CAL : Les difficultés d’aborder certains sujets à l’école (publication, 2021)

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MAI 2021. Le Centre d’Action Laïque publie les résultats d’une enquête sur les difficultés d’aborder certains sujets à l’école…

“La mort de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine, a suscité la tristesse, l’indignation et la colère. Elle a également remis en relief des formes de violence à l’égard des personnels de l’enseignement.

Quels qu’en soient les degrés, cette violence fait le plus souvent écho à des thématiques sociétales en lien avec le vivre ensemble et le socle de nos valeurs communes : la liberté d’expression et de conscience, la différence entre les faits/les opinions/les croyances, les religions comme faits historiques, la sexualité, ou encore l’égalité femmes-hommes.

Très vite, en particulier sur les réseaux sociaux, le débat public prend alors une tournure violente et clivante, ne laissant aucune place à la nuance et à l’argumentation raisonnée. Ces événements en question peuvent aussi être liés de près ou de loin au contexte scolaire avec des jeunes en plein apprentissage de la citoyenneté et en plein développement de leur esprit critique.

Certains sujets, lorsque abordés avec des enfants et adolescents en classe et en dehors, semblent en effet faire l’objet des remises en question voire des rejets. Certaines de ces expressions semblent également bousculer le corps enseignant. Le savoir scientifique et les progrès éthiques se heurtent-ils en classe aux croyances et aux préjugés, au détriment de toute pensée critique ? Quelles sont les questionnements des acteurs et actrices de terrain à ce sujet et quelles sont les réponses à apporter ?

Le Centre d’Action Laïque a voulu objectiver cette réflexion en donnant la parole aux acteurs et actrices de terrain sur les difficultés rencontrées dans l’enseignement obligatoire, mais aussi sur certaines pratiques qui permettent de prévenir ou désamorcer les situations problématiques. À travers 40 questions, il brosse les constats et les pratiques d’enseignement pour en dégager des pistes de solution basées sur des faits. Cette analyse quantitative et qualitative permet d’ouvrir la réflexion et de dégager des pistes pour favoriser le développement critique des élèves dans un environnement agréable pour les enseignants.

La lecture des réponses à ce questionnaire est instructive à plus d’un titre :

  • Elle permet avant tout de cerner de manière un peu plus détaillée une réalité et de réfléchir à des pistes concrètes de solution.
  • Elle pointe un contexte qui évolue et modifie le comportement de professeurs, parfois avec des effets bénéfiques, mais surtout vers un risque d’autocensure lorsque certains sujets sont abordés, en particulier les avancées éthiques et les pratiques démocratiques.
  • Elle met en évidence la nécessité de doter les enseignants d’outils lors des formations initiale et continue, et les élèves d’une EVRAS (éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle) et d’un cours de philosophie et citoyenneté de deux heures.
Cliquez sur l’image pour accéder au téléchargement de la publication…

S’engager encore…

Doktor Frankenstein et le body-building…

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Que fait le Docteur Frankenstein dans un concours de body-building ? Vous l’avez compris : il n’a pas compris et… il va faire des bêtises. Les mots, comme les discours qui les assemblent, pèsent lourd sur notre vision du monde et influencent nos motivations, a fortiori dans le maelström d’informations où nous nageons tous les jours. Comment penser clair et ne pas fabriquer des monstres ?

Ah ! Le chameau…

Vous n’en avez pas vraiment l’habitude, je sais, mais cet article commence par une citation biblique, extraite des évangiles de Luc et de Mathieu (Luc 18:25 ; Mathieu 19:24) : “Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume de Dieu.” Dans le mythe chrétien, l’histoire parle d’un jeune homme riche à qui Jésus demande de se baisser pour entrer dans le royaume de Dieu (il lui demande de se débarrasser de son or, de s’humilier, au sens de devenir humble) mais le jeune homme ne veut pas vendre tous ses biens, car il est trop attaché à ce qu’il possède.

Plusieurs exégètes ont avancé que ‘le trou d’aiguille‘ était le nom d’une porte de la ville de Jérusalem qui, après le coucher du soleil, restait ouverte plus longtemps que les grandes portes qui étaient plus difficiles à défendre. Les chameaux ne pouvaient y passer qu’en se défaisant de toutes leurs charges. Malheureusement pour cette interprétation, on n’a pas trouvé de traces archéologiques de ladite porte et l’expression ‘trou d’une aiguille’ (et non pas ‘trou de l’aiguille’) ne semble pas vraiment confirmer cette explication. Reste que, porte de la ville ou pas, l’épisode peut très bien faire sens à qui se satisfait de la métaphore.

Par ailleurs, certains linguistes critiquent la traduction où il y aurait confusion entre deux mots grecs : KAMELON (= chameau) et KAMILON (= corde). Notons en passant que l’araméen GAMLA peut signifier aussi bien chameau que corde (elle était faite de poils de chameau). L’image ne suggérerait alors pas une réelle impossibilité (voire un ostracisme ‘anti-riches’) mais plutôt la difficulté pour quelqu’un qui est trop attaché aux biens terrestres d’entreprendre une démarche sincèrement spirituelle.

Les représentations artistiques de la vie du Christ n’ont pas manqué non plus et l’épisode s’est également vu traduit dans les arts visuels. Qui plus est, l’image littérale d’un chameau empêché par l’exiguïté d’un passage a également généré un kõan, proposant de jouer avec l’image d’un chameau qui passe par le chas d’une aiguille. Dans l’approche zen, les kõans sont des phrases paradoxales qui permettent une méditation non-polluée par les raisonnements logiques, soit ici : “pense à un chameau qui passe dans le chas de l’aiguille et tire ton plan avec les ébauches d’explications logiques que tu ne manqueras pas de générer…

Pause – Voilà, je viens de vous “promener” pendant quelque 450 mots (soit plus d’une minute et demie pour une lecture à 300 mots/minute). Vous avez déjà eu le temps de crier au sacrilège ou, à l’inverse, de vous amuser de la crédulité des croyants, de chercher dans votre mémoire ce que disait la “maman catéchiste” de votre quartier ou, pour d’autres, de vous souvenir du prof de morale laïque qui avait raconté que les Indignés avaient pris d’assaut la City de Londres en hurlant “Mangez les riches !“, de vous sentir coupable d’avoir acheté le dernier GSM à la mode pour faire un trekking au Maroc sur la découverte de votre être spirituel, de vous interroger sur le paradoxe zen et de rire rétrospectivement de ce que Tex Avery en aurait fait, de vous émerveiller de l’explication historique d’un texte symbolique, de réserver des vacances à Jérusalem ou, pour les curieux patentés, de ressortir votre bible de Chouraqui pour retrouver le passage dans sa traduction si rocailleuse. Bref, vous avez interprété une séquence de mots dans un contexte et décidé (ou non) d’y réagir. Votre réaction était-elle la bonne ? Comment savoir ? – Fin de la pause.

Manifestement, il est vrai que l’histoire de la fatalité qui s’abat sur ce pauvre camelus en a inspiré plus d’un mais, surtout, de plus d’une manière. Je m’explique : les linguistes y ont traqué des fautes de traduction ; les croyants y ont lu un précepte moral transmis par la Divinité ; les artistes un thème à illustrer ; les historiens ont scientifiquement cherché à savoir si oui ou non cette petite porte existait à Jérusalem… Pour faire simple : le même objet de connaissance (à savoir, l’anecdote du chameau qui se prend un linteau en travers du museau après l’heure du coucher) a été formalisé différemment, selon l’approche adoptée pour le représenter.

Enter Ernst Cassirer (1874-1945)

A travers un exemple comme celui-ci, chacun entrevoit peut-être mieux ce qui tracassait des philosophes comme Kant ou… Ernst Cassirer (à lire dans nos pages : Une invention moderne, la technique du mythe) : la tradition prétend que l’Être (= le monde en soi, tout ce qui est, avant même que je n’en prenne connaissance) est l’objet de la philosophie et que chaque philosophe doit passer sa vie à démêler les écrits de légions de confrères qui ont tenté d’en donner une description définitive et ce, sans succès.

Au lieu de cela, propose notre ami Ernst, n’est-il pas préférable de se concentrer sur la manière dont l’homme (et la femme, c’est malin !) est au monde (le Dasein de l’époque, de Cassirer à Heidegger) et, partant, sur la manière dont l’être humain prend connaissance du monde, de l’Être ? Comme Ernst Cassirer le dit lui-même (vous allez voir : c’est un rigolo !) :

La philosophie ne se constitue que par cette affirmation de soi, dans la  conviction qui la fait se reconnaître comme l’organe propre de la connaissance du réel. […] Plus la philosophie met de rigueur à vouloir déterminer son objet, et plus cet objet, pris dans cette détermination même, lui fait problème.

Ma voisine Josiane vient de s’évanouir : elle a connu l’Occupation, alors Cassirer, Heidegger (et leur Dasein qui a permis l’Existentialisme), elle n’a jamais pu s’y faire ; pourtant elle aimait bien les robes noires des chanteuses de Montmartre et elle a pleuré en lisant que la Chloé de l’Ecume des jours avait un nénuphar qui lui poussait dans le poumon… Comment lui expliquer l’enjeu ? Comment lui expliquer la formule magique de Montaigne : “Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos” ?

Cassirer s’y était pourtant employé mais Josiane n’a pas lu les trois volumes de La philosophie des formes symboliques, dont la première partie -consacrée au langage- est parue en 1923 (je la comprends, j’ai essayé : c’est ardu et assez académique). Si le développement l’est peu, le propos y est pourtant relativement éclairant. Le philosophe explique que, dans toutes les circonstances de la vie, l’homme est un animal in-formant : il crée des formes symboliques, des discours cohérents, des représentations du monde qui lui permettent de l’appréhender. Pour lui, si je comprends bien, l’intérêt de la philosophie devient alors…

      1. d’identifier individuellement quels sont ces systèmes de représentation (la science, la religion, mon karma familial, le permis de conduire, la poésie de Baudelaire, l’humour des Monty Python, le cynisme désespéré de Cioran… : bref, toutes ces visions du monde que j’ai en tête quand je vis une expérience) ;
      2. de les distinguer les unes des autres, de les regrouper dans des systèmes de représentation et d’étudier leur cohérence interne (ex. tous les éléments du discours scientifique de la Physique doivent obéir aux mêmes lois ; les personnages mythiques doivent toujours agir de la même manière pour être exemplaires…) ;
      3. d’étudier tant que faire ce peut la relation entre les choses représentées et leur représentation pour établir ce que Cassirer appelle “leur degré de réfraction”, à savoir en quoi ils pourraient offrir une représentation plus ou moins “objective” du monde (ex. un discours de propagande populiste offre une vision du monde volontairement biaisée alors qu’un poème limpide peut donner accès à une connaissance du monde plus directe).

De sévère que puisse paraître cette triple mission de la philosophie, elle n’induit pas moins une jubilation solaire, un émerveillement permanent du philosophe (que nous sommes tous et toutes) devant cette fonction créatrice de l’homme (créer des formes explicatives du monde) et devant les réalisations humaines qui en ont découlé, qu’elles relèvent des choses de l’esprit, de la sexualité au sens large ou de la garantie de notre survie matérielle.

Cassirer n’était pas exactement un pionnier en la matière et il cite lui-même Heinrich Hertz (1857-1894) et la philosophie que ce dernier déploie dans ses… Principes de mécanique (sic) : “[Hertz] requiert de notre connaissance de la nature, comme la tâche urgente et primordiale entre toutes, qu’elle nous permette de prévoir nos expériences futures ; son procédé pour inférer ainsi du passé à l’avenir devra consister à forger des symboles, ou des simulacres internes des objets extérieurs…” Hertz enfonce encore le clou et Cassirer le cite à nouveau :

Une fois que l’expérience accumulée nous a fourni des images présentant les caractères requis, nous pouvons nous servir de ces images comme de modèles et ainsi déduire rapidement des conséquences qui n’apparaîtront dans le monde extérieur que beaucoup plus tard, ou qui résulteront de notre propre intervention […]. Ces images dont nous parlons sont nos représentations des choses et s’accordent avec elles par leur propriété essentielle, qui est de satisfaire à la condition susdite ; mais elles n’ont besoin pour remplir leur tâche d’aucune autre espèce de conformité avec les choses. De fait, nous ignorons si nos représentations ont quoi que ce soit de commun avec les choses en dehors de cette relation fondamentale, et nous n’avons aucun moyen de le savoir.

Et Cassirer de conclure : “Si ces concepts ont une valeur, ce n’est pas parce qu’ils reflètent fidèlement un donné préalable, mais bien en vertu de l’unité que d’eux-mêmes, ces outils de connaissance, produisent entre les phénomènes.

Et Josiane d’émerger et de conclure à son tour : “Si j’ai bien tout compris, j’ai dans la tête plein d’explications qui se tiennent, et qui ne sont peut-être pas vraiment vraies mais, toutes ensemble, elles m’aident à décider de ce que je fais à manger ce soir : des légumes ou de la compote.” Josiane-Cassirer : match nul, 1-1.

Et Cassirer de re-conclure que les problèmes commencent (a) quand les représentations ont un degré de réfraction trop prononcé, sont trop opaques (elles masquent le monde à leur propre profit, comme dans le cas de l’obscurantisme religieux) ou (b) quand une seule idée maîtresse prétend expliquer tout (ex. la science peut tout élucider) : les idées ont la furieuse tendance à être totalisantes (le mot est de Cassirer). Josiane retombe dans les pommes…

Travaux pratiques : j’identifie les discours…
Monty Python, The Holy Grail (1975)

Nos représentations du monde sont fortement liées au potentiel des mots qui composent les discours. Et ce n’est pas un hasard si, par exemple, la première tâche des pouvoirs totalitaires, une fois installés à la tête d’une communauté, s’empressent de les dévoyer. C’est ce qu’explique George ORWELL dans son appendice au roman 1984, consacré à la Novlangue. C’est aussi ce que souligne Umberto ECO quand il nous explique comment reconnaître le fascisme

Dès lors, entraînons-nous à démonter les discours, à reconnaître les dispositifs mis en place pour nous inculquer des idées qui sont, par définition, préconçues. La consigne est alors la suivante : “A chaque fois que tu délibères (dans ta tête ou avec un tiers), commence par identifier si tu penses librement ou bien dans les termes d’un discours qui existait avant ton petit-déjeuner du jour.” “Fastoche !“, dit Jeanine. Si facile que ça ? On essaie avec quelques exemples…

J’ai tout lu Freud…

Le dromadaire est un chameau. Chameau est en réalité le nom d’un genre (Camelus) dans la famille des camélidés. L’espèce que l’on nomme couramment chameau est originaire d’Asie et son nom complet est le chameau de Bactriane (Camelus bactrianus). Le dromadaire est originaire d’Afrique et s’appelle aussi chameau d’Arabie (Camelus dromedarius). Ces deux espèces sont de la même famille et du même genre…

Josiane a reconnu sans difficulté le discours scientifique ou référentiel qui désigne et nomme, qui se veut éclairant et essaie de donner une représentation stable du monde dans un langage cohérent et objectif. Le but y est d’établir des concepts de référence qui permettent à chacun de fonder le débat sur des arguments d’autorité (“D’ailleurs, j’ai lu que…“, “Einstein n’a-t-il pas établi que…“, “Comme disait Malraux…“, “Ce livre a été écrit par un des plus grands spécialistes de…“). La terminologie employée est précise et sans ambiguïté, les sources sont citées et les références renvoient à des affirmations ou des sources expertes voire indiscutables.

Formalisme élevé, argumentaire rigoureux et cohésion interne, voilà des vertus du discours scientifique qui ont également des revers :

    • ce n’est pas parce qu’une chose est logique qu’elle est vraie (sinon, comment écrire une dystopie ?),
    • plus un discours est formalisé, plus il est imitable (essayez un peu d’aligner dix 4èmes de couverture d’ouvrages de développement personnel : vous verrez combien leurs éditeurs sont soucieux de bien imiter les Presses Universitaires, sans spécialement offrir le même sérieux dans les ouvrages commentés),
    • et quoi de plus dangereux qu’une explication qui a de la gueule et qui pourra facilement être étendue au-delà de l’objet qu’elle décrit (pensez à l’allopathie toute-puissante face aux médecines douces). Cassirer insiste d’ailleurs sur la fâcheuse tendance totalitaire des idées : avoir une explication devient vite savoir tout expliquer !

C’est Edgard Allan POE qui affichait son scepticisme devant les bienfaits du  discours rationnel ou scientifique et lançait l’alerte dans Colloque entre Monos et Una :Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde approchait. C’est ce que ne voyait pas la masse de l’humanité, ou ce que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas voir.” N’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir…

Reste que, malgré ces risques, le discours scientifique sincère s’efforce d’organiser les savoirs à propos du monde. L’exercice sera donc d’identifier ce qui est scientifiquement proposé à notre connaissance, de tester la cohérence des savoirs exposés et d’en évaluer le pouvoir élucidant : en d’autres termes, “fort de ces savoirs, l’appropriation du monde dans lequel je vis m’est-elle plus aisée et plus satisfaisante ?

J’en ris encore…

Qu’est-ce qu’un chalumeau ?
C’est un dromaludaire à deux bosses…

En regard du discours scientifique, l’humour et ses avatars (du nonsense le plus britannique au contrepet le plus gaulois), ne fait-il pas figure de parent pauvre, en termes de cohérence interne et de volonté de représenter le monde à notre raison bien assise. Car, dans le registre, on ne connaît pas une situation cocasse, une association d’idées saugrenue, une tirade bien sentie, pas un calembour, une caricature du faux prêtre… qui ne vise le paradoxe, la surprise ou l’allusion interdite. Si l’identité du discours humoristique est assez facile à établir, n’allez pas trop vite conclure à son incohérence : les techniques humoristiques sont bien organisées et le rayon des manuels du contrepet, le département des anthologies du nonsense, de même que les catalogues du coaching et des écoles du rire sont loin d’être vides ou déserts.

En quoi est-il donc spécifique, ce discours qui provoque le sourire ? Voire le rire qui, selon le neurologue Henri Rubinstein, est “une forme de jogging stimulant les muscles et permettant de renouveler l’air qui stagne au fond de nos poumons. Le rire agit jusque dans notre cerveau, où il encourage la libération d’hormones clés, comme les endorphines…

Ici, Ernst Cassirer nous appelle à l’ordre : après avoir identifié un discours spécifique, testé sa cohérence interne et ses rapports avec les autres discours, il revient de mesurer le degré de réfraction dudit discours, dans sa représentation du monde. En l’espèce, le propos humoristique ne cherche pas tant à établir une représentation du monde et à la proposer à notre connaissance, qu’à nous donner une représentation éclairante… des autres discours ! Par définition, l’humour est un discours qui démonte les discours pour nous éclairer sur notre fonctionnement, notre liberté de pensée. Et Josiane de conclure : “ça me fait penser au conte d’Andersen où c’est un enfant de la rue -un humoriste, comme tu dis- qui claironne devant la foule que “le Roi est nu !”. Ce qui était vrai !”

Les sanglots longs des violons…

Le chameau qui n’a plus de dents, / Ce soir, n’est pas content. / Il est allé chez le dentiste, / Un homme noir et triste, / Et le dentiste lui a dit / Que ses soins n’étaient pas pour lui. / Tas de salauds, qu’il dit le chameau, / Vous êtes venus parmi mes sables / Avec des airs peu aimables, / Des airs de désert, bien sûr, / Aussi sûrs que les pommes sures. / Vous m’avez mis une selle, / Vous m’avez chevauché surmontés d’une ombrelle, / Et va te faire foutre, / Si j’ai mal aux dents / -Mais puisque tu n’as plus de dents !…

Quelquefois cocasse ou satirique, comme ici, un poème constitue une forme discursive à part entière. Le discours poétique a ceci de commun avec le discours scientifique que c’est bel et bien une vision du monde qu’il nous propose, fût-elle individuelle. Dans un dispositif formel que l’on souhaitera adapté (pas d’ode parnassienne pour bercer bébé, pas de sonnets italiens pour être mis en musique par les Ramones et pas de Prévert pour Hugo), le poème se veut passerelle entre nous et le monde, un accélérateur cognitif vers une appréhension de notre environnement que nous ne pourrons décrire en termes rationnels. Voilà donc un discours identifié, distinct des autres manières, formellement cohérent et volontairement éclairant sur ce qui est, l’Etant (“Voire le lac, vu que l’année à peine a fini sa carrière“, ironise Josiane, qui n’a pas fini de nous surprendre).

Amen…

Jésus dit à ses disciples : “Je vous l dis en vérité, un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux. Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu.” Les disciples, ayant entendu cela, furent très étonnés et dirent : “Qui peut donc être sauvé ?”

S’il est une forme de discours qui prétend bien représenter le monde, c’est bien le discours religieux ! La question à poser, c’est évidemment : quel monde ? L’intention est-elle vraiment d’éclairer l’appropriation de notre environnement au départ d’une narration que, selon les options, les uns croirons littérale et les autres symbolique. Pour les croyants, oui : la narration religieuse décrit le monde augmenté de sa dimension spirituelle, une réalité augmentée.

Pour les non-croyants, les mythes fondateurs des différentes religions ont leur charme -l’homme est l’homme par sa capacité symbolisante- et c’est plutôt l’usage abusif du discours religieux comme outil d’influence ou comme argument d’autorité qui pose problème. Les “abuseurs d’âme” ne manquent pas en effet, qui œuvrent à prendre en otage la raison de tout un chacun en instrumentalisant le propos religieux. Tous les dispositifs sont alors mis en œuvre, du discours pseudo-scientifique à la fiction la plus débridée.

Mais il ne s’agit pas là du discours religieux à proprement parler qui, lui, est souvent bien cohérent, articulé sur une narration centrale et intègre explications du monde, poésie narrative, fictions didactiques, humour constructif, paradoxes révélateurs et d’autres dispositifs encore : c’est un peu le stoemp de la cognition. “Il doit y avoir une raison à ça, non ?” demande Josiane.

A Elbereth Gilthoniel…

Dans un trou vivait un hobbit. Ce n’était pas un trou déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d’une atmosphère suintante, non plus qu’un trou sec, sablonneux, sans rien pour s’asseoir ni sur quoi manger : c’était un trou de hobbit, ce qui implique le confort. Il avait une porte tout à fait ronde comme un hublot, peinte en vert, avec un bouton de cuivre jaune bien brillant, exactement au centre.

Prendre connaissance du monde au travers d’une représentation cohérente, ce n’est plus vraiment une nouveauté pour nous : la science, la religion, on connaît. Par contre, prendre connaissance du monde à travers une représentation qui annonce elle-même ne pas dire le vrai, c’est du neuf ! La fiction ne raconte pas le vrai monde et elle nous demande de la croire quand elle évoque un monde irréel. Après Horace et Shakespeare, c’est l’anglais Coleridge qui, en 1817, dans sa Biographia Literaria, explique comment la chose est possible : “le but étant de puiser au fond de notre nature intime une humanité aussi bien qu’une vraisemblance que nous transférerions à ces créatures de l’imagination, de qualité suffisante pour frapper de suspension, ponctuellement et délibérément, l’incrédulité, ce qui est le propre de la foi poétique.” Cette suspension consentie de l’incrédulité, nous permet de plonger (presque) nus dans une histoire, d’y faire les identifications nécessaires à nos émotions et d’en ressortir augmentés de l’expérience “vécue” dans la fiction. Discours cohérent, distinct des autres formes symboliques et faussement réfractant. Que du bonheur !

Le Tao que l’on peut dire n’est pas le Tao pour toujours…

Le chas passe dans le chameau quand la Lune est pleine.

Là où l’humour secouait les zygomatiques avec des effets de surprise ou des contrastes qui faisaient référence à du connu, aux seules fins de nous faire rire et réfléchir à ces discours que l’on nous tient, le discours paradoxal force et viole notre entendement, il nous arrache au connu pour créer le vertige et obtenir une seule chose de nos facultés cognitives : les faire bosser. Pas de syllabus tout prêt, pas de grand mythe explicatif, rien de tout cela : le paradoxe est le Do-It-Yourself de la connaissance ! Aucune idée préconçue à laquelle se conformer, pas de modes de raisonnement préétablis, car il s’agit justement de jouer mentalement avec une impossibilité discursive et de les désamorcer, pour retrouver une délibération intérieure virginale, à tout le moins spontanée. Ce sont les kõans du zen.

La technique du paradoxe est également présente dans ces (science-)fictions où l’auteur nous promène un peu dans un monde dont la logique ne nous est pas étrangère, pour nous faire ensuite frôler le vide avec des situations jamais vues. Dans ce contexte, il est difficile de passer sous silence une autre utilisation du paradoxe, moins honorable. Psychologiquement, les dominants malsains et les pervers narcissiques (très à la mode !) usent et abusent d’injonctions contradictoires ou paradoxales afin de tétaniser leurs victimes. Orwell utilise également le paradoxe, qu’il pratique dans les slogans du pouvoir totalitaire de 1984 (“La guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force.“) Les intentions de Big Brother, dans ce cas, ne sont peut-être pas si différentes.

Du bon côté de la Force, les discours paradoxaux abondent également, même dans les classiques de chez nous. Ainsi Pascal : “L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.” Ainsi Proudhon : “La propriété, c’est le vol.

A chaque fois, de Pascal au Maître Zen en passant par le Pastafarisme, quel délicieux déménagement cérébral que de raisonner sans rationalité et de découvrir, au revers d’une phrase, l’intuition d’un monde qui, jusque-là, avançait masqué ! J’ai dit initiation, comme c’est bizarre… ?

Miroir, dis-moi si je suis la plus belle

Ici, pas d’extrait : les exemples, vous les avez déjà en tête. Le sociologue Gérald Bronner souligne que, vu la masse saturée d’informations qui nous sollicite, nous avons désormais la capacité de trouver -non pas, l’information pertinente qui pourrait nous contredire et nous faire réfléchir- mais l’information qui confirme ce que nous pensions déjà, vraie ou fake. Le commentaire vaut pour les conspirationnistes, les ados boutonneux comme pour chacun d’entre nous, qui “avons vu sur l’Internet que…” L’idée préconçue est dans ce cas chez nous et notre pensée n’en est pas libre -loin de là- et pire encore : nous nous imposons une limitation de la connaissance du monde en usant de procédés opaques, de discours peu éclairants, qu’en d’autres circonstances nous dénoncerions chez les pires des populistes.

Le doute méthodique appliqué à soi-même n’est, dans ce cas, pas un exercice masturbatoire. En effet, quoi de plus normal que de chercher dans les phénomènes, dans ce que je constate autour de moi, une validation de ce que je pense sainement ? Reste que… je ne pense pas toujours sainement et mon introspection, quelle qu’elle soit (psychologique, philosophique, alimentaire, ludique…) peut être morbide. “Allo, monsieur Diel ?

Dès lors, comment faire au quotidien, si ce n’est se méfier des pensées (et de leurs confirmations) qui font trop plaisir

Alors, heureuse ?

Le suspense était-il intolérable ! Vous avez trépigné, vous vouliez savoir si vous étiez des bons philosophes selon l’ami Ernest Cassirer : aviez-vous, pour chaque exemple, bien identifié la forme symbolique utilisée, le discours organisé au départ de mots, pour vous représenter un objet du monde (en l’espèce, Momo le Chameau) ?

Autre chose reste donc ensuite de tester sa cohérence interne puis d’évaluer son degré de réfraction : quel est le degré de transparence (volontaire ?) de la “couche cognitive” que ce discours construit entre vous et les objets qui constituent ce monde dont vous ne pouvez prendre connaissance immédiatement ? Jacques Dufresne parle de connaissance médiate (impossibilité de connaître sans passer par des représentations) et Edgard Morin en remet une couche quand il nous démontre combien le monde est trop complexe pour notre seul entendement. Dans le discours religieux également, souvenez-vous, nos ancêtres Eve et Adam sont chassés du paradis (en d’autres termes : le monde sans question, le mystère sans angoisse) parce qu’ils prétendaient accéder à la connaissance du bien et du mal… sans d’abord bosser un petit peu sur eux-mêmes !

Vous êtes maintenant surentraînés : vous sentez-vous enfin de vrais CRACs, des Citoyens Responsables, Actifs et Critiques (s’est ajouté par la suite le S de Solidaires) ? La méthode Cassirer est-elle plus claire pour vous, aujourd’hui ?

Comment faire pour savoir ? Comment savoir pour faire ?

Josiane nous revient avec du café et des biscuits : “Si je comprends bien. Toutes les histoires qu’on me raconte -celles que j’écoute, en tout cas- c’est comme dans le magasin d’à Robert, qui vend des lunettes : je choisis les montures que je veux, tant que les verres ont la bonne dioptrie, comme y dit. Le but, c’est d’y voir clair et, si je vais jardiner, d’avoir des verres un peu fumés pour ne pas être éblouie par le soleil. Tu prends du sucre ?

Comme le souligne Arnaud Jamin sur DIACRITIK.COM, c’est là qu’il faut sortir Heidegger de sa poche, au risque que beaucoup s’enfuient. Pourtant le voilà au mieux de sa forme dans Méditation où il évoque le danger des certitudes rationnelles, sa méditation pouvant s’appliquer à toute forme de discours que l’on ne questionnerait pas :

Partout où l’on prétend que tout est possible et réalisable, partout où l’on dispose par conséquent d’une explication toute prête pour quoi que ce soit, le pourquoi a définitivement donné congé à son essence, c’est-à-dire à ce qui consacre, dans sa dignité de question, la chose la plus digne de question qui soit. Au pourquoi et au questionnement essentiel se substitue une croyance aveugle, celle de posséder par avance et intégralement toutes les réponses, une croyance à la rationalité pure et simple, et à la possibilité, pour l’homme, d’en être absolument maître. Mais se réclamer rationnellement de l’étant, lui-même pensé et poursuivi rationnellement, c’est devenir foncièrement étranger à l’Être — c’est la fin de l’homme complètement hominisé.

Martin Heidegger, contemporain de Cassirer (ils n’étaient pas copains), est très secourable, dès l’instant où on réalise combien les discours dans lesquels nous nageons nous empêchent d’exercer notre puissance d’être humain et où la paresse nous amène parfois à adopter un discours unique sans le questionner, sans poser la question du pourquoi.

Si je questionne une vérité, un argument d’autorité, une incitation affective ou même une intuition, ce n’est pas que je l’annule ou la censure (auto-cancel culture ?) mais bien que je m’efforce d’élucider de son influence sur ma pensée, mon comportement.

Le Graal pour le prix d’un pèle-patates !
© Castor

Josiane nous revient avec l’apéritif, des chips et des tronçons de carottes : “Si je comprends bien… je résume : parce qu’on est des femmes et des hommes, on a besoin de se raconter des histoires pour comprendre ce qui nous entoure. Pour mieux se le représenter. Quand on le fait soi-même, faut faire attention à ne pas trop se faire plaisir, et quand on écoute les autres (ou les livres ou les Témoins de Jéhovah ou le Journal parlé, etc.), il faut toujours se demander à qui profite le crime ? Du coup, on est moins bièsse et on choisit vraiment soi-même ce qu’on choisit. Ça me convient et, finalement, la Vérité, c’est la vérité qui me convient…

Josiane a tout compris et Cassirer est satisfait de sa conclusion. Reste la question de la Vérité que notre bonne amie a soulevée. Cassirer et ses camarades de classe vivaient à une époque où le Graal de la philosophie n’était plus de définir ce qui était réel (vrai) dans l’absolu, l’Etre, faute d’y avoir accès avec nos petits moyens cognitifs. Avec eux, le centre de gravité de la recherche philosophique s’est déplacé vers le comment, vers cet ensemble dynamique, le fameux Dasein, constitué par chacun (vous et moi, y compris Josiane) et de sa manière de s’approprier le monde. Vaste programme !

A son époque, Spinoza affirmait que nous avons tous “une idée vraie“, mais que cette vérité était au centre de nous et que le travail d’hominisation passait par l’élimination des préjugés, des motivations superficielles, des envies (à savoir, le contraire des besoins) comme l’envie de richesses, de chameaux, de reconnaissance sociale, de pouvoir : autant de fausses motivations pour nos comportements. Le travail consistait pour lui à se défaire de ces imageries (représentations) comme on pèle les différentes couches d’un oignon, jusqu’à arriver au cœur de la chose : l’idée vraie qui nous permet de ressentir spontanément ce qui est bon pour nous (satisfaisant) et ce qui est mauvais (insatisfaisant).

Dans ce sens, la méthode de Cassirer peut certainement nous aider à élucider notre délibération… “en nous pelant l’oignon“, plaisanterait Spinoza (Josiane adore l’idée), jusqu’à pratiquer une pensée libre. Cassirer a passé son temps à triturer les discours, les formes symboliques, jouissant à chaque découverte de la Joie d’appartenir à l’humanité qui les a générés. Il ne cherchait pas de vérité première mais, comme un alchimiste, il s’est vu transmuté par le fait même de son travail.

Voilà peut-être la clef : quand on s’y intéresse avec l’esprit clair, tous les discours sont initiatiques, ils sont délicieusement révélateurs de ce dont nous sommes capables de créer, nous, les humains. Sans exclusive, car “toutes les pierres sont bonnes à tailler“, comme dit Josiane. Et c’est en y travaillant que nous pourrons passer de l’impératif “Cela est, alors tu dois” au prometteur : “Fais, alors tu vois.

Patrick THONART

  • Je sais qu’il n’y a pas de chameau dans l’exemple donné pour le discours fictionnel ; c’était pour voir si vous faisiez attention…

Plus d’opinions à débattre…

MARECHAL : L’explosion du pont du Val-Benoît et du vieux pont d’Ougrée (CHiCC, 1994)

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Une journée radieuse

“Les vacances scolaires et les congés payés touchent à leur fin et ne seront bientôt plus qu’un souvenir… Il a fait chaud, voire étouffant, toute cette journée du jeudi 31 août 1939. Vers la fin de l’après-midi, les roulements lointains du tonnerre se font entendre puis se rapprochent insensiblement de la vallée et de la ville.

Les terrasses des cafés aux abords des Guillemins sont pleines lorsque commencent à tomber les premières grosses gouttes qui s’écrasent sur le pavé brûlant, annonciatrices de l’averse qui menace. Dans la Salle des Pas Perdus de la gare, des femmes en toilettes légères, des hommes coiffés d’un chapeau de paille, lisent distraitement au passage, les grands titres des quotidiens qui évoquent l’imminence de la seconde guerre mondiale en Europe.

“Encore une fausse alerte de plus ! Depuis les mois qu’on en parle de cette guerre qui ne nous concerne pas !”

Déjà, les premiers pêcheurs à la ligne avec leur lourd et encombrant attirail débouchent des quais pour gagner le refuge de la place devant lequel stationnent les trams blancs n°1 et n°4 qui les ramèneront chez eux, après une journée de détente sur les rives de l’Ourthe ou de l’Amblève. Sur le quai de la gare, un coup de sifflet strident et prolongé retentit. Le chef de gare, au képi amarante, vient de libérer l’express international de Liège-Luxembourg. Il est 18 heures 39 très précises.

Lentement, lourdement, avec force jets de vapeur et projections d’escarbilles, le convoi s’arrache à regret aux quais sur lesquels quelques mouchoirs s’agitent… Deux minutes à peine se sont écoulées que déjà, le train ralentit puis stoppe devant le signal “carré d’arrêt”, situé à peine à trente mètres du quai de Rome. Dehors, le ciel s’est obscurci et la pluie tombe drue.

Durant trois minutes et trente secondes, l’arrêt se prolonge avant que le feu vert autorise le convoi à reprendre sa progression vers la première travée qui surplombe le quai. Il vient à peine de parcourir cinquante mètres qu’il aperçoit déjà la locomotive “haut-le-pied” qui vient de la gare de triage de Kinkempois et va entrer en gare…

L’explosion

Il est exactement 18 heures 45 lorsqu’une formidable déflagration ébranle et secoue dans leurs fondements les quartiers de Fragnée et de Renory, jonchant les trottoirs de carreaux cassés et de gravats. Les deux ponts métalliques parallèles du chemin de fer qui enjambaient la Meuse viennent de voler en éclats. Les fils électriques des deux rives sont complètement arrachés et d’énormes blocs de béton sont retombés dans toutes les directions.

Les maisons des rues de Namur, d’Angleur (rue aujourd’hui disparue), du Vieux Mayeur, du quai de Rome, de l’avenue de l’Exposition (avenue Emile Digneffe) et de l’avenue des Tilleuls sur la rive gauche, ainsi que celles d’Angleur et de Renory, rues de la Rampe, Vapart, du Centenaire, Boileau, Romaine, etc. sont ravagées et fortement endommagées. Les habitants, eux, n’ont vu ni flammes, ni fumée mais ils ont perçu une âcre odeur de poudre.

Très rapidement, toutes les rues convergeant vers la place de Fragnée (place du Général Leman) sont barrées par un cordon de policiers, de soldats et de gendarmes, tandis que les pompiers s’affairent sur les lieux du sinistre. Aux premières nouvelles, le bruit court qu’en raison des événements actuels, le nouveau pont a été miné dans ses quatre piles et que la foudre s’est abattue sur l’un des fils reliant le contact aux mines. De fait, par suite de la violence de l’explosion, les quatre piles ont bien volé en éclats et la charpente métallique des ponts jumeaux s’est effondrée dans le fleuve.

Les deux locomotives se trouvaient à ce moment précis au-dessus du quai de Rome. Un des deux machinistes et un des chauffeurs ont été tués sur le coup. Quant au chauffeur de la seconde locomotive, il n’est que grièvement blessé. Il est évident que d’autres victimes ont également trouvé la mort dans pareille catastrophe ! On sait en effet que depuis la mobilisation de 1938, le pont est gardé militairement par un détachement du 3ème Génie. Certains de ces soldats ont été, eux aussi, tués sur le coup. Tel est le premier bilan qui, malheureusement, s’avère provisoire.

Car au moment de l’effondrement du pont et de ses charpentes, une voiture
militaire roulait sur le quai de Rome. Or, elle est restée coincée sous l’amas des charpentes avec ses occupants. D’autres victimes ont dû être surprises par l’effondrement du mur du quai où l’on suppose que plusieurs passants s’étaient abrités de la pluie. Quant aux voyageurs de l’international, il semblerait qu’il n’y ait que des blessés parmi eux.

Les pompiers qui opèrent sur les lieux sont placés sous les ordres du commandant Delhaes et du lieutenant Laurent, que vinrent rejoindre peu après le Général circonscriptionnaire de Krahe accompagné du Colonel Lambert ainsi que l’Échevin Auguste Buisseret, le Commissaire en Chef Strauven et d’autres autorités. Un détachement militaire a été désigné pour aider au sauvetage des victimes tandis que les forces de l’ordre éloignent et tiennent à distance respectueuse les nombreux curieux. A mesure qu’on les découvre, les blessés sont acheminés vers les hôpitaux de la ville.

L’état des lieux

Le train express a sa locomotive versée sur le flanc gauche et repose sur la charpente, cheminée encastrée entre deux longerons du pont. La machine “haut-le-pied” est complètement renversée sur le flanc gauche et, à 22 heures, continuait à cracher de la vapeur.

Le récit du chef de convoi

A 18 heures 39, l’international quitte la gare des Guillemins vers Gouvy, avec, outre la locomotive, quatre wagons métalliques. Dans le premier wagon se trouvent à ce moment vingt-huit voyageurs tandis que le chef de convoi est dans le fourgon en tête de train, immédiatement derrière le tender. Deux minutes après son départ, le train est stoppé à 30 mètres du quai de Rome et y stationne pendant 3 minutes et demie avant de reprendre sa progression vers le pont.

Au moment précis où le signal vient de libérer la voie et que le convoi a parcouru une cinquantaine de mètres environ, la déflagration se produit. La locomotive et le tender au charbon disparaissent dans le vide tandis que le fourgon reste suspendu entre piles et rails, entraînant avec lui le premier wagon et disloquant le train au milieu de jets de vapeur et de nuages de poussières.

Le chef de convoi parvient à se dégager par ses propres moyens mais tous les environs sont jonchés de débris, de poutrelles, de blocs de béton et de pierres de taille, tandis que les voies et leurs rails sont tordus. Se précipitant alors vers la voiture suspendue, il constate que les voyageurs y gisent pêle-mêle parmi les débris de bois et de fer.

Les soldats tués

Quatre sentinelles avaient pris faction des deux côtés du pont. Toutes furent projetées dans le vide, mais l’une seulement a été blessée au pied. Par contre, les quatre soldats qui se reposaient au corps de garde ont été tués et ensevelis sous les décombres. De la camionnette qui passait sous le pont, seul un sergent a été tué sur le coup. Quant aux soldats relevés blessés, ils ont été hospitalisés à l’hôpital militaire de Saint Laurent.

La descente du Parquet

Le Parquet, représenté par le juge d’instruction Dumoulin, accompagné des substituts Delange et Guyaux, assistés du greffier Mezen est descendu sur les lieux à 20 heures, accompagné de l’Auditeur Militaire et rejoint par le Procureur Général M. Destexhe. Dès 21 heures 30, un barrage infranchissable était mis en place par l’armée à l’entrée des rues d’Angleur, de Namur et du quai de Rome, à hauteur de l’avenue des Tilleuls.

Les secours

Un personnel nombreux d’ambulanciers et de sauveteurs, venus de la permanence de la rue Darchis puis de l’Exposition de l’Eau à Coronmeuse, rallia rapidement les lieux sinistrés tandis que des secouristes venus de Huy et de Visé rejoignaient leurs collègues sur place assurant, avec le concours de l’armée, le transport des blessés vers les hôpitaux et visitant les maisons endommagées.

Premier bilan officiel

Civils tués :

  • Vandermissen Pierre, de Sclessin, passait sur la rive droite,
  • Dawans Jules, de Cointe, pêchait sous le pont,
  • Debras Joseph, de Jupille, chauffeur de l’express,
  • Woters Albert, de Saint-Trond,
  • Crespin François, d’Angleur, machiniste de la loco “haut-le-pied”,
  • Berthelier Anthony, docteur en médecine de Seraing, passait sous le pont en voiture.

Soldats tués :

  • Thomsin Edmond, de Liège,
  • Corvers Victor, de Herstal,
  • Knapen Julien, de Wandre,
  • Hendrick Joseph, de Dolhain,
  • Vanderelst René, de Bruxelles.

Trois civils sont en outre portés disparus.

De nombreux blessés légers ont pu regagner leur domicile et quarante-sept, plus ou moins sérieusement atteints demeurent hospitalisés, dont aucun ne paraît en danger de mort. Ils ont été répartis en majeure partie entre l’hôpital des Anglais et le sanatorium de Sainte Rosalie.

Les répercussions en ville

La déflagration ayant endommagé les installations de la centrale électrique de Rivage-en-Pot, le quartier sud de la ville – depuis la rue du Pont d’Avroy jusque et y compris Fragnée – a été plongé dans la plus complète obscurité. Seuls les tramways circulent normalement, tandis que, dans les cafés et restaurants, on s’éclaire à l’aide de bougies ou de lampes à pétrole.

Le lendemain

Les premiers journaux de ce vendredi 1er septembre ont éclipsé de leur première page le récit détaillé de la tragédie locale pour faire place au titre-phare qui relègue tous les autres au second plan de l’actualité : “LES HOSTILITÉS ONT COMMENCE CE MATIN SUR TOUTE LA FRONTIÈRE POLONO-ALLEMANDE.” Et ce ne sera qu’en pages intérieures que nous retrouverons les informations qui nous concernent plus directement et plus intimement.

Le train Liège-Luxembourg sur le pont du Val-Benoît © chokier.com
Le réseau ferroviaire

Un service de voyageurs Verviers-Liège-Longdoz a été mis en place et fonctionne régulièrement. Les lignes de l’Ourthe et de l’Amblève ont vu reporter leur terminus à la gare d’Angleur. La tête de ligne de Herve se situe à Chênée.  Un service d’autobus Liège-Angleur-Chênée et retour assure le transbordement des voyageurs en provenance ou à destination de Liège-Guillemins. Les trains internationaux Bruxelles-Cologne sont détournés vers Angleur.

La navigation fluviale

En Meuse, le trafic est évidemment interrompu, les transbordements et détournements y étant impossibles. Seule solution envisagée : créer une passe pour bateaux. Si en temps normal l’enlèvement de parties de ponts écroulés aurait pris une quinzaine de jours, nous ne sommes plus – hélas ! – en temps ordinaire : les hommes sont sous les drapeaux et les moyens matériels font défaut. Néanmoins, toutes les mesures seront prises pour un commencement des travaux de déblaiement dans les plus brefs délais.

Les dégâts matériels

A Fragnée, à Renory, à Angleur, c’est un spectacle de ruines et de désolation. Dans les rues, ce ne sont qu’amas de vitres cassées, de volets brisés ou arrachés, de blocs de pierre ou de béton, de gravats qui jonchent le sol, d’arbres coupés ou entaillés, de portes, de fenêtres, de tuiles arrachées. Dans le parc de l’Université, rue du Val-Benoit (actuellement rue Ernest Solvay) jusqu’à Sclessin, pelouses et jardins sont saccagés et chaque demeure a subi des dommages plus ou moins importants. Par ordre de police, le nettoyage ainsi que le déblaiement s’opèrent rapidement tandis que les maisons présentant des risques pour les passants sont barricadées.

Qu’en pensent les Liégeois ?

Les bruits les plus stupéfiants et les plus alarmistes courent parmi la population, dont le plus fréquent est qu’il s’agit d’un acte de sabotage imputable à la 5ème Colonne pro-nazie et prélude à une invasion de notre territoire déclaré neutre par le Roi. Ces rumeurs sont telles qu’un appel est lancé au public pour qu’il fasse preuve de sang-froid et que prenne fin la ruée des automobilistes vers les pompes à essence -pareil affolement risquant fort, dans l’état actuel de nervosité- de tourner à la panique. Réflexion faite cependant, comment expliquer qu’au même moment et à quelques kilomètres à peine en amont, la foudre se soit abattue sur deux ponts ? Ce sera toutefois le titre des journaux de ce 2 septembre qui cristallisera l’attention de nos concitoyens : “LA DÉCLARATION DE GUERRE ANGLO-FRANÇAISE A L’ALLEMAGNE EST ATTENDUE POUR CE SAMEDI APRES-MIDI.

Les jours qui suivirent

Le lundi 4 septembre parait le premier communiqué militaire français : “LES OPÉRATIONS ONT COMMENCE : PARIS, CALME – LONDRES, ALERTE PENDANT LA PREMIÈRE NUIT DE GUERRE.” En outre, dans tous les quotidiens liégeois, parait un appel du Bourgmestre Xavier Neujean à ses concitoyens, qui tient à préciser ce qui suit : “La situation internationale plonge les Liégeois dans l’inquiétude, la catastrophe du Val-Benoit endeuille la Cité. Néanmoins, comme en septembre 1938, la population donne l’exemple du sang-froid et de la confiance. Qu’elle garde avec fermeté cette louable attitude. Elle doit, au surplus, être convaincue :
1°- que si les événements l’exigeaient, l’armée belge est prête et qu’elle accomplira intégralement son devoir,
2°.- que, de son côté, l’autorité civile veille et prend les mesures propres à garantir la sécurité et le ravitaillement de chacun.
Le calme et l’ordre s’imposent. Ne nous laissons pas envahir par des agitations déprimantes.”

Les marques de sympathie

La ville reçoit les visites des Ministres responsables, du Bourgmestre de Bruxelles, Adolphe Max, et des condoléances affluent de toutes les régions d’Europe. La Reine Elisabeth se rend sur les lieux – dès le lendemain soir du drame – interrogeant les habitants, s’informant de leurs impressions et prodiguant des mots de consolation et de réconfort, après s’être rendue au chevet des blessés dans les différents hôpitaux de la région.

L’évolution de la situation

La Régie du Gaz informe la population que seuls, les quartiers de Rivage-en-Pot et de Garde-Dieu seront encore dépourvus temporairement de gaz. Le menuisier de la rue du Vieux Mayeur, Mr Léon Boverie qui avait été hospitalisé à Saint Laurent vient de succomber à ses blessures.

La réparation des dommages

Elles sont environ 200 familles à avoir subi des dommages matériels dus à l’explosion du pont, mais par surcroît occasionné de sérieux dégâts à bien des immeubles, dans un rayon de plusieurs centaines de mètres. Les assureurs alertés, ont pris contact entre eux et, en attendant le résultat de leurs concertations, des policiers s’enquièrent à domicile, des dommages occasionnés et leurs rapports sont concentrés dans les commissariats concernés. Tout semble indiquer que ce sera à l’un de nos Ministères qu’incomberont les frais de reconstruction ou de reconstitution de mobilier.

La marche des événements
    • 5 septembre 1939 : le déblaiement du pont commence, effectué par des civils. Les pompiers ont fourni le matériel adéquat.
    • 6 septembre 1939 : un cadavre est retiré des décombres entre les deux culées de l’ancien pont de pierre du Val-Benoit. Il s’agit du disparu Mr Joseph Lemme, de la rue de Kinkempois à Fragnée (aujourd’hui rue Auguste Buisseret).
    • 7 septembre 1939 : le corps d’un second disparu, Mr Beaudouin, de Sclessin, est retrouvé sous la culée de l’ancien pont où il s’était probablement réfugié.
    • 11 septembre 1939 : inauguration de la ligne Kinkempois – Fexhe. Venant de Bruxelles, est arrivée à Bierset, une automotrice rouge, dont le but était d’effectuer le voyage inaugural de la nouvelle ligne reliant Fexhe-le-Haut-Clocher à Kinkempois. On savait déjà que – depuis des années – cette voie était appelée à doubler le trafic des marchandises entre les points cités, pour dégorger le passage de ces trains sur la voie internationale Ostende-Herbesthal.

A bord de l’automotrice avaient pris place le Ministre des Transports Marck, MM. Parien, Président du Comité Permanent de la SNCB, Rulot, Directeur Général, Lemaire, Directeur des Voies, entourés de nombreuses autres personnalités. Vinrent les rejoindre à Kinkempois, MM. de Spirlet et de Wasseige, des Chemins de Fer du Nord Belge. C’est à 20 km/heure que s’est effectuée cette première reconnaissance du parcours.

Dès le début du mois, des équipes d’ouvriers et d’ingénieurs évaluées à 2.000 hommes ont entamé le travail de mise en service de cette ligne, afin de rétablir – après l’explosion du pont du Val-Benoit – une liaison par fer entre les rives droite et gauche de la Meuse. Ce travail – commencé le samedi 2 septembre 1939 – donnait la certitude que dès le jeudi 14 au soir, on pourrait envisager le passage des trains. Et effectivement, dès le vendredi matin, une voie complètement terminée permit le passage des convois de marchandises. Il n’y avait pas moins de 25 km de rails à mettre en place, à calibrer, à ajuster sur billes, etc., ce qui constituait un gros oeuvre dont on imagine difficilement l’ampleur et les difficultés.

Il n’en reste pas moins vrai que la seconde voie sera achevée dimanche soir, ce qui permettra le trafic des voyageurs, dès lundi prochain. La longueur totale de la nouvelle voie est d’environ 12 km. Son point de départ se situera à Voroux-Goreux où -dès à présent- vont commencer les travaux de construction de cette gare appelée à remplacer celle d’Ans. Le terminus se trouvant à Kinkempois, autre centre de formation, le trafic des marchandises -de et vers l’Est- reçoit de la sorte une solution dont les projets étaient établis depuis longtemps. Dès l’inspection des voies accomplies, les personnalités reprirent aussitôt la direction de Bruxelles, visiblement satisfaites.

    • 20 septembre 1939 : le passage des bateaux sous le pont du Val-Benoit est rouvert dès l’après-midi.
    • 26 septembre 1939 : les travaux de déblaiement imposent un arrêt de 3 jours à la navigation pour permettre de couper les poutrelles affaissées dans le fleuve.
    • 29 septembre 1939 : Mr Auguste Buisseret, échevin libéral de Liège, est intervenu auprès du Directeur Général de la SNCB pour examiner la situation de la gare des Guillemins et des commerces avoisinants. Celui-ci a déclaré que la nouvelle ligne de Fexhe serait affectée uniquement au trafic des marchandises et qu’un pont en bois allait être reconstruit pour faire passer les trains-express au Val-Benoit. Sauf crues anormales, il devrait être achevé fin décembre.
    • 6 octobre 1939 : les restes de Mr Joseph Dawance, de l’avenue de l’Observatoire, ont été retirés à hauteur de la rue d’Angleur, au quai de Rome.
    • 27 et 28 novembre 1939 : la crue, due aux pluies torrentielles sur la région a interrompu momentanément le trafic fluvial.
    • 6 décembre 1939 : la crue finie, la navigation a repris sur la Meuse.
      – 6 février 1940 : situation sans gravité pour la Meuse où la navigation avait été interrompue depuis le 10 janvier.
    • 15 février 1940 : le Sénateur Auguste Buisseret, échevin de Liège, interpelle le Ministre des Communications sur les lenteurs de reconstruction du pont du Val-Benoit. Le Ministre Delfosse annonce que les travaux de déblaiement sont terminés et que la construction du pont provisoire commencera dans quelques jours. Son délai sera de trois mois.
En conclusion

Le rédacteur du journal “La Meuse” de l’époque concluait sa relation des faits par cette phrase prémonitoire : “En voyant les ravages causés par l’explosion d’un pont miné et suite à des circonstances fortuites, on se demande ce qu’il resterait de la ville si – par nécessité militaire – tous les ponts devaient sauter !”

Il ne croyait pas si bien dire puisque le 11 mai suivant – au lendemain de l’invasion de notre pays – le Génie belge cette fois, faisait sauter tous les ponts -sauf deux sur le Canal Albert- qui s’avéraient vitaux pour la défense d’Eben-Emael, fort réputé le plus inexpugnable de l’Europe d’alors ! Et le pont du Val-Benoit, à peine reconstruit, sauta allègrement une seconde fois, ce jour-là.

Ajoutons – pour la petite histoire – que la Deutsche Reichbahn mit moins de temps à le reconstruire que nos compatriotes et que -quatre ans plus tard- malgré leurs raids diurnes successifs à haute altitude et leur “carpet bombing” les Forteresses volantes de l’U.S. Air Force ne parvinrent jamais à le couper définitivement, ni complètement y interrompre le trafic !

Le vieux pont d’Ougrée © chokier.com
Et ce 31 août, au vieux pont d’Ougrée ?

Remontons voulez-vous, le temps et revenons-en à ce jeudi radieux de 1939, mais à quelques kilomètres à peine en amont du pont du Val-Benoit dont il vient d’être longuement question.

Suivant de quelques secondes à peine la première déflagration, une seconde -tout aussi violente- ébranlait à nouveau la vallée, se répercutant d’échos en échos et prolongeant sinistrement la première. A son tour, le vieux pont d’Ougrée venait de se volatiliser ! Et les causes en étaient identiques : la foudre avait fondu sur les cordons reliés aux charges de dynamite des piles qui se déchiquetaient tandis que le tablier s’effondrait et que le plancher se consumait, parsemant le fleuve de leurs débris.

Là aussi, l’explosion lança à plusieurs centaines de mètres, tant sur la rive gauche que sur la rive droite et dans les rues avoisinantes, des pierres de tous calibres. Ce fut une véritable grêle qui s’abattit dans les carreaux des habitations qui volèrent en éclats ou cédèrent au déplacement d’air. Ici encore, l’affolement fut indescriptible !

L’armée, qui montait la garde au pont, et la police accoururent aussitôt pour interdire toute circulation, d’autant plus qu’une nourrice de gaz avait été défoncée et que l’on pouvait craindre à tout instant une autre explosion. Seuls le sang-froid et le réflexe des autorités permirent d’alerter à temps les services compétents qui coupèrent immédiatement l’arrivée de gaz.

Et les sentinelles ?

Sur la rive droite, le soldat Pierre Laurent, de Seraing, fut précipité à l’eau avec sa guérite. Comme il savait nager, il parvint tant bien que mal à se frayer un passage parmi les débris flottants et à regagner la rive où il fut secouru. Sur la rive gauche, le soldat Georges Boulanger, de Saint-Gilles, subit le même sort mais ne fut pas retrouvé.

“Au repos des bateliers”

Quai Vercourt, à la terrasse couverte du café de ce nom, avaient pris place quelques consommateurs. L’un d’eux, Mr Frédéric Ordignon, d’origine italienne, habitant rue de Tilleur, est tué sur le coup : tête et membres déchiquetés. Une jeune femme de 22 ans, Eva Martin , épouse Tihon, de Seraing, a la tête enlevée en partie. A l’intérieur, le patron, Mr Bertho et sa serveuse sont légèrement blessés par des pierres et des bris de verre. Un passant est également blessé, mais sans gravité.

A l’hôpital d’Ougrée-Marihaye

Presque toutes les victimes du pont d’Ougrée ont été transférées à cet hôpital tout proche où le personnel s’empresse à leur chevet. Elles sont au nombre de vingt-trois. Outre les blessés, on relève un mort : Mme Gustave Baes, batelière, dont le chaland est amarré au port de Renory et qui a succombé à une fracture du crâne provoquée par une pierre projetée par le souffle.

Les disparus

Le lendemain, vendredi 1er septembre, dès 8 heures, on apprend qu’une jeune fille de 18 ans accompagnée d’une fillette de 5 ans ont été vues aux abords du pont et n’ont pas encore réintégré leur domicile sérésien. Il s’agit de Mlle Yvonne Lejeune et sa nièce, la petite Lacroix, que le vieux père recherche. A également disparu, Mr Alphonse Meul, époux Jamar, rue de la Préfecture à Sclessin. Cet homme a quitté la veille son domicile vers 17 heures pour se rendre à la pharmacie, près de la gare d’Ougrée et, comme il devait attendre ses médicaments, a préféré se diriger malgré l’averse, vers le vieux pont.

Spectacle de désolation

Du vieil ouvrage d’art que l’on envisageait de démolir, il ne reste que les piles, fortement écornées et les deux extrémités pavées. Du tablier en bois, il ne subsiste rien. Un témoin oculaire -l’industriel bien connu, Mr Boinem, qui se trouvait rue Joseph Wauters, à l’entrée de son garage- se compare à un artiste de music-hall autour duquel des poignards viennent se ficher avec violence de part et d’autre, tant les projectiles les plus divers le frôlèrent, l’épargnant par miracle.

Quai Louva, un mur en béton de la nouvelle salle de spectacle est éventré. Au café Taskin, ce ne sont que débris de verre, murs troués et lézardés par des projections de pierres. Au sol, une flaque de sang achève de sécher car le patron a été blessé. Deux verres de bière à demi-pleins entourent une casquette. Ils ont été étonnamment épargnés par le déplacement d’air. Sous le pont, depuis le matin, un pêcheur attendait ses prises. Il s’est retrouvé indemne après l’explosion ! Dans la rue J. Wauters, deux pierres sont tombées sur le lit dans lequel deux enfants reposaient. Ils n’ont pas une égratignure !

Les recherches ont pris fin

Les courageux sauveteurs qui, depuis jeudi soir, ont pratiqué sans relâche des sondages dans le fleuve afin de retirer de celui-ci ses proies viennent de voir leurs recherches aboutir, hélas !

Dimanche 3 septembre, vers 9 heures, le corps de Mr A. Meul a été repêché à une centaine de mètres en amont du nouveau pont d’Ougrée. Le corps et le visage couverts de blessures étaient méconnaissables. Quelques instants plus tard – au même endroit – ils harponnaient le corps de Mlle Y. Lejeune. Tandis que ces deux dépouilles étaient acheminées vers la morgue, d’autres sauveteurs repéraient deux autres corps, coincés entre des groupes de chalands amarrés à la rive gauche. Il s’agissait de la sentinelle Georges Boulanger, affreusement mutilé, et de la petite Lacroix.

Il reste le fleuve

Dès le vendredi de la catastrophe, les Ponts et Chaussées ont entamé les travaux de désencombrement du lit du fleuve, en vue d’y établir des passes accessibles aux bateaux qui desservent les usines du bassin industriel. Le sondage préalable, le harponnage des fractions de pont, l’amarrage de celles-ci constituent une série d’opérations excessivement délicates. De plus, le fleuve effectuant une courbe à hauteur de l’ancien pont, rend la navigation plus difficile encore et oppose une sérieuse résistance au pilotage. Cette situation nécessite un gabaritage de la profondeur des passes dont la hauteur doit être d’au moins 2 mètres nonante.

Et le pont ?

Il est peu probable qu’en raison du nouveau pont érigé non loin de l’ancien, on reconstruise ce dernier. Si passage il devait encore y avoir, il ne serait plus utilisé que par les piétons et afin de permettre aux services du gaz et de l’électricité de tirer parti de ces raccordements. Mais ceci est une autre histoire et seul l’avenir incertain et lointain nous l’apprendra…

René MARECHAL

  • image en tête de l’article : Le pont du Val-Benoît © chokier.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


 

WITTGENSTEIN : textes

Temps de lecture : 8 minutes >

Lettre de Ludwig WITTGENSTEIN (1889-1951) à Bertrand RUSSELL (1872-1970) datée du 3 mars 1914 :

Cher Russell,
(…) je dois te redire que nos dissensions n’ont pas seulement des causes extérieures (nervosité, surmenage, etc.), mais aussi des racines très profondes – du moins de mon côté. Il se peut que tu aies raison de dire que nous ne sommes peut-être pas si différents, il n’en reste pas moins que nos idéaux diffèrent du tout au tout. C’est pour cela que nous n’avons jamais pu, et nous ne pouvons toujours pas discuter de quoi que ce soit mettant en jeu nos jugements de valeur, sans recourir à la dissimulation ou nous quereller. Je crois que cela est indéniable. Il y a longtemps que j’en suis conscient, ce qui a été terrible pour moi, car cela me montrait que notre relation s’enlisait dans un bourbier. Nous avons tous les deux nos faiblesses, surtout moi, dont la vie est REMPLIE de pensées et d’actions détestables et dérisoires (je n’exagère pas). Mais pour qu’une relation ne se dégrade pas, il faut que les faiblesses de chacun ne se conjuguent pas. Deux hommes ne doivent entretenir une relation que là où ils sont purs – c’est-à-dire où ils peuvent être totalement ouverts l’un à l’autre, sans se blesser mutuellement. Or nous N’en sommes capables QUE lorsque nous nous restreignons à la communication de faits pouvant être établis objectivement, et peut-être aussi lorsque nous nous exprimons les sentiments amicaux que nous avons l’un pour l’autre. Tout autre sujet nous conduit à la dissimulation, ou même à la querelle. Peut-être diras-tu : cela durant depuis déjà un bon bout de temps, pourquoi ne pas continuer ainsi ? Mais j’en ai par-dessus la tête de ces compromis sordides ! Jusqu’ici mon existence a été une grande saloperie – mais faut-il qu’elle continue à l’être ? – Je te propose ceci : faisons-nous part de nos travaux respectifs, de nos découvertes, etc., mais abstenons-nous de tout jugement de valeur sur l’autre, sur quelque sujet que ce soit, et soyons pleinement conscients du fait que nous ne pouvons être tout à fait honnêtes l’un envers l’autre sans être du même coup blessants (il en est du moins ainsi pour moi). Je n’ai pas besoin de t’assurer de l’affection profonde que je te porte, mais cette affection serait menacée si nous continuions à entretenir une relation fondée sur la dissimulation, et donc honteuse pour l’un comme pour l’autre. Il serait honorable, je crois, de lui donner désormais un fondement plus sain. (…)
Toujours tien,
L.W.

En savoir plus sur FRANCECULTURE.FR (24 mai 2017)


Le salon de musique chez les Wittgenstein (1910)

Les Wittgenstein, une famille en or

La publication inédite de lettres entre le philosophe et les siens permet d’en savoir un peu plus sur l’homme mais aussi sur une famille au centre de la vie culturelle de Vienne.

Je n’ai pas pu répondre à ta lettre de façon circonstanciée car j’étais au lit avec les oreillons. Cette lettre m’est en fait tout à fait incompréhensible. Le diable seul sait les bêtises [qu’on] a bien pu te raconter pour que tu croies devoir me rendre visite […] A mes yeux, une telle visite serait le plus grossier outrage concevable, un signe de l’absence totale du respect que chaque être humain doit à la liberté d’autrui. Dans notre famille, un tel manque ne serait certes pour moi rien de nouveau, voir les nombreux cas où l’un de nous en tyrannise un autre avec amour.

Cette lettre, Ludwig ne l’enverra pas à sa sœur Hermine. Il lui en écrira une plus douce – qui aura le même effet :

Ta lettre m’a fait très mal, d’autant que je ne peux pas du tout m’expliquer en quoi je l’ai méritée […] Si un jour tu as besoin de moi, je viendrai avec la plus grande joie, car rien ne peut ébranler mon amour.

A choisir d’autres missives, antérieures ou postérieures, on découvrirait, non seulement entre Hermine et Ludwig, mais entre tous les membres de la famille, des rapports aussi variables qu’un temps de mars, affectueux, exacerbés, tendres, durs, amicaux, soupçonneux… La lettre date de janvier 1921. Ludwig exerce alors le métier d’instituteur à Trattenbach, en Basse-Autriche, après avoir travaillé comme aide-jardinier dans un couvent. Nul ne sait qu’il est millionnaire. De retour à Vienne, il cède sa part d’héritage à ses frères et sœurs – en excluant sa bien-aimée Margaret, épouse de l’homme d’affaires et collectionneur d’art new-yorkais Jerome Stonborough, déjà assez riche.

Les correspondances croisées entre proches se réduisent souvent à des échanges conventionnels : tracas quotidiens, fêtes, anniversaires, vacances, oreillons. Il y a de cela dans les Lettres à sa famille (inédites) de (et à) Ludwig Wittgenstein, qui toutefois dévoilent un peu la personnalité du philosophe, sans en lever le mystère (encore épais, en dépit des dizaines de biographies publiées). Mais on y trouve davantage. Car il s’agit de la famille Wittgenstein, qui est à elle seule un style, une époque, un monde, “doté de son propre système de soutien, de ses propres valeurs, de sa propre clientèle au sens de la Rome antique“, comme écrit l’éditeur (et biographe) Brian McGuiness.

Personne ou presque n’a été plus mal élevé que nous.

Les emblèmes de cette famille, ce sont d’abord des immeubles. Après la Villa Xaire, à proximité du château de Schönbrunn, les Wittgenstein habitent à Vienne le Palais Wiener, place Schwarzenberg, l’endroit le plus chic du Ring, puis, à partir de 1890, un hôtel particulier sis au 16 de l’Alleegasse (aujourd’hui Argentinierstrasse), près des jardins du Belvédère. Ce palais Wittgenstein est le pôle de la vie culturelle viennoise, et le salon le plus fréquenté par les intellectuels et les artistes : Brahms, Berg, Richard Strauss, Klimt, Schönberg, Mahler… Ils séjournent également à Hochreit, un vaste domaine campagnard, et, en demi-saison, migrent à Neuwaldegg, où s’érige leur villa, dont le parc jouxte une forêt (c’est là que naît Ludwig, le 26 avril 1889).

Le maître de l’empire, c’est le père, Karl Wittgenstein, l’un des entrepreneurs les plus successful de la fin de l’empire austro-hongrois – un grand bel homme au dire de tous, plein d’humour, escrimeur et cavalier accompli, musicien, collectionneur et mécène : d’abord roi des aciéries, il tourne ensuite ses affaires vers la finance (il est au conseil d’administration de la Credit Anstalt, banque de la famille Rothschild) et ne fait qu’accroître sa fortune. Son épouse, Léopoldine Kallmus, d’un milieu aisé, est issue comme lui d’une famille juive assimilée et convertie au catholicisme. Sa seule passion est la musique. On la dit irritable, d’un tempérament exalté, assez peu à l’écoute de ses enfants.

Hermine, l’aînée, vient au monde en 1874. Dora naît et meurt deux ans plus tard. Suivent deux garçons, Johannes (Hans) et Konrad (Kurt), puis, en 1879, une autre fille, Helene (Lenka). La naissance de Rudolf (Rudi) précède d’un an celle de Margaret (Gretl), benjamine dorlotée par tous pendant son enfance, promue grande sœur quand apparaissent, en 1887 et 1889, les deux petits derniers, Paul et Ludwig. Vivant dans le luxe, assistant aux brillantes prestations des peintres, musiciens et hommes de science qui fréquentent leur demeure princière, les enfants Wittgenstein ne sont guère heureux. Gretl l’avoue : “Personne ou presque n’a été plus mal élevé que nous : sans amour, sans le moindre encouragement à bien faire, sans le moindre égard pour nos aptitudes.” De fait, “tout ce qui est accompli par les membres de cette famille l’a été une fois qu’ils l’avaient quittée“. Tous ont des dons extraordinaires : Hans pour la musique, Rudi pour la littérature et le théâtre. Ils se suicident tous deux, à 25 et 23 ans. Kurt est le seul qui emboîte les pas de son père, et dirige une entreprise industrielle : mobilisé, il se suicide sur le front italien lors de la reddition de l’armée autrichienne. Paul devient un pianiste célèbre : blessé au début de la guerre, il est amputé d’un bras (Maurice Ravel écrira pour lui le Concerto pour la main gauche en ré majeur). Gretl surmonte les difficultés de jeunesse grâce à son œuvre de mécène, à l’amour de l’art (Klimt en fait un magnifique portrait) et à son goût pour la connaissance, la physique, les mathématiques, la psychanalyse (patiente puis amie de Freud). Quant à Ludwig, le petit Luki choyé par ses sœurs, de santé fragile, timide, secret, torturé, doux et inflexible, poussant jusqu’à l’extrême limite ses capacités intellectuelles, assurément génial, bien malin qui saurait en dire le dernier mot.

Tu n’es pas fait pour ce monde

Du point de vue biographique, il y a en effet une kyrielle de Wittgenstein : l’ingénieur en mécanique, le chercheur en aéronautique, le concepteur de cerfs-volants météorologiques, l’architecte (il a projeté pour sa sœur Gretl la célèbre Wittgenstein-Haus, sur la Kundmanngasse à Vienne), l’ermite, le combattant volontaire (prisonnier de guerre en Italie), le portier, le serveur, le brancardier du Guy’s Hospital de Londres, le technicien du laboratoire d’analyses médicales de Newcastle, le clarinettiste, le professeur… Du point de vue philosophique, il n’y en a heureusement que deux. Le premier Wittgenstein est l’ingénieur qui se découvre une passion pour la philosophie des mathématiques, suit à Iéna l’enseignement de Gottlob Frege, père de la logique moderne, et parfait sa formation à Cambridge, auprès de deux monuments : Bertrand Russell et George E. Moore. Ce stage en Angleterre dure jusqu’au début de la Première Guerre. Réfugié en Norvège, le jeune Autrichien, dans la plus absolue solitude, commence la rédaction du Tractatus logico-philosophicus. L’ouvrage –le seul qu’il publie de son vivant– paraît en 1921. Son impact est tel qu’il oriente toute une part de la philosophie du XXe siècle vers l’étude de la logique du langage. Dès lors, convaincu que la “vérité des pensées” qu’il apporte est “intangible et définitive“, Wittgenstein prend congé de la philosophie.
En 1929, il rechute, et retourne étudier à Cambridge. Après son doctorat, il devient fellow au Trinity College et, en 1939, obtient la prestigieuse chaire de philosophie de l’université, succédant à Moore. Cette féconde période d’enseignement¬ voit la mise en chantier de ce qui sera l’œuvre (publiée posthume) du second Wittgenstein. Le Viennois ne se réfère plus à un langage idéal capable de réfléchir la structure même de la réalité : il donne maintenant à la philosophie la tâche d’analyser la multiplicité des “jeux de langage” et la façon courante dont chacun les utilise – en suivant des règles consolidées par les institutions et incrustées dans les “formes de vie”», les peurs, les émotions, les croyances, les douleurs, les attitudes. Il fait son dernier cours le 13 mai 1947. Au retour d’un voyage aux Etats-Unis, il découvre qu’il a un cancer. Il meurt le 29 avril 1951.

Les Lettres à sa famille recouvrent une ample période : de 1908 à 1951. Aussi ne se comprennent-elles que rapportées aux “formes de vie” que Ludwig, ses sœurs et ses frères –principalement Hermine, Margaret, Helene et Paul– tour à tour assument, en fonction des périodes, des états affectifs, du destin des relations, d’évènements heureux ou tragiques (guerre, départs au front, captivité, lois raciales : l’interdiction faite aux Juifs, en juin 1938, d’exercer leur profession contraint Paul à émigrer aux Etats-Unis). Si la musique établit entre tous une certaine… harmonie, et si les déclarations d’amour abondent, les dissensions ne manquent pas. Elles ne sont ni politiques ni philosophiques, mais tiennent à ce que chacun a une idée de ce que devrait être le bonheur de l’autre. Ludwig apparaît comme celui qui doit être protégé (“Tu n’es pas fait pour ce monde“, lui lance Hermine), alors qu’il se considère –en même temps que Gretl– comme le plus apte à aplanir les conflits (mais capable d’avouer à Paul : “Je suis un être perdu et tout à fait indigne de votre affection, à moins qu’un miracle ne me sauve“). A Helene, il écrit : “Si quelque chose dans cette lettre devait ne pas être clair, je suis tout à fait prêt à fournir de nouvelles explications.” Mais pourra-t-on jamais voir clair, non dans la pensée, mais dans la personnalité polyphonique, insondable, de Ludwig Wittgenstein ? Lequel termine sa missive par ces mots : “Pour que tu voies que je me porte bien, j’ai fait quelques taches de graisse sur le papier. Après l’avoir lue, tu peux donc te débarrasser de cette lettre ou en extraire la graisse. Ton frère inoubliable (et pourtant oublieux), Ludwig.

  • L’article de Robert Maggiori est paru -avec pubs- dans LIBERATION.FR (28 avril 2021) ;
  • Ludwig Wittgenstein, Lettres à sa famille (Edition de Brian McGuiness, traduction de Françoise Stonborough, Paris : Flammarion, 2021) ;
  • Illustration : Ludwig Wittgenstein dans les années 1910.

Plus de correspondances…

LIBERT & KATTUS : Passage du Laitier (Cointe, Liège)

Temps de lecture : 4 minutes >

Dans le premier numéro (décembre 1989) de la revue “Altitude 125” éditée par la Commission Historique (CHiCC), Georges FRANSIS retraçait l’histoire de ce passage cointois :

LES CINQ PHASES D’UNE COMMODITE
  1. “Une prairie, entre la rue de Cointe (maintenant rue du Professeur Mahaim) et l’avenue des Platanes. Pour empêcher ses vaches de brouter la haie de la villa Dekaine, le fermier Tonglet dresse, en léger retrait, une seconde clôture. Une sorte de no man’s land large de 1.90 mètre en résulte.
  2. A hauteur de l’endroit où, en 1795, se dressait un fier moulin à vent, un laitier constate avec amertume – nous sommes aux environs de 1930 – qu’il est séparé de ses clients de l’avenue des Platanes, par la prairie, large de 65 mètres. Dire que, pour les servir, il doit se taper, palanche sur les épaules, porteur de ses lourdes cruches, un pénible détour de plus de 1.500 mètres par les rues du Batty, place du Batty, avenue de Cointe !
  3. L’astucieux Ardennais a une idée lumineuse : cisailler aux deux extrémités du no man’s land, les fils barbelés. Il profite ainsi, sans gêner personne, d’un sérieux raccourci. Un précieux sentier est né, vite utilisé par les habitants des environs.
  4. En 1937, la famille Hauzeur affiche un plan de lotissement de la prairie, parcelles pour villas d’un côté, parcelles pour maisons accoudées de l’autre. Le raccourci figure sur le plan, sous la mention “passage”.
  5. Après la guerre, le lotissement étant complètement aliéné, la famille Hauzeur désire se débarrasser du “passage” et le mettre en vente. Devant la menace d’achat par les deux riverains, les dames de l’avenue des Platanes craignent d’être coupées de l’accès à l’épicerie du coin de la rue Professeur Mahaim. Ces dames pressent vivement le comité du parc privé de Cointe, de se porter acquéreur. Ce qui fut fait et le sentier, sauvé.

Aujourd’hui l’épicerie est disparue, mais le raccourci est plus que jamais très emprunté surtout depuis l’arrêt du bus n°20, au coin de la rue de Bourgogne.”

Georges FRANSIS

En 1988, la CHiCC propose à la Ville de Liège de dénommer ce sentier “Passage du Laitier“, ce qui fut fait.

Un passage… de la lettre à la céramique

Ce chemin bucolique a inspiré à Béatrice LIBERT le poème suivant, ainsi d’ailleurs que le titre de son livre :

Deux haies de sagesse par où s’en vont chats et renards, fouines et mulots. Si vous empruntez le raccourci, ne hâtez pas le pas.

Écoutez plutôt les trilles des oiselets et, sous leurs notes, les cruches de lait qui s’entrechoquent loin, très loin dans un temps qu’on dit ancien.

C’était hier, mais le sentier n’a pas perdu l’écho de leur traversée ni la fraîcheur de la précieuse livraison.

L’écume du lait a chu sur les pétales, à moins qu’elle ne soit montée à la tête des arbres et de l’avril en pâmoison.

 

Voisin du Passage, le céramiste Jean KATTUS a réalisé une très belle mise en forme du poème qui agrémente désormais le trajet des promeneurs. Il explique : “Les pavés sont en grès et résistants au gel. En effet, le grès est une argile vitrifiée et donc devenue imperméable à la suite d’une cuisson à haute température (1.250°). Après une première cuisson à 950°, chaque pièce est plongée dans un émail de base transparent. Ensuite, une éponge enduite du même émail, additionné cette fois d’un faible pourcentage d’oxydes métalliques, du cobalt ou du chrome, est passée sur chaque lettre dans le but d’augmenter son contraste avec le fond. La pièce est alors cuite une deuxième fois à 1.250°

1. Choix des lettres parmi les caractères découpés en bois.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
2. Disposition des caractères en bois, retournés, dans le moule.
3. Estampage de l’argile dans le moule.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
4. Nettoyage du moule et séchage partiel de l’argile dans le moule pendant quelques heures.
5. Moule retourné, juste avant le démoulage.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
6. Démoulage lettre par lettre. L’argile est à consistance « cuir ».
7. Ébarbage de la pièce.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
8. Martelage de la pièce, pour faire ressortir davantage les caractères sur le fond.
9. Nettoyage final à l’éponge.
© Jean Kattus
© Jean Kattus
10. Pièce terminée.

[INFOS QUALITE] statut : compilé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jean Kattus ; Philippe Vienne ; Béatrice Libert pour son texte


CHiCC encore !

SAARIAHO, Kaija (née en 1952)

Temps de lecture : 6 minutes >

“Kaija Saariaho (ou alors Laakonen, son nom de jeune fille) naît en 1952 à Helsinki. C’est, à l’époque, une enfant réservée. À l’école Steiner où ses parents l’ont inscrite, elle dessine beaucoup, se plaisant à entrer dans les sujets parfois abstraits que l’on propose aux jeunes élèves. Elle raconte que parfois,  quand elle ne pouvait se rendre en classe, en raison de sa santé alors fragile, elle passait ses journées, seule, à écouter la radio et les sons de la nature, dans la maison de campagne de sa mère. D’ailleurs, la plupart de ses souvenirs d’enfance sont “acoustiques” : le vent dans les feuilles des arbres, la pluie qui tombe, ou bien l’eau glissant sur la coque en aluminium du bateau de son père, provoquant une étrange résonance, comme filtrée.

La musique arrive alors comme une nécessité. Elle commence à apprendre le violon, le piano, et la guitare, et compose sérieusement à partir de dix-sept ans. Toujours passionnée par les arts plastiques en plus de la musique, elle entre aux Beaux-Arts d’Helsinki, ainsi qu’au Conservatoire en Piano, Orgue, Théorie et Histoire de la Musique, ainsi qu’à l’université où elle étudie la Musicologie, l’Histoire des Arts et la Littérature. Mais à l’aube des années 1970, difficile pour une femme, qui plus est venant d’un milieu d’industriels, de faire carrière dans les arts. C’est pendant cette période de doute que la jeune Kaija, dix-neuf ans, décide de se marier pour s’extraire de la pesanteur familiale. Son époux se nomme Saariaho. Ils divorceront peu de temps après, mais pour symbole de cette liberté acquise, elle gardera son nom.

À l’époque, la jeune musicienne souhaite devenir organiste, musicienne d’église, peut-être plus aisé dans un premier temps. Moins risqué que la composition en tous cas. Mais plus les mois passent, plus le désir de la création se fait sentir, insistant, pressant. En 1976, elle éprouve le besoin d’aller étudier à la célèbre Académie Sibelius auprès de Paavo Heininen. Professeur de composition reconnu, Heininen a aussi la réputation d’être dur avec ses élèves. Devant son enseignement rude, la jeune compositrice peut compter sur le soutien de ses camarades de classe, qui l’encouragent et la soutiennent, comme Magnus Lindberg ou Esa-Pekka Salonen.

Avec ses amis, elle fonde une association, “Oreilles Ouvertes !“. Leur but, lutter contre les tendances nationalistes de la musique finlandaise de l’époque, en voulant diffuser la musique post-sérielle venue d’Allemagne et de France dans leur pays. Au sein du groupe qui mêle compositeurs, interprètes et musicologues, l’émulation est à son comble. On organise des concerts, parfois dans des lieux inattendus, ou des conférences, comme lorsque Kaija Saariaho organise dans ce contexte un séminaire autour de la musique d’Alban Berg. Il fallait alors “montrer sa clairvoyance”.

En 1978, elle fréquente les cours d’été de Darmstadt. Elle y respire l’air de l’avant-garde d’Europe de l’Ouest. En partant, elle n’emporte que deux ouvrages dans ses bagages : le Traité d’Orchestration de Walter Piston, et La Pesanteur et la Grâce de Simone Weil. A Darmstadt, elle découvre l’école spectrale, son infini de nuances, de coloris et de sensations. Les Maîtres se nomment bien sûr Murail, Grisey, Lévinas. C’est à Darmstadt encore qu’elle rencontre Brian Ferneyhough et Klaus Huber, qui enseignent tous deux à Freiburg. Ferneyhough lui dira alors : “Ton cerveau et ton cœur ne sont pas encore réunis”.

Force est de constater que le langage post-sériel ne convient guère à la jeune compositrice. Elle cherche encore, travaillant sans relâche son univers sonore. Son intérêt va en effet rapidement s’orienter vers l’électronique, et l’El Dorado qu’est Paris au début des années 1980, avec l’Ircam créé il y a quelques années. Excitation des découvertes et lenteur infinie des processus. On pourrait ainsi résumer l’ambiance dans les studios parisiens. Pourtant, l’ordinateur est vu par les compositeurs de l’époque comme une base permettant d’accélérer certains calculs… Chose que Saariaho réprouve. Elle insiste avant tout sur son métier, son artisanat, durement acquis auprès de Paavo Heininen à Helsinki.

Paris est une ville qui la séduit. Le bouillonnement des années Mitterrand avec son aspect multiculturel happe la compositrice. C’est aussi dans les studios de l’Ircam qu’elle rencontre son futur mari, le compositeur Jean-Baptiste Barrière, qui deviendra un fidèle compagnon de route et un soutien de tous les instants. Cependant, peu de commandes émaillent cette période pourtant décisive dans sa carrière de compositrice. En 1985, toutefois, le compositeur et chef d’orchestre Paul Méfano découvre sa musique et lui demande une œuvre nouvelle. Ce sera Lichtbogen, pour ensemble et électronique. Comme l’aurore boréale qu’elle décrit, Lichtbogen (“Arc de lumière”), se déploie dans des plages miroitantes et méditatives. La manière y est simple : quelques gammes, des sons tantôt tenus, tantôt écrasés. Des teintes mouvantes, moirées de micro-intervalles.

C’est là qu’est la clé du style Saariaho, ce qui fait la singularité de son esthétique. Une si parfaite maîtrise des couleurs instrumentale qu’elle transforme en un tour de plume chaque membre de l’orchestre en un “Saariaho-instrument”. Tourné vers l’éther des sons harmoniques avec un goût certain pour la parure orchestrale, sa musique se ressent. Chaque battement devient matière, qui se transforme progressivement en scintillement, se fondant dans une texture souvent impalpable, au-travers d’instruments de prédilection, comme la flûte ou le violoncelle.

Pourtant, cela ne l’empêche pas d’aimer passionnément l’écriture vocale, forcément moins malléable que la pâte d’un orchestre de 90 musiciens. Pour la voix, son écriture devient incisive, directe, allant droit au but, et droit au mot. Comment ne pas évoquer ce qui est sûrement à ce jour son “opus magnum” : l’opéra L’Amour de Loin (2000). Inspiré par l’histoire du troubadour Jaufré Rudel (1148-1170) sur un livret original d’Amin Maalouf, le premier opéra de Saariaho témoigne déjà d’une maîtrise du genre confondante, inscrivant d’emblée l’œuvre au rang des classiques de notre temps. Dans l’universel de l’amour contraint par la distance, la peur et la soif d’idéal, elle dresse une partition qui se veut autant narrative que méditative, tellurique et gracile, colorée avant tout, qui ne renie rien et qui donne tout. Et c’est peut-être cela au fond, l’univers de Kaija Saariaho”. (d’après ENSEMBLEINTERCONTEMPORAIN.COM)

“L’Amour de loin” © opera-online.com

“Kaija Saariaho, née Kaija Anneli Laakkonen, est née en Finlande le 14 octobre 1952. Elle étudie les arts visuels à l’université des arts industriels (aujourd’hui Université d’art et de design) d’Helsinki. Elle se consacre à la composition avec Paavo Heininen, à partir de 1976, à l’académie Sibelius où elle obtient son diplôme en 1980. Elle étudie avec Klaus Huber et Brian Ferneyhough à la Musikhochschule de Freibourg-en-Breisgau de 1981 à 1983, puis s’intéresse à l’informatique musicale à l’Ircam durant l’année 1982. Elle vit depuis à Paris. Elle enseigne la composition à San Diego, Californie en 1988-1989 et à l’académie Sibelius à Helsinki de 1997 à 1998, puis à nouveau entre 2005 et 2009.

Le travail de Kaija Saariaho s’inscrit dans la lignée spectrale avec, au cœur de son langage depuis les années quatre-vingt, l’exploration du principe d’ “axe timbral”, où “une texture bruitée et grenue serait assimilable à la dissonance, alors qu’une texture lisse et limpide correspondrait à la consonance”. Les sonorités ductiles du violoncelle et de la flûte se prêtent parfaitement à cette exploration continue : Laconisme de l’aile pour flûte (1982) ou Près pour violoncelle et électronique (1992) travaillent entre sons éthérés, clairs et sons saturés, bruités.

Son parcours est jalonné de nombreux prix qui couronnent ses œuvres les plus importantes : Kranichsteiner Musikpreis pour Lichtbogen (1986), œuvre qui révéla la tonalité personnelle et lumineuse de Kaija Saariaho au sein de l’esthétique spectrale ; Prix Ars Electronica et Italia pour Stilleben (1988), qui joue avec virtuosité sur les errements de la conscience avec le médium radiophonique. Dans les années deux mille, son œuvre sera encore maintes fois récompensée – Nordic Council Music Prize (2000), Prix Schock (2001), American Grawemeyer Award for Music Composition (2003), Musical America Composer (2008), Wihuri Sibelius Prize (2009), Léonie Sonning Music Prize (Danemark, 2011), Grand prix lycéen des compositeurs en 2013 pour Leino Songs. En 2018, la fondation BBVA lui décerne le prix Frontiers of Knowledge pour sa contribution à la musique contemporaine.

Les années quatre-vingt marquent l’affirmation de son style, fondé sur des transformations progressives du matériau sonore, qui culmine avec le diptyque pour orchestre Du cristalà la fumée. Dans cette même veine, citons les pièces NoaNoa, Amers, Près et Solar, écrites en 1992 et 1993. Suit une brève période de remise en cause, au moment même où la compositrice se trouve projetée sur la scène internationale à la faveur de nombreuses commandes. La composition de l’Amour de loin, opéra sur un livret d’Amin Maalouf, mis en scène par Peter Sellars, signe une nouvelle étape où les principes issus du spectralisme, totalement absorbés, se doublent d’un lyrisme nouveau.

Après cet opéra, dont l’enregistrement par Kent Nagano fait l’objet du Grammy Award 2011, Saariaho composera de nombreuses pièces orchestrales pour de prestigieuses formations, un deuxième opéra, Adriana Mater, une passion sur la vie de Simone Weil, La passion de Simone, deux œuvres encore réalisées avec Sellars et Maalouf, et en 2008, un monodrame sur un livret de ce dernier d’après Madame du Châtelet Émilie, créé par Karita Mattila à l’Opéra de Lyon en 2010. En 2012, elle compose Circle Map, pièce pour orchestre et électronique, dont six poèmes de Rumi lus en persan servent de matériau pour la réalisation de la partie électronique et d’inspiration pour l’écriture orchestrale. Son opéra Only the Sound Remains (2015), mis en scène par Peters Sellars et inspiré de deux pièces du théâtre Nô traduites par Ezra Pound, est créé en 2016 à l’Opéra d’Amsterdam.

Son travail de composition s’est toujours fait en compagnonnage avec d’autres artistes, parmi lesquels le musicologue Risto Nieminen, le chef Esa-Pekka Salonen, le violoncelliste Anssi Karttunen (artistes finlandais tous issus du groupe “Korvat Auki !” (“Ouvrez les oreilles !”), collectif fondé dans les années soixante-dix à Helsinki, et auquel Saariaho collabora) ; la flûtiste Camilla Hoitenga, les sopranos Dawn Upshaw et Karita Mattila, ou encore, le pianiste Emmanuel Ax”. (d’après BRAHMS.IRCAM.FR)

Visiter le site de Kaija Saariaho

  • Illustration en tête de l’article : Kaija Saariaho © Priska Ketterer

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : operaonline.com ; Priska Ketter


FRANSIS : Recueil de souvenirs et d’anecdotes sur Cointe autrefois (CHiCC, 1989)

Temps de lecture : 8 minutes >
A travers tout
  • “1735 : Un moulin à vent existait à Cointe, d’après L. BETHUNE : “Il agitait ses longs bras lançant dans l’air ambiant un bruit monotone et plaintif “. De nos jours, j’ai pu constater que les maisons ouvrières n° 28 et 30, de la rue du Professeur Mahaim, ont été bâties sur les fondations de cet ancien moulin.
  • 1882 : Ouverture de l’Observatoire de l’Université de Liège, dans le parc privé, lui aussi de création récente. C’est là, au n°5 de l’avenue de Cointe, que j’ai vu le jour, en 1900.
  • 1883 : Existence d’une pièce d’eau, devant la chapelle Saint Maur (ce que l’on désigne sous le nom de “flot”, dans les villages wallons). Renseignement donné jadis par Mr FONTAINE, venu habiter rue des Cailloux, en 1883.
  • vers 1910 :
    • Il y avait encore une pompe publique d’eau alimentaire, à bras, à l’angle des rues St.Maur et du Puits. Une autre pompe publique fonctionnait, rue du Batty.
    • A partir de la pompe, la rue du Puits était une ruelle étroite, entre deux haies, sans aucune bâtisse. A hauteur du n° 46, elle avait sa largeur actuelle. Les maisons du côté droit existaient jusqu’à la rue du Loup. Les habitants de cette rue obtinrent plus tard, suite à une pétition, la dénomination “des Hirondelles”.
    • Dans le parc, au bout de l’avenue des Ormes, se situait l’hôtel des Thermes Liégeois qui, progressivement, se transforma en établissement de jeu. Le dimanche matin, il n’était pas rare de découvrir, aux environs, un suicidé qui, dans la nuit du samedi, avait vainement tenté de se refaire une fortune !
    • Au bout de l’avenue des Platanes, l’asile de la “Vieille-Montagne”, desservi par les sœurs de St. Vincent de Paul, orphelinat pour filles et home pour ouvriers pensionnés de cette usine. Plus tard, adjonction d’un ” Hôpital de Cointe”.
Cointe avant 1905

On m’a souvent posé la question : “Quid, avant la création du boulevard Kleyer et l’expo de 1905 ?”  J’avais, jadis, posé la même question à mes parents :

  • Les premiers mètres de la chaussée carrossable du boulevard de Cointe, sont établis sur la démolition d’une ferme de la place du Batty. Un peu plus haut, on a rasé un ensemble de bicoques vétustes, dénommé le “Chaffour”. Au premier tournant, face au n° 22 actuel, une autre ferme a été expropriée et les arbres des prairies, déracinés. En contrebas du “Point de Vue”, on peut encore se rendre compte de l’emplacement de la maison du jardinier BARET, un ami de mon père. Sur le monticule, en face, se situait un poste de police.
  • La plaine des sports fut créée sur des champs de blé dont on avait enlevé et emporté la couche de terre arable.
  • Le boulevard de Cointe n’a perdu son nom qu’après le décès de Gustave Kleyer, bourgmestre de Liège, de 1900 à 1921. La largeur actuelle de ses accotements, le boulevard ne l’a obtenue que plus tard. A gauche, en profitant de la disparition d’une épicerie et d’un café de la place du Batty, ainsi que d’un prélèvement sur les jardins de l’hôtel du Champ des Oiseaux – hôtel acheté par le couvent des Filles de la Croix pour en faire la Bibliothèque paroissiale et une école primaire pour filles.
  • A droite, l’actuelle voie de desserte pavée, devant les n° 4 et suivants, s’appelait “rue de Bourgogne”, sur laquelle venait s’accoler un étroit sentier qui traversait la plaine des sports et rejoignait l’autre partie de la rue de Bourgogne, qui a conservé son nom.
    Cette rue longeait ensuite l’enceinte du riche et important couvent de Bois l’Évêque. On peut lire -dans un ancien roman d’auteur belge- les noms des Demoiselles de la noblesse brabançonne, en pension chez les Dames du Sacré-Cœur à Cointe.
    On disait que la règle de l’ordre de ces religieuses prévoyait -à côté de l’ouverture d’un pensionnat pour filles fortunées- celle de classes primaires pour filles du peuple. Ce fut là, longtemps, la seule et unique école primaire de Cointe.
  • Les garçons devaient – eux – descendre à l’école communale de Sclessin ou aux Rivageois, à Fragnée. Malheureusement, en 1944, un gigantesque incendie
Vue de l’Exposition universelle depuis Cointe © users.belgacom.net/warzee
Cointe en 1905

L’ouverture à Cointe d’une annexe de l’Exposition Universelle de Liège 1905, nous vaut, chaque dimanche et jours fériés, la visite, à notre domicile, de la famille venant d’autres provinces. Le programme est, presque chaque fois, identique : une visite assez rapide de l’annexe à Cointe, après un repas vite expédié, une présence plus importante à l’exposition principale, sur la rive droite de la Meuse.

Papa -titulaire d’un abonnement- les accompagne souvent. Moi -bambin de cinq ans, exempt du droit d’entrée- je suis parfois autorisé à me joindre à la visite de Cointe. Malgré mon jeune âge, je constate que mes oncles, venant des villes, ont des goûts différents de nos cousins hesbignons. Les premiers s’attardent à parcourir l’ensemble des modèles de maisons d’employés construites boulevard Montéfiore en vue de l’Exposition. Ils s’intéressent au lâcher laborieux de montgolfières, contrarié par un vent violent.

Les Hesbignons discutent dans le stand agricole. J’ai gardé le souvenir d’une exhibition de volailles et d’un concours de vaches laitières, qui fut copieusement arrosé -ainsi que les spectateurs que nous étions- un orage ayant percé en plusieurs endroits, la toiture du pavillon !

Une troisième catégorie de visiteurs : les supporters, accompagnant les fanfares villageoises. A tour de rôle -selon un calendrier distribué longtemps à l’avance- elles viennent montrer leurs talents sur un kiosque dont je situe l’emplacement à l’extrémité des courts de tennis actuels n° 2 et 3, de la plaine des sports. Ce kiosque survécut de très nombreuses années à l’Expo.

Comme nous nous étonnions de voir un cousin non-musicien nanti d’un instrument de musique, il nous avoua que, pour avoir accès au kiosque, sa société devait compter 25 exécutants. Pour faire nombre, il accompagnait, avec une trompette dont l’embouchure était obstruée. Coup classique, paraît-il !

Pour se rendre d’une exposition à l’autre, nos visiteurs profitaient du tramway de Cointe qui a provisoirement reporté son terminus, du boulevard d’Avroy à l’actuelle place d’Italie, une des entrées de l’Expo.

Un jour de semaine, Maman attire mon attention sur -fait rare à l’époque- le passage d’une suite de voitures automobiles. Dans l’une, est assis un grand vieillard à barbe blanche : le roi Léopold II. Je présume qu’il se rend à l’entrée de l’Expo, à Fragnée, par l’avenue de Cointe, l’avenue de la Laiterie et l’avenue des Thermes (actuellement avenue Constantin de Gerlache).

Ceux de Saint-Maur

1909 : On apprend que la nouvelle paroisse de Cointe portera le nom “Notre-Dame de Lourdes”. De nombreux paroissiens diront : “Pourquoi pas Paroisse St Maur  ?” Afin d ‘apaiser ces mécontents, Mr le Curé de Gruyter dénommera “Ecole St.Maur”, l’établissement qu’il ouvre rue du Loup. La famille HAUZEUR, propriétaire du parc fait don de la prairie, entre la rue du Chera et l’avenue de Cointe, pour y bâtir la future église paroissiale. En attendant, Mr le Curé y érige une chapelle provisoire en blocs durs. Devant son insuffisance, elle sera ensuite agrandie en planches.

La guerre et de nombreuses années passent… Une destinée nouvelle se profile conséquemment dans le parc, suite à l’ élévation de la future église paroissiale en basilique. De nouveaux plans sont dressés. Ils contiennent aussi le remplacement de l’étang du rond-point de l’avenue de Cointe, par une majestueuse statue du Sacré-Cœur ! Tout semble enfin en ordre. Patatras ! Opposition de l’Institut d’Astrophysique ! Mr le Curé l’annonce dans son homélie, disant : “Je ne pensais pas que les étoiles étaient si près de la terre !” 

Après quoi, un projet éphémère d’église sur les terrains du couvent, à l’angle de la place du Batty et du boulevard Kleyer, précédera le déplacement vers le Château Tart, rue St Maur. Là, s’installent les Pères Dominicains qui vont gérer la paroisse pendant quatre ans.

Revenons en arrière… Au début du siècle, le nom de Cointe n’était guère connu parmi les couches laborieuses des communes industrielles des environs de Liège, mais bien Saint Maur. Quelques exemples, parmi d’autres :

    • A Sclessin, à l’école, pour nos condisciples , nous étions “ceux de Saint Maur”, en dépit de nos rectifications : “Cointe”.
    • A Ans, en 1908, au baptême d’un cousin, ma tante nous accueille “sa famille de Saint Maur”.
    • A Grâce-Hollogne, vers la même époque, les voisins de mon oncle ne situent pas Cointe, mais bien Saint Maur. Ce qui ne manque pas d’une certaine logique, si l’on tient compte de la succession de collines dominant Liège : Saint Maur – Saint Gilles – Saint Martin – Saint Nicolas – Sainte Walburge. Ces lieux et paroisses ont conservé leurs noms, sauf Saint Maur !
Entrée des troupes allemandes à Liège © sambre-marne-yser.be
Cointe, août 1914

Le jeudi 6 août 1914, matin, une batterie d’artillerie belge, venant de Tirlemont, débarque en gare des Guillemins et vient aussitôt installer ses canons dans la prairie, entre l’avenue des Platanes et la rue de Cointe (aujourd’hui, rue du Professeur Mahaim). Cette batterie  se retire, après l’envoi de salves en direction du Bois Saint-Jean, dernier épisode de la bataille du Sart Tilman. Au même moment, revenant de cette bataille nocturne, des piottes (soldats de ligne) isolés, se reposent rue du Chera. Passent également au trot en direction de Saint Gilles, des escadrons du 2ème Lanciers, régiment dont faisait partie le cavalier FONCK, premier soldat belge tombé en 1914-18, tué le 4 août, matin, à Thimister. Place du Batty, la croix de Genève flotte sur le couvent, que la Croix-Rouge a transformé en hôpital militaire, pour soigner les blessés belges de la Bataille de Liège.

Le dimanche 9 août 1914, vers midi, précédé d’une patrouille de uhlans, le 20ème d’infanterie aus Rügen (Rügen est une île de la mer Baltique ) arrive à Cointe. Ce régiment a fait partie de la 11ème division allemande, dont le but était de pénétrer à Liège, en forçant le passage, dans l’intervalle entre les forts de Fléron et de Chaudfontaine, dans la nuit du 5 au 6 août. Échec et repli de la division jusqu’aux environs de Herve, en commettant nombre d’atrocités sur le parcours, sous le faux prétexte que des particuliers auraient tiré sur la troupe !

Le 6 août, les troupes belges des intervalles reçoivent l’ordre du Général LEMAN de rejoindre le gros de l’armée du Roi Albert, sur la Jette et au-delà. Le chemin devient libre et le 20ème peut revenir. A Cointe, cela grouille de casques à pointe. Les gradés logent dans les villas du parc, la troupe campe dans les écoles, laiteries, salles de danse, locaux de l’Observatoire et les fermes.

Les soldats -des Poméraniens- reconnaissent l’incendie de fermes et le meurtre de civils, accusés d’avoir empoisonné les puits (ce qu’on leur a fait croire) ! Nous n’étions pas rassurés, malgré que des sous-officiers nous disaient en français : “Ici, la population est correcte, nous le serons aussi”. Les fantassins des plaines se plaignent du caractère montagneux de la région liégeoise et font la moue en apprenant que la frontière française est encore éloignée de plus de cent kilomètres. Ils se figuraient la Belgique comme un pays minuscule bien plus étroit à traverser !

La mission du 20ème chez nous est de creuser des tranchées dominant la vallée de la Meuse car son Etat-Major redoute une attaque française. Une deuxième ligne de tranchées est établie à l ‘extrémité des jardins de l’Observatoire. Cette tranchée est bientôt la cible des artilleurs belges du fort de Boncelles. Malheureusement, le tir est un peu court ! Plusieurs obus tombent -entre les avenues du Hêtre et des Platanes- sur la tribune et les vestiaires du terrain du Football Club Liégeois. On m’a dit que le tir de Boncelles fut un peu plus efficace aux environs de la rue des Mésanges, ce secteur étant occupé par le 39ème Prussien.

L’attaque française ne s’étant pas produite, nos hôtes indésirables nous quittent dans l’après-midi du vendredi 14 août, en partance pour la France. Immédiatement après leur départ, j’ai lu, sur la porte d’entrée de l’Observatoire, une affichette -signée par le Colonel, avec cachet du régiment- dont traduction grosso-modo : “Les militaires ne peuvent toucher les instruments scientifiques exposés dans les salles. Les contrevenants seront punis, ainsi que ceux qui dégraderaient le mobilier et les locaux.”

En ville, cela se déroula moins bien car le 20 août, nous apprenions que la soldatesque ivre avait brûlé des maisons et fusillé des civils, place de l’Université (actuellement place du XX Août) et rue des Pitteurs. Pendant ce temps, profitant de l’absence des autorités civiles, des habitants de Cointe se rappellent que leurs aïeux trouvaient la houille à fleur de sol. Bientôt, la plaine des sports du boulevard Kleyer est criblée de petites fosses de 60 centimètres, où l’on se procure gratuitement le charbon. Des mineurs de métier, à leur tour, creusent des galeries étançonnées , à deux mètres de la surface. Certains font même, sur place, le commerce de combustible ! La police, s’étant réorganisée avant la fin du mois, vient mettre fin à cette extraction illicite et obliger les profiteurs à remblayer.

Nous entrons alors dans une longue et pénible période, de plus de cinquante mois d’occupation… Aussi, est-ce avec une immense satisfaction que nous assistons, peu après l’armistice du 11 novembre 1918, pendant quelques jours, au reflux par le boulevard de Cointe (aujourd’hui Kleyer), la rue du Chera, l’avenue des Thermes, du Groupe III des armées du Feldmaréchal von Hindenburg. Hélas ! moins de 22 ans après, devenus Hitlériens, “ils” reviendront. Mais cela est une autre histoire que je laisse à un autre le soin d’écrire.”

Georges FRANSIS

  • image en tête de l’article : Cointe, le jet d’eau et l’Observatoire © Philippe Vienne

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


 

HESSEL : textes

Temps de lecture : 6 minutes >

“C’est le best-seller de la fin de l’année 2010 [l’article date du 30-12-2010]. Indignez-vous, de l’ancien résistant Stéphane HESSEL, s’est vendu à plus de 300.000 exemplaires. Quelles sont les raisons d’un tel succès ? Son prix attractif de trois euros ? La longueur de l’ouvrage, soit une vingtaine de page ? Un concours de circonstances : sortie du livre avant Noël ? L’engouement, même inexpliqué, est réel et vire au phénomène de société. On se l’arrache et les libraires peinent à alimenter leurs stocks […] cet appel à l’indignation qui provoque espoir chez certains et déchaîne les passions chez d’autres”

Mieux s’indigner aujourd’hui selon Hessel :
      1. Trouver un motif d’indignation ;
      2. Changer de système économique ;
      3. Mettre fin au conflit israélo-palestinien ;
      4. Choisir la non-violence ;
      5. Endiguer le déclin de notre société.
[d’après LEXPRESS.FR]
Extraits de Indignez-vous ! :

Il nous appartient de veiller tous ensemble à ce que notre société reste une société dont nous soyons fiers : pas cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés, pas cette société où l’on remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité sociale, pas cette société où les médias sont entre les mains des nantis, toutes choses que nous aurions refusé de cautionner si nous avions été les véritables héritiers du Conseil National de la Résistance.

 

On ose nous dire que l’État ne peut plus assurer les coûts de ces mesures citoyennes. Mais comment peut-il manquer aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes alors que Ia production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée ? Sinon parce que le pouvoir de l’argent, tellement combattu par la Résistance, n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec ses propres serviteurs jusque dans les plus hautes sphères de l’État. Les banques désormais privatisées se montrent d’abord soucieuses de leurs dividendes, et des très haut salaires de leurs dirigeants, pas de l’intérêt général. L’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important ; et la course à l’argent, la compétition, autant encouragée. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie.

 

Nous n’avons plus affaire à une petite élite dont nous comprenons clairement les agissements. C’est un vaste monde, dont nous sentons bien qu’il est interdépendant. Nous vivons dans une interconnectivité comme jamais encore il n’en a existé. Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher. Je dis aux jeunes : cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l’indifférence, dire je n’y peux rien, je me débrouille. En vous comportant ainsi, vous perdez l’un des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence.

 

II faut comprendre que la violence tourne le dos à l’espoir. Il faut lui préférer l’espérance, l’espérance de la non-violence. C’est le chemin que nous devons apprendre à suivre. Aussi bien du côté des oppresseurs que des opprimés, il faut arriver à une négociation pour faire disparaître l’oppression ; c’est ce qui permettra de ne plus avoir de violence terroriste. C’est pourquoi il ne faut pas laisser s’accumuler trop de haine.

 

Comment conclure cet appel à s’indigner ? En rappelant encore que, à l’occasion du soixantième anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance, nous disions le 8 mars 2004, nous vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France libre (1940-1945), que certes, le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et sœurs de la Résistance et des Nations unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n’a pas totalement disparu et notre colère contre l’injustice est toujours intacte. Non, cette menace n’a pas totalement disparu. Aussi, appelons-nous toujours à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous.

 

À ceux et celles qui feront le XXIe siècle, nous disons avec notre affection : CRÉER, C’EST RÉSISTER. RÉSISTER, C’EST CRÉER.

Stéphane HESSEL, Indignez-vous !

© lepoint.fr

“Stéphane Hessel (1917-2013), auteur d’Indignez-vous (Editions Indigène) un petit pamphlet vendu à plus de 2 millions d’exemplaires (Source Edistat) depuis sa parution fin octobre 2010, est l’objet d’une polémique. Pour ses détracteurs, ce vieil homme, passé par le camp de concentration allemand de Buchenwald et farouche défenseur des droits de l’homme, aurait “joint sa voix à celle des pires antijuifs” en critiquant l’action de l’armée israélienne menée à Gaza en décembre 2008 et en appelant au boycott des produits israéliens. Pour justifier ce reproche, son action au cours de la guerre 39-45 et sa participation à la rédaction de la déclaration universelle des Droits de l’homme en 1948 ont même été mis en doute. Que sait-on exactement de lui?

Stefan Hessel naît à Berlin le 20 octobre 1917. Son père, Franz Hessel, est issu d’une famille juive convertie au luthéranisme. C’est un homme de lettres francophile qui traduira, dans les années 1920, Proust en allemand en compagnie du philosophe Walter Benjamin.

Franz et Helene Grund, sa femme, ont inspiré le triangle amoureux du roman d’Henri-Pierre Roché Jules et Jim (1953), adapté ensuite par François Truffaut (1962). Franz est l’amant allemand, Henri-Pierre est Jim, le Français, Helene est Catherine. Helene Grund rejoint Henri-Pierre Roché en France en 1925, suivie quelques mois après par son mari et leurs deux enfants, pour former le ménage anticonformiste qui fit rêver les années 1960.

TRUFFAUT, Jules et Jim (1962)

Stéphane Hessel fait de brillantes études en France et il est naturalisé en 1937. En 1939, il est reçu à l’Ecole normale supérieure, où il poursuit des études de philosophie. Il épouse en 1939 Vitia Mirkine-Guetzévitch, une jeune russe d’origine juive, avec laquelle il aura trois enfants.

Il rejoint le Général de Gaulle à Londres en mars 1941. Il y reste jusqu’en 1944 où il revient en France pour une mission, et où il est arrêté. Déporté à Buchenwald, il n’échappe à la peine de mort par pendaison que grâce à une usurpation d’identité organisée par la résistance interne du camp.

Il est admis en 1945 au concours des Affaires étrangères et occupe le poste de directeur administratif au secrétariat général des Nations Unies à New York de 1946 à 1950. En 1948, il est nommé secrétaire de la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies quand celle-ci entreprend la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme. S’il n’est pas directement rédacteur, il participe donc bien aux travaux de la Commission, et donc à l’élaboration du texte.

C’est sur les valeurs de cette déclaration de 1948, ainsi que sur celles du Conseil National de la Résistance, qu’il va fonder ses engagements d’après-guerre en faveur d’une “véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières” (Indignez-vous, p. 10).

Il est attaché au cabinet de Pierre Mendès France en 1955. Sa carrière diplomatique le mène ensuite de poste en poste à Saïgon, Alger, New York et Genève où il représente la France aux Nations Unies.

A l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, en 1981, il est “élevé à la dignité d’Ambassadeur de France“. En 1988, il soutient la candidature de Michel Rocard à l’élection présidentielle. Il voit en lui un nouveau Mendès France, avant d’être déçu par son “Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde“.

En 1996, il est médiateur dans l’affaire des “sans-papiers” réfugiés dans l’église Saint-Bernard. “Immigré moi-même, le sort des travailleurs immigrés ne pouvait que m’intéresser“, précise-t-il dans ses Mémoires parus en 1997, Danse avec le siècle.

Le 15 juin 2010, à la suite de l’attaque de la flottille d’aide à Gaza par l’armée israélienne, il appelle au boycott des produits israéliens dans le cadre de la campagne “Boycott, désinvestissement et sanctions” lancée par des associations palestiniennes en 2005.

En octobre 2010 à Gaza, il rencontre en compagnie de Régis Debray le chef du Hamas Ismaël Haniyeh. Indignez-vous ! paraît le 22 octobre…” [LEXPRESS.FR]


EAN 9782911939761

“Certes, les raisons de s’indigner dans le monde complexe d’aujourd’hui peuvent paraître moins nettes qu’au temps du nazisme. Mais « cherchez et vous trouverez » : l’écart grandissant entre les très riches et les très pauvres, l’état de la planète, le traitement fait aux sans-papiers, aux immigrés, aux Roms, la course au « toujours plus », à la compétition, la dictature des marchés financiers, jusqu’aux acquis bradés de la Résistance – retraites, Sécurité sociale… Pour être efficace, il faut, comme hier, agir en réseau : Attac, Amnesty, la Fédération internationale des Droits de l’homme… en sont la démonstration. Alors, on peut croire Stéphane Hessel, et lui emboîter le pas, lorsqu’il appelle à une « insurrection pacifique ».” [INDIGENE-EDTIONS.FR]


S’engager plus avant…

EL ANATSUI (né en 1944)

Temps de lecture : 10 minutes >

“A Nsukka, sa terre d’adoption, une ville de 300 000 habitants située dans le sud-est du Nigeria, son atelier est planté le long d’une route, à une quinzaine de minutes à pied de la Faculté des beaux-arts et des arts appliqués où il a longtemps enseigné. Les voitures et camions soulèvent sur leur passage des nuages de poussière rouge. A l’intérieur de la grande bâtisse blanche rectangulaire, une dizaine de ses assistants s’affairent au milieu de sacs en jute emplis de milliers de capsules usagées de bouteilles d’alcool. Les jeunes hommes découpent, dans un silence religieux, les bouchons en aluminium, avant de les aplatir et de les enlacer les uns avec les autres à l’aide de fils de cuivre pour créer de petits rectangles de tentures métalliques colorées.

Debout, le sourire béat, l’air placide et lunaire, El Anatsui dirige tel un chef d’orchestre son ballet d’assistants qui déploient, sur le sol de l’atelier, des pans de ces tissus métalliques réunissant chacun quelque 200 capsules de bouteilles. Au doigt et à l’œil de l’artiste, ils les combinent et assemblent de différentes manières pour créer ce qui deviendra une œuvre. Une de ces monumentales tentures chatoyantes et aux couleurs irisées que s’arrachent les plus grands musées et collectionneurs du monde.

Euphorie de l’indépendance

El Anatsui est l’un des artistes phares du continent africain. En 2015, à la Biennale de Venise, il a été auréolé du Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière. Cet été, il est célébré à travers une grande rétrospective au Kunstmuseum de Berne. Né en 1944 au Ghana, il est le plus jeune des 32 enfants que son père, un pêcheur et tisseur de kenté (un tissu traditionnel multicolore), a eus avec ses cinq épouses. Orphelin de père en bas âge, il a été élevé par son oncle maternel, un pasteur presbytérien. Le terreau artistique familial est fécond: plusieurs de ses frères sont musiciens et poètes. Lui, passionné par les arts visuels, chante aussi dans une chorale locale, tout en jouant de la trompette dans un groupe de jazz. Coupé de sa culture autochtone africaine, il est âgé de 13 ans, quand, en 1957, son pays natal, la British Gold Coast (nom donné au pays par les Portugais, premiers colonisateurs de ces terres riches en or), accède à l’indépendance. “C’était l’euphorie. Le Ghana est alors le premier pays noir africain à s’émanciper”, se souvient-il.

Etudiant au College of Art de l’Université des sciences et technologies de Kumasi à partir de 1964, il découvre, médusé, des programmes éducatifs calqués sur ceux de l’ex-puissance coloniale britannique. Il part alors en quête de ses racines culturelles africaines en suivant les cours du Centre culturel national, et en observant le travail des artisans locaux: tisserands, sculpteurs, percussionnistes et autres musiciens. Muni d’un diplôme de troisième cycle en éducation artistique de l’Université Nkrumah, il devient chargé de cours à l’Ecole spéciale de formation de la ville portuaire de Winneba, à une soixantaine de kilomètres d’Accra, la capitale.

Là, il commence à créer une série d’œuvres à partir de plateaux traditionnels en bois, inspirées de ceux qu’utilisent les commerçants ghanéens pour présenter leurs marchandises sur les marchés. Sur les bords de ces plats, il grave, à l’aide de fers chauffés, des symboles visuels Adinkra représentant des concepts et aphorismes créés par les Akans, une population d’Afrique de l’Ouest. En 1975, il est nommé enseignant à l’Université du Nigeria, à Nsukka, quelques années après la fin de la guerre du Biafra, dont les stigmates sont encore omniprésents. C’est là, dans le sud-est du pays le plus peuplé d’Afrique, qu’il vit depuis quarante-cinq ans, partageant son temps entre l’enseignement de la sculpture et sa propre création.

“Gravity and Grace” © artnet.fr
Impermanence des choses

“J’ai commencé à travailler avec lui en tant qu’étudiant de premier cycle. El nous a conseillé d’utiliser des supports bon marché, de façon à être plus libres de nous exprimer, libres de toute pression économique”, raconte Onyishi Uchechukwu, devenu entre-temps un des responsables de l’atelier de l’artiste. Béton, bois durs tropicaux et bois flottés, argile, céramique, métaux fondus et réutilisés, râpes à manioc, couvercles de bouteilles de lait, bouchons en aluminium: El Anatsui a puisé, tout au long de sa carrière de sculpteur, dans un florilège de matériaux, le plus souvent simples et banals.

“Je recherche ce qui est disponible dans mon entourage immédiat. Je travaille ces matières avec un objectif de régénération, avec l’envie de leur donner un nouveau souffle”, explique-t-il. Dans les années 1970, c’est l’argile, la terre, source indispensable de toute vie, qu’il utilise pour créer des poteries. Ses œuvres sont faites de fragments qu’il brise et perce s’inspirant des coutumes de l’Afrique de l’Ouest, où des pièces cassées et des fragments d’argile sont utilisés comme récipients rituels. Ces œuvres sont autant de métaphores du temps qui passe, de l’impermanence pour recourir à une terminologie bouddhiste.

Dans les années 1980 et 1990, il crée des œuvres en bois, découpées à la tronçonneuse avant d’être brûlées à l’aide d’un brûleur à gaz. Ces pièces sombres, comme celles de la série Grandma’s Cloth, et ces outils pour le moins agressifs et violents sont autant de métaphores de l’histoire de l’Afrique, de la période coloniale et post-coloniale qui a bouleversé les hommes, les cultures et les structures tant économiques que sociales. Et légué au continent des frontières tracées au cordeau, en 1884 à la Conférence de Berlin, en faisant fi des réalités ethniques, religieuses, linguistiques et politiques.

Esprit indestructible

El Anatsui n’utilise que des matériaux simples qui ont, le plus souvent, déjà été utilisés par d’autres. “Quand vous recourez à des objets qui sont passés de main en main, ceux-ci ont une charge, une énergie d’autant plus forte qu’ils ont été manipulés par un plus grand nombre de personnes. Vous ne retrouvez pas une telle énergie dans les pièces faites à l’aide de machines. J’utilise des rebuts, des objets jetés que j’élève, en les transformant, en œuvres d’art. Mon travail évoque les grands cycles de la vie, de la mort et de la régénération. Il reflète ma conviction que l’esprit humain est indestructible”, souligne-t-il.

En 1976, il est honoré, pour la première fois, à travers un solo show au Nigeria. Sa première exposition à l’étranger, en 1981, en Grande-Bretagne, sera suivie de nombreuses autres en Europe, en Amérique du Nord et au Japon. Sa notoriété monte en puissance dans les années 1990. Mais le véritable tournant de sa carrière remonte au tout début des années 2000, lorsque le public international découvre, subjugué, ses immenses tentures colorées réalisées à partir de bouchons de bouteilles en aluminium. De 2003 à 2008, son exposition itinérante Gawu circule à travers l’Europe et les Etats-Unis, où elle s’achève au Smithsonian National Museum of African Art, à Washington DC. En 2007, ses œuvres sont exposées dans la section internationale de la Biennale de Venise. Et en 2019, toujours à Venise, il est la vedette du pavillon du Ghana, qui fête alors sa première participation à la Biennale.
Ses œuvres évoquent l’histoire du continent africain mais aussi des enjeux plus contemporains, comme la crise écologique et climatique. En témoigne notamment Earth’s Skin (2007), qui traduit, de manière plastique, les blessures et plaies infligées à la terre par l’action des hommes. Ou Tiled Flower Garden (2012), figurant une mer de fleurs multicolores se muant en un sinistre magma noir. Une manière de nous alerter sur les menaces d’effondrement écologique qui pèsent sur notre petite planète bleue.” [d’après LETEMPS.CH]

 

“Ink Splash II” © tate.org.uk
L’importance de la matière : El Anatsui

“Les passants continuaient leur chemin, sans remarquer quoique ce soit. Mais El s’est arrêté pour ramasser ce sac poussiéreux rempli de capsules de bouteilles, et il en a fait de l’or. “Je cherchais quelque chose d’éthéré. Je voulais vraiment émouvoir les gens.”

El Anatsui (1944), connu sous le nom de “El”, est un artiste ghanéen issu de la tribu Ewe, mais il a passé la plus grande partie de sa vie au Nigéria, où il enseignait à l’université de Nsukka. A 56 ans, il atteint une notoriété internationale en transformant des milliers de capsules de bouteilles en gigantesques structures lumineuses, faisant ainsi référence, sous couvert de la beauté, à l’abstraction globale, à l’histoire de l’Afrique, aux textiles indigènes, et à la vie comme processus de changement. En 1990 et en 2007, il participe à la Biennale de Venise, et couvre les murs de l’Arsenal et du Palais Fortuny de ses sculptures spectaculaires (…).

Flexibilité

Imaginez la patience dont il a fallu faire preuve pour réaliser cela ! Dans son film Fold Crumple Crush: Art of El Anatsui (2011), la spécialiste d’art africain Susan Vogel nous éclaire sur ce long processus. Pendant deux ou trois mois, une quarantaine de jeunes hommes issus de la communauté locale ont coupé, martelé, et plié les capsules. Ils les ont ensuite liées les unes aux autres à l’aide d’un fil de cuivre pour créer des blocs souples, flexibles. Puis vient le moment où El crée sa composition. Après avoir tracé les lignes sur le sol, il continue à manipuler les blocs et à prendre des photos digitales pour mieux apprécier le résultat, jusqu’à obtenir satisfaction.

“Je suis un sculpteur”, insiste El, mais il défit la notion traditionnelle de sculpture comme art tridimensionnel et statique. On ne peut pas se cogner dans ses œuvres.  Ses structures souples s’adaptent à leur environnement, que se sont en intérieur ou en plein air. Et pourtant, en couvrant les murs, les façades de bâtiments, les haies ou les arbres, elles ne répondent simplement aux lois de la gravité. Leurs plis ondulants semblent avoir une vie qui leur est propre.

Pour El, cette flexibilité physique est une métaphore d’une certaine mentalité. “Je crois à l’élément du changement. La vie est toujours soumise à des flux. Mon travail reflète cela en créant une forme qui est libre, qui se contracte et se gonfle, qui peut être exposée de différentes façons, sur des murs, des haies…” Quand ses œuvres sont exposées en extérieur, El ne se préoccupe pas de l’altération, ce qui mène à des discussions échauffées avec les directeurs de musées.  A Venise, mon œuvre était dehors pendant six mois, et quand elle est revenue, j’ai constaté que le sel et le vent l’avait détériorée. Elle portait la patine de l’âge. Maintenant je me sers de cela, pour blanchir les capsules au soleil. La dégradation est bienvenue. En tant qu’êtres humains, nous vieillissons et nous changeons. On apprend à vivre avec.”

Textile

Ses tentures métalliques souples sont souvent associées au textile, et plus particulièrement au tissu kenté, qui est constitué de fines bandelettes de tissu cousues ensemble. Le père et le frère d’El étaient tisseurs de kentés. A-t-il été inspiré par ces somptueux tissus ghanéens autrefois portés par les chefs de tribu comme signe de richesse ? El admet qu’il provient d’une forte tradition kenté, mais que la signification de son travail ne se limite pas qu’à cela. Coïncidence : la palette de couleurs des capsules de bouteilles se trouve être la même que celle des kentés. “Au début, je ne tenais pas compte des couleurs des capsules – les rouges, les noires, les blanches et les jaunes étaient toutes là. Alors j’ai commencé à en prendre conscience également. La plupart du temps, l’art vient du hasard. Dans ce processus, vous créez un langage.”

Esthétiquement et en terme de signification, El semble être motivé par les propriétés du matériau. “Les capsules sont une référence forte à l’histoire de l’Afrique. L’alcool est devenu, au final, un des produits du trafic d’esclaves transatlantique.”

“Untitled” © mutual art.com

Racines africaines

El Anatsui a atteint la majorité après l’indépendance. En 1957, les anciennes colonies britanniques de la Côte-de-l’or et du Togoland deviennent le nouvel état du Ghana. Mais les écoles d’art africaines avaient besoin d’être réformées. “Elles étaient toutes des ramifications d’écoles d’art occidentales. On nous enseignait la Renaissance. Le curriculum était plus britannique que ghanéen. Nous sentions que quelque chose manquait, et c’est ce qui nous a poussé, mes collègues et moi, vers une quête de notre propre culture. Nous nous sommes enrichis en connaissant à la fois l’art occidental et l’art africain.” 

El était ravi quand il  a découvert les symboles des indigènes Adinkra, qui représentent des concepts et des aphorismes. On disait que l’Afrique ne possédait pas de tradition écrite, mais ces symboles sont une forme de communication, à travers l’art. “A l’origine, les symboles Adinkra étaient imprimés sur des tissus que l’on portait pour les enterrements. Ils devaient parler de la vie ! Ces symboles étaient répétés sur le tissu, mais j’en ai isolé un et l’ai reproduit au centre d’un plateau de bois, pour renforcer sa signification.”

Par la suite, El invente ses propres symboles. Ses reliefs en bois des années 90, gravés au rythme de points et de lignes, semblent abstraits. Mais, pour El, c’est en perforant et brûlant les lattes de bois, en les marquant brutalement à la tronçonneuse qu’il raconte l’histoire de l’Afrique, et tout particulièrement l’année 1884, marquée par la conférence de Berlin, alors que les puissances coloniales se partagent le continent. “J’ai pensé à déchirer les matériaux en petits morceaux.”

Objets trouvés

Après ses sculptures de bois, El a commencé à travailler avec les capsules. El adore les objets trouvés, parce qu’ils font partie de la vie. “Si, par exemple, je travaillais avec du bronze, c’est distant. Les gens ne peuvent pas s’y associer. Quand vous touchez des choses qui ont été utilisées auparavant, il se crée une connexion. Parce qu’elles ont été utilisées par l’homme, elles ont une histoire.”

L’utilisation d’objets trouvés n’est pas une nouveauté en Afrique. Cela existait depuis le début. Dans l’art traditionnel africain, les matériaux comme le bois, la peau ou les plumes provenaient de l’environnement dans lequel évoluaient les artistes. “Je voulais transmettre un héritage à mes étudiants. Faire quelque chose de grand, d’étourdissant pour l’observateur. Des centaines, des milliers de capsules de bouteilles. Prenez-le, appropriez-le vous, et transformez-le en quelque chose de nouveau !”

Interprétations multiples

Le travail d’El est souvent constitué de fragments qui, assemblés, forment un tout, et cela vient d’une motivation qui lui est personnelle. A son insu, El a été élevé par son oncle et sa tante. Dans un film de Susan Vogel, il se souvient du choc qu’il a ressenti quand il a découvert qu’il n’était pas leur enfant naturel. Le père biologique d’El avait cinq femmes avec lesquelles il avait eu trente-deux enfants. El était l’un d’eux. “Je me suis demandé : Qui suis-je ?”. En quête de son identité, il a décidé de choisir son propre nom : El Anatsui. A 29 ans, il accepte avec enthousiasme l’invitation de Uche Okeke à enseigner à l’université de Nsukka, au Nigéria, où il vit encore aujourd’hui. Célibataire. “J’utilise des fragments à cause de l’histoire de ma famille, parce que je ne vis pas près d’elle, parce que je ne vis pas dans mon pays.”

Bien souvent, le travail d’El a des significations cachées, mais il ne veut pas les imposer au spectateur. Il préfère laisser son travail ouvert à différentes interprétations. “Comme ma langue maternelle Ewe, qui est tonale. Un mot écrit peut avoir différents sens à l’oral. J’aime quand les choses restent en partie indéterminées.”  [d’après SCULPTURENATURE.COM]

  • photo en tête de l’article : El Anatsui © revue-afrique.com

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Plus d’arts visuels…

Encore une bonne année avec Nietzsche !

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“Pour ce premier Journal de l’année, je vous propose de commencer l’année avec Nietzsche et ce livre de Stéphane FLOCCARI (Editions Encre Marine). Vous êtes sûrement fatigués, pas très bien réveillés, ou au contraire, très en forme, prêts pour cette nouvelle année… Vous avez en tout cas la tête pleine de souhaits. Oui, la fin d’une année et le début d’une autre sont toujours l’occasion de faire les comptes et d’énumérer la liste de ses attentes, l’occasion de faire l’inventaire pour soi, des années passées et à venir.

Les mauvaises langues (et la plupart des philosophes) diront que le mois de janvier est celui des souhaits et les autres ceux où ils ne se réalisent pas, d’autres diront aussi qu’il est bien paradoxal de faire pour soi des vœux, alors que tout le monde fait la même chose, et d’autres, encore, diront que le 1er janvier, ce n’est qu’une occasion, un jour comme les autres, et que seules les conventions calendaires en font un tournant. Sans oublier tous ceux, les critiques de la superstition, qui ne verront dans ce moment dévolu à faire des choix pour la nouvelle année qu’une manière de se livrer au destin…

Peu importe… les arguments sont nombreux pour ne rien faire de ce nouvel an et ne pas y voir la promesse de l’aube. Et pourtant, un philosophe, qui semble éloigné de cette rumeur annuelle du monde avec son éternel retour, a fait du nouvel an l’occasion d’une philosophie… c’est Nietzsche !

Pour la Nouvelle Année. Je vis encore, je pense encore : je dois encore vivre, car je dois encore penser. Sum, ergo cogito ; cogito, ergo sum. Aujourd’hui, chacun ose exprimer son vœu et sa pensée la plus chère : soit ! Je veux donc dire moi aussi ce qu’aujourd’hui je me souhaitais à moi-même et quelle pensée a cette année été la première à traverser mon cœur – quelle pensée doit être le fondement, la garantie et la douceur de toute pensée à venir ! Je veux toujours plus apprendre à voir la nécessité dans les choses comme le beau – ainsi serai-je l’un de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati : que cela soit à présent mon amour ! Je ne veux mener aucune guerre contre le laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux pas même accuser les accusateurs. Que détourner le regard soit mon unique négation ! Et, en tout et pour tout, et en grand : je veux, en n’importe quelle circonstance, n’être rien d’autre que quelqu’un qui dit oui.

En un seul aphorisme, écrit après des nouvel an tragiques, où la joie a côtoyé la maladie, le miracle la catastrophe, en un seul aphorisme donc écrit en 1882, au moment de la rédaction du Gai savoir (vous pouvez le relire à la 4ème partie, c’est l’aphorisme 276), Nietzsche dit ainsi un grand oui. Il déclare ainsi, et c’est le titre de cet aphorisme, le premier mois de l’année, ‘Saint-Janvier’.

Il y a peu à ajouter à partir de ces très belles lignes… si ce n’est deux ou trois choses à demander à Nietzsche : comment faire de ce « oui » un « oui », c’est-à-dire un véritable acquiescement ? Et à quoi ? A quoi dire oui, à quelle nouveauté, s’il s’agit encore de vivre, encore de penser ?

Nos amis, mauvaises langues et philosophes, n’ont pas tout à fait tort : quand on fait des vœux, on souhaite certaines choses, telles la santé, le bonheur, la réussite, etc., et quand on fait ces vœux, on ne les choisit pas, on les souhaite seulement… De la même manière, quand Nietzsche veut être quelqu’un qui dit oui, n’est-ce pas là un vœu pieu ?

EAN13 9782350881249

Nietzsche ne vous délivrera pas une recette pour faire de ce nouvel an le début d’un grand oui. En revanche, comme le rappelle Stéphane Floccari, il garde des fêtes de fin d’année en famille ou avec Wagner, à Tribschen, le souvenir d’une “intimité confortable“, pas celle qui endort et anesthésie, mais celle d’une heureuse impression, qui tranche et frappe dès qu’elle se rappelle à nous. Ce grand oui est sûrement celui tourné vers cette impression qu’on aimerait retrouver, mais si elle ne se répète pas… eh bien, on dira quand même oui.”


Plus de discours ?

KIM SOOJA (née en 1957)

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“Artiste nomade née en 1957 à Daegu, KIM SOOJA a fait du voyage le moteur de son travail artistique. Elle puise dans le terreau de ses origines coréennes afin d’engager une réflexion sur le thème universel et intemporel de l’exil. Depuis plus de 20 ans, elle conçoit au sens propre comme au figuré des bottaris, des grandes pièces de tissus traditionnelles et colorées confectionnées à partir de morceaux d’étoffes récupérés et cousus entre eux.

Objet familial ancré dans la culture coréenne, le bottari était utilisé à la manière de grand baluchon pour envelopper et transporter des effets personnels lors de voyage ou de déménagement. Kim Sooja s’en sert pour ses valeurs symboliques fortes et tisse une réflexion sur le voyage, le déracinement, la mémoire et la construction de soi. Au delà d’une œuvre à la sensibilité féminine et à l’esthétique coréenne, le travail de Kim Sooja vise un objectif universel, celui de comprendre l’esprit humain à notre époque moderne.

To breathe : Bottari

Pour la biennale de Venise en 2013, Kim Sooja investit avec poésie le Pavillon coréen, abordant l’architecture comme un immense bottari. Elle recouvre le sol de miroirs et plaque sur les larges baies vitrées un film translucide qui diffracte la lumière naturelle du soleil en un spectre chatoyant aux reflets infinis, inondant l’espace du pavillon de miroitements kaléidoscopiques. La densité de la lumière varie en fonction de la position du soleil et transforme l’installation en une expérience transcendantale. A travers cette installation, Kim Sooja invite le visiteur à plonger dans une sorte de sanctuaire physique et sensoriel, reflet de l’univers introspectif de l’artiste.

Bottari Truck-Migrateurs

Réalisée en 2007, la performance “Bottari Truck-Migrateurs” est une méditation sur le thème de l’immigration et du déracinement. Juchée sur une montagne de ballots de tissus à l’arrière d’un pick-up, Kim Sooja parcourt un itinéraire partant du musée MAC/VAL de Vitry-sur-Seine jusqu’à l’Église Saint-Bernard à Paris, lieu symbolique de la lutte des sans-papiers depuis l’expulsion brutale en 1996 de 300 clandestins qui s’y étaient réfugiés. Les baluchons qu’elle transporte sont confectionnés à partir de tissus, draps et vêtements récupérés auprès de l’association d’Emmaüs. Ils forment ainsi des patchworks chargés d’autant d’histoires anonymes et personnelles. La poignante beauté des photos tirées de sa performance trouve leur pleine mesure dans la gravité du sujet évoqué.” [lire la suite sur CAHIERDESEOUL.COM]

“Bottari with the Artist” (1994) © Ju Myung Duk.

Une tradition de l’artiste nomade

“Comme de nombreux artistes de ces dernières décennies, Kim Sooja est une artiste nomade qui fait de l’exil et du voyage le nœud de son travail. La figure de l’artiste nomade et arpenteur provient d’une longue tradition, voyageant vers les villes où l’art lui semblait le plus inspirant ou guidé par les mécènes, là où sa production avait la chance de s’y développer. Aujourd’hui ce déplacement perpétuel, au physique comme au figuré est devenu un lot commun, gagné par la mondialisation et la réduction du temps et de la distance. Il est même un “genre” en soi, comme on parle de film de genre. Beaucoup d’artistes sont des exilés “volontaires” mus par des raisons personnelles ou par la curiosité, plus encore sont les exilés politiques.

Le départ, l’arrivée et la traversée, partir mentalement et physiquement, de possibles lignes de fuites sont produites par nombre d’artistes et l’on pourra y croiser des vespas en marbre de Gabriel Orozco, des bateaux de Claudio Parmiggiani, des cailloux disséminés de Richard Long, des cartes de Mona Hatoum ou les marches de Francis Alÿs.

Le travail de Kim Sooja s’inscrit donc dans cette vaste famille des artistes géographiques dont le parcours personnel est scandé par les allers-retours. Très tôt, en 1985, dès la fin de ses études de peinture à l’Université Hong-IK (Séoul) et à l’atelier de Lithographie de l’Ecole nationale des Beaux-Arts de Paris, Kim Sooja commence à exposer au niveau international. Parmi ses récentes expositions personnelles, on retiendra To Breathe – A mirror woman, au Musée Reina Sofia à Madrid en 2006 et Lotus : Zone of Zero, l’assemblage d’une monumentale rosace de lanterne de lotus avec la diffusion de chants grégoriens, islamiques et tibétains dans la Rotonde de la Galerie Ravenstein (Bruxelles, 2008).

Être et agir dans l’immobilité : un équilibre

La contemplation et l’immobilité comme corollaires du mouvement sont les temps et postures privilégiés par Kim Sooja. Cette attention met d’autant plus en relief les forces d’oppositions, les énergies réciproques de l’arrêt et de la mobilité, le cycle du repos et de l’activité, de la vie et de la mort. Ainsi la vidéo A homeless woman (2001) où l’artiste est filmée au Caire ou à Dehli, allongée au sol, est chargée d’une forte puissance, face à cette assemblée de passants masculins.

La série de vidéos A Needle Woman (1999-2001 et 2005) est considérée comme une œuvre emblématique, point de repère dans l’ensemble de ses actions-performances. Dans une dizaine de villes à travers le monde (Londres, Shangaï, Lagos, Mexico, Jérusalem…), Kim Sooja a adopté une même posture : droite et immobile dans la foule, ses cheveux rassemblés par une longe natte filant sur sa robe noire. Chaque scène est filmée au téléobjectif, en plan fixe et montre le contraste plus ou moins fort, plus ou moins violent, entre la pose de l’artiste, dos à la caméra et cette foule qui l’entoure, la contourne, ces individus qui l’évitent, l’oublient ou l’observent. A needle woman, “une femme aiguille” en français, néologisme pour un pas de côté vers cette autre activité que Kim Sooja met en scène : rassembler des tissus, voyager avec des ballotins, se glisser entre les mailles.

Accueillie en résidence en 2007 au MAC/VAL, elle réalise la performance Bottari Truck-Migrateurs, entre Vitry et Paris. Dans un premier temps, il s’agit pour l’artiste de récolter des draps, des vêtements provenant d’Emmaüs. Leur agencement coloré tisse ainsi un état des lieux de la diversité des communautés présentes sur le territoire. Chargée de ces vêtements rassemblés en balluchons, comme autant d’histoires et de corps en creux, l’artiste les transporte à l’Eglise Saint-Bernard à Paris, lieu aujourd’hui manifeste de la lutte des sans-papiers. De la place de la Bastille à celle de la République, c’est un trajet en pick-up le long des monuments historiques de Paris qui est filmé et qui constitue une trace de cette action.

Voyager sans bouger, se fondre dans la foule, agir par l’immobilité ou le transport de tissus devenus anonymes, ballottée de ci de là, autant d’états contradictoires et quotidiens de la condition humaine et du temps contemporain qui sont figurés inlassablement par Kim Sooja, artiste équilibriste. [d’après MACVAL.FR]


[INFOS QUALITE] statut : compilé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : artsy.net ; Ju Myung Duk.


Plus d’arts visuels…

WOJNAROWICZ, David (1954-1992)

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David WOJNAROWICZ est né en 1954 à Red Bank, bourgade du New Jersey à l’extrême périphérie sud de New York. Une éducation catholique, un père violent, un séjour en foyer, puis la fuite à New York, la rue, la prostitution occasionnelle construisent son enfance et son adolescence. Après avoir sillonné les Etats-Unis, vécu quelques mois à San Francisco, puis à Paris, il s’installe en 1978 à New York. Son ambition première est de devenir écrivain, il sera artiste sans vraiment l’avoir envisagé. Dans le milieu des années 1970, il se passionne pour les œuvres littéraires de William S. Burrough et de Jean Genet.

Il émerge sur la scène artistique new-yorkaise au cours de l’été 1979 avec la série “Arthur Rimbaud in New York” (1978-79), réalisée au retour du voyage à Paris, qui constitue paradoxalement l’une de ses rares incursions dans le domaine de la photographie jusqu’au milieu des années 1980. Il y met en scène, à l’aide d’un appareil emprunté, trois de ses amis, parmi lesquels Jean-Luc Delage, son amant parisien. Les visages sont dissimulés derrière un masque représentant le visage de Rimbaud, très exactement celui qui illustre la couverture des “Illuminations”. L’œuvre, qui ménage des citations à Marcel Duchamp et Joseph Beuys, est aussi et surtout une déambulation dans les lieux du New York intime de l’artiste : le métro, Time Square où il se prostituait occasionnellement, Coney Island, les quais de la rivière Hudson, à l’extrémité de Canal street, dans le Meatpacking District, lieu de drague gay.

Au milieu des années 1980, l’artiste devenu activiste se fait le porte-voix de la communauté gay face à l’inertie du gouvernement américain au plus fort de l’épidémie du sida. L’exposition, qui suit un déroulé chronologique, montre parfaitement comment son œuvre artistique et sa vie sont intrinsèquement imbriquées et comment celles-ci sont tenues par un engagement militant qui relève chez lui de l’évidence. Il s’identifie très tôt à la figure de l’outsider, qui va traverser son œuvre. Elle y est omniprésente : Jean Genet et William S. Burroughs apparaissent dans ses collages, Arthur Rimbaud (1854 – 1891) est l’acteur principal de la suite photographique qui le révèle à la scène artistique. Les liens biographiques entre ce dernier et Wojnarowicz sont d’ailleurs nombreux : outre cent ans d’écart à quelques jours près, tous les deux partagent un père marin absent, l’homosexualité, le refus des catégories aliénantes, l’affirmation du statut de marginal. A la célèbre citation du poète français “Je est un autre” répond l’ “Autoportrait” (1983-84) réalisé par Tom Warren et retravaillé par l’artiste. Le feu évoque ici l’urgence qui transparaît de son œuvre. Suspendue entre la vie et la mort, elle s’apparente à une course contre la montre. Autodidacte, il va faire quelques rencontres importantes dont une qui va s’avérer déterminante, pour son art aussi.

Il prend part, aux côtés de Nan Goldin, Kiki Smith, Peter Hujar, Richard Kern… à la naissance de la scène artistique de l’East Village. De 1980 à 1983, il est membre du groupe de musique “3 teens kill 4” et réalise ses premiers pochoirs qui servent à annoncer les dates de concert du groupe, des affiches qu’il applique directement sur les trottoirs et les murs de la ville pour être sûr qu’elles resteront bien en vue. Les motifs qu’il invente marquent l’émergence d’un vocabulaire formel dominé par l’urgence et la fragilité (maison en feu, homme qui tombe). Les quais abandonnés de l’Hudson, qu’il aime à fréquenter à la recherche de partenaires sexuels, deviennent bientôt un lieu de création lorsqu’avec Mike Bidlo, rejoint ponctuellement par d’autres artistes parmi lesquels Kiki Smith, Betty Tompkins ou encore Alain Jacquet, il investit l’ancien terminal maritime Ward Line, le Pier 34, immense bâtiment abandonné appartenant à la ville, le transformant en galeries d’art et ateliers improvisés. Un diaporama de photographies d’Andreas Sterzing documente ce bref moment  d’expérimentation plastique (1983-84), cette mise en place d’un système alternatif de création, sans apport d’argent, ni visée commerciale, remettant en question les stéréotypes de la scène artistique des années 80, une scène conservatrice et dictée par le marché.

“Desert Journal” (1991) © qxmagazine.com

Au printemps 1983, Bidlo et Wojnarowicz publient dans la presse une déclaration aux amis, expliquant leur résistance au système de galerie et leur objectif de créer une opportunité pour chaque artiste d’explorer n’importe quelle image dans n’importe quel matériau sur n’importe quelle surface choisie.” Avant tout, l’expérience du Pier 34 a forgé une communauté: “Peu importe le temps que les artistes ont passé sur le Waterfront, un point commun qui revient dans leurs souvenirs est la richesse et la joie de l’expérience partagée.” A partir de 1985, la mairie de New York commence à détruire les bâtiments des quais. Face à ce qu’il nomme “le monde préinventé”, une société si institutionnalisée qu’il ne peut y avoir d’alternative au modèle dominant, il oppose l’incertitude, celle des objets qu’il récupère dans le quartier du Lower East Side où il vit, affiches, couvercles, matériaux rebuts qu’il incorpore à ses œuvres et dont le potentiel radical révèle celui de la ville elle-même. En inventant son propre langage visuel, il fabrique sa propre réalité, émancipée des faux-semblants d’un monde prédéfini.

En 1984, il expose dans une galerie de West Village, l’ensemble Metamorphosis”, série – dispersée depuis – de vingt-trois têtes extraterrestres en plâtre, peintes ou recouvertes de cartes routières. Ces étranges têtes, dont dix étaient présentées dans l’exposition, étaient affublées, au fur et à mesure de la progression de leur présentation, de bâillons, bandages ou blessures, la dernière tête étant brisée. Elles représentaient pour Wojnarowicz “l’évolution de la conscience”, le nombre de vingt-trois correspondant au nombre de gènes dans un chromosome. La même année, il exécute le tableau Fuck you faggot fucker” qui a pour élément central, le motif de deux garçons qui s’embrassent, que l’artiste va décliner dans plusieurs autres œuvres. Il est flanqué de quatre photographies en noir et blanc, au quatre coins de la toile. Un peu plus loin, des motifs de fourmis, seule espèce à avoir des esclaves, reviennent régulièrement sur les toiles, métaphore de la société des humains.

Wojnarowicz rencontre le photographe Peter Hujar (1934 – 1987) en 1980 dans le New York d’avant Giuliani, celui à la réputation de stupre et de perdition. Ils sont brièvement amants. Durant six ans, les deux hommes entretiennent une relation extrêmement forte, échappant à toute catégorisation, hors norme, qui ne s’achèvera qu’avec la mort de Peter Hujar en 1987. Hujar, de vingt ans son aîné, est une personnalité reconnue du milieu artistique new-yorkais. Formé à la photographie de mode et publicitaire dont il s’éloigne aussitôt, non sans s’être forgé un style propre : des portraits en noir et blanc réalisés à la chambre. Toute la scène alternative new-yorkaise défile devant son objectif, prenant place sur une simple chaise en bois. Il réalise le portrait de Susan Sontag, son amie intime, et celui, émouvant, de Candy Darling sur son lit d’hôpital qui est aussi son lit de mort. Il va faire figure de mentor pour Wojnarowicz qu’il encourage à peindre, le décide à devenir artiste. En 1985-86, le vocabulaire pictural de l’artiste se densifie. Cette relation est illustrée par un ensemble d’œuvres que les deux artistes ont fait l’un sur l’autre. Le portrait photographique de David Wojnarowicz enfermé dans un voilage noir fut publié dans l’un des premiers articles parus sur le Sida.

Une petite peinture intitulée Evolution” que Peter Hujar adorait, permet d’évoquer le lien que Wojnarowicz entretient avec les reptiles, les grenouilles, qui lui vient de son enfance, de ses expériences dans les bois. Un peu plus loin, quatre œuvres importantes formant un ensemble accueillent tout ce que David Wojnarowicz observe du monde. Les “quatre éléments” donnent à voir la terre, l’eau, le feu, symbolisé par un cœur, une batterie, et l’air, la toile la plus personnelle, dédié à Peter Hujar. Ils abordent le monde contemporain par le biais d’un thème historique classique, permettant à l’artiste d’inscrire son œuvre dans l’héritage de l’histoire de l’art tout en conservant les spécificités de son époque, la violence notamment. La rupture est marquée par la mort de Peter Hujar. Wojnarowicz perd “son frère, son père, son lien émotionnel au monde.” Resté seul dans la pièce juste après le décès, il réalise vingt-trois photographies du corps de l’amant défunt. Il en conservera seulement trois. Elles forment un triptyque donnant à voir le visage, la main et les pieds du mort. C’est la première pièce de Wojnarowicz à associer texte et image. Cette bouleversante œuvre de dévotion est mise en parallèle avec un dessin personnifiant la maternité à travers la représentation de la naissance de son frère.” (lire la suite sur BLOGS.MEDIAPART.FR)

Peter Hujar, “David Wojnarowicz” (1981) © wsimag.com

“C’est parce que l’œuvre créatrice de David Wojnarowicz procède de toute sa vie qu’elle a acquis une pareille puissance. C’est, en effet, par son œuvre plastique et ses textes littéraires qu’il s’est construit tel qu’il est aujourd’hui. Enfant très vite livré à lui-même, vivant d’expédients, s’adonnant à la prostitution dès l’âge de neuf ans, c’est la rencontre d’un adulte qui pressentit sa vocation d’artiste et d’écrivain qui devait réorienter radicalement son existence.

Au commencement, son œuvre plastique consistait à faire des pochoirs sur les murs de New York, en particulier des bombardiers en flammes et des maisons qui explosaient. Jusqu’au jour où il se mit à faire de grandes fresques dans un entrepôt abandonné. Rejoint par une trentaine d’amis artistes, ce lieu fut investi durant trois mois jusqu’à ce que des journalistes s’en mêlent. C’est ainsi qu’est né l’East Village Art. Par la suite David Wojnarowicz devait être connu et participer à de très nombreuses expositions individuelles ou collectives. Mais la critique continue de le tenir à distance : il reste inclassable, irrécupérable.

Pourtant l’authenticité de son travail partant sur l’imaginaire est tout à fait exceptionnelle. Sa “méthode” consiste à utiliser ses fantasmes et surtout ses rêves, qu’il note ou enregistre systématiquement, afin de se forger une langue et une cartographie lui permettant littéralement de reconstruire en permanence son existence. C’est de là que vient la vigueur extraordinaire de son œuvre.

Ses toiles aujourd’hui résultent d’une superposition de strates de collages, de photocopies, de pochoir et de peinture acrylique. On y retrouve une gamme de thèmes qu’il ne cesse d’approfondir : à côté de la maison qui explose, les cartes du monde déchirées, des dollars collés en série, des têtes à la bouche cousue, des hommes armés de revolver, une colonne grecque, etc. Il ne s’agit ici nullement de citations et d’un éclectisme post-modernistes, car l’intention de David Wojnarowicz est explicitement idéologique : il entend par son message toucher le maximum de monde ; il s’agit pour lui de forger des armes imaginaires de résistance aux pouvoirs établis.

Mais pour mieux comprendre comment il accroche ses fantasmes singuliers à une trame historique, écoutons-le commenter lui-mêrne les thématiques qui lui sont chères de la machine à vapeur et de la roue dentée : “Il s’agit de redonner un sens à l’Histoire. Par exemple, dans une peinture sur l’Ouest américain, centré sur la Machine à vapeur, le train qui amène la culture blanche sur les terres habitées par les indiens, exploitant et détruisant tout ce qui, sur son passage, serait susceptible de faire obstacle à son expansion. Étant donné que je n’étais pas né à cette époque, je ne peux en parler qu’à travers des éléments qui existent aujourd’hui, que je récolte à travers un voyage, des écrits, des images, des rêves, des symboles qui construiront un discours sur cette réalité rejetée par la culture blanche et édifiée sur le sang des autres.”

“L’utilisation du symbole d’une machine ou de ses rouages est importante parce que, au début de ce siècle les futuristes, avaient porté tous leurs espoirs sur la machine. Ils en arrivaient à la déifier, à la substituer à Dieu dans sa création. Elle allait libérer l’homme de son imperfection et lui permettre de disposer librement de sa vie. Or aujourd’hui, dans tous les pays industrialisés, sur le bord des routes, dans les terrains vagues, au bord des rivières, on peut voire des machines rouillées, mortes, abandonnées, symboles d’un vestige aujourd’hui dépassé. C’est l’image même du sens de l’Histoire par compression du temps : une machine vidée de sa fonction comme une coquille vide, remplacée par la micro-informatique. La puce électronique est à son tour aujourd’hui déifiée. Lorsque j’utilise une image de circuit électronique dans mon travail c’est pour partir à la recherche de quelque chose dont le devenir est déjà fossilisé par le temps et l’Histoire…”

Les amateurs d’Art qui contemplent les œuvres de David Wojnarowicz ne donnent probablement pas la même signification que lui à ces divers éléments. Mais la question n’est pas là ; ce qui importe, c’est qu’à travers la concaténation des chaînons sémiotiques qu’il forge, il aboutisse à singulariser son message, de sorte qu’à partir de là il soit possible de reconstituer une énonciation processuelle. Il y a ainsi transfert d’une vocation de singularisation. La représentation n’est pas seulement là pour donner à voir passivement des formes significatives, mais pour déclencher un mouvement existentiel sinon de révolte, du moins de créativité existentielle. Alors que tout semble dit et redit au point où nous en sommes de l’Histoire de l’Art, quelque chose émerge du chaos de David Wojnarowicz qui nous place devant notre responsabilité d’être pour quelque chose dans le cours du mouvement du monde.

Ce que David Wojnarowicz reproche à l’Art qui est sous les projecteurs aujourd’hui (les conceptuels, les minimalistes) c’est précisément qu’il ne fait que renforcer la destruction de l’imagination créatrice par un culte des formes préexistantes. Ce peintre écrivain est exemplaire en ce qu’il subordonne entièrement son processus de création au dévoilement quotidien de sa vie. Ainsi il réinjecte concrètement un principe de singularisation dans un univers qui n’a que trop tendance à s’adonner à une rassurance universaliste. Cette singularisation se redouble aujourd’hui de façon dramatique du fait que David Wojnarowicz a un rendez-vous pressant avec la mort. Porteur du virus du sida il intègre cette séquence de sa vie à la phase ultime de son œuvre en particulier écrite. Il refuse de façon véhémente la façon dont la société stigmatise les porteurs du sida ; il retrouve à cette occasion les accents des grands mouvements des années soixante. Sa révolte contre la mort et la passivité mortifère de la société autour de ce phénomène donne un accent véritablement bouleversant à son œuvre de vie qui transcende littéralement le style de passivité et d’abandon à la pente entropique du destin qui caractérise l’époque présente.” [d’après Félix GUATTARI dans EDITIONS-LAURENCE-VIALLET.COM]

  • image en tête de l’article : “History Keeps Me Awake At Night” (1986) © the-tls.co.uk

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Plus d’arts visuels…

SEPULCHRE : Les bombardements alliés sur Cointe et ses environs (CHiCC, 1994)

Temps de lecture : 10 minutes >
Lundi 1er mai 1944

Vers 17 heures 30, alerte aérienne. Peu après, apparaît une formation composée de douze avions, puis une seconde, qui tournent au-dessus de Cointe, vers Sclessin. Un moment après, des sifflements sinistres se font entendre, tout tremble et les vitres volent en éclats… Me précipitant au balcon, je vois une bombe, toute seule, descendre devant moi et exploser avec une grande flamme, dans le petit bois, juste en face de notre maison !

Nous nous précipitons à la cave. Je remonte bien vite pour ouvrir volets et fenêtres. Je suis dans la salle à manger, lorsque de nouveaux sifflements emplissent le ciel. Une seconde vague de Forteresses Volantes lâche ses bombes ! Dès que les sirènes ont signalé la fin de l’alerte – un long hurlement continu – je vais voir. Une bombe incendiaire, non phosphoreuse, est tombée dans le petit bois. Cela brûle de cinq ou six côtés. Des morceaux de tôles tordues jonchent le sol et on perçoit une odeur bizarre.

Après le souper, je me dirige vers le Plateau pour aller constater les dégâts : – Avenue du Hêtre, une villa est détruite, ayant reçu un coup direct. Il y a huit ou neuf entonnoirs énormes. Plusieurs autres villas sont inhabitables.
– A l’Observatoire, les vitres sont brisées. Le hêtre, de l’avenue du même nom, l’a échappé belle ! Deux entonnoirs l’encadrent et des branches en sont brisées. A ce moment, nouvelle alerte ! Les curieux, qui sont venus aux nouvelles, s’affolent.

Dans le fond de Sclessin, rue Côte d’Or, des maisons ont été “soufflées”. Les “coins de terre” des terrains de La Meuse, sont criblés d’entonnoirs. On dénombre des victimes parmi les braves gens qui, profitant de la belle journée cultivaient leurs légumes… L’un d’entre eux a les poumons éclatés par le souffle des bombes ! Les consignes données par la Croix-Rouge étaient : “A plat ventre, fermez la bouche et les oreilles !”

Les Ateliers de la Meuse, la Lainière et la Centrale Electrique du Pays de Liège ont été gravement touchés. Un bâtiment de cette dernière, flambe. De l’autre côté du fleuve, un bâtiment de la gare de Kinkempois brûle également. Dans les prés qui longent les contreforts du bois du Sart-Tilman, on aperçoit les taches brunes des vastes excavations creusées par les bombes… Dans la campagne de Renory, la route est coupée et les fils du trolleybus sont arrachés. Une conduite de gaz brûle en dégageant de hautes flammes…

A Cointe, c’est la désolation ! On emmène une vieille dame. On parle d’une fillette d’un an tuée. Elle a été touchée à la tempe sous son papa qui la protégeait de son corps… Bilan : Trente morts ! On avait d’abord annoncé douze, puis vingt-et-un, puis vingt-huit…

Mardi 9 mai 1944

Bombardements de Saint Nicolas – Sclessin – Bois l’Evêque – Renory – Kinkempois : 40 morts.

Ce matin-là, il est 9 heures 30. Des avions arrivent, volant assez bas. Les tirs de la “Flak” (D.C.A. allemande), d’une violence extraordinaire, se déclenchent. Les pièces sont en batterie sur le viaduc – côté Sclessin – et sur le terril de Renory. Je suis occupé à ma toilette lorsque le sinistre boucan de cymbales et de sifflements se déchaîne dans l’espace. La maison danse d’une manière impressionnante et je vois les fenêtres fermées, plier. Tout est secoué. Je descends, mais tout est déjà terminé !

Vers le couvent du Sacré-Coeur, dans le lointain, j’aperçois un panache de fumées et de poussières s’élever lentement. J’avale mon déjeuner en vitesse et pars aux nouvelles… On m’apprend que, rue des Bruyères, la maison Joba est détruite, ainsi que le joli château du Bois d’Avroy. Toute la matinée, je visite Bois-l’Evêque et Sclessin.

Au Val-Benoît, les voies sont retournées et les voitures du tram “vert” n’ont plus de vitres. A l’Université, l’Institut de Chimie est gravement endommagé. Des milliers de vitres brisées… Des morts aussi, paraît-il. Le moulin Hauzeur brûle… Avec René Tychon, que je rencontre, nous allons vers Angleur. Derrière chez Constant, place de l’Hôtel de Ville, une bombe a détruit une maison et lézardé les vitrines. Chez Pierre, il n’y a plus ni vitres, ni tuiles…

Nous grimpons la route du Condroz. Toute la gare de Kinkempois est sens dessus-dessous… La remise semi-circulaire des locos est détruite, tandis que l’atelier de réparations reste debout, mais est en train de flamber violemment. Il est 12 heures 30.

Après-midi, je vais voir les dégâts à Saint-Gilles. Rues Piron, Bordelais, les petites maisons sont pulvérisées. Des entonnoirs partout… depuis le terril jusqu’au bas de la rue Chiff-d’Or. Dispersion extraordinaire des projectiles : c’est la technique américaine du bombardement “en tapis” (“carpet bombing”). On parle également d’un avion qui, coupé  en deux, aurait largué
sa cargaison…

Gros dégâts à l’église de Kinkempois et à Renory. Nombreuses victimes : plus de quarante ! déchiquetées, étouffées sous les murs ou projetées à la Meuse, par le souffle… Quelle tristesse ! Mais, tout est tellement détruit, qu’ on peut espérer que c’est le dernier raid, avant le débarquement…

Boeing B17 “Forteresse Volante” © ouest-france.fr
Jeudi 11 mai 1944

Bombardements du Laveu – de Bois l’Evêque – du Bois d’Avroy – du Parc de Cointe – de Sclessin et des Vennes.

L’après-midi, je vais chez Franck, rue Lambinon. L’alerte est donnée vers 18 heures. Les avions volent bas et en formation serrée. Serait-ce un nouveau raid ? Tous à l’abri… Dès le début, j’ai risqué un oeil. Quelle imprudence ! Il y a deux sortes d’appareils : les uns sont bruns, de taille moyenne, les autres, argentés, sont très gros.

Notre maison ! Serait-elle détruite ? A en juger par la direction du son, le fracas provient de cette direction.  Je file vite et cours à perdre haleine… Dès la rue Jacob Makoy, je piétine le verre brisé. Et le haut du Bois l’Evêque est couronné d’un nuage de poussière. Je m’attends, en tournant le coin du “Terris”, à me trouver devant un vide, là où se trouvait notre maison. J’en ai la gorge sèche…

Elle est debout ! Mais – arrivé tout près – le spectacle est lamentable… Les vitres sont brisées, devant et derrière, une poussière invraisemblable s’élève, la corniche est écartée du mur, un corbeau de pierre est brisé et la loggia est sortie de la façade… Toutes les fenêtres se sont ouvertes sous la violence de la déflagration.

Une énorme bombe est tombée chez Lecrenier, à l’Ecole d’Horticulture. Derrière le jardin Durieux-Monseur, le mur de soutènement a, heureusement, amorti le déplacement d’air. Presque rien, chez Fernande Lecrenier. Plus bas, par contre, des membres humains dans la rue et chez Mignolet… Il y a des maison écrasées, avenue de l’Observatoire.

Une véritable pluie de bombes a arrosé une région s’étalant du château d’eau de Saint-Gilles, à la rue du Loup, à Cointe, en passant par les rues de la Faille, des Wallons, du Bois d’Avroy, de Montegnée, des Bruyères, la Plaine des Sports, le Plateau de Cointe, du Batty, du Puits,… A gauche de l’avenue de l’Observatoire, tout le boulevard Kleyer, le Champ des Oiseaux, la rue Mandeville ont souffert. Nous nous trouvions donc situés en plein, dans la zone visée.

Gros dégâts également à Sclessin, rue du Perron, où, dans le cimetière, la tombe de Mme Degey  (maman de notre Président de la Commission Historique) a notamment été volatilisée. A sa place, un cratère de trois à quatre mètres de profondeur ! Aux Vennes, des usines sont à plat. Les bombes ont également atteint la place Elisabeth, le moulin Marcotty, l’Institut Gramme. Nonante-neuf morts plus vingt-et-un ensevelis, non encore dégagés.

Ont trouvé la mort sous ce raid, Mr et Mme Hubert et Julia Ensay-Douha, rue des Bruyères, alors que Raoul est prisonnier. De si braves gens ! Madame et sa soeur ont été déchiquetées, tandis que le corps de Monsieur est demeuré entier… Tué aussi, Marcel Launay, 43 ans – poète et dramaturge wallon de grand talent- dont on modifie aujourd’hui l’orthographe du nom en Lonay… Tuée également la belle-soeur de Joseph Collin, jolie et comme il
faut, qui a trouvé la mort chez son fiancé, à l’entrée du Château du Bois d’Avroy, dans la maison du concierge, et dont je n’ai appris le décès qu’en septembre… Décédée encore Julia Galand, mais est-ce bien ce jour-là ?

Jeudi 25 mai 1944

Deux bombardements de Fragnée – du Val Benoît – de Sclessin – d’Ougrée  de Chênée – des Vennes – des Guillemins – d’Angleur – du Val St.Lambert et de Flémalle.

Cette nuit, intense trafic aérien. Deux alertes blanches. L’une se termine prématurément. On rentre au lit.  Quelques minutes à peine après, nouvelle et seconde alerte. Le matin, le ciel est radieux. Dès huit heures, nouvelle alerte blanche, suivie à 9 heures, d’une autre, mais bien réelle, cette fois !

Bombardement en de nombreuses vagues qui se succèdent. Tout tremble, mais la colline de Cointe, faisant écran, semble nous isoler des explosions. Six chutes environ. Dans le ciel, trace blanche d’un avion touché. Enormes nuages de poussières et de fumées, vers les Guillemins et Sclessin. Au boulevard Kleyer, une grosse conduite d’eau – touchée le 11 – forme un abondant et pittoresque ruisseau murmurant qui dévale vers le fond du Champ des Oiseaux (il semble qu’il soit à l’origine du glissement ultérieur de la colline de Cointe, avenue de l’Observatoire, vers la gare des Guillemins).

Je rentre à la maison. Seconde alerte…et Papa est à la boulangerie ! Dix à douze chapelets de bombes, à intervalles, tombent encore. Après chaque chute, on se précipite “sur” la rue, pour déterminer d’où s’élève le panache de poussière. Cette fois, notre quartier et la ville entière baignent dans le nuage de poussières. On ne distingue plus le building de la place d’Italie ! Il parait que l’Université du Val-Benoît et la place de Fragnée sont ravagées. Le bombardement se termine à 11 heures. L’électricité étant coupée, les sirènes d’alerte ne fonctionnent plus et ne seront rétablies que vers 16 heures.

Le pont provisoire du Val-Benoît est détruit. Le nouveau pont est touché au centre. Touchés également, les viaducs des rues Mandeville et du Val-Benoît. Le dépôt de la rue de Namur et les ateliers de réparations de la rue Varin, sont anéantis. Sur la rive droite, le Rivage-en-Pot est écrasé et la Centrale Electrique, touchée.

Après-midi, je vais faire un tour vers Fragnée. Sous prétexte d’aller mettre les fiches du Centre d’Etude des Français Régionaux chez le Professeur Paquot, 1 rue du Vieux Mayeur, je franchis tous les barrages jusque là.,Je constate des dégâts, rues du Paradis, des Rivageois, au quai de Rome. Il y a le feu, place de Fragnée. Arrivé rue de Harlez, alerte ! Fuite éperdue des piétons, des sauveteurs, des camions, des vélos, vers l’avenue Blonden. Je rentre, sans avoir vu le plus intéressant !

Le soir, j’effectue un tour à Cointe, jusqu’au Mémorial, d’où l’on découvre un spectacle dantesque. Bombardements invraisemblables ! Voies arrachées et tordues, hangars effondrés, maisons écroulées ou éventrées, rues encombrées de gravats, locomotives soulevées et déplacées, enterrées, basculées dans les fosses d’entretien, wagons de tramways soulevés de leurs rails… Le clocheton de l’Hôtel de Ville d’Angleur est renversé. L’avenue des Tilleuls et la rue de Namur sont ravagées. Que de ruines ! Je remonte du Mémorial pour aller voir les dégâts à Sclessin. De l’avenue de la Laiterie – déserte et en ruines – on distingue peu de choses, sauf de petites maisons à Ougrée.

Mon ami, Olivier Pondcuir, est tué près du pont du Val-Benoît à 9 heures 12, ce matin. Son père avait été fusillé par les Allemands à Olne en 1914, et le voilà, lui, tué par les Anglo-Américains en 1944 ! Après une première alerte blanche à 8 heures 30, passée à l’abri de l’Ecole Normale de a rue des Rivageois, il repart à vélo vers Cockerill, où il travaille. Arrivé sous le pont du Val-Benoît, nouvelle alerte. Mais les avions sont déjà là… Il veut fuir vers Sclessin et son collègue lui conseille plutôt de retourner vers Fragnée. A cet instant, les bombes tombent. Olivier est atteint à la tempe, par un éclat de pierre. Son compagnon poursuit sa fuite éperdue. A la fin du bombardement, il revient sur les lieux où il a laissé Olivier et ne retrouve que son cadavre…

Le pont du Val-Benoît, entre 1942 et 1944 © histoiresdeliege.wordpress.com
Dimanche de Pentecôte, 28 mai 1944

Bombardements du viaduc de Sclessin – de Renory – du Val St.Lambert, etc.

Hélas ! Après trois bombardements meurtriers et destructeurs, les ponts de chemin de fer d’Angleur, de Renory et du Val St.Lambert, sont toujours debout. Aussi, après 16 heures et durant 45 minutes, près de 500 bombardiers vont se succéder en vagues de cinquante et parfois de douze ou de vingt-quatre…

Le soir, je me rends à Cointe, pour constater si le viaduc est coupé. L’arche de la rive droite s’est effondrée. Tous les alentours sont écrasés et la rue Ernest Solvay est méconnaissable. Vers Fragnée, il règne un chaos indescriptible. La moitié de la vieille abbaye du Val-Benoît est détruite. Au bas des rues des Marets, du Val Benoît, de Namur : spectacle effrayant ! La topographie des lieux elle-même, n’est plus discernable.

Avenue de l’Exposition, c’est lamentable : un champ de ruines… Les beaux arbres du parc de l’Université du Val-Benoît sont fauchés. Le pont, du même nom, est touché, côté quai, mais l’arche centrale est encore trop intacte, pour qu’on puisse prétendre qu’il est inutilisable. Dans la rue du Vieux Mayeur, une pittoresque cheminée à hotte du Service de Couchage de l’Armée, gît sur le trottoir d’en face. Il sent la gomme : c’est le caoutchouc entreposé au dépôt Englebert. La place de Fragnée, où j’ai rencontré le général Lozet, n’est plus qu’un amoncellement de ruines et de décombres, de cratères béants… La maisonnette de la garde-barrière de la rue des Marets est anéantie, écrasant la malheureuse préposée et ses deux filles, Marcelle et Léa Pirard, joueuses de basket-ball du Club Jessa à Sclessin.

Lundi de Pentecôte, 29 mai 1944

Nouveau bombardement du pont du Val-Benoît. Durant la nuit, alertes blanches. Les vagues de Forteresses Volantes qui vont bombarder l’Allemagne ne font que passer. Vers midi, nouvelle alerte !  On se dit que ce n’est encore que pour un simple passage, tout étant détruit. La “Flak” entre en action. Bon, c’est encore pour ici ! On perçoit trois ou quatre déflagrations formidables qui ébranlent terriblement la maison. Maman – toujours si courageuse – se met tout-à-coup à pleurer, silencieusement…

C’est encore le Val-Benoît qui trinque ! Poussière énorme, rendant à nouveau la ville et la vallé totalement invisibles, au-delà de la rue Fabry. Le pont aura-t-il enfin été coupé cette fois ? Une heure plus tard, un avion d’observation vient survoler assez bas l’objectif. Il effectue un tour complet de Cointe, tandis que les tirs convergent vers lui. Une branche de notre reine-claudier est tranchée net par un éclat d’obus.

Le soir, je me rends au Mémorial pour constater les dégâts, mais le bouleversement du 25 a été tel qu’on ne discerne plus de différence. Toutefois, une autre arche du pont provisoire est encore démolie, mais le pont définitif semble, une nouvelle fois, avoir échappé aux impacts directs ! On dénombre de nouveaux cratères, près de la rue de Namur. Les réservoirs à eau d’alimentation des locomotives sont détruits. Des bombes, tombées au quai Mativa, ont ébréché le mur d’eau de l’Union Nautique et du Monument à Zénobe Gramme, lui-même décapité.

Vendredi 18 août 1944

Bombardements de Cointe – Fragnée – Pont du Val-Benoît, etc.

Vers 18 heures, alerte ! De nombreuses vagues d’avions font beancoup de bruit en survolant la ville, mais demeurent invisibles. Comme nous n’avons plus subi de bombardements depuis  mai, on s’est enhardis.

Une seconde vague est plus bruyante encore. Je voudrais pourtant bien les apercevoir ! Je me rends au milieu du jardin et je vois deux appareils qui dégagent une fumée blanche, tout en zigzaguant. Et, au même moment, les sinistres cymbales qui annoncent la chute des bombes, se font entendre. Comme les avions se trouvent exactement au-dessus de ma tête, je bondis dans la maison, les reins noués par une belle frousse ! Au moment où j’entre, tout se met à trembler. La porte est violemment secouée. Va-t-elle se briser ? Je l’ouvre.

Voici une nouvelle vague qui s’annonce, plus importante encore… Nouveau fracas, auquel succède le calme. Une nuée gigantesque de poussière s’élève derrière le point de vue du boulevard Kleyer. Il semble qu’elle provienne de la gare des Guillemins… Un peu plus tard, une nouvelle vague de bombardiers déferle. Cette fois, les bombes tombent plus loin. Sans doute vers le Val-Benoît. Après le souper, je me rends au Mémorial. Partout, le sol est jonché de débris de vitres. Une bombe a percuté le Mémorial. Les carreaux et les boiseries de la Basilique sont brisés. Il y a des blessés et un tué chez le sacristain. Chez Ninie, ma cousine, rue Saint-Maur, les dégâts sont importants : portes et fenêtres arrachées…

Henri SEPULCHRE

  • illustration en tête de l’article : Bombardements du Val-Benoît et de la colline de Cointe © histoiresdeliege.files.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


 

FAVIER, Philippe (né en 1957)

Temps de lecture : 7 minutes >

“Depuis ses débuts en 1980, Philippe FAVIER a toujours revendiqué la pratique du coucou, en référence à la femelle de cette espèce d’oiseau qui pond ses œufs dans le nid des autres. Déjà, en 1983, l’artiste s’emparait des couvercles de boîtes de sardines du Capitaine Cook qu’il redessinait pour réaliser une série de gravures intitulée “Capitaine Coucou“. Durant presque quarante ans, Favier est resté fidèle à cette attitude. Et il lui arrive de la développer à grande échelle, comme c’est le cas actuellement au Musée de Valence avec son exposition explicitement titrée “All-Over“, qui se veut non pas une rétrospective mais une anthologie”, selon les termes de la directrice du lieu, Pascale Soleil, et du commissaire Thierry Raspail, l’initiateur du projet. Favier a ainsi carrément investi les 45 salles du musée et ses presque 4 000 mètres carrés, en se glissant parmi les collections, avec pas moins de 1 291 œuvres (!) et une trentaine de séries couvrant sa carrière. Des chiffres qui donnent le tournis. Le visiteur sort de l’exposition fasciné, presque sonné.

L’art de la “cueillette”

Le parcours débute par un coucou, mais sous la forme de la petite horloge kitsch suisse customisée par l’artiste, avec pour voisin un médaillon en bois évoquant le portrait du vrai Capitaine Cook. Le ton est donné, celui de l’humour, de l’espièglerie inhérente au jeu avec les formes, les mots, les choses. Mais très vite le parcours remet les pendules à l’heure : le travail de Favier ne peut se réduire à ses facéties ; derrière une magnifique légèreté de l’être se cachent un propos d’une bien plus grande dimension et des sujets plus graves qui n’ont pas toujours été perçus à leur juste importance.

Et notamment le thème de la mort qui, tel un fil rouge –”noir” serait certainement plus juste, de ce noir poudré qui recouvre bon nombre de ses œuvres– relie l’œuvre. On le retrouve ainsi dès ses premiers petits dessins au stylo Bic évoquant la guerre et jusqu’à ses fixés sous verre grouillant de cadavres, en passant par ses pages d’antiphonaires animées, si l’on peut dire, d’une fourmilière de squelettes qui, occupés à toutes sortes de tâches, n’en apparaissent que plus vivants.

Le fait de rire de la mort est sans doute une manière d’en exorciser les peurs et en particulier celle qui remonte à l’enfance. Le thème de l’enfance est d’ailleurs constant chez Favier, il est même au cœur de son travail. L’artiste joue tout le temps et c’est pour cela qu’il est si prolifique. En témoignent les nombreux supports qu’il utilise et qui correspondent au domaine du jeu, puzzles en bois, cartes de tarot, jeu de dames et petits chevaux chinés ici ou là. Car Favier est depuis longtemps passé maître dans l’art du détournement et de la cueillette”, selon le terme qu’il emploie pour qualifier cette quête, partie essentielle de sa démarche. Comme dans une chasse au trésor (l’enfance encore), il parcourt à longueur d’année brocantes et vide-greniers à la recherche de tous ces objets dans lesquels il s’immisce et auxquels il redonne par son travail une seconde vie. Tous ces objets, ardoises, boîtes diverses, cartes géographiques, mappemondes, vieilles photos, etc., témoignent de la grande variété de cette œuvre et de la formidable créativité d’un artiste qui a su se renouveler constamment.

Une œuvre qui joue avec les échelles

Favier pose aussi toujours la question de la distance d’avec l’œuvre, du point de vue, de l’accommodation du regard que le spectateur doit effectuer lui-même, tantôt en s’approchant tout près pour en voir l’extrême minutie des détails, tantôt en reculant pour percevoir l’image, son sujet comme sa composition, dans son ensemble. Un va-et-vient que reproduit l’exposition avec des salles où il faut aller dénicher ses œuvres glissées entre celles de la collection et d’autres salles qu’il occupe totalement. Car si Favier a la réputation d’être le chantre du minuscule, le parcours montre que l’œuvre ne peut y être réduite, ou plus exactement qu’il joue avec toutes les échelles. À la question que nous lui avions un jour posée sur la miniaturisation de son travail, il avait répondu cette jolie phrase : Je ne fais pas petit, je fais de loin.” Ce qui va dans le sens de la phrase de Giacometti : On ne voit une personne que lorsqu’elle s’éloigne et devient minuscule.” L’histoire de l’art n’est d’ailleurs jamais loin dans les clins d’œil de l’artiste aux danses macabres du Moyen Âge ou les Vanités et natures mortes du XVIIe siècle hollandais, mais aussi Vélasquez, Cranach, Manet, ou le contemporain Roman Opalka… Dans “Les jeux sont faits“, l’un des textes qu’il a rédigés pour le catalogue, Favier écrit : Revenir à l’école, c’était revenir sur Terre et mon monde n’était pas de cet épiderme-là. Il était de nulle part, ce qui laisse une jolie marge.” Et une belle hauteur de vue ainsi qu’un panoramique que l’exposition met parfaitement en perspective.” (LEJOURNALDESARTS.FR)

Philippe Favier, “La Vénus aux glaïeuls” © mep-fr.org

“À une vingtaine de kilomètres de Valence, Châteaudouble porte bien son nom. Depuis la route, il faut passer sous le porche d’un premier bâtiment, construit au XVIIe siècle pour loger une compagnie de dragons, et traverser une vaste cour pour accéder, enfin, à l’antre du propriétaire. Flanquée de quatre tours, la bâtisse en pierres de tuf et moellons offre une vue imprenable sur la vallée du Rhône et les monts de l’Ardèche.

Boulimique de travail

C’est dans cette demeure un peu décatie, pleine de courants d’air, mais au charme intact, que Philippe Favier a trouvé, il y a une petite dizaine d’années, le refuge idéal pour fomenter ses boîtes à malice et autres intrigues à tiroirs, qui caractérisent son œuvre. Le lieu est assez vaste pour inviter des amis sans déranger la routine immuable de ce boulimique de travail : il rejoint son atelier dès 8 heures du matin et le mot vacances lui est étranger. Au grand désespoir de mes compagnes successives, je ne m’épanouis qu’en créant. L’inactivité m’angoisse”, avoue-t-il.

Des trouvailles invraisemblables

Le weekend, il grimpe dans sa camionnette pour écumer les puces, foires, vide-greniers et brocantes des environs. De ses virées solitaires, il rapporte d’invraisemblables trouvailles dont il fait son miel, parfois bien des années plus tard.

À l’arrière de son bureau, une caverne d’Ali Baba abrite ses trésors. Comme dans les anciennes réserves de son père, mercier en gros à Saint-Étienne, cartons, valises et vanity-cases contiennent boutons, fils, morceaux de dentelle, mais aussi tout un bric-à-brac de fausses dents, de boîtes de lessive, de jouets, de petits crânes en plâtre, de panneaux de signalisation, de vieilles cartes géographiques et de dictionnaires de latin, tibétain ou vietnamien !

“Du mal à entrer dans le moule”

“Il a reconstitué Manufrance chez lui. La boutique, comme le catalogue, était une inépuisable réserve à rêveries, quand on était gamins”, raconte son ami stéphanois Philippe Ducat, devenu graphiste après avoir partagé les bancs des Beaux-Arts avec Philippe Favier. Il se souvient d’un étudiant discret, un peu sauvage, qui avait du mal à entrer dans le moule”, mais débrouillard et plein de ressources. Pour la présentation de fin d’année, Philippe avait brûlé ses dessins et installé le petit tas de cendres à côté des autres travaux. Le premier soir, la femme de ménage l’a aspiré. Il ne s’est pas démonté : il a exposé le sac d’aspirateur ! 

Depuis cette époque, Philippe Favier avance à contre-courant des modes. Quand, dans les années 1980, les artistes rivalisent d’œuvres monumentales ou spectaculaires, il se concentre sur les petits formats et déboule dans les galeries ou centres d’art contemporain muni d’une pince à épiler, d’un tube de colle et d’une boîte d’allumettes remplie de minuscules papiers découpés, avec lesquels il prend possession des murs, tout aussi efficacement que ses confrères.

Philippe Favier, “Orlando Furioso” (2013-2014) © lejournaldesarts.fr
Une insatiable curiosité

Au fil des années, il multiplie les expérimentations. Doté d’une insatiable curiosité, il explore différentes techniques et supports : dessins au stylo-bille, à l’encre de Chine, à l’aquarelle, peinture sur carton, sur céramique, sur verre, sur bois… Mais aussi assemblage d’objets hétéroclites détournés de leur fonction première. Une diversité dont l’exposition, actuellement au Musée de Valence, offre une copieuse anthologie. L’artiste a eu carte blanche pour investir les 45 salles de l’ancien palais épiscopal et glisser ses œuvres parmi les collections permanentes, avec lesquelles il crée des correspondances poétiques ou humoristiques.

À côté de la cour d’honneur, où trône le tracteur D22 qui lui a inspiré une série de peintures, la galerie ogivale expose un antiphonaire (recueil de chants liturgiques) du XVIIIe siècle, dont les pages sont envahies de squelettes et de drôles de créatures fantastiques, embarquées dans une danse macabre pleine d’entrain. Plus loin, des coffres à musiques, à outils ou à couverts se transforment en boîtes de Pandore, dont les doubles-fonds recèlent des surprises.

Avec une grande économie de moyens, Philippe Favier compose des mondes imaginaires foisonnants, dont on pourrait passer des heures à scruter chaque détail, à déchiffrer les minuscules inscriptions, citations latines, extraits de poèmes ou jeux de mots flirtant avec la trivialité. Philippe Favier, explique le commissaire de l’exposition Thierry Raspail, a une immense culture, mais qu’il s’efforce de nous faire partager par fragments. Son œuvre est bien plus profonde et tragique que son ironie et sa fantaisie le laissent croire.

Son inspiration : la porte de l’imaginaire, ouverte par un professeur de français

“Je ne crois pas un instant à l’Inspiration, à son singulier encore moins ! Parlons de nécessité, voire de fulgurance. En revanche, si j’en suis là, à fanfaronner devant vous, c’est grâce à ce professeur de français qu’un redoublement plus qu’opportun a mis sur ma route. En me faisant découvrir Tardieu, Queneau, Prévert, de Obaldia ou Ionesco, Jean Porcherot m’a sauvé de la vie d’enfant sage et souriant qui rêvait d’être groom ! Je n’ai pas été groom, et si je porte des valises à longueur de journée, elles sont peintes et gorgées des mondes qu’il m’a permis d’ouvrir. Ce grand monsieur, aujourd’hui conteur reconnu, m’a appris combien l’imaginaire savait frayer avec la liberté.” (LACROIX.COM)

  • Image en tête de l’article : Philippe Favier, “Les Baleines bleues”, 2018. ©François Fernandez / Adagp

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : ©François Fernandez / Adagp ; mep-fr.org; lejournaldesarts.fr


Plus d’arts visuels…

SAMOYOBE (the -) : numéros 1 et 2… de deux (vers 1975)

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“Nous avions une quinzaine d’années et nous partagions nos acnés dans la même école (à l’époque : Liège I, BE). Nos parents étaient des bourgeois “comme-tout-le-monde”, l’air du temps était mis en musique par des soixante-huitards sur le retour. En rue, si on croisait ça et là des punks de la première cuvée, il n’y avait pas encore les cyniques en costard des années 80 ; quelques copains écoutaient encore du Rockabilly. On (riait de et on) encensait en même temps les mêmes choses : Gotlib, Franquin, Claire Bretécher, F’murrReiser, Mandryka et son concombre masqué (Bretzel liquide !), Fluide Glacial, Métal Hurlant des Humanoïdes AssociésMoebius dit Gir dit Jean Giraud, Laborit et Debord (pour les plus malins d’entre nous) et les Monty Python du dimanche soir sur la RTB (“Absurde n’est-il pas ?“). On détestait et on conspuait les mêmes choses en même temps : Anny Cordy, Michel Sardou, Dorothée, Gérard de Villiers et Guy des Cars, Pinochet, de Gaulle…

Le monde n’était pas encore informatisé mais déjà binaire, délicieusement manichéiste, entre entre nous et les autres, avec la guerre froide, le Grand Soir, l’An 01 (“on arrête tout, on recommence et c’est pas triste“). On était loin d’une vision de la complexité telle que Morin l’a décrite, celle qui fait si peur aux nouveaux puritains et reste très difficile à intégrer pour le citoyen lambda : on voit le succès actuel du populisme, de l’obscurantisme renouvelé et des explications simplistes de l’ordre du monde…

Je pense qu’à l’époque, c’est notre prof de morale laïque qui nous avait mis au défi de publier nos grandes idées et de les diffuser. Dont acte : on s’y est mis à plusieurs, du “fait-main” dans une caravane enfumée, sur un terre-plain, devant la maison des parents d’un d’entre nous. Ecriture à la main ou à la machine à écrire “Baby”, dessins au crayon ou au Bic, engueulades de fin de nuit mais interdiction de censure, collages et TippEx puis photocopies, reliure (agrafage) et vente devant les portes de l’école. Un succès d’estime. Deux numéros puis changement de format et de titre : par ancrage local, le Samoyobe est devenu le “Tchinis : pour et par toi“. Avec le recul, je pense qu’on a évité de justesse la tentation de devenir un grand groupe de presse…”

Témoignage de Patrick Thonart

Avaient contribué au premier numéro du SAMOYOBE : Alain et Jean-Louis, Agnès, Albert, Dominique, Eric, Frédo, Gilbert, Jacques, Marc, Patrick, Thierry… D’autres suivront, ils se reconnaîtront.

Au-delà de l’étonnement que l’on peut avoir devant la spontanéité d’une bande d’ados qui sortent de leur réserve boutonneuse pour “publier” quelque chose, à une époque où cela demandait du travail et du temps, il est surtout amusant de mesurer l’évolution des mentalités depuis lors. Et, peut-être, de mieux comprendre l’effarement des mêmes ados (aujourd’hui “pères de famille respectables“) devant la résurgence d’une bien-pensance qui, à l’époque, était le fait de nostalgiques du général De Gaulle, voire de penseurs nauséabonds, et dans tous les cas d’activistes qui n’œuvraient pas dans le sens de l’intégration et du vivre-ensemble. Et vous, qu’en pensez-vous ?


Et dans notre documenta.wallonica.org, toute l’intégrale de la série complète des deux seuls numéros du célèbre…


S’amuser encore…

AXELSSON, Ragnar (né en 1958)

Temps de lecture : 4 minutes >

“Il serait né Américain, il aurait parcouru son pays à la façon de Mary Ellen  Mark, sa professeure, sa référence de toujours. Il vendrait des livres par centaines de milliers, et répondrait sans cesse aux questions sur des photos devenues cultes (on pense bien sûr à “la petite fille à la cigarette” de son aînée). Il serait né Brésilien, il aurait pu s’appeler Sebastiao Salgado, courir les paysages du monde entier et devenir la figure tutélaire mondialement connue d’une écologie de témoignage.

Mais il est Ragnar Axelsson, Rax pour tout le monde, un Islandais qui a vu le jour dans un microcosme à 320 000 habitants. Un univers polaire dont il est tombé amoureux fou, mais dont la singularité l’empêche peut-être de toucher toute la planète. Et pourtant, quel talent, quel œil incroyable ! L’Islande est le pays des couleurs, des nuances infinies de verts et d’ocres, des pastels à la pelle, mais Rax réussit à le raconter en monochrome mieux que personne. Des photos de fin du monde inimaginables lors de l’éruption de l’Eyjafjallajökull, en 2010. Ou plongé jusqu’au torse dans la lagune glaciaire de Jökulsarlon, à chercher des visages dans les gros plans d’icebergs au gré des mouvements de l’océan. Des portraits irréels, aussi, de fermiers aux visages intemporels. Parfois, on dirait des tableaux de la Renaissance en noir et blanc.

Un œil, donc, mais aussi un regard. D’une intelligence et d’une acuité terribles, qui semble déshabiller votre âme quand il vous fixe avec ses grands yeux ronds. Dans le même temps, on dirait qu’il plane des kilomètres au-dessus de nos têtes, et il y a un peu de ça: “Je suis dyslexique, je vois tout en photo, automatiquement. Et quand il y a dyslexie, c’est qu’un truc ne va pas bien entre tes oreilles, rigole-t-il. Mais ça me va, je n’ai aucun problème de concentration. En reportage, je ne me rends plus compte de rien, j’oublie que j’ai froid quand il fait moins 45, ou la sensation me saisit seulement quand je sors d’une rivière gelée dans laquelle je viens de passer dix minutes tout habillé.”

“Last Days of the Arctic” © rax.is

Il a choisi le noir et blanc parce que fasciné par les Paris Match, Stern et autres magazines de son enfance. “Et puis ils sont nombreux à être bien meilleurs que moi en couleur”, ajoute-t-il en pointant ses amis Palmi et Sigrun, nos hôtes du jour, deux artistes exceptionnels eux aussi (voir Icelandimage.com). “La photo, c’est comme la musique: si tu écris une chanson pour plaire à tout le monde, elle sera mauvaise. J’aurais vendu nettement plus de livres avec des photos couleur du Groenland, mais le cœur disait autre chose.”

Rax est marié à l’Islande, mais il a trouvé au Groenland une maîtresse pour la vie. Déjà cinquante ou soixante voyages, il ne sait plus vraiment, il a arrêté de compter. Il raconte les journées bloquées par la tempête, le vent terrifiant qui descend des glaciers, les souffrances parfois terribles, la chasse à la baleine dans des barques grandes comme une table de salon: “Même James Bond aurait peur, là-bas. Mais les chasseurs m’ont expliqué que c’était d’abord un état d’esprit : tu peux décider d’avoir froid et ne plus vouloir revenir, ou alors estimer que tu visites une galerie avec les plus beaux paysages du monde.” Ses amis chasseurs, de moins en moins nombreux, de plus en plus désespérés face au réchauffement climatique. Parfois désabusés, souvent en colère contre le reste du monde et la pollution: “Leur mode de vie va s’effondrer, et ils ne veulent pas finir vendeurs dans des boutiques de souvenirs. Ils sentent des choses qui nous échappent complètement. La glace, par exemple. L’un m’a dit un jour, après avoir passé la matinée à renifler: “La glace épaisse ne va pas bien en ce moment, elle devient de plus en plus fine.” C’est impossible à photographier, mais ils savent que ça fond par en dessous.”

Rax sait, lui aussi, que ce monde est amené à disparaître. Mais il continue son travail de témoignage, et garde un fond d’espoir: “Les photographes peuvent changer le monde, on l’a vu au Vietnam, par exemple. Tout le monde se souvient des photos chocs. Les reportages en Arctique peuvent ouvrir les yeux des gens, c’est notre responsabilité. A condition de montrer autre chose qu’un bel iceberg qui flotte ou un phoque sur une plage, parce qu’ils ne seront bientôt plus là si on ne fait rien.”

En attendant son prochain voyage, il va reprendre son travail quotidien pour Morgunbladid. “Des photos de gâteaux, des trous sur les routes, rien d’important”, grimace-t-il. Un vrai gâchis, effectivement. C’est comme si on demandait un ravalement de façade à Michel-Ange, ou à Jimi Hendrix de jouer Jeux interdits pour une maison de retraite. Il a quand même su garder assez de temps pour imaginer deux livres cette année. Le premier sur les glaciers : un travail abstrait qui ramène à la peinture, mais aussi pour éclairer sur leur recul – on estime qu’ils auront totalement disparu d’Islande dans deux siècles si rien n’évolue.

Et puis un autre sur les chiens, les meilleurs amis de l’homme dans le brouillard: “On est en pleine tempête, on ne voit même pas nos mains, et eux nous ramènent en traîneau jusqu’au village, car ils sentent le chemin. Une vieille dame me l’a récemment dit avec beaucoup de gravité : sans eux, il n’y aurait plus d’habitants depuis longtemps au Groenland…” (d’après LETEMPS.CH)

Visiter le site de Ragnar Axelsson
 
  • illustration en tête de l’article : “Last Days of the Arctic” © rax.is

MAESO : Monstres et compagnie (LIRE, 2021)

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“Au fond, qu’est-ce que la monstruosité ? Quelle est sa définition ? Et que renvoie-t-elle de l’humanité ? Ne jamais oublier que le monstre n’est pas toujours celui que l’on croit.

Le sommeil de la raison engendre des monstres’, peut-on lire sur un célèbre tableau de Goya. La genèse et l’histoire du monstrueux semblent pourtant plus complexes, au croisement de l’imaginaire et de l’observation, du religieux et du scientifique, de l’horreur et de la fascination. Et s’il y a une quête dont l’humanité ne s’est jamais lassée, c’est bien celle qui consiste à trouver des raisons à la monstruosité.

Dans sa Physique, Aristote définit les monstres comme ‘des erreurs de ce qui advient en vue d’une fin’. Cette conception du monstre découle d’une approche du vivant qui repose sur la dualité de la forme et de la matière. La première, qui constitue l’essence de l’espèce (et donc sa finalité, sa raison d’être telle qu’elle est), est fournie, lors de la reproduction, par le mâle, tandis que la femelle sert de matrice et porte la matière informe. L’ordre normal du vivant se manifeste ainsi par la reproduction à l’identique d’individus formés sur des types que sont les espèces.

Mais le monde terrestre étant, aux yeux du philosophe stagirite, frappé d’imperfection, les lois qui le régissent n’excluent pas des anomalies occasionnelles. Les monstres sont dès lors perçus comme des erreurs de la nature, des accidents qui se produisent quand la matière retorse prend le dessus sur la forme et lui résiste, avec pour résultat un être dont l’essence n’est qu’imparfaitement réalisée. Cette approche a l’avantage d’être réconfortante, puisqu’elle fournit une explication rationnelle à un phénomène déstabilisant, permettant à l’esprit épris de compréhension de retrouver un ordre jusque dans le désordre. Le monstre est l’exception qui confirme la règle.

Entre séduction de l’inconnu et terreur de l’inintelligible

L’intérêt scientifique pour le monstre s’est progressivement cristallisé autour d’une science appelée tératologie (du grec teratologia, “récit sur les choses extraordinaires” ou “science du monstrueux“) , qui se concentre sur les anomalies anatomiques se manifestant au sein du vivant. Elle s’élabore à partir du milieu du XVIIIe siècle, trouve ses fondements et sa méthode scientifiques grâce aux travaux du naturaliste Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et de son fils Isidore au début du siècle suivant, et passe, au gré de la biologie, d’une conception fixiste héritée d’Aristote (où les espèces ne sont que la réitération perpétuelle d’une forme immuable et éternelle) à une conception évolutionniste théorisée par Darwin.

Mais, avant de devenir une figure obligée des cabinets de curiosités puis des laboratoires, le monstre a longtemps hanté les imaginaires religieux et mythologiques. Tantôt représenté comme un mauvais présage ou l’expression de la colère divine, tantôt vénéré dans les spiritualités orientales où le divin lui-même se fait chimère (du Ganesh hindou et sa tête d’éléphant à la déesse Bastet qui arbore un minois félin), le monstre incarne ainsi la différence inquiétante et captivante, dont on ne sait s’il faut la célébrer tel un miracle ou l’éliminer pour préserver l’ordre familier des choses.

L’ambivalence de notre rapport au monstrueux sonne comme un vertige, où l’émerveillement face à l’extraordinaire le dispute à la crainte du chaos. Qu’on le redoute ou qu’on l’admire, difficile de détourner les yeux. Car le monstre, fidèle à son étymologie latine, se montre. Il ne passe pas inaperçu et ne laisse personne indifférent, qu’il s’exhibe malgré lui dans les foires sous les yeux écarquillés des badauds, ou qu’il se cache dans une prison de pierre, tel le bossu Quasimodo conscient du dégoût que suscite sa difformité. La divergence spectaculaire qu’offre le monstre nous tiraille entre la séduction de l’inconnu et la terreur de l’inintelligible. De quoi le frisson généré par cette tension irréductible est-il le symptôme? D’un soupçon inavouable et pourtant inévitable : se pourrait-il que ce que l’on écarte commodément comme un repoussoir soit en réalité un miroir dans lequel on refuse de s’observer? Ironie inattendue, ces monstres dont on revêt volontiers la trogne biscornue à l’occasion de la nuit de Halloween pour conjurer la terreur en jouant à se faire peur sont des déguisements qui font tomber les masques.

La variation transformée en anomalie
LYNCH David, Elephant Man (1980)

Ce que nous apprend le cri déchirant de John Merrick dans le film Elephant Man de David Lynch, lorsque, cerné par une foule effrayante, il se voit contraint de lui rappeler qu’il est un être humain, c’est que le monstre n’est pas toujours celui qu’on croit. Lévi-Strauss écrivait, dans Race et histoire, que “le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie“, puisque l’exclusion d’un groupe d’individus du champ d’une humanité qui s’autoproclame civilisée demeure la stratégie la plus efficace pour qui désire s’autoriser les pires atrocités. De la même manière, la fabrication symbolique de la monstruosité répond souvent à une volonté d’exclure et de stigmatiser des personnes envers lesquelles on ne veut s’interdire aucune cruauté. Qu’il s’agisse de l’idéologie misogyne qui irrigue l’image de la sorcière, des caricatures antisémites représentant les juifs en vampires dévoreurs d’enfants, ou des discours pénalisant l’homosexualité au prétexte qu’elle serait une pratique ‘contre- nature’, la désignation du monstre démontre qu’aucune vision du monde n’est à l’abri de verser dans l’immonde.

La notion de monstrueux est ainsi le pendant d’une conception essentialiste, où les catégories que nous utilisons pour quadriller notre environnement, créer des repères essentiels pour l’habiter et théoriser les phénomènes tendent à se substituer au réel et incitent à déformer ce dernier pour le conformer à nos attentes. Si le monstre s’apparente à une erreur de la nature, son élimination ne peut apparaître que comme un perfectionnement, la correction salutaire d’une bavure regrettable. Cette idée se retrouve à l’origine de toutes les idéologies eugénistes et génocidaires qui se donnent pour mission de purifier l’humanité ou telle nation jugée supérieure en la purgeant des éléments qui la corrompent comme on soigne une pathologie.

Saartjie Baartman (gravure -à l’époque- humoristique, 1807) © British Museum

Au-delà de ses instrumentalisations meurtrières et des imaginaires racistes qui les alimentent, le concept de nature porte en lui-même la tentation d’une simplification délétère. Car la raison, elle aussi, engendre ses monstres. La tératologie ne se contente pas d’étudier les anomalies anatomiques : elle les décrète, selon des critères parfois discutables. C’est au nom d’un prisme binaire où la diversité peine toujours à trouver sa place qu’aujourd’hui encore des médecins justifient et pratiquent la mutilation des enfants intersexes nés avec des caractéristiques anatomiques ne correspondant strictement ni au type du mâle ni à celui de la femelle. Comme une étrange revanche d’Aristote contre Darwin, la variation, phénomène parfaitement banal au sein du vivant, se voit transformée en anomalie appelant une normalisation, au point de sacrifier la santé et le bien-être des personnes intersexes, qui gardent de graves séquelles des opérations qu’elles subissent, au besoin de les faire entrer dans des cases hermétiques. La monstruosité porte ici le visage avenant de la conformité à tout prix.

Derrière la banalité désarmante

Du dessous inquiétant de nos lits d’enfants aux discours qui transforment une différence en problème, ‘monstrueux’ est le nom qu’on donne à ce qui nous échappe, à l’inclassable qui nous force à contempler les biais réducteurs de nos œillères théoriques et idéologiques, au pressentiment que quelque chose de foisonnant et d’insaisissable se cache clans les coulisses de notre petit univers bien rangé et menace de tout chambouler. Le malaise mêlé de fascination qu’engendre l’évocation des grands criminels de l’histoire, ou encore celle des célèbres tueurs en série qui ont fait l’objet de multiples documentaires dont le public est friand, illustre tout particulièrement le fond de cette angoisse. Constater que les monstres moraux (qui, contrairement aux anomalies physiques, résistent aux classifications comme aux explications tranchées) peuvent se cacher sous les traits séduisants d’un Ted Bundy ou derrière la banalité désarmante d’une armée de petits bureaucrates travaillant pour le régime nazi, c’est comprendre que, si l’on fabrique des monstres, c’est peut-être, paradoxalement, moins pour se faire peur que pour donner à notre peur un visage identifiable et circonscrit qui nous aide à mieux dormir la nuit.

Pour les mêmes raisons que le monstrueux suscite la défiance et la volonté de le dissoudre par la normalisation ou par la suppression, il constitue un terreau infiniment fécond pour l’art. Quitter le royaume des normes établies
pour celui des possibles sans limites, c’est consentir à troquer le confort d’un univers borné et maîtrisé pour la curiosité de l’aventurier avide d’explorer notre humanité sans tabou. Les pulsions coupables auxquelles on donne des traits démoniaques, le rêve d’immortalité que réalisent les vampires, le projet hybristique du docteur Frankenstein, ou encore les questionnements sur l’au-delà au travers de l’univers des zombies, des fantômes ou de la sorcellerie sont autant d’occurrences où le monstrueux est synonyme d’expansion de la réflexion par la grâce de l’imaginaire. Enjamber les frontières du normal et du naturel pour restituer à la monstruosité son irréductible et arbitraire relativité, c’est aussi se libérer du manichéisme en admettant, à l’instar de Baudelaire, que ce qui fait peur peut tout autant faire envie :

Que tu viennes du ciel ou de l’enfer ; qu’importe,
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
Si ton œil, ton sourire, ton pied, m’ouvrent la porte
D’un infini que j’aime et n’ai jamais connu ?”

Marylin Maeso

L’article de la philosophe Marylin MAESO est extrait du hors-série Frankenstein et les grands monstres de la littérature publié par le magazine LIRE-MAGAZINE LITTERAIRE [LIRE.FR, février 2021] ;

 

  • L’illustration de l’article est une photo de tournage du film de Guillermo del Toro, Le Labyrinthe de Pan (2006) ;
  • A lire aussi dans la wallonica : Monstre (avec e.a. une revue du livre de Laurent Lemire : Monstres et monstruosités) ;
  • Ainsi que, pour les amateurs d’horreur kitsch : La Hammer, un succès monstre.

Curieux du monde ?

FRANSIS : Mes souvenirs d’écolier (CHiCC, 1991)

Temps de lecture : 9 minutes >

TEMOIGNAGE : “Nous sommes en 1906. Faute d’enseignement primaire pour les garçons de Cointe, je suis obligé de descendre à l’école du Perron à Sclessin. Quel parcours pour un petit garçon de six ans ! surtout l’hiver !

Je quittais l’Observatoire où Papa était “concierge garde-consigne”, traversais le parc privé de Cointe, puis descendais l’avenue du Petit-Bourgogne, totalement inhabitée. D’avenue, elle n’avait que le nom, car c’était un chemin plein d’ornières, boueux sous la pluie, poussiéreux sous le soleil. Le haut était boisé, le reste traversait les cultures avec, légèrement en retrait, la laiterie Purnémont.

Arrivé en bas, à la maison du garde, je remontais la rue Côte d’Or, un long parcours encore, peu habité, avec à gauche, le pré de chez Cuhl, inondé l’hiver, et, à droite, les cotillages des maraîchers et la laiterie dite “Villa des Roses“. J’arrivais alors en droite ligne à l’école du Perron, car à l’époque, la rue Côte d’Or était encore rectiligne. Ce n’est que plus tard qu’elle fut détournée vers la colline afin de permettre l’édification de la ligne de Fexhe-le-Haut-Clocher. Le remblai de celle-ci recouvre entièrement, aujourd’hui, le site que l’école occupait.

Les bâtiments étaient à gauche du chemin, dans l’angle formé avec la rue de Trazegnies. Les quatre classes-garçons, côté rue Côte d’Or, les six classes-filles, côté rue de Trazegnies. Monsieur Heine enseignait en première année. Nous étions 72 ! A cause des retardataires, le travail avançait lentement. A l’examen de fin d’année, je fus premier. Ce fut d’ailleurs la seule fois dans ma vie !

En deuxième et troisième, le maître était très sévère. Il maniait le bâton.Un bâton que des élèves lui avaient apporté, la schlague comme il disait.

“Schlague : peine disciplinaire, longtemps en usage en Allemagne, dans les écoles et dans l’armée, et consistent dans l’application de coups de baguette.” (Larousse)
C’était -ne l’oublions pas- avant 1914 !

C’est ainsi qu’en troisième, à la leçon de musique, l’instituteur s’asseyait sur un dossier de banc, face à moi, et me faisait chanter. “C’est faux !”, disait-il, et …clac ! “Recommence”… et re-clac ! Et plus je recevais des coups de bâton, plus ma tête bourdonnait et plus je chantais faux évidemment. Aussi, à la fin de la troisième, mon meilleur ami, Jules Duchêne, terrorisé par le système, convainquit ses parents de le mettre “aux Rivageois”.

En quatrième, nous avions comme instituteur Monsieur Henrion. C’est alors que mon condisciple Thunus nous quitta pour aller à l’école catholique que le curé Schiepers, de Sclessin, venait d’ouvrir. Les classes de cinquième et sixième se trouvaient dans la vielle école, qui existe encore aujourd’hui, au pied de la rue du Perron et qui sert de Centre Récréatif. Ce changement de locaux, pour moi, raccourcit le parcours car je monte la rue du Perron, puis le thier Del Dague. Au déboulé du thier, je soulève les barbelés de la prairie, pour gagner au plus court, évitant les bouses et les vaches, l’avenue du Hêtre. Parfois, je suis poursuivi par le fermier Tonglet…

Dommage que le laitier n’est passé par là qu’une vingtaine d’années plus tard ! J’aurais pu utiliser le sentier que nous connaissons aujourd’hui. Et ce trajet incommode, je devais l’effectuer quatre fois par jour, cinq jours par semaine, le jeudi excepté, où je ne le faisais que deux fois. A cette époque, on n’avait congé que le jeudi après-midi, le samedi étant jour de classe entier.

En ce temps-là, à l’école primaire, les écoliers travaillaient beaucoup sur l’ardoise… Et, quand il m’arrivait d’attraper une punition, comme j’avais peur de la faire à la maison, je remplissais mon ardoise en chemin, mais la cachais dans le bois… et je la reprenais pour redescendre. Notre instituteur de cinquième était Monsieur Stevens, qui allait devenir directeur des écoles communales d’Ougrée.

En fin d’études primaires, toutes les sixièmes de la commune étaient réunies à Ougrée, pour participer au grand concours final. Hélas, nous les élèves de l’école du Perron, nous fûmes handicapés, car notre maître, Monsieur Sauvenier père, avait omis de nous enseigner les intérêts composés ! Evidemment, il y eut un problème dans cette matière… Conséquence : je retombai à la 24ème place… mais sur plus de cent élèves. L’effectif de 72 élèves en première année avait fortement diminué d’année en année, car -ne l’oublions pas- l’instruction n’était pas obligatoire à cette époque ! Elle ne le devint qu’en 1914. L’absentéisme était donc important, comme l’abandon en cours de route, de nombreux parents n’étant guère exigeants. Et l’art de l’école buissonnière était florissant !

Mais les filles et les autres garçons, où allaient-ils à l’école, me demanderez-vous ? Les enfants des belles villas du Parc n’allaient pas à l’école. Ils avaient pendant cinq ans, des précepteurs qui venaient les instruire à domicile. Ensuite, ils descendaient en ville, au Collège ou à l’Athénée, pour y accomplir une “septième” qui les préparait à entreprendre les Humanités. Les garçons des autres quartiers descendaient aux “Rivageois”, à “Don Bosco” ou vers Saint-Gilles. Il y avait bien, à l’hospice de la Vieille-Montagne, dirigé par les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, un orphelinat où une bonne-sœur à grande cornette blanche donnait la classe aux petits orphelins, mais les enfants de Cointe n’y étaient pas admis.

Pour les filles, il y eut d’abord l’école de Bois-l’Evêque, attenante au pensionnat tenu par les Dames du Sacré-Cœur. Dès 1865, cette école gratuite compta bientôt plus de cent élèves qui recevaient à la fois -nous apprend Gobert- un enseignement primaire et professionnel. Dès octobre 1866 lui fut adjoint le pensionnat de Demoiselles. Voici en quels termes – dans le journal “La Meuse” du 21 juin 1989 – Julie Amandine Sourdon,une Tilleurienne de 85 ans, nous parle de cette école gratuite qu’elle fréquenta avec ses sœurs Marguerite et Julie :

…l’école du Couvent de Bois-l’Evêque à Cointe. Il a brûlé et c’est bien dommage, c’était une si belle école. Je n’étais pas une bonne élève, je n’aimais pas l’école et puis surtout, on ne m’obligeait pas à y aller. Nous mettions une heure pour aller à pied de Saint-Gilles Plateau, où nous habitions, jusqu’à Cointe. Il y avait en fait deux écoles : celle pour les “Mademoiselles Riches” et puis celle des pauvres. Quand nous étions gentilles, les Sœurs nous emmenaient voir les riches qui nous donnaient des vêtements. C’était la seule fois où nous les rencontrions. Ma sœur fréquenta cette école et elle me raconta que chaque écolière avait, au pensionnat, une “marraine” qui la recevait chaque premier vendredi du mois pour lui offrir un don. Je sais aussi que pendant la guerre de 1914, le Consul des Etats-Unis vint y présider une distribution de secours. Et on avait appris aux enfants -pour l’accueillir et le remercier- à crier “Vive l’Amérique”! “

Ecole communale de Cointe © pss-archi.eu

Il y eut aussi un pensionnat place du Batty, “Maria Immaculata” qui allait devenir plus tard le “Chanmurly“. C’est lorsque Cointe fut érigé en paroisse que Monsieur le Curé y adjoignit une école gardienne et une école primaire pour filles. L’école communale du boulevard Kleyer n’accueillit ses premiers élèves qu’en 1911, en commençant par les classes inférieures, les classes s’ajoutant d’année en année. S’il y avait eu une sixième année en 1911, j’y serais allé pour ne plus me “taper” les quatre trajets quotidiens de Sclessin. Elle débuta dans un baraquement qui se trouvait dans l’allée qui longe la plaine des sports et qui aurait survécu – selon les uns – à l’Expo de 1905. Quant à moi, j’ai toujours entendu dire que ce baraquement nous venait de l’Expo de Bruxelles 1910. Hormis le kiosque à musique, il ne subsistait rien, à Cointe, de l’ancienne exposition.

Mon école primaire terminée, je poursuivis mes études secondaires au collège Saint-Servais, me tapant à pied, quatre fois par jour, le trajet Observatoire-Saint-Servais !… Je n’eus mon premier vélo qu’à l’âge de 19 ans ! Mes études terminées, j’entrai à l’Université en qualité de commis, puis en 1925, je fus promu appariteur à la faculté des Sciences, place du Vingt-Août.

Ce que les Cointois ignorent, c’est que l’école Saint-Maur a débuté dans la maison du curé, sise à l’entrée de la rue du Batty, côté gauche. Le jardin donnait sur un terrain vague où est aujourd’hui la villa numéro 13 de l’avenue de Cointe. C’est sur ce terrain que les élèves allaient en récréation.

Au début du siècle, mon père faisait partie du “Cercle des Montagnards de Cointe”. Ces joyeux compagnons avaient leur local dans l’atelier du président, le menuisier Ranquet, rue du Batty. C’était un groupe folklorique de joueurs de cartes qui s’occupaient un peu de tout sur le Plateau : un petit comité de quartier avant la lettre, si l’on peut dire !

Or, les Cointois étaient mécontents du Curé, l’abbé de Gruyter, un riche Hollandais qui avait dédié la nouvelle paroisse à Notre-Dame de Lourdes, détrônant “Saint-Maur”, si cher aux Cointois. Nos “Montagnards” envoyèrent donc une délégation “protestataire” au Curé. Celui-ci leur répondit que la Vierge Marie étant bien plus connue que Saint-Maur, il l’avait choisie, mais que, pour faire plaisir à ses paroissiens, il dénommerait sa nouvelle école, “Ecole Saint-Maur”.

C’est cette même année – en 1912 – que Monsieur le Curé, me rencontrant, me dit : “Alors Georges, j ‘espère que tu vas venir à ma nouvelle école ?” Je lui rétorquai : “Trop tard, Monsieur le Curé, je l’ai attendue six ans votre école ! Maintenant, je vais aller à Saint-Servais !”

Il y avait alors à Cointe, un jeune architecte fort compétent, Albert Guilitte, qui avait réalisé un projet d’église destiné à remplacer le baraquement-chapelle de la rue du Chera, projet qui fut exposé chez le boulanger Kordel, avenue de l’Observatoire. Mais notre curé hollandais, en bon Hollandais, avait contacté un architecte hollandais, ce qui mécontenta -vous vous en doutez- Albert Guilitte. Aussi, celui-ci, contacté plus tard pour réaliser les plans de la nouvelle école, refusa tout net !

Pour accéder à l’école, construite sur un terrain offert par la famille Collinet, le curé acheta une parcelle libre, rue du Loup, plus tard rue des Hirondelles. Evidemment, la création de cette nouvelle école ne fut pas du goût de certains habitants non-pratiquants de cette rue. Aussi ces derniers organisèrent-ils un “charivari” de protestation à l’ouverture des nouveaux locaux. Je tiens ce fait de mon ami Rouvroy qui me dit ce jour-là : “Il faut que je te quitte car je dois aller “pèl’ter” près de la nouvelle école Saint-Maur”… C’est que nos “tièsses di hoye” cointoises avaient les “cheveux près du bonnet” à cette époque !

C’est ainsi qu’à Sclessin, en 1909, des manifestations eurent lieu dans les rues, pour protester contre l’exécution, en Espagne, de Francisco Ferrer, fondateur de “l’Ecole Moderne“. A l’école du Perron, le cours de religion était donné par un vicaire et le sacristain Jamoulle. Un jour, le vicaire ne vint pas. Nous apprîmes que la veille, les deux vicaires avaient été lapidés par les manifestants. Et, le 29 octobre de la même année, le conseil communal d’Ougrée décidait de débaptiser la “Place du Nord” que tout un chacun appelait “Place de l’Eglise”, et de la dénommer “Place Francisco Ferrer”. Bien vite, à l’école, les instituteurs furent obligés de commencer les cours en s’efforçant de dissuader les enfants de prendre pour cibles les nouvelles plaques fixées sur l’église et rendues illisibles par les mêmes pierres qui furent probablement jetées sur les vicaires…

Couvent des Filles de la Croix et verger © histoiresdeliege.wordpress.com

Et nos jeux à l’époque ?… Certes, nous jouions à la “puce“, à la “cachette“, aux billes, à saute-mouton, etc., mais, avec le Standard à Sclessin et le Football Club Liégeois, avenue du Hêtre, c’était déjà le “foot” qui était roi. Dès que la neige faisait son apparition, toutes les belles descentes de Cointe étaient envahies par les traîneaux, au grand dam des policiers du quartier. Ces descentes vertigineuses provoquèrent pas mal d’accidents, particulièrement au “Saut-de-la-Mort” où les descendeurs déboulaient dans l’avenue de l’Observatoire et coupaient la ligne du tram de Cointe !

Personnellement, je me souviens d’une fillette qui fut vilainement blessée à la jambe par un de ces petits piquets de fer destinés à interdire l’accès des pelouses du parc. Pendant la guerre 14-18, une sentinelle allemande, de faction rue Mandeville, au bas de la rue Saint-Maur où se trouvait une cabine d’aiguillages de la gare des Guillemins, fut fauchée et tuée par un traîneau qui dévalait la rue Saint-Maur. La “petite histoire” ne nous dit pas si le maladroit pilote de cette arme nouvelle fut décoré après la guerre !

Mais le grand sport, à la saison des fruits, c’était la maraude qui se pratiquait dans les jardins des villas, les vergers des fermiers ou des “cotis” ou encore dans les anciens vergers du Champ des Oiseaux qui avaient été expropriés pour l’expo de 1905, et dont les arbres fruitiers étaient toujours debouts. Toutefois, notre endroit préféré, c’était le jardin du Couvent des Filles de la Croix, auquel nous accédions en sautant le mur du côté de la plaine des sports.

Pendant ma vie de jeune écolier, ce qui me dérangea le plus, ce furent les grandes vacances. A Cointe, elles avaient lieu en juillet et août, à Sclessin-Ougrée, en août et septembre, ce qui me laissait un mois sans mes bons copains du Plateau. Pourquoi cette différence ? Mais parce que, malgré l’industrialisation et la diminution des cultures, une ancienne réglementation qui était d’application lorsque Sclessin était encore essentiellement rural, voulait que les vacances puissent permettre aux petits Sclessinois de participer à l’arrachage et au ramassage des pommes de terre.”

Georges FRANSIS

  • illustration en tête de l’article : Vestiges de l’ancienne école communale de Sclessin, rue du Perron © Philippe Vienne

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


 

 

SIDIBE, Malick (1935-2016)

Temps de lecture : 4 minutes >

“Malick SIDIBE est avec Seydou Keïta l’un des grands noms de la photographie africaine, et sera comme lui tardivement reconnu en Europe. Né d’une famille peule en 1936, dans le sud du Mali, il s’intéresse vite à la photo et ouvre le Studio Malick à Bamako, qu’il tiendra de 1958 à sa mort en 2016.

Il y devient “l’Oeil de Bamako”, réputé pour ses prises de vues souvent funk, toujours spontanées mais parfaitement cadrées. Il photographie aussi les soirées et nuits de Bamako, avec un instinct et une rapidité dont se souviennent les très nombreuses personnes qui ont défilé devant son objectif. Avec un appareil photo moyen-format carré et des moyens réduits à l’essentiel, il parvient à capter l’essence du mouvement et l’état d’esprit de toute une génération.

Il est le premier africain à recevoir le prix international de la fondation Hasselblad, en 2003. Il est récompensé de nombreux prix et distinctions dont celle de chevalier des arts et des lettres en 2002, un Lion d’or à la biennale de Venise en 2007, puis en 2010 par un prix World Press Photo. La Fondation Cartier lui offre une vaste rétrospective, Mali Twist, en 2017.” (lire la suite et voir les photos sur LAGALERIEDESPHOTOGRAPHES.FR)

“Combat des amis avec pierres” (1976) © legaleriedesphotographes.fr

“En total look sixties, ils posent radieux, brandissant fièrement un vinyle ou dansant avec une énergie qui les traverse de bout en bout. Leurs gestes, leurs œillades vous invitent à rentrer dans leur monde. Et notre regard s’attarde, saisi soudain par une impression d’étrangeté. On pense à un club new-yorkais mais quelque chose cloche. Sur certains clichés, le sol poussiéreux nous fait plus penser à une arrière-boutique. Sur d’autres, les motifs géométriques des tentures à l’arrière-plan nous interrogent. A juste titre, puisque ces scènes n’ont pas été prises aux Etats-Unis, mais bien à Bamako, à l’heure des indépendances africaines. Le photographe qui les a immortalisées s’appelle Malick Sidibé […].

Les années 60 en Afrique de l’Ouest sont synonymes de bonheur et de fête. Le colon s’en est allé –du moins c’est ce que l’on pense. La radio nouvellement installée se fait la bande-son des prises de conscience politique, sociale et culturelle. Elle branche ainsi le continent sur les musiques que le reste du monde écoute. Guitares électriques et cuivres font exploser les horizons sonores du pays. Mais, surtout, les nouveaux rythmes joyeusement délurés que sont le twist, le rock’n’roll et la musique yéyé rendent la jeunesse bamakoise complètement folle.

Les disques vinyles qui circulent dans la nouvelle capitale parachèvent cette révolution culturelle. “Nous voulions nous affranchir à la fois de la tradition dans laquelle nous avions été élevés par nos parents et de la modernité imposée par l’Etat”, explique au bout du fil Manthia Diawara, écrivain, réalisateur et professeur de littérature comparée à l’Université de New York, qui grandit dans le Bamako de ce temps-là. Il se remémore les jeunes filles qui jetaient leurs minijupes par la fenêtre et sortaient en boubous traditionnels avant d’aller se changer un peu plus loin.

Car toute la jeunesse s’amusait alors à se regrouper dans des “clubs” qu’ils baptisaient du nom de la star qui les inspirait: Sylvie Vartan, Johnny Hallyday, les Rolling Stones, les Beatles… Chaque “club” adoptait le style vestimentaire de son idole et se retrouvait pour boire et danser. Toute occasion était bonne pour faire une surprise-party. Manthia Diawara faisait partie des Rockers de Bamako, un groupe qui avait même co-organisé un Woodstock africain.

Malick Sidibé est un des rares photographes de la ville. Il a quelques années de plus que ces jeunes assoiffés de liberté, et –contrairement à la plupart des adultes de l’époque– pose un regard bienveillant sur leurs frasques et leurs déhanchements. On lui passait commande et, chaque soir de fête, il enfourchait son vélo et partait faire la tournée des soirées. Dans chacune d’elles une table lui était réservée. Une soirée sans Malick Sidibé n’était pas une soirée réussie. “Je signalais mon arrivée par un coup de flash, on me faisait le passage pour rentrer, tout le monde était content, ça jaillissait tout de suite et l’ambiance montait… J’assistais à leurs fêtes comme à une séance de cinéma ou de spectacle. Je me déplaçais pour capter la meilleure position, je cherchais les occasions, un moment frivole, une attitude originale ou un gars vraiment rigolo. Les jeunes, quand ils dansent, sont captés par la musique. Dans cette ambiance, on ne faisait plus attention à moi”, expliquait le photographe dans le premier livre que lui a consacré celui qui deviendra son ami et ambassadeur, André Magnin (Malick Sidibé, Editions Scalo, 1998), aujourd’hui un collector.

Joint par téléphone, ce dernier explique: “Le rock, le twist ont permis pour la première fois aux jeunes Maliens de se toucher. Ils ont permis à la drague d’apparaître. Les jeunes filles particulièrement pouvaient légitimement craindre d’être prises en photo, parce qu’elles n’étaient pas censées se montrer dans ces tenues. Mais comme l’amour envers cette jeunesse transparaissait dans les clichés de Malick Sidibé, comme il donnait une belle image de cette génération, les jeunes se sont entièrement livrés à son appareil. Dans tous les pays d’Afrique, il y avait des photographes qui faisaient un travail similaire à celui de Malick Sidibé, mais ce qui le distingue des autres, c’est ce rapport de confiance absolu qu’il a su créer avec ses sujets.” Sitôt rentré, Malick Sidibé développait ses tirages en noir et blanc afin que, dès le lendemain, elles soient disponibles à la vente pour la modique somme de 200 francs CFA l’image (50 centimes suisses).” [lire la suite sur LETEMPS.CH]


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation par wallonica.org  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © lagaleriedesphotgraphes.fr


Plus d’arts visuels…

SEPULCHRE : L’incendie du couvent du Sacré-Coeur à Bois-l’Evêque (CHiCC, 1989)

Temps de lecture : 8 minutes >

Je pourrais faire de cet événement un récit bien composé, bien léché, qui réponde aux règles d’une bonne narration. J’ai préféré reproduire les notes jetées sur mon journal, sans retouches, dans le désordre et avec la spontanéité du vécu…

LUNDI  28 FEVRIER 1944

“Cette journée, commencée tranquillement par la correction de devoirs, devait être marquée par un événement important. A 14 heures 30, j’entends une voiture de pompiers monter la rue. Maman m’appelle. Je vais au balcon : fumée au Sacré-Cœur. Je m’habille en hâte. En haut de la rue, déjà, je vois des flammes à la tour octogonale du drapeau. C’est sérieux ! Je redescends chercher mon appareil photographique. Je remonte. Toute l’aile perpendiculaire à la rue des Bruyères, le dortoir, est en flammes… Une seule voiture de pompiers ! Les sœurs sont fort tranquilles. Des enfants pleurent…

J’entre au couvent, offrir mes services pour transporter meubles et objets. Une demoiselle-concierge, un tantinet méfiante, me remercie et décline l’offre. Je sens pourtant qu’il y a moyen de se rendre utile et que cet incendie
ne sera pas ordinaire. Il faudrait vider tout ce que l’on peut, dans le cas où le feu avancerait . Le vent souffle et les pompiers n’ont pas beaucoup d’eau. Leur action apparaît dérisoire devant pareil brasier. Je descends au jardin, derrière les cuisines. La tour de l’horloge s’embrase à son tour. Il tombe des planches, des flammèches… Je mets à l’abri une machine à coudre, près d’un tas de vêtements qui brûlent et je prend·s des photos… Je me réjouis déjà du film sensationnel que j’aurai et du “souvenir” que je pourrai offrir aux sœurs et aux pensionnaires…

Le feu gagne le bâtiment de devant. Cette fois, j’entre et je participe au sauvetage du mobilier. Le toit est tout en feu et, au fond d’un magnifique couloir, on voit la fournaise. Il est dangereux d’entrer et de sortir, car il risque de tomber des débris du toit, mais j’entre : il me faut un cliché du feu à l’intérieur. Un pompier – qui s’apprête à me rudoyer – voit mon appareil photo et, me prenant pour un journaliste, s’excuse avec une politesse comique.

D’autres voitures de pompiers sont arrivées, une à une, mais à chaque bouche d’eau, c’est une mise en train lente. On commence à craindre pour la grande chapelle qu’on avait bien cru garder intacte. On arrose le toit, mais le feu passe à l’ intérieur et bientôt, de la fumée s’élève du toit. On parle de sauver les objets précieux. On enfonce la porte à coups de hache et de maillet et on commence de même avec la seconde lorsque – de l’intérieur – une sœur ouvre la porte, avec des reproches pour la brutalité apportée à briser les portes. Cette fois, je vais en mettre un coup…

Je sors divers objets peu importants, puis j’extrais de son armoire, la précieuse châsse aux reliques. Je désire la porter chez Bertrand, mais un petit abbé chétif mais bien bon, préfère y aller lui-même. Je prends alors deux ou trois reliquaires, dont une belle croix, avec une vingtaine de petites boîtes à reliques et les lettres d’authentification des reliques de la châsse, que je porte chez Bertrand. Puis j’ouvre l’armoire du grand meuble à linge et j’en sors toutes les boîtes avec linges de ciboriums, manipules, etc. Cela fait, nous transportons cet énorme meuble, à une douzaine, en deux parties, puis, de la chapelle où les orgues brûlent, des bancs, etc.

Tout-à-coup, pendant qu’on s’affaire à sauver des chaises sans valeur et des statues de plâtre, je m’avise que le magnifique tabernacle en cuivre doré et ciselé est là, sur l’autel, et qu’il risque d’y demeurer. J’essaye de l’ébranler pour voir s’il n’est pas scellé. Il est lourd, mais il bouge. J’appelle un homme qui abandonne son Saint-Joseph. Nous le tirons à nous, mais la pièce est de poids… Du renfort arrive. Mon partenaire veut que nous le portions à deux, mais je sens qu’il nous échappera des mains. Du renfort arrive encore et nous sortons à cinq ou six, cette magnifique pièce. Arrivés au bout du jardin, d’autres me relayent : mes doigts se détendent malgré eux. J’ai dû le reposer sur ma cuisse à un moment où il glissait, et je me suis écrasé toute la masse musculaire de la cuisse.

Tout le toit est en feu et la tour commence. Comme on peut craindre sa chute, les pompiers me font sortir, mais pas avant d’avoir pris une photo de la perspective de la grande nef, vers le jubé et les orgues qui flambent grandiosement ! Dehors, nous nous affairons à éloigner du bâtiment, ce qu’on a déposé trop près : bancs de communion, bahuts, etc. Je grimpe alors sur un monticule, à gauche, en attendant la chute de la tour. Il fait glacial !

La tour brûle près d’une heure avant de s’effondrer. Pendant ce temps, je regarde mon appareil et… ô rage, ô désespoir ! je m’aperçois que j’ai pris quatorze photos – dont les plus risquées – avec une mise au point de 1 à 3 mètres, au lieu de 3 mètres à l’infini ! Tout mon film sera flou. J’en pleurerais… J’ai confondu les deux indications… J’ai tout de même la chute de la tour avec une bonne mise au point.

L’incendie du couvent © histoiresdeliege.wordpress.com

Je retourne alors vers les cuisines qui menacent, à leur tour, de flamber. La vieille chapelle est déjà en cendres. Avec des étudiants, Madame de Marchin, Laurette Tassier et la fille de chez Renard, on transporte loin des flammèches qui tombent de partout, tables, bancs, matelas, etc. mais je ne peux rien porter sans me soigner, mes doigts saignent. Le poids du tabernacle les a forcés tout à l’heure, et j’ai les mains – la droite surtout – sans force.

Du magnifique couvent de Bois-l’Évêque, il ne reste que les murs. C’est désolant ! J’éprouve une tristesse profonde de voir anéanti ce très beau couvent, d’une grande noblesse d’allure, qui faisait partie du décor de ma vie, de mon Bois l’Évêque auquel je suis attaché. Je goûtais dans cette chapelle un grand plaisir à voir la tenue, le cachet aristocratique du décor (cathèdres du chœur, etc.).

D’autre part, j’ai vécu aujourd’hui, d’exaltantes minutes d’action : les impressions du “chasseur d’images”, le côtoiement du péril, l’idée de se sentir utile, la satisfaction d’avoir sauvé quelques objets de grand prix, c’est plus qu’il n’en faut pour que la journée se solde par la joie. La sensation du vide ne viendra qu’après, dans le désolant spectacle des ruines, le silence de la cloche, l’absence de mouvement des pensionnaires dans la rue…

Mais les élèves anciennes étaient accourues ; on voyait des yeux rouges partout. Quant aux sœurs, elles partaient trois par trois en auto, vers un autre couvent sans doute. Dès le début de l’incendie, j’ai entendu une institutrice antipathique – que je ne connais que de vue et qui doit habiter près de là – dire haineusement à un homme sourd : “Punition ! Punition !”. Que lui avaient fait les sœurs pour qu’elle voie ainsi tout brûler avec satisfaction ?

On ignore tout des causes de l’incendie, mais on dit que les pompiers, appelés le matin déjà, à cause d’une odeur de roussi, n’ont rien trouvé et qu’à 13 heures 30, ils auraient parlé de feu de cheminée. En tout cas, la lenteur à amener tout le matériel est scandaleuse ! La manière de s’en servir aussi : au lieu de concentrer toute l’eau sur le bâtiment indemne à sauver, on noie le brasier sans aucun succès. On arrosait un toit d’ardoises, alors que la charpente brûlait au-dessous ! Comment n’a-t-on pas fait sauter la communication entre la grande chapelle et le couvent, ou saper le toit, pour faire un vide coupe-feu ? Mais le plus lamentable est la non-mobilisation immédiate de tout le matériel.

Le soir – après souper – retourné voir le grand couvent illuminé à l’intérieur. Toutes les fenêtres en rouge : des gerbes d’étincelles montent encore en l’air. On noie les décombres. En ce qui concerne la grande tour, elle a tenu très longtemps… Chose curieuse, le feu n’a pas gagné le dessus de cette flèche. Aussi, en tombant sur le chœur, ce dessus s’est-il brisé en deux morceaux sur le mur extérieur, faisant tomber des pierres de taille brisées. Aussitôt après sa chute, je suis allé voir : croix brisée, pointe en surplomb sur le mur et le bout brisé, à terre , dans les pierrailles.

Vers la fin, cela brûlait encore violemment du côté des cuisines.Je ne parlerai pas du point de vue pittoresque : flammes sortant des fenêtres, plomb fondu s’éparpillant en gouttes blanc-bleuâtre sur le sol, fracas des corniches se détachant, etc. Résultat physique pour moi de cet après-midi mémorable : un énorme bleu à la cuisse – deux petits accrocs à mon loden – une égratignure au visage, les reins, bras et doigts brisés ! Que sentirai-je demain ?

Dès qu’on a commencé à sortir les chaises, les bancs, de la chapelle, on a fait la chaîne avec une précipitation telle que le porche était encombré. Ce qu’on a dû se donner de coups dans les jambes ! Au début, quand le dortoir brûlait, on jetait le linge par les fenêtres et – au troisième – juste sous le grenier qui était embrasé, une femme était encore à la fenêtre, à jeter du linge ! On lui cria d ‘ abandonner et de descendre. On sonna même une cloche à main…

Vu le petit Charlot – ex-premier chef au douzième de ligne – qui a notamment aidé à démonter un grand lustre dans un salon. On a porté tout le mobilier dans les garages de chez Bertrand. J’y ai vu aussi une religieuse, la Supérieure ? Une vieille sœur – administrée la veille ou le matin – a été transportée en ambulance (chez de Laminne ?).

MARDI 29 FÉVRIER 1944

Il a neigé la nuit ! Les ruines ont déjà l’air de vieilles ruines… Énormément de monde : toutes les anciennes pensionnaires arrivent. La partie appelée “Communauté” (derrière) est sauvée, sauf le toit. Mais que de dégâts par l’eau !

Le pensionnat a brûlé avec tout son contenu. On a fait sortir immédiatement
au jardin, toutes les pensionnaires et demi-pensionnaires. Pour ne pas les affoler, on ne leur a laissé rien emporter. On leur a dit qu’on enlèverait tout. Tout est resté dans le feu : livres, vêtements, chaussures,… L’intérieur de la grande chapelle semble avoir résisté, grâce à la voûte de briques. La sacristie aussi. Aussi, les meubles trop gros pour franchir la porte, en ont été préservés. Le désastre est impressionnant…

Il se confirme que les deux ou trois pompiers appelés pour l’odeur de roussi ont conclu à un simple feu de cheminée et ont conseillé de jeter du sel sur le feu et sont partis. Une heure après, les murs étaient brûlants, les plinthes sautaient et le feu éclatait dans toute sa violence au second. Il paraît que le premier et le troisième étages étaient normaux, mais qu’ils n’ont pu visiter le deuxième étage – où le feu a pris – à cause de la règle de clôture. Ils n’ont pas passé outre à la défense…

Les premiers pompiers sont arrivés à moto à 13 heures 30. Les premières voitures, à 14 heures 45. Autres voitures et mise en place des lances sous pression, à 15 heures 30 (au plus tôt). La fatalité s’en est mêlée. D’après la gazette, on a appelé pour un feu de cheminée. Les trois pompiers ont examiné, n’ont rien vu d’anormal et sont partis. Quand on a rappelé vers 14 heures 30, on aurait commis une erreur au téléphone : on aurait dit “rue Bois-l ‘Évêque” au lieu de “rue des Bruyères” et omis de dire qu’il s’agissait du couvent ! Les pompiers n’ont pas su qu’il s’agissait du bâtiment où l’on était allé une heure auparavant, d’où perte de temps précieux… Il y a un pompier blessé gravement et j’apprends qu’on a combattu le feu à l’ étage de la “Communauté” jusqu’à huit heures du soir. La chapelle ancienne était – paraît-il – un bijou.”

Henri SEPULCHRE

Note : L’usage du mot “sœurs” est conforme à l’habitude des habitants du quartier. Il eût fallu dire en fait : “Les Dames du Sacré-Cœur”.

  • illustration de couverture : le couvent du Sacré-Cœur à Cointe © histoiresdeliege.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


Brûlures d’estomac : remède naturel

Temps de lecture : 2 minutes >
Ingrédients
  • 3 tasses d’eau
  • 5 cm de racine de gingembre frais
  • ½ citron
  • 1 cuillère à soupe de miel
Préparation

Râpez la racine de gingembre et pressez le demi-citron, versez les 3 tasses d’eau dans un bocal puis ajoutez-y le miel, le jus de citron, et la racine râpée de gingembre. Mélangez bien les ingrédients et mettez le bocal au réfrigérateur. Consommer un verre de cette boisson lorsque nécessaire.

Bienfaits des ingrédients

Selon plusieurs études, le gingembre favorise la sécrétion de la bile, stimule l’activité des enzymes digestives, et soulage les troubles digestifs, en évacuant les gaz intestinaux, et en soulageant les brûlures d’estomac.

Le citron donne un coup de pouce au corps dans son processus de digestion pour éliminer les symptômes douloureux. Les enzymes trouvées dans le citron sont similaires à celles des sucs digestifs, donc l’estomac remarque peu de différence entre les deux et reprend ses tâches digestives.

Des recherches indiquent que le miel peut être efficace pour éradiquer les infections à Helicobacter pylori, qui peuvent causer des ulcères d’estomac, en plus d’avoir un effet sur le reflux gastrique. [pour en savoir plus sur le miel et ses vertus, voyez ci-dessous]

Mises en garde

Le gingembre est à ne pas consommer pour les diabétiques, les femmes enceintes et allaitantes, et les personnes chétives. Le citron est déconseillé aux personnes qui ont des allergies aux agrumes, ou souffrant de troubles rénaux ou biliaires…

Autre recette (et probablement la meilleure)

Prenez un verre d’eau avec une cuillère à café de bicarbonate de soude quand vous souffrez de brûlures d’estomac, le bicarbonate grâce à son pouvoir alcalinisant apaise les brûlures.


© Daria-Yakovleva

“Quels sont les bienfaits du miel ? Un peu plus de 4.000 études scientifiques ont été réalisées sur le miel et le moins qu’on puisse dire est que ses vertus thérapeutiques sont nombreuses. En effet, le miel est capable d’agir contre une soixantaine de germes impliqués dans les infections qui touchent différentes sphères de l’organisme (ORL, stomacale, intestinale, cutanée, etc.). En plus de disposer de propriétés antifongiques et antivirales, il agit aussi efficacement contre les infections à E. ColiStaphyloccocus aureusHelicobacter pylori (cause principale de l’ulcère à l’estomac et de la gastrite) et Salmonella. Sa teneur élevée en antioxydants aide l’organisme à lutter contre les radicaux libres impliqués dans le vieillissement cellulaire et le développement de nombreuses pathologies. Bref, le miel est donc un alicament vivant hautement actif. À lui seul, il peut avoir un effet thérapeutique contre de nombreuses maladies dans le domaine des infections ORL, des infections gastro-intestinales et des infections cutanées.” [source : Kevin DESIMPELAERE sur REFLUX-GASTRO-OESOPHAGIEN.COM]


Plus de vie pratique…

DEGEY : La houillerie à Cointe, Fragnée et Sclessin sous l’Ancien Régime (CHiCC, 1990)

Temps de lecture : 27 minutes >
Premières utilisations

A Liège, la preuve la plus ancienne de l’utilisation de la houille fut découverte en 1907, lors des fouilles de la place Saint-Lambert. Les archéologues, sous la direction de Monsieur LHOEST, y mirent à jour les substructions d’une villa gallo-romaine ayant existé en ces lieux, avant l’an 250. Dans les vestiges de l’hypocauste, on découvrit entre autres, des morceaux de charbon maigre, du coke et de la suie, provenant de la combustion du charbon de terre. L’utilisation, pour la construction de cette villa, de moellons de grès houiller provenant de la colline voisine, avait sans doute permis la mise à jour de veines de houille.

D’autre part, les déboisements et défrichements destinés à étendre le domaine permirent peut-être la découverte de certains affleurements houillers. Quelques mottes que l’on soulève, des racines que l’on extirpe, voire le ruissellement naturel des eaux, firent apparaître cette curieuse pierre noire. Mais voilà… Si les propriétés calorifiques du charbon de terre sont déjà connues, elles ne sont guère utilisées. Pourquoi se fatiguerait-on à creuser le sol dans notre belle forêt d’Avroy, où le bois est si abondant, quand il suffit de se baisser pour le ramasser, et qu’il faudra, de toute manière, l’évacuer pour libérer de nouvelles terres cultivables ? Enfin, l’utilisation de la houille exigeant un bon tirage, demande des foyers plus élaborés.

C’est pourquoi, il faudra attendre le Moyen-Age avec le développement de la Cité et des métiers, pour que l’exploitation systématique de la houille prenne son essor. En effet, les forêts s’éloignent et s’amenuisent, ayant pour corollaire un enchérissement du charbon de bois. Dès lors, nos artisans, les férons, orfèvres, teinturiers, charrons, mangons, chandelons et bien d’autres, vont se tourner vers le charbon de terre. Parallèlement, ce nouveau combustible sera de plus en plus utilisé pour le chauffage des habitations et la préparation des repas.

Les premières exploitations apparaissent. Dès l’an 1195, nous pouvons lire dans les annales de Saint-Jacques :

En cette année a été trouvé en beaucoup d’endroits de la Hesbaye, une terre noire, excellente pour faire du feu…

N.B. La vallée de la Meuse – donc l’éperon de Cointe – faisait partie de la Hesbaye.

Les premières exploitations

A cette époque, le charbon de terre est ramassé, là où la veine “sope”, affleure. “Là wisse qui l’vône sope a djoû”, comme disaient nos vieux mineurs. Et petit à petit, chacun s’improvisant mineur, va commencer à suivre la veine, descendant de plus en plus bas, pour trouver un charbon de meilleure qualité.

Parfois, l’exploitation se faisait par une galerie horizontale, à flanc de coteau, appelée “baume”. Notons que l’exploitation “sauvage” des veines affleurantes eut lieu de tout temps… Même en août 1914, comme nous le rapporte G. FRANSIS :

Profitant de l’absence des autorités civiles, des habitants de Cointe se rappellent que leurs aïeux trouvaient la houille à fleur de sol. Bientôt, la Plaine des Sports, près du boulevard Kleyer, est criblée de petites fosses de 60 cm où l’on se procure gratuitement le charbon. Des mineurs de métier, à leur tour, creusent des galeries étançonnées, à 2 mètres de la surface. Certains font même, sur place, le commerce du combustible ! La police s’étant réorganisée, vient mettre fin à cette extraction illicite et oblige les profiteurs à remblayer…

G. FRANSIS, “Recueil de souvenirs et anecdotes
sur Cointe autrefois”
, “Altitude 125” n° 1

Dans les premières fosses, dès que les travaux sont noyés, on va un peu plus loin. Bientôt, dans le voisinage du siège minier abandonné, on creuse un puits ou “bure”, pour atteindre la veine plus en profondeur. Dès que les mineurs atteignent cette veine, ils l’exploitent vite en tous sens, puis, les eaux d ‘infiltration formant des “bains”, on recommence un peu plus loin, en évitant de s’approcher de l’étang souterrain, du puits abandonné. De nombreux gisements restant inabordables, il faut trouver un remède. On creuse à mi-colline, des galeries d’assèchement, en légère déclivité des “araines”, sous les travaux les plus proches à assainir. Les “bains” s’assèchent et l’exploitation peut continuer.

Les voir-jurés

Le plus ancien document concernant la “houillerie”, est une charte de l’abbaye du Val-Saint-Lambert, datée de 1228, où nous pouvons lire :

Quant aux charbons et aux pierres et à tout ce que l’on trouve sous terre d ‘utile aux hommes, on ne les exploitera qu’avec mon consentement et celui de Walter…

HENAULT, La houillerie liégeoise, p.110

Contrairement à ce qui se passait ailleurs où les richesses souterraines appartenaient aux Princes et aux Seigneurs, dans notre Pays de Liège – terre de libertés – chacun était pleinement maître de sa propriété, y compris le sous-sol, “fonds et tréfonds”. Selon HENAULT toujours, dès 1250, il existait déjà à Liège, des ARAINES et un DROIT ECRIT, en matière de houillerie, une COUR DE CHARBONNAGE. Toutes choses qui devaient être le résultat de plus d ‘un demi-siècle d’expérience.

Les “statuts et ordinanches del mestir de cherbonaige” de 1318, nous apprennent que Colars de Berleur, Baudouin de Jemeppe, Hanoul de Vottem et Regier d’Ans, sont “VOIR-JURES”, ayant une expérience de plus de 36 ans dans l’office du “Voir-juraige”. Cette fonction existait donc déjà avant 1282.

Que savons-nous de ces Voir-Jurés ? Ils surveillaient tout ce qui concernait les houillères. Ils en conduisaient et réglaient les ouvrages, ils conseillaient maîtres et ouvriers pour travailler suivant les usages de houillerie. Le tribunal des Voir-Jurés veillait aussi à ce qu’aucune société de houillère n’approchât des araines franches et portât préjudice aux eaux et conduits destinés à alimenter les fontaines de la ville.

Lorsque les maîtres de houillère étaient parvenus au fond de leur bure et avaient rencontré la veine, ils ne pouvaient en entreprendre l’extraction, sans la permission du tribunal qui était tenu de visiter les ouvrages et donner les instructions pour la meilleure exploitation.
De leur côté, les maîtres-houilleurs ne pouvaient abandonner leur ouvrage sans la permission du tribunal. Ils ne pouvaient non plus, sans permission, aller plus bas dans leur bure, aller d’une veine à l’autre, faire percer ni abattre aucunes eaux. Il fallait, qu’à cet égard, le tribunal donnât ses instructions…
La loy défendait à ces voir-jurés d’être attachés ni d’avoir aucune part ni action à aucune houillère. Ils se rendaient de quinzaine à quinzaine dans les grandes fosses, et tous les 6 mois dans les petites. Ils veillaient sur les terres et bâtiments des particuliers, en s’assurant si les ouvrages ne venaient pas sous eux. Dans ce cas, ils bénéficiaient d’un droit de terrage, c’est-à-dire le 80ème trait.

Th. GOBERT, Eaux et fontaines publiques à Liège, p. 43

Concernant ces dégâts miniers, nous avons pu retrouver une carte de la propriété du Seigneur Raick (aujourd’hui, Internat Global de l’Etat), dressés par les Voir-Jurés à la fin de l ‘Ancien Régime et constatant, entre autres, certains dégâts miniers. Nous y avons relevé :

  • “(E) Puits dans la prairie de la veuve Demet lequel est tari depuis environ 3 à 4 ans. Avant ce temps, il servait de fontaine aux maisons voisines et on pouvait y puiser l’eau au sour (?) sans corde. A présent,ce puits est profond de 19 pieds, n’aiant plus que quelques doigts d’eau pourrie et bourbeuse dans le fond.
  • (G) Trou ou régollinement où il y a englouti un gros et vieux serisier au commencement de l’année 1780.
  • (H) Trou récemment englouti à la distance de 29 pieds près de la muraille du jardin.
  • (I) La muraille se trouve très fortement crevassée de même au point (K). Elle est crevassée depuis le haut jusqu’en bas.
  • (L) Puis au point L., encore deux crevasses
  • (M)(N)Muraille de la cense crevassée en 3 endroits, aussi la muraille des écuries en 2 endroits.”.

Ce document mettait en cause l’exploitation de MM. Rossius et Consors, située entre les actuelles rues des Bruyères et du Gros Gland.

© Emile Degey
Premières concessions

Le document le plus ancien concernant les sites qui nous intéressent, est un acte de rendage de 1288, par lequel le Prince-Evêque de Liège octroie 33 bonniers de terre sur Avroi et dans lequel sont faites les réserves d’usage :
“sauf les minières d’or, d’argent, de plomb, de cuivre, d’étain et de fier ou d’autre métal… huhles, cerbons ou croie…”

C’est le terme HUHLES qui est utilisé dans ce document. Il donnera HOUILLE. Huhle signifie motte. Le mot liégeois HOYE va donc passer dans la langue française, ce qui tendrait à démontrer la primauté de Liège, sur le continent, en matière de houillerie, l’Angleterre l’ayant précédé d’un siècle.

Le 30 mai 1315, le chapitre de Saint-Lambert concède à “Henri dit NOKEAL, le huhloir, bourgeois de Liège, un ouvrage de deux veinettes de HURLES et CERBONS en territoire de Fragnée, au-dessus du cortil qui appartint à Ernar de Preit…” Et voilà le plus ancien houilleur Cointois dont nous connaissions le nom ! Henri, dit Nokeal ou nokète, ou petit bout, faisant sans doute allusion
à sa petite taille ? (SCHOONBROODT, Chartes de Saint-Lambert).

Jusqu’à l’abolition de l’Ancien Régime, en 1794, les gisements houillers de l’éperon de Cointe s’étendaient sous trois juridictions :
– La Libre Baronnie d’Avroy,
– La Seigneurie de Fragnée,
– La Seigneurie d’Ougnée-Sclessin.
Chacune ayant ses archives propres, c’est par juridiction que nous poursuivrons nos investigations…

LA HOUILLERIE EN LIBRE BARONNIE D’AVROY

La Libre Baronnie d’Avroi comprenait deux grandes sections :  Avroy, dans la plaine, et Souverain-Avroy ou Haut-Avroy, sur les hauteurs. Cette seconde section englobait, non seulement le Bois d’Avroy, mais aussi Saint-Gilles, Saint-Nicolas, Saint-Laurent, etc. Nous avons limité nos investigations aux seuls Bois d’Avroy, Bois Saint-Gilles et Bois l’Evêque.  Pour le reste de la juridiction, les lecteurs que la chose intéresse, pourront consulter les “Notes sur les Charbonnages d’Avroy au XVIème s.” de Robert HANKART (BIAL T.LXXVI, 1963 – pp.45 à 90).

La frontière entre la juridiction d’Avroi et celle de Sclessin était formée par les ruelles des Waides, du Gros-Gland et un ancien tronçon de la ruelle Panaye (rue des Jasmins), jusqu’au milieu de la Plaine des Sports. Là, les trois juridictions se rejoignaient. Ensuite, la ruelle Panaye, puis la ruelle des Hours (aujourd’hui rue Paradis), la séparaient de la juridiction de Fragnée.

En l’an 1288 déjà, un rendage du prince Jean de Flandre concède “33 bonniers de terre sur Avroi pour l’extraction des huhles et cerbons”. Dans un acte du 8 juillet 1319, il est question des eaux d’Arènes qui descendent de ces bois. (Chambre des finances : reg. et stuits. 8 -7-1319) Que savons-nous de ces arènes ?

Les herraines des huilliers doyent estre franckes, partout où elles sont paisiblement passées, et les puet-on requerre, reforbir (nettoyer), discombrer (débarasser) partout où elles sont “estopées” (obstruées, bouchées) parmi les damaiges deseur rendans par l’enseignement des proisdons (voir-jurés de la cour des charbonnages) à ce commis…

Exemple d’areine © tchorski.morkitu.org

Ces arènes ou areines, voûtées en pierres ou en briques quand elles n’étaient pas taillées dans la roche dure, pouvaient s’étendre sur plusieurs lieues. Il y en avait de deux sortes :

  • les ARENES FRANCHES, dont les eaux alimentèrent les fontaines de la Cité pendant plus de 600 ans,
  • les ARENES BATARDES, qui s’écoulaient librement vers le ruisseau le plus proche ou vers le fleuve.

Il fallait avoir dans le succès, une foi bien ardente pour oser s’engager ainsi dans un terrain aquifère, délayable, ébouleux, pour y poursuivre sur des longueurs kilométriques sans notions géologiques, sans guide d’aucune sorte, et probablement sans boussole, ces galeries tortueuses qu’une génération commençait, pour en léguer le maintien, la restauration et la poursuite à la génération suivante. Cette persévérance dans le travail pénible et dangereux est l’un des plus beaux titres de gloire de nos mineurs liégeois.

E.G. DETIENNE, Les eaux alimentaires de Liège
Annales des trav.Publ.de Belg., 1906, p.10 – Tiré à part

Plusieurs arènes furent creusées sous les bois d’Avroy et l’Evêque et, en particulier les arènes de Sclessin et d ‘Avroy.

L’arène de Sclessin

Jadis, en Lairesse (rue de Trazegnies), un pont enjambait le BOUMONTFOSSEIT (Fossé de Beaumont). Ce pont, dénommé “pont de l’arène”, nous l’avons encore connu, car il n’a disparu que vers 1930. Il se trouvait à la jonction du Tchinrowe et de la rue de Trazegnies, face à la rue Général Jacques de Dixmude. L’immeuble à appartements à l’angle sud de cette rue fut construit sur l’ancien Fossé du Beaumont. C’est à cet endroit que se jetait dans le vieux fossé, un ruisseau aux eaux tantôt claires, tantôt savonneuses et chaudes, qui dévalaient le vallon du Perron, en une large rigole pavée. Les gosses, à la sortie de la vieille école du Perron, y organisaient des courses de bateaux en papier ou de boîtes d ‘allumettes, quand ils n’y prenaient pas des “bains de pieds” !

Ce ruisseau, c’était l’Arène de Sclessin, vieille sans doute de six siècles ! Une arène bâtarde, et tellement bâtarde qu’à la fin de sa vie, elle charria les eaux savonneuses et chaudes des douches du charbonnage du Bois d’Avroy. L’oeil de cette arène (sa sortie à ciel ouvert) se trouvait sous la rue des Bruyères, entre les numéros actuels 65 et 95. Il y avait, à cet endroit, un ravin abrupt d’une bonne dizaine de mètres entre les cotillages des maraîchers Leblanc et Galand. C’est au fond de ce ravin que se trouvait l’oeil de l’arène. Et les “cotis” avaient l’habitude de descendre laver leurs “bodets”, paniers et caissettes à légumes dans l’eau qui en sortait. Ces eaux étant chaudes, les Galand semaient sur les bords, la première salade qu’ils livraient au marché avec quinze jours d’avance sur les autres maraîchers !

Louis Leblanc – après les bombardements de 1944 – a comblé ce ravin et l’a transformé en prairie. La fermette des Galand, si pittoresque, fut détruite par une bombe en mai 1944, ainsi que la maison voisine. Les Galand, ainsi que leur voisin et ami, l’écrivain wallon Marcel Launay, y trouvèrent la mort.

La “prairie Leblanc” en 2021 © Philippe Vienne
L’arène d’Avroy

En 1319, le couvent Delle Motte, qui n’était autre que le monastère des Guillemins, avait sollicité de la Cour de Justice d’Avroy, un record relatif aux eaux arrivant du Bois-l’Evêque et venant de la “Neufville” à Avroy. La Cour reconnut que : “ceux du thier de Bois-l’Evêque ne peuvent les arrêter mais qu’ils doivent les laisser couler librement vers la plaine d’Avroy. Les Guillemins et les quelques autres propriétaires se servaient de ces eaux pour l’irrigation de leurs prairies,…” (GOBERT, Rues de Liège, T.III, p.406).

Ces eaux étaient aussi utilisées pour alimenter les fossés des maisons seigneuriales du lieu. En 1443, les ouvrages houillers de la “Grande-Veine”, des veines “Gangniet” et “Delle Dengnière” étaient desservies par une araine qui se rendait “entre Maheaux et Couverture” dans les biens fonciers du Prince et de sa table épiscopale, où l’araine avait son oeil.

La ruelle de la Raine, aujourd’hui rue de la Scorre – entre les rues de Joie et des Wallons –  était dénommée jadis, ruelle de l’Araine, dans la capitation paroissiale de Sainte Véronique, de l’an 1763.

“La Cour Scabinale rappelle que ces eaux “doivent venir descendant dedit bois (l’Evêque) en droit chemin qui vat de Mostier (monastère) d’Avroit à Frangnée.”
On ignore quand ces arènes primitives d’Avroy et de Fragnée disparurent. D’autres les remplacèrent à la fin du XVIe.s., telle la schorre dite Constant de Lambermont.

En 1641, les canaux étant “en partie gastez et restoupez”, Oudon, fille de Constant et veuve de Jean de Lhoneux, obtint un second octroi “pour faire un nouveau canal ou xhorre à prendre devant sa maison proche de la rivière de Meuse, sur le chemin real (carrossable) jusqu’à ses vieilles xhorres” (GOBERT, Rues de Liège, T.X. p.16)

L’Edit de Conquête

Dans des actes d’aliénation de terrains, datés de 1601 et 1602, on lit :

  • “le grand terrisse du Bois d’Avroy”. A cette époque, les charbonnages creusés dans le Bois d’Avroy – Bois qui appartenait à la mense (table) épiscopale -étaient inondés, ainsi que beaucoup d’autres d’ailleurs dans la cité et la banlieue. Pour les démerger, J.de Lonneux et G.Goeswin firent creuser à grands frais, dès l’an 1605, une Xhorre vers les Guillemins. Ils purent prétendre ainsi au bénéfice des avantages prévus par “l’édit de conquête”, promulgué par Ernest de Bavière en 1582.
  • le 8 février 1629, en effet, le Prince (1612-1650) accorda  à la veuve de J. de Lonneux et à G. Goeswin les prises de houille du Bois d’Avroy dont ils avaient rendu les mines “ouvrables”. Le Prince se réservait le profit des veines d’or, argent ou assure, des mines de plomb, fer, chalmine, alun, couperose, soufre, que les exploitants pourraient rencontrer.” (DUMONT, Ougrée-Sclessin au temps jadis, p. 106).

Cette Xhorre ou canal d’écoulement, fut ouverte dans la propriété des frères Guillemins, juridiction de Fragnée. Et nous savons que la rue des “Hours (rue Paradis) était longée par un fossé, du côté gauche. Fossé qui permettait aux eaux d’arène de gagner le fleuve.

L'”Edit de Conquête”, quant à lui, octroyait le monopole de l’exploitation dans la zone asséchée. Il décrétait ainsi l’expropriation des occupants, en ce sens qu’il les obligeait au rendage forcé de leurs fonds, en faveur de ceux qui les avaient conquis sur les eaux. Cet édit de conquête eut pour heureuse conséquence, de provoquer les recherches techniques pour l’épuisement des eaux. Toutes sortes de machines d’exhaurre furent inventées et expérimentées dans nos houillères, avec des succès très divers…

En 1577, les associés de la fosse appelée “de Chaisgne a Pannehael”, située en Bois d’Avroy, sollicitèrent du bailly :

l’autorisation de pouvoir établir un entrepôt (pearaige) en payant au Prince ou à sa Chambre des Comptes, autant que les autres endit boix en rendant à la montant de bonnier tout aussy que la mesure l’emporterat. 1 juillet 1577. Ces associés sont : Servais Menicke – Thiry delle Noweville – Jacquemin en Gilnea – Thiry Moxe.

Notes sur les charbonnages d’Avroy au XVIe s.
Rob.H.ANKART, B.I.A.L. T.76, p.58).

Concessions et burs

C’est surtout au XVIe s. que les concessions houillères se multiplièrent au  Bois d’Avroy :

  • 26-1-1529 : à Paque del Bouille le Jeune et Jean de Bealwart et consorts, maîtres des ouvrages de la Garde de Dieu…
  • 3-11-1529 : à Jean Moreau, les prises de houille à extraire par l’araine de Gouge.
  • 26-1-1535 : à Gilles et Toussaint Deshorges, la Grande Veine de Bechefyer
    et la Grande Bache.
  • 11-8-1536 : à Ernult Brigodeau, Jean de Longdoz, Gilles Le Grand Homme et cons. les veines Petite et Grande Bache accessibles par l’araine de Berloz.
  • 29-12-1537 : à Gilles et Servais Josteau, Jean de Namur et cons. la houillère Dure-Veine.
  • 1539 : à Jean de Croisier, Colard Bauhy et cons. les prises accessibles par l’araine de Berloz.
  • 13-3-1540 : Rolland le Brasseur et Servais…
  • 19-11-1565 : à Gilles de Braive et Beaujean, des prises de houille des veines Neuf Vingnis, Bache, Alle Gorge, la Voynette, Grande Veine de Joye, accessibles par l’araine du Prince.
  • 10-10-1570 : à Denis le Bailli, Jean Gillet et cons. maîtres des fosses du Gros-Chêne, des prises dans les veines dites le Roynne, l’Oeuvre delle Pierre, Petit et Grand Bache…
  • 1729 Louis de Berghes accorde au docteur Nesselles, le droit de percer un bur dans le Bois d’Avroi. (GOBERT, Rues de Liège, T. III, p.400)

Sur le plan oculaire de 1831 et autres, et portés sur les plans de surface des houillères du Val-Benoît, nous avons relevé les burs suivants :

  • Sous le terril de La Haye ou du Piron : les burs Preud’homme, des Saminons et de Truvelle.
  • Près du château-d’eau de Saint-Gilles : un bur dénommé “VB-V”.
  • Dans les prés, entre la ruelle des Waides et la rue Bois-Saint-Gilles : le bur “VB-T”, le bur de Reconnaissance et le bur dit “Sur le Grand et Petit Bac (Bache)”.
  • Au Bois-Saint-Gilles, entre les rues d’Andrimont, Bois-d’Avroy et Doutrepont : le bur du Soleil.
Les prés entre la ruelle des Waides et la rue Bois-Saint-Gilles et, à l’arrière-plan, le terril de la Haye ou du Piron, en 2021 © Philippe Vienne
  • Dans les biens “Paludé” existait une maison dite “du Soleil”, jardin, potager, houblonnière, des prairies entre haies. Il ne restait plus qu’un petit bois où – dit l’acte de fin XVIIe s. qui fournit ces renseignements – la fosse appelée du Soleil est présentement érigée. Cette houillère est déjà mentionnée au XVe s.
Au Bois-l’Evêque 
  • Le bur Rond Bonnet (houillère du Bois d’Avroy), puis les burs de la Nouvelle Pelotte, Leroi, V.B. “F” et “G”, Vieille Pelotte, delle Chiotte, sur l’oeuvre du Lard, sur Maron, delle Savatte, sur Ganade, le bur de l’Espérance, là où se trouvait l’oeil de l’araine de la rue des Bruyères.
  • Entre les ruelles du Gros Gland et des Bruyères : les trois burs dits de Sclessin et le bur d’air, en lieu-dit Fosse Colson. Un de ces burs fut remis à jour dans le verger de Monsieur Castermans, par l’explosion d’une bombe, en 1944. Le f ermier le combla.
  • Un quatrième bur, dit de Sclessin, se trouvait entre la Haute-Voie et la ruelle du Gros Gland. C’est là que, dans une visitation de 1724, au haut de la rue du Gros Gland, est mentionné un chemin qui conduit à la Fosse de “Piron le Rossay”ou Neufville. Cette fosse allait devenir la fosse Colson.
  • Nous relevons enfin, le 2 juillet 1358, la fosse delle Plometière, dans le Bois de Saint-Gilles.
Technique et dangers

Mais nos mineurs d’antan, quelles méthodes d’extraction utilisaient-ils ? La méthode classique utilisée jusqu’à la fin du XVIIIe s. nous est clairement décrite par Mr Claude GAIER, dans son ouvrage “Huit siècles de houillerie liégeoise”, p.43 : “Elle consistait à foncer la bure à travers les diverses couches que l’on était en mesure de déhouiller – trois ou quatre veines, ou davantage encore, selon les moyens d’extraction dont on disposait – et de commencer par exploiter la plus basse. Une fois celle-ci inondée, on passait à la couche supérieure, et ainsi de suite en remontant vers la surface. De la sorte, les eaux que l’on ne parvenai t pas à éliminer par les canaux d’exhaurre (ou areines) ou par les pompes rudimentaires de l’époque, s’accumulaient dans les travaux souterrains abandonnés, formant des “bains”, véritables citernes cachées qui furent la cause de bien des accidents.

Malheur aux exploitants voisins qui, malgré la précaution habituelle du “sondage des eaux”, venaient à mettre, par inadvertance, leur chantier en communication avec ces dangereux réservoirs ! Beaucoup de “coups d’eau” et d’éboulements eurent pour origine ces irruption inopinées de liquide, contenu sous pression et souvent endigué par des “serrements”, dans des cavités et se libérant avec force en dévastant tout dans les nouvel les galeries voisines.” (…)

Les fosses

Il y avait deux types de fosses au bon Pays de Liège : les fosses dites de “petit athour” et celles dites de “grand athour”. Dans les fosses de petit athour, l’extraction se faisait à la force des poignets, à l’aide d’un treuil à cylindre horizontal en bois, dont les manivelles étaient actionnées par deux ou quatre femmes, les “trairesses”. Ces petites exploitations étaient également dénommées “houillères à bras”. Dans les fosses de grand athour, l’extraction s’effectuait par manège à chevaux, “le hernaz”. Il fallait de deux à huit bêtes, selon que le puits était plus profond et la chaîne d’extraction plus longue, donc plus lourde. Ce ne sera qu’à la fin du XVIIIe.s. que la machine à vapeur fournira une force beaucoup plus importante.

Terrisses

Pour conclure ce chapitre sur la houillerie en Bois d’Avroy, notons encore qu’en 1603, Guillaume EX PALUDE (latinisation de DES MARETS), un grand occupant des terres (aujourd’hui l’Internat Global de l’Etat), se plaignit au chapitre de ce que, sur 10 bonniers et une verge grande, il y avait 59 verges grandes et 5 petites, renfermant un grand nombre de terrisses de fosses, roches et pierres et lieux non labourables ni cultivables sans y mettre et exposer trop grand frais, voir oultre de quatre à six fois leur valeur…(GOBERT, Rues de Liège, T.III., p.398).

Quant à la rue Bois-l’Evêque, dite aussi “Thier de Boute-li-Cou”, elle fut également dénommée – vu les nombreux travaux miniers qui se succédèrent en ce lieu : “Li Minèdje de Boute-li-Cou”. Voilà qui démontre encore l’importance que prit la houillerie en Bois d’Avroy.

LA HOUILLERIE EN SEIGNEURIE DE FRAGNEE
Quelques dates

Le premier document concernant la houillerie en Juridiction de Fragnée dont on ait connaissance, est daté de 1315. Il concerne les deux veinettes exploitées par Henri le Nokeal, et pour lesquelles le Chapitre percevait un panier sur huit. Dès 1319, il est question des eaux d’arènes qui descendent du Bois d’Avroy, preuve que l’industrie y est déjà ancienne. Cette araine démergeait les bures de l’abbaye et versait ses eaux à travers les terres du Chapitre Cathédral, à Fragnée. De ce chef, le chapitre – en sa qualité de “hurtier” (propriétaire d’araine) – touchait une redevance de trois paniers sur cent.

En 1330, par une charte du 25 février, l’abbaye du Val-Benoît déclare se réserver “huilhes et cherbons, sous 6 bonniers et 40 verges petites (½ ha, de bois où elle cède des “Aisemenches” ( droit de passage) aux masuirs de Fragnée.” (Cartul du Val-Benoît, p.396).

Le 12 juin 1363, le chapitre de l’église Saint-Lambert “autorise, sous certaines conditions, les frères Henri et Goffin Le Clerc, Johan le Cocke et Monon de Petit Montegneez à exploiter les veines “Periere”, de la “Savenière” et “Johan de Vingnis” qui sont en nos biens et wérixhas (terrains vagues et généralement gazonnés du domaine public) que nous avons à Fraigneez.” Et la même charte de préciser “qu’ils poront faire overeir une heraine au plus bas qu’ils poront… et respecter l’enseignement des voir-jurés du mestier de cherbonaige… et overeir de jour en jour bien loyalement… Et devons avoir sur chaque fosse à côté des ovriers, un ovrier traheur (extracteur) servant toute la journée à tenir compte de tout ce qui est extrait… Nous pourrons aussi envoyer autant qu’il nous plaira les voir-jurés pour mesurer ou visiter les ouvrages.” (C. E. S.L. pp. 379-380).

Dix-sept jours plus tard, le 29 juin 1363, le mayeur et les échevins de Fragnée font savoir que les frères Le Clerc et leurs “Compaignons parcheniers” doivent payer à l’église du Chapitre de Liège, “un certain cens de quattre paniers al cent.” (C.E.S.L. p. 381).

Le 7 mars 1383, Marie de Libermé, abbesse du Val- Benoît fait savoir que l’Eglise Saint-Lambert aura trois paniers sur cent, de la houille extraite au moyen de l’araine qui traverse ses terres à Fragnée. “(…) les ovraiges de huihles et cerbons delle heraine, frons et liveal c’on dist de Marexh, venant du costeit vers Fraignee.” (Cartul. de St.Lambert, p. 613).

L’oeil de cette araine s ‘ouvrait donc en Marexh. C’est-à-dire dans les terrains bas et marécageux entre Fragnée et le Val-Benoît. Le nom se transmit à la voie longeant le marais. Nous la connaissions encore sous la dénomination rue des Marets, rue Narcel Thiry depuis les fusions. La rue des Marets, avant la création de la gare des Guillemins, prolongeait le Grand-Jonckeu jusqu’à la Barrière du Val-Benoît (octroi du Val-Benoît). Un habitant du lieu, Gilles de Maret, est mentionné comme Echevin de Fragnée en 1302. Maret ou Marexhe devint aussi l’appellation, à Fragnée, d’une houillère. (GOBERT, Rues de Liège, T.VIII, p.538).

© “La Meuse” (archives CHiCC)
Les burs sur Fragnée

Sur le plan de surface de 1831 des concessions du Val-Benoît, nous relevons les burs suivants :

  • Le bur de Chaus, situé près de la rue des Hirondelles. Ce pourrait être le bur qui s’est effondré le 30 mars 1988 dans le jardin de Mr Caels.
  • Le bur Spiroux, se trouvait au pied de la ruelle des Cailloux. Sans doute s’agit-il de cette houillère de Marexhe dont question plus haut ?
  • Le bur des Quatre Calins, dit aussi “de l’Espérance”, se trouvait sur les “Gonhîres” (terrains derrière les Archives de l’Etat).
  • Le bur Le Pelé, quant à lui, était “porfondé” sur le Pelé-Thier, au-dessus de l’abbaye du Val-Benoît, aux environs du Chemin des Cèdres. Serait-ce le charbonnage du “Chera”, dont la bure était qualifiée de “vieille” en 1603 ?
    “Le 25 août de cette année-là, Constant de Lambermont, Collard delle Paire et consorts sont admis à revudyer un vieux burre appelé “la burre del Cherau”, ci-devant fait et enfoncé dans le fossé du grand pré dit delle Hamaide (barrière)… le tout moyennant le quatre-vingtième panier. Défense leur était faite d’approcher par leurs travaux miniers des murs et édifices de l’abbaye, pour y éviter des lézardes… Cette houillère a eu une longue existence. Abandonné depuis longtemps, le puits a été comblé au XXe s. Il avait son siège dans la propriété n° 76 du Chemin des Cèdres. L’emplacement n’est plus guère reconnaissable que par une déclivité du terrain.” (GOBERT, Rues de Liège, T.IV, p.163)

Il y avait également à Fragnée, une houillère dite “de l’Epée” : “Le 25 février 1423, le chapitre de la Collégiale Saint-Martin à Liège, donne accense à Jean de Seraingne, écuyer, tout le produit du droit de terrage dû par la houillère delle Espée à Fragnée…” (SCHOONBROODT, Cartul. St Martin)

Fonds et tréfonds

En 1363, la veine de Cromchaine, qui appartient à la cathédrale et à l’abbaye du Val-Benoît, est exploitée par Wilhiams de Montegnez, manans de Tyleur, Johan Lambinet de Fragnée, Philippon Huwart, Arnold Henneton…
“Voyne con dist de CRONCHAYNE… Gisante en nostre haulteur de Frangnez et la entour…couvent…delle Vauz-Benoîte deleis Liege… Ils payeront à Messire Raus de Berlouz, avoué de Sclessin, trois paniers sur cent pour l’aisemenche delle herraine con dist de Cronchayne, qu’ils ont pris en biens dedicte messire Raus.” (C.E.S.L., p. 660)

“Qui appartient à la cathédrale et à l’abbaye du Val-Benoît”, écrivions-nous plus haut… Nous avons ici deux possesseurs pour les “Fonds et Tréfonds”. Voilà qui ne manquera pas de susciter des difficultés judiciaires ! Ce fut le cas en 1460. Le procureur du Chapitre de Saint-Lambert prétendait :
“1 ° que le Chapitre était tréfoncier héréditaire, eyant le “Manîment” et la possession de la “Hauteur” de Fragnée.
2° que l’abbaye du Val-Benoît et ses dépendances sont situées sur le territoire de Fragnée.
3° que les religieuse et leur “familia” (communauté) sont donc “surcéants” de Fragnée.
4° que le “Pelleit Thier” est aussi situé en ladite hauteur.”

C’est surtout contre cette quatrième affirmation que s’élevait l’abbaye, car elle avait des intérêts considérables dans un charbonnage qu’on y exploitait.
L’abbaye obtint gain de cause… (CUVELIER, B.I.A.L., T.XXX. n°547 à 548)

En 1648, la fille de Constant de Lambermont, veuve de Jean de Lonneux, ouvre un nouveau canal de Xhorre, l’autre étant bouché. Les débris de la galerie Constant de Lambermont furent remis au jour en 1904, lors des travaux d’agrandissement de la station des Guillemins.

Localisation

Il en est des araines comme des anciennes fosses, étant donné l’absence de cartes et de repères précis, il est très difficile de les localiser avec rigueur… Parfois aussi, elles changèrent de nom. Dès lors, serait-ce la houillère de Cronchaine qui devint plus tard la houillère de l’Espérance “ditte aussi des Quatre Calins” ? Cette houillère de l’Espérance était assez ancienne. Le 18 janvier 1690, il s’y produisit un brusque coup d’eau. Des douze mineurs surpris par l’inondation, deux furent sauvés, grâce au labeur obstiné poursuivi pendant cinq jours par “les maitres de la dite fosse, bien qu’il n’y eut que peu d’espoir de les sauver.” (DUMONT, Ougnée-Sclessin au temps jadis., p.107)

Le 9 août 1781, Jean-Amour de Berlo autorise “Charles Velu et consors Jean Libert, N. Darpentsas (?), Libert Goffin, Joannes Hamion et la veuve du Capitaine Mouton, tous maîtres comparchonniers de la fosse de l’Espérance ditte quattre Calins, porfondée dans une terre appartenant aux Sieur et Demoiselle Vilette en lieu dit le Sart, au-dessus des Vignobles du Monastère du Val-Benoit, dans la juridiction de Fragnée, de travailler et faire travailler par le prédit bur…” (A.E.L. Echevinages Ougnée-Sclessin n° 37, p.197) Le capitaine Mouton était le propriétaire du petit château qui allait devenir le “Couvent du Sacré-Coeur” à Bois-l’Evêque.

Notons que la fosse qui était située à l’oeil de l’araine, rue des Bruyères, était dénommée aussi “Fosse de l’Espérance”. Il y en avait encore bien d’autres, dont celle de Seraing, qui allait donner son nom aux usines. C’est que “Espérance” était une dénomination de bon augure pour les maîtres de fosses et leurs comparchonniers qui n’avaient alors, aucun moyen d’étudier les sols et devaient pratiquer “à l’aventure”…

“Bure des Quatre Calins”… Que voilà un curieux nom pour une fosse ! Si nous consultons le dictionnaire, câlin signifie : doux et caressant. Dès lors, quel rapport avec le rude métier de mineur ? Lorsque la charge (cuffat, panier ou tonne), attachée à la chaîne d’extraction remontait vers la surface, elle était animée d’un certain balancement. C’est pourquoi, à l’endroit où les charges – montante et descendante – se croisaient, il y avait un élargissement du puits, une “hiolle” où se trouvait un homme (ou plusieurs) qui, muni d’une perche, guidait “en douceur”, les deux récipients, les empêchant de se cogner et de culbuter…

Plus tard, on établit des filières le long des parois, filières qui guidaient les charges, grâce à une pièce de bois munie d’une poulie qu’on adaptait à celles-ci. Ce système fut inauguré au charbonnage du Bois d’Avroy par l’ingénieur en chef Wellekens.

Ces quelques pages sur la houillerie dans la Juridiction de Fragnée, nous en sommes conscients, ne sont qu’une ébauche. Cette étude devra être poursuivie et approfondie.

LA HOUILLERIE SOUS LA JURIDICTION DE SCLESSIN.

C’est en BEAUMONT, sur les WAIDES et dans la CAMPAGNE DE SCLESSIN que les exploitations houillères s’installèrent. Le Beaumont, c’est ce vaste coteau, appelé plus tard Côte d ‘Or, qui était couronné par le Bois de Flivaz, et qui correspondait à l’espace compris aujourd’hui entre la rue du Chera, l’avenue de la Laiterie et l’avenue du Petit-Bourgogne.

Sur le plan oculaire de la concession du Val-Benoit, dressé en 1831, les burs suivants sont indiqués : le bur sur le Chaffour – les burs n° 1, 2 et 3, dits Sur Grand Gaway -le bur de Reconnaissance et celui de Belle au Jour. Nous y ajouterons d’autres burs plus anciens, mentionnés dans documents, telles les houillères de Cronchayne, de Hongherie, de Géron, La Plante, del Chayneu, de Flivain et de l’Olifant…

En Beaumont

Que savons-nous de ces exploitations anciennes ?

Houillère de Cromchayne

Evrard de Sottehuys, fils d’Alexandre d’Ile tient la houillère de Cromchayne en 1347. Vu le nom de l’exploitant, en 1349, elle est aussi appelée houillère de Sottehuys. Elle est encore mentionnée en 1377. Puis en 1393, le 24 octobre, quand Clémence de Bombaye, abbesse du Val-Benoît, donne à exploiter la houillère de Sottehuys à Collard et Henry frères, fils de feu Henri et dame Julienne… (C.V.B. n°350).

Le 31 mars 1394, les voir-jurés des charbonnages font savoir que l’abbesse du Val-Benoit a obtenu saisie de la houillère de Sottehuys et de la veine de Hongrie, sur Gauthier Langhine et Marguerite sa femme (C.V.B. n°506).

Houillère de Hongrie

1349 : Evrard de Sottehuys, Lambinet de Fragnée et Jean de Loon reçoivent le tiers de la Houillère de Hongrie à Sclessin, à tenir de l’abbaye du Val-Benoît sous certaines conditions : “Et ne puelent (peuvent) les parchons desdits ovraiges vendre, enwagire, alliener, donneir… ne comparchonneir sans le greit et consens de nos, l’abbesse…” La redevance à payer, ou terrage, sera le huitième panier. Ils devaient livrer cinq paniers sur cent à Evrard dit Maxhereit pour l’areine.

1350 : le 29 mars, Elide de Loncin donne à exploiter la houillère de Hongrie à Sclessin, à Jean dit Beruyr del Yle, Jean de Looz, Wathelet Mélart, Jean Lambinet et Herman de Taynier. “Ils ne pourront couper du bois dans les forêts de l’abbaye, devront clôturer les fosses qu’ils creuseront, pour que les bêtes n’y tombent pas…” (Cartul. du Val-Benoit n° 238).

Le 13 juillet 1353, Jeanne delle Rose, élue de l’abbaye du Val-Benoit, fait savoir que Radoux de Saint-Servais et consorts ont transporté à l’église de Saint-Gilles en Publémont, leur part dans la houillère dite de Hongrie. A cinq reprises, dans la seconde moitié du XIVe s., nous trouvons mention de la “saisie” de cette houillère, pour non-respect des accords :

      • en 1359, sur Lambert de Fraignée,
      • en 1363, sur Gérard de Seraing,
      • en 1364, sur l’abbaye de Saint-Gilles,
      • en 1379, sur Jean de Sottehuys,
      • en 1394, sur Wauthier Lainghine et Marguerite sa femme.

En 1422, le 18 février, Jean, sire de Brus, écuyer, fait savoir : “qu’il a accordé aux dames du Val-Benoit, le droit de faire travailler des ouvriers dans les mines de Hongrie qui se trouvent dans ses terres… Le 21 février 1422, Henroteauls Winchelair, demeurant sur le “rivier d’Avreu”, Thomas, fils de Jean son frère et Nihons de Badair ont accepté les conditions de travail des religieuses du Val-Benoit, dans les mines de Hongrie appartenant au sire de Brus…” (C-V-B n° 402).

Houillère de Geron

1351 : le 24 mars, l’official de Liège tranche dans une contestation au sujet de la houillère de Géron, donnant gain de cause à l’abbaye du Val-Benoit contre Radus Surlet, fils d’Alexandre d’Ile qui prétendait avoir des droits sur la veine de Geron (C-V-B. n° 241).

1354 : “Le 5 mai, nous Jeanne delle Rose, abbesse du Val-Benoit donnons et octroions a ovreire a nos bien aimés en Dieu Johan Boilewe de Tilleur, Johan delle Neffe, Colart, dit Lenwart, le cordir et a Johan de Loon la voyne con dist del Geron en nos vignes bois et biens que nous avons a Sclachiens et leveir ou commencheir une herraine ou une droit leveal d’eauwe en notre bien, au plus bas qu ‘ils pouront… Et quand ils cesseront, ils devront remplir les bures, enlever les terriches (terrils) et mettre la terre a profit comme avant par “le dit de proidomme” et replanter les vignes qu’ils avaient enlevé et soigner cette vigne et rembourser les dommages…” (C-V-B. n° 247).

La Houillère de La Plante

Le 7 février 1357, Johanna delle Rose “par le Dieu permission abbesse delle egliese Nostre Dame delle Vauls Benoite del ordene de Cysteais (de l’ordre de Cîteaux) donnons a overeir a nostre bien ameit en Dieu Evrart filh jadit Alexandre d’Yle, les ovraiges de Huhles et Cherbons delle Voyne en se vigne con dist la Plante deleis la tenure a Sottehus entre nostre vigne del Geron et nostre bois deseur…” 

La_Houillère del Cheyneu (Chênoit)

Le 5 mars 1356, Gérard Boldes, Lambert Scodveais, Gérard de Jehay et Lambert Doynons, Voir-jurés des charbonnages, après plus ieurs adjournements, saisissent la houillère del Chayeneu à Sclessin, sur Lambert, dit Lambinet de Fragnée, Jean Grawelon de Saint-Nicolas en Glain, Lambert Brek de Montegnée, Wathel et Mélart et les héritiers de Jean Loihart en faveur de l’Abbaye du Val-Benoît parce qu’ils n ‘ont pas repris l’exploitation après semonce • •• ” (C.V.B. Cuvelier n° 248).

Le 5 juillet 1358, Jeanne delle Rose donne à exploiter, moyennant un panier sur six “la houillère del Chayenee dans le Bois du Val-Benoît, deseur les vignes de Bealmont, à Jean dit Hannekart le Boulanger, demeurant en Yleal sour le pont d ‘Yle…” (C.V.B. Cuvelier n° 256).

La Houillère de Flivain

Le 28 janvier 1377, Mélie de Libermé fait savoir qu’elle a donné “a overeir les ovraiges de huihles et de charbons de la voyne con dist de Flivauz qui est en nostre bien et en nostre bois deseur le Vauz-Benoite, à Gérard fils Hanekinet de Frangneez et Hanes fils de Thomas le Brassereal…” (C.V.B. n° 436).

En 1537, la veine de Flivaux s’étend sous les bois de l’abbaye qui, à l’époque, distingue ses mines situées sous ses bois, de celles qui sont sous ses vignes.

La Houillère Belle au Jour

Le 15 février 1365, Catherine de Libermé, abbesse du Val-Benoît fait savoir qu’à l’occasion d’un conflit entre l’abbaye et Jean de Morke, au sujet de la houillère “Belle au Jour” située dans la vigne de l’abbaye “al Geron”… “des arbitres, Henri dit le Pexheal et Guillaume de Montegnée, demeurant à “Tiloir”, voir-jurés du métier des “charbonniers” ont tranché le différend. Jean devra lever une areine en lieu-dit “en Bugnoilhe en Géron” (aujourd’hui INIEX) et la mener en la dite veine. De l’ouvrage qu’il y fera, il payera un panier de houille sur cinq, ainsi que de celle qu’il extraira dessous eaiwe ou à fourche d’eaiwe…” (C.V.B. n° 266). Beaucoup plus près de nous, en 1681, est concédée l’exploitation de la veine “Belle-au-Jour”, déjà désignée en 1365.
(DUMONT, Ougnée-Sclessin au temps jadis, pp.105-106).

La Houillère de l’Olifan

“Le 30 décembre 1548, par devant les échevins d’Ougnée et de Sclessin, noble dame Marie, seigneur d’Ougnée et Sclessin, pour elle et ses enfants, donne à exploiter la houillère de “l’Oulifant” à Mathieu Noiel et consorts, à condition d’avoir sur cent paniers, six paniers, ou sur cent deniers, six deniers” (C.V.B. n° 915).

Notre avenue du Petit-Bourgogne s’appelait encore, avant le 21 mars 1873, “sentier du Puits”. Elle se prolongeait jusqu’à l’actuelle rue du Puits. A cette date, le sentier sera aliéné au profit de la famille Lesoinne, en échange d’une emprise de terrain de 25 ares, nécessaires pour la rectification du “chemin de Sous-les-Vignes” (rue Côte d ‘Or). Jadis, ce chemin qui donnait accès au bure précité était connu sous le nom de Thier de l’Olifan (delle Olliphan en 1456 – de l’Oulifant en 1548).

Sur les Waides

Dans la seconde moitié du XVIIIe s., une exploitation charbonnière est établie en lieu-dit “les Waides” à Sclessin, au-dessus de Chiff d ‘Or. Elle est signalée dès 1771.

Voici en quels termes, le 15 avril 1771, la permission d’exploiter y est accordée :

Jean Amour Comte de Berlo d’Hosemont, Seigneur de Chokier, Brûs, Berlo, Ougnée et Sclessin, Haut Voué héréditaire d’Ougrée et Rosoux, etc. déclare avoir donné à Pierre Joseph Jacob, Gille Wilmet et François Goffin, lesquels ne pourront associer personne avec eux sans notre consent, travailler par un bure tout seulement les mines de houille et charbons qui se rencontrent sous et en fond d’un bonnier ou environ (87a.) de sart appelés les Waides, possédé par André Grimbérieux ou Gille Thonon son locatair, scitués à Sclessin deseur le sommet des vignobles du séminair et du seigneur archidiacre de Trappé comme aussi une autre pièce joindant la précédente, possédée par Nicolas Médart… Scavoir à commencer par la première veine qu’ils rencontreront à quinze toises de sept pieds de profondeur, sans pouvoir rien exploiter au plus près de la surface…et paiant par iceux à raison de l’exploitation de toutes veines xhorrées le quarantième  trait, en raison des veines non xhorrées, le quatre-vingtième trait, soit gros ou menu, nous réservant de pouvoir mettre à la fosse à enfoncer, une trairesse aux frais des dits maîtres, en faisant sa journée comme les autres… Donné à Liège le 15 avril 1771.
Le 21 janvier 1772 : nous permettons à Pierre Joseph Jacob et consors d’associer avec eux Simon Rossius.
Le 15 septembre 1773 : nous accordons à François Goffin, Simon Rossius et consors, à leur demande, la permission d’abandonner la fosse profondée dans les biens André Grimbérieux appelée les Waides à Sclessin et de profonder un second bure avec son bure d’airage dans les biens de Germain Joseph Geubels, dans la juridiction de Sclessin, un peu plus vers Liège…
Le 4 aout 1775 :  nous permettons à François Goffin et consors d’associer avec eux Henry Donnay.
1er juillet 1776 : accordons à Simon Rossius et consors la permission d’abandonner la fosse profondée dans les biens de Germain Joseph Geubels et de profondeur un 3ème bure avec son bure d’airage unpeu plus vers Meuse… scavoir dans le coin d’un petit bois appartenant au séminair de Liège et environ, scitué dans notre juridiction de Sclessin.
Nous constatons dans ces documents, l’existence de burs d’airage, un nouveau système de ventilation plus énergique des galeries et des fronts de taille, au pied duquel brûlait un brasero – en wallon “Toke-feu” – surveillé par le “wade-fosse”.

DUMONT, Ougnée-Sclessin au temps jadis, p. 107

Nous pensons qu’il s’agit des burs dénommés sur le plan oculaire de 1831, Bur de Reconnaissance – V.B.T.- Bur du Grand et Petit Bac.

Campagne de Sclessin

A la même époque, le Comte de Berlo de Hozémont, seigneur d’Ougnée et Sclessin, abandonne à Simon Rossius et autres, une fosse dans la campagne de Sclessin. Sur le plan géométrique de la concession du Val-Benoit du 20 avril 1828, ce bur de la campagne de Sclessin est indiqué : “Bur ancien rempli d’eau”. Il se trouvait où sont aujourd’hui les jardins entre les rues des Marécages et Halkin, au fond de l’ancien “Cou d’Sac” du petit chemin de fer des houillères.

Fosse del Dacque

En 1645, nous avons relevé : “Et mesure avec tout les maîtres de la fosse del Dacq pour le pair derir le gardin du chasteau, 12 patacons en espèces tombant à Pacque. Payé par Jean et Bauduin de Mets”. (Bénéfices,cens et rentes, Archives de et à Berlo).

Sur la carte de 1899, au même endroit, en bord de Meuse est indiqué :paire de la Houillère Rossius et Cie. Située en bord de Meuse (ancienne usine Jenatzy, rue de la Scierie), sans doute fut-elle destinée au stockage du charbon qui devait être livré par barques, mais aussi y arrivait-il les bois flottés qui y étaient débités pour l’étançonnage des burs et galeries, d’où le
nom de “Scierie”.

Tous ces puits, que nous avons évoqués étaient donc nombreux et rapprochés. Ne dépassant guère une profondeur do 25 mètres, ils ne permettaient l’exploitation que de tailles de faible étendue, que les comparchonniers abandonnaient quand le travail y devenait trop difficile ou trop dangereux.

C’est après “l’Edit de Conquête” que les houillères devinrent plus importantes. A titre informatif “Les comptes de la Cité de Liège de 1575” nous apprennent que, cette année-là,  les charbonnages exportèrent ensemble pour une somme de 400.000 écus d’or. (M.RENARD – Histoire de la Houille).

(…) La plupart des noms de bures, de houillères et de veines que nous avons rencontrés, sont aujourd’hui oubliés. Quelques-uns ont heureusement survécu pour nous rappeler la splendeur passée de notre houillerie. Ce sont :

  • Le Thier del Dague (les veines Grande et Petite Dacque),
  • La fosse Miesny (qui fut exploitée aux confins d’Ougnée),
  • La rue Grignette (exploitée aux confins de Sclessin, vers les Grands-Champs),
  • à l’Houyîre (au Val-Benoît),
  • le terril du Péron (en voie de disparition, face au Standard),
  • la rue Veine Sothuy (jadis exploitée par Sotehuys en Beaumont),
  • la ruelle des Waides (rappelant la houillère des Waides).

Nous avons enfin relevé un lieu-dit “Houlleux” : “Une maison avec pièce de terre ou prairie arborée extant sur la juridiction de Sclessin au lieu dit Houlleux… joindant d’aval à la ruelle qui tend de Saint-Gilles à Sclessin, d’amont (ouest) aux représentants Jeanne Jadet, veuve de Hubert Hansay, vers Geer (nord) au Bois-Saint-Gilles et à Wérixhas, vers Meuse (sud) à André Grimbérieux.” (A.E.L. Cours de Justice Ougnée-Sclessin, n° 35. p.125)

Le bas de la ruelle des Waides et le terril de la Haye (ou Piron) © Philippe Vienne

Ce lieu-dit se trouvait donc au pied de la ruelle des Waides, sous le terril de La Haye, anciennement Bois-Saint-Gilles. Houlleux est le nom d’une veine de charbon qui affleurait à cet endroit et y fut certainement exploitée jadis. Cet endroit est appelé aussi “Prè del Fosse”. C’est là que, vers 1970, lors du creusement du bassin de régulation des eaux d’orages, au pied de la ruelle des Waides, par la firme Denoz, deux galeries horizontales qui s’enfonçaient sous les Waides, furent mises au jour, témoignant d’une exploitation ancienne par “baume”. Malgré mon intervention rapide auprès de responsables communaux, non seulement elles ne furent pas explorées, mais au contraire, hâtivement obstruées ! Sans doute ne fallait-il pas ralentir les travaux ?

Voilà comment, trop souvent, les témoignages du passé sont à jamais effacés. Nous ne pouvons que le regretter.

Emile DEGEY

  • illustration en tête de l’article : Houillère du Bois d’Avroy ©histoiresdeliege.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’Avroy.


POLONY : Notre époque utilitariste ignore ce que la littérature peut apporter

Temps de lecture : 7 minutes >

“Natacha POLONY [née en 1975] est journaliste. Depuis 2012, elle tient la revue de presse de la matinale d’Europe 1 et présente, depuis 2015, l’émission de débat Polonium sur Paris Première. Agrégée de lettres modernes, elle a un temps enseigné en lycée et à l’université. Amoureuse notamment de poésie, elle regrette que le journalisme ait rompu progressivement avec la littérature.

PHILITT : Quel fut votre premier choc littéraire ?

Natacha Polony : Je ne pourrais dire lequel est absolument essentiel puisque je me souviens avoir commencé à être marquée par l’idée de l’écriture en lisant Le Petit Prince quand j’avais huit ans. Puis, je me souviens des Contes du lundi d’Alphonse Daudet. J’avais déjà l’idée d’écrire Je me suis mise à lire des livres en regardant d’abord la dernière page pour voir comment cela était fait. Je voulais comprendre le cheminement de l’écrivain, comprendre pourquoi l’histoire était construite dans ce sens, pourquoi la langue se développait de telle ou telle manière. J’ai redécouvert Flaubert bien après l’avoir lu la première fois vers 14 ans. J’ai saisi le sens de son écriture à travers son ironie, cette manière de se moquer de la vulgarité de la bourgeoise dans ce qu’elle avait d’installée, ce début de société de consommation…

Vous avez un DEA et vous êtes agrégée de lettres modernes, vous avez enseigné un temps la littérature. Pourquoi avoir arrêté l’enseignement pour le journalisme ?

J’ai fait une maîtrise sur le temps et l’intemporel dans la poésie d’Yves Bonnefoy, puis un DEA sur la métaphore de l’exil et de l’errance dans la poésie après 1945 centré sur Yves Bonnefoy, Edmond Jabès et Jean Laude. Ce dernier est totalement inconnu et on ne trouvait ses œuvres qu’à la bibliothèque nationale (rire). En poésie, j’ai commencé par Mallarmé qui m’a menée à Bonnefoy et à la question du basculement qui vit la littérature, et en particulier la poésie, à partir du moment où s’impose l’évidence de la mort de Dieu. Que faire quand Dieu ne garantit plus le langage et sa capacité à nommer l’être ? C’est tout le drame de la poésie du XXe siècle.

J’étais passionnée de littérature et en particulier de poésie et je trouvais évident de ne faire que ça de toute ma vie dans une exaltation totale. Mais j’ai rapidement compris que si je restais à l’université, j’allais écrire ma thèse puis passer le reste de ma vie à la réécrire sous forme d’articles. À cette époque, j’assistais à tous les colloques possibles et j’ai appris à me méfier des coteries. Une personne sortait du lot, un professeur extraordinaire, Abdelwahab Meddeb. Sauf qu’il était totalement méprisé par l’ensemble du corps enseignant car il n’avait pas les diplômes qu’il fallait et qu’il n’était pas du sérail. Dans les colloques, quand Meddeb parlait, les autres discutaient entre eux alors qu’il était très haut-dessus. Ça ne m’a pas donné envie de continuer dans cette voie d’autant que j’étais toujours passionnée par les mots mais également préoccupée par la question de l’utilité et du sens.

Vous n’avez pas envisagé de devenir critique littéraire ?

La littérature était pour moi essentielle mais je n’avais pas forcément envie d’écrire sur la littérature. Là aussi, j’ai vu ce qu’étaient les critiques littéraires dans les journaux. C’est un renvoi d’ascenseur permanent. En général, s’orientent vers le métier de critique littéraire des gens qui aiment l’écriture et qui ont souvent envie d’écrire eux-mêmes et cela les rend dépendants des autres critiques, des autres journaux, des maisons d’édition. Il y a toute une économie derrière. C’est profondément problématique. Pour ma part, je ne supporterais pas d’écrire un roman qui soit médiocre – c’est-à-dire oublié deux mois après – et de voir tous mes petits camarades journalistes en dire du bien seulement parce que ce sont mes petits camarades journalistes. Ce serait intolérable. Et pourtant, c’est la règle.

Ne pensez-vous pas qu’il existe aujourd’hui une confusion, entretenue notamment par les journalistes mais pas seulement, entre ce qui relève de la littérature et ce qui n’en relève pas ?

Le problème est là. Je pense que plus personne ne sait exactement ce qu’est la littérature. J’ai participé à un jury pour le prix de la Closerie des Lilas. Quand il a fallu que je prenne la parole pour justifier mes choix, j’ai expliqué avoir choisi en fonction de ce qui, pour moi, était de la littérature et de ce qui n’en était pas, sachant que sept livres sur dix n’étaient absolument pas de la littérature et n’avaient rigoureusement aucun intérêt. Cela relevait du scénario et les auteurs espéraient être adaptés au cinéma et vendre les droits. On m’avait regardé bizarrement en me disant que mon argument était inacceptable.

À mes yeux, pour savoir si l’on est face à une œuvre littéraire, il faut se poser la question du style. Ce n’est pas un hasard si Flaubert fait partie de mon panthéon. Quand il dit “Yvetot vaut Constantinople“, il veut dire que la question n’est pas celle du sujet traité mais du traitement. Est-ce qu’on est capable d’avoir pensé une phrase pour qu’elle dise exactement ce qu’on a voulu dire, dans sa totalité et dans toutes ses possibilités ?

Oui mais il y a aussi des ogres de la littératures comme Dostoïevski ou Balzac qui avaient une approche moins réflexive sur leur style…

Effectivement. Certains ont besoin de le retravailler et d’autres le font de manière plus instinctive. Pour autant, on ne peut pas dire de Balzac que son style lui échappe. Ce n’est pas parce qu’il ne le formule pas que tout ça est un hasard. Je suis plus sensible aux écrivains stylistes. Ceux qui me touchent parmi nos contemporains sont Pierre Michon, Julien Gracq ou Albert Cossery.

« Nul n’est tenu d’écrire un livre », a dit Bergson. Qui aujourd’hui pour suivre ce précieux conseil ? Lorsqu’on est journaliste, homme politique ou personnalité publique, il faut écrire un livre. Cette banalisation de l’acte d’écrire n’est-elle pas dangereuse ? On publie chaque année en France plus de 60 000 livres alors que, selon Thomas de Quincey, un lecteur d’élite ne peut lire que 20 000 livres en une vie.

Ici, la question est de savoir ce qu’on appelle un livre. J’ai des crises d’angoisse quand j’évolue dans les allées du salon du livre. Autant d’arbres sacrifiés pour rien ! C’est ma fibre écologiste qui parle. Aujourd’hui, le pôle principal de publication est le développement personnel… Je ne suis pas sûre qu’on puisse appeler ça des livres. Il faut resserrer le prisme de ce qu’on appelle livre. De même, je refuse qu’on me présente comme écrivain dans les médias. Je ne suis pas écrivain. Je suis essayiste, modestement. Être écrivain, c’est s’engager corps et âme.

Nous sommes dans une époque où David Foenkinos est publié en collection Blanche chez Gallimard. Plus rien ne signifie rien (rire). C’est désespérant. La société du spectacle absorbe absolument tout, y compris la littérature qui est obligée de se réfugier dans les franges, très loin de ce qui peut apparaître à la télévision ou ailleurs.

Pourtant, Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot, n’est pas si loin.

Bernard Pivot (1980)

Avant, les téléspectateurs français étaient capables de passer une heure à écouter Albert Cohen ou Vladimir Nabokov. On est à des années-lumière de cela. Ce n’est pas si vieux, mais le monde a basculé. De plus, dans les années 80, il y avait beaucoup moins de chaînes donc le public était plus ou moins captif. On pouvait faire de la qualité, les gens n’allaient pas zapper pour regarder Hanouna. Paradoxalement, la concurrence en télévision a fait baisser drastiquement le niveau.

Vous dites aimer particulièrement les écrivains antimodernes. Lesquels ? Qu’est-ce qui vous intéresse chez eux ?

Giono a écrit des articles dans les années 60 sur la critique du progrès qui sont hilarants. Il entretient une méfiance vis-à-vis de tout ce qui relève de la technique et de la mécanisation de l’humain. Tout ce qui va nous couper peu à peu des sensations. Je suis touchée par les écrivains qui tentent par le langage de transcrire les sensations. Je suis bouleversée par certains textes de Colette. Il y a une richesse et une intelligence dans la description du réel, de la nature et de ce qu’elle nous procure. À mes yeux, ce qui nous rend humain, c’est la sensorialité. C’est par les sensations que nous construisons notre intelligence et que nous pensons le monde.

En disant cela, il y a tout un pan métaphysique que vous ne prenez pas en compte.

Oui je suis athée. Même si la façon dont je construis cet athéisme pourrait se rapprocher d’une forme de panthéisme. Le mot Dieu me dérange car je le trouve beaucoup trop chargé. De même, je ne crois pas à l’immortalité de l’âme. Je crois que nous sommes matière mais que nous participons à un cycle dont nous ne comprenons pas le sens.

Dans la littérature du XIXe siècle, notamment chez Balzac (Illusions perdues) ou chez Bloy (Le Désespéré), on trouve de manière récurrente une critique acerbe du journalisme, souvent dénoncé comme le lieu de l’arrivisme et de la médiocrité. Qu’en pensez-vous ? Cette critique est-elle toujours valable ?

Oui bien sûr. Mais il y aurait quelque chose de très prétentieux à simplement dire cela. Je pense que l’arrivisme et la médiocrité sont les choses du monde les mieux partagées. On peut en trouver dans tous les domaines mais sous des formes diverses. Il y a une médiocrité propre au journalisme qui, comme au XIXe siècle, relève de raisons économiques. L’économie de la presse a tendance à sélectionner des gens qui n’ont pas le recul suffisant.

Les journalistes n’ont plus aucun lien avec la littérature, même les critiques littéraires. Ce sont désormais les journalistes politiques qui sont invités aux dîners et qui fréquentent la haute société. Il y a des jeunes qui entrent en journalisme par l’écriture. Ce n’est pas la majorité depuis qu’on a inventé cette plaie que sont les écoles de journalisme. Les journalistes ne maîtrisent plus le langage. Ils acceptent des mots qui leur sont dictés par les autres.

La tradition du journalisme en France est intimement liée à la littérature. De grands écrivains étaient aussi des journalistes (Mauriac, Camus, Péguy, Bernanos…). Qu’en est-il aujourd’hui ? La dégradation du journalisme est-elle causée par sa désunion d’avec la littérature ? Et inversement, le journalisme peut-il retrouver ses lettres de noblesse en renouant avec la littérature ?

Il y a deux traditions françaises spécifiques dans le journalisme : le lien avec la littérature et le lien avec la politique. Nous ne sommes pas dans cette tradition anglo-saxonne qui considère que le journalisme est un métier à part qui ne devrait s’intéresser qu’aux faits. En France, nous avons cette propension à croire dans le pouvoir des mots qui fait que nous aimons un article bien écrit, qui va nous emporter. Et nous aimons un article qui prend parti, qui défend un point de vue. C’est la tradition du journalisme d’opinion. Je crois que les deux vont ensemble. Nous sommes dans une époque profondément utilitariste qui refuse de comprendre ce que la littérature peut apporter. Aujourd’hui, seul compte le culte de l’information immédiate et de la rapidité. C’est le contraire de la littérature.”


Littérature encore ?

BILAL : Immortel ad vitam, le film (hors-série EPOK, 2004)

Temps de lecture : 29 minutes >

“En février 2003, Epok [magazine édité par la FNAC française] a demandé à Enki Bilal d’inaugurer Work in progress une rubrique de deux pages cédée à un artiste pour qu’il y raconte chaque mois, de sa genèse à sa première présentation publique, la conception d’une œuvre. Cheminement des idées, écriture du story-board, modalités de financement, galères techniques, choix des acteurs, des costumes, de la musique, du titre… Le réalisateur d’Immortel ad vitam s’est prêté au jeu à sa manière, mêlant l’image et le texte pour rendre compte d’un projet qui a absorbé l’essentiel de son énergie durant près de quatre ans. Ce livret est le fruit de cette expérience éditoriale : 36 pages d’aventure cinématographique et un poème de Charles Baudelaire.

wallonica.org a transcrit ici les textes du numéro spécial, hors publicité, ajouté des illustrations propres à cette page et déposé le PDF complet de la brochure (hors publicité) dans documenta.wallonica.org


Je veux retrouver mes amygdales

Enki Bilal

Sophie réfléchit, réfléchit, mais décidément elle ne voit pas. Des anecdotes sur le tournage d’immortel ad vitam, le film d’Enki Bilal dont elle est l’assistante de production depuis trois ans ? Une grosse colère, un fou rire, un caprice, une fâcherie ? Non, vraiment rien… Puis, elle traduit d’une phrase la difficulté à camper le caractère du réalisateur à travers les détails du quotidien : “Un matin, il est arrivé avec un manteau marron, marron foncé bien sûr. On lui a tous dit : Non, là, Enki, vraiment, c’est de la folie !» Enki Bilal est presque toujours vêtu de noir. Pendant la conception d’immortel, il portait un bonnet de la même couleur,”au début parce qu’il faisait froid, puis comme un fétiche“. Il était matinal, ponctuel, poli, carré, disponible, parlait peu, observait intensément. N’a jamais investi les plateaux avec sa bande ou réclamé des sushis à minuit. Pour tout accès de fièvre, Linda Hardy, l’actrice principale du film, évoque ce déjeuner où, après une matinée éprouvante, toute l’équipe racontait des histoires drôles un peu lestes : non seulement Bilal riait franchement, mais il en connaissait même quelques unes plutôt gratinées. Elle s’en étonne encore. Comment diriger une troupe d’une centaine de personnes sans esclandre, presque sans bruit ? “Comme il économise ses mots, on l’écoute“, dit Sophie Bernard. “Enki sait très exactement ce qu’il veut. Il contrôlait tout dans les moindres détails, mais il était attentif aux remarques“, ajoute un technicien. Têtu, orgueilleux, il a affiché tout au long du projet une humeur absolument égale. “Ma façon de survivre sous le poids de la charge“, commente-t-il. Serein, Bilal ? “Un jour, raconte l’un de ses assistants, l’un d’entre nous avouait être en analyse. Enki a dit qu’il n’en avait jamais fait, qu’en guise d’exutoire ses bandes dessinées et ses films lui suffisaient.” Effectivement. Son troisième long métrage raconte l’histoire d’amour d’un humain sortant d’une longue phase d’hibernation, d’une mutante et d’un dieu, dans un monde dominé par une dictature économique eugénique. Il y est question de clonage et de jeunisme, de corruption, de violence sociale, de résistance et de mondes parallèles. Le brun et le gris dominent, et l’on n’aimerait pas croiser dans la rue les personnages secondaires. Dans cet entretien, Enki Bilal dessine les contours de cet univers obsessionnel, si personnel.

EPOK. Immortel ad vitam est une adaptation de La Trilogie Nikopol. Pourquoi avoir choisi d’adapter un album ancien et non pas l’une de vos dernières bandes dessinées ?

Enki BILAL. Je n’ai pas eu l’impression de dépoussiérer un vieil album, mais plutôt de revisiter un univers qui est fondateur de mon travail graphique. C’est en effet dans cette trilogie qu’est né mon graphisme actuel, avec l’utilisation de la couleur directe, la texture et la matière prenant le pas sur le trait. Immortel est une adaptation volontairement très libre de la trilogie, à laquelle j’ai travaillé au départ avec l’écrivain de science-fiction Serge Lehman. On a déplacé l’action de Paris à New York pour créer d’emblée une rupture radicale avec la bande dessinée. Donc, changement de lieu, l’époque n’a pas d’importance, mais nous sommes forcément dans le futur qui, souvent, chez moi, se mélange au passé. J’aime les anachronismes, par pur plaisir graphique des décalages, mais aussi parce que la mémoire y prend toute sa place.

Pourquoi New York ?

C’est une ville magnifique, que j’adore, dans laquelle je me sens à l’aise. Je ne suis pas antiaméricain, et encore moins anti-new-yorkais. C’est aussi la tarte à la crème de la SF, alors allons-y… Assumons. Enfin, il me fallait une ville haute pour profiter des effets visuels de la 3D.

Vous avez, en revanche, conservé les personnages de la trilogie. Vous leur êtes attaché ?

Ils me tiennent à cœur. Le film se focalise sur trois d’entre eux : Nikopol, l’humain, Horus, le dieu tordu et ambitieux, et Jill. Pour elle, je me suis demandé si elle devait rester ce qu’elle était dans la bande dessinée, à savoir une journaliste envoyant des articles dans le passé. Au fil de l’écriture, elle a glissé dans la peau d’une femme non humaine, une extraterrestre en phase de mutation. Et, finalement, nous avons bâti une histoire un peu étrange, d’amour à trois.

Dans vos histoires, les hommes et les femmes ont toujours des caractères extrêmement typés.

J’aime que les hommes soient des anti-héros. J’aime que mes personnages masculins soient fragiles, manipulés, qu’ils aient souffert, mais pas trop, qu’il y ait en eux un peu de poésie, je ne mets pas en scène des redresseurs de torts, des supermen. Je crois que c’est culturel, une réaction aux super-héros américains, que je n’aime pas. On peut presque dire que ce sont des héros d’Europe de l’Est. Dans ma tête, inconsciemment, ils viennent toujours de l’Est : ils essaient de ne pas sombrer, de survivre dans un monde qui les manipule. Mes personnages féminins, eux, sont plus “fiables”, plus solides, quitte à paraître plus durs. Cela vient sans doute de la Jill aux cheveux bleus de l’album, mais aussi tout simplement de ma perception de la femme, mon admiration pour sa lucidité.

Nikopol aime Baudelaire… Vous aimez la poésie ?

La langue française est faite pour la poésie. Je me suis replongé dans Baudelaire à l’occasion de l’adaptation. J’ai retrouvé un vrai plaisir de lecture. Et je trouve très excitant, dans la version originale d’Immortel, en anglais, d’avoir en sous-titres du Baudelaire dans le texte.

Immortel parle de dictature, d’eugénisme, de mafias économiques… Pourquoi avoir mis en scène un univers si sombre ?

Parce que notre monde est ainsi. D’une certaine manière, c’est la seule partie réaliste du film. Ces thèmes sont récursifs dans tous mes travaux, que ce soit en bande dessinée ou dans mes deux premiers films, et ils correspondent à ma perception de notre civilisation: mais, avant tout, c’est une histoire d’amour sur fond de clonage, de corruption, de dictature médicale… J’ai toujours besoin d’un fond assez précis, qu’il soit politique, géopolitique ou idéologique pour raconter une histoire. Cette fois, j’ai décidé de remplacer la dictature idéologique classique, celle qui appartient à notre passé bipolaire, par une dictature économique et eugénique.

Ce monde-là est en paix.

C’est un leurre. Il n’y a pas de guerre, mais la ville a subi des mutations. La guerre, au XXe siècle, était le produit d’affrontements idéologiques. Bunker Palace Hôtel, mon premier film, évoquait ces luttes de pouvoir. Dans Immortel, le monde a changé : je ne crois plus aux guerres de pays à pays, aux bombardements massifs. Il y a une mutation vers le mafieux et les manipulations. C’est le propre de l’homme : manipuler et ne pas se laisser manipuler.

Est-ce une manière de réinterpréter l’histoire récente ?

Je crois que les grands groupes financiers ont déjà énormément d’intérêts dans les domaines de la science et de la médecine, deux marchés considérables. Le non-vieillissement est une véritable obsession de l’être humain : même si ce marché est aussi un leurre, il fonctionne très bien. Les produits qui concernent la prolongation de la vie sont une manne incroyable. Je suis parti de ce constat. Je ne peux être excité par un thème que s’il me permet de produire des images fortes. Le monde médical me fascine pour des raisons très personnelles : il me fait peur. J’ai été traumatisé quand j’étais gamin, vers l’âge de 7-8 ans, par une opération des amygdales sans anesthésie, à Belgrade. Je m’en souviendrai toute ma vie. le goût du sang, la douleur, la glace qu’il fallait manger juste après et qui m’a écœuré à vie des glaces.

On retrouve dons tout votre travail des corps abîmés, mutants. Cela a-t-il un lien avec cette fascination pour le monde médical ?

Cela fait partie de mes obsessions.

Oui, mais pourquoi les mutations vous obsèdent-elles ? Avez-vous d’autres obsessions ?

J’aimerais retrouver mes amygdales.

Avec Immortel, dont l’action se situe en 2095, cherchez-vous à donner votre vision du monde dans quatre-vingt-onze ans ?

Non, le film, rêve ou cauchemar, parle de nous, maintenant. C’est une méprise constante du public vis-à-vis des gens qui font de la prospective : on pense toujours qu’ils veulent donner leur vision du monde de demain. Ce n’est pas cela. C’est vrai que j’ai abordé la montée d’un intégrisme violent et éradicateur dans Le Sommeil du monstre, et dans ce cas, évidemment, cela correspondait à mes craintes pour le futur. Mais il y a énormément de choses que je mets dans mes histoires uniquement pour le plaisir, pour me promener dans l’imaginaire. C’est donc en partie, et seulement en partie, ma vision du futur : cela dit, j’aimerais pouvoir prédire que dans un futur proche une extraterrestre tombera amoureuse d’un humain qui aurait perdu une jambe en faisant une chute alors qu ‘il était en état d’hibernation, et que le tout serait manipulé par un dieu égyptien qui aurait une revanche à prendre…

Vous croyez aux extraterrestres ?

Bien sûr. La probabilité est plus qu’établie que l’Univers ne puisse pas ne pas être habité par d’autres formes de vie.

Et Dieu ? Vous parlez sans cesse de religion dans vos travaux. Vous croyez en Dieu ?

Non. Je parle beaucoup de religion dans mes travaux, car c’est une préoccupation essentielle des humains. Les religions ont toujours été un point d’achoppement, de violence, de haines, de rejet. C’est une aberration par rapport à ce que disent tous les monothéismes au départ : les textes sont purs, ceux qui les manipulent sont impurs. Cela me fascine. J’aurais pu recevoir une double éducation religieuse : catholique par ma mère, musulmane par mon père, mais ni l’un ni l’autre ne pratiquait. Et lorsque l’on n’a pas reçu d’éducation religieuse, venant d’un pays où les religions étaient maintenues sous le boisseau par le régime, l’arrivée en France est un choc : à 10 ans, cela m’a marqué. J’ai découvert le catholicisme comme partie intégrante de la société, y compris à l’école publique.

Brun, gris, bleu… Les couleurs du film restent très proches de celles de vos bandes dessinées. Vous sentez-vous obligé de les garder, comme marque de fabrique ?

Pas du tout. Ce sont mes couleurs. C’est mon goût, je ne me pose pas la question. Mon univers n’est pas si restrictif : il y a de la couleur dans mes images ! Pour moi, la couleur est un langage : le bleu, le rouge, le noir, le blanc disent des choses… Ils ont une fonction narrative. Les gens ont une vision monochrome, très grise de mon univers. Je n’y peux rien. Les couleurs arrivent par touches sur ces fonds monochromes et prennent ainsi un sens fort. Je ne me sens pas enfermé dans un genre. Je ne tiens absolument pas compte de ma notoriété pour m’enfermer, et enfermer mes lecteurs dans une reproduction de ce qui a fait mon succès. Au contraire, je me remets sans cesse en question, et cela se traduit par une forte évolution des graphismes et des textes dans mes albums.

Quand même, on imagine mal un univers joyeux naître dans votre imagination !

Mais si, il m’arrive d’imaginer des scènes joyeuses ! C’est vrai que je me vois mal passer une heure quarante dans un monde idyllique fabriqué par moi-même. Je préfère un univers dur, angoissant, et cinq minutes joyeuses à la fin. Attention ! Il ne faut pas me provoquer : je peux faire un film d’une heure quarante joyeux, mais alors les cinq dernières minutes, ce sera l’apocalypse.

D’où vous vient cette manie de scinder les villes en trois zones ?

Regardez Paris aujourd’hui ! Comme la plupart des grandes métropoles, elle est socialement découpée en trois classes : les privilégiés, ceux qui s’en sortent et les autres. Je ne fais que rendre distincts ces trois niveaux : le niveau trois, le plus élevé en altitude, était dans le scénario occupé par les exclus, car il était pollué. Plus on descendait vers le bas, plus la ville était assainie. Mais, pour installer ces trois ambiances, j’avais un problème : trop de matière pour un film d’une heure quarante-cinq. Il aurait fallu en faire un de trois heures, ce qui était impossible financièrement. Il a donc été nécessaire de dégraisser certaines choses. Non sans résister, j’ai fini par privilégier l’histoire des trois personnages principaux, le reste n’étant qu’effleuré, suggéré.

Ce manque de moyens financiers a-t-il beaucoup modifié votre projet initial ?

Dans un film utilisant des techniques virtuelles, le premier script doit être très précis, abouti. On sait qu’il sera difficile de trop modifier le projet. Les équipes de 3D commencent à travailler très tôt sur la modélisation des décors notamment : on ne peut pas changer un lieu, un décor en cours de route, alors que c’est quelque chose que je fais fréquemment en bande dessinée. L’actualité me fait modifier des scènes, rajouter des cases… La bande dessinée est libre, ce qui n’est pas le cas du cinéma. Mais l’élaboration du film a duré quatre ans. Le projet a nécessairement évolué ou cours de cette longue gestation ! Il y a eu des changements pour raisons techniques ou économiques : certaines scènes étaient lourdes, il a fallu les supprimer. Le fossé est grand entre l’écriture et l’objet final. On avance sans savoir exactement où l’on va. Il faut se concentrer sur ce que l’on veut dire, faire des choix, trancher et assumer. Il faut éviter la frustration ou alors la transformer en excitation, en énergie positive.

Y a-t-il des choses que vous auriez voulu voir dans le film et qui n’ont pas pu y figurer pour des raisons matérielles ou techniques ?

Ces moments-là sont rangés dans un coin de ma mémoire, soigneusement occultés. Je pourrais aller les rechercher, mais cela n’aurait pas grand intérêt puisque j’ai finalement le film que je voulais. Cette histoire à trois me plaît. Elle ne devait pas au départ avoir cette importance et elle s’est imposée. C’est une excellente surprise.

Êtes-vous un réalisateur très directif ?

Dans un film comme Immortel ad vitam, la direction d’acteurs est déjà définie dans les dialogues et le script. Il y a peu d’improvisation possible, et cela donne une assise aux personnages. À partir de là, dans ce cadre, après les répétitions et les mises en place, j’ai laissé aux acteurs le plus de liberté possible. Ça a très bien marché ! Je faisais rarement plus de six ou sept prises. Si l’acteur n’arrivait pas à jouer une scène, c’est généralement parce qu’elle n’était pas juste, il fallait alors la modifier.

Quel souvenir vous laisse la fabrication d’Immortel ad vitam ?

Je n’ai qu’une certitude : je suis parfaitement et totalement épuisé. Du premier jour à aujourd’hui, je n ‘ai pas cessé de travailler, de me battre contre les galères techniques, de mener plusieurs fronts, de tourner, de contrôler des images de synthèse… J’ai tout fait pour ne pas être dépassé, mais au fur et à mesure je découvrais la nasse dans laquelle je m’étais mis. Je n’ai pas eu le temps d’avoir des regrets, il fallait sans cesse trouver des solutions.

Est-il difficile d’affronter de nouveau le public et la critique quand on a connu comme vous deux échecs commerciaux avec ses précédents films ?

Il m’est parfois arrivé d’avoir eu le sentiment d’un ratage sur des histoires courtes, des couvertures d’album, des choses ponctuelles, mais ce n’était pas le cas pour mes films précédents. Je les assumais, même si l’on n’est jamais vraiment content de son propre travail. Quand je feuillette 32 décembre, par exemple, qui a pourtant eu un gros succès critique et en librairie [450.000 exemplaires vendus, NDLR], il y a au moins cinq ou six cases que je regarde en me disant que je n’aurais pas dû les faire comme cela. Je pensais donc avoir fait des films personnels, atypiques, avec des faiblesses et des erreurs mais aussi de belles choses. Entre le premier et le deuxième, j’avais beaucoup appris. Je crois que si ces films n’ont pas marché, c’est en partie parce qu’ils ont été mal distribués, ou qu ‘ils sont arrivés trop tôt, au mauvais moment. L’échec commercial est relativement facile à accepter. Ce qui est dur en revanche, c’est le rejet de la critique. Les films, devenus cultes au Japon, ont été totalement rejetés en France.

Pourquoi ?

C’est une règle qu’il faut admettre. Je n’ai plus envie de parler de ça… Je mets toute mon énergie et ma passion dans ce que je fais, c’est déjà énorme.

Avez-vous peur de l’échec d’Immortel ad Vitam ?

Pour l’instant, cela ne m’angoisse pas. Après l’échec de Tykho Moon, j’ai imaginé un projet de résistant, un film avec un tout petit budget, du bricolage, des copains… En même temps, j’attaquais 32 décembre. C’est alors que le Père Noël Charles Gassot a débarqué. Je lui ai fait remarquer que j’avais connu deux échecs, cela ne l’a pas découragé. C’est ça aussi un vrai producteur. Et nous voilà quatre ans plus tard.

Pourquoi se mettre en danger quand on a une reconnaissance telle que la vôtre dans l’univers de la bande dessinée ?

Cela me donne l’impression de vivre, d’avancer. Je n’aimerais pas me vautrer dans le confort de ma réussite d’auteur de bandes dessinées. Il se produirait inévitablement une dégradation de la qualité de mon travail, de mon engagement. En l’occurrence, j’avais envie de me prouver que l’on pouvait faire deux objets artistiques différents en partant d’un même socle. Et puis, le fait de passer d’un genre à l’autre me plaît. Le film me conduit à m’interroger sur mon style graphique, mon écriture. L’écriture cinématographique est précise, il faut beaucoup de temps pour être juste. Depuis, je suis devenu moins bavard dans mes dialogues de BD.

Iriez-vous jusqu’à la suppression du texte ?

J’ai toujours travaillé dans une logique éditoriale. Je m’exprime avec la technique d’un peintre, mais je n’ai encore jamais véritablement mené de travail de pur peintre. J’aime trop la narration.

Et une histoire sans images ?

Non, j’aime passer de l’un à l’autre. C’est peut-être pour cela que mes albums ressemblent de plus en plus à des romans graphiques.

Revenons à Immortel ad vitam. Charles Gassot disait au début : “On va exploser les Américains !” Et maintenant ?

Immortel n’est pas, mais alors pas du tout, une superproduction à effets spéciaux : il y a dans le film deux ou trois scènes de poursuite, d’action, mais c’est tout. On est beaucoup plus dans un film d’auteur, de créateur. Un film intimiste. Je suis allé voir Le Seigneur des anneaux III ; quand les Américains nous font une attaque avec monstres ailés, on ne peut pas lutter ! Il serait tout aussi idiot de vouloir rivaliser avec Matrix : cinq minutes de parlottes, dix minutes de castagne… Immortel ad vitam est un film à l’esprit européen qui utilise certains outils techniques américains. À l’arrivée, ce film, compact et cohérent, est plus à moi que je ne l’imaginais. Je me suis approprié l’outil, par la force des choses. Immortel est une histoire d’amour hybride, faite d’images 35 mm et d’images de synthèse. Il y a un parallélisme réel entre la forme et le fond.

A qui s’adresse le film ?

Je ne sais pas, aux gens qui seront touchés par une histoire qui nous dit des choses sur ce que l’on est, nous ! À tous ceux qui ont envie de se laisser embarquer dans quelque chose d’un peu atypique, de différent. Ce n’est pas un film de genre, même s’il sera classé “science-fiction”, ce qui ne me gêne pas. Si l’on avait demandé à Truffaut de répondre à la question : “Jules et Jim, c’est quoi le sujet ?” Il aurait répondu : “Il y a l’amour et ils sont trois.” Là, je peux dire la même chose : il y a l’amour et ils sont trois. Quatre avec Baudelaire.

Propos recueillis par Géraldine Foes


ISBN 9782203158450

Enki Bilal

Ça a commencé comme ça, au début de l’année 2000. Je suis dans mon atelier. Je travaille sur 32 décembre, mon prochain album. Charles Gassot me rend visite. Charles Gassot est un producteur de cinéma audacieux et curieux de tout. Nous nous connaissons depuis longtemps. En 1989, il avait donné l’ultime coup de pouce à Maurice Bernart pour produire mon premier long métrage, Bunker Palace Hôtel. La dernière fois que l’on s’était vus, c’était au Stade de France : France-Ukraine, match nul. Il tient entre ses mains mes dessins, mes peintures et dit : “Le moment est venu de faire bouger tout ça sur grand écran.” Je ne suis pas convaincu, l’animation ne convient pas à mon graphisme. Il dit: “Il ne s’agit pas d ‘animation. Il s’agit de 3D, d’images de synthèse. La technique a énormément évolué.” Je réponds : “C’est froid, c’est synthétique. Ou alors il faudrait y intégrer de vrais acteurs de chair.” Il me dit : “On est bien d’accord, on parle de la même chose. J’ai envie de tenter une expérience de ce type. Carte blanche, si tu le souhaites.” J’hésite pendant plusieurs jours sur cette notion luxueuse mais casse-gueule de carte blanche. Scénario original ou adaptation fidèle d’album existant ? Avec Pierre Christin [scénariste des premiers albums de Bilal], j’avais déjà vécu une aventure de ce genre. A la demande d’Ettore Scola, nous avions tenté d’adapter Les Phalanges de l’ordre noir. À l’arrivée, le minutage du script de Pierre dépassait quatre heures et demie. Le projet n’a jamais abouti. Je finis par choisir une solution intermédiaire. Puiser dans la matière de La Trilogie Nikopol et remodeler une histoire inédite autour de trois personnages emblématiques : Jill, Horus et Nikopol. Je pense à Serge Lehman, écrivain de SF que j’apprécie, qui connaît bien mon travail, mais dont l’œil sera forcément plus neuf que le mien. Il accepte d’être le détonateur du script. Le synopsis ne tarde pas. Le ping-pong entre lui et moi peut commencer.

Dans un film comme celui-là, le teaser [le produit d’appel, NDLR] a deux fonctions. Une fonction d’appel au financement (ce dont parle Charles Gassot) et une fonction de test purement technique. Il faut savoir que le véritable pari du film, sur le plan esthétique, est dans le métissage d’images d’origines différentes : images réelles d’acteurs et de certains éléments de décors (filmées en 35 mm) et images de synthèse d’autres personnages et de la plupart des décors (New York en 2095). Pour moi, évidemment, c’était aussi l’occasion de tester les aspects atypiques d’un tel tournage et de découvrir les équipes de Duran chargées de la 3D. Le résultat, sans être satisfaisant à 100 %, nous a largement convaincus que c’était jouable, à condition d’être un peu fous. Et on l’a été. Plutôt plus que pas assez…

Enki Bilal

Charles Gassot, le producteur

Moi, mon métier, c’est trouver des idées, mettre des gens en relation et accompagner des talents. Voilà comment les choses se sont passées pour Immortel ad vitam. D’un côté, il y avait Enki, un homme qui a élaboré au fil des ans un univers fascinant, troublant. C’est un vrai créateur. De l’autre, j’avais envie de monter un projet pour tirer parti du savoir-faire exceptionnel de certains studios français dans le domaine de l’image numérique en 3D. J’ai donc décidé d’organiser la rencontre entre ces deux mondes. Dès que j’ai eu en main les premiers éléments de Bilal, j’ai su que l’on tenait un projet exceptionnel. Mais il fallait trouver l’argent, beaucoup d’argent. Pour tourner une heure quarante-cinq en 3D, ce qui est sans précédent en Europe, nous avions besoin de 25 millions de dollars. Nous avons préparé un teaser de trois minutes, un produit d’appel destiné à être présenté à Cannes, en 2001. Dès la première image, l’univers d’Enki apparaît en grand écran, animé. C’est magique. Les Asiatiques ont immédiatement été intéressés. Ils ont aimé ce mariage entre la plus performante des technologies et l’univers très personnel d’un auteur. Immortel, c’est de la science-fiction dans un univers romantique, une histoire d’amour et des effets spéciaux inédits. On n’a pas vu de projet aussi original depuis Blade Runner. Je n’ai pas eu de difficultés pour rassembler les fonds. Pour moi, tout est nouveau . Il faut faire travailler des acteurs en chair et en os en leur demandant de jouer sur des fonds verts, sans personne en face. Il faut faire travailler des infographistes, qui sont des gens géniaux et fous furieux à la fois. Il faut faire en sorte que tout le monde garde son calme… Enki, maître de cérémonie, est extrêmement exigeant. Chacune de ses idées a des répercussions énormes. Tout cela représente un énorme travail de coordination, de circulation de l’information, de recadrage. Immortel, c’est quatre ans de travail, un gros enjeu et, évidemment, beaucoup de doutes. Faire un film, c’est douter. Tant que la copie n’ est pas en salle, on doute, on modifie, on améliore. C’est comme cela qu’une œuvre se crée.

Nous sommes quelques mois avant le 11 septembre 2001. Titanesque travail de modélisation de la pointe sud de Manhattan pour l’équipe déco de chez Duran. Où placer les éléments clés du New York du futur, où situer la pyramide volante des dieux égyptiens, où placer surtout l’emblématique building Eugenics, firme surpuissante aux activités médico-génétiques douteuses ? Où ? me demande-t-on. Je pointe du doigt les deux tours du World Trade Center : Là ! Deux, trois manipulations plus tard, les Twin Towers s’effacent de l’écran [sic]. Le building Eugenics surgit en leur lieu et place.

Jacquemin Piel, directeur des effets spéciaux

Duran est une entreprise spécialisée dans les effets spéciaux depuis longtemps. Nous nous sommes mis à la 3D en 1997, en animant notamment de nombreux clips. Avant de travailler avec Bilal, deux questions se sont posées : sommes-nous capables de retranscrire son univers graphique ? Sommes-nous capables de mélanger des acteurs réels à des personnages virtuels en 3D ? La réalisation du teaser nous a convaincus que c’était possible. Enki a alors dessiné des personnages, des têtes, des bouts de décors, des voitures, des costumes et, à partir de là, six graphistes designers ont développé son univers, aidés par une documentaliste et un architecte. Ils ont imaginé une représentation de New York en 2095 avec la circulation des hommes et des voitures. Pour les immeubles, sur la base de nos recherches, Enki a procédé à une sorte de casting de buildings. Nous avons imprimé les immeubles retenus et il a retravaillé au crayon. Puis, nous avons affiné la modélisation de chaque immeuble, passerelle… , dans le style graphique d’Enki. De même pour les personnages, il a fallu modéliser chaque acteur virtuel, définir son maquillage, sa coiffure, ses vêtements et, bien sûr, ses expressions faciales. C’est un travail titanesque, qui a commencé en 2001 et qui a mobilisé une cinquantaine de graphistes. Parallèlement à la modélisation, il fallait fabriquer avec Enki un story-board en 3D pour le tournage. Ce gigantesque brouillon est un outil indispensable pour découper les plans du film et concevoir la mise en scène. Pour cela, Duran a développé un outil maison capable de manipuler et de visualiser en 30 et en temps réel les acteurs dans leurs décors virtuels. Cela permet de valider le découpage de la fiction et de préparer le tournage avec les vrais acteurs ! Les comédiens tournant sur des fonds verts, face au vide, il faut pouvoir leur dire avec précision dans quelle direction ils doivent porter leurs regards, en face de quoi ils sont supposés se trouver… Lorsque l’on tourne en 35 mm, on ne peut pas changer les perspectives après coup. Quand ce story-board a été achevé, le tournage a pu commencer.

Jean-Pierre Fouillet, chef décorateur

Le travail de décoration a commencé de façon classique par la réalisation d’esquisses et de maquettes de l’ensemble des décors, seule une partie de ceux-ci devant être réellement fabriquée. Ce fut le cas de la fameuse salle de bains : elle existait dans la bande dessinée, puis a été réalisée en 3D, et nous l’avons construite pour de vrai. Immédiatement est apparue la difficulté qui nous a accompagnés tout au long des six mois de préparation des décors du film : les proportions d’un univers en 3D sont toujours un peu fausses, puisque le graphiste n’a pas les mêmes contraintes qu’un architecte. Lorsqu’il faut reproduire physiquement une image virtuelle, on a souvent des surprises : baignoire géante, échelle des matériaux. Parfois, comme pour la baignoire, cela donne un effet intéressant que l’on conserve. Mais nous avons souvent dû corriger les volumes ou les proportions : il fallait que le spectateur se situe dans un futur proche, qu’il n’ait pas le sentiment d’être projeté dans un monde totalement imaginaire. Nous avons donc beaucoup travaillé avec Enki et les graphistes de Duran pour harmoniser leurs images avec les décors. Nous avons dessiné les plans de tous les décors du film, même ceux que nous n’avons pas construits par la suite. Il fallait imaginer très précisément ce que nous voulions pour ne pas compliquer la tâche des studios Duran. Nous ne pouvions pas leur demander de refaire une pièce en 3D sous prétexte que tel meuble aurait été mieux à gauche qu’à droite. C’était la seule façon d’avoir une harmonie dans tout le film, d’éviter les ruptures dans les détails, les matériaux, les couleurs… Nous avons aussi conçu le mobilier, les objets et les accessoires, dont une partie a été fabriquée par une équipe de sculpteurs. Lorsque les décors intérieurs ont été prêts, nous les avons montés dans les studios d’Aubervilliers. Nous avons peu travaillé sur les décors extérieurs. Ils sont en 3D, à l’exception des éléments en contact avec les acteurs, comme les passerelles sur lesquelles ils circulent. Si la voiture de John a été fabriquée, la plupart des véhicules sont virtuels, notre travail ayant consisté à adapter à ces engins, des intérieurs réels dans lesquels les acteurs ont tourné.

Mimi Lempicka, créatrice de costumes

Sur ce film, la recherche des costumes a démarré avec les personnages virtuels. Il fallait trouver un équilibre entre leurs tenues et celles des personnages réels, tempérer certains costumes virtuels malgré le potentiel de la 3D et forcer certains costumes réels soit dans les formes, soit dans le choix des matériaux. Il était donc important, dès le départ, d’avoir une vision globale de tous les personnages du film. Comme base de travail, j’avais le scénario d’Enki, ses bandes dessinées, quelques têtes modélisées. Pour concevoir les formes, nous avons finalement opéré avec mon équipe comme si nous devions habiller de véritables acteurs : maquettes, réalisation du prototype et essayage sur un comédien en présence d’Enki et des infographistes de Duran prêts à évaluer et à absorber toutes les informations. Dans un deuxième temps, nous avons fait des propositions et des échantillonnages de matières à associer qu’il aurait souvent été compliqué ou très coûteux d’utiliser dans la réalité : chambre à air, peau veinée, galuchat…, tout en indiquant les degrés de patine et d’usure. Pour les personnages réels, le travail s’est poursuivi au moyen de documentations diverses, de recherche d’images et de photos, de réflexion sur le caractère et l’histoire de chacun, et bien sûr de nombreux dialogues avec le réalisateur. J’ai notamment puisé mon inspiration dans les photos d’August Sander et des images d’Albanais au début du siècle pour leur côté mystérieux et intemporel. Les costumes et les accessoires des personnages principaux ont tous été fabriqués pour respecter l’esprit du film, mais aussi pour répondre à certaines contraintes techniques (les cascades, par exemple). Enfin, les costumes des figurants ont été loués et composés en mélangeant les époques et les genres (civil et militaire).


Enki Bilal : Les personnages de mon film sont issus de La Trilogie Nikopol : Jill et Nikopol sont des personnages dessinés, devenus pour moi emblématiques. Il est assez rare qu’un metteur en scène fasse un film à partir d’éléments qu’il a déjà explorés dans un autre domaine. Inconsciemment, je savais que les acteurs qui devaient les incarner s’imposeraient comme des évidences.

Jill (Linda Hardy). Pour Jill, une amie m’avait aidé à faire le casting du teaser, le premier test technique : j’ai choisi Linda parmi six ou sept comédiennes, dans un premier temps essentiellement pour sa ressemblance physique. Mais, lors du tournage du teaser, j’ai trouvé qu’elle avait un véritable potentiel d’actrice et une vraie envie. C’est une bosseuse. L’évidence était là. Je lui ai fait faire un essai plus poussé, et j’ai réussi à l’imposer. Le rôle de Jill est délicat, car peu spectaculaire : pas de colères, pas de crises de larmes (même bleues), toutes ces choses qui mettent en valeur le travail des comédiens. De plus, je tiens à le préciser, je ne voulais pas d’une actrice déjà reconnue.

Nikopol (Thomas Kretschmann). Première chose : impensable de demander à Bruno Ganz, la référence du personnage de la bande dessinée. Il a pris quelques années, mais reste un comédien d’exception. Un jour, sans doute, dans un autre film… Ensuite, résister à la tentation de ne se focaliser que sur les grands noms, les stars internationales. Charles Gassot et les responsables d’UGC ont vite compris que l’aspect atypique et la nature artistique du projet pouvaient, et même devaient, se passer d’une telle contrainte. Pour moi, Nikopol était d’Europe centrale, même si dans le film il était new-yorkais. Nikopol est le nom d’une ville d’Ukraine. Parfois, quand je cherche des noms de personnages, je me jette sur un atlas… L’évidence est arrivée par Charles Gassot. Patrice Chéreau venait de lui présenter Thomas Kretschmann, un acteur d’origine est-allemande, travaillant de plus en plus à Los Angeles, et ayant tourné avec lui dans La Reine Margot. J’ai vu des photos qui me convenaient. Il avait un côté un peu voyou qui m’a plu. Lorsque je l’ai rencontré, il venait de terminer le tournage du Pianiste de Polanski. Le contact a été immédiat et très bon. Sa voix, sa façon de bouger, tout paraissait cadrer. J’avais mon couple Thomas connaissait bien mon travail. Linda, peu. Je leur ai demandé surtout de ne pas trop se plonger dans les albums, mais de travailler plutôt leurs personnages à partir du script.

Elma Turner (Charlotte Rampling). Pour Elma Turner (personnage inédit, absent de la bande dessinée), femme médecin protectrice de Jill, encore une fois, cela a été l’évidence absolue : Charlotte Rampling. Nous étions restés sur un rendez-vous manqué pour Bunker Palace Hôtel, mon premier film.

Froebe (Yann Collette) & Jack Turner (Jean-Louis Trintignant). Certains amis fidèles m’accompagnent dans toutes mes expériences cinématographiques. Jean-Louis Trintignant et Yann Collette sont de ceux-là. Tous deux apparaissent dans le film sous leurs traits, mais en images de synthèse. Jean-Louis a même le visage de son personnage de Bunker Palace Hôtel.


Nicolas Degennes, créateur de maquillage

Enki Bilal aime le maquillage, il le rend réel, féerique, inimaginable, donc moderne et tellement actuel… Je rêvais de le rencontrer un jour. Dans la foulée du film Peut-être de Cédric Klapisch, Sophie Bernard, de la société de production Téléma, a été le lien pour cette rencontre. Enki m’a demandé de faire des propositions sans me donner de direction réelle. Il parle peu, mais il regarde, partage son énergie, ouvre son cœur et quand il dit quelque chose, c’est un mot-clé. Je suis parti des dessins vierges et j’ai fait des propositions de style, mais aussi de textures et de technique de maquillage. J’ai rencontré la costumière, le décorateur, les infographistes et Cécile Gentilin, la chef coiffeuse. Un visage n’est pas le même le matin ou le soir, son maquillage varie. La fatigue le rend plus inquiétant en fin de journée. Tout est important dans le maquillage d’un visage, le poil, son implantation, les pores de la peau. Nous avons partagé nos compétences et nos recherches, puis fabriqué une banque de données composée de matières grasses, mates, brillantes qu’ont pu utiliser les infographistes… À la fin, nous avons créé un monde réel un peu irréel, avec des visages maquillés grâce à des textures au Latex, ce qui les fige, les rend moins humains, et un monde de visages virtuels assez réalistes. L’ensemble était homogène, à la fois gris et coloré. Au total, il a fallu environ trois mois de préparation. Il y a eu trois mois de tournage pour Pascal Thiollier, chef maquilleur, et Marie-Luce Fabre, magicienne de la psychologie et néanmoins géniale maquilleuse. Nous avons maquillé jusqu’à 100 personnes en une matinée. Dans de tels cas, on se lâche et l’énergie d’Enki vous guide dans son univers de création, c’est génial. Jill a la peau blanche, son sang et ses larmes sont bleus. Il a fallu annuler les rouges du visage de Linda, colorier ses yeux. Ayant la chance de travailler en laboratoire pour la conception de nouveaux produits de maquillage, je suis allé voir mes petits chimistes et je leur ai demandé de me fabriquer des fonds de teint très spéciaux, pas encore commercialisables – car trop expérimentaux -, mais qui le seront un jour. Ils ont été emballés, ont composé des matières plastifiées, des textures rigides et souples, des colles. Cette recherche donne un effet très particulier sur les larmes et cicatrices de Jill. Charlotte Rampling disait un jour de moi : “Ils sont mignons ces créateurs, ils vous font des trucs superbes, mais c’est pas eux qui portent ces maquillages toute une journée.” Je l’avoue, il est très éprouvant de porter nos inventions.

Linda Hardy, actrice

Rien ne m’a vraiment paru difficile pendant le tournage, à l’exception du premier jour, puisqu’il s’agissait d’une scène de viol. Pour le reste, ni les fonds verts, ni les harnais auxquels nous étions parfois accrochés pour tourner certaines scènes ne m’ont effrayée. J’ai peu d’expérience du cinéma, donc pas de repères : lorsque je tournerai un film plus conventionnel, tout me semblera peut-être extrêmement simple ! Le plus dur pour moi, c’étaient les deux heures quotidiennes de maquillage et le port des lentilles. Tous les jours, et parfois deux fois par jour, il fallait rester là, immobile et sans rien faire, attendant de devenir Jill. Pour traduire la psychologie du personnage, qui n’a en fait que trois mois d’existence, j’ai écouté très attentivement les directives d’Enki. Il m’a fallu modifier la tessiture de ma voix pour la rendre plus grave, et comme nous tournions en anglais, j’ai perdu mon naturel : cela m’a aidée à construire un personnage un peu mécanique, surnaturel, glacial au début et qui se réchauffera au fil du film.

Enki Bilal

Le tournage traditionnel 35 mm, en studio à Aubervilliers, était attendu par tous comme une délivrance, une étape enfin concrète après deux ans de virtualités synthétiques et abstraites. Le décor, les lumières, la caméra, tout est là. Au poste de chef opérateur, je retrouve avec plaisir Pascal Gennesseaux, cadreur de mon premier film, Bunker Palace Hôtel, tourné à Belgrade à la fin des années 80. Je prends le temps de répéter les premières scènes entre Jill et Nikopol dans le décor de la chambre d’hôtel et de la salle de bains. Les dialogues, traduits en anglais, ont gardé leur extrême et nécessaire précision. On est bien loin de toute notion de réalisme et de naturalisme. Linda Hardy et Thomas Kretschmann font des propositions que j’accepte parfois. Visiblement. chacun se débat dans un univers qui laisse peu de place à l’improvisation. Je réalise moi-même à quel point le script est redoutablement verrouillé. Malgré tout et très rapidement, je sens les acteurs prendre leur personnage en charge, chacun à sa manière, Linda sur la concentration, Thomas sur l’énergie et une certaine impatience. Je fais en sorte que l’essentiel soit dit entre nous au cours de ces répétitions. Je tiens à aborder le tournage avec le maximum de souplesse et de sérénité.

Thomas Kretschmann, comédien

Un jour, j’étais à Los Angeles, où je vis, et je regardais un film en 3D, en me disant que cela devait être fantastique de jouer dans ce type de production, où le rôle de l’acteur devient extrêmement précis, technique. Deux semaines plus tard, j’ai reçu un appel d’Enki. Il m’a proposé de jouer dans son film. On m’a fait parvenir un teaser : le monde qui était là, difficile, fascinant, me correspondait parfaitement, et j’ai pensé que j’avais beaucoup de chance que l’on m’offre le rôle de Nikopol. Le fait que j’ai joué avec Roman Polanski puis avec Enki, comme moi originaires de l’Europe de l’Est, n’est peut-être pas une coïncidence. C’est sans doute pour cela que j’ai l’impression d’être en phase avec leur monde. Le personnage de Nikopol est comme moi, un homme du passé et de nulle part. Je viens d’Allemagne de l’Est, je vis à L.A., mais je ne suis d’aucun de ces lieux. Je n’ai rien fait de particulier pour préparer le rôle à part lire le script, regarder les bandes dessinées d’Enki, m’asseoir à côté de lui… La difficulté, c’est que le monde d’Enki est tellement fantastique que l’on n’a pas de référents. Il faut se concentrer et imaginer quelque chose de nouveau. Je devais être alternativement Nikopol et un Nikopol habité par Horus, sans changer d’apparence extérieure. Lorsque j’étais habité par Horus, j’adoptais une manière de bouger différente et je modifiais le débit de ma voix. Au moment où Horus prenait possession de Nikopol, j’inspirais profondément pour marquer la transformation. Finalement, tout cela était très technique.

Enki Bilal

J’ai toujours utilisé le vert dans mes peintures avec prudence, pour ne pas dire parcimonie. Je lui donne le plus souvent une fonction électrisante sur des camaïeux froids. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est apparu sur le tournage. Par petites touches, l’air de rien, dans le coin d’un décor d’abord , puis sur un fond plus conséquent. Le tournage traditionnel, qui aura duré un peu plus de un mois, arrivait à son terme, avec pas mal de mélancolie pour nombre d’entre nous… Les scènes de chambre et salle de bains, Jill-Nikopol, les scènes du cabinet médical, Jill-Elma Turner, sont derrière, celles riches en figuration du Tycho Brahé Bar, aussi. La chair du film, des personnages, était en boîte. La dictature du vert, de la technique 30, pouvait se mettre en marche. On se souviendra tous de l’apparition surréaliste de Thomas Pollard (Horus) en collant vert des pieds à la tête, sur un lit aux côtés de Nikopol et Jill. Et qui oubliera le plateau de 1.300 mètres carrés, sans le moindre élément de décor, recouvert quasiment du sol au plafond de toile verte, bien électrique, épuisante au fil des jours pour les yeux ? Les scènes d’action, poursuites, suspensions, seront tournées là, faussement abstraites, ultraprécises… Il faut reconnaître que nous haïssions tous ce vert : trop de jaune dedans, pour cause de cheveux bleus de Jill. D’ailleurs, pourquoi lui ai-je fait des cheveux bleus à Jill ?


La postproduction

La postproduction d’un film numérique consiste pour l’essentiel à intégrer des effets dans des images déjà tournées. Les 1.400 plans du film sont retravaillés.

  • La mocap’. La “motion capture” est une phase d’aide à l’animation. Un acteur joue sur un plateau, vêtu de noir et couvert de capteurs qui enregistrent ses mouvements. On obtient ainsi un squelette en mouvement, qui est utilisé pour restituer les postures des personnages virtuels.
  • L’animation. L’animation est le processus qui va donner vie à un personnage ou faire bouger un objet. Sur cette image [voir p. 26 dans  documenta.wallonica.org], on voit le faucon pénétrer dans une chambre d’hôtel : l’équipe d’animation fait freiner l’animal qui tient Jill entre ses griffes. La scène doit être crédible. En réalité, Jill a été filmée en 35 mm, tenue par des câbles fixés au plafond, coulissant le long de rails.
  • L’éclairage. L’équipe de l’éclairage doit donner aux images virtuelles un rendu proche de la réalité. Ils font le travail d’ un chef opérateur sur un long métrage classique. Il faut fabriquer des ombres, des reflets, des brillances… Les matériaux mats absorbent la lumière, les matériaux brillants la reflètent. Il faut donc tenir compte de toutes ces nuances. Sur l’image ci-contre [idem], l’équipe ‘rend réelle’ la tête du barman (un dessin d’Enki modélisé en 3D), en animant d’abord ses mouvements pour les rendre humains (alors qu’objectivement le barman ressemble à un mérou), puis en éclairant le visage.
  • Le compositing. C’est la dernière phase, déterminante, car c’est ce qui fait que l’on y croira ou pas. On prend les images tournées en 35 mm, les images de synthèse, et l’on mixe le tout de telle façon que le spectateur ne voit pas les couches superposées. C’est en quelque sorte la patine du film, un travail sur le grain, la profondeur de champ, les nuances de couleurs.

Le son

Enki Bilal

L’image dessinée, peinte, ne produit aucune frustration sonore, musicale ou autre, je crois le savoir depuis longtemps. Elle a sa totale autonomie, contenant sans doute une musicalité impalpable, à un autre niveau que celui des décibels. Pour l’image filmée, c’est tout le contraire. Même le silence a besoin d’une bande-son. Au mixage, l’aspect non réaliste de la majeure partie de mon film ainsi que sa fabrication atypique révèlent de manière passionnante l’importance et la précision du langage sonore. Musique originale, effets, bruitage, tout se fond pour créer un univers décalé mais cohérent. Pour certaines scènes clés, j’ai choisi des morceaux de Sigur Rös, Julie London, Bashung, Denis Levaillant, Julie Delpy, Venus

Laurent Quaglio, sound designer

Ayant travaillé sur les bandes-son de L’Ours et de Microcosmos, j’ai une bonne expérience des films hors normes, ceux pour lesquels il faut inventer des sons de toutes pièces. Or, il y a dans Immortel un gros travail de création sonore (très peu de sons naturalistes et beaucoup de choses créées dans mon studio). Au départ, pour savoir si mon travail conviendrait à Enki, j’ai imaginé des sons en regardant une scène, préparée tout exprès, d’environ deux minutes. Il s’est avéré que mes propositions collaient parfaitement avec celles de Goran Vejvoda.

Goran Vejvoda, créateur de la musique originale d’Immortel

Dans un film classique, la composition se fait lorsque le montage est terminé : on effectue un ‘spotting’, c’est-à-dire que l’on regarde le film avec le réalisateur pour choisir les scènes qui seront appuyées par la musique. Ici, j’ai composé à partir d’un premier montage de travail et d’un très bref spotting, j’ai même composé certains morceaux sans avoir vu d’images. Cela m’a permis de briser le train-train habituel du cinéma, de faire fonctionner mon intuition. La musique était au départ assez noire, elle est devenue, au fil du temps, plus subtile et poétique. Je ne voulais pas d’un Stabylo émotionnel, ce genre de musique qui surligne lourdement toutes les scènes, comme cela se fait de plus en plus souvent.


Baudelaire par Nadar (1855) © Bridgeman Berlin

Les dialogues de la dernière scène d’immortel sont extraits des Fleurs du Mal, de Charles Baudelaire :

Jill : “Mais…

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers…
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Nikopol :

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort !

Baudelaire, Poison


L’intégralité des pages non-commerciales du magazine EPOK consacré au film d’Enki Bilal est conservée dans DOCUMENTA, ad vitam :


Encore de la BD ?

Babylon 5 : Comprendre les histoires pour mieux construire le futur

Temps de lecture : 6 minutes >

“Et si Babylon 5 était tout simplement une des meilleures séries de science-fiction jamais écrite ? […] Entre réappropriation de l’histoire du monde et déconstruction de l’histoire du héros de science-fiction, il y a beaucoup à dire sur les 110 épisodes répartis en 5 saisons qui furent diffusés de 1993 à 1998…

“Babylon 5 ?!”, me dites-vous, un air pétrifié vous figeant le visage dans l’horreur la plus sombre. La série avec le type à la coupe de cheveux ridicule et aux effets spéciaux d’un autre âge ?”. Bien, admettons : certains choix esthétiques de la série et la difficulté de ses images de synthèse à traverser les années peuvent rebuter. Plus sérieusement, cependant, qu’est-ce que Babylon 5 pourrait bien offrir de plus intéressant que les autres séries de science-fiction occidentales ?

Pour bien appréhender la question, il est important d’en connaître quelques spécificités. Lorsque Warner Brothers accepte de financer une nouvelle série de SF écrite par le scénariste J. Michael Straczynski, celui-ci leur présente une saga auto-suffisante, dont l’histoire sera toute tracée, du pilote au dernier épisode de la saison 5, avant même que la production ne commence. Ainsi libéré de l’énorme contrainte posée par l’incertitude annuelle du renouvellement, Straczynski en profite pour planifier son histoire de manière millimétrée (il écrit 92 des 110 épisodes lui-même), sans toutefois oublier que le médium télévisuel impliquait un certain lot de risques auxquels il convenait de pallier en intégrant des portes de sortie scénaristiques possibles pour chaque personnage important de la série. Pour réaliser sa vision, la concentration de l’action dans un nombre prédéfini de lieux permet de contrôler le budget (estimé à 500.000 dollars par épisode… soit au moins trois fois plus faible que celui de Star Trek DS9).

Ainsi, la différence majeure que présente Babylon 5 est sa capacité à construire une mythologie cohérente et riche en se transformant progressivement en épopée sérialisée dans laquelle chaque épisode participe à l’évolution des intrigues comme des personnages. Cela signifie que certaines graines plantées en saison 1 trouvent leur écho uniquement en saison 3, voire en saison 5, que les personnages ne sont jamais statiques comme ils peuvent l’être dans les autres séries (qui fonctionnent sur un procédé de répétition de la diégèse afin de maintenir la familiarité de l’univers présenté), et que chaque dialogue est susceptible de porter une signification bien plus ample qu’à la première vision. Reposant sur les procédés de prolepse et d’analepse, la série se révèle ainsi exigeante sur l’instant mais gratifiante sur la durée, qui permet finalement de saisir la portée et la précision de l’écriture globale.

Alors que la franchise Star Trek fonctionne par alternance entre système d’épisodes indépendants et arcs narratifs développés sur une saison (parfois deux), ou que The X-Files finit par plier sous l’incertitude toujours reconduite de sa survie (menant à des non-dits et des incohérences), Babylon 5 se permet de bâtir son épopée dès son pilote et fait de chaque épisode une pièce intégrante du puzzle. Cependant, au-delà de la cohérence interne inégalée que la série offre dans le genre de la SF, la création de Straczynski dépasse de très loin l’exercice d’écriture en construisant ses fondations sur deux piliers inédits en télévision : la réappropriation de l’histoire du monde, et la déconstruction de l’histoire du héros de science-fiction et de son univers.

Babylon 5 © taraazi.com

Babylon 5, épopée historique

Sur ses cinq saisons et quelques-uns de ses téléfilms, la franchise Babylon 5 développe un univers régit par les forces géopolitiques et les héros individuels qui l’habitent. Les deux aspects en question participant à l’existence de la dimension épique de l’histoire, la pleine portée de celle-ci ne peut être réellement abordée que si le spectateur garde à l’esprit que les événements présents à l’écran font écho à des faits historiques réels réinterprétés, reformulés pour en souligner le rôle et en comprendre l’impact. Il est extrêmement difficile d’en parler avec précision sans révéler des parties importantes du scénario, c’est pourquoi les détails de ces points scénaristiques seront passés sous silence autant que faire se peut, leur signification n’en étant pas moins compréhensible une fois les parallèles établis (mais certains spoilers persistent, soyez prévenus).

Pour renforcer sa filiation à l’histoire, on notera que la série est présentée, et ce dès la première saison, sous forme de fait révolu, d’une sorte de conte mythique qui nous est récité en images, l’inscrivant directement dans l’Histoire. Babylon 5 est donc une station spatiale bâtie dans l’espoir de créer un lieu d’échange et de paix pour les différentes cultures peuplant la galaxie. Il s’agit de la cinquième station Babylon, les trois premières ayant été victimes de sabotage et la quatrième ayant tout simplement disparu au lendemain de sa mise en service. Les acteurs principaux de ce théâtre interstellaire représentent cinq races : les humains, les Minbari, les Narns, les Centauris et les mystérieux Vorlons. Ce simple postulat permet de rappeler la vraie Babylone bien sûr qui, lorsqu’elle fut gouvernée par le roi Hammurabi, se transforma en scène de confrontations dans l’espoir de rallier les cinq états-ville les plus puissants la composant (Larsa, Eshnunnathe, Qatna, Aleppo et Assur). Ainsi plantée sur un sol historique, aux limites du mythe, la série se divise en cinq saisons, la première faisant office de prologue et la dernière d’épilogue, tandis que les diverses tragédies épiques développées atteignent leur apogée en saison 4.

Motivée par les manipulations de races anciennes, l’intrigue se permet de dépasser les considérations manichéennes pour mieux pervertir le schéma de guerre froide qui s’installe petit à petit, et s’achever sur une confrontation des idéologies primordiales ayant servi de justification aux guerres d’antan. Ainsi, si les races de Babylon 5 sont prisonnières de leur idéologie, elles ne le sont justement pas afin de mieux s’approprier un territoire spatial, mais bien pour conquérir un territoire métaphysique. Si Straczynski fait s’opposer ces êtres anciens et leurs positions arrêtées aux races plus jeunes généralement motivées par leurs seuls besoins immédiats, c’est pour mieux souligner le fait qu’une idéologie respectée sans recul est aussi destructrice que l’absence de tout idéal.

Plongés dans un monde en mouvement constant, les personnages revivent notre histoire : le peuple Drazi se divise à l’instar de l’Irlande du Nord ou du conflit israélo-palestinien ; le mouvement paramilitaire de la Garde de nuit est créé en réaction à une aliénisation croissante de la société et ravive le souvenir de la Gestapo ; une planète est bombardée “jusqu’à revenir à l’âge de pierre” comme le fut le Vietnam ; deux des races majeures entretiennent une relation semblable aux WASP et aux afro-américains autrefois esclaves ; la Bataille de la Ligne si souvent évoquée par les héros se révèle vite ressembler à une bataille de Dunkerque élevée au niveau cosmique ; l’empereur fou Cartagia fait écho au romain Caligula ; la République Centauri n’est autre qu’un Empire Romain en décadence, et les exemples se multiplient encore et encore au fur et à mesure que les saisons défilent.

La présence de tels parallèles ne suffit pas néanmoins, à justifier le discours de Straczynski, qui se doit de poursuivre en adaptant l’issue ou les circonstances de tels événements pour en extraire une prise de position critique. De ce fait, si les dissensions internes peuvent paraître logiques aux combattants, elles n’ont aucun sens pour les étrangers, qui ne perçoivent pas la finalité des combats ; l’existence de mouvements violents et réactionnaires se retourne d’une certaine façon contre ses instigateurs en les entraînant dans une spirale incontrôlable ; le bombardement orbital de la victoire est obtenu au prix immense de l’âme du politicien ; l’issue de la bataille de Dunkerque est relue en tant que victoire miracle suite à la compréhension soudaine de l’unité des peuples, et ainsi de suite.

Orientant son histoire vers un angle globalement positif, Straczynski réécrit l’Histoire pour mieux effacer la binarité apparente du monde et en révéler la complexité intrinsèque, ne laissant ainsi jamais au spectateur l’occasion de prédire avec certitude l’issue de tel ou tel arc scénaristique, le prenant également par surprise aux moments les plus inattendus. Cependant, si l’optimisme est important, la difficulté des épreuves à surmonter pour parvenir à la victoire ou à des semi-victoires force toujours les héros à envisager une alternative, une troisième solution.

Au final, l’auteur de la série construit une épopée dont il n’est pas toujours évident d’appréhender la portée sans repérer sa réorganisation historique. Celle-ci permet de remettre en question la responsabilité de chacun à forger l’histoire et à appréhender les conséquences qu’ont chacune de nos décisions. Par conséquent, les personnages essayant de remodeler l’histoire à leurs propres fins ne récoltent que vents et tempêtes : le passé doit absolument être mis à jour à travers le prisme de la vérité absolue, elle-même mise à mal par la tendance qu’ont les médias à dramatiser les faits et les universitaires à se faire conteurs plutôt qu’observateurs, réduisant ainsi les actions d’une somme d’individus à des flux socio-politiques abstraits. Cette recherche de la vérité est présentée comme unique solution à la compréhension du passé et à la construction du futur.” [lire la suite sur CLONEWEB.NET]


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Se faire une toile…

FRANSIS : Les fêtes de la Pentecôte à Cointe à la Belle-Epoque (CHiCC, 1989)

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Les fêtes de la Pentecôte à Cointe à la Belle-Epoque :
  • LE SAMEDI : en fin de matinée, un tir de campes, à l’emplacement de l’actuelle avenue du Mémorial, annonçait l’ouverture des festivités. Une demi-douzaine d’instrumentistes, précédés d’une grosse-caisse, parcouraient alors les avenues et les rues du quartier. C’étaient les “Aubades”.
  • LE DlMANCHE MATIN : c’était la procession, avec tirs de campes au départ et à la rentrée, ainsi qu’aux reposoirs, pendant la bénédiction, et cela généralement à trois reprises sur le parcours. La procession de Cointe parcourait alternativement deux itinéraires :
    • La première année : départ de l’église paroissiale (chapelle provisoire, dédiée à N.D. de Lourdes à l’angle des rues du Chéra et du sentier qui allait devenir l’avenue du Mémorial) puis, par les avenues des Ormes, de la Laiterie, du Hêtre, la procession arrivait et s’arrêtait dans les jardins de l’Asile de la Vieille-Montagne où se trouvait le premier reposoir. Ensuite, par la rue de Cointe (rue Professeur Mahaim), rue du Batty et la place du Batty, elle gagnait les jardins des Filles de la Croix (Chanmurly) où avait lieu une seconde bénédiction. Enfin, elle descendait la rue Mockel, empruntait la rue Mandeville jusqu’au pied de la rue Saint-Maur, où se trouvait le troisième reposoir. Finalement, elle remontait vers la chapelle paroissiale, par la rue Saint-Maur.
    • La seconde année : départ de la chapelle paroissiale, puis parcourait l’avenue de Cointe, la rue du Batty, la rue de l’Asile (rue de Bourgogne) et descendait la rue Aux Pierres pour s’arrêter à un premier reposoir, face à l’actuelle rue du Cellier. La procession descendait alors la rue du Perron jusqu’au cimetière de Sclessin, faisait demi-tour, puis remontait cette rue et, par les rues des Mésanges et des Bruyères, s’arrêtait à un second reposoir, aux environs du Couvent des Dames du Sacré-Coeur. Elle empruntait le boulevard Montefiore puis un parcours sylvestre et un peu chaotique (Chemin du Champ des Oiseaux) elle descendait l’avenue de l’Observatoire pour faire un dernier arrêt au reposoir, près de la remise des tramways. Elle remontait enfin l’avenue, puis, par la rue des Lilas (rue Constantin le Paige), elle regagnait la chapelle.L’ouverture de la Basilique, en 1936, influera sur le passage de la procession dans certaines rues : Moineaux – Hirondelles – du Puits et Chera…
  • LE DIMANCHE APRES-MIDI : un service intensif de tramways – plus tard de trolleybus – amène les Liégeois sur le plateau. Certaines années, un particulier a même organisé , avec sa camionnette, des voyages qui, par le boulevard Kleyer, au départ de St. Gilles, arrivent à l’ école communale de Cointe. Des Guillemins, de Fragnée, de Sclessin, de nombreux piétons montent vers Cointe. La fête foraine se limitant à la place du Batty, celle-ci est rapidement engorgée. Alors, la foule sans cesse grandissante va devoir se caser ! Où ? Aux terrasses des magasins et des cafés, tandis que les pèlerins se succèdent à jet continu à la chapelle Saint-Maur.

On danse “aux cachets” (5 centimes avant 1914 – 10 centimes après la première guerre, puis 25 centimes). Ces bals populaires ont lieu dans la salle DELBEZ, rue des Lilas (Constantin le Paige), dans la salle CHARLIER (aujourd’hui CGER), avenue de l’ Observatoire. Ajoutons-y le café Kursaal, aujourd’hui “Le Kleyer”, dans la salle en planches, à l’emplacement des immeubles n° 4 à 22 , boulevard Kleyer, ainsi qu’au café KINET , près de l’école communale. J’ignore si l’on dansait au café DELANGE, au-dessus de la rue des Muguets (Jonquilles), mais je sais qu’il s ‘y déroulait de fameuses parties de quilles…

Laiterie de Cointe © histoiresdeliege.wordpress.com

Mais, le CLOU de la fête, c ‘est… les bals en plein air ! Ils battent leur plein à l ‘hôtel du Champ des Oiseaux (place du Batty),dont les jardins longent le boulevard Kleyer, à la laiterie LOURTIE (rue Saint-Maur) et, plus tard, à la laiterie du Rossignol dont l’entrée se trouvait à l’emplacement de l’actuel café du Mémorial. Mais le n°1 de ces établissements, c’est celui qui a laissé son nom à notre avenue de la Laiterie. Si la foule y était trop dense, alors quelques musiciens et une partie des danseurs descendaient l’avenue du Petit-Bourgogne, pour aller danser à la laiterie PUREMONT, au milieu du thier. Quant aux amoureux, ils appréciaient particulièrement les nombreux endroits boisés du quartier !…

  • LE LUNDI MATIN : c’est le jour J du pèlerinage à Saint-Maur. Dès l’aube, nous sommes réveillés par le passage des pèlerins. Il s’agit d’arriver tôt, pour ne pas se voir canalisés à 100 mètres en amont ou en aval de la chapelle. Sitôt la messe de 7 heures terminée, nombreux sont les pèlerins qui se ruent vers la laiterie LOURTIE, pour se sustenter avant de participer à la danse “aux Olivettes” (espèce de danse en usage chez les Provençaux après qu’ils ont cueilli les olives, à l’époque de l’olivade – Dict.Quillet).  Dans ce qu’on ne tardera pas, d’ailleurs, à pratiquer dans les autres cafés du plateau.
  • LE LUNDI APRES-MIDI : même scénario que la veille, mais avec plus de monde encore. Certaines années, des bandes venant de Chênée et d’Angleur, prennent place sur les pelouses, près de la plaine des sports. Ils y organisent alors de véritables spectacles entre eux, avec danses, chants, cramignons, farandoles et autres exhibitions. Et la nuit… Nouveau réveil des riverains, mais cette fois, par des groupes de fêtards qui retournent joyeusement et d’un pas plus qu’incertain vers les communes et les quartiers voisins.
Laiterie du parc de Cointe © histoiresdeliege.wordpress.com
APOTHEOSE ET DECADENCE
L’apothéose

A quoi faut-il attribuer l’immense succès des fêtes de la Pentecôte dans notre Cointe d’antan ?

  • D’abord et surtout à la popularité de l’ancestral pèlerinage à Saint-Maur.
  • A la tradition, bien ancrée en notre bon Pays de Liège : on va à Cointe à la Pentecôte.
  • A l’époque, les fêtes paroissiales se déroulaient selon un calendrier bien établi. Ce calendrier commençait par la fête à Cointe et se terminait par la fête des quatre hauteurs, à savoir : Saint-Gilles, Sainte-Walburge, Embourg et une quatrième, dont le nom m’échappe. Cointe était donc la “Primavera”.
  • La jeunesse et les gens du peuple, qui n’ont pas les possibilités actuelles de se déplacer, attendent avec impatience ces réjouissances.
  • Aucun autre quartier de la ville ne pouvait offrir autant d’attraits réunis : la fête foraine, nombreux dancings, autant de laiteries, et le tout dans un cadre de verdure exceptionnel.
La décadence
  • Le vendredi 10 mai 1940, avant-veille de la Pentecôte, les “Stukas” sillonnent notre ciel. Les forains démontent en hâte baraques et manèges et vont se réfugier sous les arbres du boulevard Kleyer.
  • La guerre finie, on constate la disparition de toutes les laiteries. Seules, les salles de danse DELHEZ et CHARLIER survivront, mais pas pour longtemps. C’est un premier coup mortel pour la fête à Cointe.
  • Nous sommes à l’ère de l’automobile ! Les dimanches et jours de fête, et particulièrement pendant le week-end de Pentecôte, les gens partent vers l’Ardenne ou la Côte.
  • La procession, étant donné la diminution constante des participants, finira par ne plus sortir.
  • Banneux et Beauraing attirent les pèlerins, au détriment des lieux de pèlerinage plus anciens, voire plus modestes, tels que Saint-Maur dont la chapelle est de plus en plus vétuste, les Trixhes à Flémalle, le Bouxhay à Bressoux, et bien d’ autres…

Bref : “Autres temps, autres moeurs !

Georges FRANSIS

  • illustration en tête de l’article : “Les villas de Cointe“, carte postale ancienne © delcampe.net

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


ARAKI, Noboyushi (né en 1940)

Temps de lecture : 7 minutes >

“Il existe deux types de photographes. Ceux qui sortent toujours avec leur appareil en quête d’instantanés à la sauvette. Et ceux qui s’en servent uniquement pour une prise de vue mûrement réfléchie. En faisant de sa vie une performance visuelle, Nobuyoshi Araki croise les deux profils.

Ce Japonais de 74 ans a un jour résumé l’affaire : Mon corps est devenu un appareil.” Ou encore : Mon propre souvenir disparaît au moment même où je prends la photo. C’est l’appareil qui me sert de mémoire.” Une de ses images les plus saisissantes est le visage de sa femme Yoko Aoki, en 1970, en train de jouir. Ce qui veut dire que l’auteur sait faire deux choses à la fois : l’amour et appuyer sur le déclencheur. Comme il peut dégainer son appareil, fourchette à la main et bouche pleine, ou en se brossant les dents. Cela vient de loin.

Il a 12 ans quand son père, photographe amateur, lui tend un appareil pour saisir ses copines. Mais il préfère dire à Jérôme Sans, dans le livre Araki (Taschen, 2002, complété en 2014), que, dès qu’il est sorti du ventre de sa mère, il s’est retourné et a photographié son vagin.  Tout semble XXL chez le Tokyoïte. Quand une grosse exposition contient 300 photos, lui en accroche parfois 4 000. Certaines tiennent dans la main, d’autres mesurent 2 mètres sur 3. Elles sont en couleurs et en noir et blanc. Parfois il les maltraite à coups de pinceau.

Plutôt que de calculer le nombre d’images prises en soixante ans, il vaut mieux décrire sa journée type. Il l’a racontée, il y a quelques semaines, quand M Le magazine du Monde lui a commandé une séance de mode (réalisée dans le cadre de la collection Esprit Dior, Tokyo 2015) : Dès que je me lève, je gagne le toit et je photographie les nuages. Et puis je me penche au balcon et j’enregistre la rue. Je monte dans un taxi et je prends des images à travers la vitre.” Il arrive à son studio et photographie des mannequins ou des objets. Il fait un tour au bar ou chez des amis, et c’est reparti. Jusque tard dans la soirée. Tout passionne son objectif. Une fleur, son chat (il lui consacre un livre, Chiro, My Love, en 1990), les objets les plus divers, les habitants de Tokyo, avec un penchant sérieux pour la femme nue, jambes écartées, parfois ficelée et suspendue au plafond.

Araki a aussi révolutionné le livre de photographie. C’est peut-être là qu’il est le plus fort. Il en a publié 450, 28 pour la seule année 1996, certains proches du fanzine, jusqu’à celui de 600 pages et 15 kg, publié par Taschen au prix de 2 500 euros. La profusion épate, la rapidité aussi. Certains de ses ouvrages paraissent aussitôt après la prise de vue.

Arrêtons-nous un instant sur le graphisme et la mise en pages de ses livres. Araki a été photographe publicitaire à l’agence Dentsu, la plus importante du pays. Il a été éditeur, rédacteur en chef de journal. Il maîtrise le design, la typographie, le rythme visuel, la calligraphie, autant de talents conjugués dans les couvertures des livres, stupéfiantes de liberté et d’audace. Il travaille pour la publicité, la mode, l’industrie, la presse. Pour qui lui demande. Il sort rarement du Japon depuis la mort de sa femme, en 1990 ; voyager est du temps perdu pour photographier.

Araki ne parle pas anglais. Ses photos parlent pour lui. Un photographe s’affadirait en s’éloignant de sa terre. L’Américain Eggleston n’a jamais été aussi bon qu’à Memphis et Garry Winogrand qu’à New York. Ou Araki qu’à Tokyo. Pas toute la ville, surtout ses quartiers populaires. Aujourd’hui, c’est Shinjuku. Mais, au début de sa vie, c’était Minowa ou encore Yoshiwara, le plus grand quartier de plaisir de la capitale. Il aimait jouer dans son cimetière et sentir les cendres de 25 000 prostituées qui y sont enterrées.

Plaisir et mort réunis. C’est le résumé de l’art et de la vie d’Araki. Nombre de photographes, de Nan Goldin à Larry Clark, ont érigé le journal intime par l’image en œuvre d’art. Sauf qu’Araki l’enrichit 24 heures sur 24. D’abord en s’inventant un personnage de manga. Visage rond, lunettes rondes teintées en bleu, ventre rond sur tee-shirt blanc à manches longues (avec la lettre A imprimée au niveau de la nuque), salopette à bretelles rouges (sa couleur favorite), un toupet de chaque côté du crâne. Une figurine de dinosaure l’accompagne partout, qui surgit parfois sur l’image.

“J’en ai marre de tous les mensonges sur les visages, les nus, les vies privées et les paysages que l’on voit partout dans les photos de mode.” Araki est aussi une rockstar. Il y a quelques années, quand il débordait d’énergie, nous l’avons accompagné dans le bar qui lui appartient, logé haut dans un immeuble de Shinjuku. On poussait la porte d’un appartement, on tombait sur un comptoir et quatre tables. Une femme d’âge respectable nous accueillait en kimono très chic. Une autre, aux formes généreuses, assurait le service. Araki y allait presque chaque jour pour manger des sushis et boire. Il faisait aussi le spectacle. Il s’emparait d’un micro pour chanter La Vie en rose, tirait le portrait des clients au Polaroid, qu’il dédicaçait et donnait, se laissait volontiers photographier.
Araki a malmené la posture de l’artiste pur et cloîtré qui organise son oeuvre autour de la rareté. Lui, c’est table à volonté dans un mariage entre art et luxe. Plus il produit, mieux c’est. Il multiplie les campagnes de publicité et peut exposer ses images dans des boutiques de Toshiba ou de Shiseido sans que son image d’artiste soit écornée. [lire la suite dans LEMONDE.FR]
 
Nobuyoshi Araki, Bondage © Taschen

Araki Nobuyoshi est né le 25 mai 1940 à Minowa dans l’arrondissement de Shitaya — l’actuel arrondissement de Taitô —, au cœur de la ville basse  (shitamachi) de Tokyo. Sa famille tenait un commerce de socques en bois (geta). Mais son père, Araki Chôtarô, était un amateur passionné de photographie, ce qui a eu une influence décisive sur l’avenir de son fils. Celui-ci a en effet commencé à prendre lui-même des photos alors qu’il était encore à l’école primaire.

En face de la maison des Araki, il y avait un temple – le Jôkanji – où l’enfant allait jouer. Cet établissement bouddhique était aussi appelé nagekomi dera (littéralement “temple dépotoir”) parce que du temps de l’époque d’Edo (1603-1868), on venait y déposer (littéralement “jeter”) le corps des courtisanes de Yoshiwara, le quartier des plaisirs de la capitale, mortes sans avoir de famille. Par la suite, Araki Nobuyoshi a qualifié d’ “Erotos” le principe fondamental qui régit sa façon de photographier. “Erotos” est un mot-valise qu’il a forgé lui-même à partir du nom de deux divinités grecques dont la première “Eros”, personnifie le désir, le sexe et la vie, et la seconde “Thanatos”, la mort. Le don inné avec lequel Araki va et vient de façon incessante entre le monde de la vie et celui de la mort est sans doute profondément lié au lieu qui l’a vu grandir.

Araki Nobuyoshi avait déjà décidé qu’il serait photographe au moment où il est entré au lycée. En 1959, il a intégré le département d’imprimerie et de photographie de la faculté d’ingénierie de l’Université de Chiba. Il a réussi à en sortir diplômé en 1963, malgré les difficultés que lui a posé le contenu essentiellement scientifique de l’enseignement. Son travail de fin d’études, intitulé Satchin, était constitué d’une série de photos pleines de vie d’une bande d’enfants de son quartier. Araki a été aussitôt embauché par Dentsû, l’agence de publicité la plus importante du Japon. Et en 1964, la revue d’arts graphiques Taiyô lui a décerné la première édition du prix Taiyô pour Satchin, une récompense qui a marqué le début de la carrière du photographe.

Pendant son séjour chez Dentsû, Araki a fait de la photographie publicitaire tout en menant de front un travail personnel à la manière d’un rebelle. Il a en effet utilisé les studios de l’agence où il travaillait pour faire des photos de nus qu’il a présentés dans des expositions ainsi que dans un album intitulé “Album de photographies Xerox”. Comme l’indique son titre, il a réalisé cet ouvrage lui-même à la main en utilisant une photocopieuse de l’agence Dentsû. L’œuvre la plus importante de cette période est Voyage sentimental, un album édité par son auteur en 1971 qui se compose de photographies du voyage de noces à Kyoto et dans le Kyûshû du photographe et de sa jeune épouse Aoki Yôko, rencontrée à l’agence Dentsû.

Dans la préface de Voyage sentimental, Araki Nobuyoshi explique la raison de ce titre. Pour lui, “ce qu’il y a de plus proche de la photographie, c’est le roman autobiographique (shishôsetsu)”, un genre littéraire japonais souvent écrit à la première personne où le narrateur décrit ses relations avec ses proches. Le Voyage sentimental est construit comme un shishôsetsu retraçant les rapports du photographe avec sa femme. C’est le premier exemple de la  “photographie de l’intime” (shishashin), devenue par la suite un des courants majeurs de l’expression photographique au Japon. Le Voyage sentimental d’Araki ne se limite pas pour autant à une simple description des liens unissant les jeunes mariés. Il se situe aussi dans le droit fil des récits mythiques universels qui vont du monde de la vie à celui de la mort avant de revenir à leur point de départ. (lire la suite sur NIPPON.COM)

Chiro, le chat du photographe (2016) © nippon.com

Bondage, érotisme et controverses sont les thèmes qui collent à la peau du photographe Nobuyoshi Araki, né en 1940 à Tokyo. Avec Between Love and Death: Diary of Nobuyoshi Araki, accueillie au Singapore Internationale Photography Festival en 2018, révèle une nouvelle face de son œuvre photographique. Entre amour et mort, ses images prises entre 1963 et 2018 prennent la forme d’un journal intime photographié. Il retrace la relation dans la vie, comme dans l’au-delà, du photographe et de sa femme Aoki Yoko, décédée d’un cancer de l’utérus en 1990.

Comme l’a dit Araki lui-même: “C’est grâce à Yoko que je suis devenu photographe.” Dans sa série Sentimental Journey, il révèle des moments de pure intimité. Il y documente leur lune de miel : des chambres d’hôtel aux voyages en train. Dans Winter Journey, il capture la maladie de Yoko puis sa mort. Même si Yoko n’est plus là, Araki continue de la photographier au travers leur chat noir et blanc Chiro. Finalement, c’est avec sa série Sentimental Sky, images du ciel prises sur leur balcon, qu’il essaye encore de capter l’essence de son fantôme.

Ce journal intime, à lire en images, débute avec une relation amoureuse tendre et sensuelle, puis se déploie à travers le décès, le manque, la propre maladie d’Araki et finalement sa résilience et sa soif de vie. Si l’image de Yoko n’est pas dans tous les tirages, elle plane, omniprésente, dans tous les pans du travail d’Araki.” (voir plus sur CERCLEMAGAZINE.COM)

  • illustration de l’article : Nobuyoshi Araki, “Untitled (Eros Diary)” (2015) © nobuyoshi araki – elephant.art

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Plus d’arts visuels…

Le Baiser de Brancusi est enfin libre

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“Peut-être avez-vous déjà arpenté le cimetière du Montparnasse. Peut-être avez-vous vu le cénotaphe de Baudelaire et sa statue grise. La tombe de Marguerite Duras ornée de pots plantés de stylos. Celle de Gainsbourg, remplie de photos en noir et blanc. Avez-vous déjà marché jusqu’au bout, au bord du mur, dans la 22e division ? C’est là, dans un coin caché loin de l’allée centrale que vous apercevrez une curieuse caisse en bois trouée d’un cercle, haute de plus d’un mètre. Elle surplombe une tombe de 1910 – attention, n’approchez pas : un panneau vous l’interdit, trois caméras et deux alarmes la surveillent nuit et jour.

Tatiana Rachewskaïa (1887-1910) est morte à l’âge de 23 ans, pendue dans sa chambre. Dans un médaillon sur sa stèle, une photographie la montre coiffée d’un chapeau blanc, le regard triste. Issue de la bonne société de Kiev, elle avait débarqué à Paris quelque temps auparavant et s’était inscrite à la faculté de médecine. C’est là qu’elle avait rencontré le médecin d’origine roumaine Solomon Marbais de l’Institut Pasteur, qui non seulement lui donna des cours particuliers, mais devint aussi son amant. À la fin de l’idylle, dans la grande tradition des romans russes, elle se suicida par amour. Les obsèques eurent lieu en décembre. “Sa mère était venue de Moscou. Elle avait convaincu le prêtre de donner, selon la coutume rituelle, un cierge à toutes les personnes présentes et le bedeau chantait : “pardonnez-lui tous ses péchés”…” peut-on lire sous la plume de son ami Ilya Ehrenbourg, un écrivain révolutionnaire. Le docteur Marbais propose à la famille de Tatiana d’orner sa tombe – et justement, il connaît un sculpteur Roumain très prometteur : Constantin Brancusi.

Le jeune Brancusi vient alors de quitter l’atelier de Rodin, convaincu que rien ne pousse à l’ombre des grands arbres”. Pour lui, la sculpture a une fonction spirituelle ; l’apparence importe moins que sa réalité invisible, au cœur de la matière. Sa première version du Baiser, son œuvre majeure, date de 1905. Il y en aura quarante ; chaque nouvelle tentative est plus épurée, tendant plus encore vers l’abstraction que la précédente. Celle qui orne la tombe de Tatiana est la seconde et la seule qui ait été réalisée en ‘taille directe’. La seule qui mesure 90 cm de hauteur et qui montre les amants de la tête aux pieds. Sans ébauche, sans étude préparatoire, Brancusi ne dégage pas les amants de la pierre : ils sont la pierre. Ils en révèlent la pensée, l’esprit, l’essence cosmique de la matière”. Le Baiser est un bloc de calcaire à peine dégrossi dans lequel se dessinent deux bustes de profil collés l’un à l’autre. Seuls les cheveux et le bombé d’un sein distinguent l’homme de la femme. Les corps symétriques s’unissent si parfaitement que vus de face, on pourrait croire à un seul être. Leurs jambes accolées rappellent la tradition roumaine selon laquelle deux arbres plantés côte à côte, près d’une tombe, évoquent la force de l’amour face à l’éternité. “J’ai voulu évoquer non seulement le souvenir de ce couple unique mais celui de tous les couples du monde qui ont connu l’amour avant de quitter la vie” déclare Brancusi en installant son œuvre sur la tombe de Tatiana, en échange d’un billet de 200 Francs.

L’ŒUVRE RATTRAPÉE PAR SA VALEUR

Après les obsèques, après les pleurs, la petite section 22 de la division 22 tomba dans le sommeil pendant près de 100 ans – elle devient le repaire secret des amoureux et des amants de passage : un écrivain raconte même dans son journal ses ébats aux pieds du Baiser. Et comme toutes les belles choses de ce monde, elle est soudain rattrapée par sa propre valeur, et la tombe entre dans la tourmente.

Le 4 mai 2005 à New York, chez Christie’s, un marbre de Brancusi explose le record mondial pour une sculpture en dépassant les 27 millions de dollars. Tout de suite, le marchand d’art parisien Guillaume Duhamel se met en route. Il retrouve au fin fond de la Russie les heureux descendants de Tatiana Rachewskaïa, la suicidée par amour. S’ils ne connaissent ni Brancusi ni leur aïeule, ils découvrent la tombe dès leur arrivée à Paris et font aussitôt valoir leurs droits – la statue leur appartient, et par l’entremise de Duhamel, ils veulent la vendre aux enchères. Le seul Baiser en taille directe. Le seul qui montre les amants de la tête aux pieds : l’œuvre peut atteindre les 50 millions, estimation basse.

INTERDICTION DE REGARDER LA STATUE

S’ensuit un bras de fer entre les ayants droit et l’État français qui durera 15 ans. L’œuvre de Brancusi est déclarée ‘Trésor National’. Elle est inscrite par le préfet de Paris au titre des Monuments Historiques, la rendant inamovible. Ce dernier considère que la tombe et la statue sont indissociables, elles forment un ‘immeuble’, et pour preuve : la stèle sur laquelle repose le Baiser est signée par Brancusi et porte l’épitaphe à la chère aimable chérie”. Le marchand d’art et la famille saisissent le tribunal et interdisent aux passants de regarder leur statue : c’est alors que la caisse en bois fait son apparition. S’ils sont déboutés en 2018, ils font appel : nous avons de nouveaux éléments” déclare Duhamel. Des factures de la maison de marbrerie en face du cimetière prouvent que la signature et l’épitaphe ont été commandées séparément de la statue, et ne sont pas de la main de Brancusi. Bam.

Le 11 décembre dernier, la cour a donc rappelé que pour bénéficier de l’inscription au titre des monuments historiques, “un bien mobilier doit avoir été conçu aux fins d’incorporation matérielle à cet immeuble, au point qu’il ne puisse en être dissocié sans atteinte à l’ensemble immobilier lui-même.” Or, l’œuvre est dissociable. Complètement dissociable. Et désormais libre. Pour la cour, le préfet a commis une erreur juridique, entraînant l’annulation de son arrêté : la statue n’est plus inscrite aux monuments historiques. Combien de temps avant de retirer la caisse en bois ? Combien de temps avant que la sculpture ne s’envole, laissant Tatiana solitaire ? Une chose est sûre : à quelques allées de là dans le cimetière du Montparnasse, Constantin Brancusi se retourne dans sa tombe.” (d’après MARIANNE.NET)

  • Lire aussi “Brancusi : la suicidée, le baiser et les millions” sur LEXPRESS.FR
  • Illustration : Brancusi, Le Baiser © LEXPRESS.FR

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Plus de matière…

PÉPIN : Peut-on ne plus aimer la philosophie ?

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Charles Pépin répond à la question d’un lecteur de Philosophie Magazine [PHILOMAG.COM

CP : “J’aime beaucoup votre question, cher Enzo. Elle laisse entendre que la philosophie peut nous décevoir, créer en nous une forme de désamour. Cela peut effectivement être le cas d’une certaine philosophie. Lorsque, par exemple, elle est trop dogmatique ou trop systématique, on peut s’en éloigner au motif qu’elle ne nous aide pas à penser ou à vivre nos existences singulières.

On peut aussi être lassé par l’histoire de la philosophie, par cette impression qu’on y trouve toutes les propositions, qu’une chose peut y être défendue aussi bien que son contraire, que cette histoire n’est pas marquée par une vraie progression. On peut également, pour toutes les raisons précitées, se tourner vers la psychologie, le développement personnel, la religion…

Enfin, on peut ne plus supporter l’éloge du doute et du sens critique, parce qu’on n’en a plus la force et qu’on réclame de tout son être des certitudes qui rassurent… 

Si l’on définit la philosophie comme la recherche de propositions théoriques ayant des répercussions existentielles, comme un travail sur les concepts produisant des effets sur nos affects, et si on l’aime pour cela, il n’y a toutefois, me semble-t-il, aucune raison de cesser de l’aimer.

Au contraire. Plus on la fréquente, plus on l’aime, car on mesure chaque jour un peu plus son pouvoir d’agrandir notre vie, notre vision des choses et notre façon de les vivre. Ainsi, s’ouvrir aux philosophies du bonheur ou de la joie, c’est ouvrir le champ de nos manières d’être heureux, de nos possibilités de joie.

Pourquoi cesserait-on d’aimer une telle ouverture des possibles ? À cela s’ajoute qu’on se sent moins seul quand on comprend que tant d’autres hommes, dans des cultures ou des époques différentes, se sont posé les mêmes questions, ont éprouvé les mêmes souffrances, ont connu les mêmes angoisses.

Cette découverte d’une communauté humaine par-delà les différences, on ne peut s’en lasser. Quand on aime cette manière dont le doute nous élève et nous rapproche là où nos certitudes nous séparent, quand on aime la manière dont une liberté de penser fait du bien même à notre corps, nous rend plus vivants, plus présents à nous-mêmes, aux autres et au monde, on l’aime de plus en plus – et de moins en moins sagement, de plus en plus follement ; on devient accro à ce qui nous libère.”

Charles PEPIN

  • Charles Pépin répond chaque mois à deux questions de lecteurs dans PHILOMAG.COM ou dans son équivalent papier originel, le Philosophie Magazine ;
  • L’illustration est © Séverine Scaglia – Philosophie Magazine

Ecouter et entendre…

DEGEY : Petite histoire de Cointe (CHiCC, 1989)

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Pendant 500.000 ans, et jusqu’à l’aube de notre ère, la Meuse va patiemment creuser son lit et, petit à petit, former et modeler cet éperon, ce plateau, qui,un beau jour, s’appellera Quinte, puis… Cointe.

Sur l’origine de ce toponyme, personne ne peut être bien affirmatif : “La forme COINTE est moderne. Depuis le XIVe s. jusqu’au XIXe s. ce nom était orthographié QUIENT ou QIENT, puis QUIENTE, et enfin QUOINTE. Divers dictionnaires de langue romane donnent QUINTE, comme synonyme de banlieue… Encore faudrait-il s’assurer que QUIENTE n’est pas une expression altérée. Au surplus, anciennement, on connaissait la Grande Quinte et la Petite Quinte…” (Théodore GOBERT “Rues de Liège” t.IV, p.285).

Quel est l’aspect de Cointe, il y a 2.000 ans ? La vaste forêt d’Avroy couvre totalement l’éperon, tandis que, dans la vallée, les marais d’Avroy s’étendent jusqu’aux confins de Tilleur, Sclessin ou “Sclacyns” n’étant alors qu’une vaste plaine marécageuse.

Une voie, un chemin – selon E. DETHIER dans “2.000 ans de vie en Hesbaye” – venant d’ATUATUCA TUNGRORUM, passant par le “Batch dès Macrales”, Fooz, Awans, Grâce-Berleur, Saint-Nicolas, Saint-Gilles et Cointe, gagne la Meuse en amont de Liège. C’est la “Vôye des Romînnes”. A Cointe – près de l’actuel G.B. – cette voie se divisait en deux branches : l’actuel CHERA, d’une part, qui continuait vers le Val-Benoît et, d’autre part, le TCHINROWE qui descendait sur Sclessin où il aboutissait à un gué, en amont de l’île aux Corbeaux (Standard), pour gagner le Condroz par Fammelette…

Il faut savoir qu’avant les travaux d’amélioration du cours de la Meuse – au milieu du siècle passé – notre fleuve avait une profondeur moyenne de 80 centimètres, ce qui en permettait le franchissement par de nombreux gués. Le Chera aboutissait à un gué en face de Kinkempois. Après l’avoir franchi, il se dirigeait vers l’Ardenne. Des découvertes confirment l’ancienneté de notre Tchinrowe et du Chera : dans les boues du fleuve, en face de Kinkempois, on a retrouvé une hache de l’âge du bronze, genre de trouvailles fréquentes à d’anciens gués.

Notons encore qu’à Angleur, dans le prolongement de ce gué, existe – quelle coïncidence – la “rue Romaine” ! Nous savons aussi que les Romains, quand ils envahirent nos régions, utilisèrent les chemins existants, qu’ils améliorèrent ensuite. Nous pouvons donc supposer qu’après avoir été foulés par les pieds des Gaulois, notre Tchinrowe le fut également par ceux des légionnaires romains. D’ailleurs, lors des travaux de démergement, rue de Trazegnies (ancien Tchinrowe) on a pu reconnaître les traces d’un chemin sur rondins, comme les Romains en établissaient dans les régions marécageuses, telle la “Via Mansuerisca”, à la Baraque Michel.

Quelle pourrait être l’origine de la dénomination de nos plus vieux chemins? Selon François DUMONT (“Origine et évolution d’Ougrée-Sclessin”, p.10), dans le toponyme TCHINROWE, on s’accorde à trouver un terme gaulois : “Camino” signifiant chemin, et “Rowe” désignant un gué. Tchinrowe désignait donc un chemin menant à un gué. Quant à CHERA… “Tchèra” était une dénomination donnée jadis – surtout hors des cités – à des chemins assez larges pour livrer passage à des véhicules tractés. En wallon, nous avons encore “tchèrî” qui signifie charrier.

Au Moyen-Age, trois juridictions se partageront Cointe :
1.- La Libre Baronnie d ‘Avroy (Bois-l’Evêque);
2.- La Seigneurie de Fragnée, – ces deux juridictions dépendant du Chapitre de Saint-Lambert, donc de la Principauté de Liége;
3.- L’Avouerie, puis Seigneurie d’Ougrée-Sclessin, dépendant de la Principauté de Stavelot -Malmedy, et gouvernée par un “Avoué”.

Les gens de robe ne pouvant porter l’épée, ils déléguaient leurs pouvoirs de justice et de défense à des gentilshommes appelés Voués ou Avoués. A Sclessin-Cointe, cette charge héréditaire fut confiée aux de BERLOZ, ce qui résulta du mariage de Gérard de BERLOZ avec la fille de Henri de VELROUX, voué de Sclessin au milieu du XIIIe s. Dix-sept de BERLOZ ou de BERLO vont se succéder à la tête de l’Avouerie de Sclessin, qui deviendra bientôt une Seigneurie, acquise en 1400 par Jean de BRUS, moyennant une rente annuelle de 47 muids d’épeautre (environ 115 hectolitres).

Le plus illustre des de BERLO fut Gérard – plusieurs fois Bourgmestre de Liège au XVe s., et qui porta l’étendard de Saint-Lambert à la bataille de Brusthem en 1467. Le dernier Comte de BERLO fut Marie-Léopold-Joseph de BERLO de SUYS. Il fut exclu de l’Etat Noble en 1791, par le Prince-Evêque de HOENSBROECX, pour s’être associé aux mouvements patriotiques de la Révolution liégeoise.

Que reste-t-il de ce lignage qui nous administra durant cinq siècles? Une partie du Château et la pierre tombale d’Arnold de BERLO, mort en 1538 et de son épouse, qui se trouve aujourd’hui dans la galerie, près de la Cité Administrative. Quant aux autre de BERLO, hormis ceux qui furent inhumés à Berloz près de Waremme, voici ce que nous apprend Renaud STRIVAY, dans “Les Horizons Mauves” :

“En 1911, on trouva dans les ruines de la chapelle du Château de Sclessin, un caveau où gisaient les ossements de 13 cadavres (Comtes de BERLO, Comtesse de MERODE, de CORTEMBACH, etc.). Ces restes furent conduits, sans cérémonie aucune, au cimetière d’Ougrée, non sans qu’un ouvrier – cédant à la sotte manie des terrassiers – eut fracassé de son pic, quelques-unes des têtes !…”

Une autre institution qui eut, depuis 1224 jusqu’en 1797 – soit pendant plus de cinq siècles – une influence considérable sur Cointe, Fragnée et Sclessin, fut sans conteste l’Abbaye Cistercienne du Val-Benoît. Si les bâtiments et une partie des terres se trouvaient à Fragnée, une importante partie des biens s’étendait dans la plaine sclessinoise, jusqu’à la “haie du Château”. Ses vignobles escaladaient les coteaux vers Cointe et ses bois couvraient une large partie du Plateau. Ils s’appelaient “Bois des Dames du Val-Benoît” – “Bois de Flivaz” ou encore “Bois-Chaînoit”.

Cette abbaye connut bien des vicissitudes au cours des siècles !… Incendies, inondations, guerres, pillages, procès;… avec les Cointois qui voulaient garder leurs droits “d’aisemenches”, c’est-à-dire passage, glandage, ramassage du bois mort, etc. Soit encore avec les de BERLOZ ou le Chapitre de Saint-Lambert, au sujet des droits de houillerie ou de propriété…

La houillerie ! Voilà une activité qui va transformer l’aspect de l’éperon cointois. Déjà en 1315, le Chapitre Cathédral octroie une concession de deux veinettes de houilles et charbons, sur Fragnée. En 1319, il est déjà question des “eaux d’arènes” qui descendent du Bois d’Avroy. En 1349, mention est faite de la houillère de “Hongherie” “deseur les vignes de Sclachiens” dans les bois de l’abbaye… Fin du XVIIIe, s., on relève une quarantaine de “burs”, tant au Bois d’Avroy, au Bois de Flivaz (Chera et avenue de Gerlache) qu’au
Pelé-Mont (basilique et Monument Interallié).

C’est à partir du milieu du XIXe s., avec l’industrialisation, que l’exploitation systématique du sous-sol se fera d’une manière intensive, grâce aux quatre sièges des Charbonnages du Bois d’Avroy (rue Bois d’Avroy), du Val-Benoît (aujourd’hui I.N.I.E.X), le Grand Bac (aujourd’hui Ferblatil) et le Perron, face au Standard, et où est exploité l’ancien terril des quatre sièges, avec ses six millions de tonnes !… Un petit chemin de fer reliait ces quatre sièges.

Petit à petit, la vieille forêt d’Avroy, déjà sillonnée par de nombreux chemins menant aux burs, va céder la place à l’agriculture – surtout à partir de la fin du XVIe siècle. On défriche et on distille le charbon de bois “en Cokea” (sur le Batty). Les débuts du développement agricole de “Quinte” n’iront pas sans peines, comme en témoigne ce texte :

“En 1601, le Chapitre de Saint-Lambert, rend à titre d’accense perpétuelle, les Communes et Sartages d’Avroit. Ces biens domaniaux furent répartis entre 30 ou 40 familles. Chacune devait faire de son lot de terrain – boisé ou non – une terre arable… Le sol de la région restant revêche à toute culture, pour l’améliorer, les cultivateurs durent y consacrer leurs peines et leur argent, sans rien ou presque rien tirer d’abord.”

En 1603, ils signalèrent cette situation par lettre “aux Vénérables Seigneurs de la Cathédrale” : ” Les remontrants ont employé toute leur substance pour rendre un pays très incultivable, en agriculture ; il convient encore employer grands frais pour le parachever, et il n ‘est pas raison que le pauvre homme perde tous ses moyens, peines et travaux, pour améliorer les biens de son maître.” Heureusement, leurs Seigneuries se montrèrent compréhensives !…” (Th. GOBERT, “Les Rues de Liège”)

En 1826, comme nous l’indique une carte du cadastre , la presque totalité du Plateau est livrée aux cultures, prairies, vergers, cotillages et houblonnières.
Au sud, sur les versants bien exposés, les vignobles, couronnés par les vestiges du Bois de Flivaz étalent leurs pourpres. Jadis, la culture du houblon était importante dans le Pays de Liège. Les fruits de cette cannabinacée étaient exportés jusqu’en Bavière !

En 1810, on dénombrait dans notre Département, 594 brasseries pour le commerce et 215 pour l’usage particulier de leurs propriétaires. Elles fournirent, cette année-là, 530.112 hectolitres ! Dans ces chiffres n’intervient pas la “production clandestine” ! Le houblon – la vigne du nord – comme l’écrivait ROUVEROY, “la vigne du Nord, étalant sa beauté, entourant son appui de sa tige flexible, s’élance dans les airs avec légèreté…”

Georges FOSTER écrivait, en 1790 : “Le long des rives de la Meuse, nous apercevions – à perte de vue – des pyramides de perches à houblon. La culture de cette plante, donne aux Liégeois, l’occasion de s’en servir pour relever le goût de leur excellente bière, qui est ici, comme on sait, un des articles d’exportation les plus renommés…” Notre bière était même exportée aux Indes !

Tout un folklore entourait la culture du houblon. En septembre – à la Saint-Lambert – le dernier jour de la récolte, le cultivateur régale son troupeau de “plok’trèsses”… S’il est content, quelques bouteilles de genièvre couronnent “li cafè èt l’dorèye”  ! Et, quand le fermier n’est pas trop avare, la fête se termine par un “cramignon” de “plok’teûs” et de plok’trèsses”. C’était la fête du coq, qui avait lieu sur le champ même où la récolte avait été opérée.

La rouille, qui sévit dans les houblonnières à partir de 1883, contribua – pour une large part – à la disparition de cette culture chez nous. Voici comment un fonctionnaire français, rendait hommage – en 1804 – à notre boisson populaire : “La bière de Liége passe pour la plus salubre et la mieux faite de toutes celles qu’on fabrique dans les Départements réunis. Elle est, en effet, d’une bonne qualité, brune et brassée ordinairement avec l’épeautre. Elle a été longtemps l’objet d’un immense commerce. Il s’en faisait, autrefois, des envois considérables dans les colonies hollandaises.”(GAILLARD,“Quelques souvenirs du Pays de Liège”)

Quant à la vigne, la plus ancienne mention écrite de sa présence sur nos coteaux, date de 1092 ! Il s’agit d’une charte par laquelle RICHER – Chanoine de Saint-Denis à Liège – reçoit de RODOLPHE, Abbé de Malmedy, une partie inculte de la Villa de Sclacyns, pour y planter une vigne. Le sol de nos coteaux – exposés au midi – composé de schiste, était particulièrement propice à cette culture. En effet, le schiste conserve la chaleur accumulée le jour, pour la restituer la nuit. Et, de plus, ces versants jouissaient d’un double ensoleillement, par la réverbération des rayons solaires sur la surface du fleuve.

Que reste-t-il de ce bon temps des vignobles ? Derrière l’ I.N.I.E.X. – dans la propriété VERMERE – on peut encore voir les ruines d’un vide-bouteilles, détruit lors d’un bombardement de 1944 ! A l’étage supérieur, une grande terrasse permettait aux amateurs de bons vins, de se réunir nombreux, pour des beuveries dont nos anciens étaient si friands, qu’on appelait : ” Les après-midi de Bourgogne “, nous dit Armand BAAR. Et il ajoute “les conséquences de l’acidité de certains de nos vins pouvaient se lire au-dessus d’un petit édicule bien spécial, construit à quelques pas de là :

aCC ID:rr et LibVIt e.e.e
Ventris MiseratVs onVstI
aptVM CaCanDo nobILe strVXIt opVs.

Ce qui peut se traduire comme suit : “En l’an 1777, il arriva et fut jugé convenable que, par compassion aux embarras des entrailles, on construisit ce remarquable édifice, commode pour les besoins.” (Chronogramme donnant deux fois : 1777)”

Mais alors… Quelle était la qualité de nos vins ? A leur sujet déjà, les Français racontaient des histoires “belges” :

  • Il y avait le vin des trois frères. Quand le premier buvait, les deux autres devaient le soutenir pour ne pas qu’il s’effondre !
  • Le vin de la chaussette ! Quand une chaussette est trouée, il suffit de la plonger dans ce vin pour que le trou se referme aussitôt !
  • Le vin tourneur ! Il faut tourner sur soi-mêe en le buvant, sinon on risque d’être transpercé !
    Comme on ne caricature que les grands – que “l’on ne prête qu’aux riches”, il faut croire qu’ils n’étaient pas si mauvais que ça, nos vins !

D’ailleurs, en voici la confirmation: un certain CHARDON – en 1783 – représentant de commerce à la Maison BUREAU et Cie, à Dijon, écrivait : “Ce qui nous nuit encore beaucoup en Allemagne, ce sont les vins liégeois ! On préfère leurs vins – qu’on qualifie de Bourgogne – comme les nôtres…”

Quant à Georges FOSTER, il écrivait encore, en 1790 :
“Les vignobles qui entourent la ville ne sont pas – il est vrai – connus au dehors. Qui a jamais entendu nommer le vin de Liége ? Seulement, on se procure ici, à très bon compte, le bourgogne et le champagne, et les mauvaises langues disent que la cause de ce bas prix n’est pas le transport du vin par la Meuse, mais le talent des Liégeois à fabriquer des crûs français en n’employant que le jus de leurs raisins.”

Il y eut enfin “Le Petit Bourgogne”, ce restaurant des frères et soeurs RENARD, qui accueillit la bourgeoisie liégeoise, tout au long du XIXe siècle en “Côte d’Or” d’abord, face à l’actuelle Cité Piercot – ensuite au Château du Beaumont, plus proche du Val-Benoît. On pouvait y déguster : “La Truite court-bouillonnée dans le vin local”, “La Friture de Meuse”, “Les Jets de Houblon, sauce-crème”, servis dans de grands plats, couronnés d’oeufs pochés et surtout, “Les Coquets”, élevés dans les vignobles, rôtis, bardés de deux fines tranches de lard gras, emmaillottés de feuilles de vigne… Ils étaient accompagnés de “Petits Pois à la Liégeoise”, récoltés dans nos cotillages et additionnés de crème teintée aux fines herbes. Le dessert ? En saison “Les Fraises de Saint-Lambert au sucre” !…

Alors, dans la seconde moitié du siècle passé, puis à la “Belle Epoque”, le petit village de Cointe s’est agrandi, développé, pour devenir ce “Village dans la Ville ” que nous connaissons aujourd’hui. Ce fut d’abord l’implantation de diverses institutions, comme le Couvent du Sacré-Coeur, à Bois-l’Evêque, l’Asile de la Vieille-Montagne, qui a fait place à l’Hôpital psychiatrique du Petit-Bourgogne, le Pensionnat des Filles de la Croix, sur le Batty, et l’Institut d’Astrophysique. Aidèrent surtout au développement : la création du Parc Privé, de la Plaine des Sports et du Parc Public, ainsi que l’aménagement des avenues d’accès, telles les avenues de l’Observatoire et C. de Gerlache ainsi que la création d ‘une ligne de tramway. Mais, tout cela est une autre histoire, que nous espérons vous conter bientôt…

Emile DEGEY

  • illustration en tête de l’article : Vue de Cointe depuis le mémorial interallié ©Philippe Vienne

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.


ARDUINA : Serge Darat et Alain van Steenacker, débardeurs à cheval (1997)

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Une profession âpre et passionnante

Combien sont-ils encore en Belgique, les débardeurs à cheval ? Cent cinquante, deux cents ? Question difficile: beaucoup ne sont pas recensés. Arduina en a côtoyé deux sur le lieu de leur travail, en plein effort, un après-midi durant. Tableau d’une profession-passion combinée à l’amour du cheval.

La voiture venait de quitter la route qui file à travers la campagne et se dirigeait vers un des boqueteaux parsemant les prés et les champs légèrement vallonnés. Là opéraient Serge Darat et Alain van Steenacker, deux des derniers débardeurs à cheval du pays.

Cahotant dans les ornières profondes du chemin empierré, le véhicule s’engageait sous les premières frondaisons, quand, juste après la butte d’entrée du petit bois, un hongre apparut, paisible et énorme, relié par sa longe à un arbre et barrant le sentier de toute sa longueur.

Délaissant l’auto, je m’apprêtais à contourner l’animal ; un homme arriva et fit pivoter le quadrupède de façon à ménager un passage. “Serge est là-bas, dit-il, il termine son repas.” Il désignait une petite clairière, un peu plus loin. Sur un tas de bois, un dos massif, arrondi , coiffé de longs cheveux. A l’heure de midi, hommes et bêtes marquaient une pause et prenaient un peu de repos.

Serge Darat se lève pour faire connaissance. Grand, de forte carrure, une barbe de deux jours, le débardeur se veut d’une discrétion coquette sur son âge : tout ce qu’il consentira à dire, c’est qu’il a près de 40 ans. Un autre cheval, un peu moins grand que le premier, est attaché près de lui. Assailli par les mouches et les taons, il paraît nerveux. “Deux belles bêtes, pas vrai ? Nous les nourrissons au grain. Ce matin à 7 heures, ils ont eu droit à 4 kilos d’avoine et d’orge. Nous leur en donnons à nouveau un kilo et demi en milieu de journée, une dernière ration de 4 kilos le soir après le travail, du foin entre 22 et 23 heures, et de la paille pour la litière. En période de travail, ils ont besoin d’accumuler beaucoup d’énergie, qu’ils doivent d’ailleurs absolument dépenser sous peine de complications de santé.

Alain, l’équipier de Serge, nous rejoint. C’est lui qui a libéré le chemin forestier en poussant Julot, magnifique brabançon de 6 ans et 900 kilos. De la même race, Tino, qui appartient à Serge, est un peu plus léger pour le même âge : 750 kilos seulement, mais le poids n’a pas une importance primordiale. D’ailleurs, Serge prétend que Tino est plus fort que son congénère. Question de mental, de confiance en soi…

Surtout respecter l’animal
Serge et Tino (dans le désordre) © Jacques Letihon

Sous les ordres de leurs maîtres, les deux animaux sont occupés au travail depuis quelques jours dans ce petit bois où la commune, propriétaire des lieux, souhaitait faire pratiquer une éclaircie. Le marchand qui a emporté la soumission fait habituellement appel à nos deux débardeurs, raison de leur présence ici. Ceux-ci viennent sur le terrain après le passage d’autres acteurs : le garde-forestier qui a marqué les arbres destinés à la coupe, puis le bûcheron qui les a abattus et élagués. Précédés par l’arrière-train dodelinant de Tino, nous parcourons les deux cent mètres qui nous séparent du lieu de ramassage. La pluie a détrempé le sol, qu’un soleil timide ne parvient pas à sécher. De part et d’autre du chemin forestier sillonné d’ornières, le terrain accuse une forte pente.

De nombreux bois s’allongent entassés sur les côtés : ce sont les bottes, fruits du travail des jours précédents et de la matinée. Le travail de débardage terminé, une machine les tractera jusqu’à la clairière, où ils seront hissés dans des camions pour être conduits à destination. “Certains troncs sont énormes et pèsent facilement huit cent kilos, voire une tonne. Aussi, il ne faut pas demander l’impossible aux chevaux, précise Serge, et surtout les respecter ! A six ans, ils sont en pleine force, mais si l’on n’y prend garde, on pourrait les tuer en une demi-heure. Ceci dit, ils sont capables de travailler sans problème jusqu’à 14 ans voire même au delà. Respecter son cheval, cela signifie aussi qu’il ne faut pas le laisser sur un échec, qu’il ne puisse pas penser ‘ce type est fou pour me demander de tirer seul un poids pareil’. Dans ce cas, nous y mettons les deux chevaux. Une des raisons pour lesquelles je préfère le travail en équipe ! Une autre étant qu’en cas d’accident, il y a toujours quelqu’un de disponible pour chercher du secours.

Nous voici sur le lieu de travail. Alain est déjà à l’ouvrage avec Julot. Des troncs jonchent le sol en déclivité. Serge en a repéré un, quelques mètres en contre-bas. Il y conduit Tino, dont le collier est muni d’une chaîne avec, au bout, un crochet. Il enroule la chaîne autour de l’arbre, la referme au moyen du crochet et examine scrupuleusement le passage à emprunter pour remonter sur le chemin . Le cheval s’impatiente, lève une jambe puis l’autre en soufflant. Et soudain : “Allez Tino, aar, aar ! Tino ! Allez !” La voix formidable, rugueuse, jaillit des entrailles de l’homme, et, répondant aussitôt à l’injonction, l’animal, tous muscles dehors, s’arc-boutant, hisse la masse énorme vers le sommet.

Aar : à gauche. Ye : à droite. Oh : arrête. Recule, un pas : en français dans le texte. Pas compliqué le langage cheval !

Tino obéit à la perfection, enjambe les troncs couchés et semble se faufiler à toute vitesse entre les arbres avec une agilité et une souplesse étonnantes au vu de sa morphologie. Derrière lui, courbé, Serge court, hurle ses ordres, saute pardessus un tronc, évite un amas de branches mortes, dirige de la voix et de la longe. Il participe totalement, on dirait presque qu’il tire avec son cheval. Quelques efforts de cet acabit et les cheveux collent de sueur aux tempes. Le souffle se fait court. Le T-shirt est trempé. Il faut adapter la longueur de la chaîne. Réflexe professionnel. Serge est attentif à tout, et surtout à son cheval. Toujours le respect.

Rien ne prédestinait Serge Darat à exercer la profession de débardeur. Après ses études secondaires, il tâte un peu du droit à l’Université de Liège. Pas longtemps, et sans succès. Puis, en rupture avec le milieu familial, il s’exile en Afrique durant quelques mois. A son retour, comment subsister ? C’est la crise, la fin des années septante. Un copain lui procure un emploi de bûcheron. Serge cherchait du boulot, il trouve des bouleaux. Professionnellement, c’est son premier contact avec le milieu forestier. Il sympathise avec Alain van Steenacker, un gars de son âge, sorti de l’école forestière, bûcheron lui aussi. Mais le bûcheronnage, c’est difficile, c’est dangereux et le corps souffre énormément. Etre débardeur, cela paraît beaucoup plus simple ! La décision est prise en 1985. Alain :

Nous avons eu l’opportunité d’acquérir un cheval et du matériel, puis nous avons fait nos premières armes absolument seuls. Mais nous avons eu la chance d’avoir un très bon cheval pour débuter. Par après, on s’est renseigné, on a pu travailler et observer les méthodes des anciens. C’est ainsi que l’on apprend le métier, sur le tas. Je ne pense pas qu’il existe une école de débardage. En tous les cas, à l’école forestière ce sujet n’est pas abordé.

Lunettes rondes sur le nez, les cheveux courts à 1,80m du sol, Alain parle d’une voix calme, posée. Il s’adresse à son cheval de la même manière, sans crier outre mesure. Et tout au long de l’après-midi s’est imposée l’osmose entre l’homme et l’animal, ce dernier à l’image de celui qui le commande : Tina, nerveux, tout en muscles et en rapidité, avec Serge, courant, gueulant, jurant. Alain, plus doux, réservé, commandant Julot, cheval placide, distrait, aimant le contact avec l’homme au point d’être triste s’il reste deux mois en pâture. Rien d’étonnant, dès lors, d’apprendre que Serge est meilleur pour faire tirer les chevaux, en obtenir le maximum, alors qu’Alain l’est d’avantage pour le débourrage (le dressage préparatoire).

© fotocommunity
L’animal ou la machine

Après avoir tiré, hissé, mis en bottes plusieurs charges, les travailleurs,  humains et équidés, s’accordent quelques minutes de répit, afin de reprendre leur souffle et des forces pour la suite de leur dur labeur. C’est un moment fort apprécié. On profite des charmes de la forêt, on fait parfois silence. Parfois aussi on discute de tout et de rien, de choses banales, d’autres moins, le prochain rendez-vous chez le maréchal-ferrant, par exemple. On médite, comme Serge : “Il n’y a pas d’école, alors la relève, c’est nous…” (un sourire ironique se dessine sur ses lèvres).

Où apprendre le métier ? Il n’y a pas de cours organisés officiellement. Encore moins un diplôme reconnu. Le métier s’apprend en forêt, en le pratiquant  en compagnie d’un débardeur ! Six mois au minimum sont nécessaires pour apprécier les multiples situations qui se présentent dans l’exercice de cette profession qui peut devenir dangereuse si elle n’est pas exercée correctement, en raison des nombreux paramètres qu’il faut maîtriser. Serge se souvient d’un jeune venu à sa rencontre à l’issue d’un concours de débardage. Le garçon de 15 ans, tombé amoureux du métier, souhaitait ardemment devenir débardeur. Le deal fut le suivant : pendant 3 ans, tout en continuant ses études techniques, l’adolescent a passé ses vacances scolaires à travailler en forêt en compagnie du débardeur. A titre gratuit. En contrepartie, à l’issue de l’apprentissage et à titre de défraiement, Serge lui a acheté un cheval , l’a débourré et a fourni un collier. Devenu adulte, ce jeune est débardeur à cheval depuis 10 ans.

Nos débardeurs s’interrogent : leur métier n’est-il pas un peu désuet? Ils sont encore 200 en Belgique, à tout casser, à utiliser un cheval pour leur profession. Utiliser un cheval au vingtième siècle ! Pour le moment, l’animal et la machine se complètent. Le choix dépend de la personnalité. Serge et Alain préfèrent le premier et ne manquent pas une occasion de prouver sa supériorité : un jour, ils remarquent un attroupement au bord de la route où ils circulent, non loin d’un camion finlandais dont les propriétaires font une démonstration de matériel. Ils utilisent de petites machines munies d’un treuil et montées sur chenilles, et dont la pression au sol ridiculement basse préserve la structure du terrain. La discussion s’engage, tant bien que mal, en anglais. Tour en reconnaissant l’efficacité de la mécanique, Serge et Alain soutiennent que leurs chevaux, qui attendent dans le van, font un travail identique en moitié moins de temps. Des paris sont lancés. Les deux compères sortent Julot et Tino et gagnent le pari.

Evidemment, les machines ne sont pas adaptées à tous les types de terrain, mais les animaux ne vont pas partout non plus. Voilà en quoi ils sont complémentaires. Le reste est affaire de goût, goût de la nature par exemple, sans négliger cependant l’aspect financier. Un cheval est moins cher à l’achat, et les frais pour le nourrir correctement, le soigner et le ferrer
ne sont pas excessifs. Par contre, une machine est onéreuse, les remboursements mensuels sont élevés. Comment faire quand la quantité de travail se réduit ou vient à manquer ?

D’autre part, une fois le moteur à l’arrêt et la machine hissée sur la remorque, la journée de travail est terminée. Le cheval réclame beaucoup de temps et d’attention. Il faut le ramener à l’écurie, le soigner, le panser, le nourrir, entretenir son abri, etc. Pas question non plus de partir trop longtemps en vacances. Les contraintes sont donc plus nombreuses.

Cependant, Serge et Alain n’ont pas d’autres maîtres qu’eux. Ils sont totalement libres d’organiser leur emploi du temps comme bon leur semble, en communion avec la nature, et cette liberté-là n’est pas désuète. Alors ils en profitent tant qu’ils le peuvent encore…”

Eddy DANIEL


Plus de presse…

ARDENNES : Arduina, l’éphémère (1997-1998)

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195 FB / 33 FF / 11 FL : des francs belges ou français, des florins, c’est la marque d’une autre époque. On la trouve au pied de la couverture de l’éphémère magazine Arduina, dont trois numéros seulement nous sont parvenus (merci à notre regretté collaborateur David Limage pour cela). La collection est néanmoins complète comme cela et restera disponible dans les ressources de notre documenta.wallonica.org. De courte durée, l’initiative était néanmoins belle  et généreuse, comme le détaille le rédac’chef de l’époque :

“D’ARDUINA À ARDENNE…

Il y a une place pour l’Ardenne dans l’Éternité” a écrit Roger Gillard dans un ouvrage consacré à cette belle région de notre pays.

Cadre de vie active pour les uns, l’Ardenne est terre de tradition et vitrine de
notre patrimoine. Lieu d’évasion pour les autres, elle est, avec ses forêts, source de sérénité et de détente. Une bouffée de grand air et de verdure, c’est d’abord ce que souhaite apporter Arduina, que le titre suggère à lui seul : Arduina signifiant “Profonde” en langue Celte.

Il s’agit bien d’un retour aux sources qui est proposé au moyen de cette publication d’un genre tout à fait original en Belgique. La vocation d’Arduina, le magazine de l’Ardenne, est aussi de mettre en lumière toute une région et par là, son activité rurale et économique. Les aspects culturels et sportifs ne seront pas oubliés, puisque là aussi, Arduina tient à aborder ces domaines importants de la vie.

Arduina compte ainsi s’articuler autour des axes principaux définis comme suit: Tourisme, Découverte, Histoire, Tradition, Sport et Culture, sans oublier un chapitre réservé à l’Environnement et à la Protection de la nature. A ceux-ci viendront s’ajouter différentes rubriques et ‘services’ tels que l’agenda des manifestations et des informations générales.

La fréquence de parution, bimestrielle, c’est-à-dire tous les deux mois, permettra enfin de développer certains thèmes en rapport avec les saisons. Avant tout, transmettre un sentiment d’évasion et de bien-être mélangés, voilà la raison même d’exister que s’est donnée Arduina.

Enfin, détail pratique, pour l’impression du magazine, notre choix s’est porté sur du papier recyclé, qui correspond bien à l’esprit de ce type de publication. Appréciez- vous cette option ? N’hésitez pas à nous le faire savoir…

De votre accueil dépend la confirmation de nos ambitions.
Merci et… bonne lecture”

Christian Léonard, Rédacteur en chef


Et dans la documenta, nous conservons pour vous les trois numéros ‘océrisés’, un clic et vous découvrez le magazine Arduina n°1 en PDF sur votre écran :


Plus de presse…

BAKEWELL : Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse (ALBIN MICHEL, 2013)

Temps de lecture : 7 minutes >

Comment affronter la peur de la mort ? Accepter la fin de l’amour ? Tirer parti de chaque instant ? En deux mots : comment vivre ?

“Le XXIe siècle est plein de gens imbus d’eux-mêmes. Plongez une demi-heure dans l’océan virtuel des blogs, des tweets, des (you)tubes, des (my)spaces, des face(book)s, des pages et des pods, et vous verrez surgir des milliers d’individus fascinés par leurs propres personnes et essayant d’attirer l’attention à grands cris. Ils s’épanchent; ils se ‘livrent’, ils tchattent et mettent en ligne les photos de tout ce qu’ils font. Extrovertis dénués de toute inhibition, ils se regardent le nombril comme jamais ils ne l’ont fait. Lors même qu’ils sondent leur expérience privée, bloggers et networkers communiquent avec leurs semblables dans un festival communautaire du moi.

Des optimistes ont essayé de faire de cette rencontre mondiale des esprits la base d’une nouvelle approche des relations internationales. L’historien Theodore Zeldin a lancé un site, The Oxford Muse, qui invite les gens à concocter de brefs autoportraits en mots, à décrire leur vie quotidienne et ce qu’ils ont appris. Ils les mettent en ligne pour les donner à lire et susciter des réactions. Pour Zeldin, le dévoilement de soi partagé est la meilleure manière de faire naître la confiance et la coopération à travers la planète, en remplaçant les stéréotypes nationaux par de vrais gens. La grande aventure de notre époque, dit-il, est “de découvrir qui habite le monde, un individu à la fois“. L’Oxford Muse fourmille donc d’essais personnels ou d’entretiens avec des titres du genre : Pourquoi un Russe qui a fait des études fait des ménages à Oxford, Pourquoi être coiffeur comble le besoin de perfection, Comment écrire un autoportrait vous montre que vous n’êtes pas celui que vous croyiez, Ce que vous pouvez découvrir si vous ne buvez ni ne dansez, Ce qu’une personne ajoute à ce qu’elle dit dans la conversation quand elle parle d’elle par écrit, Comment réussir quand on est paresseux, Comment un chef exprime sa bonté...

En décrivant ce qui les rend différents de tous les autres, les contributeurs révèlent ce qu’ils partagent avec tout le monde : l’expérience de l’humanité. Cette idée – écrire sur soi pour tendre aux autres un miroir où ils reconnaissent leur propre humanité – n’a pas toujours existé. Il a bien fallu l’inventer. Et, à la différence de maintes inventions culturelles, on peut l’attribuer à une seule personne : Michel Eyguem de Montaigne, noble, magistrat et viticulteur, qui vécut dans le Périgord de 1533 à 1592.

C’est tout simplement en le faisant que Montaigne en conçut l’idée. Contrairement à la plupart des mémorialistes de son temps, il n’écrivit pas pour rapporter ses prouesses et ses réalisations. Pas davantage il ne coucha par écrit la chronique des événements historiques dont il fut le témoin direct, quand bien même il aurait pu le faire: au cours des décennies passées
à incuber et écrire son livre, il vécut une guerre de religion qui faillit détruire son pays. Appartenant à une génération flouée de l’idéalisme prometteur dont jouissaient les contemporains de son père, il s’adapta aux misères publiques en concentrant son attention sur la vie privée. Il survécut aux troubles, supervisa son domaine, trancha des affaires en sa qualité de magistrat et fut le maire de Bordeaux le plus accommodant de son histoire. Dans le même temps, il composa des textes exploratoires, sans attaches, auxquels il donna des titres simples : De l’amitié, Des cannibales, De l’usage de se vêtir, Comme nous pleurons et rions d’une même chose, Des noms, Des senteurs, De la cruauté, Des pouces, Comme notre esprit s’empêche soi-même, De la diversion, Des coches, De l’expérience

Au total, il écrivit cent-sept essais de cette nature. D’aucuns couvrent une page ou deux ; d’autres sont beaucoup plus longs, en sorte que les éditions les plus récentes de la série complète couvrent plus d’un millier de pages. Ils proposent rarement d’expliquer ou d’enseigner quoi que ce soit. Montaigne se présente comme quelqu’un qui s’est contenté de coucher par écrit ce qui lui passait par la tête lorsqu’il prenait sa plume, saisissant rencontres et états d’esprit comme ils venaient. Et de ces expériences, il fit une base pour se poser des questions, par-dessus tout la grande question qui le fascina comme elle fascina tant de ses contemporains. Deux mots tout simples suffisent à la formuler : Comment vivre ?

À ne pas confondre avec la question éthique : “Comment doit-on vivre ?” Les dilemmes moraux intéressaient Montaigne, mais ce que les gens devraient faire l’intéressait moins que ce qu’ils faisaient vraiment. Il voulait savoir comment vivre une vie bonne, par quoi il faut entendre une vie correcte et honorable, mais aussi une vie pleinement humaine, satisfaisante et florissante. Cette question l’amena à la fois à écrire et à lire, car il était curieux de toutes les vies humaines, passées et présentes. Il ne cessait de s’interroger sur les émotions et les mobiles qui poussaient les gens à agir ainsi qu’ils le faisaient. Et comme il était l’exemple le plus proche qu’il eût sous la main d’un être humain vaquant à ses occupations, il s’interrogea tout autant sur lui-même.

Une question prosaïque, “Comment vivre ?“, éclatée en une myriade d’autres questions pragmatiques. Comme tout le monde, Montaigne buta sur les grandes perplexités de l’ existence : comment affronter la peur de la mort, comment se remettre de la mort d’un enfant ou d’un ami cher, comment se faire à ses échecs, comment tirer le meilleur parti de chaque instant en sorte que la vie ne s’épuise pas sans qu’on l’ait goûtée ? Mais il est aussi de moindres énigmes. Comment éviter de se laisser entraîner dans une dispute absurde avec son épouse, ou un domestique ? Comment rassurer un ami convaincu qu’un sorcier lui a jeté un sort ? Commet ragaillardir un voisin éploré ? Comment garder sa maison ? Quelle est la meilleure stratégie à adopter si vous êtes tenus en respect par des voleurs en armes qui n’ont pas l’air de savoir s’ils vont vous tuer ou vous rançonner ? Si vous surprenez la gouvernante de votre fille qui lui prodigue de mauvais conseils, est-il sage d’intervenir ? Comment faire face à un taureau ? Que dire à votre chien qui a envie de sortir jouer, quand vous souhaitez rester à votre pupitre pour écrire votre livre ?

Sarah Bakewell © London Review Bookshop

Au lieu de réponses abstraites, Montaigne nous dit ce qu’il fit à chaque fois, et quel était son sentiment quand il le fit. Il nous donne tous les détails dont nous avons besoin pour toucher du doigt la réalité, et parfois plus qu’il ne nous faut. Il nous dit, sans raison particulière, que le melon est le seul fruit qu’il aime, qu’il préfère faire l’amour couché que debout, qu’il ne sait pas chanter, qu’il aime la compagnie enjouée et se laisse souvent emporter par l’étincelle d’une répartie. Mais il décrit aussi des sensations qu’il est plus difficile de saisir verbalement, si même on en a conscience : ce que ça fait d’être paresseux, ou courageux, ou indécis ; de s’abandonner à un instant de vanité, ou d’essayer de se défaire d’une peur obsédante. Il écrit même sur la sensation pure d’être en vie.

Explorant ces phénomènes sur plus de vingt ans, Montaigne se questionna sans relâche et brossa son portrait : un autoportrait en mouvement constant, si vivant qu’il surgit pour ainsi dire de la page, pour venir s’asseoir à côté de vous et lire par-dessus votre épaule. Il lui arrive de tenir des propos surprenants : bien des choses ont changé depuis la naissance de Montaigne, voici près d’un demi-millénaire, et ni les mœurs ni les croyances ne sont toujours reconnaissables. Lire Montaigne, ce n’en est pas
moins éprouver maintes fois le choc de la familiarité, au point que les siècles qui le séparent du nôtre sont réduits à néant. Les lecteurs continuent de se reconnaître en lui, tout comme les visiteurs d’Oxford Muse se reconnaissent ou reconnaissent des aspects d’eux-mêmes dans le récit d’un Russe instruit qui fait des ménages ou dans l’expérience de celui qui préfère ne pas danser.

Dans un article à ce sujet paru dans le Times en 1991, le journaliste Bernard Levin écrivait: “Je mets tout lecteur de Montaigne au défi de ne pas poser le livre à un moment ou à un autre pour s’écrier, incrédule: “Comment a-t-il su tout cela de moi ?” La réponse est, bien entendu, qu’il le sait en se connaissant lui-même. À leur tour, les gens le comprennent parce qu’eux aussi savent tout cela sur leur propre expérience. Comme l’écrivit au XVIIe siècle Blaise Pascal, un de ses premiers lecteurs les plus obsessionnels: Ce n’est pas dans Montaigne mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois.”

Sarah Bakewell


BAKEWELL Sarah, “Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse” (ALBIN MICHEL, 2013)

“La perplexité devant l’existence nourrit toute l’œuvre de Montaigne. En écrivant sur lui-même, le grand penseur tend un miroir où chacun peut se reconnaître. D’où l’extrême modernité et l’intelligence des Essais. Véritable phénomène d’édition en Angleterre et aux Etats-Unis, le livre de Sarah Bakewell est un guide aussi érudit que savoureux de l’univers et de la pensée du philosophe. En vingt chapitres, qui sont autant de tentatives de réponse à la question existentielle Comment vivre ?, il aborde de manière chronologique et thématique la vie personnelle de Montaigne et les événements qui ont marqué son temps. Connaisseur ou néophyte, chacun y trouvera des réponses à ses doutes les plus obscurs et les plus féconds. Une superbe incitation à découvrir ou relire un des chefs-d’œuvre de la pensée moderne….”

Si vous connaissez l’œuvre de Montaigne, Comment vivre ? vous enchantera. Si vous ne la connaissez pas, le livre se suffit largement à lui-même… Pour faire court, Montaigne a ici la biographie qu’il mérite.

The Independent

Une magnifique et vivante introduction à l’œuvre de Montaigne.

The Guardian

Nous sommes bêtes, mais nous ne saurions être autrement, alors autant se détendre et vivre avec » : ainsi l’auteure britannique Sarah Bakewell résume-t-elle la philosophie de Montaigne. Le trait est provocateur mais sied à la gouaille tranquille du seigneur aquitain dont la vie et l’œuvre servent ici de matière à un questionnement plus que sérieux : « comment vivre ? » C’est qu’entre le souvenir d’une femme qui ne fait l’amour « que d’une fesse », les notes de lecture et le regard étrangement humain d’un chat, les Essais constituent l’une des tentatives de réponse les plus ambitieuses… et pragmatiques. À la traditionnelle biographie, Bakewell préfère l’habileté d’une promenade à gambades thématiques. Le point de départ : tomber de son cheval et frôler la mort. S’ensuit l’éveil à une vie que Montaigne veut « en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte ». Il suffit de pouvoir se dire : « si j’avais à revivre, je revivrai comme j’ai vécu ». Apprentissage du latin, magistrature à Bordeaux, amitié intense avec Étienne de La Boétie, deuils, ennuis domestiques… l’écheveau complexe d’une vie se dévide sans autre fin qu’offrir à la vue les nerfs d’un philosophe, « un exemple ordinaire d’être vivant ».

PHILOMAG.COM


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