CENTRE d’ACTION LAÏQUE (Liège) : Manuel d’autodéfense intellectuelle – La novlangue managériale (2020)

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Les mots, nous le savons depuis Orwell ne sont pas neutres : ils véhiculent des idées, des concepts et produisent des effets concrets sur le réel. L’intériorisation de certains discours orientent ainsi notre représentation du monde. Au travers de la répétition d’un vocabulaire chargé d’un sens bien choisi, il arrive qu’à notre insu, nous finissions par intégrer certaines idées sans plus les questionner. Considérés parfois comme des évidences, les mots finissent par opérer de manière déterminée tant sur notre pensée que sur nos manières d’agir.

Dans le monde du travail, une rhétorique bien huilée est ainsi apparue, celle que l’on nomme la novlangue managériale. Articulée au projet néolibéral, elle prescrit un mode d’organisation du travail basé sur une conception utilitariste des humains considérés comme des ressources à mobiliser. Les principes de flexibilité, rentabilité, performance, compétitivité tout en s’appuyant sur le courant du développement personnel constituent les piliers de cette idéologie gestionnaire.

Intégrer la mise en mots et les tournures de phrases de ce discours spécifique, questionner le sens et l’effet délétère des termes considérés comme ordinaires dans le monde du travail relève d’un exercice critique qu’il est intéressant de mettre en œuvre si nous souhaitons que le vocabulaire n’agisse plus à notre insu. C’est l’objectif que ce cahier pédagogique tente de poursuivre à l’aide de petits exercices pratiques.

Ce carnet vous permettra de :

    • Repérer les modes opératoires spécifiques à la novlangue managériale ;
    • Prendre conscience des effets de la novlangue managériale sur votre pensée et vos manières d’agir ;
    • Repolitiser la question de l’organisation du travail.

George Orwell est l’auteur de 1984. Publié en 1949, le livre présente une société totalitaire qui impose l’utilisation d’une novlangue. L’objectif de cette langue est de diminuer le nombre de mots et par extension le nombre de concepts qui permettent aux gens d’analyser et de critiquer le système.


wallonica.org publie ici de larges extraits du Manuel d’autodéfense intellectuelle – La novlangue managériale édité en 2020 par le Centre d’Action Laïque de la Province de Liège, notre partenaire. Vous trouverez les textes de fond dans nos pages (comme dans la publication du CAL Lg) mais nous vous devrez ouvrir le cahier pédagogique (édité par Hervé Persain) pour découvrir les différents exercices proposés. Le lien vers le document en ligne sera chaque fois disponible. Entraînez-vous et résistez !


« Disruptif, agile, lean management, scaler, plan de sauvegarde, démarche d’excellence… » : cette série de mots et d’expressions bien convenus ont envahi le monde professionnel. Loin d’être neutre, ce type de discours que l’on qualifie de novlangue managériale semble bel et bien destiné à formater notre pensée et discipliner nos comportements au travail. Ce manuel vous propose, à travers de petits exercices ludiques, de débusquer les stratégies, intentions et effets du discours managérial comme producteur d’évidences partagées saisi d’enjeux socio-politiques. À l’issue de chaque exercice, un point théorique est proposé afin de conceptualiser ce qui s’y joue spécifiquement.

Ce fascicule est la deuxième publication d’une collection intitulée « Savoirs résistants » qui poursuit l’ambition suivante : proposer quelques pistes de réflexion, outils et références afin d’alimenter nos luttes pour une société plus égalitaire.


Définitions préliminaires

Qu’est-ce que la novlangue ? Ce concept a été créé par George Orwell dans son roman 1984. Il consiste en une simplification lexicale et syntaxique de la langue, destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et éviter ainsi toute formulation critique envers l’État. Ce concept est passé dans l’usage courant pour désigner un langage destiné à dénaturer la réalité.

Qu’est-ce que la novlangue managériale ? Il s’agit d’un discours qui vise à soutenir l’organisation néolibérale du travail. Cette rhétorique, en adoucissant ou masquant les rapports de domination dans l’entreprise, a pour objectif d’empêcher la critique du système. Elle a une visée performative dans le sens où elle oriente la pensée et les façons d’agir. Ce langage managérial domestique ainsi les esprits à partir d’un système de référence (des mots, des expressions, des tournures de phrase, etc.) qui colonise les imaginaires, pour imposer et faire adhérer les travailleur·euse·s à une vision néolibérale du monde du travail et, par extension, de la société. La célèbre expression de Margaret Tatcher « There is no alternative » (TINA) illustre bien ce rétrécissement des possibles.

Mais comment procède cette rhétorique ? À l’aide des exercices suivants, découvrez les modes opératoires de la novlangue managériale…


Exercice 01 : Es-tu contaminé·e par la novlangue managériale ? Cet exercice permet de montrer la manière dont agit la novlangue managériale sur notre cerveau et notre imaginaire. En invisibilisant, par le langage, les réalités désagréables qu’engendre le néolibéralisme, il s’agit de les rendre acceptables auprès de l’opinion. L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


MODE OPÉRATOIRE : L’OBLITÉRATION DE SENS

Partant du principe que le langage structure la pensée, cet exercice montre qu’il suffit d’éliminer les mots jugés subversifs pour éliminer le concept associé à ce mot. Les termes gênants ou critiques vis-à-vis de l’organisation néolibérale disparaissent alors pour faire place à un vocabulaire plus complaisant à l’égard du système. Il s’agit donc d’empêcher de penser selon certains termes.

Ainsi remplacer salarié·e par collaborateur·trice permet d’oblitérer la hiérarchisation des positions dans l’organisation ainsi que le lien de subordination existant entre travailleur.euse et employeur.euse (en effet, l’un·e exécute un travail sous l’autorité de l’autre, qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, ainsi que d’en contrôler l’exécution). Utiliser le terme « collaborateur·trice » permet donc de gommer les intérêts contradictoires (et potentiellement conflictuels) qui apparaissent en fonction de votre place dans la pyramide hiérarchique.

Remplacer cotisation sociale par charges sociales permet d’oblitérer le principe de solidarité propre à la cotisation : à savoir un salaire social différé qui sert à tout le monde en cas de maladie, d’accident de travail, de licenciement, etc. Une charge c’est lourd, pesant, l’alléger est donc toujours considéré comme un soulagement.

L’oblitération de sens et l’inversion de sens sont deux modes opératoires qui ont été développés par Alain BIHR dans son ouvrage La novlangue néolibérale, la rhétorique du fétichisme capitaliste (Éditions Syllepse-Page deux, « Cahiers libres », 2017)

MODE OPÉRATOIRE : L’INVERSION DE SENS

Complémentaire à l’oblitération de sens, il ne s’agit plus seulement ici d’adoucir la réalité, mais d’employer des mots inverses à la réalité observée. C’est une méthode dite paradoxante créant une forme de confusion dans notre esprit, elle vise à nier purement et simplement la réalité décrite. Ce dispositif langagier, appelé aussi “principe de double pensée“, bloque à la fois toute possibilité de pensée critique et germe de contestation. Cette violence paradoxale est génératrice de souffrance chez les travailleur·euse·s.

Ainsi, à l’image de “La guerre c’est la paix” dans le roman d’Orwell 1984 un plan de licenciement devient un plan de sauvegarde de l’emploi (exactement le contraire de ce qu’il est pour les personnes licenciées). Un plan d’austérité devient un plan de relance.

Par méthode paradoxante, nous mettons en avant les processus organisationnels qui mettent les travailleur·euse·s dans des situations d’injonctions paradoxales. Une des plus édifiantes consiste à en appeler à l’amélioration du service public en exigeant, dans un même mouvement, la diminution des moyens qui lui sont consacrés : “faire plus avec moins” représente une formule bien connue qui illustre cette méthode.


Exercice 02 : Le langage start-up nation ! Cet exercice permet de montrer comment l’utilisation du franglais, dans la novlangue managériale, véhicule
des valeurs et des codes communs, rentables pour l’entreprise. Il s’agit ici de tics de langage orientés “performance, innovation, efficacité” très inspirés par le mythe de la start-up. L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


MODE OPÉRATOIRE : UTILISATION IMMODÉRÉE D’ANGLICISMES

Vous l’aurez compris, le langage start-up est un jargon qui sème des anglicismes à tout bout de champ, une espèce de franglais qui finit par ne plus vouloir rien dire.

Pour rappel si vous n’êtes pas au top du new langage start-up nation : une start-up est une entreprise en phase de démarrage (souvent dans les domaines des nouvelles technologies). Bien souvent, elle ne nécessite pas de gros apports en capital de départ, mais elle vise une hyper-croissance rapide (on dit scaler quand on est dans le vent et qu’on veut faire court).

Souvent utilisé dans ces nouvelles entreprises, il s’agit à travers ce langage de se montrer dynamique, innovant, flexible… et surtout rapidement rentable (on dit bankable quand on a la start-up attitude).

Les mythes auxquels se réfèrent les startuppers, ce sont évidemment les success-stories de la Silicon Valley dans le digital. Par exemple, Google, Apple, Facebook et Amazon (on dit les GAFA quand on est « in »). Grâce à ce vocabulaire, la volonté est de créer une appartenance commune à cet esprit start-up outre-Atlantique et ses valeurs d’innovation dans la manière de travailler : cool, récréatif, transversal, flexible, mais surtout très proactif et en amélioration continue (“The sky is the limit” est leur nouveau mantra).

La start-up devient par ailleurs, à travers les discours de certains représentants politiques un projet de société à part entière ! “I want France to be a start-up nation! A nation that thinks and moves like a start-up” déclarait Emmanuel Macron dans un tweet récent.

À travers cette déclaration, il s’agit d’inviter tou·te·s les citoyen·ne·s français·e·s à se rêver entrepreneur·euse·s. Une ambitieuse initiative, le rêve idéal de l’État méritocratique à travers la figure du/de la self made man ou woman !


Exercice 03 : Le bonheur au travail, le nouvel esprit du capitalisme happytoyable. Cet exercice montre à quel point les valeurs du bonheur, du bien-être et de la pensée positive sont convoquées dans la novlangue managériale. Une rhétorique destinée à imposer l’attitude mentale voulue au sein de l’entreprise, selon la devise : un·e travailleur·euse heureux·euse est un·e travailleur·euse rentable ! L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


MODE OPÉRATOIRE : LA RHÉTORIQUE AUTOUR DE LA PENSÉE POSITIVE ET DU BONHEUR

Récemment, nous avons vu fleurir au travers d’offres d’emploi, de profils de fonction ou même dans la communication concernant la culture de l’entreprise, la notion de bonheur/bien-être au travail. Tout serait-il devenu rose dans le monde de l’entreprise ? Rien n’est moins sûr quand on constate les détériorations des conditions de travail dans beaucoup de secteurs.

À travers ce vocabulaire happycratique (entreprise positive, bienveillante, engageante), il s’agit d’inciter les salarié·e·s à souscrire aux valeurs affichées de l’entreprise et surtout à s’y conformer. Le but de ce langage : exploiter les émotions positives et les mettre au service de l’entreprise et de leur objectif de rentabilité.

Ces discours managériaux enjôleurs présentent le travail dans une perspective de développement personnel, révélateur de l’identité. Il s’agit de se réaliser soi-même en réalisant le projet de l’entreprise. La quête de la croissance personnelle doit ainsi rencontrer l’efficacité organisationnelle.

Les séances de coaching, de team building, d’auto-management ou encore de méditation visent ainsi à encourager l’implication des salarié·e·s et leur motivation. L’idée est donc de se réaliser au travers de son travail. Dans un cadre professionnel présenté comme bienveillant, la novlangue managériale happytoyable joue ainsi sur le registre personnel des salarié·e·s pour effacer la délimitation entre ce que les individus engagent et ce qu’il·elle·s sont. La responsabilité employeur·euse/travailleur·euse s’inverse et brouille, en cas de problème, le caractère organisationnel des dysfonctionnements.

Le bonheur est ici un alibi, une manipulation pour rendre les salarié·e·s à la fois dépendant·e·s de leur travail (la séparation entre la sphère privée et professionnelle devient poreuse) mais aussi dociles à souhait. À l’ère du management humaniste et cool, chacun·e est prié·e de donner le meilleur de soi-même.

MODE OPÉRATOIRE : LA DÉNÉGATION INVERSÉE

La dénégation inversée permet ici de se targuer d’offrir ce qu’on n’a pas ou de se féliciter de ce qu’on ne possède pas.

Ainsi la novlangue managériale est construite au travers d’un vocabulaire se référant souvent à des valeurs morales élevées. L’excellence, l’intégrité, la confiance dressent ainsi l’image d’une communauté agissant d’un bloc, réunie “autour d’une pensée unique, sans fissure“. Comment dès lors, ne pas être d’accord pour se mobiliser en faveur de telles valeurs positives dans le cadre de son travail?

Cette vision idéalisée de l’entreprise correspond rarement à la réalité des pratiques. Ce type de discours peut servir à masquer les rapports de domination dans les organisations et annihiler l’apparition de rapports de force.

Une forme de schizophrénie entre ce qui est annoncé et ce qui se passe réellement au sein de l’entreprise peut alors être vécue par les travailleur·euse·s de manière particulièrement violente.

Comme le résume l’anthropologue Michel Feynie, “les rapports de travail sont en apparence très conviviaux : tutoiement privilégié, embrassades généralisées, appel par le prénom. Les dirigeants semblent ainsi abolir les distances et faire comme si tout le monde était sur un pied d’égalité. Cette absence de distance brouille les repères et va favoriser un management par l’affectivité“.


Exercice 04 : Les figures de style à la mode dans la novlangue managériale. Cet exercice permet de repérer les figures de styles utilisées très souvent par la novlangue managériale. Ces figures de style peuvent être destinées à cacher les désagréments de certaines réalités propres à l’organisation néolibérale du travail. Substituer un mot à un autre revient toujours à modifier le regard et les interprétations
anciennement portés sur le phénomène observé. L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


THÉORIE GÉNÉRALE : QUELQUES FIGURES DE STYLE…
  • Oxymore : rapprochement de deux mots qui semblent contradictoires.
  • Néologisme : tout mot de création récente ou emprunté depuis peu à une autre langue ou toute acception nouvelle donnée à un mot ou à une expression qui existait déjà dans la langue.
  • Euphémisme : atténuation dans l’expression de certaines idées ou de certains faits dont la crudité aurait quelque chose de brutal ou de déplaisant.
  • Hyperbole : procédé qui consiste à exagérer la réalité pour produire une forte impression.
  • Technicisateur : expression qui valorise l’état ou le statut d’une personne tout en masquant la réalité sociale de cette personne.
  • Anglicisme : tournure, locution propre à la langue anglaise.
  • Sigle : groupe de lettres initiales constituant l’abréviation de mots.

Exercice 05 : Application pratique. Lettre de déclaration d’amour ou de rupture amoureuse en novlangue managériale. Cet exercice permet d’utiliser quelques modes opératoires mis en lumière dans les exercices précédents (oblitération ou inversion de sens, langage start-up, langage happycratique, figures de style) dans un registre où on ne les utilise généralement pas. Cela permet de mettre en évidence la façon dont l’humain est traité, hors d’un cadre professionnel. Objectif ? Vérifier que la novlangue managériale est bien une façon de faire accepter une situation désagréable, pour le meilleur ou pour le pire. L’exercice est disponible dans le cahier pédagogique.


Conclusion

“C’est depuis l’intérieur des mots du pouvoir que l’on peut critiquer la domination dont ils peuvent être porteurs” (Judith BUTLER). Le discours managérial est aujourd’hui omniprésent dans la vie des entreprises, celle des organisations et au cœur de la vie quotidienne des individu·e·s.

Dans ce cadre, il convient de souligner l’importance des mots car c’est avec eux que nous pensons la réalité et que nous façonnons nos représentations du monde. Il est important de rappeler que les mots sont inscrits dans un rapport de force, certains sont davantage plébiscités que d’autres. Or, si tous les mots subversifs envers le néolibéralisme finissent par disparaître, nous ne disposerons plus des concepts nécessaires pour formuler des critiques à son encontre.

Dès lors que faire?

  • Interroger le sens des mots et l’histoire de leur usage au sein du discours managérial. Derrière l’histoire des normes et usages linguistiques, il y a souvent des enjeux de société importants qui apparaissent.
  • Interroger les éléments de langage répétés inlassablement dans les organisations du travail jusqu’à en devenir des expressions consacrées. Il s’agit de questionner les mots et les évidences partagées qu’ils véhiculent.
  • Mettre à jour le rapport de force existant entre les différentes qualifications de la réalité au travail. À travers les mots, ce sont souvent des représentations du réel et des enjeux politiques qui s’affrontent.
  • Éviter la stratégie du perroquet : conserver son autonomie en tant que force énonciatrice en dehors du formatage de la novlangue managériale. À savoir, ne pas intégrer le vocabulaire managérial aveuglément, mais au contraire, cultiver sa spécificité langagière (dans sa capacité à dire et à comprendre son expérience du travail).

Des propositions de réponses aux différents exercices sont disponibles dans le cahier pédagogique sur la novlangue managériale qui fait partie des manuels d’autodéfense intellectuelle édités par le Centre d’Action Laïque de la Province de Liège.


Plus de lectures sur le contrat social ?

Une “écriture excluante” qui “s’impose par la propagande” : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive

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TRIBUNE : “Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral.” Bien que favorables à la féminisation de la langue, plusieurs linguistes estiment l’écriture inclusive profondément problématique.

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d’une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

LES DÉFAUTS DE L’ÉCRITURE INCLUSIVE

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été “masculinisée” par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’”invisibilisation” de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle “pure” que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l”invisibilisation”, c’est au mieux une métaphore mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

Nous relèverons simplement ici quelques défauts constitutifs de l’écriture inclusive et de ses principes.

  • La langue n’a pu être ni masculinisée, ni féminisée sur décision d’un groupe de grammairiens, car la langue n’est pas une création de grammairiens — ni de grammairiennes. Ce ne sont pas les recommandations institutionnelles qui créent la langue, mais l’usage des locuteurs. L’exemple, unique et tant cité, de la règle d’accord “le masculin l’emporte sur le féminin” ne prétend posséder aucune pertinence sociale. C’est du reste une formulation fort rare, si ce n’est mythique, puisqu’on ne la trouve dans aucun manuel contemporain, ni même chez Bescherelle en 1835. Les mots féminin et masculin n’ont évidemment pas le même sens appliqués au sexe ou à la grammaire : trouver un quelconque privilège social dans l’accord des adjectifs est une simple vue de l’esprit.
  • Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues. En effet, la langue française permet toujours de désigner le sexe des personnes et ce n’est pas uniquement une affaire de lexique, mais aussi de déterminants et de pronoms (“Elle est médecin“). Par ailleurs, un nom de genre grammatical masculin peut désigner un être de sexe biologique féminin (“Ma fille est un vrai génie des maths“) et inversement (“C’est Jules, la vraie victime de l’accident“). On peut même dire “un aigle femelle” ou “une grenouille mâle“…

UNE ÉCRITURE EXCLUANTE

La langue n’est pas une liste de mots dénués de contexte et d’intentions, renvoyant à des essences. Il n’y a aucune langue qui soit fondée sur une correspondance sexuelle stricte. Autrement, le sens des mots serait déterminé par la nature de ce qu’ils désignent, ce qui est faux. Si c’était le cas, toutes les langues du monde auraient le même système lexical pour désigner les humains. Or, la langue n’a pas pour principe de fonctionnement de désigner le sexe des êtres : dire à une enfant “Tu es un vrai tyran” ne réfère pas à son sexe, mais à son comportement, indépendant du genre du mot.

  • Les formes masculines du français prolongent à la fois le masculin (librum) et le neutre (templum) du latin et font donc fonction de genre “neutre”, c’est-à-dire par défaut, ce qui explique qu’il intervienne dans l’accord par résolution (la fille et le garçon sont partis), comme indéfini (ils ont encore augmenté les impôts), impersonnel (il pleut), ou neutre (c’est beau). Il n’y a là aucune domination symbolique ou socialement interprétable. Quand on commande un lapin aux pruneaux, on ne dit pas un.e lapin.e aux pruneaux…
  • La langue a ses fonctionnements propres qui ne dépendent pas de revendications identitaires individuelles. La langue ne détermine pas la pensée — sinon tous les francophones auraient les mêmes pensées, croyances et représentations. Si la langue exerçait un pouvoir “sexiste”, on se demande comment Simone de Beauvoir a pu être féministe en écrivant en français “patriarcal”. L’évidence montre que l’on peut exprimer toutes les pensées et les idéologies les plus antithétiques dans la même langue.
  • En français, l’orthographe est d’une grande complexité, avec ses digraphes (eu, ain, an), ses homophones (eau, au, o), ses lettres muettes, etc. Mais des normes permettent l’apprentissage en combinant phonétique et morphologie. Or, les pratiques inclusives ne tiennent pas compte de la construction des mots : tou.t.e.s travailleu.r.se.s créent des racines qui n’existent pas (tou-, travailleu-). Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords.
  • En effet, les réformes orthographiques ont normalement des objectifs d’harmonisation et de simplification. L’écriture inclusive va à l’encontre de cette logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture. En réservant la maîtrise de cette écriture à une caste de spécialistes, la complexification de l’orthographe a des effets d’exclusion sociale.Tous ceux qui apprennent différemment, l’écriture inclusive les exclut : qu’ils souffrent de cécité, dysphasie, dyslexie, dyspraxie, dysgraphie, ou d’autres troubles, ils seront d’autant plus fragilisés par une graphie aux normes aléatoires.
  • Tous les systèmes d’écriture connus ont pour vocation d’être oralisés. Or, il est impossible de lire l’écriture inclusive : cher.e.s ne se prononce pas. Le décalage graphie / phonie ne repose plus sur des conventions d’écriture, mais sur des règles morales que les programmes de synthèse vocale ne peuvent traiter et qui rendent les textes inaccessibles aux malvoyants.
  • On constate chez ceux qui la pratiquent des emplois chaotiques qui ne permettent pas de produire une norme cohérente. Outre la prolifération de formes anarchiques (“Chere.s collègu.e.s“, “Cher.e.s collègue.s“, etc.), l’écriture inclusive est rarement systématique : après de premières lignes “inclusives”, la suite est souvent en français commun… Si des universitaires militants ne sont pas capables d’appliquer leurs propres préceptes, qui peut le faire ?
  • L’écriture inclusive, à rebours de la logique grammaticale, remet aussi radicalement en question l’usage du pluriel, qui est véritablement inclusif puisqu’il regroupe. Si au lieu de “Les candidats sont convoqués à 9h00” on écrit “Les candidats et les candidates sont convoqué.e.s à 9h00“, cela signifie qu’il existe potentiellement une différence de traitement selon le sexe. En introduisant la spécification du sexe, on consacre une dissociation, ce qui est le contraire de l’inclusion. En prétendant annuler l’opposition de genre, on ne fait que la systématiser : l’écriture nouvelle aurait nécessairement un effet renforcé d’opposition des filles et des garçons, créant une exclusion réciproque et aggravant les difficultés d’apprentissage dans les petites classes.
© Christophe Morin / IP3

Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral. La circulaire ministérielle de novembre 2017 était pourtant claire et, tout en valorisant fort justement la féminisation quand elle était justifiée, demandait “ne pas faire usage de l’écriture dite inclusive” : des administrations universitaires et municipales la bafouent dans un coup de force administratif permanent. L’usage est certes roi, mais que signifie un usage militant qui déconstruit les savoirs, complexifie les pratiques, s’affranchit des faits scientifiques, s’impose par la propagande et exclut les locuteurs en difficulté au nom de l’idéologie ?

Tribune rédigée par les linguistes Yana Grinshpun (Sorbonne Nouvelle), Franck Neveu (Sorbonne Université), François Rastier (CNRS), Jean Szlamowicz (Université de Bourgogne) et signée par une trentaine de leurs confrères.

Pour lire la tribune originale (avec les publicités) sur MARIANNE.NET (article du 18 septembre 2020)


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