Maastricht et la Principauté de Liège (CHiCC, 2015)

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Reportons-nous vers l’an 50 avant J.C. Les Romains ont conquis la Gaule malgré la résistance des Gaulois. Ils voyageaient en suivant les voies déjà tracées par les Celtes, qu’ils ont améliorées pour faciliter les déplacements des troupes et du charroi. Une ville prit de l’importance à cette époque : Bavay (Bavacum), ce qui est attesté par la présence des ruines d’un vaste forum. Sept voies importantes partaient de cette ville, ce qui a été matérialisé plus tard en élevant une colonne sur la grand-place.

A la fin du VIe siècle, ce réseau de voies a été repris par la reine des Francs, Brunehaut, qui voulait restaurer les voies de communication. Une de ces voies nous intéresse particulièrement : elle reliait Bavay à Cologne. Elle traversait la Hesbaye par Waremme, passait à Tongres pour aller traverser la Meuse à Maastricht : Mosae trajectum. A Maastricht, la chaussée arrivait par l’actuelle Tongerseweg et Tongersestraat pour rejoindre le pont. Un premier pont avait été construit par les Romains à cet endroit. On en a retrouvé des traces sous la forme de pieux de bois. Des restes de thermes romains ont été retrouvés près de la Stokstraat, à l’endroit appelé “op de thermen”.

La religion chrétienne s’est rapidement enracinée dans la région. Vers 380, l’évêque Servais a déplacé le siège épiscopal de Tongres à Maastricht. Au Moyen Age, son tombeau devient un lieu de pèlerinage. Au VIe siècle, Monulphe fait construire l’église Saint-Servais pour y placer les restes de son prédécesseur. La légende de Saint-Hubert rapporte que le seigneur Hubert négligeait ses devoirs religieux. Parti chasser un vendredi saint, il vit un cerf portant une croix lumineuse. Hubert, saisi d’effroi, se jeta à terre et humblement, il interrogea la vision : “Seigneur ! Que faut-il que je fasse ?” La voix reprit : “Va donc auprès de Lambert, mon évêque, à Maastricht. Convertis-toi. Fais pénitence de tes péchés, ainsi qu’il te sera enseigné. Voilà ce à quoi tu dois te résoudre pour n’être point damné dans l’éternité. Je te fais confiance, afin que mon Église, en ces régions sauvages, soit par toi grandement fortifiée.”

Buste-reliquaire de saint Lambert © tresordeliege.be

Vers l’an 700, assassinat de Saint Lambert à Liège. Lors d’un banquet, Lambert avait refusé de bénir la coupe d’Alpaïde, concubine de Pépin de Herstal et mère de Charles Martel. Son frère Odon a assassiné l’évêque pour venger l’honneur de sa sœur. Hubert devenu évêque ramena à Liège, vers 720, les reliques de Saint Lambert et le siège de l’évêché y fut déplacé mais Maastricht resta la résidence favorite des évêques. Elle détenait les reliques de Saint-Servais, premier évêque des “Tongres” (IVe siècle) mais elle était trop accessible aux Normands, Liège pouvait mieux se protéger sur le Publémont.

De 736 à 814, Charlemagne règne sur toute la région. Une première cathédrale est construite à Liège. En 881, Maastricht fut mise à sac par les Vikings. Fureur normande également à Liège qui est incendiée. En 980, sous le règne de l’évêque Notger (972-1008), le diocèse devient tellement important qu’on peut le qualifier de Principauté. Notger est le véritable fondateur de la Principauté épiscopale de Liège. “Tu dois Notger au Christ et le reste à Notger”. Il décèdera le 10 avril 1008 et aurait été enterré à l’église Saint-Jean à Liège mais on ne retrouve plus la trace de sa sépulture.

Sous son règne, l’enseignement et la culture connaitront un développement sans précédent. Il est l’initiateur d’un nouveau système politique qui se répandra en Europe aux XIe et XIIe siècles : l’Église impériale. L’évêque, qui avait déjà le pouvoir spirituel (“religieux “), possède à partir de ce moment le pouvoir temporel (“politique”). Notger devient ainsi prince-évêque. Il exerce un pouvoir sur les territoires qui ne relèvent pas de l’Église. Cet État indépendant va exister pendant plus de 800 ans au sein du Saint-Empire romain germanique, jusqu’à la Révolution liégeoise.

Les XIe et XIIe  siècles ont été une période de grande prospérité, notamment sous le chapitre de Saint Servais. Vers l’an 1000 ont commencé, à Maastricht, des campagnes de construction massives. Cette activité de construction a entraîné une période d’expansion culturelle dans et autour de Maastricht. L’art mosan atteint un niveau élevé et les peintres et sculpteurs de Maastricht étaient actifs dans de nombreuses régions du Saint-Empire romain germanique. De ce moment date la construction de l’église Notre-Dame avec sa façade fortifiée.

Eglise Saint-Jean © Philippe Vienne

L’église Saint-Jean, avec son clocher rouge, est devenue protestante en 1634. A Saint-Servais, il faut voir la châsse et le buste. Cette basilique est la plus grande. Bien sûr, au cours des siècles, elle a subi beaucoup de transformations et d’améliorations. En 1204, Maastricht est sous l’autorité conjuguée du prince-évêque de Liège et du duc de Brabant. Confirmation d’une première charte de 908. Maastricht devient alors un condominium, une ville sous double autorité. En 1229, la ville, bien qu’elle n’aie pas eu les droits de cité en tant que telle, est autorisée, par le duc Henri Ier de Brabant, à construire des remparts.

Le moulin banal du prince-évêque, où les habitants faisaient faire leur farine, fut repris par les brasseurs en 1442 pour y moudre leur malt. En 1281, un nouveau pont est construit pour remplacer celui qui s’était effondré auparavant. Vers 1375, une seconde muraille est construite. L’économie de la ville est, à l’époque, tournée vers la tannerie. Maastricht était, au Moyen Âge, un important centre religieux et de pèlerinage. Dès le XIIIe  siècle, de nombreux monastères se sont établis dans la ville.

Vers 1400, Maastricht est sous contrôle du Brabant, et fait donc partie des possessions du duc de Bourgogne. Charles le Téméraire, et plus tard Charles Quint et Philippe II d’Espagne, séjournèrent à plusieurs reprises dans la ville et logèrent dans l’Hôtel du gouvernement espagnol. Les fenêtres sont ornées de blasons, notamment celui de Charles Quint. En 1468, sac de Liège par Charles le Téméraire, avec l’aide des Maastrichtois que cela arrange de détruire notre pont.

Au XVIe  siècle, Maastricht, avec ses 15 à 20 000 habitants, était une des plus grandes villes des Pays-Bas. Le développement culturel de la ville fut modeste vers 1500. Le manque de liberté religieuse est pesant. En 1535, 15 anabaptistes, considérés comme hérétiques, sont brûlés sur un bûcher sur la place du Vrijthof. Lors du beeldenstorm (la “crise iconoclaste“) de 1566, les icônes et le mobilier  des églises et chapelles de Maastricht ont en partie été détruits.

En 1567, Maastricht tombe aux mains de Guillaume le Taciturne et des calvinistes opposés à Philippe II. En 1579, l’armée espagnole, commandée par Alexandre Farnese, duc de Parme, assiégea la ville et la reprit le 1er juillet de cette année, après quoi la “re-catholisation” de la ville commença. En 1632, Frédéric-Henri d’Orange-Nassau a conquis la ville après l’avoir assiégée 74 jours. Maastricht s’intègre aux Provinces-Unies protestantes. Le condominium entre le duc de Brabant et Liège fut rétabli. Les conditions de la paix étaient de donner aux protestants et catholiques les mêmes droits afin que les deux aient la liberté religieuse. De cette époque date l’hôtel de ville (1659-1665), autour duquel se tient le marché.

Hôtel de Ville, sur le Markt © Philippe Vienne

En 1673, la Principauté permet à la France d’attaquer de flanc les Pays-Bas (guerre de Hollande contre Guillaume III d’Orange). Maximilien-Henri de Bavière (1650-1688) s’allie à Louis XIV. La ville est prise par Vauban et reste sous domination française jusqu’en 1678. D’Artagnan est tué en défendant le duc de Malborough, ancêtre de Churchill. Suite à ces événements, les fortifications sont renforcées, notamment par la construction du Fort Saint-Pierre qui domine la ville, à peu près à l’emplacement où les Français avaient placé leurs canons.

Au XVIIe  siècle, Maastricht était une petite ville provinciale tranquille. Dans la seconde moitié du XVIIe  siècle, une légère reprise de la vie culturelle eut lieu. De belles maisons du XVIIe et du XVIIIe sont visibles dans le quartier de la Stokstraat et de la Plankstraat. De 1747 à 1748, la ville passa une nouvelle fois brièvement sous domination française après la bataille de Lauffeld. Durant ces périodes, les protestants habitant Maastricht perdirent les droits qui les rendaient égaux aux autres chrétiens.

Le 4 novembre 1794, le commandant français Jean Baptiste Kléber prend Maastricht qui est dès lors annexée par la République française. De 1795 à 1814, elle est le chef-lieu du département français de la Meuse-Inférieure (Liège, c’est le département de l’Ourthe). Tous les habitants deviennent citoyens français. L’héritage de la période française n’est pas considéré comme positif : les églises, les monastères et chapitres sont dissous, les stocks de biens précieux sont vendus ou détruits, les bibliothèques, archives et trésors pillés. Enfin, les anciennes institutions s’occupant des malades, des pauvres et des personnes âgées sont supprimées.

Le 1er  août 1814, Maastricht devient la nouvelle capitale de la province du Limbourg, intégré au Royaume des Pays-Bas en 1815. En 1826, le Zuid-Willemsvaart, un canal, fut ouvert à la circulation. Lors de la Révolution belge de 1830, la garnison en poste à Maastricht, commandée par Bernardus Johannes Cornelis Dibbets, demeura loyale au roi Guillaume Ier .

En août 1831, la Hollande attaque la Belgique. Le 19 avril 1839, Traité des XXIV articles : la ville et la partie orientale du Limbourg ont été intégrées de façon permanente aux Pays-Bas. Traité 
entre la France, l’Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, d’une part, et les Pays-Bas de l’autre part, relatif à la séparation 
de la Belgique d’avec les Pays-Bas conclu et signé à Londres le 19 avril 1839.

Entre 1845 et 1850, le canal de Maastricht à Liège fut creusé. La première ligne de chemin de fer, liant Maastricht à Aix-la-Chapelle, fut ouverte en 1853. En 1861, Liège est reliée par la Compagnie du Chemin de Fer de Liège à Maastricht. Ce n’est qu’en 1865 que Maastricht fut connecté au réseau ferroviaire néerlandais. En 1899, rachat de la compagnie par l’Etat belge.

Bonnefanten Museum © Philippe Vienne

En 1834 déjà, Petrus Regout commença à fabriquer du verre et du cristal sur Boschstraat, usine qui fut bientôt suivie par une usine de poterie. Avec le développement des usines, Maastricht devint une importante ville industrielle. Depuis la fusion en 1958 avec “Société Céramique” l’entreprise s’est appelée N.V. Sphinx-Céramique. Après une restructuration, la production a été déplacée vers la Suède en 2010, l’usine de Maastricht étant trop petite pour une production profitable. Dans le quartier Céramique, le Bonnefanten Museum est un ancien bâtiment industriel transformé par l’architecte italien Aldo Rossi. A Maastricht, beaucoup de rues sont appelées “lunet“. Une lunette est un petit ouvrage de fortification extérieur.

Le but premier de l’université du Limbourg, qui a été fondée à Maastricht en 1976, était de relancer l’économie régionale après la fermeture des mines. Elle s’appelle Université de Maastricht (UM) depuis 1996. La collaboration entre les provinces néerlandaise, allemande et belge, qui a commencé en 1976 également, reçoit un statut légal en 1991 (Euregio). La collaboration porte essentiellement sur les universités, les écoles supérieures et le monde de l’entreprise. En 1992, les représentants de 12 pays européens signent, le 7 février, le Traité de Maastricht qui prévoit, entre autres, l’adoption de l’euro.

Robert VIENNE

  • image en tête de l’article : vue de Maastricht © Philippe Vienne

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en 2015 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

 

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Au fil de l’eau, de Liège à Maastricht (CHiCC, 2014)

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On dit souvent que la présence d’un fleuve est un atout pour une ville. Liège n’échappe pas à la règle. Tous les Liégeois aiment leur fleuve et dès les premiers beaux jours, ils se promènent sur ses rives ou s’installent dans le parc de la Boverie, un des rares endroits où l’on peut encore profiter du fleuve depuis que ses quais ont été transformés en autoroute urbaine. Espérons que l’on reviendra à l’avenir à une conception plus humaine.

En regardant le fil de l’eau, on peut se demander où va la Meuse. Bien sûr, on sait qu’elle coule jusqu’aux Pays-Bas et la Mer du Nord mais on ne connaît pas toujours tous les endroits où elle passe. C’est ce que nous allons essayer de découvrir ensemble aujourd’hui.

Elle quitte Liège au Pont Atlas. Connaissez-vous l’origine de ce nom ? Pendant la guerre de 1914-1918, les Pays-Bas étaient neutres et des jeunes Belges essayaient de passer la frontière pour aller rejoindre l’armée belge via l’Angleterre. Mais la frontière était évidemment bien gardée et un pont de bateaux barrait le cours du fleuve. Le 3 janvier 1917 à minuit, en période de crue, le capitaine du remorqueur ATLAS V, Jules Hentjens, emmena vers la Hollande, outre son équipage, 103 passagers dont 94 recrues pour le Front. Il n’a pas hésité à foncer avec son bateau dans le barrage, pourtant défendu par des mitrailleuses, une chaîne et des fils électrifiés (…).

L’ancien canal de Maastricht partait d’ici. Il suivait le tracé de l’actuel boulevard Zénobe Gramme. Il n’en reste qu’une darse avec un chantier. Nous arrivons à l’entrée du canal Albert signalée par la statue du Roi. On aperçoit, à l’arrière-plan, le pont-barrage de Monsin. Sur l’île se situe le Port autonome de Liège. C’est le 2e port fluvial d’Europe, cela mérite d’être rappelé, le premier étant Duisbourg.

Vient ensuite le site de Chertal et son aciérie qui était alimentée par les hauts-fourneaux d’Ougrée et Seraing. Le métal en fusion était amené dans des wagons-thermos et les coils revenaient à Renory pour être traités. Juste à côté subsiste un site romantique et préservé dans un ancien bras de Meuse: le Hemlot à Hermalle.

Le Hemelot © Philippe Vienne

Le village s’est fort développé, étant proche de la ville mais on y trouve encore quelques anciennes maisons. L’une d’elles nous interpelle car elle porte une enseigne : “Les Comtes de Mercy”. Sur la hauteur, en face, à Argenteau, on trouve en effet le château des comtes de Mercy Argenteau. Un livre très intéressant nous conte l’histoire de la famille : “La dernière de sa race” (Noir Dessin Production). Les noms de Mercy et d’Argenteau sont réunis au XVIIe siècle : Claude Florimond, comte de Mercy, maréchal du Saint Empire, adopte comme fils et héritier le comte d’Argenteau dont il apprécie les talents militaires, avec obligation d’unir les noms et armoiries des deux familles. Florimond Claude, comte de Mercy Argenteau, devint ambassadeur d’Autriche à la cour de France. C’est lui qui alla chercher Marie-Antoinette à Vienne pour la conduire à Paris pour ses noces.

A la même époque, Theresa, comtesse de Cabarrus en Espagne, une jeune femme d’une grande beauté, épousa le marquis de Fontenay. A la Révolution, ils s’enfuient à Bordeaux, divorcent et le marquis part à la Martinique. Elle est emprisonnée, rencontre Tallien et le séduit. Elle devient la citoyenne Tallien surnommée Notre Dame de Thermidor parce que son intervention a sauvé bien des personnes de la guillotine. Elle sera de nouveau emprisonnée en même temps que Hortense de Beauharnais mais après la chute de Robespierre, Tallien la fait libérer et l’épouse. Elle divorce en 1802 puis épouse en 1805 François-Joseph comte de Caraman prince de Chimay. Leur fils Alphonse, prince de Chimay, aura une fille Louise qui épouse en 1860 Eugène comte de Mercy Argenteau. Ils n’auront qu’une fille, Rose, la “dernière de sa race”, d’où le titre du livre. Le château a été gravement endommagé en 1914 parce qu’il servait à l’armée belge de point d’observation pour guider les tirs d’artillerie, puis il a été reconstruit.

Le long du canal se situe le site de 120 ha du Trilogiport qui sera un dépôt de conteneurs, arrière-port d’Anvers, relié à l’autoroute par un pont à construire et au chemin de fer à travers le site de Chertal.

Statue de d’Artagnan à Maastricht © Philippe Vienne

Une figure historique a une grande importance dans la région : d’Artagnan. Charles de Batz-Castelmore, comte d’Artagnan, plus connu sous le nom de d’Artagnan, est un homme de guerre français né entre 1611 et 1615 au château de Castelmore, près de Lupiac, en Gascogne (dans le département actuel du Gers) et mort au siège de Maastricht le 25   juin   1673, pendant la guerre de Hollande. On connaît peu de choses du véritable d’Artagnan. Il n’existe de lui qu’un portrait dont l’authenticité n’est pas garantie, et des mémoires apocryphes parus en 1700, soit 27 ans après sa mort. Mélangeant le réel et l’imaginaire, ils furent rédigés par Gatien Courtilz de Sandras à partir de notes éparses laissées par d’Artagnan. L’auteur découvrit la vie du héros gascon pendant un de ses séjours à la Bastille , alors que Baisemeaux (ou Besmaux), ex-compagnon de d’Artagnan, en était gouverneur. Alexandre Dumas s’est inspiré de ces mémoires pour composer son personnage de d’Artagnan, héros notamment des Trois Mousquetaires. Une ferme honore sa mémoire et porte fièrement son nom (rue de Tongres 77 à Haccourt). On y prépare du foie gras de canard et d’oie, un animal très commun dans la région, utilisé aussi dans la recette de l’oie à l’instar de Visé.

Visé depuis Hermalle © Philippe Vienne

Visé a été entièrement brûlée par les Allemands en 1914 et de nombreux habitants tués, sous prétexte qu’il y aurait eu des francs-tireurs. Elle a été reconstruite telle qu’elle était, ce que l’on peut comprendre, mais elle tourne ainsi malheureusement le dos au fleuve. D’Artagnan et Louis XIV auraient été conviés par les notables à un repas à l’hôtel de ville. Un des convives aurait dit familièrement : “Allez, Louis, un pot !”, ce qui fut longtemps objet de plaisanteries à Versailles !

La collégiale renferme la Châsse de Saint Hadelin qui serait la plus ancienne. Elle fait l’objet d’une procession tous les deux ans. Visé compte dans ses murs des compagnies d’arbalétriers et d’arquebusiers. Elles furent créées en 1579 pour les arquebusiers et en 1310 pour les arbalétriers. C’est en effet une particularité de Visé ; alors que partout ailleurs les guildes et corporations ont arrêté leurs activités à la Révolution française, à Visé elles se mirent parfois en sommeil mais ne disparurent jamais. Pour leur part, les arbalétriers ont fêté leur 700e anniversaire en 2010 . Une bulle du pape leur a accordé, fait rare, le droit de pénétrer dans l’église en armes, une tradition qu’ils perpétuent une fois par an, le deuxième dimanche du mois d’août. Ils défilent ensuite dans les rues sous la bannière de leur saint patron, Saint-Georges.

“Le Pont des Allemands” à Visé © Philippe Vienne

De belles maisons subsistent sur la rive gauche au quartier dit Devant-le-Pont qui est aussi un refuge pour de nombreux oiseaux, notamment des oies évidemment. En aval du pont et du port de plaisance, un imposant viaduc barre la vallée. Il fait partie de la ligne 24 surnommée “ligne des Allemands”. Avant la première guerre mondiale, un projet de chemin de fer reliant directement l’Allemagne au port d’Anvers sans passer par Liège et ses plans inclinés dormait dans les cartons, son coût paraissant trop élevé. Mais pour les Allemands, cette ligne avait un intérêt stratégique et ils l’ont construite en peu de temps. Elle voit passer actuellement un important trafic de fret provenant d’Aix-la-Chapelle par Montzen et rejoignant à Glons la ligne de Tongres et Hasselt. L’amateur peut y admirer les locomotives de diverses sociétés privées.

A partir du pont-barrage de Lixhe, pourvu d’échelles à saumons, le fleuve marque la frontière. La rive droite est néerlandaise, la gauche belge et on remarque une politique différente pour lutter contre les inondations. Côté belge, de hauts murs, côté néerlandais des prairies inondables. En saison, un bac permet de traverser la Meuse à partir de Lanaye pour rejoindre le village d’Eijsden. En effet, il n’y a plus de pont avant Maastricht. Le village est pittoresque. Le château d’Eijsden est remarquable ; il appartient à la famille de Liedekerke. Parfaitement entretenu, on peut se promener librement dans le jardin, un cadre magnifique pour des photos de mariage.

La gare, d’apparence banale, a connu un événement historique. L’empereur d’Allemagne Guillaume II s’était installé en mars 1918 au château du Neubois à Spa. Son quartier général occupait l’hôtel Britannique, actuellement internat de l’Athénée. Ayant abdiqué le 9 novembre 1918, il a quitté Spa à bord de son train spécial avec l’intention de se réfugier aux Pays-Bas qui étaient neutres mais il est resté bloqué à la frontière, le gouvernement hésitant à l’accueillir, ce qui a permis aux nombreux belges évacués (dont ma mère) de le conspuer sans risque.

Le canal Albert est parallèle à la Meuse et nous amène à Lanaye. Un bras de Meuse a été rectifié et est devenu un lac idéal pour les sports nautiques. On y trouve un club nautique, un camping, une plage bien aménagée et très propre. Les écluses de Lanaye ont longtemps constitué ce qu’on appelait “le bouchon de Lanaye”. Les néerlandais s’opposaient à toute amélioration de ce passage et de la traversée de Maastricht. Cela a motivé la construction du canal Albert. Maintenant ces écluses seront bientôt complétées d’une quatrième. Elles permettent de rejoindre le fleuve.

Lanaye © Philippe Vienne

A gauche, le canal continue son trajet vers Anvers en traversant l’impressionnante tranchée de Caster. Dans la roche a été creusé le fort d’Eben-Emael dont on aperçoit un accès. Le général Brialmont qui avait conçu la ceinture de fortifications entourant Liège avait déjà signalé un point faible dans la région de Visé ce qui avait amené à la construction de cet ouvrage. De l’avis de tous les spécialistes, ce fort était réputé imprenable mais les Allemands ont atterri dessus en 1940… avec des planeurs ! Ce qui n’était pas prévu. Pourquoi des planeurs? Parce qu’ils sont silencieux donc indétectables la nuit. On peut se promener sur le plateau et découvrir certaines tourelles.

Revenons aux écluses. Sur la colline opposée au fort, c’est la Montagne Saint-Pierre où se dressait le château de Caster. On peut y accéder par un sentier qui réserve un beau panorama. La ferme de Caster date du 17e siècle. Les bâtiments ont été construits autour d’une grande cours rectangulaire (ferme carrée). La maison porte l’année 1908. La maçonnerie de la maison se compose de briques et de bandes de pierre calcaire dans un style “Renaissance mosane”. Cette ferme sur la colline appartenait jadis au château de Caster. Le dernier château de Caster a été construit en 1888 par Alfons de Brouckère, à côté d’un autre vieux château. En 1936, le château, la ferme et les terrains avoisinants furent acquis par l’industrie cimentière. Desnsoldats allemands et américains furent même stationnés sur ces terrains pendant les Première et Deuxième Guerre Mondiale. Après, le château tomba progressivement en décadence et, en 1972, il fut ravagé par un violent incendie. Peu après, il fut démoli complètement. Aujourd’hui, seule la ferme monumentale est restée. Il est donc important que ce monument soit préservé et restauré ! J’ai retrouvé aussi cette inscription sur le tombeau de la famille Nagelmackers à Angleur : Jules Nagelmackers y est décédé en septembre 1878, donc dans l’ancien château. Mais sur place, je n’ai retrouvé pour ma part qu’un pont qui reliait deux parties du parc, et la glacière.

La Montagne Saint-Pierre © Philippe Vienne

La Montagne Saint-Pierre est une réserve naturelle, truffée de grottes creusées pour extraire la roche et dont certaines ont servi de champignonnières. Elles abritent maintenant des oiseaux tels que les chauves-souris ou les hiboux. Une partie de la colline est exploitée par les carrières de calcaire nécessaire à la cimenterie : ENCI (Eerste Nederlandse Cement Industrie) qui fait partie du même groupe allemand que CBR : Heidelberg Cement.

Et nous arrivons à Maastricht. Nous terminerons sur cette ville qui a fait partie de la Principauté de Liège, qui a failli être belge en 1830 et mériterait à elle seule une conférence. Le pont est situé à peu près à l’endroit où les romains en avaient déjà construit un, ce qui a donné le nom à la ville. Le bâtiment du gouvernement provincial a accueilli le Traité de Maastricht. Cette passerelle vous rappelle quelque chose ? Elle évoque les ponts du canal Albert, le pont de l’autoroute au Val Benoît et aussi le viaduc de Millau. C’est normal, ces trois ouvrages ont été calculés par le bureau Greisch de Liège. Une occasion de rappeler que nous avons aussi des entreprises performantes et pas seulement des friches industrielles.

Maastricht © Philippe Vienne

Les murailles de Maastricht nous ramènent à d’Artagnan qui y a trouvé la mort lors du siège de la ville par Louis XIV en 1673. Une statue rappelle son souvenir. Les Liégeois soutenaient Louis XIV alors que les Maastrichtois auraient par contre secondé le duc de Bourgogne lors du sac de Liège en 1468. Après Maastricht, à Lanaken, la Meuse redevient un petit fleuve tranquille, la plupart de ses eaux étant dérivées dans les différents canaux. A l’endroit appelé Smeermaas, on a l’impression que l’on pourrait traverser à pied.

Robert VIENNE

  • image en tête de l’article : la Meuse et la Dérivation au pont de Fragnée ©Philippe Vienne

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Robert VIENNE a fait l’objet d’une conférence organisée en 2014 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

 


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BALLARATI : Enjoy Ecuador Quito (2014, Artothèque, Lg)

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BALLARATI Cédric, Enjoy Ecuador Quito
(photographie, 40 x 60 cm, 2014)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Cédric Ballarati © helium3.be

Cédric BALLARATI est né en 1980. Il vit à Maastricht, aux Pays-Bas. Il explore différents champs artistiques – l’architecture, la photographie et l’écriture – qui se font écho l’un à l’autre et parfois se fondent dans son travail.

Cédric Ballarati définit son travail en ces termes : “Au travers des couleurs vives, c’est une ode à la richesse de la vie. Ici et là-bas, le quotidien en fête, le mouvement et les échanges. Car quoi qu’il en soit, nous ne sommes qu’en transit, alors autant voyager joyeusement…” Le procédé photographique consiste à utiliser un temps de pose long pour suggérer l’idée de mouvement par le flou. Le contraste très fort et la saturation des couleurs augmentent encore l’impression d’énergie qui se dégage de cette image.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Cédric Ballarati ; helium3.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques