franc-maçonnerie

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Secrète ? Fermée ? Discrète ? Ésotérique ? Philanthropique ? Comment définir justement la franc-maçonnerie ?

D’après le Littré en ligne, la franc-maçonnerie (ou, plus simplement, la maçonnerie) est une “association philanthropique, secrète autrefois, qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l’architecte et du maçon, et dont les lieux de réunion sont appelés loges.”

D’après le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, FR), elle est une “association ésotérique visant à l’édification d’une société rationnelle, la construction du Temple, qui professe la fraternité entre ses membres organisés en loges et qui se reconnaissent par des signes et des emblèmes symboliques pris aux maçons du Moyen Âge.

D’après le Larousse en ligne, elle est une “société mondiale fermée, dont les membres, ou frères, qui se reconnaissent à des signes, en possèdent seuls les secrets sous serment. (Un groupe de maçons forme une loge, un groupement de loges forme une obédience).

De son côté, dans son (petit) espace d’accès non-payant, l’Encyclopaedia Universalis propose : “Ordre initiatique, club philosophique, communauté fraternelle, lobby politique ou simple réseau, la franc-maçonnerie a reçu, au cours de sa déjà longue histoire, des définitions et identités variées aux sens souvent contradictoires, sans qu’aucune d’entre elles puisse être considérée comme exhaustive ni tenue pour totalement erronée. Au XVIIIe siècle déjà, dans l’une des premières divulgations publiques des usages maçonniques, un auteur avait ainsi mis en garde ses lecteurs : « Pour le public un franc-maçon / Sera toujours un vrai problème / Qu’il ne saurait résoudre à fond / Qu’en devenant maçon lui-même » (Le Secret des francs-maçons, 1744). Plus de 250 ans plus tard, il appartient néanmoins au maçonnologue de surmonter ce dilemme qui n’a pourtant rien perdu de son actualité…

“Étonnamment, une requête “franc-maçonnerie” sur le site Connaître la Wallonie du portail de la Région wallonne ne mène qu’à une fiche de type “lieu de mémoire”, consacrée au monument Eugène DEFACQZ, à Ath. Seule évocation du sujet : “Quant à la référence explicite à son activité maçonnique, elle [la statue] confirme, aux yeux de ses anciens adversaires, qu’Eugène Defacqz était avant tout le représentant affirmé d’un parti ; le journal catholique local rappelle volontiers l’opposition de Defacqz à la liberté religieuse et son insistance pour que les pouvoirs publics surveillent la liberté d’enseignement…“. Or, la Belgique compte quelque 25.000 maçons, dont beaucoup en terres wallonnes.” [LESOIR.BE, article du 10 mai 2016]

Il est rassurant d’apprendre que tous les francs-maçons ne mangent pas des petits enfants en piétinant des crucifix devant une effigie de Belzébuth, comme voulaient le faire croire des auteurs anti-maçonniques comme Léo TAXIL dans ses écrits polémiques (cfr. affiche ci-dessus) : “Exclu de la Maçonnerie dès le 1er degré pour ‘fraude littéraire’, Léo Taxil débute alors une campagne contre les Francs-maçons. Selon ses dires, il faisait partie de la loge Le temple des amis de l’honneur français. En 1887, il est reçu en audience par le pape Léon XIII, qui blâme l’évêque de Charleston pour avoir dénoncé les confessions antimaçonniques de Taxil comme une fraude. En 1892, Taxil commence à publier un journal La France chrétienne anti-maçonnique. Entre le 20 novembre 1892 et le 20 mars 1895, il fait paraître avec Carl Hacks, sous le pseudonyme du ‘Docteur Bataille’, Le Diable au XIXe siècle, un ouvrage prétendant dresser l’état de l’occultisme, accusant les loges d’adorer le démon et dénonçant une vaste conspiration maçonnique mondiale, qui fait un grand bruit. À côté de figures bien réelles de la maçonnerie comme Albert Pike, il met en scène des personnages de fiction, comme Sophie Walder, Grande Maîtresse du Lotus de France, Suisse et Belgique, et Diana de Vaughan, haute dignitaire luciférienne, qui aurait écrit pour lui ses confessions, où elle parle du culte satanique nommé «palladisme». Ces assertions sont confirmées, à la même époque, par l’installation à Paris d’une Américaine du nom de Diana Vaughan qui attire aussitôt l’attention et que Taxil présente aux journalistes catholiques influents. Devant les prétendues révélations de Diana Vaughan, une polémique naît. Un Congrès antimaçonnique, réuni à Trente avec la bénédiction de Taxil en 1896, tente en vain de trancher la question de leur véridicité. Pressé de montrer Diana aux incrédules, qui doutent de la véracité des affirmations de Diana Vaughan, et de son existence même, Taxil décide finalement de révéler la mystification, lors d’une conférence le 19 avril 1897 dans la grande salle de la Société de géographie de Paris. À la stupeur de l’auditoire, qui compte un certain nombre d’ecclésiastiques, il fait savoir que cette Diana n’était qu’un canular parmi toute une série, il s’agit une simple dactylographe employée par une maison américaine qui vend des machines à écrire et qui lui avait permis d’utiliser son nom. Il avait commencé, dit-il, douze ans plus tôt, en persuadant le commandant de Marseille que le port était infesté de requins et qu’un navire avait été envoyé pour les détruire. Il avait ensuite découvert une ville sous-marine dans le Lac Léman et attiré des touristes et des archéologues pour la retrouver. Il remercie les évêques et les journaux catholiques d’avoir si bien contribué à son canular final, à savoir sa conversion. L’assistance reçoit ces révélations avec indignation. Quand Taxil veut s’en aller, il est malmené au point que des agents de police doivent l’accompagner jusqu’à un café voisin. Il quitte alors Paris. Il finit sa carrière comme correcteur à l’imprimerie de Sceaux.” [HISTOPHILO.COM]

Voilà donc une association philanthropique (dixit Littré) fondée sur la liberté de pensée, qui fait polémique depuis longtemps chez les tenants d’une vérité révélée ou décidée par le pouvoir. La supercherie de Taxil au XIXe n’est qu’un exemple d’anti-maçonnisme qui serait cocasse, s’il n’était sordide : l’existence supposée d’un complot judéo-maçonnique a ensuite garni l’argumentaire des extrémistes politiques et religieux dans les années Trente. La volonté de l’ultra-droite belge (e.a. le mouvement REX) d’éradiquer le mouvement maçonnique a été servie par l’Occupant nazi dès son arrivée en Belgique (mai 1940), aidé en cela par la Collaboration : une exposition anti-maçonnique attire alors près de 30.000 visiteurs, les biens des obédiences maçonniques sont confisqués, leurs archives transférées en Allemagne, plusieurs maçons notables sont assassinés sur le territoire national et des milliers de maçons sont déportés au cours de la deuxième guerre mondiale. De nos jours encore, un pays européen comme l’Italie déclare qu’aucun maçon ne peut faire partie du gouvernement et ce, à la suite de l’Autriche, de la Hongrie et de la Pologne : comment reconnaître le fascisme ? se demande Umberto Eco…


La Franc-Maçonnerie en Belgique

Les principales obédiences présentes en Belgique sont classées ici par nombre décroissant de membres affiliés :

  • Grand Orient de Belgique, en abrégé GOB, “fédération de loges libres et souveraines” (création en 1833, ± 117 loges, quelque 10.000 membres masculins) ;
  • Droit Humain (Fédération belge du -), en abrégé DH, “ordre maçonnique mixte international” (création en 1928, ± 85 loges, quelque 7.000 membres des deux sexes) ;
  • Grande Loge de Belgique, en abrégé GLB, “ordre maçonnique masculin et pluraliste” (création en 1959, ± 75 loges, quelque 4.000 membres masculins) ;
  • Grande Loge Féminine de Belgique, en abrégé GLF, la “franc-maçonnerie au féminin” (création en 1981, ± 46 loges, quelque 2.200 membres féminins) ;
  • Grande Loge Régulière de Belgique, en abrégé GLR, la “franc-maçonnerie traditionnelle” (création en 1979, ± 52 loges, quelque 1.600 membres masculins) ;
  • Lithos – Confédération de Loges, en abrégé LCL (création en 2006, ± 33 loges, quelque 1.100 membres des deux sexes) ;
  • Ordre international du Rite Ancien et Primitif de Memphis et Misraïm, “loge symbolique” (création en 2006, ± 4 loges, quelque 70 membres) ;
  • Grand Orient Latino-Américain, en abrégé GOLA (création en 2004, 2 loges, quelque 40 membres des deux sexes) ;
  • Grande Loge de district des maîtres maçons de marque de Belgique, (création en 1996).

Jean-Pierre Marielle dans le téléfilm inspiré de la nouvelle de Maupassant © Jean Pimentel / JM Productions / France télévisions
Extraits des Contes et nouvelles de Maupassant, deux passages de son Oncle Sosthène (1882)

Mon oncle me répondait : « Justement nous élevons religion contre religion. Nous faisons de la libre pensée l’arme qui tuera le cléricalisme. La franc-maçonnerie est la citadelle où sont enrôlés tous les démolisseurs de divinités […]

[…] il fallait voir mon oncle Sosthène offrir à dîner à un franc-maçon. Ils se rencontraient d’abord et se touchaient les mains avec un air mystérieux tout à fait drôle, on voyait qu’ils se livraient à une série de pressions secrètes. Quand je voulais mettre mon oncle en fureur je n’avais qu’à lui rappeler que les chiens aussi ont une manière toute franc-maçonnique de se reconnaître. Puis mon oncle emmenait son ami dans les coins, comme pour lui confier des choses considérables ; puis, à table, face à face, ils avaient une façon de se considérer, de croiser leurs regards, de boire avec un coup d’œil comme pour se répéter sans cesse : « Nous en sommes, hein ?»


Extraits du Dictionnaire des symboles maçonniques de Jean Ferré (1997)

“On s’aperçoit que I’idée que se font les Maçons de la Franc-Maçonnerie, le sens et les buts qu’ils lui donnent varient d’un pays à l’autre et, dans un même pays, d’une Obédience à l’autre. Il suffit de bavarder avec un membre de la Grande Loge Nationale Française, du Grand Orient, de la Grande Loge de France, de la Grande Loge Féminine de France, de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique (Opéra), du Droit Humain pour s’en rendre compte. Selon les sensibilités ou les aspirations, la Maçonnerie sera :

      • une école de pensée ;
      • un moteur de la société ;
      • une école de tolérance ;
      • un enseignement ésotérique ;
      • une société de fraternité et d’entraide ;
      • un groupe agissant sur le pouvoir politique ;
      • le prolongement de I’activité des Bâtisseurs ;
      • la résurgence de la culture égyptienne ;
      • la résurgence de l’Ordre Templier ;
      • etc.

Chacun possède des arguments pour conforter son opinion. Ainsi, Edmond GLOTON écrit :

Sans symboles, la Franc-Maçonnerie serait une société comme les autres et n’aurait pu survivre aux révolutions qui ont bouleversé les siècles passés. Sans symboles, elle deviendrait une société de libre pensée, de secours mutuel, un club politique. Nos Rites, nos Traditions, nos Symboles renferment de profonds enseignements qui ont formé des générations de penseurs, de philosophes, de savants qui ont contribué à faire marcher l’humanité dans la voie du progrès.

La Constitution du Grand Orient de France dit dans son Article Premier :

La Franc-maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité. Elle travaille à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité. Elle a pour principes la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience.

En 1876 eurent lieu des discussions, suivies d’un vote en 1877 qui concernait les premiers termes du deuxième paragraphe de I’Article premier des Anciennes Constitutions :

La Franc-Maçonnerie a pour principe l’existence de Dieu et l’immortalité de l’ âme.

Le Convent de 1876 affirme :

Aucun homme intelligent et honnête ne pourra dire sérieusement que le Grand Orient de France a voulu bannir de ses Loges la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme, alors qu’au contraire, au nom de la liberté absolue de conscience, il déclare solennellement respecter les convictions, les doctrines et les croyances de ses membres.

Le Convent de 1877 tient un autre discours :

Laissons aux théologiens le soin de discuter des dogmes. Laissons aux Églises autoritaires le soin de formuler leur syllabus. Mais que la Maçonnerie reste ce qu’elle doit être, c’est-à-dire une institution ouverte à tous les progrès, à toutes les idées morales et élevées… Qu’elle se garde de vouloir être une Eglise, un Concile, un Synode… Que la Maçonnerie plane donc majestueusement au-dessus de toutes ces questions d’églises ou de sectes qu’elle domine de toute sa hauteur…

Le Rite Écossais Rectifié, dans son catéchisme, donne cette définition :

C’est une école de Sagesse et de Vertu qui conduit au temple de la Vérité, sous le voile des symboles, ceux qui l’aiment et qui la désirent.

Après l’Initiation, il est dit au nouvel Apprenti :

Dès aujourd’hui, vous formez avec nous une classe distincte d’hommes voués, par goût et par devoir, à l’exercice des vertus et à l’étude des connaissances qui y conduisent.

Pour le Maçon du Rite Émulation, la Franc-Maçonnerie :

[…] est un système particulier de morale, enseigné sous le voile de l’allégorie et illustré par des symboles.

Le catéchisme du Rite Français Ancien définit ainsi le Maçon et la Maçonnerie :

Qu’est-ce qu’un Maçon ?
C’est un homme libre, également ami du pauvre et du riche s’ils sont vertueux.
Que venons-nous faire en Loge ?
Vaincre nos passions, soumettre nos volontés et faire de nouveaux progrès en Maçonnerie.

Très proche est le catéchisme du Rite Écossais Ancien et Accepté :

[…] C’est un homme né libre et de bonnes mœurs, également ami du riche et du pauvre s’ils sont vertueux.
Qu’y fait-on ? (dans la Loge)
On y élève des temples à la vertu et l’on y creuse des cachots pour le vice.
Que venez-vous faire ici ?
Vaincre mes passions, soumettre ma volonté et faire de nouveaux progrès dans la Maçonnerie.

Pour la Grande Loge de France et la Grande Loge Féminine de France :

La Franc-Maçonnerie est une société initiatique dont la forme et le fonctionnement sont transmis traditionnellement. Elle a pour finalité le perfectionnement individuel de ses membres et leur rayonnement dans le monde.

[…] Si les Maçons s’accordent pour mettre en avant les notions de recherche au moyen de l’allégorie et du symbole, d’entraide et de fraternité, on s’aperçoit qu’il existe un fossé, parfois très large et profond, entre ceux qui parlent de libre pensée et ceux qui jugent nécessaire la croyance en un Dieu révélé, entre ceux qui ont pour but de changer la société ou I’humanité, et ceux qui estiment qu’il convient de travailler d’abord sur I’individu. Des Loges du Grand Orient ou du Droit Humain dirigent la totalité de leurs Travaux vers le social ou le politique. On y traitera des sujets tels que : le budget de la Sécurité Sociale, la laïcité et I’enseignement, le pétrole dans le monde, la contraception, l’avortement… Dans ces ateliers, on considère que la Maçonnerie doit nécessairement et directement œuvrer sur la société.

D’autres Loges travaillent à la fois sur le symbolisme et sur des questions d’ordre socio-politique. C’est le cas de certains ateliers du Grand Orient et du Droit Humain, des Loges de la Grande Loge de France et de la Grande Loge Féminine de France.

D’autres Loges encore, celles de la Grande Loge Nationale Française et de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique (Opéra), bannissent tout sujet qui ne soit pas strictement maçonnique. On évitera donc dans leurs Temples d’évoquer toute question d’ordre politique ou religieux, pour ne travailler que sur la symbolique maçonnique, le symbolisme en général, l’histoire de la Maçonnerie. Au-delà des querelles partisanes, on peut affirmer que tous les Maçons (ou presque) se caractérisent par un esprit ouvert, une volonté d’écoute, une soif d’apprendre, un besoin de faire le bien. En 1984, la Grande Loge Unie d’Angleterre a publié ses principes, qui ont été traduits et diffusés grâce aux travaux de la Loge Villard de Honnecourt. Il n’est pas question ici de citer le texte dans son entier, mais nous allons en dégager les points essentiels :

    • Pour être admis, et rester Maçon, la principale condition est la foi en un Être Suprême.
    • Il faut être de bonne renommée.
    • N’étant ni une religion ni un substitut, la Franc-Maçonnerie entend que ses membres restent fidèles à leur foi.
    • Toute discussion religieuse sera interdite au cours des réunions.

Plusieurs grands principes sont mis en avant :

    • Amour fraternel : Tolérance, respect des autres, compréhension ;
    • Vérité : sens de la morale ;
    • Charité : Intérêt pour la société, oeuvres charitables ;
    • Respect des lois du pays ;
    • Condamnation de l’affairisme et du copinage ;
    • Secret concernant les affaires internes ;
    • Apolitisme : Interdiction de toute discussion politique en Loge.

La communication se termine par cette phrase : “Aucune de ces idées n’est exclusivement maçonnique, mais toutes devraient pouvoir être universellement acceptées.


La Franc-Maçonnerie selon le Grand Orient de Belgique

La franc-maçonnerie n’est pas une église, qui exprimerait ses doctrine, foi ou loi par le biais de quelque pontife, pasteur, rabbin ou autre ayatollah. Elle n’est pas davantage un centre d’action laïque, quoiqu’elle pourrait s’en rapprocher à certains égards. Elle n’est pas un parti politique, une école de philosophie ou un syndicat et ne peut, ni ne veut, se laisser instrumentaliser, contraindre ou réduire, quelle que soit la qualité des intentions. Elle est à ce point soucieuse de la liberté d’opinion, de la liberté de conscience et de la liberté d’expression de ses membres que, sauf à recevoir un mandat exprès, il ne peut être question de réduire à une seule la voix de tous et de chacun.

La franc-maçonnerie n’est pas prosélyte, ne défend aucune idéologie, n’a pas l’obligation d’être reconnue pour exister. C’est surtout par respect pour la société civile et démocratique où elle prend racine, qu’elle affiche son existence tout en restant discrète. Elle est une société sui generis, construite au fil des siècles, de manière empirique, par sédimentations successives. Elle ne procède que d’elle-même.

Plus d’infos sur le Grand Orient de Belgique (obédience masculine qui ne connaît que les grades d’Apprenti, de Compagnon et de Maître) sur GOB.BE…


La Franc-Maçonnerie selon la fédération belge du Droit Humain

Société initiatique, la Franc-Maçonnerie regroupe des hommes et des femmes probes et libres, soucieux de leur propre perfectionnement, prêts à se remettre en question, désireux de réfléchir et de s’impliquer ensemble ou individuellement dans l’évolution éthique, solidaire et sociale de l’Humanité.

La Franc-Maçonnerie, par des rituels basés sur le symbolisme de la construction, tente d’amener ses membres à réaliser pour eux-mêmes et pour tous les humains, le maximum de développement moral et intellectuel, et, par là, de contribuer à créer un monde meilleur, plus juste, plus solidaire.

Elle puise dans la tradition maçonnique les valeurs, les moyens, la méthode qui lui permettront d’établir des liens de fraternité entre des personnes qui, sans elle, auraient continué de s’ignorer, et leur propose de travailler ensemble, dans le respect des diversités, à leur perfectionnement et au progrès de l’humanité.

Elle tient pour essentiels les principes de liberté, d’égalité, de tolérance, le rejet de tout dogme; elle propose une recherche, un devenir. Il s’agit donc d’une Franc-Maçonnerie adogmatique.

La méthode symbolique permet à l’initié de mieux se connaître, de travailler à son propre perfectionnement et au progrès de l’Humanité.
Elle est exigeante et demande de s’impliquer activement et sincèrement.

Les échanges d’idées se déroulent suivant une méthode spécifique. Fondée sur des rituels et des symboles, elle permet une écoute active de l’opinion d’autrui, pour autant qu’elle soit empreinte du respect de l’autre et soit conforme aux principes du libre examen.

Les rituels associés à la méthode initiatique invitent à apprendre à mieux se connaître et créent un climat de travail positif. Pareille méthode n’enseigne pas, mais éclaire et éveille, stimule l’esprit et crée l’émotion, donne une impulsion à la réflexion et à la méditation.”

Plus d’infos sur le site du Droit Humain (obédience mixte)…


Histoire de la Maçonnerie

“De très nombreux livres ont été écrits à ce sujet. Le lecteur n’a que I’embarras du choix. Notre volonté est de tracer un chemin, et nous l’avons fait par le biais d’une chronologie. Le choix des dates, des événements est forcément arbitraire, mais nous pensons que le tableau qui suit permettra de comprendre l’évolution de ce qui a été à l’origine une communauté professionnelle et qui, peu à peu, s’est transformée, grâce à un enseignement prodigué en son sein, en une société initiatique.

Dates importantes de la Maçonnerie :

      • 0001 – Adam.
      • **** – Déluge.
      • **** – Babel.
      • **** – Dispersion.
      • **** – Séjour en Egypte.
      • **** – Enseignement d’Abraham.
      • **** – Exode.
      • **** – Tabernacle.
      • **** – Construction du Temple – Mort d’Hiram.
      • **** – Destruction du Temple.
      • **** – Captivité des Juifs.
      • IIIe acn – Euclide.
      • 2013 acn – Prise de Syracuse.
      • **** César – Naissance du “Messie de Dieu”, “Grand Architecte de l’Église”.
      • 0700 – Collegia Fabrorum
      • 1119 – Fondation de la Milice du Temple.
      • 1212 – London Assize of Wages (travailleurs de pierre affranchis).
      • 1250 – Villard de Honnecourt, Pierre de Corbie.
      • 1268 – Livre des Métiers.
      • 1276 – Compagnonnage ?
      • 1314 – Dissolution de I’Ordre du Temple.
      • 1350 – Polychronicon.
      • 1370 – Règlements d’York.
      • 1375 – Compagnie des Maçons (Londres). Ordonnance de la Guilde des charpentiers de Norwich. Apparition du mot Free Mason.
      • 1390 – Regius.
      • 1396 – Charte Vénitienne. Fête des Quatre Couronnés le 8 novembre.
      • 1410 – Cooke (Hiram évoqué mais non cité).
      • 1439 – St-Clair de Roslin, G.M. héréditaire des Loges Écossaises.
      • 1459 – Constitutions de Strasbourg. Statuts de Ratisbonne.
      • 1462 – Ordonnances de Torgau.
      • 1583 – Grand Lodge MS (manuscript) n°1 (Fils d’Eram de Tyr = Anyone).
      • 1599 – Procès-verbaux de la Loge Mary’s Chapel (Edimbourg). Statuts Schaw.
      • 1600 – Mary’s Chapel initie un non-opératif (John Boswell of Auchinleck).
      • 1646 – Initiation d’Elias Ashmole. ler Sloane MS.
      • 1659 – 2ème Sloane MS.
      • 1674 – Melrose MS.
      • 1675 – Dumfries MS n°l.
      • 1680 – Tew MS (cite Hiram).
      • 1687 – Watson MS.
      • 1688 – lère référence à une Loge non opérative (Trinity College-Dublin). Constitution de la Loge des gardes Écossais à Saint-Germain.
      • 1696 – Edinburgh Register House MS.
      • 1700 – Sloane MS.
      • 1703 – Loge St-Paul (La Maçonnerie cesse d’être opérative).
      • 1710 – Dumfries MS n°4.
      • 1711 – Trinity College MS.
      • 1717 – Grande Loge de Londres (Anthony Sayer G.M.).
      • 1719 – Désaguliers G.M.
      • 1720 – Payne G.M.
      • 1721 – 2 grades maçonniques (confirmation). Duc de Montaigu G.M. Amitié et Fraternité à Dunkerque.
      • 1723 – Constitutions d’Anderson. Duc de Wharton G.M. Grade de Maître.  Apparition d’Hiram. Mason’s Examination.
      • 1724 – The Secret History of the Free-Masons.
      • 1725 – Trois grades. Loge d’York = Grande Loge de toute l’Angleterre. Grande Loge à Dublin.
      • 1726 – Loge Ecossaise de Saint-Thomas à Paris. Graham MS.
      • 1730 – Masonry Dissected de Prichard.
      • 1732 – Loge Anglaise n°204 à Bordeaux.
      • 1736 – Discours de Ramsay. Maître Écossais, Novice, Chevalier du Temple. Royal Arch.
      • 1738 – Bulle In Eminenti de Clément XII. Constitution de la Grande Loge de France (prendra ce nom en 1755). Révision des Constitutions d’Anderson. La Maçonnerie s’organise.
      • 1742 – Traduction des Constitutions d’Anderson en français.
      • 1743 – La Loge Mère Kilwinning se déclare G.L.
      • 1744 – Catéchisme des Francs-Maçons.
      • 1747 – Ordre des Francs-Maçons Trahi.
      • 1749 – ler grade chevaleresque (Chevalier d’Orient).
      • 1751 – Grande Loge of Ancients Masons.
      • 1754 – Chapitre de Clermont. Rite des Elus Cohen (Pasqually).
      • 1755 – Grande Loge de France.
      • 1756 – Le baron de Hund fonde la Stricte Observance. Desmott et la constitution de la G.L. des Ancients (Ahiman Rezon).
      • 1761 – Chevalier Kadosh.
      • 1765 – Chevalier Rose-Croix.
      • 1766 – Grand Chapitre de l’Arche Royale de Jérusalem.
      • 1771 – Les Ancients créent leur Grand Chapitre.
      • 1772 – Convent de Kohlo – Rite Ecossais Rectifié.
      • 1773 – Grande Loge Nationale de France 4 Directoires de la S.O. : Strasbourg, Lyon, Montpellier, Bordeaux.
      • 1774 – Le G.O. reconnaît les Loges d’Adoption.
      • 1778 – Convent des gaules (Lyon) -CBCS.
      • 1780 – Initiation de Goethe.
      • 1782 – Convent de Wilhemsbad.
      • 1783 – Le Marquis de Thoré et le rite de Swedenborg.
      • 1784 – Initiation de Mozart.
      • 1785 – Initiation de Haydn.
      • 1791 – La Flûte enchantée.
      • 1801 – Suprême Conseil de Charleston (REAA). Régulateur du Maçon.
      • Les Fils de la Vallée (Werner).
      • 1803 – Louis-Bonaparte Grand Maître du Grand Orient.
      • 1804 – Suprême Conseil du Rite Écossais Ancien Accepté. Concordat du 5 déc. – Unité du Rite Écossais Ancien Accepté.
      • 1805 – Rite de Misraïm – Milan. Dénonciation du Concordat. Grande Loge Générale Écossaise.
      • 1807 – Grande Loge d’Ecosse.
      • 1809 – Loge de Promulgation.
      • 1813 – Acte d’Union: Lodge of Reconciliation.
      • 1814 – Rite de Misraïm en France.
      • 1815 – Les Disciples de Memphis à Montauban.
      • 1817 – Le Grand Orient interdit le Rite de Misraïm. Suprême Gd Chapter of Royal Arch Masons of England.
      • 1823 – Emulation Lodge of Improvement.
      • 1833 – Grand Orient de Belgique.
      • 1836 – Unification des rituels du Rite Écossais Ancien Accepté.
      • 1840 – Initiation de Pierre Ier de Prusse.
      • 1844 – Grande Loge Suisse Alpina.
      • 1845 – Supreme Council of the Ancient & Accepted Rite.
      • 1846 – Suprême Conseil du Rite Écossais Ancien Accepté (Edimbourg).
      • 1848 – Grande Loge Nationale de France.
      • 1852 – Lucien Murat Grand Maître du Grand Orient.
      • 1865 – Pie IX renouvelle la condamnation de la Maçonnerie.
      • 1875 – Convent de Lausanne.
      • 1877 – Convent du Grand Orient (Suppression de l’affirmation dogmatique de l’existence de Dieu).
      • 1880 – 12 Loges françaises créent la Grande Loge Symbolique Écossaise.
      • 1882 – Initiation de Maria Deraisme.
      • 1884 – Encyclique Humanum Genus de Léon XIII.
      • 1886 – Quatuor Coronati Lodge n°2076.
      • 1893 – Droit Humain.
      • 1901 – Le Libre Examen (GLFF).
      • 1904 – Grande Loge de France.
      • 1907 – Jérusalem Écossaise (GL) demande une Loge d’Adoption.
      • 1910 – Grande Loge Nationale Indépendante pour la France et les Colonies.  Edouard de Ribeaucourt réveille Le Centre des Amis.
      • 1913 – Centre des Amis + Anglaise n°204 = Grande Loge Indépendante et Régulière pour la France et les Colonies Françaises.
      • 1915 – Elle devient GLNF.
      • 1925 – 4 Loges d’Adoption à la GL.
      • 1928 – Fédération Belge du droit Humain.
      • 1935 – Grand Prieuré des Gaules.
      • 1940 – Pétain interdit la Maçonnerie.
      • 1943 – De Gaulle annule cette loi.
      • 1953 – L’Union Maçonnique Féminine de France devient la Grande Loge Féminine de France.
      • 1958 – GL Traditionnelle et Symbolique : Opéra.
      • 1959 – GL de Belgique.
      • 1961 – CLIPSAS (Centre de liaison et d’information des puissances maçonniques signataires de l’appel de Strasbourg).
      • 1979 – Grande Loge Régulière de Belgique.

[Chronologie établie e.a. d’après le Dictionnaire des symboles maçonniques de Jean Ferré (1997) et les sites officiels des différentes obédiences]


France : d’où vient la franc-maçonnerie ?

[FRANCECULTURE] Si les francs-maçons s’appellent ainsi, c’est en raison… des maçons. Et contrairement aux idées reçues, la franc-maçonnerie n’est pas une société secrète millénaire, mais date d’il y a trois siècles. On a longtemps expliqué que l’acte de naissance de la franc-maçonnerie s’était produit le 24 juin 1717. Des historiens penchent plutôt aujourd’hui pour 1721. Quoiqu’il en soit, quatre loges maçonniques se seraient réunies à Londres, dans la taverne “L’Oie et le Grill”, pour se fédérer en une Grande Loge, réunissant artisans, commerçants et élites. Cet acte concrétise des fondations bâties depuis plusieurs siècles. Au Moyen Âge, des confréries de métiers garantissent à leurs membres une formation et du soutien en cas de coups durs. C’est le cas pour les maçons. Les plus anciens, les compagnons, forment les plus jeunes, les apprentis.

Ces groupes ont des loges, qui désignent jusqu’aux années 1200 un lieu physique : un bâtiment annexe à l’édifice en construction, où on range les outils, où on se repose, où on prépare et on débriefe le chantier. Puis ce terme évolue pour désigner un groupe de travailleurs.

Une ouverture en Écosse et en Angleterre

En Écosse et en Angleterre, à la fin du XVIIe siècle, les loges s’ouvrent à des notables locaux, sans rapport avec la profession. On y vient pour échanger, réfléchir, former un réseau de sociabilité. Aristocrates, artistes, scientifiques, aubergistes rejoignent ces groupes et deviennent des “maçons acceptés” ou “libres“, en anglais : “gentlemen masons” ou “free masons“.

Plusieurs hypothèses découlent pour expliquer ce terme, selon l’historienne à l’université Bordeaux Montaigne, Cécile Révauger : “Il existe une différence entre ‘free stone’ et ‘rough stone’, respectivement la pierre polie, de qualité supérieure, et ‘rough stone’, la pierre mal dégrossie.” La spécialiste de l’historiographie de la franc-maçonnerie évoque une autre piste : “Cela pourrait aussi être le fait que ‘free mason’, c’était des maçons qui avaient été initiés au secret professionnel, qui avaient un savoir-faire, et qui, parce qu’ils avaient ce savoir-faire, étaient reconnus, avaient une qualification, qui leur permettait de se déplacer librement.

Construire le temple idéal

Se rassembler pour échanger des idées est devenu possible par le vent d’ouverture qui souffle alors sur le Royaume-Uni. “Et ça, ça n’a pu apparaître qu’après la Glorieuse Révolution de 1688, qui a mis un terme à la monarchie de droit divin”, explique l’historienne. La nature de ces cercles de cooptation change, mais la filiation avec l’univers de la maçonnerie demeure. Car les francs-maçons disent œuvrer à la construction d’un temple idéal : un temple métaphorique, celui d’une société rationnelle, où les individus deviennent libres et éclairés, à l’image du profane intronisé qui trouve la lumière lorsqu’on lui retire le bandeau qui lui couvre les yeux pendant la cérémonie.

L’équerre et le compas

La franc-maçonnerie reprend aussi des outils de construction, comme l’équerre ou le compas, qui servent de base à son univers symbolique. “On va faire un parallèle entre la rectitude, la droiture de l’individu et la règle, illustre Cécile Révauger. On va même parler de géométrie morale. Et ça, c’est l’esprit très rationnel des Lumières.

Si son fonctionnement est similaire à un dogme, la franc-maçonnerie s’établit en dehors de la religion et des instances officielles du pouvoir. En 1970, Jacques Mitterrand, alors Grand maître du Grand Orient de France, expliquait dans un reportage télévisé se positionner à la fois en dehors et à la confluence des partis politiques, des syndicats, des religions :

nous sommes précisément le seul lieu de rencontre de toutes ces organisations, dans la mesure où il s’agit d’organisations axées sur une volonté de justice sociale, de progrès intellectuel et de liberté de pensée.

Environ 160 000 francs-maçons en France

La franc-maçonnerie va ensuite se diffuser en Europe et attirer des figures de tous bords, pêle-mêle Sadi Carnot, Condorcet, Rouget-de-Lisle, le clan Bonaparte… Les premières loges sont créées en 1725 à Paris et en 1732 à Bordeaux. Le Grand Orient de France sera lui fondé en 1773. Aujourd’hui, on compte en France 160 000 “frères” revendiqués francs-maçons, incluant depuis 2010 des “sœurs“.

d’après Alexis Magnaval, France-Culture


[INFOS QUALITE] statut : mis-à-jour | mode d’édition : rédaction, compilation et iconographie | sources : littre.org ; cnrtl.fr ; larousse.fr ; universalis.fr ; wallonie.be ; lesoir.be ; histophilo.com ; grasset.fr ; maupassant.free.fr ; gob.be ; droit-humain.be ; radiofrance.fr/franceculture | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en tête d’article, couverture d’un ouvrage anti-maçonnique de Léo TAXIL (fin XIXe)  © DR ; © Jean Pimentel ; © franceculture.fr.


En savoir plus…

Pourquoi n’existe-t-il pas de genre neutre en français ?

Temps de lecture : 7 minutes >

L’introduction du pronom “iel” dans le dictionnaire Robert en ligne a créé de nombreux débats. Pourtant, le genre neutre existait en latin et existe toujours dans certaines langues modernes. En français, ce genre fait pourtant défaut.

Un acte d’autocolonisation”, “l’avènement de l’idéologie woke”, “le virus de la déconstruction”… L’arrivée du pronom “iel” (ou “ielle”) dans la version en ligne du dictionnaire Robert a provoqué un vif tollé de la part de la classe politique française. Des réactions d’autant plus surprenantes que d’autres dictionnaires en ligne, tels le Wiktionnaire ou le Dictionnaire des francophones, avaient déjà tous deux intégré ce nouveau mot sans que personne n’en fasse grand cas.

Iel“, c’est-à-dire la contraction des mots “il” et “elle”, a pour vocation de désigner une personne dont on ignore le genre, ou bien qui ne souhaite pas se voir attribuer un genre qui soit masculin ou féminin. En somme, son objectif est de proposer une troisième voie, en proposant un pronom neutre. Cette possibilité d’un genre neutre affranchi du masculin et du féminin est à l’origine de la vive inquiétude qui semble s’être emparée de l’intelligentsia française. Curieux, quand on sait qu’en matière de linguistique, le genre neutre existe dans bien des langues, y compris celles qui sont à l’origine du français.

Un genre neutre pluri-millénaire

Le genre neutre n’a en effet rien d’une nouveauté. Les ancêtres du français avaient ainsi un genre neutre, rappelle le linguiste Andrea Valentini, directeur du département Littérature et Linguistique françaises et latines à la Sorbonne-Nouvelle :

Si le latin est la langue mère du français, indo-européen est la langue “grand-mère” du français. Or, dans cette langue-là, qui n’était pas tant une langue qu’un ensemble de dialectes dispersés, il y avait une distinction générique entre le genre inanimé et le genre animé. Le latin aurait hérité de cette langue le genre neutre, en distinguant par ailleurs, avec la plupart des autres langues indo-européennes, féminin et masculin.

Le neutre existe donc en latin, au même titre d’ailleurs qu’en grec. Sa fonction propre est alors de marquer ce qui est considéré comme inanimé, c’est-à-dire le plus souvent les objets, mais il peut également, dans certains cas spécifiques, désigner des personnes, à l’instar par exemple du nom mancipia, pour “esclaves“, qui sont assimilés à des choses. “Le neutre était déjà menacé à l’époque du latin, précise néanmoins Andrea Valentini, et ce dès le latin archaïque, ou pré-classique, c’est-à-dire avant Cicéron”. Beaucoup de noms désignant des objets inanimés se voient en effet attribuer un genre différent du neutre, comme le pays (patria, féminin) par exemple ou encore le champ (ager, masculin), ce qui entretient une confusion des genres.

Le genre neutre disparaît en français… mais pas en anglais

Les langues romanes, tels que l’italien, l’espagnol et le français, perdent finalement le genre neutre en évoluant. “Il est très difficile de savoir à quel moment ont eu lieu ces changements, juge Andrea Valentini. Parfois, on estime que les sujets parlants ont simplement perdu le sentiment ou la notion du neutre, à partir d’une époque qui se situe entre le VIe et le VIIe siècle en Europe occidentale. Parmi les langues romanes, seul le roumain a conservé le genre neutre.

C’est dans les langues slaves, comme le russe, ou les langues germaniques, tels l’anglais ou l’allemand, que le neutre continue d’être employé. Les noms neutres y désignent bien souvent des objets inanimés ou de jeunes enfants, avec leur lot d’exceptions. “Les mots neutres désignent souvent des choses, assure la linguiste Anne Abeillé, professeure à l’Université de Paris et co-directrice de La Grande Grammaire du français. Mais il y a malgré cela un certain nombre de noms de choses qui sont considérées comme masculin ou féminin, comme par exemple la lune et le soleil. En allemand c’est d’ailleurs l’inverse du français, on dit “die Sonne” (“la” soleil) et der Mond (“le” lune).

L’anglais moderne est un bon exemple d’une langue qui a conservé un pronom neutre pour qualifier ce qui relève de l’inanimé, comme le précise à ce sujet Andrea Valentini : “Pour tout ce qui est inanimé, on utilise le pronom “it”, y compris pour des jeunes enfants, ou pour des animaux. Les anglophones opposent ainsi le genre animé au genre inanimé : dans le genre animé il y a deux pronoms (“she” et “he”), qu’on utilise uniquement pour le genre social ou le sexe.

Faute de neutre, un genre indifférencié

Et en français alors ? Subsiste-t-il quelque chose de ce genre neutre en droite provenance des langues indo-européennes ? Pas vraiment à en croire les linguistes. Et si certains affirment que le “ce” ou le “cela” impliquerait un genre neutre, c’est oublier un peu vite qu’ils nécessitent un accord au masculin, rappelle Anne Abeillé :

Dans La Grande grammaire du français, on dit que le français a deux genres, masculin et féminin ; certaines grammaires parlent de “ce” comme un pronom “neutre” car il peut avoir un antécédent masculin (‘le sport, c’est bon pour la santé’) ou féminin (‘la natation, c’est bon pour la santé’) mais comme on le voit avec l’accord de l’adjectif (bon), c’est un pronom grammaticalement masculin.

En revanche, le français a beaucoup de formes qui sont de genre indifférencié, ou épicène, c’est-à-dire des termes qui peuvent être masculin ou féminin. C’est le cas des pronoms personnels “je”, “tu”, “nous” et “vous” ou de certains mots comme “élève” ou “artiste”. “On peut dire ‘un élève’ ou ‘une élève’, précise Anne Abeillé. Ce sont des formes qui valent pour les deux genres, mais ce n’est pas la même chose que le neutre, qui lui est un troisième.

La langue française est-elle compliquée ?

En français, à peu près la moitié des noms qui désignent des humains sont du genre indifférencié, comme “journaliste” ou “juge“. Dans son roman Sphinx, publié en 1986, la romancière et membre de l’Oulipo Anne Garréta se prêtait déjà à un exercice de style qui joue sur cette ambiguïté de la langue : tout le roman est rédigé à l’aide de pronoms personnels indifférenciés qui sont accompagnés d’adjectifs également indifférenciés, à l’image de “solide”, “aimable” ou encore “agréable”, ce qui rend impossible d’identifier le genre des protagonistes.

Et le “on”, dont l’accord laisse parfois perplexe, pourrait-il incarner ce fameux genre neutre qui semble manquer à la langue française ? Au même titre que “je“, “tu“, “vous” et “nous“, il s’agit d’un pronom de genre indifférencié. “Ce qui est particulièrement intéressant avec le pronom “on”, c’est qu’aujourd’hui on l’utilise à l’oral pour désigner la première personne du pluriel, statue le linguiste Andrea Valentini. Mais en français classique, “on” est un pronom qui désigne les autres, et parmi les autres, il peut y avoir moi ou nous. C’est un pronom indéfini. On pourrait décider de l’utiliser comme pronom neutre ou non-genré, mais son histoire fait qu’il n’a jamais pu être utilisé de cette manière.

Il existe bien quelques particularismes régionaux (à l’image du “J’y vois” qui, en Rhône-Alpes, peut remplacer le “Je le vois“) qui sous tendent une utilisation d’un genre neutre, mais ces derniers restent trop marginaux, comme le relèvent les auteurs de La Grande Grammaire, pour véritablement exprimer un genre neutre.

Le “they” anglais et le “hen” suédois

C’est finalement dans les pays qui ont déjà perdu la distinction de genre masculin/féminin que sont apparus de nouveaux pronoms. Sur les réseaux sociaux, on aperçoit ainsi de plus en plus des descriptions de profil dans lesquelles le pronom [they] est indiqué : il s’agit ici pour la personne de préciser qu’elle ne souhaite pas être genrée au masculin ou au féminin. Mais pourquoi utiliser “they“, alors qu’il se traduit pourtant traditionnellement par “ils” ou “elles”. Il s’agit, raconte Andrea Valentini, du “they singulier” :

En anglais, on utilise ce qu’on appelle le “Singular They“. Le “they” est utilisé à la troisième personne du singulier pour parler de personnes dont on ne connaît pas ou dont on ne veut pas dire le genre. Plutôt que de dire “she” ou “he”, on utilise ce “they“. C’est un usage qui a existé en anglais médiéval, et qui a été condamné au XVIIIe siècle, à l’époque de la grammatisation, quand les langues se sont codifiées et que ce qui sortait de la norme a été éliminé.

En Suède, depuis une dizaine d’années, un nouveau pronom personnel a été ajouté au dictionnaire : le pronom “hen”, de genre indifférencié. “Il est pour les hommes et pour les femmes, détaille Anne Abeillé. Il est utilisé comme générique, dans les formulaires pour l’administration, etc. C’est, par exemple, lorsque l’on veut dire l’étudiant, il ou elle, ou le candidat, il ou elle. Il est différent du pronom neutre (het), qui est lui réservé aux objets.” Inventé par une romancière suédoise dans les années 1970, il avait été créé pour simplifier la langue en permettant d’inviter les formes de type “il/elle” ou “il et elle”, et se passer du genre masculin, qui s’applique par défaut.

Et le “iel” alors ?

De leur côté, les langues latines sont encore loin d’avoir trouvé leur pronom neutre. En octobre 2020, en Espagne, l’Académie royale avait indiqué qu’elle se penchait sur le pronom neutre “elle”, qui venait s’inscrire en plus des pronoms féminin “ella” et masculin “el”, avant de rétropédaler face au tollé suscité. A l’instar de “iel”, le “elle” espagnol est donc encore loin de faire l’unanimité. En France, pourtant, les tentatives de proposition d’un pronom neutre n’ont pas attendu 2021. En 2011, dans son ouvrage Cyborg philosophie, le philosophe Thierry Hoquet proposait d’ores et déjà le pronom “ille” pour exprimer un genre neutre, tandis que dans leur livre Requiem pour il et elle, l’écrivaine Michèle Cuasse et la philosophe Katy Barasc suggéraient de leur côté le pronom “ul”. C’est finalement le “iel”, contraction de “il” et de “elle”, qui semble avoir le mieux pris sur les réseaux sociaux.

On a noté cette forme ‘iel’, singulier ou pluriel, parce qu’elle existe sur les réseaux sociaux, rappelle Anne Abeillé. Dans La Grande Grammaire, on a des sources orales, des sources écrites et des sources internet : c’est une grammaire qui veut inclure tous les usages. On essaye simplement d’observer tout ce qui existe, ce n’est pas un ouvrage militant.” Les auteurs ont également noté son utilisation dans le livre Les Furtifs d’Alain Damasio. “L’exemple c’est ‘iel se sentait vide’, et on voit bien ci que l’adjectif ‘vide’, comme pas mal d’adjectifs en français, est de genre indifférencié. C’est l’usage que l’on a noté, et on l’a noté comme non accepté par tous (à l’aide du signe %). C’est un exemple marginal parmi 30 000 autres.

Le débat autour de “iel” ne tient finalement pas tant de la protection de la langue française que de la querelle autour des questions de genre, déjà largement alimentée lors des polémiques qui entouraient la question de l’écriture inclusive. Plus que la perspective d’un pronom neutre, c’est celle de la non-binarité qui semble être à l’origine de la vague d’indignation actuelle. Comme si la possibilité de nommer une réalité -il existe des gens qui ne se définissent pas à l’aune d’un genre- risquait de la rendre plus tangible.

Reste qu’à en juger par les réactions, le “iel” est encore loin de s’être imposé, et ce malgré sa présence dans Le Robert, qui précisait pourtant déjà que son usage était rare. Paradoxalement, la couverture médiatique pétrie d’indignation dont le terme vient de bénéficier devrait achever de contraindre d’autres dictionnaires à ajouter “iel” à leur lexique.

Pierre Ropert

  • L’article original (avec pubs) de Pierre Ropert est paru sur FRANCECULTURE.FR le 25 novembre 2021.

Débattre encore…

WITTGENSTEIN : textes

Temps de lecture : 8 minutes >

Lettre de Ludwig WITTGENSTEIN (1889-1951) à Bertrand RUSSELL (1872-1970) datée du 3 mars 1914 :

Cher Russell,
(…) je dois te redire que nos dissensions n’ont pas seulement des causes extérieures (nervosité, surmenage, etc.), mais aussi des racines très profondes – du moins de mon côté. Il se peut que tu aies raison de dire que nous ne sommes peut-être pas si différents, il n’en reste pas moins que nos idéaux diffèrent du tout au tout. C’est pour cela que nous n’avons jamais pu, et nous ne pouvons toujours pas discuter de quoi que ce soit mettant en jeu nos jugements de valeur, sans recourir à la dissimulation ou nous quereller. Je crois que cela est indéniable. Il y a longtemps que j’en suis conscient, ce qui a été terrible pour moi, car cela me montrait que notre relation s’enlisait dans un bourbier. Nous avons tous les deux nos faiblesses, surtout moi, dont la vie est REMPLIE de pensées et d’actions détestables et dérisoires (je n’exagère pas). Mais pour qu’une relation ne se dégrade pas, il faut que les faiblesses de chacun ne se conjuguent pas. Deux hommes ne doivent entretenir une relation que là où ils sont purs – c’est-à-dire où ils peuvent être totalement ouverts l’un à l’autre, sans se blesser mutuellement. Or nous N’en sommes capables QUE lorsque nous nous restreignons à la communication de faits pouvant être établis objectivement, et peut-être aussi lorsque nous nous exprimons les sentiments amicaux que nous avons l’un pour l’autre. Tout autre sujet nous conduit à la dissimulation, ou même à la querelle. Peut-être diras-tu : cela durant depuis déjà un bon bout de temps, pourquoi ne pas continuer ainsi ? Mais j’en ai par-dessus la tête de ces compromis sordides ! Jusqu’ici mon existence a été une grande saloperie – mais faut-il qu’elle continue à l’être ? – Je te propose ceci : faisons-nous part de nos travaux respectifs, de nos découvertes, etc., mais abstenons-nous de tout jugement de valeur sur l’autre, sur quelque sujet que ce soit, et soyons pleinement conscients du fait que nous ne pouvons être tout à fait honnêtes l’un envers l’autre sans être du même coup blessants (il en est du moins ainsi pour moi). Je n’ai pas besoin de t’assurer de l’affection profonde que je te porte, mais cette affection serait menacée si nous continuions à entretenir une relation fondée sur la dissimulation, et donc honteuse pour l’un comme pour l’autre. Il serait honorable, je crois, de lui donner désormais un fondement plus sain. (…)
Toujours tien,
L.W.

En savoir plus sur FRANCECULTURE.FR (24 mai 2017)


Le salon de musique chez les Wittgenstein (1910)

Les Wittgenstein, une famille en or

La publication inédite de lettres entre le philosophe et les siens permet d’en savoir un peu plus sur l’homme mais aussi sur une famille au centre de la vie culturelle de Vienne.

Je n’ai pas pu répondre à ta lettre de façon circonstanciée car j’étais au lit avec les oreillons. Cette lettre m’est en fait tout à fait incompréhensible. Le diable seul sait les bêtises [qu’on] a bien pu te raconter pour que tu croies devoir me rendre visite […] A mes yeux, une telle visite serait le plus grossier outrage concevable, un signe de l’absence totale du respect que chaque être humain doit à la liberté d’autrui. Dans notre famille, un tel manque ne serait certes pour moi rien de nouveau, voir les nombreux cas où l’un de nous en tyrannise un autre avec amour.

Cette lettre, Ludwig ne l’enverra pas à sa sœur Hermine. Il lui en écrira une plus douce – qui aura le même effet :

Ta lettre m’a fait très mal, d’autant que je ne peux pas du tout m’expliquer en quoi je l’ai méritée […] Si un jour tu as besoin de moi, je viendrai avec la plus grande joie, car rien ne peut ébranler mon amour.

A choisir d’autres missives, antérieures ou postérieures, on découvrirait, non seulement entre Hermine et Ludwig, mais entre tous les membres de la famille, des rapports aussi variables qu’un temps de mars, affectueux, exacerbés, tendres, durs, amicaux, soupçonneux… La lettre date de janvier 1921. Ludwig exerce alors le métier d’instituteur à Trattenbach, en Basse-Autriche, après avoir travaillé comme aide-jardinier dans un couvent. Nul ne sait qu’il est millionnaire. De retour à Vienne, il cède sa part d’héritage à ses frères et sœurs – en excluant sa bien-aimée Margaret, épouse de l’homme d’affaires et collectionneur d’art new-yorkais Jerome Stonborough, déjà assez riche.

Les correspondances croisées entre proches se réduisent souvent à des échanges conventionnels : tracas quotidiens, fêtes, anniversaires, vacances, oreillons. Il y a de cela dans les Lettres à sa famille (inédites) de (et à) Ludwig Wittgenstein, qui toutefois dévoilent un peu la personnalité du philosophe, sans en lever le mystère (encore épais, en dépit des dizaines de biographies publiées). Mais on y trouve davantage. Car il s’agit de la famille Wittgenstein, qui est à elle seule un style, une époque, un monde, “doté de son propre système de soutien, de ses propres valeurs, de sa propre clientèle au sens de la Rome antique“, comme écrit l’éditeur (et biographe) Brian McGuiness.

Personne ou presque n’a été plus mal élevé que nous.

Les emblèmes de cette famille, ce sont d’abord des immeubles. Après la Villa Xaire, à proximité du château de Schönbrunn, les Wittgenstein habitent à Vienne le Palais Wiener, place Schwarzenberg, l’endroit le plus chic du Ring, puis, à partir de 1890, un hôtel particulier sis au 16 de l’Alleegasse (aujourd’hui Argentinierstrasse), près des jardins du Belvédère. Ce palais Wittgenstein est le pôle de la vie culturelle viennoise, et le salon le plus fréquenté par les intellectuels et les artistes : Brahms, Berg, Richard Strauss, Klimt, Schönberg, Mahler… Ils séjournent également à Hochreit, un vaste domaine campagnard, et, en demi-saison, migrent à Neuwaldegg, où s’érige leur villa, dont le parc jouxte une forêt (c’est là que naît Ludwig, le 26 avril 1889).

Le maître de l’empire, c’est le père, Karl Wittgenstein, l’un des entrepreneurs les plus successful de la fin de l’empire austro-hongrois – un grand bel homme au dire de tous, plein d’humour, escrimeur et cavalier accompli, musicien, collectionneur et mécène : d’abord roi des aciéries, il tourne ensuite ses affaires vers la finance (il est au conseil d’administration de la Credit Anstalt, banque de la famille Rothschild) et ne fait qu’accroître sa fortune. Son épouse, Léopoldine Kallmus, d’un milieu aisé, est issue comme lui d’une famille juive assimilée et convertie au catholicisme. Sa seule passion est la musique. On la dit irritable, d’un tempérament exalté, assez peu à l’écoute de ses enfants.

Hermine, l’aînée, vient au monde en 1874. Dora naît et meurt deux ans plus tard. Suivent deux garçons, Johannes (Hans) et Konrad (Kurt), puis, en 1879, une autre fille, Helene (Lenka). La naissance de Rudolf (Rudi) précède d’un an celle de Margaret (Gretl), benjamine dorlotée par tous pendant son enfance, promue grande sœur quand apparaissent, en 1887 et 1889, les deux petits derniers, Paul et Ludwig. Vivant dans le luxe, assistant aux brillantes prestations des peintres, musiciens et hommes de science qui fréquentent leur demeure princière, les enfants Wittgenstein ne sont guère heureux. Gretl l’avoue : “Personne ou presque n’a été plus mal élevé que nous : sans amour, sans le moindre encouragement à bien faire, sans le moindre égard pour nos aptitudes.” De fait, “tout ce qui est accompli par les membres de cette famille l’a été une fois qu’ils l’avaient quittée“. Tous ont des dons extraordinaires : Hans pour la musique, Rudi pour la littérature et le théâtre. Ils se suicident tous deux, à 25 et 23 ans. Kurt est le seul qui emboîte les pas de son père, et dirige une entreprise industrielle : mobilisé, il se suicide sur le front italien lors de la reddition de l’armée autrichienne. Paul devient un pianiste célèbre : blessé au début de la guerre, il est amputé d’un bras (Maurice Ravel écrira pour lui le Concerto pour la main gauche en ré majeur). Gretl surmonte les difficultés de jeunesse grâce à son œuvre de mécène, à l’amour de l’art (Klimt en fait un magnifique portrait) et à son goût pour la connaissance, la physique, les mathématiques, la psychanalyse (patiente puis amie de Freud). Quant à Ludwig, le petit Luki choyé par ses sœurs, de santé fragile, timide, secret, torturé, doux et inflexible, poussant jusqu’à l’extrême limite ses capacités intellectuelles, assurément génial, bien malin qui saurait en dire le dernier mot.

Tu n’es pas fait pour ce monde

Du point de vue biographique, il y a en effet une kyrielle de Wittgenstein : l’ingénieur en mécanique, le chercheur en aéronautique, le concepteur de cerfs-volants météorologiques, l’architecte (il a projeté pour sa sœur Gretl la célèbre Wittgenstein-Haus, sur la Kundmanngasse à Vienne), l’ermite, le combattant volontaire (prisonnier de guerre en Italie), le portier, le serveur, le brancardier du Guy’s Hospital de Londres, le technicien du laboratoire d’analyses médicales de Newcastle, le clarinettiste, le professeur… Du point de vue philosophique, il n’y en a heureusement que deux. Le premier Wittgenstein est l’ingénieur qui se découvre une passion pour la philosophie des mathématiques, suit à Iéna l’enseignement de Gottlob Frege, père de la logique moderne, et parfait sa formation à Cambridge, auprès de deux monuments : Bertrand Russell et George E. Moore. Ce stage en Angleterre dure jusqu’au début de la Première Guerre. Réfugié en Norvège, le jeune Autrichien, dans la plus absolue solitude, commence la rédaction du Tractatus logico-philosophicus. L’ouvrage –le seul qu’il publie de son vivant– paraît en 1921. Son impact est tel qu’il oriente toute une part de la philosophie du XXe siècle vers l’étude de la logique du langage. Dès lors, convaincu que la “vérité des pensées” qu’il apporte est “intangible et définitive“, Wittgenstein prend congé de la philosophie.
En 1929, il rechute, et retourne étudier à Cambridge. Après son doctorat, il devient fellow au Trinity College et, en 1939, obtient la prestigieuse chaire de philosophie de l’université, succédant à Moore. Cette féconde période d’enseignement¬ voit la mise en chantier de ce qui sera l’œuvre (publiée posthume) du second Wittgenstein. Le Viennois ne se réfère plus à un langage idéal capable de réfléchir la structure même de la réalité : il donne maintenant à la philosophie la tâche d’analyser la multiplicité des “jeux de langage” et la façon courante dont chacun les utilise – en suivant des règles consolidées par les institutions et incrustées dans les “formes de vie”», les peurs, les émotions, les croyances, les douleurs, les attitudes. Il fait son dernier cours le 13 mai 1947. Au retour d’un voyage aux Etats-Unis, il découvre qu’il a un cancer. Il meurt le 29 avril 1951.

Les Lettres à sa famille recouvrent une ample période : de 1908 à 1951. Aussi ne se comprennent-elles que rapportées aux “formes de vie” que Ludwig, ses sœurs et ses frères –principalement Hermine, Margaret, Helene et Paul– tour à tour assument, en fonction des périodes, des états affectifs, du destin des relations, d’évènements heureux ou tragiques (guerre, départs au front, captivité, lois raciales : l’interdiction faite aux Juifs, en juin 1938, d’exercer leur profession contraint Paul à émigrer aux Etats-Unis). Si la musique établit entre tous une certaine… harmonie, et si les déclarations d’amour abondent, les dissensions ne manquent pas. Elles ne sont ni politiques ni philosophiques, mais tiennent à ce que chacun a une idée de ce que devrait être le bonheur de l’autre. Ludwig apparaît comme celui qui doit être protégé (“Tu n’es pas fait pour ce monde“, lui lance Hermine), alors qu’il se considère –en même temps que Gretl– comme le plus apte à aplanir les conflits (mais capable d’avouer à Paul : “Je suis un être perdu et tout à fait indigne de votre affection, à moins qu’un miracle ne me sauve“). A Helene, il écrit : “Si quelque chose dans cette lettre devait ne pas être clair, je suis tout à fait prêt à fournir de nouvelles explications.” Mais pourra-t-on jamais voir clair, non dans la pensée, mais dans la personnalité polyphonique, insondable, de Ludwig Wittgenstein ? Lequel termine sa missive par ces mots : “Pour que tu voies que je me porte bien, j’ai fait quelques taches de graisse sur le papier. Après l’avoir lue, tu peux donc te débarrasser de cette lettre ou en extraire la graisse. Ton frère inoubliable (et pourtant oublieux), Ludwig.

  • L’article de Robert Maggiori est paru -avec pubs- dans LIBERATION.FR (28 avril 2021) ;
  • Ludwig Wittgenstein, Lettres à sa famille (Edition de Brian McGuiness, traduction de Françoise Stonborough, Paris : Flammarion, 2021) ;
  • Illustration : Ludwig Wittgenstein dans les années 1910.

Plus de correspondances…

Encore une bonne année avec Nietzsche !

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“Pour ce premier Journal de l’année, je vous propose de commencer l’année avec Nietzsche et ce livre de Stéphane FLOCCARI (Editions Encre Marine). Vous êtes sûrement fatigués, pas très bien réveillés, ou au contraire, très en forme, prêts pour cette nouvelle année… Vous avez en tout cas la tête pleine de souhaits. Oui, la fin d’une année et le début d’une autre sont toujours l’occasion de faire les comptes et d’énumérer la liste de ses attentes, l’occasion de faire l’inventaire pour soi, des années passées et à venir.

Les mauvaises langues (et la plupart des philosophes) diront que le mois de janvier est celui des souhaits et les autres ceux où ils ne se réalisent pas, d’autres diront aussi qu’il est bien paradoxal de faire pour soi des vœux, alors que tout le monde fait la même chose, et d’autres, encore, diront que le 1er janvier, ce n’est qu’une occasion, un jour comme les autres, et que seules les conventions calendaires en font un tournant. Sans oublier tous ceux, les critiques de la superstition, qui ne verront dans ce moment dévolu à faire des choix pour la nouvelle année qu’une manière de se livrer au destin…

Peu importe… les arguments sont nombreux pour ne rien faire de ce nouvel an et ne pas y voir la promesse de l’aube. Et pourtant, un philosophe, qui semble éloigné de cette rumeur annuelle du monde avec son éternel retour, a fait du nouvel an l’occasion d’une philosophie… c’est Nietzsche !

Pour la Nouvelle Année. Je vis encore, je pense encore : je dois encore vivre, car je dois encore penser. Sum, ergo cogito ; cogito, ergo sum. Aujourd’hui, chacun ose exprimer son vœu et sa pensée la plus chère : soit ! Je veux donc dire moi aussi ce qu’aujourd’hui je me souhaitais à moi-même et quelle pensée a cette année été la première à traverser mon cœur – quelle pensée doit être le fondement, la garantie et la douceur de toute pensée à venir ! Je veux toujours plus apprendre à voir la nécessité dans les choses comme le beau – ainsi serai-je l’un de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati : que cela soit à présent mon amour ! Je ne veux mener aucune guerre contre le laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux pas même accuser les accusateurs. Que détourner le regard soit mon unique négation ! Et, en tout et pour tout, et en grand : je veux, en n’importe quelle circonstance, n’être rien d’autre que quelqu’un qui dit oui.

En un seul aphorisme, écrit après des nouvel an tragiques, où la joie a côtoyé la maladie, le miracle la catastrophe, en un seul aphorisme donc écrit en 1882, au moment de la rédaction du Gai savoir (vous pouvez le relire à la 4ème partie, c’est l’aphorisme 276), Nietzsche dit ainsi un grand oui. Il déclare ainsi, et c’est le titre de cet aphorisme, le premier mois de l’année, ‘Saint-Janvier’.

Il y a peu à ajouter à partir de ces très belles lignes… si ce n’est deux ou trois choses à demander à Nietzsche : comment faire de ce « oui » un « oui », c’est-à-dire un véritable acquiescement ? Et à quoi ? A quoi dire oui, à quelle nouveauté, s’il s’agit encore de vivre, encore de penser ?

Nos amis, mauvaises langues et philosophes, n’ont pas tout à fait tort : quand on fait des vœux, on souhaite certaines choses, telles la santé, le bonheur, la réussite, etc., et quand on fait ces vœux, on ne les choisit pas, on les souhaite seulement… De la même manière, quand Nietzsche veut être quelqu’un qui dit oui, n’est-ce pas là un vœu pieu ?

EAN13 9782350881249

Nietzsche ne vous délivrera pas une recette pour faire de ce nouvel an le début d’un grand oui. En revanche, comme le rappelle Stéphane Floccari, il garde des fêtes de fin d’année en famille ou avec Wagner, à Tribschen, le souvenir d’une “intimité confortable“, pas celle qui endort et anesthésie, mais celle d’une heureuse impression, qui tranche et frappe dès qu’elle se rappelle à nous. Ce grand oui est sûrement celui tourné vers cette impression qu’on aimerait retrouver, mais si elle ne se répète pas… eh bien, on dira quand même oui.”


Plus de discours ?

L’existence précède l’essence… et lycée de Versailles

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Sartre sur la plage de Nida (Lituanie, 1965) © Antanas Sutkus

Merci Elisabeth (Badinter) ! Sans vraiment vous adresser à moi en direct (mais en quels cénacles serait-ce possible ?), vous avez offert une formulation limpide à un problème qui me tarabustait depuis fort longtemps, a fortiori depuis la lecture passionnante du livre de Wolfram Eilenberger, Le temps des magiciens (2019). Si vous n’avez donné aucune réponse à mes interrogations, vous m’avez aidé à formuler la question et n’est-ce pas là le rôle unique de l’intellectuel, comme le précisait Jürgen Habermas ?

Elisabeth Badinter © lepoint.fr

Que s’est-il donc passé ? Vedette d’une édition spéciale de La grande librairie à vous dédiée, vous présentez votre dernier livre et puis, plus loin, François Busnel embraie sur le féminisme, autre sujet sur lequel vous avez voix au chapitre. Le journaliste creuse habilement le sillon qui vous anime et aborde le néo-féminisme (c’est-à-dire le féminisme d’après #metoo) qui, manifestement, vous agace un peu. Et vous de verser votre pièce au débat [transcription LEJDD.FR] :

…Voilà trois ans que la déferlante MeToo a ouvert la voie à la parole des femmes. Elles ont pu dénoncer publiquement toutes les agressions sexuelles dont elles se disent victimes. Grâce à elles, la honte a changé de camp. Depuis lors, le néo­féminisme a durci le ton et les méthodes. On ne se contente pas des agressions, on ‘balance’ les agresseurs présumés. Ce faisant, les plus radicales qui se proclament activistes ont tourné le dos au féminisme d’avant MeToo. Elles ont déclaré la guerre des sexes, et pour gagner, tous les moyens sont bons, jusqu’à la destruction morale de l’adversaire.

Armées d’une pensée binaire qui ignore le doute, elles se soucient peu de la ­recherche de la vérité, complexe et souvent difficile à cerner. À leurs yeux, les êtres humains sont tout bons ou tout mauvais. Les nuances n’existent plus. C’est le mythe de la pureté absolue qui domine.

À ce premier dualisme s’en ajoute un ­second, tout aussi discutable : les femmes, quoi qu’il arrive, sont d’innocentes victimes -et bien souvent elles le sont, mais pas toujours-, les hommes, des prédateurs et agresseurs potentiels, y compris parfois à l’égard d’autres hommes. Ce qui autorise l’activiste Alice Coffin à déclarer : “Ne pas avoir de mari, ça m’expose plutôt à ne pas être violée, ne pas être tuée, ne pas être tabassée… Ça évite que mes enfants le soient aussi”. Et d’inviter les femmes à devenir lesbiennes et à se passer du regard des hommes.

En se fondant sur les statistiques des violences conjugales, on essentialise femmes et hommes dans des postures morales opposées : le bien et le mal, la victime et l’agresseur. Les perverses, les menteuses et les vengeresses n’existent pas. Il n’y a plus qu’à conclure au séparatisme, puisque l’homme est la plus dangereuse menace pour la femme… mais, quant à moi, je refuse d’essentialiser !

Je refuse d’essentialiser” : tout est dit et bien dit ! Ainsi que l’explique Géraldine Mosna-Savoye sur FRANCECULTURE.FR : “Essentialisation, c’est l’insulte suprême aujourd’hui, c’est le terme que j’ai l’impression d’entendre dès qu’on parle de genres, de sexes ou de races, et en général pour mettre fin au débat. Par définition, l’essentialisation est l’acte de réduire un individu à une seule de ses dimensions, ce qui suppose qu’il y a non seulement réduction d’un individu, mais qu’il y a l’idée de le faire malgré l’individu lui-même. Essentialiser, c’est donc poser une étiquette. Mais dans le terme d’essentialiser, il y a plus que l’étiquetage d’un seul individu (on essentialise peu une personne seule, pour elle-même). Dans essentialiser, on entend aussi la généralisation d’un trait naturel : essentialiser, c’est ramener l’individu à un donné stable (un sexe, une couleur de peau, par exemple), pour ensuite l’étendre à toute une catégorie partageant ce même donné, et établir, à partir de là, une hiérarchie entre différentes catégories. Tel le racisme.”

Elisabeth Badinter n’est pas le ‘quart d’une biesse’, dirait-on à Liège, et son engagement est ancien, constant et éclairé, que l’on soit d’accord ou non avec ses convictions. Donc, la voilà qui se fend, pour notre plus grand bénéfice, d’un avertissement portant sur la manière dont nous pouvons penser les choses : plutôt que de stigmatiser les deux camps d’un débat en étiquetant chacune des parties, sur la base de ce qui fait la dissension entre elles (ex. dans le débat sur la condition de la femme, Badinter se refuse à affirmer que tous les hommes sont ceci et que toutes les femmes sont cela par définition), il convient d’ouvrir la voie à une pensée dite ternaire, où les opposés sont dépassés pour permettre une solution partagée. Après tout, ce qui compte, dans ce débat comme dans les autres, c’est de continuer à vivre ensemble.

Soit. Fortuitement, cette volonté de ne pas essentialiser rejoint une querelle de philosophes bien plus ancienne, comme le raconte Géraldine Mosna-Savoye : “Quand j’étais en terminale et que j’ai découvert la philosophie, j’ai découvert presque dans le même temps ce qu’était l’essence et qu’il était de bon ton de la critiquer. Autrement dit, j’ai découvert en même temps : Aristote et Sartre. D’un côté, l’inventeur de l’essence comme substrat nécessaire, opposé au mouvement et aux accidents, et de l’autre, Sartre, pour qui les accidents et le mouvement comptaient plus que l’essence. D’un côté, le vieux philosophe qui essentialisait, et de l’autre, le contemporain qui faisait l’éloge de l’existence contre l’essence. Jamais je n’aurais fini une dissertation avec Aristote, ou Platon d’ailleurs, les rois de la nécessité et des substances unes et immuables, ça aurait été la honte, le contraire du « cool ». Ce qui était bien vu, en revanche, c’était d’achever sa troisième partie par les louanges du mouvement, de la multiplicité, de la diversité, par l’amour des reliefs, des incertitudes, des aléas de la vie.

© Clémentine Mélois

Souvenez-vous : Platon, Aristote et la bande des philosophes idéalistes qui les ont suivis ont passé leur temps (et le nôtre) à essayer d’établir ce qu’était l’Être et à y définir l’essence de toute chose, des idées, des modèles essentiels dont nous ne serions que des avatars : du concept “encyclopédie” stocké dans les nuages éternels, wallonica.org ne serait qu’une des incarnations possibles (mais non des moindres). Avantage : quelque part, il existe un ensemble de choses, de valeurs -voire de dieux- qui sont parfaits, primaux et immuables. Ma voisine Josiane adore : ça la tranquillise ! Inconvénient : nous passons notre vie à penser en termes de conformité à ces modèles.

Un exemple ? Qui a déjà réussi un Noël traditionnel, conforme à l’image d’Epinal que nous en avons et à laquelle nous essayions -jusqu’en 2019- de nous conformer, volontairement ou non ? Ca ne marche jamais : quand ce n’est pas la dinde qui est brûlée, c’est Tonton Alfred qui est complètement cuit…

Enfin le siècle dernier vint et, le premier chez nous, fit sentir dans les pensées une juste mesure” : fi de l’essence, c’est l’existence qui nous façonne (ce renversement est précisément le sujet du livre d’Eilenberger précité, qui analyse les années 1919-1929 pour quatre penseurs : Cassirer, Wittgenstein, Walter Benjamin et Heidegger). Finis les conformismes, nous sommes sujets premiers, originaux et, par nos actes, nous construisons notre individualité subjective dans un monde absurde. Sartre, qui n’en rate jamais une, insiste : “L’existence précède l’essence“. Bref, nous sommes seuls devant un ciel vide… alors, autant vivre heureux (dixit Camus).

La vie me semblait poignante, saturée de ce qu’on désigne par le terme de ‘souffrance’, alors qu’il s’agissait simplement des moyens détournés que prend la vie pour nous rendre uniques.

Jim Harrison, Dalva (1988)

En conclusion : l’essence ou l’existence, qui a gagné le match ? Sommes-nous tenus à l’imitation de modèles angéliques ? Est-ce quand on “se sent vivre” que l’on commence à le faire réellement ?

C’est bien le moment de revenir à la proposition d’Elisabeth Badinter : Aristote-Sartre = match nul, balle au centre. La philosophe ne déclarait-elle pas qu’elle “s’interdisait d’essentialiser“, insistant sur l’action de fonder ou non le débat sur l’essence. A Sartre, le verbe d’action, aux idéalistes, le substantif conceptuel. Captifs de l’ancienne philosophie, Sartre et les existentialistes ne restent-ils pas empêtrés dans les définitions de ce qui est ou n’est pas (comme l’illustre Clémentine Mélois) ? L’approche ternaire, en l’espèce, ne réside-t-elle pas en ceci : essentialiser et exister sont deux procédés de pensée qui nous sont tous deux disponibles, comme les deux pôles d’une ambivalence au coeur de laquelle nous naviguons à vue. A nous de ‘raison garder’ et d’identifier quand nous nous installons trop dans le confort de ces modèles qui nous sont extérieurs, quand nous fondons notre délibération intime sur des ‘arguments d’auteurs’ ou sur des dogmes venus d’ailleurs. A nous également de ‘raison garder’ et de ne pas agir comme des poules sans tête, en projetant nos passions aveuglantes sur le monde où nous évoluons (dans le meilleur des cas). N’est-ce pas là ce qui caractérise une pensée libre ?

Patrick THONART


Parlons-en…

CHENIER : textes

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“Andrea Chenier” (1896) est un opéra d’Umberto Giordano © journalventilo.fr

Heureux le pays qui n’a qu’un seul Etat.

André Chénier cité par Philippe Portier sur FRANCECULTURE.FR

“André Marie de Chénier, dit André Chénier nait le 30 octobre 1762 à Constantinople d’une mère grecque et d’un père français. Elevé en France à Carcassonne par des parents de la famille, il finit brillamment ses études à Paris au collège de Navarre. Passionné par l’antiquité et la poésie classique, il fréquente les milieux littéraires et aristocratiques parisiens et compose des vers mythologiques selon le gout de son temps.

Pour lui faire oublier l’amour pour une chanteuse de l’Opéra, il est envoyé à Strasbourg pour devenir officier. Au bout de six mois, il démissionne. Il voyage alors en Suisse et en Italie. Pendant la période 1783-1790, il se consacre à la poésie en imitant les modèles antiques, puis, à partir de 1787 il compose des poèmes philosophiques et satiriques. A partir de 1790 il est surtout journaliste. Il collabore au Journal de Paris.

Partisan de la monarchie constitutionnelle, il veut sauver la royauté. Il participe à la défense de Louis XVI avec Malesherbes. Devenu suspect, il doit quitter Paris au lendemain du 10 août 1792. Arrêté à Passy, tout à fait par hasard, le 7 mars 1794 il est emmené à la prison Saint Lazare et condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire. Il meurt guillotiné à Paris le 7 Thermidor de l’an II (25 juillet 1794) à l’âge de 31 ans.

Bien que mort jeune, Chénier a marqué la poésie française d’une manière considérable. Sa poésie redonne à la langue poétique les qualités concrètes et pittoresques oubliées par les auteurs de la Pléiade. Son engagement citoyen le pousse à exprimer ses sentiments du fond de son âme au nom de la liberté, la dignité, la justice.” [POETICA.FR]


D’autres citations…

Hedy Lamarr (1914-2000) : inventrice et star…

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Célèbre actrice hollywoodienne, Hedy LAMARR était reconnue pour sa beauté et ses talents de comédienne. Elle était surtout une scientifique de talent, inventrice d’un système secret de codage des transmissions, à l’origine du GPS et du WIFI.

N’importe quelle femme peut avoir l’air glamour. Il suffit de se tenir tranquille et d’avoir l’air idiote“, affirmait-elle, lassée de ce qu’elle appelait son masque, alors même qu’elle avait été élue “plus belle femme au monde“. Car Hedy LAMARR n’était pas qu’une star hollywoodienne louée pour sa beauté, elle a aussi était l’inventrice méconnue pendant la guerre, en 1941, d’un système de transmission secret pour guider les torpilles. Un système encore utilisé de nos jours pour le Wifi ou les GPS. Redécouvrez ce personnage à la vie romanesque […], alors que doit sortir prochainement un documentaire consacrée à sa vie, Bombshell : The Hedy Lamarr Story.

Le premier orgasme du cinéma

Depuis 2005, on célèbre les inventeurs en Autriche, Allemagne et Suisse le jour de son anniversaire : le 9 novembre. Née à Vienne en 1914, d’une mère roumaine et d’un père ukrainien, Hedwig Eva Maria Kiesler, qui deviendra Hedy Lamarr, se découvre une passion pour le cinéma en visionnant Metropolis de Fritz Lang. A 16 ans, elle se rend donc aux studios de Vienne, pour devenir actrice. Elle ne tarde pas à jouer pour le metteur en scène de théâtre Max Reinhardt, mais c’est en se rendant à Berlin, en 1931, que débute réellement sa carrière au cinéma. En 1933, alors âgée de 18 ans, la jeune femme joue dans Extase, de Gustav Machaty. Le film fait scandale, en raison de la nudité de l’actrice et de la première scène d’orgasme sur grand écran de l’histoire de cinéma.

Gustave Machaty avait trois ans plus tôt réalisé un film qui s’appelait Erotikon qui était à peu près de la même eau“, racontait le critique de cinéma Serge Bromberg en 2017, dans le documentaire Une Vie, une oeuvre consacré à Hedy Lamarr. “On ne peut pas imaginer qu’elle ait fait ce film par accident. Extase c’est L’Amant de Lady Chatterley. Quand on lui demande de tourner des séquences d’érotisme où elle mime l’orgasme etc., c’est quelqu’un qui est prêt à tout pour réussir dans la carrière.

Présenté à la Biennale de Venise, le film est condamné par le pape Pie XII, et Hedy Lamarr se voit affublée d’une sulfureuse réputation. Le film est projeté en février 1933 : en mars de la même année, Hedy Lamarr est devenue une vedette et obtient le rôle de Sissi sur scène.

Femme de marchand d’armes et superstar

Forte de ce succès, Hedy Lamarr épouse Friedrich Mandl, un des quatre plus grands marchands d’armes du monde, qui fournit notamment Mussolini. L’actrice devient, à en croire ses mémoires, une célébrité chez les mondains de Vienne, allant jusqu’à recevoir Hitler. Mais le rapprochement de Mandl avec les Nazis la pousse à prendre la fuite en 1937 : à l’en croire, son départ est rocambolesque, elle drogue une domestique et subtilise son uniforme pour s’enfuir, d’abord à Paris, Londres, et enfin la Californie.

L’actrice rejoint Hollywood, dont elle deviendra l’une des égéries : elle signe un contrat de 7 ans avec la M.G.M., durant lequel elle joue dans 15 longs-métrages. Elle donne la réplique à Clark Gable, Robert Young, Lana Turner ou encore Judy Garland. Au cours des années 40 et 50, Hedy Lamarr est l’incarnation de la star hollywoodienne venue d’Europe. Après un passage à vide, elle joue dans Samson et Dalila, de Cecil B. DeMille en 1949, son plus grand succès. L’actrice joue encore huit ans, avant de disparaître du grand écran en 1957 et de poursuivre quelques temps une vie mondaine.

En parallèle de sa vie d’actrice, Hedy Lamarr continue de donner corps à sa réputation sulfureuse, comme le précisait Xavier de La Porte dans La Vie numérique :

La liste des hommes avec lesquelles elle a eu des aventures est impressionnante. En sus de ses 6 mariages, je vous en donne une idée : Howard Hugues, John Kennedy, Robert Capa, Marlon Brando, Errol Flynn, Orson Welles, Charlie Chaplin, Billy Wilder, Otto Preminger, James Stewart, Spencer Tracy, peut-être Clark Gable (mais il nie) et…. Jean-Pierre Aumont. Elle avait d’ailleurs quelques théories sur la question amoureuse et on lui attribue cette phrase : “En dessous de 35 ans, un homme a trop à apprendre, et je n’ai pas le temps de lui faire la leçon“.

Des torpilles au WiFi

Dans Une Vie, une oeuvre, Vivianne Perret, écrivaine et historienne, expliquait comment une fois arrivée à New-York, Hedy Lamarr avait installé son propre atelier pour s’adonner à l’une de ses passions : l’invention.

Hedy Lamarr avait des occupations très diverses quand elle s’est retrouvée à Hollywood, elle jouait du piano, elle était très proche du dadaïsme, elle connaissait Man Ray… Dans tous les endroits où elle a vécu elle installait un atelier. Elle, sa détente c’était d’inventer. Elle inventait tout et n’importe quoi : un bouillon cube qui lorsqu’il se dissolvait devenait un soda, un collier fluorescent pour chien, un système pour aider les handicapés à sortir de leur bain… Elle était sans arrêt à l’affût d’informations, à les transformer en inventions.

A son arrivée aux Etats-Unis, elle rencontre le pianiste George Antheil. L’actrice a alors appris que les torpilles contrôlées par radio peuvent facilement être “piratées” et détournées par l’ennemi. Avec l’aide du musicien, et grâce aux connaissances sur l’armement qu’elle a acquises lors de son premier mariage, elle imagine une façon de créer un signal sûr, à l’aide d’un piano mécanique qu’elle synchronise avec les fréquences hertziennes. Les deux inventeurs déposent un brevet en août 1942, mais leur système n’est pas pris au sérieux par l’Etat Major. Il faut attendre la crise cubaine en 1962 pour qu’une version améliorée de leur technologie ne soit employée.

Le concept de ce principe de transmission, l’étalement de spectre par haute fréquence, est aujourd’hui encore utilisé pour le positionnement par satellite, la téléphonie mobile ou encore le WiFi. En parallèle de sa carrière d’actrice, Hedy Lamarr n’a jamais cessé d’inventer. Il faut pourtant attendre la levée du secret défense sur son invention la plus utile pour qu’elle bénéficie d’un peu de reconnaissance. En 1997, elle reçoit ainsi rétroactivement le prix de l’Electronic Frontier Foundation.

Entre-temps, l’ancienne actrice a sombré dans l’oubli, après avoir dilapidé sa fortune. Elle a été arrêtée à plusieurs reprises pour du vol à l’étalage. Elle meurt quasi-anonyme, le 19 janvier 2000, à l’âge de 85 ans. Depuis les années 60, elle avait son étoile sur le Walk of Fame d’Hollywood Boulevard, il faudra attendre 2014 pour qu’elle soit admise, à titre posthume, au National Inventors Hall of Fame.

Lire l’article original de Pierre Ropert (avec pubs) sur FRANCECULTURE.FR (article du 26 avril 2018)


Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias. Un extrait de leurs publications sur RTBF.BE :

“Enfin lui rendre justice…

Il aura fallu attendre 2017 pour que toute l’histoire d’Hedy soit rendue publique. Heddy Lamarr from extase to wifi est un documentaire retraçant la vie de cette femme hors du commun. Ce documentaire d’Alexandra Dean rend hommage à la figure hollywoodienne et, mêlant extraits de ses films, images d’archives et témoignages (de ses enfants, d’amis et de proches, de journalistes etc.), met en lumière sa personnalité complexe et son esprit pionnier d’inventrice. Hedy aura même droit à un livre : Ectasy and me, sorti en avril 2018. La réalisatrice Susan Sarandon lui consacra aussi un film Bombshell, sorti l’an dernier, il est plutôt difficile à trouver.”


Plus de cinéma ?

Roger-Pol DROIT : “Le confinement est une expérience philosophique gigantesque”

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Roger-Pol DROIT © rpdroit.com

Le confinement qui nous est infligé nous donne une leçon d’humilité, nous incite à la remise en cause et nous rappelle notre fragilité. Mais ce repli sur soi ne doit pas nous couper des autres, de nos aînés, nous dit le philosophe Roger-Pol DROIT (né en 1949). Nous devons entretenir le lien fondamental qui nous unit.

Dans le huis-clos que nous impose ces journées d’isolement, nous sommes confrontés à nous-même. Notre vie habituellement débordante d’activités se fige. Saisissons ce moment, propose Roger-Pol Droit, pour réfléchir et repenser notre rapport à la vie quitte à plonger dans un ennui qui sera, au bout du compte, salutaire.

EAN13 9782226398956

Roger-Pol Droit est philosophe, écrivain et journaliste. Chroniqueur pour le journal Le Monde dans la rubrique “Livres”, il vient de publier Monsieur je ne vous aime point (Albin Michel). Ce roman retrace une histoire d’amitié manquée entre les deux grands penseurs que sont Voltaire et Rousseau.


Cette épidémie de Covid-19 nous amène à repenser notre mode de vie. En confinement, nous sommes placés dans une situation inédite de notre existence qui apparaît comme un grand saut dans l’inconnu. Qu’est-ce que cette nouvelle séquence dit de nous ?
Elle dit de nous que nous n’arrêtions pas de bouger d’abord dans nos têtes. Que nous n’arrêtions pas de nous divertir, de nous occuper à l’écran, avec des jeux vidéo, avec des séries. Mais je crois qu’avec ce bouleversement de la vie quotidienne, des déplacements, cela change aussi nos cartes mentales. Autrement dit, c’est une sorte d’expérience philosophique absolument gigantesque où notre vie quotidienne change. Mais cela nous oblige à réfléchir à des choses que, d’habitude, nous ne voulions pas voir : le hasard qui peut tout bouleverser, la vulnérabilité de nos vies et de nos corps, le rapport étrange que nous avons entre notre solitude dans le confinement et la solidarité. Tout ça aussi doit faire réfléchir. Il y a énormément de choses qui sont en train de bouger dans les têtes alors que nous ne bougeons plus dans la réalité.

Nos certitudes s’effondrent à mesure que progresse l’épidémie. Peut-on dire qu’hier, nous nous sentions invincibles et vivants tandis qu’aujourd’hui, nous sommes en sursis et nous en prenons conscience ?
S’il y a une première grande leçon qui se décline de “x” façons, c’est une leçon d‘humilité. Pas l’humilité au sens “Nous sommes humbles et nous devons vivre à ras de terre” mais l’humilité au sens où nous prenons une leçon de doute, de remise en cause. Il y a en ce moment beaucoup de gens qui nous expliquent ce qui se passe, qui savent exactement comment cela se passera demain. Il me semble que nous sommes plutôt dans un “au jour le jour” où nous voyons que nous ne savons pas. Ou que nous ne savons plus. Nous avons du coup à réfléchir et à mettre entre parenthèses nos anciennes certitudes. C’est Nietzsche qui a cette phrase très belle : “Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude.” Nous avions probablement beaucoup de folie à travers beaucoup trop de certitudes qui se révèlent fragiles. Et cette fragilité fait peur. Elle nous déstabilise. Mais elle est aussi une occasion de réflexion, de nouveau départ vers on ne sait pas encore exactement quoi.

Cette crise ne réveille-t-elle pas un sentiment que nous avions oublié : la peur ? Et une peur collective ?
Une peur qui est individuelle et collective. Je lisais l’autre jour Kierkegaard, Le concept d’angoisse, une lecture de circonstance. Il explique que l’angoisse, ce n’est pas la peur. L’hypocondriaque, dit-il, ne cesse de s’affoler tout le temps des moindres choses. Mais quand il y a un danger réel, quand une maladie effective est là, alors on arrête de fantasmer. On arrête de prendre l’imagination pour le réel. On a peur. Mais cette peur a des objets. L’angoisse n’a pas d’objet, elle est diffuse. Elle vient du dedans. La peur naît d’une menace dans la réalité avec laquelle il faut compter mais contre laquelle on peut lutter de façon aussi réelle et efficace que possible, comme le font aujourd’hui tous les soignants, tout le corps médical, et, finalement, une immense partie de la population.

Dans cette crise sanitaire que nous traversons, qu’est-ce qui nous unit (vous avez travaillé sur cette question dans un essai) ? L’empathie, la solidarité ?
Ce qui nous unit est quelque chose de fondamental qui porte plusieurs noms. Chez Rousseau, cela s’appelle la pitié. Ce n’est pas l’apitoiement, mais le fait que nous ressentons directement le malheur et la peur des autres. Nous sommes chez nous en bonne santé, très protégés pour la plupart. Nous voyons des gens qui souffrent, qui sont malades, qui meurent en masse de façon incompréhensible ou sans raison apparente à cause de ce virus. Nous en éprouvons évidemment de l’émotion. C’est cela le lien humain fondamental. C’est le fait que nous partageons des peurs, des émotions, des solidarités. Lorsque nous avons le sentiment que des semblables, même inconnus, sont en danger de mort, nous nous portons à leur secours sans réfléchir. Ce n’est pas une histoire d’argument, de démonstration. C’est un lien humain de solidarité, de sursaut, pour aider les autres.

Paradoxalement, cette crise qui nous rassemble ne peut-elle pas aussi nous éloigner en révélant nos égoïsmes, nos instincts primaires ?
Bien évidement. Mais c’est toujours à double face. Les êtres humains, comme la plupart des réalités ou des idées auxquelles nous sommes confrontés, ont une face claire et une face sombre. Les deux sont en tension et en lutte. Il y a effectivement, en ce moment, de façon manifeste et très importante, des signes d’empathie, de solidarité, de fraternité. Et puis il y a des gens qui veulent profiter de cette période pour mener des opérations lucratives sur internet, des opérations de “hacking” ou qui répandent des “fake-news”. Il y a ceux qui préfèrent tirer la couverture à eux. Mais on constate cela dans toutes les situations de crise aiguë, de tension. La réalité est toujours comme ça. Cela ne veut pas dire qu’il faut se résigner au côté sombre des comportements. Mais on n’est pas angélique. Il faut savoir qu’il y a toujours, en nous et entre nous, de la solidarité et du combat, de la guerre et de la paix, de l’amitié et de la lutte.

Nous sommes en guerre” répète Emmanuel Macron. Ce n’est pas une guerre contre une armée mais contre un ennemi invisible : la mort. N’y a-t-il pas un paradoxe entre l’emploi de ce terme et le fait que l’on ne va pas tomber les armes à la main, mais peut-être dans la solitude d’un Ehpad ou d’une chambre d’hôpital ?
C’est une chose terrible. J’ai signé, avec des médecins et des intellectuels, une tribune dans le journal Le Monde pour appeler à la mobilisation pour les Ehpad. Bien sûr, il y a une question de moyens qu’il faut tout de suite essayer de mettre en œuvre et, dans la mesure du possible, la multiplication des masques pour les soignants, des tests précoces pour les résidents, etc. Mais il faut aussi mettre en œuvre, autant que faire se peut, une multitude de liens, y compris numériques, qui peuvent permettre aux personnes âgées, vulnérables, exposées, peut-être déjà contaminées, de parler à leurs proches. Là, il y a une grande cruauté de cette épidémie qui accroît la souffrance par l’absence de présence, par la solitude, par le confinement et l’isolement. Il faut réfléchir plus intensément à ce lien entre nous qui est à la fois un lien de présence et un lien de parole. Ce qui est insupportable, plus encore que la solitude ou la souffrance, c’est l’indifférence d’un certain nombre de gens, heureusement minoritaires. On voit se développer chez certains, envers les Ehpad, une attitude qui est, permettez-moi de le dire ainsi, “tu peux crever parce que tu n’as plus l’âge de vivre” ! Et ça, même si c’est très minoritaire, c’est un signe de barbarie absolument insupportable.

En Inde, le Mahâbhârata nous rappelle ceci : “Chaque jour, la mort frappe autour de nous et nous vivons comme si nous étions des vivants immortels”. Cette épidémie nous oblige-t-elle à prendre conscience que nous sommes mortels ?
La singularité profonde de l’être humain est à la fois d’avoir une vie finie et de le savoir. Mais tout en le sachant, il pense à autre chose. Il pose cette idée sous le tapis. Montaigne et d’autres philosophes ne cessent de nous rappeler qu’il faut avoir cette idée de notre propre finitude en tête. Montaigne a cette formule : “Il faut avoir le goût de la mort en bouche” pour mieux apprécier le goût des choses, de la vie. Il ne s’agit pas de macérer dans une sorte de mortification désolée. Mais cette présence renouvelée du danger de notre mort peut nous permettre de saisir notre finitude, notre fragilité, et, du coup, non seulement de renforcer nos systèmes sanitaires, nos hôpitaux, mais aussi, philosophiquement, de nous replacer dans le présent vivant, tout en sachant que ce présent vivant est destiné à se terminer.

Dans votre essai Et si Platon revenait…, vous imaginez le philosophe grec contempler notre monde contemporain. Et vous expliquez, alors que nous bénéficions du savoir, de la communication, d’un accès aux biens traces aux écrans, que Platon dénoncerait notre asservissement aux écrans qui nous sont pourtant utiles aujourd’hui. Pourquoi ?
Les écrans nous sont très utiles car ils nous permettent de nous informer, de parler, de nous rencontrer. Ces écrans omniprésents sont absolument utiles mais, eux aussi, à double face. Ils ont, eux aussi, une face claire qui est le lien, la communication, l’entraide, l’information… et une face sombre en ce sens qu’ils nous infligent une sorte de captation permanente de l’attention. Il ne faut pas avoir peur de la rupture que nous imposent le confinement et la solitude. Il ne faut pas avoir peur de s’ennuyer, comme disait Paul Valéry. L’ennui, c’est la vie toute nue. L’existence, quand elle se regarde, est toujours un peu ennuyeuse. Et si on traverse ce temps d’ennui, il me semble qu’il y a plein de choses dont il est porteur. Il ne faut pas avoir peur de s’ennuyer avec cette idée que, dans cet ennui, il y a des choses fécondes qui fermentent et qui ressortent le lendemain, qu’on est train de trouver une idée nouvelle qui a cheminé dans l’ennui.

On nous dit que rien ne sera plus comme avant après cette crise. Or nous avons, depuis des siècles, traversé des épidémies, des révolutions, des guerres mondiales, plus récemment la chute du mur de Berlin, les attentats du 11 septembre, etc. Peut-on dire que tout change en permanence ?
Je me méfie des formules radicales ou excessives. Bien sûr, je crois qu’il y a une sorte de tsunami mental qui nous submerge en ce moment. On a le sentiment que tout change. Mais qu’est-ce qui change prioritairement et qui va changer radicalement dans ce tout ? Personne ne le sait. En tout cas, je me refuse à prophétiser quoi que ce soit. J’ai le sentiment que nous avons à vivre au jour le jour, et heure par heure, des choses difficiles. Et probablement de plus en plus difficiles pendant un certain temps. Tout cela aura un impact, sans doute profond. Mais sur quoi exactement ? Pendant combien de temps ? Durablement ou temporairement ? Il me semble que l’affirmer aujourd’hui serait téméraire et très probablement démenti par la suite des événements.

Lire l’entretien original de Pierre NEVEUX sur FRANCECULTURE.FR (article du 30 mars 2020)


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Il se passe des choses sur les chaînes d’info en continu…

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Julie Graziani (dr.)

Novembre 2019. Julie Graziani, éditorialiste française proche de l’extrême-droite fait sensation en intervenant à propos d’une mère divorcée, vivant avec deux enfants et bénéficiant du SMIC [NDLR : Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance, en France] :

Qu’a-t-elle fait pour se retrouver au SMIC, a-t-elle bien travaillé à l’école ou suivi des études ? Et si on est au SMIC, faut peut être pas non plus divorcer dans ces cas là…

D’aucuns évoquent une stratégie de la droite extrême visant à élargir la ‘fenêtre d’Overton‘ (l’étendue des sujets jugés acceptables dans le débat public) afin de banaliser des propos tenus par e.a. le clan Le Pen en France. Pour mieux comprendre…


“[…] c’est le monde de l’information, ou ce qu’il en reste, qui s’est twitterisé, comme si Twitter devenait le mode normal de commentaire de l’actualité, non pas uniquement en raison de la forme brève, mais pour la dimension arbitraire et subjective qui permet l’énonciation de tous les avis.

Cette évolution marque l’avènement du troisième âge du commentaire d’actualité. Il y eut jadis à l’époque des fondateurs, un régime de certitude où l’on avait la sensation de dire des choses scientifiques sur la réalité sociale, une certitude qui est progressivement partie en lambeaux. Puis on est passé à un régime d’opinion, où les idéologies, les valeurs avaient droit de cité. Mais là aussi ce régime-là s’est fait la malle. Voilà l’avènement du régime de l’avis ! J’ai un avis, un avis lié à ma subjectivité, ce qui me traverse l’esprit au moment où je vous parle — “les smicards ne devraient pas divorcer”, “les policiers devraient tirer sur les jeunes violents”, “c’est ce que je pense et voilà tout” — le régime de l’avis emporte tout, ce que je pense du divorce, des violences urbaines, des voyages spatiaux. […]” [FRANCECULTURE.FR : écouter ici l’émission de Guillaume Erner, datée du 6 novembre 2019…]


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Les fesses de Simone de Beauvoir censurées ?

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Simone de Beauvoir à son bureau en 1953• Crédits : Keystone-France/Gamma-Keystone – Getty

“La comédienne et metteur en scène Anne-Marie Philipe prépare un spectacle à partir des correspondances de Simone de Beauvoir. Le spectacle a déjà été donné au printemps à Deauville, et doit arriver à Paris à l’automne, au théâtre des Mathurins. Trois comédiennes différentes joueront trois tranches épistolaires dans la vie amoureuse de Simone de Beauvoir. L’une d’elles, Camille Lockhart, a poussé un coup de gueule sur Facebook ce mardi matin en sortant de répétition : elle affirme sur le réseau social que le groupe JC Decaux, qui gère notamment l’affichage dans le métro, sur les kiosques à journaux et les fameuses “colonnes Morris”, a décidé de déprogrammer la campagne de promo du spectacle…”

Lire la suite de l’article sur FRANCECULTURE.FR (21 juin 2017)…

Sur Facebook, une comédienne s’est révoltée contre JC Decaux. L’entreprise aurait selon elle censuré, dans le métro et sur les colonnes Morris, une affiche de spectacle représentant l’auteur du Deuxième Sexe nue et de dos. Le groupe d’affichage publicitaire dément.

Quelle ironie. Une affiche représentant l’auteur du Deuxième Sexe et figure du féminisme français serait censurée dans les rues de Paris. C’est du moins ce que dénonce Camille Lockhart, comédienne dans le spectacle Les correspondances amoureuses de Simone de Beauvoir, axé sur les liaisons de celle que l’on surnomma, après Sartre, le Castor et devant se jouer à Paris en septembre…”

Lire la suite de l’article de Jean TALABOT sur LEFIGARO.FR (20 juin 2017)…

Simone de Beauvoir (Art Shay, 1952)

Art Shay raconte son cliché sur FRANCECULTURE.FR. Un extrait :

Elle a pris une douche. J’avais 27 ans, elle en avait 39. J’ai pris mon appareil photo avec moi comme d’habitude. Je me suis approché de la salle de bains, et comme elle avait laissé la porte ouverte, je l’ai aperçue. Elle a entendu le déclic de l’appareil photo et je l’ai entendue dire : “Ah le vilain garçon !”

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Terme grec : parrhèsia

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Transformer le travail en jeu, pour mieux aliéner

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© Milan

Si la fête du travail a lieu le 1er mai, c’est à cause de mouvements ouvriers qui eurent lieu aux Etats-Unis en 1884. C’est peut-être aux Etats-Unis qu’il faut aller dénicher les nouvelles formes d’aliénation… Et chez Uber en particulier. Parce que si le terme d’ubérisation est désormais passé dans la langue pour désigner cette économie des plateformes qui mettent en lien directement des clients et des travailleurs indépendants, il va sans doute falloir lui ajouter un contenu supplémentaire au mot. C’est en tout cas ce à quoi nous incite une enquête passionnante publiée le mois dernier par le New York Times.
Une enquête qui nous apprend que Uber, faisant face à une contestation montante de ses chauffeurs, a décidé d’utiliser les sciences comportementales pour réformer le rapport entre la plateforme et les gens qui travaillent pour elle. Le problème d’Uber, c’est que ses chauffeurs sont des travailleurs indépendants. Ca permet d’alléger considérablement les coûts de l’entreprise, mais il y a un souci : ces travailleurs travaillent où ils veulent, quand ils veulent…

Lire la suite de l’article de Xavier de la Porte sur FRANCECULTURE.FR (1 mai 2017)


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La Bible n’est pas tombée du ciel !

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Une approche historique, critique et laïque de la Bible. Qui a écrit la Bible, à quelle époque, dans quel contexte ? Une certitude : elle n’a pas été dictée à Moïse… Ecouter l’entretien avec Thomas Römer du Collège de France (FRANCECULTURE.FR, enregistré en décembre 2013)

Claude Seignolle, ethnologue du monde fantastique : “Je suis un menteur idéal…”

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Écrivain-culte pour un grand nombre de lecteurs, outre-atlantique notamment, Claude Seignolle, était le sujet de l’émission “Appel d’Air” en 2002. Alors âgé de 85 ans, il expliquait comment il avait construit son oeuvre fantastique sur un minutieux travail d’enquête. Dès l’âge de vingt ans, sur les conseils de l’ethnologue Van Gennep, il avait entrepris de collecter les traditions, les croyances, les peurs ancestrales auprès d’une population rurale née sous le second Empire. De là devait naître, selon les propos d’Hubert Juin en son temps, “le plus beau florilège d’histoires à faire peur de la littérature d’aujourd’hui”…
Claude Seignolle expliquait comment était née, dès son enfance, sa vocation d’ethnologue du monde fantastique. Formé avec la peur du loup, la peur de se pencher sur un puits… il se qualifiait de “menteur idéal” . Il évoquait sa rencontre avec Arnold Van Gennep, folkloriste français et ses premières enquêtes dans l’esprit du collectionneur. Il racontait quelques mésaventures vécues lors de ses enquêtes dans le monde paysan concernant le surnaturel, sa méthode pour questionner les gens, comment il était passé de l’enquête à la fiction, grâce à sa rencontre avec “Marie la louve”.

Ecouter l’interview sur FRANCECULTURE.FR

“Petites gens”, “France d’en bas”… Comment les responsables politiques désignent les classes populaires

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Expressions entortillées, euphémismes maladroits, périphrases risibles… Quand la sémantique trahit un problème politique. Question de sémantique politique : comment parler des classes populaires ? Comment les désigner dans le discours public ? On sent les responsables politiques particulièrement embarrassés sur le sujet. Jean-Pierre Raffarin avait choisi « La France d’en bas ». Manuel Valls a fait un autre choix…

Lire la suite de l’article de Frédéric SAYS sur FRANCECULTURE.FR (13 décembre 2016)

Violences faites aux femmes : une chronologie en dix dates avec Benoîte Groult

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1976 : la féministe Benoîte Groult était reçue sur France Culture. Elle y revenait, riche de son savoir, de ses références, sur l’oppression de la femme depuis l’Antiquité. Petite anthologie de citations qui ébranlent, à l’heure de la Journée internationale contre la violence à l’égard des femmes…

Lire l’article d’Hélène COMBIS-SCHLUMBERGER sur FRANCECULTURE.FR (24 novembre 2016)

Alouette des champs (Alauda arvensis)

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Alouette des champs (Alauda arvensis) • Crédits : J.P. Siblet – INPN

Sous l’apparence somme toute un peu banale de l’alouette, se cache l’un des plus grands mélomanes au monde. Chose que savait parfaitement Shakespeare lui-même puisqu’il fait dire à Roméo que l’alouette, messagère du matin, « frappe de notes si hautes la voûte du ciel, au dessus de nos têtes ».

C’est un petit oiseau au plumage brun qui a priori ne paie pas de mine. 19 cm de hauteur pour 50 grammes. Une petite houppette qui se hérisse sur le sommet du crâne de temps en temps. On le trouve un peu partout à la campagne, en milieu ouvert ou à la lisière des forêts. Mais sous cette apparence somme toute un peu banale, se cache l’un des plus grands mélomanes au monde. Chose que savait parfaitement Shakespeare lui-même puisqu’il fait dire à Roméo que l’alouette, messagère du matin, « frappe de notes si hautes la voûte du ciel, au dessus de nos têtes ».

Pendant la période des amours, le mâle chante en survolant son territoire. Un chant qui sert autant à délimiter un espace, qu’à mettre les autres mâles à distance et à attirer une partenaire femelle. Mais ce qui rend l’alouette des champs exceptionnelle, c’est la richesse de son répertoire, car elle possède plus de 600 notes contrairement par exemple au coucou qui en produit 2 : « coucou ». Ces notes, que les spécialistes des oiseaux vont d’ailleurs appeler syllabes, vont être organisées suivant un ordre bien précis, sous forme de phrases, avec une syntaxe particulière. Phrases qui une fois traduites vont nous donner pleins de précisions sur notre alouette des champs. Écoutons-la…”

Lire la suite de l’article de Céline du CHENE sur FRANCECULTURE.FR (12 juillet 2016)

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