THONART : La belle histoire de Petite-Fille et du Cœur de Hérisson (2011)

Temps de lecture : 9 minutes >

Il était une fois une petite fille qui était petite et qui était une fille.

Comme une petite fille, elle avait de belles boucles qui coulaient de chaque côté de son visage et des petits trous de nez tout ronds. Comme une fille petite, elle était toute menue et n’avait pas des boutons comme les garçons (beurk !).

Comme une fille, elle était courageuse le jour et un peu peureuse la nuit. Comme une petite, elle voulait faire la Grande sans vraiment savoir comment.

Elle avait l’air d’une petite fille, l’odeur d’une petite fille et si on l’avait mangée, elle aurait eu le goût d’une petite fille.

Aussi l’appela-t-on… “Petite-Fille”.

Or, il se fit que Petite-Fille et les siens emménagèrent dans une chaumière avec une belle cheminée, au coin d’un bois si beau et mystérieux que, le jour, Petite-Fille voulait y jouer, et si profond que, la nuit, elle avait peur d’y entrer.

Voilà qu’un jour, qui devenait un soir, Petite-Fille jouait au drone américain qui bombardait l’Irak. Elle ramassait des pommes de pin et les jetait en l’air… en avançant vers le Grand Sentier, à l’orée du bois.

Ce chemin encombré, Petite-Fille l’avait toujours vécu comme une invitation : peut-être menait-il à une vraie clairière au creux du bois…

Était-ce exprès que le jeu attirait Petite-Fille vers le Sentier ou était-ce Petite-Fille qui profitait du jeu pour explorer le Mystère ?

Elle avait déjà dépassé les deux bosquets de noisetiers qui en gardaient l’entrée. Elle se dirigeait maintenant vers le Vieil Arbre, au pied duquel un drôle de tas de feuilles et de branches débordait sur le chemin.

A mesure qu’elle avançait, ce dernier se faisait sentier plus sombre, les taillis formant une arche trop étroite, même pour Petite-Fille, qui se prit les cheveux dans les branches fines d’un chêne torturé.

Baissant la tête pour se protéger, elle vit son propre visage dans une flaque d’eau, à ses pieds. Dans le reflet, sa tête était couronnée de cheveux captifs dans les doigts de l’arbre. Elle se fit peur elle-même ; elle s’assit et pleura en frissonnant.

Ce faisant, Petite-Fille n’avait pas réalisé qu’elle était en fait assise sur le tas de branches, au pied du Vieil Arbre. A travers ses larmes, elle ne comprit pas immédiatement d’où venait une berceuse rauque que l’arbre lui soufflait dans les oreilles.

Accablée d’angoisse, elle ne sentit pas tout de suite ses petits bras et ses petites jambes s’engourdir peu à peu et, bientôt, elle dormit profondément, affalée sur le tas de feuilles et de branches entremêlées.

Une à une, les dernières pommes de pin lui tombèrent des mains…

Une fois éteints les pleurs de Petite-Fille, le calme fut vite de retour dans la Forêt et chacun reprit les tâches qui lui revenaient : le Vent caressait les branches les plus hautes, celles qui voyaient la lumière, et les Insectes continuaient dans l’ombre à ronger une à une les feuilles tombées au pied des Grands Troncs.

Sous le corps inerte de Petite-Fille, qui ronflait doucement, les feuilles se mirent à bouger en craquant, laissant le passage à un gros hérisson… aux yeux rouges.

L’animal n’était pas habile mais il n’hésita pas à grimper de ses fines griffes sur la poitrine d’oiseau de l’enfant, pour atteindre le bord de la bouche entr’ouverte.

Il renifla l’haleine de Petite Fille en éclairant l’intérieur de la bouche avec ses yeux luisants et, d’un seul coup, plongea dans la gorge offerte, s’enfonçant jusqu’au cœur de la malheureuse endormie.

Arrivé près du petit organe palpitant, il le dévora et pris sa place, paf, sans autre forme de procès !

Du coup, l’enfant se réveilla avec une drôle de boule dans la poitrine, pour se trouver nez à nez avec… un castor.

L’animal lui demanda si tout allait bien. Petite-Fille sursauta : parler avec un castor, c’est déjà pas courant, mais répondre à une question de castor, ça ne devait pas être très normal non plus.

Toujours affairé, le castor s’était, quant à lui, gentiment interrompu lorsqu’il avait visé une petite fille dormant sur un mauvais tas de bois (et le castor s’y connaissait) avec une drôle de lumière à l’endroit du cœur.

Pratique, il s’inquiétait de savoir si la jeune fille était toujours comme ça -auquel cas il passerait son chemin et reprendrait son travail- ou si la luminosité étrange qui baignait la poitrine de Petite-Fille n’était pas naturelle -auquel cas il passerait également son chemin, incompétent qu’il était en matière de sorcellerie. Simplement, le castor était d’un naturel poli.

Mais Petite-Fille ne l’entendait pas comme ça. “Les castors, avait expliqué sa Mère, sont des modèles pour nous : ils construisent des barrages, vivent cachés dans des galeries et savent toujours s’échapper par des tunnels secrets lorsqu’ils sont menacés”.

L’enfant, qui n’était pas née de la dernière pluie, rassura le castor et lui proposa ses services. Accepterait-il de lui montrer quelques-uns de ses secrets pour se protéger, auquel cas Petite-Fille deviendrait son esclave pendant un an et un jour ?

Pendant que le castor, surpris, réfléchissait à la proposition, Petite-Fille dû s’assoir à nouveau, tant sa poitrine lui brûlait, comme si des picots perçaient le revers de ses poumons. Était-elle malade ? Allait-elle mourir ? Le castor accepta vite l’arrangement, voyant l’effet que l’idée de le servir avait sur la petite.

Aussi, pendant un an et un jour, Petite-Fille aida-t-elle le castor, étudiant en cachette ses tunnels, ses barrages, ses remparts et ses barrières. Elle s’accoutuma aussi à l’animal, lui découvrant une bonhomie qu’elle ne lui supposait pas. Pourquoi tant de précautions si le castor n’avait pas d’ennemi ? A la question, le castor répondait invariablement, sa pipe en bouche : “je travaille tous les jours depuis que je travaille tous les jours. C’est comme ça. On me respecte ; ma vie n’est pas dangereuse. Seule l’eau peut pourrir mes réserves et mes barrages la retiennent suffisamment. Seul le gel peut bloquer mes accès, aussi ma maison en compte-t-elle beaucoup, mais pas trop. Pour le reste, la noyade ne me fait pas peur, je sais nager.”

Au terme de leur accord, le castor libéra Petite-Fille et elle reprit son chemin, après l’avoir bien remercié : à travailler près de lui, elle avait beaucoup appris et la douleur dans sa poitrine avait diminué chaque jour jusqu’à disparaître enfin. Maintenant, il lui fallait rentrer, Maman allait s’inquiéter.

La route était longue depuis la rivière et Petite-Fille fut vite lasse de marcher à la nuit tombée, sans voir où elle mettait les pieds. Alors elle s’appuya contre un arbre et se mit à pleurer de fatigue et d’angoisse.

On le sait, le Vieil Arbre a des frères répandus dans toute la Forêt et c’est un de ceux-ci qui chanta à nouveau la berceuse rauque. Bientôt, l’enfant fut profondément endormie…

Elle dormit tant et fort qu’elle ne sentit pas des serres s’agripper à sa cuisse et un bec de rapace se frotter contre sa veste de peau, à hauteur de son foie. Était-elle en danger ?

L’oiseau qui avait abordé l’enfant était un des Rois de la Nuit. Mais il n’était pas bien méchant et, content qu’il était d’une visite impromptue sur son territoire, il lâcha un petit pet sonore qui eut tôt fait de réveiller Petite-Fille : prout.

Petite-Fille se frotta les yeux puis réalisa qu’elle n’était pas seule. Arrimé sur sa cuisse, un Grand-Duc regardait alternativement la lueur rouge à l’endroit de son cœur et la lumière bleue de la Pleine Lune.

“Bonjour, tenta-t-elle, peux-tu te bouger un peu, s’il te plaît ? Tes serres commencent à percer ma jupe et j’ai peur d’avoir mal, la nuit.”

Elle trouvait important d’être très polie avec l’oiseau car sa mère lui avait expliqué : “les hiboux sont très savants, ils connaissent des millions de choses différentes, tellement que, quelquefois, ils perdent les plumes de la tête”.

Bien élevé, le hibou se posa sur une branche basse et la salua du chef (Petite-Fille put alors voir combien celui-ci devait être savant, tant son crâne était pelé).

Rusant comme une enfant qu’elle était, Petite-Fille fit au grand oiseau la même proposition qu’au castor, avec au cœur la même douleur qui renaissait : survivrait-elle cette fois ? Son cœur lui crèverait-il les poumons avant qu’elle n’ait fini d’étudier tout et le reste, au service du Grand-Duc ?

Le hibou accepta vite la proposition, inquiet du rougeoiement qui augmentait dans le torse de l’enfant.

Aussi, pendant un an et un jour, l’enfant étudia-t-elle auprès du grand oiseau, s’étonnant du peu de livres et de grimoires qu’elle déterra de sous les crottes et les pelotes de déjection qui jonchaient son arbre. Où cachait-il toute sa science, s’il était si savant ? A la question, le Grand-Duc répondait invariablement, en tournant la tête à 180 degrés : “j’étudie tous les jours le Soleil et la Lune, depuis qu’il éclaire mes jours, depuis qu’elle éclaire mes nuits. Je ne sais pas combien d’arbres il y a dans la Forêt mais je sais reconnaître les Frères du Vieux Chêne qui t’ont endormie. C’est comme ça. Ils me respectent ; ma vie n’est pas dangereuse. Pour le reste, le ciel ne me fait pas peur, je sais voler.”

Au terme du contrat, l’oiseau accompagna Petite-Fille qui reprit son chemin, après l’avoir bien remercié : à travailler près de lui à la lueur de la Lune, elle avait beaucoup appris et la lumière sur sa poitrine avait pâli jusqu’à disparaître enfin. Maintenant, il lui fallait rentrer, Maman allait s’inquiéter.

La petite connaissait la Nuit maintenant et elle ne se laissa plus piéger par les Frères du Vieil Arbre. Ce n’était pas le cas d’un ours énorme qu’elle vit dormir sur une pierre, aux abords d’une clairière, au pied d’un grand arbre torturé. La berceuse rauque assommait aussi les vieux mâles plantigrades, lui sembla-t-il.

Forte de son expérience (deux ans et deux jours, maintenant), elle s’approcha doucement de l’énorme masse velue, guettant tout soubresaut des grandes pattes aux griffes rentrées par le sommeil. Elle remarqua aussi des cicatrices sur son flanc et la douceur des coussinets sur lesquels la bête avait l’habitude de déambuler dans la Forêt. Sa mère lui avait expliqué : “l’ours en rut est fort de ses grandes pattes, puissant dans l’étreinte et, des cris de son printemps, il réveille toute la Forêt”.

Bizarrement, l’envie de refaire sa proposition à l’animal endormi éveilla sa douleur et c’est la poitrine rougeoyante, mais sans peur, qu’elle éveilla l’ours en lui chuchotant à l’oreille qu’elle le servirait un an et un jour, hibernation comprise, s’il lui confiait le secret de sa vigueur.

Éveillé d’un œil, l’ours accepta, un peu ébloui par le feu qu’il voyait couver dans la poitrine fraîche de l’enfant.

Aussi, pendant un an et un jour, l’enfant marcha-t-elle aux côtés du grand velu : à chaque fois surprise de sa douceur quand il lui parlait, un peu comme à ses oursons, et à chaque fois étonnée de sa force quand il devait lever un arbre qui gênait l’entrée de sa caverne. D’où tirait-il toute sa force, s’il était si vigoureux ? Pas de sa colère, il n’en avait pas. De son sommeil, peut-être (l’ours faisait beaucoup la sieste) ? A la question, le plantigrade répondait invariablement, en léchant du miel : “je porte des troncs tous les jours, quand je ne dors pas. C’est facile quand on sait comment il faut se mettre pour les soulever : c’est pas les muscles, c’est la manière. C’est comme ça. Et les arbres, ils me respectent ; ma vie n’est pas difficile. Pour le reste, la terre ne me fait pas peur, je sais creuser.”

Le terme échu, Petite-Fille repartit, après l’avoir bien remercié : à marcher près de lui, dans l’odeur forte de son pelage, elle avait beaucoup appris et les picotements de son cœur s’étaient tus jusqu’à disparaître enfin. Maintenant, il lui fallait rentrer, Maman allait s’inquiéter.

Petite-Fille se hâta sur la trace que l’ours lui avait indiquée. Elle trottinait toute en joie, plus mûre de ces trois ans et trois jours passé dans la Forêt. La promenade avait été suffisamment riche en rencontres et il fallait rentrer maintenant.

Mais le chemin était long et, épuisée par toutes ces émotions, elle ne prit garde et s’endormit au pied du Vieil Arbre qui attendait son retour, tout près de sa maison. La berceuse rauque flottait autour d’elle et devint un brouillard fin qui l’enveloppa complètement.

Que se passait-il ? La lueur sur son torse perdait de la vigueur. Petite-Fille se sentait tellement soulagée, tout en rêvant à ses trois Mentors. Le Castor, le Grand-Duc et l’Ours, qui regardaient sa poitrine en souriant. Elle sentit comme un petit animal qui quittait son corps sans forcer et puis, pfuuuit, plus rien.

Au réveil, elle sursauta : le Vieil Arbre était au-dessus d’elle mais il restait immobile et avait ouvert ses branches et laissait maintenant passer la lumière du Soleil.

Petite-Fille posa la main sur le sol, à côté d’elle, et elle sentit que quelque chose bougeait. Vérification faite, un petit hérisson la regardait, couché sur le dos et lui offrant la douceur de son pelage. Elle lui fit une petite caresse puis se leva, pressée de retrouver les siens.

Quand Petite-Fille sortit du bois, elle sentit le soleil sur ses hanches. Elle se retourna une dernière fois vers le Sentier puis repris la direction de chez elle. Maman allait s’inquiéter…

La maison était là mais… que s’était-il passé ? Plusieurs tuiles manquaient sur l’annexe, le bardage était couvert de lichen par endroits et, dans le potager, les herbes étaient hautes. Où était Maman ? Pourquoi ces rideaux tirés et ce chien attaché, qu’elle ne connaissait pas. “Maman, cria-t-elle, Maman, où es-tu ?”.

Petite-Fille courut tout autour de la demeure, en quête d’une ouverture ou d’un regard de sa Mère, qui écarterait les tentures pour la reconnaître. Ses belles jambes se griffaient aux chardons mais elle n’en avait cure. “Maman”, cria-t-elle encore.

C’est alors que la porte d’entrée grinça et s’entrouvrit. Une vieille femme sortit, se glissant le long du mur. Rassurée par le sourire de la jeune femme qui la regardait, elle s’avança vers le fauteuil et l’invita à s’assoir près d’elle, sous la véranda : “viens, Petite Femme, dit la vieille en clignant ses yeux de Mère, tu es enfin revenue”.

Alors, Petite Femme n’y tint plus, elle pressa le visage de sa mère contre sa poitrine ronde et bientôt son corsage fut mouillé de leurs bonnes larmes partagées. Émue comme l’enfant qui cherche toujours les bras de la Mère, Petite Femme raconta longuement son aventure et expliqua à sa Mère que même les hérissons avaient un cœur grand comme ça. Et qu’ils ne piquaient pas si souvent !

Les soirées furent longues à se dire tout ce qui n’avait pas encore été dit et ce n’était qu’à la dernière braise que chacune montait dormir.

Le mois suivant, un gentil couvreur aux beaux bras musclés et au cœur généreux vint réparer les tuiles tombées. Ce fut l’amour au premier regard chez les deux femmes. Petite Femme sortit la première de sa réserve et épousa le garçon six mois plus tard. La Mère les bénit, débordant déjà de tendresse pour ses futurs petits-enfants. Elle leur raconterait l’histoire du hérisson.

Toute la maisonnée fut désormais bien en vie et le potager donna à nouveau de beaux potirons qui, minuit venu, se changeaient en… potirons.

KONIEC (prononcer [konièts])

Un conte préparé par Patrick Thonart (2011)

  • L’illustration est © Spencer Byles

Plus du même auteur…

THONART : Quelque part dans la forêt (poème, 2011)

Temps de lecture : < 1 minute >

 

Quelque part dans la forêt,
Un ours se lèche une plaie,
Il s’est légèrement blessé le flanc,
Sur un chemin qu’il connaissait pourtant.

Adossé au rocher, il sourit.

C’est au retour de l’amour,
Que, les yeux plein de son miel, à elle,
Il a laissé la branche marquer son aisselle,
Pour toujours…

Patrick Thonart


D’autres du même…

THONART : Il était une fois une Méchante Reine… malgré elle (2011)

Temps de lecture : 2 minutes >

Il était une fois,
Une Méchante Reine…
Malgré elle.

Elle ne sentait jamais sous les aisselles
Et, trop fière de sa vertu,
Elle ne sortait jamais les poubelles.

Le vernis sombre qui lui laquait le cœur
Masquait, le jour, ses plus belles humeurs.
Il éclatait chaque soir en cristaux blessants
Qui, très lentement, lui pourrissait le sang.

Pourtant, elle avait été charmante
Et, plus jeune, sans doute fraîche et ardente.

Mais aujourd’hui, ses petits la disaient Folcoche,
Tant ils pensaient dans leurs blessures
Qu’à chaque morsure de la Vipère,
Ils perdaient un peu plus de leur Mère.

Comme il se doit, elle avait marié,
Avant que sa bonté fut avariée,
Un Roi déchu au barbu collier.
L’histoire ne dit s’il était bon
Mais, reclus dans ses quartiers,
L’homme sans bras, au Salon, ne paraissait pas.

Ils avaient dû connaître l’amour,
Et la tendresse au point du jour.
Ils avaient dû connaître la sueur,
Qui, du sexe, est la trace du bonheur.
Ils s’étaient même reproduits
(Personne ne dit s’ils ont joui).

Or, un soir que grondait l’orage,
La sauvagerie s’est invitée,
Comme un nègre riant,
Au travers de l’oreiller.

Quelques mois plus tard passés,
Fleur de Lotus leur en est née.

A l’aube surprise, elle naquit belle et bien tournée,
Comme une femme déjà formée.
Le sein haut et la fesse négresse.
Elle était fine et sans bassesse.

Mais, si la Belle de ses atouts était déjà bien mûre,
La Reine ne lui laissa que de l’enfant la stature.

Dans l’étang où trop elle se mirait, sans âge, elle se lamentait :
Contre le pouvoir de Mère, elle ne pouvait aller,
Qui, dans le jardin sans délice, voulait l’enfermer.

A quoi bon se battre quand on est bonne fille ?
Elle fit donc sa guenille, du tissu de sa maladie,
Et, au monde déçu, son vrai sourire elle ne montra plus.

Les années passèrent, sans autres joies que délétères.
Et, si, dans beaucoup de contes, elle avait joué,
Ceux-là n’étaient pas de fée.

Pourtant, dans son cœur nébuleux, vivait encore le feu,
De cette nuit sabbatique où luisait la braise d’Afrique.
Elle le sentait, sans oser le dire.
Elle le masquait, craignant le pire.
Elle ne savait que faire de ce Printemps,
Elle qui ne croyait plus aux mots du dedans.

Alors, comme un pantin trop maquillé,
Fleur de Lotus s’est approchée,
Des nénuphars où elle est née.
Au bord de l’eau, profonde et sans mémoire
-où dans ses rêves noirs elle devait plonger-
Elle s’est soudain mise à danser…

Et le menuet trop pathétique dont la Reine ordonnait la musique,
D’un tourne-cuisse s’est mué, en un ballet sauvage, timide mais gai,
Et il l’a regardée.

Patrick Thonart


Plus du même auteur…

THONART : croquis

Temps de lecture : < 1 minute >
Ouagadougou 2005 © Patrick Thonart

Plus d’art visuel…

Auprès de quelle cour Salman Rushdie pouvait-il déposer les conclusions suivantes, pour que justice soit faite ?

Temps de lecture : 5 minutes >
Article publié dans le catalogue de l’exposition “Le vent de la Liberté” (1994, Welkenraedt, BE)
Dossier Rushdie vs. Khomeiny – Conclusions (paru en 1994)

ENTRE Monsieur Salman Rushdie, romancier anglais d’origine indienne, auteur des Versets Sataniques (Paris, Christian Bourgois, 1989), partie demanderesse, ayant pour conseil lui-même en sa qualité de citoyen britannique, d’artiste et d’homme libre (sous protection), d’une part,

ET Monsieur Rouhollah Khomeiny, ayatollah iranien cumulant les fonctions de chef d’Etat avec celle de chef religieux chiite, partie défenderesse, ayant pour conseil lui-même en sa qualité de Guide de la révolution iranienne, habilité à interpréter les textes sacrés dans son pays, d’autre part,

EXPOSE DES FAITS

Attendu que la partie demanderesse a publié en Grande-Bretagne un roman intitulé “The Satanic Verses” et ce, le 26 septembre 1988, malgré les manifestations populaires en Inde, en Thaïlande et dans d’autres pays à haute densité musulmane, réclamant le retrait de la publication du susdit roman ;

Attendu qu’il a été établi que lesdites manifestations constituaient une réaction à des extraits du roman faxés quelques jours auparavant (vraisemblablement au départ de l’Angleterre) afin de susciter de tels troubles “anti-Versets” ;

Attendu que, dans les mois qui ont suivi, l’oeuvre dont question a été mise à l’index dans divers pays musulmans (Inde, Afrique du Sud, Arabie Saoudite, Egypte, Pakistan, Iran…), ainsi que par la Ligue Arabe et les pays de l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique) ;

Attendu que des copies du roman ont été brûlées publiquement en Grande-Bretagne, à Bradford, le 14 janvier 1989 ;

Attendu que, à l’occasion du dixième anniversaire de la révolution iranienne et six mois après la défaite de l’Iran dans sa guerre contre l’Irak (et donc, de nombreux mois après la première publication du roman), la partie défenderesse a condamné à mort la partie demanderesse sans que celle-ci n’ait à comparaître (devant la Cour) ; ladite condamnation a été identifiée comme une “fatwah” ;

Attendu que le mot “fatwah” ne signifie pas “condamnation à mort” mais bien “sentence rendue sur la base d’une interprétation de la Loi coranique” et que, en sa qualité de “Mufti” (nous dirions “Docteur de l’Eglise”), l’Imam Khomeiny était religieusement habilité à rendre ladite sentence ;

Attendu que la partie défenderesse a déclaré que ladite fatwah était exécutable urbi et orbi par n’importe quel Musulman considérant la condamnation valide et qu’une récompense a été proposée par des ‘organisations charitables’ à ‘l’exécuteur’ virtuel (à savoir, initialement 3.000.000 $ s’il est Iranien ou 1.000.000 $ s’il ne l’est pas) ;

Attendu que la partie demanderesse a été condamnée à titre religieux à une peine capitale qui, à notre époque, ne devrait être prononcée, le cas échéant, que par une cour non-religieuse ;

Attendu que, de par la nature religieuse de la sentence, la partie défenderesse estime que l’étendue géographique de son applicabilité dépasse les frontières nationales iraniennes pour s’étendre au monde entier et ce, au mépris de toutes les conventions internationales.

Attendu qu’une sentence religieuse ne peut impliquer de peine temporelle, le fait religieux étant un fait privé et non de nature publique ;

Attendu que la sentence a, depuis, été rituellement confirmée chaque année par le parlement iranien, semblerait-il afin de ne pas trahir l’héritage spirituel de son auteur, aujourd’hui décédé ;

Attendu que ladite fatwah a été étendue aux éditeurs et à tous les traducteurs des Versets Sataniques et qu’il peut être décemment considéré qu’elle est à l’origine de la liste non-exhaustive des méfaits repris ci-après :

  • février 1989 (France et Italie) – les éditeurs français (Christian Bourgois Editeur) et italien (Mondadori) qui détiennent les droits de traduction déclarent renoncer à la publication de l’ouvrage pour préserver la sécurité de leur personne(l) ; révolté par cette attitude, un groupe d’intellectuels francophones laïques organise la traduction et la publication ‘pirate’ de ce qui sera la première traduction française des Versets Sataniques ; le document sera distribué devant l’ambassade d’Iran à Paris (FR) en juin de la même année et l’éditeur Christian Bourgois, faisant valoir ses droits, obtiendra une décision en référé frappant d’astreinte toute diffusion complémentaire ;
  • février 1989 (France) – un cardinal catholique établit un parallèle conciliant entre la fatwah et la réaction (violente) de ‘croyants blessés dans leur foi’ par la sortie du film de Martin Scorcese La dernière tentation du Christ ;
  • février 1989 – l’OCI s’en remet officiellement au verdict des tribunaux islamiques en la matière ;
  • mars 1989 (Belgique) – un chef de file musulman, saoudien modéré, est assassiné, ainsi que son bibliothécaire : il avait déclaré ne pas avoir été choqué par les Versets Sataniques ;
  • juillet 1989 (France) – Christian Bourgois publie la version française, qu’il a fait traduire en secret malgré ses déclarations antérieures, probablement pressé par la distribution d’une traduction pirate (cfr. supra) ; en toute humilité, le traducteur de l’ouvrage signe son travail A. Nasier (Alcofribas Nasier est l’anagramme de François Rabelais, utilisé comme tel par ce dernier) ;
  • février 1990 (Japon) – l’éditeur italien est molesté au cours d’une conférence de presse ;
  • avril 1990 (Pakistan) – un film pakistanais montre, avec moult trucages (faut-il le préciser ?), la partie demanderesse punie ‘par la main de dieu’ ;
  • juillet 1990 (Italie) – le traducteur italien est poignardé ;
  • juillet 1990 (Japon) – le traducteur japonais est assassiné ;
  • juillet 1990 (Turquie) – un hôtel abritant une rencontre littéraire est incendié (bilan : 36 morts) : un des journalistes participants avait publié des extraits du roman dans son périodique ;
  • etc.

Attendu que, depuis quelques années, la partie demanderesse a pu bénéficier, au nom des Droits de l’homme en général comme en sa qualité d’artiste, de multiples encouragements, à savoir notamment :

  • février 1989 (Grande-Bretagne) – l’éditeur anglais confirme son soutien en publiant la version en format “poche” des Versets Sataniques ;
  • février 1989 (USA) – manifestation de soutien d’intellectuels américains ;
  • juillet 1989 (France) – le Ministère de la culture soutient officiellement la publication du livre ;
  • février 1991 (Grande-Bretagne) – Salman Rushdie rencontre (enfin) officiellement le Gouvernement britannique ;
  • novembre 1991 (Grande-Bretagne) – à l’occasion du 1000e jour de la fatwah, un collectif d’intellectuels anglais soutient Rushdie et mandate le dramaturge Tom Stoppard pour le faire savoir au 10 Downing Street ;
  • décembre 1991 (USA) – Rushdie est reçu à l’Université de Columbia ;
  • mars 1992 (France) – Jack Lang reçoit Salman Rushdie au nom du Gouvernement français ;
  • juillet 1993 – un groupe d’intellectuels réclame la création d’un Parlement international des écrivains ;
  • août 1993 (Grande-Bretagne) – au cours d’un concert de U2 à Wembley, le chanteur, portant un masque de diable, demande à Salman Rushdie d’apparaître “s’il n’a pas peur” et l’auteur monte sur scène en déclarant : “Je n’ai pas peur de vous : les vrais diables n’ont pas de cornes !” ;
  • septembre 1994 (Portugal) – le Parlement du Conseil mondial des écrivains se réunit pour la première fois à Lisbonne ;

Attendu que lesdits encouragements ont également été exprimés par différents Etats et par la Communauté européenne (même si, par exemple, la suppression par certains pays d’accords culturels avec l’Iran a constitué la seule mesure répressive en l’espèce, les relations commerciales restant, quant à elles, inchangées) ;

PAR CES MOTIFS,
PLAISE AU TRIBUNAL,

Dire la fatwah irrecevable en ce qu’elle a été prononcée, soit

  1. à titre religieux et, de ce fait, ne peut déboucher sur une peine temporelle,
  2. unilatéralement par un chef d’Etat prévoyant son exécution à l’extérieur de ses frontières nationales, ce qui est contraire au Droit international ;

Dire la fatwah non-fondée parce que motivée par une interprétation individuelle de textes sacrés, ladite interprétation ne tenant aucun compte de la liberté (et du devoir) d’expression de tout homme en général et des artistes en particuler ;

Subsidiairement condamner la partie défenderesse aux dépens (en vies humaines, notamment).

Patrick Thonart

1994WELKENRAEDT-Le-vent-de-la-liberte-Thonart-Article-Rushdie

A lire aussi, dans wallonica.org…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, compilation | source : collection privée | commanditaire : wallonica.org | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Centre culturel de Welkenraedt (BE) | remerciements à Paul Delforge


Du même auteur…

L’étrange cas du Docteur Rossini et de Monsieur Gioacchino (Opera buffa en cinq actes)

Temps de lecture : 5 minutes >
Cet article est initialement paru dans le n°245 (janvier 1992) de la revue mensuelle « Prologue » de l’Opéra Royal de Wallonie (Liège, BE) – texte actualisé en 2017
Ouverture

… Mais je parle d’un opéra : Lucia di Lammermoor, Sir Walter Scott, du classique, comprends-tu ? … Philippe était entré déjà dans cette salle plusieurs années auparavant, lors de la représentation de la Zia di Carlo. On l’avait restaurée depuis, dans les nuances betterave et tomate. Par bien d’autres côtés, d’ailleurs, elle faisait honneur à la petite ville. On avait élargi l’orchestre ; des draperies de terre cuite ornaient certaines loges, et au-dessus de chacune, pendait une énorme tablette, proprement encadrée, portant son numéro. Il y avait aussi le rideau -un paysage rose et pourpre, où s’ébattait une troupe nombreuse de dames peu vêtues, cependant que deux autres dames, couchées sur le sommet du proscenium, soutenaient un cadran d’horloge, énorme et pâle.
La somptuosité et l’horreur de l’ensemble étaient telles que Philippe ne put réprimer un cri. Le mauvais goût, en Italie, a quelque chose de majestueux. La vulgarité anglaise est inquiète, et l’allemande a des œillères : le mauvais goût italien voit la beauté et l’outrepasse, mais en conserve l’assurance. Le minuscule théâtre de Monteriano rivalisait impudemment avec les meilleurs et les dames soutenant l’horloge eussent adressé un signe de tête aux jeunes hommes de la Sixtine.
… soudain [le rideau] s’éleva, découvrant les terres de Ravenswood et le chœur des chasseurs écossais éclata. L’auditoire, qui soutenait en frappant ou tambourinant la mesure, oscilla dans la mélodie comme un champs de blé sous le vent… [Philippe] avait saisi, pour sa part, le principe de l’opéra en Italie, qui vise non à l’illusion mais au divertissement, et il n’avait aucune envie que cette soirée de gala fut métamorphosée en réunion de prière.
… Les familles se saluaient à travers la salle. Du parterre, les spectateurs, hélant leurs frères et fils dans le chœur, leur assurèrent qu’ils chantaient comme des anges. Quand Lucia apparut au bord de la source, de vifs applaudissements s’élevèrent, mêlés de cris : “Bienvenue à Monteriano !”… Lucia se mit à chanter et l’on fit silence, un instant. Elle était lourde et laide ; mais sa voix restait belle et la salle entière, à son chant, bourdonna doucement comme une ruche d’abeilles heureuses. La coloratura fut tout au long ponctuée de soupirs et la dernière note aiguë monta dans une clameur d’universelle allégresse…”

Acte I

Voilà, tout y est ! Forster l’a écrit, qui connaissait l’Italie pour l’avoir visitée (merci, Monsieur Baedeker) et l’Angleterre pour avoir souffert d’être victorien. L’auteur de A Passage to India était un entomologiste romanesque qui (vile vengeance ou autocritique ?) passa son élégante carrière littéraire à dépister les plus intimes frustrations de ses frères (et sœurs) grands-bretons en les mesurant à l’aune des passions méridionales. Avide de constrastes, il n’a pas hésité à plonger toute une troupe de jeunes vierges anglicanes dans les bras de ténébreux Italiens ou de mystérieux intouchables de l’Inde coloniale. Qui eut pu mieux critiquer l’opéra italien du XIXe siècle ?

Monteriano, Venise ou Milan, toute la scène au temps de Gioacchino est là. N’oublions pas que, si certains postulent l’immortalité de l’oeuvre, le compositeur a néanmoins vécu à une époque bien réelle où l’opéra n’était en rien ce que nous connaissons dans nos brumeuses Ardennes. L’Italie n’était aucunement unie, sainte, etc. ; elle n’était qu’un amalgame de cités plus ou moins riches, plus ou moins cultivées, où des directeurs de théâtre et des imprésarios plus ou moins honnêtes exploitaient une foule de musiciens itinérants qui dirigeaient, ici la première de telle production locale, là les répétitions de l’oeuvre qui leur tenait tant à cœur avec, hélas, la maîtresse du directeur comme Prima Donna.

Heureusement, l’Italie est aussi une terre généreuse, s’il en est. La prodigalité ensoleillée des méridionaux a aisément compensé l’inévitable légèreté avec laquelle des dizaines d’opéras ont fait résonner les salles en plaqué or de la péninsule.

Et puis, est-ce faire justice à Gioacchino que de réduire le succès de ses oeuvres à des fleurs du hâle ?

Acte II

Vienne. Dans un grenier (genre La Bohème) où traînent, éparses, des partitions fouillées, le Maître est sourdement penché “sur une impression de musique qu’il achève de corriger”. La porte s’ouvre et Gioacchino pénètre dans l’antre du génial clochard. Il n’a reculé devant aucune mondanité pour vivre cet instant (pour lui, sans l’aide de Monsieur Salieri et du poète Carpani, pas de rencontre possible avec le compositeur des Quatuors). Beethoven attend un peu pour redresser la tête : “Ah ! Rossini, c’est vous l’auteur du Barbiere di Siviglia ? Je vous félicite, c’est un excellent opera buffa ; je l’ai lu avec plaisir et m’en suis réjoui. Tant qu’il existera un opéra italien, on le jouera. Ne cherchez jamais à faire autre chose que de l’opera buffa ; ce serait forcer votre destinée que de vouloir réussir dans un autre genre… Voyez-vous, l’opera seria, cela n’est pas dans la nature des Italiens. Pour traiter le vrai drame, ils n’ont pas assez de science musicale ; et comment, celle-ci, pourraient-ils l’acquérir en Italie ?”

Gioacchino, comme on le verra, s’y essaiera quand même, frondeur qu’il était. Rossini prend note et plonge en souriant dans un salon de thé.

Acte III

Paris. Rossini est riche, célèbre et… peu productif. Comme tout le monde le dit déjà : “Rossini, c’est 40 opéras en 19 ans et, bientôt, 40 ans sans opéra !” Le compositeur dirige l’Opéra Italien. Mondain, incontournable, puissant jusqu’à la révolution de 1830, il ne s’épuise pas trop à rester génial. En plus, les pompes de l’opéra à la française le tentent. Virus conventionnel, anti-jovial et hilaro-dépressif d’un classicisme codifié, trop ostensible pour pouvoir prétendre au parrainage d’Apollon, l’opéra français de l’époque ne nous a livré que peu d’oeuvres brillantes et lumineuses. Le mal est fait, Rossini sort son Guillaume Tell : un four ! Seule l’action des années dérouillera l’oeuvre de l’aura d’ennui qu’elle a véhiculée lors de ses premières représentations. La convention est, pour le créateur, une maîtresse moins fidèle qu’il n’y paraît.

Acte IV – Intermezzo

Italie. De retour au bercail, Rossini n’aura de cesse de rappeler combien il reste attaché aux valeurs d’un opéra alors défunt : hélas pour lui, finie l’époque des castrats, des cantatrices costumées en guerriers, des vocalises vertigineuses, des rutilants décors où déambulent de fausses ingénues, finis les “numéros”, les solos que l’on veut voir bisser ad libitum. Gioacchino a fait recette mais Rossini n’est plus de son temps et il a eu la décence de descendre en marche.

Bien des années plus tard, Richard Strauss survivra lui aussi à son époque. Mais quels trésors d’intelligence ne lui faudra-t-il pas, à lui, le romantique de la dernière heure, pour rester droit jusqu’au milieu du XXe siècle, tel un albatros baudelairien dont les cadets, heureusement, ne fumaient pas la pipe.

Acte V – Finale

Londres. Le docteur Jekyll s’est enfermé dans son laboratoire. Dans la ruelle derrière la maison, apparaît une forme presque humaine mais hideuse, criminelle par sa seule existence. Hyde déchaîne la nuit ce que Jekyll a contenu le jour. Jekyll se crispe le jour sur ce dont Hyde pourra jouir la nuit. Trop de contrôle déchaîne trop de passion.

Mister Gioacchino a-t-il trop multiplié les frasques et les éclats lyriques ? Le Docteur Rossini était-il victorien au point de souffrir d’inhibition caractérisée quarante ans durant ?

Le mystère Rossini n’est-il pas l’attrape-critiques, le beau sujet de publication pour les historiens ? Voilà un musicien qui fut prospère, qui semble avoir renoncé aux extases de son jeune âge et avoir réussi à profiter de son vivant d’une gloire dont seuls les ossements de ses collègues pourront jouir un jour. L’accusera-t-on de légèreté, le blâmera-t-on pour ce qui est peut-être du bon sens ? Lui reprochera-t-on de s’être préservé du sort de son contemporain Donizetti, qui a sombré dans la folie ?

Mais, peut-être, devrions-nous simplement jouir de Monteriano et de son opéra.

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | source : collection privée | commanditaire : wallonica.org | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ORW | remerciements à l’ORW et, spécifiquement, à Martine van Zuylen


Du même auteur…

PENDERECKI : Voyage aux frontières de la tradition contemporaine

Temps de lecture : 9 minutes >
Krzysztof PENDERECKI (c) Schott Music

Grandeur et misère de la Musique Contemporaine, vol. II, chapitre Krzysztof PENDERECKI. Douxième prise. Silence. On tourne : “Artiste maudit parmi les maudits, né avec un prénom impossible à orthographier, Krzysztof errait dans le petit matin de Cracovie. Son regard perdu dans les brumes s’anima un bref instant lorsqu’il revit en rêve un violon cassé, cadeau que son grand-père Penderecki, soliste de renom, lui avait offert avant de partir pour les Camps de la Mort…”  Coupez, c’est mauvais et puis… intégralement faux :  Krzisztof PENDERECKI a eu un cursus honorum d’une linéarité à faire pâlir d’envie un ingénieur des ponts & chaussées.

Né le 23 novembre 1933 à mi-chemin entre Cracovie (PL) et la frontière russe, Krzysztof Penderecki est un petit garçon polonais exemplaire et sans histoire. Son père, avocat, touche un peu le piano et, violoniste amateur, il réunit souvent des proches pour faire résonner la maison familiale de mouvements de quatuors ou de brillants duos. Le petit Krzysztof, lui, s’essaie sans grand succès au piano, avec plus de bonheur au violon. La guerre éclate, années entre parenthèses pour le père Penderecki qui doit abandonner son travail, première confrontation avec la liberté pour le futur compositeur qui, encore enfant, rappelons-le, voit des dizaines de Juifs polonais entassés en troupeaux et emmenés sans ménagement vers des horizons plus sordides. Après les troupes nazies, c’est l’Armée Rouge qui entre en scène. Attribuera-t-on à ces événements le goût de Penderecki pour l’intégration des bruits parmi les sons musicaux et pour les violents contrastes sonores ? Arrêtons-là la psychologie de bas-étage. La guerre se termine et Krzysztof finit des études secondaires tout ce qu’il y a de plus normales (à l’exception d’une punition pour avoir gribouillé des slogans anti-stalinistes sur les portes des toilettes). Juin 1951, Krzysztof Penderecki part étudier la musique à Cracovie, fils d’avocat, il n’a pas la chance -époque oblige- d’être descendant de paysan ou d’ouvrier et ne peut donc être admis de plein droit comme étudiant dans la vénérable Alma Mater. Il pourra néanmoins s’y consacrer à une passion : la musique ancienne (N.B. une autre passion qu’il avoue bien volontiers est son goût plus que prononcé pour les grosses voitures…). 1954, entrée à l’Académie de Musique de Cracovie. 1958, sortie de l’Académie de Musique de Cracovie et… retour à l’Académie de Musique de Cracovie : l’élève est tellement brillant qu’on en fait illico un professeur de composition. Ses connaissances en musique religieuse ancienne lui permettent également d’enseigner dans un collège religieux. L’enseignement restera d’ailleurs l’une des trois activités privilégiées de Penderecki, tant que les deux autres -composition et direction d’orchestre- lui en laisseront le loisir. Comme tout étudiant en art, il se fait la main en attendant la célébrité et compose des pièces plus virtuoses qu’inspirées. C’est l’époque des Trois miniatures pour clarinette et piano (1956). Bartok n’est pas loin. La mort d’un de ses vénérés professeurs le pousse à composer Epitafium, un requiem pour cordes, orchestre et percussions. On parlera de “violence expressive”, on évoquera Honegger, et on saluera l’arrivée d’une voix nouvelle, sans encore parler de voie novatrice. De concours en concours, Penderecki gagne des galons et des voyages, dont un en Italie où il rencontre Luigi Nono. De cette époque datent les Psaumes de David (1958) pour chœur mixte, cordes et percussions, les Emanations (1958-59) pour deux orchestres à cordes et les Strophes pour soprano, récitant et 10 instruments (1959). Krzysztof Penderecki gagne également sa vie en écrivant des musiques de film et de la musique de scène pour théâtre de marionnettes, pratiques peu fréquentes parmi les musiciens de notre Europe de l’Ouest.

Couverture du Prologue n°246, où cet article de Patrick THONART a paru en janvier 1992 (c) ORW

1956 avait été pour la Pologne musicale une année marquante : la fin du stalinisme libérait la nouvelle génération du carcan du réalisme socialiste et d’une certaine insistance sur le folklore. Le Festival d’Automne de Varsovie, créé cette même année, ne fut néanmoins pas ce creuset tant attendu où les nouvelles générations auraient pu s’épanouir. L’arrière-garde post-romantique et l’influence néo-classique en direct de France -notamment représentée par ces jeunes compositeurs qui avaient eu la chance de recevoir une bourse d’Etat pour étudier à Paris auprès de Nadia Boulanger- entravaient encore le monde polonais de la composition. En 1958, l’avant-garde vient d’ailleurs, de Darmstadt plus exactement, où règnent Boulez, Stockhausen et Cage. C’est l’époque du sérialisme le plus strict, Schönberg y fait déjà figure d’ancêtre et son dodécaphonisme initial qui ne sent plus le soufre est condamné, trop de liberté y reste possible pour ces nouveaux puritains du sériel.

Série : une succession des douze demi-tons de la gamme chromatique présentés dans un ordre déterminé par le compositeur, et qui, moyennant divers aménagements (transposition, renversement, récurrence, transformations rythmiques, etc.), engendrera toute la composition.”

PINCHERLE M., Petit lexique des termes musicaux (Paris, 1973)

Krzysztof Penderecki compose Anaklasis pour 12 cordes et percussions (1959-60), Thrénodie pour 52 cordes (1960) et expérimente de nouvelles techniques de notations. L’élève Penderecki connaît ses classiques et il est aisé de dépister ses références : Stravinski dans les Psaumes, les maîtres du sériel dans Emanations et Thrénodie, Nono et Boulez dans Strophes. Mais le sevrage n’a pas l’air trop douloureux : les sonorités, entrecoupées de bruits, lui sont propres, les contrastes de couleurs qu’il affectionne tant sont autant de sceaux dont il marque ses compositions, les différentes attaques au sein de la même pièce sont enfin typiques d’un style et d’un son “Penderecki fecit”. A cet univers nouveau, il fallait une notation adéquate. Qu’à cela ne tienne, Penderecki invente de nouveaux codes… conférant à certaines partitions des airs d’électro-encéphalogrammes ; mais non, c’est bien de musique qu’il s’agit. Faut-il transcrire des tempi fluctuants ? Penderecki trouve le vocabulaire graphique pour les dire : trois lignes parallèles aux portées représentent trois repères de tempo (l’inférieure, le tempo le plus lent -♫ = c.48 par min.- et la supérieure, le tempo le plus rapide -♫ = c.66 par min.), un gros trait passant de l’une à l’autre indique clairement les changements ou, plutôt, les glissements de tempo. Non content d’innover le langage écrit, Penderecki bouscule le langage sonore en attribuant autant de valeur aux sons qu’au bruit proprement dit : Anaklasis sera l’événement du Festival de Donaueschingen de 1960 ; Heinrich Strobel, l’âme du festival, l’avait prévu, qui avait commandé l’oeuvre à Penderecki après l’audition de ses Strophes. Dans les Dimensions du temps et du silence, le chœur ne chante pas des mots mais des sons. L’électronique, très en vogue à l’époque, n’est pas négligée non plus : dans Psalmus 1961, la voix d’une soprano est retravaillée avec force effets d’écho et de filtres. Réactions mitigées : “choc sonore”, “dérangeant”, “désespérément cataclysmique” (à propos de sa Thrénodie dédiée aux victimes d’Hiroshima), “grandeur primitive” ou “son libéré”. Le fort-en-thème-du-premier-rang n’est pas exactement le gentil petit garçon que l’on attendait…

1962, l’année de tous les dangers, l’année de la trahison : c’est du moins ce qu’affirment les avant-gardistes du moment car, comme on peut le voir, il n’est de pires conservateurs que des révolutionnaires qui ont pignon sur rue. La parole est au Procureur du Roi. Le 27 novembre de cette année-là, Varsovie entend la première d’une pièce pour trois chœurs mixtes : un Stabat Mater (il sera par la suite incorporé dans la Passion). Penderecki est alors adoré des foules, les Polonais le saluent en rue (même ceux qui n’ont jamais entendu ses œuvres, d’ailleurs), il sera bientôt (en 1972) nommé Principal de l’Académie où il enseigne toujours (quand il est en Pologne) et il partage désormais son existence entre sa famille, ses cours et ses compositions. La voie est toute tracée pour un succès mondial, les lauriers sur terre. Est-ce pour cela que Penderecki quitte la ligne pure et dure de ses premières années ? Est-ce en vue de cette satisfaction terrestre qu’il livre ce Stabat Mater à son public, atterré de ne plus être choqué ? On lui a reproché, au nom de l’avant-garde, au nom de l’intellect, de courtiser les masses. Qu’avait-il donc de si terrible, ce Stabat Mater ?

Pour en prendre connaissance, il faut aujourd’hui écouter la totalité de la Passion selon Saint Luc dans laquelle Penderecki a intégré l’objet du litige. Créée en 1966 dans la cathédrale de Münster (sous la baguette de Henryk Czyz, fidèle de toujours), la Passion est considérée comme la première grande oeuvre de Penderecki. La déconfiture du “mécano sériel”, annoncée dans le Stabat Mater, est ouvertement prononcée dans cette oeuvre où Penderecki, fort de ses connaissances en musique religieuse ancienne, incorpore des éléments de chant grégorien et de polyphonie vocale traditionnelle. Par sensationnalisme, a-t-on-dit, le compositeur y mélange organiquement les matériaux sonores les plus hétérogènes, les couleurs y éclatent en contrastes vertigineux. Penderecki avait choisi Luc parce que les autres Passions avaient déjà été trop bien servies : la série B-A-C-H (Sib-La-Do-Si) exprime clairement son hommage. Sa Passion selon Saint Luc sera jugée par la postérité. Comme chef d’accusation : sa complaisance. Pour sa défense, l’accusé plaidera le jeu avec la tradition (pour peu que la musique de Penderecki puisse avoir un caractère ludique !) ou la redécouverte de l’authenticité de certaines sources marquantes pour la suite de l’oeuvre religieuse de Penderecki. Le public, lui, est séduit et la Passion aura pour premier mérite de servir de porte d’accès à des œuvres réputées plus difficiles. Son second mérite, et non le moindre, est de faire de Krzysztof Penderecki un compositeur mondialement apprécié. Désormais, de festivals en rétrospectives, de commandes prestigieuses en créations retentissantes, de la musique sacrée aux concertos virtuoses, Penderecki est un globe-trotter, traversant l’Atlantique dans les deux sens, au gré des concerts et des cours qu’à présent il donne également à Yale. Resnais lui confie la musique de son film “Je t’aime, je t’aime”. 1967, Pittsburgh Overture, première américaine. 1968, voyage en Bulgarie pour collecter le matériel vocal des futurs Utrenia 1 et Utrenia 2 (Enterrement du Christ, Résurrection), première du Capriccio pour Sigfried Palm (violoncelle solo)…

1969, première des Diables à Hambourg (Rolf Liebermann) : premier opéra de Penderecki, basé sur la traduction allemande de la pièce de John Whiting “Les Diables”, elle-même inspirée des “Diables de Loudun” d’Aldous Huxley. Le succès est mitigé. Le public s’est ennuyé et maintenant, il hue. Quelques jours plus tard, seconde “première” à Stuttgart ; le producteur Günter Rennert s’est déchaîné, c’est un succès : le ton narratif utilisé à Hambourg s’est mué ici en une plongée vertigineuse au cœur de l’action, la violence macabre entre enfin en scène, les sœurs “possédées” se dépoitraillent sans pudeur et le Père Grandier flambe devant les yeux du public. Rennert a réussi à trouver le pendant dramatique des explorations sonores de Penderecki.

Que dire encore de KP ? Son oeuvre continue à vivre, à se nuancer, à explorer le tréfonds du sonore ; à ses carrières parallèles de professeur et de compositeur, il a ajouté celle de chef d’orchestre (première direction en 1971). EMI a gravé la plupart de ses œuvres. Il compose pour les plus grands  (le pape, des princes, des organismes internationaux, des festivals). Il a même goûté au jazz avec son Actions pour big band (1971). Aux Diables succéda Paradise Lost, moins dramatique, presque post-wagnérien, dira-t-on. Après la Passion et Utrenia vint sa Cosmogonie (1970), oeuvre non-religieuse qui permit à l’Etat polonais de remercier officiellement Krzysztof Penderecki, catholique de gauche, pour avoir “fait de la musique polonaise un concept mondial” (l’événement, postérieur au putsch, n’a pas suscité que des applaudissements). Autre rebondissement politique, Penderecki compose un Lacrimosa en mémoire des grévistes tombés en 1970 à Gdansk. L’oeuvre, commandée par Lech Walesa, a failli empêcher Penderecki de revenir en Pologne après l’arrivée au pouvoir des militaires. Après quoi, on relèvera encore un Requiem polonais (1984), un opéra, Le Masque noir (1986), et quelques concertos.

Le compositeur est aujourd’hui connu du grand public, il a sa place dans tous les bons dictionnaires (et dans wallonica.org) ; sa musique, autrefois juste bonne à faire fuir un abonné, figure au programme de tous les festivals de musique contemporaine ; il est de bon ton de connaître quelques anecdotes sur la vie de Penderecki, d’être amusé par ses premiers essais (“péchés d’adolescence” ?), d’être intéressé par ses œuvres les plus inaudibles et de saluer avec complaisance son retour dans le giron de la musique “normale”.

Mais que conclure de ce long cheminement musical quand on veut écouter sincèrement l’oeuvre de Penderecki ? Il y a-t-il un message dans ce cabotage aux confins de la tradition ? S’il est vrai qu’il n’est de rite que le rite vécu, celui par lequel le novice, vierge, pressent le passage, pour Penderecki, il n’y a eu de tradition musicale qu’une fois revisitée, où l’auditeur, d’abord apeuré mais curieux d’une culture sonore qui est la sienne, se voit ouvrir les voies de résonances essentielles, au cœur des racines authentiques de la musique de son continent. Jeune intellectuel, Penderecki a dû plonger jusqu’au sources de la culture paneuropéenne pour s’affranchir des exaltations adolescentes (visibles dans la virtuosité pure de certaines pièces) et retrouver l’essence des sonorités qui nous sont propres. A travers e.a. sa musique sacrée, Penderecki nous livre son Graal, hic et nunc : des sons qui ne peuvent nous laisser indifférents.

Quelle belle leçon d’humilité intellectuelle que de déterrer de son propre jardin les fruits que d’autres cherchent encore sous les tropiques.

Patrick Thonart


Cet article est paru en janvier 1992, dans le n° 246 de Prologue, le magazine de l’Opéra Royal de Wallonie, et ce, alors que l’ORW accueillait Les Diables de Loudun les 21-23-27-29 février 1992, au Théâtre Royal de Liège (BE) :

LES DIABLES DE LOUDUN
Opéra en trois actes
Livret et musique de Krzysztof PENDERECKI
Edition B. Schott fils, Mayence (partition)

Direction musicale de Robert Satanowski
Mise en scène d’Albert-André Lheureux
Décors et costumes de Serge Creutz

Production de l’Opéra Royal de Wallonie
Avec Helia THEZAN (Soeur Jeanne), Nicolas CHRISTOU (Urbain Grandier)
Orchestre et choeurs de l’ORW


A lire absolument, pour ne pas assister idiot à une représentation des Diables de Loudun : l’Appendice des Diables de Loudun d’Aldous Huxley. Le penseur anglo-saxon y analyse les différents “succédanés de la grâce”, de la transcendance… vers le bas. Autrement dit : “comment oublier que je ne suis que moi et que je n’adore pas ça ?” Et ce, en trois leçons. Leçon 1 : l’alcool et les drogues. Leçon 2 : la sexualité sans âme (pas la sexualité élémentaire de D.H. Lawrence, dite ‘de l’Eden’, mais celle sans amour et perverse de Genêt, dite “de l’égout”). Leçon 3 : le délire des foules (contrairement au deux précédents, ce genre de délire a rarement été interdit par le Pouvoir). Le texte est brillant et clair, incisif et provocateur ; de ces textes qui laissent le lecteur pensif, longtemps après qu’il a fermé son livre.


A lire également : la fiche très détaillée de SCHOTT-MUSIC.COM (éditeur musical) ; on y trouvera l’intégralité de l’oeuvre de Penderecki par catégorie ; la biographie du compositeur y est publiée en anglais mais elle est traduite en français sur le site de l’IRCAM – Centre Pompidou (BRAHMS.IRCAM.FR).


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | source : collection privée | commanditaire : wallonica.org | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ORW | remerciements à l’ORW et, spécifiquement, à Martine van Zuylen


Du même auteur…

Article-promenade – Wolfgang Amadeus M…

Temps de lecture : 5 minutes >
Cet article est initialement paru dans le n°242 (octobre 1991) de la revue mensuelle “Prologue” de l’Opéra Royal de Wallonie (Liège, BE) – texte actualisé en 2017 – 1991 était l’année du bicentenaire de la mort de Mozart (1756-1791)

Prélude. Alla Turca. L’an 1992 sera un grand cru, un millésime festif. Les plats encore tièdes de l’année M. seront resservis au hors-d’oeuvre de nouvelles liesses populaires : 1872-1992, cent-vingtième anniversaire du premier vélocipède d’Achille-Claude Debussy ; 1920-1992, soixante-dixième anniversaire de la communion solennelle d’Olivier Messiaen, sans parler du cent-vingtième anniversaire de la Bar Mitzvah de Gustav Mahler.

Introït. Comme si vous y étiez.

Dire que M. est bien coté serait un euphémisme naïf. Non contents d’inonder les salles de concert et d’opéra de Figari et de Leporelli, les messieurs endimanchés qui président aux destinées de nos mélomanies ont tapissé les vitrines de nos libraires (il est vrai que Raimondi est photogénique) et gavé les bacs de nos disquaires (intégrales et ‘best of’, disques d’or et almanachs). Bilan : le triomphe du moyen, le règne du médiocre. The European du 26 juillet 1991 titrait : “The failures are best forgotten, if not forgiven” [“Mieux vaut en oublier les échecs, faute de les pardonner”]. Dans son article, Charles Osborne regrettait principalement que si peu d’artistes aient saisi l’occasion pour explorer le M. moins connu, notamment le jeune M. de la Finta Semplice ou du Mitridate. Seule initiative qui trouve grâce à ses yeux : The Jewel Box du critique britannique Paul Griffith. Ecrit pour Opera North, ce patchwork d’arias regroupe des pièces de M. himself, agrémentées de quatre compositions de Griffith et reliées par une intrigue-prétexte. L’honneur est sauf !

La scène est triste et si prévisible. Le disque n’est pas en reste : il faut trente (ré)éditions d’œuvres du Maître, pour (re)découvrir une interprétation marquante (que n’a-t-on laissé l’arachnéenne Mitsuko Ushida jouer également les Fantaisies dans l’intégrale Philips !). Bref, si M. fait l’unanimité, il n’est pas toujours servi avec qualité.

Prélude. Allegretto.

Pourtant, les fêtes musicales de longue distance nous avaient habitués à mieux. Une des pionnières du genre nous avait tenus en haleine pendant de longues semaines : in memoriam Les cantates d’église de Jean-Sébastien Bach sur le troisième programme [aujourd’hui Musiq3]. Après un an d’anniversaire, Liszt était presque devenu supportable… au petit-déjeuner. Reconnaissons par ailleurs que Les années Mozart du même troisième programme planaient loin au-dessus des manifestations discographiques de circonstance, genre Petite musique de nuit interprétée par l’Harmonie municipale de Glötz, chef-lieu de la Syldavie supérieure, sur CD bon marché, de marque inconnue, à 5 € en grandes surfaces. Et M. là-dedans ?

Intermezzo.

Mais que fête-t-on en 1991 ? Les vocalises de la Reine de la Nuit ? La progression inimitable du Tuba Mirum dans le Requiem ? La délicate gentillesse, confortable et digestive, du quintette pour clarinette ? Monsieur M., compositeur galant ? M., génie inspiré, malade et injustement critiqué ? Peut-être Johann Chrysostomus Wolfgang Amadeus Gottlieb M., gentil garçon boutonneux qui a fort prématurément montré plus de disposition pour le clavier que pour la robinetterie et qui, partant, a fait carrière dans la musique ? Ingratitude de l’histoire : c’est sa mort que l’on fête !

Et, prenant le contrepied des ironies féroces de l’ermite en studio (j’ai nommé Glenn Gould), le Dr Alfred Tomatis entreprend de son côté, l’apologie, primaire et peu nuancée, du génie intersidéral de M., expliquant dans son Pourquoi M. ? (Fixot, 1991) comment il en est venu à utiliser la musique dudit Wolfie dans ses thérapies.

Notre petit génie en perruque ne ferait-il pas l’unanimité ? De l’hystérie glacée du génial autiste canadien, re-créateur à deux reprises des Variations Goldberg de Bach, aux épanchements hagiographiques de l’oto-rhino-laryngologue, il y a une large plaine où nos Gaulois se perdent. Comment alors parler de M., du compositeur que l’on connaît, de l’interprète qu’il fut et, enfin, de l’homme ? Car, après tout, c’en était un.

Contrapunctus ontologicus.

Une nuit que M. déambulait dans les rues de Salzbourg, il arriva sur une piazzetta à peine éclairée où chantait une fontaine généreusement baroque. Tout aussi généreusement baroque était l’énorme femme-viking qui offrait son opulente poitrine aux débordements aqueux. Ekberg-Mozart : 1-0.

Le choc fut tel qu’un souffle d’éternité fit chuter sa perruque et que, par cette épiphanie quasi joycienne, il se retrouva dans la peau d’un simple quidam, Elckerlyc, Everyman, bref, un individu devant son seul choix vital : comment vais-je réagir à cette altérité qu’est le monde qui m’entoure ?

Face à l’ordre initial (qu’il soit architectural, ambivalent ou trinitaire), il lui fallait choisir entre deux réactions : l’adhésion ou la réaction.

Thème I.

L’adhésion implique la transparence, l’abnégation de l’individu qui se fond dans le Tout, l’absence de réaction à contre-courant, le non-agir (wu wei), la mort de l’affectif au profit du simple réel, la “patience dans l’azur” du Poète puis du physicien, bref : le silence.

Concept insupportable pour le musicien qui devrait admettre que…

Qui sait ne parle pas
Qui parle ne sait pas

Lao Tzeu, Tao-tê-king : la Voie et sa vertu
(trad Houang & Leyris, Paris, Seuil, 1979)

Une négation de l’artiste et de sa fonction de créateur qui semble néanmoins ne pas avoir inhibé certains : sans aller jusqu’au translucide dépouillement de l’art Zen, il est des musiciens comme des peintres, des sculpteurs et des écrivains qui n’ont pas reculé devant le silence. Évoquera-t-on ici les instants suspendus de Debussy et son mélisme descendant (Jankélévitch) qui désamorce sans violence les affects romantiques ?

Theme II. Con variazoni.

La réaction, elle, est un vécu bifide qui transforme l’individu, le musicien en un Laocoon prisonnier de lui-même. Face au chaos des éléments, l’homme se dit créateur et élabore un artefact, une structure, une trame rassurante qu’il propose à ses frères humains.

Ce vécu est bifide, parce que le créateur a le choix des modèles : plongera-t-il en lui-même pour puiser dans son pathos une inspiration de bâtisseur ? Quels drames pathétiques habitaient Berlioz, qui provoquèrent les épanchements de la Fantastique ? Quels débordements solitaires masque la marche disciplinée de la musique de chambre de Schubert ? Quel cœur grondant a inspiré l’explosion thaumaturgique des derniers quatuors de Ludwig van ?

A l’opposé, le compositeur, avide de reconnaissance et mendiant l’absolution pour son ego démesuré, respectera-t-il la convention, nagera-t-il dans l’académisme et l’éloge des grands ? Oubliant l’ironie pour la conformité, glanera-t-il un succès public que les précédents n’auraient accepté qu’à titre posthume ? Écrira-t-il avec élégance la Musique de table d’un prince ? Fera-t-il valser Vienne tous les soirs de fête ? Sera-t-il le chantre de la Révolution d’octobre ? Ses Ayres lui attireront-elles les grâces de Sa Majesté ?

Finale. Allegro.

Et l’artiste ? Et M. ? Ses options philosophiques trahissent sa confiance dans l’Ordre premier et, s’il n’a jamais témoigné d’un amour extrême pour le silence, il a écrit des pages que l’on ne pourrait taxer de grandiloquence affective : dans les registres graves, Zarastro n’a rien d’un Trovatore et, sur les crêtes cristallines, ses sopranos tiennent des notes qui invitent à l’infini. Que dire des Sonates pour piano quand elle sont respirées, pédales en berne, cette fois par la diaphane Mitsuko Ushida ?

Parallèlement, en bon pré-romantique, M. a teinté son élégance d’un pathos léger et de bon ton. Don Giovanni est là pour en témoigner, lui, cette caricature pour mal-voyants de l’ego triomphant qui dort en chacun de nous. L’ornementation quelquefois mièvre ou sautillante de certaines de ses pièces (un tribut payé au Siècle ?) donnerait raison à Glenn Gould mais, si l’on en croit Eduard Mörike dans sa nouvelle, Mozart auf der Reise nach Prag (1855), Mozart -puisque c’est bien de lui dont il est question- fut avant tout un fauteur de troubles, poli, peut-être (ce que Wolfgang -sic- Hildesheimer met en doute dans son Mozart, en 1979), mais dangereux pour l’ordre établi et la complaisante bourgeoisie de l’époque.

Satisfait, le lecteur se renverse dans son fauteuil : “C’est bien ce que je pensais !”.

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | source : collection privée | commanditaire : wallonica.org | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ORW | remerciements à l’ORW et, spécifiquement, à Martine van Zuylen


Du même auteur…

THONART : textes

Temps de lecture : 3 minutes >
Articles publiés
Contes, dits & fabulettes
Monographies publiées
    1. Tolkien or the Fictitious Compiler (1984)
      1. Acknowledgements
      2. Introduction
      3. Chapter 1 – The Lord of the Rings as more than a Romance
      4. Chapter 2 – The Quest
      5. Chapter 3 – The Sword
      6. Chapter 4 – The Ring
      7. Conclusion
      8. Bibliography & Bibliographical Codes
    2. Être à sa place. Petit guide de survie des vivants dans un monde idéalisé (à paraître)
Paix d’Ours : un recueil de l’attente (poèmes)
Autres poèmes & chansons sans musique
Traductions publiées

préparé par Patrick THONART

  • Illustration de l’article : DOTREMONT C., Par voie d’origine (ca. 1968)

Par où commencer ? Qui ne sait choisir laisse la main au hasard…