RAMBOZ : Le Jardin des délices à 360 (2014)

BOSCH Hieronymus : Le jardin des délices (triptyque, 1494-1505) © Musée du Prado

“Le Jardin des délices, le célèbre triptyque (1503-4 ?) du peintre néerlandais Jérôme Bosch, conservé au Prado depuis 1939, se redécouvre sur le Net au travers un magnifique site web interactif ! C’est d’autant plus intéressant d’aller voir tous les détails  que cette œuvre, très complexe, demeure encore aujourd’hui assez énigmatique. Le panneau de gauche représente Adam et Eve en compagnie de Dieu au Paradis terrestre; celui au centre, le fameux jardin; et celui de droite, les tourments de l’Enfer. Sur cette magnifique page web, c’est l’écrivain voyageur britannique Redmond O’Hanlon qui raconte le tableau (en anglais et en musique), au fil des nombreux clics qu’on peut effectuer sur des zones de texte blanches. Il en existe aussi une version pour enfants.” [LETEMPS.CH]

Cliquez et explorez le Jardin des délices interactif ici…


Un voyage visuel et sonore au coeur du tryptique de Jérôme Bosch. Deux lectures pour un message commun : le renversement du monde.

[sourceLe jardin des délices à 360 – réalisé par Eve Ramboz pour la Compagnie Blanca Li et visible sur Vimeo]


Savoir-contempler encore…

THONART : Le doux conte de Jolie-Femme et du Hérisson de cœur (conte, 2019)

© 2016 Bénédicte Wesel

Il était une fois une jolie femme qui était jolie et qui était une femme. Pour une fois, il n’y avait pas de “on” qui avait décidé de l’appeler Jolie-Femme (comme c’est la coutume dans les contes…) : c’est elle qui en avait décidé ainsi. Bref, une femme, jolie, un caractère.

Or, qu’on ne s’y méprenne pas, cette volonté forte -et la fréquence des geais du Petit-Bois qui se fichaient le bec dans les troncs de sapin en la regardant passer- ne la protégeait pas du vent sourd de la Folle-Inquiète.

La Folle-Inquiète, c’était une légende qu’on hésitait à raconter dans la Forêt, tant elle mettait mal à l’aise. Elle parlait de terribles choses, de mères qui mangeaient leur enfant puis qui le recrachaient dans des trous noirs, de pères aux mille-mains et aux yeux qui roulent quand les filles sont belles, d’abandons violents, de crachats gluants, de morve verdâtre, de proutes fétides et… d’une vieille folle qui avait voulu se sacrifier pour sauver toutes les jeunes filles qui viendraient après elle.

Elle avait épousé un père indigne, un Ogre lubrique, veuf de plusieurs de ses filles, un grand gars avec une barbe bleue et une drôle de clef sanglante qui pendait à sa ceinture. La légende voulait que la vieille folle (qui était alors une fort accorte beauté) lui eût proposé de sacrifier à sa voracité, en préparant un ragoût délicieux, mitonné à base de ses propres mains… confites. Ceci, à condition qu’il se change en cerf et ne touche plus qu’à ses propres chèvres pour peu qu’elles aient enfanté une fois au moins.

L’Ogre, intrigué, accepta et dévora les mains de sa belle avec appétit. Il recracha ensuite les petites phalanges coincées entre ses dents puis se leva de table en rotant d’importance et partit dans la Forêt où, fidèle à son serment, il se changea en cerf (à dix cors, je vous prie) et, invaincu pendant autant d’automnes qu’il y a de pommes sur les pins, il réserva ses saillies aux biches de son cheptel.

Confiante dans le succès de son stratagème, la désormais vieille folle se mit à la peinture et, handicap oblige, fit chaque année du porte-à-porte pour vendre des cartes de soutien aux “peintres de la bouche et du pied”.

C’est alors que, un jour où elle vendait ses jolies cartes dans le village voisin, elle entendit un cri de jeune femme qui ne laissait aucun doute sur ce qui se passait et qu’elle vit un cerf bondir hors de la grange d’où venaient les gémissements de la femme, avec une clef sanglante arrimée à son cou. Le cerf disparu, la vieille folle dût se résigner : son sacrifice avait été inutile, les ogres ont cette faculté extraordinaire de rester des ogres, même avec des cornes.

La raison de la vieille n’y survécut pas : elle fuit dans les bois voisins et ne reparut jamais. Sauf que… Sauf que chaque nuit d’automne, quand le brame a raclé les gorges, on raconte qu’elle souffle dans un cor, du fond de sa grotte, espérant avertir les jeunes femmes du danger, si elles croisaient un cerf avec une clef rouge au collet. Depuis, on l’appelle la Folle-Inquiète et la tradition veut que, l’Automne venu, les vierges du village posent une bougie sur le revers de leur fenêtre ouverte, afin que le souffle du cor de la Folle-Inquiète l’éteigne avant potron-minet.

Jolie-Femme avait entendu raconter la légende fort souvent déjà mais, ce matin, elle avait réellement senti le souffle de la Folle-Inquiète, alors qu’elle marchait confiante, sur une sente du bois qu’elle connaissait bien pourtant. Peu après, du fond des buissons, avait flûté une chanson qui avait posé la glace sur ses tempes. Dans son ventre, elle sentait le vide de la peur…

C’est le brame, c’est l’aurore,
C’est le temps du dix-cors,
Venez, venez danser mes filles,
L’Ogre attend, dressé dans la charmille…

Malgré ses jambes, gelées par une inquiétude plus vieille que son plus vieux souvenir, malgré son cœur qui battait la crainte de ce qu’elle ne pouvait imaginer, Jolie-Femme arriva à s’encourir, loin de la voix profonde qui rampait dans les buissons, loin du souffle de la Folle-Inquiète qui réveillait tout ce qui, souvent, noircissait ses Nuits.

Elle arriva au bord d’une petite rivière où s’affairait un Castor, battant l’eau d’une queue en table d’harmonie. L’animal fébrile était gris de travail mais l’endroit était beau et la maison du rongeur bien accueillante. Visant Jolie-Femme qui s’approchait, il lui déclara tout de go : “Je te connais bien, fillette, et les geais m’ont dit ta beauté : ils m’ont beaucoup raconté. Ils n’ont pas menti et, si tu veux, tu peux vivre à mes côtés pendant un an et un jour. Ce sera le terme de notre amour.” Jolie-Femme était fatiguée et avait encore peur de l’étrange mélopée ; elle n’était pas bégueule et elle accepta la protection de l’ingénieux ingénieur, spécialiste du rondin.

Les mois passèrent et un drôle d’enfant leur vint, qui mélangeait dans sa belle tournure les caractéristiques de ses deux parents, pourtant si différents. Les mois passèrent encore, au grand dam du castor qui avait occupé toute la rive disponible et devait maintenant s’affairer à l’intérieur de ses propres passages et de ses propres tunnels. L’espace commençait à manquer et Jolie-Femme souffrait un peu du dos, obligée qu’elle était de rester courbée dans ce qu’elle voulait voir comme sa propre maison.

Un jour qu’elle était sortie dans la Forêt pour soulager ses courbatures, elle arriva près d’un vieux chêne au pied duquel elle s’assit et… s’endormit. Jolie-Femme était toujours très belle mais il faut dire qu’elle dormait la bouche ouverte (des oiseaux m’ont aussi dit qu’elle ronflait de belle manière), ce qui fit l’affaire d’un Hérisson qui, ni une ni deux, grimpa sur sa poitrine, plongea dans sa gorge et descendit prendre la place de son cœur.

Éveillée par l’indélicatesse du hérisson, elle sentit d’abord les piqûres de ses piquants, à un endroit situé derrière ses poumons : son cœur usurpé. La douleur fit vite place à une étrange chaleur, comme si une fleur s’ouvrait au Soleil, à l’intérieur d’elle.

Que se passait-il ? Combien de temps avait-elle dormi ? Pourquoi sentait-elle la chaleur du hérisson coquin dans chaque partie de son corps joli ? Comment une boule de piquants (pas trop piquant quand même) avait-elle pu la réveiller de son sommeil étrange, au pied du Chêne si vieux ?

C’est alors qu’elle vit l’Ours qui chantait dans la clairière…

Un conte préparé par Patrick Thonart (2019)


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THONART : Le Chêne fait bois amer à celles dont la Mère boit (fable, 2014)

KOLLWITZ Käthe, Die Mutter (1921-22) © MoMA

Il était une Renarde
Bien joliment tournée,
Et je l’dis, ça m’regarde,
Par un grand Ours aimée.

Pendant qu’les autres se fardent,
Notre rouquine zélée,
Près des ânes monte la garde,
Et balaie les allées.

C’est comme ça d’puis toujours,
Faut jamais qu’elle se laisse,
Même dans ses grands amours,
Par le cœur, prendre en laisse.

Pourtant son cœur tout roux,
Cloîtré chez le Héron,
Battait bien comme un fou,
Au creux de son giron.

Tout en haut d’une tour,
Elle s’était emmurée,
Elle disait “par amour”
A sa mère, l’Araignée.

Pas à sa première bière,
Un beau jour l’arachnide,
Sortit de sous une pierre,
Comme en rêve sordide ;

A sa fille, la Mère octopattes
Révéla son secret rouge,
Celui des sociopathes
Qui, emmurés, trop bougent.

Elle lui hurla les silences,
Et lui murmura les cris,
Et, perdue dans sa transe,
Provoqua son mépris.

Aux créneaux du château,
L’enfant vivait orpheline,
Mais au creux de son dos,
Blessait toujours l’épine.

Pas de Roi magnifique,
Pour alléger son fardeau :
La Marâtre maléfique,
Lui tenait lame dans le dos.

A quel sein se vouer ?
Les siens étaient si beaux.
A quelle main se nouer ?
La Belle ne savait trop.

Penchée dessus le Puits,
Elle briquait la margelle,
Mirant, au fond, la Nuit
Et la Lune, montant vers elle.

Dans la Lumière blanchâtre,
Elle pouvait se noyer,
Mais un reflet d’albâtre
D’en finir l’a empêché.

La Lune n’est pas tout.
Elle est la confidente.
Mais quand chante le hibou,
Il se peut bien qu’elle mente.

A quoi bon s’abîmer,
Dans le reflet de soi,
On reste déraciné,
Tant qu’on refuse la Joie.

Demain, à la brume,
Nous irons, ma Rousse,
A l’heure qui s’allume,
Revoir le blé qui pousse.

fable préparée par Patrick Thonart


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THONART : Pauvre B… (comme Berlioz)

Cet article est initialement paru dans le n° spécial de la revue « Prologue », consacré au 25e anniversaire de l’Opéra Royal de Wallonie (Liège, BE) – texte actualisé en 2018

Des aigles napoléoniennes à l’albatros de Baudelaire, rares sont les artistes du XIXe qui ont pu enfiler les petits chaussons du siècle. La question reste posée : qui était hors pointure ? Les romantiques ou la bourgeoisie de l’époque ? Pour Berlioz, la réponse ne fait aucun doute : le monde chausse trop petit et, pour s’envoler vers le Parnasse, un artiste doit être un va-nu-pieds de l’âme (quand il ne l’a pas vendue à qui vous savez…).

Mon grand projet n’est pas de ce monde

Génération perdue pour elle-même, la gent romantique a régné sur un XIXe siècle bourgeois à souhait. Non content d’avoir renversé d’un revers de cape bien théâtral l’édifice rationnel que la fin du XVIIIe avait douloureusement élaboré, l’individu romantique ne vit qu’une loi, la sienne. Le créateur est son propre classique, sa propre référence : à la quiétude de l’équilibre, il préfère le mouvement de la passion. Le siège de l’art quitte l’esprit pour saigner avec le cœur.

L’option était crédible, dynamisante. Pourquoi alors étaient-ils tous si blêmes, ces romantiques, si tristes, si suicidaires et si colériques ? Ils n’en mouraient pas tous mais tous étaient frappés. Comment pensaient-ils se sevrer impunément de la mesure ? Impossible, le temps ne suspend jamais son vol ! Il ne reste que la fuite, la fuite en avant, la démesure, le grand projet.

Berlioz était de la partie. La mèche en bataille, il a combattu toute sa vie le médiocre et le vulgaire (à savoir, pour un romantique, le reste du monde). Des projets, il en vécut qui, impitoyable légalité de la vie, furent son cilice.

Né en 1803 dans une famille bourgeoise de l’Isère, il s’installe en 1821 à Paris. Au grand dam de son dragon de mère et contre l’avis de son brave père (qui ignore encore combien de fois il devra délier les cordons de sa bourse pour son artiste de fils), il abandonne ses études de médecine pour le Conservatoire. La légende veut que ce soit l’audition de l’Iphigénie en Tauride de Gluck qui ait plongé Berlioz dans cet état de grâce qui ne l’abandonna qu’avec son dernier souffle. En effet, le 8 mars 1869, Berlioz s’éteint, épuisé par une vie d’exaltation et d’extravagances, un long coma éveillé où, campé sur ses partitions ou, comme dirait Lewis Caroll, tout ruginiflant du haut de son pupitre, Berlioz a bretté pour la défense de l’âme qu’il s’était choisie, pour l’intégrité de son gigantesque ego. Renonçant à la quiétude, il n’a pas signé ce contrat en blanc que lui tendait le siècle, réalisant ainsi le rêve secret (et contradictoire) de ses confrères dissidents : devenir un “modèle” romantique, un classique de la révolte.

Les femmes : amantes ou ennemies ?

Premières ennemies, premiers grands projets : les femmes. Éperdument amoureux à l’âge de douze ans déjà (l’élue d’alors s’appelle Estelle), Berlioz se découvre une deuxième chimérique aimée en 1827, sous les traits d’Ophélie. Parfait en théorie : la femme idéale ne peut être que rêvée ; aussi, quelle meilleure proie choisir pour un amour impossible que la désincarnée Ophélie dont même la mort est une oeuvre d’art préraphaélite ? Pratiquement, rien ne va plus : ladite Ophélie est une Irlandaise épanouie du nom de Harriet Smithson qui ne daignera pas épouser notre héros avant 1833. Six ans de manœuvres d’approche tapageuses et plus ou moins infructueuses mais six années pendant lesquelles Berlioz réussira néanmoins à presque-épouser une certaine Camille Moke. En fait, Pleyel l’emportera, profitant de l’absence de Berlioz, parti pour l’Italie grâce à son Prix de Rome. Episode rocambolesque au cours duquel le compositeur revient en France en costume de femme de chambre, avec deux pistolets, une fiole de laudanum, une de strychnine et la ferme intention de tuer tout le monde. Ah, ce siècle qui résiste et ces femmes qui ne comprennent pas son génie ! Reste que Berlioz enrage, trépigne et se vexe à un tel point que voilà la belle actrice shakespearienne transformée en sorcière dans la nuit de sabbat de sa Symphonie fantastique.

Affiche du film de Christian-Jacque : La symphonie fantastique (1942)

Extrait d’une lettre à son ami Ferrand : “Oh ! mais la symphonie… J’espère que la malheureuse y sera ce soir ; du moins, bien des gens conspirent à Feydeau pour l’y faire venir. Je ne crois pas cependant : il est impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental [le programme parut intégralement dans Le Figaro du 30 mai 1830] elle ne se reconnaisse pas et, dès lors, elle se gardera bien de paraître. Enfin, Dieu sait tout ce qu’on va dire, tant de gens savent mon histoire !” Coup de théâtre : elle cède et l’épouse, le rêve devient réalité et l’exaltation vire à la déception. “Je croyais avoir épousé l’actrice ; je n’ai épousé qu’une dame anglaise”, dame anglaise qu’il quittera, sans l’abandonner (après qu’elle lui eut donné un fils, Louis), pour suivre une mégère de la pire espèce (ainsi le veut la légende), une cantatrice médiocre à rendre jalouse une trompette de glacier (Berlioz écrira : “Elle miaule comme deux douzaine de chats“). Marie Reccio (Melle Martin, de son vrai nom) s’attachera aux pas de Berlioz jusqu’à leur mariage, bien des années plus tard, en 1854, alors que la Smithson, malade et paralysée depuis quelques années, rend l’âme sans public et que la disparition du père de Berlioz apporte au compositeur une certaine aisance. La petite histoire considère même que la réaction de Berlioz à l’échec parisien de Tannhäuser (“Le public a ri du mauvais style musical. Pour moi, je suis cruellement vengé”) était inspirée par Madame Berlioz II. Bilan féminin : jalousies, cris et tapages, emballements et cruelles retombées. Dure réalité.

L’autorité : un épouvantail à abattre

Autre adversaire, les autorités musicales. Dispute avec Cherubini, le directeur du Conservatoire ; quatre tentatives infructueuses d’emporter le Prix de Rome qu’il n’obtiendra qu’au cinquième essai, avec Sardanapale, une oeuvre sur laquelle il n’aurait pas aimé être jugé (elle n’est aujourd’hui presque jamais jouée : le fantôme de Berlioz en soupire d’aise). Le public semble, quant à lui, avoir plus souvent applaudi aux effets musicaux (certes novateurs) qu’à la réalité musicale de la pensée de Berlioz. Le compositeur, également critique musical virulent, n’avait en outre pas manqué de se faire des ennemis dans l’establishment parisien de l’époque. Ces ennemis, eux aussi, savaient tremper leur plume dans le vitriol ; ainsi Fétis dans la Revue musicale du 15 décembre 1832 : “Aucun artiste, si heureusement organisé fut-il, ne s’est dit, au commencement de sa carrière qu’il allait faire une révolution dans son art. Avant d’être inventeur en musique, il faut être musicien ; M. Berlioz ne semble pas l’avoir compris. Il entrevoit des nouveautés qu’il est hors d’état de réaliser. Esprit inventif, ses conceptions avortent : son impuissance trahit ses désirs.”

Belle analyse psychologique du suicide romantique : à miser toute son énergie sur un grand projet exalté, l’ego est épuisé lorsqu’il s’agit d’organiser les modalités du quotidien (l’absolu n’est pas d’aujourd’hui).

Entrer dans la légende, mode d’emploi

Est-il une angoisse plus terrifiante pour un artiste romantique que l’incertitude de la postérité ? Comment s’assurer de ne pas disparaître à jamais dans les colonnes poussiéreuses des dictionnaires oubliés alors que s’éteint la dernière bougie de l’opéra, alors que cesse de résonner le dernier applaudissement ? Berlioz veut le succès et il le connaîtra de son vivant, et quand ce n’est pas en France, c’est en Allemagne, en Angleterre ou en Russie. Les oeuvres acclamées alors ne sont peut-être pas toujours les plus représentatives de son art musical, mais un public plus ou moins important lui reste néanmoins “fidèle” (comme un public parisien peut l’être…). Benvenuto Cellini est un échec, la Damnation de Faust elle-même ne suscite d’abord que l’indifférence, alors que la Symphonie fantastique, après moult péripéties, connaît un franc succès et que L’Enfance du Christ fait un malheur. Ainsi, de cuisantes défaites en ovations triomphales, Berlioz a su bâtir sa propre légende. Doué d’un sens de la publicité à faire pâlir un consultant en communication, il a soigneusement consigné dans ses écrits (avec plus ou moins d’honnêteté) ce que la postérité devait garder en mémoire à son propos. Chroniqueur redouté, il exerce son talent (réel) d’écrivain et de critique au Journal des débats et ses Mémoires hautes en couleur établissent ce qui sera “la vérité sur Berlioz” pendant de longues années. En matière d’éternité, l’important est d’avoir le dernier mot.

Et la musique ?

Non content d’avoir été un amant éconduit, un époux déçu, un critique musical respecté, un autobiographe autoritaire, un chef d’orchestre maniaque et un incorrigible romantique, Berlioz a aussi composé de la musique. C’était même là son activité principale. Pourquoi s’en souvenir ? Quelques années auparavant, le monde de la création avait été secoué par un ermite viennois : en quelques quatuors, Beethoven avait restauré aux yeux du monde la puissance tectonique et évocatrice de la musique instrumentale. Il ne faut pas oublier que la vie musicale ne connaît à l’époque qu’un seul maître : le théâtre. Les notes ne suffisent pas, il faut le texte. Nous sommes loin de la pureté des genres. Le XIXe est un siècle essentiellement littéraire : la peinture ne parle pas encore en termes de surfaces et de couleurs, la sculpture en termes de formes et de matière, la musique en termes de son et d’harmonie. Partout, il est question de symboles, d’allégories, de narration et de paraphrase. A tel point que Berlioz devra présenter sa Symphonie fantastique comme un “drame instrumental”. N’a-t-on pas commenté la première en disant du jeune compositeur “qu’il porte sur la scène lyrique ses brillantes inspirations et il ne tardera pas à y prendre un rang distingué…” ou encore “Assez parlé vaudeville. Secouez votre manteau, venez avec moi : nous allons voir un étrange jeune homme, fanatique, hardi, convaincu…, dédaigneux des formes conçues, se plaisant et s’exaltant de préférence à tout ce qui est anormal dans l’art et dans la vie sociale… Ce jeune homme est une puissance en vérité ; il le prouve. Il arrive d’Italie, et donne son concert ex abrupto. Ce concert sera romantique, fantastique, diabolique, que lui importe : ce sera beau, mauvais, bon, ridicule, extravagant, gracieux, sans nom, sans analogie, que lui importe ! … Ce jeune homme a dès ce jour un auditoire conquis, il peut dire à présent : La terre que je foule est à moi.” (Jules Janin, critique aux Débats, 1832).

Que l’on pèse dans la Damnation le poids expressif de la partie instrumentale : le signal est donné, la voix elle-même est moins récitante qu’un instrument parmi les autres, et déjà point l’unité wagnérienne, et déjà s’annonce le XXe siècle et la musique pure.

La Fantastique secoue délicieusement la France (Paris) de l’époque, l’orchestre revendique ses droits et s’enfle à souhait sous la baguette de Berlioz : à la sobriété beethovénienne des quatuors succède l’océanique multitude des formations romantiques. “Mais quand mes cent trente musiciens voulurent se ranger sur la scène, on ne sut où les mettre. J’eus recours à l’emplacement du petit orchestre d’en bas. Ce fut à peine si  les violons seulement purent s’y caser… on demandait des pupitres… on criait ici pour des chaises, là pour des instruments, là pour des bougies…“. Qu’on ne s’y méprenne pas, si Berlioz opte résolument pour le langage instrumental, le programme officiellement distribué pour la Symphonie fantastique ne comptait pas moins d’une centaine de lignes d’explications et de commentaires sur ces “Episodes de la vie d’un artiste”.

Autre innovation attribuée à notre compositeur : l’idée fixe. Il s’agit en fait d’une formule mélodique ou harmonique récurrente qui caractérise un personnage, une situation ou un thème particulier (dans la Fantastique, il s’agira de l’aimée) ; le traitement, au sein de chaque mouvement, de cette idée fixe indique clairement à l’auditeur le message adressé par l’auteur. Comme on le sait déjà, son ami et rival Wagner reprendra et amplifiera ce procédé : le Leitmotiv. Autant pour la contribution de Berlioz à l’histoire de la musique.

Que l’on reproche à Berlioz sa grandiloquence, que l’on trahisse sa stature musicale en le faisant jouer au cinéma par le chétif Jean-Louis Barrault, qu’on l’adule pour son oeuvre -novatrice s’il en est- ou pour la pertinence de son interprétation du mythe de Faust, Berlioz a une carrure qui fait de l’ombre. Il est des artistes dont la quiétude -et le sérieux- invitent à l’harmonie, Berlioz comptera plutôt parmi ceux qui dénoncent et combattent, parmi ceux qui, aveuglés par leur grand projet, basculeront avec Lui, en signant sans lire…

Diff Diff Belzébuth, Belphégor, Astaroth, Méphisto !
Sat sat rayk ir kimour.
Has has Méphisto ! Has has Méphisto !
Has has has has has Irimiru karabrao !

Patrick THONART


Lectures :

  • BERLIOZ Hector, Le Chef d’orchestre, Théorie de son art (Arles, Actes Sud, 1988, 1ère édition en 1855)
  • MAGNETTE Paul, Les grandes étapes dans l’oeuvre de Berlioz : la Symphonie fantastique (Liège, 1908)

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | source : collection privée | commanditaire : wallonica.org | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ORW | remerciements à l’ORW et, spécifiquement, à Martine van Zuylen


Du même auteur…

THONART : Tolkien or the Fictitious Compiler (ULiège, 1984) – Bibliography & Bibliographical Codes

John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973) (c) Haywood Magee/Getty Images
Contents [contenus en cours de digitalisation]

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THONART : Tolkien or the Fictitious Compiler (ULiège, 1984) – Conclusion

Tolkien drawings on commemorative stamps (c) 2004 Royal Mail
Contents [contenus en cours de digitalisation]

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THONART : Tolkien or the Fictitious Compiler (ULiège, 1984) – Chapter 4 – The Ring

Tolkien, drawing showing the Ring and others (c) 2004 Royal Mail
Contents [contenus en cours de digitalisation]

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THONART : Tolkien or the Fictitious Compiler (ULiège, 1984) – Chapter 3 – The Sword

Scène du film de Peter Jackson : l’épée Anduril brandie par Aragorn
Contents [contenus en cours de digitalisation]

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THONART : Tolkien or the Fictitious Compiler (ULiège, 1984) – Chapter 2 – The Quest

A drawing by Tolkien (c) 2004 Royal Mail

It is often the case with romances that a quest appears to be the organizing pattern of the narrative. One of the best-known medieval examples is the quest for the Sancgreal in the Arthurian Romances. It also seems a common feature that the quest-pattern should be limited to romances. As a matter of
fact heroic literature is preoccupied with more down-to-earth matters. Since the main concern of the hero is to go down to posterity i.e. leave in the minds of the living people an image of courage and unfailing virtue – virtue being in this case proportional to the adherence to the heroic code of honor and not at all the Ten Commandments – the Old English. heroic poetry rather puts the emphasis on war, the duties of the Germanic comitatus, the patching up of blood feuds with impossible marriages, the problems of man in front of his lot (wyrd) and the shame of the warrior unfaithful to his lord. In this sense heroic poetry can be said to be more true-to-life than romances.

It is the lot of the Germanic warrior to concentrate on one word : “overcome”. Overcome fear in order to appear as a courageous soldier, overcome temptation to remain submitted to one’s lord, overcome the enemy to save one’s tribe, overcome evil to gain the right to a high renown after death. Be it physically or intellectually, victory was the stimulating principle of the life of a warrior. The alternative between  victory by physical strength or by wise strategy is best illustrated in Beowulf‘s three progressive assaults. Young Beowulf kills Grendel with his bare hands. Grendel’s mother, which dwells at the bottom of a lake, must be killed by a magical sword. The third. assault against a fire-breathing dragon necessitates a special shield capable of protecting Beowulf from the flames. Beowulf, helped by Wiglaf, is victorious but dies. I should rather have written “is victorious and dies” since a heroic warrior knows he is doomed to violent death; it is moreover his greatest achievement to die with an “undefeated spirit”. Anyway, as a traditional hero, he must die on the battlefield or as a result of his encounter with the enemy – in this case: the dragons. It is a necessary condition for him to deserve his place in the Valhalla even if the Valhalla has disappeared from christianized Old English poetry. Beowulf ends thus a successful career completed by an unavoidable death.

Another feature of the hero is his “transparency” as a character. One could conclude that the heroic achievement is external : the hero is judged in his status according to “deeds” giving evidence of his courage. Whatever the fear felt or the inner cowardice of the character, what matters is the external appearance of heroic virtue. Such an interpretation, reducing heroism to a “look” in the modern meaning of the word, is based on a corrupt(ed) reading of Old English poetry. Modern writings are indeed full of characters whose appearance inside the tale contrasts with their real feelings or inner life. This was not true in the early medieval literature.

What I mean by “transparency” is precisely that heroes are supposed to have an inner life corresponding to their external appearance. More than that, the medieval poets were not at all concerned with psychological matters. Their characters are meant to be courageous when they act courageously. The inner conflicts between fear and courage are directly conveyed into actions illustrating the choice made by the hero. Moreover a good character is mainly thoroughly good, courageous and strong, whereas the traitor is presented as thoroughly perverse.

Romances on the contrary are not so much concerned with the public image of the hero for its own sake. The innovations in concern brought by the romance-writers are of two kinds. On the one hand, the eschatological struggle between Light and Darkness, God and the Devil in which the hero takes part as a herald of Good is no more set on a war-background involving armies and wide battlefields or dragons embodying all the Evil of the world. The battlefield in romances is symbolically reduced to the protagonist himself, inside of whom the actual struggle takes place. While the heroic hero takes part in a battle,the action in romances is located inside the protagonist which is used as a microcosm reflecting human experience. This conclusion is drawn in accordance with Brewer’s interpretation of the tale as the total mind of the protagonist. He in fact means by this that, since the protagonist and the other characters in the narrative are aspects of the protagonist’s mind, the story itself is the summing up of these aspects of the total mind. The various events are in fact illustrations of the various conflicts occurring in the mind of the maturing protagonist, romances being often, according to Brewer, stories of maturation. The tale is consequently seen as dynamic, the evolution of the protagonist being its organizing and stimulating principle. I mean by dynamic that the parameters determining the construction of the tale at its beginning are altered during its course and different at the end. Let us take for example the Green Knight: he is a terrible father-figure at the opening of Sir Gawain and the Green Knight, forcing young Gawain out of childhood, represented by the Court of King Arthur, I already explained that; it appears, however, at the end. that the character that served as a temptator throughout the tale, as a confessor during the rationalization scene and the Green Knight himself are but one and the same person : Bertilak of the High Desert. More than that, this character is himself the victim of Morgan the Fay. It is in this sense that I used the words “altered parameters”, characterization being one of these parameters; So much for the first innovation made by the romance-writers.

The second is actually a corollary of the first. Since man and his experience are at the centre of the preoccupations of the romantic tale, it is logical that romances should be concerned with the humanity of the hero, refusing to reduce him to a courageous warrior in front of his lot. The heroic rules that were at the centre of the heroic “casuistry” are hence questioned. in romances. Benson (quoted by Brian Stone) says that Sir Gawain and the Green Knight is the “story of the perennial conflict between ideal codes and human limitations”. I shall also try in this chapter to explain how Frodo’s humanity is illustrated in The Lord of the Rings, my general purpose remaining, however, to show why this tale is not a romance.

As has often been said in this study, a quest constitutes the leading-thread of the narrative. Frodo left the Shire in order to destroy the One Ring in the Fires of Orodruin. This ring he inherited from his uncle Bilbo then retired at Rivendell, the dwelling of Master Elrond Half-Elven. It is Gandalf the Grey, a wizard, who proposed the quest to Frodo. Elrond has also chosen eight companions among the Free Peoples…

…to accompany the Ring-Bearer on the Quest of Mount Doom. They were : Gandalf, Aragorn, Dúnadan of the North, and Boromír, Prince of Gondor (for men); Legolas, son of King Thranduíl (for the Elves); Gimlí, son of Glöin (for the Dwarves); and three Hobbíts – Meriadoc, Peregrin, Samwíse.

Together they leave to Orodruin. Gandalf disappears in the Mines of Moria and Aragorn has consequently to reveal his true name – he had so far been known as Strider – and his rank: he is the True Pretender. Arrived to the Rauras Falls, they have a little rest. Time enough for Boromir to succumb to the power of the Ring, try to steal it and die repentant under the blows of Orcs that attacked the fellowship. So far for the handle of the forked quest.

“Forked quest” means here that from that point in the story two different courses of the narrative are to be taken into account. On the one side, the major part of the Fellowship (Aragorn, Legolas, Gimli, Pippin and Merry), who follows a heroic evolution as I shall try to make clear further, and, on the other, Frodo and Sam, who achieve the romance part of the tale. This chapter is thus an amplification of my conclusion to the chapter devoted to Brewer’s interpretation of The Lord of the Rings. I hope to have shown that Brewer’s statement that Tolkien’s book is a romance of maturation applies only to the part of the narrative devoted to Frodo.

In the Arthurian tales centered on the Sancgreal, various members of the same community are on a similar quest: Percival, Galahad, Lancelot and others try to discover the Grail Castle. The similarity between the multiple quest in the Morte d’Arthur and in The Lord of the Rings is not an evidence of the romanticity of Tolkien’s work. As a matter of fact Malory’s “Noble tale of the Sancgreal“ (book XIII) is not one as a narrative, it is rather a series of smaller romances each devoted to a questing character. Hence a possibly misleading paralelism between the two books. In addition to that, Brewer considered The Lord of the Rings as the romance of Frodo exclusively, the other characters being splits of the protagonist or related figures.

However, the early mention of the conditions of the quest corresponds to the traditional pattern of romances. Gawain leaves Arthur’s Hall to seek the Green Knight, who will return the blow Gawain inflicted him. The bargain between Gawain and the Green Knight is settled in the tale as early’ as line 282 (the whole romance being 2530 lines long):

So I crave in this court a Christmas game,
For is is Yuletide and New Year, and young men abound here.
If any in this household is so hardy in spirit,
Of such mettlesome mind and so madly rash
As to strike a strong blow in return for another,
I shall offer to him this fine axe freely;
This axe, which is heavy enough, to handle as he please.
And I shall bide the first blow, as bare as I sit here.
If some intrepid man is tempted to try what I suggest,
Let him leap towards me and lay hold of this weapon,
Acquiring clear possession of it, no claim from me ensuing.
Then shall I stand up to his stroke, quite still on this floor –
So long as I shall have leave to launch a return blow
Unchecked.
Yet he shall have a year
And a day’s reprieve, I direct.
Now hasten and let me hear
Who answers, to what effect.

In Peredur ab Evrawc, Peredur (Percival) is told before leaving his mother the various recommendations that will determine his further behaviour in the tale

Va, dit-elle,tout droit ä la cour d’Arthur, là ou sont les hommes les meilleurs, les plus généreux et les plus vaillants. Ou tu verras une église, récite ton Pater auprès d’elle. Quelque part que tu voies nourriture et boisson, si tu en as besoin et qu’on ait pas assez de courtoisie ni de bonté pour t’en faire part, prends toi-même. Si tu entends des cris, vas de ce côté; il n’y a pas de cri plus caractéristique que celui d’une femme. Si tu vois de beaux joyaux, prends et donne à autrui, et tu acquérras aussi réputation. Si tu vois une belle femme, fais-lui la cour, quand même elle ne voudrait pas de toi, elle t’en estimera meilleur et plus puissant qu’auparavant.

It seems thus that the rules of the game have to be settled before the game opens. In The Lord of the Rings, the opening spell is not an exception

Three Rings for the Elven-Kings under the sky,
Seven for the Dwarf-Lords in their halls of stone,
Nine for Mortal Men doomed to die,
One for the Dark Lord on his dark throne
In the land of Mordor where Shadows lie.
One Ring to rule them all, One Ring to find them,
One Ring to bring them all and in the darkness bind them
In the land of Mordor where Shadows lie.

It has been evoked in the chapter devoted to the Ring that Frodo’s quest, as opposed to Percival’s or Galahad’s, was in some sense a negative quest, at least an ambivalent one. Frodo indeed does not leave home in order to seek something, he possesses the object. of the quest from the beginning of the tale: the ring inherited from Bilbo. The actual aim of his quest is moreover destruction and not discovery. This reversed quest-motive is due to the nature of the object of the quest itself. On the one hand, the Grail is a Christian symbol of sanctity, it stands on the side of Good and of God:

Le Graal représente à la fois, et substantiellement, le Christ mort pour les hommes, le vase de la Sainte Cène (c’est-à-dire, la Grâce divine accordée par le Christ à ses disciples), et enfin le calice de la messe, contenant le sang réel du Sauveur. La table sur laquelle repose le vase est donc,selon ces trois plans, la pierre du Saint-Sépulcre, la table des Douze Apôtres, et enfin l’autel ou se célèbre le sacrifice quotidien. Ces trois réalités, la Crucifixion, la Gène, l’Eucharistie, sont inséparables et la cérémonie du Graal est leur révélation, donnant dans la Communion la connaissance de la personne  du Christ et la participation à son Sacrifice Salvateur. (Dds, p. 482-483)

Its origin seems however to be rather pagan:

Le Saint Graal de la littérature médiévale européenne est l’héritier sinon le continuateur de deux talismans de la religion celtique pré-chrétienne : le chaudron du Dagda et la coupe de souveraineté. (Dds, p. 482)

In its symbolical function, the Grail could in fact fit with all religions:

Le Graal c’est la lumière spirituelle, qui n’a que faire des dogmes. Mais on ne peut s’en approcher qu’au prix d’une longue recherche et de douloureux efforts de dépassement de soi-même. (BMC, p. 286)

The quest of the Grail is thus purely spiritual. Though it is actualized in adventures and secular peregrinations, it is in fact a spiritual research inside one’s soul: the questing hero tries to achieve the interiority of faith, the mystical relationship between lnimself and God. It is in this context that
Brekilien properly describes it as “n’ayant que faire des dogmes”.  Mysticism requires individuality : the mystic follows his own path refusing the too well-beaconed highway to God that church is. The quest of the Grail is thus a positive interior quest of something – in this case the Grail- which reflects an ideal state-of-soul that one has to achieve.

On the other hand the ring is obviously not standing for any personal achievement. On the contrary, it embodies the forces of Evil threatening the moral integrity of the questing hobbit. As I wrote in another chapter, the Ring, borne out of Evil, represents the lust for power to which any of us might succumb. The hobbits are described by Tolkien in the prologue as

an unobtrusive but very ancient people,… they love peace and quiet and good tilled earth: a well-ordered and well-farmed countryside was their favorite haunt… They were a merry folk. They dressed in bright colours, being notably fond of yellow and green;… And laugh they did, and eat, and drank, often and heartily, being fond of simple jests at all times, and of six meals a day (when they could get them).

The author gives us a picture of a sensible innocence, uncorrupted by the lust for power (“sensible” meaning here that their innocence has nothing to do with that of God’s Lamb: Hobbits enjoy food and drink and sometimes quarrel; their innocence is a rather temperated one). Evil, embodied by the Ring, has thus to come from outside the Shire. The moral integrity is here a
starting point rather than an achievement. Hence the necessary destruction of the Ring as a means to protect innocence from corruption. In the Morte d’Arthur, the case of Lancelot illustrates very well my point here. Lancelot’s quest ends on a meagre satisfaction: he is allowed to see the Grail very briefly, in a dream. The reason for that failure is his corrupted soul, i.e. his love for Guinevere, his lord’s wife. The two quests are thus totally reversed:  whereas finding the Grail means achieving personal sanctity, an interior connection with God, the destruction of the Ring means preventing the original innocence of the protagonist and his fellow-hobbits from being spoiled by corruption.

Another aspect of the quest that could serve as a point of comparison is its ending: is success necessary and what should be the meaning of a failure ? I already alluded to the difference of attitude in front of the quest to be performed between Gawain and Frodo. Gawain left the court as a daring youth (“what should man do but dare ?” SGGK, l.565) whereas Frodo felt “very small, and very uprooted, and well-desperate” (p. 76). The contrast between Gawain’s self-confidence and Frodo’s sense of doom led me to say that Frodo’s fears denoted a rather heroic mood. Any romance reader indeed knows that there must be a happy ending. Though Gawain makes a mistake, he is not beheaded by the Green Knight and he is allowed to go back – repentant – to his lord’s court in order to tell the other knights of the Round Table of his fault. Gawain’s failure is turned into a good moral lesson. The same for Lancelot: lacking virginity, he cannot reach the Grail Castle and only’ sees the object of his quest “half wakynge and slepyng” (MMAE, p.158). As a squire comments :

I dare ryght wel saye
sayed the squyer that he dwelleth in some dedely synne wherof he was never confessid (MMAE, p. 160)

Lancelot, however, does not seem to mind his limited success :

Mais voilà que le visionnaire s’estime satisfait et content de lui. (MMAE, p. 30-31)

Failures of the protagonist are thus minimized in romances in order to provide a happy ending :

& Yf I may not spede
I shall retorne ageyne as he that maye not be ageynst the wil of our
Lord Ihesu Cryste (MMAE, p. 144)

In point of fact they are even more meaningful than success would have been : a failing hero is made human, identification is made easier and the tale the more effective.

Frodo on the contrary illustrates heroic fatalism as if he knew from the very beginning that heroic tales often conclude on the death of the hero – though glorious. His failure is moreover not at all tempered by a posteriori considerations. Although his quest is successful – the Ring is destroyed – Frodo once succumbed to the power of Sauron and, without the providential intervention of Smeagol, he would have turned towards Darkness and Sauron. He says to Sam Gamgee after Gollum’s death:

But for him, Sam, I could not have destroyed the Ring. The quest would have been in vain, even at the bitter end.

In spite of the joy provided by the saving of the Shire, Frodo has changed:

One evening Sam came into the study and found his master looking very strange. He was very pale and his eyes seemed to see things far away. “What’s the matter, Mr Frodo ?” said Sam. “I am wounded”, he answered, ”wounded; it will never really heal.”

Fatality is thus the feeling that prevails in his mind. This is once more a feature that does not fit with the definition of the traditional romantic hero. As a matter of fact the further we analyse the various characteristics of Tolkien’s book, the less it is possible to classify his references: Frodo is a questing character (thus romantic) having a rather heroic mood.

Genuinely romantic and corresponding to Brewer’s theory is however the progression of his quest. Tolkien organized various “rites of passage” on his way to Orodruin: doors, gates, tunnels, bridges, crossing of waters are by nature places that imply a passage. Symbolically they are also meaningful, e.g.

La porte symbolise le lieu de passage entre deux états, entre deux mondes, entre le connu et l’inconnu, la lumière et les ténèbres, le trésor et le dénuement. La porte ouvre sur un mystère. Mais elle a une valeur  dynamique, psychologique; car non seulement elle indique un passage, mais elle invite à la franchir. (DdS, p. 779)

Be it on purpose or unconsciously Tolkien provided the Fellowship with many of these “passages”. Before leaving the Shire, the Hobbits had to cross the Brandywine river on a ferry. Crossing a river is not an image limited to Tolkien: in ancient China, the “just married” pairs had to cross the river in Spring, it meant a real crossing of the seasons, the year, from the Yin to the Yang; is was moreover a rite of purification (DdS, p. 449-450). Acheron, Phlegeton, Cocyte, Styx and Lethe are the names of the rivers of Hell, they were to be crossed by the damned souls (DdS, id.). I shall, however, not go into too far fetched interpretations of Tolkien’s rites of passage. We cannot know anyway whether he meant them as such (i.e. symbolically) or if the various crossings simply meant stages in a travel – I mean that Tolkien could have used these “steps” as devices in order to render the spatial translation necessary to a picaresque narrative (the more you cross rivers and go through gates and tunnels, the further you are from home).

Beside the symbolical use and the technical one, there is another possibility: Tolkien, impregnated with medieval literature, could have noticed the many “passages” that appear in romances and heroic tales, and simply have reproduced the pattern in The Lord of the Rings without exploring its deeper meaning. The last alternative should, however, be a kind of an insult to Tolkien’s cleverness and keen knowledge of the functioning of medieval stories, and, be it the case, I should rather consider that professor Tolkien purposely ignored the analysis proposed by psychoanalysts as Yung and others, probably because he hated excessive interpretation. It. could nevertheless be possible that the identification of Tolkien with medieval poets was nearly complete. These ancient story-tellers obviously did not know about Brewer’s analysis of symbolical tales, and, instinctively, reproduced patterns in their creations, or rather re-creations, not modifying the inner meaning of the story they tried to re-tell. The function of many medieval story-tellers actually consisted in giving to a traditional motive a version “adequate to itself and the audience” (as Brewer explains in his Symbolic Stories). Brewer writes:

While the same given story may have differing verbal realizations, each version must be regarded as adequate to itself… each version has its own validity, its own character, just as different members of the same family, though sharing similar characteristics, each have their own individuality. Each version must be judged in itself, as well as being an emanation of a general entity. (BBS)

The basic story, or let us say the basic pattern, could be compared to an apple pie, the poet being the cook who determines the portion of sugar, flour and butter according to the taste of his guests. There is indeed a basic recipe but one may use brown sugar instead of white sugar, add some cinnamon or whatever. In this sense the various crossings or passages could have appeared to the poet as necessary ingredients for a consistent and relevant tale, without revealing their archetypal meaning (since not objectivized). So much for the possible “innocence of Tolkien as a story-teller.

At the border of the Shire is also a forest. Jung interpreted the forest as the representation of the unconscious, the attitude of the protagonist in front of it determining whether he lived in harmony with his deepest self or on the contrary feared to be faced with his inner tensions. Reactions can thus be varied and the forest can be experienced as unfriendly or protective:

D’autres poètes sont plus sensibles au mystère ambivalent de la forêt, qui est génératrice â la fois d’angoisse et de sérénité, d’oppression et de sympathie, comme toutes les puissantes manifestations de la vie. (DdS, p. 455)

My point is here to mention a series of “passages” in the tale, offering diverse possible interpretations but without deciding on their validity. I am no psychoanalyst and cruelly lack the cleverness of Dr Brewer, so that, as I suggested in the introduction, my work had better be considered as a guide to various doors and windows, all of them being possible approaches to Tolkien’s work, to be opened by others than myself. The reader should feel as Alice in the hall :

There were doors all round the hall, but they were all locked; and when Alice had been all the way down one side and up the other, trying every doors, she walked sadly down the middle, wondering how she was to get out again.(LCAW, p. 27)

Yet, I shall have the lack of humility to try to direct the reader’s eyes towards the “little three-legged table, all made of solid glass” and the “tiny golden key” (id.). It would be my greatest achievement to give enough clues for the reader to discover the little door behind the low curtain. End of the digression.

It is thus necessary to mention the various forests that appear in The Lord of the Rings, each being differently experienced by Frodo. The Old Forest at the border of the Shire is a dark one, “stories” are told about it. An interesting passage is this :

“Are the stories about it true ?” asked Pippin. “I don’t know what stories you mean”, Merry answered, “If you mean the old bogey stories Fatty’s nurse used to tell him, about Goblins and Wolves and things of that sort, I should say no. At any rate I don’t believe them. But the Forest is queer. Everything in it is very much more alive, more aware of what is going on, so to speak, than things are in the Shire… But at night things can be most alarming… I thought all the trees were […]


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Plus de Tolkien…

THONART : Tolkien or the Fictitious Compiler (ULiège, 1984) – Chapter 1 – The Lord of the Rings as more than a Romance

Tolkien, drawing showing Rivendell (c) 2004 Royal Mail

The Lord of the Rings as
more than a Romance

The Lord of the Rings is not a romance ! It seems almost scandalous to make such a declaration after having read the captivating pieces of criticism written by Derek S. Brewer in Symbolic Stories and the Lord of the Rings as a Romance (BSSBLRR). It is not less daring to open a chapter with what could be considered as an accusation of critical incapacity. It is in fact not at all the case here and these two opening sentences are written without any vindictiveness – I have not the least chance to compete with Mr Brewer’s deep knowledge of the romantic matter and I therefore only propose a small adjustment of one of his analyses. He was moreover clever enough no to lay his work open to sharp criticism and this thanks to one letter ! The title The Lord of the Rings as a romance involves a mere approach of Tolkien’s tale in comparison with romantic literature and its characteristics whereas a title as The Lord of the Rings is a romance would have implied a firm statement leaving no place for doubts or nuances. Dr Brewer was not that naïve, he was self-disciplined enough -though one is delighted with the enthusiasm underlying his analysis of Symbolic Stories – to dodge the problem. What is less prudent is his comment in the epilogue of Symbolic Stories :

The Lord of the Rings is a romance of adolescence.

He wrote it ! It is the result, he writes, of his “analysis of the fundamental structure” of the book (p. 190). These ten words filled me with ease not because a polemical text is always easier to write than a quiet, common-sensed piece of criticism, but simply because it offered me a starting-point for the difficult discussion of Tolkien’s story. The help provided by Dr Brewer’s writings was naturally not limited to a counterpoint in an intricate controversy. His unorthodox approach to symbolic stories remains in my opinion an innovation which has in it  all the germs of the orthodoxy to come in matters of “non-realistic” stories. I shall try to discuss it further in this chapter.

Before commenting on Brewer’s modern – I insist – on “modern” – approach to romance I have first to write some words on tradition. The definition given by the Longman Dictionary of Contemporary English gives some clues to a complete view of what romance is (p. 963) :

A story of love, adventure, strange happenings, etc., often set in a distant time or place, whose events are happier or grander or more exciting than those of real life.

As to the Random House Dictionary of the English Language, it says (p. 1242):

1. A narrative depicting heroic or marvelous achievements, colorful events or scenes, chivalrous devotion, unusual or even supernatural experiences, or other matters of a kind to appeal to the imagination.
2. A medieval narrative, originally in verse, in some romance dialect treating of heroic personages or events : the Arthurían Romances.

These definitions are general enough to satisfy everybody. In the Concise Cambridge History of English Literature, George Sampson adds that romances are often anonymous and he explains that there is a difference between  heroic and romantic, a shift in matter which he ascribes to the change of audience. The growing female audience allowed the introduction of courtly love and – one must also consider the systematic christianization of late medieval literature – the Virgin cult (p. 33). From poems on the sanguinary deeds of courageous warriors recited in the hall, the medieval literary taste turned to a more ornamental description of courteous knights fighting in the name of fair ladies. Romances mark thus the beginning of an increasing interest for women in English literature. It is also commonly accepted that romances must have happy endings. The discussion of romances moreover implies the use of the sempiternally quoted lines of Jehan Bodel :

Ne sont que iii matíères à nul home antandant,
De France et de Bretaígne et de Rome la Grant.

To the matters of France (a.o. Carolingian romances), of Britain (mainly the Arthurian cycle) and of Romes (a.o.Lydgate‘s Troy Book and Chaucer’s tale of Palamon and Arcite told by the knight), must be added the so-called matter of England (King Horn, Havelock the Dane) and Oriental tales (Floris and Blancheflour, Barlaam and Josaphat).

Concerning the remoteness of the romantic world Sampson gives an interesting comment :

They describe a utopian society in which everything appears to be anybody’s and in which there is no consciousness of patriotism or nationalism, but only a sense of Universal Christendom at war with the powers of darkness.

I fully agree with Sampson’s “no consciousness of patriotism or nationalism” since it constitutes the central difference between heroic and romantic literature. Heroic tales are, if not national, at least tribal. Beowulf faces Grendel alone but he represents his nation. He dies as a hero but also as a king, his lot being thus associated with the future of his people. This is made clear in the poem in line 2742 and seq. :

Now comes peril of war when this news is rumoured abroad,
The fall of our king known afar among Frisians and Franks !
For a fierce feud rose the Franks when Hygelac’s warlike host
Invaded the Frisian fields, and the Hetware vanquished the Geats,
Overcame with the weight of their hordes, and Hygelac fell in the fray… (OAEL)

Gawain’s failure on the contrary has no implication on the destiny of a nation the name of which we do not even know. My point is thus that the  career of a central character in a romance is individual – Mr Brewer cannot but agree with this – as opposed to earlier texts in which the hero’s deeds matter for the community rather tan for the central protagonist himself. The last thing I have to write about the traditional attitude towards romantic tales is my sincere astonishment in front of opinions such as Mr Sampson’s (SCHL, p. 39) – opinions which, sadly enough are widespread in the scholarly world – :

There is no need to catalogue the shortcomings of the old stories. People in all ages are easily amused. It is not for the consumer of crime-novels, thriller-films or television serials to cast stones at the medieval romances.

The parallelism drawn between romances and what Sampson obviously considers as degenerated kinds of cultural manifestations is at least pejorative and moreover symptomatic of the deep contempt in which unrealistic tales were and are still held.

The existence of such a segregation is explained by Brewer. It is the result, he says, of an evolution that took its roots in the Renaissance and the humanist thinking, went on in the scientific revolution of the seventeenth century up to our industrial civilisation. The increasing materialism in occidental thought led to a progressive rejection of what was not true-to-life in literature. The epitome of this attitude is illustrated in the late nineteenth century naturalism. Brewer opposes the novel to the romances. Novels present the relationship between man and society in a plausible way which allows psychological analysis. Romances on the contrary take no consideration of social reality and moreover are written in an hyperbolic style and variable tone that used to cause heart-attacks to all naturalists. What could be then the value of those tales that do no observe a strict “mimesis” of surface events ? It is precisely Brewer’s point to explain that there are two levels in a story. The surface (or objective) course { of the tale can either be true-to-life as in a novel or “apparently not reflecting reality” as in romances (BSS). These surface events are anyway determined by “inner” events or “deeper” events or meanings :

All stories are, further, in some way symbolic, in that they are examples or illustrations, at a level “below” the surface, of something of what we feel about human experience. (BSS).

The difference he establishes between surface meaning and fundamental meaning is therefore important. Whereas the plot and the characterization of a novel depends on objective reality, the so-called “unrealistic” tales reflect deeper realities, in some way archetypal ones. Their apparent inconsistency is in fact the expression of the fundamental meaning according to which they are built.

Fantasy-thinking seems to be irrational, but it is concerned with the reality of feelings and their conflicts, and with the reality of our need to both celebrate our feelings and resolve our conflicts.

This is quoted from Anne Wilson‘s Traditional. Romance and Tale : How stories mean (WTRT, p. 52) (9). She treats the unrealistic tales in the same manner as Brewer but at another level : while Brewer tries to establish the meaning of various symbolic stories, Wilson concentrates on “how they mean” i.e. the treatment that the primeval meaning of a story has to undergo in order to become a consistent tale, ready for the immortal life that traditional stories seem to have.

Neither Chaucer nor Shakespeare ever invented a plot, and even if Boccacio  occasionally did so, he put it together out of entirely familiar elements. (BSS, p. 3)

Any romance reader who wants to discover the meaning of a tale has thus to face two things :

In the traditional tale we must therefore distinguish between the verbal realization of the story and its pre- or non-verbal existence as “shape”, “pattern”, “structure” (all such expressions being inevitably metaphorical).
(BSS, p. 3)

These two aspects of the tale are thus its text-form, i.e. what we read, and its fundamental meaning. A comparison that could help to make things clearer is the dream. It is now commonly accepted that dreams are meaningful in the sense that their latent content expresses unconscious tensions. Those contents are treated by the dreamer so as to become “acceptable” by his consciousness; the result of this treatment is called the manifest content. One of the processes used by the mind of the dreamer is rationalization i.e. the a posteriori objective explanation of facts primarily exclusively meaningful on a subjective level. If we equate the fundamental meaning of a tale with the latent content of a dream and the surface meaning of the one with the manifest content of the other, we also realize that rationalization has the same importance in both story and dream (parenthesis mine) :

(fantasy-thinking) is also concerned with the reality of our need to defend ourselves against a conscious realization of what we are feeling and doing as we create stories. (WHSM, p. 52)

A good example of rationalization is the sudden identification of a character which has been a mere “function” throughout the tale. In Sir Gawain and the Green Knight the Green Knight who served as temptator-confessor is named at the very end :

”Truly”, the other told him, “I shall tell you my title.
Bertilak of the High Desert I’am called here in this land.
Through the might of Morgan the Fay who remains in my house,
… She sent me forth in this form to your famous hall,
To put to the proof the great pride of the house,
The reputation for high renown of the Round Table (SGGK)

As a result of Brewer’s and Wilson’s comments on the matter, one may conclude that rationalization can be useful to the story-teller in two ways. On the one hand as an adaptation of the tale to the audience and on the other hand to render in understandable terms latent pulsions which give the tale its fundamental meaning. In addition to that, it can be useful to the critic who faces divergences in various tales at the bottom of which he guesses a unique “pattern”.

A further step in his study is the realization of the identity between narrator, reader and protagonist. Anne Wilson, for example, introduces her essay as follow :

This book suggests that if the story-telling experience is one of creation and recreation on the part of the story-teller and his audience, and if the identification with the protagonist of the story does take place, then the story-teller, the audience and the protagonist should be seen as united. The approach argues that each story should be viewed as its protagonist’s creation. (WTRT)

Brewer goes even further once he has established the meaningfulness of these symbolic stories :

No character, with the possible partial exception of the protagonist, has an autonomous inner life, a self-motivated independent existence of his or her own. This is an exceedingly important point, the corollary of the fundamental principle that the whole story is told from the point-of-view of the protagonist. (BSS)

The protagonist’s experience dealt with in the tale in thus common to the narrator and the reader as human beings. The next step in Brewer’s approach is that, since growing-up is the most frequent an unavoidable experience in human life, many symbolic stories and, in particular, many romances are tales of maturation rather of maturity. Philippe Sellier (SMH) explains in his Mythe du Héros what he considers as the typical heroic career : an alternation of symbolical births and deaths up to the final heroic status. A hero must be of noble descent, undergo a phase of “occultation” (e.g. Romulus and Remus and their mother-wolf), then be confronted with various “épreuves” or “rites de passage” (often against gigantic or multiple beings : hydras, giants or armies) in order to be “recognized” and restored in a due status. What Sellier announces as the basic career of a hero is reduced in Brewer’s study, to a more analyzable pattern : growing-up with the family drama as background. Many romances give the symbolic account, according to Brewer, of the Various “rites of passage” faced by the protagonist. From untried youth to adulthood, it depicts the emerging of the hero from the rule of the parents to the establishment of his self in relation with his beloved or “peer” and society. The various characters of such a story can therefore be reduced to a set of basic functions :

  • parent-figures at first protective an then restrictive, to be escaped;
  • peer-figures, the beloved to be conquered;
  • sibling-figures, i.e. brothers and sisters mainly helpful;
  • splits of the central protagonist, a.o. the negative split, the dark equivalent of the hero which appears to illustrate the possibility of failure.

The sex of the protagonist is also determinative to the ingredients of the plot: be it a young man, he has to leave home and go on a quest, facing terrible father-figures (ogres, giants, bears…) and friendly mother-figures, the rule being that characters on the same sex are mainly unfriendly. A young girl will be ill-treated at home by a negative mother-figure (cfr. Cinderella, Snow-White), driven out and finally “recognized” by her peer whom she will marry. The psychoanalytic Oedipus triangle is consequently at the centre of the story save the appearance of the peer which constitutes the necessary happy conclusion:

To put the matter with crude brevity: what the male protagonist has to do is kill his father, dodge his mother and win his girl. The female protagonist has to dodge her father and if not kill at any rate pretty severely neutralize her mother and make it possible to her man to get her. Achievement of the peer signals success – the breaking out of the family triangle, in which the protagonist is always inferior, into the freedom of adult responsibility and equal stable relationship with another person. Usually reconciliation with parent-figures is also achieved. (BBS, p. 9).

What is of importance in Brewer’s analysis is that

While the protagonist is the central leading figure, to whom all other figures must be related, these other figures are aspects of the protagonist, so that the totality of all the characters and actions adds up to as it were a total protagonist, the whole mind of the tale, just as, in a dream, everyone in it is part of the whole mind of the dreamer even if they represent real persons in waking life. (BSS, p. 24)

The obvious corollary to this which Brewer also explains is that nothing can happen outside the mind of the total protagonist, meaning by this that any action in which the central protagonist does not actually or virtually take part has to be at least in direct connection if not with him, with his maturation career. Any element of a tale, once established as being external to the central maturation process, should then constitute an evidence of the “non-romanticism” of the story (since we concentrate on romances as defined by Brewer).

I shall now try to sum up the various characteristics of romances that have been exposed so far. Romances are at face value unrealistic and unconnected with objective reality. The “plot” of a romance is centered on an individual evolution, often the growing-up of the central protagonist. Hence the possible identification between the protagonist, the author (creator or re-creator of archetypal motives) and the reader. In addition to the fact that romances are not national, their elements can on the contrary be reduced to various “functions” corresponding to the components of the family drama. Any element being external to that central pattern should be thus considered as non-romantic.

My purpose in this chapter was to demonstrate that Dr Brewer had gone a little too far when he affirmed that The Lord of the Rings was a romance of maturity. I shall naturally no pledge my word that he was completely mistaken. I shall rather try to examine what led him to that conclusion and what determined me to take if not the opposite view, at least a more nuanced one.

No one could deny that a quest is at the centre of The Lord of the Rings: the destruction of the One Ring. A quest-stucture implies very often a journey through various “countries” and makes easier the introduction in the tale of encounters and perils to be experienced by the protagonist(s). This aspect constitutes naturally the recommended structure for a romance (the interpretation of various rites of passage will be approached in the chapter devoted to the quest). Quests, as Brewer explains, can be of two kinds : they are either determined before the coming to awareness of the protagonist (cfr. Sir Degarre and King Horn) or, later, when the hero decides to go on a quest in full consciousness of the consequences (cfr. SGGK). It is the second option which has been chosen by Tolkien : Gandalf “proposes” the quest to Frodo who is already in his fifties:

There is only one way: to find the Cracks of Doom in the depths of Orodruin, the Fire-Mountain, and cast the ring in there, if you really wish to destroy it, to put it beyond the grasp of the Enemy for ever. (p. 74)

After having hesitated the “young” hobbit decides to leave:

Of course, I have sometimes thought of going away, but I imagined that as a kind of holiday, a series of adventures like Bilbo’s or better, ending in peace. But this would mean exile, a flight from danger into danger, drawing it after me and I suppose I must go alone, if I am to do that and save the Shire. (p. 76)

One realizes easily that this “reversed“ quest – he has to destroy the Ring, not to discover it – has nothing appealing in it. Frodo’s decision seems moreover to be more the acceptance of one’s destiny as Gandalf tells Frodo:

But you have been chosen, and you must therefore use such strength and heart and wits as you have. (p. 75)

There we are ! This last sentence is typically father-like. Gandalf, in Brewer’s eyes, is thus the father-figure that forces the adolescent out of his childish world (the Shire) to a world where nowhere is safe. Brewer is right : the Shire with its round doors and windows, quiet summer evenings, its almost fœtal comfort, can be interpreted as the re-creation of the warm environment of our first age. Hobbits are besides halflings, child-sized. Frodo and his environment are thus a perfect starting-point for a maturation process. It is all the more evident when one thinks of Bilbo, Frodo’s uncle (nepotism !), who also left the Shire on a quest and also achieved individual existence in front of society by killing Smaug (a dragon) and left the Shire to live in Rivendell, a symbolically adult area of Middle-Earth. If Frodo’s motivation for leaving is not exactly the same as Gawain’s:

We should also not neglect the fact that his departure may be no more – and no less – than the last kick of male restlessness before being tied down to domesticity and what Hemingway in A Farewell to Arms calls the “biological trap”. (BSS, p. 70)

it could be at least

a mysterious latent feeling of “work” so far not done, of destiny to be achieved, of identity to be fixed, before the protagonist can settle with a wife. (BSS, p. 70)

Ay, there is the rub” says Hamlet, Frodo does not settle with any peer ! Once more Brewer has a do-it-yourself explanation to that : the achievement of the peer is in this story reserved to a split of protagonist. It is indeed true that Tolkien provided Frodo with splits as it is common in romance-writing. Sam Gamgee who leaves the Shire with Frodo and accompanies him to the Cracks of Doom, Settles in Bag-End at the end of the story and marries Rosie, his “peer”. The other two hobbits, Merry Brandybuck and Pippin Took, obviously to be considered as splits and “siblings“, also achieve minor individualizations. Their becoming adult is moreover materialized in the fact that they get physically taller after having drunk magical water among the Ents. Another split is Gollum or Smeagol, a negative split, it illustrates, as I have mentioned before, the possibility of failure of Frodo’s quest and his end gives evidence of Tolkien’s opinion on the self-destructive power of Evil. Professor Tolkien also introduced fairies in his tales. Brewer interprets them as reflecting upon the various pulsions present in the protagonist (it would take another hundred pages to explore the function of each fairy, so that I prefer to take this for granted).

One could easily draw a parallelism between Frodo and Sir Gawain, a typical romance hero. Both protagoniste fail : Gawain hides the green girdle from the Green Knight and Frodo is overcome by the power of the Ring at the very moment when he has the possibility to destroy it :

“I have come”, he said, “But I do not choose now to do what l came to do. I will not do this deed. The Ring is mine ! (p. 981)

But, since “all’s well that ends well” in romances, both tales have happy endings (I shall nuance this further as for The Lord of the Rings): Gawain is given the occasion of repenting and Frodo is thwarted in his decision by the providential self-destruction of Smeagol. Another characteristic shared by both heroes in their loneliness. Gawain is left with “no man but God to talk
to” and Frodo, though Sam’s assistance never fails, is morally alone:

Self-sacrifice is most poignant when it is entirely solitary; when apparently no one can ever know of the lonely painful deed that has been ungladly volunteered, and that has apparently been of no avail. This solitary heroism is Frodo’s, and the more convincing is that Tolkien does not totally isolate him physically since Sam remains with him for various purposes of the narrative. (BLRR, p. 257)

Their chastity is also to be compared :

First, chastity is for him (Gawain) a supreme virtue, and was generally taken as such in the culture of the time, even for men. The great examples of the importance of male chastity in Arthurian Literature are the romances about Galahad and Percival. Lancelot failed to achieve the Grail because of his unchastity with Guinevere. (BSS, p. 76)

A possible reason for giving such importance to virginity could be that:

The Virgin Mother makes, in this poem, no such outrageous demand. By demanding chastity she begins to break the carnal natural bond exerted by the other aspects of the mother-image, making it possible to use energy in other ways. (BSS, p. 86)

The chastity observed by Frodo is however not tested as that of Gawain. While his story is a “story of innocence tested and virtue successful” in which Gawain achieves the “highest form of mature self-realization for a man” (i.e. not succumbing to a possible peer), chastity is not the central theme in The Lord of the Rings; Frodo is not tempted by sex but by power.

I have explored so far why The Lord of the Rings could have been considered a romance. It is now time to turn to the other possibility : why the book is not a romance. Although, as I wrote it, many things are comparable between Gawain’s and Frodo’s careers, differences are also to be mentioned. A capital one is the type of fear inspired by their possible end:

Said Gawain, gay of cheer,
‘Wether fate be foul or faire,
Why falter I or fear ?
What should man do but dare ? (SGGK, l. 562-565)

It seems that Gawain begins to actually experience some tremors of fear only after the second temptation, exerted on him by his guide to the Green Chapel. He nevertheless keeps a noble attitude in front of the danger to come :

“By God”, said Gawain, “I swear
I will not weep or groan:
Being given to God’s good care,
My trust in him shall be shown”. (SGGK, l. 2156-2159)

Frodo on the contrary seems to be marked from the very beginning of his quest by a strong sense of the “Wyrd“, the inexorable lot he is doomed to:

“But I feel very small, and very uprooted, and well-desperate. The enemy is so strong and terrible.” (p. 76)

Though this attitude (confessing one’s weakness) is strictly modern – a heroic warrior would have dishonoured his name by doing so – the sense of Doom can be said to be more heroic than romantic. In the structure of the tale itself, the Saruman-postlude (he has modernized and industrialized the Shire during Frodo’s absence, establishing a totalitarian regime) is not evidently romantic. The traditional romantic happy ending is in fact temperated by the mitigated conclusion invented by Tolkien. I concentrated on Gandalf as a father-figure, but other characters could be considered as father-like : Bilbo, Saruman (a negative Gandalf), Elrond, Treebeard, the King of the Golden Hall, Celeborn and, why not Aragorn. In spite of the profusion of fathers, positive and negative ones, the mother-figures are rare. The almost complete absence of women in Tolkien’s tales is striking and there might be a clear explanation to that. Young Tolkien probably did not entertain feminine conversations in the trenches and moreover – war being only part of his experience, though prominent:

At the age when young men were discovering the charms of female company he was endeavouring to forget them… All the pleasures and discoveries of the next three years… were to be shared not with Edith but with others of his sex, so that he came to associate male company with much that was good in life. (HCTB, p. 45)

The two faint mother-figures in the tale are totally positive: Goldberry is a “water-sprite of the Old Forest, the bride of Tom Bombadil and daughter of the ‘River Woman of Withywindle’ (TTQ, p. 25). She welcomes the Company in Bombadil’s house, offering a good supper. Galadriel, the Bearer of Nenya, one of the Three Elven-Rings, shows Frodo the Eye in a fountain (insight into his quest ?). The two beneficent women in the tale could as well reflect the two women that Tolkien loved in his life : his mother and his wife, Edith Bratt. Since we are dealing with sentimental roots it is natural to say a word on the Hobbit’s attachment to the Shire. I have quoted Sampson in the beginning of this chapter. He said that there was “no consciousness of patriotism or nationalism, but only a deep sense of universal christendom at war with the powers of darkness” (SCHL, p. 39). Gawain accepts to have his head cut off as an individual. Brewer insists repeatedly that romances should be viewed as a progressive achievement of the protagonist as individual. Though Gawain belongs to the Knights of the Round Table, he leaves on his own for a personal quest in which he will be tempted personally. Although the Round Table appears at the beginning of the romance as a childish world i.e. from which Gawain has to depart (being in that similar to the Shire), the next time it is mentioned is only at the end during the rationalizing explanation of Bertilak. In the Morte d’Arthur, no mention is made either of a country to protect, of a flag to be kept flying. It is on the contrary necessary for the symbolical purpose of a romance to be, as Sampson explains, remote in place and time. As opposed to that, each
character in The Lord of the Rings belongs to a nation, be it the Shire, Lothlorien, Rohan, Gondor or any other place of Middle-Earth. Frodo decides to go and destroy the “Peril of the World” in order to “save the Shire”. He and Sam very often remember their valley on the way to Orodruin. Legolas “Green Leaf”, an elf, fights in the name of Mirkwood (or forest of Taur e-Ndaedelos), and Gimli “is enrolled in the fellowship of the Ring, to represent his kinfolk in the entreprise” (TTC, p. 245). The more evident nationalistic aspect of the book is naturally embodied by Aragorn:

To re-establish the ancient kingship of both Gondor and Armor was Aragorn’s sworn duty, and his one great hope. (TTC, p. 28)

Each member of the company’ belongs to somewhere. Tyler writes:

This fellowshíp was to represent each of the Free Peoples – Hobbíts, Men, Dwarves and Elves. (TTQ, p. 331)

Each character is thus individualized in the tale through his “nationality”. Since Tolkien wanted us to adhere completely to his story (the so-called “unwilling suspension of disbelief” which I shall explain in a further chapter), we cannot consider the tale as “remote”, without “place” or “time” reference. The nationalist or patriotic connotations are irreconcilable with the given definition of the romance and The Lord of the Rings is therefore not to be considered as a romance, at least an orthodox one. These “nations” represented in the fellowship are closer to the Heroic conceptions. Each character in Beowulf is referred to as belonging to a country or a tribe (Beowulf, lord of the Geats, etc.). The nationalist tendency
is epitomized in the late heroic poetry (The Battle of Maldon, The Battle of Brunanburgh). The patriotic coloration derives probably from the fact that heroic poetry was at the time para-historical, that is was rooted in historical material. What a mastery of story-telling-Tolkien has developed since the only roots of the complete mythology and history he created are to be sought in his imagination. Moreover the “Free People” rings a bell: during WWI Tolkien must have experienced the comradship which inspired him the Fellowship and the “Free People” could as well resound as the “Allies” of both wars.

This is thus one point that prevented me from completely adhering to Brewer’s view on The Lord of the Rings. The second one and not the least, is Brewer’s insistance on the singleness on the protagonist, which is however logical in his interpretation of romance as TALE = PROTAGONIST = AUTHOR = READER. I have already alluded to the fact that other characters than Frodo are individualized through their nationality, I shall now devote the end of this chapter to the multiplicity of questing characters (the double quest-aspect will be dealt with in the next chapter). Brewer writes about Gawain:

Because of our identification with him, we see the other characters entirely in their relation to him, and never to each other. He is present in every scene, and all the scenes have effectively only two characters, Gawain and another. (BSS, p. 83)

I already quoted him when he affirmed that

no other character, …, has an autonomous inner life, a self-motivated independant existence of his or her own. (BSS, p. 23)

There is precisely the problem. If we concentrate on Frodo, the romance-pattern described by Brewer is observed but there are in the book other characters questing and – since these could have been considered as splits of Frodo as is the case with the other hobbits and Smeagol – these other characters achieve their own quest. The most striking example beside Gandalf the Grey (who after a first death reappears as Gandalf the White – death as rite of purification ?), is Aragorn.

It will be explained in details in the chapter devoted to the characterization how Strider is a typically heroic character, it is sufficient here to mention that, though of high lineage, he has undergone a period of occultation after which he has been restored in his heroic status (cfr. the “Sword Reforged”) to finally settle with his peer, Arwen Undómiel, as king of both Arnor and Gondor. Aragorn achieves thus the complete heroic career and this independently from Frodo. The structure of the double quest itself (the heroic one, Aragorn and the major part of the Fellowship, on the one side and the romantic one, Frodo and Sam, on the other) prevents the unicity advocated by Brewer. A good third of the book contains events happening outside the reach of Frodo and moreover unconnected with his personal quest.

These two major counter-arguments – I do not develop here the war-ending which is also typically heroic – allow me to conclude in favour of the non-romantic aspect of The Lord of the Rings or rather : it is not only a romance. The part of the narration devoted to Frodo fits with the analysis of Dr Brewer but the author of The Lord of the Rings as a romance has lost sight of the rest of the narrative in which the romance-likeness is not at all verified ! I once more want to insist on my profound admiration and indebtness to Mr Brewers approach to symbolic stories. My purpose was only to suggest that he probably recognized a pattern in Tolkien’s work which was in his eyes typical of romances i.e. the maturation theme and that he enthusiastically concluded in favour of what I hope I have demonstrated as excessive. It is not because an ape wears a bowl-hat that he is an Englishman.


Contents


Plus de Tolkien…

THONART : Tolkien or the Fictitious Compiler (ULiège, 1984) – Introduction

Tolkien, Map showing Middle-Earth (c) 2004 Royal Mail

INTRODUCTION

[Underlined letter codes after quotes refer to entries in the Bibliography]

Game n°1: which one doesn’t belong

(t)weode
gifena in dys ginnan gr(un)de Heo d*aer d*a gearwe fu(n)de
mundbyr(d) aet d*am maeran theodne, tha heo ahte maeste thearfe
hyldo thaes hehstan Deman, thaet he hie wid* thaes hehstan brogan gefridode, frymda waldend. (JUDI)

Ich was in one sumere dale;
In one suthe dizele hale
Iherde ich holde grete tale
An hule and one niztingale. (OWNI)

Lo, we have listened to many a lay
Of the Spear-Danes fame, their splendor of old
Their mighty princes and martial deeds! (OAEL)

One summer season, when the sun was warm, I rigged myself out in shaggy woollen clothes, as if I were a shepherd, and in the garb of an easy-living hermit I set out to roam far and wide through the world, hoping to hear of marvels. (WLPP)

The siege and the assault being ceased at Troy,
The battlements broken down and burnt to brand and ashes,
The treacherous trickster whose treasons there flourished
Was famed for his falsehood, the foulest on earth. (SGGK)

… was broken
He bade a warrior Abandon his horse
And hurry forward, to join the fighters,
Take thought to his hands and a stout heart. (OAEL)

No sculon herigean heofonrices weard,
metodes meahte and his modge thanc,
weorc wuldorfaeder, swa he wundra gehwaes,
ece drihten, or onstealde. (OAEL)

Once in a hole in the ground there lived a hobbit. (TBH)

Game n°2: which one doesn’t belong

The mice have returned, he said.
The elder said nothing, Watt wondered if he had heard.
Nine dampers remain, said the younger, and an equal number of hammers. (OAEL)

Jimmy : Why do I do this every Sunday ? Even the book reviews
seem to be the same as last week’s. Different books – same
reviews. Have you finished that one yet ? (OLBA)

April is the cruelest month, breeding
Lilacs out of the dead land, mixing
Memory and desire, stirring
Dull roots with Spring rain. (ELWL)

I have walked by stalls in the market-place where books,
dog-eared and faded from their purple, have burst with a white
hosanna. (WGFF)

riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve to shore to bend
of bay, brings us by a commodius vicus of recirculation back
to Howth Castle and Environs. (JJFW)

Once in a hole in the ground there lived a hobbit. (TBH)

Illustration by Tolkien : ” Once in a hole…” (c) 2004 Royal Mail

The answers are in both game I and game 2 the last extract : the first sentence of The Hobbit (TBH, first published in 1937) that J.R.R. Tolkien once wrote on a blank leaf, as the legend recalls (HCTB, p. 177). In game I, I have chosen a series of medieval extracts mixing heroic and romantic literature. Being a twentieth century writer, Tolkien was naturally to be considered as an intruder among the Beowulf-poet, Caedmon and Nicholas of Guildford [author of The Owl and the Nightingale ?]; the subject of this study being, however, precisely to compare Tolkien’s works with medieval
literature, as one will read further. In game 2, contemporary extracts were neighboring the innocent sentence of the Oxford professor. It will appear to any reader of Tolkien that the author of The Lord of the Rings is not an “angry young man” (be it only because of his age, he was 58 in 1950) as Osborne nor an experimental poet as Eliot. Tolkien could not be compared either with modernists as intellectual Joyce or post-modernists as moral Golding. Finally, the absurd is not exploited by him and his treatment of language is no doubt completely different from Beckett‘s. Where is then outsider Tolkien to be classified – since classification seems to be the first preoccupation of many critics in front of originality ?

Avant de quitter le roman historique, il est deux écrivains dont nous voulons dire quelques mots : Mervyn Peake et J.R.R. Tolkien. Les ouvrages sur le roman moderne n’en parlent guère. Ils représentent pourtant une catégorie d’auteurs qui n’est pas nouvelle dans la tradition littéraire anglaise, une forme particulière de fantastique ou plutôt de fantasy, terme dont le français n’offre aucun équivalent satisfaisant. (RRGB)

I shall not make comments on the association proposed by Jean Ruer in Le Roman en Grande-Bretagne depuis 1945 between Tolkien’s complete mythology and the gothic world of Mervyn Peake‘s novels : a Tolkien fan must prudently avoid any possible offence to a virtual Peake lover. It is nevertheless true that the label “fantasy-writer” is vague enough for a critic to group the two writers under it.

In our century the means of narration have become diversified : a story-teller has the possibility of practicing his vocation in the cinema, literature, TV-serials, theater, cartoons, comics or elsewhere. Inside literature itself, there is a great profusion of modes of writing (one has to compare Beckett’s experimental plays or novels with the more traditional ones of Isherwood or Waugh). If we further focus on fiction, we realize that the general diversification also caused a multiplication of subject-matters : from the psychological novel to space-opera writings, English (and American) literature offers a whole range of possibilities. There remains, however, a strong (academic) selection as to what is to be considered as “literature”, and fantasy-writing is not always given its due status. There are indeed many “low brow“ books depicting the adventures of glamorous astronauts encountering sexy venusian queens, precisely the kind of tales (not novels) that gave fantasy its bad reputation; although there are some writers who succeeded in giving some “works of literature” to the genre (Abraham Meritt and A.E. Van Vogt being two of these).

Since many fantasy-writers enjoy creating bizarre civilisations on remote planets or even post- or pre-civilisations on earth (be it in an invented past or “after the bomb”) Tolkien’s creation of Middle Earth could as well be put on the same book shelf as Isaac Asimov, Leigh Brackett, Ray Bradbury and Philip K. Dick. But there is more to Tolkien than mere remoteness of setting. There must be more to Tolkien since over ten millions of The Lord of the Rings had been sold when the author died, since the work was translated in at least twenty different languages, since a kind of hectic ‘Tolkien-craze spread over the USA and crossed the ocean to settle in Great Britain : calendars, maps of Middle-Earth, postcards, pictures of the various characters of the tale, have been sold all over the world. In the United Kingdom as in the States, there are “Tolkien Societies”, the members of which eat mushrooms sitting on dead trunks and telling stories of the Three
Ages. Tolkien, however, was not so pleased with that frenzy, as he commented on the “campus cult” in a letter to a reader of his :

Being a cult figure in one’s lifetime I’m afraid is not at all pleasant. However I do not find that it tends to puff one up; in my case at any rate it makes me feel extremely small and inadequate. But even the nose of a very modest idol cannot remain entirely untickled by the sweet smell of incense. (HCTB)

Ruer also mentions that (RRGB)

Consécration suprême : dès 1969 paraissait aux Etats-Unis une première parodie : Bored of the Rings.

Why were (and are) Tolkien’s “molly-coddled Hobbits” so attractive ? Why did the very hobbit-like professor become almost deified by the Hyppy culture ? Could it be for the mere sake of escapism ? It is indeed true that the Shire offers a tempting quietness and that the tribal world the author presents appears under similar forms in the work of other writers of his century. There seems to be a tendency to go back to social genesis in modern fiction from Steinbeck (The Grapes of Wrath) to Golding : the latter for instance demystifies “le bon sauvage” in The Lord of the Flies and examines the social (dis)integration of a group of English young men left alone on an island; in The Inheritors he goes back to prehistory in order to explain his opinion on man. Similarly, utopias and anti-utopias also try to recreate “remote” worlds, where “remote” civilizations cruelly emphasize the shortcomings of our present society, by contrast or by caricature. But Tolkien is not a utopist and refuses any allegorical interpretation of his work. What is then the spell that Tolkien cast over the Anglo-Saxon world (cartesian France e.g. was far less enthusiastic about The Lord of the Rings) ?

The many possible approaches to Tolkien’s work (giving evidence of its artistic value) led me to make a choice : I had to study Tolkien and his work from a particular point-of-view and try to demonstrate why The Lord of the Rings is not a common fantasy-book.

The first impression of the reader when he enters pre-industrial Middle-Earth is that is “looks like” being medieval. There are indeed features in the tale which are medieval, and it is precisely my point in this study to compare genuinely medieval texts with Tolkien’s work in order to establish whether this “medieval look” is a mere varnish or is deeply rooted in the pre-renaissance tradition.

Moreover there is not one Middle Age, there are Middle Ages : Old English poetry and Middle English romances will serve as a base for my comparison; these two kinds of medieval literature are distinct in time, in form and in matter : I shall therefore try to conclude on which Middle Age inspired Tolkien for his creation. It is a piece of criticism that determined me to contrast these two literatures : Derek S. Brewer wrote The Lord of the Rings as a romance in which he tries to demonstrate why it shares enough common features with genuine romances for us to take the book shelf mentioned above and put it beside Sir Gawain and the Green Knight, Sir Degarre, King Horn, Havelock the Dane and Malory’s Morte d’Arthur. I shall try to explain why I do not agree with Dr Brewer in the first chapter, the other chapters being devoted each to a theme of comparison that could illustrate my point : in what sense I consider that Brewer has been a little excessive when he concluded in favour of the romance-likeness of The Lord of the Rings.

I have been so far giving professor Tolkien intentions which he may never have had : did Tolkien write medieval tales on purpose ? Did he systematically apply Old- and Middle English patterns in order to create his stories ? Is The Lord of the Rings creation or re-creation ? Could we parallel the professor’s work with that of Chaucer, the anthologist of the Canterbury Tales ?

The fundamental question is in fact : If The Lord of the Rings is a “compilation” of medieval motives, was the distinguished Oxford medievalist aware of being a compiler or was he simply a “fictitious compiler” ?

One has to know that the mythology of Middle-Earth, according to the author himself, was created as a background to the professor’s own-created languages. Hence two possibilities : if professor Tolkien purposedly reproduced. medieval patterns, his books are technical achievements – this is, however, not my point here – or if the lecturer of the revolutionary Beowulf : the Monsters and the Critics sincerely created a story with elements he had in his mind (in this case medieval ones), his tale then should appear rather as a mere “digest” of medieval literature than as a romance or a heroic poem. In both cases, the success they encountered bears witness to the relevance of these medieval motives : medieval man was as human as we are and not yet divorced from the fundamental values in life. It is therefore normal that his problems should be similar to ours, and that his reactions as presented in his literature should be as useful to our modern selves as any modern writing concerned with human problematics.

Shame on the Renaissance and its inheritors for having confined medieval literature to the then pejorative status of child-literature. The Dark Ages were simply human.


Contents

Plus de Tolkien…

THONART : Tolkien or the Fictitious Compiler (ULiège, 1984)

TOLKIEN J.R.R., The Lord of the Rings (Londres, Allen & Unwin, 1969) [ISBN 0048230871]

THONART P., Tolkien or the Fictitious Compiler (ULiège, 1984) est un mémoire de fin d’études présenté en Philologie germanique à l’Université de Liège, Faculté de Philosophie & Lettres, en 1984. L’exemplaire conservé par les bibliothèques universitaires n’étant plus consultable (détruit lors d’inondations), on trouvera dans wallonica.org l’intégralité du texte. On notera que le Professeur John Ronald Reuel Tolkien (Oxford) était Docteur Honoris Causa de l’Université de Liège (1954) et qu’il collabora pendant plusieurs années avec Simonne D’Ardenne qui y était professeur, pour l’édition et la traduction de textes médiévaux.

D’autres informations sur la biographie de l’auteur du Seigneur des Anneaux (porté au cinéma par Peter Jackson), du Hobbit et d’une multitude d’autres histoires de la Terre du Milieu sont disponibles dans la très complète biographie rédigée par Humphrey Carpenter (Paris, Christian Bourgois, 2002).

On trouvera ci-dessous les remerciements ainsi qu’une table des matières du texte intégral (en anglais), qui permet de naviguer dans tout l’ouvrage.


Tolkien or the Fictitious Compiler
Acknowledgements

But all fields of study and enquiry, all great Schools, demand human sacrifice. For their primary object is not culture, and their academic uses are not limited to education. Their roots are in the desire for knowledge, and their life is maintained by those who pursue some love of curiosity for its own sake, without reference even to personal improvement. If this individual love and curiosity fails, their tradition becomes sclerotic.

There is no need, therefore, to despise, no need even to feel pity for months or years of life sacrificed in some minimal inquiry: say, the study of some uninspired medieval text and its fumbling dialect; or some miserable “modern” poetaster and his life (nasty, dreary, and fortunately short) – NOT IF the sacrifice is voluntary, and IF it is inspired by a genuine curiosity, spontaneous or personally felt.
But that being granted, one must feel grave disquiet, when the legitimate inspiration is not there; when the subject or topic of “research” is imposed, or is “found” for a candidate out of some one else’s bag of curiosities, or is thought by a committee to be a sufficient exercise for a degree. Whatever may have been found useful in other spheres, there is a distinction between accepting the willing labour of many humble persons in building an English house and the erection of a pyramid with the sweat of degree-slaves.

TOLKIEN J.R.R., Valedictory Adress
to the University of Oxford

The latter has not proved true in this case and I am therefore grateful to Prof. P. Mertens-Fonck for the wise advice she gave in my small contribution to the English pyramid. I know now that patient Merlin was perhaps a woman.

Patrick Thonart


Contents [contenus en cours de digitalisation]

Plus de Tolkien…

Concert KulturA : Left Lane Cruiser (US) + Renaud Lesire (BE)

24 octobre 2017 : concert RENAUD LESIRE au KulturA (Liège, BE)
“Viens, Chérie, on rentre nourrir le chat…”

Ca avait mal commencé, pourtant : alors que le brave Renaud Lesire (“Blues | One-man bluesband | Delta, Country and Chicago blues”) avait ouvert le feu en première partie et qu’il grattait du bon blues comme-là-bas-dit-donc (on connaît l’homme, il sait y faire), une grève générale du technicien-son rendait la guitare aussi gluante que l’épave d’un camion de Nutella en plein soleil : voir les mains magiques du bluesman s’affairer sur son instrument sans pouvoir distinguer le beau son gras que ses doigts savent si bien sortir des différentes guitares, on l’avait tous mauvaise. Viens, Chérie, on rentre…

Puis, un sursaut d’humanité a ramené l’absent à sa table de mixage et la magie a repris après quelques glissements de curseurs. Renaud Lesire n’a pas démérité et le public post-ado qui lui était déjà acquis en a eu pour son argent : du Delta rugueux au Chicago plus stylé, le tout mâtiné de quelques passages de picking alla Chet Atkins, il y en a eu pour tous les goûts. Merci Renaud. Viens, Chérie, on rentre…

“Attends, ça va déménager, maintenant…”
24 octobre 2017 : concert LEFT LANE CRUISER au KulturA (Liège, BE)

Derrière le bar du KulturA (Liège, BE), Clément a l’œil à tout et il me retient d’une de ces œillades concupiscentes dont il a le secret : “Renaud Lesire, c’est déjà chouette, mais tu dois voir les deux gars de Left Lane Cruiser, tu vas adorer !”. OK, on est resté et… on n’a plus touché le sol avant le matin suivant (acouphène compris).

Originaires de l’Indiana (US), les deux larrons font du Blues post-Punk tendance Rock-garage, m’explique-t-on. Là, j’ai pas tout compris mais j’ai quand même réalisé qu’il n’y avait aucun rapport avec les dimanches que mon grand-père passait, justement dans son garage, à simoniser le capot de son automobile, en écoutant la “Palomaaa”.

Fredrick “Joe” Evans IV (guitares et chant) éructe ses tunes avec une voix de camionneur enroué, version Evil Dead, avec la gueule de bois en plus. On passera sur l’humour ringard de ses commentaires de transition (le garçon est américain, il n’y peut rien) parce que la manière dont sa gueulante de gorge racle les accords de guitare est inimitable (comme la Suze !) et que l’agilité de ses 666 doigts, c’est du jamais vu : à l’entendre, j’ai réalisé combien les cordes n’étaient qu’un moyen parmi d’autres de sortir du son d’une guitare. Bref, du bonheur-bien-gras-de-l’enfer-de-la-mort-qui-tue.

Aux côtés du Golem hurlant, Pete Dio joue l’érotisme pur aux percussions. Son jeu est précis et presque didactique, tant c’est lui qui structure toute la masse sonore qui sort du duo. Là où la voix et la guitare jouent la bombe à gluons et font rebondir les danseurs sur le mur opposé, les beats de Dio scandent chacune des marches qui monte vers l’explosion finale : il accélère, ralentit, il syncope, il détaille puis marque l’arrivée au palier d’une frappe de fin du monde pour ensuite re-ruisseler vers le bas et reprendre la progression. Ce type doit arrondir ses fins de mois en faisant du porno soft, côté bruitage, c’est pas possible autrement.

Soft, le concert ne l’a pas été et la salle n’a pas retrouvé sa respiration nocturne tout de suite, tellement les spasmes rythmiques de Pete Dio et les riffs peu articulés Fredrick J IV ont continué à pulser dans le ventre de tous ceux qui avaient rejoint Roture ce soir-là. Merci Clément…

Pourquoi lire également la chronique de Patrick THONART sur QUATREMILLE.BE (article du 3 novembre 2017) ? Parce qu’il y a les photos de Marie Valentine GILLARD en cadeau…

Plus de scène…

INTERVIEW EXCLUSIVE : l’éditeur de wallonica.org nous dit tout…

(c) Patrick Thonart

En exclusivité mondiale, nous avons rencontré l’éditeur du célèbre blogue encyclopédique wallonica.org. Patrick Thonart a néanmoins préféré rester anonyme, afin de ne pas subir le harcèlement des lobbies de l’industrie du tabac et du sucre. Notre envoyé spécial à Liège (BE) a sélectionné pour vous quelques moments forts, extraits des bandes enregistrées lors des trois entrevues qui ont eu lieu dans les locaux de l’encyclopédie en ligne… rue des Wallons : ça ne s’invente pas.

Tout d’abord, pourquoi avez-vous décidé d’enfin sortir de votre réserve et accepté de nous parler sans voile de l’encyclopédie wallonica.org ? Que s’est-il passé ?

C’est la lecture de l’autobiographie ‘fictive’ de Salman Rushdie (Joseph Anton : une autobiographie, Paris, Plon | Feux Croisés, 2012) qui m’a affranchi de mes derniers scrupules. Voilà une icone de la liberté de pensée pour laquelle on descendait facilement dans la rue ; pas pour son oeuvre (dont je ne suis pas le plus grand fan) mais parce qu’il a perdu dans un concours de circonstances et qu’il s’est retrouvé condamné à mort internationalement par un chef ‘spirituel’ local dont, soi-disant, il n’aurait pas respecté le dogme religieux dans un de ses romans. Plein de gens meurent ensuite ou sont agressés, Rushdie vit caché pendant que les atermoiements des différents responsables politiques disent toute l’estime dans laquelle est tenue la liberté d’expression : bref, du lourd et de l’exaltant. Et puis, des années plus tard, Rushdie décide d’écrire cette autobiographie et on découvre un auteur assez pédant, un réseauteur fort mondain et des monceaux de banalités : “Le jour de Noël, Elizabeth et lui purent inviter Graham Swift et Candice Rodd à passer la journée avec eux. Le lendemain, Nigella Lawson et John Diamond, Bill et Alicja Buford vinrent dîner. Elizabeth qui aimait beaucoup la fête de Noël et tout son rituel, au point qu’il s’était mis affectueusement à la qualifier de “fondamentaliste de Noël”, était très heureuse de pouvoir “faire Noël” pour les autres…“. On pense aux vers de T.S. Eliot dans The Love Song of J. Alfred Prufrock (1917) :

In the room the women come and go
Talking of Michelangelo.

Par contre, quelques pages plus loin : “Il s’efforça de se rappeler ce qu’était le métier d’écrivain, s’obligea à redécouvrir les habitudes de toute une vie. L’introspection, l’attente, la confiance accordée à l’histoire. La découverte lente ou rapides des contorsions par lesquelles on glissait dans l’organisme d’un monde imaginaire, comment on y pénétrait, on y cheminait, avant de parvenir à le quitter. Et la magie de la concentration qui donnait l’impression de tomber dans un puits profond ou dans une faille temporelle. Tomber dans la page, guettant l’extase qui se produisait trop rarement. Et le dur travail d’autocritique, le regard sévère posé sur les phrases, utilisant ce qu’Hemingway avait appelé son détecteur de merde. La frustration de se cogner contre les limites du talent et de la compréhension.

Alors, si une pointure de cette taille peut ainsi faire du yo-yo entre génie et banalité, la voie est libre pour des monsieurs-tout-le-monde comme nous qui veulent bosser honnêtement sans jouer les divas. Ceci explique cela…

Informations prises, vous n’en êtes pas à votre coup d’essai dans le domaines des encyclopédies en ligne. Racontez-nous…

J’ai d’abord rencontré le philosophe Jacques Dufresne au Canada, en 2000, et on a travaillé ensemble pendant plus de dix ans : après un après-midi “dans les érablières”, je me suis retrouvé avec l’exclusivité de l’édition de son agora.qc.ca pour l’Europe et l’Afrique. A l’époque, il était assez populaire au Québec et dans les petits papiers du Premier Ministre Landry. Lui et son équipe avaient lancé la première encyclopédie en ligne du genre, en Lotus Notes (un “collecticiel” aujourd’hui désuet), parallèlement à un magazine de qualité. C’était une encyclopédie francophone gratuite et sans publicité, qui grandissait au fil des rencontres de l’équipe avec tel spécialiste de ceci ou tel expert de cela : une croissance organique donc, à l’inverse des encyclopédies payantes traditionnelles qui établissent leur “arbre des connaissances” avant toute chose, puis contactent un réseau d’experts pour la rédaction, puis publient, puis font payer les utilisateurs et gagnent aussi sur la pub. Diderot avait travaillé comme ça (lui, par souscription), la pub en moins.

Jacques voulait que son Encyclopédie de l’Agora (agora.qc.ca) respecte des principes qui restent valables pour wallonica.org :

  1. Vers le réel par le virtuel : l’expérience en ligne doit à tout moment ramener à l’expérience réelle et ne pas exalter l’aliénation virtuelle ;
  2. Accueillir toutes les opinions, les loger au niveau qui convient et les composer verticalement (Simone Weil) : on peut tout publier, le tout est d’encadrer le contenu d’un dispositif critique (par exemple : ne pas publier Mein Kampf en un PDF téléchargeable unique -à moins de vouloir cartonner dans la fachosphère- mais le publier en extraits commentés, en aval d’un dossier sur l’intolérance) ;
  3. Un site lent : au-delà de la mode du “slow” qui n’avait pas cours à l’époque où Jacques s’est lancé (1998), le dispositif de l’encyclopédie en ligne, doit inviter à la lecture, à l’appropriation, à prendre le temps de la réflexion critique et au plaisir…

Ensemble, on a développé une interface proprement wallonne qui donnait accès aux mêmes contenus que l’interface québécoise. Si vous tapiez agora.qc.ca dans votre navigateur, vous arriviez au même article “Debussy” que si vous aviez encodé walloniebruxelles.org (l’URL de l’époque pour l’interface wallonne) mais l’apparence graphique et les annonces de promotion d’intérêt public (expos, concerts, parutions…) étaient dépendantes de votre interface : un concert de l’Orchestre de Liège dans le deuxième cas, une conférence d’Ivan Illitch à Montréal dans le premier.

L’Encyclopédie de l’Agora, ce n’était pas rien, surtout quand on pense aux ressources limitées qui ont permis sa mise en ligne : 12 millions de visiteurs annuels et un réseau de quelque 1.500 auteurs, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Michel Serres a fait l’éloge de l’initiative et de grands esprits comme Ivan Illitch et d’autres ont donné plusieurs de leurs écrits à Jacques pour qu’il les publie, tous droits cédés. J’ai également obtenu son référencement dans les sites recommandés par la BnF. L’interface wallonne en a bénéficié, avec un demi-million de visiteurs après seulement 6 mois en ligne. Idem, Jean-Pol Schroeder (Maison du Jazz de Liège, BE) nous a cédé les droits de publication sur un excellent livre de référence sur le jazz, qui était épuisé dans le commerce.

Nous avons été aidés financièrement par la Communauté française puis mis en faillite par les mêmes (no comment…) ; le Gouvernement wallon a aussi fait des promesses mais… Par après, la Province de Liège nous a concrètement soutenus lorsqu’il a fallu migrer l’encyclopédie en PHP/MySQL. Sans pub, on mange souvent des pâtes, alors les aides et les soutiens sont toujours les bienvenus. A bon entendeur…

Ce n’est que l’année dernière que j’ai décidé de migrer à nouveau vers un blogue encyclopédique en WordPress : wallonica.org. Je suis toujours en train de rapatrier les articles qui étaient proprement wallons dans la base de données partagée avec le Québec, tout en écrivant ou compilant de nouveaux contenus.

Un blogue encyclopédique : ça sent un peu le paradoxe, non ?

La grosse difficulté du monde actuel est que l’informatique a introduit un fonctionnement en réseau et que nous ne sommes pas encore pleinement au fait de ce que ça veut dire au quotidien. Sans vouloir vous blesser, votre question en est la preuve : un blogue, c’est une séquence d’articles sur un thème choisi, articles qui se suivent dans le temps ; une encyclopédie, c’est une arborescence d’articles, organisés selon des catégories en cascade. Dans des sites WordPress comme dans d’autres, on a un grand aquarium (la base de données du site) où nagent une multitude de poissons de même taille (les articles) mais qui ont chacun des étiquettes sur le dos (les métadonnées : la date, les catégories, les mots-clés…). Faire une requête (une recherche) dans un site comme ça, c’est puiser un groupe de poissons qui partagent les mêmes étiquettes et choisir celui ou ceux que l’on veut manger (ici : lire). Ainsi, dans wallonica.org, en cliquant sur la catégorie “Artefacts”, on va obtenir la liste de tous les articles existants qui portent sur les créations artistiques et pouvoir choisir, au départ de son titre, celui qui nous intéresse pour l’afficher à l’écran. Plus question de séquence ou de hiérarchie de contenus ici : tous les objets du site sont reliés dans un maillage épais entre leurs métadonnées.

Comment m’y retrouver, alors, dans wallonica.org ?

D’abord, il faut se dire qu’on arrive souvent dans un article via un moteur de recherche externe, donc, sans passer par la page d’accueil ou le formulaire de recherche de wallonica.org. Par exemple, si vous cherchez une citation de Montaigne, vous tapez [Montaigne à+propos] dans votre page Google et vous arrivez directement sur la page https://wallonica.org/montaigne-textes/ sans passer par la page d’accueil de wallonica.org. Si, par contre, vous visitez wallonica.org au départ de cette page d’accueil (vous avez tapé https://www.wallonica.org dans votre navigateur), vous pouvez choisir d’afficher toute une catégorie d’articles ou tous les articles marqués d’une même étiquette (mot-clé). Et ça marche !

L’intelligence (c’est un terme technique) se trouve alors dans l’organisation des catégories et des mots-clés. Pour wallonica.org, le défi était de trouver une manière différente de proposer nos contenus. C’est chose faite. Je suis parti de ce que fait l’Honnête Homme face au monde pour créer sept catégories (plus d’infos ici) : les actions, les artefacts, les contrats, les discours, les dispositifs, les symboles et, face à l’homme, le monde comme il va, là où la main de l’homme n’a jamais mis le pied.

Ceci pour les articles proprement encyclopédique (Paul Diel, vanité, La jeune fille sans mains, Perron liégeois…) auxquels on peut également accéder par le menu… Encyclopédie.

à suivre…

vanité

William BLAKE : ‘I want ! I want !’ (1793)
Vanité des vanités, tout est vanité…

Vanité des vanités, dit [l’Orateur], vanité des vanités, tout est vanité.
[…] Tous les torrents vont vers la mer,
et la mer n’est pas remplie ;
vers le lieu où vont les torrents,
là-bas, ils s’en vont de nouveau.
Tous les mots sont usés, on ne peut plus les dire,
l’œil ne se contente pas de ce qu’il voit,
et l’oreille ne se remplit pas de ce qu’elle entend.
Ce qui a été, c’est ce qui sera,
ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera :
rien de nouveau sous le soleil !
[…] … j’ai eu à cœur de chercher et d’explorer par la sagesse
tout ce qui se fait sous le ciel.
C’est une occupation de malheur que Dieu a donnée
aux fils d’Adam pour qu’ils s’y appliquent.
[…] …et je fais l’éloge de la joie ;
car il n’y a pour l’homme sous le soleil
rien de bon, sinon de manger, de boire, de se réjouir ;
et cela l’accompagne dans son travail
durant ses jours d’existence…

L’Ecclésiaste (III-IIe a.C.n., trad. Editions du Cerf, 2010)

L’Ecclésiaste, Qohélet en hébreu, est un livre de l’Ancien Testament, situé entre les Proverbes et le Cantique des cantiques ; il participe des traditions juive et chrétienne. Il est symboliquement attribué à Salomon, roi d’Israël à Jérusalem (Xe a.C.n.) mais a probablement été rédigé entre les IIIe et IIe siècles a.C.n., par des auteurs restés inconnus.

Qohélet (hébreu), Ekklèsiastikès (grec) ou, en français, l’orateur ou le maître, ‘celui qui parle devant une assemblée’, y confesse avoir recherché un sens à toute chose, dans la sagesse, comme dans la folie et la sottise (“c’est une occupation que Dieu a donnée aux fils d’Adam pour qu’ils s’y appliquent“), pour finalement réaliser combien les oeuvres des hommes ne sont que “vanité et poursuite de vent.”

Si Ernest RENAN évoque “l’épicurien désabusé qui a écrit l’Ecclésiaste” dans sa traduction commentée (1881), Marcel CONCHE, expert es épicurisme (CONCHE Marcel : Lettres & maximes, Paris PUF, 2009), est moins réservé quand il parle clairement de “l’Ecclésiaste, ce livre épicurien.”

André COMTE-SPONVILLE, de son côté, rejoint l’ambiguïté de Renan et se réjouit d’un texte au message paradoxal (mais comment mieux réfléchir sur le sens, qu’au départ d’un paradoxe ?) :

C’est l’un des plus beaux textes de toute l’histoire de l’humanité. L’Ecclésiaste est notre contemporain, ou peut l’être, parce qu’il ne croit pas, ou plus, à la sagesse : elle aussi n’est que “vanité et poursuite de vent.” Toute parole est lassante, et celle des philosophes n’y échappe pas. L’Ecclésiaste est pourtant un livre de sagesse, et c’est ce paradoxe qui le définit le mieux : ce qu’il nous propose, c’est non seulement une sagesse pour ceux qui ne sont pas des sages, c’est la seule qui vaille, mais une sagesse désillusionnée d’elle-même.

Épicurien désabusé‘, ‘parole lassante‘, ‘sagesse désillusionnée d’elle-même‘, les formules sont bien tournées mais elles naviguent dans les nuances de gris et ne font peut-être pas justice à un texte qui “fait l’éloge de la joie” (8, 15) dans un monde où “il n’y a rien à y ajouter, ni rien à en retirer” (3, 14). Chantre de la voie du milieu, MONTAIGNE aimait tant citer l’Ecclésiaste qu’il semble difficile de ne le lire qu’avec les yeux désabusés d’une Wonder Woman devant sa robe de mariée devenue trop étroite…

De la vanité vue comme péché originel de la psyché

La foi sauve, donc elle ment.

NIETZSCHE F., L’Antéchrist (1888)

Le message de l’Ecclésiaste est bien entendu entrelardé d’évocations de la perfection de la divinité et, partant, de sa création ; qui plus est, il est majoré d’un Appendice apocryphe, que n’auraient pas renié les censeurs catholiques les plus intégristes (ex. “Dieu fera venir toute oeuvre en jugement sur tout ce qu’elle recèle de bon ou de mauvais“). Le penseur critique peut s’en offusquer en prenant la chose littéralement et en dénonçant une profession de foi à l’emporte-pièce : Dieu dans son grand-oeuvre a tout juste, l’homme dans ses oeuvres minimes a tout faux. D’un autre côté, le même penseur pourrait se réjouir d’un monde présenté à la confiance de chacun comme harmonieux : “il n’y a rien à y ajouter, ni rien à en retirer” (3, 14). Mais comment alors, dans une telle réalité, être ‘désabusé’, ‘désillusionné’ dans son usage du monde, fut-il épicurien ? A cause de la vanité, justement.

Leonora Carrington, Una Vida Surrealista (1994-1997) : le serpent -et sa posture- symbolise, dans la plupart des mythes et des contes, la vanité de l’Homme. Qu’il s’agisse de la gravure ci-dessus, de Mowgli face à Kaa ou de Persée combattant la Méduse, faire face à ce qui est vain en soi peut être pétrifiant…

En 1947, Paul DIEL s’approprie le terme ‘vanité’ pour les besoins de son approche de la motivation humaine (DIEL Paul, Psychologie de la motivation, Paris, PUF, 1947).

Chez Diel, plus question d’être désabusé parce que, quoi qu’on fasse, c’est bien peu de chose, puisque tout est vain. Pour lui, la vanité n’est pas un absolu de la condition humaine qui frapperait de nullité les oeuvres de chacun face à la grandeur de la Création de celui-dont-on-ne-peut-citer-le-nom-ici. Non, la vanité est individuelle et relative ou, plus simplement dit, elle mesure l’écart entre l’image que chacun a de soi et son activité réelle.

Que Picasso se vive comme un grand peintre et, postulons, qu’il le soit, cela ne créera pas chez lui d’insatisfaction : il se voit tel qu’il agit. L’image de soi et l’activité sont en accord. Si un peintre du dimanche se vit comme un Picasso méconnu, l’image qu’il a de lui présente un écart avec son activité réelle. Cet écart, ce vide, cet espace vain est, dans les termes voulus par Diel, la vanité au sens psychologique. Source d’insatisfaction, cette vanité est, de plus, source d’angoisse : tricher avec la vie entraîne une  bien réelle culpabilité, la culpabilité du tricheur…

Tricheur ? Diel n’invente rien : Montaigne avait déjà martelé “Notre grand et glorieux chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos” (Essais, III, 13, De l’expérience), insistant par là sur l’impérative adéquation entre notre monde intérieur, que nous concevons, et le monde extérieur dans lequel nous agissons.

Culpabilité ? Ici encore, Diel s’inscrit dans la droite ligne des Anciens, en l’espèce Baruch SPINOZA qui insiste sur notre capacité à avoir une idée vraie : “Qui a une idée vraie sait en même temps qu’il a une idée vraie et ne peut douter de la vérité de sa connaissance.” (Ethique, II, 43, publiée en 1677).

Adam et Ève chassés de l’Éden (Masaccio, XVe)

Donc, si je puis avoir l’idée vraie de ce qui est satisfaisant pour moi, je me sens dès lors coupable quand je réalise que je ne suis pas à propos, que mon imagerie intérieure ne se traduit pas dans mes activités. Voilà donc la vanité qui a condamné Adam à réfléchir et penser encore “à la sueur de son front” (et à s’inventer la divinité), lui qui pouvait vivre sans arrière-pensée dans un monde sans idée, animal parmi les animaux. Quelle vanité  aussi que de vouloir manger le fruit de la connaissance du bien et du mal sans en avoir fait l’expérience !

Homéostas(i)e ? Le mot fait penser aux pires maladies alors qu’il évoque simplement “un écosystème qui résiste aux changements (perturbations) et conserve un état d’équilibre” (Larousse). Ramenée au biologique, comme au psychologique, la vanité serait le contraire de cet état d’équilibre au sein de notre système vital, en ceci qu’elle marquerait la différence entre notre vie intérieure et nos actions extérieures, causant déséquilibre et, partant, souffrance. Comment Diel articule-t-il tout cela dans son travail sur la motivation de nos comportements ?

EGO ALTER
SUR-VALORISER 1. VANITE
Je me vois supérieur à ce que je réalise effectivement dans le monde (“péché originel”)
3. SENTIMENTALITE
Faute d’avoir de l’estime pour moi, je vais la chercher chez les autres (besoin de reconnaissance, association avec des tiers remarquables)
SOUS-VALORISER 2. CULPABILITE
Je m’en sens coupable alors j’évite les confrontations avec le réel (timidité) ou j’organise ma punition (politique d’échec)
4. ACCUSATION
Puisque les autres ne me trouvent pas aussi extraordinaire que je ne le voudrais, je vais les accuser de n’y rien comprendre et d’être injustes (envers moi)
A bon entendeur…

Du dieu à Diel, on passe dès lors…
…de la vanité de vouloir faire oeuvre remarquable afin de donner sens et pérennité à son existence (diktat que dénonce vivement Montaigne dans son essai De l’expérience),
…à l’impératif catégorique d’œuvrer chaque jour à réduire l’angoissant écart entre notre monde intérieur et nos activités dans le monde.
La satisfaction de vivre est à ce prix, avec la joie en prime.

article préparé par Patrick Thonart



Pour découvrir d’autres discours…

Richard GALLIANO au Jazz à Liège (BE)

D’abord, un “Hommage à Edith Piaf” avec Richard Galliano (acc) et Sylvain Luc (gt) puis, en deuxième partie, le “New Musette Quartet” avec Richard Galliano (acc), Philip Catherine (gt), Philippe Aerts (cb) et Hans van Oosterhout (dms)

“La nostalgie n’est plus ce qu’elle était”, écrivait Simone Signoret en 1976. Manifestement, pour Richard Galliano, la Simone, c’est plutôt celle de “En voiture, Simone” : ce diable d’homme pianote sur son accordéon à une vitesse qui ferait rosir de bonheur le lapin blanc d’Alice (“Je suis en retard, en retard”). Alors, quand vous êtes Jazz à Liège, que vous avez le malheur de réunir à nouveau son New Musette Quartet et qu’à la guitare vous avez Philip Catherine, une légende qui affiche 75 balais au compteur (l’homme a accompagné Dexter Gordon ou Stéphane Grappelli, en son temps), il arrive ce qui doit arriver…

Mais, commençons par le début. En première partie, l’intelligence a primé sur la nostalgie excessive : intelligence des arrangements qui traitaient les chansons de Piaf comme d’authentiques standards de jazz, évitant l’écueil d’une simple imitation de la voix et de la gouaille de La Môme. Plus encore, certaines intros fort éloignées de la mélodie connue ont vraiment bluffé un parterre peuplé de plus de musiciens que d’habitude au Forum, et c’est parmi les “ouaiii”, “supeeer”, “bien jouééé”, “ouftiii” et les applaudissements que la mélodie enfin reconnue sortait chaque fois de l’accordéon de Maître Richard. Dire Maître ou Maestro n’est pas excessif non plus : Galliano est un grand, qui a tout essayé et, souvent, réussi. Alors, quand on vient à un concert de lui, c’est moins la découverte que la confirmation qui pilote l’écoute. Qui plus est, en proposant un “Hommage à Edith Piaf”, Galliano a dû rassurer les responsables de la salle : on n’allait pas casser les fauteuils ! La surprise est venue d’ailleurs : Sylvain Luc, une fois les doigts bien déliés, a dépassé le rôle de faire-valoir du monstre sacré et a entamé un réel dialogue avec soit l’accordéon, soit l’accordina (sic). Galliano, de son côté, l’a joué réglo, sans tirer la couverture. Du beau métier à deux, un public content, une première partie propre, un hommage malin et un p’tit coup de nostalgie quand même. Que veut le peuple… ?

Le peuple de Jazz à Liège, il aurait peut-être voulu un peu plus d’audace et, surtout, il aurait adoré se faire décoiffer, être surpris et quitter la salle (pour aller écouter le formidable Bram de Looze, peut-être) en se disant avec satisfaction : “là, j’ai vécu un truc rare, un moment qui ne se répétera pas ailleurs”. La deuxième partie ne lui a pas offert ce plaisir, au public. Galliano a été impeccable mais prévisible (Galliano plays Galliano). Catherine a fait du Catherine en moins bon. Catherine, on l’a connu formidable, exaltant, osé, audacieux, avec un son i-ni-mi-ta-beuh (comme la Suze dont il avait peut-être abusé avant de monter en scène). Là, Catherine jouait tout seul, se plantait dans ses partitions, secouait la tête pour dire que ça marchait pas comme il voulait, renâclait, remettait son chapeau pour dire que c’était fini : avec tout le respect que je vous dois, Mister Catherine, vous nous avez donné le minimum syndical.

Ici encore, la surprise est venue d’ailleurs. Certes, le respectable Philippe Aerts a été bon à la contrebasse, il a même eu droit à plusieurs solos fortement applaudis. La relève est assurée. Mais il y a mieux : les drums de Hans van Oosterhout. L’air de rien, ce souriant batave, la cinquantaine fringante, a sauvé la mise et, s’il n’a pas vraiment été mis en avant dans les échanges entre ses trois acolytes, il a sous-tendu la totalité du concert de ses interventions finement nuancées. En force, pour “ramener le quartet au milieu du village” ou en percus discrètes, juste pour assurer le piquant derrière un passage plus mélodique, l’homme était juste et à propos. Non content d’être à la hauteur, il a gardé le sourire pendant toute la soirée, rappelant à tous que le jazz, c’est aussi du plaisir.

Mais Galliano est une bête de scène et, en clôture, il a habilement sorti un lapin blanc de son chapeau : une Javanaise (merci Gainsbarre) que le public a tendrement chanté a capella.

Au temps pour la nostalgie : la boucle était bouclée. Mais la magie n’est plus ce qu’elle était…

Lire la chronique de Patrick THONART sur la page Mithra Jazz Festival de QUATREMILLE.BE (25 mai 2017)

Plus de jazz…

Festival Home Records à la Cité Miroir (Liège, BE)

24/05/2017 – Welcome to Liège Cité Miroir, the current time is 18:59 and the temperature is 28°. Please notice you may not turn on cellular devices. Please keep your seatbelt fastened until the artist arrives at the gate. Check the Company website or see an agent for information on what is happening next. Thank you for listening to Home Records artists and we hope to see you again soon!

« Alors, on disait qu’on était une bande de jeunes détendus et sympathiques et qu’on faisait un groupe qui éditait de la musique et qui faisait que nos amis, ils soient contents (et ma tante Alberte aussi) et qu’on parlait aux jeunes gens et qu’on leur disait la vérité sur le monde de la musique avec de la poésie branquignole à tous les étages et qu’on appelait d’abord le groupe qui éditait de la musique « Parrhèsia », comme en Grec, parce que ça sonne bien et que ‘parésie’ ça veut dire le ‘parler-vrai qui peut être risqué’, et qu’ensuite on changeait d’avis et qu’on s’appelait « Home Records » parce que ça faisait plus international… ».

Dommage pour la parésie. C’est pourtant le Graal (du chroniqueur) que d’arriver à raison garder et se tenir sur le fil du dire-vrai, au-delà de deux vertiges trop faciles : je lâche les chiens (message : j’ai détesté) ou sortez la pommade (message : j’ai adoré). Comment faire autrement alors que d’expliquer le pourquoi j’ai (pas) aimé ? On y va, on essaie…

Pauvre Chris de Pauw (guitare solo). Déjà qu’il arrive en retard, le voilà qui doit passer après une séries d’intros bizarrement mises en scène : d’abord, un speech face au public du boss de Home Records qui attaque avec un « Qu’est-ce que je vous dirais bien ? » qui en dit long sur le fait qu’il considère son public comme captif (une erreur, probablement : il s’agissait plus d’un public acquis à la Cité Miroir et désireux de découvrir ce qu’il proposait, que d’afficionados de son label) ; ensuite, long texte lyrique dit en anglais par une voix-off pas authentiquement anglaise, suivi de la traduction (toujours en voix-off) qui dit toute l’indigence et la suffisance de l’intro, avec quelques pataquès en prime. De Pauw et les 9 artistes qui l’ont suivi se sont clairement désolidarisé de ces intros bilingues : les uns ont joué l’ironie en singeant une attente un peu ridicule, les autres, la parodie (excellent accompagnement moqueur au piano de Johan Dupont). Etaient-ils au courant ? Et la voix-off a-t-elle vraiment parlé de « décloisonner les miches » ?

N’empêche : de Pauw prend sa guitare et la magie s’installe immédiatement. Le son est chaud et charme. Le moment partagé se crée et, un peu paresseusement, on se prépare au mélodieux, presque au familial puis, non, la guitare de Chris de Pauw repart dans une autre direction et, forcés de plein gré, on suit l’énergie proposée, on goûte la poésie qui s’égrène et on se perd avec délice dans les méandres du jeu de l’artiste. Des noms de grands de la guitare remontent à la mémoire, par l’attaque, le phrasé ou la sonorité. Quelquefois, la fluidité est mise à mal par des phrases interrompues on ne sait trop pourquoi, comme dans un duo émouvant pour lequel l’autre guitariste ne serait pas venu. Mais De Pauw est un grand essayeur de sonorités et, en musicien accompli, il change d’instrument (avec e.a. une Levin de 1955 au son charmant et un ukulélé), comme de technique, avec une aisance impressionnante. Plaisir et partage…

Rebelote avec les voix-off puis, un choc à l’estomac : Auster Loo (le frère de Walter ? Bon, je sors…). Plus précisément : Lydie Thonnard (flûtes, voix) et Simon Leleux (percussions : darbouka, etc.). De la classe inclassable : c’est Steve Reich qui revient de vacances en Tunisie, c’est Ian Anderson sous influence à Tombouctou, c’est Eric Dolphy qui fait doum-tak-ferk (pas ga-bu-zo-meu, ça, c’est les Shadoks). C’est surtout un mariage (d)étonnant entre rythmes ethniques et phrasés minimalistes qui réalise ce qui, justement, est miraculeux dans la musique minimaliste : avec un dispositif qui répète une phrase puis l’infléchit légèrement à chaque itération, on crée une émotion rare et directe. Pour y arriver : une technique maîtrisée (« chapeau l’artiste » quand Lydie Thonnard double la flûte avec la voix), un respect mutuel dans l’espace sonore occupé par chacun et puis, malgré l’attitude d’abord sévère de la flûtiste, un instinct musical « qui part de plus bas », là où ça se passe. A deux, un trio (flûte, voix et percus) beau et captivant, à écouter en live…

Bernard L’Hoir, après un long texte bilingue en voix-off (l’aurais-je déjà évoqué ?), s’installe ensuite au piano, avec un comparse à la guitare. Le programme annonce une « musique inclassable » et un « voyage qui commence ». Soit. Un complément d’info évoque les studios de Peter Gabriel. Soit. On est prêts pour L’invitation au voyage… qui ne vient pas. Plusieurs mélodies agréables (je crois qu’on doit dire post-moderne ou, en Flamand, PoMo quand un artiste se refuse à faire de la musique savante et qu’il mélange les genres) mais un peu confuses, sans envol. Comme si Bernard L’Hoir se refusait certaines audaces malgré ses postures inspirées. Peut-être est-ce par respect pour la personnalité plus puissante de son partenaire, Juan Carlos Mellado ? Celui-ci prend en charge l’originalité avec un son très présent, une articulation limpide et une pétillance des attaques qui rendent vie à la mélodie du piano. Peut-être pas un bon jour…

J’aime Tondo. C’est le seul album que j’ai acheté. L’heure n’est plus aux Malicorne, RUM, Tri Yann et autres vielleux des seventies : Tondo, c’est trois larrons qui touchent les instruments traditionnels (vielle à roue électro-acoustique pour Gilles Chabenat, guitare pour Maarten Decombel, cornemuse et clarinettes pour Fred Pouget) et dépassent le Folk traditionnel pour décoiffer bien au-delà. D’abord, comme dans un conte de fée, une progression régulière de la mélodie, répétitive, inexorable mais sans violence, puis changement de ton et montée jusqu’aux solos qui font du bien. Impressionnant, généreux et cohérent. Tout l’espace, vaste, de la Cité Miroir était enchanté. De la belle ouvrage…

Un conseil : si vous voulez électriser les foules, ne criez jamais Vive la Révolution, en fin de journée, sur une plage déserte du Pas-de-Calais. Le pari était difficile pour Lara Leliane : pendant toute la première partie du festival, il faisait jour dans l’Espace Rosa Parks et les artistes, dos à un fond de scène noir qui évitait le contrejour, ne pouvaient pas profiter d’un éclairage entièrement maîtrisé, vu la magnifique baie vitrée de la Cité Miroir. Pari difficile, donc, malgré le style de la chanteuse, ses possibilités vocales alla youtube et sa volonté toute en fraîcheur de délivrer un message généreux. Pari difficile aussi, de faire comme si le public était prêt à se faire haranguer en Anglais (encore ?) : une mère émeut-elle son enfant si elle ne parle pas sa langue… maternelle ? Et pourtant, et pourtant, tant de potentiel ! Pari non tenu…

Pause ; tout le monde, ou presque, va se rafraîchir : on en a encore jusqu’à passé minuit, si je compte bien !

Part two. Deuxième partie. La salle se déplume un peu. Dommage, car un des moments forts de la soirée, c’est maintenant. Clarinet Factory attaque son premier morceau et c’est tout de suite du grand son, de l’immédiat. La piscine est une cathédrale, envoutée par ce quatuor tchèque qui, une fois encore, la joue minimaliste… mais pas que. On pense aux formidables saxophones flamands de BL!NDMAN mais version clarinettes et en troquant Bach contre Glass. Et le tourbillon continue, du cohérent, du partagé, du crossover créatif, des tuttis qui ouvrent le cœur. Que du plaisir ! Pourquoi chanter alors ? Par tradition ? Le problème n’est pas tant la voix, que la différence d’approche entre une gentillette ballade amoureuse, chantée sur la place du village, et le fascinant portail sonore que l’ensemble arrive à construire pour nous (avec des faiblesses, pardonnées d’avance, liées à des solos pas toujours nécessaires). Mélanger les genres est une chose, ne pas choisir son style en est une autre. Beaucoup de belles émotions néanmoins…

1 plus 1 égale 3 ? C’est probablement le pari que voulaient tenir le chanteur Osman Martin et le Quatuor MP4. De la bossa, du chorinho et de la samba, un chanteur animateur qui tient son public (et qui sait le rattraper quand il n’a pas le sens du rythme), de beaux passages, des percus ‘qui le font’. C’est vrai. Mais où est la valeur ajoutée de l’accouplement avec le quatuor quand les attaques des cordes ne soulignent pas les temps forts, quand leurs couleurs ne font pas danser ? Tout le monde n’est pas le Kronos Quartet et ce n’est pas nécessaire. Reste qu’ici, c’est la fête qui a primé et les sourires étaient nombreux et enthousiastes. 1 plus 1 égalait 2 mais qui s’en plaindra ? Sympathique…

Si vous n’aviez jamais vu un gars qui fait un solo plus free que free… sur une vielle à roue, c’était le moment : Valentin Clastrier (et son acolyte, le clarinettiste Steven Kamperman), c’est le Jean-Luc Ponty de la vielle ! On n’avait pas prévenu le public (qui commençait à fatiguer à l’approche de minuit) et c’est dommage : beaucoup avaient quitté la salle quand la bombe sans retardement a explosé. Clastrier n’est pas un jeunet, c’est un peu le tonton de la vielle à roue d’aujourd’hui. Avant de l’entendre, personne ne pensait que ses Fabuloseries n’auraient rien à voir avec farfadets et Bigoudaines. La surprise a été totale et irrésistible : sous les doigts de Clastrier, la vielle n’est pas un instrument folk (le traditionnel continuo pour chanteur de village) et, à côté de ses flamboyances, les solos les plus explosés de Jimi Hendrix ressemblent à des bluettes. Une musique décalée, d’un accès pas toujours aisé mais qui vaut l’attention qu’elle requiert de nous. Un duo qui marche ensemble, en chœur ou en contrepoint. Une découverte authentique…

Et un Schmitt pour le 12, un ! Samson Schmitt, c’est un guitariste Schmitt de la tribu des Schmitt de-chez-Schmitt-d’en-face : pas vraiment des manchots quand il s’agit de jazz manouche. Et, quand il descend en ville pour rejoindre deux petits Liégeois -le (vraiment) formidable Johan Dupont au piano et le non moins remarquable Joachim Iannello au violon- ça déménage bien. Avec beaucoup de respect pour ses juniors, Samson Schmitt laisse Johan Dupont se tailler la part du lion et, il faut l’avouer, personne ne s’en plaint (la balance son était clairement en sa faveur : pots-de-vin ?). Doublure douée, Joachim Iannello apporte une très belle contribution aux côtés de Schmitt, sans retomber dans les poncifs du genre manouche, ce qui est une performance. Un moment grand et d’une qualité qui se démarque sur le reste de la soirée. A revivre encore et encore…

Le festival-marathon va prendre fin, plusieurs ont déjà repris la route et la nuit s’avance mais, heureusement, le soleil a rendez-vous avec la lune. Non, le dernier artiste n’était Charles Trenet pour ses tantièmes adieux à la scène mais bien Alain Frey, le bien nommé. Sa fraîcheur est en plus servie par deux complices et non des moindres : Samson Schmitt qui reste en scène avec sa guitare et l’étonnant Laurent Meunier aux saxes. Les références pleuvent quand on écoute le trio : quel est ce cocktail cressonné fait de Trenet, SanSeverino, Lapointe, Brassens et d’autres zazous dont le nom n’est pas resté ? Frey a la nostalgie rieuse, il joue le swing d’antan avec l’audace d’aujourd’hui, gère un scat qui ne rougirait pas devant le hi-de-ho de Cab Calloway et monte dans les aigus sans un faux-pas. Que du bonheur, que du sourire. Ceux qui sont restés ne le regrettent pas…

Clôture du festival Home Records. Plus de voix-off. Les célébrités liégeoises (oxymore ?) ont rejoint la salle pour être vues à la sortie, chacun retourne dans ses pénates en les saluant, les plus résistants prennent un petit dernier, après un festival qui ne devrait pas l’être, le dernier….

Lire l’article de Patrick Thonart sur QUATREMILLE.BE (mai 2017)

Visiter le site du Festival Home Records 2017

Plus de presse…

Dee Dee BRIDGEWATER au Jazz à Liège (BE)

Dee Dee Bridgewater chantait au Jazz à Liège (BE) le 12 mai 2017 (première partie : sa fille China Moses)
Dee Dee Bridgewater chantait au Jazz à Liège (BE) le 12 mai 2017

Baudelaire adorait le jazz et a toujours regretté d’être né trop tôt pour écouter Dee Dee Bridgewater en concert. Il devait se douter qu’on lui imposerait en première partie China Moses, rejeton de la Diva de Memphis, lorsqu’il a perfidement écrit : “Le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté”.

C’est une chose de pouvoir déballer ses états d’âme (puérils) quand on est la fille de l’institutrice et qu’on a pu faire son élocution avant les autres. Cela marche avec un public captif (15 % de la salle du Forum de Liège : les moins de 60 ans…) qui se contente de plusieurs moments décousus, d’un beat mal servi par un bassiste poussif, d’un pianiste dont les audaces de dentellière sous acide ne créent pas l’unité et d’une confusion générale où un sax courageux, sincèrement jazzy, et des drums efficaces mais souvent abandonnés par le groupe s’efforcent de créer la magie. Autre chose est de prétendre servir l’héritage maternel : la voix de China Moses n’est pas maîtrisée et manque d’assurance quand elle doit être projetée par-delà les têtes d’un public pourtant bienveillant. D’autres (qui se reconnaîtront) renchériraient plus cruellement encore : “pour suivre cette Moïse-là (Moses) à travers la Mer rouge, il faudrait vraiment que j’aie beaucoup d’Égyptiens au derrière…”.

L’enfance retrouvée, c’est Dee Dee Bridgewater qui nous l’a offerte. Le génie d’une macrâle (sorcière) de la scène qui sait faire oublier qu’elle connaît toutes les ficelles du job : 100 % de la salle, tous âges confondus, KO-debout, qui se laisse séduire, violer, bousculer, groover, croonerifier, mellower, vas-y-que-j’te-rappelle-que-t’as-des-boyaux-tifier, défriser (un comble), mobiliser, Memphis-sound-iser, up-beatifier, coolifier, bref envoûter par ce que jazz, funk et blues ont de meilleur. Des drums respectés par tous, sans un seul décrochage, une basse de-la-mort-qui-tue, aussi impeccable pour rappeler le beat que pour des solos pas lights du tout, un clavier funkissime, sorte de Leviathan venu du fond des heures Motown (quelque chose du genre “les gamins, vous fatiguez pas, v’là 100 ans qu’on fait tous les soirs ce que vous essayez d’inventer”), des cuivres là juste quand il faut et deux choristes qui n’auraient pas démérité en première partie. Et puis, la voix : c’est retrouver l’enfance que de pouvoir faire rouler le chant aussi bas dans le ventre avant de l’exploser dans tous les recoins d’une salle entièrement muqueuse de disponibilité ; c’est offrir l’enfance que d’oser le cri, comme la note haut perchée (toujours juste !), en toute spontanéité, sans calcul ; c’est jouir de l’enfance que de profaner en riant des standards que l’on savait pourtant momifiés. Et c’est le génie de la maturité de tenir, de bout en bout, un parterre comblé, avec le cœur hors de la poitrine, qu’il s’agisse de prendre le contre-pied de Chet Baker en chantant la rage ressentie quand The thrill is gone, ou de finir en apothéose avec Purple Rain (sic). Quand je serai grand, je veux être choriste chez Dee Dee Bridgewater…

Lire la chronique de Patrick THONART sur la page Mithra Jazz Festival de QUATREMILLE.BE (24 mai 2017)

Plus de jazz…

THYS (dir.) : Le cinéma belge (FLAMMARION, Ludion, La Cinémathèque royale de Belgique, 1999)

THYS M., Le cinéma belge (FLAMMARION, Ludion, La Cinémathèque royale de Belgique, 1999)
  • Recherche et coordination de Marianne THYS
  • Textes de René MICHELEMS, Michel APERS, Jacqueline AUBENAS, Geneviève AUBERT, Guido CONVENTS, Francine DUBREUCQ, Dirk DUFOUR, Peter FRANS, Paul GEENS, André JOASSIN, Luc JORIS, Sabine LENK, Anne-Françoise LESUISSE, Serge MEURANT, Rik STALLAERTS, Marianne THYS
  • Traductions de René ANEMA, Peter BARY, Ludo BETTENS, Ailica CAMM, Philippe DELVOSALLE, Sam DESMET, Jean-Paul DORCHAIN, Eric DUMONT, Annick EVRARD, Bruno LECOMTE, Philippe NEYT, Christophe STEFANSKI, Ann SWALEF, Tommy THIELEMANS, Patrick THONART, Marianne THYS, Dick TOMASOVIC, Catherine WARNANT, Rolland WESTREICH, Chris WRIGHT
  • Préfaces de André DELVAUX et de Marianne THYS

Consulter le livre publié sous la direction de Marianne THYS (90-5544-234-8)

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Poularde Valentine Thonart

Menu du 15 mai 1965 pour le Club Royal des Gastronomes de Belgique (grand merci à Fabien PETITCOLAS)

La Poularde Valentine Thonart est l’une des plus grandes recettes de la cuisine belge. Elle a été créée dans les années 60 par Auguste Thonart, propriétaire de l’Hôtel de la Vallée à Lorcé-Chevron (Stoumont, BE), célèbre rendez-vous des gourmets au bord de l’Amblève. Il avait baptisé sa création du nom de sa mère Valentine, qui avait été la première et remarquable cuisinière de l’hôtel-restaurant en 1914, avant de lui céder la place, bien plus tard. Elle a disparu en 1955. Auguste Thonart, disparu lui aussi aujourd’hui (comme son restaurant), l’avait fait enregistrer par l’Académie Culinaire de France (la recette).

Quand elle cède la toque à son fils, la cuisine de Valentine Thonart (née Hendrick) a déjà connu bien des aventures : la légende familiale veut que Valentine ait d’abord tenu un café à l’emplacement de ce qui allait devenir l’Hôtel de la Vallée. Les différents mouvements de troupes et la destruction du pont voisin pendant 14-18 n’en ont pas eu raison : des “dommages de guerre” sonnants et trébuchants (dédommagements pour les dégâts occasionnés par le conflit) permettent l’agrandissement du café qui devient un hôtel-restaurant. Le scénario se répète en 40-45 et permet à la famille d’ouvrir ce qui restera pour beaucoup l’Hôtel Thonart, à Lorcé (pour faire la différence avec l’Hôtel de Portugal, à Spa, qu’une autre Thonart gérait d’une main de fer dans la cité thermale).

Les secrets de la Poularde Valentine Thonart (une préparation à base de poularde de haute qualité et de homard) ont été livrés il y a des années au Guide des Connaisseurs par le chef de l’époque, Roger Verhougstraete, qui a préparé des milliers de « Poulardes Valentine Thonart ».

Préparation
  • Pour quatre personnes, découpez en six morceaux, une poularde de 1 kilo 600 vidée.
  • Faites chauffer du beurre dans une casserole. Laissez colorer les morceaux de poularde pendant cinq minutes des deux côtés.
  • Retirez la volaille et dans le même beurre saisissez deux homards vivants de 400 grammes chacun, coupés en deux dans le sens de la longueur.
  • Remettez les morceaux de volaille dans la casserole et ajoutez une bonne cuillère à soupe d’échalotes hachées.
  • Flambez le tout à l’armagnac.
  • Assaisonnez de sel et de poivre du moulin.
  • Ajoutez un bouquet garni, la chair en dés de quatre tomates fraîches, épluchées et épépinées, 250 grammes de champignons de Paris coupés en dés et sautés préalablement, et versez sur le tout une bouteille de champagne brut.
  • Laissez cuire à couvert à feu doux pendant 25 minutes.
  • Ajoutez 1/2 litre de crème fraîche épaisse et quatre fonds d’artichauts cuits coupés en dés (frais en saison ou en conserve), et laissez réduire à découvert de moitié.
  • Enlevez à l’aide d’une écumoire les morceaux de volaille et de homard et gardez-les au chaud. Terminez la sauce avec une pincée d’estragon, dont on doit seulement deviner la présence, rectifiez l’assaisonnement, ajoutez une larme d’armagnac éventuellement, et une pointe de poivre de Cayenne, car la préparation doit être haute en goût et bien relevée.
  • Dressez les morceaux de poularde et de homard dans une casserole en argent, saucez le tout et éparpillez en garniture une truffe coupée en fine julienne.
  • Le service se fait en deux fois : d’abord un suprême de poularde et une queue de homard, ensuite un morceau de cuisse et une pince du homard.

Remarques : un grand vin de Bourgogne blanc, Chassagne ou Puligny-Montrachet est vivement recommandé avec ce plat superbe. M. Thonart ne détestait pas non plus un Bouzy rouge de Champagne, voire un champagne millésimé. Ce plat riche se suffit à lui-même, mais on peut l’escorter, si on veut, d’un peu de riz nature (©Le Guide des Connaisseurs)


Encore faim ?

Encyclopédies et syndrome de la berceuse

Projet de bandeau pour l’interface de walloniebruxelles.org, ancêtre de wallonica.org

“Longtemps, je me suis couché de bonne heure …, ma nourrice toute en suaves cotonnades, piquées de sueur laiteuse, me chantant doucement, du fond de sa gorge ronde et rassurante, une berceuse qui m’arrachait à moi-même, à mon être diurne, fébrile des propos tenus ou inquiet face à la fin du jour, brune et définitive. Les rimes de l’apaisante barcarolle, pour me distraire de l’échéance nocturne, tantôt disaient les merveilles du celtique Merlin, du Moïse conquérant ou de la trouble Shéhérazade, tantôt parlaient à mes sens et ramenaient mon âme tourmentée à la joliesse de mes pieds nus sous l’édredon débordant ou à ma nubile joue, sur laquelle elle posait un dernier baiser avant de disparaître”.

Nous sommes tous des Marcel inquiets (Proust, pas Cerdan), pourrait-on déduire du penchant naturel de l’Homme à soigner son angoisse existentielle par la création d’artefacts, qu’ils soient artistiques, mythiques ou scientifiques. Ainsi, de toute éternité, l’humain a-t-il posé des jalons devant lui -entre lui (sujet en mal de connaissance) et le monde qui est (objet hors mesure de sa connaissance)-, créé des formes intermédiaires, modèles explicatifs ou vertiges hypnotiques. De la sorte naissent philosophies, sciences et religions, dissertant chacunes sur les fins ultimes, chacunes tentant d’élucider l’Etre au départ de leur discours. De même, c’est pareillement que naissent les Arts, miroirs lacunaires de l’Etre tant courtisé, substituts formalisés et inspirés de lambeaux d’existences.

Ainsi la Musique. Que Vladimir Jankelevitch évoque le ‘mélisme descendant’ de Debussy, que ce dernier ait puisé chez Maeterlinck la matière de son Pelléas, que le philosophe français explore en quoi la musique nous élève “au dessus de ce qui est” (La musique et l’ineffable, 1961), en vérité, de quoi parlons-nous ici? D’un temps substitué, d’un noble artefact qui nous ravit, au plein sens du terme, d’une berceuse de plus qui nous hypnotise, nous distrait des trépidations quotidiennes et nous rend une respiration plus régulière. Alors que, comme un anonyme l’a raconté:

Socrate, pourquoi joue​s-tu de la lyre avant de mourir?
Pour jouer de la lyre avant de mourir.

“Words, words, words …”. Comme le soulignait le Barde, au travers des lèvres d’Hamlet, toute l’activité de l’Homme se réduirait dès lors à des ‘mots’, des formes intermédiaires, médiatrices entre nous et l’objet convoité de notre conna​issance, baptisée dès lors la connaissance médiate (merci à Jacques Dufresne) à la différence de la connaissance immédiate que nous laissent miroiter des Spinoza (“l’idée vraie”) ou des Epicure.

Retour à la berceuse. Lors, on pourrait baptiser ‘syndrome de la berceuse’ cette propension de l’homme à créer des formes, élucidantes ou hypnotisantes, entre son entendement (et ses sens) et la réalité dont il veut prendre connaissance. Elucidantes lorsqu’elles le rapprochent d’une connaissance immédiate, lorsque leur structure formelle laisse transparaître l’objet de la connaisssance ; hypnotisantes, lorsqu’elles sont leur propre fin et servent de masques pseudo-euphorisants. Ainsi la berceuse du petit Marcel revêt-elle ces deux qualités ambivalentes (comme beaucoup de nos créations) : l’emmène-t-elle en Orient dans les senteurs des Mille et une nuits, l’enfant hypnotisé s’endormira paisiblement ; le ramène-t-elle au confort de son lit familier et à la tendresse d’un baiser, la nuit du petit n’en sera que meilleure. La morale, c’est le choix entre les deux manières. Whatever works…

Va savoir… L’ensemble de ces formes, de ces artefacts forgés de nos mains seules, constitue les savoirs de l’humanité ; il est des grands et des petits savoirs, des savoirs pratiques, techniques, d’autres spirituels ou artistiques ; il est des savoirs honteux, révoltants, il en est d’autres qui réconcilient, qui apaisent. Il est des savoirs que d’aucuns disent inspirés et que d’autres savent inspirants. Il est des savoirs qui égarent, d’autres qui éclairent. La grandeur de l’Homme, d’où qu’il soit, réside dans les savoirs qu’il a générés et dans la dignité qui s’y révèle. Les collecter avec sérieux, c’est s’adonner à l’amour de l’Homme pour lui-même, travailler à son respect et révéler son immanente universalité.

Enter l’Encyclopédie. De tout temps (à Sumer déjà!), des hommes se sont levés pour collecter, identifier, structurer, indexer et publier ces savoirs, tous les savoirs disponibles. Tous, car la censure est stérile et tout est publiable: c’est une simple question de hiérarchisation, de jugement éditorial. Aujourd’hui, l’héritage en ligne des Diderot et d’Alembert est partagé entre les encyclopédies papier portées en ligne et (souvent) payantes ; les encyclopédies promotionnelles, destinées à augmenter la fréquentation du site concerné et, partant, à justifier les ventes d’espace publicitaire ; les initiatives encyclopédiques gratuites et structurées.

L’Encyclopédie de l’Agora​, créée à l’initiative du philosophe québécois Jacques Dufresne, relève de la troisième classe d’encyclopédies. Recommandée par la Bibliothèque Nationale de France, elle est gratuite, francophone et interactive. Plus de 10 millions de visiteurs la consultent chaque année. Pendant plusieurs années, deux interfaces permettaient à l’internaute de la visiter: l’interface québécoise, pilotée par une équipe basée en Estrie, à deux pas de l’Université de Sherbrooke, et feu l’interface wallonne, alors gérée au départ de Liège, en Wallonie (Belgique).

Aujourd’hui, wallonica.org reprend le flambeau et cherche des ressources, contenus comme moyens financiers. A bon entendeur !

Patrick Thonart


Plus du même…

THONART : Mère-Courage et les Grands-Vents (2015)

DOTREMONT Christian, Écriture en forme de roue et roue en forme d’écriture (1979)

Il était une fois une liane au passé dodu,
Elle avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus :
La marâtre araignée, au sécateur, l’avait blessée
Et de ses bourgeons, désormais…
Elle faisait un bonsaï.

C’était pour elle un problème de taille.

La belle enroulée était de formes bien roulée
Et, sur les troncs haut montés, elle n’eut cesse de grimper,
Mais la nuit restait noire et froid le point du jour.
Las, si de l’enfance elle passa aux rudeurs de l’amour,
Ce n’est pas dans des histoires de fesses
Qu’on quitte ses nattes et ses tresses.

Plus tard, elle porta la vie, pleine et riante,
Comme un défi à la Géante,
A la Gorgone et ses serpents,
A la Mère… monstre sans dents.
Et la liane si fluide et ses si roulés drageons,
Partirent s’attacher au plus lointain des troncs.

L’heure était belle, l’heure était calme,
Elle rafraîchissait leur front avec des palmes.
C’était loin, c’était beau, c’était le voyage,
Et du fantôme de la Goule, elle ne voyait plus la rage.
Mais, elle le savait, la rage était sienne
Et des glaces naissantes, elle se voulut la Reine.

Et les Grands-Vents se sont levés,
Et les humeurs furent retournées,
Et le grand tronc fut démoellé,
Et la tribu fut dispersée :
La liane, seule, dure de sa rage,
Se fit appeler la Mère-Courage.

Rampante sans tronc, elle se dressait
Quand l’entrechat la déroulait.
Chacun sa Mère, la Danse en est.
Printemps sans fruit, elle cuisinait
Sous le regard des chats gourmets.
Chacun sa Mère, la Cuisine le sait.

Car Mère-Courage était donneuse,
Mais, sous les ans, poussait fibreuse,
Et, dans son ventre de chaud plaisir,
Séchait le miel, à se tarir.
Or… au creux des lèvres, vivait un bois,
Malgré le vent, malgré le froid.

Espoir de vie, stupeur de Foi,
Quand le Printemps dépend d’un doigt.
Douceur des sens, révolution
Face aux faux monstres du cabanon.
C’est donc l’orgasme, ce sont les spasmes
Qui jettent lumière sur les fantasmes.

C’est l’arrogance du Gai Sourire,
Et c’est la Joie malgré le pire,
La belle sueur au point du jour.

Lunaire Pardon, vrai pour toujours,
Un souffle fondant sur la Flamme,
En quatre mots : “Mère, tu es Femme !”
Enfin…

Un cri puissant qui tue les Vents,
C’est la rivière née du dedans.
C’est la clairière pour la Forêt,
C’est le clairon du vrai Après.

Et la Liane s’est déliée…


Plus de littérature…

WWF : l’acronyme qui ment…

On nous a menti : WWF n’est pas l’acronyme qu’on croit et Brigitte Bardot est une crypto-contrepéteuse. Ce qui est réellement en voie de disparition, semblerait-t-il, ce sont les vrais WWF (AKA “Words, Words, words Fans” ou, plus précisément, les Sermomani occidentalis Gotlibae : la fraternité des obsédés textuels, ceux-là même qui prisent tant ce blogue).

On avait retrouvé les traces d’un des derniers spécimens européens (aujourd’hui disparu) et des ornithologues avaient pu, à l’époque, le photographier en plein exercice délibératoire :

Desproges en écriture

En voie de disparition ? Oui, car, de nos jours et de nos jeunes, qui se souvient du rire de Dali, pourtant salvateur comme l’était son contrepet surréaliste “Je suis fou du chocolat Lanvin” ? Qui essaie encore de caser, dans les dîners les plus branchés où le gratin dauphinois coule à flots, une merveille combinatoire comme “Rien de tel qu’un petit coup de vin pour faire passer le riz” ? Qui, dans les mêmes circonstances, fait sonner le bouchon d’une bouteille de chez Taurino en évoquant l’écho des Pouilles ? Qui, ensuite, lorsqu’on en vient à parler bouillabaisse, ne manque pas d’évoquer la fragilité de la peau de mérou qui, à feu trop vif, pète ? Qui, enfin, alors que les alcools sont sortis et que la calotte en prend pour son grade, aura la malice d’entonner “Il court, il court, le furet” ?

Qu’on ne me dise pas que parmi nos ados, soucieux de se faire extruder les points noirs dans les salles obscures, gavés qu’ils sont par les sept Marvels immondes, que parmi eux, donc, il y en aurait encore qui comprennent la vraie supériorité de Superman, le seul qui a une bouille incroyable.

Qui, finalement, peut encore se délecter de la première de couverture (un “collector”) d’un magazine féminin de mes jeunes années, proposant aux ménagères besogneuses le subliminal “Tricotez vous-même votre poncho” ?

Peut-être l’honorable Stéphane de Groodt (“Je s’appelle Groot“), preuve vivante -et belge- de la résilience d’une fraternité bien mise à mal par la Télé-Réalité (il est vrai, par ailleurs, que le seul rire de Maïtena Biraben pourrait susciter toutes les résiliences), à ceci près que l’homme pratique plus le calembour que le contrepet.

Le contrepet. Nous y voilà. Comment en arrive-t-on aujourd’hui, au XXIe siècle, à militer en faveur de l’art du contrepet qui, au siècle dernier, était l’apanage quasi exclusif d’anciens boy-scouts aux shorts élimés, de vieux célibataires à la sueur âcre et de quelques académiciens caustiques en mal d’une dernière grivoiserie avant la momification ?

Pas question ici de jouer les nostalgiques du “grundlich” à la française, de faire valoir l’exception culturelle en terre hexagonale ou l’identité linguistique des Français (les Anglo-Saxons ne pratiquent que rarement le contrepet ; on leur connaît un sympathique I’ve got my soul full of hope mais c’est tout ; les Belges, de leur côté, sont entrés dans la légende avec une contrepèterie, surréaliste comme il se doit : Demain, il fera beau et chaud). Ceci, malgré la forte tentation de jouer la gauloiserie comme dernier rempart contre le politiquement correct.

Non, plus simplement, le contrepet n’est que le cinquième remède d’un pentapharmakon (4 + 1) qui permet à l’Honnête Homme de rester vigilant face aux langues de bois (xyloglottes, donc). Pour marcher debout, être heureux et dignes, il nous revient donc :

  1. de ne pas craindre les dieux car ils ne fréquentent pas les mêmes trottoirs que nous ;
  2. de laisser la mort en dehors de nos préoccupations puisque nous ne pouvons la concevoir (idem pour un plombier qui serait disponible le dimanche, préciserait Woody Allen) ;
  3. de ne pas craindre la douleur par anticipation car, une fois réellement ressentie, elle est peu de chose (sauf peut-être la douleur provoquée par le rapprochement violent et inconsidéré entre un orteil et un pied de lit en bois, le premier dimanche matin qui suit la sortie du Beaujolais nouveau) ;
  4. d’abandonner l’idée que le plaisir peut être infini (à part la relecture de l’intégrale des Dingodossiers) ;

Autant pour le Tétrapharmakon d’Epicure (dans la belle édition de Marcel Conche chez PUF, 2003). Il reste à l’Honnête Homme (qui peut être une femme) à…

  • (5) ​traquer l’ouverture pour un vibrant contrepet, un calembour mortifère ou un pataquès qui déride, dans tous les discours ampoulés (merci les Lumières) car c’est d’un contrepet bien placé que le vrai révolutionnaire mettra le fat au sol.

Qui plus est, comme le signalait Audiard : “Les cons, ça ose tout ; c’est même à ça qu’on les reconnaît“. Alors, toutes les vigilances sont bonnes pour désarmer les diseurs de bonne morale, les vendeurs d’avenir et les prédicateurs de bas étage, en bref, les stimulateurs de douleurs rectales ou, plus précisément, les orchidoclastes patentés.

C’est une vigilance qui exige une certaine maîtrise de la langue de Ronsard et de San Antonio, une culture chaque jour nourrie de l’expérience, une agilité combinatoire aiguisée et, surtout, une réelle jubilation à manipuler cet outil, tant galvaudé par les discours dominants, qu’est le Meccano magnifique de nos mots et de leur sens.

C’est aussi un activisme constant qui ne doit fléchir devant aucune autorité : il nous revient de dire crûment quand le roi est nu !

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | source : collection privée | commanditaire : wallonica.org | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : N.A.


Du même auteur…

THONART : Rhapsodie à la courtisane (2014)

“Marquis” de Henri Xhonneux et Roland Topor (1989) © Roland Topor

Ce doigt tranquille, où perchent des mots d’ombre,
Entre tes reins palpite, entre tes bombes,
Minuit le juste y compose de jeux
Ma mère, ta mère, toujours recommencées !
O récompense après une pansée
Qu’un long regard sur le calme du pieu !

La vulgarité naît-elle du sacrilège ou de la médiocrité de pensée ? Dira-t-on de ce pastiche qu’il est vulgaire parce qu’il singe un des poèmes les plus respectables de la littérature française (pastiche iconoclaste), parce que sa thématique est ouvertement sexuelle (pastiche indécent), parce qu’il cumule acte sexuel et irrespect de la mère (pastiche immoral), parce qu’il sent l’audace un peu désuète d’après-guerre (pastiche cinquante-et-un) ou parce que, après l’avoir lu, l’esprit n’a pas progressé d’un iota, qu’il n’y a pas ‘avant’ et ‘après’ sa lecture (médiocrité) ?

“Hola !”, pourrait s’écrier Donatien Alphonse François, “soit, le texte est maladroit car quel vit peut se dire tranquille, qui n’a pas encore renoncé à l’exercice du plaisir d’homme ?” Mais quels fantômes (nos ‘mots d’ombre’) n’écrasons-nous pas avec ce doigt dressé, alors que nous fouillons, palpitants, les reins de la courtisane aimée ? Au zénith de la Lune, quand la tresse est défaite, quels jeux sombres et troubles ne mélangent-ils pas le souvenir de consolations gagnées au sein laiteux de nos mères avec l’apaisement réel, posé sur notre torse par les gestes de la belle, gestes répétés en abîme depuis la nuit des nuits. Quelle audace aussi, accessible aux seuls amants qui vivent la confiance, d’évoquer une ‘pansée’ là où d’autres évoqueraient l’acte d’amour : pardi, le plus raffiné des rois du Siam souffle comme une bête quand il prend sa femelle (titre qu’elle seule peut s’accorder). Et il n’a pas aimé dans la chair celui qui ne connaît cette certitude d’être le ‘Roi du monde’, alors qu’après l’amour, la repue pose la tête au creux de son épaule pour regarder la Lune au-dehors. Enfin, du pieu au doigt, la boucle est bouclée…

Je t’encule, salope magnifique,
Et je puise à la fleur de ton cul
Le printemps de ma trique.

Alors, pas de disgrâce non plus pour ces trois vers naïfs où le seul plaisir des gros mots crée la poésie autrement réservée aux seuls amants d’expérience ? Si, au pilori ! Jouer avec les mots, même avec métrique, qu’il s’agisse de contrepéter​ ou de dire avec verdeur que le Roi est nu, tout cela n’est rien si l’on ne génère un moment de passage pour l’esprit (avant et après). Pour rendre le propos plus évident, suit un des haïkus érotiques les plus délicieux qui soient, écrit par une japonaise, dame  Akiko Sakaguchi :​

t’attendant
un, deux, trois pétales
sur le siège

Bon anniversaire, Divin Marquis !

Patrick Thonart


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Du même auteur…

A quoi bon, une encyclopédie ?

Entreprendre aujourd’hui l’édition d’une encyclopédie (fut-ce sous la forme d’un simple blogue encyclopédique), c’est proposer des fils d’Ariane, que l’on désire éclairés, dans le labyrinthe de la Toile : tout ou presque est là, qui peut faire viatique à l’homme qui marche éveillé. Dans la droite ligne du travail de partage des savoirs entrepris dès 1998 par le philosophe Jacques Dufresne (QC) et son Encyclopédie de l’Agora (avec laquelle nous avons collaboré pendant plus de dix ans), wallonica.org se veut tant éditeur de connaissances liées à son terroir, la Wallonie (BE), que marchepied vers d’autres gisements de savoirs en ligne : vous avez le droit de savoir-s !

Si le purin coule vers le bas, pourquoi vivons-nous dans la vallée ?

C’est Terry Gilliam (L’Obs, n°2661) qui met le doigt sur une des préoccupations de wallonica.org, à savoir une inquiétude de la pensée libre devant la prolifération des diktats à l’emporte-pièce qui font le quotidien du web 2.0 (et leur écho dont résonnent sans fin les réseaux sociaux). Car, enfin, le Café du Commerce n’est pas le Jardin d’Epicure : d’abord émerveillés par le potentiel du web, aurions-nous trop vite déterré les espoirs pacifistes de Paul Otlet et d’Henri La Fontaine (plus de savoirs partagés, moins de guerres) ? Aurions-nous espéré en vain l’émergence du CRAC, le Citoyen Responsable, Actif et Critique (s’est ajouté par la suite le S de Solidaire) ? Godot ?

Quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter.

Beckett, encore. Alors, on chante ? Oui, pour mieux servir. Puisque l’Übermensch n’est pas pour demain et que la complexité fait loi, wallonica.org veut faire oeuvre utile en contribuant à cet archipel naissant sur la Toile, ces îlots de savoirs que des hommes et des femmes éditent en ligne. Le mot ‘éditer’ vaut ici son pesant de pèket : il s’agira de fédérer l’existant (relier contenus internes et externes), de faciliter l’accès aux savoirs (vulgariser les contenus experts), d’organiser la découverte (structurer la navigation), d’épauler les CRACS (permettre une lecture critique) et de maîtriser la publication (les options éditoriales sont le fruit d’un jugement personnel et l’internaute ne peut contribuer sans le contrôle d’un modérateur). Alors, on danse ? Oui, car n’est pas Diderot qui veut. Mais chacun peut faire sien le mot de Montaigne (Essais, III, 13) :

Notre bel et grand chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos.

Dont acte…

wallonica.org est une encyclopédie citoyenne, indépendante, dédiée aux contenus francophones, wallons et assimilés. Initialement publiée sur walloniebruxelles.org, elle est désormais accessible à l’adresse wallonica.org. A terme, wallonica.org a pour vocation de devenir une société encyclopédique, active tant dans le domaine de l’éducation permanente, du marketing culturel d’intérêt public que de la promotion des savoirs wallons. A bon entendeur…

wallonica.org est un portail encyclopédique francophone, disponible pour tous les internautes, librement, gratuitement, sans publicité ni capture d’identité. Ses contenus sont édités par une équipe de contributeurs cooptés qui préfère “l’humanisme du lien” à l’exhaustivité : certains articles sont des compilations critiques de savoirs présents ailleurs sur la Toile, vers lesquels ils renvoient. C’était donc ça…“, s’exclame l’internaute ravi.


Au fil du blog…

THONART : Les armoires alignées (2014)

(c) Christian DOTREMONT : L’ours du sens (1974)

Les armoires alignées,
dans la pièce occultée,
sont toutes si bien fermées.
Pourtant, à travers chacune,
filtre un rayon de Lune :
les serrures verrouillées
finissent toutes par rouiller.

Dans la colle d’une queue d’aronde,
poissent les crins d’une bête immonde.
Derrière le bahut, dépasse la corde d’un pendu.
Dans ce tiroir sans fond, grouillent des araignées sans nom.
Au lieu de l’huile dans la charnière, coule le fiel d’une goule amère.
Sur le fauteuil défoncé, ce n’est pas l’ombre de ta psyché
mais le reflet d’une âme damnée.
Et le bruissement dans les placards,
ce sont tes morts et les cafards.

Les armoires alignées,
dans la pièce occultée,
sont toutes si bien fermées.
Pourtant, à travers chacune,
filtre un rayon de Lune :
les serrures verrouillées
finissent toutes par rouiller.

Il n’y a pas de Jugement dernier,
il n’y a jamais assez de clefs.
On se croirait dans du Kafka
sauf que ton Procès… c’est toi.

Alors, à deux doigts,
prends ton nombril
(juste sous ton cœur),
et vis pleinement ta vraie peur :
plonge tes mains dans le coffre noir
et sors la vieille boîte à musique,
celle que tu prenais pour un Géant d’Afrique.

Les armoires alignées,
dans la pièce occultée,
sont toutes si bien fermées.
Pourtant, à travers chacune,
filtre un rayon de Lune :
les serrures verrouillées
finissent toutes par rouiller…


Plus de littérature…

THONART : L’oeil de l’ours est dans le lac… (2014)

ALECHINSKY Pierre, La mer noire (1988-90) | Musée Granet

L’œil de l’Ours est dans le lac,
ses larmes sont lentes
La lune est sur le lac,
elle dit son attente


Plus de littérature…

THONART : L’ours, la renarde et le héron (fable, 2014)

Ayant boité tout l’été,
L’Ours se trouva fort dépourvu,
Quand la Renarde lui apparut.

Rousse de poil et
Rose de muqueuse,
Princesse Goupil n’était pas gueuse.

Belle et menue,
Elle jouait encore au cerceau,
Qu’un grand oiseau la sortit du ruisseau.

Évadée de son terrier,
La belle garçonne n’était pas roulure,
Elle savait goûter une fière allure.

Messire Héron n’en manquait guère.
Lors, quand d’un castel il hérita,
La belle poilue lui emboîta le pas.

A poils et à plumes,
Longtemps, les nuits furent de fête,
Jusqu’à ce que le chœur des grenouilles lui tournèrent la tête.

Sa tête à lui, mais à elle pas,
Dame Renart n’a que faire des batraciens,
Qui, face au grand Butor, s’agitent comme des chiens.

Alors que lui, dans sa superbe,
Piétant noblement dans l’herbe,
Se délectait de chaque croâ, comme il se doit.

On connaît l’échine des renardes,
Qui, devant l’adversité,
Le museau savent baisser, sans s’abaisser.

Mais ces femelles ont le cœur rude
(elles, toutes, si faussement prudes)
Et le malheur elles savent tourner, en un heur qui leur sied.

Lors donc, la Belle vécut,
De Longues-Pattes gérant les écus,
Par là gagnant sa paix, au beau milieu des échassiers.

Face à ce clinquant contrat,
Où la rousse ne perdait pas,
Cupidon, déçu, ne sut que faire et délaissa la belle fermière.

Le héron même le sait,
Il n’est pas de chantante rivière,
Qui d’eau n’ait besoin et qui, sèche, ne livre plus rien.

Il en va ainsi de l’amour qui,
Faute d’être bien arrosé,
Quand s’éteint la fête des corps, s’en vient à sentir la mort.

Hors, un jour que la Renarde se promenait,
Aux côtés d’une grenouille qui sans tête coassait,
Elle avisa un Ours bourru qui de vrai amour ne voulait plus.

Le plantigrade était en rade mais,
Perclus de peines de cœur,
Martin n’en voulait pas moins chanter les fleurs.

La roussette en l’entendant,
Ne put qu’avec lui partager le chant,
Et de l’amour sentant l’odeur, elle sentit s’ouvrir le cœur.

Hola, hola, fit la Fée bleue,
Tout ceci n’est qu’histoire de queues,
Et de l’amour où la vie danse, ce n’est ici que l’apparence.

La belle Renarde a son caractère,
Et d’une magique marraine n’a que faire,
Ce qu’elle veut vraiment savoir, c’est là où la mène son devoir.

Pas son devoir de religieuse,
Pas les doctrines de la marieuse,
Mais son devoir envers la vie, celui aussi qu’elle souhaite pour sa fille.

Alors, elle dit à l’Ours d’attendre,
Avec force caresses et baisers tendres :
Un jour, bientôt, elle saura et, peut-être, elle le voudra.

Et voilà Noël pour le Martin,,
Mi-joyeux, mi-chagrin,
Qui ne sait rien de ce que sera demain.

Et voilà Noël pour les châtelains,
Mi-ennuyeux, mi-assassin,
Où la Renarde ne sent plus rien.

La fête est triste, sans âtre au cœur,
Mais l’Ours vivra, il chantera,
Et la belle, rose de rosée, ne pourra que l’entendre l’aimer.

fable préparée par Patrick Thonart

Plus du même auteur…

THONART : Tu as jeté sur moi… (2014)

DOTREMONT, Christian

Tu as jeté sur moi
Le voile de la Tristesse.
Mais quand, face au soleil,
Tu souris de nous deux,
Entre les mailles disjointes,
Je vois briller tes yeux.


Plus de littérature…

THONART : Pleurs (2014)

DOTREMONT, Christian : Question insidiaire (1978)

De tout ce qui me sera demain
Je ne demande qu’un sein
A ma joue formé
Et de mes larmes baigné

Et je… l’enfant… y pleurerai
Et la femme qui le porte
Je pourrai enfin
Comme un homme
L’aimer


Plus de littérature…

THONART : Bohémien sans répit (2014)

DOTREMONT Christian (1922-1979)

Bohémien sans répit,
ma paix ne trouve
qu’entre les cuisses
de la Bourgeoise
qui me subjugue…
de sauvagerie,
dans son lit-cage


Plus de littérature…

THONART : La belle histoire de Petite-Fille et du Cœur de Hérisson (2011)

Il était une fois une petite fille qui était petite et qui était une fille.

Comme une petite fille, elle avait de belles boucles qui coulaient de chaque côté de son visage et des petits trous de nez tout ronds. Comme une fille petite, elle était toute menue et n’avait pas des boutons comme les garçons (beurk !).

Comme une fille, elle était courageuse le jour et un peu peureuse la nuit. Comme une petite, elle voulait faire la Grande sans vraiment savoir comment.

Elle avait l’air d’une petite fille, l’odeur d’une petite fille et si on l’avait mangée, elle aurait eu le goût d’une petite fille.

Aussi l’appela-t-on… “Petite-Fille”.

Or, il se fit que Petite-Fille et les siens emménagèrent dans une chaumière avec une belle cheminée, au coin d’un bois si beau et mystérieux que, le jour, Petite-Fille voulait y jouer, et si profond que, la nuit, elle avait peur d’y entrer.

Voilà qu’un jour, qui devenait un soir, Petite-Fille jouait au drone américain qui bombardait l’Irak. Elle ramassait des pommes de pin et les jetait en l’air… en avançant vers le Grand Sentier, à l’orée du bois.

Ce chemin encombré, Petite-Fille l’avait toujours vécu comme une invitation : peut-être menait-il à une vraie clairière au creux du bois…

Était-ce exprès que le jeu attirait Petite-Fille vers le Sentier ou était-ce Petite-Fille qui profitait du jeu pour explorer le Mystère ?

Elle avait déjà dépassé les deux bosquets de noisetiers qui en gardaient l’entrée. Elle se dirigeait maintenant vers le Vieil Arbre, au pied duquel un drôle de tas de feuilles et de branches débordait sur le chemin.

A mesure qu’elle avançait, ce dernier se faisait sentier plus sombre, les taillis formant une arche trop étroite, même pour Petite-Fille, qui se prit les cheveux dans les branches fines d’un chêne torturé.

Baissant la tête pour se protéger, elle vit son propre visage dans une flaque d’eau, à ses pieds. Dans le reflet, sa tête était couronnée de cheveux captifs dans les doigts de l’arbre. Elle se fit peur elle-même ; elle s’assit et pleura en frissonnant.

Ce faisant, Petite-Fille n’avait pas réalisé qu’elle était en fait assise sur le tas de branches, au pied du Vieil Arbre. A travers ses larmes, elle ne comprit pas immédiatement d’où venait une berceuse rauque que l’arbre lui soufflait dans les oreilles.

Accablée d’angoisse, elle ne sentit pas tout de suite ses petits bras et ses petites jambes s’engourdir peu à peu et, bientôt, elle dormit profondément, affalée sur le tas de feuilles et de branches entremêlées.

Une à une, les dernières pommes de pin lui tombèrent des mains…

Une fois éteints les pleurs de Petite-Fille, le calme fut vite de retour dans la Forêt et chacun reprit les tâches qui lui revenaient : le Vent caressait les branches les plus hautes, celles qui voyaient la lumière, et les Insectes continuaient dans l’ombre à ronger une à une les feuilles tombées au pied des Grands Troncs.

Sous le corps inerte de Petite-Fille, qui ronflait doucement, les feuilles se mirent à bouger en craquant, laissant le passage à un gros hérisson… aux yeux rouges.

L’animal n’était pas habile mais il n’hésita pas à grimper de ses fines griffes sur la poitrine d’oiseau de l’enfant, pour atteindre le bord de la bouche entr’ouverte.

Il renifla l’haleine de Petite Fille en éclairant l’intérieur de la bouche avec ses yeux luisants et, d’un seul coup, plongea dans la gorge offerte, s’enfonçant jusqu’au cœur de la malheureuse endormie.

Arrivé près du petit organe palpitant, il le dévora et pris sa place, paf, sans autre forme de procès !

Du coup, l’enfant se réveilla avec une drôle de boule dans la poitrine, pour se trouver nez à nez avec… un castor.

L’animal lui demanda si tout allait bien. Petite-Fille sursauta : parler avec un castor, c’est déjà pas courant, mais répondre à une question de castor, ça ne devait pas être très normal non plus.

Toujours affairé, le castor s’était, quant à lui, gentiment interrompu lorsqu’il avait visé une petite fille dormant sur un mauvais tas de bois (et le castor s’y connaissait) avec une drôle de lumière à l’endroit du cœur.

Pratique, il s’inquiétait de savoir si la jeune fille était toujours comme ça -auquel cas il passerait son chemin et reprendrait son travail- ou si la luminosité étrange qui baignait la poitrine de Petite-Fille n’était pas naturelle -auquel cas il passerait également son chemin, incompétent qu’il était en matière de sorcellerie. Simplement, le castor était d’un naturel poli.

Mais Petite-Fille ne l’entendait pas comme ça. “Les castors, avait expliqué sa Mère, sont des modèles pour nous : ils construisent des barrages, vivent cachés dans des galeries et savent toujours s’échapper par des tunnels secrets lorsqu’ils sont menacés”.

L’enfant, qui n’était pas née de la dernière pluie, rassura le castor et lui proposa ses services. Accepterait-il de lui montrer quelques-uns de ses secrets pour se protéger, auquel cas Petite-Fille deviendrait son esclave pendant un an et un jour ?

Pendant que le castor, surpris, réfléchissait à la proposition, Petite-Fille dû s’assoir à nouveau, tant sa poitrine lui brûlait, comme si des picots perçaient le revers de ses poumons. Était-elle malade ? Allait-elle mourir ? Le castor accepta vite l’arrangement, voyant l’effet que l’idée de le servir avait sur la petite.

Aussi, pendant un an et un jour, Petite-Fille aida-t-elle le castor, étudiant en cachette ses tunnels, ses barrages, ses remparts et ses barrières. Elle s’accoutuma aussi à l’animal, lui découvrant une bonhomie qu’elle ne lui supposait pas. Pourquoi tant de précautions si le castor n’avait pas d’ennemi ? A la question, le castor répondait invariablement, sa pipe en bouche : “je travaille tous les jours depuis que je travaille tous les jours. C’est comme ça. On me respecte ; ma vie n’est pas dangereuse. Seule l’eau peut pourrir mes réserves et mes barrages la retiennent suffisamment. Seul le gel peut bloquer mes accès, aussi ma maison en compte-t-elle beaucoup, mais pas trop. Pour le reste, la noyade ne me fait pas peur, je sais nager.”

Au terme de leur accord, le castor libéra Petite-Fille et elle reprit son chemin, après l’avoir bien remercié : à travailler près de lui, elle avait beaucoup appris et la douleur dans sa poitrine avait diminué chaque jour jusqu’à disparaître enfin. Maintenant, il lui fallait rentrer, Maman allait s’inquiéter.

La route était longue depuis la rivière et Petite-Fille fut vite lasse de marcher à la nuit tombée, sans voir où elle mettait les pieds. Alors elle s’appuya contre un arbre et se mit à pleurer de fatigue et d’angoisse.

On le sait, le Vieil Arbre a des frères répandus dans toute la Forêt et c’est un de ceux-ci qui chanta à nouveau la berceuse rauque. Bientôt, l’enfant fut profondément endormie…

Elle dormit tant et fort qu’elle ne sentit pas des serres s’agripper à sa cuisse et un bec de rapace se frotter contre sa veste de peau, à hauteur de son foie. Était-elle en danger ?

L’oiseau qui avait abordé l’enfant était un des Rois de la Nuit. Mais il n’était pas bien méchant et, content qu’il était d’une visite impromptue sur son territoire, il lâcha un petit pet sonore qui eut tôt fait de réveiller Petite-Fille : prout.

Petite-Fille se frotta les yeux puis réalisa qu’elle n’était pas seule. Arrimé sur sa cuisse, un Grand-Duc regardait alternativement la lueur rouge à l’endroit de son cœur et la lumière bleue de la Pleine Lune.

“Bonjour, tenta-t-elle, peux-tu te bouger un peu, s’il te plaît ? Tes serres commencent à percer ma jupe et j’ai peur d’avoir mal, la nuit.”

Elle trouvait important d’être très polie avec l’oiseau car sa mère lui avait expliqué : “les hiboux sont très savants, ils connaissent des millions de choses différentes, tellement que, quelquefois, ils perdent les plumes de la tête”.

Bien élevé, le hibou se posa sur une branche basse et la salua du chef (Petite-Fille put alors voir combien celui-ci devait être savant, tant son crâne était pelé).

Rusant comme une enfant qu’elle était, Petite-Fille fit au grand oiseau la même proposition qu’au castor, avec au cœur la même douleur qui renaissait : survivrait-elle cette fois ? Son cœur lui crèverait-il les poumons avant qu’elle n’ait fini d’étudier tout et le reste, au service du Grand-Duc ?

Le hibou accepta vite la proposition, inquiet du rougeoiement qui augmentait dans le torse de l’enfant.

Aussi, pendant un an et un jour, l’enfant étudia-t-elle auprès du grand oiseau, s’étonnant du peu de livres et de grimoires qu’elle déterra de sous les crottes et les pelotes de déjection qui jonchaient son arbre. Où cachait-il toute sa science, s’il était si savant ? A la question, le Grand-Duc répondait invariablement, en tournant la tête à 180 degrés : “j’étudie tous les jours le Soleil et la Lune, depuis qu’il éclaire mes jours, depuis qu’elle éclaire mes nuits. Je ne sais pas combien d’arbres il y a dans la Forêt mais je sais reconnaître les Frères du Vieux Chêne qui t’ont endormie. C’est comme ça. Ils me respectent ; ma vie n’est pas dangereuse. Pour le reste, le ciel ne me fait pas peur, je sais voler.”

Au terme du contrat, l’oiseau accompagna Petite-Fille qui reprit son chemin, après l’avoir bien remercié : à travailler près de lui à la lueur de la Lune, elle avait beaucoup appris et la lumière sur sa poitrine avait pâli jusqu’à disparaître enfin. Maintenant, il lui fallait rentrer, Maman allait s’inquiéter.

La petite connaissait la Nuit maintenant et elle ne se laissa plus piéger par les Frères du Vieil Arbre. Ce n’était pas le cas d’un ours énorme qu’elle vit dormir sur une pierre, aux abords d’une clairière, au pied d’un grand arbre torturé. La berceuse rauque assommait aussi les vieux mâles plantigrades, lui sembla-t-il.

Forte de son expérience (deux ans et deux jours, maintenant), elle s’approcha doucement de l’énorme masse velue, guettant tout soubresaut des grandes pattes aux griffes rentrées par le sommeil. Elle remarqua aussi des cicatrices sur son flanc et la douceur des coussinets sur lesquels la bête avait l’habitude de déambuler dans la Forêt. Sa mère lui avait expliqué : “l’ours en rut est fort de ses grandes pattes, puissant dans l’étreinte et, des cris de son printemps, il réveille toute la Forêt”.

Bizarrement, l’envie de refaire sa proposition à l’animal endormi éveilla sa douleur et c’est la poitrine rougeoyante, mais sans peur, qu’elle éveilla l’ours en lui chuchotant à l’oreille qu’elle le servirait un an et un jour, hibernation comprise, s’il lui confiait le secret de sa vigueur.

Éveillé d’un œil, l’ours accepta, un peu ébloui par le feu qu’il voyait couver dans la poitrine fraîche de l’enfant.

Aussi, pendant un an et un jour, l’enfant marcha-t-elle aux côtés du grand velu : à chaque fois surprise de sa douceur quand il lui parlait, un peu comme à ses oursons, et à chaque fois étonnée de sa force quand il devait lever un arbre qui gênait l’entrée de sa caverne. D’où tirait-il toute sa force, s’il était si vigoureux ? Pas de sa colère, il n’en avait pas. De son sommeil, peut-être (l’ours faisait beaucoup la sieste) ? A la question, le plantigrade répondait invariablement, en léchant du miel : “je porte des troncs tous les jours, quand je ne dors pas. C’est facile quand on sait comment il faut se mettre pour les soulever : c’est pas les muscles, c’est la manière. C’est comme ça. Et les arbres, ils me respectent ; ma vie n’est pas difficile. Pour le reste, la terre ne me fait pas peur, je sais creuser.”

Le terme échu, Petite-Fille repartit, après l’avoir bien remercié : à marcher près de lui, dans l’odeur forte de son pelage, elle avait beaucoup appris et les picotements de son cœur s’étaient tus jusqu’à disparaître enfin. Maintenant, il lui fallait rentrer, Maman allait s’inquiéter.

Petite-Fille se hâta sur la trace que l’ours lui avait indiquée. Elle trottinait toute en joie, plus mûre de ces trois ans et trois jours passé dans la Forêt. La promenade avait été suffisamment riche en rencontres et il fallait rentrer maintenant.

Mais le chemin était long et, épuisée par toutes ces émotions, elle ne prit garde et s’endormit au pied du Vieil Arbre qui attendait son retour, tout près de sa maison. La berceuse rauque flottait autour d’elle et devint un brouillard fin qui l’enveloppa complètement.

Que se passait-il ? La lueur sur son torse perdait de la vigueur. Petite-Fille se sentait tellement soulagée, tout en rêvant à ses trois Mentors. Le Castor, le Grand-Duc et l’Ours, qui regardaient sa poitrine en souriant. Elle sentit comme un petit animal qui quittait son corps sans forcer et puis, pfuuuit, plus rien.

Au réveil, elle sursauta : le Vieil Arbre était au-dessus d’elle mais il restait immobile et avait ouvert ses branches et laissait maintenant passer la lumière du Soleil.

Petite-Fille posa la main sur le sol, à côté d’elle, et elle sentit que quelque chose bougeait. Vérification faite, un petit hérisson la regardait, couché sur le dos et lui offrant la douceur de son pelage. Elle lui fit une petite caresse puis se leva, pressée de retrouver les siens.

Quand Petite-Fille sortit du bois, elle sentit le soleil sur ses hanches. Elle se retourna une dernière fois vers le Sentier puis repris la direction de chez elle. Maman allait s’inquiéter…

La maison était là mais… que s’était-il passé ? Plusieurs tuiles manquaient sur l’annexe, le bardage était couvert de lichen par endroits et, dans le potager, les herbes étaient hautes. Où était Maman ? Pourquoi ces rideaux tirés et ce chien attaché, qu’elle ne connaissait pas. “Maman, cria-t-elle, Maman, où es-tu ?”.

Petite-Fille courut tout autour de la demeure, en quête d’une ouverture ou d’un regard de sa Mère, qui écarterait les tentures pour la reconnaître. Ses belles jambes se griffaient aux chardons mais elle n’en avait cure. “Maman”, cria-t-elle encore.

C’est alors que la porte d’entrée grinça et s’entrouvrit. Une vieille femme sortit, se glissant le long du mur. Rassurée par le sourire de la jeune femme qui la regardait, elle s’avança vers le fauteuil et l’invita à s’assoir près d’elle, sous la véranda : “viens, Petite Femme, dit la vieille en clignant ses yeux de Mère, tu es enfin revenue”.

Alors, Petite Femme n’y tint plus, elle pressa le visage de sa mère contre sa poitrine ronde et bientôt son corsage fut mouillé de leurs bonnes larmes partagées. Émue comme l’enfant qui cherche toujours les bras de la Mère, Petite Femme raconta longuement son aventure et expliqua à sa Mère que même les hérissons avaient un cœur grand comme ça. Et qu’ils ne piquaient pas si souvent !

Les soirées furent longues à se dire tout ce qui n’avait pas encore été dit et ce n’était qu’à la dernière braise que chacune montait dormir.

Le mois suivant, un gentil couvreur aux beaux bras musclés et au cœur généreux vint réparer les tuiles tombées. Ce fut l’amour au premier regard chez les deux femmes. Petite Femme sortit la première de sa réserve et épousa le garçon six mois plus tard. La Mère les bénit, débordant déjà de tendresse pour ses futurs petits-enfants. Elle leur raconterait l’histoire du hérisson.

Toute la maisonnée fut désormais bien en vie et le potager donna à nouveau de beaux potirons qui, minuit venu, se changeaient en… potirons.

KONIEC (prononcer [konièts])

Un conte préparé par Patrick Thonart (2011)


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