JANSSON : La fille du sculpteur (1968)

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J’aime à penser qu’il y a des pays, beaucoup plus au Nord, où l’hiver est long et paisible, où le soleil brille au travers les fenêtres givrées, dans les cuisines qui embaument le cinq-quart à la cuisson, dans un four d’émail blanc, près des chiens robustes qui baillent sous la table. J’aime les livres qui racontent les découvertes et les cruautés des enfants nourris de Fifi Brindacier, les nouvelles ou les romans éclairés de printemps qui évoquent les craquements du dégel ou la maraude de fin d’été. J’aime que leur auteur mise sur le regard fantasque d’une petite fille espiègle, qui raconte le monde comme dans un rêve, où l’adultère et la gueule de bois des grands côtoient les collections de galets et les nœuds dans les cheveux des enfants, dans le même souffle, dans la même fête de poésie sauvage et onirique. J’aime à penser qu’il s’agit là d’un témoignage récent, d’une autobiographie d’aujourd’hui ou de la généreuse prédiction d’une vieille dame qui lit dans les étoiles…

Après avoir goûté les premières nouvelles de La Fille du sculpteur de la finlandaise Tove JANSSON (étrangement baptisé “roman” alors qu’il contient un recueil de nouvelles, racontées par une même jeune narratrice), je souhaitais tant que ce livre formidable soit au présent. Alors, j’ai plongé sur le colophon et, partant, plongé dans la douce dépression que l’on ressent devant, par exemple, les illustrations de Carl LARSSON (1853-1919, cfr. illustration d’en-tête), quand la joie de se projeter dans ces charmants paradis perdus de l’enfance et de la fraîcheur se mue en une tendre nostalgie. On en redemande, on tourne les pages de l’album puis on lève les yeux. Ah, si seulement… Mais, hélas, La Fille du sculpteur date déjà de 1968 !

978-2-924898-86-4

L’élégante et espiègle traduction de Catherine Renaud, au départ du suédois, n’est quant à elle parue qu’en 2021, aux Editions La Peuplade (Québec), qui précisent : “Auteure, peintre, illustratrice, féministe, connue dans le monde entier pour ses célèbres Moumines et son roman Le livre d’un été, Tove Jansson (1914-2001) est à l’origine d’une œuvre littéraire exceptionnelle. Elle est l’une des grandes créatrices du XXe siècle.

Et la quatrième de couverture offre un avant-goût du petit voyage : “La fille du sculpteur raconte une enfance vécue comme un rêve, inspirée de celle de Tove Jansson, au début du xxe siècle, entre Helsinki et la maison familiale sur une île de l’archipel de Porvoo, où ses parents artistes se retiraient pour l’été. Dans ce livre éminemment onirique, les êtres humains se mettent soudainement à voler, des créatures imaginaires et mystérieuses apparaissent au détour de certaines criques, et Dieu le père lui-même surveille les enfants qui jouent dans le jardin.

Emmanuel Requette, libraire à Bruxelles, explique également : “L’art de Tove Jansson est tout entier contenu dans cette tension qu’elle parvient comme peu à rendre palpable entre le pouvoir de l’enfant et le regard de l’adulte“. Bref, ce livre est un régal d’innocence feinte, à mi-chemin entre l’odeur du pain d’épices volé et la fraîcheur de l’eau, au cœur d’un verger.

Patrick Thonart


Anna

C’était tellement agréable de regarder Anna !
Les cheveux d’Anna poussaient comme de l’herbe drue et succulente, ils pendaient, coupés un peu n’importe comment, et étaient si vivants qu’ils faisaient des étincelles. Tout aussi épais et noirs, ses sourcils se rejoignaient presque au milieu, son nez était plat, et ses joues, très rouges. Ses bras plongeaient comme des piliers dans l’eau de vaisselle. Elle était belle.
Quand Anna chante en faisant la vaisselle, je m’assieds sous la table de la cuisine pour essayer d’apprendre les paroles. C’est au treizième couplet de Hjalmar et Hulda qu’il commence enfin à se passer quelque chose.

Hjalmar entre, en habit de guerrier étincelant,
et les harpes se taisent prestement.
Courroucé, il se dirige vers son infidèle fiancée
pour s’emparer de sa couronne de mariée.
Il arrache l’objet sombre de ses cheveux clairs.
Pâle, comme gisant déjà sur la civière mortuaire,
horrifiée, Hulda, la poitrine tremblante d’effarement
fait face au bras vengeur de son amant.

On frissonne, c’est beau. Comme Anna quand elle dit : “Sors un moment, il faut que je pleure maintenant, c’est tellement beau.”
Les amants d’Anna arrivaient souvent en habits de guerrier. J’aimais particulièrement le dragon dans son pantalon rouge et son manteau à tresses en passementerie dorée, il était superbe. Il retirait toujours son sabre, qui tombait parfois par terre dans un bruit qui parvenait jusqu’à mon lit-étagère sous le plafond, et je pensais à son bras vengeur. Puis il a disparu, et Anna a eu un nouvel amant, un Homme Pensant. C’est pour cette raison qu’elle assistait à des conférences sur Platon et qu’elle méprisait papa, qui lisait les journaux, et maman, qui lisait des romans.
J’ai expliqué à Anna que maman n’avait pas le temps de lire d’autres livres que ceux qu’elle illustrait : elle devait savoir de quoi le livre parlait et à quoi ressemblait l’héroïne pour dessiner la couverture. Certains se contentent de dessiner ce qu’ils ressentent et méprisent l’auteur. Et il ne faut pas. Un illustrateur doit penser à la fois à l’auteur, au lecteur et parfois même à l’éditeur.
– Ah ! a dit Anna. Des éditeurs de pacotille qui ne publient pas Platon. D’ailleurs, Madame reçoit gratuitement tous les livres qu’elle illustre et, sur le dernier livre, l’héroïne n’avait même pas les cheveux blonds alors qu’ils l’étaient dans l’histoire.
– Mais la couleur coûte cher! ai-je rétorqué en m’énervant. Et en plus, elle doit s’acquitter de la moitié du prix de certains livres !
C’était totalement impossible d’expliquer à Anna que les éditeurs n’aiment pas les impressions multicolores et qu’ils se plaignent des impressions bicolores, même s’ils savent qu’au moins une couleur doit être noire et qu’il est possible de dessiner des cheveux sans jaune pour qu’ils paraissent blonds.
– Ah, vraiment ! a dit Anna. Et quel est le rapport avec Platon, si je peux me permettre ?
Alors je perdais le fil de ce à quoi j’avais pensé depuis le début. Anna mélangeait les choses et finissait toujours par avoir raison. Mais parfois, j’aimais la pousser à bout. Je la laissais parler et parler de son enfance, jusqu’à ce qu’elle pleure, et je me postais à la fenêtre, me balançant sur mes talons et regardant en bas dans la cour. Ou alors je ne lui demandais rien, même si elle avait le visage gonflé et qu’elle jetait la pelle à poussière à travers la cuisine. Je pouvais pousser Anna à bout en étant polie avec ses amants, en leur posant sans cesse des questions sur ce qui les intéressait sans jamais partir. Et un autre très bon moyen était de déclarer d’une voix forte et traînante : “Madame veut du steak de veau pour dimanche”, avant de sortir aussitôt comme si Anna et moi n’avions rien d’autre à nous dire.
Anna s’est longtemps vengée à l’aide de Platon. Puis un jour, elle a eu pour amant un Homme du Peuple et elle s’est vengée en évoquant toutes ces vieilles livreuses de journaux qui se levaient à quatre heures alors que ces messieurs dormaient et se prélassaient au lit en attendant leur édition du matin. J’ai rétorqué qu’aucune vieille livreuse de journaux sur terre ne travaillait toute la nuit quand il fallait fabriquer un moule en plâtre pour un concours et que maman travaillait jusqu’à deux heures chaque nuit pendant qu’Anna dormait et se prélassait au lit, et alors Anna a dit de ne pas l’entraîner sur ce terrain et, du reste, Monsieur n’a reçu aucun prix la dernière fois ! Alors j’ai crié que c’était parce que le jury était injuste et elle a crié que c’était facile à dire, et moi, qu’elle ne comprenait rien parce qu’elle n’était pas artiste et elle que c’était facile d’être supérieure alors qu’on n’a même pas suivi de cours de dessin, et alors nous ne nous sommes plus parlé pendant plusieurs heures.
Quand nous avions toutes les deux fini de pleurer, je retournais dans la cuisine, où Anna avait accroché la couverture au-dessus de la table. Je pouvais alors construire ma cabane dessous si je ne me mettais pas dans ses jambes ni devant la porte du garde-manger. Je la construisais avec les chaises, les bûches et le tabouret. En fait, je le faisais par politesse, parce qu’on pouvait construire de bien meilleures cabanes sous la grande selle de sculpteur.
Une fois la cabane achevée, elle me donnait un peu de vaisselle. Je la prenais uniquement par politesse. Je n’aime pas faire semblant de cuisiner. Je déteste manger.
Une fois, il n’y avait pas de merisier à grappes sur le marché pour le premier juin. Maman doit avoir des fleurs de merisier à grappes pour son anniversaire, sinon elle meurt. C’est ce que lui avait dit une gitane quand maman avait quinze ans et, depuis, tout le monde se donnait beaucoup de mal pour lui trouver des merisiers. Parfois, ils fleurissent trop tôt et parfois, trop tard. Si on les cueille à la mi-mai, les feuilles bruniront sur les bords et les fleurs ne s’ouvriront jamais.
Mais Anna a dit :
– Je sais qu’il y a un merisier à grappes blanc dans le parc. Nous irons en cueillir quand il fera nuit.
Il faisait nuit assez tard, mais j’ai quand même eu le droit d’aller avec elle et nous n’avons pas dit un mot sur nos intentions. Anna m’a prise par la main, ses mains chaudes étaient toujours humides et, quand elle bougeait, elle dégageait un parfum brûlant et un peu effrayant. Nous avons descendu la Lotsgatan, traversé en direction du parc, et j’étais complètement pétrifiée de terreur, je pensais au gardien du parc, au conseil municipal et à Dieu.
– Papa ne ferait jamais une chose pareille, ai-je dit.
– Non, parce que Monsieur est bien trop bourgeois, a répondu Anna. On prend ce dont on a besoin, c’est comme ça.
Nous avions escaladé la clôture avant que je comprenne la chose incroyable qu’elle venait de dire, que papa était bourgeois. J’étais tellement stupéfaite que je n’ai pas eu le temps d’être offensée.
Anna s’est directement approchée du buisson blanc au milieu de la pelouse et a commencé à cueillir des fleurs.
– Tu cueilles mal ! lui ai-je sifflé. Fais-le correctement !
Anna était plantée dans l’herbe, les jambes écartées, et elle me regardait. Sa grande bouche s’est ouverte en un large sourire, découvrant ses belles dents, elle m’a prise par la main, s’est accroupie, et nous avons couru en nous faufilant sous les arbustes. Nous nous sommes dirigées vers un autre buisson blanc, et Anna regardait tout le temps par-dessus son épaule et s’arrêtait parfois derrière un arbre.
– Est-ce que c’est mieux comme ça ? a-t-elle demandé.
J’ai hoché la tête et serré sa main. Puis elle s’est mise à cueillir les fleurs. Elle tendait ses grands bras et sa robe la serrait de partout. Elle riait, cassait des branches, et les fleurs tombaient sur son visage. Je murmurais “arrête, arrête, ça suffit”, tellement terrifiée que j’ai failli faire dans mon pantalon.
– Tant qu’à voler, autant le faire correctement, a dit Anna calmement.
Elle avait les bras remplis de fleurs de merisier, qui lui couvraient le cou et les épaules et elle les tenait toujours fermement de ses grandes mains rouges. Nous avons de nouveau escaladé la clôture pour rentrer à la maison, et aucun gardien de parc ni aucun policier n’a jamais surgi.
Après, ils nous ont dit que nous avions cueilli les fleurs d’un buisson qui n’était pas un merisier à grappes. Elles étaient juste blanches. Mais maman s’en est quand même sortie et elle n’est pas morte.
Parfois, Anna se fâchait et criait :
– Je ne supporte plus de te voir! Va-t’en !
Alors je descendais dans la cour et je m’asseyais sur la poubelle où je brûlais des rouleaux de pellicules avec une loupe.
J’aime les odeurs. Celle des pellicules qui brûlent, de la chaleur, d’Anna, de la caisse d’argile, des cheveux de maman, l’odeur des fêtes et du merisier en grappes. Je n’ai moi-même pas encore d’odeur, du moins je ne crois pas.
En été, Anna avait une odeur différente, elle sentait l’herbe et dégageait un parfum encore plus brûlant. Elle riait plus souvent et on découvrait davantage ses grands bras et ses jambes.
Anna savait vraiment ramer. Elle donnait un seul coup et se reposait triomphalement sur les rames pendant que le bateau glissait sur le détroit en faisant jaillir des éclaboussures dans l’eau brillante du soir. Puis elle donnait un autre coup de rame, d’autres éclaboussures jaillissaient, et elle montrait combien elle était forte. Elle éclatait alors de rire, plongeait une des rames pour faire tourner le bateau et montrer qu’elle n’avait envie d’aller nulle part et se contentait de jouer. Finalement, elle laissait le bateau dériver, s’allongeait au fond pour chanter et, depuis le rivage, tout le monde l’entendait dans le soleil couchant et savait qu’Anna était allongée là, grande, heureuse, brûlante et se moquant de tout. Elle faisait ce qu’elle voulait.
Puis elle montait sur la colline, son corps se balançant lentement, cueillait parfois une fleur. Anna chantait aussi quand elle faisait du pain. Elle pétrissait la pâte, la battait, la tapotait et façonnait des petites boules qu’elle jetait dans le four exactement comme il fallait. Elle refermait la porte, s’étirait et s’exclamait :
– Houla ! Ça brûle !
J’aime Anna l’été et je ne cherche jamais à la pousser à bout.
Parfois, nous allions dans la vallée des diamants. C’est une plage où tous les galets sont ronds et précieux. Ils ont une très jolie couleur. Ils sont beaux sous l’eau, mais quand on les frotte avec de la margarine, ils restent toujours beaux. Nous y allions quand maman et papa travaillaient en ville et, après avoir ramassé beaucoup de diamants, nous nous asseyions près du ruisseau qui descendait de la montagne. Il ne coulait qu’à la fin du printemps et à l’automne. Nous construisions des cascades et des barrages.
– Il y a de l’or dans le ruisseau, a dit Anna. Cherche-le.
Je n’ai jamais vu d’or.
– Il faut le mettre toi-même, a dit Anna. L’or est magnifique dans l’eau brune. Et il prolifère. De plus en plus d’or.
Alors je suis rentrée à la maison et j’ai récupéré tout l’or que nous possédions ainsi que les perles. J’ai tout mis dans le ruisseau et c’est devenu incroyablement beau.
Anna et moi étions allongées à écouter le ruisseau, et elle chantait La Fiancée au Lion. Elle est entrée dans l’eau, a attrapé le bracelet en or de maman avec ses orteils, l’a relâché en éclatant de rire.
– J’ai toujours eu envie d’or véritable.
Le jour suivant, tout l’or avait disparu et les perles aussi. J’ai trouvé ça étrange.
– On ne sait jamais avec les ruisseaux, a dit Anna. Parfois, l’or prolifère et parfois il va droit dans la terre. Mais il peut ressortir, si on n’en parle jamais.
Puis nous sommes rentrées à la maison et nous avons fait des crêpes.
Le soir, Anna a retrouvé son nouvel amant près de la balançoire du village. C’était un Homme d’Action et il pouvait pousser la balançoire si fort qu’elle faisait des tours complets, et la seule qui osait rester assise au quatrième tour était Anna.

JANSSON Tove, La Fille du sculpteur (Saguenay : La Peuplade, 2021)


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, partage et iconographie | source : lapeuplade.com | commanditaire : wallonica.org | auteur-contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © carllarsson.se ; © lapeuplade.com.


Plus de littérature en Wallonie et à Bruxelles…

LINZE : textes

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© J.-L. Geoffroy

Poète, romancier et écrivain, “infatigable pèlerin de la réconciliation entre l’art et la machine” (Jacques Stiennon), Georges LINZE a laissé une œuvre abondante toute empreinte d’optimisme et de confiance en le progrès et la technique. En 1920, il publie son premier recueil, Ici, Poèmes d’Ardennes et fonde à Liège, en décembre de la même année, un groupe littéraire, avec le poète René Liège et le peintre Marcel Lempereur-Haut. En mars 1921, parait le premier numéro de la revue internationale futuriste Anthologie, qui réunit des artistes du monde entier et qui publie les poètes de toute nationalité, jusqu’en 1940. Le Groupe d’Art moderne de Liège était né ! En 1928, Georges Linze publie Le prophète influencé, son premier essai. Également fondateur, en 1931, du Journal des Poètes, avec Géo Norge, Pierre Bourgeois, Maurice Carême – entre autres – animateur radio, il témoigne aussi de l’intérêt pour l’architecture moderne et collabore notamment à la revue moderniste L’Équerre. Entre 1940 et 1944, résistant, Georges Linze s’engage dans la presse clandestine. Ce conflit ébranlera quelque peu son naturel optimiste et sa confiance en la technique, mais ne ralentira pas pour autant sa production littéraire.

Georges LINZE collabore avec la revue moderniste L’Équerre et prend part à l’élaboration de l’Exposition internationale de l’Eau de 1939 à Liège, ainsi qu’à la décoration du Palais des Congrès de Liège… © Palais des congrès de Liège

Instituteur et chef d’école, l’écrivain laisse une œuvre abondante faite de plus de vingt recueils de poèmes, d’une vingtaine d’essais (Propos d’art contemporain (1923), Méditation sur la machine (1930), etc.), de plusieurs romans (Les enfants bombardés (1936), Les dimanches où le monde est jeune (1954)) et livres pour enfants (Les vainqueurs de l’océan (1931), Raymond Petit-Homme (1936)), mais aussi de manifestes, dans lesquels perce le doute qu’il éprouve sur le sens du monde actuel. Fervent amateur de moto – il a parcouru l’Europe, l’Asie et l’Afrique au volant de sa bécane – il publie, en 1984, son dernier recueil, Poème pour comprendre arbres et machines.

Georges Linze, pour qui tout est poésie – “Une étrange phosphorescence couvre les objets les plus humbles comme si la poésie n’était que ce que les choses ordinaires ont d’extraordinaire” –, est également vice président de l’Association des Écrivains belges de Langue française, membre correspondant de l’Académie luxembourgeoise et membre titulaire de l’Académie internationale de Culture française. Il a reçu, entre autres prix, le prix Félix Denayer pour l’ensemble de son œuvre, en 1957.

extrait de la notice du Dictionnaire des Wallons,
une des bases de données de Connaître la Wallonie


Gilles Loiseau en Amérique : la quatrième de couverture était déjà tout un programme !

S’il était avant tout un poète prolifique, Georges LINZE était aussi romancier (jeunesse) et les Aventures de Gilles Loiseau en Amérique (1948 ?) ont bercé plus d’un rêve agité de ma prime adolescence. On lui doit également Les aventures de Riquet en Ardennes que mon arrière-grand-père adorait nous lire, le soir.

Marthe ou l’âge d’or est d’un autre tonneau, comme on pourra le lire dans le long extrait que nous avons transcrit plus bas. Le roman est paru aux Editions de l’Etoile à Bruxelles.

Étonnamment, les deux romans sont sans date, même dans les références de la Bibliothèque nationale de France (BnF). On doit être juste après la guerre… Qu’à cela ne tienne, vous pourrez lire ci-dessous les premières pages d’un roman tout en douceur naïve. L’époque y est présente dans le style comme dans le propos (figurerait-il aujourd’hui dans le rayon “Romans Feel Good” des librairies ?). Reste qu’à la lecture des quelques lignes qui suivent, on comprend mieux pourquoi Georges Linze est plutôt passé à la postérité pour son oeuvre poétique


Marthe ou l’âge d’or (extrait)

SÉBASTIEN ou LE JEU MAGIQUE
RÉSUMÉ EN GUISE DE PRÉFACE

Qui est Sébastien ?
Quel est ce jeu magique ?
Sébastien, nous a-t-on dit, est l’homme que nous sommes tous, à certains moments de notre vie ou même toute notre vie.

Notre civilisation, à la fois brutale et géniale, a créé cet être que heurtent des merveilles et des enfers. Il se croit entouré de géants. Ceci prouve qu’il n’est pas loin de l’enfance. Ses aventures sentimentales ont été à la mesure du reste. Il a connu une femme, Marthe, qui l’a quitté en lui laissant une fille dont il n’est pas le père mais qui lui a permis de goûter quand même, aux bonheurs et aux tourments de la paternité. Au fait, l’enfant a réchauffé et enchanté sa vie. Mais le temps passe vite. La .fillette a grandi. La mère est loin, et les âmes continuent à chercher une justification à tout ce qui arrive. Elles ne cessent de désirer, sans pouvoir aisément la construire, une paix qui les mettrait en équilibre au milieu des mouvements du monde. Et ces mouvements ne sont, sans aucun doute, que les reflets de nous-mêmes.

“Sébastien ou le Jeu Magique, a dit Franz Hellens lors de l’attribution du premier Prix Rossel, est une étude psychologique, (dans le sens le moins prétentieux, le moins appuyé du mot) de deux caractères, de deux types d’humanité : l’homme qui prend la vie telle qu’elle est et en jouit pleinement et l’homme toujours inquiet qui ne sait pourquoi il est de ce monde et cherche dans les images qu’il crée, la clef de l’énigme. Dans Sébastien, l’esprit atteint et fouille avec une lucidité étonnante et par le moyen d’un style remarquablement efficace, les régions les plus obscures du subconscient. Il souligne, sans prétendre le résoudre, mais en nous faisant profondément sentir sa réalité, un problème angoissant, exprimé dans un récit dramatique, véritable tragédie d’où Sébastien vaincu, sort cependant fortifié.
La scène finale, où l’homme rejoint l’enfant, et dont l’atmosphère purifiante est en quelque sorte la justification et la réparation du trouble où le héros s’est débattu jusque là, est, une des plus belles réussites du roman que je connaisse.
L’élévation spirituelle de Sébastien ne s’impose pas tout de suite parce que l’auteur n’emploie pas de grands moyens pour nous y entraîner et parce qu’il a plutôt l’air de jouer avec ses personnages, comme ceux-ci ont l’air de jouer avec la vie. Qu’on ne s’y trompe pas : il y a là plus d’abnégation véritable que de désinvolture affectée. Et j’ajouterai, sans aucune hésitation, que cet ouvrage, dans son désordre et son trouble apparents, est éminemment moral, au sens le plus dépouillé du mot.” (Le Soir)

Quel est ce jeu magique ? Ce n’est que la vie, sans doute rien d’autre que quelques formes rares ou banales de la vie. Et comment Sébastien, cet homme perdu dans la grande ville, a-t-il joué ce jeu magique, malgré l’étonnante solitude où il est plongé ?

Voici :

Sébastien flâne au long des quais. Il est seul dans la nuit brumeuse et il souffre. Le visage de la ville lui paraît dur. Il entend crier les sirènes des usines, sonner les cloches des églises, vrombir des moteurs et il pense qu’il n’est qu’un homme, enfermé dans sa peau, bien au chaud dans son sang, avec, à toutes ses frontières, les attaques du froid et de l’humide.

Sébastien qui suit la bordure du trottoir, se laisse conduire par elle. Tout à coup, il voit grandir une forme, obéissant, elle aussi, aux ordres de cette route ridicule. Une femme bientôt s’arrêtera en face de lui.

C’est ainsi qu’il rencontre MARTHE.

Marthe, est l’élément fuyant, inconscient presque qui vit sans rien approfondir. Les hommes l’attirent et se la renvoient. Si c’est cela vivre, elle vit intensément mais non sans déchirement parfois. Pour ses conquêtes, elle a d’abord tout abandonné, puis, un jour, l’âge aidant, des appels irrésistibles l’ont atteinte. Elle· semble vouloir se fixer comme ces oiseaux qui tournent longtemps avant de se poser. Ce qui naîtra en elle sera une paix tardive, la paix au milieu des ruines si l’on veut, mais les enfants les relèveront si elles en valent la peine.

Ils se mettront, à leur tour, à construire pour eux-mêmes, un domaine éphémère, le plus beau qui soit évidemment. Et tout recommencera. Cette vérité est connue depuis toujours, ce qui n’empêche qu’on n’y prête guère attention.

Bah ! Il faut croire que tout est bien ainsi puisque le jeu continue…

Sébastien et Marthe s’en vont, côte à côte, dans la nuit. Sébastien saisit ses clefs qui sont chaudes d’une chaleur qui est la sienne. Ses doigts suivent un de leurs dessins. C’est le E de la clef de sa chambre et il se dit que la femme aurait pu s’appeler Emmi, Emma, Eve… Comme on le constate, Sébastien s’unit souvent au monde par l’intermédiaire des petites choses. Il a découvert un moyen de se sentir moins seul. Il en est là dans ses pensées, lorsque, tout à coup, devant eux, deux phares les visent puis se détournent, puis les retrouvent. Qu’y a-t-il ? Une auto monte sur le trottoir, reprend la chaussée, remonte sur le trottoir près d’eux, vire brusquement et va s’écraser contre le parapet du pont.

Pas un cri, pas une plainte du conducteur dangereusement blessé sans doute… Un silence tel que l’on peut croire que la machine folle roulait sans maître.

Ils ont tout vu, le danger les a frôlés. Après quelques secondes, Sébastien a voulu bondir, pour soigner, consoler, aider… La femme n’a pas bougé.

– Et après ? demande-t-elle en haussant les épaules.

Après ? Ils continuent leur route, plus glacés, plus éternellement impassibles. Il ne comprend plus ce qu’elle murmure. Il aurait fallu des sens plus subtils pour capter la vérité de ces mots perdus. L’homme et la femme sont loin l’un de l’autre, hostiles empoignés par des mains géantes qui les brandissent comme des flambeaux maudits.

– A la fin, vous m’ennuyez, crie-t-elle et elle le quitte.

Sébastien reste seul, déjà en proie au remords. Il n’a pas secouru l’automobiliste· et il le regrette mais il ne se décide pas à revenir sur ses pas. Il aperçoit la lumière d’un petit bar et il entre dans cette grotte de feu. Des glaces tournent, se répètent en un univers de cristaux. Il est pris comme dans un piège de velours, de rideaux, de miroirs. Derrière lui, la porte bouge sans bruit comme de l’eau. Il s’assied et les ressorts du fauteuil lui donnent une délicieuse impression de chute…

Du vin fume sur la table. La tranche de citron porte un morceau de sucre qui  lentement s’engloutit. La fumée du tabac, massée immobile dans le fond, comme des nuages arrêtés par  des montagnes, agrandit le petit bar.

Sébastien examine quatre joueurs de cartes qui se trouvent dans un coin puis il leur offre à boire. La bouteille commandée arrive sur la table, droite comme un phare. Et les verres sont des fleurs ouvertes, nettes, dans un drôle de printemps. Sébastien regarde la bouteille, sa bouteille venue là grâce à son désir, à sa volonté, à son argent. Elle est sienne, elle est son oeuvre. Elle est admirable.

Tout à coup, il se lève et annonce : “Je reviens”. Il sort sans chapeau, sans pardessus et se dirige, sûr comme un somnambule vers le quai où il vit surgir devant lui, la femme mystérieuse, suit le même trottoir, reprend la même allure mais avec plus de vigilance.

La femme l’attend à peu près au même endroit.

Elle eut peur de sa solitude et ne put se libérer d’un passé tout proche dont tout le destin ne s’était pas encore accompli.

Marthe et Sébastien reviendront ensemble vers le bar et, pour la première fois, il pourra voir le visage de sa compagne inconnue.

Les bars tiennent une grande place dans la vie de Sébastien comme d’ailleurs dans celle des hommes de cette époque. Ce sont des havres parfaits, des lieux un peu secrets qui accueillent non seulement les épaves et les poètes, mais surtout ceux qui ont besoin d’un peu de dépaysement et d’oubli.

Puis des bouteilles sont vidées et l’ivresse triomphe. Le marbre est devenu pour Marthe un aquarium magique où la main de Sébastien nage comme un poulpe.

De temps en temps, Marthe voit un œil de Sébastien ouvert dans un décor mouvant. Elle a chaud. Du feu parti de son ventre gagne tout son corps. Ses seins viennent de frissonner. Elle s’installe mieux sur sa chaise…

© Numero Magazine

Sébastien goûte une complète sécurité. Ce bar bien à la mesure humaine, forme un univers suffisant, dont le plafond, ciel bas, ne contient aucune menace d’immensité ou d’éternité et ne laisse tomber aucun gel ; ses lampes représentent des astres bienfaisants, ses rayons de bouteilles multicolores et de verres à facettes étagent des reflets, comme une aurore boréale.

Plus tard, on apportera, dans le bar, un blessé évanoui, le conducteur de l’auto.

Marthe et Sébastien le regardent.

Il est jeune, tout blond, deux filets de sang venant du front, lui dessinent des cernes étrange. Des mains assez maladroites vont et viennent sur lui. On le déshabille. Dans la lumière cendrée, on voit à peine les quelques poils de son corps. Un médecin est appelé par téléphone. Il ne se fera pas attendre et bientôt l’homme sera pansé.

Son évanouissement est vite terminé. Quand on lui offre du vin, il boit lentement et il hoquette deux fois.

– Je vous remercie, dit-il. Ce n’est rien de grave.

On comprend que sa nudité le gêne et deux hommes qui lui ont offert leurs épaules l’entraînent vers l’arrière-cuisine… La dernière vision que laisse l’automobiliste avant de disparaître est assez cocasse. Il eut l’air de s’incliner poliment devant l’épouse du patron qui l’attendait, en souriant, près de la porte.

Le blessé qui s’appelle Edmond, viendra remercier ses sauveteurs et leur payera à boire. Vers le matin, il s’en ira avec Marthe et Sébastien. Le trio déambulera dans les rues puis échouera chez Edmond.

Sébastien, ivre, n’a pas cessé de s’agiter et de divaguer. Lorsqu’il s’endort en riant, il a au bout des doigts qui interrogent, en le touchant, le velours usé du canapé, l’inexplicable présence de paysages vraiment surprenants.

Dans la journée, Sébastien quittera ses compagnons, en méprisant cet Edmond qui lui a ravi Marthe, en méprisant cette Marthe qui préféra Edmond.

Il se sent vaincu une nouvelle fois, et aura l’occasion de se réfugier dans un cinéma où il espère trouver un peu de paix. Mais le spectacle l’irrite, les “actualités” lui donnent une image absurde d’un monde qui lui apparaît de plus en plus dangereux.

Oui, le monde est dangereux. Quitte cette salle, Sébastien ! Va-t’en, imprudent ! Voici l’Europe pleine de fumées et d’avions, voici la Chine délirante et ses grosses têtes affolées qui sortent de l’écran !

Sébastien ne peut se maîtriser.

– Flanquez tout par terre ! crie-t-il soudain.

– Flanquez tout en l’air ! hurle-t-il.

Des citoyens se lèvent, fiers devant leur femme.

– Chut ! crient-ils.

– A la douche !

– A la porte !

Des hommes galonnés empoignent Sébastien qui ne dirait plus rien si on le laissait là.

Et on jette sa face d’ange dans la rue.

Marthe, elle, au sortir de cette nuit effrénée se sent meurtrie et fatiguée.

– Ce n’est pourtant pas du dégoût, pense-t-elle, je n’en suis plus là et, du reste, rien ne le justifierait. Qu’ai-je à reprocher à quelques heures d’ivresse, à ces quelques plaisirs fiévreux pris avec deux inconnus pas vilains, pas méchants.

Edmond, le blessé qu’elle n’a pas secouru, est un homme joyeux, dominateur. Il arrive comme un piège, le voici tout près d’elle, elle le voit dans le miroir devant lequel elle termine sa toilette.

Elle est déjà prisonnière et bien incapable de résister. Elle ne sait plus s’il la caresse ou s’il la frappe, il l’emporte, la décoiffe, puis l’abandonne haletant et pâle. Mais ce grand amour ne durera pas. Marthe quittera Edmond et alors le doux et médiocre Sébastien retrouvera une petite place, de temps en temps, dans son souvenir.

Quinze jours ont passé depuis cette aventure lorsque Marthe et Sébastien se rencontrent dans la ville.

Sébastien, tout de suite, lui tendit la main. Marthe est de nouveau devant lui ! Est-ce possible ! Il reconnaît quelques-uns des traits que sa mémoire avait bien conservés. Elle porte la même robe, le même chapeau, mais le jour accuse mieux les formes de son visage. Il lui parle, il ose lui prendre le bras… Cette fois-ci, Sébastien est comblé. Marthe l’accompagnera chez lui et s’y installera.

Elle est bonne ménagère. Sébastien est heureux autant qu’on peut l’être, il se laisse vivre avec autour de lui, l’odeur café qui monte comme un encens familier.

Un jour, Marthe lui apprendra qu’elle est mère d’une petite fille de dix ans, Renée, qu’elle a placée en pension, chez une tante, à la campagne.

– Elle est gentille, c’est une jolie gosse. Si tu veux, Sébastien, nous irons la voir un de ces dimanches et, peut-être, un jour, pourrions-nous penser à l’avenir, à arranger les choses, puisque nous sommes ensemble, puisque nous nous entendons bien, puisque nous nous aimons.

– Si tu veux, répond simplement Sébastien. Il a découvert une nouvelle Marthe, avide de stabilité et de paix, une mère, une épouse. Le torrent semble s’être calmé. Pour combien de jours ?

Bah ! la vie continue ! Et c’est autant de pris. Sébastien acceptera tout ce que l’on voudra.

***

La petite Renée est venue habiter chez Sébastien. Maintenant lorsqu’il rentre chez lui, il a l’impression de trouver un abri sûr, un monde réduit mais bien connu et très suffisant dans lequel il se sent à son aise.

Renée colore toute sa vie. Elle joue, elle chante. Lorsque ses camarades l’appellent et qu’elle va se cacher avec eux sous le porche, il ne reste plus dans la cour qu’un gros bloc de silence et une corde perdue étendue comme un serpent.

A travers cette enfant, l’univers se transforme et Sébastien part à sa découverte. Un jour, il trouvera Edmond chez lui en train de bavarder avec Marthe. Il a pris Renée sur ses genoux et parle et fait rire… Il s’explique. C’est par hasard qu’il a retrouvé Marthe et, par elle, l’adresse de Sébastien.

C’est par hasard qu’il a retrouvé Marthe, qu’il a retrouvé Marthe, Marthe. Il ne parle que de Marthe. Qu’est-ce que tout cela amènera ?

Sébastien hésite. Que dire ? Cet homme nu, brusquement étendu devant eux, vers minuit, aurait dû disparaître à jamais. Il avait eu sa place, son rôle, son succès, sa beauté ; tout s’était terminé à la séparation, lorsque Sébastien, ivre encore, avait quitté la maison d’Edmond.

Sébastien se laisse, petit à petit, entraîner par la joie que dispense Edmond. Il s’apprête à aimer tout le monde et chacun s’en aperçoit. Il fait gai et fraternel autour de la table. Une liqueur emplit les verres. Edmond, s’il a trop chaud, peut enlever son veston, qu’il ne se gêne pas. Il est chez lui. Marthe préparera le dîner. Lorsque la petite dormira, les trois amis resteront ensemble toute la soirée.

– Acceptez, Edmond, nous avons des cigares, du vin et, comme souvenir commun, cette nuit ensanglantée, ces faits rapides qui ont un peu chagriné Sébastien, et qui le chagrinent encore.

Ce n’est vraiment pas bien d’avoir abandonné ce brave garçon qui aurait pu mourir, tout seul, comme un chien.

Si Sébastien avouait, s’il expliquait à Edmond toute la bizarrerie de cette nuit, leur décision de ne pas le secourir… Qu’un mot, qu’une allusion permettent l’enchaînement des idées et Sébastien dira ce qu’il doit dire et qui lui pèse sur le cœur. Après, il sera soulagé. Il se décide à parler.

– Je vous dois une explication.

– Une explication ? A propos de quoi ?

– A propos de cette nuit.

Edmond n’aime guère ce ton grave et des discussions sur des faits passés. Que veut Sébastien ? C’est à cause de Marthe sans doute. Comme si l’on ne pouvait, une fois pour toutes, oublier ces détails sans intérêt. Décidément, ce brave Sébastien radote, il est légèrement obsédé.

Mais Sébastien tient à son idée et soudain, il avoue :

– Marthe et moi avons assisté à l’accident.

Edmond ne semble pas étonné.

– Et vous avez aidé ces gens qui m’ont transporté dans le petit bar, dit-il calmement.

– Non, ajoute Sébastien, voilà ce qu’il faut que vous essayiez de comprendre : Nous vous avons vu arriver. Vous êtes allé vous écraser contre les pierres du pont… et nous ne vous avons pas secouru. Nous sommes partis, de commun accord, sans même nous retourner !

– Vraiment, dit Edmond qui ne paraît pas très ému.

– Nous avons décidé de ne pas vous secourir, sans vous connaître évidemment. Pour nous, le soir était si lugubre, nous nous sentions si seuls, dans une hostilité si sournoise que le simple geste d’aider quelqu’un, nous semblait répugnant et insolite.

Edmond ne sait que dire. A-t-il seulement envie d’insister ? La conversation tombe et jamais plus on ne reparlera de l’accident.

Depuis lors, le prestige d’Edmond n’a cessé de grandir. Edmond est optimiste, il prétend volontiers que l’époque est splendide. Lorsqu’il parle, ses yeux brillent, il bombe la poitrine. Il est jeune, épanoui au milieu de sa vie ; il faut qu’on le regarde au risque de se brûler l’âme…

Il joue, lui aussi, mais gaiement. Il saisit Renée, la soulève, la place debout sur ses épaules, sourit en voyant la fuite de ses jambes, fait glisser l’enfant, la rattrape. Elle est heureuse, vaincue par ce géant qui joue.

Sébastien essaie de combattre l’influence d’Edmond. C’est en lui-même qu’il réussit le mieux, lorsqu’il définit son adversaire : “- Toi, Edmond, tu es l’être le plus plat, le plus vide que j’aie jamais vu. Je me trompe, je t’ai vu des millions de fois. Tu es l’Homme. Ton cerveau, c’est du beurre. Une vache pense plus que toi en regardant passer les trains… Tu ne te figures pas comme je me venge. Mes regards t’atteignent comme des crachats…”

Quant à Marthe, elle semble de plus en plus conquise par la verve d’Edmond. Elle ne le quitte pas des yeux et elle frémit délicieusement lorsqu’elle l’entend discourir : “Je suis bien parmi les choses dures de la terre, parmi les couleurs, le chaud et le froid… Je donne tout le passé, sans oublier les Grecs, pour le cinéma et la magnéto de mon moteur. Je suis un homme moderne, j’aime les objets qui accompagnent mon voyage· ici-bas, mais je les donne tous, Grecs, cinéma, magnéto, etc., pour les femmes vivantes qui viennent à moi, que j’étreins puis que je lâche et qui s’en vont comme si elles dansaient.”

Et moi, se dit Sébastien, je m’amuserais à laisser la lumière toute la nuit, puis après je briserais le compteur électrique… Suis-je bête ? Suis-je malade ? Un journal m’affole. J’ai peur des hommes, des armées et de leurs avions.  Je pense aux bombes.

Allons Sébastien ! Calme-toi, ton cas n’est pas unique. Mais il te faudrait apprendre à vivre. Tiens, voici un conseil : Si tu te mettais au travail et si tu essayais d’inventer une machine ? Invente une machine, Sébastien ! Invente quelque chose ! Qui te dit que le bonheur ne viendrait pas par surcroît ?

***

Un dimanche, Marthe, Renée, Edmond et Sébastien partiront en excursion.

Tout de suite, Sébastien a compris que la journée serait assez morne. Dans le tram qui les emporte, il invente pour lui seul, toutes sortes de rêveries qui sont affaire entre lui et l’univers.

Edmond, comme toujours, est joyeux. Il ne cesse de faire des jeux de mots et Marthe rit de bon cœur. Une rivière sera traversée en bac, puis Edmond qui marche en tête donne le signal de l’arrêt. Il a trouvé un joli coin. Aux environs, on n’aperçoit que quelques familles. Vite, on s’installe. Les vivres sont mis à l’ombre. Renée revient bientôt avec quelques camarades. Et les heures passent rapidement sous le bon soleil dominical. Sébastien se couche
dans l’herbe et s’assoupit. Son cœur a battu un peu plus fort en approchant des plaisirs du sommeil…

Lorsqu’il se réveille, il rejette assez brusquement un journal que l’on a placé délicatement sur son visage. Il regarde à droite, il regarde à gauche. Il est seul. Un dimanche se termine. On a fermé les gramophones et l’on a démonté les tentes. La nuit va venir car les chauves-souris volent déjà au-dessus de l’eau.

Tout à coup, Renée accourt en criant: “Et Maman ? Et Edmond ? Où est Maman ? Où est Edmond ?”

Où sont-ils ? Comment le saurait-il, lui Sébastien ? Pourquoi s’inquiéter de la sorte.

– Attends, dit-il, tu vas les voir revenir. Les voici, sans aucun doute.

Mais l’homme et la femme que Sébastien désignait et qui, de loin, ressemblaient à Edmond et Marthe, passent indifférents. Maintenant Sébastien s’inquiète sérieusement. Il fouille les buissons où la nuit est déjà sous les feuilles. Ils questionnent les derniers promeneurs. Ne les avez-vous pas vus ? Mais si, ce couple a attiré notre attention, il y a une heure, deux heures, trois heures, on ne sait plus…

Ne se sont-ils pas noyés ? Ne se sont-ils pas égarés ?

– Qui est-ce? demande quelqu’un.

– Ma femme et son ami.

– Ah ! Votre femme et son ami !

Sébastien hausse les épaules. Il sent contre sa jambe le corps de la petite Renée. Allons, on ne peut s’attarder plus longtemps dans ce pays obscur et vide.

– Il nous faut rentrer, dit-il, tu verras, nous trouverons Maman et Edmond bien tranquilles à la maison. Nous saurons ce qui s’est passé.

Sébastien se leurrait. La maison était éclairée mais Marthe n’était plus là. Elle avait fui en laissant une pauvre lettre toujours la même:

« Je n’ai pu agir autrement. J’ai partagé l’argent. Quant à la petite, conduis-la chez sa tante. Adieu ! »

La douleur déchire Sébastien qui apprend ainsi que Marthe était devenue indispensable à sa vie. Elle l’a trahi et il voudrait l’oublier, mais son souvenir ne cesse de le tourmenter. Il imagine son existence avec Edmond, il se représente certains de leurs gestes, il entend leurs voix et leurs rires et la colère commence à gronder en lui, une colère qui ressemble à la haine.

Bientôt, il saura qu’une seule chose peut lui rendre la paix : faire disparaître Marthe et Edmond. Les tuer. Il s’arme d’un browning et se lance à leur poursuite.

Après avoir erré dans la ville, l’idée lui vient de se rendre chez Edmond, peut-être aura-t-il la chance de trouver les oiseaux au nid. Peine perdue, personne ne répond et Sébastien tâche, mais en vain, de forcer la porte. Il essaie toutes les clefs qu’il possède et ne s’en ira qu’après avoir gravé sur le chambranle “A mort” et plus bas, deux dessins secrets.

Il reprend sa folle randonnée et, tout à coup, croit apercevoir Marthe. Mais ce n’est qu’une femme qui lui ressemble un peu. Il l’accompagne chez elle et lui explique sa peine. La femme est distraite et pense à autre chose.

Lorsqu’elle veut enlever sa robe, Sébastien l’en empêche et lui dit :

– Je vous aime un peu parce que vous me rappelez Marthe.

– Votre femme ?

– Oui. Je la cherche, pour la tuer.

La femme est habituée aux bizarreries des hommes qui la fréquentent, Sébastien ne lui paraît pas dangereux mais il faut quand même qu’elle s’en méfie. Sans rien brusquer, elle parvient à faire parler Sébastien et à s’emparer de son arme. Elle la retourne entre ses doigts comme une araignée ferait d ‘une mouche, puis la dépose sur la tablette de la cheminée.

– Vous vous faites plus méchant que vous n’êtes, dit-elle.

Mais Sébastien ne l’entend pas, il suit déjà des images nouvelles.

La femme se demande maintenant comment elle se débarrassera de cet  original et comment elle parviendra à le mettre à la porte.

Elle tente une dernière fois de s’approcher de Sébastien mais celui-ci la repousse.

– Je crois, dit-il que vous feriez mieux de chanter quelque chose. C’est ce que je désire.

Elle paraît très peu disposée à le satisfaire et Sébastien pense que les prostituées ont parfois un étrange amour-propre.

– Chantez, puis je m’en irai, je vous le promets.

Elle a souri puis s’est installée sur les genoux de Sébastien et a fredonné un chant populaire.

Le chant lentement s’est affermi et la femme est toute transfigurée. Elle chante de tout son cœur mais elle n’arrivera. pas au bout de son couplet car de grosses larmes couleront sur ses joues.

Sébastien s’en ira comme il l’a promis.

***

Plus tard, Sébastien qui est revenu chez la femme pour y prendre son revolver, rencontre un enfant. Il partage ses jeux mystérieux pendant quelques minutes et se grise à sa fraîcheur et à son innocence.

Il éprouve le besoin de revoir Renée et de s’abreuver à cette source vive.

Va Sébastien ! Rien n’est perdu puisque tu sais encore jouer. Tu es toujours enfant, toujours jeune, toujours en proie au délire poétique du début de la vie. Crie à Renée que tu accours, tends-lui les bras !

Pendant ce temps, Edmond et Marthe goûtent eux aussi un bonheur parfois assez trouble. Une auto les emporte-t-elle, Marthe pense à ce qu’elle ferait si elle rencontrait, à un carrefour, une voiture incendiée avec Sébastien gisant au milieu des débris ; et la joie de l’excursion n’est pas sans mélange.

Sébastien ? Voici sa figure, à la fois pitoyable et émouvante, qui monte comme un soleil et qui emplit le ciel. Sébastien blessé ! Que ferait-elle ?

Mais Marthe est vite enlevée de son rêve.

Son écharpe vole comme un oiseau qui semble, la poursuivre. Marthe boit la vitesse à longs traits et Renée, sa fille, a beau faire des signes d’appel au fond de l’espace, elle a beau courir éperdument sur la route, à côté de la machine, l’enfant est vite couchée, par sa mère, dans le petit cercueil de l’oubli. Marthe se donne tout à son amour.

Le passé pourtant veille encore en elle et de temps en temps ressuscite. Sébastien, ce prolétaire du bonheur, comme l’appelle Edmond ; vient la trouver comme un fantôme. Parfois même, pendant la nuit, lorsqu’elle s’éveille brusquement, elle se demande où elle est. Quelle est cette chambre ? Comment est-elle ? Où est la fenêtre ? Qui partage mon lit ? Qui est cet homme à côté de moi ? Est-ce Edmond ? Est-ce Sébastien ? Je ne sais plus… Quel est cet homme pesant comme un rocher ?

Edmond ! Mais c’est Edmond ! Elle crie, elle se remue, elle a peur.

– Dors, dit le rocher, tu rêves.

Et c’est lui qui se rendort. Tapie contre lui, comme une bête, elle écoute les grands souffles de la nuit et de l’homme endormi. Elle les sent passer sur elle et comprend qu’ils sont tous deux extrêmement redoutables.

Le souvenir de Sébastien se ravivera encore.

– C’est drôle, se dit Marthe, parfois tout me rappelle Sébastien. Cet homme me fascine un peu. Qu’a-t-il pensé de moi ? Il était bon il était trop bon pour souffrir. Il aura compris pourquoi j’ai dû fuir, et ce que l’on comprend fait beaucoup moins de mal. Ainsi rassurée, elle se livre entièrement à la vie. Elle est heureuse et ne craint pas de le proclamer.

– Je ris, je vis ! J’ai, dans l’âme, une présence douce, un peu chaude. Toute la terre me ressemble.

– Elle a une attaque de poésie, murmure Edmond qui parfois ne manque pas de perspicacité, et il la laisse dire.

Selon le désir de Marthe, Sébastien a décidé de conduire la petite Renée chez sa tante, à la campagne.

Ils ont pris le train et les voici maintenant, en route, à travers les champs et les bois, vers la maison où Renée passa sa première enfance.

La fillette pleure doucement et le sentier est pénible à monter. Sébastien encourage l’enfant mais il se sent impuissant à la consoler. Il a pourtant bien fait de la rendre à sa tante et de décider de continuer seul, une vie médiocre et vide.

– Allons Renée, encore un effort, nous nous reposerons quelques minutes en haut de la côte, dans le bois. La demeure de ta tante n’est plus loin.

Il a beau dire et beau faire, le chagrin de Renée augmente et elle s’enfièvre.  Elle voudrait s’accrocher à la haie, saisir cette borne, se tenir à une branche, empêcher cet homme puissant qui la tient par la main, de la conduire plus avant.

Lorsqu’elle arrivera chez sa tante, elle aura une telle crise, elle s’agrippera à Sébastien avec tant de forcé qu’il la ramènera avec lui.

Sans pleurs cette fois, ils reprendront le chemin en sens inverse et rentreront dans la ville.

– Nous jouerons encore ensemble ? demande la petite.

– Mais oui, Renée.

– Et nous ne nous arrêterons jamais ?

Sébastien frémit de bonheur, il entrevoit n jeu de génie ou de dieu.

– Ecoute, dit-il, nous allons commencer le jeu tout de suite. Nous allons d’abord nous quitter…

– Oui, répond Renée.

– Tu suivras la bordure du trottoir et moi je viendrai à ta rencontre. Il est bien entende que nous ne nous connaissons pas et que lorsque nous serons l’un en face de l’autre, nous ne bougerons pas. Il ne faudra pas rire car le jeu est sérieux… Puis, nous inventerons la suite.

Et l’homme et l’enfant commencèrent à jouer.

Le jeu dura des années. […]


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction et iconographie | sources : collection privée ; Connaître la Wallonie | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © collection privée ; © Maison de la poésie et de la langue française ; © Palais des congrès de Liège.


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Pourquoi raconte-t-on des histoires qui font peur aux enfants ?

Temps de lecture : 9 minutes >

[RADIOFRANCE.FR/FRANCECULTURE, 14 juillet 2022] Il existe des centaines de contes, livres ou dessins animés qui ont marqué notre enfance. Parmi ces histoires, certaines ont été plus marquantes que d’autres : celles qui nous faisaient peur, nous rendaient tristes ou nous choquaient. Mais pourquoi raconte-t-on de telles horreurs aux enfants ?

Quand j’avais 6 ans et demi, j’ai vu Le Roi Lion au cinéma et je ne suis pas sûre de l’avoir très bien vécu. Et je ne crois pas être la seule à avoir ce ressenti pour une histoire. Quand on a posé la question à notre public sur les réseaux sociaux, nous avons été submergés par les témoignages d’histoires effrayantes : Barbe Bleue, Pinocchio, Coraline, Ratatouille, Pierre et le loup, La Petite fille aux allumettes

Pour décrypter et comprendre ce que les histoires qui font peur provoquent dans notre cerveau, j’ai interrogé l’historienne des contes Elisabeth Lemirre, le pédopshychiatre Patrick Ben Soussan, la neuroscientifique spécialisée dans le cerveau de l’enfant Ghislaine Dehaene et la formatrice et lectrice pour enfants Chloé Séguret.

À l’origine : des contes terrifiants

Elisabeth Lemirre, autrice de Le Cabinet des fées (2003), commence son propos ainsi : “Le conte est aussi vieux que la parole chez l’homme.” Pourtant il existe une grosse différence avec les histoires d’aujourd’hui : pendant des siècles, les histoires, les mythes, les contes n’étaient pas destinés aux enfants.

Elisabeth Lemirre : “À l’origine, le conte est destiné à une communauté, plus encore, il est son mode d’expression. La communauté se réunit dans des cérémonies ritualisées, des veillées après des travaux, des cérémonies de fêtes, par exemple après un mariage, et le conteur conte. Toute la communauté est réunie autour de lui : aînés, adultes, enfants. A l’origine, il n’y a donc aucune différence entre contes pour enfants et contes pour adultes.

On pourrait donc croire que c’est pour cela qu’on raconte des histoires qui font peur aux enfants : parce qu’on a pris l’habitude depuis des temps immémoriaux de ne pas filtrer les histoires quand elles sont destinées au jeune public. Mais c’est plus compliqué que ça. Parce qu’il y a eu une période où on a créé volontairement des histoires pour terrifier les plus jeunes.

Elisabeth Lemirre : “Au XIXe siècle, naissent les contes d’avertissement. Ce sont des contes très simples, faits pour faire peur aux enfants. Par exemple, chez les frères Grimm, Dame Holle : une petite fille sage laisse tomber son fuseau dans un puits. Quand elle descend le récupérer, elle rencontre la Dame Holle qui habite au fond du puits. Comme elle est gentille avec elle et qu’elle obéit à ses ordres, l’enfant remonte couverte d’or. Sa sœur l’imite alors mais comme elle a un caractère désobéissant et ne fait rien de ce que lui dit la dame, elle sort du puits couverte de poix ! C’est aussi à ce moment-là qu’on invente le croque-mitaine, le Père Fouettard et même Saint-Nicolas. Ce sont des personnages bienveillants et malveillants à la fois. Si l’enfant s’est montré sage, ils apportent des friandises et des cadeaux. Dans le cas contraire, ils apportent des verges pour les battre.

DORE Gustave, illustration pour Le Petit Poucet © CC

C’est à cette époque qu’Andersen et les frères Grimm adaptent et mettent par écrit d’anciens contes et légendes dans des livres. Ces livres sont diffusés au sein de la société bourgeoise qui tente alors de tutorer l’enfant : l’idée est de corriger les comportements considérés comme répréhensibles des petits garçons et des petites filles en leur faisant peur.

Le vocabulaire des émotions

Cette approche éducative par la peur semble bien désuète à l’heure où l’on parle davantage d’éducation bienveillante ou positive. En 1994, dans Le Roi Lion, si le personnage de Scar et les hyènes font peur, on ne valorise pas pour autant les enfants sages. D’ailleurs, les bêtises de Simba ont largement contribué au succès du dessin animé.

Mais une histoire a bien d’autres fonctions que de rendre un enfant sage. C’est ce que nous explique le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan, auteur de plusieurs livres sur l’éducation dont Les livres et les enfants d’abord (2022).

Patrick Ben Soussan : “L’histoire qui fait peur s’inscrit dans un processus de narration qui relève de ce qu’on appelle la grammaire des émotions : une façon de confronter les enfants à ce qui fait les émotions du monde, en particulier les “grandes” comme la surprise, la colère, la peur, la joie… Il y a des histoires qui vont contenir cet ensemble de propositions. L’histoire qui fait peur s’inscrit dans ce registre et est censée faciliter l’entrée dans le monde des humains.

Elisabeth Lemirre : “Le conte permet à l’enfant d’identifier son angoisse. La peur d’être dévoré.e sera celle du Petit Poucet ; la peur de la petite fille de susciter le désir de son père ou de son frère sera celle de Peau d’âne ou de La Fille aux mains coupées. Cette peur, telle qu’elle est mise en scène dans des situations terribles par des personnages totalement effrayants, permet à l’enfant de nommer son angoisse. Elle devient alors une peur qu’il peut assumer.”

Finalement, Le Roi lion c’est quand même l’histoire d’un meurtre en famille déguisé en accident, et d’un enfant à qui on fait porter le chapeau. Rappelez-vous ces terribles mots de Scar à Simba, juste après la mort de son père : “Sans toi, il serait encore en vie… Qu’est-ce que ta mère dira ?

MIYAZAKI Hayao, Le voyage de Chihiro © Studio Ghibli

Au-delà des questions que soulèvent le film liées à la mort, la trahison, la culpabilité, il y a une scène en particulier que je trouvais tellement horrible qu’aujourd’hui encore, je ne peux pas la regarder sans avoir les yeux qui piquent, c’est ce passage dans lequel Simba tente de réveiller le cadavre de son père en lui tirant l’oreille. Une scène terrible dans laquelle le spectateur est face à un enfant qui se rend compte qu’il ne peut pas réparer ses parents et que ceux-ci ne sont pas immortels. A ce moment-là, pour l’enfant que j’étais, il ne s’agissait peut-être pas seulement de nommer la mort, mais aussi d’appréhender la crainte qu’elle suscite.

Patrick Ben Soussan : “Ce n’est pas tant la verbalisation des émotions qui importe que la compréhension des ressentis. Ces histoires permettent à l’enfant d’éprouver et de rencontrer ces émotions-là dans un melting pot de scénarios et de situations le plus large possible. En effet, plus il en connaît, plus ce sera riche pour lui et favorisera son développement émotionnel plus tard. La reconnaissance des émotions d’abord, et ensuite l’adaptation dont l’enfant va faire preuve face à ces émotions : rester en retrait, ou au contraire aller de l’avant, être dans la retenue ou participer avec joie et allégresse. L’enjeu ce n’est pas tant la “gestion” des émotions que la capacité de l’enfant à les comprendre, comme s’il s’agissait du vocabulaire d’une langue étrangère.

Que se passe-t-il dans le cerveau ?

Raconter des histoires qui font peur peut donc avoir de bons côtés. Pour autant, les professionnels de la petite enfance ne sont pas unanimes sur le sujet. Ghislaine Dehaene, pédiatre, directrice de recherche au CNRS en sciences cognitives est pour sa part plutôt réticente à l’idée de lire des histoires effrayantes aux enfants. Notamment parce que cela soulève la question cruciale qui consiste à savoir à partir de quel moment un enfant comprend que les histoires… c’est pour de faux.

Ghislaine Dehaene : “On raconte beaucoup d’histoires aux enfants, on leur raconte le Père Noël ou Alice au pays des merveilles et, par ailleurs, on leur explique comment les rennes ou les lapins grandissent et vivent, de façon très scientifique. C’est difficile pour l’enfant de savoir à quel moment on lui parle de choses imaginaires et à quel moment on lui parle de choses réelles.”

Mais pour s’y retrouver, l’enfant a des indices. En général on n’emploie pas le même ton quand on explique à un enfant que la terre tourne autour du soleil ou qu’Astérix boit de la potion magique. Il va y avoir des clins d’œil, des sourires, une intonation, des gestes… Mais tout cela, l’enfant met du temps à le décoder.

Ghislaine Dehaene : “Toutes les régions cérébrales ne se développent pas à la même vitesse. Le langage par exemple fait partie des circuits que l’enfant développe assez vite. Mais d’autres, comme ceux liés à l’imagination ou à la compréhension de l’autre, vont mettre beaucoup plus de temps. C’est pour cela que les très jeunes enfants sont très “littéraux”. Ils ne vont pas forcément comprendre l’humour ou le second degré, et vont rester attachés au premier sens d’une histoire.

© DR

Sur les conseils de cette neuroscientifique, j’ai regardé une expérience intéressante réalisée avec des enfants de 2 ans et demi. Ils sont dans une pièce avec des jeux à leur taille, comme un toboggan ou une voiture, puis on les fait sortir. A leur retour dans la salle de jeux, ils sont face aux mêmes objets mais miniaturisés. Leur première réaction est d’essayer de jouer de la même façon, comme s’ils ne comprenaient pas la différence entre un toboggan et sa représentation. Qu’en est-il alors des histoires ? Et en particulier des histoires qui font peur ? Que se passe-t-il dans le cerveau d’un enfant qui a peur ?

Ghislaine Dehaene : “C’est très important de lire des histoires. Mais pas forcément des histoires qui font peur ! On sait qu’on va exciter l’amygdale, une région limbique, c’est à dire une des régions émotionnelles. Que produit la peur dans le cerveau d’un jeune enfant ? Il n’existe pas encore d’imagerie médicale du cerveau d’un enfant auquel on lit une histoire qui fait peur. Mais en revanche, on sait que toute situation de stress est néfaste pour son développement cérébral, qu’elle inhibe. Mais les études portent sur des situations de stress engendrées par les violences de guerre, ou l’expérience de l’orphelinat… des situations où le stress est bien réel et pas transmis par une histoire.

Éviter de générer du stress chez un enfant en lui faisant peur, c’est une question de dosage, et pour ça il faut prendre en compte plusieurs facteurs, comme évidemment l’âge de l’enfant. Chaque enfant est bien sûr différent, mais je crois que cela aurait été pire pour moi de voir Le Roi Lion plus tôt, vers 4 ans, par exemple. D’ailleurs, c’est un âge particulier dans la construction de la pensée de l’enfant.

Ghislaine Dehaene : “Les enfants de cet âge sont dans une espèce de pensée magique : ils croient que s’ils pensent quelque chose suffisamment fort, ça peut se réaliser. Une étude comportementale a consisté à montrer une boîte vide à des enfants. Puis à demander à un premier groupe d’imaginer un lapin à l’intérieur, à un deuxième groupe un monstre et puis il y un troisième groupe d’enfants auquel on ne dit rien. L’expérience consiste ensuite à regarder à quelle vitesse les enfants s’approchent de la boîte. Tous savent qu’elle est vide bien sûr. Mais ceux qui ont imaginé qu’il y avait un monstre à l’intérieur sont plus lents à s’en approcher et à l’ouvrir, même s’ils disent : “Je sais qu’il n’y a pas de monstre.” Mais chez les enfants de 4-5 ans, l’ambiguïté persiste : “Si je l’ai imaginé, c’est peut-être vrai.” Donc il faut avoir cela en tête quand on lit une histoire qui fait peur. Les enfants ne réagissent pas comme nous à une information, il faut par conséquent les ménager.

De l’importance de l’accompagnement

Un autre facteur à prendre en compte pour éviter de générer du stress est l’importance de l’accompagnement. Parce que si les professionnels de l’enfance divergent sur l’impact et l’utilité des histoires qui font peur, sur ce point, ils sont en revanche unanimes.

Patrick Ben Soussan : “L’enfant sait très bien s’il est dans un univers de sécurité créé par l’environnement humain. Quel que soit le contenu du livre, si l’enfant sait qu’il peut compter sur la personne qui est là, présente auprès de lui, il ne craint rien. C’est cette confiance qui est fondamentale, qui permet de développer l’estime de soi.

Chloé Séguret, qui enseigne la littérature d’enfance à l’IRTS de Melun tempère : “Mais pour que cette expérience soit positive, il faut que l’enfant ait la maîtrise du moment de lecture. Cette maîtrise de l’enfant sur l’histoire, ce cadre rassurant, demande à l’adulte écoute et observation.

Chloé Séguret : “Les enfants ne sont pas toujours capables de verbaliser ce dont ils ont besoin mais leur posture est parlante. Un enfant qui s’éloigne, se met à jouer, à faire du bruit – notamment quand il est captif et qu’il sait qu’il ne doit pas bouger – qui joue avec sa chaussure, avec ses cheveux, est un enfant qui cherche des échappatoires. Ça peut être aussi attraper son doudou, mettre sa tétine ou son pouce dans la bouche. Ça peut être aussi une position de repli. Si on est dans une lecture individualisée, la proximité physique avec l’adulte qui lit peut permettre à l’enfant de surmonter sa peur. Mais en cas de doute, l’adulte peut alors demander : “Tu veux que je continue ? Est-ce que ça te fait peur ? Tu veux qu’on arrête ?”

BURTON Tim, L’étrange Noël de Monsieur Jack (1993) © Touchstone Pictures

Je comprends mieux à présent ma réaction devant Le Roi Lion. Voir un film sur un grand écran, entourée d’inconnus, dans le noir, sans pouvoir faire de pause, ni parler : ce n’est pas très rassurant comme cadre. Mais que ce soit à travers des livres, des dessins animés ou des contes, un autre élément est à prendre en considération :

Chloé Séguret : “Pour les très jeunes enfants, il faut que ça se termine bien . On ne peut pas laisser les enfants sur une note de désespoir, il faut les laisser sur quelque chose de joyeux et d’heureux.

Et ça Walt Disney l’a bien compris. Le Roi lion se termine par le traditionnel – et un peu daté – “Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.” N’empêche, cette musique et ces images m’ont marquée, et presque 30 ans plus tard, j’ai toujours autant de plaisir à regarder la dernière scène du Roi Lion.

d’après Elsa Mourgues


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction et iconographie | sources : franceculture | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Disney ; © BnF ; © Studios Ghibli ; © Touchstone Pictures.


Il était une fois…

CROWTHER, Kitty (née en 1970)

Temps de lecture : 4 minutes >

Née en 1970 d’une mère suédoise et d’un père britannique, Kitty CROWTHER est une auteure et illustratrice belge de littérature jeunesse. Elle est diplômée d’Arts plastiques à Saint-Luc à Bruxelles. Après ses études, elle commence à illustrer et à publier ses premiers livres : elle publie son premier album en 1994. A ce jour, elle a réalisé une quarantaine de livres, traduits en une trentaine de langues.

Kitty Crowther parcourt le monde pour donner des conférences, des ateliers (avec des adultes tout autant que des enfants), pour monter des expositions ou encore pour partager son art par des performances sur scène.

La plupart de ses livres sont publiés à l’Ecole des Loisirs (Pastel) ainsi que chez Lilla Piratförlaget (éditeur suédois). Son travail, très tôt remarqué par la critique, a été récompensé – tant pour ses illustrations que pour ses textes – par d’importantes distinctions : le prix Baobab, le Grand Prix triennal de Littérature de Jeunesse et, en 2010, le très prestigieux prix international Astrid Lindgren Memorial Award.

Chaque nouveau livre marque le rythme de l’évolution intérieure de l’artiste, de ses questionnements et de ses éblouissements. Car Kitty Crowther envisage l’album comme bien plus qu’un support à raconter des histoires. Elle y inscrit, dans l’écriture comme dans le dessin, de multiples degrés d’interprétation qui donnent tout à la fois une clarté à la narration et des résonances plus profondes, voire philosophiques, dont chacun peut s’emparer. Ses ouvrages sont aussi de formidables réservoirs d’émotions, simples et complexes, qui surprennent le lecteur et peuvent l’amener sur des rivages inattendus… Comme elle le dit : “Je n’essaie pas de faire des livres plaisants mais des histoires qui m’intéressent profondément. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression de décider, ce sont elles qui me choisissent.

Kitty Crowther en 2021 © L’école des loisirs

Pour l’exposition inédite En Fluo aux CHIROUX de Liège (2021-2022), elle a revisité plusieurs titres de sa bibliographie en déployant des atmosphères caractéristiques de ses livres, ainsi qu’une pluralité de tempéraments des personnages qu’elle a créés. C’est notamment le dernier livre de Kitty Crowther, Je veux un chien et peu importe lequel, publié au printemps dernier, et ses personnages principaux qui ont été mis à l’honneur dans l’exposition. L’univers de Far West, publié en 2018, était également évoqué.

Un parcours de “boîtes-récits” y a alterné avec des matériaux bruts, comme le bois, et des objets variés ainsi que des originaux. La couleur, bien entendu, avait une place essentielle, en particulier – comme le titre l’évoque – le fluo qui est une couleur-lumière, utilisée pour voir mieux, pour mettre en valeur, pour alerter. Pour faire pétiller l’espace et les surfaces aussi.

Kitty Crowther a développé depuis quelques années une pratique de la peinture murale. Cette dimension supplémentaire de son travail d’illustratrice, qui tire vers la performance visuelle, a donné lieu à des dessins originaux et éphémères sur les murs de l’espace d’exposition.

Enfin, un carnet conçu par l’artiste y donnait des pistes d’exploration et de lecture de son travail. Catalogue autant que petit livre d’artiste, cette brochure constitue une nouvelle porte d’entrée pour rentrer dans l’univers complet, peuplé d’êtres interdépendants, de beautés et d’obstacles, de cette immense artiste.

La bibliographie de Kitty Crowther compte de très nombreux titres, parmi lesquels une bonne dizaine peut être considérée comme fondateurs de sa pratique et de son art. On citera donc :

    • Je veux un chien et peu importe lequel (Pastel, 2021),
    • FarWest, avec un texte de Peter Elliot (Pastel, 2018),
    • Petites histoires de nuit (Pastel, L’Ecole des Loisirs, 2017),
    • Mère Méduse (Pastel, L’École des loisirs, 2014),
    • La série de Poka & Mine (Pastel, 2005, 2007 et 2016),
    • Le petit homme et Dieu (Pastel, L’École des loisirs, 2010)
    • Annie du lac (Pastel, L’École des loisirs, 2009)
    • Alors ? (Pastel, L’École des loisirs, 2006)
    • La Visite de la Petite Mort (Pastel, L’École des loisirs, 2004)
    • Moi et rien (Pastel, L’École des loisirs, 2000).

Le travail et l’univers de Kitty Crowther ont aussi déjà été exposés à de nombreuses reprises. Parmi celles-ci, on peut citer :

    • exposition et performance lors du Festival GRAFIXX à Anvers (2019),
    • Lanterna magica, petites histoires de nuit, au Musée de Poche, Paris (2018),
    • à l’occasion de l’exposition des œuvres du peintre Jan Toorop au Gemeente Museum Den Haag – La Haye (2016), exposition simultanée dans la galerie des enfants du musée des originaux du livre de Kitty Crowther, Le chant du temps, une commande passée à l’illustratrice d’un livre s’inspirant des peintures de Jan Toorop,
    • Fourth upon a time… Harriët, Eva, Kitty, Nadja, au Nordic Watercolour Museum, exposition collective avec les artistes et créatrices de livres Harriët Van Reek, Nadja, Eva Lindströ et Kitty Crowther (2015),
    • Hell’o Kitty, à la Bries Space, Anvers (2013),
    • La cour des miracles, Laterna magica Fotokino, Marseille (2013),
    • Expo Play, à Montreuil en 2007 (conçue par Olivier Douzou) avec Christian Voltz, José Parrondo, Jochen Gerner, Natali Fortier, Anouk Ricard, Fréderic Bertrand…

D’après le communiqué de presse des Chiroux (2021)
et la fiche Kitty Crowther sur le site de WATTITUDE.BE


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : chiroux.be ; wattitude.be | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © L’Ecole des loisirs ; Wattitude.be


Tant qu’il y aura de la presse…

DEWISME, Charles-Henri, alias Henri VERNES (1918-2021)

Temps de lecture : 5 minutes >

Charles-Henri DEWISME (dit Henri Vernes) naît à Ath, le 16 octobre 1918. Très vite, ses parents divorcent et le petit Charles Dewisme est élevé par ses grands-parents dans une maison tournaisienne située rue Duwez dans le quartier Saint-Piat. Aujourd’hui une plaque commémorative est visible sur la façade de la maison. Déjà à l’époque celui qui deviendra Henri Vernes avait un goût très prononcé pour les romans d’aventures, comme par exemple les Harry Dickson de son futur ami Jean Ray.

A 19 ans, il interrompt ses études et fait une fugue en Chine… (preuve qu’il avait déjà le goût de l’aventure en lui !) Pendant la guerre, il travaille comme espion pour les services secrets britanniques. Il connait malgré tout beaucoup de monde dans l’autre camp ce qui lui permit de sauver sa peau à quelques reprises. Il aime écrire et collabore avec plusieurs journaux. Il réutilisera certains de ses articles comme source d’inspiration pour ses Bob Morane.

Il écrit un premier livre : “Strangulation”. Il envoie le manuscrit à Stanilas-André Steeman qui dirigeait une collection de romans policiers Le Jury. Mais le roman fut refusé et perdu à jamais. Il paraitrait que Stanilas-André Steeman ne l’aurait pas accepté car le manuscrit avait été envoyé roulé et non à plat. Son second livre, lui, est et bien publié et s’intitule La porte ouverte (La renaissance du livre, 1944). A cette époque, Henri Vernes écrivait encore sous son véritable nom : Charles-Henri Dewisme ! Ce premier livre ne fut malheureusement pas très commercialisé et seulement 700 exemplaires se sont vendus !

Un troisième opus se rajoute à la liste, en 1949 : La belle nuit pour un homme mort, un roman très noir. Parallèlement, il publie des histoires policières dans les journaux. En 1994 parait Le goût du malheur, histoire écrite en 1945 mais jamais publié auparavant.

Henri Vernes & Bob Morane

C’est en 1953 que Henri Vernes crée le personnage de Bob Morane à la demande de J-J. Schellens, l’ancien directeur littéraire des éditions Marabout, qui, pour sa nouvelle collection nommée Marabout-Junior, voulait un auteur pouvant lui créer “un personnage à suite” qui serait en librairie tous les 2 mois (délai convenu entre J-J. Schellens & H. Vernes) de façon à ce que les jeunes lecteurs de cette nouvelle série Marabout puissent acheter leur livre en librairie régulièrement et à date prévue…

Tout au début, C-H. Dewisme dût écrire un livre “test” qui s’intitulait Les conquérants de l’Everest ; test qui s’avéra convaincant puisque C-H. Dewisme fût accepté pour écrire la nouvelle série !

Depuis lors, à l’instar de son héros, c’est son propre nom qui signifie également l’aventure. Il écrit à une cadence encore plus infernale que la fameuse vallée (en allusion à La vallée infernale, le premier roman des aventures de Bob Morane) des histoires d’aventures plus passionnantes les unes que les autres. Ce passionné de l’écriture a vraiment dédié sa vie à son héros qu’il a mis en action dans 215 romans, au côté de son infatigable compagnon Bill Ballantine et en inventant ainsi de nombreux ennemis occasionnels (les coupeurs de têtes, l’homme invisible…) ou réguliers (L’ombre Jaune, Orgonetz, Miss Ylang-Ylang…).

Son imagination très fertile lui a permis de créer de nouveaux pays étrangers, la lutte de Bob contre des dictateurs, des univers parallèles et surtout, surtout LE Bob Morane !

“A l’instar d’un Georges Simenon ou d’un Frédéric Dard, durant des années, Henri Vernes écrit pour Marabout Junior une aventure de Bob Morane tous les deux mois ! (Bob Morane doit son nom à un modèle d’avion de chasse et à celui du guerrier Masaï, qui a tué son premier lion). A ce rythme-là, il n’est pas étonnant d’en arriver au nombre incroyable de plus de 200 romans. Il est normal aussi que son héros soit devenu une vedette incontestée de la BD et des petits et grands écrans. Sans doute le doit-il aussi à ses qualités morales, à son humanisme profond comme à son sens de l’écologie. Mais Bob Morane se bat finalement contre la bêtise des hommes. Il le fait cependant en être responsable : il analyse la situation, ne s’engage qu’après avoir mesuré les risques. De son créateur, il a l’humour, la curiosité, le sens de l’amitié. Henri Vernes a été durant vingt ans l’ami de Jean Ray, dont il a relancé et préfacé les œuvres. Il a connu et connaît également Michel de Ghelderode et Thomas Owen. Son tout premier roman, Strangulation, il l’envoya à Stanislas-André Steeman, à l’époque où celui-ci dirigeait la collection “Le Jury”. N’oublions pas qu’un des premiers titres de Bobo Morane fut, en 1957, Les Chasseurs de dinosaures et que son auteur utilisa la science-fiction, créant La Patrouille du temps en même temps que l’Américain Poul Anderson, dans ce qui reste son thème favori : le voyage dans le temps…” [d’après DECITRE.FR]

Il y a eu un “avant Bob Morane” mais également un “pendant Bob Morane”. Au début de l’aventure moranienne, Charles-Henri Dewisme a également publié quelques titres notamment pour l’Héroïc Album ou encore le journal Tintin. Henri Vernes a ensuite écrit quelques romans pour les éditions Marabout Junior n’ayant aucun rapport avec Bob Morane. Les uns signés de son vrai nom, les autres signés Jaques Seyr. En 1957, il invente un nouvel héros Luc Dassaut qu’il met en scène dans Les rescapés de l’Eldorado et Base clandestine parus chez Hachette. Ce dernier titre deviendra par la suite Des dinosaures pour la comtesse chez Héroïc Album. Henri Vernes reste malgré tout concentré sur son personnage principal : Bob Morane. Mais entre le moment où l’auteur quitte en 1982 les bibliothèques vertes, jusqu’à ce qu’il rejoigne Fleuve Noir en 1988, aucun nouveau Bob Morane ne parait en librairie. L’auteur ne se tourne pourtant pas les pouces : il invente sous un autre pseudonyme (Jacques Colombo) une série érotique, Don. Le personnage éponyme est l’opposé absolu de Bob Morane même si les deux personnages partagent quelques traits physiques. Les valeurs communiquées par Bob Morane ne sont absolument pas celles de Don. Le simple exemple du meurtre le montre déjà : Bob Morane déteste tuer, Don le fait sans scrupule… Mais la principale différence se situe dans le sexe : alors qu’Henri Vernes évite constamment le sujet dans ses précédents romans, il est omniprésent dans Don. C’est pour cela que Charles Dewisme a inventé ce nouveau pseudo de Jacques Colombo : il ne voulait pas que ses jeunes lecteurs découvrent cette série rose écrite de sa plume. En 1986, Jacques Colombo raccroche pour redevenir Henri Vernes en 1988 avec l’excellent L’arbre de la vie. [d’après BOBMORANE.BE]

© na

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