CARNETS DE L’OEIL n°01 : Les rencontres inattendues

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La plupart des rencontres sont le fruit d’un pur hasard. Vous étiez venu tenter de photographier un oiseau quand se présente devant vous un tout autre type de bestiole. Ces rencontres me procurent la plupart du temps un grand choc émotionnel. Je n’étais pas préparé à rencontrer ce renard, presque en pleine journée, dans un endroit connu pour être le paradis des oiseaux (quoiqu’il doive y trouver son compte lui aussi).

Ce matin-là, je pars à la rencontre du gorge-bleue un petit migrateur qu’on ne rencontre qu’à la saison des amours, dans certaines réserves naturelles. Grandes étendues d’eau et joncs à profusion sont requis. Je me lève donc à l’aube, m’équipe de mon attirail de photographe : pantalon imperméable me permettant de m’asseoir par terre sans être trempé, veste de camouflage, appareil photo équipé de son téléobjectif. Je monte dans la voiture et parcours la petite demi-heure qui me sépare d’un endroit tout à fait étonnant : les bassins de décantation d’Hollogne-Sur-Geer. Ces anciens bassins servent à la purification de l’eau issue d’une râperie de betterave et offrent à une faune avicole bigarrée, bruyante et nombreuse, un espace de jeu de toute beauté. L’endroit est bien connu des photographes et nous nous retrouvons souvent une petite dizaine à écumer les lieux.

Arrivé sur place, je me positionne près des roseaux espérant voir mon Graal bleu apparaître. Une heure, puis deux ; je pars ensuite observer les bassins, tentant de récupérer mon coup par une photographie moins exceptionnelle de quelques canards. Quelques dizaines de clichés relativement ordinaires plus tard, je fais demi-tour et reprends le chemin de la voiture. Soudain, j’écarquille les yeux, quelle est cette forme qui bouge près des anciens tuyaux de circulation d’eau ? Un renard ? Mais il est déjà 10h du matin ! Comment est-ce possible ? En fait, ces questions je me les suis posées après. Je ne sais quel réflexe me fait tendre mon appareil et appuyer sur la détente tout en priant pour que la mise au point se fasse correctement. J’ai eu le temps de prendre sept clichés en six secondes, les données EXIF de mes photos faisant foi, avant que le renard ne disparaisse au détour du chemin. Six secondes, trois respirations, sept photographies et cinq pensées au moins (“abaisse toi pour ne pas lui faire peur“, “fais la mise au point sur ses yeux“, “est-ce que les iso ne sont pas trop élevés ?“, “ne tremble pas“, “refais la mise au point pour être sûr…”). Le renard est parti. Mes mains tremblent. J’ai une montée d’adrénaline. C’est la première fois que je prends la photographie d’un renard, enfin plutôt d’une renarde, en face-à-face. Je vérifie la qualité du cliché. Même si ce n’est pas ma meilleure photo, elle me plait, justement parce qu’il s’agissait d’une rencontre inattendue.

Et pourtant ? Était-ce si inattendu que cela ? N’est-ce pas justement cette surprise que le photographe espère vivre ? Attendre l’inattendu. Je me suis levé tôt, j’ai réservé du temps dans ma semaine, j’ai préparé mon matériel et je suis resté attentif à mon environnement jusqu’au dernier instant. C’est finalement cet état d’esprit qui me plaît. Le plaisir de se laisser surprendre. Une leçon de photographe et probablement une leçon de vie.

Benoît NAVEAU


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction et iconographie | auteur : Benoît NAVEAU | illustrations : © Benoît NAVEAU.


Plus de vie en Wallonie-Bruxelles…

SLOW MEDIA : wallonica persiste et signe

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La bergeronnette vient de s’envoler ; elle piétait dans la prairie détrempée par le déluge de ces derniers jours et elle m’a arraché à une rêverie étonnée. Merci Hugues Dorzée et l’équipe dImagine, Demain le monde : vous revendiquez l’appartenance à la Slow Press -et tout le monde vous l’accorde- et vous me faites découvrir que wallonica fait du slow media depuis plus de 23 ans… sans le savoir, malgré une Charte de qualité qui le formule en d’autres termes.

Pour Monsieur Jourdain, c’était la prose, pour wallonica c’est du Slow… quoi ? Je constate que les initiatives d’éducation permanente (nous, même sans la reconnaissance officielle) visant à développer le sens critique de leurs bénéficiaires (vous, avec toute notre reconnaissance) en leur faisant travailler des contenus dûment sélectionnés et édités, n’ont pas de Slow quelque chose. Parler de Slow Education fait trop penser à l’école, Slow Knowledge aux innovations en Intelligence Artificielle et Slow Content à une tortue qui se rend au feu d’artifice du 14 juillet à Liège. Essayons Slow Docu en attendant mieux…

Il nous reste à vérifier si nous participons du même mouvement que tous nos confrères et consœurs qui, comme nous, ont décidé de descendre d’un train lancé à trop grande vitesse, sans renoncer à leur volonté de faire Société. J’ai idée que nous allons tomber d’accord !

Patrick THONART

N.B. Dans le texte ci-dessous, nos commentaires seront précédés d’un [eW] pour “encyclo WALLONICA“.


[OWNI.FR, 4 août 2010] Et si on levait le pied ? C’est le programme proposé par des Allemands, qui détaillent en quatorze points leur concept de slow media ou “médias lents” dans un manifeste publié en janvier de cette année. Nos camarades d’outre-Rhin sont particulièrement actifs et semblent être des champions du manifeste. Après un manifeste Internet qui a généré de nombreuses discussions, voici la traduction d’un manifeste pour promouvoir… les slow media, ou médias lents [eW : ou médias doux]. Certaines des valeurs qu’il prône ne sont pas étrangères à la soucoupe.

Le manifeste des slow media
(traduction DE > FR)

Dans la première décennie du vingt-et-unième siècle, que l’on appelle les années zéro, les fondements technologiques du paysage médiatique ont profondément changé. Les mots clés les plus importants s’appellent réseau, Internet et médias sociaux. Dans la deuxième décennie, il y aura moins de gens qui chercheront de nouvelles technologies permettant une production de contenu plus simple, plus rapide et moins chère. Au lieu de cela, il aura des réactions appropriées à cette révolution des médias, qui intégreront les dimensions politiques, culturelles et économiques et qui seront constructives. Le concept de lenteur “slow”, à prendre comme dans “slow food” et non en tant que “décélération”, en sera une clé importante. Tout comme le slow food, les slow media n’ont rien à voir avec la consommation rapide, ils sont du côté du choix réfléchi des ingrédients et de la préparation concentrée. Les slow media sont accueillants et chaleureux. Ils partagent volontiers.

1. Les slow media contribuent à la pérennité

La pérennité est liée aux matières premières, aux processus et aux conditions de travail, qui sont les fondements de la production médiatique. L’exploitation et le sous-paiement comme la commercialisation sans condition des données privées des usages ne pourra donner lieu à des médias pérennes. Le terme renvoie en même temps à la consommation pérenne des slow media.

[eW] L’édition en ligne est consommatrice de ressources énergétiques, par la nature même de ses outils. Il nous revient d’en faire usage raisonnable et de gérer sainement le ratio entre l’énergie consommée et l’activité critique suscitée chez nos visiteurs. Notre bénévolat auto-géré reste un mode de collaboration où intervient jugement, confort et respect : voilà qui garantit des conditions de travail éthiques et responsables. Loin des arcanes de l’ISO27001 et autres tracasseries bureaucratiques, nous garantissons un usage des données personnelles non-commercial : l’abonné reçoit gratuitement, une fois par semaine, notre infolettre qui ne mentionne que les derniers parus, sans pub, et nos décomptes de visites sont totalement anonymisés.
Audit interne du critère 01 : OK !

2. Les slow media promeuvent le monotasking

Les slow media ne peuvent être consommés de manière distraite, ils provoquent au contraire la concentration de l’usager. Tout comme pour la production d’un bon repas, qui demande une pleine attention de tous les sens par le cuisinier et ses invités, les slow media ne peuvent se consommer avec plaisir que dans la concentration.

[eW] Mea Culpa. Nous gagnons notre visibilité également au travers des réseaux sociaux, hauts-lieux du multitasking : avec un titre intrigant ou une iconographie qui interpelle (ne serait-ce que par sa qualité : pas de photos de petits chats ou d’images achetées à des banques de données internationales), nous suscitons souvent le premier clic, celui qui ouvre une page de wallonica.org. Plus souvent, c’est l’attaque d’un article, dans la première page des résultats d’un moteur de recherche bien connu, qui rend le visiteur curieux. La suite lui appartient : il ou elle lira l’article découvert, s’intéressera au thème et cliquera sur les liens connexes qui redirigent vers des contenus Wallonie-Bruxelles, qui bénéficieront ainsi de leur pleine attention. Notre dispositif d’entonnoir de liens ainsi organisé permet de passer de la dispersion à l’attention. What else ?
Audit du critère 02 : OK !

3. Les slow media visent le perfectionnement

Les slow media ne se présentent pas comme des choses vraiment nouvelles sur le marché. Ils accordent davantage d’importance à l’amélioration continue d’interfaces fiables et robustes, accessibles et parfaitement conçues pour les habitudes de consultation de leurs usagers.

[eW] De l’éducation permanente à l’amélioration continue, il n’y a qu’un pas, que nous avons fait tant de fois, en 23 ans d’activités : notre histoire, tant logicielle que méthodologique, en témoigne. Notre interface en logiciel libre est constamment mise-à-jour et augmentée de nouvelles fonctionnalités. Ceux parmi nos fidèles qui ont connu les versions précédentes de notre encyclo pourront témoigner. Rétrospectivement, je trouve qu’ils ont été courageux. Nous aussi !
Audit du critère 03 : OK !

4. Les slow media rendent la qualité palpable

Les slow media se mesurent en production, en attrait et en contenu par rapport à des standards de qualité élevés et se distinguent de leurs homologues rapides et vite passés, que ce soit par une interface de qualité supérieure ou par un design esthétique inspirant.

[eW] Du logo à la mise en page, du confort de lecture à la qualité de l’iconographie, du niveau des contenus à la transfiguration des publications originales en publications “wallonica”, notre Livre d’or déborde de témoignages et de retours qui font chaud au cœur.
Audit du critère 04 : OK !

5. Les slow media encouragent les prosommateurs (les personnes qui déterminent activement ce qu’ils veulent produire et consommer, et comment)

Dans les slow media, le prosommateur actif s’inspire de son usage des médias pour développer de nouvelles idées et agir en conséquence, plutôt que d’être un consommateur passif. Cela s’illustre par exemple par les annotations en marge dans un livre ou par les discussions animées entre amis à propos d’un disque. Les slow media inspirent, impactent les pensées et actions de leurs usagers de manière continue et cet impact est encore perceptible plusieurs années plus tard.

[eW] Voilà un critère émouvant pour nous et qui sonne comme une reconnaissance a posteriori : nous avons très tôt publié sur le passage du prolétariat au consomtariat qu’avaient identifié Bard & Söderkvist dans Les Netocrates (2008). L’idéal du prosommateur traduit enfin la saine réaction contre cette déchéance sociétale. Nous y travaillons, notamment en nous efforçant de susciter l’apparition d’un réseau de contributeurs et de centres d’édition encyclo : les Maisons Jaucourt.
Audit du critère 05 : OK !

6. Les slow media sont discursifs et alimentent des conversations

Ils cherchent interlocuteur avec qui entrer en contact. Le choix du medium cible est donc secondaire. L’écoute est aussi importante que le discours dans les slow media. Aussi, slow signifie ici : être attentif et abordable, être capable d’observer et de questionner sa propre position sous un angle différent.

[eW] Objectif “débat” : voilà un point fondateur chez nous. Dans nos 7 critères de qualité, nous insistons sur les principes de l’édition critique en citant Simone Weil : “Il faut accueillir toutes les opinions, les loger au niveau qui convient et les composer verticalement.” wallonica.org doit ainsi s’interdire tout dogmatisme et son travail d’édition doit induire une approche critique du sujet abordé, sans exclusive. Plus encore, là où nous évoquons la liberté absolue de conscience, nous remettons le couvert : documenter le monde (c’est-à-dire la Wallonie et Bruxelles…) dans le but de convaincre du bien-fondé d’un dogme ou d’une idéologie n’est pas la même chose que publier une encyclopédie vivante qui alimente le débat et nourrit la réflexion critique. Nous avons fait notre choix.
Audit du critère 06 : OK !

7. Les slow media sont des médias sociaux

Des communautés actives ou des tribus se constituent autour des slow media. Cela peut être par exemple un auteur échangeant ses pensées avec ses lecteurs ou une communauté interprétant les œuvres tardives d’un musicien. Ainsi, les slow media contribuent à la propagation de la diversité et respectent les cultures et les particularismes locaux.

[eW] Nous avons fait le choix de désactiver la possibilité pour nos visiteurs de laisser un commentaire au bas des articles du blog encyclo. C’est par manque de ressources : avec près de 1.500 entrées dans l’encyclo, nous ne pourrions gérer les interactions nous-mêmes. Nous interagissons dès lors via le formulaire de contact et la messagerie. Les commentaires restent possibles dans le topoguide.wallonica.org et, à titre expérimental, dans l’essai Être à sa place qui est écrit en live ! Les réseaux de fidèles visiteurs qu’anime wallonica.org restent néanmoins garants du rayonnement de l’initiative. Seul bémol : nous n’allons jamais mettre en avant un particularisme local (le terme sent le communautarisme, à l’opposé de notre option “universaliste”) alors que nous rendrons justice à toutes les particularités locales. A débattre avec le traducteur du document source…
Audit du critère 07 : OK !

8. Les slow media respectent leurs usagers

Les slows media abordent leurs usagers d’une manière et consciente amicale et ont une bonne idée de la complexité ou de l’ironie que portent leurs usagers. Les slow media ne considèrent pas leurs usagers de haut ni ne les approchent d’une manière dominatrice.

[eW] La proximité systématique que nous entretenons avec nos visiteurs et nos réseaux ne nous invite pas à prendre quiconque de haut, pire : nous nous exposerions immédiatement à des retours de flamme, ce qui constituerait d’ailleurs une belle reconnaissance de notre travail d’éducation permanente !
Audit du critère 08 : OK !

9. Les slow media se diffusent par la recommandation

Le succès des slow media n’est pas fondé sur une pression publicitaire envahissante sur tous les canaux mais sur la recommandation par des amis, des collègues ou membres de la famille. Une personne qui achète cinq fois un livre et qui le distribue à ses meilleurs amis est un bon exemple de ce principe.

[eW] Pas de 20 m² pour nous, pas de mailings envahissants, pas de call centres harcelants ou de porte-à-porte pour vendeurs d’aspirateurs. Dommage, non ? Le jour où une encyclopédie en ligne fera des campagnes de promotion sur des panneaux gigantesques, à l’entrée des autoroutes, on pourra se dire que quelque chose a changé dans notre monde… En attendant, le bouche-à-oreille, c’est très bien. Et, mmmh, quel bouquin ai-je récemment acheté 5 fois ? Ah oui : La fille du sculpteur de Tove Jannson. Je vous le recommande ?
Audit du critère 09 : OK !

10. Les slow media sont intemporels

Les slow media ont une longue durée de vie et paraissent encore frais après des années voire des décennies. Ils ne perdent pas leur qualité avec le temps, mais obtiennent au contraire une patine qui augmente leur valeur.

[eW] Certains de nos articles datent de l’époque québécoise et ont été rapatriés dans wallonica.org. Nous travaillions alors avec l’équipe de l’Encyclopédie de l’Agora, alimentant la même base de données. Les temps ont changé et wallonica.org est aujourd’hui autonome. Reste que nous sélectionnerions les mêmes Incontournables qu’à l’époque. Nous restons fidèles à nous-mêmes et nos coups de cœur, comme nos engagements, ne sont pas très volatils.
Audit du critère 10 : OK !

11. Les slow media ont une aura

Les slow media diffusent leur propre aura. Ils génèrent la sensation que le média particulier appartient à ce moment précis de la vie de son utilisateur. Bien qu’ils soient produits industriellement ou soient partiellement bâtis sur des procédés industriels de production, ils donnent l’impression d’un caractère unique et d’être autocentrés.

[eW] Un témoignage bien senti, plutôt que des commentaires : “J’avais postposé quelque peu la lecture de votre ‘dernier paru’ consacré au développement personnel. M’étant levé aux aurores, je viens de m’y consacrer tout à mon aise et j’ai bien fait. J’ai d’abord beaucoup ri. Et puis, j’aime beaucoup la manière détachée d’aborder les choses graves et d’émailler votre propos -fort bien construit pas ailleurs- d’expressions familières, idiomatiques voire absurdes (silly, isn’t it ?) ce qui est évidemment une marque de fabrique depuis toujours.
En quelques instants de lecture, je vous ai retrouvés tout entiers, avec des feintes à deux balles (pan-pan) avec un tropisme affirmé pour le beau, avec la liqueur du Suédois, avec Spa, avec la dinde au whisky, avec Yves Teicher et Madame Chapeau (Amélie Van Beneden, les crapuleux de sa strootje et Jefke, pauvre Jefke), avec Frank Capra, la charmille de Haut Regard, avec le maire de Champignac (“là où la main de l’Homme n’a encore jamais posé le pied”), la sardine à l’huile (et donc l’huile de ricin), etc. J’ai évidemment ‘surkiffé sa race, wesh’. Bien sûr, je me suis goinfré des consignes et des exercices pratiques. Je me vais d’ailleurs trouver illico deux bouteilles de Chablis et Stars Wars 4-5-6 pour ce soir (ma femme aime bien le Chablis !).
Tout ça pour dire que cette encyclo.pédie.thèque (biffer rageusement la mention inutile) devient de plus en plus ce que vous vouliez qu’elle devienne et que je veux vous en féliciter fort chaleureusement. Voilà donc sans doute un chef-d’oeuvre à jamais inachevé.
Audit du critère 11 : OK par applaudimètre !

12. Les slow media sont progressistes, et non réactionnaires

Les slow media dépendent de leurs progrès technologiques et du mode de vie de la société connectée. C’est en raison de l’accélération de différents domaines de la vie que les îlots de lenteur délibérée sont rendus possibles et essentiels pour la survie. Les slow media ne sont pas en contradiction avec la vitesse et la simultanéité de Twitter, des blogs ou des réseaux sociaux, mais ils sont une attitude et une façon d’en faire usage.

[eW] Le point est délicat qui mélange bonnes pratiques dans l’usage des médias et positionnement sociétal, voire philosophique. L’intérêt du “slow” sous toutes ses formes est l’accent mis (mais non verbalisé) sur l’usage de la Raison, là où l’insistance sur la qualité et la cohésion sociale est mise en avant. User de Raison, c’est à dire ne pas être aveuglé par ses affects (et, partant, échapper au tout-commerce qui mise justement sur notre aveuglement affectif) demande du temps et de la maîtrise. Peu d’encyclopédies prennent l’industrie du Fast Food comme modèle : nous ne sommes pas très originaux sur ce point-là et nous travaillons dans le “temps long”. Notre attitude envers les dispositifs de réseaux sociaux électroniques et le e-Business est plus tangente : à aucun moment la viralité de nos contenus sur tel ou tel support n’est un critère de réussite (sauf pour briguer des subsides…) mais la maîtrise des outils du e-Business au sens large est une exigence de notre métier. Nous y travaillons tous les jours.
Audit du critère 12 : OK !

13. Les slow media reposent sur la qualité, à la fois dans la production et dans la réception des contenus médiatiques

Des compétences intellectuelles comme la critique des sources, le classement et l’évaluation des sources d’information prennent de l’importance avec l’accès croissant à une information disponible en grande quantité.

[eW] Une des exigences de notre travail est la documentation des bonnes pratiques que nous mettons en oeuvre au quotidien. Nous avons créé un ‘auteur virtuel’ pour ce faire et les articles signés de Maison Jaucourt sont adressés aux confrères qui voudraient faire bon usage de nos méthodes. Qui plus est, nous avons rédigé une Charte de qualité en sept point et déposé la marque wallonica®, synonyme du respect de ces critères.
Audit du critère 13 : OK !

14. Les slow media cherchent la confiance et ont besoin de temps pour devenir crédibles

Derrière les slow media, il y a des hommes et cela se ressent.

[eW] Chez nous, il y a des hommes… et des femmes. Le critère est émouvant et rappelle une exigence d’Auguste Renoir, rapportée par son fils Jean dans la magnifique biographie qu’il lui a consacrée : Renoir ne voulait autour de lui rien qui fut industrialisé ; dans chaque objet, il voulait reconnaître la main de l’homme qui l’avait façonné. Nous y sommes : nos articles sont fait-main !
Audit du critère 14 : OK+ !

Enikao, trad., et Patrick THONART, eW


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, partage et iconographie | contributeur : Patrick Thonart | sources : owni.fr | crédits illustrations : © DR.


Lire et débattre en Wallonie-Bruxelles…

BIAIS COGNITIFS : Nous sommes tous biaisés au travail !

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[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 2020] C’est un fait : nous sommes tou.te.s victimes des biais cognitifs. Vous savez ces raccourcis de pensée de notre cerveau, faussement logiques, qui nous induisent en erreur dans nos décisions quotidiennes, et notamment au travail. À travers cette série, notre experte du Lab Laetitia Vitaud identifie les biais à l’oeuvre afin de mieux comprendre comment ils affectent votre manière de travailler, recruter, manager… et vous livre ses précieux conseils pour y remédier.

01. l’effet Dunning-Kruger

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 2 décembre 2019] C’est l’un des effets qui affectent le plus l’évaluation des compétences. On l’appelle aussi effet de surconfiance. C’est le biais cognitif qui fait que les moins qualifiés ont tendance à surestimer leurs compétences et les plus qualifiés à les sous-estimer. Le phénomène est assez naturel : moins on connaît un sujet, moins on sait ce que l’on ne sait pas, tandis que lorsqu’on apprend à maîtriser un sujet, on en visualise davantage toute la richesse et la complexité.

Par exemple, un.e touriste qui a été une fois dans un pays (et dira qu’il / elle a fait ce pays) aura plus souvent tendance à dire qu’il / elle le connaît que quelqu’un qui y retourne régulièrement, en explore les différentes facettes et prend conscience des différences culturelles et de la richesse de son histoire.

Le phénomène a été mis en évidence par deux psychologues américains, David Dunning et Justin Kruger, dont l’étude référence a été publié en 1999 dans le Journal of Personality and Social Psychology. Mais on connaît intuitivement cet effet depuis longtemps. Charles Darwin écrivait déjà que “l’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance.”

L’effet Dunning-Kruger est double. D’une part, les personnes non qualifiées ont tendance à ne pas reconnaître leur incompétence et savoir évaluer leurs capacités réelles. D’autre part, les personnes les plus qualifiées ont tendance à sous-estimer leur niveau de compétence et penser que des tâches faciles pour elles le sont aussi pour les autres. [Lire la suite…]

02. Le biais des “coûts irrécupérables”

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 9 décembre 2019] Vous est-il déjà arrivé de vous ennuyer au cinéma mais d’hésiter à partir pour ne pas gâcher l’argent dépensé pour l’achat du billet ? Vous avez sans doute été victime du biais des coûts irrécupérables. En économie comportementale, les coûts irrécupérables (Sunk Cost en anglais) sont les coûts qui ont déjà été engagés, qui ne sont ni remboursables ni récupérables, et que l’on craint de voir gaspillés.

Pour un agent rationnel, les coûts ne devraient pas influencer les choix qui seront réalisés après qu’ils ont été engagés. Pourtant, ils interviennent dans les décisions à cause du phénomène d’aversion à la perte : le fait qu’on attache plus d’importance à une perte qu’à un gain du même montant. Mais en réalité, il y a là une erreur de raisonnement. Le choix offert dans l’exemple ci-dessus est entre deux options :

      1. Avoir dépensé un billet de cinéma et partir faire autre chose de moins ennuyeux ;
      2. Avoir dépensé un billet de cinéma et s’ennuyer une heure de plus.

Dans les deux cas, il est impossible de récupérer l’argent du billet. C’est donc la première option qui serait objectivement la meilleure. Pourtant, nous sommes nombreux à opter pour la seconde.

Le biais des coûts irrécupérables est très courant dans les grandes organisations. L’exemple le plus parlant : l’effet Concorde qui fait référence à l’entêtement des gouvernements français et britannique à poursuivre le projet du Concorde, pour le prestige, mais aussi à cause des dépenses immenses déjà engagées. Pourtant, on savait dès 1973 que son exploitation commerciale n’était pas rentable. [Lire la suite…]

03. l’effet de compensation morale

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 10 décembre 2019] Est-ce qu’il vous est déjà arrivé, après une séance de sport intense (et pénible) de vous dire que, quand même, vous aviez bien mérité ce pain au chocolat ? Ou bien d’envoyer bouler quelqu’un sans précaution parce que vous aviez été particulièrement gentil avec quelqu’un d’autre plus tôt dans la journée ? L’effet de compensation morale (Moral Licensing, en anglais), c’est le biais qui concerne l’effet d’une bonne action à l’instant T sur les actions faites à T+1.

On pourrait penser que des actions entreprises à différents moments sont déconnectées, mais, en réalité, de nombreuses études ont montré qu’une bonne action pourrait nous désinhiber par la suite pour en commettre de mauvaises. La réalisation d’un acte moralement valorisable légitime en quelque sorte un acte moins valorisable commis plus tard. Une fois qu’on a pu faire la preuve (à soi-même et au monde) de ses bonnes valeurs morales, on peut se sentir légitimé à enfreindre ces valeurs par la suite.

On trouve des illustrations de cet effet dans le monde du marketing. Par exemple, les programmes des compagnies aériennes qui offrent aux clients la possibilité d’acheter des crédits carbone pour limiter le rôle des avions dans le changement climatique ont surtout réduit la culpabilité des clients et contribué à augmenter le trafic aérien. [Lire la suite…]

04. Le biais d’échantillonnage

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 7 janvier 2020] Un échantillon est biaisé quand le groupe d’individus censés représenter une population ne permet pas de tirer des conclusions fiables sur cette population car les individus ont été sélectionnés de manière non représentative.

Ce biais est le principal problème des instituts de sondage. En 1936, lors de l’élection présidentielle américaine, alors que l’art du sondage était encore balbutiant, le magazine Literary Digest a appelé deux millions de numéros de téléphone pour interroger les gens sur leurs intentions de vote. La prédiction qui en est sortie s’est hélas révélée à côté de la plaque (alors pourtant que 2 millions, c’est un échantillon gigantesque !) parce que les gens qui possédaient un téléphone à l’époque n’étaient pas représentatifs de la population. En moyenne plus riches et plus urbains que l’ensemble de la population, les possesseurs de téléphone étaient un échantillon biaisé. À la même période, George Gallup fit une prédiction correcte concernant l’élection à partir d’un petit échantillon de 50 000 personnes qu’il avait pris soin de rendre représentatif de la population américaine.

Aujourd’hui statisticiens et sociologues connaissent bien les problèmes liés aux biais d’échantillonnage. Pourtant, les enquêtes et études y restent exposées. Bien que tous les individus (ou presque) disposent aujourd’hui d’un téléphone, les sondages téléphoniques restent fortement biaisés car les personnes qui répondent au téléphone pour ces sondages sont souvent plus âgées, moins actives et plus disponibles que la population dans son ensemble.

En fait ce sont les sondages reposant sur la bonne volonté des répondants qui souffrent du même biais car le fait même de répondre à un sondage représente un filtre en soi. Ceux qui ne répondent pas ne sont pas représentés. On parle alors de biais d’auto-sélection. [Lire la suite…]

05. Le biais de projection

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 14 janvier 2020] On a toujours tendance à croire que nos opinions, valeurs, goûts et autres caractéristiques sont également partagés par les autres (même quand rien n’indique que c’est effectivement le cas). Le biais de projection se rapporte à cette tendance à projeter sur les autres ce que l’on connaît en soi-même. Il est très lié au biais de confirmation qui nous fait toujours rechercher les informations qui confirment les idées que nous avons déjà, et interpréter les nouvelles informations dans ce sens.

C’est une tendance égocentrique à estimer le comportement d’autrui à partir de notre propre comportement. On surestime le degré d’accord que les autres ont avec nous. C’est pourquoi le biais est aussi parfois appelé effet de faux consensus. Il vaut aussi pour des groupes dans lesquels un consensus a émergé. Les membres de ce groupe pensent que tout le monde, y compris en dehors du groupe, sera d’accord avec eux. La perception d’un consensus qui n’existe pas, c’est un faux consensus. Ce biais a des explications psychologiques et anthropologiques. Il vient du désir profond que nous avons de nous conformer et d’être aimés par les autres dans notre environnement social. Et il augmente l’estime de soi. Il est très répandu dans les groupes qui se sentent représentatifs de la population (et qui trouvent des relais importants dans les médias). Mais même dans les groupes minoritaires, les religieux fondamentalistes par exemple, on surestime le nombre de gens qui partagent la vision du groupe. Lorsqu’on est face à quelqu’un qui pense différemment, on le/la voit comme défectueux : une anomalie non représentative.

Dans l’ensemble, ce biais nous conduit à prendre des décisions avec trop peu d’informations et à utiliser nos connaissances personnelles a priori pour faire des généralisations. [Lire la suite…]

06. L’effet Hawthorne

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 15 janvier 2020] Les physiciens l’ont constaté depuis longtemps : le simple fait d’observer un phénomène change le phénomène en question, ne serait-ce que parce que les instruments de mesure peuvent altérer ce qui est observé. Mais ce qu’on appelle en physique l’effet de l’observateur est également vrai en sciences sociales et en psychologie. Ainsi, l’effet Hawthorne désigne le fait que les résultats d’une expérience ne soient pas dus aux facteurs expérimentaux, mais à la conscience qu’ont les acteurs concernés d’être observés, de faire partie d’une expérience dans laquelle ils sont mis à l’épreuve.

L’effet Hawthorne tient son nom des études menées par Elton Mayo (1880-1949), un psychologue et sociologue australien à l’origine du mouvement des relations humaines en management. Avec ses comparses Fritz Roethlisberger et William Dickson, Mayo a mené des enquêtes à l’usine Western Electric de Cicero, la Hawthorne Works, près de Chicago, de 1924 à 1932.

L’expérience a débuté autour de la question de l’influence de l’environnement (en particulier de l’éclairage) sur la performance des travailleuses. Le contexte est celui de la montée en puissance de l’organisation scientifique du travail (OST), promue par Frederick Taylor, et du développement de la discipline reine de l’OST, l’ergonomie.

Au début de l’expérience, en 1923, des chercheurs se sont aperçus qu’en faisant varier l’éclairage de l’usine, la productivité augmentait. Ils ont ensuite multiplié les paramètres à modifier — pauses, durées de travail, prix des repas, etc. Étrangement, ils ont enregistré une hausse de la productivité même quand les conditions n’étaient pas plus favorables aux ouvrières. C’est alors que Mayo et son équipe de psychologues ont tenté de percer le mystère. Pourquoi la productivité augmentait-elle quoi que fassent les chercheurs ?

C’est en observant plusieurs groupes de travailleuses dans des conditions différentes et en menant des entretiens qualitatifs qu’ils ont mis en évidence l’effet Hawthorne : le simple fait de participer à une expérience ou une étude peut être un facteur qui a une influence sur la motivation au travail. En psychologie, on sait que les gens sont capables de mieux faire quand on s’intéresse à eux. Tout ce qui permet une augmentation de l’estime de soi permet d’améliorer la performance. [Lire la suite…]

07. L’effet de halo

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 3 février 2020] C’est un biais cognitif qui affecte la perception que l’on a d’une personne quand on fait une interprétation sélective des premiers signaux que l’on perçoit de cette personne. On a tendance à donner trop de poids à une caractéristique que l’on juge positive (l’apparence physique, par exemple) et à en déduire que les autres caractéristiques de la personne sont également positives (même sans les connaître). Par exemple, il a été montré que l’on prête de multiples qualités aux personnes dont on juge positivement l’apparence physique. On a tendance à percevoir les personnes belles comme plus intelligentes que les autres.

L’effet de halo peut être positif ou négatif. Si la première impression sur la personne est positive, on va interpréter favorablement tout ce que cette personne dit ou fait. En revanche, si la première impression est négative, on va voir la personne sous un prisme négatif. C’est le cas quand il y a racisme, sexisme, ou encore grossophobie.

L’effet de halo a d’abord été mis en évidence empiriquement en 1920, puis démontré scientifiquement en 1946 par Solomon Asch, un pionnier de la psychologie sociale. Dans les années 1970, plusieurs études ont montré que les enfants étaient jugés plus intelligents que les autres par leurs enseignants sur la base de leur attrait physique. [Lire la suite…]

08. Le biais du survivant

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 4 février 2020] Le biais du survivant consiste à tirer des conclusions trop hâtives à partir d’un jeu de données incomplet. C’est une forme de biais de sélection consistant à surévaluer les chances de succès d’une initiative en concentrant l’attention sur les sujets ayant réussi mais qui sont des exceptions statistiques (des survivants) plutôt que sur des cas représentatifs.

L’illustration la plus célèbre (et la plus claire) concerne les avions alliés envoyés pour bombarder les zones occupées pendant la Seconde guerre mondiale. Une étude avait recommandé, au vu des dommages causés aux avions qui revenaient de mission, de blinder les endroits de l’avion qui recevaient le plus de balles.

Mais le statisticien Abraham Wald, déterminé à minimiser la perte de bombardiers sous les feux ennemis, a identifié une dangereuse erreur dans ce raisonnement. En effet, les études ne tenaient compte que des aéronefs qui avaient survécu et étaient revenus de mission. Elles ne tenaient aucun compte de ceux qui s’étaient écrasés. Pour lui, il fallait au contraire blinder les endroits des appareils qui présentaient le moins de dommages car les endroits endommagés des avions revenus à la base sont ceux où l’avion peut encaisser des balles et survivre. À l’inverse, sa supposition était que lorsqu’un avion était endommagé ailleurs, il ne revenait pas. Ce sont donc les endroits non endommagés chez les survivants qui devaient être blindés !

En matière d’interprétation des chiffres, nous sommes tous victimes de biais de sélection qui nous rendent aveugles aux réalités sous-jacentes. Il faut donc toujours se demander d’où viennent les chiffres, comment ils sont sélectionnés et ce qu’ils signifient réellement. Par exemple, doit-on interpréter la baisse du nombre de plaintes pour viol comme quelque chose de positif ? Pas forcément, car il est possible qu’il y ait davantage de viols qui n’ont pas donné lieu à une plainte parce que les victimes ont peur de s’exposer en portant plainte. À l’inverse, une augmentation du nombre de plaintes peut être le signe d’un climat de confiance où il est plus facile de parler. [Lire la suite…]

09. L’effet McNamara

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 18 février 2020] Ce que les Américains appellent la McNamara Fallacy est un phénomène bien connu dans les entreprises : dans des situations complexes, on a tendance à se focaliser exclusivement sur certains indicateurs, aux dépens de la vision d’ensemble et des objectifs réels.

Robert McNamara (1916-2009) était secrétaire à la Défense sous les présidences Kennedy et Johnson entre 1961 et 1968, au plus fort de la guerre du Vietnam. Avant d’être recruté par John F. Kennedy, il faisait partie du groupe des Whiz Kids (les petits génies), dix vétérans de l’armée de l’air ayant ensuite rejoint la Ford Motor Company en 1946. Pendant la Seconde guerre mondiale, ce groupe s’était fait connaître en mettant en place une approche dite de contrôle statistique afin de coordonner toutes les informations opérationnelles et logistiques nécessaires à la conduite de la guerre. Ils ont ainsi contribué à la révolution de la logistique qui, dans les décennies suivantes, a transformé la plupart des grandes organisations.

Devenu secrétaire à la Défense, McNamara a cherché à répliquer les processus et indicateurs qui lui avaient si bien réussi en tant que dirigeant de Ford Motor. Aujourd’hui, cependant, cet héritage est controversé car l’indicateur choisi à l’époque pour mesurer l’efficacité des opérations au Vietnam était… le nombre de morts vietnamiens. L’usage d’armes chimiques, comme le tristement célèbre agent orange, était mis au seul service de cet indicateur. Obsédé par l’idée qu’il fallait tuer le plus de Vietnamiens possibles, les militaires américains ont fini par oublier les objectifs stratégiques de l’engagement au Vietnam, la détermination croissante de l’ennemi et de la situation politique américaine (la guerre du Vietnam devenait de plus en plus impopulaire aux Etats-Unis). [Lire la suite…]

10. Les biais mnésiques

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 25 février 2020] On connaît tous l’expression “ma mémoire me joue des tours“. Les biais mnésiques se réfèrent aux tours que nous joue notre mémoire. La mémoire est liée à la perception (elle-même biaisée) car on se souvient consciemment de ce qu’on a bien perçu. Elle ajoute des distorsions supplémentaires car quand on accède au souvenir, on le modifie. Les émotions que l’on éprouve au moment de se souvenir de quelque chose peuvent transformer le souvenir de cette chose. Les biais mnésiques sont donc multiples. Les souvenirs sont altérés par la manière dont on traite l’information et les émotions.

L’effet de récence désigne le fait qu’on se souvient mieux du dernier élément d’une liste de stimuli que l’on doit mémoriser. Dans les années 1960, plusieurs chercheurs ont fait des expériences en demandant à des individus de se rappeler des listes de mots. Ils ont conclu qu’il existait une mémoire de court-terme et une mémoire de long terme. L’effet de récence est le biais de court terme, mais il existe un biais de long terme : l’effet de primauté rend plus vivace le souvenir des premières impressions.

Également mis en lumière dans les années 1960, l’effet de simple exposition est bien connu des publicitaires. Plus on est exposé à un stimulus, plus il est probable qu’on se mette à l’aimer. On a plus de chance d’avoir un sentiment positif à l’égard de quelqu’un qu’on a déjà croisé une fois. Enfin, le biais rétrospectif est une erreur du jugement cognitif qui se produit parce qu’on a tendance à penser rétrospectivement qu’on aurait pu anticiper un événement avec plus de prévoyance. C’est un mécanisme de déni du hasard. [Lire la suite…]

11. Le biais du statu quo

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 25 février 2020] En finance comme en politique, on connaît bien ce biais. Dans nos prises de décisions, nous avons naturellement tendance à préférer le statu quo. Il s’agit souvent d’un comportement irrationnel qui nous empêche de saisir des opportunités nouvelles ou de sortir d’une situation sous-optimale.

Les économistes comportementaux (dont Richard Thaler, prix Nobel d’économie en 2017 pour sa “Compréhension de la psychologie de l’économie”) ont mené de nombreuses études pour comprendre le biais de statu quo. Ils/elles l’expliquent par la combinaison de deux phénomènes : l’aversion à la perte — le fait qu’on attache plus d’importance à une perte qu’à un gain de même valeur — et l’effet de dotation — le fait que les gens accordent plus de valeur à une chose qui leur appartient qu’à une chose de même valeur qui ne leur appartient pas.

Un individu appréhende les pertes éventuelles liées à la fin du statu quo plus fortement qu’il/elle n’en espère des gains futurs. C’est pour cela qu’il/elle préférera le plus souvent ne pas changer de situation. En d’autres termes, nous avons tendance à nous opposer au changement, à moins d’être totalement convaincu.e.s que les gains dépassent largement les pertes.

Ce biais n’est pas toujours irrationnel : s’en tenir à ce qui marche déjà n’est pas forcément une mauvaise idée. En l’absence d’informations fiables sur les conséquences possibles d’une alternative, le statu quo reste le choix le plus rationnel. [Lire la suite…]

12. Le biais de négativité

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 10 mars 2020] À niveau d’intensité égal, les choses négatives (interactions, événements, pensées, remarques…) ont plus d’effet sur notre état psychologique que les choses positives. Cognitivement et émotionnellement, le biais de négativité nous fait donner plus d’importance à ce qui est négatif qu’à ce qui est positif. Par exemple, il nous faudrait au moins cinq compliments pour compenser une critique.

Dans une étude de 2001 intitulée Bad is stronger than good, plusieurs chercheurs ont montré que nous cherchons davantage à préserver notre réputation (éviter le négatif) qu’à en construire une nouvelle (chercher le positif). Si dans la mythologie et la fiction, les forces du bien l’emportent (presque) toujours sur les forces du mal, dans la réalité du cerveau humain, il est plus fréquent que le mal l’emporte.

Les chercheurs voient dans le biais de négativité un biais d’évolution de l’espèce : nous prêtons instinctivement plus d’attention à ce qui peut menacer notre survie. Les hommes/femmes préhistoriques faisaient plus attention aux bruits signalant la proximité d’un prédateur qu’à ceux venant des petits oiseaux qui chantent. Nous avons gardé ce biais bon pour la survie, mais, hélas, il est souvent mauvais pour la santé.

Dans le monde de l’entreprise, ce biais est bien connu : on sait à quel point un événement négatif peut détruire rapidement la réputation d’une entreprise. Les conséquences d’une affaire sur une marque peuvent être dévastatrices. Il faut parfois des années de bonnes actions pour compenser un événement négatif (scandale financier, problème d’hygiène, etc.). [Lire la suite…]

13. Irrationnels devant la pandémie

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 17 mars 2020] La crise sanitaire que traverse le monde avec le COVID-19 comporte son lot de biais cognitifs, qui expliquent certains de nos comportements irrationnels. Face à cette épidémie difficile à cerner, à des données incomplètes, et à un virus méconnu, nous tombons dans au moins quatre biais connus :

      • L’heuristique de disponibilité : en psychologie, cela désigne un mode de raisonnement qui se base uniquement sur les informations immédiatement disponibles en mémoire. Quand on vous parle de COVID-19 à longueur de journée, vous avez tendance à céder à la panique. La viralité de la maladie n’a d’égale que la viralité (numérique) des fake news et des polémiques. Ça n’aide pas à avoir les idées claires !
      • Le biais du survivant : il consiste à tirer des conclusions trop hâtives à partir d’un jeu de données incomplet. C’est un biais de sélection qui fait surévaluer la probabilité d’un scénario en concentrant son attention sur les sujets à propos desquels des informations nous sont parvenues (survivants). En l’occurrence, le nom de ce biais semble ici peu approprié… car il nous amène à surévaluer la mortalité du virus : on a surtout des données sur les malades aux symptômes graves et ceux qui décèdent, tandis que les malades aux symptômes légers ne sont pas allés consulter (les données les concernant n’ont pas survécu).
      • Le biais de normalité : c’est la tendance à croire que les choses fonctionneront toujours normalement et à sous-estimer la probabilité d’un désastre complètement inattendu et fou. C’est pourquoi la plupart des gens ne se préparent pas de manière adéquate aux catastrophes. Les entreprises (et les individus) tombent dans le biais de normalité après un désastre inattendu. Cela conduit à une mauvaise préparation (équipements, assurances, etc.). Cela conduit également à la paralysie et à ce que l’on appelle l’effet de l’autruche.
      • Le biais de nouveauté nous fait craindre davantage un risque nouveau (méconnu) que d’autres risques que l’on connaît. Les accidents de la route sont toujours aussi mortels— mais ils nous intéressent moins. Or les autres risques (et autres virus) ne devraient pas être ignorés ! [Lire la suite…]

14. L’effet Cobra

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 6 avril 2020] L’effet Cobra désigne un effet pervers qui survient lorsqu’on tente de résoudre un problème. “L’enfer est pavé de bonnes intentions” : l’effet Cobra illustre bien ce dicton.

À l’origine, le terme effet Cobra vient d’une histoire qui s’est produite en Inde sous domination britannique. Le gouvernement, décidé à lutter contre le fléau des cobras à Delhi, offrit une prime pour chaque cobra mort. Très vite, des petits malins ont alors commencé à élever des cobras pour gagner de l’argent facilement sur le dos des autorités coloniales. Quand le gouvernement apprit la chose, il mit fin au programme de récompenses… ce qui eut pour effet d’amener les éleveurs de cobras à lâcher leurs serpents dans la nature. La population de cobras sauvages devint donc encore plus importante par la suite.

En entreprise, on s’expose à l’effet Cobra quand on fixe des objectifs, et en particulier quand on choisit les indicateurs pour mesurer la réalisation de ces objectifs. Par exemple, si l’on choisit de mesurer l’efficacité du support client en regardant le nombre d’appels téléphoniques effectués, on encourage les employés qui font le support à passer moins de temps par appel… et à ne pas résoudre les problèmes qui leur sont soumis par les clients. Cela aura pour effet une plus grande insatisfaction des clients et une dégradation de l’expérience client. [Lire la suite…]

15. Les effets Pygmalion et Golem

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 2 avril 2020] Et si à défaut de trouver la perle rare, on pouvait la façonner selon son bon désir ? C’est un fantasme ancien dont la littérature nous avertit depuis longtemps qu’il est dangereux – le monstre du docteur Frankenstein en reste l’illustration la plus édifiante. Dans la mythologie grecque, Pygmalion est un sculpteur qui tombe si éperdument amoureux de la statue qu’il vient de créer qu’il finit par lui donner vie. La figure de Pygmalion devient emblématique grâce à la pièce de théâtre éponyme de George Bernard Shaw (1913), puis la comédie musicale My Fair Lady qui en est l’adaptation. Elle raconte l’histoire d’un professeur de phonétique (Higgins) qui entreprend de transformer une fille du peuple (Eliza Doolittle) en lady pour gagner un pari. Il lui apprend à bien parler, à se comporter en société, et gagne son pari. Pygmalion reste une figure controversée : les féministes y voient un phallocrate à l’ego surdimensionné qui voit les femmes comme des enfants à éduquer.

Naturellement, il ne s’agit pas de dire que les managers doivent se comporter comme Pygmalion ! Les employés sont des adultes libres, déjà formés, qu’il ne s’agit pas de façonner. Mais le concept de l’effet Pygmalion, étudié depuis longtemps par les psychologues, est néanmoins important : c’est un phénomène qui fait que les attentes élevées engendrent une amélioration des performances. C’est prouvé, le simple fait de croire en la réussite de quelqu’un peut améliorer ses chances de succès.

À l’inverse, l’effet Golem est le phénomène psychologique dans lequel des attentes moins élevées placées sur un individu le conduisent à une moins bonne performance. De nombreux stéréotypes engendrent cet effet : par exemple, si le seul fait que vous soyez une femme fait qu’on pense que vous serez mauvaise en mathématiques, cela peut affecter négativement votre performance lors d’un test de mathématiques.

L’effet Pygmalion et l’effet Golem sont des prophéties auto-réalisatrices. C’est au sociologue Robert K. Merton, auteur en 1948 d’un article fondateur sur ce sujet, que l’on doit le concept. La croyance auto-réalisatrice est une croyance fausse qui finit par devenir vraie à mesure que le temps passe, à cause d’un effet de rétroaction. Nous sommes persuadés d’avoir eu raison parce que a posteriori les faits semblent nous avoir donné raison. [Lire la suite…]

16. Les biais de genre

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 17 juillet 2020] Les biais de genre sont multiples. Il s’agit de tous les biais cognitifs (notre liste est déjà longue) qui nous font préférer les hommes au pouvoir — à la tête des grandes entreprises, aux plus hauts postes de l’Etat ou en position d’expert. On ne compte que 3 femmes sur 120 dirigeants dans les plus grandes entreprises françaises. Pendant la période de la crise du Covid, les expert.e.s interrogé.e.s dans les médias ont été à 80% des hommes, selon l’INA.

En France, des lois récentes obligent les entreprises à mesurer et révéler les chiffres sur les inégalités entre hommes et femmes. Face à des chiffres parfois désespérants, il semble difficile de nier que les femmes sont victimes de discriminations importantes, en termes de salaires, promotions et probabilités d’embauche. Pourtant, quand on parle des biais de genre à certain.e.s managers, on rencontre souvent des personnes qui nient l’existence des biais dans leur organisation. “Chez nous, les hommes et les femmes sont traités pareillement. Il n’y a pas de problème.”Moi, je ne suis pas sexiste, donc passons à un autre sujet.” “En tant que parent, j’élève mon fils et ma fille de la même manière, donc je fais ma part.“Etc.

Or une étude édifiante parue en juin 2020 dans Sciences Advances révèle que les biais de genre sont perpétués précisément par ceux qui les nient ! L’étude publiée par des chercheurs/chercheuses de l’Université d’Exeter et Skidmore College montre, chiffres et enquête à l’appui, que les biais sont plus forts parmi celles/ceux qui les nient. “Ceux qui pensent qu’il n’y a pas de biais dans leur organisation ou leur discipline sont les moteurs principaux de ces biais — un groupe à ‘haut risque’ composé d’hommes et de femmes que l’on peut aisément identifier,” expliquent les auteur.e.s de l’article.

Dans les organisations qu’on pourrait penser plus égalitaires, où la représentation féminine a (un peu) avancé, il est fréquent que les dirigeant.e.s tombent dans le déni et affirment que les biais et différences de traitement n’existent plus. Cela cause un ralentissement des progrès futurs, voire provoque une régression. Les progrès en matière d’égalité, de diversité et d’inclusion ne sont en rien linéaires et inéluctables. Ils sont le plus souvent le fruit de ruptures historiques et de mesures contraignantes. [Lire la suite…]

17. L’heuristique d’affect

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 14 septembre 2020] En psychologie, une heuristique de jugement est une opération mentale rapide et intuitive. Le mot vient du grec ancien eurisko (je trouve). Quand nous sommes pressés par le temps, peu motivés ou fatigués, nous nous reposons davantage sur notre mode de pensée rapide et instinctif. L’heuristique d’affect est le raccourci mental qui nous permet de prendre des décisions et de résoudre des problèmes en utilisant nos émotions. Par exemple, si avant de prendre une décision de recrutement, vous voyez une photo d’un·e candidat·e avec un large sourire, la petite émotion provoquée aura une influence sur votre jugement.

C’est un processus inconscient qui se produit à de nombreux moments de la journée. La plupart du temps, cela n’est d’ailleurs pas une mauvaise chose ! Il ne nous serait pas possible de passer par des réflexions lentes pour chaque décision qui doit être prise au quotidien. C’est ce qu’expliquait très bien Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie, dans son livre Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée (Thinking, Fast and Slow, 2011) : le Système 1 est rapide, instinctif et émotionnel, tandis que le Système 2 est plus lent, réfléchi, contrôlé et logique.

L’heuristique d’affect fait l’objet de nombreux travaux depuis les années 1980, lorsque le psychologue américain Robert Zajonc a montré que les réactions affectives à des stimuli influencent la manière dont nous traitons l’information. Dans les années 2000, d’autres chercheurs se sont intéressés au lien entre l’heuristique d’affect et la perception du risque. Ils ont montré que quand quelque chose nous est plaisant, nous minimisons le risque qui y est associé. Par exemple, nous ne pensons plus aux risques de contamination quand il s’agit de partir en vacances. [Lire la suite…]

18. Le syndrome d’Hubris

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 28 juillet 2020] Pour mieux comprendre la définition du syndrome d’Hubris, faisons un petit cours de mythologie grecque : l’hubris, c’est ce qui vous vaut la colère des dieux. Traduit le plus souvent par démesure, l’hubris est une ambition personnelle trop forte, une soif de pouvoir inextinguible, mais aussi le vertige que provoque le succès que l’on rencontre dans la recherche du pouvoir. Un exemple célèbre de syndrome d’Hubris est celui d’Icare, ce personnage mort de s’être trop approché du soleil alors qu’il s’échappait du labyrinthe avec des ailes créées par son père avec de la cire et des plumes.

Chez les Grecs anciens, il y avait une morale de la mesure, la modération et la sobriété : il fallait savoir rester conscient de sa place dans l’univers (et de sa mortalité face aux dieux immortels). Dans cette démesure, se trouve aussi l’ambition d’accomplir des grandes choses et la vocation artistique que l’on sait valoriser aujourd’hui. Mais ce que l’on déplore, ce sont les conséquences humaines de cet orgueil. Dans une équipe, le syndrome d’Hubris fait des ravages.

Les Grecs anciens comprenaient bien la nature humaine. Ce n’est pas pour rien que la psychologie et la psychanalyse puisent abondamment dans la mythologie pour décrire nos traits, travers et passions. Narcisse, Oedipe et Cassandre n’ont pas fini de nous inspirer ! Dans le monde de l’entreprise, ces concepts éclairent des comportements et des dynamiques et offrent un cadre d’analyse précieux.

Comme dans l’univers politique, on trouve dans l’entreprise des individus ivres de pouvoir qui perdent le sens des réalités et ne supportent plus la contradiction. Si on a souvent comparé cette ivresse à une drogue (voire un aphrodisiaque), c’est qu’il y a effectivement des mécanismes hormonaux à l’œuvre qui affectent la chimie du cerveau et le comportement.

L’un des effets du syndrome d’Hubris, c’est une perte d’empathie et d’intérêt pour les autres, un narcissisme extrême, un sentiment d’invincibilité qui peut conduire à prendre des risques inutiles et un sentiment d’impunité qui fait que l’on ne se sent pas concerné par les règles. Cela mène à la corruption, l’abus de bien social, le vol et la maltraitance. Dans le monde de la finance, par exemple, on a souvent fait l’expérience du syndrome d’hubris. On sait l’importance des freins et contrepoids pour limiter le pouvoir et le risque que peut prendre un individu. [Lire la suite…]

19. Loi de Brooks

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 17 mars 2021] “Trop de cuisiniers gâtent la sauce“, dit le proverbe. C’est en substance ce qu’énonce aussi la loi de Brooks, du nom de Frederick Brooks, un informaticien américain à qui l’on doit un ouvrage de 1975 devenu culte intitulé Le Mythe du mois-homme. Brooks y démontre que le fait d’allouer de nouvelles ressources humaines à un projet accentue généralement le retard de la complétion de ce projet : “Ajouter des personnes à un projet en retard accroît son retard.”

En bref, 3 mois-hommes n’équivalent pas à 3 mois de travail d’un seul homme (il faut dire que l’unité mois-homme n’est pas des plus inclusives ; les mois-femme n’étaient guère envisagés à l’époque où on a créé l’unité) car les trois personnes doivent se former, échanger entre elles et prendre du temps pour se mettre d’accord (voire gérer des conflits). L’utilisation de cette unité de mesure est donc fallacieuse, car elle laisse penser que le travail d’une personne sur X mois peut indifféremment être réalisé par X personnes sur un mois. Brooks résume cela ainsi : “Neuf femmes ne font pas un enfant en un mois.

Les réflexions sur le caractère non linéaire de la productivité d’une équipe ne sont pas sans rappeler la théorie des coûts de transaction, cette idée que toute transaction induit des coûts cachés qui concernent la prospection, la négociation, ou encore la surveillance. Avoir recours aux prestations de plusieurs personnes sur un marché, cela n’est pas non plus équivalent au fait de confier tout ce travail à un nombre plus restreint de prestataires.

Le problème soulevé par Brooks a beau avoir été pensé dans le contexte du développement des logiciels à une époque déjà lointaine, la loi de Brooks n’en est pas moins toujours d’actualité. Elle rappelle l’existence de ces frictions naturelles liées au travail en équipe. [Lire la suite…]

20. L’illusion de planificaton

[WELCOMETOTHEJUNGLE.COM, 26 mars 2021] Nous avons tendance à surestimer notre rythme de travail et/ou sous-estimer le temps nécessaire pour réaliser une tâche ou un projet. Vous est-il déjà arrivé de promettre de finir un projet “d’ici la fin du mois” et de vous retrouver obligé en fin de mois, soit de faire des nuits blanches non prévues pour finir dans les temps, soit de devoir envoyer, tout.e penaud.e, un message à votre supérieur.e ou client.e pour demander plus de temps ? Si oui, vous n’êtes pas seul.e !

L’illusion de planification est la traduction française du concept de Planning Fallacy que l’on doit aux chercheurs Daniel Kahneman et Amos Tversky, qui l’ont mis en évidence en 1979. C’est une sous-catégorie du biais d’optimisme, le biais qui vous amène à croire que vous êtes moins exposé.e à un événement négatif que d’autres personnes (par exemple, que vous êtes moins à risque que les autres de développer une dépendance à l’alcool).

Ce qui est étonnant avec l’illusion de planification, c’est qu’on en est victime même quand on a déjà fait à plusieurs reprises l’expérience d’un décalage entre le plan et la réalité. Parfois, pour des tâches identiques, pour la réalisation desquelles on devrait pouvoir parfaitement quantifier le temps de travail nécessaire, on tombe encore et encore dans l’illusion de planification. Il en va de même pour l’estimation des coûts d’un projet, et l’estimation des risques encourus.

Le dépassement des coûts est donc l’une des conséquences fréquentes de cette illusion pour les entreprises. Il existe de nombreux exemples de projets qui en ont fait les frais. L’Opéra de Sydney devait être achevé en 1963, mais n’a finalement ouvert qu’en 1973 (avec un dépassement supérieur à 100 millions de dollars). L’aéroport international de Denver a coûté 2 milliards de plus que prévu. Le nouvel aéroport de Berlin a coûté plus de 8 milliards de plus que prévu, et n’est ouvert qu’en 2021 (14 ans après le début des travaux)… [Lire la suite…]

Laetitia Vitaud


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation, édition et iconographie | sources : welcometothejungle.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête © David Plunkert ; © welcometothejungle.com.


Plus de presse en Wallonie-Bruxelles…

DESPRET V., Au bonheur des morts

“Faire son deuil”, tel est l’impératif qui s’impose à tous ceux qui se trouvent confrontés au décès d’un proche. Cela va-t-il de soi ? Se débarrasser de ses morts est-il un idéal indépassable auquel nul ne saurait échapper s’il ne veut pas trop souffrir ? L’auteure a écouté ce que les gens racontent dans leur vie la plus quotidienne. Et une histoire en a amené une autre.

J’ai une amie qui porte les chaussures de sa grand-mère afin qu’elle continue à arpenter le monde. Une autre est partie gravir une des montagnes les plus hautes avec les cendres de son père pour partager avec lui les plus beaux levers de soleil, etc.

Elle s’est laissé instruire par les manières d’être qu’explorent, ensemble, les morts et les vivants. Elle a su apprendre de la façon dont les vivants se rendent capables d’accueillir la présence de leurs défunts. Depuis un certain temps, les morts s’étaient faits discrets, perdant toute visibilité. Aujourd’hui, il se pourrait que les choses changent et que les morts soient à nouveau plus actifs. Ils viennent parfois réclamer, plus fréquemment proposer leur aide, soutenir ou consoler… Ils le font avec tendresse, souvent avec humour. On dit trop rarement à quel point certains morts peuvent nous rendre heureux !

LIBREL.BE

SCIENCES : Cthulhu, une créature avec 45 tentacules qui vivait il y a 430 millions d’années

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[FUTURA.SCIENCES.COM, 15 avril 2019] Il suffit parfois de se plonger dans l’histoire de la  pour trouver des créatures aussi étranges que celles de romans de science-fiction. Le  d’un animal à 45 tentacules, qui vient d’être décrit par des chercheurs de l’université d’Oxford dans la revue Proceedings of the Royal Society, a ainsi été nommé Sollasina cthulhu en référence au monstre Cthulhu imaginé par l’écrivain Howard Phillips Lovecraft. Dans le roman L’Appel de Cthulhu, ce dieu maléfique extraterrestre est décrit comme “un monstre à la silhouette vaguement , avec une tête de pieuvre dont la face n’aurait été qu’une  de tentacules et un corps .” Un personnage qui a inspiré nombre de dessins, films, jeux vidéos, bandes dessinées et même des peluches.

Un lointain ancêtre du concombre de mer
EAN9782757852903

Contrairement à l’hideuse créature de Lovecaft, Sollasina cthulhu n’avait pas la taille d’une montagne… mais celle d’une . Découvert en Angleterre sur le site archéologique d’Herefordshire, dont les  datent d’environ 430 millions d’années, le fossile mesure en effet moins de 3 cm. Ses petits tentacules s’apparentent plutôt à des pieds tubulaires, les plus courts lui servant sans doute à capturer sa nourriture tandis que les plus longs lui permettaient de se déplacer. Ces pieds tubulaires se retrouvent chez de nombreux échinodermes modernes comme les oursins et les é de mer. Sollasina appartient pourtant à un groupe éteint, les ophiocistioïdes, et d’après les chercheurs, serait plutôt un ancêtre des concombres de mer, de la classe des holothuries. Ces derniers ressemblent aujourd’hui plutôt à des grosses limaces qu’à des petits monstres à tentacules.

Cthulhu © Stephen Hickman

Pour mieux comprendre son mode de vie, les chercheurs ont reconstruit une vue 3D de l’animal par , permettant de découper le fossile couche par couche. Ils ont découvert un système vasculaire hydraulique, caractéristique des échinodermes et des , qui leur permet de pomper l’eau par leurs petits pieds tubulaires, puis de l’expulser pour se déplacer. Comme le  de mer, Sollasina cthulhu se nourrissait probablement d’ et de  organique en décomposition.

La culture pop inspire les scientifiques pour nommer les espèces

Sollasina cthulhu n’est pas le premier animal à tirer son nom du monstre de Lovecraft. Il existe déjà un  de la termite nommé Cthulhu macrofasciculimque et une mouche nommée Nanocthulhu lovecrafti, qui n’ont guère plus de ressemblance avec la description de l’auteur. De nombreux autres anciens animaux préhistoriques tirent leur nom de personnages de la pop culture. Un  découvert en 2012 a ainsi été nommé Sauroniops pachytholus (“ de Sauron”), en référence à un personnage démoniaque du Seigneur des anneauxAname aragog est une araignée australienne qui doit son nom au personnage Aragog, dans Harry Potter. Sans oublier Bulbasaurus phylloxyron et Aerodactylus scolopaciceps, d’après les Pokemon Bulbizarre et Ptéra (Aerodactyl en anglais).

Céline Deluzarche, futura.science.com


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : futura.sciences.com | contributeur : Philippe Vienne ; Patrick Thonart | crédits illustrations : © Futura.sciences.com ; © Stephen Hickman.


Plus de vie en Wallonie-Bruxelles…

 

Les émotions et l’intellect, un dialogue continu

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[SCIENCESHUMAINES.COM, 17 février 2022] Après plusieurs siècles de dualisme, la psychologie révèle l’imbrication entre émotions et intelligence.

© TV5 Monde

En opposant radicalement l’esprit et le corps, René Descartes (1596-1650) a profondément influencé notre conception des relations entre l’intelligence et les émotions. Pour Descartes, l’esprit est une “substance pensante” immatérielle, alors que le corps est une “substance étendue“, c’est-à-dire physique. Dans le cadre de ce dualisme radical, les émotions, nommées “passions“, sont conçues comme des actions du corps sur l’esprit. Descartes distingue six passions primitives : l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. Il considère que toutes ces passions aveuglent l’esprit et n’apportent rien de positif à la pensée. Par conséquent, il est essentiel de sauvegarder l’indépendance de la pensée en connaissant les passions pour mieux les contrôler. Bien que plusieurs philosophes, en particulier Baruch Spinoza (1632-1677), aient mis en question le dualisme cartésien et la théorie des passions qui y est associée, la conception cartésienne des émotions reste dominante jusqu’à la fin du XIXe siècle et imprègne encore les représentations contemporaines des émotions.

Darwin contre Descartes

La publication par Charles Darwin en 1872 de L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux est le point de départ d’un changement majeur de regard sur les émotions. Dans cet ouvrage, Darwin analyse l’expression des émotions d’un point de vue évolutionniste. Il défend l’idée que les diverses formes d’expression émotionnelle ont été sélectionnées au cours de l’évolution des espèces du fait de leur valeur adaptative. En s’appuyant sur de nombreux dessins et photographies, il montre que l’expression des émotions est universelle, indépendante de l’âge, de l’ethnie et de l’espèce, les animaux manifestant des émotions tout autant que les humains. Pour Darwin, l’expression physique des émotions a une importante fonction de communication et d’adaptation dans nos interactions avec autrui.

La fonction sociale positive que Darwin attribue aux émotions a été confirmée par de nombreuses recherches contemporaines. Ainsi, Frans de Waal, éthologue néerlandais, a développé les idées de Darwin sur le rôle social et adaptatif des émotions en étudiant les interactions des chimpanzés et des bonobos. Dans L’Âge de l’empathie (2010), il démontre que l’expression des émotions est à la base de comportements prosociaux comme l’empathie et la coopération. Il considère que “les émotions sont notre boussole“, s’écartant ainsi radicalement de la conception cartésienne des émotions, source de perturbations de l’esprit.

De leur côté, les théories psychologiques de l’intelligence, apparues au début du XXe siècle dans la foulée de la création du premier test d’intelligence par Alfred Binet (1857-1911), ont longtemps négligé ses relations avec les émotions. Ainsi la théorie piagétienne du développement intellectuel, basée sur la construction progressive des structures logiques de la pensée suite aux interactions du sujet avec son environnement, ne donne qu’un rôle périphérique aux émotions.

Jean Piaget dans son bureau © Fondation Jean Piaget

Pour Jean Piaget (1896-1980), les émotions ne sont qu’une source d’énergie. Leur statut est comparable à celui de l’essence au regard du moteur : “Le fonctionnement d’une automobile dépend de l’essence, qui actionne le moteur, mais ne modifie pas la structure de la machine.” De leur côté, les différents modèles psychométriques de l’intelligence proposés au cours du XXe siècle passent largement sous silence les facteurs émotionnels et motivationnels qui peuvent influencer son fonctionnement. Toutefois, dans les années 1940, David Wechsler (1896-1981), créateur des échelles d’intelligence du même nom, publie plusieurs articles sur les facteurs non intellectuels de l’intelligence, en l’occurrence les traits de personnalité, la motivation et les émotions. Sur la base de sa longue expérience clinique, il souligne qu’il est impossible d’éliminer ces facteurs dans les performances aux tests d’intelligence. Il est dès lors nécessaire de les prendre en compte et d’estimer à leur juste valeur leur influence sur le fonctionnement.

L’anxiété perturbatrice

À partir des années 1950, des études empiriques de plus en plus nombreuses sont réalisées sur les relations entre émotions et intelligence. Elles se focalisent sur les émotions négatives, qui perturbent l’activité cognitive, tout particulièrement sur l’anxiété. Dans une méta-analyse publiée en 1988, Hembree identifie 562 études réalisées depuis 1950 à propos des effets négatifs de l’anxiété sur les performances aux tests cognitifs et aux évaluations scolaires. La corrélation moyenne entre les performances aux tests de QI et le degré d’anxiété est négative et d’ampleur modérée (- 0,23), ce qui signifie que plus l’anxiété est élevée, plus le QI a tendance à être faible, et réciproquement. Cette corrélation ne permet cependant pas de déterminer le sens de la relation entre les deux variables. Il se peut que l’anxiété perturbe les performances intellectuelles, mais il est également possible qu’un faible niveau d’intelligence génère une grande anxiété en situation de test. De nombreuses recherches récentes ont montré que les relations entre l’anxiété et le fonctionnement cognitif sont circulaires. C’est, par exemple, le cas de l’anxiété mathématique, qui a été largement étudiée. L’anxiété perturbe l’attention et la mémoire de travail, ce qui réduit l’efficacité du calcul mental et du raisonnement. Les piètres performances qui en découlent conduisent le sujet à développer une perception négative de ses compétences et de sa capacité à réussir en mathématiques, ce qui, en retour, stimule son anxiété mathématique.

Émotions et cognition

Le développement de la neuropsychologie à partir des années 1980 conduit à une révision profonde des relations entre émotions et pensée rationnelle. L’étude de patients cérébrolésés présentant des dissociations cognitives, c’est-à-dire la perte de certaines fonctions habituellement associées à d’autres qui, elles, restent intactes, a permis de mieux comprendre le rôle que jouent les émotions dans le développement et le fonctionnement normal de nos aptitudes intellectuelles. En 1994, Antonio Damasio offre une première synthèse de ces recherches dans son ouvrage L’Erreur de Descartes. Il y montre que les processus neuraux qui sous-tendent la raison et les émotions sont imbriqués au niveau du cortex préfrontal et de l’amygdale. Les systèmes impliqués dans le raisonnement et la prise de décision sont les mêmes que ceux qui interviennent dans la perception et l’expression des émotions. Les émotions sont des expériences conscientes (le “ressenti“) qui associent des réactions physiologiques, expressives et comportementales. Bien avant l’apparition du langage, elles constituent une première forme de vie mentale. Elles sont la représentation de l’état plaisant ou déplaisant de notre corps. Sur cette base, nous pouvons déclencher un comportement d’approche, pour prolonger ou renouveler un état plaisant, ou de fuite, pour interrompre ou éviter un état déplaisant. Les émotions guident ainsi nos premiers comportements et nos premières prises de décision. Elles sont non seulement à l’origine de notre pensée, mais aussi de notre conscience d’exister et du sentiment d’être soi.

L’intelligence émotionnelle, une notion débattue

Parallèlement aux recherches neuropsychologiques sur les émotions, Peter Salovey et John Mayer publient en 1990 un premier modèle de l’intelligence émotionnelle (IE). Cette dernière est conçue comme une composante de l’intelligence générale en charge de la gestion des émotions. Les deux chercheurs identifient quatre aptitudes coordonnées au sein de l’IE. La première est la perception de ses propres émotions et de celles d’autrui au travers du visage, de la voix, des images et des productions culturelles. La seconde est la régulation de ses émotions et de celles d’autrui (par exemple, le contrôle de leur intensité). La troisième est l’utilisation des émotions pour faciliter différentes activités cognitives (par exemple, pour stimuler sa créativité ou pour soutenir sa motivation). La quatrième enfin est la compréhension des émotions (par exemple, la capacité de distinguer la joie de l’extase, ou la compréhension de la manière dont évoluent les émotions au cours du temps).

Pour P. Salovey et J. Mayer, ces différentes aptitudes font la jonction entre les émotions et la cognition. Elles contribuent à l’objectif général de l’intelligence qui est de permettre à l’individu de s’adapter à son environnement et de résoudre les problèmes rencontrés sur sa route. Il n’est pas ici question de contrôler ou d’étouffer les émotions, mais de les utiliser intelligemment. De ce point de vue, toutes les émotions ont leur importance, même celles que nous jugeons a priori négatives. Ainsi, notre capacité à percevoir la tristesse d’autrui, à comprendre ce qu’elle recouvre et comment elle peut évoluer est à la base de nos comportements d’empathie et de soutien social. De même, une colère bien canalisée peut porter un discours politique et lui donner un impact considérable.

Compétence émotionnelle

Alors que P. Salovey et J. Mayer conçoivent l’intelligence émotionnelle comme un ensemble d’aptitudes intellectuelles, d’autres chercheurs, comme Konstantinos Petrides (2001), la définissent comme un trait de personnalité. K. Petrides souligne que les émotions sont, avant tout, des expériences subjectives. Selon lui, l’intelligence émotionnelle correspond à la manière spécifique de chaque individu de percevoir ses émotions et d’y réagir de manière cohérente et systématique. Il s’agirait donc bien d’un trait de personnalité, c’est-à-dire d’une façon de penser, de ressentir et d’agir propre à chacun et stable au cours du temps. Dans cette perspective, les différences interindividuelles d’intelligence émotionnelle seraient des dispositions largement déterminées par nos gènes et donc peu modifiables. Ainsi, certains individus seraient naturellement sensibles aux émotions d’autrui et empathiques, alors que d’autres le seraient beaucoup moins.

Le débat à propos de la nature de l’intelligence émotionnelle (aptitude versus trait) s’est actuellement dissipé. La plupart des chercheurs utilisent à présent le terme “compétence émotionnelle“, plutôt que “intelligence émotionnelle“. L’utilisation de ce terme a permis de circonscrire un champ de recherche relativement indépendant des débats qui agitent le domaine de l’intelligence, tout en soulignant la dimension cognitive du traitement des émotions. La liste des compétences émotionnelles identifiées aujourd’hui correspond à peu de chose près aux aptitudes décrites par P. Salovey et J. Mayer. La seule différence concerne la perception des émotions pour laquelle une distinction est maintenant faite entre l’identification des émotions et leur expression appropriée. Les recherches récentes se sont intéressées aux facteurs qui influencent ces compétences et leur développement. On considère aujourd’hui que le développement des compétences émotionnelles est sous-tendu par de multiples facteurs génétiques et environnementaux en interaction. Plusieurs études se sont aussi penchées sur la possibilité de développer les compétences émotionnelles des adultes et ont pu montrer que des améliorations substantielles et durables sont possibles. Toutes ces recherches soulignent la valeur adaptative des émotions, pour autant que les processus cognitifs chargés de leur gestion soient correctement développés. D’évidence, nous avons dépassé l’opposition cartésienne entre pensée et émotions en concevant celles-ci en termes d’intégration.

Les HPI sont-ils hypersensibles ?

Les personnes présentant un haut potentiel intellectuel (HPI) ont la réputation d’être hypersensibles et certains praticiens en font même un critère d’identification. Mais qu’en est-il vraiment ? Le concept d’hypersensibilité lui-même fait débat. Il a été introduit par Elaine Aron (1996) pour décrire une grande sensibilité aux stimuli extérieurs. Des études empiriques ont montré que l’hypersensibilité recouvre en réalité deux grandes dimensions : un seuil bas de réactivité sensorielle et une propension à réagir fortement aux événements. Un concept voisin, celui d’hyperexcitabilité, a été utilisé par Michael Piechowski (1995) pour identifier les HPI. Il désigne une réactivité très élevée aux stimuli pouvant se manifester dans cinq domaines : la motricité, la sensorialité, l’intelligence, l’imagination et les émotions. Les concepts d’hypersensibilité et d’hyperexcitabilité sont d’évidence très proches, mais restent mal définis. Leur utilisation pour décrire les personnes HPI est dès lors sujette à caution.

© DP

Si nous nous focalisons sur la dimension émotionnelle de l’hypersensibilité, nous devons vérifier que les réactions émotionnelles des HPI sont significativement plus élevées que celles des individus tout-venant. Les exemples cités par les cliniciens ne peuvent pas être retenus comme des preuves, car ils souffrent d’un biais de recrutement. Les individus HPI vus en consultation ne peuvent en effet pas être considérés a priori comme représentatifs de la population des HPI. Et même s’ils l’étaient, il faudrait encore vérifier à quel point leur degré de sensibilité émotionnelle diffère de celle des individus tout-venant. Les études empiriques sur cette question sont rares. On peut citer celle de Sophie Brasseur (2013) où les réactions émotionnelles ont été induites à partir de films et mesurées à l’aide de cinq marqueurs physiologiques et d’un questionnaire. Les résultats de cette étude ne montrent aucune différence de réactivité émotionnelle entre les personnes HPI et non HPI. Cette seule étude ne permet toutefois pas de rejeter l’hypothèse de certaines formes d’hypersensibilité des personnes HPI. Pour pouvoir trancher, une clarification conceptuelle et une modélisation plus subtile des relations entre intelligence et émotions seraient d’abord nécessaires. Sur cette base, des études empiriques pourraient ensuite être menées.

Jacques Grégoire, scienceshumaines.com


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La vie encore ? En Wallonie-Bruxelles ?

SANTE : les “24 mouvements taoïstes” (Tai Chi Chuan)

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Série de 24 mouvements très simples dont l’ensemble produit une série ludique et très complète. Elle s’utilise plutôt en préparatif dans les cours de Qi Gong et elle est appréciée des personnes qui pratiquent le Tai Chi Chuan. Par sa simplicité et sa variété elle est également très appréciée des enfants et des personnes âgées. Excellente base de départ, alliant douceur, fluidité et tonicité, l’accent est mis sur l’enracinement, la stabilité, le placement de l’axe, la coordination, la souplesse articulaire et le placement de la respiration… (d’après Dominique Banizette)

Les écoles de Tai Chi Chuan sont nombreuses en Wallonie et à Bruxelles (nous avons d’ailleurs ajouté l’école Vie & Mouvement à nos initiatives). Il importe de trouver le style qui convient à chacun. Les différences peuvent être énormes entre les “maîtres haut perchés”, les “soigneurs d’âmes” et les “physiologistes” purs et durs : entre ces extrêmes, la sobriété est souvent de bon aloi. La plupart des formateurs entament néanmoins chaque séance par ces 24 exercices de mise en forme avant… la forme.

Série 1

1. Le Yin Yang du Tai Chi

Pieds parallèles. Bras parallèles le long du corps, poignets fléchis. Les bras montent et descendent, les genoux suivent souplement le mouvement. Le mouvement est principalement vertical (relation terre/ciel ) et les mains montent et descendent en même temps.

2. Les bras s’ouvrent et se croisent

Pieds parallèles à écartement des épaules, mains et poignets croisés à hauteur de la poitrine, les mains s’ouvrent et se referment en passant d’une jambe à l’autre. Relâchez vos épaules. Le mouvement est plutôt horizontal en portant le poids d’un pied à l’autre, en ouvrant d’un côté et fermant de l’autre (relation droite/gauche).

3. Les vagues montent et descendent

Pieds parallèles à écartement des épaules, un bras, haut, qui touche l’oreille, doigts vers l’arrière, l’autre main, basse à hauteur de la hanche, doigts vers l’avant, paume vers le ciel. Tournez d’abord les mains. Montez et descendez les deux mains en les synchronisant pour qu’elles se croisent au milieu du corps et reviennent en même temps l’une en haut et l’autre en bas (relation avant / arrière). Inverser ensuite, les poignets impriment un mouvement spiralaire. Passez votre poids d’une jambe à l’autre.

4. Les ailes tournent à gauche et à droite

Pieds parallèles à écartement des épaules, pliez légèrement les genoux, mettez le poids sur la jambe à droite pivoter la taille à droite en levant le talon gauche, en arrondissant les bras, les poignets relâchés, les mains (paumes) légèrement vers l’extérieur, le bras droit allant plus haut que le bras gauche. Bien mettre sur la jambe portante et basculer le bassin. Même chose à gauche. Relâchez vos épaules.

5. La roue à eau tourne

Pieds parallèles à écartement des épaules, jambes tendues. Montez les bras vers le haut, doigts vers l’avant. Descendre les mains (paumes) et les bras le long de l’avant du corps lentement en longeant les jambes jusqu’au sol en inspirant (sans forcer) : remonter d’abord les mains puis le tronc en expirant, les mains reviennent au-dessus de la tête, doigts vers l’avant, les doigts vers l’avant.

6. Le rhinocéros regarde la lune

Pieds parallèles à écartement des épaules, paumes dirigées vers le sol ; descendre les mains croisées, au niveau des genoux en gardant les jambes tendues et en inspirant, tourner la taille à gauche ; se relever longeant avec les mains, la jambe, accrocher les côtes flottantes puis expirez en regardant vers le ciel, bien mettre le poids sur la jambe arrière ; idem à droite, ne pas casser la nuque. Regardez simplement vers le haut.

7. Le singe d’or offre des fruits

Pieds à 45° grand écart. Bien plier les genoux. mains jointes à hauteur du Dan Tien. Inclinez-vous et plongez les mains jointes, doigts vers l’arrière, entre les jambes en inspirant et revenir en ouvrant les mains et bras à hauteur des épaules légèrement vers l’arrière sans forcer, en expirant. Avancer légèrement le bassin. Ne pas casser la nuque. Regardez simplement vers le haut.

8. La tortue sort sa tête 

Pieds parallèles à écartement des épaules, plier et garder les genoux pliés pendant tout l’exercice. Coudes et avant-bras à l’horizontale devant le ventre, avancer en même temps, les doigts et mains plates et les bras vers l’avant et tirer le bassin vers l’arrière en inspirant. Regarder devant vous sans casser la nuque. Revenir en expirant.

9. La main du Pakua (ou la Tasse de thé)

Pieds parallèles à écartement des épaules, main gauche sous la droite, inclinez-vous vers le bas en inspirant lentement, plat de la main, sur le sacrum, dans le dos, la main droite longe la hanche, relevez-vous immédiatement en gardant le coude plié, la main (paume vers le ciel) passe devant vous, ensuite fais un cercle au dessus de la tête, paume vers le ciel en s’inclinant légèrement vers l’arrière, dès que vous voyez votre main apparaître suivez-là la du regard. Ensuite inverser. Même chose avec la main gauche.

10. Tête de dragon, Queue du paon, Queue de Phénix

Pieds joints, mains et poignets fléchis. Étendre les bras vers le haut, plier la jambe portante, l’autre jambe tendue vers l’arrière. Le corps forme une flèche vers le haut. Poussez vos poignets vers le haut en poussant votre talon vers l’arrière et en tirant les orteils vers soi, se pencher vers l’avant à 45°. Ensuite inverser. Respirez normalement.

11. Le roi puissant s’appuie sur la hanche

Pieds parallèles à écartement des épaules, poignet dans le creux de la taille, doigts vers le bas, l’autre main, entre le coude et la tête. La main ne dépasse pas la tête. Inclinez le buste et la hanche d’un côté puis de l’autre. Comptez Un, deux, trois (parce que l’on fait pression sur les poumons, c’est pour expirer l’air de ceux-ci). Ensuite inverser le bras.

12. Le roi céleste soulève la tour

Écarter les jambes, pieds à 45°. Plier les genoux, relâchez le bas du dos, bascule du bassin. Bras à hauteur des épaules. Descendre les poignets et mains, paumes vers le sol en restant bien vertical en pliant les genoux. L’intérieur des poignets touche les genoux. Tournez ensuite les paumes vers le ciel et remontez en gardant les genoux pliés sans tendre les jambes. Monter et descendre en pliant et dépliant les genoux. Respirez normalement.

Série 2 (après 1 an de pratique)

13. L’aigle se retourne en vol

Pieds parallèles à l’écartement des épaules. Relâchez bien vos épaules avant de pivoter. Bras tendus, mains (paumes vers l’extérieur), doigts vers le ciel . Mettez d’abord le poids sur la jambe droite, pivoter le corps vers la droite en inspirant, ensuite pousser les 2 paumes en opposition, regardez la main qui part derrière vous et revenez devant en expirant. Ensuite inversez, poids sur la jambe gauche d’abord.

14. Grande et petite ourse, Grandes et petites étoiles

Pieds joints, mains aux hanches. Sautez sur la pointe des pieds, en écartant les pieds et les jambes sur les côtés, bras au-dessus de la tête. Retour. Respirez normalement.

15. Mains et pieds se (re)joignent

Pieds joints : mains à hauteur des épaules. Avant : toucher avec le pied droit, la main droite ensuite avec le pied gauche, la main gauche. Ensuite latéralement à droite et gauche. Idem. Sans forcer et sans descendre les mains si possible. Ne pas tourner la tête. Ne surtout pas forcer ce mouvement. Respirez normalement.

16. Expirer l’ancien et respirer l’air frais.

Pieds joints, Mains zazen (paumes au Dan Tien vers le ciel). Inspirer/expirer lentement. Les talons se soulèvent à l’inspiration et redescendent à l’expiration. Coordonnez votre respiration en montant et descendant.

    1. Montez les mains à hauteur des poumons en montant sur la plante des pieds, relâchez vos épaules. Redescendez les mains, paumes vers le sol en expirant et en revenant sur les talons doucement.
    2. Montez les mains à hauteur des poumons, expirez en écartant les mains, paumes vers l’extérieur comme si on ouvrait une porte vers l’avant. Redescendez les mains, paumes vers le sol en expirant et en revenant sur les talons doucement.
    3. Montez mains vers le haut sur la pointe des pieds en inspirant, paumes vers le ciel, écartez les bras comme si ouvrait le ciel et redescendez en expirant.
17. La grue dorée sort ses griffes

Pieds joints :

    1. Rassembler les doigts autour du pouce (fouet), d’abord ramener les doigts vers soi, poignets et coudes joints.
    2. Tourner les poignets vers l’intérieur, coudes joints.
    3. Doigts vers l’avant en gardant les coudes joints. Monter les mains au-dessus de la tête en montant sur la pointe des pieds. La grue sort ses griffes.
    4. Ouvrir les doigts, laisser tomber les bras en ramenant le poids du corps doucement sur les talons.
      Respirez normalement.
18. Deux papillons s’envolent, Les deux papillons volent par paires

Pieds à écartement des épaules, jambes tendues mais relâchées. Une main à hauteur de la hanche, doigts vers l’avant, l’autre main, doigts vers l’arrière, paume vers le ciel, le bras touche à chaque fois l’oreille. Tourner d’abord les 2 mains et ensuite échanger la hauteur des mains ; l’une descend et l’autre monte. Synchroniser les mains pour qu’elles se croisent au centre, et arrivent l’une en haut et l’autre en bas en même temps. Inverser ensuite les mains. Respirez normalement.

19. Le rhinocéros boit de l’eau

Pied droit à 45°, poids dessus, pied gauche sur la même ligne, talon au sol, orteils levés, poids sur la jambe arrière, se laisser aller (sans intention et sans forcer), tête vers le bas à partir de la hanche en inspirant et sans forcer et remonter à la verticale en expirant, Ensuite changer de pied. Gardez bien le centre du corps devant. Lorsque la tête arrive en bas pas avant, lâcher la nuque vers le bas. Ne pas pousser.

20. Partage(r) à égalité

Pieds parallèles à écartement des épaules (relâchées) : les doigts se font faces, paumes vers le sol, à hauteur de la poitrine, les doigts se touchent. Mettre le poids d’un côté ensuite pivoter le corps en poussant les doigts vers l’avant en inspirant, on regarde la main derrière soi, les bras restent à la même hauteur. Revenir au milieu en expirant. Ensuite inverser, poids à gauche, etc.

21. L’enfant prie comme le Bouddha, L’enfant prie Kwan-In

Sur la jambe gauche, pliez le genou, placez la cheville droite sur l’os du genou gauche. Montez les mains jointes hautes au-dessus de la tête. Descendre lentement les mains jointes à hauteur du nombril. Plier la jambe portante gauche, imaginez que vous avez un axe virtuel qui part du sommet du crâne et qui descend jusque dans votre talon. Montez et descendez en pliant et dépliant le genou gauche sans tendre la jambe gauche. Ensuite inverser. Le tout c’est d’essayer même si vous perdez l’équilibre, patience et persévérance et vous y arriverez sans soucis. Respirez normalement.

22. Sauter en simple/double fouet

Pieds parallèles à écartement des épaules, mettre le pied droit à 45°, pied gauche à écartement d’épaules, un pas en avant, poids dessus. Sauter d’un pied à l’autre, d’abord sur les orteils, ensuite le talon revient directement au sol, souplement en gardant le centre du corps vers le Nord. Les deux bras et les mains en fouet, à la même hauteur, font des diagonales à hauteur des épaules. Respirez normalement.

23. Les fleurs d’or tombent

Pieds joints ouverts à 45° : plier 3 fois le genou de la jambe portante, l’autre pied frappe 3 fois vers l’avant pendant que les mains descendent et montent souplement en relâchent les bras devant soi, la jambe suit souplement aussi. Ensuite inverser. Respirez normalement.

24. Fermer les yeux et calmer l’esprit

Pieds parallèles à écartements des épaules, ne pas plier, ni verrouiller les genoux, la main droite posée sur la main gauche à hauteur du Dan Tien (centre énergétique : 3/4 cm sous le nombril), les pouces se touchent et sont dirigés vers l’avant. La tête est droite sans forcer. Ouvrir les coudes vers l’avant sans forcer. Bien s’enraciner au sol, laissez descendre tout le poids lourd du corps vers le bas et relâcher les épaules. Fermer les yeux pendant 3 à 5 minutes. On respire normalement. Si vous avez des difficultés à rester debout avec les yeux fermés, faites le assis sur le bord d’une chaise avec le dos bien droit. A pratiquer le matin et le soir, 5 minutes max.

Sources : vieetmouvement.be, taichi-clermont.fr, asso-yinyang.fr


© Pratiquer le Tai Chi – WikiHow

[PRATIQUER-LE-TAICHI] Le Taï Chi Chuan (Taijiquan) est un art martial chinois interne ou de style doux souvent pratiqué pour ses effets positifs sur le corps et l’esprit. Ce n’est pas une compétition, mais une pratique de lenteur et de légèreté. Contrairement au concept occidental “pas de progrès sans souffrance”, une heure de taï chi brûle plus de calories qu’une heure de surf et à peu près autant qu’une descente à ski. On peut donc définitivement considérer cette pratique comme de l’exercice physique. Cependant, il s’agit seulement de l’un de ses nombreux bénéfices ! En augmentant la force, la souplesse, la conscience du corps et la concentration, le taï chi peut aussi améliorer la santé. […]

Maîtriser les mouvements

Maitrisez les mouvements en acquérant une bonne compréhension de la philosophie du taï chi. Pour comprendre la nature du Tai Chi Chuan (qui signifie “boxe du faite suprême“), nous devons le replacer dans le contexte de la culture qui l’a créé. Cela veut dire que nous devons nous intéresser à la culture chinoise et en particulier au Taoïsme, le courant spirituel qui a introduit le Tai Chi Chuan.

L’objectif du taïchi est d’augmenter son Chi (Qi), un concept traditionnel chinois faisant appel à une énergie physique intangible ou force de vie. Dans les études scientifiques, le taï chi est réputé pour ses vertus médicinales sur les symptômes ci-après (mais pas uniquement) : douleurs musculaires, maux de tête, fibromyalgie, maladies cardiovasculaires, arthrite, scléroses, maladie de Parkinson, Alzheimer, diabètes et troubles de l’hyperactivité avec déficit de l’attention (TDHA). Bien que la pratique du taï chi, qui ne nécessite pas une grande forme physique, est particulièrement adaptée pour les seniors, le taï chi s’adresse à tous et sa simplicité n’est qu’apparente.

Il faut garder à l’esprit que le Taoïsme prône l’harmonie avec la nature. Pas uniquement la nature autour de nous, mais aussi la nature qui est en nous. Ce principe est appelé Tzu Jan ou Ziran en pinyin. Il s’agit du principe d’être “soi-même” ou encore d’incorporer sa “nature du soi.” Ainsi, au-delà des bénéfices médicinaux et de l’évacuation du stress, le Tai Chi Chuan est aussi un moyen de se tourner vers son être intérieur. […]

Essayer différents styles

Puisque tous les styles du taïchi sont bons, il est préférable que vous fassiez n’importe lequel plutôt que de vous demander lequel est le mieux pour vous. Mais lorsque vous vous êtes lancés dans cette pratique, vous pouvez avoir envie d’expérimenter. Voici quelques indications :

      • Le style Chen combine les différents tempos, parfois très lents et devenant tout d’un coup très énergiques. Pour les débutants c’est parfois un peu dur.
      • Le style Yang est le plus populaire. Son tempo est régulier et il est composé de mouvements amples. Il correspond certainement à l’idée que vous vous faites du taï chi avant de commencer.
      • Dans le style Wu, les mouvements sont presque microscopiques. Cela les rend faciles à effectuer, mais difficiles à maitriser, il y a un gros travail de concentration à faire sur les flux énergétiques et les mouvements intérieurs. Les mouvements sont délibérément lents et retenus.
      • Le style Hao n’est pas très répandu. Vous ne trouverez probablement pas de professeur pour le pratiquer. […]

Devenir un pro

Pratiquez. Il est amusant de lire les magazines spécialisés de taï chi, mais la première façon de s’améliorer reste la pratique. Une anecdote à propos du célèbre Chen Fake, maitre de taïchi, dit qu’il pratiquait ses formes plus de 30 fois par jour. Bien que vous n’ayez certainement pas besoin d’atteindre cet extrême, il est quand même préférable de pratiquer une fois par jour. Deux fois par semaine est le minimum pour apprendre efficacement et percevoir un bénéfice tangible. Lorsque vous pratiquez, concentrez-vous sur ce que vous avez appris. Ne vous reprochez pas ne pas vous rappeler de quelque chose, mais améliorez ce dont vous vous souvenez. Même si vous ne vous souvenez que d’une posture, refaire et tenir cette posture est une bonne chose.

Mettez en place une routine qui vous permet de souvenir facilement des postures et trouvez un compromis agréable entre pratiquer le taï chi et vous remémorer votre journée en général.

Ce que vous apporte votre pratique du taï chi est largement conditionné par comment et combien vous pratiquez. Pour tirer le maximum de cette pratique, il faut être assidu. Consacrez chaque jour un créneau pour pratiquer, 15 minutes pouvant suffire. Puis, chaque jour, profitez de ce temps pour faire attention à votre corps et vider votre esprit grâce à la pratique. Le jeu en vaut la chandelle.

Vous pouvez pratiquer à l’intérieur comme à l’extérieur, avec des amis ou tout seul. Quel que soit le mieux pour vous, le taï chi confortera vos décisions. […]

d’après Frank Blaney, Comment pratiquer le taïchi


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation, correction, édition et iconographie | sources : Vie & Mouvement ; taichi-clermont.fr ; asso-yingyang.fr ; Comment pratiquer le tai chi | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DP ; © taichi-clermont.fr ; © asso-yingyang.fr .


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DAMASIO A., Le sentiment même de soi (2002)

Qu’est-ce qui fait de nous des hommes ? Le privilège d’être dotés d’une conscience ? Antonio R. Damasio propose une nouvelle théorie permettant d’expliquer en termes biologiques le sentiment même de soi. Non, la conscience de soi ne tombe pas du ciel. Oui, elle peut s’expliquer, presque se montrer, et nous pouvons la connaître. Nous savons enfin ce que nous sommes et pourquoi.

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DESPRET : Le merle et la philosophe

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[TERRESTRES.ORG, 19 décembre 2020] Penser différemment le territoire grâce aux oiseaux : à rebours de la fascination des scientifiques pour la compétition animale, Vinciane Despret propose une conception du territoire attentive aux assemblages et relations d’interdépendance qui s’y jouent. Le savoir, nous dit-elle, doit devenir l’allié des vivants qu’il étudie.

Tout commence avec un merle. Ou bien, tout commence avec le printemps, et une philosophe insomniaque. Réveillée à l’aube, “capturée” nous dit-elle, par un chant, Vinciane Despret s’est laissé toucher par la métamorphose qui, à chaque fin d’hiver, transporte les oiseaux. C’est le passage du silence au chant, de la discrétion à la performance, qui soulève initialement sa curiosité. “Chantait-il sa joie d’exister, de se sentir revivre ? […] Les scientifiques ne pourraient sans doute pas l’énoncer de cette manière.” (p.17) Ce sont pourtant bien les scientifiques que Despret fait parler dans cet ouvrage, où, déroulant l’histoire foisonnante des interprétations appliquées à cette métamorphose, elle déconstruit pas à pas l’omniprésence d’une représentation fixiste et compétitive du territoire. L’histoire racontée ici n’est pas linéaire, mais bien “en plis” (p.55), marquée d’hypothèses poliment falsifiées, de découvertes exclues tout d’abord du domaine reconnu de la science puis invitées à refaire surface. Une histoire où naturalistes, éthologues, géographes, philosophes et acousticiens sont tour à tour convoqués.

EAN9782330176433

Philosophe des sciences, observatrice fidèle des éthologues, Vinciane Despret interroge depuis plusieurs années la manière dont les scientifiques scrutent le monde, en particulier le monde animal. Dans Habiter en oiseau, elle décortique avec pédagogie les débats scientifiques les plus tenaces au sujet du territoire chez les oiseaux, renouant au passage avec nombre de ses questionnements habituels. Comment, tout d’abord, faire place à ce qui importe, pour les humains comme pour les autres vivants ? Attentive aux changements de perspective qui occupent les sciences sociales et naturelles depuis un certain temps, Despret fait valoir l’apport d’une recherche curieuse du ressenti de ceux qui ont longtemps été réduits au simple statut d’objets d’étude. Ce mouvement est intimement lié à son approche écologique et politique de la science : à quelles conditions le savoir peut-il se faire l’allié des vivants qu’il étudie ? À bien des égards, la bibliographie de Vinciane Despret est un traité pour une science attentive au monde dans lequel nous vivons — Habiter en oiseau ne fait pas ici figure d’exception — or ce monde-là “gronde” (p.181) autant qu’il est menacé par le silence. Dès 1962, Rachel Carson dénonçait dans Printemps Silencieux les effets dévastateurs des pesticides sur le vivant, menant entre autres à la disparition des oiseaux et de leur chant. Indirectement, Despret répond à son appel et rajoute que la sensibilité est bien l’alliée de celles et ceux qui reconnaissent dans la crise écologique actuelle la marque d’une inhabitabilité du monde contemporain. Nous connaissions le territoire comme arme de l’appropriation de la terre, il s’y déploie ici comme moyen d’une nouvelle attention aux vivants, à leur diversité, et à leur faculté, si nous les laissons seulement, de nous toucher. La philosophie, dans ce cadre, se fait l’outil d’une remise en question lente, soucieuse de l’impact des concepts, mais consciente aussi de leur portée créatrice. Notre conception du territoire s’y trouve transformée ce qui ne veut pas dire évacuée : chez Despret, on “multiplie les mondes“, on ne les police pas.

PENSER PAR LE MILIEU

Heinrich raconte qu’il est difficile, lorsqu’il veut observer des roitelets, de les trouver : ils sont rares, très discrets, et souvent invisibles dans les forêts. Aussi le chercheur fait-il confiance aux mésanges et à leurs talents pour le compagnonnage et les recherche-t-il pour retrouver ses roitelets — élargissant de ce fait le réseau interspécifique que convoquent les mésanges, cooptant à présent un scientifique humain. (p.175)

Comme à son habitude, Despret réfléchit ici “par le milieu“, par ce qui fait “tenir” ensemble les oiseaux qui chantent le territoire, ceux qui les observent, et la philosophe qui les raconte. Penser par le milieu, c’est refuser tout d’abord que le discours scientifique puisse se construire de manière indépendante, désengagée, et sans la participation active du monde vivant. Le territoire n’est pas un objet construit en laboratoire, tout au mieux s’impose-t-il comme une énigme formulée par les oiseaux en direction des humains qui, dès lors, ne cesseront de multiplier les hypothèses. Il y a là, selon la formule de Stéphane Durand dans sa postface, une “écologie des idées” (p.199). Écologie, parce que les théories vivent et meurent aussi, que quand certaines s’imposent, voire écrasent, refusent à leurs pairs les conditions de la coexistence, d’autres au contraire contribuent à “articuler” la diversité du monde vivant. “Au fur et à mesure des découvertes, on le voit, d’autres territoires apparaissent […] d’autres manières d’habiter, de faire monde” (p.77). Si le territoire est d’abord un concept, il peut aussi être le lieu manifeste de notre violence sur les autres habitants de la terre. Aussi le dispositif d’enquête doit-il se montrer attentif “à l’invraisemblable diversité des manières d’être” (p.37), refuser la négligence, bref, construire un cadre ouvert à la prolifération des différences et des hypothèses. Ainsi l’hypothèse longtemps dominante en ornithologie, qui veut que le territoire borne de manière fixe l’espace où l’oiseau accapare manière exclusive les ressources, se trouve-t-elle confrontée à d’autres, plus discrètes. Chez David Lack, il est un “un siège social à partir duquel parader et chanter” (p.59), un “site de rendez-vous” (p.67) chez Howard, un “lieu de protection” et de “rupture avec le régime d’activité” (p.73) chez Clyde Allee.

Habiter en oiseau, loin de dicter la vérité du territoire, est donc une invitation à composer différemment avec le monde qui nous entoure et les entités qui le peuplent. L’ambition est donc politique, dans la mesure où elle prolonge le pari d’opposer au paradigme du conflit et de l’exploitation celui de la cohabitation. Il y a quelques années, prolongeant l’interrogation de Donna Haraway, Elsa Dorlin et Eva Rodrigues s’interrogeaient de la manière suivante : si la nature “est un collectif à proprement parler, dans le sens où nous participons à sa constitution, au même titre que d’autres entités partenaires […] comment prendre en compte et rendre compte de nos conditions de partenaires“ ? Despret dirait qu’il faut déjà se demander ce qui compte pour eux, les oiseaux, c’est-à-dire sortir des paradigmes scientifiques qui se bornent à réduire “la subjectivité de l’animal à des notions comme celles de la motivation ou de l’instinct“. Ce travail minutieux de déconstruction du grand partage — cette approche moderne de l’univers, longuement critiquée par Descola, qui réduit tout à des catégories binaires, humain/non-humain, culturel/naturel, etc. — passe en premier lieu par un renversement du sujet principal. Ce sont les oiseaux qui génèrent la curiosité ici, eux qui proposent de nouvelles pistes. Les tentatives, dominantes à partir des années 1960, de ramener la pulsion territoriale à un modèle économique d’intérêt pour l’accaparement des ressources s’y trouvent réfutées par les oiseaux eux-mêmes. Contre l’idée, par exemple, que le territoire garantit l’exclusivité de la nourriture disponible, les huîtriers pies partagent, au-delà d’une aire familiale, une “aire alimentaire […] où tous les oiseaux du district viennent se nourrir sans être inquiétés” (p.57). Au postulat qui veut que la délimitation d’un territoire ne soit que l’apanage des mâles, femelles pouillots, moqueurs et phalaropes résistent, construisent elles-mêmes ou en couple leur territoire, le revendiquent et le défendent. Ce sont les oiseaux, donc, qui enseignent à l’être humain l’infinie diversité du monde, où, comme le dit Baptiste Morizot dans sa postface : “le comportement le plus stéréotypé, le chant le plus fruste, est déjà toujours plus compliqué à interpréter que nous en sommes capables” (p.204).

Encore faut-il renoncer à l’idée que la nature est toujours là pour nous apprendre quelque chose sur nous. Loin de chercher une loi qui dicterait tout comportement vivant, ou une manière d’habiter que nous pourrions d’emblée, sans réflexion, appliquer à l’humain, il faut au contraire cultiver l’art des versions. Or les ornithologues sont riches d’enseignements en la matière, eux qui, pour beaucoup, ont renoncé aux approches généralisantes au profit d’études comparatives, plus à même de faire valoir la diversité. Troglodytes, pinsons des arbres et mésanges charbonnières chantent en chœur ? Le rouge-gorge, à l’inverse, “attend le silence pour entamer son chant” (p.179). Et puis, de l’éthologie en général, Vinciane Despret tire la certitude que la science est avant tout affaire de curiosité, c’est pourquoi elle sait faire valoir l’intérêt des savoirs qualifiés de “non-scientifiques“. C’est par exemple Henry Eliot Howard, “naturaliste passionné” (p.20), qui par son observation des mâles bruants des roseaux, incitera finalement la communauté scientifique à faire du territoire un véritable champ de recherche. De manière identique, Despret s’engage dans la valorisation des méthodes d’enquête qui, sans manquer souvent de nous surprendre, témoignent d’un souci nouveau pour l’état des relations entre humains et animaux qu’il s’agit précisément de cultiver. À l’instar de Margaret Nice, qui, par le baguage des pattes des bruants chanteurs qu’elle observe depuis son jardin, octroie la place nécessaire à l’étude de leurs trajectoires individuelles de vie, ou de Jared Verner, qui un jour rattache un nid “pour éviter qu’il ne tombe“, et devient acteur malgré lui du dispositif d’expérimentation. Le savoir, nous dit encore Despret, ce sont bien sûr des idées, des hypothèses que l’on formule, mais aussi des techniques et des “dispositifs” qui “constituent une autre façon de s’organiser avec les animaux” (p.46).

LA PHILOSOPHIE POUR UN MONDE ABÎMÉ

Histoire bien déroutante qui nous est proposée ici, où les oiseaux jouent un jeu d’acteurs, où les scientifiques rattachent maladroitement des nids, et où tous les sens du lecteur sont mobilisés tour à tour. Cette approche par le sensible permet de rappeler que penser le territoire, c’est aussi complexifier la manière dont nous admettons que ce qui nous entoure, ce qui nous touche, est signifiant. Car la pensée moderne n’est pas seulement celle d’une appropriation de la terre, elle est un langage contractuel qui isole l’individu et le pousse à concevoir ses relations aux autres de manière défensive. En 2011, la philosophe américaine Anne Phillips soulignait par exemple le danger qui existe à défendre l’intégrité corporelle par la voie de métaphores territoriales. La propriété de soi, territorialisation du corps, risquerait alors de “construire des murs métaphoriques autour du soi“. Si l’ouvrage de Despret n’entend pas tirer de force des leçons des oiseaux, elle invite tout de même à réfléchir à nos propres manières de penser la relation entre nos corps et les territoires. À commencer par nos oreilles.

© DP

C’est pourquoi la pensée du territoire implique un travail d’élargissement sémantique : “Penser les territoires, c’est également réactiver d’autres sens associés aux mots, […] les déterritorialiser pour les re-territorialiser ailleurs” (p.168). En ce sens, Despret renoue avec une approche tout à fait deleuzienne de la philosophie. Malgré la “méfiance irritée” (p. 105) qu’elle garde à l’encontre d’un penseur dont Donna Haraway considérait que le travail était la “plus claire manifestation […] de l’absence de curiosité à l’égard des animaux», elle s’en inspire en effet tant méthodologiquement que conceptuellement. Au sujet du rôle joué par la philosophie tout d’abord. Deleuze abordait cette dernière “à la manière des vaches». Despret rumine ici avec lui : penser le territoire, c’est bien y goûter cent fois, presser le concept contre ses présupposés et le désarticuler encore, jusqu’à en multiplier finalement la portée. Irritée par les théories trop pressées d’expliquer le territoire pour et au nom des oiseaux, Despret nous pousse à ralentir. Il faut en premier lieu questionner l’impact d’un imaginaire moderne sur nos propres modes de pensée, imaginaire où “l’environnement est d’abord et avant tout […] une ressource à exploiter” (p.105), où la terre se divise et se possède unilatéralement. L’anthropocentrisme de cette lecture satisfait d’ailleurs rarement les ornithologues, dont “très peu […] véhiculent une conception en termes de “propriét锓. (p.27) Déterritorialiser, c’est déjà désaccorder le concept de ses “habitudes de pensées tenaces” (p.94), pour l’articuler à d’autres choses.

On récusera donc non seulement le présupposé qui veut faire du territoire une donnée universelle du vivant, mais on questionnera surtout le sens même de la territorialisation, en le déliant de ses corollaires non questionnés : l’exclusivité, la nécessité, l’agressivité, et l’utilité. Comment procéder alors ? Attentive aux leçons de Donna Haraway, Despret admet volontiers qu’aucun concept n’est innocent. Réfléchir au territoire, c’est porter avec soi une histoire faite de “violences appropriatives et [de] destructions” (p.26) qui, dans le monde de l’ornithologie, prend parfois le visage d’un meurtre organisé : en 1949, Robert Steward et John Alrich proposent de tuer l’ensemble des oiseaux d’une aire donnée de la forêt du Maine pendant la période de reproduction, afin de mesurer la part d’oiseaux non accouplés faute de territoire. “Plus du double des mâles présents au premier recensement, toutes espèces confondues, ont fini par être éliminés” (p.98). Mais l’art pratiqué par Vinciane Despret ne consiste pas à abandonner les concepts à leur histoire problématique, il est celui d’une écoute patiente, d’une sélection minutieuse, moins attachée aux courants et aux groupes d’appartenance des locuteurs qu’à la force de leur proposition. La sélection d’un corpus de recherches publiées dans leur grande majorité entre le XXe et le XXIe siècle permet ainsi de suivre de près la circulation d’une idée et sa réappropriation, parfois malhabile, par d’autres. La structure de l’ouvrage soutient également cette démarche, oscillant avec musicalité entre des moments “d’accords” — où différentes études sont réunies par la thèse qu’elles entretiennent — et des “contrepoints“, séquences d’ouvertures où l’autrice prend le temps du ralentissement, convoque d’autres disciplines et d’autres perspectives.

Vinciane Despret sur son territoire…

Dans la lignée de Bruno Latour ou d’Isabelle Stengers, Despret réaffirme ici la dimension politique de toute épistémologie : les scientifiques, si nous savons en faire les alliés de la dénonciation du réchauffement climatique, peuvent aussi par leurs registres, leurs schémas, leurs postulats, reproduire l’idée d’un conflit inévitable pour les ressources entre les humains et les autres entités vivantes. Il n’existe donc pas d’espace extérieur à la réflexion sur notre manière de faire du collectif, de cohabiter avec ceux dont le capitalisme prédateur considère encore qu’ils ne sont que des moyens. Despret nous le rappelle notamment dans la conclusion : philosopher dans un “monde abîmé“, “c’est ne pas oublier non plus que ces chants sont en train de disparaître, mais qu’ils disparaîtront d’autant plus si on n’y prête pas attention.” (p.181). Voilà qui donne un sens tout particulier à l’objectif affiché de l’ouvrage. Se demander ce qu’est habiter en oiseau, ce n’est pas (seulement) répondre à la curiosité que suscite le chant d’un merle, c’est encore chercher la manière la plus délicate de composer avec lui, de le maintenir en vie, et de l’honorer. Il faut donc procéder avec intelligence, “au sens latin“, disait-elle ailleurs, “où intelligere implique d’abord la capacité d’apprécier, d’être connaisseur, de développer un goût et un discernement.” Du tact. L’ampleur de la crise écologique n’invite ici ni au désespoir ni au désintérêt, bien au contraire ; et la “solastologie” — cet état de souffrance causé par les désastres environnementaux actuels — offre un visage actif : c’est précisément, nous dit Despret, à partir de ces affects tout contemporains que nous saurons nous rendre “attentifs à la perte” (p.101). Certains regretteront que cette dimension ne soit pas plus développée : si l’inattention est un problème, l’utilisation des pesticides en est certainement un plus grand. Mais la proposition est avant tout méthodologique.

On apprendra par conséquent à distinguer d’une part les questions qui suscitent des réponses, et d’autre part, les questions qui rendent la nature “mutique” (p.51). Ainsi les approches fonctionnalistes, qui visent à réduire le territoire à l’octroi d’une seule ressource — nourriture, femelles (faut-il encore s’en étonner), sécurité — sont progressivement battues en brèche. Certes, le territoire “assure la subsistance de ceux qui le défendent” (p.57), certes il apparaît central dans l’organisation de la conjugalité, certes il protège contre les prédateurs. Les carouges de Californie occupent ainsi une végétation dense et basse qu’elles défendent contre tout intrus, mais tout ce qui est au-dessus est partagé avec les autres sans conflit. “Le ciel est à tout le monde chez les carouges” (p.117). Mais il y a plus. “Pas plus que le besoin n’explique l’institution, la pulsion n’explique le territoire.” (p.151) Plutôt que de chercher à réduire le comportement des oiseaux à une seule loi universelle, un seul besoin, une seule pulsion, peut-on au contraire l’envisager d’un point de vue environnemental, en pensant la manière dont les oiseaux s’associent au monde ? L’alliance ancienne entre territorialisation, nécessité et agressivité s’y efface progressivement sous l’hypothèse que le territoire, loin d’être soumis à des individus, est plutôt une “extension du corps de l’animal dans l’espace” (p.36). Il pourrait donc évoluer avec, par, et pour les oiseaux. Le 31 décembre 1933, le gel d’un étang dans le Worcestershire semble avoir un temps neutralisé toute démarche séparatiste. Les oiseaux occupent l’étang sans plus chercher à se distinguer les uns des autres. La territorialisation n’est donc pas qu’affaire d’instinct, elle répond et joue avec l’environnement. “La transformation du milieu effectuée par des créatures va elle-même susciter chez ces créatures des modifications d’habitudes, de manières de faire, de façons de vivre et de s’organiser” (p.157).

LA LUTTE POUR LE TERRITOIRE

Il faut ainsi détacher le territoire de son corollaire moderne, l’idée d’une appropriation unilatérale de l’espace, pour l’envisager autrement. Beaucoup ont en effet cherché à faire de ce dernier le lieu d’une violence colportée par les mâles. Despret suppose au contraire qu’il est “au service de la rencontre” (p.68), un “piège à attractions” (p.125), voire une manière “d’organiser la conjugalité“, une “forme à partir de laquelle les oiseaux vont composer” (p.159). Cela explique pourquoi les pratiques de défense du territoire paraissent si singulières aux yeux des théoriciens de l’agressivité, tels que Konrad Lorenz. À y regarder de plus près en effet, le territoire, ce “n’importe quel lieu défendu” (p.27), étonne par les modalités de sa protection. Des combats “plus formels que réels” (p.134), une violence purement démonstrative donc et peu blessante, presque systématiquement “menée à l’initiative de l’oiseau résident” (p.134) sans pour autant empêcher réellement le partage du territoire. Les oiseaux font-ils semblant ? Il ne s’agit pas de dire ici que la vie collective des oiseaux est dénuée “d’intérêts conflictuels” (p.131), seulement que la réduction de tous les comportements au seul conflit ne permet pas de faire valoir ce qui compte pour eux, soit la recherche permanente du voisinage. Nous y voilà, le territoire n’est pas tant l’espace de “l’habiter” que du “cohabiter” (p.41), tout ici est affaire d’assemblages qui soutiennent des relations d’interdépendance. D’ailleurs les frontières qui dessinent l’espace lient davantage qu’elles ne séparent, le territoire se distingue par la promesse d’un voisin, “l’apport d’une périphérie” nous dit Despret, où s’exprime alors tout “l’enthousiasme” des oiseaux (p.143). L’importance de la nourriture ou des violences s’y trouve subvertie par un paysage composite où le chant, les couleurs, les parades et les cohabitations s’exercent de manière multiforme. C’est bien en désenclavant le concept du territoire que l’on s’autorise à percevoir ce que l’on avait jusqu’alors minimisé. À l’unilatéralité du paradigme de la compétition pour les ressources s’articule alors progressivement celui de la coopération. Et si les territoires étaient en fait “des formes qui génèrent des relations sociales, voire qui donnent forme à une société” (p.159) et le chant, l’une des modalités de cette “composition“, si bien que, progressivement, certains oiseaux vont jusqu’à s’accorder à la mélodie de leurs voisins ? Les bruants à couronne blanche de la région de San Francisco, territoriaux à l’année, “ont quatre chants différents au départ, mais au fur et à mesure, ils vont en privilégier deux types, qui s’accordent avec celui des voisins avec qui ils interagissent.” (p.168) On comprend bien dans ce cadre que ce n’est pas l’espace qui prime dans le territoire, ou du moins, que “cet espace n’a pas grand-chose à voir avec ce que nous, qui sommes attachés à la terre, appelons “étendue”” (p.117). Car la manière d’être des oiseaux répond davantage de la temporalité, de l’action, de la “spectacularisation” (p.34) : le chant est une manière comme une autre d’affecter, à distance, ses congénères ; mais affecter n’est ni nécessairement violenter, ni nécessairement exclure…

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De ce voyage dans les territoires chantés, nous gardons donc l’assurance que l’attention n’est pas une mesure superficielle, mais bien une manière d’être au monde politique. Il s’agit de se considérer soi-même comme partie prenante d’une certaine intelligibilité du monde, briser le narcissisme de ce que Baptiste Morizot appelle parfois nos “cartographies ontologiques“, ces “représentations intériorisées des frontières et des ponts qui nous articulent aux autres êtres rencontrés”. Si nous voulons construire de nouvelles modalités de cohabitation de la terre, il faudra d’abord savoir écouter, regarder, sentir la diversité qui nous entoure, admettre que nous y sommes très physiquement et directement liés, et que le destin qui nous engage n’est jamais uniquement le nôtre. Une fois la lecture achevée, un sentiment d’insuffisance persiste néanmoins. Oui, ralentir pour mieux écouter paraît bien nécessaire, mais le monde n’est pas qu’”abîmé“, il s’effondre, et tandis que certains ralentissent, d’autres travaillent au contraire activement à renforcer ces processus de destruction, d’extraction, de dévitalisation.

Il ne faut pourtant pas minimiser la radicalité du propos. En pensant le territoire du point de vue des oiseaux, Despret réinvestit de manière tout à fait créative le triptyque être-habiter-posséder. À rebours de pensées individualisantes qui veulent que ce qui est occupé par l’un ne soit pas habité par d’autres, pour qui les ressources ne sont pas ce qui nous permet de tenir, mais ce qui doit faire l’objet d’une lutte exclusive, Despret cherche entre les êtres des modalités de relations “non dramatiques” (p.73). Le territoire sépare ? Autant qu’il est le lieu de l’activité sociale. Habiter, c’est s’approprier ? D’accord, si l’on admet que l’on ne s’approprie jamais un territoire sans que lui-même ne nous affecte, que l’appropriation n’est pas une mesure d’objectivation, mais d’instauration, au sens que Despret emprunte à Etienne Souriau, c’est-à-dire “participer à une transformation qui mène […] à plus d’existence.” L’ouvrage n’honore donc pas seulement les pensées d’un rapport écologique au monde, même si c’en est certainement l’apport le plus évident. Après sa lecture, il est vrai qu’on n’écoute plus les oiseaux chanter de la même manière.

Camille Colin

Recension de : DESPRET Vinciane, Habiter en oiseau (Arles : Actes Sud, 2019)


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : terrestres.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, merle (Turdus Merula) © Benoit Naveau.


Plus de vie en Wallonie-Bruxelles…

HARRIS A., Une brève introduction à la conscience (2021)

Qu’est-ce que la conscience ? Comment apparaît-elle ? Pourquoi existe-t-elle ? Est-elle une illusion, ou, au contraire, une propriété de la matière ? L’existence même de la conscience soulève de profonds questionnements. Dans ce petit livre accessible à tous, Annaka Harris nous guide à travers les théories philosophiques et les découvertes scientifiques les plus récentes qui tentent de percer le mystère de la conscience. Véritable réflexion sur le soi, le libre-arbitre et l’expérience ressentie, ce livre questionne nos idées préconçues sur la conscience, et nous propose d’y réfléchir librement, pour autant que nous en soyons capables.

LIBREL.BE

PSYCHOLOGIE : Le triangle de Karpman expliqué aux enfants

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[PAPAPOSITIVE.FR] Le triangle de Karpman, connu également sous le nom de triangle dramatique, est un triangle représentant les relations entre trois rôles d’un jeu psychologique dangereux : le Persécuteur – le Sauveur – la Victime. Comme le résume parfaitement Christel Petitcolin dans son livre Victime, bourreau ou sauveur : comment sortir du piège ? :

Le Persécuteur/Bourreau attaque, brime, humilie, donne des ordres et provoque la rancune. Il considère la victime comme inférieure.
Le Sauveur étouffe, apporte une aide inefficace, crée la passivité par l’assistanat. Il considère aussi la victime comme inférieure et lui propose son aide, à partir de sa position supérieure.
La Victime apitoie, attire, énerve… Elle se positionne comme inférieure et cherche un Sauveur ou un Persécuteur pour conforter sa croyance…

Lorsque le triangle est en place, les individus passent d’un rôle à l’autre mais cela se solde invariablement par de la souffrance.

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LE TRIANGLE DE KARPMAN DANS LA VIE DE NOS ENFANTS

Grâce à des attitudes et des méthodes de communication adéquates, il est possible d’éviter à nos enfants d’entrer dans ce triangle dramatique (et de l’identifier avant qu’il ne fasse des dégâts). Il est nécessaire d’être particulièrement attentif aux signes de son émergence d’ailleurs car, à l’école par exemple, il peut rapidement se mettre en place de façon sournoise via du harcèlement, des humiliations, des exclusions sociales par des pairs qui font l’expérience du pouvoir et reproduisent ce qu’ils observent parfois à la maison ou dans les séries télévisées.

Dans cette logique, je vous propose de partager avec vos enfants deux outils qui accompagneront vos explications principales sur le triangle :

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      • accepte-toi comme tu es ;
      • refuse que les critiques te fassent souffrir, elles ont l’importance que tu leur accordes ;
      • personne n’a le droit de te faire du mal ;
      • demande clairement ce dont tu as besoin à quelqu’un, sans essayer de le manipuler ;
      • traite les autres avec respect et bienveillance ;
      • respecte leur avis, même si tu n’as pas le même ;
      • traite-toi avec respect et bienveillance, sois ton meilleur ami ;
      • apporte ton aide si quelqu’un te la demande et ne réclame pas de contrepartie (mais ne refuse pas si l’on t’en propose une, car s’aider mutuellement est la base pour vivre ensemble et quelqu’un qui est aidé aime bien se sentir utile à son tour) ;
      • sois conscient de tes forces et de tes faiblesses ;
      • dis STOP lorsque tu n’aimes pas ce qu’on te fait et éloigne-toi d’une situation qui te fait souffrir. Ne reste pas seul en cas de doute, confie-toi, il y aura toujours quelqu’un pour t’aider ;
      • utilise des mots pour verbaliser tes émotions, sans agresser (“Je ressens…”, “Je demande…”) ;
      • accepte ta part de responsabilité ans les échecs comme dans les réussites, tu as le pouvoir d’agir et de choisir ;
      • présente tes excuses et essaie de réparer lorsque tu as blessé quelqu’un ;
      • sois conscient de la présence des personnes qui t’aiment, te soutiennent et à qui tu peux te confier ;
      • demande de l’aide si tu rencontres une difficulté ou si tu as besoin de parler.

ATTENTION : LE TRIANGLE DE KARPMAN DANS LA PARENTALITÉ

Notons que ces jeux de manipulation sont fort répandus dans notre société et trouvent leurs racines dans notre enfance. Exemple de scénario : l’enfant est une Victime évidente (car il est dépendant) et les parents jouent tour à tour le rôle de bourreau et de sauveur (via les compliments, les menaces, le chantage, les comparaisons, les jugements, les récompenses, punitions, etc.). C’est comme cela que le schéma de ce jeu psychologique se met en place et se perpétue.

Mais il y a d’autres configurations possibles : Le parent Persécuteur a peut-être été lui-même persécuté. Il reproduit donc ce qu’il a vécu en se montrant trop exigeant, anxieux, intolérant, répressif… L’enfant sera donc privé de liberté, ne pourra pas montrer ses émotions, sera stressé et aura tendance à développer des complexes (notamment d’infériorité).

Le parent Sauveur sera trop laxiste et tentera sans cesse de plaire à son enfant. L’enfant deviendra capricieux, manipulateur et peu volontaire. Il ne développera pas son autonomie.

Le parent Victime est un parent infantile. Il ira même jusqu’à réclamer de se faire materner par ses propres enfants. Cette situation ne contribue pas au développement des enfants qui endosseront le rôle de Sauveur, négligeant leurs besoins au profit de la satisfaction et de la reconnaissance d’autrui.

Bibliographie

PETITCOLIN C., Victime, bourreau ou sauveur : comment sortir du piège ?

ROSENBERG M.B., Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs)

S.A., Boostez votre parcours professionnel avec le mind mapping

LAGRENAUDIE C. & BERNHARDT A., Êtes-vous ce que vous voulez être ?

BERNE E., Des jeux et des hommes

Jean-François [X], papapositive.fr


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : papapositive.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : papapositive.fr .


D’autres discours en Wallonie-Bruxelles….

SANTE : Et si l’hyperactivité n’existait pas?

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[LETEMPS.CH, 18 mai 2021] Le psychiatre français Patrick Landman dénonce l’épidémie d’hyperactivité. Selon lui, ce trouble est une construction artificielle destinée à enrichir les pharmas.

Et si l’hyperactivité n’existait pas ? Et si cette maladie n’était qu’une série de symptômes – agitation, déconcentration et impulsivité – artificiellement réunis par les industries pharmaceutiques pour faire du chiffre ? Cette thèse, qui n’est pas inédite, est défendue avec force détails et arguments par le psychiatre et psychanalyste français Patrick Landman dans “Tous hyperactifs ?”, essai sorti aux Editions Albin Michel. Avec cette information déjà, qui laisse songeur : aux Etats-Unis, le chiffre d’affaires des médicaments vendus pour lutter contre le TDAH (trouble du déficit d’attention avec ou sans hyperactivité) est passé de 40 millions de dollars il y a vingt ans à 10 milliards aujourd’hui.

“En psychiatrie, on assiste à un marketing des maladies, qui se vendent comme de vulgaires produits, explique Patrick Landman. Ce phénomène est né aux Etats-Unis, mais se propage partout dans le monde”, ajoute le psychiatre, qui assure : “Dans le cas du TDAH, c’est le médicament qui fait la maladie.”

Le Temps: Selon vous, l’hyperactivité n’existe pas. Dans votre essai, vous comparez même cette maladie à l’homosexualité, en rappelant que jusque dans les années 70, cette orientation sexuelle était considérée comme un trouble mental. Pourtant, des milliers d’enfants et d’adultes semblent souffrir du TDAH…

Patrick Landman : Il faut distinguer deux choses. Les constructions médico-sociales à large échelle et la souffrance des individus. Si je compare le TDAH à la stigmatisation de l’homosexualité ou à la frénésie de diagnostics d’hystérie à la fin du XIXe siècle, c’est pour montrer que chaque époque a sa maladie à la mode. Dans mon essai, j’évoque aussi la dépression, qui a flambé dans les années 1980 quand le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders III (DSM III), la bible mondiale des prescriptions, a médicalisé des affects et des comportements comme la tristesse, la baisse de l’estime de soi ou la dépendance au lien d’attachement, alors que ce sont des réactions habituelles à la suite de ruptures ou d’échecs, et qu’elles sont spontanément réversibles. Les faux dépressifs ont reçu des traitements parfois très longs, et on en est arrivé à qualifier la dépression de “la maladie du siècle”. Selon moi, le TDAH suit exactement le même processus, avec les généreuses retombées économiques que l’on sait pour les industries pharmaceutiques…

Mais revenons à la souffrance des enfants et des adultes chez qui on diagnostique un déficit d’attention et/ou une hyperactivité. Certains parlent aussi d’un excès d’impulsivité. Ces symptômes sont bien réels, non ?

Oui, mais il n’y a pas qu’une seule cause à ces symptômes et, en matière de remède, je crois plus à une méthode clinique avec approche différenciée de chaque patient qu’à une approche médicamenteuse. Pour justifier le recours aux médicaments, certains tenants du TDAH parlent de lésions cérébrales minimes qui pourraient être réparées avec des remèdes à base de méthylphénidate, qui est une amphétamine. Il n’est pas étonnant que des enfants perturbés aient des images cérébrales anormales, mais ces images ne constituent pas une preuve. A l’heure actuelle, il n’existe aucun marqueur biologique d’aucune des grandes maladies mentales, que ce soit la schizophrénie, l’autisme ou les troubles bipolaires. Et le fait de les rebaptiser maladies ou troubles neuro-développementaux ne change rien à ce fait.

Kang Duck Bong, Disguise 1  © gallery4walls.com

Pourtant, des personnes souffrant d’hyperactivité ont éprouvé un soulagement en prenant des méthylphénidates, dont le plus connu, la Ritaline, semble faire beaucoup d’heureux…

Bien sûr, prendre des amphétamines, c’est comme boire de l’alcool. Il peut y avoir un soulagement provisoire. La Ritaline dope les neurotransmetteurs, mais elle ne guérit pas. Je ne suis pas radicalement contre les médicaments. Je prescris des méthylphénidates dans un tiers des cas que je traite, lorsque la souffrance est trop grande. Ceci pour un temps limité et avec un suivi psychothérapeutique qui prend très vite le relais. Ce qui me scandalise, c’est le recours systématique aux médicaments, comme à une potion magique, alors que la prise régulière de ces amphétamines entraîne un déficit de croissance et une sous-charge pondérale.

Mais alors, comment expliquer le succès de la voie médicamenteuse ?

Cette solution a le mérite de déculpabiliser les parents et les enseignants. Face à un enfant difficile, les adultes se sentent mieux quand on leur dit que la maladie est à l’intérieur de l’enfant, dans son cerveau, plutôt que liée à des facteurs extérieurs. Encore une fois, c’est une affaire d’époque. Vu le stress qui pèse sur les épaules des parents et les effectifs de classe qui sont en constante augmentation, comment trouver le temps et le ton pour appréhender des enfants qui ne sont pas absolument alignés ? L’absurdité totale est atteinte lorsque des médecins disent que si on ne dépiste pas et qu’on ne soigne pas des TDAH durant l’enfance, les ados concernés ont de plus grands risques de devenir toxicomanes. Autrement dit, on donne des amphétamines à des enfants de 7 ans pour éviter qu’ils se droguent à 17 ans ! Un autre problème se pose avec la Ritaline : quand l’arrêter? Puisqu’elle ne soigne pas, mais soulage seulement, quand décide-t-on d’arrêter le traitement ? Question piège, n’est-ce pas ?

Si le médicament n’est pas la solution, quelles sont vos méthodes pour lutter contre les symptômes du TDAH ?

La psychothérapie classique donne de bons résultats, ainsi que les thérapies de groupe, la psychomotricité ou l’art-thérapie. Je préconise aussi une diminution nette de la consommation d’écrans, car, d’après mon expérience, il y a une corrélation entre les heures passées devant l’écran et la gravité du trouble de l’attention. Surtout, l’immaturité de l’enfant est un gros facteur de confusion. Deux jeunes enfants peuvent avoir le même âge mais présenter un seuil de maturité très varié selon qu’ils sont du début ou de la fin de l’année. Rien que la prise en compte de cet aspect peut assouplir la vision qu’on a de l’élève ou de l’enfant difficile.

Propos recueillis par Marie-Pierre Genecand, letemps.ch


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Plus de presse…

 

NATAGORA : le loup est de retour en Wallonie

Temps de lecture : 8 minutes >

Le loup enfin de retour en Belgique

[LOUP.NATAGORA.BE] Animal légendaire, le loup anime les passions les plus vives. De retour sur notre territoire, il nous offre la chance de réapprendre à vivre avec la nature sauvage. Nombreux sont ceux qui rêvent de le croiser au détour d’une balade, mais certains craignent aussi pour la sérénité de leurs pâtures. Les pages qui suivent vous emmènent dans l’intimité de cette espèce, clé de voûte des écosystèmes. Elles décrivent ses habitudes et proposent quelques pistes de protection des troupeaux. Deux autres espèces de prédateurs sont présentées, dont on espère le retour en Belgique : le lynx boréal et le chacal doré.

UN ANIMAL QUI A PEUR DE L’HOMME. La rencontre avec un loup sauvage, discret, craintif et parcourant de vastes territoires, est un événement rare pour les humains. En France et en Belgique, la peur du loup reste cependant ancrée dans l’imaginaire collectif. Pourtant, une attaque sur l’homme tient quasiment de l’impossible à notre époque.

UN HABITUÉ DE NOS CONTRÉES. Le loup est l’un des carnivores qui occupait jadis la plus vaste aire de répartition dans le monde : l’ensemble de l’hémisphère nord. Au 19ème siècle, il vivait encore dans les forêts ardennaises. Longtemps pourchassé, il a finalement disparu de nos régions. En Belgique, le dernier loup connu a été tué dans la région d’Erezée en 1897.

Loup, où es-tu ?

À la reconquête de l’Europe

Le loup est resté présent sur la péninsule Ibérique, en Italie, en Pologne et dans les Carpates roumaines. Mais depuis les années 1970, il entame un processus de recolonisation de ses anciens territoires. Actuellement, il y a 2000 loups en Espagne, 1000 à 1500 en Italie et 4000 en Roumanie. La Belgique se situe entre deux fronts de colonisation : la France et l’Allemagne, qui comptent chacune quelque 250 à 300 loups.

Répartition du loup en Europe (2012-2016) © Large Carnivore Initiative for Europe – Data Dryad

Plusieurs facteurs ont favorisé le retour du loup en Europe :

      • sa protection légale ;
      • la présence de nombreux ongulés sauvages ;
      • la déprise agricole, en France et en Allemagne, qui a favorisé aussi bien les proies que les prédateurs.

De plus, les superficies boisées se sont étendues depuis le XIXème siècle et les loups sont capables de traverser des zones habitées ainsi que les grandes infrastructures de transport.

En Europe, le loup est protégé par la Convention de Berne (1979) et la directive « Habitats » de l’Union européenne. Ce statut d’espèce protégée implique pour les États de veiller à la conservation de l’espèce et de ses habitats. L’installation du loup en Belgique est plus que probable tant notre pays présente un attrait pour lui par ses massifs forestiers et giboyeux. La Région Wallonne a anticipé son retour et l’a également inscrit dans sa liste d’espèces protégées.

Loup, qui es-tu ?

Morphologie du loup gris commun © Ferus
      • Queue courte
      • Pelage : mélange de beige, anthracite, noir et fauve
      • Oreilles courtes et droites, liserées de noir
      • Dentition spécialisée
      • Masque facial blanc
      • Trait noir plus ou moins marqué sur les pattes antérieures, caractéristique de la lignée italienne

Sans analyses génétiques, il est impossible de confirmer la présence du loup car il est facile de le confondre avec un chien-loup. Celui-ci présente entre autres un pelage plus contrasté, des oreilles plus larges et une queue plus longue, à l’extrémité noire.

FICHE D’IDENTITÉ

      • Nom scientifique : Canis lupus
      • Famille : Canidés
      • Classification : Mammifères
      • Poids : 20 à 35 kg selon le sexe
      • Longueur : 1,59 à 1,65 m selon le sexe
      • Hauteur : 66 à 81 cm
      • Habitat : tous les types de milieux naturels de l’Hémisphère Nord, des plaines aux montagnes, en milieu ouvert ou forestier.
      • Vue : très bonne
      • Ouïe : peut entendre hurler ses congénères jusqu’à 6 à 9 km
      • Odorat : peut détecter un animal à 270 m contre le vent
      • Longévité : 5 à 10 ans
      • Mise bas : entre mars et juin
      • Portée : 4 à 8 louveteaux
      • Régime alimentaire : carnivore
      • Prédateur : l’homme
      • Organisation sociale : vit en meute

Le corps du loup est taillé pour la course et les longues marches. Il est capable de parcourir jusqu’à 60 km par nuit (record connu : 190 km).

UNE VIE EN MEUTE. Le loup est une espèce sociale. Ses populations sont structurées en meutes, composées d’un couple reproducteur accompagné de ses jeunes. En France, les meutes comptent jusqu’à huit individus en fin d’hiver. Le couple dominant ne se reproduit qu’une fois par an, engendrant 4 à 8 louveteaux. L’importante mortalité des jeunes, de l’ordre de 50 %, intervient surtout au cours de la première année.

Les jeunes quittent le groupe entre 1 et 4 ans pour trouver de nouveaux territoires et fonder leur propre meute. Vulnérables et peu expérimentés, ils parcourent des espaces qu’ils ne connaissent pas et doivent chasser seuls, ce qui augmente encore les risques de mortalité.

COMPORTEMENT SOCIAL. Le territoire d’une meute varie en fonction de l’abondance et de la répartition des proies. Dans les Alpes, sa superficie est de l’ordre de 200 à 400 km².

RÉGIME ALIMENTAIRE. UN RÉGULATEUR UTILE DES ONGULÉS SAUVAGES. Le loup est un prédateur opportuniste capable de s’adapter à des situations très diverses. Il peut consommer des insectes et des fruits ou se nourrir d’animaux morts qu’il trouve dans la nature. Cependant, les ongulés sauvages (chevreuils, cerfs, sangliers…) constituent ses proies principales. Le loup ne se maintiendrait pas en l’absence de cette faune sauvage. Il ajuste ses effectifs aux ressources disponibles et ne provoque jamais la disparition de ses proies. Les loups s’installent préférentiellement dans les sites qui présentent les plus importantes densités de grands herbivores sauvages.

© DP

LE MOUTON AU MENU LUI AUSSI. Quelle que soit la densité de proies naturelles, une prédation sur le bétail peut toujours survenir, essentiellement du printemps à l’automne. Il existe toutefois des solutions pour limiter l’impact du loup sur les troupeaux domestiques, et favoriser la cohabitation avec l’homme.

LOUP ET PASTORALISME. UNE COHABITATION HARMONIEUSE À FAVORISER. Le loup peut vivre dans des forêts riches en mammifères sauvages. Mais le risque de prédation sur le cheptel domestique subsistera toujours. Surtout si celui-ci est abondant ou mal gardé. En Belgique, les filières ovine et caprine sont marginales, mais elles offrent une possibilité de diversification aux agriculteurs. De plus, les moutons participent à la gestion de nos réserves naturelles et maintiennent ouverts des milieux riches en biodiversité.

En attendant le grand retour du loup, il est donc essentiel de définir des mesures de protection des troupeaux adaptées pour la Belgique. Des méthodes simples existent, qui ont fait leurs preuves dans d’autres pays.

SORTIR LE LOUP DE LA BERGERIE. Le loup est une espèce intelligente qui peut s’adapter à tous types de situation. Il n’existe aucune solution universelle pour protéger entièrement les troupeaux. Il est important de combiner plusieurs techniques adaptées au contexte local :

      1. Une clôture avec grillage couplée à un fil électrique constitue une première  barrière empêchant l’intrusion du prédateur. Des clôtures mobiles peuvent aussi être utilisées en situation d’urgence.
      2. Les dispositifs ‘effaroucheurs’, temporaires, aux effets éphémères, sont efficaces et rapides à mettre en place. Le fladry est constitué d’un fil sur lequel des bandes de ruban de signalisation sont fixées à intervalles réguliers et qui entoure la zone à protéger. Si ce fil est électrifié, on l’appelle turbo-fladry. Le fox-light est un dispositif utilisé la nuit, doté d’un flash qui mime la présence d’un berger se déplaçant avec une lampe.
      3. L’utilisation de chiens de protection est une méthode traditionnelle et efficace pour réduire la prédation. En France, la majorité des chiens utilisés sont des patous, originaires des Pyrénées. L’éducation du chien consiste à développer son instinct de protection en le plaçant dès son plus jeune âge en contact avec les brebis. Il fait alors partie intégrante du troupeau, vis-à-vis duquel il développe un attachement affectif fort. En cas d’agression, il s’interpose et aboie avec insistance sans forcément chercher l’affrontement. Sa corpulence et ses menaces suffisent généralement à détourner un chien, un loup, un lynx ou même un ours.
Les moyens de protection des troupeaux © Florian Graf – FERUS

DEUX AUTRES ESPÈCES ATTENDUES EN BELGIQUE

LE CHACAL DORÉ (CANIS AUREUS)
Chacal doré © DR getty images

Proche du loup et du renard, le chacal doré est un des canidés ayant actuellement la plus grande aire de répartition. En Europe, il est présent dans le sud-est, mais remonte depuis les années 1980 vers le nord-ouest de l’Europe. Il a déjà été observé au Danemark, en Estonie, en Allemagne, en Suisse et même au Pays-Bas. La disparition du loup, prédateur du chacal, est sans doute un des éléments déclencheurs de cette expansion, de même que certains changements environnementaux (fragmentation des massifs forestiers, changements climatiques, etc). Il s’agit d’une espèce sociale, vivant en couple ou en petite meute. Carnivore opportuniste, son régime alimentaire est proche de celui du renard (petits vertébrés, insectes, fruits, cadavres, etc). Il peut s’attaquer à des proies plus grosses que lui, qu’il chasse en meute, et s’approcher des habitations humaines pour se nourrir dans les poubelles. Grâce à sa tolérance pour les milieux arides et à son régime omnivore, il occupe une grande variété d’habitats mais préfère les milieux ouverts.

LE LYNX BORÉAL (LYNX LYNX)
Lynx boréal © Charles Metz – rtbf.be

Le Lynx boréal a toujours occupé nos forêts, mais, malgré des rumeurs de présence, il semble avoir disparu de Belgique. Des réintroductions dans les pays voisins laissent espérer un retour prochain de l’espèce. Très discret, le lynx est extrêmement difficile à observer. Il s’agit d’un félidé de la taille d’un berger allemand. Haut sur pattes, il a une courte queue et des pinceaux sur le bout des oreilles. Ses pattes larges et allongées lui permettent de ne pas s’enfoncer quand il se déplace sur la neige et d’être silencieux en approchant ses proies. Essentiellement forestier, il s’adapte à tous les types de peuplements boisés. Carnivore strict, il ne mange que de la viande, qu’il tue principalement lui-même. Il s’attaque surtout aux ongulés sauvages de taille moyenne, comme le chevreuil. Animal solitaire, le mâle et la femelle ne se rencontrent qu’au moment du rut, au début du printemps. La femelle met bas 2 à 3 petits qu’elle élèvera seule. La durée de vie d’un lynx dans la nature ne dépasse pas 15 ans.

GT Loup, Natagora


 

Le retour du loup sur notre territoire est un phénomène fascinant, emblématique d’une nature qui retrouve son chemin malgré l’impact de l’humain. Cependant, à cause d’une peur ancestrale nourrie par les contes de notre enfance ou des attaques contre le bétail, le loup reste parfois vu d’un mauvais œil. Afin de favoriser une cohabitation sereine, Natagora a lancé un Groupe de Travail dont les objectifs principaux sont de garantir le respect du statut de protection de l’espèce, de sensibiliser le grand public et d’ouvrir le dialogue entre tous les acteurs concernés par le retour du loup (agriculteurs, chasseurs, sylviculteurs, administrations). Le GT Loup est également membre de la plate-forme wallonne Grands Prédateurs, qui rassemble la plupart des asbl naturalistes wallonnes pour réaffirmer le statut d’espèces protégées du loup, du lynx et du chacal doré, ainsi que de l’Alliance Européenne pour la Conservation du Loup (EAWC).

Vous désirez contacter le GT ? gtloup@natagora.be


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La vie en Wallonie-Bruxelles…

GILLET, Jacques (1931-2022) & ARCHIDOC

Temps de lecture : 4 minutes >

L’architecte liégeois Jacques Gillet est décédé le 26 décembre 2022 à l’âge de 91 ans. Avec lui, c’est un représentant marquant de l’école wallonne de l’architecture organique qui disparaît.

[d’après RTBF.BE, 3 janvier 2023] Diplômé de l’Académie des Beaux-Arts de Liège en 1956, Jacques GILLET (1931-2022) a remporté le Prix de Rome en 1963, l’année où un voyage aux États-Unis le familiarise avec les travaux modernistes de Frank Lloyd Wright et Louis Sullivan. Mais il n’y découvre pas que les gratte-ciel et le fonctionnalisme, ce voyage lui permet aussi de faire connaissance avec Bruce Goff et son style “organique”.

Le style de Jacques Gillet évolue avec comme année-pivot 1967, et la réalisation de la maison-sculpture de la rue Belle-Jardinière sur les hauteurs d’Angleur, demeure familiale de son frère Ivan. L’édifice aux courbes sixties est réalisé en béton projeté sur une structure métallique, avec le concours de l’ingénieur-architecte René Greisch et du sculpteur Félix Roulin.

Résultat: une sculpture habitable, une maison étonnante en plein bois, faite de voiles de béton aux nombreux plans inclinés, aux murs jamais très droits, mais où la famille avec ses quatre enfants a vécu pendant des années. Outre le béton, des ouvertures vitrées font office de fenêtres sans châssis, et la mousse de polyuréthane sert d’isolant.

Après quelques années de non-occupation, un nouveau propriétaire s’est engagé à la sauvegarder tout en lui donnant une nouvelle affectation. La maison a accueilli l’exposition Hors les murs en 2019 (reportage de RTC Télé Liège, ici).

Théoricien, Jacques Gillet a aussi enseigné. Il fut notamment professeur à l’Institut supérieur d’architecture de la Ville de Liège. L’an dernier [2022], une exposition “Jacques Gillet, architagogue du fantastique” lui a rendu hommage au Musée Wittert. Un livre est sorti à cette occasion. La Première lui a aussi consacré cette émission de Façons de voir.

Jean-François Herbecq, rtbf.be


Jacques Gillet © Adèle Renault
Jacques Gillet © Adèle Renault

[ARCHIDOC.ARCHI] Né à Liège en 1931 et diplômé architecte de l’Académie des Beaux-Arts de Liège en 1956, Jacques Gillet remporte le Prix de Rome en 1963. La même année, il se rend aux États-Unis, où il découvre les travaux de Wright et de Sullivan. C’est également lors de ce voyage initiatique qu’il rencontre Bruce Goff avec qui il partagera “l’héritage organique” et avec lequel il entretiendra une correspondance durable.

Si ses premières réalisations sont marquées par l’écriture fonctionnaliste, il change radicalement de posture dès 1967 avec la réalisation de la maison-sculpture lovée sur les hauteurs d’Angleur. Réalisée en collaboration avec l’ingénieur-architecte René Greisch et le sculpteur Félix Roulin, la maison-sculpture est une réponse radicale à la standardisation prônée par le Mouvement Moderne. “Il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir, subjectivement.” Ces mots résonnent dans la production de Gillet et notamment dans d’autres projets élaborés en collaboration avec Félix Roulin mais non réalisés comme la maison Lambotte, projet abandonné puis repris par Charles Dumont.

Extrait de Archidoc #06

ARCHIDOC ?

Archidoc est un projet éditorial et curatorial annuel qui naît du constat que l’histoire de l’architecture s’est longtemps limitée à étudier les grandes figures en délaissant celles qui, peut-être plus modestement, ont marqué le paysage. Outre l’exposition et le livre, Archidoc propose un film envisageant l’architecture selon une perspective biographique.

Archidoc entend également diffuser les recherches émanant de l’Université de Liège et notamment de sa faculté d’architecture. En effet, l’Université, à travers les travaux de ses étudiants, produit une connaissance pointue sur des personnalités qui par leur enseignement, leur pratique ou leur engagement sociétal ont joué un rôle fondamental dans les débats qui ont émaillé la culture de l’architecture dans la seconde moitié du XXe siècle.

Dans cette perspective, Archidoc place l’archive au centre de son propos. Il s’inscrit d’abord dans la continuité des objectifs du Groupe d’Ateliers de Recherche (GAR) visant à conserver et mettre à la disposition des chercheurs les archives d’architecture mais il souhaite également “construire de l’archive“. Archidoc se positionne comme le porte-voix d’un témoignage stimulé par le dialogue établi entre le chercheur et l’architecte. Le témoignage prend ainsi plusieurs postures. La première, objective, trace les faits, établit un inventaire. L’autre, plus sensible, repose sur l’entretien et amène l’architecte à s’interroger, se réévaluer, à accepter d’être parfois bousculé. Archidoc fournit ainsi une matière nouvelle, une archive pour des recherches ultérieures.

Dans son ambition de créer de la mémoire, Archidoc dépasse le discours scientifique en s’ouvrant à de nouveaux territoires. La création artistique, à travers notamment la photographie et le cinéma, offre un regard neuf, plus sensible et personnel, construisant un nouveau support de la mémoire.”

Aloys Beguin, Sébastien Charlier et Claudine Houbart


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : rtbf.be ; archidoc.archi | mode d’édition : partage, décommercalisation et correction par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne & Patrick Thonart | crédits illustration : la maison-sculpture du Sart-Tilman © Claude Lina


Plus d’architecture en Wallonie-Bruxelles… et dans le TOPOGUIDE !

LEVY : X – La légende de février (1883)

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Le second des deux mois ajoutés par le roi Numa au calendrier des Romains fut consacré à Neptune parce que les pluies, à Rome, étaient très abondantes à cotte époque de l’année. Il faut remarquer que, dans notre calendrier républicain, février correspond à Pluviôse, mois des pluies.

Le mois qui nous occupe ne porte pas le nom du dieu auquel il était consacré. Le roi Numa l’appela februarius du mot latin februare qui signifie purifier. A cette époque de l’année avaient lieu, en effet, des fêtes publiques expiatoires appelées Fébruales. Ces fêtes, qui commençaient le 1er février et qui duraient huit jours, avaient été instituées en l’honneur des morts. En signe de deuil, les magistrats ne portaient que la toge blanche des simples particuliers, au lieu de la toge blanche ornée d’une bande de pourpre qu’ils revêtaient d’ordinaire et qu’on appelait la toge prétexte. Des sacrifices étaient faits aux dieux infernaux en l’honneur des morts qu’on voulait honorer. Pendant la durée des fêtes il n’était permis à personne de se marier.

L’église catholique célèbre tous les ans, le 2 février, la fêle de la Purification de la Vierge. En ce jour, on faisait autrefois des processions avec des chandelles allumées, d’où le nom de Chandeleur donné à cette fête. Le pape Gélase, en 472, fit supprimer cette cérémonie ; néanmoins le nom de Chandeleur est encore conservé dans nos campagnes.

Février n’a que vingt-huit jours ; tous les quatre ans on lui ajoute un jour complémentaire : cette année-là est dite bissextile.

C’est en février que s’achève le carnaval, fête renouvelée certainement de certaines cérémonies grotesques qui avaient lieu à Rome sous le nom de Saturnales. Carnaval vient de deux mots latins, carne, chair, et vale, adieu ; il annonce en effet le carême, temps pendant lequel, dans la religion catholique, on doit s’abstenir de viande. Le carnaval commence le jour des Rois et finit le mercredi des Cendres, quarante jours avant Pâques. Comme la date de la fête de Pâques varie d’une année à l’autre, la durée du carnaval est également variable.

Au point de vue météorologique, février présente un phénomène très singulier. Tous les ans, vers le 13 février, on observe pendant quelques jours un refroidissement de la température ; ce phénomène météorologique, avant d’avoir été constaté par les savants, avait été remarqué des agriculteurs, qui donnaient à cette période le nom de Saints de glace de février.

Février, disent les agriculteurs, doit être froid et pluvieux pour que les récoltes soient excellentes. C’est ce que rappellent les proverbes suivants :

Neige, eau, pluie, brouillard de février
Vaut du fumier.

Si février laisse les fossés pleins,
Les greniers deviendront pleins.

Albert LEVY, Cent tableaux de science pittoresque (1883)


Albert LEVY (1844-1907) était un physicien français, directeur du service chimique à l’Observatoire de Montsouris (en 1894). Il a écrit sous son nom ainsi que sous le pseudonyme de “A. Bertalisse”. Nous avons retranscrit ici le texte de plusieurs de ses “tableaux” : les légendes du mois de…
Le PDF complet de l’ouvrage est ici…

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction et iconographie | sources : Fonds PRIMO (documenta) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Patrice Fagnoul.


D’autres symboles en Wallonie-Bruxelles…

CASTELLANOS : Nous avons 7 sens et les 5 plus connus sont les moins importants

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[BBC.COM/AFRIQUE, 18 février 2023] En lisant ces lignes, comment est votre corps – droit ou voûté ? Et votre visage, est-il détendu ou froncé ? Notre posture et notre visage envoient des signaux importants à notre cerveau, et c’est à ces informations que notre cerveau réagit, explique la neuroscientifique espagnole Nazareth Castellanos, chercheure au Nirakara-Lab, une chaire extraordinaire de l’université Complutense de Madrid.

Si j’ai un visage en colère, le cerveau interprète ce visage comme étant en colère et active donc les mécanismes de colère“, a déclaré Mme Castellanos. De la même manière, “lorsque le corps a une posture triste, le cerveau commence à activer les mécanismes neuronaux de la tristesse.” Notre cerveau interagit avec le reste du corps de bien plus de façons qu’on ne le pensait auparavant. “Nous n’avons pas seulement cinq sens, nous en avons sept“, a-t-elle déclaré. Et les cinq sens les plus connus, le goût, l’odorat, etc., “sont les moins importants pour le cerveau“.

Nazareth Castellanos a expliqué à BBC Mundo comment la posture et les expressions faciales influencent le cerveau, le pouvoir d’un sourire et comment apprendre à écouter “les murmures du corps“.

Dr. Gentileza Nazareth Castellanos © bbc.com
Comment en êtes-vous venue à étudier la relation entre la posture et le cerveau ?

J’ai commencé à repenser les neurosciences après 20 ans de recherche sur le cerveau uniquement. Il me semblait étrange que le comportement humain ne dépende que d’un seul organe, celui de la tête. Avant cela, j’avais commencé à étudier l’influence d’organes comme l’intestin sur le cerveau. Et j’ai dit, ça ne peut pas être la même chose pour le cerveau si mon corps est courbé ou si mon corps est droit. J’ai donc commencé à enquêter, à voir ce que la littérature scientifique avait à dire ; j’ai découvert des choses que j’ai trouvées absolument étonnantes et je me suis dit que c’était quelque chose que tout le monde devrait savoir.

Pourriez-vous expliquer pourquoi la posture est importante et comment elle influence le cerveau ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les neurosciences reconnaissent désormais que nous avons sept sens. À l’école, on nous a toujours appris que nous en avions cinq – l’odorat, la vue, l’ouïe, le toucher et le goût – qui sont les sens de l’extéroception, c’est-à-dire de ce qui est extérieur. Et c’est très symbolique, car jusqu’à présent, la science s’est plutôt intéressée à l’étude de la relation de l’être humain avec l’extérieur. Depuis cinq ans environ, les neurosciences affirment qu’il faut élargir ce champ d’action. Nous n’avons pas seulement cinq sens, nous en avons sept. Et il s’avère que les cinq sens de l’extéroception – l’ouïe, etc. – sont les moins importants. Le premier sens, le plus important, est l’interoception.

Que signifie l’interoception ?

C’est l’information qui parvient au cerveau sur ce qui se passe à l’intérieur de l’organisme. Ce qui se passe à l’intérieur des organes. Nous parlons du cœur, de la respiration, de l’estomac, de l’intestin. C’est le sens numéro un, car parmi tout ce qui se passe, c’est ce à quoi le cerveau va accorder le maximum d’importance, c’est une priorité pour le cerveau.

Et la deuxième priorité est le sens de la proprioception, c’est-à-dire les informations qui parviennent au cerveau sur la façon dont mon corps est à l’extérieur, la posture, les gestes et les sensations que j’ai dans tout mon corps. Par exemple, les sensations dans les intestins lorsque nous sommes nerveux, ou une boule dans la gorge, ou la lourdeur des yeux lorsque nous sommes fatigués. Et puis viennent les cinq.

Que signifie le fait que l’interoception et la proprioception sont les premier et deuxième sens du cerveau ?

On savait déjà que le cerveau devait savoir comment se porte l’ensemble du corps, mais on pensait auparavant qu’il s’agissait d’une information passive, alors qu’aujourd’hui, il s’agit d’un sens. En d’autres termes, un sens est une information que le cerveau reçoit et à laquelle il doit répondre. En fonction de ce qui se passe, le cerveau doit agir d’une manière ou d’une autre, et c’est là le grand changement.

Où, dans le cerveau, percevons-nous notre posture ou nos gestes ?

Dans notre cerveau, il y a une zone qui ressemble à un bandeau, comme celui que l’on met pour s’épiler. C’est ce qu’on appelle le cortex somatosensoriel, et c’est là que mon corps est représenté. Ce phénomène a été découvert en 1952, et l’on pensait que les zones les plus grandes de notre corps avaient plus de neurones dans le cerveau. On a donc pensé que le cerveau consacrait beaucoup plus de neurones au dos, qui est très grand, qu’à mon petit doigt, par exemple.

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Mais on a découvert que non, que le cerveau donne plus d’importance à certaines parties du corps qu’à d’autres, et que ce à quoi le cerveau donne plus d’importance dans l’ensemble du corps, c’est le visage, les mains et la courbure du corps. Ainsi, mon petit doigt a environ cent fois plus de neurones qui lui sont dédiés que l’ensemble du dos, que l’ensemble de la jambe, car les mains sont très importantes pour nous. Remarquez que lorsque nous parlons, nous utilisons nos mains, nous activons ces zones du cerveau.

Comment les expressions faciales influencent-elles le cerveau ?

Le cerveau attache une importance considérable à ce qui se passe sur le visage. Nous avons vu ici des choses qui sont très importantes. D’une part, on a vu que les personnes qui froncent les sourcils – et c’est quelque chose que nous faisons beaucoup avec les téléphones portables qui ont de petits écrans – activent une zone liée à l’amygdale. C’est une partie du cerveau qui se trouve dans les zones profondes et qui est plus impliquée dans les émotions. Lorsque je fronce les sourcils, j’active mon amygdale, donc si une situation stressante se présente, je serai plus excité, je réagirai davantage, parce que j’ai déjà préparé cette zone. L’amygdale, qui ressemble à une amande, est une zone qui s’active lorsqu’une situation stressante arrive, elle se développe davantage.

C’est donc un domaine où il vaut mieux rester calme. Mais s’il est déjà activé, lorsqu’une situation stressante arrive, il va s’hyper-activer, et cela va me faire hyper-réagir. Essayer d’adoucir cette partie, le froncement de sourcils, désactive un peu notre amygdale, elle se détend.

Dans un exposé, vous avez mentionné une étude fascinante sur les stylos qui montre comment le fait de froncer les sourcils ou de sourire change notre façon d’interpréter le monde. Pourriez-vous expliquer cette étude ?

En plus de la musculature autour des yeux, la deuxième partie du visage importante pour le cerveau est la bouche. Nous ne sommes pas conscients de la puissance qu’il a, c’est impressionnant. Pour examiner l’hypothèse du feedback facial, les chercheurs ont pris un groupe de personnes et leur ont mis un stylo dans la bouche.

Ils devaient d’abord le tenir entre leurs dents, ils simulaient un sourire, mais sans sourire, ce qui était l’important. On leur a ensuite montré une série d’images et ils ont dû dire à quel point ils les trouvaient belles. Lorsqu’ils avaient le stylo dans la bouche en simulant un sourire, les images leur semblaient plus agréables. Mais lorsqu’ils tenaient le stylo entre leurs lèvres, simulant un visage en colère, les mêmes images ne semblaient pas aussi agréables. Il s’agit d’une étude datant des années 1980, mais de très nombreuses études ont été réalisées depuis.

Il a été constaté, par exemple, que lorsque nous voyons des personnes souriantes, nous sommes plus créatifs, notre capacité cognitive augmente, la réponse neuronale à un visage souriant est beaucoup plus forte qu’à un visage non souriant ou à un visage en colère. L’insula, qui est l’une des zones du cerveau les plus impliquées dans l’identité, est activée lorsque nous voyons quelqu’un sourire ou lorsque nous sourions nous-mêmes. Sourire n’est pas rire, c’est différent. Nous voyons donc le pouvoir qu’un sourire a sur nous, car le cerveau, comme nous l’avons dit, dédie un grand nombre de neurones au visage.

Comment le cerveau réagit-il lorsque nous sourions ou fronçons les sourcils ?

Comme nous l’avons dit, la proprioception – qui est l’information qui parvient au cerveau sur l’état de mon corps et en particulier de mon visage – est une information à laquelle le cerveau doit réagir. Si je suis triste, si je suis en colère, si je suis heureux, mon visage le reflète, mais aussi l’inverse. Si j’ai un visage en colère, le cerveau interprète “ce visage est typique de la colère, donc j’active des mécanismes de colère“, ou “ce visage est typique du calme, donc j’active des mécanismes de calme.” En d’autres termes, le cerveau est toujours à la recherche de ce que l’on appelle la congruence corps-esprit.

Et c’est intéressant car que se passe-t-il si je suis triste ou en colère, stressé, et que je commence à faire un visage détendu ? Au début, le cerveau dit “ça ne colle pas, elle est nerveuse mais elle fait un visage détendu“. Et ensuite il commence à générer quelque chose appelé migration d’humeur. Le cerveau dit : “OK, j’essaie d’adapter l’humeur au visage“. Regardez donc quelle ressource nous avons.

Vous avez également parlé d’un autre aspect de la proprioception, la courbure du corps. De nos jours, avec les téléphones portables, nous sommes souvent courbés. Comment cela influence-t-il le cerveau ?

Le cerveau – et c’est une découverte faite il y a trois mois – possède une zone exclusivement dédiée à la vision de la posture de mon corps. On a constaté qu’il existe des postures corporelles que le cerveau associe à un état émotionnel. Si, par exemple, je bouge mes bras de haut en bas, le cerveau n’enregistre pas que lever la main est une émotion, car nous ne le faisons pas habituellement, n’est-ce pas ?

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Cependant, être avachi est quelque chose qui vient avec le fait d’être triste, et c’est comme ça, quand on est mal, on est avachi. Nous sommes tous avachis ces derniers temps, car nous passons, entre autres, huit heures par jour devant un ordinateur.

Cela fait-il référence à une étude célèbre que vous mentionnez dans vos conférences, celle sur l’ordinateur ?

Lorsque nous avons une posture voûtée, cela affecte notre perception émotionnelle du monde et notre mémoire. Et c’est là qu’ils ont réalisé une expérience célèbre où ils ont pris des gens et ont mis un ordinateur portable au niveau de leurs yeux, et une série de mots est apparue. A la fin, vous fermez l’ordinateur et vous leur dites, dites-moi combien de mots vous avez mémorisés. Et ils ont fait la même chose, mais ils ont mis l’ordinateur sur le sol de telle sorte que cela obligeait les gens à se pencher.

Qu’est-ce qu’on a vu ? Que lorsque le corps était penché vers le bas, les gens se souvenaient de moins de mots, c’est-à-dire qu’ils perdaient leur capacité de mémorisation et se souvenaient de plus de mots négatifs que de mots positifs. En d’autres termes, tout comme lorsque nous sommes tristes, nous sommes moins agiles sur le plan cognitif et nous nous concentrons davantage sur le négatif, lorsque le corps adopte une posture caractéristique de la tristesse, le cerveau commence à activer les mécanismes neuronaux caractéristiques de la tristesse.

Alors, que nous dit la science, en fin de compte ? Eh bien, ce n’est pas que vous devez être comme ceci ou comme cela, mais que tout au long de la journée, vous devez être plus conscient de votre propre corps et corriger les tendances que vous avez acquises. Par exemple, je m’observe beaucoup et je découvre de temps en temps que je suis à nouveau avachi. Vous corrigez donc cette habitude et, au fil du temps, vous en acquérez de moins en moins.

Mais si vous n’avez pas cette capacité à observer votre propre corps, vous pouvez rester comme ça pendant des heures sans vous rendre compte que vous êtes comme ça.

Comment nous entraînons-nous alors à écouter davantage notre corps ? On dit souvent que le corps ne crie pas, il murmure, mais on ne sait pas l’écouter.

Je crois que la première chose à faire pour savoir comment est notre corps est d’apprendre à l’observer. Et ce que les études nous disent, c’est qu’une grande partie de la population a une conscience corporelle très faible. Par exemple, chaque fois que nous ressentons une émotion, nous la ressentons dans une partie du corps ; les émotions sans le corps ne seraient qu’une idée intellectuelle.

Il existe des études dans lesquelles on demande aux gens : lorsque vous êtes nerveux, où dans votre corps localiseriez-vous cette sensation ? La plupart d’entre eux ne connaissent pas la réponse, car ils ne se sont jamais arrêtés pour regarder leur propre corps. La première chose à faire est donc, tout au long de la journée, de s’arrêter et d’observer, comment est mon corps ? Et lorsque nous ressentons une émotion, arrêtons-nous un instant et disons-nous : “Où est-ce que je la trouve ? Comment est-ce que je sens mon corps à cet instant ? C’est-à-dire de faire beaucoup plus d’observation corporelle.”

Et cette conscience du corps aide-t-elle à gérer les émotions difficiles ?

Lorsque je suis nerveux, par exemple, je sens quelque chose dans mon estomac ou une boule dans ma gorge. Tout cela est ressenti par mon cerveau, il le reçoit. Lorsque je suis conscient de ces sensations, l’information qui a atteint le cerveau est plus claire et, par conséquent, le cerveau est mieux à même de discerner une émotion d’une autre. C’est-à-dire que c’est une chose de chuchoter presque sans conscience, et une autre d’en faire un mot.

Et nous le faisons avec la conscience, qui est aussi un allié dans la gestion des émotions. Parce que lorsque nous sommes impliqués dans une émotion, quelle qu’elle soit, si nous nous arrêtons à ce moment-là et que nous portons notre attention sur les sensations du corps, cela nous soulage beaucoup. C’est l’une des façons de se détendre, d’arrêter ce maelström dans lequel nous nous mettons quand nous avons une émotion. C’est ce qu’on appelle la conscience du corps.

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Dans les années 1990, Antonio Damasio, le grand neuroscientifique de notre époque, nous a parlé des avantages de ce marqueur somatique. Il a réalisé de nombreuses expériences dans lesquelles il a été démontré que les personnes qui sont plus conscientes de leur corps prennent de meilleures décisions. À mon avis, il en est ainsi car ce n’est pas le corps qui vous dit où vous devez aller, mais il vous dit où vous êtes. Et si nous sommes dans une situation complexe et qu’il y a des émotions en jeu, et que moi-même je ne sais même pas où je suis ou quelle émotion j’ai, il m’est plus difficile de savoir où je dois aller.

Les émotions sont très complexes et elles sont généralement mélangées. Pouvoir identifier une émotion par la seule analyse mentale est plus difficile que si je le fais en observant mon propre corps. Mais bien sûr, pour cela nous avons dû nous entraîner, tout au long de la journée à observer les sensations du corps, quand je suis fatigué, quand je suis heureux, quand je suis plus neutre, quand je suis en colère, quand je me sens accablé… Où est-ce que je le ressens ? Cela nous aide beaucoup à nous connaître.

Le fait de s’avachir nous fait mal respirer. Pouvez-vous nous parler de la respiration et du cerveau ?

La respiration est un allié que nous avons entièrement entre nos mains, mais nous ne savons pas comment respirer. La posture et la respiration sont intimement liées. Si vous prenez soin de votre posture, vous prenez soin de votre respiration. Ce qui a été observé dans la neuroanatomie de la respiration, c’est que celle-ci influence la mémoire, l’attention et la gestion des émotions.

Mais attention, si elle est nasale, si l’inspiration se fait par le nez. Si nous inspirons par la bouche, et une grande partie de la population respire par la bouche, nous n’avons pas autant de capacité à activer le cerveau.

Le cerveau a besoin d’être réglé sur des rythmes et la respiration est l’un des pacemakers dont dispose notre cerveau pour que les neurones génèrent leurs rythmes, leurs décharges électriques. Si nous respirons par la bouche, c’est un pacemaker atténué. Il faut que l’inspiration passe par le nez. Lorsque nous inspirons, par exemple, le moment où nous avons le plus de mémoire est celui où nous inspirons par le nez, à ce moment-là l’hippocampe est activé.

Si on vous dit quelque chose, un mot, au moment qui coïncide avec l’inspiration, on a plus de chances de s’en souvenir que si on vous le dit au moment de l’expiration, au moment où vous expirez. Cela nous renseigne sur une chose très intéressante, la respiration lente. Normalement, nous respirons très vite.

Quelle est l’importance de la respiration lente ?

Nous venons de publier une étude scientifique sur le pouvoir de la respiration lente comme analgésique dans les cas de douleurs chroniques dues à une discopathie (détérioration des disques entre les vertèbres).

Et pour les émotions, l’important est que le temps qu’il faut pour expirer, pour sortir l’air, soit plus long que le temps qu’il faut pour inspirer. Regardez comme il est important, combien de choses nous pouvons faire avec notre propre corps. Notre corps est l’instrument avec lequel notre vie sonne, mais c’est un instrument dont nous ne savons pas jouer. Nous devons d’abord apprendre à le connaître, puis à le jouer.

Alejandra Martins, BBC News Mundo


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ASSENHEIM : Le burn-out n’a rien à voir avec le psychologique, c’est une maladie du corps

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[RTBF.BE, 13 février 2013] Pour sa chronique santé, Cathy Assenheim, psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie, nous propose de démonter les idées reçues sur le burn-out. Ce mal a augmenté en 5 ans de 46% et a représenté un coût d’indemnisation de 1,6 milliard d’euros en 2020. Expirons profondément, concentrons-nous, l’analyse dressée par cette neuropsychologue est très loin de tout ce que vous aurez entendu ces dernières années sur le burn-out.

Ça n’a rien à voir avec le psychologique, rien à voir avec une dépression. C’est une maladie du corps.

Cela vous surprend ? C’est parce que les symptômes sont très proches d’une dépression que l’on associe le burn-out au psychologique. Il est vrai qu’il peut y avoir des déclencheurs et des conséquences psychologiques. Mais la cause est biologique et uniquement biologique, nous explique Cathy Assenheim. La faute à deux petites glandes de la taille d’un pouce situées au-dessus des reins, qui servent à stimuler nos capacités d’adaptation. L’adaptation pour notre survie.

Le burn-out est un dérèglement nerveux et hormonal de nos ressources d’adaptation qui sont gérées par deux glandes appelées surrénales. Si on doit s’adapter sur une courte période, lorsqu’on a une situation stressante au travail, un drame familial, un déménagement… Ces glandes surrénales vont être en surrégime et au bout d’une longue période elles n’y arriveront plus. Dans un premier stade, le système nerveux compense et se booste. On est dans une tension permanente, un mode robot avec le cerveau qui tourne en permanence. Puis cette béquille nerveuse va lâcher aussi. Le système nerveux travaille en collaboration avec des hormones qui sont les neurotransmetteurs, ils assurent le lien entre le mental et le corps. Le cortisol est l’hormone de l’énergie, quand elle n’est plus produite et la personne est une loque. Il y a aussi des dérèglements sur des neurotransmetteurs qui sont liés à l’humeur, à l’anxiété, cela donne des symptômes qui s’apparentent à la dépression. On est crevé, on veut juste se terrer chez soi en ermite, on a des montées d’angoisse nerveuse. Cela fait penser à des signes dépressifs, alors que la cause est hormonale.

Le burn-out, une maladie professionnelle ?

Les chiffres officiels de la pathologie associent le burn-out à des difficultés professionnelles. Problèmes de concentration, de mémoire, de motivation. Mais dans la pratique, les médecins soignent des patients de 6 ans à 90 ans avec ces symptômes. L’adolescence est une période de mutation, les 12-16 ans doivent faire face à de nombreux changements. Sans parler de l’énorme effort d’adaptation qu’ils ont dû produire suite aux restrictions liées à la pandémie de Covid-19. Il y a de plus en plus d’enfants et d’ados qui sont en décrochage scolaire, ils reçoivent de multiples étiquettes d’ordre psychologique. Or, cette perpétuelle adaptation les épuise biologiquement. Les médecins constatent que cela peut toucher tout le monde.

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Quand on voit que l’on ne fonctionne plus normalement, que la fatigue est extrême, quand on arrive plus à se lever le matin, qu’on n’arrive pas à s’endormir, qu’on a des réveils à 2 heures ou 4 heures du matin, qu’on a l’impression d’être tout le temps en tension, mon conseil est d’aller consulter et faire une analyse biologique. Ne pas directement courir pour creuser le pourquoi du comment chez un psy, parce que ce travail d’analyse coûte aussi en ressources” précise Cathy Assenheim.

Psychothérapie et antidépresseurs comme unique remède au burn-out ?

Les antidépresseurs vont avoir un effet de compensation de la perte de certaines hormones. Les patients vont se sentir apaisés, mais les causes du dérèglement ne seront pas traitées. Ceci peut expliquer les rechutes et la longueur de la convalescence des personnes qui ont subi un burn-out.

L’antidépresseur peut être très utile pour gérer les fluctuations hormonales, mais ce n’est pas suffisant. Il faut aussi réparer le corps, ce n’est qu’un pansement sur une jambe de bois. J’ai beaucoup de patients qui sont sous antidépresseurs à qui on dit : ‘allez voir le psy’, mais aucune autre analyse biologique n’est prescrite. Certaines prises en charge du burn-out datent d’il y a 10 ans, la prise en charge doit être globale, psychique et corporelle. Il y a un manque de connaissance des effets des glandes surrénales“.

Une fois qu’on a analysé les dérèglements par une simple analyse urinaire et salivaire, la production des glandes surrénales sera régulée assez facilement par des méthodes en phytothérapie ou traditionnelle. La cause est hormonale, pas psychiatrique. Une fois le corps remis en état de fonctionner, il est souverain d’entamer une remise en question de son mode de vie avec l’aide d’un professionnel de la santé mentale.

Bénédicte Beauloye, rtbf.be


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SANTÉ : Ordre d’ingestion et index glycémique | Confort et bien-être des intestins

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L’ordre d’ingestion, quelle est cette bonne pratique pour baisser l’index glycémique ?

[RTBF.BE, 7 février 2023] Nous sommes neuf sur dix à souffrir d’un dérèglement de glucose et pourtant souvent, nous l’ignorons. Les symptômes ? Fringales insistantes, fatigue, acné, vieillissement prématuré, infertilité… Au fil du temps, des maladies inflammatoires comme le diabète de type 2, les cancers ou les problèmes cardiaques peuvent apparaître. A la base, le sucre est essentiel à la survie mais son excès, un problème. Qu’est-ce que l’index glycémique ? Peut-il nous aider à choisir le sucre que nous mangeons, sans culpabiliser ?

Myriam Kamouh, coach en nutrition, certifiée en nutrithérapie explique : “L’index glycémique indique le degré de rapidité avec laquelle un aliment va élever notre taux de sucre sanguin. La charge glycémique globale d’un repas va créer un appel d’insuline plus ou moins important et donc provoquer plus ou moins de stockage et de satiété. Il a été prouvé aujourd’hui qu’il existe de bonnes pratiques qui permettent de contrôler ces fameux pics de glycémie qui font des montagnes russes d’énergie toute la journée.

L’ordre d’ingestion

Parmi les nouvelles recherches, l’ordre d’ingestion des différentes composantes d’un repas est déterminant : d’abord les fibres (légumes, légumineuses), ensuite les protéines et les graisses pour terminer avec les glucides.

Une bonne association nutritionnelle et du sport

Autre bonne pratique : ajouter bonnes graisses, légumes et protéines dans des pâtes ou du riz par exemple. Ainsi, certaines associations sont favorables sans perdre de vue la quantité ingérée !

Le troisième conseil que nous confie Myriam Kamouh est de bouger à la suite d’un repas, idéalement une dizaine de minutes. La raison étant que nos muscles sont de grands consommateurs de glucose.

Pas besoin de supprimer le gâteau au chocolat

Du gâteau au chocolat, on peut en manger, mais préparé à la maison, avec du sucre complet ! Or il existe beaucoup de sortes de sucre dont les effets sur le corps et la prise de poids différents fortement : l’amidon, le saccharose, le lactose, le glucose, le fructose… Les fibres contenues dans les fruits en font un aliment santé malgré que le fructose en tant que tel est délétère. Une association fruits et fruits secs comme les amandes ou les noisettes permettent de diminuer leur index glycémique.

Des recherches au sein de l’INRAE sont en cours afin de déterminer si un apport trop élevé en sucre simple crée un risque plus élevé de certains cancers. Le lien direct n’est pas encore établi avec certitude.

La règle d’or est de manger les aliments les plus bruts, les plus naturels possible

A contrario, les aliments ultra-transformés et industriels sont souvent les plus dénaturés en termes nutritifs et 80% d’entre eux contiennent du sirop de glucose fructose. Même les soupes ou les lasagnes !

Le petit-déjeuner doit être composé d’aliments protéinés qui suppriment le pic de glycémie du matin. C’est le geste santé par excellence car ainsi la journée se fera sans fringales sucrées. Et c’est une bonne façon de se déshabituer du goût sucré… sans oublier de se faire plaisir de temps en temps !

Nadine Wergifosse, rtbf.be


© natura-sciences

Et si tout commençait dans les intestins ?

[AEDIS-EDITIONS.FR, extraits] Les médecines traditionnelles considèrent depuis toujours le bon état de l’intestin comme indissociable d’une bonne santé. Depuis le jour de la naissance jusqu’au dernier jour, la santé de l’être humain est largement tributaire de son terrain intestinal. Aujourd’hui, le rôle du microbiote intestinal est mieux connu. On sait désormais qu’il joue un rôle dans les fonctions digestive, métabolique, immunitaire et même neurologique. En conséquence, une dysbiose, c’est-à-dire un déséquilibre qualitatif et fonctionnel de la flore intestinale, est une piste sérieuse pour comprendre l’origine de certaines carences et maladies. Prendre soin de sa flore intestinale et protéger le bon fonctionnement de ses intestins en adoptant notamment une alimentation et une hygiène de vie adaptées, c’est se prémunir de nombreux maux et faciliter les fonctions innombrables, essentielles et méconnues de nos intestins.

QUELS RÔLES POUR LE MICROBIOTE ?

On sait aujourd’hui que le microbiote joue un rôle dans les fonctions immunitaire, neurologique, digestive et métabolique.

Rôle immunitaire

Le microbiote participe activement à l’effet barrière de la muqueuse intestinale, les bonnes bactéries agissent tels de véritables compétiteurs vis-à-vis des hôtes indésirables. Le microbiote aurait également un rôle favorable pour la sécrétion des lymphocytes locaux.

Rôle digestif et métabolique

Le microbiote intestinal assure son propre métabolisme en puisant dans nos aliments, notamment dans les fibres alimentaires non digérées (pré-biotiques). En parallèle, ces micro-organismes interviennent sur la digestion de nos propres aliments : ils facilitent l’assimilation des nutriments grâce à un ensemble d’enzymes dont l’organisme n’est pas pourvu ; ils participent à la synthèse de certaines vitamines (vitamine K, 812, 88), ils assurent la fermentation des substances non digestibles et des sucres. La flore intestinale intervient également dans les processus métaboliques : le microbiote intestinal a un impact majeur sur l’utilisation du bol alimentaire et inversement. Il s’agit d’une interrelation réciproque : si la nourriture altère les bactéries, ces dernières, à leur tour, vont impacter différemment le métabolisme de la nourriture. C’est ainsi qu’une dysbiose (déséquilibre de la flore intestinale) pourra altérer l’intégrité de la barrière intestinale, c’est-à-dire altérer sa capacité à métaboliser (transformer) certaines des substances ou à éliminer certains toxiques.

L’importance d’un bon équilibre

On établit actuellement le lien entre la dysbiose intestinale avec l’émergence de maladies fonctionnelles comme les allergies alimentaires, l’intolérance au gluten, l’eczéma atopique, certaines maladies inflammatoires, mais aussi des troubles métaboliques comme le diabète de type 2 ou l’obésité, voire les maladies cardiovasculaires ou des troubles de l’attention et du comportement (hyperactivité, autisme, anorexie).

COMMENT RÉGULER SON MICROBIOTE ?

La meilleure prévention est une alimentation saine, limitant l’apport de viande rouge (2 à 3 fois par semaine), évitant le plus possible les aliments sucrés, raffinés et industrialisés (additifs). On apportera des aliments riches en probiotiques (pain au levain, croûte de fromage, misa, olives, kéfir, kombucha, légumes lacta-fermentés) et riches en fibres prébiotiques. Lorsque cela est nécessaire, l’apport de probiotiques spécifiques, des compléments à base de plantes et des mesures d’hygiène de vie peuvent aider à conserver ou rétablir un bon équilibre de la flore intestinale.

    • Dysbiose due à l’alimentation ou au stress
      • Veiller à une bonne hygiène alimentaire et buccale. Éviter la prise inutile d’anti-inflammatoires. Avoir une activité physique régulière. Apprendre à maîtriser son stress.
      • Association de probiotiques courants ou définis par le médecin selon l’entérotype individualisé : Bifidobacterium longum, Lactobacillus acidophilus, Lactococcus lactis, Streptococcus thermophilus. Plantes relaxantes (valériane, mélisse, passiflore).
    • Dysbiose avec colites : spasmes, crampes intestinales et ballonnements
      • Éliminer les aliments mal tolérés. Introduire les prébiotiques très progressivement. Éviter les huiles essentielles par voie orale.
      • Infusion de mélisse, verveine, camomille, ou passiflore (10 g/litre, 3 à 4 tasses par jour). Saupoudrer les mets avec des graines d’anis, d’aneth, de carvi, de cumin ou de fenouil doux.
      • Dysbiose avec constipation
        • Pratiquer une activité physique régulière. Penser à bien s’hydrater.
        • Infusions ou préparations à base de romarin, artichaut et menthe poivrée.
      • Dysbiose avec alternance diarrhée et constipation
        • Soulager selon les symptômes. Consulter un médecin en cas de persistance des troubles.
        • Infusions et préparations à base de réglisse, curcuma ; macérat glycériné de bourgeons de noyer.
      • Dysbiose avec fragilité immunitaire
        • Soutenir avec des plantes immunostimulantes et probiotiques. Consulter un médecin en cas de persistance des troubles.
        • Infusions et préparations à base d’échinacée, d’éleuthérocoque et d’andrographis. Cures discontinues de 3 semaines.
      • Dysbiose avec intolérance alimentaire
        • Éliminer les aliments suspects notamment le gluten, les laitages des animaux, les fruits acides, les farines complètes, les œufs. Les réintroduire un à un.
        • Pendant la crise : 2 à 3 gélules de charbon activé. Après la crise : infusion et préparation à base de desmodium et de curcuma.
      • Dysbiose avec épisode allergique
        • Huile de nigelle dans l’alimentation. Cures discontinues de manganèse.
        • Infusions et préparation à base de cassis, plantain, réglisse.
      • Suite d’antibiothérapie ou de gastro-entérite
        • Éviter les laitages des animaux pendant quelque temps.
        • Cure de macérat glycériné de bourgeons de noyer (Juglans regia L.) : 5 gouttes de macérat-mère de noyer matin et soir pendant 3 à 4 semaines.

UN PEU D’ANATOMIE

Les intestins se positionnent dans la partie basse du système digestif pour  finaliser notamment le processus séquencé et très élaboré de notre digestion. Le système digestif transporte le bol alimentaire qui se transmet d’orifice à viscères telle une succession de portes. En dessous de la porte inférieure de l’estomac appelée « pylore » (du grec « gardien des portes » ), le système digestif se prolonge par l’intestin grêle puis le gros intestin (côlon) pour se finir par le rectum et l’anus.

L’intestin grêle composé de trois segments anatomiques successifs (duodénum, jéjunum, iléon) s’étend tel un conduit replié sur lui-même en une trajectoire aux multiples zigzags sur une longueur de 5 à 7 mètres. L’intestin grêle, dont le rôle majeur est l’absorption des aliments, doit offrir une grande surface de contact avec le bol alimentaire pour favoriser l’extraction des nutriments et molécules utiles. Sa muqueuse, qui s’organise en plis et replis pour économiser de la longueur, est également formée à très petite échelle de villosités elles-mêmes constituées au niveau microscopique de microvillosités.

Le gros intestin (ou côlon) est situé dans le prolongement de l’intestin grêle et s’étend jusqu’à l’anus. Comme l’intestin grêle, il est constitué de segments successifs, le cæcum, le côlon ascendant, transverse, descendant puis sigmoïde. Le rectum est le renflement terminal qui débouche sur l’anus. Les sphincters jouent également un rôle important dans le contrôle volontaire ou involontaire des mouvements intestinaux, le stockage et l’exonération des matières.

CONTRARIER LES RYTHMES DIGESTIFS NATURELS PEUT PRÉSENTER DES RISQUES !

Le processus physiologique de l’exonération intestinale (ou défécation) est sous le contrôle de deux sphincters situés au niveau de l’anus. Le péristaltisme est un mécanisme involontaire, il entraîne au bout du système digestif les déchets inutiles pour l’organisme.

Plusieurs fois par 24 h (ou selon la normalité de la personne), la masse des fèces se présente à la porte du premier sphincter, celui-ci se relâche un peu pour informer les cellules sensorielles aux alentours de l’envie d’aller à la selle.

Par réflexe, le second sphincter se contracte et renforce la fermeture du premier sphincter. Ce n’est que la volonté, et donc notre commande centrale, qui décidera du moment propice pour ordonner le relâchement du sphincter externe et par voie réflexe du sphincter interne.

Différer systématiquement nos envies d’aller à la selle peut à terme contrarier la communication subtile entre les 2 sphincters et induire des troubles à type de constipation.

Étonnant : si la muqueuse de l’intestin grêle se déroulait sans replis sur  elle-même, l’intestin grêle s’étendrait sur près de 18 mètres ! L’ensemble des plis, replis, villosités et microvillosités offre une surface d’échange représentant une surface d’environ 250 mètres carrés soit la grandeur d’un terrain de tennis !

LES DIFFÉRENTES FONCTIONS DES INTESTINS

Une fonction digestive

C’est dans l’intestin grêle que se déroule l’ultime désagrégation des aliments. À la sortie du pylore, les aliments sont déjà réduits en bouillie, puis ils sont aspergés à l’entrée du duodénum par les enzymes digestifs en provenance du pancréas ou de la vésicule biliaire.

Grâce à ces enzymes digestifs, les aliments sont disséqués et réduits en molécules de petites tailles pour pouvoir diffuser à travers la membrane intestinale et être absorbés dans le sang.

    • Le glucose, les acides aminés, les acides gras à courte chaîne et le glycérol passent de la lumière intestinale aux vaisseaux sanguins.
    • Les acides gras à longue chaîne et les triglycérides passent dans les vaisseaux lymphatiques.
    • L’eau, les sels minéraux et les vitamines diffusent dans le réseau sanguin et lymphatique.

Avant que les nutriments transmettent l’énergie aux cellules, les vaisseaux  transitent par le foie qui constitue une première réserve d’énergie et filtre les molécules toxiques ou indésirables.

© DP

Le côlon se chargera de digérer en prenant son temps (environ 16 heures) tout ce qui n’a pas pu être assimilé par l’intestin grêle. Ses outils ne sont plus des sucs digestifs, mais des bactéries intestinales saprophytes qui permettent la digestion de certains éléments comme la cellulose et les fibres. C’est aussi dans le gros intestin que certains minéraux comme le calcium sont absorbés, de plus, la symbiose alchimique avec certaines bactéries va décupler la mise à disposition pour l’organisme des vitamines B1, B2, B12, D et si nécessaire d’une dose supplémentaire d’acides gras très énergétiques. Le dernier mètre du côlon est également impliqué dans l’équilibre hydrique et salin du corps. Cette régulation hydrique nous permet d’économiser un litre d’eau par jour. Enfin, le gros intestin, équipé dès le cæcum d’un premier sphincter, évite le retour de matière dans l’intestin grêle. Cette fonction est essentielle pour éviter la contamination de l’intestin grêle par les bactéries présentes dans le côlon.

Un rôle de défense

Si la paroi intestinale laisse diffuser les nutriments, elle a également un rôle de protection vis-à-vis des toxiques et des agents infectieux venus de l’extérieur. Plusieurs éléments constituent cette défense : l’épithélium du côlon, la couche de mucus qui le tapisse, la flore commensale qui entre en compétition avec les bactéries exogènes et le système immunitaire très développé dans l’intestin. Cette protection multiple est dénommée “barrière intestinale.”

Le mucus repousse physiquement les molécules ou micro-organismes indésirables le long de l’épithélium du côlon. Le mucus contient également du lysozyme et des immunoglobulines de type A qui lui confèrent des propriétés antibactériennes (immunoprotection non spécifique).

L’intestin grêle abrite également des protéines de l’immunité innée (désignées TLR) ; elles sont capables de reconnaître des motifs bactériens ou viraux et d’isoler les micro-organismes pathogènes. Un autre tissu lymphoïde essentiel, « le Galt » (Gut Associated Lymphoïd Tissue), tapisse la muqueuse, il contient plus de lymphocytes que tous les organes lymphoïdes de l’organisme. L’appendice iléo-caecal n’est pas une excroissance inutile, c’est également un des lieux de fabrication d’immunoglobulines dans l’organisme.

QU’EST-CE QUE LE MICROBIOTE INTESTINAL ?

Le microbiote intestinal localisé dans l’intestin grêle et le côlon désigne l’ensemble des micro-organismes de la flore commensale (non pathogène) qui participent aux fonctions bénéfiques pour l’intestin. Puis la composition du microbiote intestinal évolue selon l’influence de la génétique, de l’alimentation, de l’hygiène de vie et de l’environnement. Par exemple, un traitement antibiotique réduit la qualité et la quantité de la flore intestinale sur plusieurs jours jusqu’à plusieurs semaines. Aussi, des antibiothérapies répétées au cours de la vie peuvent induire une évolution progressive et définitive du microbiote.

Chez l’homme, le microbiote intestinal est constitué en majorité de bactéries, mais aussi de virus et de champignons microscopiques. Il renferme environ 100 000 milliards (1014) de bactéries pouvant appartenir à plus d’un millier d’espèces différentes !

À QUOI SERVENT LES PRÉBIOTIQUES ?

Les prébiotiques sont des composés, essentiellement des fibres végétales, non digestibles qui sont dégradés par les micro-organismes de l’intestin. Ils alimentent donc en quelque sorte « les bonnes bactéries intestinales », les aident à se reproduire et exercent par ailleurs des fonctions essentielles.

Ils permettent d’améliorer le transit intestinal autant chez les personnes souffrant de constipation que chez celles souffrant de diarrhée, de limiter les phénomènes inflammatoires, de favoriser l’absorption des minéraux notamment le magnésium, le calcium, le fer et le zinc, de contribuer à l’abaissement du taux des lipides sanguins, surtout des triglycérides et à la formation d’acides gras à chaînes courtes (butyrique, propionique, acétique), d’augmenter le besoin de mastication qui accélère l’apparition de la satiété et ralentit l’entrée du sucre dans le sang. La ration recommandée pour un adulte doit être de 30 g par jour en variant la nature des fibres.

Les sources de prébiotiques

Fruits frais

      • À fibres solubles : banane, poire et pomme (sans peau), fraise, framboise, jus d’agrumes, ananas
      • À fibres insolubles : agrumes, ananas, grenade, fruits à coque

Légumes et plantes

      • Ail, poireau, oignon, échalotes, asperge, artichaut, pissenlit, endives, haricots verts, carottes, topinambour, racines de konjac, de yacon et de jicama

Légumineuses / céréales/ graines

      • Toutes les légumineuses. Céréales complètes et semi-complètes et surtout : son de blé, avoine, orge, lin

Compléments alimentaires à base de :

      • Racine de chicorée ou inuline
      • Arabinogactanes
      • Fructo-oligosaccharides (FOS)
      • Soya-oligosaccharides (extraits de légumineuses)
      • lsomaltosaccharides (levures)
      • Galactomanane (gomme de guar)
      • Galacto-oligosaccharides

N.B. La cuisson est à éviter pour les aliments à fibres solubles (à consommer de préférence crus et frais). Les aliments à fibres insolubles sont consommés de préférence cuits.

LES INTESTINS : UN DEUXIÈME CERVEAU ?

L’homme sage est celui qui va bien de l’intestin

Proverbe chinois

Notre intestin est qualifié de deuxième cerveau depuis que la science a mis en évidence l’extraordinaire innervation nerveuse et la complexité des échanges chimiques et biochimiques en son sein, ainsi que les potentialités biologiques et physiologiques qui en découlent. L’intestin contient 200 millions de neurones qui communiquent entre eux et avec ceux présents dans le cerveau. Le nerf vague a été identifié comme la voie la plus importante et la plus rapide pour relier l’intestin et le cerveau. Le cerveau utiliserait cette voie de communication pour se rendre compte de ce qui se passe dans le corps !

Car l’intestin hyper-innervé et aussi très étendu est au cœur des échanges et des stimulations se produisant au quotidien : apports des nutriments, assimilation, stimulation immunitaire, circulation hormonale… C’est ainsi que l’on réalise actuellement que l’intestin est un organe sensoriel primordial en relation constante avec le cerveau. Les conséquences de cette proximité se traduisent dans les 2 sens : une inflammation intestinale chronique s’exprime très souvent par une anxiété ou des symptômes dépressifs, alors qu’une situation de stress mettra au ralenti le système digestif (pour économiser de l’énergie) et se traduira par exemple par une fatigue digestive ou un manque d’appétit… De même le stress répété pourra à la longue influer sur le microbiote et créer des désordres digestifs, et à l’inverse, un déséquilibre du microbiote créé par une mauvaise alimentation ou des toxiques pourra retentir sur notre équilibre nerveux.

Le microbiote joue un rôle majeur dans ce lien cerveau-intestin et la gestion de notre équilibre psychologique. Nos bactéries intestinales seraient en effet à l’origine de la fabrication majoritaire de sérotonine dans notre organisme. Les toxines sécrétées par nos mauvaises bactéries pourraient également être à l’origine de troubles du comportement comme la schizophrénie et d’autres maladies psychiatriques.

Lexique

    • Bactéricide : substance ayant la capacité de tuer des bactéries.
    • Bactéries exogènes : provenant ou produites en dehors de l’organisme.
    • Bactéries saprophytes : bactéries qui ne se développent pas dans l’organisme, mais se nourrissent des déchets générés au sein de celui-ci (elles ne sont pas pathogènes).
    • Diarrhée : évacuation de selles liquides.
    • Dysbiose : déséquilibre du microbiote intestinal.
    • Épithélium : désigne un tissu fondamental composé de cellules étroitement juxtaposées et solidaires.
    • Fèces : nomment les excréments, c’est-à-dire les matières alimentaires non utilisées par l’organisme qui sont excrétées sous forme solide par l’anus.
    • Flore commensale : regroupe des micro-organismes microscopiques non pathogènes vivant au niveau de la peau et des muqueuses, participant au bon équilibre local (protection, immunité).
    • Glycoprotéine : protéine portant une ou plusieurs chaînes de molécules de sucre.
    • lmmunoglobine : protéine du sérum sanguin (anticorps) sécrétée en réaction à l’introduction dans l’organisme d’une substance étrangère (antigène).
    • Immun protection non spécifique : la réponse non spécifique, qui constitue l’immunité innée, agit en ne tenant pas compte du type de maladie qu’elle combat. Elle constitue la première ligne de défense face à une infection.
    • Lumière intestinale : du latin lumen, désigne l’espace intérieur d’un organe creux circonscrit par ses parois.
    • Lymphocytes : cellules appartenant au groupe des globules blancs ayant un rôle majeur dans la défense contre les infections et la mémoire immunitaire.
    • Lysozyme : enzyme possédant la capacité de détruire la paroi cellulaire des bactéries.
    • Microbiote : ensemble des micro-organismes bactéries, virus, parasites, champignons non pathogènes qui vivent dans un environnement spécifique, souvent hébergés sur un hôte.
    • Mucus : sécrétion visqueuse et translucide, peu soluble dans l’eau, produite par des glandes spécifiques.
    • Péristaltisme intestinal : ensemble des contractions musculaires qui assurent la progression du bol alimentaire à l’intérieur des intestins.
    • Péritoine : membrane séreuse (au revêtement lisse) tapissant la paroi externe du gros intestin.
    • Polysaccharides : polymères constitués de plusieurs oses (molécules de sucre) reliés entre eux.
    • Prébiotique : fibres végétales servant de nourriture aux bactéries de notre intestin.
    • Probiotique  : micro-organismes vivants ayant un effet bénéfique sur la santé de l’hôte.
    • Sérotonine : neurotransmetteur impliqué dans la régulation de l’humeur.
    • Sphincter : muscle circulaire situé autour d’un conduit naturel (tube digestif, vessie, etc.). Sa contraction permet de fermer totalement ou partiellement un orifice ou un conduit du corps.
    • Tissu lymphoïde : ensemble des organes où résident les lymphocytes et les autres cellules du système immunitaire.
    • Xénobiotique : substance étrangère et toxique présente dans l’organisme vivant. En général, un xénobiotique est une molécule chimique polluante.

À savoir : un microbiote diversifié favorise une bonne santé, à l’inverse une perte de diversité bactérienne représente un profil métabolique défavorable et un facteur de risque de maladie. En particulier, les dyslipidémies, les insulinorésistances, le diabète de type 2 et les maladies inflammatoires intestinales sont souvent corrélées avec un appauvrissement de la flore intestinale (microbiote).

À savoir : en dessous du caecum (départ du gros intestin situé dans la partie droite de l’abdomen) existe un prolongement en tube long d’environ 1 cm connu sous le nom d’appendice iléo-caecal. Quand des matières ou un corps étranger stagnent dans celui-ci, une réaction inflammatoire et une infection bactérienne peuvent se déclarer créant une « appendicite ».

À quoi servent les probiotiques ?

La fatigue, le stress, une alimentation déséquilibrée ou la prise de certains médicaments (comme les antibiotiques) peuvent perturber le bon équilibre naturel de notre microbiote. Des signes variés peuvent révéler ce déséquilibre comme des troubles digestifs, des diarrhées, des mycoses, de l’acné, mais aussi des migraines, des douleurs ostéoarticulaires ou une fatigue chronique. La prise de probiotiques (souches spécifiques de bactéries ou de levures) prévient l’installation ou élimine par compétition les mauvais germes et permet la restauration d’une flore équilibrée et bénéfique pour l’organisme. Les propriétés d’un probiotique diffèrent selon les souches.

Comment choisir ses probiotiques ?
    • Prise d’antibiotiques : pendant le traitement, jusqu’à 1 mois après – Saccharomyces boulardii (Enterai®), Lactobacillus fermentum et Lactobacillus delbrueckii (Lactéol®) ;
    • Diarrhées, gastro-entérites : pendant et 15 jours suivants – Lactobacillus rhamnosus GG, Lactobacillus bulgaricus, Streptococcus thermophilus ;
    • Prévention des voyages à risque : 15 jours avant et pendant le voyage – Lactobacillus acidophilus, Lactobacillus casei, Lactobacillus plantarum ;
    • Soutien immunitaire (rhume, angine, grippe) : au moins 10 jours à 1 mois – Lactobacillus caséi defensis, Lactobacillus rhamnosus et Lactobacillus gasseri, Bifidobacterium bifidum et longum ;
    • Rhinites allergiques : 1 mois avant la saison et pendant la période à risque – Lactobacillus paracasei, Lactobacillus salivarius, Lactobacillus rhamnosus ;
    • Dermatoses : cure de 30 jours – Lactobacillus caucasisus (kéfir) ;
    • Dermite atopique chez l’enfant : en continu – Lactobacillus rhamnosus GG ;
    • Sensibilité digestive, hyperméabilité intestinale : possible en continu – Lactobacillus plantarum, Lactobacillus acidophilus, Bifidobactérium lactis ;
    • Colopathies/colites/côlon irritable : en cure de 2 à 3 mois, possible en continu – Lactobacillus plantarum et acidophilus, Lactobacillus gasseri (anti-inflammatoire), Bifidobacterium infantis et longum ;
    • Ballonnements, troubles du transit : cure de 1 à 3 semaines – Lactobacillus plantarum, Acidophilus Bifidobacterium infantis, longum et essensis ;
    • Stress, fatigue : cure de 1 à 2 mois – Levure vivante, Lactobacillus helveticus, Bifidobactérium longum ;
    • Mycoses vaginales, cystites (limite les récidives) : cures discontinues – Lactobacillus rhamnosus GR-1, Lactobacillus reuteri RC-14.

Attention : Pour être efficace, il convient de sélectionner des produits contenant au moins 108 de ferments par prise. La prise de compléments à base de probiotiques peut présenter des risques chez les personnes allergiques à certains aliments, notamment celles allergiques aux laits des animaux.

Faciliter un bon transit

Il n’y a pas de référentiel strict pour définir un bon transit, chacun possédant sa propre normalité. Pour le spécialiste, la constipation est sans équivoque en dessous de 3 selles par semaine, pour chacun d’entre nous, la constipation est mise en cause dès que l’absence de selles rend la vie inconfortable. En dehors des causes organiques réservées au suivi médical, les erreurs alimentaires, le manque d’exercice physique, les voyages, une vésicule biliaire paresseuse, l’âge ou l’abus de laxatifs sont les causes principales de la constipation. Les agents infectieux ou inflammatoires sont eux principalement à l’origine des diarrhées.

Constipation
Conseils hygiéno-diététiques
    • Exercice physique régulier.
    • Réguler le stress (yoga, sport, méditation … ).
    • Équilibrer son microbiote.
    • Éviter les aliments pauvres en déchets : lait et fromages, poissons et viandes salées, tapioca, riz et pâtes raffinées, thé, chocolat, cacao. Éviter une alimentation trop carnée et pauvre en légumes. Privilégier les fibres prébiotiques.
    • Cuisiner avec de l’huile d’olive crue et cuite.
    • Manger des pommes ! (la pectine forme un gel dans le tube digestif), des figues et des abricots secs trempés.
Remèdes naturels
    • Stimuler la fonction biliaire par des plantes cholagogues chardon-marie, artichaut, boldo, radis noir, curcuma, pissenlit, romarin, menthe poivrée.
    • Apporter de la vitamine B pour renforcer la tonicité musculaire : levure de bière, pain complet.
    • Utiliser en première intention des « laxatifs de lest » : agaragar, graines de lin et psyllium, mauve et guimauve, framboisier.

Avertissement : une colite douloureuse, une alternance de diarrhée et de constipation, une dysbiose avec fatigue chronique peuvent être les premières manifestations de maladies chroniques plus graves. Quand les symptômes persistent au-delà d’une à deux semaines il est impératif de consulter un médecin. Les indications données dans ce guide sont données à titre d’information, elles ne sauraient remplacer un avis médical à chaque fois que l’état de santé l’impose.

Diarrhée
Conseils hygiéno-diététiques
    • Surveiller la fièvre et l’émission de sang. Pratiquer une diète hydrique pendant 24 à 48 h. Éviter les fruits et légumes crus. Boire l’eau de cuisson du riz (2 à 3 verres par jour). Aliments possibles : riz; tapioca, carotte cuite, coing, pomme râpée.
    • Faire une cure de pollen apicale après l’épisode. Rééquilibrer la flore avec des probiotiques ou des macérats glycérinés de bourgeons de noyer et d’airelle.
Remèdes naturels
    • Stimuler la fonction biliaire par des plantes cholagogues chardon-marie, artichaut, boldo, radis noir, curcuma, pissenlit, romarin, menthe poivrée.
    • Apporter de la vitamine B pour renforcer la tonicité musculaire : levure de bière, pain complet.
    • Utiliser en première intention des « laxatifs de lest » : agaragar, graines de lin et psyllium, mauve et guimauve, framboisier.
    • Infusions de salicaire, ronce, hamamélis, fruits séchés de myrtille, racines de fraisier.
    • Le thé noir est à privilégier en cas d’asthénie.
    • Charbon végétal jusqu’à 9 gélules par jour à distance des médicaments.
    • Argile verte ou diomectite.

À savoir : la barrière intestinale et ses fonctions peuvent être altérées lors de certaines pathologies coliques comme des infections bactériennes, les inflammations chroniques, les cancers colorectaux, l’abus d’alcool et certains régimes ou intolérances alimentaires.

Étonnant : une alimentation riche en fibres prébiotiques augmente la quantité de bonnes bactéries de l’intestin de façon importante. Selon la dose et la substance, on parle d’une augmentation de l’ordre 300 %, donc 3 fois plus de bonnes bactéries !

Cécile Decroix (2018)


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : dématérialisation, partage, édition, correction et iconographie (l’article original contient plus d’illustrations et de références) | sources : rtbf.be ; aedis-editions.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © new-africa ; © natura-sciences.


Vivre en vie en Wallonie-Bruxelles…

Butors et triples buses : biodiversité inspirante en Wallonie-Bruxelles

Temps de lecture : 2 minutes >

Il était une fois un œil qui vivait avec un seul objectif : capturer la vie sans l’arrêter. Lors vint un jour où…” Quel régal vivifiant qu’il ne s’agisse pas ici d’un conte de fée (n’en déplaise au bon Henri Gougaud) mais bien d’une belle histoire : l’ami Benoît Naveau est cet œil aussi précis que généreux et le télé-objectif qu’il promène dans nos bois & buissons lui permet une capture douce de la vie comme elle s’offre, sans violence aucune.

Pourquoi ressent-on autant l’exaltation que le respect quand on est face aux Sittelles torchepot, aux Mésanges bleues (cfr. en-tête) ou aux Grimpereaux des jardins que Benoit nous partage sans réserve sur les réseaux sociaux et, désormais, dans wallonica.org également ? Peut-être ressent-on avec lui cet instant unique -qui ne sera pas le suivant- où il doit appuyer sur le déclencheur pour figer un avatar de la Grande Mère, cette nature biodiverse où nous vivons quelquefois comme des aveugles. Au moins, Benoît est-il borgne en ce pays de cécité, et les longs affûts qu’il impose à son œil unique inspirent le respect dû aux courageux qui prennent le temps de regarder, aux poètes dont le surplus d’humanité nous permet d’entrevoir plus que les faits divers.

Les “CARNETS DE L’ŒIL” formeront -dans wallonica.org– une série d’articles où nous avons choisi de tenter une expérience qui se veut originale. Chaque article naîtra d’un cliché de Benoît et sera un florilège des savoirs inspiré par celui-ci : poèmes, haikus (haikai ?), documentation scientifique, extraits et citations, topo du site, liens vers les sites et blogs de nos confrères qui ont également publiés sur le sujet de la photo, planches scannées du Fonds Primo de notre DOCUMENTA et, naturellement, vos contributions pertinentes… en veux-tu, en voilà. Cette page en sera la table des matières et chacun des articles offrira des hyperliens vers 11 autres articles de la série. Alors, avec nous, cliquez curieux !

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction et iconographie | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © Benoît Naveau.


[en construction] Bio-diversons en Wallonie-Bruxelles…

LORANT : Les yeux d’Ariane (nouvelle)

Temps de lecture : 5 minutes >

Ce n’est pas un hasard si tu me qualifies de ‘domestique’ : c’est à cet endroit même que je suis née.

Ma grand-mère est d’ici, tout comme mon arrière-arrière-grand-mère. Et tu peux remonter de la sorte le fil de toute ma lignée. Sur des dizaines de milliers de générations, elle a bougé à peine de quelques kilomètres.

Chassées par les balais, écrasées par les talons, happées par des fauves ou des aspirateurs, mes ancêtres, ma famille et moi avons certes été amenées à plier régulièrement bagage mais pour toujours revenir discrètement dans notre coin. Que cela te plaise ou non, j’habite ici depuis toujours, je m’y plais et suis même très attachée à la demeure familiale. Je continuerai ainsi, quasi immobile sauf sous la contrainte, jusqu’à ce que je meure, de mort naturelle ou sous une pluie de poisons. Je n’ai pas à m’en faire : mes nombreuses descendantes trouveront et prendront, aux alentours de ma dépouille, la place qui leur convient.

Mon chez moi est à l’abri des regards et de la pluie. Le vent me berce. J’ai de quoi me nourrir – du reste, je peux me passer facilement de manger. Depuis ma fenêtre, je passe la plupart de mon temps à t’observer. Je détaille chaque instant de ton existence. Je consigne tout ce que tu fais, ce que tu dis, ce que tu manges, qui tu fréquentes, ainsi que l’ont fait mes ancêtres. Mon odorat est féroce, je suis ultrasensible aux bruits et à toute autre forme de vibration. Quant à mes yeux, ils me permettent une vision panoramique. Chaque soir, je transmets les résultats de mes observations comme on me l’a enseigné.

Mon ordre et moi étudions ton espèce depuis la nuit des temps : nous somme là pour ça. Ce n’est pas une mission, c’est une raison d’exister. Nous sommes relativement petites, très discrètes et, le plus souvent, solitaires. Nos vies sont brèves et notre périmètre limité. Cependant, nos facultés sont telles qu’elles dépassent ton entendement. Toutes écoutilles ouvertes, mes sœurs et moi sommes équipées pour te surveiller jour et nuit. Nous échangeons et accumulons des connaissances à ton propos. Ne me demande pas comment nous communiquons : tu n’as pas les facultés nécessaires pour le comprendre.

© DP

« Mais à quelle fin ?», voudras-tu savoir. Là encore, nos intentions ne pourront que t’échapper. Tout ce que je peux t’en dire est que ta prolifération et ta relative prospérité des Humains ont permis à notre espèce de conquérir de nouveaux territoires et de se multiplier parallèlement. Ton essor a effectivement favorisé le nôtre. Au fil de tes migrations, et plus encore depuis que tu te répands à la faveur de tes moyens de transport ultra-rapides, nous avons pu nous implanter, moyennant quelques adaptations, dans de nouveaux biotopes. Tu nous offres de nouveaux habitats confortables, parfois des plus inattendus.

Bien plus important encore : ta conquête nous a permis de nouer des relations suivies entre les communautés de notre ordre au niveau planétaire. Notre potentiel d’acquisition, de stockage et d’analyse des connaissances s’est amplifié et consolidé. Et il s’enrichit chaque jour à la faveur de notre interconnexion universelle. Cependant, notre mode de vie, en regard du tien, a très très peu évolué. Nous avons conservé les mêmes coutumes en termes d’habitat et d’alimentation. Nous n’étouffons pas la biosphère sous une gigantesque toile : les nôtres demeurent, en termes de dimensions, conformes à nos besoins élémentaires qui sont, je te le répète, frugaux.

Ce que je peux te dire aussi, c’est que nos toutes premières observations remontent à plusieurs millions d’années, lorsque nos ancêtres ont remarqué l’habileté particulière de certains primates qui figurent parmi tes aïeux. Ce qui a surtout piqué notre curiosité, c’est un comportement singulier de ces mammifères primitifs. Ils se sont mis à se déplacer sur deux pattes pour pouvoir utiliser leurs membres antérieurs comme des outils, à l’instar de ce que nous faisons pour tisser nos toiles, emballer nos proies, protéger notre progéniture. Je peux, comme me l’ont transmis mes ancêtres,  tirer mes fils d’un coin à l’autre, les croiser, les mêler, en faire des structures élaborées. Ce qui est à l’origine de notre intérêt est que ta lignée se développait à la faveur d’une faculté rare du vivant qui est aussi nôtre : la dextérité. Nous avons donc poursuivi notre surveillance rapprochée. Ta lignée s’est avérée redoutablement habile. Vous avez cueilli, vous avez chassé. Vous avez créé des outils pour ce faire, puis cultivé, bâti, tissé ! Devant nos yeux écarquillés, vous avez construit des engins de toutes sortes, grâce auxquels certaines d’entre-nous sont allées explorer l’espace et le fond des océans. Mais ceux de ta lignée ont aussi joué avec le feu, avec les armes, avec des produits létaux, avec l’atome.

Si bien que le constat est unanimement partagé aujourd’hui : l’évolution de notre objet de recherche devient fortement critique. Désormais, l’espèce humaine constitue, en l’état, plus une menace qu’une opportunité pour nous. Les derniers développements de nos observations montrent que la totalité de notre habitat est en péril. Notre milieu de vie est menacé. Nos sœurs agonisent de faim jusqu’à l’extinction sous les pulvérisations, d’autres meurent par millions dans des cataclysmes climatiques. Nos toiles périssent parmi les cendres, à cause de la déforestation et des incendies. Il va falloir que nous prenions la situation en mains. Nous devons mettre un terme à cette fuite en avant. L’objet de notre recherche nous échappe !

Anansi (Afrique de l’Ouest) © Ifinrod

Conscientes que la mobilisation de tous nos venins n’y suffirait pas, nous avons largement consulté les membres de notre espèce. Les acariens nous ont exposé leur stratégie, ainsi que les tiques. Mais il nous a semblé que leurs pratiques très spécifiques pouvaient difficilement être transposées au sein de tout notre ordre. Aussi avons-nous également écumé nos registres jusqu’aux plus anciens : ils font état de milliers de zoonoses, parmi lesquelles la peste, transmise par les puces des rats. Nos recueils plus récents attestent de la recrudescence et de la diversification de pathologies mortelles transmissibles par contagion. Elles résultent tout autant de la cohabitation entre animaux sauvages et humains que de la mobilité galopante de ces derniers.

Notre dernière observation se mène à une très large échelle et est collective : nous sommes mobilisées à l’échelon planétaire pour nous focaliser sur la contamination de la population humaine par un virus inconnu, qui aurait pour origine un animal sauvage non encore clairement identifié. En dépit des difficultés que nous éprouvons à pénétrer et à nous établir dans des locaux d’expérimentation étanches et des installations de soins régulièrement assainies de fond en comble, il va sans dire que nous suivons l’évolution de cette pandémie de très près, dans la mesure où elle semble en tous points concourir à nos objectifs.

L’arsenal viral paraît se déployer en toute efficacité. Il est établi que le virus ne nous affecte pas. Puisque d’autres espèces semblent se charger à notre place du boulot, nous avons décidé de surseoir à notre propre stratégie de guerre. Nous poursuivons donc simplement nos observations, comme nous l’avons toujours fait. C’est notre raison d’exister. Je suis là, au poste. Et toi, alors que tu es confiné, prisonnier dans ton propre habitat, tu me facilites grandement la tâche. Toutes mes paires d’yeux sont braquées sur toi.

Fabienne Lorant


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction et iconographie | contributeur : Patrick Thonart | sources : Fabienne Lorant, auteure | crédits illustrations : en-tête, Odilon REDON, L’araignée souriante (1881) © Musée d’Orsay.


Lire encore en Wallonie-Bruxelles…

Le miel : efficace contre le reflux gastrique ?

Temps de lecture : 6 minutes >

[REFLUX-GASTRO-OESOPHAGIEN.COM] Le miel peut-il être considéré comme un remède naturel efficace contre le reflux gastrique ? Peut-il atténuer les symptômes du reflux gastrique et de brûlures d’estomac ? Avant de répondre plus précisément à ces deux questions, voyons pourquoi le miel est souvent considéré comme un alicament, c’est-à-dire un aliment dont la composition implique un effet actif sur la santé.

Quels sont les bienfaits du miel ?

Un peu plus de 4000 études scientifiques ont été réalisées sur le miel et le moins qu’on puisse dire est que ses vertus thérapeutiques sont nombreuses.
En effet, le miel est capable d’agir contre une soixantaine de germes impliqués dans les infections qui touchent différentes sphères de l’organisme (ORL, stomacale, intestinale, cutanée, etc.). En plus de disposer de propriétés antifongiques et antivirales, il agit aussi efficacement contre les infections à E. Coli, Staphyloccocus aureus, Helicobacter pylori (cause principale de l’ulcère à l’estomac et de la gastrite) et Salmonella.

Sa teneur élevée en antioxydants aide l’organisme à lutter contre les radicaux libres impliqués dans le vieillissement cellulaire et le développement de nombreuses pathologies. Bref, le miel est donc un alicament vivant hautement actif. À lui seul, il peut avoir un effet thérapeutique contre de nombreuses maladies dans le domaine des infections ORL, des infections gastro-intestinales et des infections cutanées.

Reflux gastrique et miel : Un remède naturel ?

Le miel agit de plusieurs manières pour atténuer les symptômes du reflux gastrique et de brûlures d’estomac. Un article publié dans le Indian Journal of Medical Research a mis en avant ses principaux bienfaits. Vu son pouvoir antioxydant et anti-radicalaire (piégeur de radicaux libres), le miel participe notamment à restaurer les niveaux de glutathion, l’un des antioxydants les plus importants de l’organisme.

Le reflux est en partie causé par les radicaux libres qui endommagent les cellules du tractus digestif. Le miel aide donc à prévenir les dommages générés par les radicaux libres. Il contribue aussi à réduire l’inflammation dans l’œsophage et peut être utilisé en complément dans le traitement de l’œsophagite par reflux avec un traitement conventionnel. Enfin, sa texture lui permet de bien recouvrir la muqueuse de l’œsophage et de l’estomac, minimisant ainsi les éventuelles remontées acides et brûlures d’estomac.

Si les conclusions de cet article sont encourageantes, d’autres recherches sont encore nécessaires afin de pouvoir évaluer la véritable efficacité du miel dans le traitement du reflux acide.

Reflux gastrique et miel : Comment choisir son miel ?

Tous les miels ne se valent pas, car leur composition dépend de l’origine du miel et des fleurs butinées par les abeilles. De manière générale, la qualité des miels en vente dans les commerces laisse grandement à désirer. Selon des tests réalisés en 2015, près d’un tiers des miels vendus en Europe seraient frelatés et donc frauduleux.

Ces miels proviennent souvent de pays hors UE (Chine, Ukraine…) dont la traçabilité est faible. Comme ils ne sont pas soumis aux critères européens qui imposent que l’appellation « Miel » ne s’applique que pour du miel pur, il faut donc s’en méfier. Concrètement, les miels qui comportent la mention « Mélange de miels UE et hors UE » ou dont le prix est trop bon marché (moins de 10€/kilo) sont à éviter.

Attention, le prix n’est cependant pas une garantie ultime de qualité, car certains fraudeurs achètent de « faux miels » étrangers à très bas prix pour les revendre ensuite à prix élevés sous une nouvelle étiquette. D’où l’importance de bien vérifier l’origine du miel.

Et le miel bio ?

Le miel bio vendu en grande surface n’est pas nécessairement un gage de parfaite qualité. Oui, le miel bio garantit une production sans traitement chimique et respectueuse de la faune et de la flore. Par contre, entre la mise en pot du producteur et le moment où l’on achète ce même miel en grande surface, il y a toute une série d’étapes qui dégradent complètement le miel. Il est chauffé, pasteurisé, redéfigé, remélangé et peut parfois même rester très longtemps en stock quelque part. Ces étapes détruisent en grande partie les enzymes et antioxydants que le miel contient quand il est cru, ce qui réduit fortement l’efficacité de ses multiples propriétés.

Les miels vendus en grande surface sont souvent pasteurisés. Cela veut dire qu’ils sont chauffés à une température de 71°C pendant quelques minutes puis rapidement refroidis. Ce processus facilite la mise en pot du miel et prolonge sa durée de conservation. La pasteurisation retarde également sa cristallisation en stabilisant son état liquide pendant 9 à 10 mois. Notons que la cristallisation ne dégrade en rien son goût ni ses qualités nutritives. Un miel reste fluide ou cristallise en fonction de sa teneur en fructose et en glucose. Plus il est riche en glucose, plus il durcit. Quel type de miel est alors le plus conseillé pour traiter le reflux gastrique ? En cas de reflux gastrique ou de brûlure d’estomac, le miel cru et bio de préférence est la meilleure alternative, car c’est sous cette forme qu’il apporte le maximum de ses bienfaits.

Qu’est-ce que le miel cru ?

Le miel cru est un miel non chauffé, non pasteurisé, non transformé. Il est plus alcalin pour le corps et donc pour notre système digestif. De plus, il contient notamment de l’amylase, une enzyme concentrée dans le pollen des fleurs et qui aide à prédigérer les aliments contenant de l’amidon comme les céréales, les bananes, les carottes, etc.

L’aspect du miel cru peut présenter de fins cristaux et même contenir des morceaux de propolis. Après plusieurs mois, le miel cru peut cristalliser sans pour autant affecter son goût et ses qualités nutritionnelles.

Afin de conserver toutes les propriétés de ce miel plus fragile que le miel pasteurisé, il doit idéalement être conservé à environ 10 °C, voire au réfrigérateur, hors lumière et moins de 15 mois, car il est plus susceptible de fermenter.[…]

Quels sont les miels les plus adaptés pour le reflux gastrique ?

Voici la liste des miels les plus adaptés quand on souffre de reflux gastrique. Cette liste a été élaborée sur base d’informations fournies par des professionnels de la santé et des apiculteurs. Comme le reflux gastrique peut être impliqué dans diverses sphères (stomacale, intestinale et ORL), celles-ci sont donc reprises ci-dessous :

    • Affections de la sphère stomacale : miel de pissenlit, miel d’acacia, miel de mélisse et miel de Manuka
    • Troubles de la sphère intestinale : miel d’acacia
    • Affections de la sphère ORL : miel de thym
    • Helicobacter pylori et Ulcères de l’estomac : miel de Manuka […]
Le cas du miel de Manuka

Le miel de Manuka est un miel monofloral produit à partir d’un arbuste cousin de l’arbre à thé (tea tree) qui pousse quasi exclusivement en Nouvelle-Zélande et Australie. Cette variété australienne et néo-zélandaise contiendrait jusqu’à mille fois plus de méthylglyoxal (le principe actif antibactérien) que toutes les autres variétés de miels classiques. Son efficacité sur l’Helicobacter pylori et les ulcères de l’estomac a d’ailleurs été démontrée. De nombreuses études, y compris cliniques, ont montré que ce miel permet également de réduire la durée de cicatrisation, de réduire le nombre de récidives, etc.

Les nombreuses études scientifiques (financées par la Nouvelle-Zélande) ont permis de confirmer et vérifier scientifiquement tous les bienfaits de ce miel. Résultat, la demande pour ce miel est supérieure à l’offre. Par conséquent, le miel de Manuka se vend 2 à 4 fois plus cher qu’un miel local de qualité.

Mais est-ce vraiment justifié ? Les apiculteurs locaux européens ne remettent pas en cause les résultats des études effectuées sur ce miel de qualité, mais ils estiment que si les mêmes études avaient été réalisées avec des miels locaux (miel de thym, miel d’acacia, miel de lavande, etc.), les résultats obtenus seraient sans doute identiques. Pour vérifier cette information, il faudrait que les pays producteurs de miels locaux investissent autant que la Nouvelle-Zélande en recherche pour leurs miels.

Contre le reflux gastrique, le miel seul ne suffit pas

Le miel peut certes avoir un effet bénéfique sur le reflux gastrique, mais il n’en viendra certainement pas à bout à lui seul. Ce n’est malheureusement pas une ou plusieurs cuillères de miel par jour qui feront la différence.

Une vision plus globale de l’alimentation doit être prise en considération, car une alimentation adaptée peut faire de véritables miracles quand on souffre de reflux gastrique. Il existe une multitude d’aliments particulièrement conseillés pour lutter contre le reflux. Tout comme il existe un grand nombre d’aliments déconseillés contre le reflux. Encore faut-il les connaître et savoir comment les consommer.

De plus, en fonction du type de reflux dont on souffre, ces aliments peuvent varier, tout comme la façon dont ils sont consommés. Par exemple, une personne sujette au reflux laryngo-pharyngé (reflux qui remonte jusqu’à la gorge) n’adoptera pas le même régime alimentaire qu’une personne souffrant de reflux gastrique « classique ».

De nombreuses études scientifiques ont permis d’identifier les facteurs à l’origine du reflux gastrique. L’alimentation en fait partie, tout comme le fait de ne pas respecter certaines recommandations de base, adopter de mauvaises postures, être en surpoids, être stressé, etc.

Le reflux n’apparaît pas par hasard. Il s’installe progressivement pour différentes raisons propres à chacun. Il est donc important de savoir identifier les causes de l’apparition du reflux pour ensuite les TRAITER NATURELLEMENT. […]

Kevin DESIMPELAERE


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, décommercialisation, correction et iconographie | contributeur : Patrick Thonart | sources : reflux-gastro-oesophagien.com | crédits illustrations : © DR | Dans la revue de presse wallonica, lire aussi : “Brûlures d’estomac : remède naturel


Plus de vie pratique…

HALMES : Tous au bain ! Histoire des bains et des piscines à Liège (CHiCC, 2022)

Temps de lecture : 3 minutes >

C’est l’excellent livre de Marcel Conradt qui m’a donné l’idée de proposer une visite guidée consacrée aux lieux de baignade parmi les visites thématiques de l’Office du tourisme de Liège. La conférence suivra le parcours chronologique de cette visite qui, elle, se fait sur le terrain.

Depuis la nuit des temps, l’eau a été utilisée à des fins ludiques et hygiéniques. En témoignent à Liège les bains de la villa romaine de la place Saint-Lambert. On trouve également des bains dans les monastères. Et les Liégeois eux-mêmes n’hésitent pas devant un plongeon dans les eaux de la Meuse.

Au 17e et 18e siècles, on trouvera des étuves, dont l’une donnera son nom à une rue bien connue de Liège, étuves dont la réputation sera parfois mise en cause.

Les bains flottants du Pont Neuf, ouverts en 1840, seront la première véritable piscine à Liège. Ces grands caissons flottants, auxquels on accédait par un escalier au départ du Pont Neuf (actuellement pont Kennedy), permettaient de nager dans le fleuve, un fleuve dont la propreté laissait pourtant à désirer. Ils remportent un grand succès auprès des Liégeois, dont nombre d’entre eux s’y initient à la natation. Le début de la guerre sonnera le glas de leur existence en 1940.

Dès 1867, on trouve un espace communal de baignade à l’île de Malte (à proximité de l’actuel pont Atlas). Sous l’égide du sieur Delval, de nombreux Liégeois s’adonnent aux plaisir de la baignade, dans des eaux encore peu engageantes. Les bains Delval seront fermés en raison des dégâts causés par les inondations de 1926 et des travaux envisagés sur le cours d’eau en 1930. Une piscine en dur, sur la terre ferme, prendra le relais jusque dans les années 60 : les bains de la Constitution.

Au 19e siècle, des bains et lavoirs publics, dans les différents quartiers de la ville, permettent d’accéder à la propreté corporelle et de laver son linge. L’hygiène est un credo important alors que sévissent les épidémies.

Au début du 20e siècle, les Liégeois découvrent la première piscine couverte à Liège. Ce sont les Bains permanents Grétry, situés au boulevard d’Avroy, mais dont l’existence sera de courte durée.

Divers projets de création d’un espace de baignade à hauteur du quai Orban (entre 1930 et 1936) échoueront. A proximité, le plongeur d’Idel Ianchelevici rappelle l’éphémère existence de la piscine du Lido, créée dans la Meuse pour l’Exposition internationale de 1939.

Au début des années 30, une nouvelle école destinée aux jeunes filles est ouverte à l’emplacement des anciens bains Grétry et de la verrerie d’Avroy. Le Lycée de Waha voit le jour et dans ses murs est construite une piscine dont la décoration intérieure vaut le détour.

Mais Liège ne dispose toujours pas d’une piscine publique digne de ce nom. C’est alors qu’à l’initiative de l’échevin Georges Truffaut est présenté le projet des Bains et Thermes de la Sauvenière.

Il s’agit d’un projet d’émancipation sociale par la pratique du sport et l’hygiène des corps. C’est l’architecte Georges Dedoyard qui remporte le concours et réalise le bâtiment dans l’esprit du Bauhaus. Caractéristique particulière : les piscines se trouvent aux 4e et 5e étages. Malgré les vicissitudes de la guerre, la piscine ouvre ses portes en 1942 et rencontre un vif succès auprès des Liégeois. L’établissement sera complété par des installations sportives et une gare d’autobus s’y installera.

Mais le déclin s’annonce dès les années 70 et, en 2009, la Sauvenière fermera définitivement ses portes. C’est la Cité Miroir qui rendra vie à ses murs en y installant un lieu de mémoire dédié à la défense des libertés.

Pour pallier la fermeture de ce lieu emblématique, naîtra, dès 2004, le projet d’une piscine communale à Jonfosse, un projet qui, au bout de longues années, verra enfin sa concrétisation en 2020. La nouvelle piscine accueille les Liégeois dans une structure qui répond aux exigences de notre siècle.

Pour terminer : un clin d’œil à nos installations cointoises : les Thermes Liégeois, à la courte vie, dans le parc privé et la pataugeoire de la plaine de jeu du parc public, dont la petite tortue trône à présent sur le rond-point proche de la place du Batty.

Brigitte HALMES

  • illustration en tête de l’article : Liège, Exposition internationale de 1939, Le Lido © worldfairs.info

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Brigitte HALMES  a fait l’objet d’une conférence organisée en novembre 2022 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

Max Lohest & l’homme de Spy

Temps de lecture : 5 minutes >

[LEVIF.BE, dossier Les 100 qui ont fait la Belgique, 2007] L’homme de Spy repose aujourd’hui au Musée des sciences naturelles. Mais, un siècle durant, il est resté entre les mains des descendants de celui qui l’a découvert: Max Lohest. Enfermé dans un tiroir, caché dans une malle, enroulé dans une carpette… C’est une épopée incroyable, que nous raconte la petite-fille de l’homme qui a vu l’homme… de Spy !

Ma grand-mère vivait avec l’homme de Spy“, affirme Suzanne  Dallemagne sans sourciller… Puis elle interrompt son récit et part d’un grand éclat de rire comme si elle percevait soudain le grotesque de la situation. Et pourtant, oui ! “C’est mon grand-père, Max Lohest, qui a découvert l’homme de Spy. Les ossements ont longtemps été conservés à la maison, emballés dans un tapis d’Orient et déposés dans une vieille malle. J’étais enfant, mais je m’en souviens très bien… De temps en temps, ma grand-mère soulevait le couvercle pour nous permettre d’apercevoir le précieux trésor…

Max Lohest était géologue. Dans les années 1880, ce métier consistait surtout à travailler autour des gisements houillers. Mais le jeune homme se voit proposer un poste de chercheur à l’université de Liège. “Il a cherché un peu de tout, un peu partout, résume sa petite-fille. Il a beaucoup voyagé, jusqu’au Grand Canyon. Et il a même trouvé de l’or du côté de Werbomont !

Max Lohest se découvre très vite une passion pour les fossiles. Il se constitue d’ailleurs une magnifique collection de poissons. Mais, à l’époque, certains affirment qu’il est possible de trouver des restes humains à l’état fossile… L’idée circule depuis 1856 : un vieux squelette a en effet été mis au jour par des ouvriers puis sauvé par un instituteur. Cela se passait en Allemagne, dans la vallée du Neander, appelée Neandertal… Quelques chercheurs affirment que les ossements de Neandertal remontent à des temps extrêmement anciens. Bien plus ancien que tout ce qu’on a observé jusque-là. Mais la plupart des scientifiques n’y croient pas, préférant attendre qu’une deuxième découverte confirme la première… Et cette découverte capitale revient à Max Lohest. En posant le pied dans le petit village de Spy, il donne un fameux coup d’accélération à la connaissance de l’histoire de l’humanité.

Mon grand-père est parti à Spy avec son ami Marcel De Puydt, raconte Suzanne Dallemagne. De Puydt étant archéologue, il espérait trouver des silex taillés. Mon grand-père, lui, cherchait des ossements. Il était tout jeune, il n’avait pas 30 ans. Pourquoi Spy ? Parce qu’il y avait une grotte, tout près d’un cours d’eau, au milieu d’un bois… Un peu comme à Neandertal. L’endroit lui semblait propice aux fouilles. Et le marquis propriétaire des lieux avait accepté que son terrain soit sondé. Enfin, disons plutôt… dynamité ! Car, à l’époque, c’est ainsi que les fouilles géologiques et archéologiques étaient menées : en creusant des tranchées !

Max Lohest recrute alors un ancien porion pour l’aider dans ses travaux. Il dégage des débris de poterie, quelques silex… et, pendant l’été 1886, découvre le squelette de celui que l’on appellera bientôt l’homme de Spy. “Mon grand-père a tout de suite compris qu’il avait fait une découverte importante, affirme Suzanne Dallemagne. Il a emmené les ossements à l’université de Liège et en a confié l’étude à un collègue paléontologue, Julien Fraipont. Celui-ci a conclu que les ossements de Spy dataient de la même époque que ceux de Neandertal c’est-à-dire qu’ils ont entre 35 000 et 45 000 ans ! Le plus amusant, c’est que, finalement, je descends de ces deux hommes, note Suzanne Dallemagne.” Elle ne songe ni à celui de Neandertal ni à celui de Spy, mais au géologue et au paléontologue. “Max Lohest est mon grand-père maternel et Julien Fraipont, mon arrière-grand-père paternel.

Quarante millénaires après avoir vécu dans nos régions, l’homme de Spy  s’était trouvé une nouvelle famille ! Durant près d’un siècle, ses pérégrinations dans la tribu Lohest s’avéreront rocambolesques…

La femme de Spy

Mon grand-père avait rangé les ossements de Spy dans un tiroir de son bureau, raconte Suzanne Dallemagne. Lors de l’invasion de la Belgique, en 1914, par les Allemands, ceux-ci ont cherché partout à l’université pour tenter de mettre la main dessus. Mon grand-père ne se trouvait pas à Liège à ce moment-là, il faisait des fouilles je ne sais où… Heureusement, un collègue a eu la bonne idée d’emmener l’homme de Spy dans un panier et de le déposer chez un notaire. C’est là que mon grand-père l’a récupéré. Il considérait que ces ossements étaient sa propriété. Comme il avait dû payer le porion de ses propres deniers, il estimait que la découverte lui appartenait. Dès la mort de mon grand-père, en 1926, l’Etat a intenté un procès à la famille pour tout récupérer. Ma grand-mère a tenu bon. Après avoir gagné son procès, elle a pu garder les ossements chez elle, au Mont-Saint-Martin, a Liège. Mais elle a toujours autorisé les chercheurs à y accéder. On a vu défiler des savants en nombre chez nous, il y avait tout un bazar autour de ce squelette…

Lorsque la guerre éclate, Suzanne Dallemagne n’a pas encore 10 ans. La famille part en exode et l’homme de Spy l’accompagne. “Ma tante l’a enroulé dans une carpette pour descendre en France. Une fois arrivée à Limoges, elle s’est dit que sa place était au musée local. Mais lorsqu’elle a vu l’intérêt du conservateur pour son homme de Spy, elle s’est ravisée: “Oh là là ! Si je le laisse ici, je ne le reverrai jamais de la vie!” Alors, elle a remballé son homme, elle l’a emmené à l’hôtel et elle l’a gardé sous son lit !

L’homme de Spy repose aujourd’hui au Musée des sciences naturelles. “On a pensé que c’était un peu ridicule de le garder dans la famille, explique Suzanne Dallemagne. Je suis maintenant l’aînée et, avec mes cousins et cousines, nous avons décidé d’en faire don au musée. Bien sûr, il vaut une fortune. Dans les années 1920, un Américain avait déjà proposé 3 millions à ma grand-mère. Mais elle les a refusés ! C’est un trésor belge et il doit le rester ! En plus, on continue à l’étudier. Je trouve ça épatant. Les analyses d’ADN ont permis de déterminer que les ossements appartiennent à trois ou quatre personnes, au moins. On dit toujours l’homme de Spy, mais on sait maintenant qu’il y a aussi une femme et un enfant. Mon grand-père n’en reviendrait pas !

d’après Christine Masuy, Le Vif


[CONNAITRELAWALLONIE.WALLONIE.BE] Max LOHEST (Liège 18/09/1857, Liège 07/12/1926). Très tôt intéressé par le problème de la filiation des êtres et, plus généralement, de l’origine des choses, Max Lohest fait partie de l’équipe pluridisciplinaire chargée de fouiller la grotte de Spy, en 1886. Il mettra au jour, avec ses collègues Julien Fraipont et Marcel De Puydt, les ossements fossiles d’au moins deux hommes neandertaliens. Maximin Marie Joseph dit Max Lohest a fait ses études moyennes au Collège des Jésuites. Après avoir fréquenté durant une année la faculté de Philosophie et Lettres, il aborde les études positives de l’École des Mines. En 1883, son diplôme d’ingénieur honoraire des mines lui est délivré par la Faculté technique de l’Université de Liège. L’année suivante, le professeur Gustave Dewalque, que Max Lohest remplacera en 1897, lui propose de l’attacher à son service en tant qu’assistant des cours de géologie, un poste qu’il accepte. Promoteur, en 1900, de la création du grade d’ingénieur géologue, président de l’Académie royale de Belgique en 1924, Max Lohest travaille sa vie durant dans tous les domaines des sciences minérales. Les résultats de ses recherches sont, pour la plupart, publiés dans Les Annales de la Société géologique de Belgique. [extrait de A. DELMER, dans Nouvelle Biographie nationale, t. 6, Bruxelles, 2001, p. 281-282]

d’après Marie Dewez, Institut Destrée


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, décommercialisation, correction et iconographie | sources : levif.be ; connaitrelawallonie.wallonie.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, l’homme de Spy, baptisé Spyrou, devant sa grotte © Olivier Dereylac – AWPA ; Portrait académique de Max Lohest © ULiège.


Dans la presse :

Le phalanstère du Bois du Cazier (Marcinelle) vs. le phalanstère de Charles Fourier… et d’autres encore

Temps de lecture : 14 minutes >

Le phalanstère du Bois du Cazier à Marcinelle

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les mineurs deviennent difficiles à recruter. La production de charbon a diminué de moitié entre 1939 et 1944. Les charbonnages ont souffert durant le conflit d’un manque important d’entretien, et les investissements conséquents pourtant nécessaires ont été peu nombreux dans l’entre-deux-guerres. Les charbonnages peinent à recruter de la main d’œuvre locale ; les belges se méfient de la sécurité dans les mines, et préfèrent se tourner vers d’autres secteurs d’activités. La Belgique a cependant un besoin crucial de charbon pour entamer sa relance économique ; la « Bataille du charbon » est lancée.

Malgré une campagne de réhabilitation du métier de mineur, les belges ne se bousculent toujours pas pour descendre dans les mines. Les autorités décident dès lors d’avoir recourt aux prisonniers de guerre allemands, toujours sur le sol belge ; début 1946, 52.000 prisonniers travaillent dans les charbonnages du pays. En 1947, les prisonniers sont libérés ; il est alors fait appel à de la main d’œuvre étrangère.

Un protocole avec l’Italie est signé à Rome le 23 juin 1946, et confirmé le 20 avril 1947. L’Italie s’engage à envoyer en Belgique 50.000 travailleurs ; les premiers hommes arrivent rapidement en Belgique. Si le travail ne manque pas pour ces nouveaux arrivants, la question du logement pose problème. Les mineurs italiens sont logés précairement, dans des baraquements précédemment occupés par des prisonniers russes et allemands. Devant ces piètres conditions de vie, de nombreux mineurs optent pour un retour rapide au pays. Les autorités et les charbonnages se doivent de trouver une solution afin de maintenir en fonction les mineurs à peine formés.

Les logements individuels dans l’après-guerre font cruellement défaut ; la reconstruction des habitations détruites durant le conflit prend du temps, et les budgets alloués à cette fin ne suivent pas. Les sociétés charbonnières tentent de mettre en place des structures permettant d’améliorer l’accueil et le quotidien des travailleurs. A Marcinelle, la Société Anonyme des Charbonnages d’Amercoeur et du Bois du Cazier décide la construction d’un phalanstère afin d’héberger les hommes venus seuls travailler en Belgique.

Les phalanstères sont des structures d’habitat destinées à accueillir les ouvriers célibataires sans points d’attache particuliers dans la région, si ce n’est leur travail. Des équipements collectifs y sont associés permettant d’améliorer le quotidien, tels qu’un restaurant, une buanderie, une salle de jeux, un jardin…

Le phalanstère du Cazier est érigé à Marcinelle, rue de la Bruyère, à proximité des installations du charbonnage du Cazier, mais au vert, à la limite du bassin industriel carolorégien ; des bois et des prés sont à proximité immédiate.

Le site est inauguré le 6 janvier 1948 en présence de plusieurs personnalités, dont Marius Meurée, bourgmestre de Marcinelle, Jean Duvieusart, ministre des Affaires économiques, et Achille Delattre, ministre du Combustible et de l’Energie ; le consul d’Italie à Charleroi, Gino Pazzaglia, est également présent. Le Conseil d’administration de la S.A. des Charbonnages d’Amercoeur et du Bois du Cazier décide de lui donner le nom de Home Joseph Cappellen, en hommage au Directeur Gérant du charbonnage.

Phalanstère de Marcinelle, façade principale © charleroi-decouverte.be

La S.A. n’a pas hésité à dépenser six millions de francs pour la construction et l’aménagement des lieux. Jacques Cappellen et Louis Senters en sont les architectes ; la façade s’étire sur 49 mètres de longueur, sur 10 de largeur. Une statue de Sainte-Barbe, patron des mineurs, prend place au-dessus du porche principal. Outre les installations techniques, buanderie et caves, le sous-sol accueille une grande salle de jeux. Au rez-de-chaussée se situe la salle à manger et une buvette. Les chambres se situent dans l’aile droite du rez-de-chaussée, ainsi qu’aux premier et second étages. Le phalanstère comporte au total 47 chambres à deux lits, et 16 chambres à quatre lits ; sa capacité d’accueil est de 158 ouvriers. A son ouverture, les dîners sont servis au tarif de 29 francs ; le logement coûte 40 francs par semaine, et la pension complète 50 francs par jour.

Huit ans après l’ouverture du phalanstère, la Belgique connaît la plus importante catastrophe minière de son histoire ; le matin du 8 août 1956 au Bois du Cazier, un wagonnet mal engagé dans une cage sectionne des fils électriques et provoque un court-circuit : 262 mineurs perdent la vie. Plusieurs d’entre eux résidaient au phalanstère. En avril 1957, l’extraction reprend au Bois du Cazier ; l’industrie charbonnière wallonne est cependant sur le déclin. Le Cazier entre en liquidation le 15 janvier 1961 et ferme définitivement en décembre 1967. Entre-temps, les portes du phalanstère se sont également fermées. En 1966, l’Ecole Provinciale de Service Social du Hainaut prend possession du lieu. Dans un premier temps logé dans une annexe de la Maternité Reine Astrid à Charleroi, et ensuite dans un château à Châtelineau, l’établissement scolaire finit par s’implanter à Marcinelle, rue de la Bruyère. Il devient par la suite Institut provincial supérieur des Sciences sociales et pédagogiques (IPSMa / HEPH-Condorcet), et occupe toujours aujourd’hui le site.

d’après F. Dierick (charleroi-decouverte.be)


Le phalanstère, la folle utopie de Charles Fourier…

[FRANCECULTURE.FR, 6 mai 2022] Le philosophe français Charles FOURIER (1772-1837) rêvait d’une communauté d’individus dont les intérêts et les aspirations, le travail et les amours, seraient en harmonie. Si certains le trouvaient fou, son modèle de micro-société idéale, incarné par le phalanstère, a inspiré des générations d’utopistes.

Prenez un grand lieu d’habitations partagées, un espace solidaire où vivent des centaines de familles, cultivant ensemble fruits et légumes, partageant leurs ressources comme leurs loisirs. S’agit-il d’un tiers-lieu autogéré breton ? Une nouvelle communauté décroissante qui a émergé à l’aune du réchauffement climatique ? Non, cette description de cité autonome renvoie à un projet très ancien, celui d’un commerçant contrarié né il y a 250 ans : Charles Fourier (1772-1837).

Prophète d’un monde harmonieux, sa description d’une société idéale a inspiré nombre d’utopistes. Lui-même récusait pourtant le terme, considérant qu’une utopie n’était qu’un “rêve du bien sans moyen d’exécution, sans méthode efficace“. Au contraire, l’original ambitionnait de voir réaliser son projet de nouvel ordre social et avait pour cela minutieusement pensé sa planification, jusque dans les plus surprenants détails. “Comment une vaine fantasmagorie aurait-elle pu façonner aussi fortement, et d’une manière aussi durable, les consciences humaines ?” écrivait le sociologue Emile Durkheim. La question pourrait bien s’appliquer au créateur du phalanstère. D’abord mal comprise, et même moquée en raison de certaines de ses exubérances, l’utopie fouriériste a semé des graines qui ont porté les fruits des mouvements coopératifs modernes.

Le commerçant malgré lui…

Lorsqu’éclate la Révolution française, Charles Fourier a 17 ans. Contrairement à ce que nous a enseigné Rimbaud, c’est avec le plus grand sérieux du monde qu’il vit ce bouleversement politique… tout en lui reprochant de ne pas avoir décisivement amélioré le sort des masses laborieuses (il passera, d’ailleurs, pour un contre-révolutionnaire). Commis-voyageur contrarié, Fourier mûrit d’autres ambitions : profiter des idées égalitaires qui s’épanouissent à la faveur de la révolution pour transformer en profondeur la société, et prendre parti d’une industrialisation en marche afin d’empêcher qu’elle n’enrichisse les financiers au détriment des classes ouvrières qui la portent.

Fils d’un marchand de draps, Fourier embrasse à contre-cœur la fonction de commerçant. “On me conduisait au magasin pour m’y façonner de bonne heure aux nobles métiers du mensonge ou art de la vente, raconte-t-il dans ses Confessions. Je conçus pour lui une aversion secrète et je fis à sept ans le serment que fit Hannibal à neuf ans contre Rome, je jurais une haine éternelle au commerce !” Le jeune homme observe les effets désastreux de la révolution industrielle : des denrées alimentaires peuvent être jetées à la mer si la spéculation le commande, la misère qui peuple les villes qu’il visite n’attendrit pas le cœur des marchands. Dans ses écrits, Fourier citera à ce propos les observations de M. Huskisson, ministre du Commerce anglais, lequel raconte sans ambages comment les fabricants de soierie emploient des milliers d’enfants, œuvrant 19 heures par jour pour cinq sous, surveillés par des contremaîtres au fouet agile. Les dérives qu’entraînent les lois du commerce lui paraissent absolument “anti-naturelles, illogiques“, raconte l’historien Philippe Régnier (dans Concordance des temps sur France Culture) : “Fourier qui sera toute sa vie dans le commerce, est celui qui dénonce le plus fort le commerce. Imaginez un trader qui construit sa pensée, son existence contre la spéculation financière…”

Sergent boutiquier” le jour, comme il se décrivait, la nuit, Charles Fourier couche sur papier ses réflexions économiques et politiques. De ses désillusions naît un rêve, celui de voir s’épanouir un modèle de société alternatif, non pas égalitaire, mais où l’enrichissement des uns ne se ferait pas au détriment des autres, et où les passions individuelles, même les plus étonnantes, sont admises et même mises à profit. “Je peindrai des coutumes si étrangères aux nôtres, que le lecteur demandera d’abord si je décris les usages de quelque planète inconnue“, prévient-il dans sa Théorie de l’unité universelle (1822). En 1829 paraît son ouvrage le plus célèbre, Nouveau Monde industriel et sociétaire, dans lequel il tente de convaincre de l’intérêt d’expérimenter son utopie sociale. Fourier a ainsi puisé dans les causes de la déperdition qui caractérise l’économie industrielle les idées qui permettraient au contraire de fonder une société où l’épargne et la consommation s’engendreraient réciproquement. Son œuvre théorique aux accents parfois oniriques peut ainsi se lire comme une réaction compensatoire à la réalité sociale de son temps.

Le tissu au cœur de la révolution industrielle

De toutes ses idées, un concept va connaître une grande postérité : le phalanstère. Imputant une grande partie des effets néfastes de l’industrialisation sur la civilisation aux manœuvres commerciales qu’elle favorise, ainsi qu’au morcellement de la propriété, Fourier imagine un type d’habitation qui permettrait à une petite société d’adopter pleinement un mode de vie coopératif : le phalanstère. “Dans le cas où ce mécanisme serait praticable et démontré par une épreuve sur un village, il est certain que l’ordre civilisé ou morcellement serait abandonné à l’instant pour le régime sociétaire“, présage Fourier dans sa Théorie de l’unité universelle (1822). Ce laboratoire à ciel ouvert est pour lui une façon concrète de soumettre à validation sa théorie sociale.

Plan dessiné par Charles Fourier (1829)

Contraction de “phalange” et de “monastère”, le phalanstère désigne une petite cité dont les bâtiments sont pensés pour favoriser la vie en communauté d’associés qui mettent leurs compétences au service de tous et partagent leurs ressources. Visualisez un domaine arboré plus vaste que le château de Versailles, un terrain propice à une grande variété de cultures, et qui ne serait cependant pas trop éloigné d’une grande ville. Un immense palais, des appartements familiaux, de grands réfectoires, des ateliers de production divers, des salles de bal et de réunions… le tout relié par des souterrains ou des coursives élevées sur colonnes ! En matière d’urbanisme, les plans de Fourier peuvent évoquer certains aspects de la Cité radieuse de Le Corbusier. En réalité, note le philosophe André Vergez, spécialiste de son oeuvre, dans Fourier (Puf, 1969), son architecture a plutôt l’allure néoclassique des pavillons de Claude-Nicolas Ledoux et, surtout, “exprime l’expérience personnelle de Fourier, ses goûts et ses dégoûts“. Ajoutons ses inventions : Fourier imagine par exemple le trottoir à zèbres, “ces animaux étant chargés du ramassage scolaire“.

C’est dans cet édifice enchanté que Fourier entend faire vivre un mouvement coopératif pionnier. Le protocole expérimental du phalanstère intègre des prescriptions sociologiques très précises sur la composition de la “phalange”, c’est-à-dire ses habitants. Destiné à recevoir une collectivité agricole de 1 620 femmes et hommes, au sein de laquelle on retrouverait les 810 caractères humains que Fourier s’est amusé à répertorier, les familles les plus pauvres vivraient aux côtés des plus riches, afin que les premières accèdent au confort et les secondes à l’humanité… “C’est une psychologie un peu simpliste de croire que, par le voisinage des riches, les pauvres vont devenir aimables et polis et que les riches seront plus heureux“, commentera, dubitatif, l’économiste Charles Gide dans son Histoire des doctrines économiques (1944). Mais Fourier, qui croyait à une sorte de loi de l’attraction des caractères, était confiant. “Le phalanstère, c’est véritablement le début d’une société utopique“, décrit Philippe Régnier : “C’est une espèce de petite cité idéale, heureuse et autosuffisante. On peut y circuler, été comme hiver, dans des galeries couvertes, ce qui met à l’abri du froid l’hiver et du chaud l’été. Cela permet aussi d’aller directement de chez soi à son travail. Et comme le travail doit y être attrayant, il n’y a pas d’incompatibilité entre le fait d’habiter là où on travaille“.

L’idée principale de Fourier est en effet de penser l’organisation sociale et celle du travail en fonction des passions humaines au lieu de les combattre, afin d’atteindre “l’harmonie universelle”. Selon sa sociologie, douze passions fondamentales doivent être satisfaites :

      • cinq passions sensorielles ;
      • quatre passions affectives (l’amitié, l’amour, l’ambition et le “familisme”) ;
      • trois passions distributives : la cabaliste (ou passion de l’intrigue, une source d’émulation et donc de richesse selon Fourier), la composite (la passion des associations harmonieuses, par exemple, celle de mêler dans l’amour la sensualité et l’attachement spirituel), et la “papillonne” (le goût de la nouveauté et du changement).

Regroupés en “séries”, des petits groupes de travailleurs se réunissent par affinité ; tandis que l’un produit, l’autre supervise… Le but est d’éliminer l’un des vices du monde du travail de la société “civilisée” : l’individualisme. Contre les autres tracas du travail, tels que l’ennui ou la fatigue, les phalanstériens changent régulièrement de métiers ; ils satisfont ainsi leur “papillonne” ! On passe ainsi de menuisier à la très précise fonction “rouge-tulipiste” ou l’adorable rôle de “choutiste”… “Au lieu d’un labeur de douze heures, à peine interrompu par un triste et chétif dîner, l’État sociétaire ne poussera jamais une séance de labeur au-delà d’une heure et demie ou deux heures au plus, peut-on lire dans sa Théorie de l’unité universelle. La variété des tâches et l’aspect ludique suscité par une saine compétition entre les équipes, doivent permettre de faire du travail un véritable plaisir.

Produire plus pour être heureux

Mais qu’on ne s’y trompe pas, prévient André Vergez, “la société imaginée par Fourier n’a pas grand-chose de commun avec celle dont rêvent par exemple les marxistes.” S’il décrit bien un mode de vie collectivisé, le principe de hiérarchie sociale et la propriété des instruments de production demeurent. Copropriétaires, tous les sociétaires du phalanstère sont aussi actionnaires. Loin de condamner l’argent ou la propriété donc, Fourier veut en révéler les avantages. A “la morne égalité, vaine justice dans la répartition de l’indigence“, le commerçant repenti préfère “l’inégalité de fortune (chacun étant cependant assuré d’un minimum confortable) et maintient le mobile du profit qui entretient la “cabaliste” et provoque l’augmentation constante de la richesse commune“, explique le spécialiste de Fourier.

La consommation s’organise aussi de manière coopérative : les services de restauration et le chauffage des logements sont collectifs, les services et les biens achetés en commun. Le circuit court, de la production à la consommation, permet également de faire des économies… et de partager le surplus dans une grande fête ! La société fouriériste n’a rien de frugale ou d’austère ; produire plus pour vivre mieux, tel pourrait d’ailleurs être son adage. Cet engrenage du “profit vertueux” doit être réglé de façon à éviter tous conflits d’intérêt, tous maux. Par exemple, les médecins de chaque phalange touchent un pourcentage sur les revenus globaux de la phalange ; plus le niveau sanitaire y est bon, plus il est important. Un procédé capitaliste censé mener à la substitution de la médecine préventive à la médecine thérapeutique, pour le bien du plus grand nombre.

La libre mécanique des passions

Le bonheur fouriériste n’est pas seulement lié à la consommation et au travail. Il provient aussi de la reconnaissance de l’utilité des passions. Alors que la tradition philosophique prône leur maîtrise, Fourier prend le contre-pied. Pour le philosophe, “les passions, même celles qu’on juge déviantes, lorsqu’elles sont bien organisées, peuvent être le moteur de la société et une source de bonheur“, explique Philippe Régnier. Au contraire, le mal social vient de leur répression. Il y a chez Fourier une mathématique des passions.

Au phalanstère, tous les goûts peuvent être satisfaits, que ce soit en matière de sexualité – le philosophe évoque volontiers l’homosexualité masculine et féminine, le voyeurisme, l’exhibitionnisme ou le sadomasochisme dans son Nouveau Monde amoureux – ou même de… pains (vous trouverez 27 sortes de pains pour satisfaire tous les participants d’un “dîner harmonique”). Y règne également une liberté des sentiments, bénéficiant aux hommes comme aux femmes, lesquelles n’appartiennent qu’à elles-mêmes et sont libres d’initier ou d’interrompre toutes relations amoureuses ou sexuelles. “Il n’est aucune cause qui produise aussi rapidement le progrès ou le déclin social, que le changement du sort des femmes, assurait Fourier dans sa Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808). L’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous progrès sociaux“. On trouve ainsi des vues précurseuses en matière de droit des femmes, au sujet de l’avortement, notamment : “Ce ne sont point les filles qui sont blâmables de se faire avorter dans le commencement de la grossesse où le fœtus n’est pas vivant, c’est l’opinion qui est ridicule de déclarer l’honneur perdu pour l’action très innocente de faire un enfant. Les coutumes, en Suède, sont sur ce point bien plus sensées que dans le reste de l’Europe : elles ne déshonorent point une fille enceinte ; et de plus, elles défendent aux maîtres de renvoyer, pour cause de grossesse, une fille domestique à qui l’on n’aurait pas d’autre délit à reprocher. Coutume très sage dans un pays qui a besoin de population.

Postérité du projet fouriériste

Fascinés par le projet du théoricien de l’harmonie universelle, plusieurs disciples ont voulu expérimenter l’utopique société phalanstérienne que Fourier n’a pu voir réaliser de son vivant. L’industriel Jean-Baptiste André Godin par exemple, créateur des poêles en fonte du même nom, fera construire entre 1859 et 1884 le familistère de Guise, dans l’Aisne (FR). Coopérative de production, l’endroit prodiguait à ses sociétaires un confort inédit (chauffage central, éclairage au gaz, douches et toilettes), des services partagés (crèche, piscine,…) et des avantages sociaux comme une caisse d’assurance maladie.

Le familistère de Guise (Aisne, FR) © francebleu.fr

Le fouriérisme a aussi essaimé à l’étranger. Dès le milieu du XIXe siècle, aux Etats-Unis, une trentaine de communautés tentent l’aventure, sans toutefois trouver la pérennité escomptée. On peut aujourd’hui voir dans certaines initiatives locales les traces des idées de Fourier : les habitats partagés, les SCOP (sociétés coopératives et participatives) ou, pour l’aspect plus libertaire, les ZAD (zones à défendre).

Au-delà de ses exubérantes observations cosmoniques – Fourier pensait par exemple que la création des êtres vivants, non achevée, était le fait des astres, et que les planètes émettaient des arômes dont un arôme lumineux, le seul visible à nos yeux… -, le rêve phalanstérien portait, formellement, la marque de toutes les utopies. Comme le résume joliment André Vergez, s’il était “une confidence passionnée sur les goûts de son auteur“, son projet de communauté idéale était aussi “une revanche sur la vie morne et grise de Fourier et sur les horreurs de la société de son temps“. Aussi coloré et joyeux qu’il soit, le socialisme utopique de Fourier peut être aussi lu comme “un cri de douleur, et, parfois, de colère, poussé par les hommes qui sentent le plus vivement notre malaise collectif“, selon les mots de Durkheim.

d’après Pauline Petit


Arc-et-Senans, une cité utopique inachevée

[RADIOFRANCE.FR, 25 août 2022] A Arc-et-Senans, dans le Jura, on trouve les salines imaginées par l’architecte Claude-Nicolas Ledoux. Elles rappellent la cité utopique inachevée que Ledoux, l’un des premiers penseurs de l’utopie, voulait construire.

Au bord de ce bourg du Jura, on trouvera l’entrée d’un temple ! On passera sous son fronton triangulaire, soutenu par six colonnes, puis on arrivera dans une grotte artificielle, dont le chaos succède à l’ordre classique…

On traverse cette étonnante construction et alors nous attend encore plus surprenant : des maisons, toutes également espacées les unes des autres, forment un hémicycle parfait autour de nous. L’une des maisons, en face, se distingue pourtant de l’ensemble… Elle fait écho au simili-temple par lequel nous sommes entrés. Elle est aussi précédée d’une façade de colonnes, à la fois rondes et carrées, elle signe une architecture innovante.

Ce sont les salines royales, un établissement industriel d’exploitation du sel gemme de Franche-Comté, créé sous Louis XV ! Elles ont été construites par Claude-Nicolas LEDOUX, grand architecte des Lumières. Et ce n’est qu’une partie de ce qu’il souhaitait construire… Il voulait créer une cité utopique, organisée autour de ces salines !

La saline royale d’Arc-et-Senans © Gîtes de France

Ledoux est l’un des premiers à penser l’utopie en architecture et il imagine ce qu’il appellera la “cité idéale de Chaux”. C’était un projet d’envergure auquel il aura consacré trente ans de sa vie, de 1773 jusqu’à sa mort, en 1806.

Cette cité idéale se serait appuyée sur deux éléments fondamentaux : d’une part, sur les théories et pensées philosophiques des Lumières, et d’autre part sur la volonté de construire une ville qui puisse jouer sur la qualité de vie de ses habitants. En somme, que l’architecture urbaine puisse être un moyen pour rendre les hommes plus heureux.

Ledoux avait de fait prévu des espaces pour tout ce qui était essentiel selon lui à la bonne marche d’une société, de l’école, à l’hôpital et à l’hôtel de ville…

Ces salines sont un chef d’œuvre d’architecture, comme d’exemple de pensée utopiste portée sur l’espace urbain, et elles sont la seule réalisation architecturale complète qu’il nous reste de Ledoux.

Mais outre l’utopie, une symbolique se dévoile : Ledoux conçoit cette saline comme un théâtre antique qui joint en son sein deux puissances, celle de l’Etat et celle de la nature… Car sous ce bâtiment, ce sont les eaux du Jura qui sont amenées, domptées, pour dissoudre le sel souterrain des mines de Franche-Comté !

Le sel était alors essentiel pour la conservation de la nourriture. Son exploitation, sa commercialisation étaient des prérogatives régaliennes. Une rencontre mise en scène au sein d’un espace qui évoque le théâtre antique, autre puissance et métaphore, cette fois-ci mythologique…

Aujourd’hui, un projet paysager transforme l’hémicycle en un cercle parfait, en le complétant de jardins… 240 ans après, en 2021, ce projet toujours en cours permet au rêve de Ledoux, à ce rêve d’une cité utopique, d’un site industriel esquissé, mais pas achevé, d’exister, d’une autre manière, tout en gardant la symbolique d’une communion entre la ville et ses habitants, entre l’architecture et les hommes, où la nature conserverait une place essentielle.

Une utopie architecturale pour une société idéale qu’on pourra toujours admirer aujourd’hui, à Arc-et-Senans…

d’après Sophie-Catherine GALLET


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Plus de contrat social…

Les chats aiment-ils la musique ?

Temps de lecture : 4 minutes >

On le sait depuis des siècles : la musique est une part indispensable de l’écrasante majorité des cultures qui peuplent le monde. À tel point qu’elle fait aujourd’hui partie intégrante de notre quotidien. En parallèle, chats et humains vivent aussi aujourd’hui en harmonie, si l’on oublie quelques coups de griffes. Les chats sont-ils réceptifs à la musique que nous pouvons écouter ? Sont-ils plus sensibles à certains genres ou instruments ? 

Une question de perception

C’est bien connu : les chats ont une manière différente que les humains de percevoir le monde et l’environnement alentour. C’est notamment vrai pour ce qui est de leur vue, qui est beaucoup plus adaptée à l’obscurité que la nôtre. Les chats ont également une ouïe moins développée que leur vue, qui reste tout de même plus fine que celle de l’être humain ! Idéal pour chasser la nuit, n’est-ce pas ?

Mais si votre félin n’est pas sourd, il a donc une ouïe qui repère plus de sons que l’oreille humaine. Un chat en bonne santé peut en effet entendre les sonorités aiguës jusqu’à 1 000 000 hertz – contre 20 000 hertz pour son ou sa propriétaire. Cette différence de perception peut-elle affecter leurs goûts musicaux ?

La musique pour chats

Mais avec leur flegme habituel, difficile de repérer quelles mélodies trouvent grâce à leurs oreilles délicates. Pourtant, des scientifiques ont tenté d’en savoir plus l’année dernière, grâce à une étude qui a été publiée dans la revue Applied Animal Behaviour Science. Et pour faire simple, on peut dire que les chats n’ont rien contre la musique, mais il préfèrent tout de même nettement leur musique.

Autrement dit la musique qui se situe à portée de leur ouïe, que ce soit au niveau des vibrations, des fréquences ou des vocalisations. C’est en effet justement pour cela qu’un compositeur avait écrit il y a quelques années des morceaux spécialement à l’attention des chats. Cette musique reprenait donc des sons ressemblant aux ronronnements et miaulements des chats.

Les chats ont-ils des préférences musicales ?

Métal, classique, pop, R’n’B, variétés, gospel… Quel genre est le plus apprécié par nos amis à poils ? Si l’on en croit les résultats des études scientifiques réalisées les années passées, il semblerait que les sonorités classiques soient préférées, juste devant les musiques pop. En revanche, les sonorités rock et métal ont parfois augmenté les signaux de nervosité chez les chats (hausse du rythme cardiaque et dilatation des pupilles).

Si vous souhaitez laisser un fond musical pour votre chat lorsque vous n’êtes pas à la maison, vous pouvez choisir entre plusieurs options. Les musiques classiques sont donc parfaites – les plus calmes bien sûr, tous les morceaux de Mozart et Beethoven n’étant pas les plus adaptés à la relaxation. Le piano, la flûte et le violoncelle sont par exemple des instruments que vous pouvez privilégier.

Vous pouvez aussi mettre des pistes de sons de la nature, et bien sûr des morceaux spécialement composés pour les chats !

d’après MAVIEDECHAT.NET


© Philippe Vienne

La musique a des vertus thérapeutiques indéniables pour les êtres humains. Tout le monde sait qu’elle permet de transmettre des émotions positives. Cette caractéristique est-elle aussi valable pour les animaux ?

 “Music for cats”

Le psychologue Charles SNOWDON a étudié les effets de la musique sur le comportement de différentes espèces animales. Ils ont tenté de déterminer quel genre de son pouvait stimuler les chats. Nous avons étudié les vocalisations naturelles des chats pour faire correspondre notre musique à la même hauteur de fréquence. Cela correspond à une octave ou plus au-dessus de la voix humaine” nous explique le scientifique américain qui enseigne à l’université du Wisconsin-Madison. L’étude montre que les chats utilisent des sons plus complexes que nous au niveau des vocalises grâce aux notes longues et glissantes.

Grâce à ces travaux, il a été possible de créer une musique adaptée aux goûts de nos compagnons à poil. Celle-ci est composée de sons proches des miaulements et des ronronnements du félin. Le résultat a été sans appel : Nous avons vu là que les chats montraient une préférence et un comportement d’approche envers le haut-parleur diffusant la musique de chat, se frottant souvent contre le haut-parleur quand la musique était activée. À l’inverse, la diffusion de Bach et de Fauré n’a provoqué aucune réaction chez eux. La musique humaine pas assez bien pour nos amis les chats ? Non, simplement pas adaptée à la sensibilité auditive différente des félins mélomanes.

L’expérience scientifique est liée à un projet artistique intitulé Music for cats ayant pour but la création et la diffusion d’une musique adaptée aux chats. Un site français est aussi disponible, intitulé Catsonics. Essayez-les sur votre chat, le résultat pourrait être stupéfiant !

Les autres espèces aussi sont réceptives à la musique

D’autres recherches ont établi que les animaux étaient plus ou moins stimulés par les sons. Une expérience similaire à celle sur les chats a été menée sur les tamarins, un genre de singe aussi étudié par Snowdon. La même technique que pour les chats a été employée pour créer cette ‘musique pour singe’. Il s’agissait d’utiliser des sons qui leur étaient familiers. Des battements de cœur de tamarins ont d’abord été utilisés en fond sonore. Puis des cris que le groupe de primates produisait lorsqu’il était agité. Le premier morceau avait un effet apaisant sur l’animal, tandis que le second provoquait colère et excitation.

À noter que lorsque l’équipe de Snowdon a joué du Metallica aux tamarins, cela eut un effet apaisant sur eux. Comme quoi tous les goûts (musicaux) sont dans la nature !

d’après ANIMALAXY.FR


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Plus de presse…

FREYENS : Guide de la Fagne (Marabout, 1955)

Temps de lecture : 14 minutes >
Table des matières de l’édition de 1955 du “Guide de la Fagne à l’usage de l’excursionniste et du naturaliste sur le plateau de la Baraque Michel et dans la Région de Hattlich et Reinartzhof” d’Antoine FREYENS, Président des Amis de la Fagne asbl  (Marabout à Verviers)

AVANT-PROPOS
AVERTISSEMENT
TERRITOIRE ENVISAGE ET SES LIMITES

      1. PRÉHISTOIRE :
        1. LES SILEX TERTIAIRES
        2. LES VIVIERS DE LA FAGNE
      2. HISTOIRE :
        1. ÉTYMOLOGIE DU MOT “FAGNE”
        2. ANCIENNES FRONTIÈRES
        3. VOIES ANCIENNES
        4. ROUTES MODERNES
        5. CROIX EN FAGNE
        6. BORNES ANCIENNES
        7. MONUMENTS COMMÉMORATIFS RÉCENTS
        8. ARBRES ET BOQUETEAUX REMARQUABLES
        9. INCENDIES MARQUANTS
        10. TROIS HAUTS-LIEUX FAGNARDS
        11. LES QUATRE AUBERGES FAÎTIÈRES
      3. RELIEF
      4. GÉOLOGIE
      5. HYDROLOGIE
      6. CLIMAT
      7. FLORE (étudiée du point de vue des associations végétales)
      8. FAUNE
      9. CONSEILS AUX EXCURSIONNISTES
      10. ITINÉRAIRES COMMENTES
      11. LE TOURISME AUTOMOBILE ET LA FAGNE
      12. LA DÉFENSE DE LA FAGNE
      13. LA FAGNE ET LES ARTS
      14. ANTHOLOGIE

Extrait : Étymologie du mot fange ou fagne

Le mot Fagne, dont l’étymologie le plus généralement admise signifie marais, s’applique en ordre principal aux landes culminantes de la Baraque Michel et de Botrange. Ces fanges ou fagnes reposent communément sur un fond tourbeux qui varie entre 50 cm et 8 m (en Fagne Wallonne notamment).

E. BOISACQ, dans la Revue de l’Université de Bruxelles (mars 1910), assigne au mot Fagne une origine germanique. Fagne dériverait de Fanja que l’on retrouve dans le moyen bas-allemand venne, signifiant prairie marécageuse. En néerlandais, on traduit fagne par veen, et, en allemand moderne, par Venn (das hohe Venn) (id. Carnoy Dictionnaire toponymique des communes belges).

Le mot latin faniae se rencontre pour la première fois dans un document du 6 sept. 670 qui fixe les limites du territoire assigné à St-Remacle, dans les forêts d’Ardennes, par les rois francs Sigebert et Childéric. Elles y sont appelées Faniae ou ipsae Faniae, les fagnes proprement dites, et sont ainsi distinguées des fagnes plus petites et plus basses dont les Ardennes sont parsemées

J. BASTIN et C.-H. DUBOIS

SCHUERMANS, dans son livre sur Spa et les Hautes Fagnes, mentionne même un document émanant de Dagobert (634) et où les formes Fanias, Fangias et Fania figurent déjà.

Le wallon emploie couramment le composé s’èfagni, dans le sens de s’embourber et de fagneter, qui se dit des chevaux appuyant trop en avançant, comme s’ils marchaient dans un marais.

A. Freyens


Extrait : La croix des fiancés
© curieuseshistoires-belgique.be

C’est incontestablement la plus connue de toutes. L’odyssée qu’elle rappelle, a inspiré bon nombre de poètes et nourri l’imagination des conteurs. Plantée au bord de la Vèkée, à côté de la borne 151, marquée B (Belgique) et P (Prusse), elle commémore la fin lamentable de deux fiancés, décédés en 1871. Le dimanche 22 janvier de cette année-là, deux fiancés, François Reiff de Bastogne, terrassier travaillant au barrage de la Gileppe, et Marie Solheid de Xhoffraix, servante chez Niezette, à Halloux, quittèrent Jalhay dans l’après-midi, pour se rendre à Xhoffraix où on devait leur délivrer les pièces nécessaires à leur mariage. On les vit partir par le chemin JalhayXhoffraix, luttant contre la fagne enneigée et la tourmente. Puis, pendant deux mois, on fut sans nouvelles ; ce n’est que le 22 mars qu’un douanier allemand découvrit au pied de la borne 151 le corps intact de la jeune servante. Dans son corsage, Francois avait glissé un billet écrit au crayon :, “Marie vient de mourir, et moi, je vais le faire”. Le cadavre du fiancé fut retrouvé non pas à côté de celui de Marie, mais à près d’une demi-lieue de là, vers Solwaster (d’après J. Bastin et Ch. Dubois, H. Lejeune et N. Al. Fauchamps).

A. Freyens


Extrait : Arbres et boqueteaux remarquables

Dans la fagne désolée à l’aspect uniforme, brousse ou taillis vague, les grands arbres ou bouquets d’arbres constituaient avant tout des repères de direction pour le voyageur. On pourrait croire que ces arbres rares, hêtres ou chênes, résultent d’une sélection naturelle, due au hasard, et que ce seraient les chemins qui auraient conformé leur tracé à l’appel de leur silhouette.  Mais on les trouve toujours si bien placés le long de tracés si judicieusement choisis, qu’il faut bien conclure à l’intervention humaine pour expliquer leur présence.

Mieux encore. On peut se demander si certains de ces arbres n’ont pas constitué très anciennement des marques de frontière, et si les “forestarii” des premiers dynastes établis sur le plateau n’étaient pas très versés en topographie et arpentage. On remarque, en effet, à l’examen de la carte, et à des distances considérables, certains alignements, par trois ou quatre, d’arbres et d’autres repères, qui ne laissent pas d’être passablement troublants. C’est N. Al. Fauchamps qui fut le premier à s’aviser de ces rapports, à reprendre l’oeuvre fondamentale de Schuermans, et, avec l’appui de ces nouveaux jalons, à proposer au problème ardu de la recherche des anciennes limites d’états, une solution originale et audacieuse, mais logique et attendant toujours réfutation. Les principaux arbres considérés dans ce système sont l’arbre de Rondfahay, le Chêne al bilance, le Rond-Buisson, la rangée de hêtres de la Croix Mockel, le Hêtre Vinbiette.

1. Hêtre Vinbiette

En wallon : Al Winbiètte ou Hêsse Winbiètte. Croissait dans la parcelle 307 des bois de Sart, près de la borne 150, sur le côté gauche de la Vèkée, en direction de la Baraque. Contemporain de la P’tite Hesse et des Treils Hesses, noté par la carte Ferraris, il est cité en 1816, avec la Croix le Prieur et la Fontaine Périgny, comme point de délimitation entre la Prusse et les Pays-Bas. Sous l’ancien régime, ainsi qu’il résulte d’un examen attentif de l’ancienne cartographie, la frontière Liège-Stavelot, partant de la Verdte fontaine (175 m au N. de la fontaine Périgny), divergeait quelque peu vers le Nord par rapport au tracé de 1816, jusqu’à ce qu’arrivée à la grosse Pierre (v. plus haut), elle se fût coudée Sud-Ouest, pour couper la Vèkée moderne, précisément au hêtre Vinbiette et gagner le gué de la Hoëgne (Pont du Centenaire) en divergeant légèrement Sud par rapport à cette vèkée. (N. Al Fauchamps, Chemins anciens, vieilles limites, passim).

Avant la plantation des conifères, les paysans de Hockai et de Baronheid récoltaient du foin (foûr du fagne) dans ses parages et faisaient la méridienne “sub tegmine fagi” comme disait Virgile. En 1936, à la demande des Amis de la Fagne, M. l’inspecteur des Eaux et Forêts de Spa, E. Balon, fit planter un jeune hêtre à l’endroit où se trouvait le vénérable fayard. Hélas ! l’arbre périt deux ans après sa plantation. La tentative est à renouveler. Dans sa lettre au Président des Amis de la Fagne, M. Balon s’exprime ainsi : “Il serait désirable que l’on me désignât tout un programme d’améliorations à apporter pour dégager, mettre en vue, etc., les arbres ou points remarquables dans les bois soumis à ma gestion. Je pourrais ainsi prendre les dispositions et les mesures nécessaires à la sauvegarde de ces points d’esthétique.”

2. Lu p’tite hesse (Le petit hêtRe)

Malheureusement disparu, c’était l’un des principaux repères du haut plateau, comme marquant le grand carrefour du Sicco Campo (directions Eupen, Sourbrodt, Malmedy, Jalhay). On peut situer son emplacement à 300 m NNO de la Pierre à Trois Coins, et environ 100 à l’E. (droite) de la route Botrange-Mont Rigi. (Cfr. J. de W. et N. Al. FAUCHAMPS.).

Il faut noter l’existence d’un hêtre antique appelé lui aussi p’tite Hêsse, près de Xhoffraix. Il abrite une croix en bois portant les lettres C. B. M. et le millésime 1900. C’est M. l’abbé Clément Beckman, ancien curé-doyen de Xhoffraix, qui la fit ériger.

3. Arbre de Rondfahay

Plus connu que le précédent, ce hêtre finit d’agoniser sous l’étreinte implacable des épicéas. Malgré les éclaircissements pratiqués, il a terminé sa carrière. Déjà en 1936, les forestiers ne lui donnaient plus que deux ans à vivre. De fait, il n’en reste déjà plus que des débris.

Il se trouve sur le terrain domanial au bord d’un étroit coupe-feu qui contourne la parcelle 181 du Bois de Rondfahay. Une rangée de jeunes fayards y conduit. L’histoire locale rapporte que l’on rendait la justice sous sa puissante ramure.

Aux abords de ce repère historique et topographique de première valeur se croisaient plusieurs voies anciennes en direction de Solwaster, Jalhay, Hockai (l’embranchement au Nord de la Vèkée), et peut-être Drossart, voire le N. du haut plateau.

4. Les trois hêtres (Les treus hesses)

Ces trois hêtres multiséculaires ont disparu à la fin du siècle dernier, abattus par les habitants de la région. Outré de ce vandalisme, le Rév. Curé Beckmann de Xhoffraix fit replanter trois hêtres dont un seul a survécu, perpétuant ainsi le souvenir de cet intéressant lieu-dit.

L’endroit dit Les Trois Hêtres se situe entre les sources des Trôs Marets et du Bayehon, à mi-distance à peu près entre la grand-route Mont-Mont Rigi et le village de Longfaye. Plantés sur une éminence naturelle, ils étaient visibles de loin et marquaient un carrefour important (ancien chemin de Hockai à Sourbrodt et Malmedy à la Via).

5. Les six Hêtres
Les six hêtres de Longlou © geo

Ils se dressent à l’Est de la grande fagne de Longlou, déjà sur le versant de la Hoëgne à 300 m de la crête terminale d’où l’on jouit d’une échappée superbe sur la fagne de Nampîre et la vallée naissante des Trôs Marets. (En wallon : Trô-vallée). En vérité, ces 6 hêtres sont 7. Par arrêté royal de février 1936, ils ont été classés par la Commission Royale des Monuments et des Sites en raison de “leur valeur archéologique, artistique et historique”.

6. Les hêtres de Cokaifagne

On les dénomme parfois les Douze Apôtres. Ce sont peut-être des arbres limites très anciens primitivement (915). Classés par la Commission des Monuments et des Sites, les arbres actuels semblent déjà avoir résisté 3 ou 4 siècles aux tourmentes que leur vaut leur exposition aux rafales d’Ouest. Ils sont situés à Cokaifagne, à droite montant de Sart entre la ferme Philippart et la propriété Cattier. (Cfr. M. JASPAR, Bul. Acad. R. B. juin 1934, N. AL. FAU CHAMPS, loc. cit. passim.)

7. L’arbre de Charlemagne

Ancêtre fameux, il fut abattu en 1909 par un particulier à qui ses branches largement étalées, portaient préjudice en dérobant un peu de lumière au pâturage ! Il croissait à l’endroit dit A Grand Tchamp entre les routes de Baronheid et de Ster (commune de Francorchamps) et fut remplacé, en 1910, par un jeune hêtre planté à 300 m. de là, en direction de Cokaifagne, au bord d’un large chemin. Dans son Glossaire Toponymique, A. Counson écrit qu’il convient de ne pas prendre cette appellation au pied de la lettre, les noms de Charlemagne et de Roland étant souvent appliqués à des localités ou à des monuments qui n’ont rien de commun avec ces illustres personnages !

8. Le rond buisson

Un des plus émouvants sanctuaires sylvestres de la fagne que les planteurs de pesses ont heureusement épargné. Il est situé rive droite de la Soor, 900 m au sud du baraquement de Porfays, à une intersection de coupe-feu. Rien n’est plus agréable que de se recueillir sous l’ombre verte et silencieuse de ces hêtres puissants, aux troncs gigantesques, groupés à une trentaine, en forme d’énorme rond buisson.

9. Le Trouche Baum

A 50 m en bordure N. de la route Sourbrodt-Elsenborn, à l’E. des bâtiments du camp, s’élève à la côte 612, un hêtre rabougri, protégé contre les assauts du vent par un petit massif d’épicéas. Ancien arbre repère, situé exactement sur la faîtière Warche-Roer. Au pied de cet ancêtre, Allemands et Wallons auraient échangé leurs marchandises, d’où lui viendrait son nom (arbre du troc). Suivant B. Willems, dialectologue et historien apprécié de cette région, le mot serait une corruption de “Rusch” (surface rocailleuse). (Ostbelgische Chronik 1.168).

10. Le chêne Fredericq

A l’initiative de l’abbé Bastin et de quatre de ses amis, admirateurs du “Great Old Man”, ce chêne fut planté en novembre 1935, deux mots après la
mort de L. Fredericq. Il remplaça lu P’tite Hêsse de la carte de Ferraris situé à la bifurcation des chemins d’Eupen et de Jalhay. L’arbre provenait de la combe du G’hanster, si souvent fréquentée par le Maître. Il n’a pas survécu.

11. Les trois chênes

Auguste Petit, Louis Pirard, Jean Wisimus : trinité de fagnards, connue de tous les coureurs de brousse. Le premier est mort en 1942. Les deux autres, le Gouverneur honoraire de la Province de Liège (†14.9.48) et l’écrivain wallon réputé († 1953), ont pensé que la meilleure façon de perpétuer le souvenir de leur compagnon de randonnée était de lui dédier un chêne.

La plantation du premier fut faite au printemps de 1943, à l’endroit où la nouvelle route des Rûs (à Solwaster) quitte l’ancien chemin conduisant à la Croix des Tapeux. L’Administration Communale de Sart a pris le Chêne Petit sous sa protection.

12. Le boqueteau Bastin

Au cours de ses recherches sur la Mansuerisca, feu l’Abbé Bastin (t1939), aimait méditer et se reposer au site sauvage de la Fontaine au Pas. Dans ses dernières années, il avait fait part à l’un de ses meilleurs amis de son désir de voir, un jour, son nom associé à celui d’un arbre ou d’un boqueteau. Par la suite, cet ami, M. Jarbinet, professeur d’Athénée à Malmedy, fit part de cette confidence aux Amis de la Fagne qui décidèrent de satisfaire à ce vœu et de choisir l’endroit que le grand disparu eut certes élu lui-même.

Déjà mûr en mai 1940, le projet ne put être mis à exécution qu’en octobre  1947. D’accord et grâce aux bons soins de l’Administration forestière, un boqueteau de hêtres fut planté par les AF eux-mêmes et solennellement inauguré au cours de la journée de la Fagne du 13 juin 1948. Las, cette plantation fut détruite par les intempéries et son remplacement doit s’effectuer !

13. Les sept frères de Gospinal

Quoique non situés en Fagne même, mais dans sa périphérie immédiate, ces arbres, des chênes soudés à la base, sont assez connus pour mériter une mention spéciale. Ils étalent leurs frondaisons majestueuses en face de la maison forestière de Gospinal. L’appellation de “frères” leur convient à merveille. Ils proviennent, en effet, d’une souche unique et ne sont que les rejetons développés d’une cépée. Le cas est fréquent. Observez, un an après la coupe d’un taillis, les jeunes pousses issues d’une souche de bouleau, par exemple. La famille de Gospinal parait âgée de plus d’un siècle.

14. Lu bouhon do leup

C’est un bouquet de hêtres en Fagne Wallonne, entre Botrange et Sourbrodt, sur la rive droite de  la petite Roer. On les appelle également: Hêsses del Prandj’lâye (de Prandj’lerprandjîre) ou Hêtres de la sieste (de la méridienne), parce qu’autrefois les bergers ramenaient les moutons à l’heure du dîner, sous ce frais ombrage. Ils forment trois groupes, autant qu’il y avait de herdes dans nos villages (moutons, vaches et bouvillons).

Sous l’un d’eux se dresse une pierre triangulaire posée par l’Etat-Major allemand et marquée T. P. (Trigonometrischer Punkt).

15. Le chêne Al Bilance

C’est un chêne multiséculaire, situé en Fagne de Richehomme, sur  l’ancienne voie Limbourg-Stavelot. C’est à ses branches que s’exécutaient les sentences des Hautes Œuvres de la Cour de Justice de Sart. Son nom rappelle peut-être l’existence à cet endroit d’un ancien poste de tonlieu (douane). Espérons que le dangereux voisinage du champ d’aviation, en bordure duquel il se trouve, ne raccourcira pas les vieux jours de ce vénérable et robuste ancêtre.

16. Les genévrières

Nous serions incomplet si nous ne consacrions quelques lignes au Juniperus communis, cette jolie cupressinée qui tend à disparaître, étouffée par les plantations de résineux. Les plus belles colonies de genévriers se situent :

      1. en Haute Hasse, dans la propriété de M. le Chevalier de Laminne de Bex. D’une superficie de cinquante ares, cette genévrière ne risque point d’être asphyxiée, les épicéas s’en écartant notablement. Les fagnards l’ont dénommée “Le Paradou”, tant elle donne l’impression de sauvagerie, d’abandon calme et paisible ;
      2. à Bérinsenne, à quelque 250 m. de la Croix du Sr Collonel, en direction de Cour. Belle famille d’arbrisseaux, beaucoup moins imposante que celle de Hasse ;
      3. à Banneux, à gauche et à droite de l’ancienne limite Liège-Stavelot. Grâce aux soins diligents de l’Administration des Eaux et Forêts et à l’invitation des A. F., ces genévriers prospèrent admirablement et constitueront bientôt un fort bel ensemble.

A cette liste déjà longue on pourrait ajouter les noms d’arbres, chênes et  hêtres, sans intérêt historique peut-être, mais dont le port majestueux ou les formes souffreteuses arrêtent le regard et forcent l’admiration (Hêsse dol ronde djèbe, Hêsse do p’tit Oneux, etc.).

Les hêtres des Stokais, le Chêne as Wez caw (Plain Fays) et le fayard proche Bérinsenne sont dans ce cas. Il conviendrait de les entourer de sollicitude. Après les coupes à blanc des épicéas ou l’abattage des taillis, ils se dresseront toujours, repères stoïques et précieux.

Qu’on nous permette également une suggestion : l’Etat, les communes ou les particuliers ne pourraient-ils consentir à laisser quelques témoins, voire
un seul, lors de coupes effectuées. Le temps aidant, ces feuillus ou ces épicéas échappés à la cognée du bûcheron prendraient des proportions respectables et constitueraient autant d’indicateurs naturels des plus efficaces.

A. Freyens


Couverture de l’édition Marabout de 1955 (Collection privée)
Initiative : Les Amis de la Fagne a.s.b.l.

[AMISDELAFAGNE.BE] C’est en 1935 qu’un petit groupe de fagnards enthousiastes, Antoine Freyens – président fondateur-, Jean Leroy, René de Moreau de Gerbehaye et Fernand Heuze ont créé l’A.S.B.L. Les Amis de la Fagne. Cette nouvelle société venait concrétiser officiellement un vaste mouvement d’opinion amorcé quelques années auparavant par les précurseurs, des scientifiques, comme le Pr Léon Fredericq, ou simplement des poètes et amoureux de la nature, comme Albert Bonjean.

Le but premier des “Amis de la Fagne“, la création d’une Réserve naturelle, paraissait à portée de main en 1939 lorsque la deuxième guerre mondiale interrompit le processus. Cependant, dès la fin des combats armés, “Les Amis de la Fagne” reprenaient leur lutte pacifique mais résolue contre les dégradations du milieu fagnard, en particulier contre les enrésinements massifs, accompagnés de drainages qui saignaient, l’une après l’autre, les étendues tourbeuses.

Cette croisade en faveur des hauts marais, dont la valeur biologique et paysagère n’était pas encore unanimement reconnue, fut émaillée, au fil des années, de vives controverses et de campagnes animées concernant des sujets âprement débattus. Certes, “les Amis de la Fagne” n’ont pas remporté toutes leurs batailles, mais ils ont obtenu des succès souvent décisifs pour l’avenir et la pérennité du Haut Plateau.

Au début des années cinquante, leur action s’est concentrée non seulement contre les monocultures d’épicéas, mais aussi contre l’aberrant projet d’installation d’une vingtaine de fermes dans les fagnes jalhaitoises. La confiscation pour ce faire de quelque 220 hectares de landes – aujourd’hui rendues à la Réserve naturelle, mais néanmoins fortement altérées – a déchaîné un tel élan de protestation qu’enfin les autorités gouvernementales de l’époque décidèrent la création, en 1957, d’une première “Réserve Nationale”, avec son équivalent en Flandres, au Westhoek.

C’était un beau succès mais nettement insuffisant. “Les Amis de la Fagne” ont donc continué à revendiquer la mise sous statut de protection de beaucoup d’autres espaces tourbeux, et ont eux-mêmes montré l’exemple en “sauvant” par des contrats de “non faciendi” payés aux communes propriétaires, la Fagne de Cléfay, puis celles du Setay, du Neur Lowé, du Fraineu, du Stoel

Progressivement, dans les années 70, la Réserve initiale s’est agrandie et la plupart des sites dont “les Amis de la Fagne” réclamaient la protection y ont été intégrés, notamment les “fagnes de l’Est”, c’est-à-dire essentiellement la Brackvenn et le bassin des sources de la Getz et de la Vesdre, entre Eupen et la frontière allemande.

Simultanément, “Les Amis de la Fagne” ont été les pionniers dans les travaux de restauration des tourbières. Sous le regard condescendant des “experts” de l’époque, ils se sont attaqués, de leurs mains, avec la seule force de leur enthousiasme, à une tâche énorme : le colmatage des drains qui, dans la toute jeune réserve naturelle, continuaient d’assécher les zones tourbeuses. Des milliers de petits barrages ont ainsi été construits par les équipes de bénévoles, et ces opérations se poursuivent aujourd’hui encore sous d’autres formes, essentiellement par des travaux d’élimination des semis éoliens d’épicéas dans les zones protégées.

Enfin le vent commençait à tourner dans les sphères officielles. Un Parc Naturel (Hautes Fagnes – Eifel), englobant les nouvelles réserves, vint à l’ordre du jour dans les années 60. Et peu à peu, la politique forestière, dont les responsables prenaient enfin conscience de l’hérésie du “tout épicéa”, effectuait un virage progressif mais radical, qui a débouché aujourd’hui sur des pratiques nettement plus conformes aux exigences écologiques.

Dans un passé plus récent, “Les Amis de la Fagne“, continuant à veiller jalousement sur l’intégrité du Haut Plateau, se sont engagés dans d’autres batailles, s’opposant par exemple avec succès à une extension du champ de tir militaire d’Elsenborn qui, au début des années 90, menaçait de saccager tout le bassin de la Schwalm.

Avec d’autres sociétés de protection de la nature, ils ont par ailleurs obtenu le détournement du tracé du RAVEL dans la vallée de la Rur, pour sauvegarder les sites de nidifications d’un oiseau rare et en danger partout en Europe, le tarier des prés.

Aujourd’hui encore, “Les Amis de la Fagne” se mobilisent pour la défense de la biodiversité partout où des actions s’imposent ; aussi ont-ils constamment apporté leur appui et leur participation aux remarquables projets “LIFE“, initiatives européennes dans le cadre de la campagne “NATURA 2000” qui ont permis de restaurer des landes et des tourbières avec des moyens financiers et techniques sans précédent. En même temps, ils s’efforcent de maintenir un juste équilibre entre la protection des sites et les possibilités pour le public de les admirer, fut-ce au prix d’une réglementation plus stricte, comme dans les zones “C” de la réserve, particulièrement fragiles.

En complément de leur action aux côtés des gestionnaires forestiers, “Les Amis de la Fagne” pratiquent une politique d’acquisition de terrains tourbeux, achetés grâce aux dons de leurs membres et qu’ils gèrent en tant que “Réserves Naturelles Agréées“, notamment dans les vallées des Tros Marets et de l’Eau Rouge.

En ce début du XXIe siècle, “Les Amis de la Fagne“, tout en étant donc une des plus anciennes associations de protection de la nature de Belgique, restent activement sur la brèche : sentinelles vigilantes de l’évolution des Hautes Fagnes, confrontés, avec les gestionnaires, à de nouveaux défis, tels que l’envahissement d’un tourisme de masse, ou tout simplement les conséquences du réchauffement climatique sur la flore et la faune, ils demeurent les “experts es fagnes” sur tous les fronts où se joue l’avenir du plateau tourbeux, en particulier dans la perspective du suivi des sites Natura 2000.

d’après, Roger Herman, amisdelafagne.be


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : transcription, partage, correction et iconographie | sources : FREYENS A., Le Guide de la Fagne (Marabout, 1955) ;   amisdelafagne.be ; documentation privée | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DR ; © curieuseshistoires-belgique.be ; © Collection privée.


D’autres initiatives…

Comment se porte le lynx wallon ?

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[NOTRENATURE.BE, 11 juin 2022] Nous en sommes sûrs depuis l’automne 2020 : un lynx rôde dans la vallée de la Semois, une immense zone de nature sauvage en Ardenne belge. Depuis lors, il a régulièrement été filmé par des pièges photographiques du DNF, même si ce grand félin a considérablement moins fait la une que nos meutes de loups. En plus d’être timide devant l’objectif, notre “fantôme des bois” semble aussi frileux envers les médias, mais comme les bébés lynx se font attendre, nous avions moins de choses à raconter sur cet animal mystérieux. À moins de poser la question à Corentin Rousseau, conservation manager au WWF et véritable connaisseur du lynx boréal.

Que savons-nous exactement sur le lynx wallon ?

Corentin Rousseau : “Nous pouvons dire avec certitude qu’il s’agit d’un individu mâle qui trouve la région suffisamment à son goût pour s’y installer durablement. Nous le savons via des analyses ADN. Les lynx sont très difficiles à observer, mais des leurres végétaux que le DNF a disposés sur des arbres situés à des endroits stratégiques ont permis de filmer le lynx en train de se frotter contre un arbre. Ils ont récolté de l’ADN à partir des poils qu’il a perdus et celui-ci contient une véritable mine d’informations sur l’animal.

Ont-ils réussi à déterminer la provenance du lynx ?

Corentin : “Notre lynx wallon présente visiblement les gènes de la sous-espèce Lynx lynx carpathicus, une sous-espèce également présente dans les pays voisins. Durant les cinq années précédentes, l’Allemagne a mis en place un programme de réintroduction du lynx, et 20 lynx bagués de cette sous-espèce ont été relâchés. Nous savons que les animaux réintroduits ne restent pas nécessairement à l’endroit où ils ont été relâchés, mais le lynx belge ne porte pas d’émetteur GPS. Il doit donc s’agir d’un descendant des lynx allemands et nous sommes pratiquement certains qu’il est né dans la forêt palatine, dans le sud-ouest de l’Allemagne.

Ce n’est pas très loin de chez nous. Les lynx préfèrent-ils rester près de leur lieu d’origine ?

Corentin : “Oui. Nous sommes tellement habitués aux histoires de jeunes loups qui peuvent facilement parcourir plus de 1000 kilomètres pour chercher leur propre territoire que nous oublions que d’autres prédateurs ont des habitudes différentes. Les lynx ne parcourent pas de longues distances au cours de leur vie. Les femelles cherchent un territoire situé entre 20 et 60 km de leur lieu de naissance, tandis que les mâles peuvent se déplacer de 100 à 200 km. Il n’est donc pas surprenant que le premier individu repéré dans notre pays soit un mâle. La forêt palatine est la région la plus proche où des lynx ont élu domicile à l’étranger, mais elle se trouve tout de même à 150 km de l’Ardenne.

Y a-t-il des chances qu’une femelle arrive également dans la vallée de la Semois ?

Corentin : “Très peu. Il y a plus de chances qu’un second mâle arrive dans notre pays. Les lynx sont plutôt solitaires, ils ne forment pas de meutes comme les loups et ne se rapprochent que pour s’accoupler. Il faudrait donc que nous ayons assez de place pour que deux mâles puissent vivre côte à côte, car leurs territoires – qui mesurent facilement 300 kilomètres carrés – ne doivent pas se chevaucher. Les femelles défendent un territoire plus petit qui peut partiellement correspondre avec celui d’un mâle.

Si le lynx ne trouve pas de femelle avec le temps, va-t-il repartir ?

Corentin : “C’est peu probable, car il peut en soi parfaitement survivre en solitaire. À ma connaissance, il n’y a eu qu’un seul cas documenté de lynx mâle allemand qui est retourné vers son lieu d’origine après des années de solitude, et nous supposons qu’il s’agit d’un cas très rare. Tant que le lynx trouve un habitat de qualité ici – et la vallée de la Semois répond parfaitement à ses exigences avec ses forêts aux milieux ouverts, ses pentes rocheuses abruptes, ses nombreux chevreuils et ses zones calmes pour se retirer – il peut très bien vivre en célibataire heureux.

Prévoyez-vous de réintroduire une femelle en Ardenne belge ?

Corentin : “Nous y avons pensé, mais avant d’agir, nous devons avoir des réponses à quelques questions cruciales concernant les chances de survie d’une population de lynx. Nous devons d’abord savoir si notre pays abrite effectivement assez de place pour une population viable. Cela n’aurait pas de sens de relâcher 5 lynx si notre nature n’a pas de place pour plus d’individus. Une population viable compte au moins 20 à 30 lynx et nous devons être capables de leur fournir un territoire totalement adapté. Ensuite, nous voulons étudier la connectivité de nos zones naturelles. Les loups ne rechignent pas à traverser les routes et ne se laissent pas intimider par les structures humaines. Les lynx se sentent moins à l’aise dans un paysage fragmenté et ont besoin de connexions naturelles qui relient les différentes zones naturelles. Ces structures profitent à de nombreux autres organismes, et l’augmentation de la connectivité est un plus pour la biodiversité à tout point de vue.

Et la société ? Sommes-nous prêts à accueillir plus de lynx ?

Corentin : “C’est aussi une question à laquelle il faut une réponse. Toutes les parties sont-elles prêtes à cohabiter avec cette espèce si particulière ? Cependant, il est généralement plus facile de cohabiter avec le lynx qu’avec le loup. Il ne se laisse pas souvent observer ; la plupart du temps, les gens ne savent même pas qu’ils vivent à proximité de ce grand félin. Il serait faux de dire que les lynx n’attaquent jamais les moutons, mais c’est très rare. De plus, un lynx ne prélève qu’un (ou maximum deux) exemplaire(s), alors que les loups peuvent créer un champ de bataille dans la panique. Tous les efforts mis en place pour tenir les loups à distance des moutons fonctionnent aussi avec les lynx. Je ne pense pas que nous rencontrerons beaucoup de résistance à ce niveau-là.

Quelles actions mettez-vous en place pour le lynx ?

Corentin : “Nous étudions les endroits adaptés pour devenir des habitats potentiels avec une équipe scientifique et nous les répartissons en trois catégories : parfaits, bons et moyens. Nous sommes attentifs aux améliorations potentielles que nous pourrions apporter à chaque endroit. Nous pouvons ainsi rendre ces habitats plus attrayants – par exemple en laissant de la place aux buissons dans les forêts – mais il est peut-être encore plus important de s’attaquer à la connectivité en priorité. Pouvons-nous donner un coup de boost au lynx en reliant la forêt palatine à l’Ardenne ? Les blaireaux, chevreuils, cerfs élaphes, chauves-souris et bien d’autres espèces bénéficieraient également de cette mesure. Le fait qu’un lynx mâle soit arrivé jusqu’ici et ait décidé de s’installer est déjà merveilleux, mais l’histoire du lynx belge est loin d’être terminée !


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage | sources : notrenature.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © wwf.be.


Plus de vie…

Silbo, la langue sifflée de La Gomera

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Dans l’île de La Gomera, aux Canaries, la langue sifflée, le “silbo”, a bien failli disparaître avec la modernisation de la société. Un petit groupe de “siffleurs” a permis de maintenir, voire de développer ce qui fait le sel de cette île volcanique et montagneuse.

Le ferry approche du port de San Sebastian, capitale de l’île de La Gomera, dans l’archipel des Canaries. La manœuvre est délicate, même si, ce jour-là, l’océan Atlantique s’est assagi. Sur l’île, les quelque 22 000 habitants sont passés en quelques années de la vie dans les montagnes à un quotidien de citadins sur la côte et ses plages de sable noir, risquant au passage de voir disparaître le silbo gomero, ou l’”art de parler en sifflant”, héritage de La Gomera.

Eugenio Darias se souvient : “Je suis né à San Sebastian de la Gomera. Je devais avoir 7 ou 8 ans (il en a aujourd’hui 70, NDLR) quand j’ai appris à siffler comme tous les enfants, en famille. Quand on se retrouvait sur la place principale avec mes copains d’école, on l’utilisait pour se “parler” entre nous.” Ce qui n’était qu’un jeu en sortant de l’école devenait une nécessité lorsqu’il rejoignait la ferme de son grand-père, là-haut dans les montagnes, là où il a appris cette façon de s’exprimer avec ceux au loin, dans une autre vallée. “Comme lorsque mon frère ou mon grand-père était occupé avec les bêtes à plus de 1 000 mètres de l’endroit où je me tenais “, se souvient-il.

Une affaire de dextérité

Lors de ses visites, Eugenio redécouvrait le quotidien des paysans de cette île volcanique où, dès que l’on quitte la côte, les montagnes escarpées descendent abruptement dans des ravins très profonds. Alors quoi de mieux que siffler pour communiquer ? D’autant que cela peut éviter deux à trois heures de marche. Certains prétendent que les sons portent jusqu’à 4 000 mètres ; à mon avis, c’est plutôt 2 500 à 3 000 mètres. Dans les ravins, le son court et se renforce. L’écho le propulse et ensuite il se perd. L’essentiel, c’est que le message arrive clair. À l’inverse, dans les plaines, le son ne va pas loin”, dit-il encore.

Mais n’est pas silvador” qui veut. Un peu de dextérité s’impose. C’est tout un art de positionner une ou deux phalanges dans la bouche et de placer sa langue de telle façon que le son se produise. Facile ? En apparence seulement.  “La seule règle est de trouver quel doigt permet de mieux siffler, et parfois aucun ne fonctionne”, reconnaît Francisco Correa, professeur et coordinateur du projet d’enseignement du silbo à La Gomera, et surtout capable de  “siffler” tout un poème.

Et encore faut-il que le son soit identifiable par le destinataire. On parle alors de silbo articulé”, qui se substitue à une langue pour permettre la communication à distance. Car il existe bien d’autres langues sifflées dans le monde, mais toutes ne permettent pas d’exprimer des phrases. Avec le silbo gomero, les sons sifflés varient en ton et en tenue. Mais comme il y a moins de sons que de lettres dans l’alphabet espagnol, un son peut avoir plusieurs significations et provoquer parfois quelque malentendu ! Le même son peut aussi bien vouloir dire “oui” ou “toi” en espagnol, ou “messe” et “table”. Malgré un vocabulaire restreint, des conversations entières peuvent être sifflées, “tout est affaire de contexte”, prévient Francisco Correa.

La Gomera © lagomera.travel
“Le premier téléphone mobile au monde”

Le silbo a toujours été “un moyen de communication en soi, le premier téléphone mobile au monde”, ajoute Eugenio. Une langue “parlée” déjà par les peuplades locales, originaires d’Afrique du Nord, et dont on trouve le récit dès le XVe siècle. Une langue qui différencie les habitants de La Gomera de ceux des autres îles de l’archipel. Eugenio se souvient lorsque, étudiant à l’université de La Laguna, à Tenerife – à une heure de bateau de la Gomera –, sur le campus, il lui arrivait de “siffler” avec un de ses amis de la même île, pour que les autres ne comprennent pas ce qu’ils avaient à se dire.

Enseignant, de retour à la Gomera, il entend parler d’un collègue prêt à donner des cours de silbo aux enfants en dehors des heures de classe. “L’idée m’a plu, et je lui ai dit que je pouvais l’aider.” Et tout s’enchaîne. En 1996, un parlementaire de la Gomera, qui s’inquiétait de la possible disparition du silbo, propose que son enseignement devienne obligatoire à l’école. C’est chose faite en 1999. Et, en 2009, le silbo est inscrit par l’Unesco sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

En dehors des conversations simples de la vie quotidienne entre membres de la même famille, le silbo avait d’autres avantages dont se souviennent les plus anciens. Il permettait d’avertir les contrebandiers de l’arrivée des patrouilles de police. Mais aussi, dans les années 1970, lorsqu’il fut interdit de couper du bois, il permettait de prévenir de l’arrivée du garde forestier ceux qui en avaient besoin pour construire leur maison ou faire du feu, sachant que, selon Eugenio, ledit garde forestier ignorait tout du silbo.

Le “silbo”, à l’honneur des Victoires de la musique en 2015

Assis au milieu de la végétation luxuriante du jardin du Parador, perché sur la colline d’où la vue plonge sur l’océan, Eugenio Darias montre une vidéo sur son téléphone portable. L’enregistrement date de 2015 : c’était la soirée des 30 ans des Victoires de la musique. Comme tous les habitants de La Gomera, ce jour-là, il était devant sa télévision. Il n’a pas oublié l’émotion et la fierté ressentie par toute l’île, lorsque l’artiste français Feloche a “chanté” le silbo avec ces mots : Il existe un endroit où des gens parlent comme des oiseaux.” Le père adoptif de l’artiste français était d’Agulo, l’une des petites localités de l’île, et son fils a voulu lui rendre hommage, donnant une visibilité internationale à ce trésor de La Gomera.

Dans ce jardin enchanteur, Eugenio, gardien de l’héritage “sifflé” de l’île, lance une invitation sifflée : “Agnès, viens ici que l’on prenne un petit verre de vin rouge.” Invitation reçue cinq sur cinq ! Si Eugenio regrette de ne pas avoir enseigné le silbo à son fils, “les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés”, il se réjouit d’avoir participé à “planter la graine et à la cultiver pour qu’elle ne meure pas.” Et depuis, d’autres ont pris la relève.

“C’est comme le vélo”

Pour Estefania Mendoza, 34 ans, le silbo fait partie du patrimoine de son île, qu’elle se doit de transmettre aux nouvelles générations. Ses deux enfants de 5 et 6 ans ont, dès l’âge de 3 ans, appris des paroles simples, et le plus jeune arrive déjà à siffler en mettant ses phalanges dans la bouche. “C’est comme le vélo, il y en a qui arrivent à pédaler du premier coup et d’autres non.” Ensemble à la maison, ils se parlent en sifflant des phrases de la vie courante comme “apporte-moi l’eau”, “mets la table”, etc. Mais c’est le week-end que l’apprentissage prend toute sa dimension, lorsque la famille part en montagne et siffle d’une vallée à l’autre.

Estefania avait dix ans quand elle a appris le silbo. À l’époque, c’était une activité extra-scolaire. Aujourd’hui, en plus de son travail, elle l’enseigne aux adultes à la mairie de San Sebastian. Ses parents, dit-elle, sont très fiers, car vivant en ville ils ne le parlent pas et ne l’ont pas transmis à leurs enfants. À leur époque, le silbo était affaire d’hommes, de bergers et de vieux ! Comme quoi tout change.

Le ton. Des sons créés par de “petits tourbillons”

Pas de mot, mais des sons. Le langage sifflé a cette particularité qu’il exprime les mots en soufflant l’air au travers des lèvres plus ou moins fermées, ce qui crée de petits tourbillons. Il ne dispose pas des harmoniques de la voix et n’utilise qu’une bande de fréquence limitée (et relativement basse), mais c’est suffisant pour transposer, pour l’essentiel, les mots de la langue. En silbo gomero, les différentes voyelles sont exprimées par des sons de hauteurs différentes, et les consonnes par des interruptions plus ou moins longues du sifflement. Dans les langues tonales, l’inflexion ascendante ou descendante du ton est traduite par une intonation montante ou descendante des voyelles. La langue sifflée mobilise de plus en plus de personnes de par le monde. Un congrès international de silbo a eu lieu en visioconférence entre “siffleurs” de Turquie, de France, du Mexique, du Maroc et de La Gomera.

De nombreuses langues sifflées

Plus d’une cinquantaine de langues sifflées ont été identifiées au fil du temps. Parmi les plus connues : le silbo, parlé par des bergers sur l’île de la Gomera, dans les Canaries ; le kus dili (la langue des oiseaux), employée par les habitants du village de Kusköy, en Turquie ; le wayãpi et le gaviaõ, utilisées en Amazonie ; le chepang,au Népal ; le béarnais sifflé, parlé dans le village d’Aas, dans la vallée d’Ossau (la dernière locutrice est décédée, mais un professeur a pris la relève).

Le silbo gomero est l’unique langue sifflée au monde à avoir été classée au patrimoine de l’Unesco sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

d’après LA-CROIX.COM


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Plus de monde…

Dormir en deux fois dans la nuit : la tradition perdue du sommeil biphasique

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Dormir en un bloc de 8 heures n’a pas toujours été la norme. Grâce à la découverte fortuite d’un historien, on sait qu’avant la révolution industrielle, le sommeil était entrecoupé d’une pause vers minuit.

Vous vous réveillez parfois la nuit ? Pas d’inquiétude : ce serait “normal” non pas d’un point de vue physiologique mais historique, selon l’historien américain Roger Ekirch. Les gens allaient au lit vers 21h ou 22h, se réveillaient après minuit, pour une heure environ, et ensuite se recouchaient”, détaille le chercheur rattaché à l’Université Virginia Tech.

Que faisait-on durant cette pause ? Quasi tout ce qu’on peut imaginer”, résume-t-il. Rester au lit, prier, s’occuper des tâches domestiques, entretenir le feu, prendre soin du bétail, s’occuper d’un enfant malade. “Plusieurs médecins étaient d’avis que c’était un moment de premier choix pour avoir des relations sexuelles”, observe l’historien. Pendant longtemps, on a pourtant dormi à plusieurs, jusqu’à toute une famille, dans le même lit. Autre temps, autres mœurs.

Découverte fortuite

On médite aussi sur le contenu des rêves encore frais, qui sont perçus comme un chemin d’accès à la connaissance de soi ; c’est d’ailleurs après la disparition du sommeil biphasique que se développera la psychanalyse.

Comme beaucoup de découvertes, celle-ci s’est faite par hasard, à Londres dans les années 1990. Roger Elkirch cherchait des actes juridiques dans les archives nationales à Londres. L’historien tombe alors sur des références à un “premier sommeil” et à un “deuxième sommeil”. Ce qui m’a étonné, c’était la façon familière dont les gens faisaient référence à cette façon de dormir, comme si cela leur était tout à fait normal”, situe l’auteur de La grande transformation du sommeil.

Depuis la nuit des temps ?

En tout, il trouvera 2000 références similaires dans des écrits juridiques et de fiction, et pas des moindres : chez Érasme, chez le philosophe Plutarque, l’historien Tite-Live et dans l‘Odyssée d’Homère. Le tout dans différentes langues : “premier somme”, “primo sonno“, ou encore morning sleep”.

Ces mentions, sous nos yeux depuis des siècles, avaient été selon lui ignorées ou mal interprétées : on prenait les termes de “premier somme” comme la phase initiale de l’endormissement, un synonyme de “sommeil léger“. Lorsque le bloc continu de huit heures est devenu la norme, on oublia aussi le souvenir du sommeil biphasique, qui fut pourtant la norme en Occident pendant une éternité, et jusqu’à il y a pas si longtemps.

Le rôle clé de l’éclairage artificiel

Au XIXe siècle, ce schéma en deux cycles évolue à cause de la révolution industrielle, période de fort progrès économique, qui a deux effets majeurs. L’apparition de l’éclairage artificiel augmente la durée de luminosité quotidienne, d’abord avec l’apparition des lampes à gaz puis de l’électricité. À Paris, les premiers réverbères sont installés en 1820 ; on en compte 56 000 en 1860. L’horloge biologique va donc s’adapter.

L’allumeur de réverbère dans Le Petit Prince de Saint-Exupéry (1943) © Gallimard

La deuxième conséquence de cette période, c’est que les mentalités vont changer. “La conséquence culturelle est que les valeurs associées à la révolution industrielle mettent en avant l’importance de l’efficacité, de la ponctualité, explique Roger Ekirch. La société devient beaucoup plus soucieuse du temps.”

Petit à petit, on s’affranchit des conseils des médecins, qui recommandaient jusque là un sommeil en deux segments. L’avènement des loisirs, du moins dans un cadre citadin et privilégié, retarde le coucher et allonge le premier somme. La nuit, période de criminalité, devient moins obscure alors que la police se professionnalise. Plus besoin de se réveiller pour parer à un risque d’intrusion de prédateurs, réflexe datant de la préhistoire selon des anthropologues.  Pardonnez-moi de rappeler que cette transformation ne s’est pas faite du jour au lendemain ! ironise l’historien. Ce fut lent, irrégulier, mais vers la fin du XIXe siècle, c’était devenu la nouvelle normalité.”

Biphasique ou continu : qu’est-ce qu’un sommeil “naturel” ?

Le sommeil biphasique persiste pourtant dans des cultures non occidentales moins exposées à la lumière artificielle, selon des enquêtes de la fin du XIXe siècle : chez des Marrons du Suriname ou dans une communauté de fermiers Tivs du Nigeria.

Dans les années 1990, une étude est menée aux États-Unis, sous l’égide du chercheur Thomas Wehr du National Institute of Mental Health : une quinzaine de sujets sont privés d’éclairage naturel pour observer l’évolution de leur sommeil. Celui-ci devient biphasique au bout de 3 semaines. J’ai entendu parler de ça pour la première fois en lisant le New York Times, en décembre 1995, se souvient l’historien. Il se trouve que j’étais en train de surfer sur Internet à minuit ! Et j’étais époustouflé de lire ces recherches plusieurs années avant, qui semblaient recouper les miennes.”

Le même constat est obtenu en 2017 en étudiant le sommeil des habitants d’un village agraire sans électricité de Madagascar. D’autres études récentes observent en revanche un sommeil continu dans des cultures pré-industrielles, en Afrique et en Amérique du Sud.

Conclusion : difficile de dire s’il y a aujourd’hui un sommeil “normal”, ce qui pourrait rassurer les insomniaques, nombreux à contacter Roger Ekirch avec inquiétude, de son propre aveu : D’un point de vue historique, ils ne vivent probablement pas un trouble du sommeil, mais plutôt une résurgence très forte de cette forme de sommeil ancestrale qui a longtemps dominé dans le monde occidental.”

d’après FRANCECULTURE.FR


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Plus de presse…

DUBOIS : Le magazine Imagine, comme un air de John Lennon

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[DIACRITIK.COM, 6 avril 2022] Voici un magazine assez magnifique, très chatoyant aussi et qui porte bien son enseigne à la John Lennon. Il se réclamait du parti Écolo à l’origine puis en garda l’esprit tout en prenant quelque distance envers ce parti. C’est en ce sens que la couverture de ce bimestriel porte fièrement trois surcharges : DEMAIN LE MONDE ; la triade ÉCOLOGIE / SOCIÉTÉ / NORD-SUD ; et la mention quelque peu énigmatique SLOW PRESS (est-ce la formule employée à propos d’un vin à pression lente ou bien est-elle d’un journal à parution peu pressée — mais stressée néanmoins ?).

Ainsi “Demain le monde” nous parle de mutation et d’un univers qui propose en lieu et place du capitalisme dominant un bouleversement résolu. Quant à la triade “Écologie / Société / Nord-Sud”, elle rassemble en une seule trois disciplines de pointe et qui visent à réconcilier la Terre avec l’Humanité. Quant à cette “Slow Press”, qui continue à nous tarabuster, nous la traduirons joyeusement comme un équivalent du bon vieux latin festina lente, c’est-à-dire “hâte-toi lentement”, ce qui fait pleinement notre affaire.

Si Imagine a quelque peu tenu à distance luttes et controverses politiques, c’est pour mieux se régénérer dans les temps troublés que nous connaissons. Une pandémie, une guerre continentale, des cataclysmes naturels, on conviendra que c’est beaucoup et que c’est même trop. Imagine entend jouer à cet égard “un rôle de sentinelle des catastrophes en cours“. Et c’est pourquoi ce magazine défend “une pensée complexe et nuancée, apaisée et féconde, libre et non conformiste“. Et d’ajouter joliment encore qu’il “libère les imaginaires (…), est porteur d’idées nouvelles et inspirantes, d’histoires audacieuses et inattendues, de petits ou grands récits.

Est-ce à dire que la critique sociale et politique ne trouve plus sa place dans une revue telle que celle que l’on évoque ici ? Ou bien qu’elle ne se reconnaît plus dans les combats qui sont menés par la gauche au point qu’on voit se déliter les partis les plus combatifs, au risque de laisser toute la place aux populismes ou aux néolibéralismes dans ce que ceux-ci montrent de plus trivial aux quatre coins du continent et des environs.

Le magazine a par ailleurs déterminé son découpage et son rythme de lecture selon une cartographie pleinement évocatrice et même largement métaphorique à travers ce qu’il désigne comme ses divers territoires. Nous aurons ainsi au long de la revue :

    1. Sur le volcan qui accorde la priorité à la sphère politique à travers le mouvement des luttes, des résistances et des interventions, croisant par ailleurs des thèmes du jour comme le populisme, le patriarcat, la marchandisation du monde, soit autant de dérives ;
    2. Le sixième continent qui désigne un article de long format à la croisée de divers territoires ou thématiques ; prendront ainsi forme de “grands entretiens” qui donneront la parole à des personnalités en vue parmi les plus représentatives du monde intellectuel ;
    3. Zones fertiles qui veut qu’Imagine propose des alternatives sur des thématiques de base relatives à l’agriculture, au climat, à l’énergie, à la démocratie, à l’économie, toutes essentielles à la survie des espèces ;
    4. Terra incognita qui se projette vers le futur et favorise la pensée utopique, donnant en particulier la parole à des personnalités porteuses de changement et qui sont prêtes à aborder des sujets comme l’effondrement ou l’adaptation ;
    5. Les confluents qui font se croiser différentes disciplines, depuis la philosophie jusqu’à l’histoire et la sociologie. Éducation et transmission seront ici des thèmes de premier plan ;
    6. Au large donne la parole à toutes les disciplines qui se réclament de l’esthétique et des formes d‘art. C’est là encore que place est faite aux minorités mises à l’écart comme au monde vivant dans sa pluralité (personnes vulnérables, animaux, végétaux). La perspective activée est celle d’un monde réconcilié dans toutes ses composantes.

On notera que les “Grands Entretiens” seront selon toute vraisemblance rassemblés dans une livraison de fin d’année “hors série”.

Si Imagine fonctionne avec une Rédaction minimale à Liège et à Bruxelles Hugues Dorzée étant son rédacteur en chef, elle ne sortira que difficilement de l’espace belge francophone. Demeure néanmoins la possibilité pour les lecteurs de se procurer le magazine par abonnement ou par livraison ciblée. Une diffusion qui exista vers la France pendant une période devrait pourtant reprendre en ce pays. Mais, par ailleurs, le groupe rédactionnel s’élargit volontiers à des groupes de travail et de réflexion de durée variable. Et l’on a vu récemment se constituer et s’instituer l’assemblée mobile des Pisteurs d’Imagine auquel le magazine peut faire appel en matière de conseils et d’orientations. Il compte actuellement une quinzaine d’intervenants. Parmi ceux-ci, on compte notamment Olivier De Schutter, Caroline Lamarche, Ariane Estenne, Charlotte Luyckx, Arnaud Zacharie, soit autant de personnalités fortes.

Il est donc toute une vie sociale autour d’un magazine qui aime à scander l’année de rencontres, de mises au vert, de séances d’écriture collective, de workshops, etc. C’est ainsi tout un brassage procédant par groupes restreints et cellules productives et qui se donne pour objectif d’inventer le monde de demain.

Jacques DUBOIS

Imagine, c’est un magazine belge, bimestriel et alternatif, qui traite des questions d’écologie, de société et de relations Nord-Sud. Il est édité par une asbl, indépendante de tout groupe de presse et de tout parti politique, et géré par l’équipe qui le réalise. Imagine s’inscrit dans le courant slow press et défend un journalisme d’impact, au long cours, à la fois vivant et critique, apaisé et constructif. Tous les deux mois, il recherche la qualité plutôt que la quantité. Il ralentit pour offrir à ses lecteurs une information originale, fiable et nuancée. Contact : Imagine, boulevard Frère-Orban 35A, B-4000-LIEGE (site du magazine).


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Il y a presse et presse…

A la découverte des (vrais) animaux qui se cachent derrière Nessie, le Yéti ou le Kraken

Temps de lecture : 7 minutes >

Une étude vient de suggérer qu’une “grosse anguille” pourrait bien se cacher derrière le monstre du Loch Ness. Petites explications scientifiques sur ce qui se dissimule derrière Nessie, qui serait avant tout un mirage, et quelques autres créatures mythiques, du Yéti au Kraken.

La cryptozoologie, la “science des animaux cachés”, enquête sur les animaux dont l’existence est controversée, et dont la réalité n’est attestée que grâce à des témoignages. Certains, devenus des créatures mythiques, à l’image du Léviathan ou du Yéti, ont fait l’objet d’études sérieuses, qui remontent aux origines mêmes de ces monstres populaires, voire quasi-légendaires.

Petit “débunkage” en règle, avec Benoît Grison, auteur du Bestiaire énigmatique de la cryptozoologie : du Yéti au Calmar géant.

Il y a assez souvent, en cryptozoologie, des animaux qui sont supposés inconnus mais qui ne sont que des animaux rares, mal observés ou mésinterprétés par des gens qui ne sont pas des naturalistes. Il peut y avoir des animaux inconnus, parce qu’il reste beaucoup de faune à découvrir. Mais il est très très rare qu’il n’y ait rien du tout derrière, qui ne soit pas biologique.

Benoît Grison

Derrière Nessie, des phénomènes naturels (et des phoques)
© Philippe Vienne

Qui n’a pas entendu parler du monstre du Loch Ness – Nessie pour les intimes – cette fameuse créature digne de la préhistoire, dont la tête et le long cou affleurent à la surface de l’eau ? Le nombre de témoins a longtemps intrigué les naturalistes, certains d’entre eux adhérant à l’hypothèse d’une créature marine.

Une idée que vient conforter une étude parue ce jeudi 5 septembre [2019] et qui estime qu’une grosse anguille pourrait bien se cacher derrière la créature mythique. En juin 2018, l’équipe de Neil Gemmell, de l’université d’Otago, en Nouvelle-Zélande, a recueilli plus de 200 échantillons ADN dans le célèbre lac écossais. Après analyse de près de 500 millions de séquences, le généticien n’a découvert aucune trace de plésiosaure, une famille de grands reptiles aujourd’hui disparus. En revanche, de “nombreuses séquences ADN d’anguilles” ont été retrouvées, si bien que l’hypothèse de “très grosses anguilles” ayant pu être prises pour Nessie semble plausible aux chercheurs… qui cherchaient avant tout à étudier les différents organismes présents dans le lac.

Mais si les témoignages d’une créature mythique hantant le lac écossais sont aussi nombreux (plus d’un millier entre 1933 et aujourd’hui), c’est avant tout parce que nombre de personnes ont été victimes de mirages, dus aux conditions climatiques du Loch Ness.

On oublie souvent que le Loch Ness est un lac de très grande taille, 7 milliards de m³ d’eau, et où il y a des mirages, raconte Benoît Grison. Quand vous avez par exemple un madrier qui flotte à la surface du Loch Ness et qu’il est réfracté, on peut avoir l’impression d’un cou d’animal qui se dresse au dessus de l’eau.” A l’origine de ces mirages, le phénomène naturel de “la couche thermique d’inversion” (la couche profonde de l’eau demeure à une température constante, plus froide, alors que celle de la surface fluctue) peut créer une réfraction en surface. Ce phénomène est non seulement à l’origine de mirages susceptibles de distordre et d’agrandir ce qui se trouve dans l’eau (comme du bois mort par exemple) mais la friction des couches d’eau à des températures différentes peut entraîner la formation de “vagues sans vents”, donnant l’impression que se forme en surface le sillage d’une créature marine, comme si quelque chose se déplaçait juste sous la surface du lac.

De temps en temps, quelques phoques se sont introduits dans le Loch Ness, périodiquement, ce que les riverains ignoraient“, ajoute Benoît Grison. Ces mêmes phoques, probablement déformés du fait des mirages, sont certainement à l’origine de nombreux témoignages.

© geo.fr
Le Yéti, mi-singe mi-ours ?

Le Yéti c’est un petit peu compliqué : il y a deux groupes de témoignages complètement cohérents phénoménologiquement, poursuit Benoît Grison. Il y a un groupe au sud de l’Himalaya, avec des témoignages anciens et sérieux, qui décrivent l’animal comme une sorte d’Orang-outan terrestre. En revanche, au Tibet, il est décrit comme un ours.

Au Népal, au sud de l’Himalaya, les témoignages sont anciens et se sont raréfiés au fil du temps, “soit c’est un mythe en train de s’éteindre, soit il n’est pas impossible biologiquement que l’Orang-outan continental, qui vivait il y a quelques milliers d’années dans cette région d’Asie, ait survécu dans les forêts himalayennes un peu plus tard qu’on ne le croit“. Là où au Népal le Yéti est décrit comme ayant une apparence simiesque, au Tibet, en revanche, on le qualifie plus volontiers d’humanoïde couvert de poils et s’attaquant au bétail. “Les nuances de couleur de la fourrure correspondent à l’ours bleu. C’est un animal redoutable, impressionnant, qui se met facilement sur ses deux pattes arrières et qui s’attaque au bétail : il a tout pour faire un parfait croque-mitaine“.

Le Yéti aurait donc une origine bicéphale : les récits d’une créature simiesque et ceux d’une créature humanoïde se confondant volontiers. Reste qu’une créature proche du Yéti a réellement existé : le gigantopithecus, éteint il y a 100 000 ans, était un singe qui pouvait faire 3 m de haut et peser jusqu’à 350 kilos.

© futura-sciences.com
Le Kraken ? Un calmar géant et quelques canulars

Cet animal mythique, issu des légendes scandinaves, a évidemment été inspiré par le calmar géant. Dans les légendes, le Kraken tient beaucoup de la bête-île : “quand les marins arrivent sur une île, ils font un feu, et réalisent un peu tard qu’il s’agit en réalité d’un monstre marin ; mais dans sa dimension tentaculaire, on a compris qu’il a été inspiré par le calmar géant, qui n’a été décrit scientifiquement qu’en 1857. C’est récent, à l’échelle de l’histoire des sciences“.

Le calmar géant, ou Architeuthis, est un animal qui vit en profondeur, à plus de 1000 mètres, précise Benoît Grison. Quand un Architeuthis arrive à la surface, c’est qu’il est moribond, et en très mauvais état physiologique. Ses tentacules s’agitent, mais c’est parce qu’il est en train d’agoniser. Il est clair que la vision de calmars qui peuvent atteindre 17 mètres, pour les marins d’autrefois, avec les mouvements convulsifs des tentacules, ça pouvait impressionner.

Des canulars ont achevé de perpétuer la légende du Kraken engloutissant les navires au fond des abysses : lorsque la découverte scientifique du calmar géant fut confirmée, de nombreux journaux de l’époque prétendirent que des bateaux avaient été coulés. “Ces bateaux n’ont jamais existé, en sourit l’auteur du Bestiaire énigmatique de la cryptozoologieLe dernier dans cette lignée là, c’est Olivier de Kersauson, qui a prétendu que son trimaran avait été saisi par un calmar géant. Il a affirmé que le calmar avait saisi de ses bras la coque de son bateau à voiles et l’avait ralenti. Un ami qui travaillait pour l’Ifremer, à Brest, a demandé s’il était possible d’examiner la coque une fois le trimaran rentré, mais bien entendu il a refusé…

Regalec © aquaportail.com
Le Léviathan : “roi des harengs” ou colonies d’organismes ?

Dans la Bible, le terme de Léviathan est avant tout synonyme de monstre, et ne renvoie pas à un animal précis. “Il y a une fusion des mythes : les scandinaves ont fait une relecture du Léviathan comme étant leur serpent de mer (Jörmungand, ndlr), et c’est ce qui s’est imposé dans la culture occidentale. Dans la période moderne, les gens utilisent le serpent de mer pour tout ce qui a une forme allongée dans les océans, c’est un mot-valise.

En lieu et place de serpents de mer, il s’agit surtout d’animaux rares et surprenants, parmi lesquels le Régalec, surnommé “Roi des harengs” ou “Ruban de mer”. Ce poisson osseux, doté d’une crête rouge sur la tête et à l’air patibulaire, peut faire jusqu’à 8 mètres de long. “C’est un animal tellement rare que les biologistes se demandent encore s’il y a une ou deux espèces“.

Parmi les autres créatures susceptibles d’évoquer un serpent de mer, les pyrosomes arrivent en bonne place : ces organismes pré-vertébrés se regroupent en colonies. D’une taille de quelques millimètres, plusieurs centaines de milliers de ces organismes peuvent se coller les uns aux autres pour former de longs tubes pouvant atteindre jusqu’à 12 m de long.

La mer est très mal connue, tient cependant à préciser Benoît Grison. Il y a au moins un tiers des espèces marines qu’on ne connaît pas, donc on ne peut pas exclure que pour un témoignage restant qui semble cohérent, il y ait une créature inconnue.

Balaeniceps © sylvancordier.com
Des ptérodactyles survivants ? Non, la silhouette du Balaeniceps

Malgré les fantasmes, on est encore bien loin du Jurassic Park de Michael Crichton. En Afrique australe, notamment en Namibie et au Botswana, des rumeurs insistantes avaient décrit des reptiles volants tout droit surgis de l’ère secondaire. “C’était des témoignages crédibles, de fonctionnaires coloniaux, relate Benoit Grison. Mais en fait, il y a cet oiseau extrêmement étrange, le Balaeniceps, ou Bec-en-sabot, qui, en vol, a une silhouette parfaitement ptérosaurienne“.

Ça tient à son bec extraordinaire, extrêmement massif, et à sa silhouette. Les témoignages honnêtes de créatures ptérosauriennes se retrouvent tous dans l’aire de distribution du Bec-en-sabot. Il y a une certaine cohérence derrière le témoignage, les gens sont sincères, mais il s’agit d’une réinterprétation massive. C’est finalement bien plus fréquent que les mystifications.

d’après FRANCECULTURE.FR


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Plus de presse…

SPA : les visites en province de Liège du shah de Perse Naser ed-Din (1873)

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Issu de la dynastie des Kadjars, fondée en 1794 par Agha Mohammed, qui n’était alors qu’un chef de tribu, Naser ed-Din est né à Téhéran en 1831. Il succède à son père le 10 septembre 1848. Il entreprend aussitôt la répression du babisme (1849-1852) ; ce mouvement, créé par Sayid Ali Mohammed, tire son nom d’un mot arabe “bab”, signifiant “porte”. Son fondateur se proclame, en effet, “la Porte qui donne accès aux Vérités éternelles.” Il prône une doctrine plus libérale, se référant davantage à l’esprit qu’à la lettre de la loi, s’opposant au pouvoir du clergé et prêchant l’abolition de la répudiation de la femme.

Cette répression est probablement due à l’instigation des chefs religieux, des mollahs dont le pouvoir va croissant. En effet, si sous le règne du shah des progrès ont été fait sur la voie de la modernisation (télégraphe, poste, routes), le gouvernement central s’est toutefois affaibli, l’administration locale s’est détériorée, tout cela au profit du pouvoir religieux, mais aussi des grandes puissances européennes.  Il faut nuancer l’image édulcorée du monarque telle que donnée par certains qui ne parlent que du développement de l’instruction et de la lutte contre la corruption. Le shah aime excessivement les bijoux et les femmes, ses extravagances le laissent toujours à court d’argent et, pour renflouer ses caisses, il accorde aux puissances étrangères d’importantes concessions.

Ainsi Amin Maalouf décrit-il celles accordées aux Russes et aux Anglais : “les Russes, qui avaient déjà le monopole de la construction des routes, venaient de prendre en charge la formation militaire. Ils avaient créé une brigade de cosaques, la mieux équipée de l’armée persane, directement commandée par les officiers du tsar ; en compensation, les Anglais avaient obtenu pour une bouchée de pain le droit d’exploiter toutes les ressources minières et forestières du pays comme d’en gérer le système bancaire ; les Autrichiens avaient, quant à eux, la haute main sur les postes.”

Le Shah avec la royauté britannique et russe au Royal Albert Hall de Londres © DP

Si les intellectuels iraniens admirent les progrès techniques occidentaux, ils s’opposent à l’octroi de telles faveurs aux Européens, faveurs qui permettent à ces derniers d’influencer fortement la politique intérieure du pays. Ainsi, “le mécontentement de la bourgeoisie urbaine s’exprima dans des révoltes contre les concessions étrangères et par la formation d’un mouvement constitutionnaliste.” Le 1er mai 1896, Naser ed-Din est assassiné par un jeune nationaliste religieux.

Durant le demi-siècle que dure son règne, Naser ed-Din se rend trois fois en Europe : en 1873, 1878 et 1889. Le voyage de 1873 est intéressant parce que, à côté de la relation qu’en fait la presse locale, nous possédons également le récit du shah lui-même, dans son Journal de voyage en Europe, aujourd’hui traduit en français.

C’est en juin 1873 qu’il vient pour la première fois en Belgique, après avoir quitté Wiesbaden. Dès le passage de la frontière, le shah note que “en un instant, les gens, la langue, la religion, l’aspect du sol et des eaux, des montagnes et du terrain ont changé, et n’ont aucune ressemblance avec ceux de l’Allemagne. Les montagnes sont plus hautes et plus boisées ; il fait plus froid. Les gens sont plus pauvres. (…) Les gens de ce pays sont plus libres qu’en Allemagne.”

Spa, la Sauvenière © De Graeve geneanet.org

Il arrive à Spa, “une jolie petite ville, située au milieu de montagnes et de vallées”, le vendredi 13, à 7 heures du soir, et est accueilli à la gare par le bourgmestre, M. Peltzer, et le directeur des fêtes, M. Kirsch. Une voiture découverte l’emmène à l’Hôtel d’Orange au son du canon et parmi la foule qui l’acclame. A son arrivée à l’hôtel, une aubade lui est donnée par l’harmonie du Casino, qui sera suivie d’un concert au kiosque de la Promenade de Sept-Heures donné par les Montagnards Spadois“. Le shah rentre ensuite à pied, entrant dans les magasins dont il ne sort jamais les mains vides. Il est étonné par les vitrines : “Le devant des boutiques est fait d’une plaque de vitre d’un seul morceau, à travers laquelle on peut voir tous les objets exposés.”

Le lendemain, samedi 14 juin, le shah fait le tour des fontaines, en commençant par la Sauvenière. “Là, une femme avec des verres offre de l’eau aux gens. Ceux qui sont malades de l’estomac, ou trop maigres, surtout les femmes, viennent y boire de l’eau avant de déjeuner. (…) Beaucoup d’étrangers viennent ici, surtout des Anglais. J’ai bu un peu de cette eau. Elle a très mauvais goût. Dehors, à côté de la source, on voit une grande empreinte de pas sur une pierre. Le gouverneur me dit : “C’est une trace de pas de saint Marc [en fait, saint Remacle]“. C’est un des saints des Européens. “Si une femme qui ne peut être enceinte vient ici poser son pied dans cette empreinte de pas, elle devient enceinte !” C’est vraiment curieux. En Perse aussi, ces croyances sont fréquentes.” Le shah reprend sa promenade : “En sortant de là, nous sommes partis à cheval par une avenue différente pour nous rendre un autre hôtel et à une autre source. Je montais mon propre cheval et galopai pendant quelque temps dans la forêt et dans les allées. C’est ainsi que j’arrivai à l’hôtel. L’eau de cette source avait encore plus mauvais goût que la première.”

Le dimanche 15 juin, “le temps est nuageux et il pleut. On ne voit jamais le soleil dans cette région.” C’est également le jour de la Fête-Dieu, ce qui retient l’attention de Naser ed-Din. “Toutes les rues étaient décorées de lampes et d’arbustes dans des pots. Le sol était tapissé de feuillages et le prêtre principal était conduit à l’église en grande pompe. J’ai vu passer trois groupes : tout d’abord deux cents jolies jeunes filles, toutes vêtues de blanc, coiffées de dentelle blanche, des fleurs à la main ; puis deux ou trois cents autres plus jeunes, tenant chacune un bâton à l’extrémité duquel était attaché un bouquet de fleurs ; enfin des petits enfants, filles ou garçons, tous jolis et bien vêtus, portant des cierges ou de petit drapeaux de velours et d’or avec le visage de Sa Sainteté Maryam [la Vierge Marie].”  Le soir, le shah assiste, au théâtre, à un spectacle de prestidigitation qui l’impressionne fortement.

Naser ed-Din © DR

Le lendemain, Naser ed-Din quitte Spa pour se rendre à Liège, en train. “On avait amené les wagons du roi des Belges [Léopold II]. Ce sont de forts beaux wagons. (…) Les trains belges sont excellents et très confortables. On y est un peu secoué, mais ils sont très rapides. Une heure plus tard nous sommes arrivés à Liège , qui possède d’importantes manufactures de fusils et de wagons de chemin de fer. De Spa jusqu’à Liège, on ne traverse que des montagnes, des vallées et des forêts. Nous sommes passés dans trois ou quatre trous [tunnels], dont l’un avait trois cents zar de long. Mais au-delà de Liège, c’est la plaine. (…) Liège est une grande ville, très peuplée, fort belle, tout entière construite à flanc de colline ou dans la vallée. Elle possède de beaux jardins avec des parterres de fleurs. Toutes les routes de Belgique sont pavées. Les plaines sont verdoyantes, cultivées et peuplées.”

Le shah se rend ensuite à Bruxelles où il est accueilli par Léopold II, “un homme de trente-huit ans, grand, assez maigre, avec une longue barbe blonde.” De là, il se rendra à Ostende où il embarquera pour l’Angleterre. Son passage dans notre pays inspirera la verve satirique du revuiste bruxellois Flor O’Squarr, également habitué de la ville d’eaux. Le premier acte de Quel plaisir d’être Bruxellois !, folie-vaudeville éditée en 1874, s’intitule Les Persans à Bruxelles et l’on y retrouve un monarque amateur de bijoux et de danseuses.

Naser ed-Din revient en Europe en 1878, mais il se rend uniquement à Paris. Il reviendra encore en 1889, pour assister à l’Exposition universelle de Paris, celle du centenaire de la Révolution. Il arrive à Spa le mercredi 27 juin où il est accueilli par une sérénade avant d’arpenter les rues, entrant dans les magasins comme à son habitude et à la grande joie des commerçants. Il loge cette fois à l’Hôtel Britannique, plutôt qu’à l’Hôtel d’Orange comme lors de son séjour précédent, parce qu’il souhaite occuper le même hôtel que le roi des Belges lorsqu’il se rend à Spa. Le lendemain, le shah consacre la journée à la visite des usines Cockerill en compagnie du roi Léopold II. De retour à Spa, il assiste le soir à la fête de nuit donnée en son honneur où l’on tire un imposant feu d’artifice. Il quitte la ville d’eaux le 1er juillet pour se rendre à Anvers où l’attend le roi, qui va le conduire au bateau. Ce sera son dernier voyage en Belgique.

Philippe Vienne


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      • NASER ED-DIN QAJAR, Journal de voyage en Europe (1873) du shah de Perse, Actes Sud, 2000 ;
      • VIENNE P., Naser ed-Din, un persan à Spa (in Histoire et Archéologie spadoises, n° 66, 1991).

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Un jeu de société vieux de 4000 ans sorti de terre dans le désert d’Oman

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Enfoui dans les vestiges d’un village de l’âge du Bronze, lui-même localisé dans le désert d’Oman, un énigmatique jeu de société gravé sur une pierre fait le bonheur des archéologues.

Il y a des découvertes archéologiques qui nous rappellent plus que d’autres encore que certaines pratiques humaines n’ont guère changé au fil des millénaires. C’est le cas du jeu de société, dont nous savons qu’il occupait une place de choix dans la vie quotidienne dès l’Antiquité. Les Egyptiens anciens en étaient friands, de nombreux exemples de jeux étant parvenus jusqu’à nous (ils portent le nom de mehen, senet ou encore de jeu des chiens et des chacals). Le jeu royal d’Ur ou jeu des vingt carrés, retrouvé, lui, dans une tombe royale de la cité mésopotamienne en 1920, est également considéré comme l’un des plateaux les plus anciens – et les plus somptueux – inventoriés à ce jour. L’Homme a donc toujours été joueur, et nous en avons des preuves précoces.

Un nouvel exemplaire de ces jeux ancestraux vient d’être exhumé près du village d’Ayn Bani Saidah, dans la vallée de Qumayrah, une région désertique d’Oman jusqu’ici très peu étudiée par les spécialistes. Consistant en une grille gravée sur une grosse pierre, le plateau a été trouvé dans les vestiges d’une cité de l’Âge du Bronze, fouillés jusqu’en décembre dernier par l’Université de Varsovie et le ministère du Patrimoine et du Tourisme d’Oman. Composé de 13 cases présentant chacune une sorte d’encoche centrale ou indentation, le jeu était enterré dans les restes d’une pièce. Selon les archéologues, il a sans doute diverti ses créateurs il y a quelque 4.000 ans. “Le plateau est fait de pierre et comporte des champs marqués et des trous pour les gobelets. Des jeux basés sur des principes similaires étaient joués à l’âge du Bronze dans de nombreux centres économiques et culturels de cette époque”, ont-ils déclaré dans un communiqué.

Reste maintenant aux archéologues à en comprendre les règles, ce qui ne sera peut-être pas une mince affaire. Il aura en effet fallu plus de 50 ans d’enquête aux spécialistes du British Museum pour parvenir à traduire les règles du jeu royal d’Ur, qui furent finalement découvertes en écriture cunéiforme sur des tablettes de terre cuite vieilles de plus de 2.000 ans. Ce jeu limité à deux joueurs, dont l’équivalent moderne le plus proche serait le backgammon, consistait à lancer des dés et à faire la course avec des pions sur un petit plateau en forme de H. Certains joueurs pariaient des tournées d’alcool ou des femmes, quand d’autres voyaient dans l’issue de la partie un bon ou un mauvais présage.

Le jeu royal d’Ur, conservé au British Museum © Wikimedia Commons
Des tours à la fonction indéterminée

Le plateau de jeu n’est pas la seule découverte notable faite par l’équipe de Piotr Bieliński, du Centre polonais d’archéologie méditerranéenne de l’Université de Varsovie (PCMA UW) et de Sultan al-Bakri, directeur général des antiquités au ministère du patrimoine et du tourisme (MHT) du sultanat d’Oman. Les restes d’au moins quatre tours – trois rondes et une angulaire – ont également été exhumés. L’une d’entre elle, malgré ses plus de vingt mètres de diamètre, n’était pas visible à la surface. “La fonction de ces structures proéminentes présentes sur de nombreux sites attribués à la culture dite d’Umm an-Nar doit encore être expliquée”, a précisé Agnieszka Pieńkowska, elle aussi archéologue au PCMA UW.

Les chercheurs ont aussi trouvé des preuves du travail du cuivre sur le site, ainsi que des objets en cuivre. “Cela montre que la colonie participait au commerce lucratif du cuivre qui faisait la réputation d’Oman à cette époque, dont on retrouve des mentions dans les textes cunéiformes de Mésopotamie”, assure Piotr Bieliński. Le site aurait été occupé jusqu’à l’âge du Fer II (1100-600 avant notre ère). (d’après SCIENCESETAVENIR.FR)

Oman © Philippe Vienne
  • image en tête de l’article : le jeu, gravé sur bloc de pierre © J. Sliwa

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