DUBOIS : Le magazine Imagine, comme un air de John Lennon

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[DIACRITIK.COM, 6 avril 2022] Voici un magazine assez magnifique, très chatoyant aussi et qui porte bien son enseigne à la John Lennon. Il se réclamait du parti Écolo à l’origine puis en garda l’esprit tout en prenant quelque distance envers ce parti. C’est en ce sens que la couverture de ce bimestriel porte fièrement trois surcharges : DEMAIN LE MONDE ; la triade ÉCOLOGIE / SOCIÉTÉ / NORD-SUD ; et la mention quelque peu énigmatique SLOW PRESS (est-ce la formule employée à propos d’un vin à pression lente ou bien est-elle d’un journal à parution peu pressée — mais stressée néanmoins ?).

Ainsi “Demain le monde” nous parle de mutation et d’un univers qui propose en lieu et place du capitalisme dominant un bouleversement résolu. Quant à la triade “Écologie / Société / Nord-Sud”, elle rassemble en une seule trois disciplines de pointe et qui visent à réconcilier la Terre avec l’Humanité. Quant à cette “Slow Press”, qui continue à nous tarabuster, nous la traduirons joyeusement comme un équivalent du bon vieux latin festina lente, c’est-à-dire “hâte-toi lentement”, ce qui fait pleinement notre affaire.

Si Imagine a quelque peu tenu à distance luttes et controverses politiques, c’est pour mieux se régénérer dans les temps troublés que nous connaissons. Une pandémie, une guerre continentale, des cataclysmes naturels, on conviendra que c’est beaucoup et que c’est même trop. Imagine entend jouer à cet égard “un rôle de sentinelle des catastrophes en cours“. Et c’est pourquoi ce magazine défend “une pensée complexe et nuancée, apaisée et féconde, libre et non conformiste“. Et d’ajouter joliment encore qu’il “libère les imaginaires (…), est porteur d’idées nouvelles et inspirantes, d’histoires audacieuses et inattendues, de petits ou grands récits.

Est-ce à dire que la critique sociale et politique ne trouve plus sa place dans une revue telle que celle que l’on évoque ici ? Ou bien qu’elle ne se reconnaît plus dans les combats qui sont menés par la gauche au point qu’on voit se déliter les partis les plus combatifs, au risque de laisser toute la place aux populismes ou aux néolibéralismes dans ce que ceux-ci montrent de plus trivial aux quatre coins du continent et des environs.

Le magazine a par ailleurs déterminé son découpage et son rythme de lecture selon une cartographie pleinement évocatrice et même largement métaphorique à travers ce qu’il désigne comme ses divers territoires. Nous aurons ainsi au long de la revue :

    1. Sur le volcan qui accorde la priorité à la sphère politique à travers le mouvement des luttes, des résistances et des interventions, croisant par ailleurs des thèmes du jour comme le populisme, le patriarcat, la marchandisation du monde, soit autant de dérives ;
    2. Le sixième continent qui désigne un article de long format à la croisée de divers territoires ou thématiques ; prendront ainsi forme de “grands entretiens” qui donneront la parole à des personnalités en vue parmi les plus représentatives du monde intellectuel ;
    3. Zones fertiles qui veut qu’Imagine propose des alternatives sur des thématiques de base relatives à l’agriculture, au climat, à l’énergie, à la démocratie, à l’économie, toutes essentielles à la survie des espèces ;
    4. Terra incognita qui se projette vers le futur et favorise la pensée utopique, donnant en particulier la parole à des personnalités porteuses de changement et qui sont prêtes à aborder des sujets comme l’effondrement ou l’adaptation ;
    5. Les confluents qui font se croiser différentes disciplines, depuis la philosophie jusqu’à l’histoire et la sociologie. Éducation et transmission seront ici des thèmes de premier plan ;
    6. Au large donne la parole à toutes les disciplines qui se réclament de l’esthétique et des formes d‘art. C’est là encore que place est faite aux minorités mises à l’écart comme au monde vivant dans sa pluralité (personnes vulnérables, animaux, végétaux). La perspective activée est celle d’un monde réconcilié dans toutes ses composantes.

On notera que les “Grands Entretiens” seront selon toute vraisemblance rassemblés dans une livraison de fin d’année “hors série”.

Si Imagine fonctionne avec une Rédaction minimale à Liège et à Bruxelles Hugues Dorzée étant son rédacteur en chef, elle ne sortira que difficilement de l’espace belge francophone. Demeure néanmoins la possibilité pour les lecteurs de se procurer le magazine par abonnement ou par livraison ciblée. Une diffusion qui exista vers la France pendant une période devrait pourtant reprendre en ce pays. Mais, par ailleurs, le groupe rédactionnel s’élargit volontiers à des groupes de travail et de réflexion de durée variable. Et l’on a vu récemment se constituer et s’instituer l’assemblée mobile des Pisteurs d’Imagine auquel le magazine peut faire appel en matière de conseils et d’orientations. Il compte actuellement une quinzaine d’intervenants. Parmi ceux-ci, on compte notamment Olivier De Schutter, Caroline Lamarche, Ariane Estenne, Charlotte Luyckx, Arnaud Zacharie, soit autant de personnalités fortes.

Il est donc toute une vie sociale autour d’un magazine qui aime à scander l’année de rencontres, de mises au vert, de séances d’écriture collective, de workshops, etc. C’est ainsi tout un brassage procédant par groupes restreints et cellules productives et qui se donne pour objectif d’inventer le monde de demain.

Jacques DUBOIS

Imagine, c’est un magazine belge, bimestriel et alternatif, qui traite des questions d’écologie, de société et de relations Nord-Sud. Il est édité par une asbl, indépendante de tout groupe de presse et de tout parti politique, et géré par l’équipe qui le réalise. Imagine s’inscrit dans le courant slow press et défend un journalisme d’impact, au long cours, à la fois vivant et critique, apaisé et constructif. Tous les deux mois, il recherche la qualité plutôt que la quantité. Il ralentit pour offrir à ses lecteurs une information originale, fiable et nuancée. Contact : Imagine, boulevard Frère-Orban 35A, B-4000-LIEGE (site du magazine).


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources  : diacritik.com (article du 6 avril 2022) | mode d’édition : partage et iconographie | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Imagine Magazine.


Il y a presse et presse…

MALET : Le système Pierre Rabhi (2018)

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Repris dans notre portefeuille de veille pour la Revue de presse, le Monde diplomatique [MONDE-DIPLOMATIQUE.FR] ambitionne de “faire vivre un journalisme affranchi des pouvoirs et des pressions.” Leur devise : “On s’arrête, on réfléchit.” Nous avons marqué l’article ci-dessous dans la catégorie Tribune libre comme dans la catégorie Revue de presse, en ceci qu’il documente le sujet le sujet autant qu’il alimente le débat. What else ?


Frugalité et marketing

[MONDE-DIPLOMATIQUE.FR, août 2018] La panne des grandes espérances politiques remet au goût du jour une vieille idée : pour changer le monde, il suffirait de se changer soi-même et de renouer avec la nature des liens détruits par la modernité. Portée par des personnalités charismatiques, comme le paysan ardéchois Pierre RABHI (1938-2021), cette “insurrection des consciences” qui appelle chacun à “faire sa part” connaît un succès grandissant.

Dans le grand auditorium du palais des congrès de Montpellier, un homme se tient tapi en bordure de la scène tandis qu’un millier de spectateurs fixent l’écran. Portées par une bande-son inquiétante, les images se succèdent : embouteillages, épandages phytosanitaires, plage souillée, usine fumante, supermarché grouillant, ours blanc à l’agonie. “Allons-nous enfin ouvrir nos consciences ?“, interroge un carton. Le film terminé, la modératrice annonce l’intervenant que tout le monde attend : “Vous le connaissez tous… C’est un vrai paysan.

Les projecteurs révèlent les attributs du personnage : une barbichette, une chemise à carreaux, un pantalon de velours côtelé, des bretelles. “Je ne suis pas venu pour faire une conférence au sens classique du terme, explique Pierre Rabhi, vedette de la journée “Une espérance pour la santé de l’homme et de la Terre“, organisée ce 17 juin 2018. Mais pour partager avec vous, à travers une vie qui est singulière et qui est la mienne, une expérience.

Des librairies aux salons bio, il est difficile d’échapper au doux regard de ce messager de la nature, auteur d’une trentaine d’ouvrages dont les ventes cumulées s’élèvent à 1,16 million d’exemplaires. Chaussé de sandales en toute saison, Rabhi offre l’image de l’ascète inspiré. “La source du problème est en nous. Si nous ne changeons pas notre être, la société ne peut pas changer“, affirme le conférencier.

Passé la soixantième minute, il narre le fabliau du colibri qui a fait son succès : lors d’un incendie de forêt, alors que les animaux terrifiés contemplent le désastre, impuissants, le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau avec son bec pour conjurer les flammes. “Colibri, tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu éteindras le feu !“, lui dit le tatou. “Je le sais, mais je fais ma part“, répond le volatile. Rabhi invite chacun à imiter le colibri et à “faire sa part“.

La salle se lève et salue le propos par une longue ovation. “Cela doit faire dix fois que je viens écouter Pierre Rabhi ; il dit toujours la même chose, mais je ne m’en lasse pas“, confie une spectatrice. “Heureusement qu’il est là !, ajoute sa voisine sans détacher les yeux de la scène. Avec Pierre, on n’est jamais déçu.” L’enthousiasme se répercute dans le hall adjacent, où, derrière leurs étals, des camelots vendent des machines “de redynamisation et restructuration de l’eau par vortex“, des gélules “de protection et de réparation de l’ADN” (cures de trois à six mois) ou le dernier modèle d’une “machine médicale à ondes scalaires” commercialisée 8 000 euros.

À Paris aussi, Rabhi ne laisse pas indifférent. Le premier ministre Édouard Philippe le cite lorsqu’il présente son “plan antigaspillage” (23 avril 2018). “Cet homme est arrivé comme une véritable lumière dans ma vie“, affirme son ancienne éditrice, désormais ministre de la culture, Mme Françoise Nyssen. “Pierre a permis à ma conscience de s’épanouir et de se préciser. Il l’a instruite et il l’a nourrie. Quelque part, il a été son révélateur“, ajoute M. Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire.

En se répétant presque mot pour mot d’une apparition à une autre, Rabhi cisèle depuis plus d’un demi-siècle le récit autobiographique qui tient lieu à la fois de produit de consommation de masse et de manifeste articulé autour d’un choix personnel effectué en 1960, celui d’un “retour à la terre” dans le respect des valeurs de simplicité, d’humilité, de sincérité et de vertu. Ses ouvrages centrés sur sa personne, ses centaines de discours et d’entretiens qui, tous, racontent sa vie ont abouti à ce résultat singulier : cet homme qui parle continuellement de lui-même incarne aux yeux de ses admirateurs et des journalistes la modestie et le sens des limites. Rues, parcs, centres sociaux, hameaux portent le nom de ce saint laïque, promu en 2017 chevalier de la Légion d’honneur. Dans les médias, l’auteur de Vers la sobriété heureuse (2010) jouit d’une popularité telle que France Inter peut transformer sa matinale en édition spéciale en direct de son domicile (13 mars 2014) et France 2 consacrer trente-cinq minutes, à l’heure du déjeuner, le 7 octobre 2017, à louanger ce “paysan, penseur, écrivain, philosophe et poètequi “propose une révolution“.

Tradition, authenticité et spiritualité

L’icône Rabhi tire sa popularité d’une figure mythique : celle du grand-père paysan, vieux sage enraciné dans sa communauté villageoise brisée par le capitalisme, mais dont le savoir ancestral s’avère irremplaçable quand se lève la tempête. Dans un contexte de catastrophes environnementales et d’incitations permanentes à la consommation, ses appels en faveur d’une économie frugale et ses critiques de l’agriculture productiviste font écho au sentiment collectif d’une modernité hors de contrôle. En réaction, l’inspirateur des “colibris” prône une “insurrection des consciences“, une régénération spirituelle, l’harmonie avec la nature et le cosmos, un contre-modèle local d’agriculture biologique non mécanisée. Ces idées ruissellent dans les médias, charmés par ce “bon client“, mais aussi à travers les activités du mouvement Colibris, fondé en 2006 par Rabhi et dirigé jusqu’en 2013 par le romancier et réalisateur Cyril Dion. Directeur de collection chez Actes Sud, fondateur en 2012 du magazine Kaizen, partenaire des Colibris, Dion a réalisé en 2015 avec l’actrice Mélanie Laurent le film Demain, qui met en scène le credo du mouvement et qui a attiré plus d’un million de spectateurs en salles.

Le succès du personnage et de son discours reflète et révèle une tendance de fond des sociétés occidentales : désabusée par un capitalisme destructeur et sans âme, mais tout autant rétive à la modernité politique et au rationalisme qui structura le mouvement ouvrier au siècle passé, une partie de la population place ses espoirs dans une troisième voie faite de tradition, d’authenticité, de quête spirituelle et de rapport vrai à la nature.

Ma propre insurrection, qui date d’une quarantaine d’années, est politique, mais n’a jamais emprunté les chemins de la politique au sens conventionnel du terme, explique Rabhi sur un tract de sa campagne présidentielle de 2002. Mon premier objectif a été de mettre en conformité ma propre existence (impliquant ma famille) avec les valeurs écologistes et humanistes” — il n’obtint que 184 parrainages d’élu sur les 500 requis. Le visage caressé d’une lumière or, le candidat présenté comme un “expert international pour la sécurité alimentaire et la lutte contre la désertification” se tient parmi les blés. De l’Afrique du Nord aux Cévennes, en passant par le Burkina Faso, la trajectoire de Rabhi illustre les succès autant que les vicissitudes d’une écologie apolitique.

Né le 29 mai 1938 à Kenadsa (région de Saoura), en Algérie, Rabah Rabhi perd sa mère vers l’âge de 4 ans et se retrouve dans une famille d’adoption, un couple de colons formé d’une institutrice et d’un ingénieur qui lui donne une éducation occidentale, bourgeoise, catholique. L’adolescent d’Oran adore “écouter La Flûte enchantée, Othello ou bien un soliste de renom” à l’opéra ; il aime la littérature française et les costumes impeccablement coupés qui lui donnent l’allure d’une “gravure de mode”. Fervent catholique, il adopte à 17 ans son nom de baptême, Pierre. “Je me sentais coupable non pas de renier la foi de mes ancêtres [l’islam], mais de ne point aller propager parmi eux celle du fils de Dieu.” Pendant la guerre d’Algérie, raconte-t-il, “me voici brandissant mon petit drapeau par la fenêtre de la voiture qui processionne dans la ville en donnant de l’avertisseur : “Al-gé-rie-fran-çai-se”“.

Il gagne Paris à la fin des années 1950 et travaille chez un constructeur de machines agricoles à Puteaux (Hauts-de-Seine) en tant que magasinier, précise-t-il lors de l’entretien qu’il nous accorde, et non en tant qu’ouvrier à la chaîne, comme on peut le lire dans Pierre Rabhi, l’enfant du désert (Plume de carotte, 2017), un ouvrage de littérature jeunesse vendu à plus de 21 000 exemplaires. C’est dans cette entreprise que le jeune homme rencontre en 1960 sa future épouse. La même année, il expédie une lettre qui changera sa vie. “Monsieur, écrit-il au docteur Pierre Richard, nous avons eu votre adresse par le père Dalmais, qui nous a appris que vous vous préoccupiez de la protection de la nature, que vous avez activement participé à la création du parc de la Vanoise, et que vous essayez d’obtenir la création de celui des Cévennes. Nous sommes sensibles à toutes ces questions et voudrions prendre une part active en retournant à cette nature que vous défendez.

Étudiant en médecine avant-guerre, Richard devient, en 1940, instructeur d’un chantier de la jeunesse près des mines de Villemagne (Gard), sur le mont Aigoual. Cette expérience hygiéniste, nationaliste et paramilitaire l’influence durablement. En décembre 1945, il soutient une thèse de médecine qui assume un “parti pris évident” : “La santé de l’homme est atteinte, et celle du paysan en particulier, et, par-delà, celle du pays, de la nation, écrit Richard — santé intégrale du corps, de l’esprit, des biens matériels, de l’âme.” Quatorze ans plus tard, en 1959, le docteur Richard joue son propre rôle de médecin de campagne dans un film de propagande ruraliste intitulé Nuit blanche, où il fustige l’urbanisation, l’État centralisateur, les boîtes de conserve et la politique de recrutement des entreprises publiques qui arrache les paysans à leurs “racines”.

Sur une photographie du mariage célébré en avril 1961, le docteur Richard offre son bras à la mariée, Michèle Rabhi, tandis que Pierre Rabhi donne le sien à l’épouse du médecin de campagne. “Pierre et Anne-Marie Richard sont les parents que le magicien nous a destinés“, écrit Rabhi dans son autobiographie. “À mon arrivée en Ardèche, c’est lui qui m’a pris sous son aile. C’était mon initiateur“, complète-t-il.

“L’homme providentiel”

Peu après, l’apprenti paysan rencontre l’écrivain ardéchois Gustave Thibon. Acclamé par Charles Maurras dans L’Action française en juin 1942 comme “le plus brillant, le plus neuf, le plus inattendu, le plus désiré et le plus cordialement salué de nos jeunes soleils“, Thibon fut l’une des sources intellectuelles de l’idéologie ruraliste de Vichy. “Ce n’est pas mon père qui était pétainiste, c’est Pétain qui était thibonien“, affirmera sa fille. Bien que ses thuriféraires n’omettent jamais de rappeler que Thibon hébergea la philosophe Simone Weil en 1941, ce monarchiste, catholique intransigeant, antigaulliste viscéral et, plus tard, défenseur de l’Algérie française fit régulièrement cause commune avec l’extrême droite.

Entre le jeune néorural et le penseur conservateur se noue une relation qui durera jusqu’aux années 1990. “On voyait chez lui une grande polarisation terrestre et cosmique, relate le premier. (…) J’étais alors très heureux de rencontrer un tel philosophe chrétien et j’ai adhéré à ce qu’il disait.” Dans le paysage éditorial français, Thibon a précédé Rabhi en tant que figure tutélaire du paysan-écrivain “enraciné” poursuivant une quête spirituelle au contact de la nature (10). Dans le hameau de Saint-Marcel-d’Ardèche où vécut Thibon, Mme Françoise Chauvin, qui fut sa secrétaire, se souvient : “Pierre Rabhi doit beaucoup à Gustave Thibon. Quand il venait ici, son attitude était celle d’un disciple visitant son maître.

J’ai fait 68 en 1958 !“, s’amuse, soixante ans plus tard, l’élève devenu maître, lorsqu’il évoque son “retour à la terre”. Le paysage intellectuel des années 1960 et 1970 ne l’enchantait guère. Quand on lui cite l’œuvre du philosophe André Gorz, auteur des textes fondateurs Écologie et politique (1975) et Écologie et liberté (1977), il s’agace : “J’ai toujours détesté les philosophes existentialistes, nous dit-il. Dans les années 1960, il y en avait énormément, des gens qui ne pensaient qu’à partir des mécanismes sociaux, en évacuant le “pourquoi nous sommes sur Terre”. Mais moi, je sentais que la réalité n’était pas faite que de matière tangible et qu’il y avait autre chose.” L’homme ne s’en cache pas : “J’ai un contentieux très fort avec la modernité.

Sa vision du monde tranche avec la néoruralité libertaire de l’après-Mai. “Je considère comme dangereuse pour l’avenir de l’humanité la validation de la famille “homosexuelle”, alors que par définition cette relation est inféconde“, explique-t-il dans le livre d’entretiens Pierre Rabhi, semeur d’espoirs (Actes Sud, 2013). Sur les rapports entre les hommes et les femmes, son opinion est celle-ci : “Il ne faudrait pas exalter l’égalité. Je plaide plutôt pour une complémentarité : que la femme soit la femme, que l’homme soit l’homme et que l’amour les réunisse.”

En plus de ses fréquentations vichysso-ardéchoises, Rabhi compte parmi ses influences intellectuelles Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de la Société anthroposophique universelle. “Un jour, le docteur Richard est venu chez moi, triomphant, et il m’a mis entre les mains le livre Fécondité de la terre, de l’Allemand Ehrenfried Pfeiffer, un disciple de Steiner, raconte-t-il. J’ai adhéré aux idées de Steiner, ainsi qu’aux principes de l’anthroposophie, et notamment à la biodynamie. Lorsqu’il a fallu faire de l’agriculture, Rudolf Steiner proposait des choses très intéressantes. J’ai donc commandé des préparats biodynamiques en Suisse et commencé mes expérimentations agricoles.

À son arrivée en Ardèche, après une année de formation dans une maison familiale rurale, Rabhi fait des travaux de maçonnerie, travaille comme ouvrier agricole, écrit de la poésie, ébauche des romans, s’adonne à la sculpture. Sa découverte de l’agriculture biodynamique le stimule au point qu’il anime, à partir des années 1970, causeries et formations à ce sujet. Il se forge alors une conviction qui ne le quittera plus : la spiritualité et la prise en compte du divin sont indissociables d’un modèle agricole viable, lequel se place dès lors au centre de ses préoccupations. Une nouvelle fois, un courrier et la rencontre avec un personnage haut en couleur vont infléchir le cours de son histoire.

Fondateur de la compagnie de vols charters Point Mulhouse, bien connue des baroudeurs des années 1970 et 1980, l’entrepreneur Maurice Freund inaugure en décembre 1983 un campement touristique à Gorom-Gorom, dans l’extrême nord du Burkina Faso. Grâce à cette “réplique du village traditionnel avec ses murs d’enceinte qui entourent les cours“, Freund compte faire de cette localité un lieu de “tourisme solidaire”. Las ! Quelques semaines plus tard, il découvre que le restaurant “traditionnel” sert du foie gras et du champagne car “des coopérants, mais aussi des ambassadeurs, viennent se détendre dans ce havre de paix“.

Au même moment arrive une lettre de Rabhi l’invitant à visiter sa demeure en Ardèche. Devant l’insistance de celui qu’il prend d’abord pour un quémandeur, Freund se rend à la ferme. “Avant même d’échanger une parole, en plongeant mon regard dans le sien, je comprends que Pierre Rabhi est l’homme providentiel“, écrit Freund. “S’inspirant des travaux de l’anthroposophe Rudolf Steiner, Pierre Rabhi a mis au point une méthode d’engrais organiques (…) qu’il a adaptée aux conditions du Sahel. Il ramasse les branches, plumes d’oiseaux, excréments de chameau, tiges de mil… Il récupère ces détritus, en fait du compost, le met en terre“, s’émerveille-t-il. Il place aussitôt Rabhi à la tête de Gorom-Gorom II, une annexe du campement hôtelier où l’autodidacte initie des paysans du Sahel au calendrier lunaire de la biodynamie.

Le 6 mai 1986, la chaîne publique Antenne 2 diffuse le premier reportage télévisé consacré à Rabhi. “Il y a un vice fondamental, explique le Français à Gorom-Gorom, sur fond de musique psychédélique. On s’est toujours préoccupé d’une planification matérielle, mais on ne s’est jamais préoccupé fondamentalement de la promotion humaine. C’est la conscience, c’est la conscience qui réalise.” Images de paysans au travail, gros plans sur les costumes traditionnels, paysages sublimes : le reportage fait dans le lyrisme. “Je crois que le Nord et le Sud n’ont pas fini de se disputer ma personne“, conclut Rabhi. Aucune précision technique sur les méthodes agronomiques n’est en revanche donnée.

Quelques mois plus tard, fin 1986, l’association Point Mulhouse, fondée par Freund, demande à l’agronome René Dumont, bon connaisseur des questions agricoles de la région du Sahel, d’expertiser le centre dirigé par Rabhi. Le candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974 est épouvanté par ce qu’il découvre. S’il approuve la pratique du compost, il dénonce un manque de connaissances scientifiques et condamne l’approche d’ensemble : “Pierre Rabhi a présenté le compost comme une sorte de “potion magique” et jeté l’anathème sur les engrais chimiques, et même sur les fumiers et purins. Il enseignait encore que les vibrations des astres et les phases de la Lune jouaient un rôle essentiel en agriculture et propageait les thèses antiscientifiques de Steiner, tout en condamnant [Louis] Pasteur.

Pour Dumont, ces postulats ésotériques comportent une forme de mépris pour les paysans. “Comme, de surcroît, il avait adopté une attitude discutable à l’égard des Africains, nous avons été amenés à dire ce que nous en pensions, tant à la direction du Point Mulhouse qu’aux autorités du Burkina Faso“. Deux conceptions s’opposent ici, car Dumont ne dissocie pas combat internationaliste, écologie politique et application de la science agronomique. Rabhi s’en amuse aujourd’hui : “René Dumont est allé dire au président Thomas Sankara que j’étais un sorcier.” Dumont conseillera même d’interrompre au plus vite ces formations. En pure perte, car Rabhi bénéficie de l’appui de Freund, lui-même proche du président burkinabé. Mais l’assassinat de Sankara, le 15 octobre 1987, prive Freund de ses appuis politiques. Rabhi et lui quittent précipitamment le Burkina Faso.

Cet épisode éclaire une facette importante d’un personnage parfois présenté comme un “expert international” des questions agricoles, préfacier du Manuel des jardins agroécologiques (2012), mais qui n’a jamais publié d’ouvrage d’agronomie ni d’article scientifique. Et pour cause. “Avec l’affirmation de la raison, nous sommes parvenus au règne de la rationalité des prétendues Lumières, qui ont instauré un nouvel obscurantisme, un obscurantisme moderne, accuse-t-il, assis dans la véranda de sa demeure de Lablachère, en Ardèche. Les Lumières, c’est l’évacuation de tout le passé, considéré comme obscurantiste. L’insurrection des consciences à laquelle j’invite, c’est contre ce paradigme global.

Rabhi ne se contente pas d’exalter la beauté de la nature comme le ferait un artiste dans son œuvre. Il mobilise la nature, le travail de la terre et l’évocation de la paysannerie comme les instruments d’une revanche contre la modernité. Cette bataille illustre bien le malentendu sur lequel prospèrent certains courants idéologiques qui dénoncent les “excès de la finance”, la “marchandisation du vivant”, l’opulence des puissants ou les ravages des technosciences, mais qui ne prônent comme solution qu’un retrait du monde, une ascèse intime, et se gardent de mettre en cause les structures de pouvoir.

Que nous soyons riche ou pauvre, affirme Rabhi, nous sommes totalement dépendants de la nature. La référence à la nature régule la vie. Elle est gardienne des cadences justes.” Dans Le Recours à la terre (1995), il fait d’ailleurs l’éloge de la pauvreté, “le contraire de la misère” ; il la présente dans les années 1990, lors de ses formations, comme une “valeur de bien-être“. Quelques années plus tard, ce parti pris se muera sémantiquement en une exaltation de la “sobriété heureuse“, expression bien faite pour cacher un projet où même la protection sociale semble un luxe répréhensible : “Beaucoup de gens bénéficient du secourisme social, nous explique Rabhi. Mais, pour pouvoir secourir de plus en plus de gens, il faut produire des richesses. Va-t-on pouvoir l’assumer longtemps ?” Pareille conception des rapports sociaux explique peut-être le fonctionnement des organisations inspirées ou fondées par le sobre barbichu, ainsi que son indulgence envers les entreprises multinationales et leurs patrons.

Fondée en 1994 sous l’appellation Les Amis de Pierre Rabhi, l’association Terre et humanisme, dont un tiers du budget provient de dons tirés des produits financiers Agir du Crédit coopératif (plus de 450 000 euros par an), poursuit l’œuvre entamée par Rabhi au Burkina Faso en animant des formations au Mali, au Sénégal, au Togo, ainsi qu’en France, sur une parcelle d’un hectare cultivée en biodynamie, le Mas de Beaulieu, à Lablachère. Entre 2004 et 2016 s’y sont succédé 2 350 bénévoles, les “volonterres“, qui travaillent plusieurs semaines en échange de repas et d’un hébergement sous la tente.

Aux Amanins (La Roche-sur-Grane, Drôme), l’infrastructure d’agrotourisme née en 2003 de la rencontre entre Rabhi et l’entrepreneur Michel Valentin (disparu en 2012), lequel a consacré au projet 4,5 millions d’euros de sa fortune, s’étend sur cinquante-cinq hectares. Elle accueille des séminaires d’entreprise, des vacanciers, mais aussi des personnes désireuses de se former au maraîchage. La production de légumes repose sur deux salariés à temps partiel (vingt-huit heures hebdomadaires chacun) qu’épaule un escadron de volontaires du service civique ou de travailleurs bénévoles, les wwoofers (mot composé à partir de l’acronyme de World-Wide Opportunities on Organic Farms, “accueil dans des fermes biologiques du monde entier“) : “En échange du gîte et du couvert, les wwoofers travaillent ici cinq heures par jour, explique la direction des Amanins. Nous ne payons pas de cotisations sociales, et c’est légal.

Son exercice de méditation terminé, l’un des quatre travailleurs bénévoles présents lors de notre visite gratifie son repas bio d’une parole de louange et confie : “En fait, on travaille plus que cinq heures par jour, mais le logement est très confortable. Être ici, ça ramène à l’essentiel.” Malgré la taille du site et la main-d’œuvre abondante, les Amanins déclarent ne pas atteindre l’autosuffisance alimentaire et achètent 20 % de leurs légumes. “J’ai vu des gens partir en claquant la porte, en se plaignant d’être exploités, témoigne Mme Ariane Lespect, qui a travaillé bénévolement au Mas de Beaulieu, géré par Terre et humanisme, ainsi qu’aux Amanins. Mais je crois qu’ils n’ont pas compris le message de Pierre Rabhi. Sortir du système, retrouver un échange humain, c’est accepter de travailler pour autre chose qu’un salaire, et de donner.

Le prophète-paysan ne tire aucun profit monétaire de ces engagements bénévoles. Mais ces apprentis jardiniers sans grande expérience ni connaissances agronomiques qui bêchent le sol des “fermes Potemkine” donnent du “contre-modèle” Rabhi une image télégénique d’exploitation biologique économiquement viable — alors que ces fermes réalisent une part importante de leur chiffre d’affaires en facturant des formations.

Le mouvement Colibris ne supervise aucune exploitation agricole. Toutefois, son actuel directeur, M. Mathieu Labonne, coordonne GreenFriends, le réseau européen des projets environnementaux de l’organisation Embracing the World (ETW), fondée par la gourou Mata Amritanandamayi, plus connue sous le nom d’Amma. Sa tâche consiste à développer des “écosites modèles” dans les ashrams français d’Amma : la Ferme du Plessis (Pontgouin, Eure-et-Loir) et Lou Paradou (Tourves, Var). Dans ses comptes annuels de 2017, l’association ETW France, sise à la Ferme du Plessis (six hectares), déclare avoir bénéficié de l’équivalent de 843 710 euros de travail bénévole (20), toutes activités confondues. Et l’association MAM, qui gère Lou Paradou (trois hectares), de 16 346 heures (21) de seva, “l’une des pratiques spirituelles qu’Amma nous conseille particulièrement, le travail désintéressé en conscience, appelé aussi méditation en action, explique le site Internet de l’ashram. Cuisine, travail au jardin, ménage, travaux, couture… les tâches sont variées.” Les réseaux Amma et Colibris se croisent régulièrement, que ce soit lors des venues annuelles de la gourou en France, dans les fermes d’ETW, ou dans la presse des Colibris — Amma a fait la “une” du magazine Kaizen en mars 2015.

L’enthousiasme des patrons colibris

À partir de 2009, année marquée par la participation de Rabhi à l’université d’été du Mouvement des entreprises de France (Medef), le fondateur des Colibris rencontre des dirigeants de grandes entreprises, comme Veolia, HSBC, General Electric, Clarins, Yves Rocher ou Weleda, afin de les “sensibiliser“. Les rapports d’activité de l’association Colibris évoquent à cette époque la création d’un “laboratoire des entrepreneurs Colibris” chargé “de mobiliser et de relier les entrepreneurs en recherche de sens et de cohérence“. “On peut réunir un PDG, un associatif, une mère de famille, un agriculteur, un élu, un artiste, et ils s’organisent pour trouver des solutions qu’ils n’auraient jamais imaginées seuls“, lit-on.

Désireux de stimuler cette imagination, Rabhi a également reçu chez lui, ces dernières années, le milliardaire Jacques-Antoine Granjon, le directeur général du groupe Danone Emmanuel Faber, ainsi que M. Jean-Pierre Petit, plus haut dirigeant français de McDonald’s et membre de l’équipe de direction de la multinationale. “J’admire Pierre Rabhi (…), je vais à toutes ses conférences“, clame M. Christopher Guérin, directeur général du fabricant de câbles Nexans Europe (26 000 salariés), qui se flatte dans le même souffle d’avoir “multiplié par trois la rentabilité opérationnelle des usines européennes en deux ans” (Le Figaro, 4 juin 2018). Rabhi a également déjeuné avec M. Emmanuel Macron durant sa campagne pour l’élection présidentielle. “Macron, le pauvre, il fait ce qu’il peut, mais ce n’est pas simple, nous déclare-t-il. Il est de bonne volonté, mais la complexité du système fait qu’il n’a pas les mains libres.

À force de persévérance, les consciences s’éveillent. Le 8 mai 2018, à Milan, dans le cadre du salon de l’agroalimentaire Seeds & Chips, M. Stéphane Coum, directeur des opérations de Carrefour Italie, disserte devant un parterre de journalistes et d’industriels. Trois mois à peine après que M. Alexandre Bompard, président-directeur général de Carrefour, a annoncé 2 milliards d’euros d’économie, la fermeture de 273 magasins et la suppression de 2 400 emplois, le dirigeant de la succursale italienne fait défiler une présentation. Soudain, une citation appelant à l’avènement d’un “humanisme planétaire” apparaît à l’écran, accompagnée d’un visage au sourire rassurant. “Il y a six ans, j’ai commencé à lire Pierre Rabhi, déclare ce patron colibri. Pour que nous parvenions au changement, il faut que chacun “fasse sa part”. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui veulent changer le monde, et c’est aussi la volonté de Carrefour.” Réconcilier grande distribution et sollicitude environnementale, grandes fortunes et spiritualité ascétique : la sobriété heureuse est décidément une notion élastique.

Jean-Baptiste Malet

  • Jean-Baptiste MALET est journaliste et l’auteur de L’Empire de l’or rouge. Enquête mondiale sur la tomate d’industrie (2017).
  • Les références bibliographiques et les sources sont disponibles dans l’article original SUR MONDE-DIPLOMATIQUE.FR (août 2018).
  • Pierre Rabhi a également préfacé le livre de Tom HODGKINSON : L’Art d’être libre dans un monde absurde (2017). C’est dans wallonica.org…
  • L’illustration principale de l’article est © monde-diplomatique.fr ; l’iconographie est de wallonica.org.

Plus de presse, plus de débat…

VION-DURY : Réenchanter l’écologie

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“Au cours des derniers mois, on m’a demandé à plusieurs reprises pourquoi les livres sur les animaux et la nature marchaient si bien subitement. Pourquoi, en effet, parmi la surproduction de littérature écologique, une petite vague s’est-elle créée autour des livres traitant du monde vivant et de quelques figures de proue comme Baptiste Morizot et Vinciane Despret ? Voici une tentative de réponse : ces nouvelles réflexions sur le vivant viennent combler l’immense vide qui s’est formé au sein de l’écologie politique depuis qu’elle est devenue mainstream. L’écologie court un grave danger : ne plus savoir au nom de quoi elle combat. Dans les années 1940 déjà, le forestier Aldo Leopold s’alarmait : “dans nos efforts pour rendre l’écologie facile, nous l’avons rendue dérisoire“. Trois quarts de siècle plus tard, l’on pourrait s’inquiéter qu’à force de vouloir crédibiliser l’écologie politique, elle en est devenue technocratique. Ses circonlocutions l’ont égarée dans une forêt d’abstractions. Quel langage parle-t-elle aujourd’hui? Une sémantique instrumentale: tonnes d’équivalent CO2 , compensations de l’empreinte carbone, émissions globales de gaz à effet de serre, rénovation thermique, objectifs de développement durable, équilibre du mix énergétique. Quelles images convoque-t-elle? Des synecdoques spectaculaires : l’Amazonie écorchée, l’Australie incendiée, l’ours blanc affamé, l’oiseau mazouté, le poisson asphyxié, l’abeille empoisonnée. Quels concepts mobilise-t-elle ? Des totalités écrasantes : le climat, la planète, la biosphère, la biodiversité, l’humanité, les générations futures.

Conséquence de cette mue, l’écologie s’est départie de son contenu sensible, elle qui prétendait justement abattre l’insensibilité de l’ère industrielle, et a renoncé à s’enrichir d’une nouvelle pensée du vivant. À force de banaliser l’extraordinaire, elle s’est rendue aveugle à l’extraordinaire du banal. À force de vouloir protéger la planète, elle a oublié de s’intéresser aux vivants qui l’habitent. D’où le sentiment de vide des citoyens écologistes avides de sentiment de nature (nous), se pressant en librairie pour renouer avec leurs parentés plus ou moins lointaines. Cet engouement ne va pas sans écueil, bien entendu, et le risque est de voir la pensée écologique du vivant confondue avec un attendrissement inoffensif d’ami des bêtes, un rejet misanthrope fantasmant la “Nature“, un baume de résilience tendance zoothérapie, ou encore un shaker avec de gros morceaux d’animisme et de chamanisme. Mais le geste qu’incarne cet intérêt n’en est pas moins essentiel. Attardons-nous un instant sur ce que fait naître en nous le discours ambiant concernant l’urgence écologique : la peur, le ressentiment, la colère, l’hébétude, l’incompréhension. Sont-ce des forces mobilisables pour amorcer le changement radical qu’il est nécessaire de voir advenir ? Oui, mais elles nous laissent borgnes. Tout au plus nous rappellent-elles contre qui et quoi l’on combat – et encore. Disons-le : nous sommes affectivement mutilés, et nous ne pourrons faire l’économie d’un réenchantement du monde qui impose d’abord de le repeupler de ses vivants, de l’infinie diversité de leurs manières d’être et d’agir.

Rien d’antimoderne, au sens de réactionnaire, là-dedans : “Le progrès, ce n’est pas de faire éclore des routes dans des paysages déjà merveilleux, mais de faire éclore la réceptivité dans des cerveaux humains qui ne le sont pas encore“, résumait Leopold. Une écologie pleinement politique ne peut pas se contenter d’avoir des partis, des programmes et des experts ; elle doit, comme le notait le penseur à propos de son éthique de la terre, “élargir simplement les frontières de la communauté de manière à y inclure le sol, l’eau, les plantes et les animaux ou, collectivement, la terre“. On voit d’ailleurs bien là le piège où est pris le débat contemporain lorsqu’il est question d’allier “fin du monde et fin du mois“. L’écologie ne peut pas être réduite à devoir “réconcilier” société et environnement : elle est une extension du tracé de la socialisation jusqu’à intégrer les autres-qu’humains. Il ne s’agit pas de fantasmer des bactéries dotées du droit de vote : nous avons besoin d’une nouvelle pensée qui nous permette de transformer nos relations constitutives au vivant – de réintégrer celui-ci dans la cité, et la cité dans un milieu qui ne soit pas qu’un stock de ressources. Ce dont nous avons besoin, pour prolonger les réflexions de Leopold, c’est d’une authentique culture du vivant, qui “fa[sse] passer l’Homo sapiens du rôle de conquérant de la communauté-terre à celui de membre et citoyen parmi d’autres de cette communauté. Elle implique le respect des autres membres, et aussi le respect de la communauté en tant que telle”. La condition pour “renouer“, pour que cette
conscience écologique” qui n’en finit pas d’être en gestation depuis un siècle naisse et s’épanouisse enfin, c’est de développer maintenant cette culture du vivant, dans sa polyphonie de points de vue, de luttes et d’imaginaires…”

Philippe Vion-Dury

  • L’intégralité de cet excellent éditorial de Philippe Vion-Dury, rédacteur en chef du périodique Socialter (cfr. notre sélection de Magazines), est disponible dans le hors-série n°9 de la revue SOCIALTER.FR ;
  • Nous n’avons pas trouvé le détenteur des droits sur l’illustration de cet article.

Plus de presse ?

Bois d’Avroy (Cointe, Liège)

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© Philippe Vienne

Le Bois d’Avroy est à la fois un vestige d’un domaine privé boisé et d’un ancien charbonnage. Il constitue un maillage écologique entre le Bois-l’Evêque et le terril Piron. Sa surface, d’environ cinq hectares, est actuellement divisée en quatre parcelles privées.

Histoire

Historiquement, l’antique forêt d’Avroy est défrichée dès le Xe siècle dans la vallée et dès le XVIe sur les hauteurs, pour faire place aux cultures et pâturages. Sur les collines de Cointe et Saint-Gilles, divers lieux-dits rappellent l’existence de cette forêt d’antan, laquelle portait à certains endroits un nom spécifique : le Bois l’Évêque, le Bois d’Avroy, le Bois Saint-Gilles,…

© Philippe Vienne

Au début du XXe siècle, le domaine du Bois d’Avroy sera morcelé entre la famille de Laminne et la houillère du Bois d’Avroy. La villa de Laminne est édifiée plus ou moins à la même époque sur une parcelle d’une superficie de quatre hectares provenant du morcellement du grand ensemble de trente-cinq hectares que constituait le domaine du Bois d’Avroy. Abandonnée dans le courant des années 1970, dégradée par un incendie dans les années ’80, la propriété restera à l’abandon jusqu’au début des années ’90 quand elle sera acquise par un promoteur qui fera raser la villa en ruine.

Du Bois d’Avroy originel, il ne reste donc plus que la partie aujourd’hui menacée par un projet immobilier et une petite portion comprise entre la ruelle des Waides et la rue Bois Saint-Gilles, derrière l’internat. Comme la plupart des allées tracées autour de la villa sont restées visibles, le domaine est fréquenté par les promeneurs du quartier depuis son abandon dans les années ’70.

La cellule “Initiatives Citoyennes” du Comité de Quartier de Cointe a réalisé un dossier et introduit une demande à la Ville de Liège pour la création de trois promenades balisées. Il s’agit de répondre à une demande de plus en plus forte d’itinéraires de promenades et de valoriser le patrimoine historique et naturel du quartier. Un quatrième itinéraire pourrait inclure le Bois d’Avroy, d’autant plus facilement qu’existe, juste en face, un sentier communal vestige de l’ancienne rue du Terris et des maisons ouvrières (aujourd’hui disparues) qui la bordaient.

Faune et flore
© Sibylle Horion

Comme nous l’avons vu précédemment, le bois d’Avroy est très récent. Le fait qu’il n’y ait plus eu d’entretien sur le terrain a permis à la végétation, et à la faune avec elle, de s’installer et se développer en toute quiétude. Les arbres morts, par exemple, fournissent un logis pour de nombreuses espèces (chouette hulotte, pics, chauves-souris) mais sont également une source de nourriture pour les insectes saproxyliques et les champignons qui les réduisent en terreau fertile pour les autres plantes alentours.

Le bois accueille des espèces communes (écureuils, hérissons, fauvettes, pics, papillons, noisetiers, ormes, etc.) et des espèces en danger (crapauds alyte accoucheurs, coléoptères lucarne cerf-volant, etc.).

Maillage (ou réseau) écologique

“Le réseau écologique est “l’ensemble des habitats susceptibles de fournir un milieu de vie temporaire ou permanent aux espèces végétales et animales, dans le respect de leurs exigences vitales, et permettant d’assurer leur survie à long terme”.

Il est visible à nos yeux (une vallée, un fleuve, une bande boisée) ou non (le corridor de migration d’une espèce de papillon), mais il correspond à une réalité écologique.

Ce maillage/réseau comprend trois types de zones :

ZONES CENTRALES : elles regroupent des milieux présentant un grand intérêt biologique où toutes actions menées devraient être en faveur de la conservation de la nature.

ZONES DE DÉVELOPPEMENT : elles regroupent des milieux présentant un intérêt biologique moindre que les précédents, mais ont toutefois un bon potentiel écologique valorisé par une gestion adéquate.

ZONES DE LIAISON : ce sont des milieux de faibles surfaces ou présentant un caractère linéaire dans le paysage. Ces zones sont, avant toute chose, des habitats pour de très nombreuses espèces sauvages indigènes et forment le maillage écologique du territoire. Leur nombre, leur qualité et leur continuité sont déterminants pour réaliser de véritables liaisons écologiques entre les zones centrales et les zones de développement. Ce qui permet le brassage génétique des populations. Par exemple, pour la vie sauvage, les bords de routes et de chemins de fer sont des chemins d’accès aux îlots de nature. Ces rubans de végétation sont d’excellents corridors biologiques, par où transitent de nombreuses espèces sauvages.” (d’après biodiversite.wallonie.be)

Il existe plusieurs niveaux de réseaux écologiques :

  • niveau européen : Natura 2000, Life ;
  • niveau régional
  • niveau communal : PCDN

La colline de Cointe est encore bien préservée de la bétonisation. Protéger le bois d’Avroy permet de maintenir un couloir biologique entre le terril Piron, le parc de Cointe et le Bois l’Évêque en passant par les champs et les jardins privés.

Le couvert forestier de Cointe forme une couronne qui permet la circulation des espèces. La création de petits couloirs végétalisés entre les différentes zones faciliterait un brassage génétique des différentes espèces qui y habitent.

Au maillage écologique, nous pouvons associer la notion de “maillage vert” qui a un sens plus social. “En Wallonie, le Projet de Schéma de Développement de l’Espace Régional (SDER) adopté en 2013 stipule que chaque citoyen wallon doit atteindre à pied en moins de 10 minutes (de l’ordre de 700 mètres maximum) un espace vert (un parc, ou un jardin public, un potager collectif, un terrain de jeu…) et cela qu’il habite en ville ou à la campagne. Chaque Wallon devrait pouvoir accéder à des espaces de ressourcement tels qu’un massif forestier ou un paysage rural en moins de 30 minutes à pied, 10 minutes à vélo (de l’ordre de 2km maximum) ou 5 minutes en transports en commun.” (d’après “La Ville en herbe”)

La Ville de Liège a déclaré vouloir s’inscrire dans ce maillage vert en plantant 20.000 arbres d’ici 2030.

Nous avons tous remarqué en ce printemps de confinement à quel point les espaces verts sont importants pour notre bien-être ! En plus d’apporter fraîcheur, renouvellement de l’air et absorption des eaux, les arbres nous apportent une multitude de bienfaits au niveau physique et psychologique.

© Chris LVN
Bienfaits de se promener dans un bois

Se promener dans un bois améliore notre santé : renforcement du système immunitaire, stabilisation des systèmes cardiaque et nerveux, amélioration de l’humeur, de l’énergie, de la concentration et de la créativité. Lorsque nous nous promenons dans un bois, tous nos sens sont en éveil : vue, ouïe, odorat, toucher et goût… Laissons-nous, le temps de cette balade, oublier nos obligations quotidiennes. Respirons profondément et émerveillons-nous de la générosité de la Nature.

Sources

Cet article est extrait du livret distribué par le Collectif “Sauvons le Bois d’Avroy” dans le cadre du cycle de promenades “Marches à l’ombre”, organisé par l’asbl Barricade, en août 2020.


D’autres mondes en notre monde…

STASSEN : La mémoire des arbres – Arbres remarquables de Wallonie (2013)

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La Mémoire des arbres
EAN 9782873868505 (épuisé)

Se reconnecter à la Nature est indispensable et la Wallonie a le privilège de disposer de vastes espaces boisés à explorer. Ce livre de 2013, illustré de magnifiques photos, est une invitation à prendre le temps d’admirer des  arbres remarquables de nos contrées. Les histoires liées à ces derniers sont souvent étonnantes à découvrir.

Benjamin STASSEN, artiste photographe d’Ellemelle (BE) est né en 1959. Il commente la philosophie qui guide son travail depuis de nombreuses années [source : site de la Fête des Arbres à Esneux, BE, en 2005] :

« Les arbres constituent un patrimoine paysager, historique et écologique de toute première importance », affirme Benjamin Stassen. « On me dit souvent que je ne m’intéresse qu’aux arbres, mais à travers les arbres on peut toucher à tous les segments de l’histoire, de la vie contemporaine et même de l’avenir. J’ai une passion particulière pour les arbres parce que je suis un nomade, qu’il faut que je bouge et que je m’aventure… J’ai ce côté imaginatif, je suis un promeneur qui veut, non seulement préserver ce qui est, mais aussi ajouter de la vie… Je veux encourager la plantation d’arbres, de haies, même si c’est beaucoup de boulot dans nos parcs et dans nos jardins. »
Heureusement, cette perte de repères dont pâtit notre environnement naturel est relativement récente. Globalement, le Wallon s’est détourné de ce qui est proche de lui, de ce qui est immédiat, de ce qui est tangible.
« On vit, de plus en plus », regrette Benjamin Stassen, « dans une société qui privilégie le virtuel, le lointain, l’immatériel… Bref, l’imaginaire, mais dans ce qu’il a de plus creux, de plus impersonnel et de plus ‘marchandisé’. C’est une tendance qui me dérange profondément. Ce qui me touche, c’est de rencontrer quelqu’un, dans un village, qui peut, si je lui pose la question, me raconter une anecdote à propos de tel ou tel endroit que je recherche. Cela devient rarissime. Les villages se vident des populations anciennement établies ; elles sont remplacées par un essaimage urbain, à l’encontre duquel je n’ai d’ailleurs aucun grief particulier à formuler, si ce n’est qu’il accentue une désappropriation de ce qui est pourtant proche de nous et qui nous appartient, toutes choses que nous avons la responsabilité de protéger, de préserver et de transmettre. »

Pourquoi pas découvrir son livre à l’ombre d’un arbre ?


Une brève biographie accompagnée d’une bibliographie de Benjamin STASSEN est documentée par le Service du Livre Luxembourgeois (province du Luxembourg belge) : “Benjamin Stassen se consacre la connaissance et la protection des arbres exceptionnels de Wallonie depuis près de 20 ans. Fondateur de l’asbl Le Marronnier en 1989, il écrit et photographie en autodidacte, une passion pour les mots et l’image qui lui a valu l’appui de la Fondation belge de la Vocation et de la Fondation Spes.


Dernières nouvelles du Monde…

DUFRESNE : Greta Thunberg, un engagement enraciné

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Greta Thunberg (15) devant le parlement suédois le 30 novembre 2018 : “L’école fait grève pour le climat” © Hanna FRANZEN / TT News Agency / AFP
“Vous n’êtes pas assez mûrs pour voir les choses comme elles sont.

Je suis encore sous le choc de ce reproche de la jeune suédoise, mondialement connue depuis la marche d’étudiants de 120 pays, le 15 mars 2019. Je dirai plus loin les raisons de ce choc. Je veux d’abord souligner le fait que l’engagement de Greta a des racines profondes. Les Thunberg sont en effet des descendants de Svante Arrhenius, […] raison pour laquelle le père de Greta porte aussi le prénom de Svante. Arrhenius (1859-1927), prix Nobel de chimie 1903, a été le premier à quantifier le lien entre le CO2 et le réchauffement climatique. Le père de Greta devait préciser que les découvertes de l’ancêtre avaient résisté au temps, à ceci près qu’il prédisait que le taux de réchauffement actuel n’adviendrait que dans 2000 ans.

À noter aussi que c’est à Stockholm que les Nations unies ont choisi de tenir, en 1972, la première grande conférence sur l’environnement. À ce moment, on savait déjà l’essentiel sur les changements climatiques. Voici ce qu’écrivaient René Dubos et Barbara Ward dans Nous n’avons qu’une terre (Paris : J’ai lu, Coll. Découvertes, 1972), le rapport publié juste avant la conférence. Ce rapport, Greta l’a sans doute découvert dans la bibliothèque familiale. Je cite : “En ce qui concerne le climat, les radiations solaires, les émissions de la terre, l’influence universelle des océans et celle des glaces sont incontestablement importantes et échappent à toute influence directe de l’homme. Mais, l’équilibre entre les radiations reçues et émises, l’interaction de forces qui maintient le niveau moyen global de température semblent être si unis, si précis, que le plus léger changement dans l’équilibre énergétique est capable de perturber l’ensemble du système. Le plus petit mouvement du fléau d’une balance suffit à l’écarter de l’horizontale. Il pourrait suffire d’un très petit pourcentage de changement dans l’équilibre énergétique de la planète pour modifier les températures moyennes de deux degrés centigrades. Si cette différence s’exerce vers le bas, c’est le retour à une période glaciaire; au cas contraire, un retour à une terre dépourvue de toute glace. Dans les deux cas, l’effet serait catastrophique. »

À cette époque, il suffisait de connaître le cycle du carbone, tel qu’on l’enseigne dans les écoles secondaires, pour vouloir mettre au plus vite un terme à l’économie d’extraction, expression que René Dubos, lui-même un scientifique de premier ordre, utilisait pour désigner une paresse de la science plutôt qu’un accomplissement…”

Lire l’article de Jacques DUFRESNE  sur AGORA.QC.CA (17 mars 2019)


D’autres explications du monde…

KRAUSE : Chansons animales & cacophonie humaine

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ISBN 978-2-330-06326-9

Pour la plupart d’entre nous, le monde acoustique a toujours été insaisissable -une entité sans forme et sans contour, invisible et intangible- et l’ouïe, le “sens fantôme”. En dehors des écrits sur la musique, il existe peu de mots pour expliquer la large palette d’attributs exprimés par le son, notamment dans ce domaine émergent qu’est la bioacoustique (soit l’étude des sons produits par des animaux). Et pourtant, le son s’insinue de diverses manières dans presque tous les aspects de notre vie : de connexion primale au monde naturel, il a évolué pour devenir expression musicale et langage, préservation des sons sur des supports d’enregistrement, et vacarme informe que nous, êtres humains, produisons par nos rituels quotidiens. Fait étonnant, ce n’est que récemment que nous avons pris conscience de ces liens spéciaux : nous commençons à comprendre que des caractéristiques du paysage sonore façonnent des disciplines aussi variées que la médecine, la religion, la politique, la musique, l’architecture, la danse, l’histoire naturelle, la littérature, la poésie, la biologie, l’anthropologie et les études en environnement. C’est sur l’analyse de ces connexions que repose un tout nouveau domaine de recherche : l’écologie des paysages sonores.

Les sources sonores superposées entendues par les premiers hommes, dans l’Afrique subsaharienne, étaient composées de signaux complexes. Certains revêtaient un aspect spirituel. D’autres fournissaient des informations sur les lieux, les émotions, l’état d’avancement de la chasse, la guérison. Beaucoup poussaient les hommes à chanter et à danser. Ces signaux étaient une évidence pour les premières sociétés mais, lorsque nos vies sont devenues plus urbaines, les liens qui nous unissaient à ces guides du monde naturel ont commencé à perdre leur sens, jusqu’à être purement et simplement ignorés. Depuis le début de ce rejet progressif, plusieurs milliers d’années se sont écoulés avant que l’importance de ces sons dans la culture occidentale revienne de nouveau sur le devant de la scène. A la fin des années 1970, le compositeur et naturaliste canadien R. Murray Schafer a inventé le mot soundscape, “paysage sonore”, pour désigner les multiples sources sonores qui parviennent à nos oreilles. En y accolant le terme “écologie”, j’ai pour projet de décrire les nouveaux outils qui sont à notre disposition pour évaluer les paysages vivants et les environnements marins du monde, en grande partie grâce à leur voix collectives.

Ce livre tente de répondre à cinq questions fondamentales, liées par un fil temporel, qui examinent les connexions unissant les êtres humains à leur environnement acoustique, de la fin du Pléistocène à nos jours, avant de lancer quelques pistes sur l’évolution future de ces liens.

  1. Comment l’expression “paysage sonore” a-t-elle évolué ?
  2. Comment les paysages sonores ont-ils façonné notre culture ?
  3. De quelles manières la technologie a-t-elle influencé l’avenir de ce champ d’étude ?
  4. En quoi différents points de vue (humains ou autres) révèlent-ils de nouvelles tendances dans cette discipline ?
  5. Quelles sont les applications futures possibles ou probables du paysage sonore dans les disciplines influencées par ce domaine ?

Depuis le moment où nous, les hommes, avons occupé les forêts et les plaines africaines jusqu’à notre exploration des régions les plus reculées de la planète, les sons qui nous entourent ont stimulé et peuplé notre imaginaire. Et parce que les universitaires tout comme les simples amateurs disposent aujourd’hui des moyens technologiques leur permettant de capter et de stocker du son, nous pouvons nous engager sur le chemin de la compréhension des paysages sonores. Ce sont des hypothèses pour les années à venir que je propose ici…

KRAUSE Bernie, Chansons animales et cacophonie humaine, Manifeste pour la sauvegarde des paysages sonores naturels (Arles, Actes Sud Nature, 2016)

“Depuis 1968, Bernie Krause parcourt le monde afin d’enregistrer les sons venant des paysages les plus reculés, des habitats naturels en voie de disparition et des espèces animales les plus rares. Par le biais de son association Wild Sanctuary, il a collecté les paysages sonores de plus de deux mille écosystèmes différents, aussi bien marins que terrestres.
Au travers d’exemples forts et d’histoires percutantes, Krause a construit un manifeste visant à la reconnaissance et à la protection de ces espaces sonores.
Dans son précédent ouvrage, Le Grand Orchestre animal, Krause avait attiré l’attention du lecteur sur ce que Jane Goodall décrit comme les harmonies existantes dans la nature et qui ont été détruites une à une par l’action des hommes. Dans ce nouveau livre, il défend l’idée que les secrets du monde naturel, compris dans un environnement acoustique de plus en plus restreint, doivent être préservés, non seulement dans un intérêt purement scientifique, mais également dans le but de conserver notre héritage culturel et le bien-être physique et spirituel de l’humanité…” (Actes Sud)

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