Burrneshat, les vierges sous serment d’Albanie

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Dans une société albanaise traditionnellement dominée par les hommes, les femmes qui souhaitaient être libres n’ont longtemps pas eu d’autre choix que de renoncer à leur identité sexuelle. Après autorisation de leurs familles, des jeunes filles qui en exprimaient le désir avaient la possibilité de travailler et de participer à la vie publique. Le prix de cette liberté ? Faire vœu de chasteté et renoncer à fonder une famille.

“Les vierges sous serment sont l’héritage d’une tradition ancrée dans les montagnes du nord de l’Albanie, où le code du Kanun, droit coutumier médiéval, a fait loi jusqu’au XXe siècle. Les premières vierges sous serment ont souvent été des combattantes, qui enfilaient le pantalon et prenaient les armes pour défendre le nom de leur famille, sur fond de guerre ou de vendetta. Leur lutte s’est mue à l’époque contemporaine en résistance à un ordre établi extrêmement patriarcal. En faisant vœu de chasteté, elles pouvaient espérer gagner une liberté que seul le statut d’homme pouvait offrir. C’est cette génération qui disparaît aujourd’hui.

“Vous savez ce qu’est une vierge sous serment ?”, demande Lali, du haut de ses 63 ans, à un jeune serveur, qui d’un signe de tête lui signifie son ignorance. Lali, revisse le béret militaire qui lui couvre la tête, glisse les pouces sous ses bretelles noires et continue : “Alors jeune homme, croyez-vous que je suis un homme ?” Le serveur est alors plus ferme dans sa réponse. Bien sûr qu’il est un homme, avec son pantalon, sa cigarette et son visage autoritaire. “Raté !”, lance Lali, théâtrale. “Je suis une Burrsneshë, une jeune fille devenue homme”. Lali éclate alors franchement de rire face au regard hébété de son interlocuteur.

La scène, qui s’est déroulée à l’été 2017 dans un village du nord de l’Albanie, n’est pas une plaisanterie faite aux dépens du serveur mais la manifestation d’une antique tradition locale : Lali, Djiana de son prénom de femme, a bel et bien renoncé à son identité et à sa sexualité de femme en échange du droit de mener sa vie comme elle l’entendait. “Et pourtant j’étais belle, très belle”, ose-t-elle en dévoilant une photo d’elle adolescente, juste avant son serment, précieusement conservée depuis et colorisée par ses soins.

Quand Djiana décide de prêter serment à 17 ans, elle reçoit le soutien de son père, qui fait venir le barbier de la famille. Depuis ce jour, Djiana a les cheveux courts et porte le pantalon. Elle devient Lali, qui signifie “grand frère”. A 23 ans, son serment lui permet de choisir une carrière militaire, comme son père l’avait fait avant elle. Elle s’engage dans l’armée et monte en grade, jusqu’à commander 800 femmes et hommes sous la dictature d’Enver Hoxha.

Sous l’ère communiste, ces femmes sans descendance ni héritage, dont la vie est dédiée au travail et au service de la communauté, ont été plutôt bien perçues. Certaines ont même fait de belles carrières. En souvenir de ses années de commandement, Lali arbore fièrement béret militaire et anneau aux armes de la marine, symboles de sa réussite sociale.

Mais, précise-t-elle, “chaque Burrneshë a sa motivation et son histoire, il faut prendre le temps de comprendre, ajoute Lali. Mais toutes, nous avons construit notre vie avec honneur et pour l’honneur.” C’est pour le prouver qu’elle quitte ce jour-là sa confortable station balnéaire de Durrës, à une heure de Tirana. Cap au nord, vers les montagnes, pour rendre visite à son amie Skurtan.

Skurtan, 83 ans, accueille son amie Lali dans sa maison de retraite de Shkodër, située sur les rives du plus grand lac de la péninsule balkanique. Elle est aussi taiseuse et réservée que Lali est gaie et volubile. Son frère et sa belle-sœur n’ont pas observé la tradition de la garder chez eux quand elle est tombée malade et que sa maison s’est effondrée. Skurtan se prénommait Skurta avant d’ajouter un “n” pour masculiniser son prénom.

Très jeune, elle décide de dire non au mariage et de suivre le chemin opposé à celui de sa sœur jumelle. Elle se coupe les cheveux et fait carrière comme directeur de coopérative agricole. “Pour moi, choisir cette voie a valu la peine”, résume Skurthan en martelant ses propos de sa canne. Elle n’a aucun regret si ce n’est celui de voir les valeurs traditionnelles qui constituent la base de son serment – travail, honneur et famille – s’éroder en même temps que le pays efface les derniers vestiges de la dictature communiste et embrasse le capitalisme. Profondément respectées dans l’Albanie traditionnelle, les dernières Burrneshë sont devenues une curiosité dans l’Albanie post-communiste. Loin du district de Tropojë où elle est née et a travaillé, sentant sa légendaire force le quitter, Skurta(n) s’inquiète désormais de ce qui va rester de l’histoire des vierges jurées.

Dans le village de Viçidol, non loin de Tropojë, Hajdar vit encore à 86 ans dans la maison qui l’a vue naître. Elle se hâte d’enfiler son costume traditionnel masculin pour accueillir ses invités dans la Oda, salon à double vocation intime et public, et véritable lieu de pouvoir. Aujourd’hui, elle vit seule dans cette maison qui a connu des jours meilleurs. La plupart des membres de sa famille ont émigré, notamment en Allemagne et au Danemark. Il ne reste aujourd’hui que des fantômes, dont celui de sa mère, fortement opposée de son vivant à la vocation de sa fille. “J’aimais ma mère ; elle était belle et travailleuse. Mais je n’ai jamais compris comment elle a pu se marier”, répète celle que tout le monde surnomme désormais Mixhë, “tonton”.

Tropojë © reddit.com

Dans la tradition albanaise, une jeune fille ne pouvait prêter serment qu’avec l’aval de son père. Devenir une vierge jurée constitue un privilège qu’un père accorde à sa fille… quitte à la condamner à rester vieux garçon. “Rien ne pouvait me faire changer d’avis de toute façon : j’avais eu un rêve prémonitoire, un signe d’Allah”, ajoute Hajdar. A la mort de son frère, pouvoir travailler, une prérogative alors masculine en Albanie – lui a permis d’assurer l’avenir des enfants de ce dernier.

Bedrije tardait à se marier. Elle n’en voyait pas l’intérêt, elle que son père laissait tout faire : jouer dehors, s’habiller à sa guise. Mais il y a 60 ans dans le nord de l’Albanie, la seule alternative au mariage, c’est le serment de virginité. “Au final, Dieu a bien fait les choses, puisque j’ai pu m’occuper des enfants de mon frère quand celui-ci est mort, précise-t-elle. C’était mon destin de pouvoir travailler, de subvenir à leurs besoins et de les protéger comme s’ils étaient mes propres enfants.” Aujourd’hui encore, elle vit comme elle l’entend, joue aux dominos dans les cafés, porte des chemisettes, fume… Depuis dix ans maintenant, elle conduit aussi. Un mini-bus jaune flamboyant, avec l’aigle à deux têtes de l’Albanie peint en noir sur le capot. Chaque jour, elle le met à disposition des gens de son village et les conduit pour une poignée de lek vers la ville voisine de Bajram Curri. Entre deux courses, elle a ses habitudes dans un café où des kiosques rococo abritent du soleil. Entre deux raki, l’anisette locale, elle raconte sa vie de vierge sous serment.

“Je suis heureuse de ma vie et de mon choix”, confie-t-elle. Sa seule crainte aujourd’hui est celle que partagent toutes les Burrneshë. Sans enfant, elles n’ont pas d’assurance-vie. Elle-même ne touche pas de retraite, suite à la perte de documents officiels. Il ne lui reste que l’espoir de ne jamais avoir à dépendre de quelqu’un. “Je prie pour ne jamais avoir d’accident avec ma camionnette”, répète-t-elle régulièrement.

L’histoire de Drane commence comme un conte, mais n’a rien d’un Walt Disney. Enfant, elle habite dans une maison faite de roseaux et de terre battue, à proximité de la mer Adriatique, avec autant de frères et sœurs qu’il en faut “pour monter une équipe de foot”. Elle garde les moutons depuis qu’elle est en âge de marcher et de se repérer. A six ans seulement, elle tombe dans les bois sur un drôle d’objet ovale et lourd, joue avec et le dégoupille. Ses deux mains et la possibilité d’une vie normale explosent. Elle réapprend à tout faire sans jamais se départir de sa dignité. Devenir un homme était la suite logique, suggère Drane à demi-mots, une façon d’éviter le déshonneur pour une femme promise à devenir vieille fille.

À 62 ans, elle vit seule, dans la maison en dur reconstruite sur l’emplacement de la cabane, un paysage de nouvelles constructions et de grues, dans ce qui est devenu en quelques années seulement la banlieue de la station balnéaire Shëngjin. La vie s’écoule entre son jardin et sa cuisine, entourée des poules et du chiot offert par ses neveux. Elle bouscule parfois brusquement de ses moignons la boule de poils. “C’est pour le rendre agressif et qu’il apprenne à me défendre, explique-t-elle tout en manipulant avec dextérité un couteau grand comme son avant-bras. “Je suis fière de n’avoir eu besoin de personne”. Au contraire, c’est elle, en tant qu’homme de la famille, qui a veillé jusqu’au bout sur ses parents. Plus d’un an après sa mort, elle porte encore fièrement le deuil de sa mère et a renoncé à tous ses plaisirs de Burrneshë : l’alcool, les dominos et les terrasses de café.” [d’après FRANCE24.COM]

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  • Image en tête de l’article : Hajdar © webdoc.france24.com

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