République d’Užupis

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Peuplée de 7000 habitants, dont près de 1000 sont des artistes, la République d’Užupis est en réalité un quartier de la ville de Vilnius dans laquelle, les habitants ont effectué une sorte de sécession. Une sécession néanmoins bienveillante puisque le 01 avril 1998, les résidents de ce secteur autrefois décrépi et qui se sont progressivement réunis autour du thème de l’art, décident sous l’égide de Romas Lileikis, de fonder cette micro nation à qui ils donnent une constitution et le nomment président à vie. Près de 500 ambassadeurs honorifiques représentent les intérêts de la République sur la scène internationale sans que le pays soit reconnu comme une nation à part entière.

Drapeau d’hiver © uzupiorespublika.com

Face à l’étonnement des autorités qui considèrent ce geste comme anodin, le drapeau de la République représentant une paume de main placée dans un cercle sur fond blanc changeant en fonction des saisons est dressé fièrement vers le ciel.

Mais devant la bienveillance des habitants, le gouvernement lituanien décide, sans le valider officiellement, de laisser en place l’établissement de ce territoire qui au fur et à mesure du temps devient un état de fait. Chaque année, une reine est élue. Une monnaie : l’eurouz circule et la République établie de nombreux liens internationaux avec des états, généralement factuels ou honorifiques, la micro nation ne possédant pas de passeport ou autres documents officiels, mis à part le jour de la proclamation de l’indépendance, le 01 avril durant lequel une taxe d’enjambée de la Vilnia, la rivière de la ville est récoltée en l’échange de la délivrance d’un visa, qui tient plus du folklore que du droit international.

Les touristes qui se pressent durant cette journée festive, le font plus pour profiter de la bière gratuite et de la musique que pour apporter leur soutien à la République ; néanmoins, ce type d’action lui apporte une visibilité internationale qui permet à la république d’asseoir son aura et au gouvernement lituanien de profiter des retombées touristiques de cet évènement.

Sur une superficie de 0,6 kilomètres carrés, la République tente d’exister en proposant aux visiteurs une entrée dans un musée à ciel ouvert. L’ambiance générale demeure excellente et de l’autre côté de la Vilnia, le fleuve qui traverse Vilnius, le visiteur pourra bénéficier de toutes les infrastructures présentes dans la capitale lituanienne : hôtels, restaurants, café et boutiques. Les prix sont similaires à ceux pratiqués dans la ville pour un confort équivalent. […]

Le pont enjambant la Vilnia

Alors que nous nous trouvons toujours dans la capitale lituanienne, nous dépassons une grande bâtisse catholique, reconnaissable entre mille grâce à ses briques rouges ornant le bâtiment dans son intégralité. A un arrêt de bus, nous demandons à un vieil homme qui patiente le chemin pour rejoindre la République d’Užupis. De primes abords, l’homme hoche la tête, tentant de nous expliquer son incompréhension face à notre demande qu’il ne parvient pas à traduire, mais en insistant et en lui montrant sur un morceau de papier le nom lituanien de l’état : Nepriklausoma Užupio Respublika, il sourit et nous désigne avec son doigt une direction que nous nous empressons de suivre.

Après quelques pas, nous parvenons à l’entrée d’un pont qui traverse une rivière : la Vilnia. Un panneau vieilli marque l’entrée dans la République. En contrebas de la rivière, plusieurs personnes, essentiellement des jeunes, profitent d’un moment de quiétude, protégées du soleil par le feuillage des arbres touffus qui longent le cours d’eau.

Sur les contreforts des berges, les cris des enfants se mélangent au calme des lecteurs qui dans une symbiose avec la nature s’intègrent fortement au cadre bucolique du secteur.

Sur les hautes grilles du pont, des centaines de cadenas, fortement enserrés, scellent symboliquement les secrets des visiteurs l’ayant franchi. Certaines anses rouillées dénotent leur ancienneté, un peu comme si les promesses effectuées lors de la séance solennelle de l’accrochage, demeuraient éternelles.

La place du Tibet

Un peu comme un pied de nez aux relations diplomatiques internationales, la place du Tibet se dévoile juste à la sortie du pont. Sur un banc, un homme téléphone, tandis qu’un autre dévore un livre, simplement accoudé sur un rebord.

Lors de la création de la place, après accord de la municipalité de Vilnius, la Chine, en guise de désaccord, a rompu les relations commerciales avec la Lituanie, ce qui n’a pas totalement préjudicié le pays, étant donné que les exportations concernaient exclusivement des fruits rouges.

Aux abords d’une boîte aux lettres transformée en point de distribution gratuite de livre, une sorte d’habitation qui se retrouve généralement en Himalaya. Sur une pelouse fraîchement tondue, deux jeunes filles profitent du soleil en fumant une cigarette. A leurs côtés, l’enfant de l’une d’entre elle, de bas âge, qui court nonchalamment.

Un graffiti sur le mur qui nous fait face dénote un peu avec le côté zen ambiant, accentué par des fanions accrochés sur les arbres. Nous profitons nous aussi de cette ambiance apaisante, en approchant un minuscule lieu de recueillement bouddhiste entourés de Loungta de prières au bord de la rivière avant d’entrer plus en profondeur dans le pays.

© hors-frontieres.fr
La statue de l’ange

Rapidement, nous parvenons jusqu’à la place de l’ange, après avoir arpenté un chemin en pavés qui nous accroche un peu les chaussures. Nous faisons attention de ne pas tomber en nous prenant les pieds dans une des nombreuses anfractuosités du sol.

Face à nous se dévoile une belle petite place entourée de nombreux bars et restaurants. Au centre, une grande colonne qui se termine par un ange soufflant dans une trompette.

La sculpture en bronze créée par le sculpteur Romas Vilčiauskas et l’architecte Algirdas Umbrasas honore la mémoire de Zenonas Šteinis, un artiste et membre actif de la communauté.

Nous nous asseyons sur les renfoncements de la colonne et profitons de la chaleur de la place centrale du pays, une petite place en pavés de dimensions non équivalentes. Les touristes ne sont pas nombreux, l’un d’entre eux, un estonien nous imite. Après s’être assis à notre côté, il s’allume une cigarette et sans rien dire, lève ses yeux vers le ciel pour admirer la statue.

Les habitants en ce qui les concerne arpentent les routes récentes en pavés scellés nouvellement construites et circonscrivant la place pour se rendre dans les bars environnants. Certains d’entre eux s’arrêtent à la fontaine voisine afin de boire quelques gorgées d’une eau dont nous ne savons avec certitude si elle est potable.

Le bar de la place

Face à nous, un petit bar dans lequel entre un homme aux cheveux gris hirsutes. Nous le suivons et découvrons un endroit anachronique semblant sorti tout droit du siècle précédent. Sur les murs parfois jaunis, des objets hétéroclites chinés ici et là.

Les tables semblent avoir fait leur temps, gravées mollement d’inscriptions leur donnant le temps d’un instant le charme des meubles d’écoliers de primaire. Nous lions amitié avec l’homme aux cheveux hirsutes, un artiste qui vit non loin de la place de la statue de l’ange ; il nous invite à boire une bière, tandis qu’il termine son plat.

Au comptoir, un homme, la trentaine nous propose de choisir le breuvage parmi les nombreuses variétés qu’il possède et qui sont fièrement exposées. Le mélange parfaitement homogène d’alcools plus forts portant le nom de : “The Ten” dénote un côté arc-en-ciel flamboyant, le bar étant un lieu d’achoppement des artistes habitant sur le territoire.

Le Street Art

En nous enfonçant dans le pays, nous faisons une halte dans une pâtisserie dans laquelle, nous mangeons pour quelques euros, des gâteaux fait maison. Nous buvons un café en profitant de la modernité des lieux, aux antipodes de l’ambiance rustique découverte dans le bar de la place.

Nous continuons à arpenter les rues pavées du territoire ; partout autour de nous, des graffitis sur les murs évoquent la douceur de vivre d’Užupis ; l’accointance bohème qui se dégage de ses rues traditionnelles nous oblige à freiner le pas afin de pouvoir profiter pleinement de cette apathie ambiante.

Au détour d’une petite arche, sans savoir où nous allons, nous entrons dans un porche donnant accès à une cour dont les murs sont recouverts de tableaux colorés. L’espèce de tunnel que nous empruntons est lui-même agrémenté de manière éphémère de créations visuelles diverses, plus ou moins réussies.

Užupis street art © hors-frontieres.fr
Les autres incontournables

Située au 2 Uzupio, près de l’intersection de Maironio g. et Užupio g, la sirène d’Užupis, tout de bronze constituée a été créée à l’instar de l’ange du pays, par le sculpteur Romas Vilčiauskas. Nichée dans un renfoncement en briques au-dessus de la Vilnia, la sirène est entourée de la superstition locale selon laquelle ceux qui ne résistent pas aux charmes de la sirène vivront leurs jours à Užupis. Construite selon un modèle tendant à emprunter à Médusa, ses caractères mythologiques, la sirène possède un visage intriguant avec une expression faciale à la fois triste et aimant. Perdue puis retrouvée en 2004, la sirène est un symbole d’amour, de tentation, d’intuition, d’espoir et de pouvoir qui attire les voyageurs du monde entier. Aux abords de la rue Pylimo, un œuf géant gît, statique, attendant le temps qui passe. Il s’agit de la sculpture qui le 01 avril 2002, fut remplacée par la statue de l’ange ornant la place centrale du pays. Vendu aux enchères, l’œuf est accessible à la vue de tous.

Non loin de cet emplacement, la bibliothèque nationale ou assimilée comme telle, accueille les visiteurs qui souhaitent s’adonner à la lecture ; d’une conception partagée entre le moderne et le contemporain, elle comprend plusieurs centaines de références, essentiellement en langue lituanienne.

En continuant un peu sa découverte du territoire, un ancien cimetière juif, le senosios žydų kapinės, à l’extrémité de la Krivių gatvė, bien au-delà du centre d’Užupis accueille les touristes les plus enclins à découvrir le passé de la capitale dont l’essence se retrouve au sein de cet emplacement solennel qui comporte quelques stèles aux inscriptions en yiddish, témoignant du passé juif du secteur.

En été, il n’est pas rare de trouver, en arpentant de manière nonchalante les rues d’Uzupio, des jardins aux potagers riches et colorés avec au-devant des maisons, des vieilles dames d’origine russe buvant le thé en houspillant généreusement et gentiment les passants.

L’église Saint-Barthélemy

Dans un renfoncement, au 17 de la rue Uzupio, l’église Saint-Barthélémy est l’une des deux églises de la ville. Elle comprend d’ailleurs le siège de l’unique évêque du pays qui y donne la messe plusieurs fois par semaine.

En entrant dans une petite cour extérieure, nous découvrons un immeuble aux balcons suspendus, fragiles, ne donnant pas cher de leur peau sur le long terme.

Face à nous, entouré d’un cercle contenant les inscriptions : “Salvator Mundi”, un Christ au cœur d’une haute croix en bois.

En entrant dans l’église, qui émerge de sa tour blanche surplombant un cœur de couleur jaune, divers tableaux accrochés sur les murs, dont plusieurs représentant des scènes de la nativité. L’intérieur, d’une richesse insoupçonnée dégage un peu à l’instar du pays autoproclamé, la quiétude et la douceur appelant au recueillement.

En sortant de l’édifice après quelques minutes de coupure, quelques statues se laissent découvrir, nichées au cœur de la verdure circonscrivant l’endroit.

La rue de la constitution
Drapeau d’automne © uzupiorespublika.com

Nous terminons notre découverte du territoire en arpentant une sorte de rue de la constitution qui reprend les commandements intrinsèques du pays en les diffusant sur des plaques en verre.

Užupis a fait traduire sa Constitution en une vingtaine de langues. L’ensemble des versions de ce texte est visible sur un mur de la Paupio gatvė.

• L’Homme a le droit de vivre près de la petite rivière Vilnia et la Vilnia a le droit de couler près de l’Homme
• L’Homme a le droit à l’eau chaude, au chauffage durant les mois d’hiver et à un toit de tuile
• L’Homme a le droit de mourir, mais ce n’est pas un devoir
• L’Homme a le droit de faire des erreurs
• L’Homme a le droit d’être unique
• L’Homme a le droit d’aimer
• L’Homme a le droit de ne pas être aimé, mais pas nécessairement
• L’Homme a le droit d’être ni remarquable ni célèbre
• L’Homme a le droit de paresser ou de ne rien faire du tout
• L’Homme a le droit d’aimer le chat et de le protéger
• L’Homme a le droit de prendre soin du chien jusqu’à ce que la mort les sépare
• Le chien a le droit d’être chien
• Le chat a le droit de ne pas aimer son maitre mais doit le soutenir dans les moments difficiles
• L’Homme a le droit, parfois de ne pas savoir qu’il a des devoirs
• L’Homme a le droit de douter, mais ce n’est pas obligé
• L’Homme a le droit d’être heureux
• L’Homme a le droit d’être malheureux
• L’Homme a le droit de se taire
• L’Homme a le droit de croire
• L’Homme n’a pas le droit d’être violent
• L’Homme a le droit d’apprécier sa propre petitesse et sa grandeur
• L’Homme n’a pas le droit d’avoir des vues sur l’éternité
• L’Homme a le droit de comprendre
• L’Homme a le droit de ne rien comprendre du tout
• L’Homme a le droit d’être d’une nationalité différente
• L’Homme a le droit de fêter ou de ne pas fêter son anniversaire
• L’Homme devrait se souvenir de son nom
• L’Homme peut partager ce qu’il possède
• L’Homme ne peut pas partager ce qu’il ne possède pas
• L’Homme a le droit d’avoir des frères, des sœurs et des parents
• L’Homme peut être indépendant
• L’Homme est responsable de sa Liberté
• L’Homme a le droit de pleurer
• L’Homme a le droit d’être incompris
• L’Homme n’a pas le droit d’en rendre un autre coupable
• L’Homme a le droit d’être un individu
• L’Homme a le droit de n’avoir aucun droit
• L’Homme a le droit de ne pas avoir peur
• Ne conquiers pas
• Ne te protège pas
• N’abandonne jamais

Inscrire la constitution dans une autre langue est possible ; il suffit simplement de s’adresser au service des visas, ouvert en fonction de la fréquentation du pays, quelques jours dans la semaine. Au guichet, une personne se dévouera pour indiquer la marche à suivre, qui coûte néanmoins la somme de 200 euros… [d’après HORS-FRONTIERES.FR]


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © hors-frontieres.fr ; waynabox.com ; uzupiorespublika.com


Plus de presse…

VIENNE : Le concert (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 8 minutes >

Ce n’est pas encore la nuit. Bientôt, ce sera l’heure d’appeler son fils mais, en attendant, il va écouter un disque. Qu’il sélectionne parmi le millier qu’il a soigneusement classé, par ordre alphabétique évidemment, sur des étagères qui n’ont pas l’occasion de prendre la poussière mais ondulent un peu sous le poids. Il hésite, parcourant l’alphabet, se décide, insère le CD dans le lecteur, sans attendre monte déjà le son parce que cet enregistrement, il le sait, gagnerait à être remasterisé et puis voilà, il s’assoit.

Son regard se pose sur les choses alentour, comme si la musique les lui faisait découvrir sous un jour nouveau, peut-être est-ce précisément le cas. Sur le tablier de la cheminée, entre une orchidée et un portrait de son père, trône le chat qui l’observe d’un regard bienveillant, davantage que celui de son père en tout cas, du moins se plaît-il à le croire. Juste à côté, la bibliothèque, remplie de livres qu’il ne lit pas, qu’il ne lira pas. Il ne lit plus, peut-être l’a-t-il trop fait par le passé, s’en est-il lassé, comme d’écrire d’ailleurs.

Puis il aperçoit la seule photo de sa femme qu’il ait conservée. Un peu comme la couverture des livres dans sa bibliothèque, l’image lui rappelle une histoire, de plus en plus vaguement à mesure que le temps passe. Un jour il en viendra à se demander si, ce livre, il l’a seulement jamais ouvert. D’ailleurs, sa femme, tellement dans le mouvement qu’elle n’a jamais pris le temps de divorcer, il ne sait plus très bien où elle vit actuellement. Mais son fils, qui ressemble tant à la photo de sa mère, habite en Norvège, loin, là-haut, à Tromso. De cela il est certain, puisqu’il attend l’heure de lui parler, sur Skype, à ce fils nordique, partageant avec lui une même passion – sa dernière passion, dirait-il – pour la musique.

La voix de son fils, il ne la reconnaît pas toujours. Ce ne sont pas seulement la distance et le media qui la transforment, non, il lui semble bien qu’elle est devenue plus grave et rugueuse, peut-être l’influence du norvégien ou du climat, d’ailleurs dans quelle mesure ce dernier n’influence-t-il pas la langue ? Cela l’étonne et le bouleverse néanmoins à chaque fois que cet enfant, pour lequel il s’est si souvent relevé la nuit, soit aujourd’hui un presqu’étranger à la voix polaire.

Et c’est encore le cas ce soir. Il s’enquiert d’abord de sa santé, tu vas bien, oui, vraiment ? puis du chat qui, forcément, vieillit aussi, avant de parler brièvement de sa vie à lui, c’est l’été, il fait enfin beau, et de lui raconter ce concert qu’il a vu, extraordinaire, vraiment impressionnant, quelle technique et quelle émotion en même temps, j’ai regardé sur leur site, leur tournée passe par chez toi, tu dois aller les voir, tu vas aimer, j’en suis certain. Bien sûr, j’irai, dit-il, trop heureux d’avoir cela à partager avec ce fils lointain, j’irai et nous en reparlerons.

Alors, il parcourt internet, cherchant des informations sur ce groupe qu’il ne connaissait pas, découvre le bien que l’on en dit, écoute quelques morceaux qui achèvent de le décider. Se met en quête de places pour le concert, se souvenant du même coup avec nostalgie d’une époque où l’on achetait dans des magasins spécialisés les tickets, ces petites choses colorées, illustrées quelquefois, qu’il conservait précieusement et dont il avait tapissé un mur de son bureau. Que feras-tu le jour où on déménagera ? avait une fois demandé sa femme, le prenant au dépourvu. Pourquoi déménagerait-on ? avait-il répondu, il n’avait même jamais envisagé cette éventualité. Les choses sont faites pour durer, pensait-il. Il le pense toujours, mais ce n’est plus tellement dans l’air du temps. Qui compose encore des morceaux de plus de quatre minutes qui ne soient formatés pour la radio ?

Le concert est déjà sold out. Cela non plus, il ne l’avait pas envisagé, ne mesurant pas la réputation dont jouissait d’ores et déjà ce groupe. Il est contrarié, évidemment, et cela le fait sourire, pourtant. Se rendant compte à quel point il est absurde d’être contrarié pour une chose dont, la veille encore, il ne connaissait pas l’existence – comment on crée des besoins artificiels ! Mais, en vérité, ce qui le contrarie, c’est la rupture de ce fil qui le relie encore à son fils, la crainte qu’à force d’effilochement, le lien ne soit plus assez fort, qu’il dérive là-haut, dans son océan arctique, si loin de son regard de père.

Sur Facebook, il trouve un groupe intitulé Cherche places de concerts, se dit pourquoi pas, y poste son annonce puis s’en va nourrir le chat. Qui, pourtant, préfère sortir au jardin, c’est l’été, la nuit est chaude. Lui se retrouve seul, un peu plus encore. L’idée d’ouvrir un livre l’effleure pour la première fois depuis longtemps, finalement il préfère écouter Arvo Pärt. Il a envie de simplicité, de lignes épurées qui lui rappellent un tableau de Barnett Newman, Midnight Blue, où la nuit est traversée, verticalement, d’un rai de clarté bleutée, comme en cet instant le silence par trois notes de piano. Il se couchera avec ce rêve, que la nuit est une œuvre d’art.

Le lendemain, le message est là, qui l’attend, d’une certaine Héloïse. De cela, déjà, il est content. Héloïse avec H, c’est mieux, se dit-il, un peu comme une échelle qui permet d’accéder à son prénom, Eloïse, c’est abrupt. Mais peu importe, au fond, ce qui compte c’est le message, bien sûr. Elle revend une place, Héloïse, destinée à une amie qui malheureusement ne viendra pas et donc, si cela peut faire plaisir et, elle, récupérer son argent… Le billet a déjà été imprimé et ne peut l’être qu’une seule fois, impossible par conséquent de lui envoyer le lien, mais on convient de se retrouver là-bas, elle n’y est jamais allée, lui plus depuis longtemps, il n’est plus trop sûr de l’agencement des lieux, lui donne son numéro de portable et, sur place, on s’arrangera. Il se demande à quoi ressemble Héloïse, ce serait plus facile aussi pour la reconnaître, mais d’elle il ne peut voir qu’un avatar stylisé aux couleurs improbables, vaguement pop art – cela pourrait être pire, finalement.

Quelquefois, les jours suivants, il s’est essayé à l’imaginer, Héloïse, rousse, la petite quarantaine, un peu bobo sans doute. Il se fait peu à peu à cette image, se prépare à la reconnaître sur base de cette représentation mentale. Il la range dans un coin de son esprit, soigneusement, comme les livres et les disques, y revient dans les moments d’ennui de la même manière que, souvent, il finit ses soirées en écoutant Archive, le chat sur les genoux. Alors, parfois, des souvenirs reviennent, d’un temps révolu, quand il voyageait à travers l’Europe, noircissait encore des carnets, prenait en photo des fragments de villes, des gens plus rarement, ou alors de jeunes femmes, puis revenait, immanquablement, chez lui, chez eux, dans sa famille dont il ne se séparait que difficilement mais avec détermination car il savait, avec certitude, le sentiment de plénitude que lui conférerait le retour.

Au jour dit, il part tôt, il veut être en avance, s’imprégner de l’atmosphère, repérer les lieux, préparer l’arrivée d’Héloïse, ne pas être pris au dépourvu, surtout, ce hasard qui fait si bien les choses a rarement été son allié, il s’en méfierait plutôt, s’il ne peut tout maîtriser, laisser le moins de place à l’aléatoire. La foule de jeunes gens qui se masse devant les portes d’une entrée qui a changé de place depuis sa dernière visite le conforte dans ses certitudes. Pourquoi, depuis deux ans, a-t-on modifié ce qui, en vingt ans, n’avait pas changé ? Il s’éloigne quelque peu en direction d’un marchand de dürüms dont l’enseigne bariolée lui semble constituer un bon point de repère. Au fond de sa poche, son portable a vibré, il découvre le texto : “où puis-je vous retrouver ?” Il le relit, songeur. Une femme qui écrit “où puis-je” a déjà fait la moitié du chemin, se dit-il.

Il a dressé un bref portrait de lui-même ainsi que de la boutique sous l’enseigne de laquelle il se tient seul, en cet instant, l’erreur n’est pas possible donc, Héloïse le trouvera immanquablement. Le trouve, d’ailleurs. Décontenancé. Parce que, bien sûr, pas un instant il n’avait imaginé qu’Héloïse puisse être noire. Enfin, pas vraiment noire mais quand même fort métissée. Bien plus que le public, en général, le rock est plutôt une affaire de blancs, se dit-il, comme pour s’excuser vis-à-vis de lui-même, se dédouaner de tout sentiment de racisme, évidemment il y aurait bien Jimi Hendrix et même Phil Lynott ou Slash, mais bon. Sa femme, qui voyage de New-York à Shanghaï, se moquerait de lui, assurément. A vivre dans un monde aussi terne, on finit par en oublier que les gens puissent avoir des couleurs.

Mais il sourit à Héloïse, ne voulant rien laisser transparaître de sa surprise. J’ai la place, dit-elle, qu’elle agite à bout de bras tout en lui rendant son sourire. Il lui tend l’argent, l’échange se fait en même temps que les regards se croisent, il y décèle un éclat qui lui rappelle le Barnett Newman de l’autre soir. Héloïse semble un peu embarrassée, toutefois. Vous ne connaissez pas quelqu’un qui rachèterait la mienne, parce que là, avec tout ce monde et sans mon amie, je ne sais pas si je vais oser, je suis un peu agoraphobe et…  Mais non, ce serait idiot de rater ça, vraiment, si tu veux, tu n’as qu’à m’accompagner. Il regrette aussitôt son tutoiement, craignant qu’elle le trouve trop familier, mais il lui est naturel, il a déjà tellement de problèmes avec les distances dans sa vie qu’il se refuse à en ajouter davantage. Elle ne semble pas s’en formaliser, proteste un peu pour la forme, je ne voudrais pas déranger, puis accepte finalement. Il la sent rassurée et cela lui convient bien, il se veut rassurant justement, en vérité cela le rassure lui-même de se sentir rassurant.

Ils prennent leur temps pour entrer, évitant la bousculade des premiers instants, mais cependant, une fois dans la salle, la masse est compacte, dans laquelle il faut s’immiscer. Elle demande si elle peut, puis lui prend la main. La sensation est étrange, il avait oublié que l’on pouvait serrer dans la sienne la main d’une femme, comme celle d’un enfant que l’on aurait peur de perdre. Ils se frayent ainsi un passage dans la foule jusqu’à trouver une place qui leur convienne, celle-ci, suffisamment près de la scène et puis les gens devant ne sont pas trop grands, les mains se séparent alors, s’excusant presque de cette intimité provisoire, retour à la normale.

La salle, brusquement plongée dans le noir, se transforme, sous des sons répétitifs, en une cathédrale de projections colorées. Avant que les musiciens entrent véritablement en scène, basse-batterie, guitare, puis le chant. C’est une longue plainte, une élégie dans laquelle il s’immerge comme dans une eau froide, se remémorant une baignade marine un jour qu’il avait rendu visite à son fils, là-bas, en Norvège. Il le sent en lui, ce froid, en même temps que le jaillissement des souvenirs qu’il ne contrôle plus. Le rythme s’accélère, il est fasciné, impressionné, mon fils avait raison, en oublierait presque Héloïse qu’il regarde furtivement, découvre dans la pénombre la finesse de ses traits. Revient à la scène, retourne à Héloïse qui, justement, l’observe, lui sourit. A son paroxysme, la musique rend tout dialogue impossible, il faut se contenter du regard, mais un regard comme le sien en cet instant, si intense, peut être également assourdissant.

La voix, comme la guitare, se fait plaintive, évoquant une douleur avec laquelle lui-même est habitué à cohabiter désormais, il la sent sourdre en lui au son de la basse, la regarde, elle, captivée par le spectacle, qui semble indemne, pour peu il craindrait que ses blessures soient contagieuses. Le solo de guitare est limpide. Il se demande, lui qui n’écrit plus, s’il pourrait susciter autant de sentiments avec une telle économie de moyens. En poésie, oui, certainement. Mais en amour, non, en amour il faut sans cesse réinventer les mots et les prononcer, que de fois ne lui a-t-on reproché l’absence de ces paroles qu’il conservait par devers lui, comme en cet instant précis encore où, porté par la musique, il rédige mentalement un texte qui ne verra jamais le jour. Sauf que.

Sa main est à nouveau dans la sienne alors qu’ils sont côte à côte, ne risquant plus de se perdre. Plus de prétexte, sa main est là parce qu’elle le souhaite sans doute, parce qu’elle aussi a ressenti l’émotion, peut-être. Il est déstabilisé, forcément. Cette fille, il ne la connaissait pas il y a deux heures, déjà qu’il l’avait imaginée autrement, et puis il ne sait plus. N’a vraiment jamais su, probablement, mais là, quand même, cela fait quelques années qu’il est seul à vieillir avec le chat. Il n’ose pas croiser son regard, se souvenant à la fois du bruit et de Barnett Newman, alors il se concentre sur le jeu du guitariste, pour se donner un peu de répit ou de courage. Puis, constatant combien est pâle sa main dans celle d’Héloïse, il la relâche pour cependant aussitôt la prendre dans ses bras, avant qu’elle ne se méprenne, elle a compris, pose la tête sur son épaule, un éclair vert jaillit quand la Gibson geint, il l’embrasse.

Le concert s’achève dans une clameur, le public, subjugué, en réclame davantage. Pas lui. Viens, on y va. Et les rappels, dit-elle, tu ne veux pas attendre la fin ? Non, répond-il, non, cela fait bien trop longtemps que j’attends la fin.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Vienne


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STASSEN : La mémoire des arbres – Arbres remarquables de Wallonie (2013)

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La Mémoire des arbres
EAN 9782873868505 (épuisé)

Se reconnecter à la Nature est indispensable et la Wallonie a le privilège de disposer de vastes espaces boisés à explorer. Ce livre de 2013, illustré de magnifiques photos, est une invitation à prendre le temps d’admirer des  arbres remarquables de nos contrées. Les histoires liées à ces derniers sont souvent étonnantes à découvrir.

Benjamin STASSEN, artiste photographe d’Ellemelle (BE) est né en 1959. Il commente la philosophie qui guide son travail depuis de nombreuses années [source : site de la Fête des Arbres à Esneux, BE, en 2005] :

« Les arbres constituent un patrimoine paysager, historique et écologique de toute première importance », affirme Benjamin Stassen. « On me dit souvent que je ne m’intéresse qu’aux arbres, mais à travers les arbres on peut toucher à tous les segments de l’histoire, de la vie contemporaine et même de l’avenir. J’ai une passion particulière pour les arbres parce que je suis un nomade, qu’il faut que je bouge et que je m’aventure… J’ai ce côté imaginatif, je suis un promeneur qui veut, non seulement préserver ce qui est, mais aussi ajouter de la vie… Je veux encourager la plantation d’arbres, de haies, même si c’est beaucoup de boulot dans nos parcs et dans nos jardins. »
Heureusement, cette perte de repères dont pâtit notre environnement naturel est relativement récente. Globalement, le Wallon s’est détourné de ce qui est proche de lui, de ce qui est immédiat, de ce qui est tangible.
« On vit, de plus en plus », regrette Benjamin Stassen, « dans une société qui privilégie le virtuel, le lointain, l’immatériel… Bref, l’imaginaire, mais dans ce qu’il a de plus creux, de plus impersonnel et de plus ‘marchandisé’. C’est une tendance qui me dérange profondément. Ce qui me touche, c’est de rencontrer quelqu’un, dans un village, qui peut, si je lui pose la question, me raconter une anecdote à propos de tel ou tel endroit que je recherche. Cela devient rarissime. Les villages se vident des populations anciennement établies ; elles sont remplacées par un essaimage urbain, à l’encontre duquel je n’ai d’ailleurs aucun grief particulier à formuler, si ce n’est qu’il accentue une désappropriation de ce qui est pourtant proche de nous et qui nous appartient, toutes choses que nous avons la responsabilité de protéger, de préserver et de transmettre. »

Pourquoi pas découvrir son livre à l’ombre d’un arbre ?


Une brève biographie accompagnée d’une bibliographie de Benjamin STASSEN est documentée par le Service du Livre Luxembourgeois (province du Luxembourg belge) : “Benjamin Stassen se consacre la connaissance et la protection des arbres exceptionnels de Wallonie depuis près de 20 ans. Fondateur de l’asbl Le Marronnier en 1989, il écrit et photographie en autodidacte, une passion pour les mots et l’image qui lui a valu l’appui de la Fondation belge de la Vocation et de la Fondation Spes.


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VUKOVIC : Studenica 1 (2007, Artothèque, Lg)

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VUKOVIC Biljana : Studenica 1 (gravure, 50×40 cm, 2007)

Plusieurs de ses oeuvres sont empruntables gratuitement (60 jours par emprunt) à l’Artothèque de la province de Liège (BE).

Biljana VUKOVIC est née à Belgrade (Serbie) en 1949. Elle est diplômée de la  Faculté des Beaux-Arts de Belgrade, section gravure, en 1973. Elle y enseigne le dessin et la gravure depuis 1984. Biljana Vukovic a obtenu le Grand Sceau du Graficki Kolektiv en 1999, prix prestigieux remis chaque année par une galerie d’art influente de Belgrade. Elle expose depuis 1974 et a participé à de nombreuses expositions collectives internationales.

L’oeuvre : Studenica 1 (gravure, 50×40 cm, 2007). Studenica est un village de Serbie situé dans la municipalité de Kraljevo, bien connu pour son monastère ortodoxe datant du XIIe Siècle. Biljana Vukovic dépeint la campagne environnante à travers une série de gravures. Les couleurs vives et les traits énergiques donnent un effet dynamique et chatoyant à ses compositions.

En savoir plus via le site de l’artiste : biljanavukovic.com


Egalement à l’Artothèque de la Province de Liège (BE) :