L’art du blasphème au cinéma : cinq films qui ont choqué les bigots

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“La dernière tentation du Christ” de Martin Scorsese (1988) © D.R.

“Les grands metteurs en scène – Luis Buñuel, Martin Scorsese, Jean-Luc Godard – se sont souvent intéressés à la religion et très rarement pour caresser les dévots dans le sens du poil. Retour sur cinq films emblématiques qui ont suscité des polémiques et, parfois, ont essuyé les foudres de la censure. Voire pire…

L’ÂGE D’OR” DE LUIS BUÑUEL (1930)

Un film injurieux pour la patrie, la famille et la religion“. N’en jetez plus ! En 1930, le Cardinal Jean Verdier, archevêque de Paris de 1929 à 1940, ne mâchait pas ses mots pour fustiger le chef-d’œuvre de Luis Buñuel. Un monument du surréalisme où le cinéaste met en scène plusieurs séquences ostentatoirement blasphématoires dont l’une où le spectateur découvre le Christ, vêtu d’une robe immaculée, au sortir d’une orgie torride où des libertins déchaînés ont donné libre cours à leurs fantasmes sadiens…

Censuré peu après sa sortie dans les salles françaises le 28 novembre 1930, “L’âge d’or“, au fil des décennies, s’imposera comme un grand classique de l’histoire du cinéma. Par la suite, Luis Bunuel, dans sa longue et admirable carrière, s’en prendra de nombreuses fois aux doxa religieuses et aux hypocrisies des institutions cléricales. Notamment dans “Viridiana” (1961, palme d’or au Festival de Cannes) où il représente une Cène blasphématoire où le Christ et ses apôtres sont remplacés par une bande de mendiants. Une scène et Cène évidemment considérées comme « sacrilèges » par le Vatican.

LA RELIGIEUSE” DE JACQUES RIVETTE (1965)

Contrainte de rentrer au couvent par ses parents, la jeune Suzanne Simonin, dépourvue d’attirance pour la religion, souffre mille maux en subissant les brimades d’une abbesse psychopathe, puis les avances libidineuses d’une seconde mère supérieure… Près de deux siècles après la publication du roman de Diderot, Jacques Rivette, en 1965, adapte La religieuse, dirige Anna Karina dans le rôle titre et ne s’attend pas à déclencher la vindicte des dévots en furie. Erreur ! Une congrégation de religieuses, baptisée, cela ne s’invente pas, “L’union des Supérieures majeures de France” juge, sans en avoir vu une seule image, que l’œuvre du cinéaste de la Nouvelle Vague est “un film blasphématoire qui déshonore les religieuses“. Les autorités suivent et le film de Rivette, en 1966, est interdit de distribution.

Une censure qui déclenche un tollé dans l’univers artistique de l’époque. Jean-Luc Godard, dans les colonnes du Nouvel Observateur, écrit ainsi une lettre ouverte à André Malraux, ministre de la culture, qui fera date. “Je suis sûr, écrit Godard, que vous ne comprendrez rien à cette lettre où je vous parle pour la dernière fois, submergé de haine. Pas d’avantage vous ne comprendrez pourquoi dorénavant, j’aurai peur de vous serrer la main même en silence“. Il faudra attendre 1967 pour que le film sorte dans quelques salles parisiennes. Et… 1975 pour que la décision d’annuler la censure soit prise par le Conseil d’Etat.

LA VIE DE BRIAN“, DES MONTY PYTHON (1979)

Le dénommé Brian Cohen naît dans une étable voisine de celle du vrai Jésus de Nazareth, et est honoré par erreur par les rois mages. De quoi bouleverser le destin d’une humanité qui n’aime rien tant que prier… Comment se moquer de la religion, de l’aveuglement fanatique, des marchands du temple et des intégristes de tous poils ? La bande libertaire des Monty Python répond à la question en 1979 dans cette comédie délirante qui, comme il se doit, ne respecte rien ni personne. Pas même le châtiment de la crucifixion qui n’est pas si redoutable puisqu’il donne l’occasion, dixit un personnage, de “souffrir en plein air“. Evidemment considéré comme blasphématoire par certains (le film, par exemple, fut interdit pendant huit ans dans la prude Irlande), “La vie de Brian” connut néanmoins un important succès partout dans le monde et ses auteurs ne furent menacés de représailles par personne.

Qu’adviendrait-il de nos tristes jours régressifs si de nouveaux Monty Python envisageaient de tourner une comédie de ce genre sur l’hystérie religieuse ? Des producteurs se risqueraient-ils à la financer ? Les mêmes questions se posent pour feu les blasphémateurs français Jean Yanne (“Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil“) ou Jean-Pierre Mocky (auteur, entre autres, de l’anticlérical “Le miraculé“) qui, en leur temps, se sont amusés à stigmatiser l’intolérance religieuse.

JE VOUS SALUE MARIE” , DE JEAN-LUC GODARD (1985)

Jean-Luc Godard (CH) ne fait jamais rien comme tout le monde. La preuve avec ce film où il réinvente à sa guise l’histoire de la Nativité et des parents de Jésus en faisant de Marie une étudiante passionnée par le basket et bossant dans une station-service et de Joseph un chauffeur de taxi marginal… Pas de quoi fouetter un bigot ? Ce n’est pas l’avis des intégristes qui se déchaînent contre le film. En premier lieu, les membres de “l’AGRIF” (“Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l’Identité Française et chrétienne“) qui organisent des manifestations et sit-in devant les salles obscures qui projettent le film. Trois ans plus tard, les activistes intégristes, en guerre contre les images prétendument blasphématoires, feront parler d’eux plus violemment encore.

LA DERNIÈRE TENTATION DU CHRIST“, DE MARTIN SCORSESE (1988)

Martin Scorsese n’a jamais fait mystère de sa foi catholique. Mais, en homme et auteur libre, le cinéaste américain n’aime rien tant que prendre ses libertés avec les textes sacrés et les catéchismes en tout genre… Dans “La dernière tentation du Christ“, Scorsese met ainsi en scène un Jésus qui doute de sa mission en ce bas monde, qui tombe en pâmoison amoureuse pour la prostituée Marie-Madeleine et qui souhaite vivre comme un homme normal.

Déjà objet de vives polémiques lors de sa production, le film, incarné par l’impérial Willem Dafoe, est vilipendé à  l’heure de son exploitation et déclenche la fureur des intégristes partout dans le monde. Lors de sa diffusion au Festival de Venise, le cinéaste Franco Zeffirelli, connu pour ses opinions obscurantistes, juge ainsi que le film est un “pur produit de la chienlit culturelle juive de Los Angeles qui guette la moindre occasion de s’attaquer au monde chrétien“. En France, en guise de sinistre point d’orgue, un incendie provoqué par des catholiques traditionalistes frappe le cinéma Saint-Michel à Paris le 22 octobre 1988. Treize spectateurs sont blessés. La conséquence implacable d’une campagne de propagande qui entendait empêcher la sortie du film au nom du “respect des croyances“. Un refrain qui, malheureusement, est plus que jamais d’actualité…”

Pour lire l’article original avec pubs de Olivier De Bruyn sur MARIANNE.NET (25 novembre 2020)


On se fait une toile ?

RTBF : Bye Bye Belgium (2006)

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© Eric Lalmand – Belga

“Il y a dix ans, le 13 décembre 2006, la RTBF interrompait ses programmes télévisés pour annoncer l’indépendance de la Flandre. Le docu-fiction “Bye Bye Belgium” avait pour ambition de sensibiliser le public francophone belge aux enjeux de la crise communautaire. Ce fut un électrochoc qui n’a pas manqué de créer une vive polémique.

Ce soir-là, l’émission Questions à la une s’interrompt brutalement. “Ceci n’est peut-être pas une fiction” : voilà le texte qui sert de préambule à ce programme très spécial. François De Brigode annonce : “L’heure est grave, excusez-nous pour cette interruption“…

L’émission a lieu en direct, mais tout ce qui est dit a soigneusement été écrit à l’avance. D’entrée de jeu, devant le Palais royal, Frédéric Gersdorff annonce le départ du Roi. Cette fuite d’Albert II est le premier ingrédient qui va inquiéter les téléspectateurs. Très vite s’y ajoute l’annonce, par Christophe Deborsu, de la déclaration d’indépendance de la Flandre : “A l’instant où je vous parle, la Belgique a cessé d’exister“.

Alain Gerlache, ancien chef du service politique, débarque sur le plateau et cela achève d’augmenter la tension : le docu-fiction réalisé par la RTBF est crédible, peut-être trop crédible.

“Ceci est une fiction”

Un centre d’appel avait été prévu, afin de rassurer le public inquiet, mais il est littéralement pris d’assaut. Au départ la RTBF pensait que l’affichage du logo de l’émission “Tout ça” permettrait d’aider le téléspectateur à prendre ses distances. Mais manifestement cela ne suffit pas. Des indices et des clins d’œil sont donnés alors. Rien n’y fait. On finit donc par écrire en toutes lettres le sous-titre “Ceci est une fiction” et ce mot est répété sans cesse par le présentateur.

Une scène qui a marqué les mémoires est celle où on voit un tram forcé de s’arrêter à la frontière de la Flandre. Seul le conducteur était complice. Les passagers semblaient trouver presque normal de quitter leur tram bruxellois pour entrer docilement dans un bus flamand.

Dix ans après, François De Brigode se souvient de la “tension permanente” qu’il a ressentie pendant l’émission : “J’étais dans une situation littéralement schizophrénique parce que je continuais à présenter le scénario écrit de “Bye Bye Belgium” tout en étant obligé de faire référence à l’actualité qui se déroulait. Il y avait un flot de critiques du monde politique et du monde économique, qui tiraient à vue sur l’émission“.

Le directeur général de la télévision de l’époque Yves Bigot raconte aujourd’hui qu’il voyait “se dérouler minute après minute la réelle transgression de ce que l’on faisait. Comme je suis français, j’étais peut-être encore plus stressé que ne l’étaient mes confrères belges parce que je savais qu’en France on ne pourrait pas faire cela. Je savais que c’était interdit“.

Au sein du call-center, Gérald Vandenberghe répondait aux appels : “Il y a d’abord eu des insultes. Dans un deuxième temps, il y avait des gens qui avaient un discours plus concret, qui nous faisaient des reproches plus précis, tout en étant assez virulents. En fin de soirée, on obtenait des félicitations pour notre audace. Petit à petit j’ai quand même eu l’impression que quand même, quelque part, nous avions réussi notre coup“.

Une nouvelle forme d’écriture télévisuelle

C’est clair, l’émotion a été bien plus forte qu’imaginé par le concepteur de l’émission, Philippe Dutilleul. Pour lui comme pour la RTBF, le lendemain, c’est l’heure des justifications : “Le volume de l’émotion nous a un peu surpris. Mais nous n’avions pas fait cette émission pour l’émotion, mais surtout pour la réflexion. Nous voulions initier une nouvelle forme d’écriture télévisuelle où, dans un documentaire fiction sur un sujet qui concerne l’ensemble de l’opinion publique et de la société belge, on décrit un scénario le plus réaliste possible, mais aussi le plus décalé” expliquait-il.

A l’époque, le débat est vif autour de la déontologie journalistique. Trente-huit personnes ont introduit une plainte auprès du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Après délibération, le CSA adresse un avertissement à la RTBF qui, selon lui, “n’a pas pris les mesures nécessaires pour empêcher la confusion dans le chef d’une partie de ses téléspectateurs“, ce qui est contraire à son règlement d’ordre intérieur.

La ministre de tutelle de la RTBF Fadila Laanan convoque l’administrateur général de la RTBF Jean-Paul Philippot. Il sera amené à s’expliquer devant le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Une motion y sera votée, qui sera notamment à l’origine de la création du Conseil de déontologie journalistique.

Le pari a plutôt été gagné

Mais aujourd’hui le regard des spécialistes sur “Bye Bye Belgium” est beaucoup moins critique. Selon Jean-Jacques Jespers, professeur de journalisme à l’ULB, “la vraie question est de savoir si une chaîne de service public qui a une très forte crédibilité dans le domaine de l’information ne joue pas un jeu dangereux en mettant en jeu cette crédibilité dans ce type de programme. Et 10 ans après, on se rend compte que le pari a plutôt été gagné : cela a suscité dans l’opinion un débat très intéressant autour de l’avenir de nos institutions. Dans cette mesure-là, on peut juger que le bilan est globalement positif“.

Dix ans après, l’administrateur général de la RTBF n’éprouve ni regret ni fierté : “Ce n’est certainement pas un regret. Si c’était à refaire, je le referais, mais en prenant des précautions pour éviter que, à l’interpellation -qui est notre rôle-, on n’ajoute pas un surcroît d’émotion, qui n’a pas sa place“…

Lire l’article original de A. L. avec P. Marlet sur RTBF.BE (article du 12 décembre 2016)

Devant le palais royal de Bruxelles, le 13 décembre 2006 © JACQUES COLLET – BELGA

Docu-fiction de la télévision publique belge sur l’implosion de la Belgique, Bye Bye Belgium (nom de code : Tout ça (ne nous rendra pas la Belgique)) est une émission spéciale de la RTBF diffusée le 13 décembre 2006 ; c’est un faux documentaire de la chaîne de télévision généraliste publique belge francophone, La Une, considéré par la chaîne comme un docu-fiction, et qualifié de canular par une partie de la presse. Alors que les téléspectateurs, qui viennent de regarder le Journal télévisé, et s’apprêtent à suivre deux reportages de l’émission Questions à la Une à forte connotation communautaire et aux titres polémiques, “Va-t-on supprimer les indemnités de chômage en Wallonie ?” et “Les Flamands sont-ils plus corrompus que les Wallons ?”, une édition spéciale diffusée en direct à partir de 20h21 interrompt la programmation au début de laquelle le présentateur vedette du journal télévisé annonce la déclaration unilatérale d’indépendance de la Flandre… [source : RTBF.BE]

L’émission est également disponible sur le site de SONUMA.BE…


Plus de débats sur le contrat social ?