AGORA VII.3 : L’encyclopédie de Phèdre (Dominique Collin, 2000)

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  • L’Étranger d’outremer : Cette question que tu me poses, sur la manière de se retrouver dans le labyrinthe des idées, des faits, et des écrits, il se trouve que je viens tout juste de l’entendre discuter hier. C’était chez Phèdre. Tu le connais : le collectionneur de beaux discours. Éryximaque, son médecin, craignant pour la vue déclinante de son patient, voulait lui interdire la lecture lorsqu’intervint Hippias, le savant, inventeur de la machine à penser. Il y avait aussi cet étranger que l’on voit parfois sur la place du marché – appelons-le l’Etranger de l’Agora – qui faillit les mettre tous d’accord avec son encyclopédie. Mais, puisque tu en as le loisir, assieds-toi : je te rapporte leurs propos. Tu en jugeras par toi-même.
  • Éryximaque : Ne médisons pas trop de la tradition, mon ami : elle nous a bien permis de nous rendre jusqu’ici. S’il faut un tri aveugle, celui du temps me convient bien ; l’essentiel reste, le temps emporte le reste.
  • Hippias : Ce que je vous propose, c’est justement cela – mais je veux accélérer la marche du temps ; ce que la nature seule, livrée au hasard, fait en mille ans, la raison, bien outillée, le fait en une heure. Les solutions que le temps a permis de trouver par essai et erreur, les idées neuves que le hasard a permis de générer par un éclairage nouveau, par un voisinage inattendu d’idées déjà connues, avec ma machine, je les obtiens sur commande, immédiatement.
  • Éryximaque : Mais sommes-nous si pressés? Votre machine nous livrera de tout, comme un filet aux mailles trop fines. Qui fera le tri, dans les bouts de discours dépareillés, entre les perles et le frelaté, la sagesse et l’improvisation ? La vie nous présente parfois des problèmes, c’est vrai, que des recettes peuvent traiter. Dans mon métier, ce sont ces fractures et lésions que le bon remède, appliqué au bon moment, aide la nature à guérir. Mais le plus souvent, ce que la vie nous propose c’est le mystère, et, face à lui, vos bouts de connaissances sont impuissants. Nous, médecins, avons quelque petit pouvoir sur certains maux ; mais que sait-on des régimes qui préserveraient nos forces ou les décupleraient, que sait-on de ces forces mystérieuses dont disposent les corps pour se refaire, que sait-on de cet équilibre des humeurs que nos traitements tentent de rétablir ? Votre machine est une prothèse qui me fait peur. Elle décuplerait la force de certains mouvements de l’âme et en oublierait d’autres ; or toute ma science consiste à trouver et conserver l’équilibre. Songez à ceci : il y a une lente et plaisante journée de marche, l’exercice suprême pour la santé mentale et physique, entre Mégare et Athènes, et toutes les merveilles et les rencontres du monde y sont possibles. Avec un coursier, on fait le trajet en moins de deux heures, sans rien voir, en avalant plein de poussière ; le temps gagné, on le passe ensuite au repos forcé. Vous nous ferez penser de même manière : vite et mal.
  • Hippias : Non pas si nous mettons chaque chose à sa place : mon coursier pour traverser la plaine ennuyante, la marche, entre amis, les beaux soirs de printemps ; les problèmes à résoudre quand il s’agit d’agir vite, et les mystères à percer quand le temps s’arrête et qu’on cherche le sens de tout cela. Mais pour le principal, oui, pressés, nous le sommes. Sparte et Thèbes s’affrontent à nouveau : que fera l’Attique ? Il nous faut choisir un camp. La corruption des chefs et la lutte des factions pour des brindilles de pouvoir étouffent la politie dans nos murs : devons-nous attendre ? Les cultivateurs menacés par la sécheresse s’empressent d’irriguer leurs champs, les bateliers d’appareiller avant la marée. La survie n’attend pas. S’il faut, pour mieux répandre la connaissance, la diluer, pour mieux la partager, la couper en morceaux, soit. Ce qui importe est de la bien découper. Aussi ma machine dépend-elle de la qualité des catégories utilisées pour récupérer ce qui compte. En les raffinant suffisamment, seul l’essentiel sera retenu. Le jugement naturel, tout comme l’intuition, ne sont que des manipulations de catégories que nos natures utilisent, sans comprendre, comme marche un aveugle : moi je prétends qu’on peut marcher en regardant. Quant aux mystères, ô homme de science, ne savez-vous pas mieux que nous tous qu’il n’y en a pas, qu’il n’y a que des problèmes mal posés ; les mystères disparaissent quand on les reformule.

  • Éryximaque : Le jugement naturel, une manipulation de catégories ! Jamais, Hippias, le monde ne se laissera enfermer dans vos catégories et vos classifications, si tant est qu’avait raison celui qui tantôt disait que le monde est inachevé. Au mieux, pouvons-nous apprendre à apprendre, réfléchir à comment on réfléchit, et, ayant compris cela, tirer parti de nos forces à l’intérieur de nos limites ? Comme nous l’enseignait Socrate, mieux vaut savoir s’interroger et circonscrire les limites de son savoir. Du reste le plus important est de savoir ce qu’il convient de savoir – se connaître soi-même – avant de chercher à connaître le monde, se dominer soi-même avant de dominer le monde. Laissez-moi les mystères et les fins, je les garde ; et vous laisse les problèmes et les moyens.
  • Hippias : Apprendre à apprendre : mais on n’apprend pas sans objet ; sans la résistance du réel comme garde-fou. nos imaginations s’emballent – c’est un jeu vide que vous proposez là. Jamais vous ne déduirez de quelque équation la forme des flocons de neige chez les Hyperboréens : pour connaître, il faut sortir de chez soi, parcourir le monde, ouvrir les yeux, voir ce qui s’offre, en saisir la variété, les formes.
  • Éryximaque : Ou vite rentrer en soi, réfléchir à ce qu’a permis de recueillir le tour de son jardin, fermer les yeux, refuser les évidences, entendre d’entendement, c’est-à-dire saisir en chaque chose la part d’universel ce qui lui est propre, irréductiblement sienne, et qui échappe aux lois… Le monde est immense, mais ma capacité à le connaître, limitée ; il faut commencer par nous comprendre nous-mêmes…
  • Hippias : Nous serions donc hors du monde ?
  • Éryximaque : Nous devons nous comprendre nous-mêmes et voir comment fonctionnent notre imagination, notre mémoire. Je lis : je retiens selon le sens des choses, c’est à dire selon ce que je sais déjà et selon la résistance que je rencontre à ce que je sais déjà. C’est à dire que mes catégories s’ajustent en même temps que mes lectures les remplissent. Voilà pourquoi un jeu de catégories – un formulaire, quoi – ne pourra jamais suffire à contenir le savoir. Par ailleurs, mon esprit est comme une étroite table qui ne reçoit à la fois qu’un petit nombre d’objets, pas plus que sept ou huit à la fois ; mais par objet il faut entendre soit un objet simple, soit une boîte dans laquelle on aurait regroupé quantité d’objets à partir de ce qu’ils ont en commun. Ainsi les objets se combinent et se recombinent à partir de leurs similitudes et de leurs différences, s’organisant fonction de leur utilité pour assouvir nos besoins et désirs, en fonction des émotions qu’ils soulèvent en nous, en fonction des idées et concepts qu’ils rejoignent. A force de tels regroupements, mon esprit finit par embrasser tout ce qui compte de ce que contiennent les étagères de Phèdre. Il digère. Et les éléments constituants, même quand nous avons parfois difficulté à les retrouver, sont là, matières brutes de la culture, le trésor – qui disait cela déjà ? – des savoirs oubliés.
  • Hippias : Jacqueline de Romilly, Le trésor des savoirs oubliés (1998). Tout de même, vous trouverez qu’il est commode de trouver rapidemenl ce que l’on cherche !
  • Éryximaque : Cette culture, donc, qui est la base du jugement et qui, parce qu’elle permet de rattacher ce qui est du ressort du vrai, du beau et de l’utile, est notre seul outil pour faire face au mystère. Votre machine ne pourra jamais traiter que de l’utile, que des mots, que de la surface et ne pourra jamais le dire que par une accumulation de croûtes et de rognures de discours. Quand permettra-t-elle, au sujet d’une question importante, de nous proposer, au lieu de trois cent bouts de citations ou de renseignements tirés hors contexte, trois textes clés, trois seulement, mais les plus beaux, qui nous mettent sur une piste fraîche, qui nous touchent, par leur vérité, leur beauté, non seulement dans nos idées, mais jusque dans notre manière d’entendre, de sentir, de ressentir ? Je vais vous dire un secret. Homère, les sept sages et les autres des temps anciens, bien avant l’écriture, avaient déjà inventé mieux et plus fort que votre machine. Dictons, épigrammes, mots de sagesses, prières, poèmes, chants, musiques, cérémonies et images sacrées : voilà leurs machines, si tant est que l’on pourra jamais réduire l’inspiration à une mécanique. Des machines ajustées par les siècles jusqu’à épouser parfaitement la nature de notre sensibilité, de notre mémoire, et du génie des mots de notre langue. Ajustées avec autant de précision que s’est moulée aux contraintes des vents et de la houle la ligne de la carène de nos longs vaisseaux aux bords recourbés. Quelle est cette invention? L’art du silence et du recueillement, d’abord, attente active et invitation, puis, quand s’incarne la vérité, les mystères de la forme : rimes et rythmes, rites et répétitions, symboles, assonances, rapprochements d’images, concision du propos. Tout dans ces machines participe à trouver et condenser l’essentiel. A l’imposer à notre esprit, même dans la tourmente ; à le préserver du temps. Nos temples tomberont en poussière qu’on entendra encore répéter les sages paroles qui en ornent les frontons : Connais-toi toi-même, La mesure en toutes choses… C’est du reste encore aujourd’hui le fond commun qui unit et rapproche les citoyens, le point de départ de l’instruction, de la paideia. Votre machine saurait-elle, pour guérir l’âme de celui qui vient de perdre un enfant, trouver les mots pour faire un seul poème ?
La bibliothèque d’Alexandrie © Universal History Archive
  • Hippias : Ce que vous dites est beau et vrai, Eryximaque : il nous faut cette magie pour vivre ; mais je vais vous révéler, moi aussi, un grand secret. Il n’y a que les faits, que l’utile, que ce que vous appelez la surface des choses. Il n’y a pas de vrai ou de faux, il n’y a que ce qui sert, ce qui change quelque chose en bien ou en mal – quant à ce qui ne change rien à rien, c’est… rien ; ou du moins on ne saurait rien en dire qui veuille dire quelque chose. Pas plus d’ailleurs que de la magie, dont on finit toujours un jour par trouver les ressorts. Aussi ma machine, permettant d’accéder à tout ce qui peut servir (souvenez-vous : vous me l’avez concédé), est complète. Consoler, c’est agir, et, par conséquent cela implique des moyens, une recherche d’efficacité : précisément ce en quoi ma machine excelle. Il suffit de définir ce qui console – musiques lentes et graves ou, ce qui revient au même, paroles profondes et rimées, accompagnées de telle ou telle image – prés verdoyants, rivages sereins avec un rien de brume qui se lève au loin, colombe qui s’envole et quoi encore : à condition de spécifier correctement ses critères de recherche, ma machine vous produit un inventaire complet des trouvailles des techniques de la consolation de vingt-huit générations de prêtres de l’Egypte à l’Indus. Vous réinventez la roue, pendant que j’assemble des poulies doubles. Nulle magie requise : il s’agit simplement de tout répertorier, mesurer, classer – d’avoir un regard universel : l’egkuklios, voilà le secret.
  • L’Étranger d’outremer : C’est à ce moment qu’intervint l’Etranger de l’Agora, avec son encyclopédie (eh oui, un autre néologisme, formé celui là -tu l’auras deviné- de egkuklios et de paideia, c’est-à-dire une machine pour s’instruire véritablement, en faisant le tour de tout). Hippias crut y trouver sa machine, Eryximaque, le livre. Il apparut en effet que la machine de l’étranger prétendait elle aussi faire le tour du monde et prendre acte de tout ce qui se dit, mais cela sans réduire et enfermer le monde. Elle comptait en quelque sorte sur la puissance de la machine imaginée par Hippias pour restituer l’expérience de l’immédiat et de l’indicible que cherchait à préserver Eryximaque. Je passe sur la description de celle merveille, d’autres l’ont fait mieux que je ne saurais le faire. Disons seulement comment l’étranger donna tour à tour tort et raison à chacun et quelle étrange idée Phèdre en conçut.
  • L’Étranger de l’Agora : Ce que j’ai voulu faire , Phèdre, c’est trouver le moyen de transformer le chaos de l’information qui vous paralyse en ce que Pythagore appelait le cosmos : un monde imprégné d’ordre, d’harmonie, créé selon le nombre. Il faut pour cela, et Hippias me semble là dessus avoir raison, ratisser tout ce que le génie humain a produit, dont on ne peut se permettre de faire l’économie. Mais cela ne peut être fait par une mécanique aveugle ; il faut un outil basé sur l’exercice du jugement, et pour qu’il puisse opérer, il me semble qu’il faut au préalable avoir organisé cette documentation – livres, listes, discours, images, poèmes, et tout ce que l’esprit peut produire d’utile ou d’élevé – selon ces lois immuables de la pensée auxquelles faisait appel Eryximaque. Ces lois, par lesquelles l’esprit intègre le savoir, me semblent être les suivantes : marquer, hiérarchiser, classer, relier. Marquer un texte c’est lui assigner un titre, un sujet, le résumer, en tirer un extrait, pour qu’on puisse le repérer en vue de le juger, c’est-à-dire le placer dans une hiérarchie au niveau qui convient, le classer pour qu’on puisse le trouver en empruntant le plus grand nombre de pistes possibles. Ces trois opérations relèvent de l’analyse ; la dernière, relier, de la synthèse. Celle alternance entre l’analyse et la synthèse, avec le soutien de la logique et de la grammaire, appartient à ce qu’on pourrait appeler les invariants de la vie intellectuelle. Ces opérations, bien sûr, ne sont pas neutres ; elles impliquent un tri, donc un jugement sur le mérite et la valeur des informations : leur mérite est de restreindre les informations plutôt que de les multiplier : voilà en quoi elles sont différentes du ratissage mécanique proposé par Hippias. Du reste, Phèdre, vous vous en doutez, c’est justement le souci de vouloir être complètement neutre – et l’est-on jamais ? – qui enlève à l’univers des connaissances le sens et l’unité qui le protège du chaos.
  • Phèdre : Très juste, Étranger, et tout ce que vous dites est fascinant. Mais il se trouve que je ne veux pas – il me reste trop peu de lumière et de temps – me lancer dans la construction de ce cosmos de sens dont vous parlez ; plus modestemcnt, je ne souhaite que mettre un peu d ‘ordre dans mes étagères. Qu’un jour mes notes soient utiles à d’autres et trouvent leur place dans votre encyclopédie, je m’en réjouirais; que j’accède à celles que vous et d’autres aurez colligées, j’en serais à tout jamais reconnaissant ; mais pour l’instant, ce que je cherche est un moyen de me retrouver, de transformer ma montagne de mots en chantier d’idées, à défaut d’un cosmos organisé, ce qui me paraît au dessus de mes forces. Pour tout dire, je suis tenté par le projet de faire ma propre encyclopédie, si cela se peut.
  • L’Étranger de l’Agora : Cela se peut et rien n’empêche également que votre encyclopédie personnelle soit, en partie, publique et partagée, et en partie secrète et restreinte à vous seul ou quelques collaborateurs très proches. Par ailleurs, son degré d’organisation est votre affaire et, comme dans un chantier qui, au départ, apparaît comme un désordre sans remède, prend souvent forme avec le temps et fait apparaître, lorsque les derniers échafauds sont retirés, une œuvre complète et ordonnée. Ce qui les distinguera, c’est que mon cosmos est constitué d’un nombre d’objets plus large, le vôtre – devons nous le nommer un micro-cosmos ? – des seuls objets qui rejoignent vos préoccupations; ni l’un ni l’autre à prétention universelle, mais le vôtre s’en tiendra aux seuls éléments de sens que vous aurez choisis. Les chronologies ne vous intéressent pas ? Nul besoin d ‘en tenir compte ; une autre dimension vous paraît importante, que la mienne n’a pas prévue ? vous l’ajoutez. Le mien est constitué d’objets qui auront été vérifiés, validés par une équipe, le vôtre, si vous le voulez, peut demeurer en chantier, avec vos questions, vos hypothèses, vos travaux en cours voisinant avec les textes finis que vous avez retenus. Ce qui le fera vôtre, c’est la liberté de définir les axes d’organisation, les valeurs centrales, la vision à partir desquels son organisation se construit, ce qui donne sa coloration propre.
  • Éryximaque : En ceci, votre encyclopédie, Phèdre, ne fera rien que vous ne faites déjà tous les jours de votre vie en organisant votre propre expérience du monde autour des mots que vous propose notre belle langue grecque. Je m’explique avec un exemple : vous diriez, Phèdre, que les Athéniens sont justes ; qu’être juste, cela est un bien , que juste, vous cherchez à l’être. Mais qu’est-ce que cela, juste, pour vous, Phèdre ? Pour nous, qui avons été abreuvés aux mêmes sources, il y a un sens général sur lequel chacun s’entend et des exemples qui nous viennent immédiatement à l’esprit, comme Solon (les Crétois penseront d’abord à Minos, ceux d’ailleurs, à Salomon ou quelque autre sage). Mais pourtant, chacun de nous choisit déjà de manière presque tendancieuse selon son caractère, ses préoccupations, ses valeurs, parmi ce que nous propose la sagesse de notre cité : pour certains, justice, c’est faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis alors que pour d’autres, on ne saurait être juste et rendre le mal pour le mal ; pour les uns, la justice, c’est ce qui avantage les puissants qui font les lois ; pour d’autres, c’est un pacte inviolable entre les citoyens pour se protéger de la tyrannie qui dort en chacun de nous. Chacun illustrera son idée d’expériences vécues, l’enrichira de récits empruntés et en fera la justification de ses actes. C’est presque comme si le mot, un son pur mais pauvre et nu, s’était enrichi de sous-harmoniques nombreuses et diverses en se chargeant des interprétations et des émotions que nous lui rattachons. Ce serait ainsi que nous construisons le sens de notre monde, notre microcosmos intérieur, pour ainsi dire. Voilà ce qui fait que, de la justice, il y a des Denys pour s’en rire pendant que des Dion sont prêts à mourir pour elle : être juste ce n’est pas qu’une idée – c’est un projet, qui se rattache à qui on est, à qui on souhaite devenir, qui donne un sens à nos efforts, nos souffrances et nos joies ; vous entendre parler de justice, c’est en quelque sorte vous entendre parler de vous.
  • L’Étranger de l’Agora : Vous m’avez compris, Eryximaque. Et, ce que la pensée naturelle fait si bien, dans le domaine si large et plein de mystère qu’est la vie, ma machine, simple prothèse, ne fait qu’en accroître la portée dans ce monde tellement plus simple, au fond, des idées.
  • Phèdre : Étranger, je suis convaincu : dis-moi quoi faire pour réaliser mon encyclopédie.
  • L’Étranger de l’Agora : D’abord, la nourrir. Lisez, stylet en main. Tout passage pertinent, toute image, poème, information, toute question sur laquelle vous souhaitez un jour revenir, vous le rattachez à un nom, concept, ou idée repère.
  • Hippias : Et, pour compléter : à l’aide de ma machine, sondez dans le trésor de tout ce qui a été dit sur cette idée, repérez, triez et enrichissez votre encyclopédie de ce qui complète votre propos.
  • L’Étranger de l’Agora : Indéniablement. Ainsi, tel chapitre ou section qui vous importe du trésor de souvenirs oubliés ira dans “mémoire” ou dans “culture” ; tel autre, du “libro de arena“, dans «Borges» ou dans “archétypes”, accompagné d’un extrait et, si l’on veut, d’un court commentaire…
Jorge Luis Borges @ DR
  • Hippias : tel : “ainsi les aveugles nous apprennent à voir.”
  • Éryximaque : Riez, Hippias, mais il se trouve que les lumières de ces sages, Borges, de Romilly et Homère, que j’ai invoqués tantôt, ne sont pas étrangères à ce que, comme Phèdre aujourd’hui, sentant la vue les abandonner, ils ont dû affronter avec un plus grand sens d’urgence que pour nous le problème de la mémoire. J’irais, Étranger, moi , dans votre machine, s’il est une place pour le faire, noter cette hypothèse que je voudrais un jour explorer plus à fond tant elle me paraît plausible à partir de mon expérience clinique, que la perte de la vue confronte notre dépendance de l’écrit et force une intégration différente, souvent supérieure, des informations, note que j’ajouterais au mot “mémoire“, peut-être, avec d’autres observations semblables.
  • Phèdre : Vous le ferez, Éryximaque, et cette machine en prendra note, je m’en porte garant ; mais nous vous avons interrompu, Etranger, continuez.
  • L’Étranger de l’Agora : Éryximaque, je vous indiquerai où loger cette hypothèse importante ; vous vous y trouverez du reste en bonne compagnie. Mais, Phèdre, revenons à votre encyclopédie. Vous l’avez nourrie – et continuerez longtemps à le faire, y prenant chaque jour un plaisir accru. Mais le tout n’est pas d’avaler, comme dirait Eryximaque, il faut aussi digérer. Ces mots repères auxquels vous aurez, de lecture en lecture, rattaché vos trésors et trouvailles, il vous faut leur donner vie. Cela se fera en précisant pour chacun de ces mots, des définitions, enjeux, l’essentiel à retenir, quelques extraits des documents rattachés, des éléments de chronologies, les concepts voisins, un survol des débats et polémiques qui font rage à leur sujet avec, au besoin, quelques extraits qui caractérisent le mieux les thèses opposées, et la liste peut continuer : c’est vous qui êtes le maître. Cette organisation permet alors de déployer ce que l’on pourrait appeler des sentiers de sens. Je veux en distinguer deux sortes : le premier approfondit le mot repère en mettant à jour tous les éléments qui lui sont rattachés – définitions, enjeux, chronologies, etc. ; le second fait apparaître un système réticulé, pour ainsi dire, constitué de renvois entre mots repères reliés entre eux par des relation de type précis (implication, voisinage, similitude, opposition , cause, effet, antécédent, conséquence). Ces sentiers, si l’on veut, suivent la voie de la raison, en ce sens qu’ils sont dictés par des relations bien définies et prévues dans les catégories utilisées ; le jugement de valeur n’opère ici que sur le plan de la sélection du contenu.
  • Hippias : Je vois qu’il serait aussi possible de générer, par la collection de types précis de documents, des anthologies diverses – anthologie de poésie, de citations, de recettes, d’éléments de chronologies.
  • L’Étranger de l’Agora : Assurément. Mais cette organisation rend aussi possible le déploiement de ce que j’appellerai des constellation de sens, des rapprochements entre éléments disjoints, imprévus, impliquant des sauts de sens : poèmes, images, métaphores, questions, rapprochements de structure (comme ceux qui font l’objet du jeu des perles de verre, chez Hesse), rapprochements provisoires ou “sentis“, sans que les rapports soient encore explicites ou clairs. Ces constellations répondent à une logique de l’intuition, de l’analogie ; c’est l’âme de l’encyclopédie, son foyer intégrateur. C’est ici, Eryximaque, que votre hypothèses trouverait sa place, rejoignant peut-être, comme l’intuition vous le dictera, les réflexions de Thomas Mann, par exemple, pour qui la maladie, parfois, est source de talents exceptionnels voire de conscience plus aiguisée – vous pourriez y découvrir une montagne enchantée où une communauté de convalescents élaborent à temps perdu leur propre encyclopédie – ou les observations cliniques d’Olivier Sachs, par exemple, sur les dérangements de la mémoire et de la pensée, notamment chez ce malheureux qui confondait sa femme et son chapeau !
  • Phèdre : Je vois, Étranger, que votre machine rend de deux manières cette documentation dont elle a été nourrie : questionnée, elle limite ses réponses à ce qui est le plus riche et le plus pertinent, puis, passant de l’utile à l’agréable, elle se joue à nous confronter avec mille trouvailles plus inattendues les unes que les autres. Je commence à voir ce que serait un tel engin, nourri par une cité entière : de quels trésors il regorgerait ! Mais il se fait tard, on apporte à manger et à boire : restez avec nous. La lumière baisse, j’ai besoin d’être guidé encore à travers vos sentiers et, surtout, d’éclairer ma nuit de vos étonnantes constellations.

Dominique Collin (2000)


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : Magazine de l’Agora, Volume 7, n°3, avril-mai 2000 | mode d’édition : transcription et adaptation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Le Banquet de Platon par Gustav Adolph Spangenberg (1883/88) est © Halle Universität.


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