MARABOUT : ces ouvrages à bande jaune sont dans le grenier de nos parents et de notre mémoire collective…

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Retour sur 40 ans de créativité et d’audace qui ont permis la démocratisation de la lecture et du livre petit format, avec Pascal DURAND, professeur à l’ULiège, auteur, avec Tanguy HABRAND, de Histoire de l’édition en Belgique du 15e au 21e siècle, paru aux Impressions Nouvelles.

De 1949 à 1989, la maison d’édition Marabout a régné sur le marché de l’art de vivre, de la santé et des loisirs. Créateur de tendances, éditeur de best sellers, Marabout a aussi exploré l’univers de la BD, du polar et des jeux. On doit cette aventure à deux hommes, Jean-Jacques SCHELLENS, jeune directeur éditorial des publications des Scouts de Belgique, et André GERARD, imprimeur verviétois, associé lui aussi à l’univers des scouts. Ensemble, ils ont créé l’une des premières expériences francophones populaires du livre en format de poche.

La naissance de Marabout

Marabout, c’est avant tout une histoire d’audace et de créativité, à l’image de sa naissance. A la Libération, en 1944, André Gérard accepte une commande de l’éditeur anglais Nicholson et Watson, qui voulait lancer une collection en petit format pour le public belge et français. Il achète une rotative et lance avec Schellens deux collections. Marabout naît en 1949, un an après que cet accord a été dénoncé par l’éditeur anglais, parce que les livres n’arrivent plus sur le marché français, pour des raisons de politique économique. Que faire des machines achetées ? Ils imaginent alors de lancer une collection de livres de poche, dont ils seront à la fois l’éditeur et imprimeur. C’est le dépôt du label Marabout en janvier 1949, à l’enseigne de ce sympathique échassier.

Le premier livre de poche ?

En vérité, pendant toute la première moitié du 19e siècle, en Europe, en France, les collections de format pratique, vendues à bon marché se sont multipliées : collection Nelson, collection Pourpre, collection Que sais-je ? dès 1941 aux Presses universitaires de France… Les collections de poche se sont surtout multipliées aux Etats-Unis et en Angleterre. Dès 1935, on lance en Angleterre la collection Penguin, dont Marabout va retenir une partie de l’image animalière. Schellens et Gérard lancent Marabout avec un projet assez neuf, en ce sens où c’est une maison d’édition qui lance du livre de poche, et qui entend ne se consacrer qu’à ça. “Marabout, c’est le livre de poche“, souligne Pascal Durand.

Un objet-livre avant-gardiste et une identité bien définie

Le tout premier titre publié sous le logo Marabout, c’est d’ailleurs La vallée n’en voulait pas, de l’anglaise Jane Abbott. Au niveau de l’identité, c’est un format différent : des couvertures plastifiées, des livres collés et pas cousus, des pages déjà rognées. Les livres sont imprimés sur du papier de qualité médiocre, mais brochés solidement sous des couvertures vernissées qui ont extraordinairement bien résisté au temps. L’idéologie est elle aussi bien définie : on désacralise le livre-objet en proposant à tous les publics un livre accessible à toutes les bourses, à 20 francs belges, soit 50 centimes d’euro.

Un médium de communication

Pour Schellens et Gérard, le livre est, d’abord et avant tout, pensé comme un outil de communication, un médium de communication en direction du lecteur. Il doit être accessible, ils vont donc emprunter le réseau de diffusion des librairies mais aussi des dépôts de presse. Ce qui va demander une périodicité très grande : un livre sortira tous les 15 jours, dans différentes collections.

Les couvertures captent immédiatement l’intérêt. Certaines sont de véritables œuvres d’art, réalisées soit par des graphistes ou en réadaptant des affiches de cinéma. Car Schellens avait eu la démarche très intelligente d’abonner la maison Marabout aux magazines professionnels américains d’édition et du cinéma. Lorsqu’un film sortait sur les écrans, Marabout pouvait sortir le livre en même temps, avec l’affiche du film en couverture.

40 ans de collections

L’ambition de Marabout est de populariser le livre et de toucher le public le plus large, le plus diversifié, le plus fidèle possible. Parmi leurs collections au fil de 40 ans, il y aura Marabout Géant, Marabout Service, Marabout Junior, Marabout Mademoiselle, Marabout Flash, Marabout Université, Marabout Illustré… Objectif numéro 1 : vulgariser les savoirs, à l’image de Jean-Jacques Schellens. “Il s’occupe des publications scoutes, avec cet esprit de formation permanente, d’effort, de dépassement de soi… La lecture entre dans cette logique scoute, où tout doit servir à l’amélioration, à la progression, à un rapport à la fois ludique et éducatif, tant du côté de l’évasion, de l’imagination, que du savoir-faire et des savoirs“, explique Pascal Durand.

Marabout Service

Les collections Marabout se déploieront dans deux directions. Vers le roman d’abord, le roman d’évasion, le roman sentimental, des romans assez bas de gamme. Marabout Géant en 1951 rassemblera plusieurs livres de poche en un seul, et publiera aussi des auteurs classiques, pour les populariser.

La deuxième direction est celle des savoir-faire, des savoirs pratiques. Dès 1952, la collection Marabout Service est lancée, qui deviendra rapidement best seller. Les premiers livres traitent du ménage, du foyer. Ils sont d’abord dédiés aux femmes et ensuite deviennent mixtes. Le premier titre, J’élève mon enfant, du pédiatre américain Benjamin Spock, sera le tout grand succès commercial de Marabout Service à ses débuts. Toutes les mères auront ce livre entre les mains !

En 1953, Hachette a lancé son livre de poche. Les Belges Schellens et Gérard doivent réagir. Dans un nouveau coup de génie, ils lancent la collection Marabout Junior, destinée aux jeunes entre 10 et 18 ans. Elle leur propose des biographies de grandes personnalités, des grands reportages et une série d’aventures d’un héros récurrent qui sera inventé par Henri Vernes : Bob Morane et son acolyte Bill Ballantine. 141 aventures de Bob Morane, 60 000 exemplaires vendus pour chacune d’entre elles. Les jeunes s’identifient à ses grandes valeurs. Ces livres, vendus à 15 FB, arrivant presque toutes les semaines, alimentent un appétit de lecture chez cette jeunesse des années 50. Cette collection est à mi-chemin du périodique et du roman, avec en annexe un dossier explicatif, un concours… dans un esprit scout et de bonne volonté culturelle.

Elle sera prolongée pour les filles, dès 1955, avec Marabout Mademoiselle et Les aventures de Sylvie, de René Philipe. “Ces collections vont être un succès d’édition absolument considérable et je pense qu’ils sont entrés dans la mémoire collective. Ces ouvrages à bande jaune sont dans le grenier de nos parents comme ils sont dans le grenier de notre mémoire collective“, souligne Pascal Durand.

Marabout doit constamment innover pour rester dans la course. La collection mythique des Marabout Flash paraît en 1959, dans un format spécifique, petit et carré. Elle aborde les différentes facettes de la vie quotidienne : la maison, le bricolage, le savoir-vivre, les langues, la beauté, la cuisine… : Nous recevons, Dansons, Je Cuisine vite, Je peins ma maison, J’apprends à conduire, Je m’habille bien

Des millions d’exemplaires vont être vendus de ces 300 titres parus en 10 ans. Toujours à mi-chemin de l’auto-formation et de l’humour, assuré par un petit couple des années 50-60, Monsieur et Madame Flash, personnages récurrents. Trois nouveaux volumes paraissent chaque trimestre, ils sont anonymes, rédigés selon un cahier des charges bien précis, au niveau des illustrations, du ton, du niveau de langue. Mais avec un sens ludique, un sens marqué par une bienveillance à l’égard du lectorat, ce qui a engendré chez un très grand public un rapport de fidélité et de connivence affective. “Les Marabout nous ont un peu tous construits, en tout cas ma génération et celle de mes parents“, constate Pascal Durand.

Schellens s’inspirait des enquêtes sur les pratiques culturelles des Français pour trouver des thématiques. Avec un succès colossal : 20 millions d’exemplaires diffusés dans 74 pays. Cela correspond à tout l’imaginaire de la société de consommation des années 60.

La célébrité, c’est quand les parodies commencent, comme ici, dans le vrai-faux mini-guide “Comment réussir un assassinat” © Zidrou/Van Liemt/Ceminaro

Marabout Université

Marabout Université est lancée en 1961, qui sera de la vulgarisation de très haut niveau à destination du public qui, de plus en plus, accède à des études supérieures : botanique, littérature, histoire, radio et télévision… La qualité de contenu est à souligner. Parmi les rédacteurs, on retrouve de grands historiens, des scientifiques de haut niveau.

Succès et déclin

Au milieu des années 60, alors que l’entreprise est très florissante, Marabout Junior et Marabout Mademoiselle sont remplacés par Marabout Pocket, une collection de livres plus modernes, centrée sur des héros récurrents. Mais à la fin des années 60, la machine commence à faiblir. D’abord, parce que le marché du livre de poche est de plus en plus saturé. Ensuite, parce que Schellens et Gérard vont avoir un différend et mettre un terme à leur association, au début des années 70.

Marabout connaîtra pourtant encore de belles années. En 1976, l’écrivain Jean-Baptiste BARONIAN est recruté pour redynamiser les collections : Marabout Science-Fiction, Marabout Suspense, Marabout Document et surtout Marabout Fantastique, qui sera un chef d’œuvre éditorial, avec par exemple les textes de Jean RAY.

Les années 70 marquent le début de la crise pour la société de consommation. Ce sera une lente descente aux enfers pour Marabout, qui, en 1983, passe complètement dans le giron de son grand rival : la maison Hachette. Marabout existe toujours comme une collection de la maison Hachette. [d’après RTBF.BE]

  • L’article complet et la suite de l’entretien avec Pascal Durand, au micro de Yasmine Boudakaest, sont disponibles -avec pubs- sur le site RTBF.BE (article du 29 septembre 2021) ;
  • L’illustration est © Marabout.

Plus de presse…

Association des librairies indépendantes en Belgique francophone

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Le Syndicat des libraires francophones de Belgique est une asbl au service des librairies indépendantes, elle en assure la promotion et défend leurs intérêts. Nos membres adhérents trouvent au sein de l’association les outils indispensables à la pratique de leur métier.

“En septembre 1990, à l’initiative d’un groupe de libraires indépendants et dans le but de remédier à l’absence totale d’une instance véritablement représentative de la librairie, s’est créée une association professionnelle, les Libraires Francophones de Belgique (L.F.B.), devenue ensuite syndicat (S.L.F.B.). Aujourd’hui, le SLFB est toujours le nom officiel de l’association mais vis-à-vis du grand public, nous utilisons plus volontiers le nom Les librairies indépendantes qui s’accompagne d’une charte graphique qui lui est propre.

Notre association vise à regrouper le plus grand nombre de librairies indépendantes toutes spécialités confondues : littérature, art, voyage, libraires de jeunesse, libraires de BD, librairies scolaires, scientifiques, religieuses, et toutes librairies généralistes… Nous comptabilisons aujourd’hui plus de 65 membres [2021]. L’association a pour objet essentiel de veiller à la sauvegarde et au progrès des intérêts des libraires, de favoriser et promouvoir par tous les moyens la diffusion du livre, de veiller au maintien des liens de bonne et loyale confraternité.

A ces fins, elle a notamment pour mission de :
      • Définir les pratiques relatives à l’ensemble de l’exercice de la profession de libraires tant dans leurs relations entre eux que dans les relations avec les autres opérateurs du livre ;
      • Organiser autant la coopération que l’arbitrage entre ses membres ;
      • Conclure des conventions avec d’autres groupements nationaux de libraires ou d’associations relevant de la diffusion du livre ou de branches connexes ;
      • Instituer des services destinés à améliorer les rapports de diffusion à l’intérieur du pays ou à l’étranger ;
      • Mettre en place des formations utiles au développement de la profession ;
      • Représenter la profession à l’égard des pouvoirs publics. Collecter un maximum de données géographiques, économiques, qualitatives ou autres relatives à l’état de la librairie en Belgique ;
      • Défendre devant toutes juridictions administratives ou judiciaires les intérêts de l’association, notamment en matière de loyauté commerciale.

Le résultat de nos démarches ?
      • La reconnaissance des pouvoirs publics qui a abouti à la mise en place de la Commission d’aide à la librairie et à la création du label de librairie de qualité ;
      • La création du portail de vente en ligne LIBREL.BE ;
      • La participation des libraires à la Fureur de Lire, à la Fête des libraires indépendants
      • La mise en place du Décret de la protection culturelle du livre ;
      • Un soutien aux libraires via l’ADELC (Association pour le développement de la librairie de création) ;
      • La création de AMLI (Association momentanée des librairies indépendantes) née en 2016 à la suite de l’appel d’offres lancé par la Communauté française pour son accord-cadre d’achat de fournitures (livres, jeux…) auquel pouvait se rallier d’autres pouvoirs adjudicateurs comme les communes, les provinces, les bibliothèques publiques de droit privé, etc.
      • La négociation des tarifs avec les transporteurs ;
      • Plus de solidarité grâce à une meilleure information des membres.”

Pour en savoir plus : LESLIBRAIRIESINDEPENDANTES.BE


Pour acheter en ligne et enlever le colis
dans une librairie indépendante près de chez vous…


Pour que vivent les initiatives…

De l’intérêt de posséder plus de livres que vous ne pouvez en lire…

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De nombreux lecteurs achètent des livres avec l’intention de les lire uniquement pour les laisser s’attarder sur l’étagère.
Le statisticien Nassim Nicholas Taleb estime que le fait de s’entourer de livres non lus enrichit notre vie, car ils nous rappellent tout ce que nous ne connaissons pas.
Les Japonais appellent cette pratique tsundoku, et elle peut apporter des avantages durables.

Anguille sous roche

“J’aime les livres. Si je vais à la librairie pour vérifier un prix, j’en ressors avec trois livres dont j’ignorais probablement l’existence auparavant. J’achète des livres d’occasion par lots à la vente des Amis de la Bibliothèque, tout en expliquant à ma femme que c’est pour une bonne cause. Même l’odeur des livres me saisit, ce léger parfum de vanille terreuse qui vous envahit quand vous tournez une page. Le problème, c’est que mon habitude d’acheter des livres dépasse ma capacité à les lire. Cela m’amène à me culpabiliser pour les volumes non lus qui se répandent sur mes étagères. Cela vous semble familier ?
Mais il est possible que cette culpabilité soit totalement déplacée. Selon le statisticien Nassim Nicholas Taleb, ces volumes non lus représentent ce qu’il appelle une “anti-bibliothèque”, et il pense que nos anti-bibliothèques ne sont pas des signes de défaillances intellectuelles. Bien au contraire.

Vivre avec une anti-bibliothèque

Taleb a exposé le concept de l’anti-bibliothèque dans son livre à succès The Black Swan: The Impact of the Highly Improbable. Il commence par une discussion sur le prolifique auteur et érudit Umberto Eco, dont la bibliothèque personnelle contenait un nombre stupéfiant de 30.000 livres.

Lorsque Eco accueillait des visiteurs, beaucoup s’émerveillaient de la taille de sa bibliothèque et pensaient qu’elle représentait le savoir de l’hôte – qui, ne vous y trompez pas, était très vaste. Mais quelques visiteurs avisés ont compris la vérité : la bibliothèque d’Eco n’était pas volumineuse parce qu’il avait lu beaucoup de choses ; elle l’était parce qu’il désirait lire beaucoup plus.

C’est ce qu’a déclaré Eco. En faisant un calcul de coin de table, il a découvert qu’il ne pouvait lire qu’environ 25.200 livres s’il lisait un livre par jour, tous les jours, entre dix et quatre-vingts ans. Une “bagatelle”, déplore-t-il, par rapport au million de livres disponibles dans toute bonne bibliothèque.

S’inspirant de l’exemple d’Eco, Taleb en déduit :

Les livres lus ont beaucoup moins de valeur que ceux qui ne sont pas lus. Votre bibliothèque devrait contenir autant de ce que vous ne connaissez pas que vos moyens financiers, les taux d’hypothèque et le marché immobilier actuellement serré vous permet d’y mettre. Vous accumulerez plus de connaissances et plus de livres en vieillissant, et le nombre croissant de livres non lus sur les étagères vous regardera de façon menaçante. En effet, plus vous en savez, plus les rangées de livres non lus sont grandes. Appelons cette collection de livres non lus une anti-bibliothèque.

Maria Popova, dont un article sur Brain Pickings résume admirablement l’argument de Taleb, note que notre tendance est de surestimer la valeur de ce que nous savons, tout en sous-estimant la valeur de ce que nous ne savons pas. L’anti-bibliothèque de Taleb renverse cette tendance.

La valeur de l’anti-bibliothèque découle de la façon dont elle remet en question notre auto-estimation en nous rappelant constamment et de façon désagréable tout ce que nous ne savons pas. Les titres qui tapissent ma propre maison me rappellent que je ne connais pas grand-chose à la cryptographie, à l’évolution des plumes, au folklore italien, à l’usage de drogues illicites sous le Troisième Reich et à l’entomophagie. (Ne gâchez pas tout, je veux être surpris.)

Nous avons tendance à traiter nos connaissances comme des biens personnels à protéger et à défendre”, écrit Taleb. “C’est un ornement qui nous permet de nous élever dans l’ordre. Cette tendance à heurter la sensibilité de la bibliothèque d’Eco en se concentrant sur le connu est donc un parti-pris humain qui s’étend à nos opérations mentales”. Ces mêmes idées inexplorées nous poussent à continuer à lire, à continuer à apprendre, et à ne jamais être à l’aise avec le fait que nous en savons assez. Jessica Stillman appelle cette réalisation l’humilité intellectuelle.

Les personnes qui manquent de cette humilité intellectuelle – celles qui n’ont pas le désir d’acquérir de nouveaux livres ou de visiter leur bibliothèque locale – peuvent éprouver un sentiment de fierté d’avoir conquis leur collection personnelle, mais une telle bibliothèque offre toute l’utilité d’un trophée fixé au mur. Ça devient un “appendice de l’ego” pour la seule décoration. Ce n’est pas une ressource vivante et croissante dont nous pouvons tirer des enseignements jusqu’à l’âge de 80 ans – et, si nous avons de la chance, quelques années plus tard.

BRADBURY R., Farenheit 451 (1953) : le livre est un enjeu…
Tsundoku

J’aime le concept de Taleb, mais je dois admettre que je trouve l’étiquette “anti-bibliothèque” un peu insuffisante. Pour moi, cela ressemble à un dispositif d’intrigue dans une imitation de roman de Dan Brown – “Vite ! Nous devons arrêter les Illuminati avant qu’ils n’utilisent l’anti-bibliothèque pour effacer tous les livres existants”.

Écrivant pour le New York Times, Kevin Mims n’aime pas non plus l’étiquette de Taleb. Heureusement, son objection est un peu plus pratique : “Je n’aime pas vraiment le terme ‘anti-bibliothèque’ de Taleb. Une bibliothèque est une collection de livres, dont beaucoup ne sont pas lus pendant de longues périodes. Je ne vois pas en quoi cela diffère d’une anti-bibliothèque.”

Son label préféré est un mot de prêt du Japon : tsundoku. Tsundoku est le mot japonais qui désigne la ou les piles de livres que vous avez achetés mais que vous n’avez pas lus. Sa morphologie combine tsunde-oku (laisser les choses s’empiler) et dukosho (lire des livres).

Ce mot est né à la fin du 19e siècle comme une satire adressée aux enseignants qui possédaient des livres mais ne les lisaient pas. Bien que cela soit à l’opposé de ce que Taleb voulait dire, aujourd’hui le mot n’est pas stigmatisé dans la culture japonaise. Il diffère également de la bibliomanie, qui est la collecte obsessionnelle de livres pour le plaisir de la collection, et non leur lecture éventuelle.

La valeur du tsundoku

Je suis sûr qu’il y a un bibliomane vantard qui possède une collection comparable à celle d’une petite bibliothèque nationale, mais qui ne fait que rarement l’objet d’une couverture. Malgré cela, des études ont montré que la possession de livres et la lecture vont généralement de pair pour un grand effet.

Une de ces études a montré que les enfants qui ont grandi dans des foyers possédant entre 80 et 350 livres ont amélioré leurs compétences en matière de lecture, de calcul et de technologies de l’information et de la communication à l’âge adulte. Selon les chercheurs, l’exposition aux livres renforce ces capacités cognitives en faisant de la lecture une partie intégrante des routines et des pratiques de la vie.

De nombreuses autres études ont montré que les habitudes de lecture procurent une foule de bienfaits. Elles suggèrent que la lecture peut réduire le stress, satisfaire les besoins de connexion sociale, renforcer les compétences sociales et l’empathie, et stimuler certaines compétences cognitives. Et ce n’est que de la fiction ! La lecture d’ouvrages non fictionnels est corrélée au succès et aux grandes réalisations, nous aide à mieux nous comprendre et à mieux comprendre le monde, et vous donne l’avantage de venir à la soirée des quiz.

Dans son article, Jessica Stillman se demande si l’anti-bibliothèque agit comme un contrepoids à l’effet Dunning-Kruger, un biais cognitif qui conduit les personnes ignorantes à supposer que leurs connaissances ou leurs capacités sont plus performantes qu’elles ne le sont réellement [lire dans wallonica.org : Les ultracrépidariens : ceux qui donnent leur avis sans connaître le sujet]. Comme les gens ne sont pas enclins à apprécier les rappels de leur ignorance, leurs livres non lus les poussent vers, sinon la maîtrise, du moins une compréhension toujours plus grande de la compétence.

“Tous ces livres que vous n’avez pas lus sont en effet un signe de votre ignorance. Mais si vous savez à quel point vous êtes ignorant, vous êtes bien plus avancé que la grande majorité des autres personnes”, écrit Stillman.

Que vous préfériez le terme anti-bibliothèque, tsundoku ou autre chose encore, la valeur d’un livre non lu est son pouvoir de vous faire lire.” [d’après le blog ANGUILLESOUSROCHE.COM (article de la rédaction, sans les pubs, daté du 28 janvier 2020)]


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