L’étrange cas du Docteur Rossini et de Monsieur Gioacchino (Opera buffa en cinq actes)

Cet article est initialement paru dans le n°245 (janvier 1992) de la revue mensuelle « Prologue » de l’Opéra Royal de Wallonie (Liège, BE) – texte actualisé en 2017
Ouverture

… Mais je parle d’un opéra : Lucia di Lammermoor, Sir Walter Scott, du classique, comprends-tu ? … Philippe était entré déjà dans cette salle plusieurs années auparavant, lors de la représentation de la Zia di Carlo. On l’avait restaurée depuis, dans les nuances betterave et tomate. Par bien d’autres côtés, d’ailleurs, elle faisait honneur à la petite ville. On avait élargi l’orchestre ; des draperies de terre cuite ornaient certaines loges, et au-dessus de chacune, pendait une énorme tablette, proprement encadrée, portant son numéro. Il y avait aussi le rideau -un paysage rose et pourpre, où s’ébattait une troupe nombreuse de dames peu vêtues, cependant que deux autres dames, couchées sur le sommet du proscenium, soutenaient un cadran d’horloge, énorme et pâle.
La somptuosité et l’horreur de l’ensemble étaient telles que Philippe ne put réprimer un cri. Le mauvais goût, en Italie, a quelque chose de majestueux. La vulgarité anglaise est inquiète, et l’allemande a des œillères : le mauvais goût italien voit la beauté et l’outrepasse, mais en conserve l’assurance. Le minuscule théâtre de Monteriano rivalisait impudemment avec les meilleurs et les dames soutenant l’horloge eussent adressé un signe de tête aux jeunes hommes de la Sixtine.
… soudain [le rideau] s’éleva, découvrant les terres de Ravenswood et le chœur des chasseurs écossais éclata. L’auditoire, qui soutenait en frappant ou tambourinant la mesure, oscilla dans la mélodie comme un champs de blé sous le vent… [Philippe] avait saisi, pour sa part, le principe de l’opéra en Italie, qui vise non à l’illusion mais au divertissement, et il n’avait aucune envie que cette soirée de gala fut métamorphosée en réunion de prière.
… Les familles se saluaient à travers la salle. Du parterre, les spectateurs, hélant leurs frères et fils dans le chœur, leur assurèrent qu’ils chantaient comme des anges. Quand Lucia apparut au bord de la source, de vifs applaudissements s’élevèrent, mêlés de cris : “Bienvenue à Monteriano !”… Lucia se mit à chanter et l’on fit silence, un instant. Elle était lourde et laide ; mais sa voix restait belle et la salle entière, à son chant, bourdonna doucement comme une ruche d’abeilles heureuses. La coloratura fut tout au long ponctuée de soupirs et la dernière note aiguë monta dans une clameur d’universelle allégresse…”

Acte I

Voilà, tout y est ! Forster l’a écrit, qui connaissait l’Italie pour l’avoir visitée (merci, Monsieur Baedeker) et l’Angleterre pour avoir souffert d’être victorien. L’auteur de A Passage to India était un entomologiste romanesque qui (vile vengeance ou autocritique ?) passa son élégante carrière littéraire à dépister les plus intimes frustrations de ses frères (et sœurs) grands-bretons en les mesurant à l’aune des passions méridionales. Avide de constrastes, il n’a pas hésité à plonger toute une troupe de jeunes vierges anglicanes dans les bras de ténébreux Italiens ou de mystérieux intouchables de l’Inde coloniale. Qui eut pu mieux critiquer l’opéra italien du XIXe siècle ?

Monteriano, Venise ou Milan, toute la scène au temps de Gioacchino est là. N’oublions pas que, si certains postulent l’immortalité de l’oeuvre, le compositeur a néanmoins vécu à une époque bien réelle où l’opéra n’était en rien ce que nous connaissons dans nos brumeuses Ardennes. L’Italie n’était aucunement unie, sainte, etc. ; elle n’était qu’un amalgame de cités plus ou moins riches, plus ou moins cultivées, où des directeurs de théâtre et des imprésarios plus ou moins honnêtes exploitaient une foule de musiciens itinérants qui dirigeaient, ici la première de telle production locale, là les répétitions de l’oeuvre qui leur tenait tant à cœur avec, hélas, la maîtresse du directeur comme Prima Donna.

Heureusement, l’Italie est aussi une terre généreuse, s’il en est. La prodigalité ensoleillée des méridionaux a aisément compensé l’inévitable légèreté avec laquelle des dizaines d’opéras ont fait résonner les salles en plaqué or de la péninsule.

Et puis, est-ce faire justice à Gioacchino que de réduire le succès de ses oeuvres à des fleurs du hâle ?

Acte II

Vienne. Dans un grenier (genre La Bohème) où traînent, éparses, des partitions fouillées, le Maître est sourdement penché “sur une impression de musique qu’il achève de corriger”. La porte s’ouvre et Gioacchino pénètre dans l’antre du génial clochard. Il n’a reculé devant aucune mondanité pour vivre cet instant (pour lui, sans l’aide de Monsieur Salieri et du poète Carpani, pas de rencontre possible avec le compositeur des Quatuors). Beethoven attend un peu pour redresser la tête : “Ah ! Rossini, c’est vous l’auteur du Barbiere di Siviglia ? Je vous félicite, c’est un excellent opera buffa ; je l’ai lu avec plaisir et m’en suis réjoui. Tant qu’il existera un opéra italien, on le jouera. Ne cherchez jamais à faire autre chose que de l’opera buffa ; ce serait forcer votre destinée que de vouloir réussir dans un autre genre… Voyez-vous, l’opera seria, cela n’est pas dans la nature des Italiens. Pour traiter le vrai drame, ils n’ont pas assez de science musicale ; et comment, celle-ci, pourraient-ils l’acquérir en Italie ?”

Gioacchino, comme on le verra, s’y essaiera quand même, frondeur qu’il était. Rossini prend note et plonge en souriant dans un salon de thé.

Acte III

Paris. Rossini est riche, célèbre et… peu productif. Comme tout le monde le dit déjà : “Rossini, c’est 40 opéras en 19 ans et, bientôt, 40 ans sans opéra !” Le compositeur dirige l’Opéra Italien. Mondain, incontournable, puissant jusqu’à la révolution de 1830, il ne s’épuise pas trop à rester génial. En plus, les pompes de l’opéra à la française le tentent. Virus conventionnel, anti-jovial et hilaro-dépressif d’un classicisme codifié, trop ostensible pour pouvoir prétendre au parrainage d’Apollon, l’opéra français de l’époque ne nous a livré que peu d’oeuvres brillantes et lumineuses. Le mal est fait, Rossini sort son Guillaume Tell : un four ! Seule l’action des années dérouillera l’oeuvre de l’aura d’ennui qu’elle a véhiculée lors de ses premières représentations. La convention est, pour le créateur, une maîtresse moins fidèle qu’il n’y paraît.

Acte IV – Intermezzo

Italie. De retour au bercail, Rossini n’aura de cesse de rappeler combien il reste attaché aux valeurs d’un opéra alors défunt : hélas pour lui, finie l’époque des castrats, des cantatrices costumées en guerriers, des vocalises vertigineuses, des rutilants décors où déambulent de fausses ingénues, finis les “numéros”, les solos que l’on veut voir bisser ad libitum. Gioacchino a fait recette mais Rossini n’est plus de son temps et il a eu la décence de descendre en marche.

Bien des années plus tard, Richard Strauss survivra lui aussi à son époque. Mais quels trésors d’intelligence ne lui faudra-t-il pas, à lui, le romantique de la dernière heure, pour rester droit jusqu’au milieu du XXe siècle, tel un albatros baudelairien dont les cadets, heureusement, ne fumaient pas la pipe.

Acte V – Finale

Londres. Le docteur Jekyll s’est enfermé dans son laboratoire. Dans la ruelle derrière la maison, apparaît une forme presque humaine mais hideuse, criminelle par sa seule existence. Hyde déchaîne la nuit ce que Jekyll a contenu le jour. Jekyll se crispe le jour sur ce dont Hyde pourra jouir la nuit. Trop de contrôle déchaîne trop de passion.

Mister Gioacchino a-t-il trop multiplié les frasques et les éclats lyriques ? Le Docteur Rossini était-il victorien au point de souffrir d’inhibition caractérisée quarante ans durant ?

Le mystère Rossini n’est-il pas l’attrape-critiques, le beau sujet de publication pour les historiens ? Voilà un musicien qui fut prospère, qui semble avoir renoncé aux extases de son jeune âge et avoir réussi à profiter de son vivant d’une gloire dont seuls les ossements de ses collègues pourront jouir un jour. L’accusera-t-on de légèreté, le blâmera-t-on pour ce qui est peut-être du bon sens ? Lui reprochera-t-on de s’être préservé du sort de son contemporain Donizetti, qui a sombré dans la folie ?

Mais, peut-être, devrions-nous simplement jouir de Monteriano et de son opéra.

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction | source : collection privée | commanditaire : wallonica.org | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ORW | remerciements à l’ORW et, spécifiquement, à Martine van Zuylen


Du même auteur…

Article-promenade : Wolfgang Amadeus M…

Cet article est initialement paru dans le n°242 (octobre 1991) de la revue mensuelle “Prologue” de l’Opéra Royal de Wallonie (Liège, BE) – texte actualisé en 2017 – 1991 était l’année du bicentenaire de la mort de Mozart (1756-1791)

Prélude. Alla Turca. L’an 1992 sera un grand cru, un millésime festif. Les plats encore tièdes de l’année M. seront resservis au hors-d’oeuvre de nouvelles liesses populaires : 1872-1992, cent-vingtième anniversaire du premier vélocipède d’Achille-Claude Debussy ; 1920-1992, soixante-dixième anniversaire de la communion solennelle d’Olivier Messiaen, sans parler du cent-vingtième anniversaire de la Bar Mitzvah de Gustav Mahler.

Introït. Comme si vous y étiez.

Dire que M. est bien coté serait un euphémisme naïf. Non contents d’inonder les salles de concert et d’opéra de Figari et de Leporelli, les messieurs endimanchés qui président aux destinées de nos mélomanies ont tapissé les vitrines de nos libraires (il est vrai que Raimondi est photogénique) et gavé les bacs de nos disquaires (intégrales et ‘best of’, disques d’or et almanachs). Bilan : le triomphe du moyen, le règne du médiocre. The European du 26 juillet 1991 titrait : “The failures are best forgotten, if not forgiven” [“Mieux vaut en oublier les échecs, faute de les pardonner”]. Dans son article, Charles Osborne regrettait principalement que si peu d’artistes aient saisi l’occasion pour explorer le M. moins connu, notamment le jeune M. de la Finta Semplice ou du Mitridate. Seule initiative qui trouve grâce à ses yeux : The Jewel Box du critique britannique Paul Griffith. Ecrit pour Opera North, ce patchwork d’arias regroupe des pièces de M. himself, agrémentées de quatre compositions de Griffith et reliées par une intrigue-prétexte. L’honneur est sauf !

La scène est triste et si prévisible. Le disque n’est pas en reste : il faut trente (ré)éditions d’œuvres du Maître, pour (re)découvrir une interprétation marquante (que n’a-t-on laissé l’arachnéenne Mitsuko Ushida jouer également les Fantaisies dans l’intégrale Philips !). Bref, si M. fait l’unanimité, il n’est pas toujours servi avec qualité.

Prélude. Allegretto.

Pourtant, les fêtes musicales de longue distance nous avaient habitués à mieux. Une des pionnières du genre nous avait tenus en haleine pendant de longues semaines : in memoriam Les cantates d’église de Jean-Sébastien Bach sur le troisième programme [aujourd’hui Musiq3]. Après un an d’anniversaire, Liszt était presque devenu supportable… au petit-déjeuner. Reconnaissons par ailleurs que Les années Mozart du même troisième programme planaient loin au-dessus des manifestations discographiques de circonstance, genre Petite musique de nuit interprétée par l’Harmonie municipale de Glötz, chef-lieu de la Syldavie supérieure, sur CD bon marché, de marque inconnue, à 5 € en grandes surfaces. Et M. là-dedans ?

Intermezzo.

Mais que fête-t-on en 1991 ? Les vocalises de la Reine de la Nuit ? La progression inimitable du Tuba Mirum dans le Requiem ? La délicate gentillesse, confortable et digestive, du quintette pour clarinette ? Monsieur M., compositeur galant ? M., génie inspiré, malade et injustement critiqué ? Peut-être Johann Chrysostomus Wolfgang Amadeus Gottlieb M., gentil garçon boutonneux qui a fort prématurément montré plus de disposition pour le clavier que pour la robinetterie et qui, partant, a fait carrière dans la musique ? Ingratitude de l’histoire : c’est sa mort que l’on fête !

Et, prenant le contrepied des ironies féroces de l’ermite en studio (j’ai nommé Glenn Gould), le Dr Alfred Tomatis entreprend de son côté, l’apologie, primaire et peu nuancée, du génie intersidéral de M., expliquant dans son Pourquoi M. ? (Fixot, 1991) comment il en est venu à utiliser la musique dudit Wolfie dans ses thérapies.

Notre petit génie en perruque ne ferait-il pas l’unanimité ? De l’hystérie glacée du génial autiste canadien, re-créateur à deux reprises des Variations Goldberg de Bach, aux épanchements hagiographiques de l’oto-rhino-laryngologue, il y a une large plaine où nos Gaulois se perdent. Comment alors parler de M., du compositeur que l’on connaît, de l’interprète qu’il fut et, enfin, de l’homme ? Car, après tout, c’en était un.

Contrapunctus ontologicus.

Une nuit que M. déambulait dans les rues de Salzbourg, il arriva sur une piazzetta à peine éclairée où chantait une fontaine généreusement baroque. Tout aussi généreusement baroque était l’énorme femme-viking qui offrait son opulente poitrine aux débordements aqueux. Ekberg-Mozart : 1-0.

Le choc fut tel qu’un souffle d’éternité fit chuter sa perruque et que, par cette épiphanie quasi joycienne, il se retrouva dans la peau d’un simple quidam, Elckerlyc, Everyman, bref, un individu devant son seul choix vital : comment vais-je réagir à cette altérité qu’est le monde qui m’entoure ?

Face à l’ordre initial (qu’il soit architectural, ambivalent ou trinitaire), il lui fallait choisir entre deux réactions : l’adhésion ou la réaction.

Thème I.

L’adhésion implique la transparence, l’abnégation de l’individu qui se fond dans le Tout, l’absence de réaction à contre-courant, le non-agir (wu wei), la mort de l’affectif au profit du simple réel, la “patience dans l’azur” du Poète puis du physicien, bref : le silence.

Concept insupportable pour le musicien qui devrait admettre que…

Qui sait ne parle pas
Qui parle ne sait pas

Lao Tzeu, Tao-tê-king : la Voie et sa vertu
(trad Houang & Leyris, Paris, Seuil, 1979)

Une négation de l’artiste et de sa fonction de créateur qui semble néanmoins ne pas avoir inhibé certains : sans aller jusqu’au translucide dépouillement de l’art Zen, il est des musiciens comme des peintres, des sculpteurs et des écrivains qui n’ont pas reculé devant le silence. Évoquera-t-on ici les instants suspendus de Debussy et son mélisme descendant (Jankélévitch) qui désamorce sans violence les affects romantiques ?

Theme II. Con variazoni.

La réaction, elle, est un vécu bifide qui transforme l’individu, le musicien en un Laocoon prisonnier de lui-même. Face au chaos des éléments, l’homme se dit créateur et élabore un artefact, une structure, une trame rassurante qu’il propose à ses frères humains.

Ce vécu est bifide, parce que le créateur a le choix des modèles : plongera-t-il en lui-même pour puiser dans son pathos une inspiration de bâtisseur ? Quels drames pathétiques habitaient Berlioz, qui provoquèrent les épanchements de la Fantastique ? Quels débordements solitaires masque la marche disciplinée de la musique de chambre de Schubert ? Quel cœur grondant a inspiré l’explosion thaumaturgique des derniers quatuors de Ludwig van ?

A l’opposé, le compositeur, avide de reconnaissance et mendiant l’absolution pour son ego démesuré, respectera-t-il la convention, nagera-t-il dans l’académisme et l’éloge des grands ? Oubliant l’ironie pour la conformité, glanera-t-il un succès public que les précédents n’auraient accepté qu’à titre posthume ? Écrira-t-il avec élégance la Musique de table d’un prince ? Fera-t-il valser Vienne tous les soirs de fête ? Sera-t-il le chantre de la Révolution d’octobre ? Ses Ayres lui attireront-elles les grâces de Sa Majesté ?

Finale. Allegro.

Et l’artiste ? Et M. ? Ses options philosophiques trahissent sa confiance dans l’Ordre premier et, s’il n’a jamais témoigné d’un amour extrême pour le silence, il a écrit des pages que l’on ne pourrait taxer de grandiloquence affective : dans les registres graves, Zarastro n’a rien d’un Trovatore et, sur les crêtes cristallines, ses sopranos tiennent des notes qui invitent à l’infini. Que dire des Sonates pour piano quand elle sont respirées, pédales en berne, cette fois par la diaphane Mitsuko Ushida ?

Parallèlement, en bon pré-romantique, M. a teinté son élégance d’un pathos léger et de bon ton. Don Giovanni est là pour en témoigner, lui, cette caricature pour mal-voyants de l’ego triomphant qui dort en chacun de nous. L’ornementation quelquefois mièvre ou sautillante de certaines de ses pièces (un tribut payé au Siècle ?) donnerait raison à Glenn Gould mais, si l’on en croit Eduard Mörike dans sa nouvelle, Mozart auf der Reise nach Prag (1855), Mozart -puisque c’est bien de lui dont il est question- fut avant tout un fauteur de troubles, poli, peut-être (ce que Wolfgang -sic- Hildesheimer met en doute dans son Mozart, en 1979), mais dangereux pour l’ordre établi et la complaisante bourgeoisie de l’époque.

Satisfait, le lecteur se renverse dans son fauteuil : “C’est bien ce que je pensais !”.

Patrick Thonart


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