme nom Slim and Slam, sera une réelle attraction et durera jusqu’en 1942.

Tant font, remuent et jacassent, pillent les conventions comme larrons en foire, détroussent les rythmes et les harmoniques convenus et ne perdent nulle occasion de jouer et de sauter du coq à l’âne, que rien ne leur semble trop hot ni trop pesant. La langue commune, ainsi dynamitée et épuisée, donne naissance à des trouvailles verbales qui crépitent et fulgurent au point qu’ici Slim Gaillard et son bienheureux compère inventent une langue forgée de toutes pièces en se référant parfois à des dialectes réels, mais ici démembrés, retroussés jusqu’à la moelle de leurs sonorités insolites. Cette glossolalie suffoquée est alors émaillée d’expressions sans signifiés explicites ou univoques, elles sont les balises qui jalonnent la langue gaillardesque : « Rootie Vootie », « Mac Vootie »…

Jazzman surréaliste, Slim Gaillard aime à débiter des syllabes au rythme d’une kalachnikov, à jouer du piano les paumes retournées vers le ciel – soit le plafond de la salle de spectacle – et se régale à swinguer intensément. Les rejoignant ici, Rex Stewart, le trompettiste de Duke Ellington, souffle des mesures très bluesy que l’usage de la sourdine plunger rend rauques et impérieuses, et tous improvisent, rejoints par les plus obscurs Elmer Fane à la clarinette, Jap Jones au trombone et C. P. Johnston aux toms. À l’agitation des acteurs succède l’inspiration des musiciens, le brouhaha ambiant s’éteint devant la naissance de la musique. Nous rions encore de joie devant ces danses. Et ce rire vient d’ailleurs, il n’est plus provoqué par la mécanique horlogère du comique de répétition ou de destruction si essentiel à ce film. Il s’agit là d’une jubilation devant la création, en phase avec le surgissement du rythme en son appel au corps.

Et ce n’est pas tout. Aux musiciens qui continuent à jouer un riff (courte phrase musicale répétée de façon obsédante) succèdent les danseurs de Lindy Hop : la troupe des Whitey’s Lindy Hoppers (William Downes et Micky Jones, Billy Ricker et Norma Miller, Al Minns et Willa Mae Ricker, Frankie Manning et Ann Johnson). Lindy Hop : ce terme ne veut strictement rien dire. Cette danse aurait vu le jour au cours d’une soirée de l’été 1927 où un journaliste demandant à un danseur noir, Shorty Georges, le nom de la danse qu’il venait d’exécuter avec exactitude, fantaisie et brio, s’entend répondre Le Lindy Hop, allusion au périple de l’aviateur Charles Lindberg volant au-dessus de l’Atlantique – Lindy Hops The Atlantic titraient alors les quotidiens.
Le Lindy Hop, que nous voyons dans ce film, est un compendium explosif et acrobatique de toutes les danses de couple nées dans les années 1930. On trouvera aussi des danses Lindy Hop dans le film des Marx Brothers dirigé par Sam Wood en 1937, Un jour aux courses.

Par ces moments rares et précieux de jazz et de danse, Hellzapoppin prend une autre dimension que celle de la fantaisie dévastatrice, dont ce film reste toutefois le modèle avec Une nuit à l’opéra des frères Marx et quelques courts métrages bien antérieurs de nos amis d’enfance Laurel et Hardy – ceux dirigés par Léo Mac Carrey ou Hal Roach.”

Olivier DOUVILLE

  • L’article complet d’Olivier DOUVILLE, Hellzapoppin ou un des chefs-d’œuvre du film burlesque est paru dans le JDPSYCHOLOGUES.FR;
  • L’illustration de l’article est extraite du film original.

POTTER, H.C. Hellzapoppin (film, 1941)POTTER H.C., Hellzapoppin (film, USA, 1941) en bref : “Pour les besoins d’un film, Ole et Chic imaginent une histoire d’amour. Un de leurs amis, Jeff, un auteur sans le sou, est follement épris de Kitty, la fille d’un milliardaire, mais celle-ci est promise à un autre, Woody, qu’elle n’aime pas. Jeff prépare un spectacle avec Ole et Chic. Ces derniers s’efforcent d’éloigner Woody par tous les moyens. Pendant ce temps, Jeff promet à Kitty qu’il l’épousera si son spectacle fait recette. Suite à un quiproquo, Ole et Chic se mettent à douter de la fidélité de la belle. Ils décident donc de saboter le spectacle de leur ami…” [Lire la fiche technique sur TELERAMA.FR]


Pour les amateurs d’acrobaties : une des scènes de danse les plus diaboliques et jubilatoires du film (Lindy Hop) a été “colorisée”. A vous les Whiteys Lindy Hoppers !


D’autres incontournables du savoir-regarder :

Orthorexie : quand manger sain devient une obsession

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“Il va sans dire que notre organisme nécessite de la nourriture pour fonctionner. Devoir manger sainement est ainsi devenu une de nos préoccupations actuelles. C’est essentiel pour notre santé physique et mentale, et l’alimentation peut même avoir des enjeux plus larges tels que le respect de l’environnement, en consommant des aliments biologiques et locaux.

La nourriture a toujours été le centre dans les relations humaines : de la préhistoire pour se réunir autour du feu en fêtant la chasse, jusqu’à aujourd’hui où l’on réalise des réunions entre famille ou amis. Elle nous nourrit sur le plan physique mais aussi émotionnel. L’alimentation joue un rôle d’implication dans la psychologie sociale et affective. L’équilibre est donc parfois compliqué à trouver, ce qui peut se traduire par des troubles du comportement alimentaire (TCA).

Ces troubles sont connus depuis de nombreuses années, mais sont très mal compris. En général, nous pensons souvent que ce sont des problèmes liés à l’adolescence et que ce seront des phases passagères. Mais il faut se rendre compte que les TCA touchent les deux sexes et à tout âge. Les personnes atteintes de TCA se font du mal à elle-même, en se privant ou en se gavant de nourriture. L’alimentation leur permet d’apaiser une souffrance émotionnelle, une douleur. De plus, toutes les TCA sont des maladies mentales multifactorielles.

Parmi elles, on peut en citer une en particulier qui est relativement moins connue, et qui touche pourtant énormément de personne dans le cadre de notre société actuelle, qui nous pousse sans cesse à manger mieux, à manger bio, à supprimer les éléments mauvais pour la santé : c’est l’orthorexie. Il s’agit d’une pathologie où les individus sont obsédés par l’idée de manger constamment sainement.

L’orthorexie

Définition

L’orthorexie du grec « orthos » qui signifie correct et « orexies » qui veut dire appétit est un ensemble de pratiques alimentaires, qui sont caractérisées par une volonté obsessionnelle d’ingérer une nourriture saine et de rejeter tous les aliments perçus comme malsains.

Ce terme a été créé en 1996 par le Docteur Steven BRATMAN. Selon lui, une personne atteinte d’orthorexie va planifier longuement à l’avance tous ses repas et réduire toutes les matières grasses, sel, sucre. Elle ne mangera pas de produits OGM ou contenant des pesticides, et elle va favoriser les aliments biologiques et locaux.

Il est important de noter que l’orthorexie n’est pas officiellement reconnue comme une pathologie. Les TCA reconnues aujourd’hui sont l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie, qui sont répertoriées dans le DSM5, qui est la cinquième édition du manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux. Tim Walsh, professeur de psychiatrie à l’Université de Columbia, a précisé : “Pour être répertorié comme pathologie dans le DSM, il faut disposer de connaissances scientifiques approfondies sur un syndrome et que ce syndrome soit largement accepté au plan clinique, deux critères auxquels l’orthorexie ne satisfait pas pour l’instant.

Entre TCA ou TOC (trouble obsessionnel compulsif), ce trouble fait débat auprès des psychologues. Les scientifiques pensent que ce trouble se situe entre le TOC et la phobie.

L’objectif des individus atteints par l’orthorexie est de manger des aliments les plus sains possibles pour être en excellente santé. Gérard Apfeldorfer, psychiatre spécialiste en TCA souligne que : “Se nourrir, pour lui, c’est se soigner, et tout aliment est un alicament. Sa recherche de « sains » l’a conduit à écarter bon nombre d’aliments qu’autrefois il considérait comme savoureux, mais qu’il conçoit désormais comme des poisons.”

Selon une étude de Donini, réalisée en Italie, le taux de prévalence chez les personnes souffrantes d’orthorexie mentale était plus élevé chez les hommes que chez les femmes (11,3% contre 3,9%). D’après Donini, les hommes aussi souffriraient de cette maladie, puisqu’ils sont obnubilés par leur image, en raison du fait que la plupart étaient des sportifs. Ce résultat fut étonnant, puisqu’aux yeux de la société la pression du physique est plus forte chez les femmes.

Repérer l’orthorexie

© alimentarium

Un questionnaire a été établi pour définir si une personne est atteinte ou non d’orthorexie. Celui-ci sert d’outil de dépistage notamment pour le diagnostic précoce du trouble. Il a été effectué par le Docteur BRATMAN. Si toutes les réponses sont positives, l’individu est considéré comme complètement obnubilé par la nourriture.

Le questionnaire enquête sur :

    • La planification de son alimentation au moins trois heures par jour,
    • Le calcul des calories,
    • Le sentiment de supériorité par rapport à ceux ne suivant pas une alimentation « saine »,
    • La mise en place d’un régime strict et des mécanismes de privation après un éventuel écart,
    • La certitude que la valeur nutritionnelle est plus importante que le plaisir de manger,
    • L’isolement psychosocial et une angoisse permanente à propos de l’alimentation.

Bien évidemment, répondre positivement à quelques unes de ces questions ne fait pas de l’individu une personne orthorexique. Néanmoins, si la personne répond “oui” à 4-5 questions, on recommandera peut-être d’être un peu moins strict avec l’alimentation. Si le nombre de “oui” est supérieur à 6, il est probable que la personne souffre d’orthorexie et il faudra alors potentiellement consulter pour un suivi d’ordre psychologique.

De plus, une autre caractéristique clé pour repérer cette pathologie repose sur le moment des courses : on observe un décryptage attentif de toutes les étiquettes. Ces personnes vont regarder le nombre de calories, les additifs alimentaires présents, voire les teneurs en différents macronutriments. La planification des repas prend d’ailleurs beaucoup de temps, afin d’être sûr de manger seulement ce qui est nécessaire pour l’organisme. La notion de plaisir n’est alors plus au rendez-vous et on cherche simplement à donner ce qui est bénéfique pour le corps. Enfin, lorsqu’elles ne suivent pas ces règles, un sentiment de forte culpabilité apparaît.

Les conséquences liées à l’orthorexie

En choisissant de manger de mieux en mieux, une personne orthorexique peut se dégouter de la nourriture ou avoir peur de celle-ci, et ainsi potentiellement développer une forme d’anorexie. À contrario, une autre réaction peut survenir en raison d’une privation trop importante, qui entraînera des excès alimentaires pour compenser ce manque de nutriments, et entraînant ainsi une boulimie.

De plus, certains individus peuvent développer des carences très importantes, en raison d’une liste extrêmement réduite d’aliments consommés. Ces carences peuvent fragiliser les os (risque d’ostéoporose précoce par exemple), générer un dysfonctionnement hormonal (absence de règle), voire diminuer le fonctionnement cérébral en supprimant le glucose par exemple.

Néanmoins, le problème le plus courant va être la désocialisation. Une personne souffrante d’orthorexie n’envisage aucune sortie au restaurant par exemple, par crainte de manger des aliments dits « malsains » selon ses critères. Cette peur est traduite par l’absence de contrôle sur le contenu de son assiette (provenance, recette, cuisson…). Cette personne pourra même montrer des signes d’arrogance envers ses proches, en raison d’un sentiment de supériorité par rapport aux autres concernant le domaine de l’alimentation dite pure qu’elle offre à son corps.

Enfin, outre l’impact sur la santé physique, les conséquences sur la santé mentale sont très nombreuses : isolement social, mal-être psychologique lié aux sentiments de frustration et de culpabilité, vision négative de soi-même, et très grande anxiété pouvant parfois mener à une dépression.

La prise en charge

N’étant pas reconnue comme une réelle maladie, l’orthorexie est très compliquée à traiter. Par ailleurs, il n’existe pas encore assez d’études scientifiques pour élaborer des recommandations précises ou pour réaliser une prise en charge standardisée au niveau national. Toutefois, il faut que le patient ait une prise de conscience sur l’existence de son trouble afin d’initier un changement de comportement. Il peut être suivi psychologiquement, et ainsi rétablir une notion de plaisir et de liberté alimentaire.

Le développement de l’orthorexie

© asp

La volonté obsessionnelle de manger exclusivement des aliments sains ne vient pas de nulle part, il existe souvent un élément déclencheur. L’hyper-contrôle de la nourriture peut provenir d’une discussion ou de conseils avec une personne non spécialisée en diététique (et donc des informations non fondées), d’un désir de perdre quelques kilos ou de reprendre en main sa santé.

Généralement, les personnes souffrant d’orthorexie ont une certaine fragilité, un manque d’estime de soi, ou un désir d’avoir le contrôle. Malheureusement, ces personnes peuvent tomber dans des comportements excessifs et développer des autres TCA comme la boulimie ou l’anorexie.

De plus, avec l’émergence de nouveaux modes alimentaires (le végétarisme, le sans gluten, sans lactose, le crudivorisme, le jeûne…) et les réseaux sociaux, cette volonté démesurée de manger sain est encore moins étrangère.

Il faut savoir qu’au XXème siècle, nombre de régimes ont commencé à apparaître dans la société. On réalise que prendre soin de soi est important, et on souhaite donner une relation entre son corps et son esprit.

Dans la société actuelle, nous pouvons trouver un grand nombre de régime, qu’on peut regrouper sous différentes formes, et différents buts. Voici des exemples :

    • Végétarien / végétalien : le bien-être animal prime.
    • Contrôle du poids : perte ou gain de poids.
    • Détoxification : éliminer des substances toxiques dans notre corps.
    • Croyance : bouddhisme, judaïsme, islamisme…
    • Raison médicale : sans gluten, diabétique, cétogène.

Certains régimes vont améliorer la qualité de vie de la personne en corrélation avec une perte de poids, une diminution du diabète, un bien-être ou une reprise de confiance en soi. À contrario, d’autres régimes peuvent détériorer la qualité de vie de la population en étant nocifs pour la santé, notamment les nouveaux régimes dits miracles.

Afin de comprendre comment un mode alimentaire établi par une personne peut tendre à une orthorexie, nous allons étudier le cas du régime végétarien, en mentionnant des études à l’appui.

Pour rappel, un végétarien est une personne qui va exclure de sa consommation tout ce qui provient de la chair animal. En revanche, il peut manger des produits laitiers, des œufs et parfois le poisson (appelé plus précisément l’ovo-lacto-végétarien). Les personnes qui deviennent végétariennes peuvent le faire pour différentes raisons, notamment pour des raisons éthiques et écologiques :

    • Refus de tuer un animal et de consommer son cadavre,
    • Refus d’utilisation des techniques modernes pour l’élevage,
    • Refus de surconsommation,
    • Inégalité dans le monde des richesses de nourriture.

Une personne peut également devenir végétarienne pour des raisons spirituelles comme le végétarisme indien par exemple, ou médicales afin d’éliminer les toxines issues de la dégradation des aliments d’origine animale qui peuvent être nocives pour l’organisme. De plus, limiter leur consommation est un facteur protecteur vis-à-vis des risques de maladies cardio-vasculaires. À la différence d’un végétarien, un végétalien exclut absolument tous les aliments d’origine animale (viandes, poissons, œufs, produits laitiers, miel…).

Potentiels liens avec l’orthorexie

La consommation alimentaire régie par un régime strict, bien équilibré et bien planifié comme par exemple une alimentation végétarienne saine, peut s‘avérer difficile pour certaines personnes, puisque cela peut tourner à l’obsession. Des travaux de recherche ont été réalisés afin d’établir une corrélation entre le végétarisme et l’orthorexie. Aussi, les régimes végétariens peuvent être entrepris pour éviter de manger certains aliments spécifiques et ainsi éviter certaines situations alimentaires, ou alors afin de réussir des restrictions, de dissimuler des habitudes alimentaires trop restrictives pour contrôler son poids ou bien contrôler sa santé.

Un régime végétarien ou végétalien pourrait être un facteur contribuant à l’apparition de l’orthorexie. Une réduction permanente des aliments autorisés qui peut contribuer à un régime alimentaire qui se compose de très peu d’aliments considérés comme comestibles et sains. Néanmoins, un nombre faible d’étude sur le lien entre l’orthorexie et le végétarisme existe à ce jour. Il a été montré que le végétarisme ne repose pas seulement sur un enjeux éthique, mais que bien souvent pour les jeunes femmes il s’agit également d’un désir d’améliorer sa santé, voire parfois même une envie de perdre du poids. Il faut savoir que les personnes qui souffrent d’orthorexie ont également pour objectif d’améliorer leur santé, mais pas forcément de perdre du poids. Des chercheurs ont laissé entendre que le régime végétarien pourrait être utilisé pour masquer les troubles de l’alimentation, puisqu’il permet à ces personnes d’éviter certains produits, ou certaines situations liées à la nourriture (restaurants par exemple). Le fait de devenir végétarien permettrait d’augmenter son sentiment de contrôle, sentiment très présent chez les personnes souffrantes d’un TCA.

Dans d’autres études, il a aussi été remarqué que ces personnes préféraient passer du temps avec des gens qui ont les mêmes idées qu’eux, et se sentent mieux avec des personnes ayant des habitudes alimentaires similaires. Ce phénomène pourrait potentiellement renforcer le comportement de sélection alimentaire et conforter la personne dans l’idée que ce qu’elle fait est l’idéal.

Les études ont dévoilé que les personnes suivant un régime végétarien / végétalien sont plus sujettes à un comportement orthorexique par la suite, puisqu’elles ont des connaissances plus approfondies sur l’alimentation que les personnes omnivores. L’individu pourra ainsi prendre conscience de la gravité d’une mauvaise alimentation, et va éliminer au fur et à mesure les aliments mauvais pour sa santé. Il s’auto-impose une restriction alimentaire, phénomène caractéristique d’une personne suivant un régime alimentaire comme les végétariens pas exemple. Dans le cas d’une situation liée à l’orthorexie, les résultats des recherches pourraient suggérer que suivre un régime végétarien et végétalien puisse être un facteur important dans la prévention des comportements orthorexiques. Néanmoins, ce n’est pas une réalité universelle, puisqu’une personne végétarienne le devient principalement en raison de la défense de la cause animale et environnementale. Elle ne supporte pas la souffrance animale et remet en cause la surconsommation actuelle. Une personne orthorexique quant à elle veut améliorer son bien-être avant tout.

Conclusion

Ces dernières années, l’alimentation a connu un véritable essor de prise de conscience. L’alimentation doit avoir un impact positif sur la santé et ne pas affecter les relations avec les autres ou la qualité de vie. Nous avons vu dans ce dossier ce qu’était l’orthorexie, comment la diagnostiquer et potentiellement la traiter. On a observé que ce trouble ne doit pas être pris à la légère puisqu’il se développe de plus en plus dans différents domaines, que ce soit dans les régimes alimentaires ou le milieu sportif par exemple, notamment chez les adolescents. Il est nécessaire de reconnaître ce trouble en tant que véritable maladie, et d’établir un diagnostic précis afin de mieux le traiter. Finalement, une réflexion s’impose : les personnes souffrant d’orthorexie veulent prolonger leur vie, mais n’oublient-elles pas de la vivre ?

  • L’article original d’Aurélie Bouyssou est disponible sur NUTRIMIS.COM ;
  • L’illustration de l’article est © lanutrition.fr.

Manger encore…

TAROT : Arcane majeur n° 03 – L’Impératrice

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“L’arcane L’impératrice est la troisième lame du Tarot de Marseille. C’est une femme assise sur un trône qui tient un sceptre et un bouclier avec un aigle. C’est la puissance féminine qui pense et s’exprime. L’arcane L’Impératrice symbolise l’art de la communication, les facilités pour s’exprimer et les capacités de créativité. C’est la sensibilité au service de l’échange et de l’expression de ses idées. L’Impératrice est une image de la femme et de la mère dans sa dimension sensible et expressive. Elle représente l’art de mettre en forme les idées et de trouver des solutions conviviales aux diverses situations. L’Impératrice symbolise les relations sociales et familiales harmonieuses. Elle prend sa place dans toute situation et sait imposer sa façon de voir. Elle possède une autorité naturelle. Dans sa face sombre, L’Impératrice a une parole blessante ou cassante. Elle parle trop ou mal à propos. Elle ne laisse pas assez de place à l’autre et ne communique pas assez bien ce qu’elle pense. Elle peut abuser de sa position de pouvoir.” [d’après ELLE.FR]


L’Impératrice (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Des racontards. Un secret révélé au grand jour qui dissipera des calomnies. Une femme fera des aveux.
      1. A côté – LA LUNE : Il y a danger sérieux.
    2. Lame renversée : Gros rhume.
      1. A côté – LA LUNE : Maladie grave avec confession singulière.
      2. A côté – LE SIX DE DENIERS : Il y aura Banqueroute.

L’Impératrice ou la Vulve rieuse (Intuiti)

DESCRIPTION : Ici, on entre dans la sphère de la gestation, du papillon qui s’extrait de sa chrysalide, c’est la naissance, c’est le rire d’Athéna qui jaillit du crâne douloureusement ouvert de Zeus. C’est la féminité active, prêt à l’amour, généreuse, abondante, audacieuse et apparemment sans limite. C’est une lame qui évoque la Mère Nature, la beauté des Nymphes, la magie de la Femme. Mais il est également question de superficialité, comme dans un éclat de rire spontané qui explose sans raison ; c’est l’expression joyeuse d’un être qui n’est pas encore vraiment mature.
Enfin, la créativité devient réalité. C’est le moment de vous demander  : “Quel est mon rapport à ma propre spontanéité ? Ai-je peur de ne pas avoir des bases assez solides sous les pieds ? Est-ce que je permets au choses d’arriver librement ou est-ce que je les bloque dès le départ ?”
Les personnes qui aiment cette carte sont spontanées, elles sont prêtes à faire confiance à leur intuition et à se lancer dans une nouvelle aventure, même si elles ne sont pas toujours sûres de leur coup.  Les personnes qui n’aiment pas cette lame ont besoin de certitudes et regardent toute nouvelle idée avec méfiance si elle surgit sans prévenir. L’archétype évoqué par cette carte suggère une manière de vivre plus explosive et joyeuse : agir d’abord, sans s’interroger longuement pour savoir si une idée est bonne ou mauvaise. Le revers de la chose peut également constituer un avertissement : peut-être votre personnalité est-elle trop turbulente et il commence à être temps d’adopter une approche plus réfléchie.

L’HISTORIETTE : Quand elle rit, les fleurs se colorent dans l’herbe fraîche et c’est le Printemps qui marche. Quand elle rit, des enfants naissent dans ses pas. Quand elle rit, les poètes jubilent de leur inspiration retrouvée, les poivrots lèvent leurs verres pleins et même les voleurs fêtent leur évasion bien organisée. A la face de quiconque essaie de contrer les effets de son rire prodigieux, elle rit… simplement.

LA RECOMMANDATION : “Soyez spontané et ne craignez rien !


L’Impératrice : éclatement créatif, expression (Jodorowsky)

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EXTRAIT : “l’Impératrice, comme toutes les cartes du degré 3, signifie un éclatement sans expérience. Tout ce qui était accumulé dans le degré 2 explose de façon foudroyante, sans savoir où aller. C’est le passage de la virginité à la créativité, c’est l’œuf qui s’ouvre à la vie et laisse sortir le poussin. En ce sens, L’impératrice renvoie à l’énergie de l’adolescence, avec sa force vitale extrême, sa séduction, son manque d’expérience. C’est aussi une période de la vie où on est en pleine croissance, où le corps a un potentiel de régénération exceptionnel. C’est aussi l’âge de la puberté, la découverte du désir et de la puissance sexuelle.
L’Impératrice tient son sceptre, élément de pouvoir, appuyé contre la région du sexe. Sous sa main, on voit pousser une petite feuille verte : elle pourrait représenter la nature naturante, un printemps perpétuel. La petite tache jaune qui ferme le bâton du sceptre indique que son pouvoir créatif s’exerce avec une grande intelligence. Les jambes ouvertes, très à l’aise dans sa chair, on pourrait la voir dans une position d’accouchement, comme si, après un processus de gestation elle accouchait d’elle-même. A son côté, sur la droite de la carte, on découvre une pile baptismale : elle est prête à baptiser ou à être baptisée, célébrant incessamment dans la vie comme une naissance sans cesse renouvelée. La lune croissante qui se dessine dans sa robe rouge renvoie la réceptivité de La Papesse. Elle nous rappelle ainsi que nous sommes pas à l’origine de notre force sexuelle et créative, qu’il s’agit d’une énergie cosmique ou divine qui nous traverse. Sa réceptivité à cette puissance est symbolisée par le trône bleu qui dépasse derrière ses épaules comme une paire d’ailes célestes. C’est dans cette réceptivité que L’impératrice puise toute sa force, toute sa séduction et sa beauté. Ses yeux verts sont les yeux de la nature éternelle, en relation avec les forces célestes. Elle possède un blason où l’on reconnaît un aigle encore en formation (une aile n’est pas tout à fait terminée). Nous verrons en étudiant l’Arcane IIII que l’aigle de l’Impératrice est un aigle mâle, alors que celui de L’Empereur est femelle ; elle porte en elle un élément de masculinité. De même, on remarque à son cou une pomme d’Adam très virile : cela indique qu’au cœur de la féminité la plus grande il y a un noyau masculin. C’est le point Yang dans le Yin du Tao, de même qu’au centre de la plus forte masculinité, on trouve un noyau féminin.
Sur sa poitrine brille une pyramide de couleur jaune avec une sorte de porte. Elle nous offre une entrée : si nous pénétrons la lumière intelligente du cœur de L’impératrice, nous pourrons exercer notre pouvoir créateur. Dans sa couronne, véritable boîte à bijoux qui symbolise la beauté de la créativité mentale, on cerne une grande activité intelligente (la bande rouge) qui coule vers le jaune de ses cheveux.
Aux pieds de L’impératrice, on découvre un serpent blanc qui symbolise l’énergie sexuelle dominée et canalisée, prête à s’élever vers la réalisation. Le sol carrelé de couleurs évoque un palais, une plante exubérante y pousse : ce n’est pas un environnement figé, il est constamment enrichi par de nouveaux apports, et la nature y a une place de choix.
L’impératrice porte un costume rouge, actif au centre, bleu vers les extrémités. C’est exactement l’inverse de La Papesse avec son costume froid et bleu au centre, et rouge à l’extérieur.
La Papesse nous appelle, mais lorsqu’on entre en elle, on peu être gelé et broyé si on ne sait pas comment la traiter. L’Impératrice, elle, brûle intérieurement, mais à l’extérieur elle se pare de froideur. Pour entrer en elle, il va falloir la séduire, ce qui n’est pas si facile. Mais une fois que l’on dépasse les défenses, on est reçu dans le feu créatif.

Fécondité • Créativité • Séduction • Désir • Pouvoir • Sentiments •
Enthousiasme • Nature • Élégance • Abondance • Moisson • Beauté •
Éclosion • Adolescence…”


La Mère universelle (Vision Quest)

L’ESSENCE : FORCE CRÉATRICE – Sollicitude -Créativité – Force de féminité avancée- Sagesse – Sympathie profonde – Bon cœur – Amour – Protection – Compréhension – Se sentir en sécurité..

LE MESSAGE INTÉRIEUR : La bonté véritable est toujours un cadeau du ciel ! Celui qu’elle effleure, voit sa souffrance se dissiper. Son cœur s’ouvre et reflète cet amour avec une profonde gratitude. Vous disposez également de cette force en vous. Laissez-la se manifester. Rendez votre lumière intérieure et votre amour visible. Ouvrez-vous à la source de votre force féminine. L’HEURE DE LA FEMME EST VENUE ! Il est temps de montrer votre propre féminité, votre propre femme -votre être-, et de lui accorder le respect et l’amour dont elle est digne. Si vous ne montrez pas de tendresse envers vous-même, qui alors, croyez-vous, le fera pour vous ? Si vous ne vous assumez pas purement et simplement vous-même, de qui donc l’ attendez-vous ? Tournez-vous vers votre propre femme -votre vraie nature- en vous. Homme ou femme ,
tournez-vous à présent vers la force de votre femme intérieure.
.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : Vous disposez de la bonne attitude non seulement pour vous aider vous-même, mais aussi les autres personnes à s’assumer et à accomplir leur vie sur celle Terre de façon plus positive. Vous servez d’exemple ! Acceptez cette responsabilité. Elle peut se révéler être le plus grand cadeau de votre vie. Il n’y a rien de plus réjouissant que de puiser à la source de votre plénitude intérieure intarissable et de laisser la force de votre cœur et la force de votre sentiment maternel se délivrer. Si vous commencez à vous reconnaître également dans d’autres personnes, la seule possibilité qui vous
reste est de révéler tout votre potentiel. Votre cœur s’est réveillé, vous êtes de retour en vous, vous avez reconnu votre vraie nature. Vivez-la’


L’Impératrice – L’Entendement
(tarot maçonnique)

C’est en haut qu’il convient de chercher la base du clair esprit.

Les symboles suscitent l’intuition, ils parlent à l’imaginaire, mais la raison doit être le guide qui conduit à travers ces arcanes afin de ne pas perdre la voie. Socrate recommandait la connaissance de soi, d’autres parlent de la nécessité de structurer les expériences et d’organiser les pensées. Un raisonnement clair, un parfait contrôle des émotions, permettent d’acquérir les garde-fou nécessaires pour avancer impunément dans le monde difficile des expériences psychiques. Cette lame est construite sur une combinaison de triangles et une trinité de symboles qui allie les principes actifs et passifs ainsi que le catalyseur. Alchimiquement il s’agit du Soufre, du Mercure et du Sel. Maçonniquement ce sont les trois “Lumières” découvertes par le nouvel apprenti : Équerre, Compas et Livre de la Tradition (ou de la loi). Les couleurs dominantes, bleue, jaune et rouge sont fondamentales et découlent de la séparation physique de la lumière. Elles permettent toutes les combinaisons imaginables. La teinte dorée se répand ici à l’intérieur du cadre, contrairement à la carte précédente pour laquelle la dorure se limitait à la périphérie de l’image. La matière inaltérable de l’or est traditionnellement et par analogie associée au soleil et à sa lumière rayonnante


La Femme verte (Forêt enchantée)

“La Femme verte se tient au solstice d’été, le 21 juin. Son élément est le feu. Associée au midi, elle est la manifestation terrestre de l’énergie solaire féminine…

DESCRIPTION : La Femme verte, produisant généreusement la nature, couronnée de fougères et de roses sauvages, exhale la parole de vie divine. Son expression calme et sereine suggère une souveraineté gracieuse. Autour de son cou, un torque celte en or représente le soleil tout au long de l’année. La coupe d’ambre jaune or posée devant elle est remplie du lait de l’amour. La sheela-na-gig qui l’orne représente la force de vie de toutes les femmes. La Femme verte symbolise la forêt au milieu de l’été. Ici, dans le feuillage luxuriant, demeurent les petits animaux et oiseaux de la Forêt enchantée. Il y a tout un écosystème dans les branches et un refuge sûr pour les innocents et les vulnérables sous ses racines…

SIGNIFICATION : La Femme verte incarne l’archétype féminin de la nature et de l’énergie verte. Sa présence équilibre celle de l’homme sauvage et représente la manifestation terrestre de l’énergie solaire féminine et la plénitude de la Grande Mère. Elle personnifie aussi la déesse de la Terre, manifestée parfois en tant que souveraineté, qui met à l’épreuve tous les nouveaux arrivants et offre à ceux qui réussissent ses tests des présents de royauté intérieure et d’amour et un lien très profond avec les richesses de la Terre. La lumière éclatante du soleil du solstice d’été se déverse d’elle, animant tout ce qu’elle touche et conférant une énergie illimitée. Ce personnage est complexe et subtil, mais extrêmement dynamique dans son interaction avec qui conque cherche à comprendre la nature de la Forêt enchantée. Elle sert de médiateur à la bénédiction sacrée de la fécondité terrestre et aux animaux qui l’habitent, et établit un lien profond avec la personne qui cherche à s’accorder au rythme de la Roue de l’année.
Dans la tradition arthurienne, la Femme verte confirme la royauté d’Arthur en lui confiant l’épée sacrée et en le désignant comme gardien des objets sacrés de Grande-Bretagne. Elle apparaît parfois sous les traits de la Dame du Lac, qui éduque tant Arthur que le jeune Lancelot. Dans d’autres récits, elle se manifeste en tant que Blanchefleur, courtisée par plusieurs des chevaliers d’Arthur et offrant les attaches intimes du mariage et de la joie à ceux avec lesquels elle partage sa générosité. Son rôle sacré est celui d’initiatrice dans le domaine de la Forêt enchantée.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : Se montrant à une époque d’éducation et de protection, d’apprentissage et d’initiation, lorsqu’abondent les relations affectueuses et fertiles, tant humaines qu’universelles, la Femme verte est l’intermédiaire de la souveraineté sacrée de l’âme de la Terre et montre le chemin de la compréhension et de la communion avec la nature. Cette bénédiction est néanmoins accompagnée de responsabilité. Rappelez-vous que cet esprit magnifique, magnanime et généreux vit à travers vous, engendré par le souffle sacré de vie et offert à ceux ayant besoin de direction et de guérison. Apprenez ce qu’enseigne l’esprit joyeux et abondant de la Terre et identifiez-vous au monde et à votre véritable moi.

Racines et branches
• Mère universelle • Guenièvre • Isis • Matrice de la nature • Blanchefleur • Lady Marian • Maîtresse des animaux • Femme sauvage”


Brigantia (tarot celtique)

“Fille du Dagda et de la déesse mère Morrigan, Brigantia (Belisama chez les Gaulois, et Brigit dans le panthéon irlandais) est une jeune femme à l’allure gracieuse et très grande aussi bien physiquement que spirituellement (brig signifie justement haute, élevée).
Elle apparaît assez souvent en compagnie de deux doubles, ses sœurs, avec lesquelles elle préside aux arts, à la musique, à la poésie, à la médecine et à l’artisanat des métaux.
Multiplier par trois une divinité dans le but de lui conférer davantage de force et d’ampleur est un phénomène courant dans la culture celtique (en Irlande, c’est le cas des trois Macha, des trois Morrigan ou de Banbla, Fotla et Eriu, la fondatrice du pays). Nombreux sont par exemple les édicules votifs avec trois figures féminines (les trois matres mentionnées par les classiques latins) dont une, celle du milieu, coiffée d’une espèce de bonnet et tenant un enfant dans son giron, revêt le plus d’importance. On retrouve de la même manière l’idée de la terre mère chez Dana ou Ana, ancêtre de la lignée divine des Tuatha De Danaan, chez Tailtiu , la nourrice de Lug, ou chez la lascive Medb, sorte de Vénus celtique mariée au moins quatre fois et pourvue d’une foule d’amants auxquels elle accorde ses faveurs.
Brigit est encore honorée de nos jours en tant que reine de la fécondité lors de la fête d’Oimelc ou d’lmbolc, au début du mois de février quand, selon la légende, entre les flammes des cierges et les bêlements des agnelets, la sorcière Caillach (l’hiver) cède la place à la belle et printanière Brigit.
Associée au lait, au feu perpétuel et aux agneaux, Brigit est devenue sous l’influence du christianisme irlandais sainte Brigide, patronne des crémiers, souvent représentée au milieu d’un troupeau.

La carte

Grande, jeune et gracieuse, Brigit est la quintessence de la beauté et de l’harmonie. On la voit ici dans toute sa splendeur de divinité printanière, vêtue de blanc (allusion à la luminosité de la saison), entourée d’herbes et de fleurs dont cette déesse guérisseuse tire des mixtures magiques. Les immanquables agneaux l’accompagnent, symboles de jeunesse et d’innocence que l’on retrouve également dans le pendentif qu’elle porte autour du cou. Maîtresse des arts, de la musique et de la poésie (Ecne, sa petite-fille, est justement la déesse de la sagesse), elle souffle dans un cor dont le son réveille et renouvelle la nature.

Signification ésotérique

Celui qui ne campe pas sur ses positions mais qui se montre toujours prêt à se remettre en question fait preuve d’intelligence. Tout change, tout se renouvelle, et c’est dans ce changement perpétuel que réside la poésie de la vie. L’harmonie est la loi qui préside aux destinées du monde : n’importe quel événement ou situation, personne ou chose, indépendamment de sa bonne ou mauvaise apparence, est positif et juste s’il suit le rythme harmonieux de l’univers.
Brigit représente l’habileté créatrice au féminin, l’approche correcte de la réalité qui condense, dans les meilleures proportions, esprit et cœur, faculté de raisonner et intuition.

Mots clés : habileté, intelligence, guérison, poésie, féminité.

À l’endroit : art, musique, poésie ; clairvoyance, lucidité, clarté  d’intentions, étude, dynamisme, fermeté ; capacités intellectuelles et artistiques, volonté d’atteindre des positions élevées ; beauté, sympathie, charme, harmonie intérieure, triomphe de la féminité ; développement, progrès, protection de la part d’une femme, conseils judicieux, certitude, allégresse, nouvelles ; une rencontre déterminante pour l’existence, un mariage heureux, des enfants en bonne santé et intelligents ; promotion, bien-être matériel, santé, force physique, fécondité, grossesse désirée ; l’épouse, la sœur, la fille, une étudiante , une bonne conseillère, l’amie de cœur.

À l’envers : vanité, mensonge, présomption, légèreté, stupidité, ignorance ; erreurs, manque d’inspiration, fausses intuitions ; flatteries, égoïsme, actions déconseillées, désirs inassouvis; fatigue, apathie, indécision ; commérages, infidélité, crise affective, problèmes de communication au sein du couple ; grossesse non désirée ; échec d ‘examens et de projets, perte de biens matériels ; épuisement, avortement, maladies de la peau, du sein, des intestins et des poumons.

Le temps : mercredi et vendredi, printemps, été.

Signes du zodiaque : Vierge, Gémeaux.

Le conseil : réveillez l’énergie féminine qui sommeille en vous et essayez de penser avec votre cœur au lieu de votre esprit. Écoutez la voix de l’intuition et vous éviterez bien des erreurs.


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Lisons encore les symboles…

HARRISON : textes

Temps de lecture : 9 minutes >

Jim HARRISON (1937-2016), nom de plume de James Harrison, est un poète, romancier et nouvelliste américain. À l’âge de huit ans, une gamine lui crève accidentellement l’œil gauche avec un tesson de bouteille au cours d’un jeu. Il mettra longtemps avant de dire la vérité sur cette histoire. A l’age de 16 ans, il décide de devenir écrivain et quitte le Michigan pour vivre la grande aventure à Boston et à New York. C’est aussi à 16 ans qu’il rencontre Linda, de deux ans sa cadette, qui deviendra sa femme en 1960. Ils ont eu deux filles, Jamie, auteur de roman policier, et Anna.

Il rencontre Tomas McGuane à la Michigan State University, en 1960, qui va devenir l’un de ses meilleurs amis. Sa vie de poète errant vole en éclats le jour où son père et sa sœur trouvent la mort dans un accident de la route causé par un ivrogne, en 1962. Titulaire d’une licence de lettres, il est engagé, en 1965, comme assistant en littérature à l’Université d’État de New York à Stony Brook mais renonce rapidement à une carrière universitaire.

Pour élever ses filles, il enchaîne les petits boulots dans le bâtiment, tout en collaborant à plusieurs journaux, dont Sports Illustrated. Son premier livre, Plain Song, un recueil de poèmes, est publié en 1965. En 1967, la famille retourne dans le Michigan pour s’installer dans une ferme sur le rives du Lake Leelanau. Immobilisé pendant un mois, à la suite d’une chute en montagne, il se lance dans le roman Wolf (1971).

McGuane lui présente Jack Nicholson sur le tournage de Missouri Breaks. Harrison, qui n’a pas payé d’impôts depuis des années, est au bord du gouffre. Nicholson lui donne de quoi rembourser ses dettes et travailler un an. Il écrit alors Légendes d’automne (Legends of the Fall, 1979), une novella publiée dans Esquire et remarquée par le boss de la Warner Bros qui lui propose une grosse somme pour tout écrit qu’il voudra bien lui donner. Le succès n’étant pas une habitude chez les Harrison, Jim se noie dans l’alcool, la cocaïne. Après une décennie infernale (1987-1997) durant laquelle il a écrit un grand roman, Dalva (1988), il choisit de s’isoler et de se consacrer pleinement à l’écriture et aux balades dans la nature. Jim Harrison meurt d’une crise cardiaque le 26 mars 2016, à l’âge de 78 ans, dans sa maison de Patagonia, Arizona.” [BABELIO.COM]


…Nul doute que depuis le pléistocène les gens aient eu une expérience réelle de l’extase religieuse, même si l’on s’en moque volontiers aujourd’hui, surtout à cause des charlatans que sont nos chefs religieux. Je ne considère certainement pas les fondamentalistes comme plus dangereux que l’éthique unique et passablement fasciste de notre jeune bourgeoisie prospère et en plein essor, dont l’éducation a subi les ravages du politiquement correct, au point que ses membres semblent constituer une classe à part. À leurs yeux myopes, les Noirs, les Latinos et les autochtones américains ressemblent à des Martiens. Ils vivent dans le monde consensuel des garderies, du sport, des portefeuilles d’actions, des spécialistes médicaux, de l’enfermement, de l’ergonomie, des niaises obsessions portant sur la pollution de l’air et les cigarettes (seulement dans leur voisinage immédiat). C’est une version de l’existence beaucoup plus proche des prophéties de Huxley que de celles de George Orwell. Imaginez une discussion où l’on se demande sérieusement si trente-cinq heures hebdomadaires de télévision sont vraiment nuisibles aux petits crétins qu’ils élèvent…

 

…Depuis vingt ans, on assiste à une débauche de shopping spirituel qui, bien que compréhensible, charrie avec lui et épouse de manière désastreuse le sens du temps dévoyé par notre culture, où la vitesse est en définitive la seule chose qui compte. On cède à une impatience fatale, au désir d’accumuler le plus vite possible les coups spirituels et de poursuivre avec la même répugnante mentalité. Cette tare inclut un grand nombre de voyages organisés dans une optique écolo ou ethno ainsi que les aspects comiques de faux chamans qui vendent des visions de pouvoir acquises en trois heures pour quelques centaines de dollars. Nous voilà bien, qu’il s’agisse de tennis zen, de pêche zen, de chasse zen, du zen destiné à faire de vous un homme d’affaires plus performant, à vous aider à écrire de manière spontanée, ou encore des innombrables équipes de football Apache ou Redskin, des guerriers, des puissants Mohawks blancs, des secrets d’Élan Noir appris lors d’un séminaire de deux heures, après quoi on vous sert du pain frit indien avant que vous ne chevauchiez un bison fantôme pour rentrer dans votre maison de banlieue. Nous ne refusons bien sûr aucune absurdité tant que nous pouvons en tirer un quelconque avantage économique. Quiconque en a vraiment ras le bol de la putain de culture blanche, pour reprendre une expression que j’entends souvent, a tout intérêt à se préparer à un long voyage. Contempler pendant une heure une tête olmèque de cinquante tonnes risque de vous propulser dans un vide absurde que tout le sucre du monde ne saurait adoucir.

 

Tout ce que je dis sur l’alcool est profondément suspect et, je l’ espère, tout aussi mordant. Soudain, le monde s’est mis à grouiller de pères la morale et de béni-oui-oui qui envisagent la vie comme un problème à résoudre. Rien que l’autre jour à la télévision, un type qui avait perdu un parent proche à cause de Tim Mc Veigh disait, après avoir assisté à l’exécution, qu’il ne ressentait “ni fermeture, ni compression“. Si vous ne comprenez pas que cette espèce de viol du langage relève d’une brutalité imbécile, alors je ne peux rien faire pour vous. Une existence soumise à de telles âneries psychologiques n’est, comme on dit, pas une vie, mais la preuve toute fraîche de la nouvelle mentalité victorienne et de l’éthique unique actuellement en vigueur.

 

Récemment, par une nuit dans le sud-ouest du pays, j’ai rêvé d’un homme qui est allé dans les montagnes proches et qui a vu un dieu dansant. Encore à moitié endormi dans les premières lueurs de l’aube, j’ai imaginé la fin de l’histoire. Ensuite, cet homme redescend des montagnes et parle de son aventure à un ami incrédule avec lequel il retourne dans la montagne pour voir le dieu dansant. La rumeur se répand bientôt, notre homme ressent le besoin de changer de métier et il se met à demander de l’argent aux curieux qui désirent voir le dieu dansant. Redoutant de perdre son pouvoir, cet homme prêche continuellement en affirmant haut et fort qu’on ne peut pas voir le dieu dansant sans que lui-même intercède. On construit un temple à l’entrée du canyon qui mène à la montagne. Et ainsi de suite. Une vision, si sainte soit-elle, ne l’est jamais assez pour échapper à la souillure. La terre est imbibée du sang de l’entropie religieuse.

 

La totale absence d’efficacité de l’esprit, lorsqu’il s’étudie, est ahurissante. L’esprit tente sans arrêt de se raconter un conte pour enfants absolument linéaire afin de dissimuler l’existence qu’il voit le corps mener. L’esprit tente sans arrêt d’être un observateur, un spectateur, plutôt que le réalisateur. R. D. Laing a dit que “l’esprit dont nous sommes inconscients est conscient de nous.” Cela suggère une dimension supplémentaire qui nous est le plus souvent indisponible, mais sans aucun doute vitale. Quand tu crapahutes vers ce pays de l’esprit, les frontières que tu perçois semblent infranchissables, mais néanmoins visibles. Tu comprends clairement que la linéarité est une escroquerie et la tectonique de la conscience est relativement étrangère à notre monde de lettres et de chiffres.

Jim Harrison, En marge – Mémoires (2002)

Passacaille pour rester perdu, un épilogue

Souvent nous demeurons parfaitement inertes face aux mystères de notre existence, pourquoi nous sommes là où nous sommes, et face à la nature précise du voyage qui nous a amenés jusqu’au présent. Cette inertie n’a rien de surprenant, car la plupart des vies sont sans histoire digne d’être remémorée ou bien elles s’embellissent d’événements qui sont autant de mensonges pour la personne qui l’a vécue. Il y a quelques semaines, j’ai trouvé cette citation dans mon journal intime, des mots évidemment imprégnés par la nuit : “Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception.” Certains, reprochant au monde leur condition déplorable, ne seraient pas d’accord. “Nous naissons libres, mais partout l’homme est enchaîné.” Je ne crois pas m’être jamais pris pour une victime, je préfère l’idée selon laquelle nous écrivons notre propre scénario. La nature ou la forme de ce scénario est trop gravement compromise pour qu’on puisse espérer aboutir à d’honnêtes résultats. On est contraint d’écrire des scènes que les gens auront envie de voir et “Jim passa trois jours entiers la tête entre les mains, à gamberger” ne fait pas l’affaire. C’est de l’ordre du slogan idiot mais très répandu : “Je sais pas grand-chose, mais je sais ce que je pense.” Il y a tant d’années, quand j’ai arrêté la fac, je me suis dit que cette bévue monumentale était due à la personnalité que j’avais construite. Tout a commencé à quatorze ans, quand j’ai décidé de consacrer ma vie à la poésie. Incapable de trouver le moindre cas comparable dans le Nord-Michigan, j’ai réuni toutes les informations que je pouvais, en rapport avec des écrivains ou des peintres. La vie d’un peintre est parfois fascinante, celle d’un poète beaucoup moins. Mais les deux figuraient tout en haut de ma liste d’artistes. Si j’étais d’un tempérament orageux et que j’habitais une chambre de bonne à New York ou à Paris, j’aurais meilleure mine avec des taches de peinture sur mes pauvres fringues qu’avec des moutons de poussière et des pellicules. J’ai donc lu des dizaines de livres sur des peintres et des poètes pour découvrir quel type de personnalité je devais avoir. J’ai même peint durant presque un an pour accroître la ressemblance. J’étais un peintre nul, entièrement dépourvu de talent, mais étant arrogant, fourbe et fou, j’ai convaincu certains amis que j’étais réellement un artiste. Cela se passait juste avant la dinguerie beatnik. Le. slogan de l’époque était : “Si tu ne peux pas être un artiste, alors fais au moins semblant d’en être un.” J’ai tenté de copier les tableaux de maîtres anciens mais pour la Vue de Tolède du Greco, je me suis trouvé à court de toile à mi-chemin de Tolède. C’était une mauvaise organisation, pas du mauvais art. Quelle honte, même si personne ne le savait en dehors de ma petite sœur Judy, qui partageait ma fièvre artistique, allumait des bougies rouges et jouait du Berlioz pendant que je travaillais sur mon tableau. Le modèle est bien sûr ici celui de l’artiste romantique, sans doute la malédiction de toute ma vie qui m’a maintes fois fait trébucher et m’étaler de tout mon long. Par chance, mon hérédité paysanne m’a aussi donné le désir de travailler dur, si bien que j’étais rarement au chômage. Comme disait mon père : “Si tu sais manier la pelle, tu t’en tireras toujours.”
La confusion liée à la formule “Tout est permis” a duré à peu près toute ma vie. C’est bien sûr une ânerie, mais l’ego est aux abois s’il ne s’invente pas son propre combustible et ses munitions. Quand on se prétend poète, on ne peut pas couiner comme une petite souris ou marcher en minaudant comme une prostituée japonaise. Le problème, c’est qu’il faut se considérer comme un poète avant même d’avoir écrit la moindre chose digne d’être lue et, à force d’imagination, garder ce ballon égotique en état de vol. J’ai survécu grâce à d’excellents et de très mauvais conseils. Le meilleur est probablement Lettres à un jeune poète de Rilke, et le pire, que j’ai suivi fanatiquement, était sans doute celui de Rimbaud qui vous poussait à imaginer que les voyelles avaient des couleurs et qu’il fallait pratiquer un complet dérèglement de tous les sens, ce qui revenait à dire qu’il fallait devenir fou. Je m’en suis très bien tiré. On conseillait simplement aux jeunes poètes de ne pas s’embourgeoiser. Même ce vieux conservateur de Yeats déclara le foyer domestique plus dangereux que l’alcool. J’hésite à abonder dans son sens, ayant eu un certain nombre d’amis morts d’alcoolisme. Nous avons toujours vécu à la campagne, où il est beaucoup plus facile d’éviter l’embourgeoisement. Le monde de la nature attire avec une telle force qu’on peut facilement ignorer le restant de la culture ainsi que les obligations sociales. À dix-huit ans, j’ai découvert un poète italien que j’aimais beaucoup, Giuseppe Ungaretti. Il écrivit, Vorremmo una certezza (Donne-nous une certitude), un mauvais conseil, mais très compréhensible quand on a traversé la Seconde Guerre mondiale. Il admit, Ho popolato di nomi il silenzio (J’ai peuplé le silence de noms). Et puis, Ho fatto a pezzi cuore e mente / per cadere in servitù di parole (J’ai réduit en morceaux mon cœur et mon esprit pour m ‘asservir aux mots). Bien sûr. C’est ce qu’on fait. Peut-être qu’on radotera encore dans notre cercueil. Dans toute l’Amérique, les jeunes gens demandent de bons conseils à de mauvais écrivains. Les universités proposent trop de programmes d’écriture créative et n’embauchent pas assez de bons écrivains pour y enseigner. Contrairement à ce qu’on croit, quand on prend l’enseignement au sérieux, c’est un boulot harassant. Et votre propre travail risque fort d’en pâtir.
L’argent est un cercle vicieux, un piège dont vous ne sortirez sans doute pas indemne. Les scénarios exceptés, je n’ai pas gagné ma vie en tant qu’écrivain avant la soixantaine. Quand j’ai cessé d’écrire des scénarios pour ne pas mourir, la vente de mes livres en France m’a sauvé la mise.
Après avoir passé ma vie à marcher dans les forêts, les plaines, les ravins, les montagnes, j’ai constaté que le corps ne se sent jamais plus en danger que lorsqu’il est perdu. Je ne parle pas de ces situations où l’on court un vrai risque et où la vie est en péril, mais de celles où l’on a perdu tout repère, en sachant seulement qu’à quinze kilomètres au nord se trouve un rondin salvateur. Quand on est déjà fatigué, on n’a pas envie de faire quinze kilomètres à pied, surtout s’il fait nuit. On percute un arbre pour constater qu’il ne bronche pas. D’habitude, j’emporte une boussole, et puis j’ai le soleil, la lune ou les étoiles à ma disposition. Cette expérience m’est arrivée si souvent que je ne panique plus. Je me sens absolument vulnérable et je reconnais qu’il s’agit là du meilleur état d’esprit pour un écrivain, qu’il soit en forêt ou à son bureau. Images et idées envahissent l’esprit. On devient humble par le plus grand des hasards.
Se sentir frais comme un gardon, débordant de confiance et d’arrogance n’aboutit à rien de bon, à moins d’écrire les mémoires de Narcisse. Tout va beaucoup mieux quand on est perdu dans son travail et qu’on écrit au petit bonheur la chance. On ignore où l’on est, le seul point de vue possible, c’est d’aller au-delà de soi. On a souvent dit que les biographies présentaient de singulières ressemblances. Ce sont nos rêves et nos visions qui nous séparent. On n’a pas envie d’écrire à moins d’y consacrer toute sa vie. On devrait se forcer à éviter toutes les affiliations susceptibles de nous distraire. Pourtant, au bout de cinquante-cinq années de mariage, on découvre parfois que ç’a été la meilleure idée de toute une vie. Car l’équilibre
d’un mariage réussi permet d’accomplir son travail.

Jim Harrison, Le vieux saltimbanque (2016)

  • Lire aussi notre recension de Dalva

Lire encore…

CAMUS : Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois (1953)

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Albert CAMUS (1913-1960), l’écrivain, le journaliste et le philosophe, jouait au Racing Universitaire Algérois (RUA) en 1929, après avoir été le gardien de but l’AS Monpensier. De ces années-là, Camus gardera en lui un rêve fracassé : en 1930, on diagnostique sa tuberculose ; il a 17 ans, il comprend qu’il ne sera jamais professionnel. Jamais. En 1940, il retire ses crampons pour toujours.

Mais Camus restera passionné de foot toute sa vie. Avec l’argent du prix Nobel de littérature [à lire : le Discours de Suède prononcé à cette occasion], il achète une maison, à Lourmarin dans le Lubéron. Tous les dimanches, il est au bord du terrain local, regardant les enfants jouer contre le village voisin. Il paie leur maillot. Il supporte le Racing club de Paris. Pourquoi ? Parce qu’il ont le même maillot que le Racing algérois.

Mais surtout il écrit : “Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football qui resteront mes vraies universités. J’ai appris qu’une balle ne vous arrivait jamais du côté où l’on croyait. Ça m’a servi dans l’existence et surtout dans la métropole où l’on n’est pas franc du collier.” Le foot, c’est aussi l’attachement au milieu populaire dont on est issu… ou pas. Mais quand on en vient, en comprend mieux, on ressent plus.

Camus avait été gardien de but parce que c’était la place où l’on usait le moins ses chaussures. Orphelin de père et fils de pauvre, Camus ne pouvait se payer le luxe de trop courir sur le terrain : chaque soir, sa grand-mère violente inspectait ses semelles et lui flanquait une raclée si elles étaient abîmées. Pendant que sa mère, femme de ménage mutique, restait dans un coin, à jamais emmurée dans son silence.

Mais Camus aimait le foot au point de travailler plus dur à l’école dans l’espoir vain que sa grand-mère maltraitante lui pardonne ses chaussures détruites. Devenu écrivain, il racontera parfois, rarement, sa fascination pour un sport où la correction et la violence sont en équilibre précaire, où on rend les coups que l’on prend “sans tricher” (sic) où il faut apprendre à gagner sans se prendre pour Dieu et à perdre sans se trouver nul, où la joie de vaincre et les larmes de la défaite se ressentent et se ressemblent, après l’effort, dans la même ivresse de vivre.”

  • D’après : Entretiens avec Camus dans le Bulletin du RUA le 15 avril 1953 et dans France-Football du 17 décembre 1957. Texte déniché par Jean-Paul Mahoux.

Let’s play fair…

Un projet Freinet : Dans l’air du temps (roman, 2015)

Temps de lecture : 97 minutes >

Sur les hauteurs de Liège, le Groupe scolaire Célestin Freinet – Naniot-Erables ou, plus simplement l’école communale Naniot, pratique la pédagogie Freinet. Ce qui veut dire ? Vous en saurez plus en lisant la suite de cet article. Le projet de fin d’études (primaires !) d’une élève de 11 ans de cette école est transcrit ensuite : un vrai petit roman…

La pédagogie Freinet

“Pédagogie alternative mise au point au début du XXe siècle, la méthode Freinet place les élèves comme acteurs de leurs apprentissages. Elle les invite à chercher, inventer et apprendre par eux-mêmes. Cette pédagogie est reconnue par les responsables de l’enseignement en Belgique comme en France. On y compte un nombre important d’établissements 100% Freinet… et des milliers de professeurs qui s’en inspirent au quotidien. Alors que la pédagogie traditionnelle est centrée sur la transmission des savoirs, la pédagogie Freinet place l’élève au cœur du projet éducatif. Elle prend en compte la dimension sociale de l’enfant, voué à devenir un être autonome, responsable et ouvert sur le monde :

  1. Le tâtonnement expérimental : “C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne croyons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si général et si universel doive être exactement valable pour tous les enseignements, les scolaires y compris“, écrivait Célestin Freinet. Avec la pédagogie Freinet, l’élève apprend grâce à l’expérimentation et non par la reproduction de ce qu’on lui inculque. Il émet ses propres hypothèses, fait ses propres découvertes, construit ses propres savoirs et savoir-faire. S’il y a échec, celui-ci devient formateur, les réussites favorisent la confiance en soi et en sa capacité à progresser par soi-même. La mémorisation, qui ne s’appuie pas sur du par cœur, mais sur l’expérimentation, se fait aussi sans effort.
  2. Un rythme d’apprentissage individualisé : la pédagogie Freinet porte une attention particulière au rythme d’apprentissage de chaque élève. Si dans un premier temps l’enseignant fixe avec la classe une feuille de route collective pour la semaine, ensuite chaque élève définit les tâches et activités qu’il accomplira individuellement, en fonction de ses capacités et de ses objectifs. Il progresse à son rythme.
  3. L’autonomie favorisée : en élaborant son propre planning hebdomadaire, l’élève se prend naturellement en charge, développe son autonomie et se responsabilise. Cette plus grande souplesse encourage à travailler davantage, l’enfant ne comptant pas ses heures pour finaliser un travail qui le passionne. Le professeur établit parallèlement des plannings pour s’assurer que tous les points du programme scolaire ont été travaillés. Toujours dans le sens de l’autonomie, des fichiers de travail auto-correctifs, établis dans les différentes matières, permettent aux élèves de se corriger par eux-mêmes.
  4. La coopération entre pairs : la coopération est au cœur de la pédagogie Freinet. Les travaux de groupes sont ainsi favorisés, quelles que soient les disciplines. Les bénéfices sont nombreux : développer le dialogue, la capacité d’organisation, le sens du respect et de la solidarité, l’autonomie et la responsabilisation. Les élèves peuvent former librement leurs groupes de travail. L’enseignement peut également veiller à ce que les groupes soient assez hétérogènes pour donner toute sa place à l’apprentissage entre pairs.
  5. L’organisation coopérative de la classe : plus généralement, la classe s’organise de façon coopérative. Les entretiens du matin et les nombreux temps d’échange collectifs permettent l’élaboration des règles de vie commune, la régulation des conflits, la mise en place de projets, le partage autour des travaux réalisés. Ces activités de communication développent l’écoute, les compétences orales et la construction de l’esprit critique. Une boîte à idées est souvent déposée dans la classe pour favoriser le dialogue.
  6. La place du professeur : au milieu du XXe siècle, quand Célestin Freinet a expérimenté sa pédagogie alternative, celle-ci s’est symbolisée par la disparition de l’estrade dans la classe. Le professeur ne doit pas dominer la classe, mais se mettre à son niveau. L’autorité n’est plus considérée comme incontournable pour la transmission des connaissances et l’enseignement n’est plus basé sur une relation hiérarchique. L’enseignant est là pour accompagner et donner aux enfants les moyens de se construire un savoir personnel. Il peut même déléguer certaines de ses responsabilités aux élèves.
  7. L’expression libre : dessin, peinture, textes, expression orale ou corporelle… il ne s’agit pas d’imposer un sujet ou un modèle à l’enfant. Pour produire, il va puiser dans ses propres ressources créatives, choisir les sujets et les émotions qu’il souhaite exprimer. La confection d’un journal scolaire est un outil privilégié d’expression libre, tout comme la correspondance scolaire. Les exposés et conférences, dont les thèmes sont choisis par les élèves, trouvent également toute leur place dans la pédagogie Freinet.
  8. L’évaluation formatrice : Célestin Freinet contestait le principe de l’évaluation finale et des examens qui apparaissaient comme l’objectif unique de l’enseignement. L’évaluation doit être formatrice et valoriser les progrès de l’enfant. Le suivi individualisé permet de proposer des consolidations de connaissances et compétences, par le biais de travaux collectifs ou personnalisés.
  9. Quelles différences avec la méthode Montessori ? La méthode Montessori, c’est l’autre grande pédagogie alternative née fondée au début du XXe siècle. Freinet et Montessori ont de nombreux points communs : pédagogies actives visant à développer l’autonomie, elles rendent l’enfant acteur de ses apprentissages et suscitent sa curiosité. Mais elles ont aussi leurs différences. Avec Montessori, l’enfant construit son savoir à travers le jeu. Freinet considère au contraire que le travail est naturel à l’enfant, qui est capable de construire un plan de travail personnel. Nous l’avons vu, avec la méthode Freinet, les élèves apprennent notamment grâce à la coopération, ils se nourrissent les uns les autres. Avec Montessori, l’apprentissage est individuel et se fait grâce à du matériel spécifique, mis à sa disposition.
  10. Un aménagement de l’espace conçu pour favoriser la coopération : l’organisation spatiale d’une classe est intimement liée à la pédagogie mise en œuvre. Avec la pédagogie Freinet, la classe est généralement découpée en 4 aires. Une aire de travail coopératif accueille les projets de groupes. Agencée en îlots, elle est équipée de matériel pour les sciences, le bricolage ou les activités créatrices. Une deuxième aire permet aux élèves de se réunir en classe entière, sans pupitres alignés face au professeur. Placés les uns face aux autres, ils communiquent plus facilement pendant les temps collectifs quotidiens. Un espace de recherche d’information peut aussi être installé. Equipé d’ordinateurs et d’un mobilier destiné à recevoir brochures documentaires, fiches auto-correctrices et autres ressources, il favorise l’apprentissage en autonomie. Dernière aire, la bibliothèque de la classe rassemble des romans, albums, contes, selon l’âge des élèves. L’espace est structuré de manière à faciliter la circulation. L’agencement et le choix du mobilier doivent ainsi être réfléchis en amont pour créer une ambiance conviviale, contribuant au plaisir de se rendre à l’école et d’apprendre.” [d’après CLASSE-DE-DEMAIN.FR]

Dans l’air du temps (roman, 2015)

Publié par l’école en 2015, le roman transcrit ci-dessous est le chef-d’oeuvre d’une élève de 11 ans. “Chef-d’oeuvre” est à prendre au sens donné par la pédagogie Freinet, comme dans le vocabulaire du compagnonnage. Les Compagnons du Tour de France le décrivent ainsi : “Son Tour De France terminé, l’Aspirant doit faire la preuve de sa valeur et de son habileté professionnelle en réalisant un chef-d’oeuvre, c’est-à-dire une maquette de dimensions variables où les difficultés techniques sont volontairement accumulées ; il montre ainsi la possession parfaite de son métier.” Dans le cas qui nous occupe, l’enfant a annoncé le roman comme n’étant que le tome 1 (à quand le tome 2 ?) : la méthode par projet peut avoir du bon…

© Bruno Wesel

Chapitre 1 : Bon, on le fait ou pas ?

– Bon, on le fait ou pas ?! s’impatienta Avril.
– Je sais pas… j’ai peur, répondit Kay. On va voir la couleur que la planète voit le plus rarement ! J’ai pas l’habitude…

Trois adolescents de quinze ans étaient réunis ensemble dans une petite maison abandonnée. Kay, Glani, et Avril.

– Kay ! rétorqua Glani, c’est ça qui est trop génial ! On va voir une couleur exceptionnelle ! Que seules les personnes qui ont l’audace de s’ouvrir assez peuvent voir ! Des personnes comme nous ! Tu ne vas pas renoncer au dernier moment, quand même ?! Du « rouge » ! Tu imagines ?! Allez, fais pas ta chochotte!
– Bon, bon ! Mais on pourrait pas plutôt se faire une simple ligne au lieu de ce signe bizarre ? parce qu’il est drôlement grand…

Avril se pencha vers lui en fronçant les sourcils.

– Kay, dit-elle, ce signe, c’est nous qui l’avons inventé. Tu ne peux pas te contenter d’une simple ligne ! Fais-le pour notre amitié, au moins !

Kay hésita quelques secondes puis, finalement, tendit le bras.

– Chouette-chouette ! dit Glani, ça devient de plus en plus excitant!

Elle tendit le bras à son tour. Avril sortit son petit couteau de poche. Kay déglutit. Avril approcha le canif de son bras. Elle enfonça sa lame tranchante dans sa peau, dessinant le signe. Il poussa un petit cri aigu avant de regarder sa blessure pour constater que la couleur du liquide qui en sortait était magnifique.

– Waouw ! C’ est… c’est woaw ! C’est donc ça du « rouge » ?! Je… waouw ! C’est tellement… Je… peux pas décrire ça… !

Avril et Glani étaient tout aussi subjuguées. Elles ouvraient la bouche comme deux poissons dans un aquarium.

– Mammamia… fais-le moi aussi, Avril !! s ‘exclama Glani.
– Oui, oui. Passe-moi ton poignet !

Glani, elle, ne poussa pas un seul cri mais ressentit un grand froid passer dans sa tête et son dos. Mais peu importe, elle voulait voir cette mystérieuse couleur sortir d’elle-même.

Quand Avril eût fini, Glani fixa pendant deux bonnes minutes le rouge puissant qui coulait abondamment de sa peau. Quand elle décrocha enfin le regard de sa blessure, elle regarda Kay et ricana :

– T’as vu ?! j’ai pas poussé de petits cris stupides, moi !

Avril et Glani virent que la couleur de peau de Kay se fonça. Il était affreusement gêné.

– Glani ! s’exclama Avril, j’ai peut-être tout simplement poussé la lame un peu trop fort dans sa peau, c’est tout ! Laisse-le tranquille !
– C’était pour rire… grogna Glani.
– Bon, allez, lança Kay, visiblement plus à l’aise, à toi Avril !

Avril, elle, ne pensait pas trop au mal que cela lui procurerait, ni à la couleur qui jaillirait de sa peau (même si elle la trouvait exceptionnellement belle).

Elle pensait au signe. Au lien d’amitié qu’elle allait avoir avec ses amis, et cela, pour toujours. Dès que leurs signes se seraient touchés et que les paroles auraient été prononcées, elle savait que ce signe tracé dans sa chair serait très important pour elle.

Elle tendit le bras à Kay. Quand il eut fini, Avril frissonna d’excitation.

– Je vous promets de ne jamais vous faire du mal volontairement. Et si par mégarde, je vous en fais, je m’en excuserai directement. Vous aurez pour toujours, de maintenant à ma mort, de l’importance pour moi.

Ils récitèrent cela, tous ensemble en se collant le symbole dégoulinant de sang les uns contre les autres.

Chapitre 2 : En rang !

– En rang !

La maîtresse de Kay, Avril et Glani n’était pas de bonne humeur. Comme toujours. Comme toutes les maîtresses. En fait, c’est comme si elles n’avaient pas d’humeur. Elles se ressemblaient toutes. Sévères, sérieuses, autoritaires comme le demandait le règlement universel.

– Miss Mawa ! Vous croyez que je ne vous ai pas vu sautiller ?! Vous me recopierez vingt fois “je me tiens droite dans un rang” ! À la prochaine remarque, je ne serai pas aussi tolérante !
– Oui, Mme Penoc. Merci, Mme Penoc, répondit Avril, timidement.

Et ils commencèrent donc à marcher, comme des petits soldats vers leurs salle de classe. Avril ne l’aimait pas. Il n’y avait jamais eu que des punitions avec cette maîtresse. Mais elle savait aussi qu’elle lui devait respect et obéissance. Pourtant, est-ce que sautiller était manquer de respect ? Apparemment, il ne fallait pas se poser toutes ces questions, comme le lui avaient souvent dit ses parents. Bref, sa maîtresse s’appelait Mme Penoc et n’aimait personne. Comme toutes les maîtresses. Leur apparence était très importante aussi. Robe droite et noire, cheveux gris toujours attachés en chignon serré, jamais plié, toujours les mains derrière le dos et surtout, jamais de sourire. Une fois, dans le deuxième pays, un petit garçon avait surpris sa maîtresse esquisser un sourire. Pas un sourire narquois, qui veut dire “n’essaye même pas de dire quoi que ce soit“. Non. Un amical, celui qui réchauffe le cœur, celui qu’on aime voir. Mais elle avait été punie par la loi pour mauvaise éducation ! Mme Penoc, on pouvait lui faire confiance. Jamais elle n’esquisserait ni même, ne penserait à faire le moindre sourire !
D’ailleurs, en parlant d’elle, elle venait de faire une déclaration qui réveilla Avril de ses pensées.

– Pour honorer la découverte de M. Onsonn, qui n’est autre qu’une grande grotte souterraine, nous allons nous rendre dans celle-ci. Attention, cela ne se produira qu’une fois dans votre vie alors je vous conseille de profiter. Et surtout, ne touchez à rien ! C’est un endroit extrêmement salissant. Voilà, nous partirons demain. Préparez votre tenue “anti-salissant” !

Les trois amis échangèrent un regard enthousiaste. Les sorties scolaires étaient extrêmement rares. De plus, c’était dans un endroit non-civilisé, ce qui voulait dire qu’on l’avait laissé dans son état naturel. Et, ça aussi, c’était rare !

Le lendemain, ils se retrouvèrent donc tous devant l’école, équipés de leurs tenues spécialisées. Avril ne put se retenir de sautiller pendant le trajet en car a-g (anti-gravité) en essayant de ne pas se faire repérer par Mme Penoc. Glani, elle, lui serrait le poignet pour l’empêcher de commencer à danser ou autre chose du genre dans le car. Elle en serait capable, elle le savait ! Même sous le regard scrutant de la maîtresse tant détestée, elle en serait capable. Kay, quant à lui, restait dans son coin. Il n’aimait pas beaucoup ça, les sorties scolaires. Surtout si c’était pour s’enfoncer à cinquante mètres de profondeur sous la terre. Il préférait être en sécurité. Mais il trouvait tout de même ça chouette !
La petite sautilleuse arborait un large sourire.

– Vivement là-bas ! YOUPIIIII ! cria Avril, ne pouvant retenir sa joie.

Glani devint toute rouge et serra la bouche pour se retenir de péter un câble.  Voyant son visage, Avril voulut lui demander ce qui se passait. Mais elle se tut immédiatement quand elle remarqua tous les regards braqués sur elle. Tous les élèves s’étaient tu, s’attendant à entendre d’une minute à l’autre Mme Penoc lui infliger une punition à couper le souffle, comme à chaque fois. Mais, à la grande surprise de tous, rien ne se produisit. Avril tourna lentement la tête vers l’extrémité du car, là où se trouvait normalement Mme Penoc.
Mais non. Rien.
Elle leva le cou pour scruter le car du début à la fin mais aucun signe de Mme Penoc. Tout à coup, des murmures s’élevèrent dans tout le car.

– Où est-elle passée ?
– J’en sais rien !
– Mais enfin, elle n’est plus là ?
– Elle a disparu !
– Misère !
– J’y crois pas… vous pensez qu’elle est morte ?

Ils continuèrent de s’inquiéter se demandant ce qu’il fallait faire. Quand, tout à coup, un élève cria tout bas :

– Eh ! Elle est là!

Ils se retournèrent tous en même temps pour vérifier si ce n’était pas une mauvais blague.

– Qu’est-ce qui vous prend ? dit Mme Penoc, visiblement de retour.
Avril essaya de voir par où sa maîtresse était arrivée si soudainement. Quand elle le devina, elle rit dans ses mains pour que personne ne l’entende.

– Glani, Kay ! leur chuchota-t-elle, elle était aux toilettes !!!

Les autres visiblement soulagés de voir qu’elle n’était pas morte comme l’avait supposé un certain Forg, ne cherchaient pas à savoir d’où elle était arrivée bien qu’ils trouvaient ça intrigant.
Mais celle qui fut le plus soulagée, ce fut Avril ! Pour la première fois de sa vie, une institutrice laissait ses élèves deux minutes tous seuls et ce fut pendant ces deux minutes qu’elle décida de crier sa joie ! Elle était vraiment destinée à y aller à cette sortie scolaire ! Gla ni lui donna des coups de coude, qui la réveillèrent de ses pensées.

– Eh ! Avril ! dit elle, on est arrivé !

Chapitre 3 : Le car a-g émit un vrombissement…

Le car a-g émit un vrombissement avant de déployer son escalier par terre.

– En rang ! cria Mm. Penoc avec son air sévère habituel, et plus vite que ça!

Bien évidemment, elle ne faisait pas cette remarque à Avril qui, elle, ne  s’était jamais autant dépêchée pour faire un rang. Pendant que tous les élèves suivaient Mme Penoc en descendant les escaliers, Kay – qui était rangée avec Avril – lui prit le bras et le serra très fort dans sa main. Quand ils entrèrent dans la grotte, un monsieur vint à leur rencontre.

– Bonjour et bienvenue dans une des plus anciennes grottes de l’histoire. Je serai votre guide tout au long de notre expédition. Je vous conseille de retrousser vos manches si vous voulez toucher la terre ou les roches. Ce serait un privilège pour vous de pouvoir sentir entre vos doigts de telles matières ! Tous étaient estomaqués, même Mme Penoc. Toucher de la terre? À main nue? Ce qui était sûr, pensa Avril, c’est que si cela dépendait de sa maîtresse tant détestée – et d’ailleurs, de toutes les maîtresses – jamais on ne leur laisserait toucher quelque chose d’aussi salissant que la terre, et surtout pas à main nue!
Mais ce qu’il proposa ensuite fut carrément inimaginable.

– Vous pouvez également prendre des appareils photos qui vous seront distribués. Pour cela, il faut faire la file derrière la table, juste ici, derrière moi !

Mme Penoc poussa un grognement pendant que tous s’extasiaient et chuchotaient entre eux.

– Magnifique ! dit Glani, qui était rangée derrière Avril et Kay. Des appareils photos! On va pouvoir en faire plein !!!
– Vous avez vu la tête de Mme Penoc? ricana Kay, tout bas, elle a l’air vraiment fâchée !

Avril, elle, ne disait rien. Elle fixait le vide, comme si elle ne pouvait pas décrire ce qu’elle ressentait et qu’elle cherchait les mots. Ses doigts se mirent à frémir. Ses amis savaient que cela n’allait pas tarder.

– Magnifique ? s’écria-t-elle, mais c’est mille fois mieux que ça ! Vous n’imaginez pas la chance qu’on a ?!

Elle continuait de s’extasier pendant que tous ne cessait de pousser des “Magnifique !” ou des “Démentiel !” ou des” Wow !“jusqu’à ce que Mme Penoc, n’en pouvant plus de tant d’ondes positives, dise froidement :

– Je pense que si vous ne vous taisez pas i-mmé-dia-te-ment, je vous infligerai à tous une punition digne de moi.

Elle avait dit ça d’un ton si sec, du genre qui coupe le souffle, qu’on entendit un silence qui, lui aussi, coupa le souffle.

– Bien, dit le guide, troublé lui aussi par la froideur expérimentée de Mme Penoc, je voudrais une file par ordre alphabétique, de A à Z, pour ceux qui veulent prendre des appareils photos. Tous les élèves se ruèrent pour former une file. Quand ils eurent tous leurs appareils en main, le guide leur fit un signe de la main pour qu’ils se rangent devant lui. Et la visite commença.
Ils avancèrent d’abord dans une grande grotte puis s’engouffrèrent dans une autre, plus en profondeur. C’était très étroit mais cela ne semblait déranger personne à part peut-être Mme Penoc et les institutrices des autres classes. Elles, bien au contraire, semblaient regretter d’être venues. Dès qu’elles devaient toucher de la terre, ne serait-ce que pour s’appuyer dessus avec la main pour ne pas tomber, elles fronçaient leur nez et serraient la bouche comme pour ne laisser sortir aucun grognement.
Avril prenait soin de tout photographier dans les plus petits détails. Kay, lui, regardait attentivement et photographiait rarement. Il semblait embarrassé et répétait sans cesse “il y a vraiment trois kilomètres de terre juste au dessus de nous ?” Il parlait à voix haute… Parce que oui, le guide avait autorisé les écoliers à parler ! Mme Penoc, Mme Gourdain, Mme Ortille et Mme Martyr semblaient de plus en plus se sentir mal. Avril était certaine que les professeurs se feraient renvoyer si la direction de l’école apprenait comment se passait cette sortie scolaire.
Enfin, ils débouchèrent dans une salle immense, remplie de stalactites et de stalagmites. Cela formait parfois d’ immenses statues d’argile. Mais le plus impressionnant, ce fut de voir les trous creusés partout. On aurait dit des passages secrets. Il y en avait vraiment énormément. Pas au sol, seulement au “mur” et au “plafond”.

– J’imagine que vous avez remarqué toutes les minis grottes au-dessus de nous, commença le guide. Elles sont encore à explorer. Chacune d’elles contient sûrement l’objet de nouvelles recherches !

Le guide les laissa admirer longtemps pour photographier cet endroit hallucinant de cinquante mètres de haut. Ainsi, ils s’éparpillèrent un peu partout.

– J’y crois pas les amis ! souffla Glani à Kay et Avril, tout excitée. C’est super chouette-chouette !
– C’est surtout, très, très, très impressionnant, dit Kay d’une voix mal assurée. Vous avez vu tous ces… passages ?!
– C’est vrai que cet endroit est vraiment impressionnant, rétorqua Avril, sans quitter des yeux la magnifique salle ornée de tous ses passages secrets. De plus, continua-t-elle, le guide est vraiment… enfin… il laisse beaucoup de liberté !

Elle avait dit ça en empoignant son appareil photo et prenant son trentième cliché.

– Il faut ab-so-lu-ment que je prenne en photos toutes les minis grottes ! dit-elle sérieusement.

Glani et Kay se regardèrent.

– Tu sais, commença Glani, tu ne pourras pas photographier tout ce que tu vois. Et encore moins tous les trous qui se trouvent ici. Il y en a plus de cent!
– Rhoo, mais c’est pas grave! protesta Avril, je photographierai la moitié !

Ses deux amis, toujours pas convaincus, décidèrent d’aller un peu voir autre part. Tout le monde était dispersé un peu partout dans la grande salle. Puis, le guide, à l’aide de son sifflet, leur demanda de le rejoindre. Avril, qui n’avait pas entendu le sifflet et non plus remarqué que les autres partaient, resta seule, continuant de prendre des clichés de tout ce qu’elle voyait.

– Kay, elle est où Avril ? questionna Glani qui était rangée dans le rang, d’un ton paniqué.
– Je pense qu’elle est devant, lui répondit ce dernier en levant la tête pour vérifier.

Mais il y avait des garçons – et d’ailleurs, des filles aussi ! – plus grands que lui dans le rang.

– Je vois rien ! s’exclama-t-il.

Glani le regarda avec insistance. Mais il se contenta de répondre :

– Et puis, elle a quinze ans tout de même ! Elle sait se débrouiller !

Glani ne sut que répondre à cet argument et décida de penser qu’elle était devant.
Retournons à présent auprès d’Avril. Elle avait fini par comprendre qu’elle était en retard mais avait décidé que cet endroit méritait plus d’attention. En plus, pour la première fois, les institutrices n’avaient même pas vérifié si
quelqu’un ne suivait pas. Elles avaient trop hâte de sortir de ce “trou“, comme elles l’appelaient. Elle chantonna un petit poème tout bas en continuant de photographier.
Ce fut alors qu’elle entendit un bruit répétitif. Un bruit qu’elle n’aurait pas pu entendre si elle avait suivi le troupeau. Elle regarda autour d’elle.
Cela venait d’un des passages secrets.

Chapitre 4 : Un petit “bip” se répétait…

Un petit “bip” se répétait sans cesse. Avril s’approcha doucement de la  mini-grotte d’où provenait ce bruit. Elle remarqua qu’elle était légèrement plus profonde que les autres. Et plus basse de plafond également. Si elle se mettait sur la pointe des pieds, elle pouvait juste avoir ses yeux dans l’encadrement. C’est ce qu’elle fit. Alors, en plus d’entendre le bip, elle vit une petite lumière rouge clignoter.
Puis, elle prit tout simplement une photo du passage et partit en trottinant rejoindre le groupe.

Chapitre 5 : Les trois amis…

Les trois amis étaient installés sur le lit de Kay et papotaient de leur journée.

– Franchement les gars, je trouvais cette journée géniale ! dit celle qui n’avait pas arrêté de prendre des clichés, quelle chance on a eu !!!
– Mouais, tu nous as tout de même fait une de ces peurs tout à l’heure ! dit Kay, grognon. On se demandait si tu étais devant ou toujours dans cette immense salle. Heureusement, tu nous as vite rejoints ! Qu’est-ce que tu faisais?

En pensant à cela, Avril regarda l’appareil photos qui lui avait été offert en se demandant si elle devait leur montrer la mystérieuse photo qu’elle avait prise pendant qu’ils s’inquiétaient. Mais elle se ravisa. Elle préférait d’abord en parler à ses parents, par précaution.

– Heu… ben… je prenais des photos, dit-elle en s’empressant.

Les deux autres ajoutèrent quelques “non, sans blague” puis il fut l’heure de rentrer chez eux, sous peine de punition. Enfin, Avril pouvait parler à ses parents. Sa mère était installée dans le divan, buvant sa tisane. Ses yeux regardaient dans le vide. Comme tout le monde, elle avait des yeux bleus perçants mais ceux-ci lui allaient particulièrement bien. Ceux de son père passaient le journal en revue.

– Heu… papa, maman ?

Les deux concernés levèrent la tête vers elle, intrigués.

– Oui ? Quelque chose ne va pas ma chérie? demanda d’abord sa mère.

Son père, lui, ne dit pas un mot mais la fixa intensément. Comme s’il sentait une nouvelle grave. Sa fille cherchait ses mots en tortillant une mèche de ses cheveux. Qu’allait-elle dire? Qu’elle n’avait pas suivi le groupe? Qu’elle était
restée toute seule dans une salle qui lui était inconnue? Elle n’avait pas le choix.

– Et bien voilà, commença-t-elle, j’ai photographié une lumière que j’ai vue dans une entrée souterraine. Elle était accompagnée d’un” bip“. Et… je me demande ce que c’était…

Elle vit ses parents se jeter un bref regard puis ils lui ordonnèrent d’aller chercher son appareil.
Quand elle revint, l’objet concerné dans la main, sa mère lui prit aussitôt.

– C’est celle-là, dit Avril. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?

Le front de son père s’était plissé ainsi que ses yeux.

– Lanou chérie, dit-il, apporte-moi ma machine pour détecter les objets volumineux dans le noir.

Il n’avait pas cessé de regarder le cliché une seule seconde. Avril, elle, c’était son père qu’elle n’arrêtait pas de regarder. Était-ce grave ? Cailloux – c’était le prénom de son père – passa la main dans ses épais cheveux fer. Mais quand il releva la tête, il ne paraissait pas inquiet. Au contraire, il semblait plutôt content.

– Voilà.

Sa mère, Lanou, avait dit ça comme si une chose en même temps excitante et grave allait se passer. Avril, plus inquiète à présent mais plutôt curieuse, se pencha vers l’objectif du D.O.V.N (détecteur d’objets volumineux dans le noir). Elle y distingua une forme étrange, comme une “petite” cabine de téléphone. Et la lumière qu’elle avait vue provenait du coin de l’objet presque invisible.

Ses parents regardèrent à leur tour dans l’objectif. Une lueur d’excitation se lisait dans leurs yeux. Mais leurs visages étaient sombres.

– Tu crois que… ? commença la mère d’Avril.
– J’en suis sûr, répondit Cailloux, ferme.

Ils se tournèrent alors vers leur fille. Celle-ci était troublée par les  événements et surtout par la réaction de ses parents à la vue de la photo. Elle cherchait le sens de tout ça quand ils lâchèrent :

– Il faut qu’on parle.

Chapitre 6 : Ils étaient tous les trois…

Ils étaient tous les trois assis autour de la table de la salle à manger. Avril attendait impatiemment les explications de ses parents. Son père la fixait, sans la quitter des yeux. Comme s’il essayait de lui transmettre quelque chose par la pensée.

– Ce n’était pas comme ça, avant, dit-il.

Elle chercha à comprendre. Sa mère continua avec plus d’explications.

– Notre quotidien, nos habitudes, nos méthodes de travail… tout ça, tout ça.

Elle avait l’air embarrassé. Avril était de plus en plus perdue.

– Venez-en droit au but, je ne comprends pas.

Lanou et Cailloux échangèrent un regard inquiet, puis son père se tourna vers elle et commença à parler longuement :

– Nous savons que tu éprouves un grande passion pour tout ce qui sort de l’ordinaire…

Elle approuva d’un signe de tête.

– Eh bien, justement, l’extraordinaire de maintenant, c’était l’ordinaire, avant.

Avril cligna des yeux.

– Tu veux dire qu’ils se scarifiaient tout le temps pour voir couler leur sang et voir la couleur… rouge ?

Sa mère soupira.

– Je crois qu’il faut que tu lui expliques vraiment clairement, Cailloux.
– Bien. Avant, tout était en… couleur. Tout. Mais pas seulement les couleurs qu’on a ici. Pas seulement le noir, le gris, le blanc, le bleu perçant de nos yeux et le rouge. On pouvait mettre des habits comme on voulait, le rouge – comme des autres couleurs inimaginable – se voyaient partout, sur les bonnets, les armoires, les lampes…

Il n’eut pas le temps de finir que sa fille éclata de rire.

– Franchement, j’y ai cru une bonne milliseconde ! Vous devez encore un  peu vous entraîner pour faire une farce à votre fille ! HAHAHAHahaha…

Mais, voyant que ses parents ne rigolaient pas le moins du monde, elle arrêta immédiatement de rire et devint livide.

– Quoi ?! s’exclama-t-elle, en bondissant de sa chaise.

Ses yeux cherchaient plus d’informations. Elle respirait vite, les poings serrés. Pourtant, son père restait toujours impassible.

– Oui. Et même, il y a des couleurs dont tu ne connais même pas l’existence. Des couleurs encore moins accessibles que le rouge. Avril voulait poser des milliers de questions mais quand elle ouvrit la bouche, son père continua de parler, sans y prêter attention.

– Des couleurs, si puissantes que si tu en voyais une pendant quelques secondes puis qu’elle disparaissait ensuite, tu deviendrais folle de ne plus pouvoir l’observer. Des couleurs… inimaginables !

Il y eut un silence de mort. Avril en profita pour enfin parler.

– Pourquoi toutes ces couleurs si magnifiques, comme tu les appelles auraient disparus ?! Ça n’a pas de sens !

Nouveau silence, pas plus joyeux que le dernier.

– Justement, commença Cailloux, cette cause, on la connaît bien. Même très bien…

Avril voulut lui sauter au cou pour qu’il aille plus droit au but. Quant à sa mère, Lanou, elle ne l’avait pas regardée depuis sa dernière repartie. Elle tenait sa tasse nerveusement en tapant sans cesse ses ongles dessus. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’était pas à l’aise. Mais pour le moment, Avril regardait son père avec insistance, tremblant un peu.

– Dis-moi tout ! C’est quoi la cause ?! C’est quoi ?!
– Il ne faut pas dire quoi, dit Cailloux, mais plutôt, qui…

Là, la moutarde de l’impatience montait au nez d’Avril.

– Alors QUI ?! QUI ?!
– On les nomme les Blackmen.

Chapitre 7 : Les quoi ?

– Les quoi ?! demanda Avril, intriguée.
– Les Blackmen, lui répondit sa mère.

Sans perdre de temps, l’intriguée posa encore une de ses nombreuses questions.

– Qu’est-ce qu’ils ont fait?

Cailloux et Lanou échangèrent un regard et hochèrent la tête.

– Évidemment, j’imagine que tu connais les Colors Of Life et leur célèbre chef, Malvéni ? dit son père, avec ses yeux d’azur, ces scientifiques qui nous guident et nous dictent ce qu’on doit faire ou pas ?

– Heu, oui, évidemment… Tout le monde les connaît et les respecte.

Nouveaux regards entre ses parents. Sa mère prit une énorme inspiration et déclara :

– Ce sont eux.
– Je ne pense pas. Tu sais, maman, il nous ont conseillé à tous d’utiliser la pollution. Ils disent que c’est très bien pour la planète !
– C’est bien la dernière chose à faire pour la planète, tu sais !

Sa mère avait dit ça avec colère, comme si c’était de sa faute. Mais elle continua :

– Ce sont des personnes maléfiques qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : argent, argent, argent et argent ! D’après toi, est-ce que le monde est joyeux !?

Avril ne savait pas quoi répondre. Elle ne trouvais pas ce monde triste. Sévère, mais pas triste. Sa mère la regardait comme si, si elle ne donnait pas la bonne réponse, elle lui en voudrait. Elle bafouilla quelques mots.

– Ben, heu… oui.. enfin… oui… heu… je… oui.
– Eh bien, figure-toi que non ! pesta sa mère. Il est horriblement triste ce monde !

Soudain, elle se leva de sa chaise. Sa fille crut d’abord qu’elle allait crier ou pester quelque chose mais, bien au contraire, elle prit un air plus doux et continua :

– La Terre manque beaucoup trop de ses couleurs, de ses parfums, de ses justices… Tout ça existait bel et bien il y quelques milliers d’années. Mais plus maintenant. Plus en trois-mille-quatre-cent-vingt-deux.

– Peut-être que le monde a changé mais… c’est en bien, non ?!

Avril regretta d’avoir posé la question. De toute évidence, cela n’était pas en bien. Son père poussa un soupir tandis que sa mère regardait encore dans le vide, comme si elle préparait ses mots. Mais Cailloux interrompit le cours de ses pensées.

– Tu n’as pas besoin de tout lui expliquer en détails. Elle comprendra bien quand elle le verra .
– Pardon ? Qu’est-ce que je verrai ? demanda leur fille précipitamment.

Juste après qu’elle eut posé la question, Lanou la prit dans ses bras. Et sanglota.

– Ecoute, dit-elle, nous… nous n’en avons pas la certitude mais nous pensons, ton père et moi que… la mystérieuse chose que tu as vue pourrait peut-être… empêcher tout cela… mais, mais… oh, Cailloux, dis-lui la fin!

Avril n’avait jamais vu sa mère dans un tel état. Son cœur tambourinait comme jamais. Comme elle l’avait compris, il s’agissait de quelque chose de vraiment important. Elle se tourna alors vers son père.

– Bien, soupira-t-il, je vais te la dire, la fin. Tu ne te rends sûrement pas assez compte, mais le monde a vraiment changé en mal. Tout ce que tu aimes ici, était habituel, avant. La concernée essayait d’imaginer dans sa tête ce qu’il voulait décrire mais n’y arriva pas. Elle ne voyait que son monde à elle, celui qu’elle ne trouvait pas si triste que ça… Son père, prit une grande inspiration, ferma les yeux et dit :

– Nous allons t’envoyer dans le passé pour que tu répares tout ce qui s’est passé.

Avril sentit son cœur s’arrêter de battre.

– Quoi ?! s’exclama elle. Je peux savoir comment et pourquoi ?
– Comment ? Par la machine que tu as aperçue…
– Mais je ne vais tout de même pas…
– Pourquoi? Parce que même si c’est à cause des Blackmen que notre Terre est noire, les premiers gestes destructeurs de la Terre viennent du passé. On appelait ça des guerres. Mais celles dont je vais te parler sont plus précisément des guerres mondiales. Il y en a eu cinq en tout. Nous voulons que la quatrième et la cinquième ne se produisent pas. Et toi, TU vas les empêcher d’advenir.

Chapitre 8 : Il y eut toute une affaire au tribunal…

Il y eut toute une affaire au tribunal pour que la famille Mawa puissent visiter seule la grotte découverte par Mr Onsonn. Le chercheur ne voyait pas pourquoi cette famille ne pouvait pas attendre, comme tout le monde, jusqu’à ce que la grotte soit bien fouillée et inspectée. Finalement, il décida d’accepter mais à la seule condition que la famille Mawa le paye. Bien évidemment, les parents d’Avril payèrent sans broncher. Même s’ils devaient y verser tout leur argent, ils le feraient. Lanou, Cailloux et Avril s’en fichaient pas mal. Entre sauver leur planète ou sauver leur argent, ils n’hésitaient pas une seule seconde. Cependant, tout ne pouvait pas être parfait. Les parents d’ Avril avaient bien fait promettre à celle-ci de n’en parler à personne. Elle cachait donc un lourd secret à ses amis. Avril avait beau supplier ses parents de pouvoir leur dire, rien n’y fit. Mais elle pensait également au voyage. Elle ne se voyait pas du tout le faire seule.
Mais aujourd’hui, sa petit famille et elle allaient vérifier si c’était bien ce qu’ils pensaient : qu’une machine à remonter dans le temps était dans la grotte.
Avril reconnut tout de suite la grande entrée de celle-ci. Elle avait pris tellement de photos, avait tellement regardé dans chaque recoin les moindres détails, qu’elle pourrait refaire tout le chemin sans aucune aide. Mais par précaution, ils avaient tout de même pris une carte.

– Quelle immensité ! s’exclama sa mère. OOooooh… j’ai tellement hâte !

Elle prit les épaules de sa fille en laissant couler une petite larme. Avril ne savait distinguer si c’était une larme de joie, de tristesse ou, encore, les deux.

Son père, lui, avait les mains sur les hanches et admirait, comme sa fille,  chaque détail qu’il voyait.

– Bon, commença-t-il, il faudrait peut-être y aller. Lipip (c’était un surnom que Cailloux avait donné à sa fille), tu es certaine que tu pourrais nous retrouver l’endroit exact où tu as pris la photo ?
– Sûr, répondit celle-ci.
– Alors, c’est parti !

Et ils s’engouffrèrent tous les trois au fond de la grotte. Avril reconnut tout de suite le chemin et fut même vexée qu’on ait douté d’elle.

– C’est par là ! Puis après, on tourne à gauche !
– Tu as une fameuse mémoire pour une fille de quinze ans ! dit sa mère en rigolant.

Mais son rire s’interrompit pour remplacer un cri d’exclamation. Ils venaient d’arriver dans la grande salle.

– Mon Dieu… que c’est… magnifique… immense… impressionnant.

Lanou commença à sauter en poussant des petits cris en s’agrippant au cou de Cailloux tandis que celui-ci étendait un large sourire au milieu de son visage. Il prit ensuite sa ” petite ” Lipip – quinze ans, tout de même ! -dans ses bras.

– Maintenant, c’est à toi.

Elle avala sa salive. Maintenant qu’elle était devant ces centaines d’entrées, elle n’était pas sûre à cent pour cent de savoir montrer la bonne. Heureusement qu’elle avait pensé à prendre son appareil photo, là où était mémorisé le cliché. Elle le sortit de son gros sac et se pressa de le retrouver parmi tant d’autres.

– C’est celle-là ! dit-elle, en pointant son doigt sur la photo concernée. Donc, l’entrée est plus grande que les autres et plus près du sol aussi. Et…

Elle vit alors un détail qu’elle n’avait pas remarqué auparavant. C’est comme si le contour de la grotte avait été creusé à la pelle. Comme si des personnes étaient déjà venues… Mais bon, pour le moment, ça ne l’intéressait pas. Avril murmura un petit poème pour calmer son cœur qui tambourinait. Elle balaya alors toute la grande salle souterraine des yeux. Elle ne vit rien de ce qui ressemblait à la photo quand soudain… Bip, bip, bip…

– C’est quelque part par là ! s’exclama-t-elle en pointant du doigt le côté gauche de la salle. Écoutez le petit bruit ! Vous l’entendez?

Ses parents tendirent l’oreille puis hochèrent de la tête pour dire qu’ils avaient bel et bien entendu. Ils partirent ensemble vers la gauche explorer tous les coins. Quand soudain…

– Avril, Cailloux ! Venez voir !

lis coururent vers Lanou. Devant elle se trouvait l’entrée. Elle n’avait pas bougé d’un poil.

– C’est bien celle-là, non ?! s’enquit la mère d’Avril. C’est bien la bonne entrée ?

Avril s’empressa de ressortir son appareil photo et poussa un petit bruit aigu.

– Oui ! C’est bien celle-là !

Soudain, un terrible silence régna dans la grotte. Ils échangèrent des regards.

– Il ne nous reste plus qu’à y entrer… dit Cailloux en inspirant de l’air. Y entrer et sauver le monde !

Il prit sa fille dans ses bras et la monta dans l’entrée. Elle se recroquevilla pour arriver à s’y introduire.

– Tout va bien? demanda Lanou, inquiète.
– Oui, oui. Je dois juste me mettre à plat ventre et ramper pendant quelques secondes puis j’arrive près de la machine… si c’en est une.

Et sans attendre que ses parents aient le temps de dire quelque chose, elle se faufila à l’intérieur du trou. Il y faisait sombre et humide. Pendant qu’elle  s’était engouffrée dans le “passage secret ” le bip avait cessé. Les habits d’Avril étaient couverts d’argile et ses coudes endoloris. Les quelques secondes avaient duré plus de temps qu’elle ne le pensait. Au moins cinq bonnes minutes.
Mais maintenant, elle était dans une salle beaucoup plus petite que la précédente. Le sol était plat mais le plafond de la petite salle était voûté. Plongée dans le noir complet, elle cria à ses parents :

– Vous m’entendez !? Venez !!

Elle attendit quelques minutes puis entendit arriver Lanou et Cailloux, faisant la grimace, couverts d’argile.

– Ma Lipip ? demanda son père, les bras devant lui essayant de retrouver sa fille à tâtons. Où es-tu ?
– Ici, ici. Juste en face de toi.
– Heureusement que j’ai sorti ma lampe de poche avant de plonger dans la mini-grotte, se vanta sa mère, sinon, on était obligés de refaire le chemin en sens inverse pour pouvoir allumer la lumière ! Attention, j’allume ! Un, deux et… trois !

Puis on entendit un clic et soudain la lumière apparut. Toute la famille Mawa avait fermé les yeux, redoutant ce qu’ils allait voir ou, justement, ne pas voir. Avril retint sa respiration et ouvrit les yeux. Elle hoqueta.
La toute petite salle était décorée d’immenses peintures. Elles recouvraient absolument toute la salle. Mais la chose la plus impressionnante fut l’énorme machine qu’elle vit apparaître sous ses yeux. Une grosse boîte de métal avec deux longues antennes pointées vers le plafond. Bien sûr, elles n’avaient pas l’air neuves. Une couche d’argile recouvrait la boîte. Et des stalagmites y avaient fait leurs nids. Des petits plic ou ploc retentissaient toutes les trois secondes. Les deux parents d’Avril se décidèrent à ouvrir leurs yeux. C’est ainsi que la famille Mawa découvrit la machine à remonter dans le temps.

Chapitre 9 : Mon Dieu…

– Mon Dieu…

Cailloux avait la bouche entrouverte et semblait sur le point de pleurer. Pareil pour sa femme. Quand à leur fille, elle avait commencé à danser et sauter en chantant :

– On l’a trouvé, on l’a trouvé, on l’a trouvé, on l’a…

Mais sa chanson s’interrompit quand elle se souvint pourquoi il fallait tant cette machine. Elle allait devoir monter dedans, aussi seule qu’un chat errant. Et elle s’imaginait, toute seule dans le passé à ne rien connaître. Avril fixa le vide, s’imaginant dans quelle situation elle serait puis fondit en larme.

– Je ne veux pas y aller ! Ou alors, venez avec moi !! S’il vous plaît ! Jamais je ne serai capable de sauver le monde. Et encore moins seule ! Ne me laissez pas monter là dedans !

Ses parents la prirent aussitôt dans leurs bras en la serrant de toutes leurs forces.

– Ma Lipip, ma chérie, dit son père avec douceur, je comprends parfaitement. Et si nous pouvions y aller ensemble, nous le ferions. Mais nous sommes placés sous haute surveillance. Sous la surveillance des Blackmen. En fait… ils savent que nous savons. Normalement, nous aurions dû rejoindre leur camp mais ta mère et moi, nous avons pris une autre identité. Ils ont fini par nous retrouver et nous les avons supplié de rester avec toi. Le moindre geste pourrait nous être fatal. Autant pour nous que pour toi.
– Je suis aussi placée en surveillance ?
– Non, mais si nous faisons quoi que ce soit, ils pourront s’en prendre à notre famille. Et il est hors de question qu’on touche à toi.
– Mais…
– Il n’y a pas de mais. Et puis, si tu veux, tu n’es pas obligée de le faire maintenant, ce voyage. Tu peux attendre encore quelques années, le temps que tu grandisses encore un peu.

Mais l’idée de savoir qu’elle pourrait connaître son passé, vivre son passé ne la quitterait plus. Elle voulait partir cette année, ce mois. Mais Avril continua d’insister pour que quelqu’un l’accompagne.

– N’y a-t-il personne qui pourrait y aller avec moi ?
– Je crois que si, dit sa mère, songeuse. Mais alors, il serait hors de question de lui révéler pourquoi et où tu l’emmènes.
– Tu crois que je pourrais emmener Kay et Glani ?! s’exclama Avril en sautant de joie. Mais ce serait fabuleux ! Que dis-je, merveilleux !
– Tu es certaine que ce serait une bonne idée, Lanou chérie ? demanda Cailloux en se tournant vers sa femme. En plus, ils pourraient avoir tous les deux un choc émotionnel en découvrant où ils ont atterri. Et qu’est-ce qu’on dira à leurs parents? Non, désolé, cela ne va pas être possible.
– Mais si, je crois que… , commença Avril.

Mais son père l’interrompit d’un geste de main.

– Tout ça, on s’en occupera en dernier. Le plus important, maintenant, c’est de savoir si notre machine est capable de fonctionner.

Il tourna autour de l’objet en question. Cailloux observa trois petites lumières sur la machine. Éteintes.

– Lipip, tu avais vu une de ces lumières allumées et entendu un bip répétitif, c’est bien cela ? (Elle acquiesça) Cela voulait donc dire qu’elle était en état de marcher. Normalement, elle devrait toujours l’être !

Il se frotta le front. Et puis se tourna vers Avril en la regardant avec ses yeux azur.

– Avais-tu fait quelque chose de spécial pour que la machine se mette en marche ?

– Et bien, non. Rien de spécial. Je me suis juste tue. Et j’ai pris beaucoup de  photos. Peut-être que, subitement, elle s’est remise en marche, comme ça, par magie.
– Tu n’as rien fait d’autre ? C’est insensé…

Ils restèrent ainsi tout les trois là à essayer de trouver la solution. Puis Avril ajouta tout bas :

– J’ai aussi récité un poème tout bas. Un poème qui correspondait à la situation. Je parlais de beauté. De beauté du monde, de ce qui nous entoure. Bien évidemment, c’est ridicule. Un poème ne peut pas refaire marcher une machine à remonter dans le temps ! Absurde !

Et elle commença à rire d’elle même.

– Non, je ne crois pas que ce soit absurde, dit Lanou, encore une fois, le regard dans les nuages.

Avril déglutit.

– Je dois le prononcer?
– Pourquoi pas ? répondit sa mère.

Elle prit une profonde inspiration et se répéta le poème dans sa tête. Il ne fallait surtout pas qu’elle oublie une seule parole. Elle ouvrit la bouche et prononça :

Comment faire,
avec cette si jolie Terre,
comment faire
pour ne pas l’aimer?
L’abandonner ?
non
Nous savons qu’il n’y a rien de plus beau que la Terre.
Tout se joue dans l’air,
dans l’atmosphère.
Chaque partie,
chaque endroit compte.
Et j’espère que personne n’est contre…

Un silence affreusement lourd tomba dans la grotte. Rien ne se produisit.

– Je vous l’avais dit, dit Avril en soupirant c’était trop beau pour être vrai.
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Lanou. On ne va tout de même pas abandonner !

Cailloux et Avril échangèrent un regard qui voulait dire “que faire d’autre ?!
Puis… “bip, bip, bip” Une des trois lumières sur l’engin s’alluma. Une lumière rouge clignotante.

– Alléluia ! s’écrièrent-ils tous en cœur.

Cailloux prit Avril dans ses bras musclés et sa femme sous son épaule. Il y eut subitement une sacrée fête dans la grotte.

– Elle marche ! Elle marche ! dit le père d’Avril, la larme à l’œil. Tu te rends compte, Avril ? Ce qu’on avait attendu, ta mère et moi, il y a tellement longtemps est enfin sous nos yeux !

Chapitre 10 : Depuis une semaine déjà…

Depuis une semaine déjà, la famille Mawa avait trouvé l’engin. Bien sûr, Avril n’en avait pas dit un seul mot à ses amis. Et chaque instant passé avec eux lui donnait l’impression qu’il fallait vraiment qu’ils viennent avec elle.

– Je vous en supplie. Je ne pourrais pas partir sans eux.

Chaque jour, Avril se lamentait en suppliant ses parents d’emmener Glani et Kay. Mais rien n’y fit… Jusqu’au jour où ils étaient tranquillement installés  dans leur salon, chacun lisant son livre.

– Cailloux, mon amour, demanda Lanou en levant la tête de son livre, tu ne voudrais pas aller deux minutes dans la bibliothèque avec moi ?
– Bien sûr. À quel sujet ?
– Tu verras bien.

Avril avait également levé la tête de son livre et regardait sa mère d’un air interrogateur.

– J’imagine que je ne peux pas vous accompagner ?
– Tu as tout compris, lui répondit sa mère avec un ton doucereux.

Et elle empoigna la main de son mari et ils se dirigèrent vers la bibliothèque. Lanou ouvrit les grosses portes lourdes de la salle pleine de livres et les referma derrière elle et son mari. À l’intérieur, il la regarda de son regard habituel, ferme et calme.

– Que voulais-tu me dire de si important ? Évidemment, je me doute que ça a rapport avec notre projet de remonter Avril dans le temps ?
– Oui… heu… effectivement, lui répondit Lanou, quelque peu intimidée par son regard. D’ailleurs, je voulais te parler d’Avril. Je sais bien qu’elle est forte mais pas assez pour… enfin…
– Pas assez forte pour y aller toute seule ? Tu sais bien ce que je pense. C’est impossible qu’elle soit accompagnée. Impossible.
– Je ne crois pas que tu comprennes, lui répondit la mère d’Avril, sèchement. Ce qui est impossible, c’est qu’elle soit seule ! Et puis, ce n’est pas toi qui décides. Enfin, c’est nous deux. Et j’ai changé d’avis, je veux qu’elle soit accompagnée. Et par un de ses amis.

C’était une des premières fois qu’elle tenait vraiment tête à son mari. À présent, c’était elle qui le regardait avec ses si beaux yeux azur. Son mari, ne sachant que répondre, se contenta de :

– Mais comment allons-nous faire? Il y a l’école et leurs parents
dans l’histoire ! On ne peut pas les supprimer !?
– C’est vrai que tout cela est compliqué mais personne ne se doute de rien ! Ni l’école, ni leurs parents ! Nous n’avons qu’à inventer un mensonge gros comme la lune et ils nous croiront ! Tu ne crois pas ?

Cailloux réfléchit, la main dans ses cheveux gris ferraille. Il soupira et ajouta :

– Tu as sans doute raison. Demain, on ira parler à Kay et Glani.

Le lendemain, c’était le lundi dix-sept avril, Avril se précipita vers ses amis et leur demanda haletante :

– Vous vous souvenez du cours sur l’électro-magnétique ? (ils répondirent oui, en se demandant pourquoi cette question) On pourrait aller en savoir plus ! J’ai vu l’annonce d’un stage ! Ce serait trop cool !

Elle sourit autant qu’elle put quand elle se souvint que le cours d’électro-magnétique, ses amis détestaient cela. Ils la regardaient d’ailleurs en grimaçant.

– L’électro-magnétique ? demanda Gay, en fronçant le nez. Désolée, il n’y a que toi pour aimer ça !
– Je confirme, continua Glani, ce sera non merci pour nous.
– Ha-ha-ha, c’était une blague, se rattrapa leur amie, en fait – elle se rapprocha d’eux et chuchota – c’est un stage où on teste toutes les nouveautés interplanétaires. Mais il faut faire croire à Mme Penoc que c’est pour quelque chose d’intelligent, qui nous servira plus tard : l’électro-magnétique.

– Wow ! s’exclama Glani qui remplaça vite sa grimace par un visage  rayonnant, je ne savais pas que tu pouvais être aussi rebelle, Avril ! Tu sais que si un maître ou une maîtresse est au courant de cela, on sera renvoyé sur le champ ? Mais bon, moi je ne suis pas contre…

Yes ! Déjà Glani ! pensa Avril.

– J’aurais adoré, mais c’est vraiment trop imprudent. Vous avez pensé à nos parents, qu’est-ce qu’ils nous feraient subir? Je n’ose même pas imaginer.

Avril entendit ces paroles et pensa à quelque chose. Elle avait vu seulement une seule fois le père de Kay mais il n’était guère amical. Il l’ignorait proprement ou alors la regardait mais aucune réaction n’apparaissait sur son visage. Glani et Avril ne lui en parlaient pas. Par contre, elles lui demandaient parfois s’il avait une mère. Mais Kay trouvait toujours quelque chose pour éviter de répondre et ses amies avaient fini par abandonner la partie. Et quand ils parlaient des parents, ce n’était guère en termes agréables.

– Mes parents à moi sont d’accord. Ils n’auront qu’à mentir aux vôtres.

Avril avait dit ça avec assurance et Kay et Glani la regardaient, subjugués.

– Tes… tes parents sont d’accord ? lui demanda Kay. C’est quoi ça pour des parents ?

Mais Avril ne fit pas attention à sa remarque et continua :

– Alors vous venez ou pas ? Cela ne durera que…

Oui, c’est vrai ça, combien de temps cela durera ? Mais elle devait jouer le tout pour le tout.

– Cela durera environ deux mois !

Ils répondirent qu’ils allaient en parler à leurs parents. Glani avait un peu d’espoir, Kay aucun.

– Je vous le dis et redis, cela est impossible que mon père accepte. Mon père, c’est tout le contraire de tes parents, Avril.

Il avait essayé d’être impassible mais une pointe de tristesse s’entendait dans sa voix. Avril aussi, avait une pointe de tristesse. À vrai dire, elle n’avait pas non plus beaucoup d’espoir pour Kay. Mais elle préférait espérer. Et pour Glani, il y avait au moins une chance. Ses parents travaillaient dans une usine de fabrication d’électro-magnétique. Ils seraient sûrement content que leur fille s’y intéresse. Mais la partie n’était pas gagnée pour autant.

Chapitre 11 : Je ne peux pas…

– Je ne peux pas.

Ses deux amies s’attendaient un peu à cette réponse mais furent profondément déçues quand même. Et cela fendit le cœur d’Avril.

– On pourrait aller parler à ton papa ? suggéra Glani, peu convaincue elle-même par sa proposition.

Mais Kay fit un non énergique de la tête.

– Surtout pas ! Ce serait l’horreur de l’horreur ! En plus, ne faisons pas comme si c’était pour sauver le monde ce que nous faisons ! C’était simplement pour s’amuser un peu. Si je ne peux pas ce n’est pas si grave, dit-il en se tournant vers Avril.

Elle était sur le point de pleurer. Pas comme si nous allions sauver le monde ? Il ne croyait pas si bien dire ! S’il ne venait pas avec elles, elle aurait l’impression de l’avoir trahi. Soudain, elle se souvint que ce n’était pas sûr pour Glani non plus.

– Et toi ? dit-elle précipitamment en se tournant vers son amie. Tu viens?
– Hein, heu…

Avril prit une inspiration. Si Glani ne venait pas, elle serait seule. Quand ses parents lui avaient dit qu’elle pouvait emmener ses amis si elle voulait, elle pensait que tout s’arrangerait bien et qu’ils viendraient tous les deux avec elle. Mais les choses étaient plus compliquées que cela, apparemment.

– C’est bon, j’ai compris. Aucun de vous deux ne peut venir…
– Hein, quoi?! s’exclama Glani. J’ai jamais dit que je ne pouvais pas venir ! Moi, mes parents ont accepté !

Une grande chaleur s’empara d’Avril. Glani allait l’accompagner ! Elle sauta en l’air en poussant un grand “YEEES” mais se ravisa en pensant à Kay.

– Ho, je suis désolée, je… enfin…

Mais Kay n’avait pas l’air trop triste. Il secoua ses cheveux brun clair dans ses mains.

– Ne t’inquiète pas, Avril. Aller là-bas ne me réjouissait pas trop trop. Vous savez que je n’aime pas… enfin, je préfère être en sécurité.

Il étendit un grand sourire. Avril savait que si elle leur avait dit où ils allaient vraiment, il aurait été encore moins chaud. Elle savait que Kay n’aimait pas trop l’aventure. Il ajouta :

– La seule chose pour laquelle je suis triste, c’est que je ne vais plus vous voir pendant deux mois !

Glani poussa un petit “Ooooh !” signifiant qu’elle était touchée. Et tous les trois, ils se firent un gros câlin. Au bout d’un moment, Kay se retira de l’étreinte.

– Pas trop de câlins sinon des cons vont encore dire que je suis homo.

Ses amies levèrent les yeux au ciel et allèrent en classe.

Chapitre 12 : C’est quoi cette machine ?

– C’est quoi cette machine ?! Sérieux, tu peux m’expliquer Avril ?!

Glani avait la bouche entre-ouverte et les sourcils froncés. La famille Mawa avait un air sombre mais ne disait rien et ne répondait à aucune des questions de l’amie d’Avril. Ils entouraient tous la boîte métallique. Avril fit un pas vers celle-ci et y récita son poème, malgré la pointe qu’elle avait au cœur. Quand elle eut terminé, la lumière rouge s’alluma ainsi que le petit bruit répétitif qu’elle connaissait. Elle vit son amie la regarder, interloquée. Puis, Lanou prit la main de sa fille et la regarda dans le blanc des yeux.

– J’ai confiance en toi. Et tu n’es pas obligée de réussir. Tout peut arriver mais la seule chose que je veux, c’est que tu reviennes. Toi et Glani. À vous deux, vous allez y arriver.

Et elle embrassa Avril sur le front. Puis, Avril se tourna vers son père. Il avait le regard doux et encourageant. Cela soulagea un petit peu la nervosité qu’avait Avril. Depuis le départ de sa maison à la grotte, elle n’avait pas arrêté d’entendre son cœur battre la chamade pendant que Glani faisait des blagues sans se douter de rien. À présent, la fille qui ne se doutait de rien regardait sans cesse son amie et chaque recoins de la grotte voûtée en se mordant la lèvre.

– Expliquez-moi, s’il vous plaît, supplia-t-elle.

Avril regardait son père, intensément. Sans rien dire, elle le comprenait. Le visage de Cailloux avait un léger sourire, ses yeux étaient confiants et le reste de son visage paraissait fier. Mais Avril sentit soudainement un grand froid lui parcourir le corps. Kay n’allait pas les accompagner, il n’allait pas faire une grande aventure comme elle et son amie. Non, il allait rester seul, dans son petit monde triste. Mais avant qu’elles aient pu dire quoi que ce soit, elle ou Glani, les parents d’Avril posèrent les bras sur leurs épaules. Lanou, tenant celles de Glani ne cessait de lui répéter “tu es courageuse, nous avons confiance en toi, nous te soutenons et si tes parents savaient, ils te soutiendraient sûrement. Tu es une fille formidable, Glani, aie confiance…” et Cailloux, à sa fille “Tu prendras bien soin de Glani ? Et de toi ? Promets-moi que tu ne nous oublieras pas… Et n’oublie pas ta mission…“. Et il déposa un doux baiser exactement au même endroit où l’avait déposée sa mère, sur son front.
Avril voulut lui répondre que jamais elle ne les oublierait, qu’elle penserait à eux à chaque instant mais son cœur était tellement serré qu’elle n’avait plus de voix. Ce qui suivit se passa à toute allure. Lanou appuya sur un bouton que sa fille n’avait pas vu auparavant (il était tout en haut de la machine) et une partie de la boîte se décolla, formant une entrée pour Avril et Glani dans la machine. Avril avança, craintive, vers celle-ci et sentit tout à coup une main la faire avancer un peu plus vite. Glani et elle se trouvaient à l’intérieur quand les parents d’Avril leur firent un signe d’encouragement de la main. Mais le moment le plus tétanisant pour les deux jeunes filles fut quand, de nouveau, Lanou appuya sur le même bouton qui fit se refermer tout doucement l’entrée. Avril regarda sa mère lui sourire. Une larme coula sur sa joue. Cailloux la regarda une dernière fois. De ses yeux bleu. “Courage, disaient-ils. Courage ma chérie. On pensera aussi souvent à toi qu’on respire. On sera toujours là.

– Papa ! Maman ! cria Avril, le visage débordant de larmes, tandis que la porte se refermait.

Avril et Glani étaient plongées dans un noir d’encre quand elles entendirent des vrombissements, les mêmes que dans le car a-g, sous leurs pieds. À ce moment précis, Avril sentit qu’elle était plus prête que jamais à réussir sa mission.

Chapitre 13 : Avril était recroquevillée…

Avril était recroquevillée par terre et avait dormi quelques heures. Le froid du sol métallique transperçait son collant noir. Elle essaya de s’enrober dans sa robe noire (à vrai dire, toutes les filles de son âge portaient la même tenue tous les jours. Les collants et la robe étaient également accompagnés d’un chapeau noir et de petites bottines dont vous vous devinez très certainement la couleur). Elle était prête à s’assoupir quand elle sentit le souffle chaud de Glani sur sa nuque.

– Glani ?! Qu’est-ce que tu fais dans ma chamb…

Mais à l’instant où elle ouvrit les yeux, la faible lumière qui habitait sa chambre au petit matin était remplacée par un noir intense.

– Ho mon Dieu… comment ai-je pu oublier ?! Glani, Glani, Réveille- toi !
– Romprf…
– Aide-moi à trouver ma lampe de poche ! Il faut qu’on sorte d’ici !

À présent, Avril était debout et cherchait à tâtons sa lampe tandis que Glani se levait machinalement.

– J’ai fait un drôle de rêve, cette nuit. J’ai rêvé qu’on retournait dans la grotte puis, il y avait une machine bizarre et tes parents nous ont violemment poussés dedans et…
– Ils ne nous ont pas “violemment poussés” dedans ! Il ne fallait pas non plus qu’on y reste des heures sinon je me serais découragée à le faire et…

Mais elle se tut, devinant, malgré le noir, la mine effarée de son amie.

– Pardon ?! C’était donc vrai ?! Et là, on est où ? Toujours dans cette machine de malheur ? C’est un nouveau moyen de transport ?!
– Glani, hum… , commença Avril.

Mais elle sentit sous ses doigts quelque chose qu’elle recherchait justement.

– La lampe ! Je l’ai !

Et, en un clic, une lumière orange apparut dans l’endroit confiné.

– Argh… , s’étrangla son amie, c’est pas… c’est pas… possible!

Elles regardaient, toutes deux, l’intérieur de la machine. Ses quelques centaines (ou peut-être même, milliers) de boutons étaient impressionnants.

– Va falloir trouver quel bouton correspond à l’ouverture, dit Avril, en soupirant.

Glani leva les yeux vers elle, effrayée.

– Et qu’est-ce qu’il y aura dehors? On sera où?

Avril tortilla dans sa main une mèche de ses cheveux ondulés. Son sourire d’excitation de tout à l’heure s’était transformé en un visage embarrassé dont les yeux évitaient ceux de son amie.

– Oh, Glani… je sais pas si ce que je vais te dire va te réjouir, t’exciter ou si, au contraire, tu vas m’en vouloir toute la vie et que tu ne voudras plus jamais me parler… Promets-moi que tu me parleras encore un peu…

Soudain, au grand étonnement de la jeune fille embarrassée, son amie fit une mine compatissante et lui sourit.

– Bien sûr que oui, je te reparlerai tant que tu veux ! Tu crois quoi ?! Que parce que ma meilleure amie m’a emmenée dans une machine bizarre et envoyée je ne sais où, je vais te faire la gueule ! Je suis sûre que tout le monde a quelque chose à se faire pardonner !

Glani avait dit ça avec un peu trop de connaissance en la matière mais Avril ne jugea cela pas important. Elle savait tout de même que Glani ne savait pas qu’elle avait (normalement) atterri dans le passé, et qu’elle allait certainement réagir autrement dès qu’elle s’en apercevrait. Mais c’était mieux qu’Avril lui dise maintenant.

– Bon, alors je vais te dire où on est… nous sommes dans le passé…

Un silence lourd tomba dans la boîte en métal. Glani avait plissé les yeux mais ne regardait pas Avril. Elle regardait le plafond de la machine, qu’elle savait désormais, à remonter dans le temps. Pendant bien cinq grosses minutes elle resta ainsi, sous le regard inquisiteur de son amie. Mais au bout des cinq minutes, Glani ouvrit enfin la bouche.

– Cherchons le bouton pour ouvrir cette satanée porte.

Chapitre 14 : Avril avait d’abord ouvert…

Avril avait d’abord ouvert la bouche et écarquillé les yeux puis s’était mise au travail. Ensemble, elles appuyaient sur tous les boutons possibles. Il y en avait de toutes sortes. Certains boutons produisaient une alarme, d’autres servaient de l’eau et de la nourriture. Le plus étonnant pour les deux jeunes filles fut quand Avril appuya sur un gros bouton bleu azur (ils étaient tous de la même couleur) et que quelque chose de bizarre retentit dans leurs oreilles. C’était comme si quelqu’un parlait mais en même temps, d’une autre manière. Elles n’avaient jamais entendu quelqu’un parler de cette manière. C’était très doux, très agréable.

– Peut-être qu’on parle comme ça dans le passé, souffla Glani. C’est tout de même une bizarre manière de dire les choses…

Même si Avril aimait ça, elle appuya de nouveau sur le même bouton et la personne qui parlait se tut aussitôt. Glani était déjà partie “plus loin” (il n’y avait pas vraiment la place pour partir loin). Elle appela Avril.

– Eh, regarde ça. (Avril s’approcha de son amie) On dirait notre carte du monde mais il y a plein de lignes partout et d’écritures. On dirait qu’il y a plein de pays, c’est marrant. Certainement pour faire une blague… En plus, le nom de nos deux pays sont sur cette carte aussi ! Tu as vu ? L’ Angleterre
et la Russie !
– Je ne crois pas que ce soit une simple blague, Glani. Si ça se trouve, il y avait vraiment des millions de pays et… oh, mais regarde!

Elle pointa son doigt vers le plafond de la machine. Un gros bouton rouge qu’elle n’avait pas vu auparavant s’y trouvait.

– Tu as vu ? Il est rouge ! s’exclama Glani, qui avait eu l’attention attirée par le bouton. C’est trop génial ! Tu crois que quelqu’un a fait sécher du sang dessus ?

Avril, qui était plutôt de petite taille (un mètre soixante), essaya de toucher ce que Glani pensait être du sang séché. Mais le plafond quelque peu haut, l’empêcha de l’atteindre.

– Peut-être que toi, Glani… Tu peux essayer?

Evidemment, Avril savait très bien que ce n’était pas du sang séché. Comme le lui avait expliqué son père, dans le passé, il n’y avait pas que le sang qui était rouge. Son amie leva donc sa main et elle y arriva (un mètre soixante-cinq, tout de même !). Elle le toucha faiblement puis, d’un coup, appuya dessus. Une fumée grise qui piquait les narines arriva de tous les côtés de la machine. Paniquée, Avril laissa tomber sa lampe en l’éteignant en même temps. Les deux filles se recroquevillèrent l’une contre l’autre au fond de la machine. Avril ouvrit la bouche pour pousser un cri qui signifiait “à l’aide” mais la fumée lui piqua affreusement la gorge et elle toussa. Elle se contenta de serrer fort Glani contre elle. Et son amie faisait de même. Mais tout d’un coup, un vent frais vint frôler sa peau et elle sentit l’affreuse fumée disparaître. Elle ouvrit à moitié un œil et là… la porte était ouverte.

Chapitre 15 : À présent, Avril…

À présent, Avril avait les yeux grand ouverts, braqués vers la sortie. Glani aussi avait fini par les rouvrir. Elles étaient toujours entrelacées.

– Je n’y crois pas…

Avril avait les larmes aux yeux. Son père lui avait vulgairement menti. Effectivement, la porte de la machine était ouverte. Mais dehors, le néant était présent. C’était pire que dans son présent, chez elle. Dehors, on ne voyait qu’un noir profond et intense.

– Avril, commença Glani, si on essayait de… sortir ?

Sans lui répondre, Avril se leva et fit un pas vers la sortie. Glani fit comme elle. Mais Avril resta là, pétrifiée.

– Glani, tu pourrais me passer ma lampe de poche ?

Son amie s’abaissa et ramassa la lampe qui roulait par terre.

– Tiens.
– Merci.

Un nouveau petit “clic” retentit. Les deux amies aperçurent alors un sol.

– Avril, dit Glani, horrifiée, ce n’était pas le sol de la grotte… tu as vu ?! C’est… c’est de l’herbe !

Avril avait effectivement remarqué. Une boule surgit soudain dans son ventre. “Ça y est”, pensa-t-elle, “on y est… on est dans le passé…

– Tu croyais que c’était une blague ? Qu’on n’allait pas vraiment dans le passé ? demanda-t-elle à son amie.
– Non, non… c’est juste… impressionnant. Mais, tu as vu ?! Si on n’allume pas la lumière, c’est le néant total !

C’était vrai. Mais maintenant que la lumière était allumée, c’était exactement comme chez elles. Noir, gris et des reflets blancs.

– On avance?

Glani avait dit ça dans la terreur. Les deux filles étaient dans la terreur de mettre un pied sur “le passé”. Mais au bout d’un moment, elles se prirent la main, et avancèrent, avancèrent, avancèrent, jusqu’à la limite de la machine. Elles se regardèrent et sautèrent dans le passé.

Elles avaient enlevé leurs bottines et leurs bas pour avoir un vrai contact avec la Terre. L’herbe était bizarrement fraîche. Ensuite, sans un mot, elles s’étaient allongées et s’étaient profondément endormies.

Chapitre 16 : Avril Réveille-toi !

– Avril ! Avril Réveille-toi !

Glani la secouait pour la réveiller.

– Tu ne vas pas y croire ! J’ai l’impression que je suis folle ! Avril ! Réveille-toi ! Je t’en prie ! J’ai peur !

Avril entrouvrit les yeux avec mollesse. Mais quelques secondes après, ils étaient grands ouverts. Elle faillit faire un arrêt cardiaque. De même pour Glani qui n’arrêtait pas de parler et de pleurer.

– C’est quoi ce bordel ?! Je… je comprends rien ! C’est tellement différent ! C’est magnifique ! Je deviens folle ou quoi ? Dis-moi que je ne rêve pas ! Et puis… oh, Avril ! Explique-moi ! Pourquoi il y a tout… ça !?

Avril ne répondit pas, trop obsédée par ce qui se présentait sous ses propres yeux. Des collines vert vif à perte de vue noyées dans la faible lumière orange de l’aube, c’est ça qui se présentait sous ses yeux. Quelque chose que, même les personnes les plus habituées à la véritable couleur (peut-être vous), seraient choquées devant une telle beauté. Sans compter les oiseaux qui chantaient, le ruisseau qui coulait et le grillon qui grésillait. Tout était bien trop parfait pour les deux amies.

– Je crois que je vais devenir folle ! Comment a-t-on fait pour que cette si jolie Terre devienne aussi triste que ce que nous connaissons ?

Glani était en pleurs et Avril ne tarda pas à l’imiter.

– Tu ne m’avais rien dit ! s’écria Glani en versant un flot de larmes. Tu le savais ? C’est une aventure, qu’on soit dans le passé mais… aucune explication !? Tu te rends compte du choc que je viens d’avoir ?

Avril essaya de s’excuser de toutes ses forces mais elle se rendit compte qu’elle pleurait, elle aussi, à chaudes larmes.

– Glani, je… suis désolée. C’est vrai que je savais que c’était différent de chez nous mais jamais je n’aurais imaginé que ce serait à ce point… moi aussi j’ai eu un choc tu sais ?

Son amie qui était furax et qui marchait dans tous les sens en se serrant la tête dans les mains il y a quelques secondes, s’arrêta soudainement et ses larmes cessèrent. Elle prit une grand bouffée d’air et vint se poser près d’Avril (qui était toujours par terre) et se mit en boule.

– C’est vrai. On est toutes les deux choquées. Je ne… je ne voudrais pas manquer de respect à un adulte mais… Je crois que tes parents sont… un peu cinglés, non ?!

Il y avait une légère agressivité dans la fin de sa phrase, comme si Avril ne pouvait répondre que par “oui“. Cependant, cette dernière n’en fit rien.

– Ils ne sont pas cinglés. Ils nous ont envoyées ici pour une raison. Une vraie.
– J’espère bien pour eux et pour nous ! se révolta Glani, qui se mit illico la main sur la bouche. Ho, désolée, je suis un peu agressive. On est sous le choc. C’est normal qu’on se querelle, j’imagine ! Mais c’est tellement… comment en est-on arrivé là ? Je veux dire, à notre présent. Avril, je sais que tu sais. Tu ne pourrais pas me le dire ?

L’interpellée la regarda. Avril avait terriblement envie de lui dire. Mais encore une fois, ce n’était pas elle qui pouvait décider.

– C’est vrai que je sais. Mais… je ne peux rien dire. En tout cas, pas pour le moment.

Toutes deux se turent et regardèrent le paysage. Quelques minutes s’écoulèrent.

– On fait quoi maintenant ? demanda Glani. On reste au milieu de ces collines ?
– C’est quoi des “collines” ? se contenta de lui répondre Avril, intéressée.
– Heu, c’est ce qui est juste devant nous. répondit timidement Glani. Les bosses que tu vois. C’est ça, des collines.
– Comment tu savais, toi?!
– Ho, heu comme ça.
– Ah. Ok. Mais tu as sûrement raison. On peut pas rester ici. Tu crois qu’il y des tours en métal comme chez nous, ici dans le passé ? Ou alors, c’est partout comme ça?
– Je crois que non… Ils ont sûrement des maisons et des grands bâtiments. Et des collines. Il faut juste aller voir un peu plus loin pour trouver la ville.

Avril acquiesça de la tête.

– On va faire ça. Par où on va ?

La question était bonne. Une vue panoramique d’au moins cinq kilomètres carrés s’étendait devant elles. Glani poussa un soupir de découragement.

– N’importe. De toute façon, ça nous amènera bien quelque part, non ?!
– Oui ! Allez, c’est parti !

Et les deux jeunes amies s’élancèrent vers quelque part, dans l’espoir que ça les mènerait vraiment vers quelque chose d’intéressant. Elles avaient remis leurs bas et leurs bottes et marchaient, malgré la chaleur qui tapait dans leur cou. Mais elles ne s’en souciaient guère, trop intéressées par les gouttes qui perlaient sur leurs front.

– J’ai jamais eu de l’eau qui surgissait de moi ! s’exclama Avril, surprise. Tu es sûre que j’en ai ? Et mais… toi aussi tu en as !

Avril et Glani ne cessèrent de suer et bientôt, une odeur nauséabonde leur arriva. L’eau commença à se répandre partout sur leur corps, de leur tête à leurs pieds. Et toujours accompagnée d’un parfum désagréable. De plus, Avril avait pris un sac avec tout que ses parents avaient jugé utile de prendre. Apparemment, bien des choses étaient utiles.

– Avril, je commence à en avoir marre, dit Glani en s’asseyant par terre. Cela fait plusieurs heures qu’on marche. Certes, le paysage est magnifique mais… tu ne crois pas qu’on devrait s’asseoir quelques minutes ?
– Tu as raison. Je me sens morte. Je n’avais jamais fait autant d’efforts de toute ma vie.

Et elle se laissa tomber à côté de son amie et enleva ses bas et ses bottes, ce qui lui procura un grand bien être. Pourtant, quelques minutes plus tard, quand il fut temps pour Avril et Glani de partir, elles entendirent un bruit sourd approcher. Il était rauque et puissant.

– Qu… qu’est-ce que c’est? s’inquiéta Avril en se relevant. Ça se rapproche! Vite, Glani, cachons-nous!

Mais l’étendue de collines n’offrait aucune cachette et les deux amies restèrent plantées comme deux poteaux. Le bruit se rapprochait… et, tout d’un coup, les amies virent apparaître un gros parallélépipède rectangle jaune décoré de fleurs roses avancer vers elles.

– Et mais… c’est pas le truc super ancien qui permet d’avancer un peu plus vite qu’à pied ? émit Glani.
– Ho ! Oui ! C’est vrai! Ça voudrait dire que, normalement… il y a des gens !!!! Faisons-leur signe !!

Avril étendit grand les bras en les faisant aller de droite à gauche. Mais Glani n’en fit rien.

– Ben, Glani ?! s’étonna Avril, lève les bras !

Mais Glani ne bougea pas d’un pouce.

– Il en est hors de question ! On peut se débrouiller toutes seules ! Tu veux faire confiance à des inconnus ?

Interloquée, Avril insista.

– Mais… c’est toi-même qui trouvais qu’on faisait beaucoup d’efforts ! Ils pourraient nous conduire à la ville sans qu’on fasse le moindre effort !
– Ça se voit que tu n’as jamais été dans ce qu’on appelle une voiture ! pesta Glani. Il faut faire plein d’efforts ! Les voitures prennent toutes les bosses possibles! Et tu crois sûrement que c’est très confortable ?! Qu’il y a des grands sièges ?! Mais non ! Ce sont des petits sièges miteux !

Avril regarda sombrement son amie.

– Je me demande où tu as appris tout ça. Et je m’en moque que ce ne soit pas confortable. Je vis une aventure, moi ! Je sors de mon nid !

Et elle leva de plus belle son bras. Le bruit se rapprochait, ainsi que la machine jaune. Et juste quand il arriva à la hauteur des filles, il s’arrêta. Une fenêtre s’ouvrit, laissant apparaître un vieux monsieur tenant un gros guidon, avec une petite casquette rouge (Avril la contempla) et un tee-shirt blanc trop petit pour lui. Il avait au bord des lèvres une cigarette. Juste à sa droite, une femme avec une grosse touffe de cheveux gris, pas plus jeune, qui louchait un peu, leur souriait. Avril était pétrifiée de voir des adultes dans un tel état. Mais trop excitée par l’aventure, elle se contenta de lui rendre son sourire. Puis, elle regarda son amie et lui fit un signe de la tête qui signifiait “allez, ils n’ont pas l’air méchant !” Et sans attendre sa réponse, elle se tourna vers les vieilles personnes.

– Bonjour, madame, monsieur. Nous sommes perdues et nous voudrions gagner la ville la plus proche… Pourriez-vous nous accompagner? Bien sûr, nous vous remercierons, dit-elle.

Et elle enleva le sac de son dos, l’ouvrit et le fouilla. Elle n’avait pas encore bien regardé dedans mais Avril s’était souvenue qu’il y avait de l’argent. Lanou et Cailloux lui avaient dit : “Nous sommes sûrs que tu en auras besoin un moment ou l’autre. C’est l’argent des ancêtres… fais-y extrêmement attention !” Elle dénicha une pochette et entendit le cliquetis de la monnaie. Mais le vieux monsieur leva les mains.

– Pas de ça, jeune fille, commença-t-il d’une voix rauque. Je ne sais pas d’où vous venez mais ici, c’est gratuit !

La femme à côté de lui fit oui de la tête et recommença à leur sourire.

– Bon, dit Avril, estomaquée. Vous êtes sûrs que… vous ne voulez rien ? Parce que j’ai plein de choses ! Regardez ! Des pommes, des couvertures…
– Taratatata ! dit la femme, déterminée en faisant “non” de la tête. Nous avons tout ce qu’il nous faut ! Bon, vous montez ou pas?

La fille au sac regarda Glani, pleine d’espoir. Et à sa grande surprise, Glani dit tout de suite :

– Oui ! Bien sûr ! Merci beaucoup, madame, monsieur !

Le vieux à la casquette rouge leur ouvrit la porte de derrière et les deux amies sautèrent à l’intérieur de la voiture jaune. Quelques minutes après, Avril comprit que Glani n’avait pas tort en disant que ce moyen de transport n’était pas des plus agréables. Elle mit sans arrêt ses mains devant sa bouche pour s’empêcher de vomir.

– Et bien, mam’zelle ! dit le conducteur, ça ne vous réussit pas trop la voiture ! Mais dites, vous ne nous avez encore dit vos petits noms !
– Moi, c’est Avril! dit cette dernière, et elle, c’est Glani !

Glani devint toute rouge et lâcha un petit rire.

– Ne l’écoutez pas, c’est un prénom imaginaire que nous avons inventé dans un bête jeu. Non, non en vrai je m’appelle… Jeanne! Je m’appelle Jeanne !

La femme tourna la tête vers elle.

– Très joli nom! Glani est… très… marrant! Vous avez une belle imagination pour inventer un nom pareil !

Avril, ne comprenant pas pourquoi Glani avait menti sur son prénom, s’indigna.

– Glani n’est pas un nom “marrant” ! C’est un nom très joli ! Jeanne, par contre, est très bizarre! Et je dois aussi dire que…

Mais son amie l’interrompit d’un coup de coude. Avril la regarda, choquée, en essayant de comprendre. Mais le regard de son amie, insistant, la fit taire.

– Bon, Joseph, commença la femme, d’une voix forte, tu sais où tu nous emmènes ?!
– Rhoo… moi, je suis la route !
– Bon, ben, tu prends la carte qui est… juste là (elle ramassa une carte qui se trouvait par terre) et tu suis !

Joseph grogna quelque chose comme “ben fais-le, toi” et ouvrit une grande carte.

– Nicole, tu t’es trompée ! C’est la carte du monde! Ralala…

Avril et Glani, aussitôt interpellées, levèrent les yeux vers la carte.

– La… la carte du monde ? demanda Avril. On peut la voir?
– Bien sûr, dit le vieil homme, vu qu’elle ne nous sert à rien !

Quand Avril l’eut en main, elle reconnut tout de suite la carte qu’elle avait vu dans la machine. Elle la tendit à son amie.

– Eh, tu as vu !? chuchota-t-elle, c’est exactement la même que celle qu’on a vue dans la machine ! Ça prouve que ce n’est pas une blague !

– Tiens, oui, c’est vrai. Bizarre!
– Bon, ben voilà mesdemoiselles ! Nous sommes arrivés à la ville de Washington !
– Non ! s’écria Glani si soudainement que Avril bondit de son siège. Enfin, je voulais… non, reprit-elle, d’un ton plus calme. On ne pourrait pas plutôt aller dans une autre ville, Avril ?
– Mais Glani, pourquoi pas dans celle-là ? lui demanda Avril. Nous n’avons pas le temps de choisir la ville qui serait la mieux pour nous !

Son regard était insistant. Pourquoi Glani était-elle si bizarre depuis qu’elle était dans le passé ? se demanda Avril. Son comportement avait changé. En même temps, être ici, dans un moment de l’histoire qu’on n’aurait pas dû connaître, ça fait un choc. Et il avait dû être encore plus intense pour Glani, parce que, elle, elle ne le savait même pas. Pourtant, elle ne s’était pas montrée plus choquée que ça. Elle ne l’avait sûrement pas montré mais peut-être qu’en fait… elle était choquée. Avril décida de la prendre avec douceur.

– Glani, hum, je comprends que tu aies envie d’aller dans une autre ville, peut-être plus belle mais… nous ne pouvons pas ! Je t’en prie, allons dans celle-ci ! Tu n’auras qu’à me dire ce qui ne te plaît pas ici et on essayera d’arranger ça !
– Rhoo… Avril tu ne… tu ne comprends pas…
– Alors explique-moi !
– Je… bon, d’accord, enfin, oui, d’accord.

Glani soupira et sourit tristement à son amie.

– Merci, Glani. Je sais que c’est dur pour toi. Monsieur, Madame, nous allons descendre ! Merci encore pour votre généreuse bonté !
– Mais de rien, mesdames ! dit Nicole, toujours avec son grand sourire. Au plaisir de vous revoir !

Après quelques au revoir, le voiture démarra et les deux amies restèrent à la regarder disparaître pendant quelques minutes. Enfin, quand la voiture eut disparu parmi les collines, Avril et Glani se retournèrent et là… elles virent une grande ville s’étendre sous leurs yeux : Washington.

Chapitre 17 : Des grands immeubles de briques rouges…

Des grands immeubles de briques rouges envahissaient Washington. Des bruits de klaxons tonitruants provenant de voitures grises, noires, rouges et blanches, s’entendaient d’ici et là, accompagnés de jurons que je vous tairai. De plus, l’air n’y était pas pur. De grands gaz gris volaient dans l’air.

– Mon Dieu, c’est magnifique ! s’enthousiasma Avril. Oh, Glani, c’est le début de l’aventure !
– Oui… keuf, keuf ! Par contre, il y a beaucoup de fumée, ici. Si on allait ailleurs ?
– On ne peut plus reculer ! On est obligée d’avancer !!! Regarde, c’est sûrement moins beau que dans les collines, mais il y a quand même des choses magnifiques à regarder !

Elle prit la main de Glani avec force et l’entraîna au cœur de l’agitation. Beaucoup de gens passaient, par ci, par là, souvent accompagnés de petites valises noires, de costumes noirs et de chaussures noires.

– Franchement pas très imaginatifs, déclara Avril, déçue. Ils ont pleins de belles autres choses à mettre et tout ce qu’ils trouvent à faire, c’est mettre la même couleur ! Hallucinant !
– C’est sûrement la mode, suggéra Glani. Ou alors ils ne peuvent pas faire autrement.
– La mode d’être comme tout le monde est bizarre. Je suis sûre qu’ils pourraient faire autrement… Oh ! Waouw ! La dame, là-bas ! N’est-elle pas magnifique !?

“La dame, là-bas”, était une petite vieille aux yeux rieurs et au visage souriant. Elle portait une petite valise rose à fleurs blanches. Sa robe était verte (exactement le même vert que sur les collines) avec de gros pois bleus. Sa tête était garnie d’un large chapeau jaune soleil, on pouvait dire qu’elle sortait vraiment du lot ! Avril, adorant cela, se rua vers elle.

– Ravie de vous rencontrer, Madame ! s’extasia Avril. Je vous trouve extrêmement ravissante !

La petite vieille ouvrit de grand yeux. Elle mit ses mains sur ses hanches avant de dire :

– Tu ne te moquerais pas de moi, par hasard ?
– Quoi !? Je… non ! Pas du tout ! Je… je suis désolée si… je vous ai offensée… !
– Pas du tout ma petite ! Cela me fait énormément plaisir ! Ho ! Bonjour, tu es l’amie de cette jeune fille ? dit-elle en se tournant vers Glani qui avait fini par rejoindre Avril.
– Oui, Madame. Bien le bonjour. Nous sommes perdues et nous voudrions trouver un endroit où dormir. Pourriez-vous nous conseiller des endroits ?
– Bien sûûûûr ! Vous voyez, tout au bout de cette longue rue? leur demanda-t-elle, en leur adressant son large sourire ridé. Et bien, il y a un hôtel pas mal. The dream within a dream : Les lits y sont très douillets, je peux vous l’assurer ! (elle regarda sa petite montre dorée) Oh ! Mon bus va bientôt partir. Je dois y aller. Tenez, prenez ça. C’est deux cent cinquante dollars. Ils vous serviront !

Avril et Glani n’en revenaient pas qu’un adulte ait une nature aussi peu radine.

– Ho, non, Madame, gardez-les, c’est beaucoup trop ! dit Avril. Vous en aurez besoin.
– Beaucoup moins que vous ne le pensez, rigola celle-ci. Et ne m’appelez plus Madame, je vous en prie. Pourquoi pas Odette, si c’est mon vrai prénom ?

Odette regarda Avril et Glani la dévisager avec stupeur.

– Je vois, vos parents préfèrent que vous appeliez les adultes Madame et Monsieur. Sans vouloir manquer de respect à vos parents, moi, je préfère que vous m’appeliez Odette. Dites-moi vite vos prénoms puis je vous laisserai tranquilles !
– Heu… m… moi, c’est Jeanne, dit Glani.
– Et moi c’est… c’est Avril.
– Bien ! Bien ! Au revoir chères amies ! J’espère vous revoir dans un avenir prochain !

Et, sans que les deux amies d’Odette aient pu dire quoi que ce soit, la vieille souleva sa robe au-dessus de ses genoux et courut dans la foule pour rattraper son bus.

– ” Dans un avenir prochain”… elle ne pensait pas si bien dire ! sourit Glani en la regardant partir. Drôle de vieille ! Quelle extrême gentillesse !
– Elle dégageait une si bonne énergie… dit Avril. Et dire que nous n’aurions pas dû la connaître. Quand nous retournerons dans le présent, elle sera déjà morte depuis longtemps.

Elles poussèrent toutes deux un soupir et se décidèrent à aller dans ce fameux hôtel.

– Bonjour Madame. Nous aimerions dormir ici.
– Une nuit, deux nuits ?
– On va prendre… trois nuits, dit Avril.
– Avec petit-déjeuner, dîner, souper, fêtes ?
– Seulement les repas, merci.
– Je note tout ça… ce sera tout?
– Oui, merci. Votre uniforme est magnifique. C’est exactement la même couleur que les yeux de mon père.
– Oh, hum, merci. Tenez, les clés de votre chambre. Cela fera quatre cent cinquante dollars.

Avril fouilla de nouveau dans son gros sac qu’elle portait toujours et trouva au passage quelques feuilles gribouillées. Elle reconnut aussitôt l’écriture de son père. Puis, enfin, elle dénicha l’argent.

– Voici Madame. Au plaisir de vous revoir.

La fille, ébahie, ouvrit de grands yeux.

– Moi aussi mesdemoiselles.

Puis, les demoiselles prirent l’ascenseur.

– Ils ne sont pas vraiment en avance, les Ancêtres, constata Glani en jetant des regards hésitant à l’ascenseur.
– Je trouve aussi ! confirma Avril.

Les autres passagers la regardèrent, interloquée.

– Le Musée sur les hommes préhistoriques était vraiment moyen ! se rattrapa Avril. Les hommes préhistoriques n’étaient pas en avance, comme tu dis !
– Oui, oui ! dit Glani, qui avait compris le malaise de son amie. Nous devons aller à l’étage trois. Nous sommes à l’étage deux… je crois que nous arrivons.

Mesdames et messieurs, l’étage trois.

Avril et Glani attendirent que les portes s’ouvrent pour s’engager dans un long couloir rempli de portes vert kaki.
– C’est beau ce qu’il y a sur cette porte !
– Ça s’appelle du vert, dit une voix derrière elles.

Avril et Glani se retournèrent et virent trois petites filles d’environ sept ans. Une d’elles avait sûrement un an de moins que les deux autres. Elles avaient l’air d’être les meilleures amies du monde : elles se serraient les coudes si fort que rien n’aurait pu les séparer.

– C’est du vert. C’est joli, non, le vert ? demanda la plus petite.
– Oui, très… ça s’appelle donc du vert ?! dit Avril, c’est très joli, le… vert.

Les trois petites la regardèrent en se demandent pourquoi elle portait tant d’intérêt à quelque chose d’aussi banal.

– Si vous ne connaissez pas encore bien les couleurs, commença une des trois dont la chevelure était brune, on peut vous les apprendre !
– Avec grand plaisir ! s’écria Avril. Par exemple, ce que tu portes, là, sur ta robe, c’est quelle couleur ? Ça ? demanda l’interpellée qui n’était ni la plus petite, ni la brune. Ça, c’est du rose, évidemment! Et mon bracelet, c’est du bl…
– C’est bien joyeux tout ça, commença Glani, mais il faudrait peut-être qu’on y aille !
– Mais non ! dit Avril. C’est très instructif !

Glani prit le poignet de son amie et lui chuchota à l’oreille :
– Ce ne sera pas très bon pour nous de connaître les couleurs.  Comme toi, je trouve cela très joli mais… je ne me vois pas connaître tout ça quand nous retournerons dans notre vrai présent ! Imagine, nous aurons les noms de ces couleurs en tête qui nous seront tellement difficiles à oublier… alors que des images… ça s’efface au fil du temps !

Avril aurait voulu protester, dire que quand elles retourneraient dans le futur, celui-ci serait complètement changé. Tout au moins, elle l’espérait. Mais comme lui avaient dit ses parents, il ne fallait pas lui en parler avant que tout soit parfaitement sûr.

– Oui, tu as raison, Glani. Merci, les filles ! Vous passez la nuit ici ?
– Oui ! répondirent-elles en chœur. On passe deux nuits ici.
– Magnifique ! Dites-moi vite vos petits noms puis nous nous en irons.
– La plus petite c’est Barbara, elle c’est Laura et moi c’est Sophie, dit la brune.

Puis, une voix de femme retentit derrière une des portes.

– Laura, Sophie, Barbara ! On descend manger !

Elles offrirent un large sourire à Avril et Glani puis partirent en courant rejoindre leur mère.

– Bon, nous c’est la chambre n°35, c’est ça ? demanda Avril à Glani. Alors, trente et un, trente-deux, trente-trois, trente-quatre, trente-cinq! C’est ici !

Elle passa la clé qu’elle tenait dans sa main dans la porte émeraude et l’ouvrit. Les murs étaient tapissés de papier peint orange. Une grande fenêtre carrée offrait une magnifique luminosité, exactement de la même couleur que celle du papier peint. Deux grandes armoires en bois brun et lisse étaient présentées sur deux façades. Et pour couronner le tout, un lit deux places était étendu, avec ses gros oreillers moelleux et son épaisse couverture rouge qui paraissait aussi douillette qu’un nid de plume. Le lit avait vraiment belle allure.

– Trop chouette! s’exclama Glani en sautant sur le lit.
– Waouw ! dit Avril en la rejoignant. C’est la plus belle chambre que j’ai jamais eue !

Toutes deux commencèrent à s’installer quand Avril retrouva le bout de papier griffonné par son père. Il y était inscrit des dates ainsi qu’un petit texte de l’autre côté de la feuille.

– Regarde, Glani. Mes parents nous ont écrit un petit mot. Je le lis ?
– Je ne sais pas si c’est très bon de lire des lettres de gens qui ne sont même pas encore nés… dit Glani, je te déconseille de la lire. Moi, en tout cas, je ne la lirais pas.

Avril regarda le bout de papier, quelque peu chiffonné puis le remit avec remords dans son sac.

– Tu as raison. Cela me fera sans doute du mal. Bon, je crois que je vais dormir, moi.
– Moi aussi, dit son amie, en étirant les bras. On a fait beaucoup d’efforts aujourd’hui.

Elles poussèrent des énormes bâillements, éteignirent les lumières puis allèrent se blottir dans les couvertures.

– Bonne nuit, Avril.
– Belle nuit, Glani.

Après quelques minutes dans le noir, Avril chuchota :

– Dis, Glani, pourquoi est-ce que tu as menti sur ton prénom aux adultes qui conduisaient la voiture ? Tu ne voulais pas qu’on t’appelle par ton véritable prénom? C’est joli, Glani. En plus, Jeanne, ça n’existe même pas.

Mais Glani ne répondit pas. Ses yeux était fermés et son souffle lent. Tu dors déjà, pensa Avril. C’est dommage, je voulais t’avertir que demain je partirai tôt pour visiter la ville. Mais ce n’est pas grave, bonne nuit, quand même. Et elle s’endormit profondément.

Chapitre 18 : Il était sept heures du matin…

Il était sept heures du matin quand Avril se décida à partir. Comme elle  l’avait imaginé, Glani dormait toujours profondément, emportée par le cours de ses rêves. Elle laissa tout de même un petit mot disant qu’elle était partie visiter un peu la ville et qu’elle serait de retour bientôt. Puis, elle mit son veston -noir, on s’en serait douté- et sortit de l’hôtel.

L’air froid du matin la fit grelotter mais pas assez pour qu’elle rentre au The dream within a dream. Les lumières étaient oranges, faisant apparaître de grandes ombres. Il n’y avait pas beaucoup de circulation, juste assez pour qu’on puisse tout de même respirer. Avril trottina en regardant les divers magasins. Mais un objet attira particulièrement son attention. Il était rempli de robes rouges, roses, vertes, bleues, mauves, jaunes, oranges et plus encore ! Elle décida finalement d’entrer. Une dame aux cheveux roses et aux habits noirs vint à sa rencontre.

– Bonjour, dit-elle machinalement. Puis-je vous aider?
– Ho, heu bonjour. Je… je…

Elle ne savait pas trop quoi demander quand elle entendit quelque chose qui lui était déjà parvenu à ses oreilles.

– Qu’est-ce que c’est la chose qu’on entend dans tout le magasin ? Une manière de parler ?

La vendeuse la regarda, stupéfaite.

– Ben… c’est une chanson, évidemment!
– Oh ! Bien, c’est joli ! Pourrais-je essayer vos robes ?

La vendeuse cligna des yeux et lui fit essayer toutes les robes qu’elle avait. Avril demandait sans cesse à Caroline -parce que c’était le prénom de la vendeuse- le nom des couleurs de ces robes malgré le conseil de Glani.

– Et cette robe ? Elle est de quelle couleur ? Vous savez ?
– Rose pétant, mademoiselle, s’amusa la vendeuse. Mais je vous conseillerais plutôt la bleue, étant donné que votre chevelure est blonde.

Avril sursauta. Sa chevelure ? Sa chevelure était blonde ? Elle fonça vers un miroir qui était dans le magasin et s’exclama. De longs fils doré ondulés glissait sur ses épaules.

– Comme c’est joli ! Vous avez vu ça ? Moi aussi, j’ai les cheveux de couleur particulière ! Comme vous !

La vendeuse rigola en voyant que cette fille avait l’air de découvrir le monde. Mais elle ne se moquait pas. Elle rigolait, simplement. Finalement, Avril prit une robe bleue et une jaune pour elle, et une rouge et une rose pour Glani.

– Ça fera quatre-vingts dollars dit la vendeuse.
– Hooo. Je n’ai pas assez, répondit Avril. Ce n’est pas grave, je vais  seulement prendre la rouge et la bleue.
– Vous m’avez amusée. Prenez donc les quatre à quarante dollars, personne n’en saura rien !

Caroline lui fit un clin d’œil et Avril prit donc les quatre. En sortant, elle décida de s’acheter à boire. Ça l’avait fatiguée tout ça ! Elle trouvait très excitant de se faire passer pour quelqu’un du passé alors qu’elle venait du futur. Elle regardait les grands bâtiments, les grandes affiches pour des produits, les grands magasins, tout ça en buvant son petit cappuccino.

– Que c’est beau… c’est magn… ! Oh !

Pendant qu’elle rêvassait, la distraite avait foncé droit dans quelqu’un, en faisant tomber son cappuccino sur sa nouvelle robe bleue.

– Hou la la ! C’est chaud ! dit Avril en regardant la grande tache sur sa robe.
– Ho ! Je suis vraiment désolé ! s’exclama un garçon, embarrassé. Je ne l’ai pas fait exprès ! Je peux faire quelque chose ?

Avril leva la tête. Un grand garçon au teint basané, à la chevelure noire et aux grands yeux bruns, faisait du vent avec ses mains pour que le café ne la brûle pas totalement.

– Ne vous excusez pas ! dit-elle, précipitamment. C’est moi qui vous ai foncé dessus !

Les grands yeux du garçons se détachèrent de la tache de café pour plonger dans ceux d’Avril.

– Très bien. Alors, si c’est de votre faute, je vous pardonne si vous m’autorisez à ce que je vous invite à prendre un café.

Avril devint rouge vif. Est-ce que ce monsieur venait de l’inviter à boire un verre ? Elle serait bien tentée… surtout qu’avec les yeux que lui faisait ce garçon, personne ne pourrait résister ! Mais elle savait aussi qu’elle devait refuser. Elle ne le connaissait absolument pas et il ne fallait surtout pas qu’elle noue des liens avec des gens de son passé… Ce serait mauvais pour l’âme, voilà ce qu’aurait dit Glani. Mais ce qu’elle savait également, c’était qu’elle en avait envie. Alors, elle accepta tout simplement d’aller boire un verre avec lui.

Chapitre 19 : La tache part ?

– Ça va ? La tache part ? demanda le garçon en s’asseyant sur une chaise du café.
– Je te répondrai seulement quand tu m’auras dit comment tu t’appelles! rigola Avril.

Il hocha la tête, se leva de sa chaise et se pencha en avant.

– Ravi de vous avoir rencontré, mademoiselle. Je me présente : Marco, Roi des États-Unis !
– En chantée, Mr. Roi des États-Unis, dit Avril en continuant la plaisanterie. Je trouve votre nom de famille un peu long !

Marco la regarda, un sourire aux lèvres.

– Votre plaisanterie ne m’atteint pas ! Faire comme si vous ne connaissiez pas les États-Unis est un peu fort, puisque nous y sommes !

Avril le dévisagea.

– Euh, nous… nous ne sommes pas à Washington ? risqua celle-ci.
– Évidemment, nous sommes à Washington, mais… nous sommes aussi aux États-Unis, vous le savez… ?! lui répondit Marco, interloqué. Washington  est la ville et les États-Unis sont… différents états réunis !

Une nouvelle fois, le rouge monta aux joues d’Avril. Elle venait de se risquer à faire soupçonner Marco qu’elle n’était pas là juste pour de simples vacances ou encore pour y habiter. Elle essaya de vite changer de sujet.

– Oui, oui, je le savais bien ! Donc, toi c’est Marco. Moi, c’est Avril ! Et, heu… je t’avais dit que je répondrais à ta question si tu me disais ton prénom ! La réponse est : oui, la tache part !

Elle avait dit ça vite. Trop vite. Marco avait vu son malaise et la regardait avec des yeux interrogateurs.

– D’où tu viens? demanda-t-il brusquement.
– Si je te le disais, tu ne me croirais pas, répondit Avril en soupirant.

Avril avait mis les coudes sur la table du café et regardait ailleurs, essayant d’éviter le regard de Marco quand celui-ci lui prit la main et la regarda sombrement.

– Avril, chuchota-t-il, dès que je t’ai vu, j’ai su que tu n’étais pas d’ici. Tu avais l’air de débarquer et maintenant que je vois que tu ne connais même pas les États-Unis… J’ai la capacité de lire dans les gens. Raconte-moi qui tu es. Si tu ne le fais pas, je le devinerai à un moment ou à un autre. Mais je préfère que tu me le dises toi-même.

Avril déglutit. Elle ne pouvait quand même pas faire confiance si facilement à quelqu’un qu’elle venait de rencontrer mais une lueur dans ses yeux faisait qu’elle se sentait extrêmement confiante.

– Qu’est-ce qui me prouve que tu n’iras pas le dire à plein de gens, hein ? On se connaît depuis à peine cinq minutes et tu me demandes déjà qui je suis ? Ça va pas la tête ?!

Elle avait voulu être marrante pour calmer un peu le sujet mais Marco n’en démordait pas et il la regardait toujours aussi sombrement.

– Avril. Tu veux qu’on fasse un pacte pour que tu aies confiance en moi ?
– Laisse-moi tranquille. J’aimerais plutôt que ce soit toi qui m’apportes des renseignements.

Paniquée, la jeune fille avait opté pour la fille non amicale. Pour que Marco s’éloigne.

– Comme tu veux, dit celui-ci, en soupirant.
– J’aimerais que tu me racontes pourquoi il y a eu des guerres mondiales, quelles étaient leurs éléments déclencheurs ? Et quand elles ont eu lieu. Je veux savoir, c’est très important.

Avril était déterminée à en savoir plus et décida de jouer à la plus forte.

– Je me demande à quoi cela pourra bien te servir de savoir tout ça. Mais je te le dis déjà, tu ne pourras jamais vraiment savoir ce que c’était. On sait ce que c’est qu’une guerre mondiale seulement quand on la vit. Je vais tâcher de tout de même bien répondre à tes questions.

l.a fille sourit et hocha la tête, pour lui dire qu’il pouvait commencer.

– Eh, bien voilà. La première guerre mondiale a eu lieu en 1914. Son élément déclencheur était l’assassinat d’un certain archiduc à Sarajevo. Cette guerre a été horrible. Beaucoup de gens y sont morts.

Marco regarda soudain dans le vide. Avril ne pouvait guère distinguer s’ il pleurait ou non car une de ses belles mèches brun foncé lui tombait sur les yeux, mais elle l’aurait parié. Puis, ne voulant pas mettre Avril mal à l’aise, Marco s’ébouriffa les cheveux et sourit.

– Tout ça, heureusement, c’est terminé ! Mais il n’y en a pas eu qu’une seule. La deuxième a débuté en 1940. Là, c’est plutôt à cause d’une personne un peu toquée dans sa tête (il regarda Avril et vit que celle-ci ne voyait pas du tout de qui il parlait). Il s’appelait Adolf Hitler. Ses doigts remuèrent et ses lèvres tremblèrent.

– Je n’ai pas envie de parler de tout ce qu’il a fait subir aux juifs, aux gens qui avaient plus de cervelle que lui.

Avril, très embarrassée de l’avoir mis dans un tel état, se leva de sa chaise et le serra dans ses bras. Elle était elle-même surprise de cet élan.

– Je suis désolée. Tout est de ma faute. Je n’aurais pas dû te demander ça !
– Non, non, la rassura Marco, je peux continuer.

Il inspira de l’air et enleva les mèches de son visage.

– La troisième s’est déroulée il y a peu. }’avais dix ans à l’époque. C’était il y a sept ans. En 2048. Beaucoup de pays râlaient sur la Chine car elle produisait beaucoup trop de gaz à effet de serre. Puis, au bout d’un moment, les Américains ont envoyé cinq bombes sur une grosse usine de Chine qui produisait beaucoup de G.E.S. Plus de trois cent civils chinois sont morts. Évidemment, le président de la Chine, hors de lui, n’a pas tardé à riposter ! Certains pays ont fait alliance et rapidement, c’est devenu la troisième guerre mondiale. Mais celle-là, elle fut plus spéciale que les autres.
– Pourquoi ? demanda Avril, intriguée.
– Les gens avait trouvé de nouvelles armes, plus destructrices les unes que les autres ! Et puis, surtout… , à cette guerre là, les hommes n’ont pas été envoyés à la guerre… des hommes politiques ont fait allusion à l’égalité entre les hommes et les femmes et ont trouvé que, cette fois ci, cela devait être le sexe féminin qui devait aller à la guerre… Ce fut un véritable massacre. Ma sœur est morte là-bas.

Avril nota, nota, nota et n’entendit guère ce qu’avait dit Marco. Quand elle relut les différentes dates, celles-ci lui rappelaient vaguement quelque chose. Elle se souvint alors que c’étaient les mêmes dates que son père avait inscrit sur les feuilles gribouillées. Elle n’avait plus besoin de demander à Marco, tout était déjà inscrit

– Ho, heu, merci Marco pour m’avoir dit tout ça, mais maintenant, je dois y aller !

Elle se leva d’un bond pour aller rejoindre son hôtel lorsque quelque chose lui retint le poignet : la main de Marco.

– Je t’avais dit que si tu ne me disais pas d’où tu viens, je le devinerais par moi-même. J’ai deviné. Tu viens du futur.

Chapitre 20 : Avril s’était enfuie en courant

Avril s’était enfuie en courant mais Marco la poursuivait en ne cessant de lui crier “Avril, attends !!! Avril!” Elle allait aussi vite qu’elle le pouvait, esquivait les gens qui marchaient tranquillement et essuyait les gouttes qui perlaient sur son front et qui commencèrent à se faire nombreuses.

– S’il te plaît ! Laisse-moi tranquille ! lui cria-t-elle, sans détourner ses yeux vers lui.

Mais ses jambes étaient plus petites que celles de son poursuivant et, en manque de souffle, elle s’arrêta dans une petite rue qui avait l’air à l’abandon. Marco ne tarda pas à la rejoindre.

– Laisse-moi tranquille, dit Avril une dernière fois en espérant que celui-ci s’en irait gentiment.

Mais il n’en fit rien et resta planté devant elle, en attendant qu’elle reprenne son souffle.

– Pourquoi es-tu partie ? demanda Marco, que la petite course n’avait nullement essoufflé. Je ne t’ai tout de même pas fait peur !?
– Tu m’as paniquée ! lui dit Avril qui avait à présent retrouvé son souffle normal. Quand un garçon débarque dans ta vie et te dit que tu viens du futur, tu fais quoi ? Tu pars en courant, évidemment !
– Ne continue pas à me mentir, soupira Marco en faisant “non” de la tête. Avril, ne va pas me cacher qu’il n’y a pas quelque chose de bizarre quand nous sommes tous les deux. Tu le ressens, toi aussi?

Avril lui répondit aussi sèchement que possible que, non, elle ne ressentait rien. Mais elle savait qu’elle mentait. Il y avait vraiment quelque chose d’étrange dans les yeux, de Marco, dans ses traits ou dans son caractère qui produisait un sentiment de confiance chez Avril.

– Bon, peut-être que si, il y a quelque chose, avoua celle-ci. Mais très franchement, je ne viens pas du futur ! Pas du tout, du tout, du tout, du tout ! “Venir du futur” ! Ah ! Complètement timbré celui-là ! Et toi, tu viens du passé, peut- être ?!
– Rhooo… Avril, arrête de mentir ! commença à s’énerver Marco. Surtout à moi, qui ai attendu si longtemps pour pouvoir faire quelque chose qui sauverait à jamais la planète ! Tu es là pour ça, non ?! Tu es là pour sauver l’humanité ?
Avril ne voyait vraiment pas comment se sortir de cette situation. Il paraissait bien trop sûr de lui pour qu’elle le contredise une nouvelle fois. Et elle ne pouvait pas non plus le laisser comme ça, partir avec des informations aussi importantes. La seule issue était de l’incruster dans l’aventure. De le prendre avec elle. Mais pour ça, il fallait d’abord tout lui expliquer. De A à Z.

Chapitre 21 : Et elle est où ?

– Et elle est, où, maintenant ?
– Dans l’hôtel “The dream within a dream“.
– Allons-y.

Avril hocha la tête et l’emmena à l’hôtel qui était quelques rues plus loin.

– Je crois juste qu’elle sera un peu fâchée, dit Avril à Marco en se mordant la lèvre.
– Ce n’est pas grave. On dira que c’est moi qui ai tout deviné ! Ensuite, on élaborera un plan.
– Je crois que j’ai eu raison de te faire confiance ! répondit-elle sérieusement. Tu nous seras utile.

Ils marchèrent encore un petit peu avant d’atteindre “The dream within a dream“.

– Puis-je avoir ma clé, s’il vous plaît? demanda Avril à une fille en uniforme bleu.
– Bien sûr, mademoiselle. Tenez.

Elle prit la clé qu’on lui tendait et alla dans l’ascenseur bondé de gens, comme d’habitude, avec Marco.

– Peu de gens sont aimables comme toi avec des dames de services ! s’étonna-t-il.
– Quand nous sommes venues ici, Glan… ( Avril regarda autour d’elle et vit beaucoup de gens qui l’écoutaient indiscrètement) Jeanne et moi, nous n’avons rencontré que des gens très agréables. J’ai donc pris leur exemple mais si personne ne le fait, j’imagine que je ne dois pas le faire non plus !

Marco la rassura en lui disant que c’était beaucoup mieux d’être agréable que l’inverse quand Avril tourna la clé de la serrure de la porte n°35.

– Glani… ? cria celle-ci. J’ai ramené quelqu’un ! Glani ? Ne t’inquiète pas, il est très gentil ! Glani ?

Affolée, Avril courut dans toutes les pièces de la chambre. Mais elle fit ça pour rien car, même sans regarder dans toutes les pièces, elle voyait bien que Glani avait véritablement disparu.

– GLANI !?!?! cria-t-elle pour une dernière fois.

Mais comme on l’aurait deviné, aucun signe de celle-ci.

– Marco, Glani a disparu ! dit précipitamment Avril. Je ne la trouve plus !
– J’avais remarqué ! dit le garçon. Elle n’a pas laissé un mot ou quelque chose comme ça?

Avril chercha des yeux un mot de Glani déposé sur le lit ou une étagère mais n’en vit guère. Dépitée, elle s’assit au bord de son lit, la tête dans ses mains.

– Qu’est-ce qu’on va faire, Marco ?
– A vrai dire, cela dépend de toi, répondit-il en s’asseyant à côté d’elle. Tu préfères d’abord la retrouver puis ensuite passer à l’action ou alors, passer à l’action pour ne pas perdre de temps et la chercher en même temps ?
– Dit comme ça, la réponse paraît évidente… Mais tu crois que c’est vraiment honnête de la laisser tomber ?
– C’est toi qui choisis. Mais es-tu sûre que ce n’est pas plutôt elle qui t’a laissée tomber ?
– Tu dis n’importe quoi, répondit Avril en soupirant. Mais… cela m’inquiète qu’elle n’ait pas laissé de mot comme quoi elle allait simplement, elle aussi, visiter la ville ou autre chose dans le genre.
– Bon… on fait quoi, alors ?!
– Je… je crois qu’on va passer à l’action… Mais alors, tous les jours, on reviendra à l’hôtel pour voir si elle n’est pas revenue, d’accord ?
– Bien sûr que je suis d’accord ! s’exclama Marco. Je te rappelle que c’est toi la cheffe ! Moi, je t’accompagne juste !

Avril sourit, se leva, mit les poings sur les hanches et dit :

– À présent, passons à l’action.
– Ouaiiiiiis ! cria Marco, en rigolant.

Premièrement, nous allons voir comment et pourquoi la quatrième guerre mondiale démarrera.

Chapitre 22 : Nous sommes en 2055

– Nous sommes en 2055, c’est ça ? demanda Avril, en fouillant dans son sac pour trouver le mot de son père.

– Oui. Le quatre avril deux-mille-cinquante-cinq, répondit Marco.

Avril sortit plein de choses de son sac dont trois pommes, une couverture  pliable, un détecteur de feu, de l’argent des Ancêtres, un chauffeur automatique d’ingrédients, une lampe de poche 360°, un sandwich au gruyère infini, de la poudre de nouille, un épais châle noir pour qu’elle se couvre et des lunettes pour voir à travers la matière. Mais aucun signe des feuilles recherchées.

– Tu n’aurais pas vu des feuilles un peu jaunes avec des trucs écrits dessus ?
– Heuh, non… dit Marco, les sourcils froncés. Pourquoi les veux-tu ?
– Mon père y avait marqué toutes les dates des guerres mondiales ! répliqua à Avril, angoissée de ne plus voir les feuilles de son père. Il nous faut absolument ces papiers !
– Mais pourquoi ?!
– Comme je t’ai expliqué, ce n’est pas seulement à cause des blackmen que notre monde est devenu aussi… sombre. Mon père m’a expliqué que la quatrième guerre mondiale, ainsi que la cinquième seraient fatales… Il faut absolument savoir quand elles vont se dérouler et pourquoi ! Ensuite, on fera tout ce qu’on pourra pour les empêcher d’exister… Mais si on n’a pas les dates ni les “pourquoi”, jamais nous n’y arriverons !!

Marco regarda Avril. Deux lueurs totalement différentes passèrent dans ses yeux. Une était grave et sombre, l’autre était rieuse et moqueuse.

– Je suis d’accord pour le fait que nous n’ayons pas les dates. Mais les “pourquoi “, pas tant que ça…
– Qu’est-ce que tu veux dire? bondit Avril.
– Toute la planète est au courant qu’il va y en avoir une quatrième, de guerre mondiale. On ne sait pas quand, mais c’est évident. Et on sait quelle en sera la cause.

Avril reconnut tout de suite un certain air de famille entre Marco et son père : ils aimaient tous les deux avoir les autres suspendus à leurs lèvres.

– Bon, ben tu peux me la dire, la raison ! lui dit Avril, au bord de l’impatience.
– Je croyais que tu savais… répondit Marco, tranquillement. Étant donné que tu viens du futur.
– Et bien, non, je ne sais pas ! répliqua Avril, agacée par une telle ressemblance entre son ami et son père. Donc, soit tu continues à jouer les mystérieux, soit tu me dis la raison et comme ça, c’est fait !

Marco soupira, s’assit sur le lit et dit :

– J’imagine que je vais devoir tout t’expliquer depuis le début…
– Tout compris, dit Avril, franche.

Nouveau soupir de la part de Marco.

– Bon… Il y a quelques dizaines d’années, un hacker a piraté quelques sites importants tels que la NASA, la NSA, le Pentagone ou encore l’Air Force. Il aurait dû aller en prison six mois seulement mais pour une raison mystérieuse, il subit six ans de prison. Avant d’aller dans la plus grande prison de la planète Terre, il avait révélé avoir trouvé une photo plus ou moins étrange qu’il avait trouvé dans le fichier “photos non-filtrées“. Il s’agissait de la Terre, vue de l’espace et, à côté de celle-ci, un objet volant non-identifié. Un OVNI. De plus, le hacker avait trouvé des dossiers qui laissaient à désirer… cette fois-ci, le fichier s’appelait “nom et prénom de PNI (Personne Non-Identifiée).” Il y avait aussi les dates de leurs morts… C’était vraiment étrange. Il n’a rien su dévoiler de plus… La police, déjà à ses trousses, l’en a empêché. Seulement, si tout ce qu’il avait trouvé était faux… Pourquoi l’avoir condamné à tant de temps de prison ? C’était la question que beaucoup se posaient. Il y avait quelque chose de pas clair dans cette histoire… mais c’était seulement le début. Il y a deux ans à présent, quelqu’un d’autre a piraté les mêmes sites. C’était une femme, qui connaissait bien le hacker et qui croyait vraiment ce qu’il disait. Elle a déclaré: “Je ne l’ai jamais connu menteur… Je ne vois pas pourquoi il commencerait maintenant avec des histoires d’extraterrestres !” On n’entendit plus parler de cette femme. Jusqu’au jour où on se rendit compte qu’elle avait passé tout son temps à essayer de finir le travail de McKinnon, le hacker, son ami fidèle. Et elle a très bien réussi son coup. Lucie -puisque c’est son prénom- avait beaucoup plus de moyens d’arriver à s’infiltrer dans des sites TOP SECRET. Elle trouva tellement de choses intrigantes, mystérieuses, étranges, qu’elle décida que le monde entier avait le droit de savoir. Elle avait tort… On vivait beaucoup mieux avant que…
– Que ? demanda Avril, qui buvait ses paroles, sourcils froncés.
– Avant que Lucie n’ouvre l’accès du site de la NASA, celui avec le plus d’informations, à toutes les personnes présentes sur Terre. Quand elle l’a annoncé en direct sur une émission télévisée, il y avait l’ambiance la plus glauque que je n’aie jamais connue. Personne n’osait aller regarder. Mais au bout de quelques jours tous les politiques, présidents, rois et autres hommes important, se ruèrent sur les sites. Puis, peu à peu, toute les populations allèrent voir l’inimaginable.
– Qu’est-ce qu’avait trouvé Lucie sur les sites ? demanda timidement Avril, intimidée par l’air si sérieux de Marco.
– Des photos si étranges… des gens se rassuraient en se disant à eux-mêmes et aux autres que ce n’était simplement qu’une très mauvais farce et que c’était n’importe quoi. Malheureusement, ils ne croyaient eux-mêmes pas ce qu’ils disaient. Pourquoi la NASA aurait pris des fausses photos dans leurs sites si importants ? Pourquoi les photos étaient-elles dans un fichier qui portait le nom de “non-filtrées” ? Et juste à côté, un fichier “filtré” ? Tout cela était incompréhensible. Lucie a été condamnée à la prison à perpétuité. Les extraterrestres viennent de très loin, et avec leurs technologies sûrement très avancées, ils ont pu venir ici. Tout le monde avait peur, bien entendu. Moi aussi, j’étais mort de peur. Quand est-ce qu’ils viendront ? Quand est-ce qu’ils décideront de venir pour posséder une petite planète en plus ? Je me posais et reposais cette question tous les jours, comme tout le monde.

À présent, Marco avait enfoui son visage dans ses mains. Ses lèvres tremblaient.

– Chaque époque a son défaut, dit il sombrement. Mais à chaque fois, c’est souvent pour le pouvoir que les gens s’entretuent, se torturent. Je n’ai jamais connu une époque sans guerre, sans injustice.
– Marco, ne dis pas ça, lui dit Avril, en lui serrant les épaules. Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as d’être dans cette époque. La mienne est sans couleurs, sans joie nulle part ! La vôtre est tellement vivante, joyeuse, active ! Et je peux te dire une chose… Jamais les extraterrestres n’ont débarqué sur cette Terre. Et je trouve que je suis bien placée pour le dire, tu peux avoir confiance en moi !

Elle souriait. Mais malgré ça, Marco avait l’air terrorisé par ce qu’il disait. Il se leva d’un bon, ce qui fit sursauter Avril et hurla à plein poumon.

– POURQUOI FAUT-IL QUE TOUT SOIT AUSSI COMPLIQUÉ ??? JAMAIS, AU GRAND JAMAIS, TOUT LE MONDE S’EST CONTENTÉ DE CE QU’IL AVAIT !

Il était tout rouge, les poings serrés et le souffle accéléré. Mais il ne s’arrêta pas là.

– TU VEUX QUE JE TE DISE? J’AIMERAIS PEUT-ÊTRE BIEN QUE LES EXTRATERRESTRES SE RAMÈNENT ET ENVAHISSENT NOTRE PLANÈTE, COMME ÇA, AU MOINS AVANT DE MOURIR, LES ÊTRE HUMAINS AURONT EU UNE SECONDE POUR SE RENDRE COMPTE QU’ILS AVAIENT DÉJÀ TOUT CE QU’IL LEUR FAUT ! UNE SECONDE POUR QU’ILS SACHENT QU’IL SUFFISAIT JUSTE D’ÊTRE ENSEMBLE, RÉUNIS ET ATTACHÉS !

A présent, c’était Avril qui était terrorisée. Elle regardait Marco tremblant de rage. Avril retint son souffle en regardant son ami qui, lui, fuyait son regard.

– P… pardon, dit-il, le regard toujours fuyant. Mais j’en ai tellement marre ! Faudra-t-il attendre vingt-mille ans pour que les humains sur notre planète se rendent compte qu’ils pourraient avancer beaucoup plus facilement dans la vie et ses mystères en cherchant, ensemble tout ce qui est possible de découvrir ? Si, nous tous, nous ne formons qu’un ? Si personne ne séparait la Terre en plusieurs pays ? S’il n’y avait plus véritablement de chef, que tout le monde pouvait émettre son avis dans n’importe quel sujet ? Je sais bien que c’est inimaginable. Il y aura toujours un chef.
– C’est sans doute vrai, soupira Avril. Mais on doit se contenter de ce qu’on a, non ? Je trouve que la Terre est magnifique. Ne prétends pas le contraire.
– Je ne…
– Tu te plains. On n’est pas là pour ça. On est là pour agir, et empêcher que le pire se passe. Crois-moi ou non, le pire ce n’est pas maintenant. Pas du tout. Alors on se secoue et on arrête de discuter !

Marco, bouche bée qu’Avril lui ait tenu tête, la regardait avec un mélange d’admiration et de stupéfaction. Puis, il sourit.

– Tu as raison. Totalement raison. Mais… la quatrième guerre mondiale, elle ne sera pas avec les extraterrestres, hein…
– Ah bon ? s’étonna Avril. Avec qui, alors?
– Je crois qu’on va devoir encore un peu discuter.
– Ce n’est pas grave. Explique-moi.
– Peu après que tout le monde ait regardé, fouillé le site de la NASA, comme je t’ai dit, beaucoup de photos beaucoup trop suspectes ont été trouvées. La planète entière était furieuse contre les États-Unis, eux aussi au courant. Plusieurs rois, présidents et scientifiques ont demandé à avoir en leurs possession les cadavres des Aliens. Et la cerise sur le gâteau, c’est que les États-Unis ont refusé. Depuis, chaque jour, tout le monde s’attend à une guerre. Les dirigeants d’Allemagne, d’Angleterre,…
– J’habite en Angleterre ! s’exclama Avril. Tu crois que ça veut dire que c’est l’Angleterre qui a gagné la guerre ?
– Je n’en s…
– Pas grave, continue.

Marco poussa un grognon qui voulait sans doute dire “faut savoir ce qu’on veut, dans la vie!” et continua.

– Je disais donc, les dirigeants d’Allemagne, d’Angleterre et de France ont déjà envoyé des bombes sur les hôpitaux d’Aliens. Alors, on se doutait bien que cela n’allait pas tarder à dégénérer dans les jours qui ont suivi !

Avril songea soudain à quelque chose.

– Marco, je crois que, s’il y avait vraiment eu des extraterrestres qui avaient débarqué, je le saurais, non ?
– Peut-être que dans ton époque, ils te le cachent… ?
– Non, mais, je veux dire, qu’est-ce qui prouve que c’était vraiment le site de la NASA et pas un site construit de toute pièce que Lucie avait dévoilé ?
– C’est beaucoup trop sérieux pour faire une farce là-dessus. Et pourquoi les États-Unis n’auraient pas protesté si c’était faux ?
– Peut-être parce qu’on ne leur a pas laissé le choix.
– Je ne crois pas… Avril c’est vraiment sérieux, pas le temps de discuter là-dessus !

Avril n’entendit même pas ce que venait de dire Marco. Elle pensait déjà à autre chose.

– Ça va te paraître absurde, mais je veux aller voir le président des Etats-Unis. Non, je ne veux pas, je vais aller le voir.

Marco en était plus qu’abasourdi.

– Pardon ?! Tu n’es pas sérieuse !? Et en quoi ça t’apporterait d’aller voir le président des États-Unis ?
– Je veux lui demander s’il y a vraiment eu cette histoire d’extraterrestres. Les yeux dans les yeux.
– Avril… ils sont sûrement venus sur Terre ! Je te l’ai déjà dit : pourquoi n’auraient-ils pas protesté ? Pourquoi se serait-il passé quelque chose d’aussi terrible ?

Avril songea une nouvelle fois à ce que Marco venait de dire. C’est vrai, pourquoi ? se demandait-elle. Puis, soudain, une idée lui traversa l’esprit.

– Je crois savoir, pourquoi, dit-elle. Mais sans certitude. En tout cas, ça tient debout.

Marco leva un cil, ce qui signifiait qu’il voulait en savoir plus.

– Et bien, commença Avril, je crois qu’on les a obligés. Forcés, menacés. Oui, oui, c’est sûrement ça…

Son acolyte, qui commençait à désespérer qu’Avril ne veuille absolument pas admettre le fait que des Aliens sont venus sur Terre, soupira et s’ébouriffa les cheveux – ce qu’il adorait faire quand il n’était pas de bonne humeur.

– Je sais que j’ai raison, Marco. Je sais aussi que, toi, tu y crois dur comme fer. Mais… je viens de ton futur, tu comprends, ça ? Je crois savoir mieux que toi ce qu’il va se passer… Et, tu imagines, si j’ai raison ?
– Quoi, si tu as raison ? grogna Marco, qui commençait un peu à douter -mais pas suffisamment pour changer d’avis, attention !
– Si j’ai raison, ça empêchera la quatrième guerre mondiale ! s’écria Avril, soudain prit d’un agacement extrême du manque d’énergie de Marco. Ça empêchera une guerre mondiale ! Mais, toi, tu dois prendre ça un peu à la légère, non ? Puisque tu ne sais pas ce qu’elle va produire ! D’ailleurs, je vais te dire, il y en aura aussi une cinquième ! Et, elle, elle sera la plus atroce ! Un massacre que tu ne peux même pas imaginer !
– Je… je sais très bien ce que c’est ! cria, Marco. Et… je ne prends pas ça à la légère, du tout. Je comprends même mieux que toi, ce que c’est qu’une guerre mondiale. Toi, tu n’en as même pas connue !
– Ah ! Et peut-être que tu en as connue, toi ?!
– Et bien, figure-toi que oui ! hurla Marco. OUI ! OUI ! J’AI CONNU LES TROIS !!!
– Comment ? dit Avril, qui avait soudainement repris son calme. Tu… tu… comment n’ai-je pas deviné plus tôt ?! Ho, mon Dieu ! Je… je suis désolée, Marco, vraiment !
– Au moins, comme ça, tu le sais, dit Marco en souriant. Quand je t’ai vue, j’ai tout de suite remarqué que tu venais d’un autre temps, comme moi. Tu viens du futur, je viens du passé !

Avril tendis l’oreille et ce fut au tour de Marco de lui expliquer tout de A à Z.

Chapitre 23 : Avril, je crois que tu as raison

– Avril, je… je crois que tu as raison ! chuchota Marco dans un lit à côté de celui de son amie.
– Quoi ?! répondit mollement celle-ci, qui était prête à s’endormir.
– Je crois que… enfin, justement, je ne crois plus que… que des extraterrestres ont jamais touché cette Terre. J’espère que tu m’entends parce que j’avoue que c’est dur pour moi d’avouer que j’ai tort !
– Mmmpffrroon…
– OK… j’ai compris, tu dors… Bon, ben… bonne nuit alors !

Et il s’endormit dans ses grosses couvertures.

– On se réveille !! cria Avril en secouant Marco dans son lit. Allez!
– Ronfmmpff…
– Je suis déjà habillée, regarde ! Comment tu trouves ma robe jaune ? Elle me va bien ?

Elle tourna sur elle-même, faisant voler les volants de sa robe.

– Heu… oui, c’est très joli, répondit Marco qui n’avait pas encore les idées très claires. Et, heu… au fait… tu te souviens de ce que je t’ai dit, hier ?

Avril se souvint qu’il lui avait parlé pendant la nuit mais elle ne savait plus à quel sujet… elle se souvenait également qu’il avait dit “c’est dur pour moi d’avouer… ” Et s’il lui avait dit qu’il l’aimait? Avril en devint rouge tomate.

– Oh, je… non, je ne me souviens pas, dit-elle en prenant le ton le plus détaché qu’elle pouvait. Mais je t’en prie, dis-moi.
– Et bien, voilà, je crois que tu as raison. Jamais des Aliens ou je ne sais quoi encore ont mis le pied sur Terre. J’ai repris raison. Mais seulement… comment va-t-on pouvoir convaincre le monde entier de la reprendre, la raison ? J’ai l’impression que les gens préfèrent avoir peur que d’être rassurés.

Avril était bien plus contente que si son ami lui avait déclaré sa flamme. Il venait de lui dire qu’il était avec elle. Ce qui voulait dire qu’ils allaient bientôt passer à l’action.

– Pour le comportement des humains, c’est sûr que tu t’y connais mieux que moi… étant donné que tu les connais depuis longtemps… mais moi, je crois que, si il y a des preuves, tout le monde les accompagnera, bras ouverts !

Marco eu soudain un large sourire, content de voir qu’il y avait de l’espoir.

– Je t’adore ! dit- il.

En entendant ces mots, Avril pensa soudain à son autre ami, celui qu’elle avait abandonné dans un monde horrible et miteux. Quand elle y repensait, à “son présent”, elle avait une terrible nausée, comme si on lui avait fourré une grosse poignée de poussière dans le ventre. Et dire qu’elle avait laissé Kay là-bas… en plus, Glani avait disparu juste quand l’action allait démarrer. Glani… elle aussi, elle l’avait en quelque sorte abandonnée. Mais c’était l’avenir du monde qui était en jeu, et elle n’avait pas jugé la disparition de son amie aussi importante que ça.

– Heu… ça va ? demanda Marco, qui avait remarqué que son amie était dans ses pensées. J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
– Hein, quoi ?! répondit Avril. Oh, je… non, ça va, ça va. Je suis super contente que tu te sois rangé à mon avis ! Mais, il faudrait quand même se rendre près du Président des États-Unis. Je juge cela important. Et puisque tu ne fais qu’être mon acolyte, c’est moi qui décide ! Nous allons devoir faire comme si nous savions que des gens l’obligent à garder le silence sur cette affaire. Comme si nous savions tout ! Ainsi, le Président… comment s’appelle-t-il, d’ailleurs ?
– Matthew Kigwsel, répondit précipitamment Marco. C’est un bon Président… nous avons de la chance de l’avoir lui et pas un autre ! On a évité Donald Trump Jr de justesse !
– Qui est-ce ?
– Aucune importance…
– Bon ! déclara Avril. Comme je disais, si nous faisions semblant d’être au courant de tout et d’avoir même des preuves, Matthew Kigwsel devrait pouvoir nous dire la vérité. J’en suis certaine.
– Et si…, commença Marco, et si la vérité était qu’il y a vraiment eu des Aliens sur Terre ? Si c’est toi qui te trompais ?

Marco paraissait inquiet. Tout comme Avril. Mais elle voulait avoir l’air d’être très sûre d’elle, pour ne pas faire douter Marco davantage.

– Je crois que ce ne sera pas si grave, dit celle-ci en faisant “non” de la tête. On sera juste, au pire, un peu ridicule ! Mais il faut tenter le tout pour le tout.
– Et comment tu comptes t’y prendre pour avoir une entrevue avec le Président, hein ?! Ce n’est pas si facile que ça ! Ils vont sûrement refuser ! On ne peut pas aller discuter avec un Président comme ça, tranquille !
– Je ne pensais pas vraiment le demander à quelqu’un… répondit doucement Avril.

Marco la dévisagea soudain.

– Tu… tu veux dire que tu pensais entrer dans la Maison Blanche par… par effraction ? Mais tu es complètement folle !
– C’est ce que tu viens de dire ! répliqua Avril. Personne n’acceptera… alors pourquoi ne pas le faire par nous-mêmes ? J’ai fait beaucoup de choses pour arriver jusqu’ici… ce n’est pas maintenant que je vais reculer, crois-moi ! En plus, tu viens de me dire qu’il était dans une maison… c’est pas bien compliqué d’entrer dans une maison ! Et puis, quand il verra que nous n’avons absolument aucune arme sur nous, il se dira bien que nous ne lui voulons aucun mal !

Elle paraissait décidée et cela désespéra Marco.

– Mais… il n’est pas tout seul, Avril ! Il y a une armée complète qui l’entoure pour qu’aucune personne inconnue ne touche à un seul de ses cheveux ! Et la Maison Blanche est… c’est la maison la plus protégée des deux Amériques ! Il y a des caméras dans toutes les pièces ! Si un garde voit une seule personne dans la Maison Blanche qui ne doit pas y être, il la prend et la met en prison ! Ou alors, il l’exécute, sur-le-champ

Avril déglutit. Ça n’allait certainement pas être aussi facile qu’elle l’imaginait mais elle s’y attendait un peu. C’est pourquoi elle ne se découragea toujours pas.

– Et bien nous ferons avec, dit-elle sombrement. Mais nous le ferons, ça, je peux te l’assurer !

Marco poussa un profond soupir.

– Alors, d’accord, si tu es si sûre de toi, je marche.

Et il lui tendit la main, qu’Avril ne tarda pas à serrer fort, heureuse qu’il accepte quelque chose d’aussi fou.

– D’abord, dit-elle, il faudrait avoir le plan exact de la Maison Verte !
– Blanche.
– Oui, pardon. Où peut-on trouver cela ?
– Sur internet, répondit simplement Marco. Et on peut même aller dans une imprimerie pour l’imprimer.
– Sérieux ?! s’étonna Avril. Il y a encore des imprimeries en deux-mille-cinquante-cinq ?! Ouh la la la la… on n’est pas dans la modernité, là !
– Rhoo… ça va… c’est tout ce qu’on a pour le moment !
– Je disais ça pour rire… bon, premièrement, aller imprimer le plan de la  Maison… Blanche, c’est ça? Deuxièmement, savoir le planning des journées du Président, pour savoir où il se trouve. Troisièmement, trouver un passage, une entrée sur la maison où il nous serait possible d’entrer. Quatrièmement, parler à Matthew Kigwsel, lui faire croire que nous savons tout. Absolument tout. Cinquièmement, si notre plan marche, déclarer à la Terre entière la vérité. Et sixièmement, retrouver Glani… ça, il le faut absolument !
– Je suis partant, dit-il. Mais avant que nous ne commencions toutes nos péripéties, je voudrais te poser une question… qu’est-ce que tu as sur le bras ?

Avril regarda son bras à l’endroit où Marco pointait son doigt et reconnu sa cicatrice. Elle l’avait complètement oubliée, avec tous les événements passés. Elle formait d’abord un “a”, un peu carré. Sur la ligne du “a”, se mettait deux lignes, toutes deux partant vers l’extérieur. Ce qui formait un “k”. Et au bout de la ligne du “a”, il y avait un “g”, lui aussi un peu carré. A-K-G. C’était le trio de l’enfer. Avril passa doucement sa main dessus, comme si sa cicatrice était sacrée. Mais cela lui fit un mal atroce, alors, elle arrêta. Avril sourit et se tourna vers Marco.

– C’est une marque de mon passé, de ton futur, et avant, de mon présent.

Chapitre 24 : Avril attendait patiemment

Avril attendait patiemment dans la chambre de l’hôtel quand elle entendit un bruit de clé dans la serrure. Marco arriva, chargé de grosses feuilles de papier plastifiées et d’une boîte de punaises.

– Voilà, regarde ! dit-il en déposant un feuille plastifiée sur le lit. Ce plan-là est le plus précis. J’ai aussi apporté des punaises pour qu’on puisse avoir des points de repère !
– Génial, dit Avril, mettons-nous tout de suite au travail ! Si je comprends bien, là, c’est la grande entrée. L’entrée principale.
– Oui, il ne faut pas entrer par là, c’est trop surveillé. Mais, théoriquement, nous pourrions peut-être passer par une fenêtre qui se trouve sur le toit. Mais seulement, il faudrait avoir du matériel pour pouvoir y monter !
– Nous ne devons pas perdre de temps. Donc, si tu es d’accord, nous ne passerons pas par là. J’ai moi-même fait certaines recherches. J’ai regardé des photos de l’intérieur de la Maison Blanche. Et j’y ai vu des trous d’aération.
– Heu… oui, et? demanda Marco en se passant la main dans les cheveux.
– Et ?! s’exclama Avril. Mais si il y a des trous d’aération, ils sont sûrement reliés avec des égouts ! Sauf si vous n’avez déjà plus d’égouts…
– Si, bien sûr que nous avons encore des égouts… dit Marco. Mais tu suggères d’entrer par une plaque d’égout qui se trouve dans la rue et de faire tout le chemin, toujours dans les égouts, faire tout le chemin jusqu’à la Maison Blanche ?!
– Bien sûr, répliqua Avril, dignement. Seulement, tous les égouts ne sont pas reliés. Il faut trouver le bon. Tu vas sûrement me demander si ça, ce n’est pas perdre du temps, mais vois-tu, je l’ai déjà trouvé, l’égout !
– Comment ?! s’exclama Marco, abasourdi. Tu as passé ton temps à chercher dans les égouts, sans même me demander mon avis ?

Avril lui sourit avant d’ajouter :
– Je voyageais tranquillement sur votre super vieux truc, là… internet, voilà. Puis, soudain, un article a attiré mon attention. Ça s’appelait “La vie dans les égouts“. On racontait le métier des chasseurs de rats. Eux, ils passent toute leur vie dans les égouts. Puis, à un moment, pendant que je descendais en bas de la page, une image a capté mon attention. C’était la photo d’un papier qui appartenait à un chasseur. Il montrait où menait chaque égout, pour ne pas qu’il se perde. Chaque entrée, chaque sortie. Mais après quelques secondes, l’image se brouilla et de grosses lettres rouges apparurent, disant que cette image avait été supprimée d’internet, car elle était susceptible de révéler des informations très confidentielles. Mais seulement, j’avais déjà repéré l’égout qui menait jusqu’à la Maison Blanche. Maintenant, je sais exactement où il se trouve. Voilà d’où m’est venue l’idée de, peut-être, y aller par un égout. Donc, voilà. Qu’est-ce que tu en penses ?

Avril regarda Marco avec malice, contente de voir qu’il la regardait avec admiration.

– Je pense que tu es formidable.
– Ça, je le savais déjà très bien, merci. Et pour l’idée de l’égout?
– Formidable aussi.
– Alors, ok ! Passe-moi les punaises ! Tu as pris une carte de la ville aussi ? (Marco acquiesça et lui passa la carte) Parfait ! L’égout se trouve… ici !

Elle enfonça énergiquement une punaise dans une coin de la ville, un peu abandonné, désert.

– Heu… , commença Marco en levant un sourcil, tu es sûre que c’est là ? Parce qu’il est drôlement loin de la Maison Blanche !
– Sûre et certaine. Et regarde, je me souviens qu’il y a un autre égout sur notre route, si jamais on veut respirer de l’air un peu plus frais. Il est juste au milieu du chemin qu’on doit parcourir.
– Pourquoi est-ce qu’on n’entrerait pas tout de suite dans cet égout-là, alors, s’il est plus près de la Maison Blanche que le premier ?
– Peut-être parce que c’est en plein centre ville. Et qu’il y a souvent beaucoup, beaucoup, beaucoup de gens, non ?! Bon, comme je te disais tout à l’heure, j’ai trouvé des images de l’intérieur de la Maison Blanche. Et j’ai vu le trou d’aération dans un couloir, je ne sais pas lequel. Je sais juste que c’était un couloir, assez large pour mettre deux éléphants !

Avril lâcha la carte de la ville pour prendre celle de la Maison Blanche.

– Là, commença-t-elle en regardant la carte, là on dirait que c’est un grand couloir. C’est peut-être celui-là. Apparemment, c’est le couloir principal, ce qui n’arrange pas les choses.
– Maintenant, il faut trouver le planning du Président, soupira Marco. Et ça non plus, ça n’arrange pas les choses. Pour ma part, je sais juste que mardi, il va à une conférence de presse pendant toute la journée. Donc déjà, pas mardi.
– Mardi ? s’étonna Avril. Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ah… tu ne connais pas les jours de la semaine ?
– Bien sûr que si ! s’offusqua Avril. Mais mardi ne veut rien dire !
– Bon, et bien, si on ne peut pas dire mardi, le deuxième jour de la semaine convient mieux ?
– Oui, ça, c’est plus clair! Donc, déjà pas le deuxième jour de la semaine. Ce serait justement bien d’y aller le premier jour de la semaine, si le Président a rendez-vous avec la presse ! Parce que s’il déclare la guerre, ça va pas le faire ! Mais, heu… quel jour sommes-nous ? J’ai un peu perdu la notion du temps.
– Je crois que nous sommes sam .. le sixième jour de la semaine. Oui, c’est ça, nous sommes samedi. Je crois aussi que nous devrions aller le lund… le premier jour de la semaine. Mais alors, il faut absolument savoir le planning du Président de ce jour-là.
– Je suis d’accord mais où trouver ça? demanda Avril. Encore sur internet ?
– Internet. Non, je ne crois pas que ça soit sur internet.

Avril poussa un profond soupir avant de s’affaler sur les couvertures douillettes du lit de l’hôtel.

– Je vais un peu sortir, dit-elle. J’ai besoin de prendre l’air.

Dehors, il faisait froid. Normal, on était au mois d’avril. Avril regardait les gens passer. Emmitouflée dans son châle mais les jambes nues, elle portait toujours sa robe jaune. Puis, elle décida d’aller dire bonjour à Caroline.

– Eh ! Salut Poulette ! dit celle-ci en voyant Avril entrer dans le magasin. Depuis le temps ! Tu as vu ? Je me suis teint les cheveux en toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ! Rouge, rose, jaune, bleu, vert, mauve !
– Joli ! mentit Avril.
– C’est toi qui m’as donné cette idée, la première fois que tu es venue ! s’enthousiasma Caroline. Tu trouvais les couleurs si belles, si magnifiques que tu m’as vite influencée ! Puis, je me suis dit, pourquoi pas ? Tu veux quelque chose ?
– Mmmmm… non ça va, je passais juste comme ça. Mais, heu, sais-tu où je pourrais trouver le planning du Président ? Ce qu’il fait, quand et où.
– Houla, non ! Pas tout le temps, en tout cas ! Je sais juste que mardi, il fait une conférence de presse.
– Ah! dit Avril. Bon, ben, à la prochaine, Caro !

Et elle sortit du magasin, dépitée. Avril décida d’aller se boire un petit cipiccino, comme elle croyait que cela s’apellait.

– Un cipiccino, s’il vous plaît, dit-elle à un serveur qui passait par là.
– Capuccino ? Très bien mademoiselle.

Et il partit derrière le comptoir. Avril enleva son châle, car dans le café, la température était bonne. Une dizaine de gens se trouvaient dans le bar, produisant une ambiance chaleureuse, avec des rires qui sortaient de temps en temps. Derrière Avril, une petite famille composée de trois enfants, un papa, une maman, une mamy et un papy papotait tranquillement. Le serveur réapparut et vint lui apporter sa boisson. Avril colla ses mains sur la tasse brûlante pour les réchauffer quand…

– Sérieusement, commença une voix de femme, vous ne trouvez pas ça un peu abuser que le Président reste avec ses enfants dans la grande salle de la Maison Blanche au lieu d’aller donner son avis au tribunal ?
– C’est vrai que c’est un peu abuser ! dit une autre voix, qui semblait provenir d’une personne âgée. Une affaire de meurtre ! Il pourrait tout de même y assister ! Mais non, monsieur préfère rester le samedi bien tranquille chez lui, avec ses enfants ! Heureusement qu’il n’y reste que deux
heures ! C’est la seule chose un peu raisonnable ! Avril bondit de sa chaise, ce qui fit bondir la petite famille.
– Excusez-moi de vous déranger, dit-elle précipitamment, mais samedi est le quantième jour de la semaine ?
– P… pardon? demanda la plus jeune femme, qui semblait être la mère.
– Samedi est le quantième jour de la semaine? répéta Avril.
– Le sixième ! s’exclama un des trois petits enfants, qui se trouvaient être tous des garçons. C’est le sixième jour de la semaine ! J’l’ai appris à l’école ! “Aujourd’hui, nous sommes le sixième jour de la semaine”, qu’elle a dit la maîtresse !

Avril lui sourit, puis partit en sprintant vers l’hôtel, sans faire attention au regard interrogateur et méprisant que la petite famille lui avait jeté. C’était maintenant. Maintenant, que l’action allait devoir commencer. Pas le premier jour de la semaine. Une chance incroyable qu’elle avait eu, elle n’allait pas la laisser passer ! Avril se rua à l’intérieur de l’hôtel, poussa tout le monde dans la file pour prendre ses clés, monta les escaliers quatre à quatre et ouvrit la porte de la chambre n°35 à la volée.

– MARCO ! NE TE CHANGE PAS, VIENS MAINTENANT TOUT DE SUITE AVEC LES CARTES QU’IL NOUS FAUT, ON Y VA, MAINTENANT ! MAINTENANT !

Marco, fit tout ce que venait de lui dire Avril, le souffle court.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, quand il eut toutes les cartes sous le bras.
– Je t’expliquerai quand il y aura le temps ! Il n’y a pas un moyen plus rapide que la marche pour aller jusqu’à la bouche d’égout ?!
– Heu… si, si ! s’empressa Marco. Il y a les bus, les taxis et les vélos !
– Il y a beaucoup trop de circulation, aujourd’hui, pas le temps d’attendre dans des embouteillages ! Où est-ce qu’on peut trouver des vélos ?
– Ju… juste devant l’hôtel, il y a des vélos qu’on peut prendre pour voyager gratuitement !

Avril ne répondit pas, empoigna le poignet de Marco et descendit à toute allure de l’hôtel. Elle faillit assommer quelques personnes en poussant les portes de l’hôtel tellement elle était pressée.

– Ils sont où ?! demanda-t-elle.
– Là-bas !

Il pointa du doigt un carré de pelouse -en plein milieu du trottoir où se trouvaient, effectivement plusieurs vélos. Avril lâcha le poignet de Marco et se précipita vers eux.

– Suis-moi !

Elle enfourcha un vélo -Marco fit de même- et s’élança sur la route, en esquivant toutes les voitures et les gros bus avec un virage serré. Elle n’avait jamais fait du vélo mais le mécanisme de l’engin lui était venu tout de suite à l’esprit, comme par magie. Marco, qui la suivait toujours, ne tarda pas à la rattraper.

– TU PEUX M’EXPLIQUER CE QUI SE PASSE ?! cria-t-il, pour se faire entendre avec tous les bruits de klaxon et l’ambiance générale de la route surchargée.
– NOUS AVONS DEUX HEURES POUR FAIRE CE QUE NOUS DEVONS FAIRE ! répondit Avril, en ne quittant pas la route des yeux. JE SAIS OÙ EST LE PRÉSIDENT EN CE MOMENT ET C’EST L’ENDROIT IDÉAL ! ET SURTOUT, LA SITUATION IDÉALE, AUSSI !

Marco comprit qu’il ne devait rien demander de plus et qu’elle lui expliquerait tout quand ce serait possible. Alors il se tut et se concentra sur la route jusqu’à ce que la circulation commence à se faire de plus en plus rare. Enfin, ils atteignirent une rue, avec de hauts bâtiments noirs, complètement déserte. Juste des bruits de rats qui rongeaient quelque chose se faisaient entendre de temps en temps.

– C’est quelque part par ici, normalement, dit Avril, qui avait quitté son vélo.

Elle le déposa par terre et alla s’enfoncer dans la brume grise de la rue. Marco quitta lui aussi son vélo, et la suivit, le pas hésitant.

– Marco ! appela Avril, je… je crois que c’est ça ….

Marco ne voyait que la petite silhouette d’Avril. Il y avait beaucoup trop de brume. Mais il s’approcha tout de même, les mains devant lui. Quand il ne fut plus qu’a quelques centimètres d’elle, il regarda par terre et vit une plaque d’égout.

– Tu es prêt ? demanda Avril, les poings fermés par le stress.
– Je… je ne sais pas. répondit Marco, qui n’avait aucune envie d’aller se mettre sous une plaque d’égout, très certainement infestée de rats. Il s’ébouriffa les cheveux pour se motiver. Avril avait très peur et se mordit la lèvre en fermant les yeux. Elle priait.

– J’entre la première ? demanda-t-elle.
– Si tu y tiens. répondit Marco.

Avril s’abaissa pour ouvrir la plaque. Une odeur nauséabonde en sortit, ce qui fit tressaillir ses narines. Elle engouffra d’abord son pied droit dans l’égout avant de le ressortir illico et de se planter devant Marco.

– J’ai… j’ai d’abord besoin d’un petit encouragement.

Et sans attendre la réponse de Marco, elle l’embrassa, les bras noués autour de son cou. Puis, elle retira ses lèvres de celles de Marco et plongea dans l’égout. Il ne fallait pas perdre une minute ! Marco, qui était beaucoup plus chaud pour l’aventure maintenant, ne tarda pas à rejoindre Avril. Ils étaient tous deux plongés dans le noir le plus obscur. Avril avait oublié de prendre une lampe de poche où quelque chose de semblable. L’odeur était que plus forte et quelque chose de poilu passa sur les pieds d’Avril. Celle-ci poussa un hurlement avant de se reprendre et d’analyser la situation.

– Bon, il y a un peu d’eau moisie avec des déchets flottant dessus, constata-t-elle. Ça va, rien de trop terrible ! Mais seulement, il va falloir peut-être ramper, des fois. C’est n’est pas haut comme ça partout.
– Haut ? dit Marco. On sait seulement se mettre à quatre pattes!
– Peut-être, mais ce n’est certainement pas le pire ! Bon, ben, nous devrions peut-être avancer…
– Heureusement que c’est bouché par là, commenta Marco en touchant la pierre incrustée de moisi qui bloquait le passage de droite, sinon, nous aurions été bien embarrassés de devoir choisir par quel chemin partir !

Avril avança d’abord ses deux mains, puis, prise d’un élan, s’élança vers la gauche, là où ce n’était pas bouché. Pendant au moins vingt minutes ils avancèrent à quatre pattes, faisant parfois des rencontres particulières, tels que des rats morts, ou ce qu’il en restait, du vomi séché ou encore de drôles de petites bestioles, rampant sur tous les côtés de l’espace étroit qu’offrait l’égout.

– Je te jure que, plus jamais, je ne remettrai les pieds dans un égout de toute ma vie ! grogna Marco qui avait de la nourriture mâchouillée sur ses mains.
– Désolée, mais maintenant, il va falloir ramper ! dit Avril, tout aussi dégoûtée.

Et juste au moment où ils durent se mettre à plat ventre, un drôle de son retentit.

– Oh, non… dit Marco, qui était soudain terrorisé.
– Quoi ? s’inquiéta Avril.

Le bruit se fit entendre de plus en plus fort et petit à petit, un bruit d’eau l’accompagna.

– Quelqu’un a tiré la chasse ! s’exclama Marco, qui était plus dégoûté qu’inquiété. On va devoir retenir notre respiration !

Plein d’eau surgit brusquement derrière eux dans l’étroit tunnel. Avril ferma les yeux et se boucha le nez à l’aide de ses doigts au dernier moment. Elle fut violemment projetée de quelques mètres en avant et sentit la main de Marco la cogner en plein le visage. Ses oreilles était remplies d’eau et elle n’osa pas ouvrir les yeux. Sa mâchoire endolorie par le coup que Marco lui avait donné en étant, lui aussi, propulsé en avant lui fit affreusement mal et elle avait l’impression que ses poumons allaient exploser. Non seulement parce qu’elle avait besoin d’air et qu’elle ne pouvait plus respirer, mais par le choc qu’elle avait reçu. L’eau continuait de glisser sur ses oreilles et de tourbillonner dans tous les sens possibles quand quelque chose de coupant lui passa sur la lèvre supérieure. Enfin, quelques secondes plus tard, l’eau disparut. À présent, les deux amis était couverts de détritus de la tête aux pieds et reprenaient leur souffle. Le sang de la lèvre d’Avril continuait de couler. Mais elle n’y prêta pas trop attention et se contenta de frotter deux fois dessus avec le bord de sa main. Marco ne semblait avoir aucune blessure, juste étourdi par ce qui venait de se passer et dégoûté, tout simplement, parce que les besoins d’une personne inconnue était passé sur tout son corps.

– Ç… ça va ? demanda-t-il, bredouille.
– Je crois… , répondit Avril, en enlevant de son visage ses mèches rousses, qui étaient devenues plutôt brunes avec la sorte d”‘eau”. J’ai juste un petit peu mal à la mâchoire mais sinon, tout va bien. Et toi ?
– Moi, je me suis un peu cogné partout, quelques bleus par-ci par-là…

Marco passa doucement sa main sur le visage d’Avril et il sentit sa coupure à la lèvre.

– Qu’est-ce que…
– Elle ne me fait pas mal, ce n’est pas grave.

Après quelques secondes, le temps de reprendre leur souffle, Avril et Marco continuèrent de ramper, avec toujours les mêmes petites surprises de temps en temps.

– Marco, il y a une plaque d’égout juste au-dessus de moi. On la soulève pour reprendre de l’air ou pas ?
– Je ne crois pas, répondit-il, on commençait justement à s’habituer à cette odeur infecte !

Alors ils passèrent leurs chemin. Après vingt autres minutes, l’égout se fit tout d’un coup plus grand. On pouvait même s’y mettre debout. De plus en plus, l’odeur désagréable disparut ainsi que l’eau pourrie, le moisi, et les rats, morts ou non.

– Marco… commença Avril, soudain prise d’une grande panique, on arrive…

En effet, à présent ils ne marchaient que dans une grande salle plongée dans la pénombre. La seule chose sale, c’était eux. Puis, Marco aperçu des lignes de lumière.

– Avril… regarde… c’est bien le trou d’aération… c’est super ! il est grand !

Pour un trou d’aération, c’est vrai qu’il était grand. Avril sentait bien le vent dans cette pièce qui surgissait de tous les côtés. Elle s’approcha de la grille métallique. Elle se souvint qu’elle avait gardé ses lunettes qui voient à travers la matière dans la poche de sa robe jaune, à présent ruisselante d’eau moisie. Espérons que l’eau ne la fasse pas tomber de ma poche, pensa-t-elle. Avril mit la main dans sa poche et pensa “ouf’ dans sa tête. Elle sortit les lunettes et les mit sur son nez.

– Qu’est-ce que tu vois ? chuchota Marco, qui voyait grâce à la faible lumière qu’offrait le grillage la silhouette d’Avril.
– À travers la matière, répondit simplement celle-ci. Tu as gardé la carte, j’espère ?

Marco se rendit soudain compte qu’il avait laissé les cartes à l’entrée de la première bouche d’égout.

– Je… non.

Marco devina qu’Avril venait de se mettre la main sur le front. Mais elle ajouta :

– Je ne crois pas que ce soit trop grave. J’ai une mémoire excellente. Et je me souviens que la grande salle, là où est normalement le Président, est juste en face du grand couloir. Mais, je ne sais pas pourquoi, il y a plein de gens, plus précisément des vieux bonshommes, dans le couloir. Ah ! Et mais… quelqu’un les a interpellés, là et… c’est un grand monsieur avec les cheveux roux et un sourire gentil… deux messieurs sont avec lui, deux gros costauds, un à sa droite, l’autre à gauche… et ils… ils ouvrent deux immenses portes en or et… je crois qu’ils vont tous dans la grande salle ! Mais… je pensais qu’il passait du temps avec ses enfants… ! Ça va être plus compliqué que je ne le pensais… C’est bon… ils sont tous entrés dans la grande salle….

Elle se tourna vers Marco.

– Maintenant.

Marco prit entre ses mains la grille du trou d’aération et la secoua comme un pruneau. Au début, la grille resta clouée au mur, dure comme fer, puis, petit à petit, les clous se dévissèrent et dans un grand bruit sonore qui fit sursauter Avril, Marco l’arracha. Ils restèrent d’abord tous deux silencieux, ayant peur que les gens dans la grande salle aient entendu le grand ” CRAC”, mais personne ne vint.

– Je crois que c’est bon, murmura Avril, le cœur battant. Allons- y.

Et elle enjamba le grand trou, toujours suivie de Marco. Avril sursauta quand elle vit à quel point les caméras étaient présentes dans ce couloir.

– Marco, il faut faire vite ! dit-elle, en pointant les caméras du doigt.

Ils se précipitèrent vers les grandes portes dorées et Avril lâcha les lunettes, prise de peur. Quand ils arrivèrent juste devant les immenses portes, Avril inspira d’abord tout ce qu’elle pouvait d’air et posa sa main sur la poignée de la porte dorée. Mais à l’intérieur de son ventre, il y avait une grosse boule. Comme si cette boule lui mangeait l’estomac. Elle était rongée par la peur, sa lèvre, dégoulinant de sang, commençait à la piquer affreusement et sa mâchoire endolorie lui donnait mal à la tête.

– Non… Marco… je… je ne peux pas, sanglota-t-elle soudain, la main toujours sur la poignée de l’immense porte. Imagine, dès… dès qu’on entre, ils… ils nous tuent ! Tous ces gens qui sont entrés… non, non, je ne peux pas ! Ils… ils ne vont pas nous croire et… et… peut-être…

Elle plongea sa tête dans sa main vide et pleura tant qu’elle pouvait.

– Avril, non ! supplia Marco. On n’a pas fait ça pour rien ! Tout ce que tu as abandonné pour te retrouver ici… Tu dois le faire ! Nous devons le faire, plutôt. Je suis là… je suis avec toi…

Avril continua de sangloter. Sa main sur la poignée de la porte commença à trembler… Elle baissa la tête mais la releva aussitôt quand elle entendit des bruits de pas arriver. Des gens était déjà là… accompagnés de gros chiens et de mitraillettes. Avril regarda Marco, fit un signe de la tête lui sourit et entra dans la grande salle en ouvrant la porte à la volée.

Chapitre 26 : Tout le monde les regardait

Tout le monde les regardait, elle et Marco, tous deux dégoulinant d’eau et de sang. Y compris le Président. On aurait dit qu’ils les attendaient. Car, toutes les chaises étaient tournées vers la porte, vers eux. Au milieu, le Président qui les regardait en souriant, comme si c’était de bons amis qui venaient prendre le thé. À sa droite, un monsieur avec un air pincé et des cheveux noirs. Et à sa gauche…
– Gia… JEANNE !!!!!! s’exclama Avril, la larme à !’œil. Jeanne ! Tu es vivante !

Glani lui sourit. Mais d’un sourire triste. Personne ne bougeait, pas même les policiers avec leurs chiens.

– Je crois que c’est le moment de faire notre déclaration, chuchota Marco à l’oreille d’Avril.

Elle hocha la tête et regarda le Président, droit dans les yeux.

– Désolée de vous importuner comme cela, Matthew.
– Ne l’appelez pas comme ça, vociféra l’homme à l’air pincé. Appelez-le monsieur le Prési…
– Cela ne me dérange pas qu’on m’appelle par mon nom, je vous assure, Auguste, dit Matthew avec bienveillance.
– Je disais donc, poursuivit Avril, que je sais tout. Absolument tout.

Des murmures s’élevèrent dans toute la salle. Avril remarqua que Matthew Kigwsel jeta un regard inquiet à Glani.

– Qu’êtes-vous censée savoir ? demanda-t-il, d’un ton amusé.
– Tout, tout simplement. répondit Avril, qui commençait à suer. Tout ce qui concerne les aliens, tout ça.
– Je ne sais absolument pas de quoi vous parlez ! répliqua le Président, qui, lui aussi, avait des gouttes de transpiration qui perlaient sur son front. M… mais je sais que vous croyez qu’il n’y a jamais eu d’extraterrestres. C’est ce que nous a rapporté votre amie, Jeanne. Mais je peux vous assurer qu’il y en a eu !
– Nous savons aussi que des gens vous obligent à mentir à propos de ça… dit Avril sans le quitter des yeux.

Le Président devint soudain tout mauve. Glani lui chuchota quelque chose à l’oreille.

– Qu’est-ce qui nous prouve que vous savez quoi que ce soit ? demanda-il, avec quelque chose dans la voix qui paraissait terrorisé. C’est… c’est une affaire importante. Les aliens sont bien venus sur cette terre, morts, mais ils sont venus. Et ils vont bientôt revenir en masse pour massacrer la planète. Vous n’êtes pas voyante, vous ne pouvez pas vraiment dire s’ils viendront, oui ou non !

Avril sentit son pouls battre. Elle n’avait pas d’autre choix que de dire d’où elle venait vraiment.

– Justement, dit-elle sombrement. Je suis plus spéciale que les autres car… écoutez-moi attentivement, je vais faire une déclaration de la plus haute importance. Je viens du futur. Et je vous assure que jamais aucun alien n’est arrivé !

Il y eut un moment de silence puis le Président se mit à rire. Un rire faux.

– Vous ? Vous venez du futur ? Tiens donc ! Et moi, je viens de Mars, savez-vous ?
– Je sais que vous ne me croyez pas, et que c’est très dur à croire. Mais, voyez-vous, je viens bel et bien du futur et j’ai sacrifié beaucoup de choses pour arriver jusqu’ici. Croyez-vous que, dans le seul but de m’amuser un petit peu, je sois entrée dans la Maison Blanche comme ça, juste pour m’amuser ?! Je peux vous raconter tout un tas de trucs qui se passeront dans le futur, ami, il faut me croire.
– Désolé, mais je n’ai pas que ça à faire, dit le Président comme si Avril venait de lui proposer d’acheter un chat. Nous sommes dans la cour des grands, ici. Vous, vous faites encore partie de la cour des… petits.
– Mais je peux vraiment vous aider et…
– Vous ne me serez vraiment d’aucune utilité, surtout, pesta Matthew.

Avril sentit des picotements dans ses doigts.

– Tu m’avais dit que c’était un bon Président… , chuchota-t-elle à Marco.
– Oui… je ne le reconnais plus. Avoue qu’il n’était pas comme ça quand nous sommes entrés dans la pièce. Insiste, je suis sûr qu’à un moment ou à un autre, il voudra bien te prendre au sérieux.

Avril inspira une nouvelle fois une goulée d’air.

– Mr. Matthew, j’aimerais insister, dit-elle. Regardez dans quel état je me suis mise pour venir vous retrouver, vous ! Ne pourrions-nous pas… nous parler en privé ? Ce serait peut-être mieux pour vous et…
– Avril chérie, commença Glani, ne contrarie pas le Président. Je sais bien que tu as des problèmes mentaux mais de là à venir dans la Maison Blanche… je ne me doutais pas que c’était si grave !

Avril regarda son amie, consternée.

– Gia… Jeanne, qu’est- ce qui t’arrive ?! Je n’ai pas de problèmes mentaux ! Pourquoi dis-tu cela, je…
– Heureusement que votre amie est là pour vous car sinon, j’aurais pu vous croire, dit Matthew en regardant ses ongles de mains.
– Vous devez me croire s’il vous…
– Cessez de vous rendre ridicule ! dit le Président en rigolant d’un rire sonore. Vous m’humiliez avec ça !

Le picotement au bout des doigts d’Avril se répandit d’un coup dans tout son corps. Cela était insupportable.

– C’EST VOUS QUI M’HUMILIEZ ! hurla-t-elle, à plein poumons. ESPÈCE DE CRÉTIN ! À CAUSE DE VOUS, LA PLANÈTE ENTIÈRE VA SOUFFRIR ET VA DEVENIR LA PLUS ATROCE ET MALSAINE PLANÈTE DE TOUTE NOTRE GALAXIE ! VOUS VOUS CROYEZ MALIN, HEIN ?! VOUS ET TOUS VOS PETITS
ACOLYTES OU JE NE SAIS QUOI ! MAIS VOUS ÊTES PLUS IDIOT QU’UNE POMME HANDICAPÉE !

Le Président la regarda, comme si elle venait de raconter une nouvelle amusante. Elle n’avait pas remarqué que Marco lui serrait très fort le bras et que plusieurs mitraillettes étaient pointées vers elle quand elle ajouta :

– VOUS NE MÉRITEZ PAS DE COHABITER AVEC LA TERRE ! VOUS N’ÊTES QU’UN BOUFFON QUI NE PENSE QU’AU POGNON ET VOUS NE VOYEZ MÊME PAS QUE LA PLANÈTE SE DÉSINTÈGRE !
– Cela peut-il me faire quoi que ce soit qu’elle se désintègre? demanda simplement Matthew.

Avril sentit quelque chose exploser en elle. Elle se dégagea violemment du bras de Marco, courut vers le Président et sauta sur sa gorge.

– TU FAIS MOINS LE MALIN, HEIN ?! MR-JE-NE-PENSE-QU’A-MOI-MÊME-ET-SJ-LA-PLANÈTE-MEURT-C’EST-BIEN-FAIT!-MR-MOI-JE-PENSE-QUE-SI-TOUS-LES-HUMAINS-MEURENT,-C’EST-BIEN-FAIT-VOILÀ-CE-QUE-JE-PENSE !

Avril sentit que Marco et plusieurs autres bras musclés essayaient de la dégager de la gorge du Président. Mais celle-ci résistait et regardait Matthew Kigwsel avec des yeux rouges. Elle vit que celui-ci était devenu tout violet, étant donné que son sang ne lui montait plus à la tête.

– HA HA HA ! TU VAS MOURIR ESPÈCE DE…

Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Un des policiers l’avait assommée à l’aide d’une batte.

Chapitre 27 : Quand elle se réveilla…

Quand elle se réveilla, Avril ne comprit pas tout de suite où elle était. Marco, resté près du lit de son amie pendant un petit temps, était ravi la voir se réveiller.

– Avril… dit-il doucement. Comment te sens-tu?
– Papa ? demanda-t-elle, les yeux à moitié ouverts.
– Non… c’est Marco.
– Marco ? Ah, oui… tu as trouvé le planning du Président pour qu’on y aille, le premier jour de la… lundi ?
– Non, Avril repose-toi, soupira Marco.

Elle reposa doucement sa tête sur son oreiller quand elle la releva brutalement.

– Oh, mon Dieu ! s’écria-t-elle. Le Président ! Je m’en souviens ! Glani ! Oui, je me souviens ! J’ai étranglé le Président ! Et maintenant ?! C’est quoi cette petite pièce ?

Elle regarda autour d’elle. Des murs blancs, une table de chevet blanche et une armoire brune. Rien de très réjouissant.

– Avril… ce que je vais te dire ne va certainement pas te faire plaisir… Tu es dans une maison de jeunes délinquants… je leur ai dit que tu n’avais plus de parents, qu’ils étaient morts tous les deux, alors ils vont te garder ici… mais je te jure que je vais te sortir de là, Avril, je te le promets.
– Tu… tu n’as pas peur de moi? demanda-t-elle, bredouille. Tu ne me prends pas pour un assassin ?
– Tu n’en es pas un, Avril. Je le sais, mieux que personne. Même les policiers ont affirmé que le Président avait eu un comportement bizarre. Bon, je vais devoir partir, apparemment, trois autres personnes viennent te rendre visite. Et c’est interdit qu’un jeune délinquant ait quatre visites en même temps. Bien que tu ne sois pas une jeune délinquante. Marco se leva de sa chaise et déposa un doux baiser sur le front d’Avril. Elle regarda disparaître son ombre sous la porte. Mais qui pouvait donc venir lui rendre visite ? Elle attendit quelques minutes, profitant de ce silence pour se remettre les idées au clair. Puis, la porte s’ouvrit. Une petite mamy avec une robe bleu marine et un parapluie jaune à fleurs vertes venait d’entrer dans la chambre blanche.

– Odette ! s’exclama Avril. Comment as-tu su que j’étais ici ?
– Par les journaux peut-être ! répondit-elle, en se mettant les mains sur les hanches. Ravie de voir que tu vas mieux ! Tiens, je t’ai apporté ça.

Elle lui tendit une grosse plaque de chocolat et un paquet de biscuits.

– Merci… dit Avril. Mais… que disent-ils de moi, dans les journaux ?
– Je dois t’avouer que c’est pas joyeux, soupira Odette. Mais moi, je sais bien que tu n’es pas la “petite meurtrière”, comme ils t’appellent !
– Ils m’appellent comme ça? demanda Avril, dépitée. Ho la la… c’est vrai que j’aurais pu l’être si ce brave policer ne m’avait pas frappé avec sa grosse batte !
– Tu sais, la scène est passée à la télé et… personne ne reconnaissait le Président. C’est un si brave homme! Et là… il était si… égoïste ! Enfin, bon ! Tiens, un dernier petit cadeau avant que je ne m’en aille ! Sinon, je vais rater mon bus !

Odette sortit de son sac une peluche. C’était un petit colibri, rempli de plumes de couleurs plus pétantes les unes que les autres. Autour de son cou était accroché un petit message. Avril le lut. On pourra m’emprisonner mais jamais on n’emprisonnera mon esprit. Elle releva la tête vers Odette, qui comme d’habitude, lui souriait avec bienveillance.

– Merci de tout cœur, Odette, vraiment…
– Mais ce n’est rien ma choupette ! D’ailleurs, j’aimerais pouvoir t’aider à te sortir de là. Tu n’es pas une jeune délinquante, je le sais autant que tu le sais !
– Vous êtes vraiment gentille avec moi…
– Tu me vouvoies encore ? Ralala… et, avant de partir, je voulais juste te dire que… beaucoup de gens y croient, que tu viens du futur, dont moi. Et je crois que la planète entière aura besoin de toi. Je te souhaite bonne chance, sauveuse de l’humanité !

Et elle s’en alla, tout comme l’avait fait Marco. Puis ce fut au tour de Caroline de lui rendre visite. Elle avait encore une fois changé de teinte de cheveux : elle avait décidé de se les remettre au naturel, c’est-à-dire, noir d’encre. Elle avait apporté quelques petits cadeaux à Avril dont quelques robes et des crêpes.

– J’espère que tu sortiras vite de cet endroit horrible et…

Caroline jeta des regards aux quatre coins de la chambre.

– Horrible et déprimant. Deux mots qui qualifient le mieux cet endroit. Je t’aiderai à t’en sortir, parole de vendeuse !

Et elle sortit de la chambre blanche. “Bon, Marco, Odette, Caroline… mais maintenant… qui ?” se demanda Avril. Elle entendit des pas arriver vers sa porte. Et quand la personne entra, le sang d’Avril se glaça.

– Tiens, bonjour, Glani, dit froidement Avril.
– Avril… , commença Glani, d’un ton suppliant, je peux vraiment tout t’expliquer… enfin, non, justement, je ne peux rien t’expliquer. Sinon, je mourrais sur place. Mais je veux que tu sache une seule chose : je n’y suis pour rien. Je n’ai rien fait pour.
– Glani, la dernière entrevue qu’on a eu m’a suffi pour savoir que tu n’étais pas dans mon camp, dit Avril, aussi glaciale que possible.
– Je comprends que tu ne comprennes pas mais…
– MAIS QUOI, GLANI ?! s’écria Avril. TU CROIS SÉRIEUSEMENT QU’ON VA DE NOUVEAU ÊTRE LES “MEILLEURES AMIES DU MONDE”, JUSTE PARCE QUE TU ES DÉSOLÉE ?! Tu vois cette cicatrice ? Tu t’en souviens, j’espère ? Je ne te raconte pas les remords que j’ai de l’avoir faite… et moi qui m’inquiétais pour toi! Quelle naïve j’étais !
– ET, MOI, ALORS, HEIN ? J’ai pas été un peu naïve de croire qu’on allait à un stage ou je ne sais quoi avec toutes les nouveautés du moment ???

Avril se tut.

– Non, Glani, parce que tu le savais, dit-elle sombrement. Tu savais qu’on allait dans le passé. Je ne sais pas pourquoi tu es si bizarre de temps à autre. Je ne sais pas quel est ton secret. Mais je le découvrirai. Je te le promets que je le découvrirai.

FIN DU TOME 1


Lire encore…

GYGAX : La masculinisation de la langue a des conséquences pour toute la société

Temps de lecture : 7 minutes >

Pour la grammaire, le masculin peut inclure les femmes. Mais les recherches du psycholinguiste Pascal Gygax montrent que notre cerveau ne l’interprète pas ainsi. Dans son livre Le cerveau pense-t-il au masculin ?, il soutient que la langue peut – et doit – évoluer, afin de rééquilibrer une société encore bien trop centrée sur les hommes. 

Un livre sur la langue inclusive. Vous ne craignez pas le débat !

C’est vrai, le thème est très chaud. Une motion a été récemment déposée au Parlement pour interdire la langue inclusive dans l’Administration fédérale [suisse]. Certaines personnes ne veulent même pas entendre les arguments sur ce thème : lorsque j’ai été invité à présenter mes travaux au sein d’un Conseil communal, deux factions politiques ont quitté la salle avant que je prenne la parole. A une autre occasion, un homme politique m’a dit ne pas vouloir assister à ma présentation, car il savait “déjà tout sur ces questions“. Je l’ai prié de rejoindre mon équipe, car nous, nous ne savons pas tout (rires) !

«Pourquoi tant de haine ?», vous demandez-vous dans votre livre. La réponse ?

La langue fait partie de notre identité et constitue une pratique quotidienne. Des études ont montré une corrélation entre le fait de se dire opposé à la langue inclusive et ne pas reconnaître facilement des formulations misogynes, être d’accord avec des affirmations sexistes ou encore accepter les inégalités de la société d’aujourd’hui.

Le refus de la langue inclusive nous définit donc comme sexistes ? Une telle affirmation risque de braquer les opinions encore plus …

C’est possible, en effet. Mais le but du livre est moins de convaincre que d’amener dans le débat des arguments factuels issus de recherches en psychologie, linguistique et histoire. Les gens seront alors en mesure d’en débattre en se basant sur les mêmes informations, plutôt que d’exprimer des opinions peu ou pas documentées comme c’est encore souvent le cas.

Vous soulignez que la place dominante, occupée par les hommes dans la société, se reflète dans la langue, notamment à travers le masculin.

Oui, et ceci de trois manières. D’abord, le masculin “l’emporte” sur le féminin lors de l’accord, comme dans “les verres et les tasses sont nettoyés“, et ceci même s’il n’y a qu’un seul verre et cent tasses ! On entend souvent dire qu’il s’agirait d’une règle absolue, mais d’autres règles ont existé. L’accord de proximité, qui était pratiqué jusqu’au XVIIe siècle, est d’ailleurs toujours vivant lorsque nous disons “certaines étudiantes et étudiants“. On utilisait aussi l’accord de majorité, c’est-à-dire avec le plus grand nombre, comme “le maître et les écolières sont sorties” ou encore celui du choix qui se base sur l’élément jugé comme le plus important (“les pays et les villes voisins“). La règle de l’accord systématique au masculin en est probablement issue : un grammairien du XVIIIe siècle affirmait pour le justifier que  “le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle“. Au moins, c’est clair !

Et les autres cas ?

Les paires, ou binômes, placent systématiquement l’homme d’abord – on dit “mari et femme“, “Adam et Eve“, “Tristan et Iseult“, avec comme seule exception les salutations telles que “Mesdames et Messieurs“. Et finalement, bien sûr, l’interprétation générique du masculin, qui décrète que le masculin peut inclure les femmes, comme dans “les participants” ou “profession : plombier“. La grammaire lui attribue ce sens, mais nous avons de la peine à le comprendre ainsi.

Vos études ont en effet montré que nous interprétons le masculin non pas comme générique, mais comme se référant aux hommes. Comment avez-vous procédé ?

Dans nos premières recherches, nous avons demandé de juger si une phrase qui inclut une forme masculine (comme “Les chanteurs sortirent du bâtiment.“) est compatible avec une autre qui indique la présence de femmes dans le groupe (“Une des femmes avait un parapluie.“) ou d’hommes (“Un des hommes…“). Les réponses des personnes interrogées étaient très différentes dans les deux cas, ce qui montre que le masculin pose clairement une difficulté de compréhension lorsqu’il est censé inclure les femmes. Nous ne nous attendions pas du tout à ce résultat, et nous avons réalisé de nombreuses expériences additionnelles pour le vérifier et l’affiner. Ces résultats négatifs se sont accumulés et, combinés avec d’autres études réalisées ailleurs, démontrent clairement que nous n’interprétons pas, ou très difficilement, le masculin comme incluant les femmes.

Avec quelles conséquences ?

La langue influence fortement notre manière de voir le monde, de penser et d’agir, et le fait que la langue a été masculinisée a des conséquences importantes pour toute la société. On peut notamment penser aux choix de carrières. Les filles grandissent dans un environnement fortement androcentré, c’est-à-dire qui donne une place dominante à l’homme. Non seulement les œuvres de fiction et le médias parlent majoritairement d’hommes, mais la langue décrit l’écrasante majorité des professions au masculin. Des études montrent que, dans ce cas, elles se sentent moins concernées et, c’est important, moins compétentes que si l’on utilise une double formulation telle que “politicienne ou politicien“. Cela crée un cercle vicieux : l’androcentrisme de la société mène à une langue qui favorise le masculin ; celle-ci exclut les femmes – entre autres –, ce qui consolide encore davantage la place dominante des hommes.

Que faire pour rétablir une langue plus équilibrée ?

Les possibilités sont nombreuses. On peut utiliser le passif ou la substitution par le groupe (“l’équipe de recherche” pour “les chercheurs“), utiliser des termes épicènes (“les scientifiques“) ou encore les doublets (“les chercheuses et les chercheurs“), sans oublier une forme contractée d’un doublet (“les checheur·ses“). On peut encore choisir l’accord de proximité, très facile à appliquer, ou mentionner les femmes avant les hommes.

Vous dites préférer le terme de langue «non exclusive» plutôt qu’«inclusive». Pourquoi ?

En favorisant le masculin, la langue n’exclut pas seulement les femmes, mais aussi les personnes qui ne s’identifient à aucun des deux pôles de genre. Je parle aussi de démasculiniser la langue, car cela rappelle le fait qu’elle a été masculinisée, et de la reféminiser, car certains féminins en ont été sciemment supprimés.

Que pensez-vous de l’utilisation du féminin générique ?

Il est intéressant, déjà simplement parce qu’il rend plus visible l’effet du masculin aux yeux des hommes, qui d’habitude en sont peu conscients. En 2018, l’Université de Neuchâtel a formulé ses statuts en utilisant uniquement le féminin, notant que ce dernier doit être compris dans un sens générique. Cela a fait baisser les réticences exprimées face au doublet qui, j’imagine, est soudainement paru bien plus acceptable à certaines personnes que ce féminin dominant…

La langue inclusive est souvent décriée comme fautive, inélégante et politisée. Que répondez-vous ?
Pascal Gygax © STEMUTZ

Il faut d’abord rappeler que certaines tournures de la langue inclusive ont toujours existé, comme les doublets. Ensuite, que la langue française a été fortement masculinisée au XVIIe siècle, avec la disparition de métiers déclinés au féminin, tels que “poétesse” ou “autrice“, reflétant des positions politiques qui voulaient placer la femme au foyer. Cela montre que la langue actuelle n’est, en fait, pas neutre: elle a toujours été politique, d’ailleurs ni plus ni moins que la langue inclusive. Toute langue évolue constamment, et c’est davantage son usage concret qui la modifie que les décisions d’une institution telle que l’Académie française. Le mandat de cette dernière, d’ailleurs, concerne le vocabulaire et non pas la grammaire française, celle-ci étant encadrée essentiellement par l’ouvrage Le bon usage qui est mis à jour par la famille Grevisse sans disposer d’un statut officiel. Par exemple, c’est par la pratique que les anglophones ont récemment réhabilité l’usage du “they” au singulier pour signifier une personne dont on ne connaît pas le genre, qui avait disparu au XIXe siècle. Et la population suédoise dit accepter de plus en plus le prénom indéterminé “hen“, apparu suite à son utilisation dans un livre pour enfants paru en 2012. C’est l’usage d’une langue qui la fait évoluer, pas les institutions.

Le débat tourne souvent sur la forme contractée, telle que les étudiant·es ou die Student*innen.

Oui, on reproche par exemple au point médian de poser des difficultés aux personnes dyslexiques. Mais l’argument semble peu crédible au vu des règles orthographiques très difficiles qu’il faudrait alors simplifier en priorité. Cette focalisation est dommage, car le français possède tous les outils pour être pratiqué de manière non exclusive, avec ou sans forme contractée.

D’autres disent que la langue inclusive n’est pas la question d’égalité la plus urgente …

Je l’entends parfois et je demande alors ce qu’il faut faire en priorité … Un homme m’a répondu: l’égalité salariale. Fort bien ! Je lui ai donc proposé d’aller avec lui aux ressources humaines pour demander une baisse de rémunération qui permettrait de rétablir un peu l’équilibre salarial (rires) ! Sérieusement: aucune mesure individuelle ne va révolutionner les rapports entre les sexes. Il faut travailler sur de nombreux fronts.

Pourquoi avoir publié ce livre maintenant ?

Cela fait plusieurs années que je m’implique dans la médiation scientifique. Je donne des conférences – elles ont touché autour de 5000 personnes –, écris des articles dans les journaux, participe à des débats. Avec mon collègue, Pascal Wagner-Egger, il nous a paru important de sortir de notre bulle académique, de redonner à la société. Les éditions Le Robert voulaient faire un livre sur la langue inclusive, un thème très débattu. Il y a beaucoup de linguistes en France, mais les responsables voulaient une perspective issue de la psychologie. Je suis l’un des rares psycholinguistes à travailler sur la langue française et j’ai été contacté. Le but du livre est d’amener un discours scientifique dans un débat parfois houleux et souvent mal documenté.

Le Robert est connu pour ses dictionnaires de référence. Est-il vraiment ouvert aux changements proposés par la langue inclusive ?

Je pense que oui. Mon livre paraît dans une nouvelle collection qui a justement été lancée pour débattre des évolutions de la langue.

Avec ce livre, vous faites un peu de politique …

Les résultats de mes expériences sont allés dans un sens, ils auraient pu aller dans un autre et j’aurais probablement aussi écrit un livre. Mais oui, publier un livre peut représenter un acte politique.

La recherche ne devrait-elle pas rester neutre ?

La manière dont nous menons nos expériences suit la méthode scientifique, qui tend à être objective. Mais le choix de ce que l’on va étudier et ce qu’on fait des résultats possède une composante politique, c’est clair. On reproche parfois à la langue inclusive d’être idéologique, mais il s’agit avant tout d’une réaction contre un status quo qui n’est pas neutre, mais le produit d’idéologies, et notamment de la vision androcentrée de la société. En pratiquant une langue moins exclusive, nous pouvons toutes et tous contribuer à faire évoluer la situation.”


EAN9782321016892

Pascal Gygax co-dirige l’équipe de psycho­­-linguistique et psychologie sociale appliquée de l’Unifr. Au bénéfice d’une thèse de doctorat en psychologie expérimentale de l’Université de Sussex (Angleterre) et d’une thèse d’habilitation de l’Université de Fribourg, il travaille principalement sur la manière dont notre cerveau traite la marque grammaticale masculine et sur l’impact social et cognitif de formes dites inclusives. Pascal Gygax intervient régulièrement dans les médias, lorsqu’il est question de langage inclusif ou de féminisation du langage. Son livre Le cerveau pense-t-il au masculin ? vient de paraître aux Editions Le Robert.


Parler, parler encore, débattre peut-être…

THONART : Cendrillon et le Diable (fabulette, 2017)

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Cendrillon, la belle souillon, s’assit
Et le Diable lui dit :
“Imagines-tu que, près de toi, toujours
Je rôde en Amour ?
Qu’à chaque pas que tu fais,
J’en fais un aussi ?
Ne crains-tu qu’un jour,
Secrètement miellée d’envie
Dans mes bras, tu souries ?
Ah ! Que de dangers tu cours,
À tourner le cul à l’amour ! “.

A ces mots de cœur,
La Seulette pris peur
De voir partir le Fourchu
Qui, de si belle humeur,
Lui parlait de son cul.
Ah donc, elle s’était menti :
Le Diable était gentil…

Patrick Thonart

  • L’illustration de l’article provient du film de Kenneth Branagh, Cendrillon (2015) © Disney

Du même auteur…

La “tarte al djote”, une spécialité nivelloise, fête ses 800+ ans

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La tarte al djote (également al d’jote) fête cette année ses 800 ans [article de 2018]. Cette spécialité nivelloise à base de bettes et de fromage, qui se déguste après avoir fait fondre du beurre salé sur la tarte chaude, est défendue par une confrérie qui veille à sa qualité en octroyant des labels aux fabricants. Chaque année, environ 300.000 tartes al djote sont vendues à Nivelles.

“Les premiers écrits se référant à la tarte al djote remontent à 1218. Pour estimer la production annuelle de tartes, la confrérie a interrogé les 16 fabricants du circuit officiel -certains amateurs n’en cuisinent que pour leur cercle d’amis- et les 32 revendeurs identifiés à Nivelles. Parmi eux, quatre fabricants réputés enfournent plus de 1.000 tartes al djote chaque semaine, tandis que d’autres en produisent jusqu’à 1.500 hebdomadairement.

D’après la confrérie, qui inclut les recettes annexes lorsque la spécialité nivelloise est dégustée dans les restaurants de la ville, ces quelque 300.000 tartes al djote produites chaque année génèrent un chiffre d’affaires global de trois millions d’euros. Le prix d’une tarte al djote en boulangerie varie de 7 à 10 euros, selon les endroits.

Si les anciens Nivellois en raffolent, la tendance au retour aux produits de terroir et aux recettes authentiques accroît l’intérêt pour la tarte al djote des nouveaux habitants de Nivelles, et des touristes qui visitent la cité des Aclots.” [WEEKEND.LEVIF.BE]

En savoir plus ?
  • “Cette tarte est vraiment une spécialité locale, limitée à la ville de Nivelles, situé à quelques dizaines de kilomètres de Bruxelles. La tradition de cette tarte se perd dans la nuit des temps, mais selon les légendes populaires, la recette fut introduite par les abbesses de Sainte-Gertrude. Des documents d’époque attestent par ailleurs que les chanoinesses en ont régularisé la recette. Lors de la consécration de l’Abbaye de Nivelles, le 4 mai 1046, la tarte al d’jote fut servie à l’empereur allemand Henri III…”

  • “La confrérie fut créée en 1980 et est composé de 33 chevaliers et de 11 compagnons, essentiellement de Nivelles et tous indépendants du commerce et de la fabrication de la tarte al djote. Le mot “djote” signifie tout simplement bette en patois nivellois.”

  • “La tarte al djote ce déguste également bien chaude: “bi tchaude, bi blète, qu’el bûre dèsglète” (“bien chaude, bien molle, que le beurre dégouline“).”
La bette (ou blette) est une bisannuelle qui se mange cuite, de juin à novembre.
Recette préconisée par la Confrérîye dèl târte al djote

D’origine, les proportions renseignées par la Confrérie conviennent pour 12 tartes d’un diamètre de 19 cm. Notre source, PASSION-CUISINE [conseillé par GASTRONOMIE-WALLONNE.BE], a divisé la recette pour la pâte en 2. Les quantités pour la makayance ont été divisées par 6, ce qui donne une quantité correspondant à 2 tartes.

Ingrédients
  • Pâte
    • 950 g de farine de froment + 50 g pour “sécher” la pâte
    • 250 à 300 g de beurre salé
    • 40 g de levure fraîche (à délayer dans du lait tiède)
    • 4 œufs entiers + 2 jaunes d’oeuf
    • 30 g de sel (1 bonne cuiller à soupe)
    • 20 cl de lait
  • Garniture (ou makayance)
    • 2,4 kg de bétchèye (fromage de type “boulette” de Nivelles)
    • 150 g de feuilles de bette (sans les cardes)
    • 75 g de persil haché (sans les tiges)
    • 4 oignons blancs de la grosseur d’une noix (+/- 150 g)
    • 9 œufs entiers
    • 8 g de poivre blanc (2 cuillers à café)
    • 450 gr de beurre de ferme salé fondu (couleur noisette foncée)
    • 4 g de sel (1 cuiller à café)

N.B. Après avoir émietté le fromage, s’il n’est pas assez fait, on le laisse graisser près d’une source de chaleur en le remuant régulièrement. Il doit obtenir une belle couleur dorée. Attention : surveillance spéciale par temps orageux !

Préparation

PATE :

    • Tamiser la farine pour la rendre plus légère.
    • Mélanger le sel à la farine.
    • Délayer la levure dans le lait tiède (et une pincée de sucre), la laisser germer.
    • Former une “fontaine”, y verser les 4 œufs entiers + les 2 jaunes d’oeuf.
    • Mélanger le beurre (consistance “pommade”).
    • Dans la farine, verser la levure.
    • Travailler la farine délicatement afin d’y incorporer le tout.
    • Bien pétrir jusqu’à l’obtention d’une pâte bien lisse.
    • La pâte devant être souple et ferme, séchez-là (si nécessaire) avec le reste de la farine.
    • Séparer la pâte en boulots de 180 g pour des platines de 21 cm de Ø ou en boulots de 150 g pour des platines de 19cm de Ø.
    • Laisser lever les pâtons (sous un linge sec, à l’abri des courants d’air et près d’une source de chaleur), ceci pendant 1 heure minimum.

MAKAYANCE :

  • Séparer les feuilles de persil de leurs tiges.
  • Laver les feuilles des bettes et le persil et les essorer.
  • Mélanger le fromage émietté avec les 9 œufs entiers et le beurre fondu chaud (couleur noisette foncée).
  • En dernière minute, hacher finement les légumes (bettes, persil, oignons) à la main (éviter les robots).
  • Malaxer le fromage avec les légumes, le sel et le poivre.
  • Rectifier l’assaisonnement si nécessaire. Vous obtenez ainsi ce que les Nivellois appellent le fromage préparé macayance.

PLATINES :

  • Au rouleau, abaisser les pâtons au diamètre extérieur de vos platines.
  • Foncer délicatement la pâte dans les platines bien beurrées.
  • Piquer le fond de chaque tarte à l’aide d’une fourchette.
  • Étaler la makayance sur une épaisseur de +/- 8 mm.
  • Enduisez éventuellement les bords de la pâte d’oeuf battu.

    Cuire +/- 10 à 15 minutes à four préchauffé (200°C) jusqu’à ce que la croûte soit dorée. Eviter de brunir le fromage par une cuisson trop longue. Après cuisson, retirer immédiatement les tartes des platines et les déposer sur des claies (afin de pouvoir sécher). Servir les tartes bien chaudes nappées de beurre de ferme salé. Vous verrez : c’est du costaud !


Bon appétit !

YALLAH : la neutralité n’est ni exclusive ni inclusive, elle est émancipatrice

Temps de lecture : 6 minutes >

Le Collectif Laïcité Yallah a publié une carte blanche dans LESOIR.BE du la neutralité n’est ni exclusive ni inclusive, elle est émancipatrice” et que la complaisance politique envers des intégristes religieux de tous poils (dans leur cas, leurs préoccupations s’adressent aux religieux musulmans) est moins une option sociétale que l’expression d’une “chasse aux votes“. Le débat est ouvert…

Carte blanche

Aujourd’hui, des progressistes font la courte échelle à des communautaristes religieux, soutenant de facto le patriarcat musulman qui n’a rien d’émancipateur. Comment certains politiques ont-ils pu laisser filer le débat sur la neutralité dans une si mauvaise direction ?

La saga judiciaire de l’ordonnance condamnant la STIB est devenue le symbole d’une Belgique confuse, sur le point de renoncer à l’absolu principe de la neutralité de l’Etat sous le fallacieux prétexte : du respect de la diversité. La position du PS, autrefois fer de lance d’une laïcité assumée, a pâli. Que restera-t-il de cette neutralité dépecée au gré des tractations d’arrière-boutique ? Que deviendra l’expression de la diversité réduite au seul voile islamique ? A-t-on pensé aux conséquences sur les autres femmes musulmanes ayant choisi de vivre leurs convictions dans la modération, en conformité avec leur époque ? Ah la diversité, mais laquelle ? Pas celle que nous incarnons, en tout cas, dont l’horizon se confond avec celui de l’émancipation humaine. Toutes et tous égaux en dignité et en droits ! La neutralité de l’État n’est ni plus exclusive ni moins inclusive. Elle se suffit à elle-même et ne peut être envisagée d’une certaine façon pour les uns et d’une autre façon pour les autres. C’est un principe constitutionnel tangible qui s’applique indistinctement à l’ensemble des employés de la fonction publique pour garantir son impartialité.

Un patriarcat renforcé

Alors, n’inversons pas les postures ! Ce n’est tout de même pas la neutralité qui établit une discrimination envers les femmes mais plutôt une interprétation rigoriste de l’islam qui postule que leurs cheveux et leurs corps réveillent la libido des hommes, incapables de se contrôler. Pures et impures, telle est donc la portée du voile islamique qui crée deux catégories de femmes y compris parmi les musulmanes elles-mêmes. Des musulmans dont nous sommes refusent d’être amalgamés à cette vision caricaturale d’un autre âge. C’est cette conception des rapports entre les femmes et les hommes qu’il s’agit de déconstruire et de dépasser en maintenant une frontière étanche entre le sacré et le profane. Pourtant en nommant Ihsane Haouach comme commissaire du gouvernement auprès de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, Sarah Schlitz entretient les pires stéréotypes, flatte la domination masculine et renforce le patriarcat musulman. Cette nomination est révélatrice d’un mal profond, le relativisme culturel, qui ronge une partie de la gauche depuis longtemps.

La courte échelle faite à des communautaristes religieux

Pour tout avouer, nous vivons avec le sentiment d’être des proies, et parfois même des proies faciles, sacrifiées, sur l’autel du communautarisme. Qu’importe, nous continuerons à exercer notre citoyenneté. Nous savons parfaitement ce qu’il en coûte pour une femme de choisir sa propre vie, ici même, dans la capitale européenne. Certaines de nos membres ont subi des mariages forcés à l’âge de 14 ans, la brutalité d’un père ou d’un frère, la violence conjugale, l’omerta de la famille vis-à-vis d’un conjoint violent, des menaces de mort en cas de divorce, le chantage affectif puis le rejet familial. Sur leurs lieux de travail tout comme dans leurs espaces de vie, certains parmi nous sont confrontés à un climat d’intimidation et de harcèlement du simple fait de vivre leur héritage musulman d’une façon paisible ou détaché. Nos enfants ne sont pas épargnés. Surtout lorsque certains de leurs camarades partageant les mêmes origines qu’eux se voient investis d’une mission ô combien importante : chasser les kouffar (mécréants) ! Une simple discussion dans une cour d’école peut tourner au vinaigre. “Ton père ne fait pas la prière, c’est un kafer (mécréant) ? Ta mère ne porte pas le voile : c’est une pute !” Dans certains quartiers de Bruxelles, la force du groupe est tel que sortir la tête nue, porter une jupe au-dessus des genoux, ne pas suivre le rituel du mois de ramadan publiquement sont des actes héroïques. Nous avons surmonté des menaces, des deuils et remporté des victoires. D’abord sur nous-mêmes. Dépassant peur et colère. Aujourd’hui, nous accompagnons des plus jeunes dans leur quête de liberté dont les vies sont ravagées par le communautarisme ethnique et religieux. On serait même étonné par l’ampleur de ces phénomènes tus, sous-estimés et sous-documentés.

Une fuite en avant politique

Comment peut-on envisager, aujourd’hui, que notre destinée collective puisse s’éloigner de ce mouvement de sécularisation de la société et de l’Etat dont les retombées positives, réelles mais certes, insuffisantes, ne cessent de contribuer à améliorer nos vies ? Une telle situation est le résultat, fort complexe, de toutes une longue série de renoncements et d’abandon. C’est l’histoire d’une fuite en avant politique, d’une double trahison, d’une angoisse (panique) électorale à peine dissimulée et d’une certaine tiédeur à incarner la laïcité. Il faudra bien, un jour, entreprendre l’analyse d’une telle dérive aussi vertigineuse. On y découvrira sans trop faire d’efforts qu’à force de flatter les pires égoïsmes, le sens du collectif s’est étiolé. Il n’y a que les intérêts qui comptent. Et ceux de certains partis politiques plus que d’autres. Tout compte fait, la comptabilité des voix est ce qu’il reste quand il ne reste plus rien d’autre à défendre.

Sommes-nous, déjà, soumis à notre insu aux aléas d’une infernale campagne électorale avec Bruxelles en ligne de mire ? Est-ce à dire qu’à l’approche d’une telle échéance, la chasse ouverte au vote musulman dispenserait certaines formations politiques du respect élémentaire envers l’ensemble des électeurs ? D’ailleurs, quel rôle pour un parlement alors que des élus manœuvrent pour court-circuiter ses instances, sans la moindre gêne, confiant ainsi aux tribunaux des responsabilités qui les dépassent et qu’eux-mêmes ont renoncé à assumer ? Dès lors, comment établir un lien de confiance entre le citoyen et l’élu ? Le décrochage serait-il en passe de devenir un moindre mal, un réflexe refuge ? Pourquoi s’étonner de la vertigineuse ascension des extrêmes lorsque des progressistes font la courte échelle à des communautaristes religieux ? Comment s’y retrouver lorsqu’une commissaire à l’égalité entre les femmes et les hommes affiche ostensiblement un parti pris en faveur d’une interprétation rigoriste de l’islam. Le patriarcat musulman n’a rien de glamour, ni de progressiste. Même avec un verni écolo, le patriarcat musulman reste du patriarcat.”

  • L’illustration de l’article montre l’Iranienne Vida Mavahedi, 31 ans, qui brandit son voile devant la foule, le 27 décembre 2017, à Téhéran © Salampix/Abaca

COLLECTIF LAÏCITE YALLAH. “La Belgique, comme bon nombre de pays européens, souffre d’un mal profond, le communautarisme. Qu’il soit ethnique ou religieux, ses répercussions sont largement connues et documentées. Terreau fertile du délitement du lien social, force est de constater que le réflexe du repli identitaire gagne, de plus en plus de terrain, sans que des solutions viables ne soient envisagées. C’est comme si nous n’avions pas encore pris collectivement la mesure de cet enjeu de société. Pourtant l’ensemble du corps social est éprouvé par les dérives communautaristes et le clientélisme de certains partis politiques. Surtout ces dernières années, avec la montée du fondamentalisme musulman, du racisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme avec une percée des partis d’extrême droite et une interférence, néfaste et sans cesse grandissante, des États étrangers. Lorsque la communauté nationale n’est vue qu’à travers une juxtaposition de communautés ethniques et religieuses, le citoyen devient l’otage de sa supposée communauté d’appartenance. Comment exercer son libre arbitre? Que reste-t-il, alors, de la citoyenneté, seul moteur d’un vivre ensemble harmonieux? Comment ne pas être sensible à la solitude et à l’isolement de celles et ceux qui choisissent d’exercer leur libre arbitre, de rompre avec la norme imposée par l’assignation identitaire? Créé le 12 novembre 2019 à l’initiative du Centre d’Action Laïque, le Collectif Laïcité Yallah a pour objectifs de :

    • partager la vision de citoyens laïques, croyants et non croyants, ayant un héritage musulman,
    • proposer des mesures pour combattre le communautarisme ethnique et religieux,
    • lancer un large appel à la mobilisation à l’échelle européenne
      et exprimer la solidarité à l’endroit des personnes qui se battent courageusement dans le monde contre les mouvements et les régimes autoritaires ou absolutistes faisant de l’islam une religion d’État.”

Débattons encore autour du vivre-ensemble…

Cake cinq-quarts aux amandes

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Une recette familiale qui tue (comme dirait un membre de ladite famille) mais très simple à réussir… quand on a la main !

Ingrédients
  • 100 grammes de sucre de canne bio
  • 100 grammes d’amandes en poudre
  • 3 œufs frais
  • 1/2 sachet de levure
  • 1 jus de citron pressé
  • 6 gouttes d’huile essentielle de citron (facultatif)
  • 120 grammes de farine
  • pépites de chocolat (facultatif)
Préparation
  • Tourner le beurre en crème,
  • Incorporer le sucre, le jus de citron et l’huile essentielle,
  • Incorporer les 3 œufs, l’un après l’autre,
  • Ajouter la poudre d’amandes,
  • Ajouter la farine tamisée avec la levure,
  • Ajouter, le cas échéant, les pépites de chocolat.
  • Après avoir préchauffé le four, cuire à 180° pendant 50 minutes…

Une recette de Bénédicte WESEL


Qui veut déguster ?

Le Bitu Magnifique (1959)

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Le Bitu Magnifique, c’est à la fois le chanteur et le recueil de chants. C’est l’éternel student, jovial, superbe, aux portes de la Vie, épris d’idéal, qui sait l’essentiel et tourne en dérision le superflu. C’est aussi le recueil, héritage du folklore des générations de studiosi à l’Alma Mater, créé au sein de celle-ci ou amené par eux depuis leur ville, leur village, enrichi par les traditions d’autres langues et d’autres terroirs. Le Bitu Magnifique, c’est toi, carissime commilito, lorsque tu fais résonner tavernes et ruelles des échos de ces chants qui cinglent la joue du bourgeois et la fesse de la putain !” [BITU.ORG]

Ami du raffinement et de la dentelle, passe ton chemin : la transcription qui suit ne fera ton bonheur qu’à partir de la 7ème bière ! Encore faut-il que tu sois garçon, universitaire ou en passe de l’être, prompt au pet comme au rot et que la galanterie française te soit aussi naturelle qu’un chapeau à plumes sur un gorille ougandais. Toute allergie à la guindaille, au bizutage machiste ou aux combats de catch dans le vomi devrait te faire tourner le dos sans effort…

Pour ceux auront été interpellés par l’approche de Ernst Cassirer, ce philosophe allemand contemporain de Heidegger, qui avançait que l’homme -et la femme- étaient, par nécessité, créateurs de formes symboliques ; pour ceux qui s’intéressent justement à ces formes symboliques lorsqu’elles sont créées par des groupes et des communautés comme références de leur culture partagée et, partant, comme outil de contrôle de l’appartenance au dit groupe (gestes de reconnaissance, chansons à connaître par cœur, pratiques hebdomadaires et plus encore) ; pour tout ceux qui, comme Achille Chavée (1906-1969), sont des “vieux peaux-rouges qui ne marcheront jamais dans une file indienne” et qui, du coup, regardent d’un œil méfiant tout système fermé où l’allégeance à un code partagé est obligatoire ; pour tous ceux-là donc, le phénomène “Bitu” qu’il soit “petit” ou “magnifique” est d’un intérêt exotique certain.

La liste est longue des chansonniers estudiantins belges qui, édités par les confréries de chaque université, ont fini dans le caniveau après une guindaille sans matin. Le site CHANSONS-PAILLARDES.NET fait remonter l’édition de ces chansonniers au début du XVIIIe : l’éditeur Uriel Bandant (sic) aurait commis Le recueil du Cosmopolite dès 1735. Suivront, parmi d’autres, des ouvrages de haute tenue comme Le Parnasse libertin en 1772, La Gaudriole, chansonnier joyeux, facétieux et grivois chez les Frères Garnier (1849), Le panier aux ordures (Bruxelles, 1880), le Chansonnier des Etudiants Belges (publié par la Stùdentenverbindùng Lovania avec 800 chants, mélodie et paroles, 1901), La Chanson Estudiantine (Liège-Universitaire, 1909), Les Fleurs du mâle (ULB, 1922)… et en veux-tu en voilà. Qu’il s’agisse de ‘chansons de salle de garde’, de ‘chansons d’internat’ ou de ‘chansonniers de guindaille’, les grands éditeurs ne se sont pas toujours penchés sur le sujet et vous ne trouverez pas le Petit Bitu en Pléiade, avec une jaquette imperméable.

D’où l’intérêt de conserver sur nos serveurs des éditions anciennes de ces joyeux recueils, accessoires incontournables de fêtes paillardes dont on pourra débattre de l’intérêt. C’est le cas pour cette version de 1959 du Bitu Magnifique que nous transcrivons pour vous (et qui sera disponible en PDF dans la documenta) : il a été retrouvé en quasi décomposition dans la table de nuit d’un proche. A vous le plaisir de chercher dans le texte pourquoi on arrivait plus à refermer le cercueil de Saint-Nicolas…


TRANSCRIPTION EN COURS…


© Elio Nardellotto

Recueil de cantiques bachiques, à peine érotiques, agrémenté d’illustrations hardies (1959)

Ce chansonnier, édité par des étudiants, leur est strictement réservé et ne peut être mis dans le commerce.

Avertissement

Ce recueil ne doit pas entrer
Au sein des paisibles familles,
Il n’est pas fait pour pénétrer
Chez les jeunes filles ;

Ce n’est pas qu’il soit immoral,
Mais il est souvent assez leste ;
Il est gai, c’est le principal,
Qu’importe le reste.

Notre idée en faisant ceci,
Ce fut tout bonnement d’écrire
Et de perpétuer aussi
Des chants qui font rire.

Aux francs compagnons, dédié
Peut-être par des mains profanes,
Ce livre sera manié
Jusqu’à ses arcanes.

Il n’aura pas un bon accueil
Chez l’adolescent trop pudique,
Mais son avis, il s’en bat l’œil :
Allez la musique.

GEORGES


CHANSONS PATRIOTIQUES

LE CHANT DES ETUDIANTS WALLONS

CHANSON LIÉGEOISE
Refrain

Car nous restons
De gais Wallons,
Dignes de nos aïeux, Nom de Dieu!
Car nous sommes comme eux, Nom de Dieu !
Disciples de Bacchus
Et du roi Gambrinus

Que jusque tout au bord
On remplisse nos verres,
Qu’on les remplisse encore
De la même manière,
Car nous sommes les plus forts
Buveurs de blonde bière.

Nous ne craignons pas ceux
Qui dans la nuit nous guettent :
Les Flamands et les gueux
A la taille d’athlètes,
Ni même que les cieux,
Nous tombent sur la tête.

Nous assistons aux cours
Parfois, avec courage,
Nous bloquons certains jours,
Sans trop de surmenage,
Mais nous buvons toujours
Avec la même rage,

Et quand nous fermerons l’œil,
Le soir de la bataille,
Pour fêter notre deuil
Qu’on fasse une guindaille,
Et pour notre cercueil,
Qu’on prenne une futaille.

Et quand nous paraîtrons
Devant le grand saint Pierre,
Sans peur, nous lui dirons :
« Autrefois, sur la terre,
Grand saint, nous n’aimions
Que les femmes et la bière.

*

VALEUREUX LIÉGEOIS
Refrain

Valeureux Liégeois,
Fidèles à ma voix
Volez à la victoire.
Et la liberté
De notre cité
Vous couvrira de gloire.

César vainqueur de l’univers
Te décerna le titre de brave
Des Romains tu brisas les fers
Jamais tu ne vécus esclave.

Célébrons par nos accords
Les droits sacrés d’une si belle cause
Et rions des vains efforts
Que l’ennemi nous oppose.


S’amuser encore…

RAXHON, Philippe (né en 1965)

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Né à Ougrée en 1965, Philippe RAXHON est docteur en histoire, professeur ordinaire à l’Université de Liège et chercheur qualifié honoraire du Fonds National de la Recherche scientifique (FNRS). Il dirige l’Unité d’histoire contemporaine de l’Université de Liège.

Il fut président du Conseil de la transmission de la mémoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles entre 2009 et 2019. L’historien s’est interrogé sur les processus mémoriels, sur les relations entre l’histoire et la mémoire, sur la présence du passé dans les sociétés, dès sa thèse de doctorat, dont l’ouvrage qui en est issu, La Mémoire de la Révolution française en Belgique (Bruxelles : Labor, 1996), préfacé par l’historien français Michel Vovelle, a reçu plusieurs prix, notamment de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie française.

Il a publié une quinzaine de livres historiques comme auteur, coauteur, ou directeur éditorial, ainsi que deux recueils de poèmes et un roman épistolaire en 1989, Les Lettres mosanes, d’abord décliné en épisodes radiophoniques sur la RTBF.

Il enseigne notamment la critique historique, l’histoire des conceptions et des méthodes de l’histoire, et l’histoire contemporaine. On lui doit de nombreuses publications sur les relations entre l’histoire et la mémoire, sur des thèmes divers, de la Révolution française à la Shoah, en passant par Liège et la Wallonie, soit près de 150 articles de revues historiques et d’actes de colloques.

Il a participé à de multiples rencontres et colloques internationaux, et a développé des liens en particulier avec l’Amérique latine, dont il a enseigné l’histoire à l’Université de Liège. Il a été et est également membre d’une série d’institutions scientifiques au niveau national et international.

Il fut l’un des quatre experts de la commission d’enquête parlementaire “Lumumba“, une expérience dont il a tiré un livre : Le débat Lumumba. Histoire d’une expertise (Bruxelles : Espace de Libertés, 2002).

Il est aussi le concepteur historiographique du premier parcours de l’exposition permanente des Territoires de la Mémoire (Liège), et l’auteur du Catalogue des Territoires de la Mémoire (Bruxelles : Crédit communal, 1999).

Il fut également membre de la commission scientifique du Comité “Mémoire et Démocratie” du Parlement wallon, et du comité d’accompagnement scientifique pour la rénovation du site de Waterloo (Mémorial).

Il est le coauteur, en tant que scénariste et dialoguiste, des docu-fictions pour la télévision Fragonard ou la passion de l’anatomie réalisé en 2011 par Jacques Donjean et Olivier Horn, et de Les Trois Serments réalisé en 2014 par Jacques Donjean.

Conférencier, accompagnateur de voyages mémoriels, conseiller historique pour des manuels scolaires, des expositions et autres manifestations, membre de jury de prix, chroniqueur dans la presse, présent régulièrement dans les médias, il conçoit son activité d’historien dans l’espace public comme un complément indispensable à l’exercice de la citoyenneté.

Ses derniers livres sont :

  • Centenaire sanglant. La bataille de Waterloo dans la Première Guerre mondiale (Bruxelles : Editions Luc Pire, 2015) ;
  • Mémoire et Prospective. Université de Liège (1817-2017), en collaboration avec Veronica Granata, (Liège : Presses Universitaires de Liège, 2017) ;
  • La Source S (Paris : Librinova, 2018) ; La Source S a été éditée sous le titre Le Complot des Philosophes par City Editions en 2020 et est parue en édition de poche en avril 2021 ;
  • La Solution Thalassa (Paris : Librinova, 2019) ; La Solution Thalassa est parue en avril 2021 chez City Editions ;
  • Le Secret Descendance (Paris : Librinova, 2020) ; Le Secret Descendance est la suite du Complot des Philosophes et de La Solution Thalassa, les trois volumes constituent la trilogie de la mémoire mettant en scène Laura Zante et François Lapierre, des historiens confrontés à des sources qui imposent des défis à leur esprit critique.

Il écrit désormais des thrillers pour donner du plaisir à réfléchir, des romans à ne pas lire si vous êtes satisfait de vos certitudes…


S’engager encore…