Qu’est ce que la sérendipité ?

Inventé par l’anglais Horace Walpole au XVIIIe, le terme sérendipité évoque un conte persan (e.a. de MAILLY, Louis, Voyages et aventures des trois princes de Serendip, XVIe) où les héros de l’histoire découvrent des choses qu’il ne cherchaient pas du tout, par accident et sagacité. Aujourd’hui, la sérendipité évoque le fait de découvrir fortuitement quelque chose qu’on ne cherchait pas, dans le cadre d’une recherche sur un autre sujet. Cette possibilité de découvrir à l’insu de son plein gré est un argument contre une trop grande spécialisation et une technicité au service d’une efficacité définie a priori. Comme l’explique Sylvie Catellin dans son livre sur le sujet :

La découverte ne peut jamais surgir du seul apprentissage des savoirs disciplinaires, mais implique l’art de l’interprétation des traces et des signes, la disponibilité de l’esprit à accueillir ce qui le surprend et le déroute.

CATELLIN S., Sérendipité. Du conte au concept (2014)

Étrangement, la sérendipité sert le propos encyclopédique en ceci que l’homme, ne pouvant tout savoir (d’où l’intérêt d’un outil de référence comme une encyclopédie) et désirant savoir plus que ce qu’il connaît (d’où l’intérêt d’un site encyclopédique en ligne, où la logique binaire de la base de données peut « surprendre » le fil d’une recherche ciblée a priori), l’homme donc peut être surpris par la découverte d’une pépite de savoir, au détour d’un hyperlien un peu déviant, et s’en réjouir. Du coup, notre métier consiste également à rendre possible cet étonnement devant l’imprévu qui enrichit…

Voyages et aventures des 3 princes de Serendip, communément appelé Les 3 Princes de Serendip, est un conte traditionnel persan publié pour la première fois en 1557. Les 3 Princes de Serendip raconte l’histoire de trois hommes partis en mission qui, sur leur chemin, utilisent des indices ténus grâce auxquels ils remontent logiquement à des faits dont ils ne pouvaient avoir aucune connaissance par ailleurs.

L’histoire du chameau reste le passage le plus connu. Dans celui-ci, les trois princes utilisent les traces laissées par un animal (qu’ils n’ont jamais vu) pour le décrire avec précision (boiteux, borgne, ayant une dent en moins, chargé de miel d’un côté et de beurre de l’autre). Leur intelligence et leur sagacité font qu’ils sont sur le point d’être exécutés par un  sultan sous l’accusation d’avoir volé le chameau. Soudainement, et sans que personne ne soit venu le chercher, un voyageur fait irruption et ramène le chameau qui s’était égaré. En comprenant leurs raisonnements, le sultan gracie alors les trois princes et les comble de somptueux présents. De plus, ces derniers se marient avec les 3 filles du sultan.

Ce conte aurait inspiré le Zadig de Voltaire, où le héros décrit de manière détaillée une chienne et un cheval en déchiffrant des traces sur le sol ; il est accusé de vol et se disculpe en refaisant de vive voix le travail mental effectué.

Deux siècles plus tard, ce conte inspira le philosophe anglais Horace Walpole, qui inventa le terme de sérendipité pour désigner des découvertes inattendues faites grâce au hasard et à l’intelligence. Ce terme fait davantage allusion à la fin du conte, où les héros deviennent riches, célèbres et adulés, alors qu’ils étaient simplement partis chercher l’aventure. Ce sont ces récompenses non recherchées qui sont le résultat final de leur sagacité. Ce n’est donc pas le résultat de leur raisonnement que l’on désigne par sérendipité mais la découverte fortuite de quelque chose que l’on ne cherchait pas.

Dans le domaine de la recherche, on désigne désormais par sérendipité le fait de réaliser une découverte inattendue au cours d’une recherche dirigée initialement vers un objet différent de cette découverte. Il existe plusieurs classifications concernant les phénomènes liés à la sérendipité. Certains distinguent :
– le fait de trouver quelque chose alors que l’on ne cherchait rien. C’est le cas de Georges de Mestral pour le Velcro ;
– Le fait de trouver quelque chose que l’on cherchait mais par un moyen imprévu. C’est le cas de Charles Goodyear qui fait tomber malencontreusement un morceau de caoutchouc enduit de soufre dans un poêle et invente la vulcanisation ;
– Le fait de trouver quelque chose qui sert à tout autre chose que ce à quoi on pensait au départ. C’est le cas pour le Post It.

Cependant, la sérendipité n’est pas redevable à la simple incertitude ou au caractère accidentel ou heureux des circonstances. Elle se manifeste parce qu’il y a un être humain qui fait preuve de certaines qualités, parmi lesquelles la sagacité, le flair, la vigilance et la perspicacité.

d’après BAYARDEDUCATION.COM

Indiana Jones et la Dernière Croisade (Spielberg, 1989) @ Paramount Pictures

Je propose néanmoins qu’on arrête de s’émerveiller devant ce mot étrange, répété à l’envi, comme extrait d’une sapience antique nouvellement exhumée, brandi comme l’explication sine qua non des chemins de la connaissance à l’ère de l’Internet. Je voudrais que l’on arrête d’avancer la sérendipité comme un mode hors piste d’acquisition des savoirs, un enrichissement par surprise de la connaissance : cette acception du terme présuppose que la recherche de la connaissance est une quête linéaire dont l’objet serait prédéfini (un Graal qui serait réellement… un vase, comme dans Indiana Jones) et que l’acquisition de cet objet serait la finalité, le sens de la vie. C’est ainsi que les Princes de Serendip auraient accumulé suffisamment de savoirs, par sérendipité, pour se retrouver riches et célèbres, au terme de leur quête.

Une alternative à cette lecture du terme sérendipité ne se concentrerait pas sur l’accumulation de richesses et de savoirs vue comme une finalité logique, mais rendrait justice à la sagacité et à la disponibilité des Princes devant la nouveauté et l’inconnu, au fait que, confrontés à des énigmes, ils sont restés pertinents et on pensé à propos (merci Montaigne). Le sens de leur quête (initiatique ?) ne résiderait plus dans l’atteinte d’un objet ou d’un savoir spécifique, mais dans l’exercice de leur raison, de leur humanité.

Le terme sérendipité connaîtrait alors un glissement de sens, le résultat obtenu passant de “revenir de périple avec les poches pleines de savoirs” à “revenir de voyage, plus humain d’avoir pu faire de chaque savoir rencontré un exercice de pensée.” Comprendre cela, c’est réaliser ce qui nous motive chaque jour à éditer wallonica.org, en vous invitant à cliquer curieux : c’est provoquer et animer la découverte qui permet l’exercice de soi

Patrick Thonart

Une encyclopédie ?

La documentation selon Otlet

Entreprendre aujourd’hui l’édition d’une encyclopédie (fut-ce sous la forme d’un simple blogue encyclopédique), c’est proposer des fils d’Ariane, que l’on désire éclairés, dans le labyrinthe de la Toile : tout ou presque est là, qui peut faire viatique à l’homme qui marche éveillé. Dans la droite ligne du travail de partage des savoirs entrepris dès 1998 par le philosophe Jacques Dufresne (QC) et son Encyclopédie de l’Agora (avec laquelle nous avons collaboré pendant plus de dix ans), wallonica.org se veut tant éditeur de connaissances liées à son terroir, la Wallonie (BE), que marchepied vers d’autres gisements de savoirs en ligne : vous avez le droit de savoir-s !

Si le purin coule vers le bas, pourquoi vivons-nous dans la vallée ?

C’est Terry Gilliam (L’Obs, n°2661) qui met le doigt sur une des préoccupations de wallonica.org, à savoir une inquiétude de la pensée libre devant la prolifération des diktats à l’emporte-pièce qui font le quotidien du web 2.0 (et leur écho dont résonnent sans fin les réseaux sociaux). Car, enfin, le Café du Commerce n’est pas le Jardin d’Epicure : d’abord émerveillés par le potentiel du web, aurions-nous trop vite déterré les espoirs pacifistes de Paul Otlet et d’Henri La Fontaine (plus de savoirs partagés, moins de guerres) ? Aurions-nous espéré en vain l’émergence du CRAC, le Citoyen Responsable, Actif et Critique (s’est ajouté par la suite le S de Solidaire) ? Godot ?

Quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter.

Beckett, encore. Alors, on chante ? Oui, pour mieux servir. Puisque l’Übermensch n’est pas pour demain et que la complexité fait loi, wallonica.org veut faire oeuvre utile en contribuant à cet archipel naissant sur la Toile, ces îlots de savoirs que des hommes et des femmes éditent en ligne. Le mot ‘éditer’ vaut ici son pesant de pèket : il s’agira de fédérer l’existant (relier contenus internes et externes), de faciliter l’accès aux savoirs (vulgariser les contenus experts), d’organiser la découverte (structurer la navigation), d’épauler les CRACS (permettre une lecture critique) et de maîtriser la publication (les options éditoriales sont le fruit d’un jugement personnel et l’internaute ne peut contribuer sans le contrôle d’un modérateur). Alors, on danse ? Oui, car n’est pas Diderot qui veut. Mais chacun peut faire sien le mot de Montaigne (Essais, III, 13) :

Notre bel et grand chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos.

Que pensait Denis DIDEROT (1713-1784) de wallonica.org ?

ENCYCLOPÉDIE, s. f. (Philosoph.) Ce mot signifie enchaînement de connoissances ; il est composé de la préposition greque , en, & des substantifs , cercle, & , connoissance. […] En effet, le but d’une Encyclopédie est de rassembler les connoissances éparses sur la surface de la terre, d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, & de le transmettre aux hommes qui viendront après nous ; afin que les travaux des siecles passés n’aient pas été des travaux inutiles pour les siecles qui succéderont ; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même tems plus vertueux & plus heureux, & que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain. (1755)

Tout est dit…

Pourquoi évoquer agora.qc.ca ?

Jacques DUFRESNE est un philosophe progressiste réputé au Québec (CA). Avec Hélène LABERGE, il est à l’origine d’une des premières encyclopédies en ligne : l’encyclopédie de l’Agora (agora.qc.ca), commencée en 1998 (grâce au dévoiement d’un module du collecticiel Lotus Notes). Le web 2.0 apparaîtra quelques années plus tard mais ne changera pas la rigueur éditoriale : tout contenu publié est d’abord vérifié. L’ouvrage est collectif et se construit toujours aujourd’hui (1.500 contributeurs dans le monde et jusqu’à 14 millions de visites annuelles), avec une devise que nous conservons : ​vers le réel par le virtuel. De 2000 à 2012, nous avons partagé l’édition des contenus d’origine Europe-Afrique avec une interface proprement wallonne (walloniebruxelles.org devenu wallonica.org), financée par la Communauté Française Wallonie-Bruxelles mais développée côte-à-côte avec l’interface québécoise (la migration en PHP/MySQL a été financée par la Province de Liège, BE). Visibles par différentes interfaces, les contenus étaient communs : c’est ainsi que l’article “THIRY, Marcel” pouvait jouxter la promotion d’un roman paru à Montréal pour les visiteurs d’agora.qc.ca ou l’annonce d’une exposition liégeoise pour ceux qui avaient atterri dans walloniebruxelles.org via leur moteur de recherche. Plusieurs règles de base pilotaient le travail des contributeurs de ce réseau d’encyclopédies (“archipel d’îlots de connaissance”) :

Accueillir toutes les opinions, les loger au niveau qui convient et les composer verticalement (WEIL, Simone) ;

Élaguer, élaguer encore pour transmettre l’essentiel ;

A chaque époque et à chaque culture sa juste place ;

A chaque point de vue et à chaque regard sa juste importance ;

Rapidement inviter à la lenteur.

Faute de ressources wallonnes, l’initiative walloniebruxelles.org s’est arrêtée en 2012. wallonica.org reprend aujourd’hui le flambeau… à la main (collecticiel MS-SharePoint puis WordPress) et, entre autres activités, importe progressivement dans ses pages les contenus édités autrefois par les auteurs wallons de l’Agora. A bon entendeur…