TOLKIEN : De l’anneau unique à Smaug, comment Tolkien a puisé son inspiration dans les légendes scandinaves

Temps de lecture : 12 minutes >

[RADIOFRANCE.FR, 22 octobre 2019] Gandalf et Saroumane ? Des facettes d’Odin. Les noms de lieux ? Traduits du vieux norrois. L’anneau unique ? Inspiré de la Völsunga Saga… Professeur d’anglais médiéval passionné par la mythologie germano-scandinave, Tolkien a beaucoup puisé dans les anciens récits nordiques pour créer son univers.

Mais où donc J. R. R. TOLKIEN est-il allé chercher les idées qui lui ont permis de créer la Terre du Milieu ? Avec Bilbo le Hobbit puis Le Seigneur des Anneaux, le romancier a donné ses lettres de noblesse à un genre jusqu’alors méconnu, la fantasy, depuis devenu un pan complet de la littérature, avec ses sous-catégories, du médieval-fantastique à l’heroic fantasy. Pour créer son univers, pour le doter d’une géographie, de langues et de sa propre cosmologie, Tolkien est allé puiser dans les contes et légendes européens, et plus particulièrement dans la mythologie germano-scandinave.

Professeur de vieil anglais, puis de langue et littérature anglaises à l’université d’Oxford, John R. R. Tolkien est également un philologue passionné qui s’intéresse très tôt aux langues germaniques. Bien conscient de l’influence des Celtes, Romains, Vikings et Anglo-saxons sur l’histoire de son pays, il regrettait que l’Angleterre ait tout oublié de sa mythologie ancienne pré-chrétienne. La très complète exposition Tolkien, voyage en Terre du Milieu, qui débute aujourd’hui à la BNF et expose plus de 300 œuvres de l’écrivain, dont de nombreux dessins et pages manuscrites, n’hésite pas à rappeler l’influence des textes germano-scandinaves dans l’imaginaire tolkienien. “A la base, Tolkien s’initie en autodidacte, rappelle ainsi Émilie Fissier, commissaire associée de l’exposition. Il a notamment fondé un groupe nommé les “Coalbiters” où ils se faisaient des lectures de l’Edda, du Kalevala, et de mythologie nordique“. De fait, avant même de partager sa passion dans les clubs de lecture auxquels il participait, Tolkien divertissait, dès 1910, alors âgé de 18 ans et encore étudiant, ses camarades d’Oxford avec des extraits de la Völsunga Saga, une saga légendaire nordique d’origine islandaise.

Dans l’ouvrage récemment paru La Terre du Milieu, Tolkien et la mythologie germano-scandinave (Ed. Passés/Composés), le philologue autrichien Rudolf Simek s’attache à décrypter l’univers de Tolkien pour mieux en dégager les origines. Que ce soit l’anneau unique, l’épée d’Aragorn, le dragon Smaug, Gandalf, Sauron, ou encore les écritures naines et elfiques, tous ces éléments emblématiques de l’univers de Tolkien prennent leurs sources dans la mythologie scandinave.

L’anneau unique : l’Andvaranaut de la Völsunga Saga ?

Trois anneaux pour les rois Elfes sous le ciel,
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre,
Neuf pour les Hommes Mortels destinés au trépas,
Un pour le Seigneur Ténébreux sur son sombre trône,
Dans le Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.
Un anneau pour les gouverner tous. Un anneau pour les trouver,
Un anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier
Au Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.

Tolkien s’en est défendu : l’anneau unique, l’élément autour duquel s’articule toute l’intrigue du Seigneur des Anneaux, n’a pas été inspiré par le bijou de L’Anneau du Nibelung, un cycle des quatre opéras de Wagner. Quand le traducteur suédois de l’ouvrage avait suggéré que c’était le cas dans la préface du livre, Tolkien s’en était irrité dans une lettre envoyée à son éditeur en 1961 : “Les deux anneaux sont ronds, et c’est là leur seule ressemblance.

HOFFMAN Josef, Die Walküre (1876) © Richard-Wagner-Museum

Comme le précise Rudolf Simek dans son ouvrage, l’influence des sagas nordiques épiques sur Tolkien tient plus d’un “arrière-fond culturel” l’ayant inspiré que d’une volonté consciente de la “recycler”. L’auteur rappelle cependant les sources historiques qui ont influencé le romancier :

Dans la mythologie scandinave, deux anneaux tiennent une place essentielle. L’anneau Draupnir, un des attributs du dieu Odin, n’a que peu influencé Tolkien. […] Le second anneau, qui est aussi le plus important dans les représentations germaniques, est l’anneau maudit Andvaranaut de la légende des Nibelungen. […] Lorsque Tolkien discute le commentaire de son traducteur suédois, il procède soit à une dévalorisation de ses propres sources, soit à une valeur des énormes différences entre l’anneau des Nibelungen et celui du Seigneur des anneaux.

De fait l’anneau Draupnir, forgé par les nains Brook et Sindri, comme le raconte Snorri Sutrluson dans l’Edda en prose, chef-d’oeuvre de la littérature médiévale scandinave, signifie littéralement “celui qui goutte”, car il a pour particularité de permettre de créer d’autres anneaux. Difficile de ne pas faire un lien avec l’anneau unique, dont dépendent les autres anneaux de pouvoir dans Le Seigneur des anneaux.

Mais le principal texte ayant inspiré Tolkien n’est autre que la Volsünga Saga. Cette saga légendaire nordique d’origine islandaise raconte l’histoire du clan Völsung au cours des différentes générations. Dans cette histoire, le légendaire héros nordique Siegfried, du clan des Völsungar, fait reforger l’épée brisée de son père Sigmundr et s’approprie le trésor des Nibelungen, gardé par le dragon Fáfnir. Dans ce trésor, il récupère un anneau, maudit par le nain Andvari et qui doit apporter la destruction à quiconque le possède… L’anneau, à travers sa malédiction, va tuer l’intégralité des clans Völsungar et Nibelungen.

Andúril et Gramr : deux épées brisées et reforgées
Andúril reforgée © New Line Cinema

On vient de le voir, dans la Volsünga Saga, Siegfried reforge l’épée de son père. Un motif que l’on retrouve également dans Le Seigneur des Anneaux. Ainsi, dans le mythe scandinave, Sigmundr, le père de Siegfried est tué dans une bataille après qu’Odin lui a refusé son aide, relate Rudolf Simek dans La Terre du Milieu, Tolkien et la mythologie germano-scandinave :

Alors que la bataille durait depuis un certain temps, un homme apparut dans la mêlée, portant un chapeau tombant sur son visage et un manteau à capuchon noir. Il n’avait qu’un œil et une lance dans la main. Cet homme s’avança vers le roi Sigmundr et brandit la lance devant lui. Et quand le roi Sigmundr frappa violemment, l’épée rencontra la lance et se brisa en deux morceaux. Puis la bataille tourna en un massacre et la chance du roi Sigmundr avait passé son chemin.

Völsunga Saga, volume 11

Dans la Völsunga Saga, Sigmundr, mourant, confie alors à sa fille la mission de conserver les éclats de l’épée, pour en faire une nouvelle arme appelée Gramr, pour son fils Siegfried :

Siegfried alla alors trouver Reginn et lui demanda de faire une épée à partir de ce métal. […] Reginn fit alors une épée. Et quand il a retira du foyer, les aides-forgerons eurent l’impression que des flammes jaillissaient des tranchants. Il demanda alors à Siegfried de prendre l’épée, se déclarant incapable d’en forger une autre si celle-ci se brisait.

Völsunga Saga, volume 15

Cette histoire n’est évidemment pas sans rappeler la propre histoire d’Aragorn dans Le Seigneur des Anneaux. Dans Les Deux tours, le seigneur elfe Elrond raconte ainsi comment l’épée de l’ancêtre d’Aragorn s’est brisée :

J’assistai au dernier combat sur les pentes de l’Orodruin, où mourut Gil-galad et où tomba Elendil, Narsil se brisant sous lui ; mais Sauron lui-même fut vaincu, et Isildur trancha l’anneau de sa main, avec le fragment de l’épée de son père, et il se l’appropria.

Lors du conseil d’Elrond, toujours dans Le Seigneur des Anneaux, le célèbre elfe raconte comment l’épée Narsil, appartenant à l’ancêtre d’Aragorn, est reforgée pour devenir Andúril :

L’épée d’Elendil fut forgée de nouveau par des forgerons elfes, et sur sa lame fut gravé un emblème de sept étoiles entre un croissant de lune et un soleil rayonné autour desquels furent tracées de nombreuses runes, car Aragorn, fils d’Arathorn, allait en guerre sur les marches du Mordor. Cette lame devint très brillante quand elle fut de nouveau complète : le soleil y prenait un éclat rouge, la lune un froid reflet, et ses bords étaient tranchants et durs. Et Aragorn lui donna un nouveau nom, l’appelant Andúril, Flamme de l’Ouest.

Les dragons : de Fáfnir à Smaug
Une scène de Die Nibelungen de Fritz Lang : Siegfried se baigne dans le sang du dragon (photo de Horst von Harbou, 1924) © UFA

Pour ce qui est de la figure du dragon, on est habitué à Smaug qu’on connaît le mieux, qui est le dragon ailé qui crache du feu, mais de la même manière qu’il y a une histoire de la Terre du Milieu, il y a les premiers dragons, rappelle Émilie Fissier, commissaire associée de cette exposition Tolkien à la BNF. Ces premiers dragons, Tolkien les appelle les grands vers, ou worms, ce qui se rapprochent du lindworm germanique et nordique. Ils sont sans ailes, des créatures qui ressemblent un peu à des serpents et sont très loin de l’imaginaire ailé.

Dans Le Silmarillion, le romancier décrit en effet “Glaurung, the Great Worm“, ou “Worm of Morgoth” (le ver de Morgoth), un dragon dont on sait peu de choses. Mais un passage ultérieur décrivant “des dragons ailés qu’on n’avait encore jamais vus“, laisse penser que le “grand ver” n’avait pas d’ailes.

En réalité, le dragon le plus emblématique de Tolkien est celui de Bilbo le Hobbit, Smaug, que la compagnie de treize nains menée par Thorïn Lécudechesne part affronter en compagnie de Bilbo. Il n’y a cependant que dans la mythologie médiévale scandinave que l’on croise des dragons ailés. Et le thème du dragon gardien de trésor est plus spécifiquement propre à deux dragons, celui de Beowulf, oeuvre sur laquelle Tolkien a tenu une conférence, et Fáfnir, le dragon ailé que le héros Siegfried occit dans la Völsunga Saga et qui est certainement la principale source d’inspiration de l’auteur.

Dans Bilbo le Hobbit, c’est justement ce trésor qui motive la quête des héros :

Smaug était étendu là, dragon de forme immense, rouge doré, et il formait profondément. Un grondement émanait de ses mâchoires et de ses narines, ainsi que des volutes de fumée ; mais dans son sommeil, son feu couvait. En-dessous de lui, éparpillés jusque dans les recoins les plus sombres, gisaient des tas et des tas de choses précieuses, de l’or brut ou finement ouvré, des femmes et des joyaux, et de l’argent maculé de rouge dans l’embrasement de la salle.

Bilbo le Hobbit

Gandalf, Saroumane et Sauron : trois facettes d’Odin
Odin © Univ. Oslo

Toujours dans son ouvrage La Terre du Milieu, Tolkien et la mythologie germano-scandinave, le philologue Rudolf Simek consacre un chapitre complet à l’influence du dieu Odin, “le dieu le plus éminent du panthéon scandinave” et à la façon dont ce dernier a inspiré plusieurs personnages de Tolkien :

Tous trois, Gandalf, Saruman et Sauron sont désignés par Tolkien comme étant des magiciens. Tout comme Odin, qui pouvait se transformer aussi bien en serpent qu’en aigle, ils sont tous trois des métamorphes ; ils peuvent, selon leur besoin, changer d’apparence, tout particulièrement pour adopter celle d’un animal.

Dieu à multiples facettes, Odin est à la fois magicien et voyageur, ce qui le rapproche de Gandalf le gris, protagoniste principal à la fois de Bilbo le Hobbit et du Seigneur des Anneaux. Outre les ressemblances physiques (Odin est représenté comme un vieillard à la longue barbe, vêtu d’un chapeau tombant et d’un manteau à capuchon), le dieu scandinave possède également, tout comme Gandalf, le plus rapide des chevaux selon l’Edda de Snorri :

[Sleipnir] était gris et avait huit jambes : c’est le meilleur des chevaux chez les dieux et chez les hommes.

De son côté, Tolkien consacre un long passage à Gripoil, le cheval de Gandalf à la robe grise argentée, le plus rapide au monde. En anglais, le cheval se nomme Shadowfax, et pour cette étymologie Tolkien a respecté les principes des noms de chevaux en ancien norrois, la langue scandinave médiévale, où le -fax signifie cheval.

Dernière similarité entre Gandalf et Odin : lorsque le Dieu fuit le géant Sutungr, il choisit la forme d’un aigle, alors même que Gandalf, dans Le Seigneur des Anneaux, est amené à fuir Saroumane à dos d’aigle.

Du côté de Saroumane, c’est avec le Palantir, cette pierre magique, que Rudolf Simek fait le lien avec Odin : tout comme le Dieu, Saroumane est ainsi affublé du don de vision. De plus, Odin possède deux corbeaux, qu’il envoie au loin pour lui rapporter des nouvelles et qui ne sont pas sans rappeler les “crébains” de Saroumane, ces nuées d’oiseaux noirs qui parcourent le ciel à la recherche des membres de la Compagnie de l’anneau :

Des nuées de corbeaux noirs balaient toutes les terres entre les Montagnes et le Grisfleur, dit-il, et ils ont survolé la Houssière. Ils ne sont pas indigènes à ce pays ; ce sont des crébains de Fangorn et de Dunlande. J’ignore ce qu’ils font : il se peut que des troubles les aient chassés du sud ; mais je pense qu’ils sont plutôt venus en reconnaissance.

Le Seigneur des anneaux, Les Deux Tours

Enfin, Odin, dieu tout sauf manichéen, a certainement inspiré Sauron lui-même, le lien le plus évident étant qu’Odin est un dieu borgne alors que Sauron est représenté par un œil unique :

Je sais tout, Odin,
Où ton œil est tombé :
dans le célèbre puits de Mimir

La Völuspá, dans l’Edda Poétique

Dans cet abîme noir apparut un Œil unique, lequel grossit peu à peu. […] L’Œil paraissait cerclé de feu, mais il était lui-même vitreux, jaune comme celui d’un chat, intense et vigilant, et la fente noire de sa pupille s’ouvrait sur un gouffre, une fenêtre sur le néant.

Le Seigneur des anneaux, Les Deux Tours

De Midgard à La Terre du Milieu : étymologie des lieux
© Tolkien Heritage

Professeur de vieil anglais, passionné de mythologie scandinave et adapte du vieux norrois, la langue scandinave médiévale, Tolkien a créé ses propres langues pour les besoins de son univers. On retrouve, dans l’étymologie des noms de lieux, de nombreuses références aux anciennes langues nordiques, à commencer par le nom de son monde, La Terre du Milieu, véritable pont linguistique entre le norrois et le vieil anglais, comme Tolkien le précisait lui-même dans une de ses lettres :

“La Terre du Milieu” n’est pas le nom d’une région qui n’a jamais existé. […] Il s’agit seulement d’un emploi du moyen anglais middel-erde (ou erthe), altération du vieil anglais Middangeard, nom donné à la terre habitée par les Hommes, “entre les mers”.

De fait, le terme de Terre du milieu existe aussi en norrois, sous la dénomination “midgardr“, l’élément –gardr signifiant, en norrois comme en vieil anglais – et donc certainement en proto-germanique également – un enclos autour d’une habitation humaine, comme le précise Rudolf Simek : “Midgardr est donc ‘le lieu d’habitation au centre du monde’ et en cela, le chez-soi de chaque humain.

La carte du Seigneur des Anneaux regorge de noms que Tolkien a transposés directement du norrois, de manière assez aléatoire. Ainsi les “‘Undying lands”, ou “Terres immortelles” en français, où se rendent les elfes et divers protagonistes du Seigneur des Anneaux à la fin du récit, sont empruntées à une saga norroise du XIVe siècle : L’histoire d’Eirikr le grand voyageur. Dans ce conte, le héros norvégien voyage dans une terre de l’au-delà nommée Odainsakr, la “prairie des non-morts”, qui fut traduit en anglais au XIXe siècle par Deathless lands.

Le livre La Terre du Milieu, Tolkien et la mythologie germano-scandinave regorge d’exemples tout droit issus du norrois, au rang desquels Mirkwood, la sombre forêt traversée par Bilbo et les nains dans Bilbo le Hobbit. Or on retrouve dans la mythologie nordique et plus spécifiquement dans l’Edda poétique, le Myrkvior, la forêt obscure…

Du côté des personnages, ce sont les nains (Thorin, Dwalin, Fili, Kili, Gloin, Bifur, etc.) qui ont très clairement écopé de noms inspirés en droite lignée du norrois, et plus particulièrement de la Völuspa.

Des runes nordiques aux runes naines et elfiques
La rune INGWAZ (fécondité, renouveau) © femmeactuelle.fr

Une des inspirations les plus évidentes de Tolkien pour créer son univers n’est autre que les runes que l’on retrouve, entre autres, sur les portes de la Moria, dans Le Seigneur des Anneaux. Celles-ci proviennent de l’alphabet runique scandinave, le futhark, auquel Tolkien apporte quelques modifications, comme le rappelle Émilie Fissier à la BNF :

Tolkien recrée non seulement ses propres runes, mais il en crée aussi une variation. Les runes servent aux nains à écrire dans leur langue, mais en fait, ce qu’on ne sait pas forcément, c’est qu’à la base les Cirth, ce sont des lettres créées par les elfes pour inscrire des messages sur des surfaces dures, pour graver. Les lettres elfiques sont pleines d’entrelacs et on les imagine difficiles à graver sur du bois ou de la pierre. Et donc les Elfes inventent ces runes pour pouvoir graver des inscriptions sur du dur avant de les transmettre aux nains. Au final, les Elfes les abandonnent et les nains eux continuent. Et il y a différents mode de runes, celles de la Moria, qui ne sont pas les mêmes que celles d’Erebor…

De fait, Tolkien va créer plusieurs alphabets runiques. Il commence par inventer les runes utilisées par les nains, en se basant sur le futhark et sa version en vieil anglais, le futhorc, comme il le précise dans l’introduction du Hobbit :

Au temps de cette histoire, seuls les nains se servaient régulièrement [des runes] dans leurs archives personnelles ou secrètes. Leurs runes sont représentées dans ce livre par des runes anglaises, que peu de gens connaissent encore de nos jours. Si l’on compare les runes de la carte de Thrór aux retranscriptions en lettres modernes, on peut découvrir leur alphabet adapté [à l’anglais] moderne.

En écrivant Le Seigneur des Anneaux, Tolkien décide de créer de nouveaux alphabets runiques propres aux elfes, qu’il veut donc antérieurs aux runes naines. Il imagine donc les runes des Cirth, mais aussi le Tengwar ou l’Angerthas d’Erebor, beaucoup moins proches, cette fois, du futhark.

A ses alphabets runiques, Tolkien ajoute plusieurs langages, au rang desquels un de ses chefs-d’oeuvre : la langue des Elfes. “Les récits furent imaginés avant tout pour constituer un univers pour les langues et non pas le contraire“, avait-il écrit.

Passionné par la mythologie germano-scandinave, Tolkien n’a jamais caché s’en être inspiré, sans pour autant évoquer avec précision ce qu’il avait puisé ici et là. Certainement parce que les légendes nordiques ont été à la source de son imaginaire de façon inconsciente. Pourtant, en créant un genre à part entière dans un univers doté de sa propre mythologie, Tolkien s’est assuré de perpétuer l’esprit des légendes médiévales scandinaves à travers l’ensemble de la fantasy moderne.

d’après Pierre ROPERT, radiofrance.fr


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction et iconographie | sources : radiofrance.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © BnF ; © Musée Richard Wagner Bayreuth ; © New Line Cinema ; © UFA ; © Université d’Oslo ; © Tolkien Heritage ; © femmeactuelle.fr.


Plus de Terre du Milieu…

TOLKIEN : Le Silmarillion (nouvelle traduction)

Temps de lecture : 12 minutes >

Nous connaissons tous certain lecteur lettré qui, lorsqu’on lui parle de TOLKIEN, n’est ni méprisant ni hautain envers cet auteur un peu étrange dont il reconnaît volontiers la qualité sans pareille ; il est possible et même probable qu’il ait un vague souvenir un peu aimable du Seigneur des Anneaux ou du Hobbit, qu’il a dû lire, peut-être en ses jeunes années ; mais il s’est sans doute arrêté là, peut-être parce que son goût a délaissé ses rivages au fur et à mesure qu’il s’est formé, et si le souvenir aimable et distant persiste, il n’a pas relu Tolkien ni découvert le reste de son œuvre, et ne compte pas le relire davantage : il a d’autres chats à fouetter, d’autres livres à découvrir, d’autres œuvres à arpenter. Que ce lecteur-là soit détrompé, qu’il soit même dédouané de toute culpabilité de ne pas l’avoir lu s’il a la curiosité de s’y plonger aujourd’hui ; car disons ensemble à ce lecteur – il va écarquiller les yeux et crier peut-être à l’imposture, peut-être, mais prenons le risque – que le Silmarillion est une œuvre aussi importante que La Recherche du temps perdu (ce n’est peut-être pas un hasard si le spécialiste français de Tolkien, Vincent Ferré, a d’abord travaillé sur Proust).

“Si le Seigneur des Anneaux est sans contexte un des grands romans du XXe, qui vient sortir le romanesque de l’impasse dans lequel il s’était trouvé par une énorme bouffée d’imaginaire — « Avec Le Seigneur des anneaux, de Tolkien, la vertu romanesque ressurgit intacte et neuve dans un domaine complètement inattendu » disait Gracq —, Le Silmarillion est un des grands textes de la littérature mondiale, toutes époques et genres confondus : la puissance de son acte créatif ne trouve d’échos que dans des entreprises mythologiques (l’Iliade et l’Odyssée, les Métamorphoses, la matière de Bretagne, l’Edda, le Kalevala) qui ne sont pas l’apanage d’un seul créateur. Car chez Tolkien, si l’écriture ne saurait être négligée, c’est bien la force proliférante de son inventivité qui impressionne et saisit : s’il importe peu de savoir si Tolkien crée ou non la fantasy, c’est parce qu’aucun des auteurs de fantasy qui l’ont précédé ou l’ont suivi n’ont jamais pu approcher sa capacité subcréative  – la subcréation ou création secondaire étant pour Tolkien l’enjeu de la littérature. Ce que Tolkien donne à la littérature et à l’imaginaire humain ne s’appréhende pas dans les termes habituels que la littérature propose : il est peut-être le premier, par son ampleur, à nous dire que la littérature peut dire son importance par sa capacité d’invention fictionnelle — d’où la méprise et le mépris dont on a pu faire preuve à son encontre, quand on n’a pas su le lire ni comprendre son intérêt. Ce que Tolkien apporte, c’est une matière entièrement neuve, entièrement saisissable et préhensible : matière certes recomposée par des lectures (mythes, folklores et contes innervent son monde) mais qui nous apparaît dans un surgissement auto-générateur qui se passe très vite de ses sources pour s’autoalimenter dans un geste toujours fertile, et qui n’a aucun égal à ce jour.

Contextes du Silmarillion : origine et nature

Commençons donc l’approche de ce massif par un point de contextualisation sur ce qu’est le Silmarillion. Tolkien, de son vivant, a publié principalement deux grands livres : le Hobbit (1937) et ce qui devait être sa suite, Le Seigneur des Anneaux (1954-1955). Mais ce Tolkien-là, auteur de romans de fantasy, cache la vraie figure de son œuvre : l’élaboration d’un monde fictionnel et d’une mythologie subséquente. Car le Hobbit n’est pas le premier texte de Tolkien, pas plus qu’il ne s’inscrivait au départ dans son monde secondaire. La matrice de l’œuvre tient en effet dans le Livre des Contes Perdus, entamé en 1916-1917, qui présente l’essentiel des récits à venir sous une forme embryonnaire : work in progress inachevé mais d’un intérêt considérable (contenant en substance des choses seulement esquissées par la suite), il contient la première forme du Silmarillion.

© Ted Nasmith / éditions Bourgois

Qu’est-ce, donc que le Silmarillion pour J.R.R. Tolkien ? Un récit qui retrace l’histoire du monde secondaire, depuis sa création jusqu’à certainement sa destruction ou disparition – nous y reviendrons. Soit un ensemble de récits, de légendes, mais écrits selon des formes diverses et qui n’ont cessé d’évoluer : poèmes, chroniques, récits brefs, annales, mythes. Un ensemble hétérogène, et qui de plus n’a cessé d’être repris et récrit par Tolkien tout au long de sa vie ; ce qui fait que malgré ses désirs de le publier, le Silmarillion à sa mort était toujours inachevé. Qu’est-ce, donc, alors, que le Silmarillion publié, et que nous lisons aujourd’hui ? C’est l’œuvre du père mise en forme par le fils, Christopher Tolkien, à qui on doit la découverte du continent de ces textes soudainement émergés. Pour publier ce livre selon le souhait de son père, Christopher Tolkien a assemblé un ensemble de récits qu’il a publié sous le titre de Silmarillion, mais qui contient en réalité quatre gros morceaux : l’Ainulindalë (la genèse de ce monde) et le Valaquenta (la présentations des Valar, les dieux), le Quenta Silmarillion (l’histoire de la guerre des elfes contre Melkor, dieu mauvais), l’Akallabêth (la Chute de Númenor, l’île des Hommes) et Les Anneaux de Pouvoir (la lutte des Hommes et des Elfes contre Sauron, disciple de Melkor).

Le Silmarillion que nous tenons donc dans nos mains est un ouvrage hybride. Hybride par sa forme (des récits d’origine diverse) et par sa nature (les récits du père suturé par le liant opéré par le fils). C’est évidemment un paradoxe que ce livre si important ne soit pas tout à fait une œuvre achevée, ne soit pas tout à fait l’œuvre de Tolkien père, puisque son fils en est presque le coauteur, faisant œuvre de conjointure pour reprendre le terme de Chrétien de Troyes. Origine paradoxale, qui peut remettre un instant en cause la question de l’auteur (qu’on se rassure, tous les textes sont de Tolkien père), mais qui en fait renseigne là aussi sur le genre de texte et le genre de parenté qu’il dessine : le parallèle à faire n’est peut-être pas tellement avec le monde arthurien, bien que les porosités soient évidentes, mais avec des ouvrages sommes comme le Kalevala, dont Tolkien s’inspire, mais aussi, faisant écho à l’aube de l’humanité, avec Homère. Et l’Iliade et l’Odyssée, selon une des hypothèses probables, ne sont que la somme rassemblée et écrite d’un grand nombre de récits oraux précédents ; ne sont que deux pièces rapportées et survivantes du Cycle Troyen ; ne sont que la somme d’une culture plus large, plus grande, la culture d’une langue et d’un peuple qui dépasse le seul concept d’auteur. Que le fils ait participé à l’œuvre du père, par le Silmarillion mais également les Contes et Légendes Inachevés et l’Histoire de la Terre du Milieu, n’est donc en rien contradictoire et renseigne plutôt sur la dimension totale de l’entreprise.

Retraduire c’est relire

Les éditions Bourgois publient en ce mois d’octobre une retraduction bienheureuse du Silmarillion qui permet qu’une nouvelle lumière vienne éclairer cette œuvre unique. Daniel Lauzon poursuit son travail de retraduction et prend la suite de Pierre Alien, à qui l’on doit la première version française du Silmarillion : rendons grâce un bref moment à Alien, dont on dit qu’il a détesté Tolkien, ce qui ne l’a pas empêché de livrer globalement une traduction de bonne qualité malgré de réelles coquilles et erreurs. Nul doute que la retraduction de Lauzon fera couler moins d’encre que celle du Seigneur des Anneaux : car si dans ce livre certains noms et toponymes pouvaient se traduire différemment en français (Bilbo Baggins : Bilbon Sacquet/ Bilbo Bessac) parce qu’ils étaient des créations dans la langue des hommes et qu’ils faisaient sens au sein de l’univers romanesque), la chose est différente pour le Silmarillion dont les protagonistes sont essentiellement non humains, et leurs noms aussi – démontrant l’autre pan de la création du monde secondaire de Tolkien, philologue de formation qui a accompagné le mouvement de subcréation par l’élaboration de langues fictionnelles. Cette crispation évacuée, et malgré quelques vieilleries évitables ( « ores, icelles », archaïsant sans besoin le texte), on verra que cette nouvelle traduction permet de corriger les nombreuses coquilles dont était émaillée la traduction de Pierre Alien, non exempt aussi de contresens (parlant par exemple d’Elfes Verts là où le texte anglais dit « Grey-elves »). On pourra dès lors aborder le récit et les Terres du Beleriand en pleine confiance.

Mais de quoi parle donc le Silmarillion ? Le récit se noue quand Melkor, lors de la création du monde, choisit l’emprise du pouvoir et se met au ban des autres déités. S’en suivront de longues querelles entre Melkor et les autres Valar, puis entre Melkor et les Elfes autour des Silmarils : joyaux d’une beauté absolue, contenant la première lumière du monde, créés par l’Elfe Fëanor et dérobés par Melkor-Morgoth. Le serment de Fëanor et de ses sept fils (ne pas connaître la paix tant qu’ils n’auront pas repris les joyaux au dieu rebelle) constitue l’architecture de l’essentiel des récits du Quenta Silmarillion. La lutte entre Sauron, lieutenant de Melkor, et les Hommes aidés des Elfes ne sera qu’une des conséquences de cette fracture initiale à l’aube du monde. Ce résumé forcément elliptique ne dit rien, bien entendu, de l’extrême inventivité des récits multiples du Silmarillion, il en fixe seulement les contours, les grandes lignes pour les lecteurs non encore initiés. Le plaisir du récit n’en est que peu entamé, que l’on se rassure, car sa matière reste vierge autant qu’une forêt tropicale après ce trop rapide survol.

Que cela, néanmoins, ne provoque aucune peur au lecteur néophyte : la réputation de difficulté qui entoure le Silmarillion est davantage un mythe qu’une réalité. Cette prétendue difficulté est inhérente aux sommets dont on repousse sans cesse l’ascension ; mais il est beaucoup plus facile de lire le Silmarillion que disons, La Recherche, Ulysse ou L’Homme sans qualités. Pour au moins deux raisons : une raison de taille (c’est un livre beaucoup plus court) et une raison romanesque (c’est le récit d’un monde imaginaire, raconté sans affect). Les difficultés potentielles sont liées essentiellement à la découverte et la compréhension du monde ; et il est sûr que si l’on ne fait pas cet effort d’immersion dans la langue de Tolkien, ces rivages nous seront refusés. Le Silmarillion présente un très grand nombre de personnages, qu’ils soient divins ou elfiques, mais également un grand nombre de toponymes. Heureusement, pour vous repérer dans cette ensemble, l’édition s’avance avec une carte du Beleriand (traduite pour cette nouvelle édition), lieu essentiel des aventures du Silmarillion, et cinq arbres généalogiques permettant de resituer les protagonistes.

Ce qui frappe d’abord dans le Silmarillion et ce qui le met au firmament des lettres parmi d’autres astres tout aussi glorieux, c’est sa puissance d’invention. Le Silmarillion est une cosmogonie, l’invention d’un monde, dès l’Ainulindalë, qui est une genèse en même temps qu’une théogonie, mais cette cosmogonie est en fait un principe de l’œuvre : Tolkien ne cesse d’inventer des ramifications, d’ajouter des embranchements et de nouveaux récits à son monde. C’est un principe créateur, qui fait que Tolkien n’est romancier que par accident. Il est avant tout un conteur (ce qui se sent dans le Hobbit, dans certains morceaux du Seigneur des Anneaux) mais aussi un forgeur, un Héphaïstos modelant sur son enclume les morceaux d’une œuvre inachevable que son fils, Frankenstein dévoué, réunira. Il ne s’agit pas d’enlever à Tolkien de réelles qualités romanesques, comme l’a noté Gracq, mais de mettre l’accent sur que le Silmarillion nous permet de mieux comprendre. Tolkien, qui a écrit sur la mythopoïese (la forge des mythes) est avant tout un cosmogone, un inventeur de mondes. Et ce que postule le Silmarillion, c’est que toute cosmogonie est d’abord une affaire d’ordonnancement du monde — ordonner le monde c’est chercher à lui donner un sens.

Le mythe explique la forme du monde, mais il est aussi une réflexion sur la création : ses conditions, ses limites, et son fonctionnement métaphorique. Le Silmarillion est un pur récit fictionnel, hypertrophiant et hypostasant le sel le plus fin de l’invention, mais il n’est pas que cela. Par sa fiction il réfléchit l’acte même, les conditions et les raisons de l’art. La cosmogonie (l’Ainulindalë) est une autre Genèse, qui se tisse selon un thème musical, avec l’affrontement de mélodies concurrentes qui changent la face du monde. Le monde, Arda, est né du chant des Valar, modifié par ces mêmes chants, et la vie des Elfes, des Hommes, vient de la puissance de suscitation de ce chant. Il en va de même pour la création déviée et imparfaite des nains par Aulë, qui rejoue l’épisode d’Abraham sacrifiant Isaac. Les textes du Silmarillion ne cessent de réfléchir sur ce que signifie la création d’une œuvre d’art, ne serait-ce que par la question centrale des Silmarils, artefacts enviés pour leur beauté mais aussi pour ce ce qu’ils symbolisent. Tolkien l’écrit dans une lettre : « Les Elfes sont là dans mon récit pour marquer la différence. Leur ″magie″ est l’Art, délivré de beaucoup de ses limites humaines : plus aisé, plus rapide, plus achevé. Et son objet est l’Art, non le Pouvoir, la subcréation, non la domination et la déformation tyrannique de la Création. »

© Ted Nasmith / éditions Bourgois

Toute cette invention fictionnelle, cette création d’un monde fictionnel secondaire, n’était pas aussi autonome au départ de l’aventure : Tolkien avait pour projet de donner à l’Angleterre une mythologie propre. « J’ai très tôt été attristé par la pauvreté de mon propre pays bien-aimé : il n’avait aucune histoire propre (étroitement liée à sa langue et à son sol). Il y avait les [légendes] grecques, les celtes, et les romanes, les germaniques, les scandinaves et les finnoises, mais rien d’anglais. Bien sûr il y avait le monde arthurien [mais] son côté ″féérique″ est trop extravagant, fantastique, incohérent, répétitif, […] et surtout il fait partie intégrante de la religion chrétienne. » D’où germe ensuite l’idée du projet : « Il fut une époque où j’avais dans l’idée de créer un ensemble de légendes plus ou moins reliées, allant du grandiose et cosmogonique au conte de fées des Romantiques, que je pourrais dédier : à l’Angleterre, à mon pays. ». Les aventures du Beleriand et de la Terre du Milieu étaient au départ un passé historique imaginaire de notre terre. On le voit notamment dans le Livre des Contes Perdus, qui explique la disparition progressive des elfes par le fait que les hommes ont peu à peu cessé de croire aux choses magiques ; on le retrouve aussi dans la géniale invention des hobbits, qui incarnent peu ou prou l’image fantasmée des campagnes anglaises.

Mais ce parti-pris n’a pas été tenu jusqu’au bout, en raison de l’inachèvement peut-être, ou peut-être d’un infléchissement du projet. Le monde de Tolkien, de fait, n’est pas borné : il s’arrête au Seigneur des Anneaux et à sa suite inachevé (quelques pages décrivant le règne d’un descendant d’Aragorn) mais il ne connait pas sa fin du monde, son Ragnarök, qui aurait certainement été cette perte en la croyance magique du monde et la disparition progressive des êtres imaginaires laissant place au règne des Hommes. Mais ce n’est qu’une supposition puisque la fin n’est pas racontée, la création secondaire n’est pas reliée à la création première et de fait, peu à peu, les rivages d’Arda se sont éloignés de notre réalité pour devenir un monde autonome, l’œuvre de high fantasy la plus conséquente jamais créée. Et c’est ce qui fait la force de ce monde, que le Silmarillion résume mieux que toute œuvre de Tolkien : c’est une fiction sui generis, qui s’autogénère et se justifie elle-même par sa constante inventivité.

Ce prisme mythologique, tant projet oeuvral que forme de récit, est aussi ce qui fait l’importance décisive de Tolkien en termes littéraires : à la différence de ses prédécesseurs, de ses suiveurs comme de ses concurrents dans d’autres domaines (Frank Herbert, Isaac Asimov), Tolkien n’est romancier que par défaut. Sa forme première est le conte et la légende : des formes narratives certes, mais d’approches et techniques différentes de celles du pur roman. Et l’on pourrait presque dire que, dans le Silmarillion, Tolkien a inventé le texte fictionnel ultime. C’est une chanson de geste, une cosmogonie, une épopée, une légende, un recueil de contes. Et si le Silmarillion en lui-même est un texte qui montre cette composition diverse, l’histoire des Silmarils (le Quenta Silmarillion), elle, mélange toutes ses dimensions sans distinction, dans un feu d’artifice grandiose et d’une réussite sans égale. Et à la différence des épopées ou des chansons de geste ou des cosmogonies du passé, Tolkien épure sa création de discours eschatologiques, religieux, nationaux ; il donne tout à la fiction. Le Silmarillion contient peut-être la plus pure pensée de la fiction de la littérature mondiale. La fiction y est parfaite au sens où elle ne trouve d’autre justification qu’elle-même. Seul demeure le plaisir de créer, d’imaginer, d’inventer — mais poussé à un point si impressionnant que l’œuvre d’art devient un monde secondaire. Si depuis les mondes secondaires sont devenus légions, aucun n’a réussi le tour de force créatif de Tolkien dans son œuvre, et particulièrement dans le Silmarillion qui est sans conteste son plus grand livre, parce que la rencontre entre le projet (l’invention d’un monde) et la forme y est totale — plus que la forme, le choix narratif. Ce qui fait la faiblesse du Silmarillion (aux yeux de certains lecteurs) est aussi paradoxalement sa force : le fait de ne pas être un roman. Le legendarium (selon le mot de Tolkien, qui désigne là l’ensemble de ses récits portant sur le monde secondaire) devient de fait une forme narrative en soi dans le Silmarillion, qu’on pourrait nommer le légendaire, via la modalité narrative du sommaire – ainsi l’a-t-on vu avec George R.R. Martin et son Feu et Sang, descendants de Tolkien.

Ce choix du récit pseudo-historique (au niveau de sa focale et son rythme) pourra aussi séduire ceux qui ont de Tolkien une image d’auteur pour adolescents. Un reproche qu’on fait souvent à Tolkien tient à sa manière un peu naïve de dépeindre les personnages : ils sont très prudes, très policés, ils s’émerveillent d’un rien, ils sont un peu guindés — malgré une malice qui casse parfois ce vernis. Et cette naïveté se justifie mieux dans le Hobbit, plus proche du conte, que dans le Seigneur des Anneaux, à mi-chemin entre le récit pour enfant et la découverte de nouveaux territoires pour adultes. Dans la manière, cela donne un résultat médian parfois étrange, et on se dit que le livre aurait beaucoup gagné à éviter cette naïveté. Or le Silmarillion est résolument son texte le plus adulte, le plus dur aussi. Ceux qui font de Tolkien un auteur manichéen feraient bien de lire les aventures de Fëanor et de ses fils.

Lire le Silmarillion, c’est aussi tordre le coup à des clichés, prendre la pleine mesure de l’ampleur du travail de Tolkien, mais aussi réaliser quels étaient le sens de son œuvre, les enjeux de son ambition folle. Que ce travail reste inachevé est presque logique : l’invention d’un monde ne finit jamais, le désir de raconter des histoires n’a pas de fin. Mais qu’on se rassure, cet inachèvement n’enlève rien à sa qualité, extrême, totale, unique. Que je puisse sembler partisan est une supposition possible pourtant mes mots ne rendent pas justice à l’immensité de l’œuvre, pas plus qu’ils ne remplacent, heureusement, sa découverte. Heureux les lecteurs néophytes du Silmarillion, heureux les futurs arpenteurs de Valinor et du Beleriand, heureux ceux qui sauront apprécier cette œuvre pour ce qu’elle est : un don très rare.”

Yann Etienne


Lire encore…

Mort du bédéaste américain Richard Corben

Temps de lecture : 4 minutes >

«C’était un zombie de l’image, un dingue aux images puissantes, folles et d’une justesse non contestable.» C’est en ces termes que Philippe Druillet, visionnaire cintré de la SF monumentale, parlait de l’Américain Richard CORBEN. Récompensé en 2018 d’un Grand Prix à Angoulême qui venait célébrer l’ensemble de sa carrière, la furie du comic book s’est éteinte mercredi 2 décembre à 80 ans, vient-on d’apprendre de la part de Délirium, son éditeur français.

“Avant de faire les belles heures de la génération Métal hurlant, avant de se mettre au diapason de ses personnages sculpturaux en devenant lui-même un adepte de la gonflette, Richard Corben était un maigrichon du Missouri. Né en 1940, il termine ses études d’art lorsque fleurissent aux Etats-Unis les comics underground. Un mouvement contestataire avec lequel il garde ses distances, préférant créer son fanzine Fantagore (nom qu’il reprendra pour monter une maison d’édition) avant de se mettre au service de Jim Warren, célèbre éditeur des magazines Eerie, Creepy et Vampirella. Nourri par les récits d’épouvante de EC Comics et les films de la Hammer, Corben sort du lot avec son dessin hyper-réaliste. Ces courts récits d’horreur gothique et de fantasy forment un théâtre grotesque, dans lequel la lumière vient sculpter des corps distordus et ajouter une formidable intensité dramatique à une écriture qui fait de Corben le maître de la chute à la grinçante cruauté. La bande dessinée selon «Gore» est sanglante, noire et moite.

Avec une incroyable aisance, il compose de sublimes pages en nuances de gris avant de faire parler la couleur comme personne aux Etats-Unis. Dans ses visages se disputent en contraste direct des rouge sang et des couleurs froides, comme aux grandes heures du giallo. La richesse de sa gamme chromatique surprend tellement que des rumeurs naissent autour de ses techniques. En réalité une grisaille (dessin en nuances de gris) à laquelle il superpose un système de calques de couleurs, démantibulant ainsi ses originaux en objets composites. Sur pièces, telles qu’exposées lors de la grande rétrospective que lui a consacré le Festival d’Angoulême, les couleurs de Corben étaient encore plus folles, limites irréelles tant le résultat résistait à la compréhension d’auteurs chevronnés qui restaient coi devant les planches, comme envoutés. Rare auteur de BD à embaucher des modèles qui posent pour ses dessins, l’Américain est aussi un bricoleur minutieux, qui élabore des maquettes de ses futures créations afin de travailler plus fidèlement les ombres. C’est enfin un des premiers à se tourner vers l’infographie 3D, vers laquelle il se tourne dès que le matériel informatique est devenu abordable.

CORBEN Richard, Monde mutant © Delirium

Corben entame sa phase épique quand Warren Publishing agonise. Son dessin-monde se déploie alors en sagas grandioses comme Den, Bloodstar ou Mondes mutants. Dans le cycle de Den, un employé du bureau falot se métamorphose en montagne de muscles sévèrement burnées en pénétrant un univers fantasmagorique largement pompé des romans de SF John Carter from Mars. Un territoire de barbares viriloïdes et d’aventurières callipyges, puissantes et plantureuses qui souvent dominent les héros.

«La nudité et la sexualité outrancière des Den répondaient à l’esprit de rébellion et à la nature hédoniste qui m’animaient à l’époque, expliquera-t-il bien des années plus tard au magazine Kaboom. Je voulais créer un personnage qui soit le plus épique possible, avec une sexualité plus frontale que tout ce qui avait été fait auparavant en bande dessinée. Ce qui impliquait de bousculer les limites de l’esprit libertaire de la bd underground.» C’est dans les pages du magazine Actuel, en 1972, que la France découvre son travail avec Den, avant que Corben ne fasse partie des premiers auteurs de Métal hurlant en 75. Parmi eux, Moebius, grand gourou de la bande dessinée mondiale, n’a que des mots doux à l’égard de celui qu’il appelle «Richard Mozart Corben» : «Il s’est posé au milieu de nous comme un pic extraterrestre, monolithe étrange, sublime visiteur, énigme solitaire.»

CORBEN Richard, Le corbeau © Delirium

En vieillissant, l’Américain tournera le dos à l’emphase de ses grandioses sagas pour revenir à ses premiers amours: les adaptations de Poe et Lovecraft. Une grammaire devenue si naturelle que même ses scénarios originaux (on pense notamment à Ratgod en 2006) semblent empruntés à ces écrivains. Reclus loin du milieu de la BD, Corben a vu sa popularité décliner au fil des ans et dû frapper à la porte des majors du comics au début des années 2000. Quelques belles choses sortent de ses collaborations avec DC ou Marvel. Comme de bons épisodes de la série Hellblazer, des pages de Hulk ou du Punisher. Chez l’indépendant Dark Horse, le génial Mike Mignola lui prête l’univers de monstres et d’ombres de Hellboy, taillé quasiment sur-mesure pour Corben.

Richard Corben © Dona Corben

Pour toute une génération qui n’a pas connu Métal hurlant, la carrière de Corben est longtemps passée sous le radar. Victime d’un éditeur marlou qui a disparu avec nombre de ses originaux, les livres de l’Américain ont disparu. Le micro-éditeur Toth aura bien republié quelques ouvrages, mais il aura surtout fallu attendre les années 2010 pour que son œuvre soit reprise par Delirium, qui s’attelle à la publication d’anthologies des années Eerie et Creepy ainsi que d’œuvres plus tardives. Indisponibles depuis des années, les grandes sagas de Corben restent toujours réservées aux farfouilleurs de vide-grenier et attendent des jours meilleurs pour que des yeux neufs puissent s’y perdre à leur tour.”


Plus de BD…