NOEL : Promenade à travers Cointe et Fragnée de jadis (CHiCC, 1991)

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“Quelques rappels d’histoire locale et quelques constatations avant d’entamer notre promenade. FRAGNEE : Ce vocable vient d’un mot latin, FRAXINUS, signifiant “frêne” c’était donc – à l’origine – un endroit couvert de frênes, une frênaie. A l’heure actuelle, dans les jardins et les talus de Cointe et de Fragnée, les frênes restent nombreux. Le nom de FRAGNEE remonte fort loin dans le temps. La plus ancienne mention que je connaisse (mais est-ce la première ?) se rencontre dans le testament de NOTGER, peu après l’an mil. Ceci témoigne qu’à ce moment, l’existence et la dénomination du lieu-dit est déjà une chose bien acquise. Par après, FRAGNEE est cité fréquemment au Moyen-Age, notamment dans des documents concernant la cathédrale Saint-Lambert ou l’abbaye du Val-Benoît. Toutefois, il s’écrivait autrement et de façon variable selon les auteurs et les époques. C’est ainsi qu’on trouve, par exemple, FRANGEIS, FRAIGNEEZ, FRAIGNEE,… avec, parfois, la précision “DEHORS LIEGE”.

Avant les fusions de communes (1977), COINTE relevait de deux communes différentes : LIEGE et OUGREE, la place du Batty marquant le début de cette dernière. Je prendrai ici, en considération, l’ex-COINTE/LIEGE uniquement. Jadis, et jusqu’à la Révolution française, la zone “liégeoise” de Cointe et l’essentiel de ce que nous appelons aujourd’hui Fragnée formait un tout. Indépendant de la ville de Liège et faisant partie du domaine de la cathédrale Saint-Lambert, c’était la SEIGNEURIE DE FRAGNEE. Ainsi, Cointois et Fragneurois, sommes-nous plus que des voisins , nous sommes des frères issus d’une même origine.

Tant que subsista la Seigneurie de Fragnée, et encore au 19ème siècle, nous avions bien des choses en commun. Nous relevions d’une même paroisse, Sainte-Véronique. Ensuite, la paroisse Sainte-Marie ayant vu le jour en 1869, Cointe en fit partie jusqu’à la création de la paroisse Notre-Dame de Lourdes, à Cointe (1911). Toutefois, Cointe bénéficia bien plus tôt d’une chapelle. Dédiée à la Vierge et à Saint-Mathieu, avant de l’être à Saint-Maur, la chapelle de Cointe remonte, dans ses origines, au début du XVème siècle. On l’appelait aussi chapelle de l’ermitage de Fragnée… Quant à Fragnée d’aujourd’hui, il faut attendre 1649 pour qu’il dispose d’une chapelle : la chapelle du Paradis, située là où le quai de Rome fait angle avec la rue de Fragnée. A la différence de Saint-Maur, toujours debout, cet oratoire a été démoli en 1881.

Pour une part c’étaient les mêmes voies de communication qui, venues de la plaine (ou l’inverse !) se continuaient sur le plateau, après avoir escaladé la colline. Ainsi – nous en reparlerons plus loin – le Grand Jonckeu, ou celles qui, aujourd’hui coupées par le chemin de fer, sont devenues les rues Bovy/Albert Mockel et Lesoinne/Saint-Maur. On constate que de mêmes grands propriétaires possédaient des terres à l’emplacement tant de Cointe que de Fragnée actuels : ainsi, sous l’Ancien Régime, l’abbaye du Val-Benoît, la famille de ROSEN après la Révolution, Maximilien LESOINNE, parmi d’autres. Des cotillages, des vergers, des houblonnières se rencontraient également là où nous parlons maintenant de Cointe et de Fragnée. La vigne, quant à elle, n’était guère présente dans la Seigneurie de Fragnée, mais recherchait des coteaux mieux exposés, tels ceux du Petit-Bourgogne à Sclessin. Autre “apanage” commun, la houillerie et l’exploitation des “fosses” de charbon.

Au début du 20ème siècle, l’EXPOSITION UNIVERSELLE de 1905, se situa partiellement à Cointe-Liège et Cointe-Sclessin (ensemble, sur 19 ha) et à Fragnée (sur 4 ha). Aujourd’hui encore, nous appartenons au même Commissariat de Police (3ème Division). Cependant, à partir du 19ème siècle, les deux quartiers commencent à connaître des destinées différentes.
Le premier et le plus fondamental élément de rupture fut la création du chemin de fer (1842), qui coupa littéralement la plaine de Fragnée des escarpements de Cointe. Ensuite, Fragnée connaîtra un important développement économique et urbain, lié partiellement à la présence de la gare. En 1866, et dans les années suivantes, toute une série de rues nouvelles, bien rectilignes, quadrilleront Fragnée. Peu après, l’église Sainte-Marie fut construite ; sa consécration date de 1874.

Cointe, pour sa part, verra se tracer (vers 1885), l’avenue de l’Observatoire, mais l’église du Sacré-Cœur et de Notre-Dame de Lourdes (dite Basilique de Cointe) ne sera édifiée que dans l’entre-deux-guerres, de même que le Mémorial Interallié. Fragnée sera doté de toute une série de “grandes” écoles, secondaires et supérieures, appartenant à tous les réseaux. Dans l’ordre chronologique de leur établissement :

    • l’Ecole Normale des Rivageois, inaugurée en 1874. Elle est devenue assez récemment l’Athénée Royal et l’Institut d’Enseignement Supérieur Pédagogique de l’Etat.
    • l’Ecole Supérieure de Commerce Sainte-Marie (enseignement libre), rue de Harlez, en 1908.
    • l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC) (enseignement privé), installée rue Sohet, depuis 1914.
    • la Faculté des Sciences Appliquées de l’Université (enseignement de l’Etat), établie au Val-Benoît dans l’entre-deux-guerres.
    • enfin, l’Institut Communal des Arts Décoratifs et Industriels (ICADI), rue de Fragnée, postérieurement à la seconde guerre mondiale.

Cointe rétorquera qu’il possède l’Institut d’Astrophysique depuis 1882. D’accord, mais c’est l’ancien Sclessin…

L’Exposition de 1905 a eu des conséquences fort différentes à Cointe et à Fragnée. Pour Cointe, c’est l’établissement de la Plaine des Sports et le tracé
de la partie sud du boulevard Gustave Kleyer (appelé d’abord boulevard de Cointe). Fragnée a été bien plus marqué par l’Exposition :

    • régularisation du cours de la Meuse et construction du pont de Fragnée, dit aussi “Pont de l’Exposition” (à la place des seuls “passages d’eau” antérieurs, sinon le Pont du Val-Benoît qui, lui, date de 1842).
    • démolition de bien des maisons vétustes au quai de Rome (quai de Fragnée). Celles-ci furent remplacées par de splendides maisons bourgeoises, témoignages de l’essor économique liégeois d’alors.
    • création de l’avenue de l’Exposition (aujourd’hui avenue Emile Digneffe), qui sera par la suite, elle aussi, bordée de fort belles maisons.

Quels changements dans la physionomie de ce quartier entre 1900 et 1914 !

Le choc suivant sera dû à la phase terminale de la seconde guerre mondiale. Bombardements des Alliés et V1 et V2 allemands n’ont pas plus épargné Cointe que Fragnée, hélas ! De part et d’autre, les victimes humaines furent nombreuses ; les destructions, considérables. Toutefois, les suites furent très différentes. Quand il s’agit de reconstruire à Fragnée, et plus particulièrement au quai de Rome, un phénomène nouveau d’urbanisme se développa sur une énorme échelle : des promoteurs rachetèrent en masse les maisons sinistrées et y élevèrent des buildings. Dans une très large mesure, une population, anciennement étrangère au quartier, s’y installa.

Dans la ville de Liège, avant 1940, rares étaient les buildings ; c’est Fragnée qui lança – si on peut dire – la mode de ce type de construction. Par ailleurs, ces grands et très hauts immeubles masquèrent complètement la merveilleuse vue, que de la Meuse, on avait sur les collines bordant le fleuve. C’est bien triste !… Le paysage est complètement défiguré.

Les années récentes ? Les voies rapides, la construction de la Cité Administrative (rue Paradis) ont encore modifié le visage de Fragnée. Cointe, pour sa part, paye maintenant un lourd tribut au trafic moderne, tout le bas de l’avenue de l’Observatoire ayant été sacrifié à la liaison E25-E40.

Venons-en maintenant à la promenade qui fait plus particulièrement l’objet de cette petite communication. Nous allons suivre un document conservé aux Archives de l’Etat (Cour de Justice de Fragnée, registre 16 (1712-1742), folios 122 à 123 v°). Il est daté de 1734 et intitulé CERQUEMENAGE. En ancien français, ce terme signifiait “bornage et/ou recherche de bornes anciennes”. Dans le cas qui nous occupe, c’est plutôt une inspection des chemins ; elle a été faite à la demande de l’autorité responsable. Ce texte est bien évocateur… d’autant plus que le même dépôt conserve une carte (sommaire, il est vrai) de la même époque, peut-être établie pour appuyer le cerquemenage.

© Juliette Noël

Me basant sur ce dessin, j’ai dressé le plan repris ci-dessus. Il donne le tracé approximatif des chemins anciens, auquel est superposé celui des rues actuelles qui en ont pris la suite ; les chemins anciens aujourd’hui disparus et les rues et voies de communication de création contemporaine.

Suivez sur cette carte l’itinéraire des vérificateurs. Je vous donne l’essentiel du texte, dans l’orthographe de l’époque. J’ai toutefois ajouté des signes de ponctuation et certains accents. J’ai créé aussi des paragraphes, pour rendre plus compréhensible le déroulement du circuit. Je n’ai pas repris ce qui est dit de la largeur des chemins. Vous trouverez, si nécessaire, à quoi correspondent aujourd’hui, les mentions du XVIIIème siècle.

“CERQUEMENAGE ET RECORD.

L’an mille sept cent trente quattre, du mois de juillet, le treizième jour, pardevant nous la Cour et Justice de Fraignée, spécialement assemblée,… comparut personnellement noble seigneur Jean-Antoine de Libert de Flémalle, chevalier du Saint Empire et grand bailli de Messeigneurs du très illustre chapitre cathédral de Liège, lequel ensuitte d’une Ordonnance et Recès de Messeigneurs les Directeurs des affaires de la très illustre Eglise Cathédrale de Liège… requis de nous ladite justice de procéder à un cerquemenage général des chemins de ladite hauteur et communauté…

Premier avons commencé au Rivage de Moeuse où tend (= où débute) la voie appelée au présent la ruelle des Hours (rue Paradis), qui tend (= qui longe) le long de la juridiction d’Avroy jusqu’à la voie du Grand Jonckeux (Ce chemin important venait de loin. Il prenait naissance vers le coin des rues Saint-Gilles et Louvrex actuelles. Son tracé était rien moins que rectiligne. Au-delà de Sainte-Véronique et du couvent des Guillemins, il pénétrait sur le territoire de la Seigneurie de Fragnée. Nous en retrouvons des vestiges impasse et rue Jonckeu. Il quittait alors la plaine pour suivre un tracé assez proche d’une partie de la rue Mandeville actuelle). Etant arrivé dans la voie dudit Grand Jonckeux avons trouvé une autre voie qui tend (= qui va) à la tour de Scorgne…et montant plus avant dans la voie vers la Fleur de Lys (la tour de Scorgne et la Fleur de Lys étaient situés dans les parages de l’actuelle avenue de l’Observatoire, là où s’élèvent les grands buildings ).

Etant parvenu à un héritage (= un bien) appartenant à la veuve du sieur Pannée (= Paneye, d’où la rue Panaye actuelle) et autres de la juridiction d’Avroy…jusqu’au coin du bien de la Fleur de Lys…où, étant parvenu, avons repris la piedsente (= le sentier) qui tend sur Quinte…praticable à pied et à cheval. Etant arrivé sur Quinte aux Tilleux (= tilleuls) avons trouvé une piedsente allant en Badare (la ruelle Badare, c’est plus ou moins l’emplacement de la rue des Jonquilles et de la rue Constantin le Paige) appelée présentement Saint-Maur… qui aboutit à la voie de Saint-Maur, qui se rend au milieu de Fraignée.

Remontant vers le puit, qui est au-dessus de Saint-Maur…avons trouvé un chemin ou piedsente remontant sur Quinte… item (= de même) proche des Tilleux sur Quinte est une autre voie se rendant à la tour de Monsieur de Rosen…aboutissant au Jonckeux. Item dudit Quinte, avons continué le chemin Destreau (GOBERT se contente, à DESTREAU, d’écrire “chemin entre Cointe et la Meuse, à proximité du monastère du Val-Benoît”), laissant à droite partie de l’endroit de Quinte confinant avec la juridiction de Sclessin, dont on n’a pas scu discerner aucune borne. Et poursuivant ledit chemin Destreau jusqu’à la Moeuse… laissant, à gauche à l’entrée, le chemin appelé présentement la Cheravoie (rue du Chera), qui conduit droit à la porte de devant du monastère du Val-Benoît.

rue des Cailloux © mapio.net

En outre, poursuivant ledit chemin Destreau, l’avons trouvé à la descente remplie de broussailles et impraticable, pour lequel défaut le seigneur notre officier (= celui qui est investi d’une charge, d’un office”) at demandé enseignement (= ordre)… de le rendre praticable, ce qu’avons accordé…(il s’agit probablement de ce que le plan du 18ème siècle appelle “la piedsente des Sarts”, en notant qu’elle est bouchée. Ce serait donc aujourd’hui la ruelle des Cailloux et la rue des Hirondelles).

Etant parvenu à la Moeuse, avons trouvé ledit chemin ou piedsente… jusqu’au coin de la muraille dudit monastère du Val-Benoît, où il y a une image (= probablement une statue ou un bas-relief) de la Vierge, au coin de laquelle il se trouve un chemin qui entre dans le monastère à porte cochère… traversant la cour dudit monastère, où il y a un grand et vieux tilleux et de là se rendant à la porte de devant aboutissant au Cheravoie.

Aiant poursuivi le long de la Moeuse, depuis ladite image jusqu’au coin de la muraille dudit Val-Benoît vers Liège, avons trouvé une piedsente aboutissant à un endroit nommé le Poncay, où autrefois la bache (= la barque) abordait et au présent une nake ou nasselle à passer hommes et chevaux, laquelle piedsente ou voie continuant le long de la muraille du Val-Benoît vers le Pellé Thier… au bout de laquelle il y a un fossé et des pieux plantez, empèchant de passer à cheval et en voiture, pour quel obstacle le seigneur notre officier et demandé enseignement de les faire ôter et arracher, ce qu’avons accordé…

De là, avons trouvé une voie tendant aux Marets vers le Jonckeux… Item, une autre voie tendant à la chapelle de Fraignée, appelée la Ruelle du Paradis (la ruelle du Paradis est l’ancien chemin de Liège à Huy. Aujourd’hui, il forme d’abord la rue Ernest Solvay, puis la place du Général Leman, et enfin et surtout, la rue de Fragnée). Etant parvenu le long de ladite voie… avons trouvé une piedsente qui tend du Maret à la Moeuse ( il s’agit de la rue du Vieux-Mayeur)… Et puis continuant ledit chemin de Paradis, avons trouvé une voie traversant ladite terre du Val-Benoît, appelée la ruelle du Dickay (la rue du Dickay, c’est aujourd’hui la rue Lesoinne et la rue Saint-Maur, qui la prolonge de l’autre côté du chemin de fer), qui tend en droite ligne à Saint-Maur…

Et finalement, étant arrivé à laditte chapelle de Fraignée appelée communément la chapelle du Paradis, avons trouvé une piedsente le long de la Moeuse, tendant (= allant) depuis un bout de la juridiction jusqu’à l’autre (actuellement le quai de Rome), à passer à pied et à cheval. Là même, ledit seigneur Grand baillif de Libert at demandé copie authentique du prémis, pour en user ainsi et comme il trouvera de droit convenable…

A quoi ressemblait le paysage ? Comment le sol était-il occupé ? Pour 1827 , un plan cadastral va nous le dire. Mon étude concerne la paroisse Sainte-Marie actuelle. Celle-ci est délimitée ainsi : le côté gauche de la rue des Guillemins (numéros impairs) ; la place des Guillemins et la gare ; puis la traversée des voies de chemin de fer ; la rue Mandeville ; la rue Marcel Thiry ; la retraversée des voies du chemin de fer ; la rue Ernest Solvay ; le côté droit de la rue de la Canonnerie c.à.d. la limite de Liège et de Sclessin. De là, le retour vers la ville par le quai Banning et le quai de Rome, puis le côté droit de l’avenue Blonden (numéros pairs). Nous retrouvons alors la rue des Guillemins: la boucle est bouclée.

Voilà comment cette étendue était répartie :

    • seulement 5% de maisons, bâtiments et cours,
    • mais à peu près 42% de cotillages (sorte de jardins maraîchers),
    • 17% de houblonnières,
    • 12% de prés et pâtures,
    • 10% de vergers,
    • 10% de jardins,
    • 2% de pépinières et d’arbustes,
    • 2% de divers (jardins d’agrément, mares et pièces d’eau, bâtiments commerciaux et industriels…)

Quelle métamorphose !”

Juliette NOEL

  • image en tête de l’article : Place de Fragnée (auj. Place Général Leman) ©histoiresdeliege.wordpress.com

Brochure éditée par “ALTITUDE 125”, la Commission Historique et Culturelle de Cointe, Sclessin, Fragnée et du Bois d’ Avroy.