BELGIQUE : le résistant, l’oublié de notre histoire ?

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[LEVIF.BE, n°16, 19 avril 2018] Il y a septante-cinq ans, le 19 avril, l’attaque libératrice d’un train de déportés juifs signe, en Belgique, un acte de résistance unique en Europe nazie. Pourtant, les héros de la guerre ont plus mal résisté à l’épreuve du temps que les collabos. Autopsie d’une défaite…

Action. 19 avril 1943, il est 23 h 30…

…un convoi ferroviaire, le vingtième d’une infernale cadence, file pour une ‘destination inconnue’ qui s’appelle en réalité Auschwitz. A bord de la trentaine de wagons sous bonne escorte allemande, 1631 déportés juifs embarqués à la caserne Dossin, à Malines. Tapis dans un taillis à hauteur d’une courbe montante qu’emprunte la voie ferrée, un toubib bruxellois et deux amis sortis de l’athénée d’Uccle. Ils ont entre 21 et 25 ans, n’ont pour attirail qu’un revolver et une lampe-tempête. Le convoi ralentit, le trio s’élance. Parvient à faire coulisser la lourde porte d’un wagon : des cris, des tirs, des gens qui tombent ou refusent de sauter, dix-sept autres qui s’échappent avant que le train ne reparte tandis que le trio s’évanouit à vélo. Avant d’atteindre la frontière, 231 déportés s’évaderont encore du convoi, ils seront 131 qui échapperont à la mort.

On n’est pas à Hollywood. Cela s’est vraiment passé près de chez nous, dans un coin du Brabant flamand, il y a tout juste septante-cinq ans. Ce dimanche 22 avril, la commune de Boortmeerbeek se souviendra une fois encore de cet acte unique dans les annales de la Résistance européenne. En présence de représentants de la communauté juive et d’associations patriotiques, en l’absence officielle d’autorités fédérales ou régionales.

Liège, Monument à la Résistance © SPW-Patrimoine

Hommage sera rendu en toute simplicité à Youra Livchitz, Robert Maistriau et Jean Franklemon, les héros disparus. Loin des projecteurs plus volontiers braqués sur les faits et gestes des collabos. 2017 fut même un grand cru pour leurs descendants. Ils ont eu droit à une série documentaire diffusée par la chaîne flamande VRT / Canvas, belle tribune médiatique offerte au vécu des enfants de ces Flamands qui avaient choisi d’embrasser la cause nazie. Ils ont aussi eu droit à un remarquable guide pratique au titre accrocheur, Papy était-il un nazi ? (éd. Racine), une invitation à s’orienter dans les archives de guerre, sur les traces d’un père ou d’un grand-père qui aurait servi l’occupant en 40-45.

Visibilité maximale, audience garantie. 500 000 téléspectateurs en moyenne, scotchés sept soirs durant devant le petit écran pour ne rien rater de la plongée dans l’intimité des foyers “noirs” de Flandre. Quant à Papy possiblement nazi, il connaît un joli succès de librairie, tant francophone que néerlandophone.

Honneur aux vaincus. Les descendants de résistants n’ont pas eu de telles marques d’attention. Patience, leur tour viendra. Eux aussi décrocheront, en 2019, un temps d’antenne sur la VRT / Canvas qui leur prépare une série documentaire. Et après Papy était-il un nazi ?, c’est un Papy était-il un héros ? qui est en chantier sous les auspices du Cegesoma (Centre d’études et documentation guerre et sociétés contemporaines).

Juste retour de balancier. On finirait par croire qu’on a davantage servi l’ennemi qu’on ne lui a résisté en Belgique, entre 1940 et 1945. Les héros ont visiblement plus de mal à s’imposer que les salauds. Quand on évoque la Wallonie sous la botte nazie, une image saute aux yeux : le visage télégénique d’un homme casqué, sanglé dans un uniforme SS, bras tendu et
sourire carnassier. Degrelle superstar, le pape de la collaboration rexiste au sud du pays est le centre d’attraction régulier de documentaires télévisés quand il n’est pas le triste héros de nombreuses biographies. Quelle figure de la Résistance capable de voler la vedette au “beau Léon” ?

Il y a une certaine logique à cela. Pendant que le collabo s’affichait sans retenue au bras de l’occupant, prenait la pose au milieu de ses maîtres et discourait à la tribune de meetings, le résistant se terrait, obligé d’effacer toute trace de son passage pour se faufiler sous les radars de l’ennemi.

Question de vie ou de mort. Alors, forcément, il a produit moins d’écrits, laissé derrière lui moins de pellicule à sa gloire. Mais le poids des mots et le choc des photos n’expliquent pas tout.

Le résistant aux oubliettes
Liège, Monument à la Résistance © SPW-Patrimoine

La Résistance a toujours peiné à se faire entendre. Le temps de sa célébration, au sortir de la Libération, aura été bref, couronné en 1948 par un livre d’or. “C’est une histoire qui colle à l’air du temps, non pas magnifiée mais présentée comme le souffle de l’épopée“, analyse l’historien Fabrice Maerten, spécialiste de la Résistance au Cegesoma. Passé cet hommage, l’armée des ombres quitte les feux de la rampe. L’attend alors une traversée du désert d’un quart de siècle, avant un lent retour à la lumière. C’est pour découvrir, non sans stupeur, que son combat n’avait pas laissé indifférent un ex-officier de l’armée américaine nommé George K. Tanham. Mais sa remarquable Contribution à l’histoire de la Résistance belge, publiée outre-Atlantique en 1951, était restée parfaitement ignorée en Belgique. “Victime d’une conspiration du silence“, prolonge Fabrice Maerten. Il faut attendre 1977 pour que ce travail scientifique fasse enfin surface. Et les années 1990 pour assister à la véritable sortie du résistant belge de la clandestinité.

Entre-temps, le collabo avait pris quelques longueurs d’avance et su s’imposer comme objet de curiosité. En 1982, il remue les tripes dans les chaumières de Flandre, à l’occasion d’une série télévisée, De Nieuwe Orde, présentée par le journaliste Maurice De Wilde : avec près de 800 000 téléspectateurs, l’électrochoc est tel que la RTBF relaie le documentaire historique de sa consœur flamande deux ans plus tard, à l’intention des foyers francophones.

Le résistant, ce combattant encombrant

D’emblée, la lutte s’annonçait inégale. Tout concourt à contrarier l’entretien du souvenir. “C’est la Résistance elle-même qui a préparé sa non-existence dans l’historiographie », estime José Gotovitch (ULB), qui lui a consacré la première thèse francophone, en 1988 : “Elle sort de la guerre profondément divisée, sans poids moral, sans l’aura du libérateur.

L’armée de l’ombre © puretrend

Renseignement, filières d’évasion, sabotages, attentats : le résistant belge n’a pourtant pas à rougir de ses actes. Le bilan de son action est considérable et le tribut qu’il a payé à la lutte est lourd : plus de 30 000 arrestations, près de 15 000 morts, trois fois plus de victimes que les collabos. Mais la progression rapide des troupes alliées en Belgique le prive de titres de gloire, à l’heure suprême de la délivrance. Et c’est aux libérateurs américains et britanniques que la population exprime avant tout sa gratitude. “Le seul véritable acquis qu’on veut bien reconnaître à la Résistance, c’est d’avoir limité l’engagement de certains dans une collaboration active avec l’occupant allemand.” Palmarès trop peu flamboyant pour susciter l’admiration.

La Libération tourne vite à la sortie de piste. Sur la touche, le résistant se trouve confiné à la garde des camps d’inciviques, cantonné dans un rôle peu glorieux de geôlier.

Surtout, il devient un personnage encombrant, a fortiori s’il est communiste, et trop remuant au goût des autorités gouvernementales décidées à liquider politiquement cette puissance armée. Sa neutralisation se fait non sans mal. La grande mobilisation protestataire de la Résistance, organisée à Bruxelles le 26 novembre 1944 à l’instigation des communistes, dégénère. “Deux mois seulement après la Libération, des gendarmes tirent sur des résistants. L’image est déplorable“, poursuit l’historien de l’ULB.

Terroriste, brigand, opportuniste : vilaine réputation

Ce gros incident ne fait qu’alimenter une réputation déjà peu flatteuse. Celle du résistant terroriste, de l’irresponsable pointé comme la cause de  représailles sur des innocents, quelque 300 otages exécutés sous l’Occupation. Celle du résistant brigand, braqueur de banques ou de bureaux de poste pour son enrichissement personnel et resté souvent impuni à la Libération. “Des faits de banditisme ont été commis sous couvert d’actions de résistance. Un arrêté-loi d’amnistie, pris à la Libération, couvre les actes commis par la Résistance pendant une période de quarante et un jours après la Libération», relate l’historien Pieter Lagrou (ULB). Un “mur du silence” inciterait la justice non militaire à détourner le regard sur des dérapages. Et, par-dessus tout, s’ancre l’image du résistant de “la vingt-cinquième heure”, que l’on moque pour avoir pris le train en marche.

© belgiumwwii.be

La Résistance est mal aimée, méprisée, souvent déconsidérée, parfois tournée en ridicule», prolonge José Gotovitch. C’est un injuste procès qui lui est vite intenté. “Il est absolument indispensable de relever combien les résistants ont été des héros. Ils ont osé, dans un régime d’oppression terrifiant, poser des actes qui mettaient automatiquement leur vie et celle de leurs proches en danger de mort. Et ces actes étaient motivés par des convictions de divers ordres, mais en aucune façon par un intérêt quelconque ! Il faut souligner combien la vie d’un clandestin était taraudée par la peur permanente, l’inconfort, les difficultés matérielles et psychologiques. Alors que le collaborateur se mettait à l’abri d’un pouvoir dominant, sans règles, le résistant choisissait la précarité et la détention, la torture ou la mort au bout du chemin…”

Trop de résistants nuit à la Résistance

Celles et ceux qui peuvent revendiquer ce parcours du combattant de l’ombre ont été résistants civils, ont œuvré dans la presse clandestine, opéré comme agents de renseignement et d’action : à la Libération, ceux-là sont triés sur le volet, font l’objet d’enquêtes rigoureuses et n’obtiennent une reconnaissance de leur statut que preuves de leur engagement à l’appui. Mais cette élite de 40 000 hommes et femmes se retrouve victime de la loi du nombre.

La poignée de résistants qui a tôt émergé de l’apathie générale issue de la défaite de mai 1940 s’était naturellement étoffée à mesure que la fortune des armes changeait de camp. Mais, rappelle Fabrice Maerten, “même en 1943-1944, la Résistance reste un phénomène largement minoritaire, touchant tout au plus 2 à 3 % de la population de 16 à 65 ans.” A l’été 1944, elle rassemble néanmoins entre 100 000 et 150 000 hommes et femmes.

A la Libération, on se bouscule donc au portillon. On se presse pour récolter  une miette de reconnaissance nationale et pouvoir épingler un brevet de résistant armé à sa carte de visite. “On jette aux “résistants” des grades et des décorations, comme on jetterait un os. De manière arbitraire”, pointe José Gotovitch. Il suffit d’un formulaire type à remplir, d’un parrainage à obtenir, et le tour est souvent joué.

L’historien Pieter Lagrou (ULB) a minutieusement étudié ces grandes manœuvres d’un goût parfois douteux. “Il incombait à chaque mouvement de délivrer les certificats de ses propres adhérents. Non seulement aucun contrôle n’était exercé sur la procédure de reconnaissance des membres des mouvements, mais chacun d’entre eux avait intérêt à gonfler ses effectifs pour apparaître comme le plus important et atteindre les quotas ouvrant aux grades d’officier supérieur. Les responsables des mouvements qui contrôlaient ces procédures en étaient d’ailleurs les principaux bénéficiaires. Ils recrutaient ouvertement, par voie de presse, de nouveaux candidats pour le titre de “résistant armé“.”

Malsaine émulation et vraie incitation à “faire du chiffre”. C’est la porte ouverte au copinage, au clientélisme, à des combines et des bavures. “La reconnaissance du statut de résistance armé donne lieu à des scandales politiques.” Certains qui se sont compromis sous l’Occupation s’infiltrent dans les brèches en s’inventant une conduite de combattant clandestin, protections politiques aidant.

Moralité: sur plus de 141 000 demandes de certificat d’appartenance à un mouvement de résistance armée, 12 000 seulement seront déboutées. Au final, la Belgique aligne un peu plus de 200 000 résistants reconnus. Alain Colignon, historien au Cegesoma, rapporte que l’énormité du chiffre, parvenue aux oreilles du général Alexander von Falkenhausen, aurait fait beaucoup ricaner l’ex-chef militaire de la Belgique occupée… Trop de résistants nuit à la Résistance, submergée “par une vague de scepticisme”, poursuit Pieter Lagrou : “Le milieu de la Résistance est saturé par le poids de la suspicion, y compris à l’égard de ceux qui avaient été torturés. Car, et c’est là aussi un point toujours sensible à soulever aujourd’hui, pratiquement tout qui a résisté a fini par parler sous la torture.” Rares sont ceux, même s’ils sont exaltés comme des héros, à ne pas avoir aussi “craqué”.

La Résistance, affaire royalement classée

A la guerre comme à la guerre. Les organisations de résistance se sont mises en ordre de bataille pour affronter la Question royale, la grande affaire qui  déchire le pays à la Libération et achève de brouiller les cartes. L’unanimité de façade de la Résistance se fracasse sur la personne du roi et son attitude ambiguë sous l’Occupation. Léopold III, roi prisonnier et premier des résistants ? Certains tentent de le faire croire. “Par ricochet, la coalition anti-royaliste, au pouvoir d’août 1945 à mars 1947, se présente comme ‘le gouvernement de la résistance’. Elle s’approprie la postérité de la résistance et de l’antifascisme“, relève Pieter Lagrou.

© provincedeliege.be

Voter ‘résistance’ ou taper ‘collaboration’ : tel est un des enjeux de la campagne électorale du premier scrutin national de l’après-guerre, en février 1946. Le divorce se consommera dans les urnes de la consultation populaire organisée en 1950 sur le maintien ou non de Léopold III sur le trône. La messe est un peu vite dite : La Flandre se rallie au ‘roi collabo’, tandis que la Wallonie se voit et se croit résistante.

La nébuleuse de la Résistance vient de faire étalage de ses multiples visages : ils vont de l’extrême gauche à l’extrême droite. Elle a rappelé au passage que les grands résistants ne sont pas forcément de grands démocrates mais peuvent afficher des penchants autoritaires, voire fascisants. Et que sous la
botte allemande, la résistance de droite envisageait le système politique de la Belgique d’après-guerre dans le cadre d’un Ordre nouveau, à construire autour de la personne du roi Léopold III. Rideau, on choisit d’en rester là.

Le malaise engendré par l’Affaire royale conduit à un accord tacite entre tous les partis pour faire l’impasse sur l’histoire de la guerre et donc de la Résistance“, reprend José Gotovitch. Le voile pudiquement jeté l’est avec d’autant moins de scrupules que rares sont ces partis à pouvoir prétendre entretenir la flamme du souvenir. “L’image globale de la Résistance a souffert de l’attitude des forces politiques traditionnelles. Elles s’étaient peu impliquées dans le mouvement résistant ou alors à la fin de la guerre, par opportunisme. Elles étaient restées au balcon“, indique Fabrice Maerten.

Les communistes, les seuls à s’être investis sans retenue dans la lutte contre l’occupant nazi à dater de l’invasion allemande de l’Union soviétique en juin 1941, pourraient capitaliser sur cet engagement qui leur vaut un éphémère prestige à la Libération. La peur du rouge, sur fond de début de guerre froide, les écarte vite de l’avant-scène politique.

Le résistant, ce ringard

Le résistant se sent vite seul. Il vieillit mal, plus mal que le collabo. Parce que la roue de l’histoire en fait un orphelin de la patrie pour laquelle il a risqué sa vie. “A partir des années 1960, sa référence principale, le patriotisme, devient malaisée à utiliser“, enchaîne Fabrice Maerten. Le musée de la Résistance qu’on lui avait promis ne verra pas le jour car “dès 1946, sa dotation est supprimée“. José Gotovitch abonde : “Le résistant apparaît comme un homme du passé, qui s’accroche au drapeau belge“, à ces couleurs nationales de plus en plus passées. “La Résistance échoue à se doter d’une com adaptée. Son vocabulaire patriotique est jugé ringard. On n’a pas su lui donner autre chose que des petits drapeaux à agiter et les grands sentiments de noblesse et de courage à transmettre.

La Belgique n’est pas non plus la France : elle n’a ni Chant des partisans, ni figure magnifiée pour incarner véritablement sa Résistance et continuer à exalter son combat. Son héritage est trop composite, trop disputé, pour avoir su engendrer comme dans la République, un Jean Moulin, le couple Raymond et Lucie Aubrac, un Stéphane Hessel. Côté francophone, le liégeois Arthur Haulot, prisonnier politique disparu en 2005, a été souvent seul à offrir un visage à la lutte clandestine et à la déportation en camp de concentration.

On est en Belgique, ce pays qui préfère cultiver ce qui le divise. “La commémoration de la guerre devient un des champs de bataille des conflits linguistiques en Belgique“, épingle Pieter Lagrou. C’est le coup de grâce. L’identité wallonne en construction aime se ranger sous la bannière de l’antifascisme et de la Résistance pour mieux renvoyer implicitement à une Flandre “noire” et collaboratrice. Les chiffres ne mentent pas toujours : les Flamands, 54 % de la population belge sous l’Occupation, n’ont été que 30 à 35 % à entrer en résistance.

Un héros de plus en plus inaudible
© le vif – l’express

Et pendant que le résistant sent le sol de la Belgique unitaire se dérober sous ses pieds, son meilleur ennemi redresse la tête au nord du pays. Là où on a largement tourné le dos à la Résistance, jusqu’à lui tenir rigueur de ses actes. Le collabo ne se cache plus, ne se tait plus en Flandre. Il peut s’épancher sur l’injuste sort qu’il prétend lui avoir été réservé, sans encourir de réprobation. Bien au contraire, le tam-tam actionné par une poignée d’intellectuels qui s’étaient fourvoyés dans la collaboration trouve un écho favorable au sein de leurs réseaux catholiques et nationalistes flamands. Ils en usent comme d’un mégaphone pour se mettre à réclamer l’amnistie, cet effacement de leurs condamnations qui serait synonyme d’oubli pur et simple des actes punis. Dès les élections de 1958, un nouveau parti nationaliste fait campagne sur la promesse d’œuvrer en ce sens.

C’est une gifle au visage du résistant, qu’assume sans états d’âme une majorité de l’opinion flamande, surtout si elle est catholique. “Cette opinion finit par choisir la cause de la collaboration flamande, qui aurait été victime d’une épuration partisane et démesurée“, expose Pieter Lagrou. Elle se conforme en cela à la ligne du parti dominant en Flandre, le CVP. Lequel opte délibérément pour “l’accommodement raisonnable avec la collaboration plutôt que pour l’héroïsme de la Résistance“, complète Bruno De Wever, historien à l’université de Gand. Tout est affaire de stratégie politique et de calcul électoraliste : faute d’avoir pu se réapproprier l’auréole des résistants, le parti catholique s’empresse de récupérer l’électorat orphelin du VNV fasciste et collaborationniste.

Longue vie au collabo flamand. VU hier, N-VA aujourd’hui, des élus se chargent de le ramener épisodiquement sur le devant de la scène politico-médiatique. En ne dédaignant pas s’afficher en sa présence, en ne rechignant pas à justifier à mots plus ou moins couverts son engagement passé.

Il y a belle lurette que le résistant, lui, a cessé de faire les gros titres des journaux et de défrayer la chronique. Parfois par volonté farouche de se faire oublier. Comme parmi ces ex-agents des services de renseignement et d’action, les as des coups durs sous l’Occupation. Robin Libert, président de leur royale Union (Rusra), s’emploie à les sortir de l’anonymat. Le temps presse, les rangs se dégarnissent : “Sur les 18 000 agents reconnus, ils ne sont plus que 37 en vie. Mais plusieurs d’entre eux conservent le drill de garder le silence.” Jusque dans la tombe. Fidèles à la consigne : “Nous avons vécu dans l’ombre. Restons dans l’ombre. »

d’après Pierre HAVAUX, levif.be


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction et iconographie | sources : levif.be et Collection privée | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © belgium wwii ; © levif.be ; © SPW-Patrimoine ; © belgiumwwii.be ; © provincedeliege.be.


Engagez-vous, rengagez-vous, qu’ils disaient…

CERNA : Pas dans le cul aujourd’hui (1962)

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“Tiré d’un poème de l’auteure, ce titre souligne à la fois la charge érotique du texte et la rébellion extraordinaire d’une femme face à l’ambiance étouffante en Tchécoslovaquie d’après-guerre. Probablement écrite en 1962, cette lettre est un véritable manifeste pour la liberté individuelle.

Dans les années qui précèdent le Printemps de Prague, Jana Černá livrait dans cette lettre à Egon Bondy sa volonté de révolutionner les codes de conduite, de rechercher de nouveaux possibles dans la vie privée, les rapports sentimentaux et la sexualité. En refusant de se soumettre à la primauté masculine, elle affirme aussi son souhait d’une sexualité non séparée des sentiments et de l’activité intellectuelle.

Dotée d’une personnalité hors du commun, Jana Černá fascinait son entourage par sa vitalité et son audace. Plusieurs fois mariée et mère de 5 enfants, elle n’a exercé que des emplois occasionnels tels que femme de ménage, contrôleuse de tramway etc. Marginalité et rejet de tout conformisme social, langagier ou politique semblent avoir été ses maîtres mots.

Cette lettre débarrassée de toutes conventions, au ton libre et spontané, est d’une étonnante modernité.

ISBN 9782917817278

Jana Černá fréquente Egon Bondy, auteur mythique en Tchéquie, spécialiste des philosophies orientales, mais aussi auteur des textes des Plastic People of the Universe, le groupe de rock symbole de la rébellion des années 70. Tous deux font partie de la culture clandestine de Prague avec Bohumil Hrabal, l’un des plus importants écrivains tchèques de la seconde moitié du XXe siècle. Ils ont publié leurs écrits sous forme de Samizdat (système de circulation clandestine d’écrits dissidents en URSS et dans les pays du bloc de l’Est) jusqu’à la chute du communisme. Jana Černá collaborera à différentes publications de cette mouvance, sous divers pseudonymes (Gala Mallarmé, Sarah Silberstein) ainsi que sous son nom de Jana Krejcarova.” [Myriam Leroy sur RTBF.BE]

  • CERNA Jana, Pas dans le cul aujourd’hui (4ème éd., Lille : La contre allée, 2014) – ISBN 9782917817278 ;
  • L’illustration de l’article montre Jana Černá et Egon Bondy dans les rues de l’époque (1950-60).

Jana Černá (Honza, “Jeannot”, pour sa mère) est née à Prague en 1928, fille de l’architecte avant-gardiste J. Krejcar et de Milena Jesenská (la célèbre Milena de Kafka, journaliste et résistante, emprisonnée en août 1939 et morte à Ravensbrück). Confiée à son grand-père, Jana a suivi des études secondaires, puis artistiques. Elle a très vite choisi la vie de bohème et n’a jamais exercé d’emploi stable, exerçant des activités occasionnelles telles que femme de ménage, contrôleuse de tramway, aide-cuisinière. A la mort de son grand-père en 1947 elle s’est trouvée à la tête d’un vaste héritage qu’elle n’a pas tardé à dilapider. Plusieurs fois mariée et mère de 5 enfants, elle a fréquenté les milieux littéraires de la mouvance surréaliste et underground et collaboré à différentes publications de cette mouvance, sous divers pseudonymes (Gala Mallarmé, Sarah Silberstein) ainsi que sous son nom de Jana Krejcarova. Marginalité et rejet de tout conformisme social, langagier ou politique semblent avoir été ses maîtres mots. Vers la fin de sa vie elle se consacre à la création de céramiques. Elle meurt en 1981 dans un accident de la circulation. Le philosophe Egon Bondy, dans la vie de qui elle est restée profondément ancrée, a écrit le jour de son enterrement : “On l’enterre en ce moment et moi je suis si loin, assis dans une ville glacée où personne ne sait qu’elle a été ce que l’homme peut atteindre de plus grand.” [infos éditeur]


La lettre érotique de Jana Černá à Egon Bondy, une métaphore du féminisme…

« Pas dans le cul aujourd’hui ». Derrière ce titre provocateur, extrait d’un poème de l’écrivaine tchèque Jana Černá, se cache une lettre d’amour passionnée et sans retenue qu’elle a écrite à son amant Egon Bondy au début des années 1960, et publiée en français en 2014 aux éditions La Contre Allée. Dans ce texte d’une centaine de pages, la fille de Milena Jesenská clame son désir à l’homme qu’elle aime, entremêlant considérations philosophiques et descriptions crues de ses fantasmes. Rebelle à tout conformisme, Jana Černá y affirme sa liberté totale de femme désirante et son refus de dissocier le corps et l’intellect. Pour évoquer ce texte, Radio Prague Int. a interrogé l’éditrice du texte, Anna Rizzello, qui a rappelé comment elle l’avait découvert.

Anna Rizzello : “J’ai découvert la lettre il y a très longtemps, une vingtaine d’année environ, en Italie. J’ai vu ce texte dans une librairie de Turin. C’était donc une traduction italienne. Ce n’était pas tout à fait le même texte que nous avons publié, mais c’était le même titre. Dans cette traduction italienne, il y avait ce texte et plusieurs de ses poèmes que nous n’avons pas reproduits dans notre édition.

Et l’envie est venue un jour de publier ce texte en français…

A.R. Entre les deux, j’ai déménagé en France. Ce texte m’a suivi, il était toujours dans ma bibliothèque. En 2013, j’ai organisé avec une amie un festival de littérature, appelé Littérature etc. C’était la première édition dont le thème était l’amour. En réfléchissant à des textes qui pourraient intégrer cette programmation. J’ai parlé de ce texte que nous avons traduit à deux, en faisant quelque chose d’un peu bâtard, pas forcément final. Cette traduction devait servir pour une lecture dans le cadre du festival. Je travaillais déjà aux éditions de la Contre-Allée, et la maison a bien voulu le publier. On a confié la traduction à Barbora Faure. Il y a donc eu plusieurs phases qui se sont terminées par la publication de la lettre un an après le festival, en 2014.

Il faut expliquer en quelques mots de quoi il s’agit. C’est une lettre d’amour très érotique, sans concessions, et en même temps qui est traversée de réflexions philosophiques. Tout est entremêlé. Pourriez-vous nous en dire plus ?

A.R. Effectivement ce qui est frappant, toujours aujourd’hui, et unique dans ce texte et dans le ton, c’est cet entrelacs de différentes choses. Il y a les aspects plus personnels, très émotifs. C’est une lettre d’amour que Jana Černá écrit à son amant en 1962. Ce n’était pas un texte destiné à la publication alors que par ailleurs elle était écrivaine. Ce texte était véritablement une lettre personnelle, intime. Elle est chez elle, le soir, elle ne savait pas forcément, en commençant à écrire, où cela la mènerait. Finalement, dans cette lettre, on croise tout : ce qu’est, pour elle, la relation amoureuse qui doit comprendre aussi bien un lien très fort au niveau intellectuel et sexuel. Tout ce qu’elle entend par poésie, philosophie et littérature est quelque chose de très concret en fait. C’est ce qui est beau, selon moi : c’est quelque chose qui, pour elle, est très lié au quotidien. La philosophie et la poésie ne vivent pas dans les bibliothèques ni les livres. Elles vivent dans la rue, dans les conversations avec les gens et dans la réalité. Je trouve cela très fort, d’autant plus que Jana Černá incarnait cela dans sa vie.

Ce n’est donc pas seulement un texte théorique, mais totalement incarné par elle. C’est pour cette raison que la lettre est si singulière aussi. C’était quelqu’un d’exceptionnel qui a eu une vie incroyable : elle a fait pleins de métiers différents, femme de ménage, poinçonneuse, elle a eu plusieurs enfants qui lui ont été enlevés parce qu’elle ne pouvait pas s’en occuper. C’était la fille de Milena Jesenská donc elle vient d’un milieu familial où plusieurs cultures se mêlaient. Elle ne sort pas de nulle part non plus. Dans sa lettre, elle développe quelque chose que l’on peut qualifier de philosophique même s’il n’y a rien de systématique ou de dogmatique. Le texte a été écrit en 1962 mais il me semble qu’il n’a pas pris une ride, que ce soit au niveau du vocabulaire que des thématiques. Cela reste encore tabou de dire des choses comme celles-ci et de cette façon.

Il faut en effet rappeler que Jana Černá est la fille de Milena Jesenská, mondialement connue pour avoir correspondu avec Franz Kafka, même si elle n’est pas du tout réductible à cette correspondance. C’est une journaliste, une grande figure de l’antinazisme dans la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres, elle a été résistante et a fini sa vie à Ravensbrück en 1944. Peut-on dire que cette sorte d’esprit rebelle de Jana Černá est un héritage de sa mère ?

A.R. Oui. D’ailleurs Jana Černá a écrit un livre magnifique sur sa mère, Vie de Milena, que nous avons également publié. Là aussi, il s’agit d’une biographie pas du tout conformiste dans le ton. Elle relate pleins de faits qui finalement donnent une profondeur et une richesse à la vie de sa mère. Elle s’inscrit aussi dans cette tradition-là de la rébellion, de l’anticonformisme et de la justice. Ce n’était pas de l’anticonformisme juste pour être anticonformiste. C’était quelque chose qui a à voir avec cette idée de justice très forte et très ancrée en Milena. Elle en est d’ailleurs morte et cette idée est clairement inscrite dans sa fille.

Dans l’introduction du livre, vous dites que cette lettre est une métaphore du féminisme. En quoi ?

A.R. C’est quelque chose que je pense personnellement. Je ne suis pas sûre que Jana Černá se serait reconnue dans cette affirmation. Je ne veux pas parler à sa place. Il s’agit de ma lecture. Mais pour tout ce que nous venons d’évoquer, oui, je pense qu’il y a quelque chose qui préfigure le féminisme, bien avant 1968, à travers cette liberté de ton vis-à-vis de la sexualité, de la façon dont elle l’envisage et dont elle vit au quotidien. Pour elle, il n’y a pas de hiérarchie dans le couple, elle assume pleinement son désir, sa sexualité et la façon dont elle veut la vivre. C’est extrêmement novateur pour l’époque cette affirmation du désir féminin. Effectivement, c’est un prélude aux revendications qui seront sur le devant de la scène en 1968 et dans les années 1970 avec le mouvement féministe.

Et peut-être même par rapport à notre période actuelle. La lettre est sortie en français en 2014. Aujourd’hui, le féminisme connaît, sous diverses formes, un véritable regain. Le texte est aussi en résonnance avec des affirmations féministes actuelles…

A.R. Absolument. C’est pour cela que ce texte continue d’être lu, six ans après sa publication. Il continue à circuler. Nous recevons encore beaucoup d’échos de libraires, de lecteurs… Il résonne très fort avec le contexte actuel. Les choses évoluent, mais il y a aussi des retours en arrière par rapport au désir féminin, au consentement, et à toutes ces questions. Ce texte-là n’est pas une réponse, mais plutôt quelque chose qui peut toujours nous éclairer. C’est ainsi qu’on devrait vivre sa propre sexualité et c’est ainsi qu’elle devrait aussi être perçue du point de vue masculin. C’est aussi cela qui est intéressant : c’est une femme qui écrit, mais elle s’adresse à un homme. D’ailleurs, en France, on a reçu beaucoup d’échos de la part d’hommes, ce qui est rare pour un texte de ce type. Souvent, ce sont des femmes qui s’expriment, mais là, c’était aussi beaucoup les hommes. Je pense que ça fait du bien aux hommes aussi de lire un texte comme celui-ci !

Rappelons dans quel contexte la lettre est écrite. On est dans les années soixante. On est avant la libéralisation du Printemps de Prague qui est un peu plus tardive, mais il y a ces cercles underground autour de son amant Egon Bondy et d’autres écrivains tchèques. Il y a tout de même un vrai bouillonnement intellectuel et artistique à cette époque-là…

A.R. Tout à fait. Bohumil Hrabal faisait également partie du cercle de ses amis. Jana Černá s’inscrivait vraiment dans cette avant-garde, avant le Printemps de Prague. Elle écrivait, mais il y avait deux types d’écriture chez elle : les livres qui passaient la censure, qu’elle publiait sous nom et dont elle n’était pas très fière, et il y avait les vrais textes littéraires qui étaient publiés en samizdat, lus par ses amis, par Bondy, Hrabal et les autres. Elle à la fois vécu et contribué à cette effervescence de l’époque.

Dans ce texte, le langage est extrêmement cru, mais pas une seconde on a l’impression que c’est vulgaire. Un vrai tour de force !

A.R. Oui, c’est vrai. C’est ce que j’ai ressenti, de même que tous les lecteurs et les lectrices. Ce n’est pas vulgaire du tout. Ce n’est pas seulement le fait qu’elle soit une grande écrivaine, mais c’est aussi une question de sensualité, de sentiments. Ce qu’elle exprime dans cette lettre est totalement sincère, elle ne cherche pas à choquer. Elle ne fait pas de la provocation facile, elle dit les choses comme elle les pense. Ce n’est jamais vulgaire parce que c’est juste l’expression de quelque chose de très profond qui ne cherche pas à choquer, et a fortiori pas Egon Bondy ! Il en a certainement vu d’autres… Il faut garde cela en tête aussi. C’est un écrit intime pour quelqu’un qui la connaît. Dès lors, cette sensualité-là passe sans problème. »

Anna Kubišta [Radio Prague International, 8 août 2020]


S’engager plus avant…

MOYANO, Louis (1907-1994)

Temps de lecture : 6 minutes >

Louis MOYANO naît à Liège le 18 avril 1907. Fils de Joseph Moyano (Liège, 1869 – 1935) et de Elisabeth Bayaux (Liège, 1875 – 1938), mariés le 18 août 1904, à Jupille (Liège). Il s’inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, le 19 novembre 1923, en classe de Dessin, pour l’année scolaire 1923-1924. A l’issue de celle-ci, il arrêtera pour ne reprendre que de 1926 à 1928. En 1927, il est le créateur et l’organisateur du premier Salon des Indépendants à Liège.

Son fils Léopold naît le 15 janvier 1931, il sera légitimé par le mariage de Louis Moyano avec Germaine Van Borren (1905-2002), le 9 avril de la même année. Fernand Steven est un des témoins. Le fait que Fernand soit le second prénom de Léopold Moyano pourrait indiquer, suivant la tradition, que Fernand Steven était son parrain, mais rien ne permet de le confirmer.

“Nu” © Philippe Vienne

En 1939, il s’inscrit à nouveau à l’Académie des Beaux-Arts, en classe de Gravure cette fois. Mais il est mobilisé fin 1939 et effectue la campagne de 1940 en qualité d’agent de liaison motocycliste (2e Division des Chasseurs Ardennais). Prisonnier de guerre du 1er juin 1940 au 15 décembre 1940, il s’évade du Stalag XIIIA et revient en Belgique d’où il tente, en vain, de rejoindre l’Angleterre.

En janvier 1941, il entre au Service de restauration des collections liégeoises de gravures. Il se réinscrit également à l’Académie des Beaux-Arts, toujours en classe de  Gravure (années académiques 1941-1942 et 1942-1943). Dans le même temps (juin 1941), il crée et dirige le réseau de résistance “Pierre Artela“, service de renseignements et d’action. Le nom de Pierre Artela est celui de l’un de ses ancêtres né au XVIIIe siècle dans le Tessin. Moyano est, en effet, le descendant d’un maître-verrier tessinois arrivé en Belgique en 1832 et établi à Welkenraedt.

En 1942, il reçoit le prix “Outreloux de Trixhe” de Gravure. Le 14 octobre 1942, sur dénonciation, il est arrêté par la Gestapo dans son atelier de la Cour des Mineurs (sa dénonciatrice sera ultérieurement condamnée à mort par le Conseil de Guerre de Liège). Il est incarcéré à la Citadelle de Liège, puis à la prison d’Essen avant d’être transféré vers les camps de concentration d’Esterwegen, de Burgermoor, d’Ichtershausen (où il se livre au sabotage), soit 32 mois en prison et camp de concentration. En , il participe à une marche de la mort, s’en évade à Pössneck et est ensuite rapatrié par l’aviation américaine.

“Orientale” © Philippe Vienne

A son retour en Belgique, il retrouve son domicile liégeois entièrement détruit par une “bombe volante” ; il ne subsiste rien de ses biens ni de ses œuvres. A partir de 1945, et jusqu’en 1949, il se réinscrit en classe de Gravure à l’Académie des Beaux-Arts. En 1947, il reçoit le Prix de la Province de Liège et, en 1948, la Médaille du Gouvernement pour la Gravure. En 1949, il reçoit du Gouvernement belge une bourse de voyage qui lui permettra de suivre un perfectionnement en technique de la gravure aux Ateliers de chalcographie du Louvre et de faire un voyage d’étude en Afrique du Nord (Kabylie et région saharienne) dont il ramènera de nombreux dessins (série des “Orientales”). La même année, il est nommé chevalier de l’Ordre de Léopold avec palme, reçoit la Croix de guerre avec palme et la médaille de la Résistance. A la même époque, vraisemblablement, Moyano se lie d’amitié avec Armand Nakache, ce qui lui permet d’exposer à plusieurs reprises à Paris et ailleurs en France. Il compte également Ianchelevici au nombre de ses amis.

Par la suite, les renseignements biographiques se font plus rares. Il est attaché au Cabinet des Estampes de Liège à partir de 1962 (?) et jusqu’à sa pension (le 1er mai 1972). En 1964, il fait partie des membres du Comité d’organisation de l’exposition du 125e anniversaire de l’Académie des Beaux-Arts de Liège. A partir de 1972, année de sa retraite, Moyano quitte Liège pour s’établir à Ampsin (Amay). De certaines correspondances privées, il ressort que sa santé semble se dégrader à partir de cette époque. Il décède au Centre Hospitalier de Huy, le 29 novembre 1994. Il est enterré à Liège, au cimetière de Robermont (concession familiale, parcelle 64-A/2-19).

Pour les raisons énoncées précédemment, il subsiste peu d’œuvres de Moyano antérieures à 1945. En revanche, pour la période allant de 1945 à 1955, de nombreux dessins, esquisses et gravures sont conservés (j’en ai personnellement consulté plusieurs centaines). Le sujet principal, et quasi exclusif, est la représentation du corps féminin, souvent des nus (à l’exception des “Orientales” – et encore), dans une grande variété de poses. Les corps sont parfois juste évoqués par quelques traits, toujours d’une grande finesse.

“Pour le surplus, ce qui ajoute au charme des œuvres de M. Moyano d’où se dégage une impression de pureté, c’est leur étonnante et magnifique sobriété car tout ici est dans le trait, ne pourrait on dire, de la seule démarche de la pointe ou du crayon. C’est en vain, en effet, qu’on chercherait dans les planches de M. Moyano qui est la spontanéité même, des hésitations, des recherches et des repentirs.

Que l’artiste soit parvenu par des moyens aussi naturels et aussi simples à rendre à la fois la consistance des volumes et la souplesse des chairs, qu’il nous donne, par surcroît, sans jamais sombrer dans un académisme fade, l’impression du mouvement et de la vie suffit à démontrer que M. Moyano est un maître en son art et qu’il se classe parmi les meilleurs graveurs d’aujourd’hui” (La Gazette de Liége, 3-4 avril 1951)

“Les nus de Louis Moyano révèlent surtout des soucis plastiques. Équilibre des formes, pureté des lignes, recherches de rythmes, voilà ce qu’ils dénotent d’abord. Et c’est très bien. Louis Moyano suit ainsi la voie qui le conduira sûrement à la synthèse, à l’expression ou à la pure arabesque. On le pressent sous ces dessins encore soumis à la vision objective. Des têtes de femmes très contenues et très simples sont fort sensibles ; l’ensemble d’ailleurs exprime beaucoup de délicatesse et d’élégance.” (Léon Koenig, Le Monde du Travail, 12 mars 1948)

“Chez lui, le dépouillement est total. Le trait plus plastique joue, s’incurve, s’assouplit et cerne des formes idéales… La volonté souveraine dicte sa loi et la forme naît élégante, suggestive où  la rigueur décorative est parfois tempérée par une pointe narquoise (…)” (La Meuse, 1948)

Par la suite, il semble bien que Louis Moyano se soit essayé à la peinture, dans une veine proche du surréalisme avec quelques essais dans le domaine de l’abstraction également. Mais peu d’œuvres sont encore visibles, seul le Musée des Beaux-Arts de Liège (“La Boverie”) en possède quelques témoignages, tandis que le Cabinet des Estampes de Liège et le Musée des Beaux-Arts de Verviers conservent des gravures. Piron renseigne des œuvres au Musée d’Ixelles, mais il s’agit d’une confusion (fréquente, et qui ne facilite pas la recherche) avec le peintre Luis Moyano (1929-1965).

(sans titre) © Philippe Vienne
Expositions
  • 1927 : Créateur et organisateur du premier Salon des indépendants à Liège
  • 1928 : Expose au Studio liégeois
  • 1929 : Expose au Cercle anglo-belge à Liège
  • 1930 : Expose au Cercle des Beaux-Arts de Liège
  • 1931 : Invité au Salon des artistes wallons, Galerie Giroux à Bruxelles
  • 1931 : Invité au Cercle d’Art de Tournai
  • 1931 : Expose au Salon quatriennal de Belgique
  • 1932 : Expose au Salon d’art contemporain à Liège
  • 1933 : Expose au Salon du Centenaire à Liège
  • 1933 : Expose au Cercle d’art de Tournai
  • 1936 : Expose au Salon quadriennal de Liège
  • 1942 : Expose au Cercle des Beaux-Arts de Liège.
  • 1942 : Expose à la galerie Gillot de Liège (ensemble des graveurs liégeois)
  • 1945 : Expose au “Salon 1945”, Société royale des Beaux-Arts de Liège
  • 1945 : Expose au Salon des artistes vivants à Liège
  • 1947 : Expose à l’APIAW
(sans titre, 1950) © Philippe Vienne
  • 1948 : Expose à l’APIAW, Liège
  • 1948 : Expose au Salon quadriennal de Belgique, Bruxelles
  • 1948 : Expose au Salon d’art moderne de Liège
  • 1949 : Expose au salon du groupe “Contraste”
  • 1949 : Expose au Salon international de Lyon
  • 1950 : Expose au Salon international de Rouen
  • 1951 : Expose au Cercle des Beaux-Arts de Liège
  • 1951 : Expose à l’exposition belge en Afrique du Sud
  • 1955 : Expose à la Galerie d’Egmont, Bruxelles
  • 1955 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1956 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1956 : Expose au Salon du Trait, à Liège et Verviers
  • 1956 : Expose au Salon du Trait, au Musée d’Art moderne à Paris
  • 1957 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1957 : Expose à la bibliothèque de Reims
  • 1957 : Expose à “Le Trait” à Charleville
  • 1958 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1958 : Expose à la Galerie d’Orsay, Paris
  • 1959 : Expose au Salon des artistes indépendants à Paris
  • 1959 : Expose à la galerie Europe à Bruxelles
  • 1961 : Expose au Musée d’Art Wallon, Liège

Philippe VIENNE

  • illustration en tête de l’article : Louis Moyano, Nu couché © Philippe Vienne
Sources
  • notes et archives personnelles de Louis Moyano (collection privée)
  • archives de l’Académie des Beaux-Arts
  • PIRON, P., Dictionnaire des artistes plasticiens de Belgique des XIXe et XXe siècles, 2003

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | source : inédit | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Vienne | remerciements à Alain Sohet et Philippe Delaite


Voir encore…

 

HESSEL : textes

Temps de lecture : 6 minutes >

“C’est le best-seller de la fin de l’année 2010 [l’article date du 30-12-2010]. Indignez-vous, de l’ancien résistant Stéphane HESSEL, s’est vendu à plus de 300.000 exemplaires. Quelles sont les raisons d’un tel succès ? Son prix attractif de trois euros ? La longueur de l’ouvrage, soit une vingtaine de page ? Un concours de circonstances : sortie du livre avant Noël ? L’engouement, même inexpliqué, est réel et vire au phénomène de société. On se l’arrache et les libraires peinent à alimenter leurs stocks […] cet appel à l’indignation qui provoque espoir chez certains et déchaîne les passions chez d’autres”

Mieux s’indigner aujourd’hui selon Hessel :
      1. Trouver un motif d’indignation ;
      2. Changer de système économique ;
      3. Mettre fin au conflit israélo-palestinien ;
      4. Choisir la non-violence ;
      5. Endiguer le déclin de notre société.
[d’après LEXPRESS.FR]
Extraits de Indignez-vous ! :

Il nous appartient de veiller tous ensemble à ce que notre société reste une société dont nous soyons fiers : pas cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés, pas cette société où l’on remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité sociale, pas cette société où les médias sont entre les mains des nantis, toutes choses que nous aurions refusé de cautionner si nous avions été les véritables héritiers du Conseil National de la Résistance.

 

On ose nous dire que l’État ne peut plus assurer les coûts de ces mesures citoyennes. Mais comment peut-il manquer aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes alors que Ia production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée ? Sinon parce que le pouvoir de l’argent, tellement combattu par la Résistance, n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec ses propres serviteurs jusque dans les plus hautes sphères de l’État. Les banques désormais privatisées se montrent d’abord soucieuses de leurs dividendes, et des très haut salaires de leurs dirigeants, pas de l’intérêt général. L’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important ; et la course à l’argent, la compétition, autant encouragée. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie.

 

Nous n’avons plus affaire à une petite élite dont nous comprenons clairement les agissements. C’est un vaste monde, dont nous sentons bien qu’il est interdépendant. Nous vivons dans une interconnectivité comme jamais encore il n’en a existé. Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher. Je dis aux jeunes : cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l’indifférence, dire je n’y peux rien, je me débrouille. En vous comportant ainsi, vous perdez l’un des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence.

 

II faut comprendre que la violence tourne le dos à l’espoir. Il faut lui préférer l’espérance, l’espérance de la non-violence. C’est le chemin que nous devons apprendre à suivre. Aussi bien du côté des oppresseurs que des opprimés, il faut arriver à une négociation pour faire disparaître l’oppression ; c’est ce qui permettra de ne plus avoir de violence terroriste. C’est pourquoi il ne faut pas laisser s’accumuler trop de haine.

 

Comment conclure cet appel à s’indigner ? En rappelant encore que, à l’occasion du soixantième anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance, nous disions le 8 mars 2004, nous vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France libre (1940-1945), que certes, le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et sœurs de la Résistance et des Nations unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n’a pas totalement disparu et notre colère contre l’injustice est toujours intacte. Non, cette menace n’a pas totalement disparu. Aussi, appelons-nous toujours à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous.

 

À ceux et celles qui feront le XXIe siècle, nous disons avec notre affection : CRÉER, C’EST RÉSISTER. RÉSISTER, C’EST CRÉER.

Stéphane HESSEL, Indignez-vous !

© lepoint.fr

“Stéphane Hessel (1917-2013), auteur d’Indignez-vous (Editions Indigène) un petit pamphlet vendu à plus de 2 millions d’exemplaires (Source Edistat) depuis sa parution fin octobre 2010, est l’objet d’une polémique. Pour ses détracteurs, ce vieil homme, passé par le camp de concentration allemand de Buchenwald et farouche défenseur des droits de l’homme, aurait “joint sa voix à celle des pires antijuifs” en critiquant l’action de l’armée israélienne menée à Gaza en décembre 2008 et en appelant au boycott des produits israéliens. Pour justifier ce reproche, son action au cours de la guerre 39-45 et sa participation à la rédaction de la déclaration universelle des Droits de l’homme en 1948 ont même été mis en doute. Que sait-on exactement de lui?

Stefan Hessel naît à Berlin le 20 octobre 1917. Son père, Franz Hessel, est issu d’une famille juive convertie au luthéranisme. C’est un homme de lettres francophile qui traduira, dans les années 1920, Proust en allemand en compagnie du philosophe Walter Benjamin.

Franz et Helene Grund, sa femme, ont inspiré le triangle amoureux du roman d’Henri-Pierre Roché Jules et Jim (1953), adapté ensuite par François Truffaut (1962). Franz est l’amant allemand, Henri-Pierre est Jim, le Français, Helene est Catherine. Helene Grund rejoint Henri-Pierre Roché en France en 1925, suivie quelques mois après par son mari et leurs deux enfants, pour former le ménage anticonformiste qui fit rêver les années 1960.

TRUFFAUT, Jules et Jim (1962)

Stéphane Hessel fait de brillantes études en France et il est naturalisé en 1937. En 1939, il est reçu à l’Ecole normale supérieure, où il poursuit des études de philosophie. Il épouse en 1939 Vitia Mirkine-Guetzévitch, une jeune russe d’origine juive, avec laquelle il aura trois enfants.

Il rejoint le Général de Gaulle à Londres en mars 1941. Il y reste jusqu’en 1944 où il revient en France pour une mission, et où il est arrêté. Déporté à Buchenwald, il n’échappe à la peine de mort par pendaison que grâce à une usurpation d’identité organisée par la résistance interne du camp.

Il est admis en 1945 au concours des Affaires étrangères et occupe le poste de directeur administratif au secrétariat général des Nations Unies à New York de 1946 à 1950. En 1948, il est nommé secrétaire de la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies quand celle-ci entreprend la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme. S’il n’est pas directement rédacteur, il participe donc bien aux travaux de la Commission, et donc à l’élaboration du texte.

C’est sur les valeurs de cette déclaration de 1948, ainsi que sur celles du Conseil National de la Résistance, qu’il va fonder ses engagements d’après-guerre en faveur d’une “véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières” (Indignez-vous, p. 10).

Il est attaché au cabinet de Pierre Mendès France en 1955. Sa carrière diplomatique le mène ensuite de poste en poste à Saïgon, Alger, New York et Genève où il représente la France aux Nations Unies.

A l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, en 1981, il est “élevé à la dignité d’Ambassadeur de France“. En 1988, il soutient la candidature de Michel Rocard à l’élection présidentielle. Il voit en lui un nouveau Mendès France, avant d’être déçu par son “Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde“.

En 1996, il est médiateur dans l’affaire des “sans-papiers” réfugiés dans l’église Saint-Bernard. “Immigré moi-même, le sort des travailleurs immigrés ne pouvait que m’intéresser“, précise-t-il dans ses Mémoires parus en 1997, Danse avec le siècle.

Le 15 juin 2010, à la suite de l’attaque de la flottille d’aide à Gaza par l’armée israélienne, il appelle au boycott des produits israéliens dans le cadre de la campagne “Boycott, désinvestissement et sanctions” lancée par des associations palestiniennes en 2005.

En octobre 2010 à Gaza, il rencontre en compagnie de Régis Debray le chef du Hamas Ismaël Haniyeh. Indignez-vous ! paraît le 22 octobre…” [LEXPRESS.FR]


EAN 9782911939761

“Certes, les raisons de s’indigner dans le monde complexe d’aujourd’hui peuvent paraître moins nettes qu’au temps du nazisme. Mais « cherchez et vous trouverez » : l’écart grandissant entre les très riches et les très pauvres, l’état de la planète, le traitement fait aux sans-papiers, aux immigrés, aux Roms, la course au « toujours plus », à la compétition, la dictature des marchés financiers, jusqu’aux acquis bradés de la Résistance – retraites, Sécurité sociale… Pour être efficace, il faut, comme hier, agir en réseau : Attac, Amnesty, la Fédération internationale des Droits de l’homme… en sont la démonstration. Alors, on peut croire Stéphane Hessel, et lui emboîter le pas, lorsqu’il appelle à une « insurrection pacifique ».” [INDIGENE-EDTIONS.FR]


S’engager plus avant…

MARLY : Le Chant des partisans (1941)

Temps de lecture : 3 minutes >
Maquisards bretons dans la région de Saint-Marcel © D.R.

Le mythe voulait que “le Chant des partisans” soit né dans les maquis. Mais la plus célèbre chanson française de la Seconde guerre a été composée à Londres par une Russe fière des exploits de partisans soviétiques […].

La guitare d’Anna MARLY, aristocrate née Anna Betoulinsky à Pétrograd (1917-2006) en pleine révolution d’Octobre et exilée en France peu après et le manuscrit original sont des pièces phares d’une exposition au Musée de l’Ordre de la Libération dédiée jusqu’au 5 janvier 2020 à la création de cet hymne de la Résistance.

Compositrice, guitariste, danseuse et chanteuse dans les cabarets parisiens, elle prend le nom de scène Marly. La guerre la contraint à un nouvel exil, en Angleterre, où elle tourne dans les cercles russophones résistants et s’engage comme cantinière dans les Forces françaises libres.

C’est en 1942 à Londres, après avoir lu le récit de la bataille de Smolensk qui a marqué l’arrêt de l’offensive allemande sur le front de l’Est en 1941, qu’elle écrit la musique et les paroles en russe de la “La Marche des partisans” qu’elle interprétera elle-même et qui deviendra “Le Chant des partisans“.

Marly, Kessel, Druon
© AFP

En 1943, Joseph Kessel (1898-1979), fils de Juifs de culture russe, aviateur et romancier et son neveu Maurice Druon (1918-2009) écrivent les paroles en français, poussés par le résistant Emmanuel d’Astier de la Vigerie (1900-1969). “Un peuple qui n’a pas de chanson est un peuple qui ne peut pas se battre“, disait Joseph Kessel qui a combattu pendant les deux guerres. Emmanuel d’Astier de la Vigerie qui avait pour sa part écrit les paroles pour une autre chanson d’Anna Marly, la “Complainte des partisans“, réinterprétée en 1969 en anglais par Leonard Cohen (1934-2016), voulait que les auteurs gardent l’anonymat. “Marly, Kessel, Druon qui ont écrit cela à Londres autour du thé et des sandwichs, cela n’apporterait pas beaucoup de crédibilité au chant des maquis. Il faut qu’on s’imagine qu’il surgit de la France occupée et appartient à tous les maquisards“, souligne Lionel Dardenne, commissaire de l’exposition. En 1945, les paroles sont imprimées avec leurs noms, mais cette ‘fausse image d’Épinal‘ persiste et les auteurs n’ont jamais été vraiment mis en avant, ajoute-t-il.

Adopté par les Viet Minh

Le Chant des partisans a rythmé les émissions de la France libre sur la BBC de Londres et le succès de ce chant de lutte et de résistance ne s’est jamais démenti. Depuis 1943, il a été repris, imité et réarrangé de nombreuses fois par Joséphine Baker, Yves Montand, les choeurs de l’Armée rouge, Johnny Hallyday, Claude Nougaro, Zebda, Camélia Jordana ou encore Noir Désir… Aujourd’hui le Chant des partisans est joué lors de cérémonies officielles “sans que les gens sachent d’où il vient“, souligne le commissaire. Accompagnant les cérémonies au Mont Valérien, haut lieu de la mémoire nationale ou en hommage des victimes du terrorisme, “il est chanté de façon presque funèbre alors qu’au contraire c’est un chant de marche et de mobilisation“, ajoute-t-il.

Ironiquement, le Chant des partisans a été adopté par le Viet Minh, l’armée pour l’indépendance du Viet Nam qui luttait contre la domination française.

Aujourd’hui, en France, ce sont les “gilets jaunes” qui se réapproprient le célèbre Chant avec des paroles transformées en “Macron entends-tu“. [lire l’article original -avec pubs- sur RTBF.BE (8 octobre 2019)]

Ami, entends-tu
Le vol noir des corbeaux
Sur nos plaines ?

Ami, entends-tu
Les cris sourds du pays
Qu’on enchaîne ?

Ohé, partisans,
Ouvriers et paysans,
C’est l’alarme !

Ce soir l’ennemi
Connaîtra le prix du sang
Et des larmes…

Montez de la mine,
Descendez des collines,
Camarades.

Sortez de la paille
Les fusils, la mitraille,
Les grenades.

Ohé ! les tueurs,
A la balle et au couteau,
Tuez vite !

Ohé ! Saboteur
Attention à ton fardeau,
Dynamite…

C’est nous qui brisons
Les barreaux des prisons
Pour nos frères.

La haine à nos trousses
Et la faim qui nous pousse,
La misère.

II y a des pays
Où les gens au creux des lits
Font des rêves.

Ici, nous, vois-tu,
Nous, on marche et nous, on tue,
Nous, on crève.

Ici, chacun sait
Ce qu’il veut, ce qu’il fait
Quand il passe.

Ami, si tu tombes,
Un ami sort de l’ombre
A ta place.

Demain du sang noir
Séchera au grand soleil
Sur les routes.

Chantez, compagnons,
Dans la nuit la liberté
Nous écoute…

Ami, entends-tu
Les cris sourds du pays
Qu’on enchaîne ?

Ami, entends-tu
Le vol noir du corbeau
Sur nos plaines ?


S’engager encore (il est grand temps)…