HODGKINSON : avant-propos de L’Art d’être libre dans un monde absurde (2017)

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L’art d’être libre…” succès de librairie en Angleterre -, est un véritable manifeste de résistance au monde contemporain. Profondément joyeux car prônant une liberté totale, c’est un livre salvateur. Dénigrant aussi bien les joies factices de la consommation, les remèdes contemporains à la mélancolie, que l’ennui qui s’est abattu sur le monde suite à des décennies de seule recherche du profit, ce livre nous appelle à redevenir des esprits autonomes – et à nous ménager ainsi un espace individuel de reconquête de la liberté. [BABELIO.COM]


ISBN 979-10-209-0520-8

HODGKINSON Tom, L’art d’être libre : Dans un monde absurde (Paris : Les liens qui libèrent, 2017) avec une préface de Pierre Rabhi (photo). Nous partageons ici l’avant-propos écrit par l’auteur, comme une pièce à verser au débat : “La question de la liberté interroge et trouble les philosophes depuis Socrate. Que signifie vraiment être libre ? Pouvez-vous être libre même en comme le pensaient les stoïciens et saint Paul ? La liberté est-elle un état d’esprit ? Pouvez-vous être libre si vous travaillez à plein temps pour l’État ou pour une multinationale ? Socrate a paradoxalement trouvé la liberté en se soumettant au jugement de la cité et en buvant la ciguë. Que s’est-il passé ?

Dans cet ouvrage, j’essaie de répondre à quelques-unes de ces questions tout en proposant des remèdes pratiques contre l’asservissement. Certaines de mes solutions, comme jouer du ukulélé, sont excentriques. D’autres sont très pratiques, voire prosaïques, comme  la suppression des prélèvements automatiques. Le fait est que nous sommes trop nombreux à passer notre vie à dériver dans un état d’impuissance et de semi-esclavage. Nous ne savons pas prendre nos responsabilités. La liberté se trouve sûrement dans un savant mélange entre des mesures très concrètes et une méditation profonde. En d’autres termes, nos actions et nos pensées doivent changer.

Nous pouvons maîtriser quelque peu nos pensées, comme le recommandaient les stoïciens, et nos actions, comme le suggéraient les épicuriens.

Depuis que j’ai écrit ce livre, nos libertés quotidiennes ont été de plus en plus restreintes par une nouvelle forme de capitalisme inventée par des investisseurs en capital-risque ligués avec des experts du numérique. On les nomme réseaux sociaux. Leur objectif est de nous transformer en esclaves heureux de notre sort et de nous donner l’illusion d’avoir accès à un espace de libre expression. Ils nous détournent d’un véritable accomplissement de notre liberté personnelle. C’est l’opium du peuple.

Dans 1984 de George Orwell, les habitants se livrent à un rituel hebdomadaire appelé « les Deux Minutes de la Haine». Ils vont au cinéma pour vociférer des insultes contre les ennemis de l’État. C’est un peu comme Twitter aujourd’hui, une façon de canaliser notre haine et notre énergie et de les désamorcer en les dirigeant vers les mauvaises cibles. Orwell :

L’horrible, dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu’on fût obligé d’y jouer un rôle, mais que l’on ne pouvait, au contraire, éviter de s’y joindre. Au bout de trente secondes, toute feinte, toute dérobade devenait inutile. Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant. Mais la rage que ressentait chacun était une émotion abstraite, indirecte, que l’on pouvait tourner d’un objet vers un autre comme la flamme d’un photophore.


Nous suivons aveuglément les autres, même s’ils font des choses immorales. Sur l’autoroute, nous voyons bien les panneaux de limitation de vitesse, mais nous les ignorons pour rouler à la même vitesse que tout le monde.

C’est comme Facebook. Son succès, comme celui des autres vendeurs de publicités, s’appuie sur les théories du philosophe René Girard. C’est lui qui a inventé l’expression « désir mimétique» pour décrire ce mécanisme nous faisant
désirer ce que les autres possèdent. C’est lui qui a été choisi comme inspirateur par le milliardaire Peter Thiel, premier investisseur de Facebook. Ses fondateurs ont délibérément tenté d’intégrer ce réseau social dans notre vie quotidienne de telle sorte qu’il soit impossible de s’en passer.

Eh bien, je ne suis investi dans aucun de ces réseaux. Je ne suis ni sur Facebook, ni sur Twitter, ni sur lnstagram. Je n’ai même pas de smartphone. À quiconque désireux de trouver la liberté, je dirais qu’abandonner ces absurdes supports publicitaires serait un bon début. Même si être libre signifie parfois être seul. Sans smartphone, je ne peux pas voir les photos prises par mes enfants. Je ne vois pas ce que mes «amis » sont en train de faire. Je perds le contact avec certaines personnes. Mais je refuse malgré tout de m’investir dans ces réseaux, au moins au niveau personnel, parce que je les désapprouve profondément.

Les réseaux sociaux font passer les vices pour des vertus. Ils encouragent les sept péchés capitaux, parce que ces péchés sont bons pour le profit. Réfléchissez un moment: colère, orgueil, gourmandise, envie, paresse, luxure et avarice. Ne sont-ils pas tous récompensés par des likes, des partages et des retweets? Ne sont-ils pas un bon environnement pour faire de la publicité? Les gens angoissés, on le sait, font de bons clients. Mais le bonheur, selon le christianisme, vient de l’humilité et de la frugalité, et non de l’orgueil et des richesses matérielles.

En écrivant cet ouvrage, j’espère avoir mis des mots sur ce que beaucoup de gens pensent. J’espère avoir donné une voix aux nombreuses personnes soupçonnant plus ou moins que quelque chose est pourri au royaume du capitalisme. Je n’adhère pas au socialisme pour autant, loin de là. Le socialisme est asservi à un idéal tout comme le capitalisme est asservi au marché. Nous devons nous libérer de ces idéologies étroites et coercitives.

Une de mes idées, qui surprendra peut-être, est l’attachement à la petite entreprise. Même si diriger sa petite entreprise ou travailler en freelance peut être très éprouvant, c’est la voie de la liberté. Le commerçant petit-bourgeois, si méprisé par Lénine, se rapproche de l’homme responsable car il n’a pas de patron ou de superviseur. Les firmes géantes comme Amazon ont tenté de détruire le petit commerce en le sapant avec des prix cassés et une livraison plus rapide. Si l’on définit le capitaliste comme le petit commerçant, Amazon est tout à fait anticapitaliste.

Comme j’essaye de le montrer dans ce livre, les choses ont commencé à mal tourner autour des années 1500 avec la Réforme. Ce mouvement, né d’une protestation contre la corruption du clergé, s’est terminé par le triomphe de l’économie marchande dans tous les domaines.

Les médiévaux, malgré tous leurs défauts, encourageaient au moins une forme collective de capitalisme par les guildes. Aujourd’hui, le culte des prix bas a fait disparaître les indépendants. Les médiévaux s’opposaient à l’usure et stimulaient
le commerce en gardant des savoir-faire éprouvés et de haut niveau.

Et leur architecture était meilleure que la nôtre.”

Tom Hodgkinson


Tom Hodgkinson © The Idler

Tom Hodgkinson (né en 1968) est un écrivain britannique, journaliste, fondateur et rédacteur en chef de la revue The Idler (« Le Paresseux »), qu’il a créé en 1993 avec son ami Gavin Pretor-Pinney. Formé à Cambridge il a été tour à tour disquaire, vendeur de skateboards ou importateur d’absinthe. Il est l’auteur de plusieurs livres qui sont des best-sellers en Grande Bretagne, et qui ont été traduits dans de nombreux pays. [BABELIO.COM]


En débattre encore…