THONART : L’histoire d’Adamah (2023)

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Assis par terre devant sa caverne, Adamah eut un moment de vertige.

Devant lui, dans le monde entier, les hommes et les femmes étaient en procession, chaque marcheur maintenait les mains sur les épaules du marcheur précédent et portait sur les siennes les mains du marcheur suivant, et les enfant couraient entre les jambes de tous, indifféremment.

Les lignes concentriques formées par les pénitents soulevaient une poussière qui faisait tousser Adamah et le vacarme des voix était violent : pas un qui ne fut en train de parler, sourdement ou avec véhémence, en train de discourir, en solo ou à l’envi. Adamah sentait le vertige monter en lui, à les voir tous passer devant lui, sans le regarder…

Chaque année, la procession ne s’arrêtait que quatre fois : aux solstices et aux équinoxes. Aux équinoxes, le défilé s’arrêtait, les bras retombaient et tous se taisaient. Le silence était assourdissant quand peu à peu les corps dressés se mettaient à hésiter, d’avant en arrière, balançant doucement sans jamais tomber d’un côté ou de l’autre. Puis, les bras remontaient sur les épaules et la marche reprenait, comme les sons qui sortaient à nouveau de chaque bouche, reformant une litanie qui durerait jusqu’au solstice suivant. Au solstice d’été, les rondes s’interrompaient de même, chacun levant les mains triomphalement pour cacher sa peur de la nuit. Au solstice d’hiver, à l’inverse, chacun, dans la foule arrêtée, croisait les bras en baissant la tête pour ressentir l’espoir du soleil vainqueur qui ne manquerait pas de briller à nouveau, un jour.

Adamah ne savait plus ce qui l’avait poussé à quitter la file au moment où elle passait devant sa caverne. Il avait quitté le rang dès l’arrêt, il s’était assis devant chez lui, comme pour prendre souffle, mais il n’était plus reparti. Aujourd’hui, il le savait, il lui fallait quitter la vue de cette danse hypnotique et plonger dans sa caverne, l’explorer. Pourquoi, il ne le savait pas.

Adamah a marché vers le fond de l’ouverture et, au détour d’une pierre, a trouvé le passage. Aidé d’une maigre torche, il a progressé jusqu’à ce qu’aucune lueur du jour ne lui parvienne plus : le chemin était tortueux mais descendait doucement, comme une invitation. Arrivé à un replat, alors qu’un courant d’air soufflait sa torche, Adamah eut peur de l’obscurité. Il réalisa néanmoins qu’il pouvait encore voir et avança de plus belle pour aboutir dans un large espace, baigné de lumière douce.

Au centre de la caverne haute comme un temple, gisait une amande de pierre polie, beaucoup plus grande que lui. La surface lisse était noire comme du granit sombre mais elle tourna au rose profond comme Adamah s’approchait pour la toucher. Il hésita devant l’étrange objet mais une confiance tout aussi étrange le poussa à avancer les mains et à poser les deux paumes sur la pierre. Il sentait qu’elle était chaude alors qu’il attendait un contact minéral et froid. Bien au contraire, l’amande était douce comme la chair. Comme il appliquait ses paumes avec plus de force, elle se mit à rayonner et l’image d’une oasis apparu sur les parois de la caverne.

Adamah savait ce moment sacré et aucune parole ne pouvait dire l’apaisement numineux qu’il ressentait alors. Surpris par l’unité qu’il éprouvait entre lui et l’oasis, il avait d’abord retiré ses mains et l’image avait disparu ; il avait ensuite reposé ses doigts puis ses paumes pleines sur ce nouveau centre de sa vie et l’image avait retrouvé tout son éclat. S’il lui était une loi désormais, c’était celle qu’il faisait sienne alors.

Avec dans l’âme la beauté de l’oasis, Adamah est alors remonté à la surface et a entamé une marche vers le centre des cercles de pénitents, profitant de chaque arrêt saisonnier pour se glisser entre les corps captifs. Selon la force qu’il se sentait, il avançait vers le cœur du mandala humain ou reculait pour une brève retraite, pendant laquelle il ne manquait pas de se ressourcer auprès de l’amande.

Or, un jour, il eut une vision et comprit ce qu’il verrait, une fois arrivé à l’épicentre des marches forcées : un bloc de béton, couvert de peintures nées de mille mains avec un seul motif, répété à l’envi : une oasis. Il pleura d’émotion en pensant aux efforts déployés par ses anciens compagnons de marche puis, se redressa et reprit la route vers sa caverne, franchissant à nouveau chaque cercle aux solstices et aux équinoxes.

Vint le jour où il aperçut au loin l’ouverture de sa caverne. Fort de ses voyages, il leva les yeux et vit des hommes et des femmes qui lui souriaient, chacun posté à l’entrée de cavernes, également creusées dans l’immense montagne… en forme d’amande.

Patrick Thonart

L’Histoire d’Adamah est extraite du livre en cours de rédaction Être à sa place, Manuel de survie des vivants dans un monde idéalisé, chapitre 2.3. Il n’y a qu’âme qui vive. Pour lire la suite, cliquez ici…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction et iconographie | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, la grotte Prohodna (Bulgarie) © Veneta Nikolova.


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THONART : Indiana Jones et le trigramme toltèque (2023)

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Indiana Jones entendit la voix méprisante de l’Obersturmführer Ostuf von Graz résonner dans son dos : “Redournez-vous lendement, Doktor Jones, et donnez-moi ce garnet segret ! Si vous faites un zeul moufement brusque, votre jeune compagnon rejoindra ses anzêtres megzicains…

Indiana Jones savait que l’immonde militaire avait le canon de son Lüger pointé sur le front du jeune Kapak, son seul vrai ami dans le pays. Ah, combien de fois ce jeune voyou ne l’avait-il pas tiré d’un mauvais pas ? Il avait grandi dans les rues les plus pauvres de Tula mais faisait montre d’une noblesse et d’un courage rarement rencontré chez les populations indigènes. Oui, c’était un fameux lascar, Kapak ! Autre chose que cette Barbie von Mattel qu’on entendait hurler dans la cour de l’hacienda, poursuivie qu’elle était par les chiens de l’officier nazi. Hier soir, Indy aurait pu l’aimer mais Kapak avait fait éclater sa forfaiture au grand jour et, dès que la pulpeuse blonde fut bien ligotée dans les écuries, notre héros s’était paisiblement endormi en rêvant de Marion Ravenwood.

Mais l’heure n’était pas au romantisme, il fallait agir : bombant légèrement le dos, Indiana Jones put dissimuler à l’ignoble traître qu’il échangeait le manuscrit toltèque tant convoité avec le carnet de poésie de la grand’mère de Kapak. Par coquetterie, celle-ci rédigeait ses souvenirs et ses sapiences en langue ancienne : l’officier n’y verrait que du feu…

L’archéologue se retourna lentement ; il se redressa bien droit et fit face au menaçant militaire, ses yeux d’acier plongés dans le regard décadent de l’officier. “Vous afez le regard de Pop Morane, dit en souriant l’odieux homme de guerre, mais plus bour très longtemps, Jones. Tonnez-moi le garnet !” Avec une rapidité surprenante, Indiana Jones jeta le livret de l’abuela au visage du nazi qui, complètement désarçonné, tomba à la renverse par la fenêtre de la grange restée grande ouverte. Carnet et militaire atterrirent en même temps dans la bauge des cochons voisine.

Trois coups de feu avaient été tirés par l’arme allemande, encore fumante sur le sol, et Indy chercha immédiatement le garçon des yeux. Kapak était sain et sauf, assis par terre dans un coin de la grange. Il fixait notre héros avec le regard furieux d’un ancien empereur dressé au sommet de la pyramide de Tula ! “Tu le laisses partir avec le carnet secret des anciens Toltèques, Indy ! Tu aurais dû le laisser m’abattre et fuir avec ce trésor, pour sauver l’honneur de mes ancêtres !

Indiana Jones le regardait en souriant et on entendait au loin le bruit de succion que faisaient les bottes jusque-là impeccablement cirées du nazi. Il pataugeait parmi les cochons mais il ne les voyait pas : sa joie était si grande d’enfin posséder le carnet secret des anciens Toltèques. Il ne manquerait pas de le faire traduire en allemand, dès son retour à Berlin. Et ce serait la gloire…

Du moins le pensait-il. L’archéologue voyait les choses autrement et s’en amusait. Il expliqua au gamin la substitution et ils éclatèrent de rire tous les deux, à l’idée de la mauvaise surprise qui attendait le tortionnaire nazi. Épuisés mais contents, les deux héros échangèrent un regard complice puis leurs yeux se posèrent en même temps [travelling avant] sur le mystérieux ouvrage, qui brillait dans la lumière ocrée des bougies.

A Berlin, von Graz n’attendit pas l’approbation du haut-commandement pour faire traduire le document par un vieil ésotériste russe du nom de Serguei Nilussovitch. L’homme vivait caché car il avait déjà eu des ennuis avec les autorités et, lorsqu’il réalisa la méprise de von Graz, il décida de lui donner à lire ce qu’il voulait lire. Traduttore, tradittore : les sapiences de la grand’mère de Paco Kapak furent adaptées afin de ressembler à un texte de sagesse ancienne. Nilussovitch pensait à un titre accrocheur du genre Les dix petits Andins mais il dut renoncer et simplifier le contenu de l’opuscule. C’est ainsi que le carnet de poésie de grand’mère Kapak devint Les très riches enseignements de Muti la Toltèque. Si le titre a encore changé par la suite, commerce oblige, la sagesse de bonne fame de la grand’mère a traversé les âges et se résume en cinq recommandations, pleines de bon sens, qui se présentent sous la forme d’accords que l’on passe avec soi-même :

      1. Que ta parole soit impeccable” fait penser à des propos attribués au mythique Salomon (Ancien Testament), à savoir que “Le sage tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler” ;
      2. N’en fais pas une affaire personnelle.” Il y a longtemps également, dans l’Antiquité, Épicure utilisait ce précepte pour écarter la peur des dieux. Les dieux, insistait-il, ont autre chose à faire que de s’occuper spécifiquement de ta petite personne. Il en va de même pour ton prochain ;
      3. Ne fais pas de suppositions” rappelle qu’il n’est pas question de juger quelqu’un sur sa réputation ou sur ce que nous fabulons de ce qu’il/elle aurait en tête. Qui plus est, il n’y a pas de pensées coupables ; il n’y a que des actes illégaux ou inacceptables ;
      4. Fais toujours de ton mieux.” Paraphrasera-t-on avec le “Vingt fois sur le métier, remets ton ouvrage” de Boileau (Art poétique, 1674) ou avec le bien connu – mais peu digéré – “Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front” ? Il est tellement vrai que la médiocrité ne peut être un but et “qu’on ne peut réduire les autres à l’ordinaire que si, fort de sa propre médiocrité, on se juge supérieur.”
      5. Sois sceptique mais apprends à écouter.” C’est Nancy Huston qui écrit dans L’Espèce fabulatrice combien nous sommes compulsivement créateurs et consommateurs de fictions, qu’elles soient collectives (on les appelle alors religions, légendes, dogmes, explications du monde…) ou personnelles (on les appelle alors complexes, traumas, discours d’emprise…). Dans un cas comme dans l’autre, le doute se doit d’être méthodique et toute pensée doit pouvoir rester un exercice de pensée : “Tourne sept fois ta fiction dans la tête avant d’agir.

Fin de la parenthèse. Lorsque Nilussovitch remit la traduction imprimée à von Graz, la colère de ce dernier n’eut pas de mesure. De qui se moquait-on ? Quels étaient donc ces Toltèques dont la sagesse multi-millénaire ressemblait à un ramassis de sapiences populaires, juste bonnes à orner un almanach bavarois ! L’homme était soupe-au-lait : il affréta immédiatement un U-Boot et envoya Nilussovitch croupir dans une geôle secrète d’Amérique centrale (là même où il trouva refuge après la guerre) pendant que ses sbires recevaient pour mission d’organiser l’autodafé intégral des copies imprimées du livre et de leur original.

Personne n’a le détail de la suite mais la mission des nervi de von Graz s’est probablement soldée par un échec. Étrangement, le grimoire de l’abuela fut redécouvert par un chamane mexicain et publié en 1997 aux USA. Un coup de pub formidable fit son succès, lorsqu’une influenceuse américaine en fit la promotion télévisée : l’ouvrage se vendit à des millions d’exemplaires, sous le titre Les quatre accords toltèques, puis un autre livre sur le cinquième accord toltèque parut qui connut un succès similaire. Toute la sphère du développement personnel a vibré de la découverte et les déclinaisons du concept font encore les beaux jours de leurs éditeurs ou des coachs et consultants qui se sont appropriés les Accords toltèques comme outil de travail. Peut-être justice sera-t-elle faite un jour à la sagesse de Mamy Kapak ; peut-être la marchandisation des Accords ira-t-elle jusqu’à commercialiser des posters de la grand’mère, dessinés par Andy Warhol, vendus à côté de tarots toltèques et des serpents à plumes en baudruche..

Indiana Jones n’a jamais rien su de ces péripéties et il était tout aussi pressé de rentrer au pays pour travailler sur la traduction du grimoire toltèque, le vrai. Ses collègues mexicains furent très heureux de pouvoir contribuer à cet événement scientifique et se mirent immédiatement au travail : les archéologues comme les philosophes du monde entier allaient enfin savoir ce que signifiaient les trois signes du fameux trigramme toltèque.

Il a fallu plusieurs années de labeur pour lever un coin du voile : le texte à traduire était frappé du fameux trigramme et les trois signes se retrouvaient magnifiquement historiés en tête de trois paragraphes dont l’équipe du Dr Jones ne doutait pas qu’ils recelassent de précieux enseignements.

Ils ne se trompaient pas, comme Jones l’a expliqué au cours de la conférence de presse tenue ensuite dans la grande salle académique : “La traduction de ce petit opuscule nous a fait découvrir beaucoup plus qu’un simple recueil de sagesses. Il est amusant que le document ait été sauvé par un échange furtif, comme vous le savez, avec le carnet de notes de l’aïeule de mon compagnon Kapak. Le garçon m’avait déjà fait part du bon sens de son abuela, de sa grand’mère, qui était devenu légendaire dans la région. On venait de loin pour l’écouter et elle avait réussi à formuler cinq préceptes, qu’elle distillait selon les besoins de son interlocuteur. Le parallèle s’arrête là néanmoins : si les cinq préceptes de la grand’mère de mon ami permettaient à chacun, après un minimum de réflexion, d’identifier un comportement plus ou moins toxique et de travailler à le réformer en respectant une sorte de catéchisme, le texte du trigramme toltèque frappait ailleurs et… plus fort !

De la même manière que l’Atlantide représentait un summum de civilisation aux yeux de Platon, c’était également le cas pour les Toltèques ! Non pas qu’ils fussent entré en contact avec des Atlantes – quoique certains passages du texte nous laissent dubitatifs à ce sujet – mais les auteurs du document racontent l’ascension et la chute d’une civilisation antérieure à l’empire toltèque, située sur une île au large de Tula. Comme pour l’Atlantide, les savants de cette Cité antique auraient réussi à domestiquer une énergie inépuisable, sœur du Soleil, et l’absence de contraintes en résultant pourrissait lentement une civilisation qui n’avait su convertir en otium (le “loisir de qualité” des Romains) cette liberté gagnée grâce à différents dispositifs énergétiques. L’oisiveté percolait dans toutes les couches de la population et des édiles malveillants se mirent à brandir des oriflammes frappés d’une devise qui tenait en trois mots : PROGRESSUCCES & NORME.

S’ensuit, dans le texte, une brève description de chacun des éléments de la devise : le progrès devait motiver toutes les décisions de l’assemblée des sages ; il fallait aller de l’avant, faire toujours plus et toujours mieux ; toute recherche de statu quo équilibré était considéré comme une lâcheté devant la nécessité de générer des choses nouvelles dont les avantages ne manqueraient pas d’être ressentis par tous par la suite ; les ressources énergétiques infinies n’entravaient en rien cette volonté (même si la dépendance envers les différents dispositifs déshumanisait lentement le peuple de l’île). L’émotion du peuple était suscitée à travers le succès des membres de la caste supérieure et, loin de cautionner des actes d’héroïsme qui dénoteraient chez eux un surcroît d’humanité, le succès en fait dépendait de la visibilité que chacune de ces vedettes réussissait à gagner sur la place publique : on devenait célèbre parce qu’on était connu. La norme était quant à elle devenue un outil des dirigeants de l’île : il leur était plus facile de régenter la vie de citoyens similaires, aux réflexes les plus standardisés possible. De même, le point de départ de toute réflexion individuelle devenait la norme même : malheur à celui (ou celle, car cette civilisation était assez égalitaire) qui divergeait, qui ne suivait pas ce que tous considéraient comme le plus normal. La question n’était plus de savoir ce qui était légal ou pas mais, de manière plus totalitaire, si chacun pensait bel et bien selon le mainstream.”

Sur ces mots, Indiana Jones se tourna vers le recteur de l’université qui demandait la parole. “Qu’on se souvienne, dit ce dernier avec le sourire, des mots de notre Mark Twain national. Il disait : ‘A chaque fois que vous vous retrouvez à penser comme la majorité des gens, faites une pause, et réfléchissez.’

Une onde de sympathie traversa le public réuni dans la salle puis le Dr Jones reprit la parole : “Le texte est peu dissert sur la manière dont cette civilisation  disparut ensuite. Il évoque une apparition du Serpent à plumes autour de l’île, qui aurait menacé les populations de cet Atlantide toltèque de disparition s’ils elles ne se réformaient pas. Dont acte. Les auteurs du manuscrit semblent en fait plus intéressés par le message de sagesse qu’ils voulaient y consigner : selon eux, loin d’exiger que chacun change son comportement individuel, le Serpent à plumes appelait les insulaires à mener ce que l’on appellera bientôt un changement de paradigme.” Silence dans la salle. L’archéologue reprit la parole après une pause un peu théâtrale : “La devise décadente qui a accompagné la disparition de cette civilisation insulaire, à savoir “Progrès, succès & norme“, trouve dans la suite du texte son exact contrepoint, tant et si bien que mes collègues et moi-même pensons diviser le document en deux parties : une introduction quasi-mythologique (la décadence de la civilisation insulaire) puis l’enseignement initiatique lui-même, qui apparaît comme l’objet réel de la rédaction du texte. Nous en voulons pour preuve l’utilisation du trigramme dont nous avons traduit les trois symboles, plus précisément un C, un S et un D. C-S-D.

Kapak était de la fête et il se leva de l’angle de la table des conférenciers en montrant un panneau reproduisant le trigramme en grand. Jones reprit : “Ce trigramme figure au sommet de chaque page du document puis apparaît, éclaté en trois grandes lettrines C puis S puis D, à l’entrée de trois paragraphes centraux du texte. C’est en opposant chacun des termes ainsi mis en évidence aux trois éléments de la devise décadente que nous avons pu établir le sens du trigramme toltèque : traduits dans notre langue, le C est l’initiale de COOPÉRATION que les sages auteurs du texte opposaient à ‘succès’ ; le S est la première lettre de SUBSISTANCE, qui est une alternative au concept de ‘progrès’ et, le D commence le mot DIVERSITÉ dont on ne doute pas qu’il s’oppose à ‘norme’. Nous aurions voulu vous donner plus d’explications à ce propos mais les pages concernées sont prises dans les moisissures et nous serions condamnés à faire des suppositions sur ce message de sagesse si…”

C’est alors qu’il se tourna vers son jeune compagnon qui, tremblant d’émotion, allait connaître son moment de gloire. Kapak pris la parole et continua la phrase de Jones : “…si ma famille n’avait perpétué cet enseignement à travers les siècles et si je n’en avais pas bénéficié moi-même. Voici plusieurs mois que je vis ici, avec le Dr Jones, et le moins que l’on puisse dire, c’est que j’ai encore du travail à faire pour m’adapter. Je vois des jeunes gens de mon âge qui ressemblent étrangement aux citoyens de l’île disparue : ils sont baignés d’histoires de vedettes, suivent les amours contrariées d’acteurs de cinéma et s’identifient à de mystérieux super-héros ou à des joueurs de base-ball. Dans notre quartier, au bord de la campagne, les héros, c’étaient ceux qui avaient reçu leur première gorgée de pulque parce qu’il avaient participé à la construction de l’estrade des fêtes du Printemps. On mesurait nos héros selon le degré de coopération dont ils avaient fait preuve. De la même manière, chez nous, pas question de vouloir absolument une machine à laver ou une voiture ‘parce que c’est l’avenir’. L’avenir, justement, on y prêtait beaucoup d’attention et on évaluait toujours les choses nouvelles avec un critère : est-ce que cela apporte des lendemains partagés par tous, sans détruire la nature qui nous alimente. Avec le Cadran d’Archimède d’Indy, on s’est rendu compte que le mot ‘subsistance’ ne sera utilisé dans ce sens-là qu’au début du XXIe siècle, et d’abord par des éco-féministes (ne me demandez pas ce que c’est). Quant au mot ‘norme’, pour nous, c’était plutôt un sujet de rigolade : il n’y a pas plus différents que chacun d’entre nous ; dans mon quartier, il y avait vraiment de tout et, pardonnez-moi l’expression, on s’en foutait un peu de la norme, parce qu’on n’avait pas vos règles de religions et de morale, de ce qu’il faut et de ce qu’il ne faut pas faire. Tant que ça marche ! La diversité, pour nous, c’était la règle ! Et on était toujours content quand on arrivait à réparer un mur tous ensemble, malgré toutes nos différences, ou qu’on chantait tous ensemble aux fêtes de la Lune, avec les fausses notes…”

Il n’en fallait pas plus pour que l’audience se lève et applaudisse le jeune homme, fort ému. Le Dr Jones leva la séance en promettant une parution prochaine de la traduction lacunaire du grimoire toltèque. Et qui sait, conclut-il, peut-être redécouvrirait-on les généreux enseignements du Trigramme toltèque dans un avenir proche.

Ce soir-là, alors que Kapak dormait à poings fermés dans le divan, épuisé qu’il était par son intervention, Indiana Jones pris le carnet toltèque dans les mains pour l’examiner une dernière fois. Demain, il rejoindrait les vitrines du musée de l’université et tout rentrerait dans l’ordre, pensa-t-il. C’était compter sans les cinq silhouettes en imperméable noir qui s’avançaient dans le couloir menant à son appartement…

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction et iconographie | source : original | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © Disney / Lucasfilm | Tous les personnages et les œuvres apparaissant dans ce texte sont relativement fictifs ; à défaut, aucune volonté d’offense personnelle ne pourra être invoquée.


Plus de débat en Wallonie-Bruxelles (et au Mexique)…

BRUXELLES : Le corbeau et le renard (en brusseleir)

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La question linguistique prend parfois des tournures jubilatoires qui ne serviront pas, cette fois, les effets de manche de politiciens en mal d’auditoire. Ainsi les différentes versions de la fable de Jean de la Fontaine (1621-1695), Le corbeau et le renard (1668), en version brusseleir : chaque Bruxellois qui se respecte a sa version ou, plutôt, celle de son quartier ou de sa commune. Qui récite la vraie fable du Toffe knul et du renard ? Où est l’authenticité ici ? Peut-être encore dans le plaisir d’en débattre…

Le journaliste Daniel Couvreur, dans Le Soir (13 juin 1992) contribue à l’étude de la question : “Tenè-tenè, ce stouffer de Tichke se prend pour Esope et trempe sa plume en stoumelinks dans la Fontaine. Un chinûse stüet de 40 fables. Depuis qu’il est chargé de cours à l’Académie du brusselse sproek, Tichke tient le dikke nèk. C’est devenu un èkte littereir. Après son lexique, ses gauloiseries, sa grammaire, ses dialogues et son dictionnaire, il a pondu un stoemp de fables à faire rougir Manneken-Pis. Jean de Lafontaine en brusseleir, les collectionneurs le cherchaient vainement chez un voddemann au Vieux marché, le dimanche matin. Et encore, te faut pas jouer avec les ballekes de Tichke, pasque ces klüterae n’étaient pas de l’otentique. Tich-ke vous le dira, mènneke ! Tous ces vieux boukskes, c’était du wallon et du bruxellois au mixer. Du petit nègre quoi ! Il était temps de rectifier la vérité et d’arrêter de broubeler. Le parler bruxellois, Monsieur, ça ne se frouchel pas. On ne fait pas du kipkap avec une langue indigène. “Indogène”, précise Louise, la tendre pauske de Tichke. C’est une langue indogène pure…

Un fidèle de wallonica, Bruxellois d’adoption, nous transmet la version suivante :

Maître corbeau sur un arbre perché
Tenait dans son bec un ettekeis
Maître renard dei da geroeken aa
Kwam afgeluupe op zen puute en zaa:
A bonjour monsieur le corbeau
Comme tu es joli, comme tu es beau.
Regardez-moi ce plumage non d’un milliard
T’es precees ne panache van ne corbillard
Et quelles couleurs, o la la!
Da komt zeiker ooit de Sarma !
Le corbeau en entendant cela
Devint tout à fait gaga.
Et prenant pour sinceres les belles paroles
On voyait son nez begost te krolle
En hij mokt hem nen dikke nek
Comme s’il avait bouffé un kilo de spek
Ne nek si gros, sacrebleu,
Que son col cassait presque en deux!
Le renard voyant ce ballekeskop
Gaf hem nog mier zakken op.
Sans mentir, si ta voix ressemble a ton veston
Je voudrais entendre une petite audition.
Et croyez-moi, je dis pas ça pour rire,
Tu ferais mieux de chanter le pays du sourire.
Le corbeau ouvrit son bec grand ouvert
Et evidemment son ettekeis tomba par terre.
Le renard pakte hem seffens in zijn puutte
En sloeg hem in zijn kluute
Appreneer, onnuusele snul,
Que les flatteurs sont juste bons
Vou heule smool te vulle.
Le corbeau jura, mais un peu trop tard,
Na edde ma nemie senne kastar
Als ge aven ettekeis wilt havan,
Wel dan moede ave smool toe have.

Anonyme

Une autre version fait foi, en l’occurrence celle de Virgile, un collaborateur du magazine Pourquoi Pas ? Virgile au service de La Fontaine, on a vu pire : “Les anciens s’en souviendront avec émotion et nostalgie […] Un pei digne de Toone, la célébrité en moins. Car qui se souvient encore de Léon Crabbé (1891-1970) ? Si Léon Crabbé ne dit rien, son pseudonyme, Virgile, éveille déjà un lointain souvenir. Avec les Éditions Racine, George Lebouc, grand spécialiste du parler bruxellois, a fait sortir Virgile du purgatoire en publiant successivement ses “Fables complètes” (2001), ses “Dialogues de la semaine” (2002-2003) et ses “Parodies” (2004) et son théâtre : “Le Cidke“, “Horaceke“, “Carmenneke“, “Boubourochke” et “Cyranotje de Bergerakske“.” [d’après LALIBRE.BE]

Impossible de ne pas partager ladite fabulette racontée par un autre pei de là-bas, dis. J’ai nommé Eddy Merckx :

Reste que, pour la comparaison, la fable originale de Jean de la Fontaine est toujours la bienvenue. La voici :

Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
Et bonjour, Monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie,
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Jean de la Fontaine (1668)

  • L’image en tête d’article est de Gustave Doré, qui a illustré les Fables en 1867.

Citer encore…

THONART : Le Chêne fait bois amer à celles dont la Mère boit (2014)

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KOLLWITZ Käthe, Die Mutter (1921-22) © MoMA

Il était une Renarde
Bien joliment tournée,
Et je l’dis, ça m’regarde,
Par un grand Ours aimée.

Pendant qu’les autres se fardent,
Notre rouquine zélée,
Près des ânes monte la garde,
Et balaie les allées.

C’est comme ça d’puis toujours,
Faut jamais qu’elle se laisse,
Même dans ses grands amours,
Par le cœur, prendre en laisse.

Pourtant son cœur tout roux,
Cloîtré chez le Héron,
Battait bien comme un fou,
Au creux de son giron.

Tout en haut d’une tour,
Elle s’était emmurée,
Elle disait “par amour”
A sa mère, l’Araignée.

Pas à sa première bière,
Un beau jour l’arachnide,
Sortit de sous une pierre,
Comme en rêve sordide ;

A sa fille, la Mère octopattes
Révéla son secret rouge,
Celui des sociopathes
Qui, emmurés, trop bougent.

Elle lui hurla les silences,
Et lui murmura les cris,
Et, perdue dans sa transe,
Provoqua son mépris.

Aux créneaux du château,
L’enfant vivait orpheline,
Mais au creux de son dos,
Blessait toujours l’épine.

Pas de Roi magnifique,
Pour alléger son fardeau :
La Marâtre maléfique,
Lui tenait lame dans le dos.

A quel sein se vouer ?
Les siens étaient si beaux.
A quelle main se nouer ?
La Belle ne savait trop.

Penchée dessus le Puits,
Elle briquait la margelle,
Mirant, au fond, la Nuit
Et la Lune, montant vers elle.

Dans la Lumière blanchâtre,
Elle pouvait se noyer,
Mais un reflet d’albâtre
D’en finir l’a empêché.

La Lune n’est pas tout.
Elle est la confidente.
Mais quand chante le hibou,
Il se peut bien qu’elle mente.

A quoi bon s’abîmer,
Dans le reflet de soi,
On reste déraciné,
Tant qu’on refuse la Joie.

Demain, à la brume,
Nous irons, ma Rousse,
A l’heure qui s’allume,
Revoir le blé qui pousse.

fable préparée par Patrick Thonart


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THONART : Cendrillon et le Diable (2017)

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Cendrillon, la belle souillon, s’assit
Et le Diable lui dit :
“Imagines-tu que, près de toi, toujours
Je rôde en Amour ?
Qu’à chaque pas que tu fais,
J’en fais un aussi ?
Ne crains-tu qu’un jour,
Secrètement miellée d’envie
Dans mes bras, tu souries ?
Ah ! Que de dangers tu cours,
À tourner le cul à l’amour ! “.

A ces mots de cœur,
La Seulette pris peur
De voir partir le Fourchu
Qui, de si belle humeur,
Lui parlait de son cul.
Ah donc, elle s’était menti :
Le Diable était gentil…

Patrick Thonart

  • L’illustration de l’article provient du film de Kenneth Branagh, Cendrillon (2015) © Disney

Du même auteur…

THONART : Mère-Courage et les Grands-Vents (2015)

Temps de lecture : 2 minutes >
DOTREMONT Christian, Écriture en forme de roue et roue en forme d’écriture (1979)

Il était une fois une liane au passé dodu,
Elle avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus :
La marâtre araignée, au sécateur, l’avait blessée
Et de ses bourgeons, désormais…
Elle faisait un bonsaï.

C’était pour elle un problème de taille.

La belle enroulée était de formes bien roulée
Et, sur les troncs haut montés, elle n’eut cesse de grimper,
Mais la nuit restait noire et froid le point du jour.
Las, si de l’enfance elle passa aux rudeurs de l’amour,
Ce n’est pas dans des histoires de fesses
Qu’on quitte ses nattes et ses tresses.

Plus tard, elle porta la vie, pleine et riante,
Comme un défi à la Géante,
A la Gorgone et ses serpents,
A la Mère… monstre sans dents.
Et la liane si fluide et ses si roulés drageons,
Partirent s’attacher au plus lointain des troncs.

L’heure était belle, l’heure était calme,
Elle rafraîchissait leur front avec des palmes.
C’était loin, c’était beau, c’était le voyage,
Et du fantôme de la Goule, elle ne voyait plus la rage.
Mais, elle le savait, la rage était sienne
Et des glaces naissantes, elle se voulut la Reine.

Et les Grands-Vents se sont levés,
Et les humeurs furent retournées,
Et le grand tronc fut démoellé,
Et la tribu fut dispersée :
La liane, seule, dure de sa rage,
Se fit appeler la Mère-Courage.

Rampante sans tronc, elle se dressait
Quand l’entrechat la déroulait.
Chacun sa Mère, la Danse en est.
Printemps sans fruit, elle cuisinait
Sous le regard des chats gourmets.
Chacun sa Mère, la Cuisine le sait.

Car Mère-Courage était donneuse,
Mais, sous les ans, poussait fibreuse,
Et, dans son ventre de chaud plaisir,
Séchait le miel, à se tarir.
Or… au creux des lèvres, vivait un bois,
Malgré le vent, malgré le froid.

Espoir de vie, stupeur de Foi,
Quand le Printemps dépend d’un doigt.
Douceur des sens, révolution
Face aux faux monstres du cabanon.
C’est donc l’orgasme, ce sont les spasmes
Qui jettent lumière sur les fantasmes.

C’est l’arrogance du Gai Sourire,
Et c’est la Joie malgré le pire,
La belle sueur au point du jour.

Lunaire Pardon, vrai pour toujours,
Un souffle fondant sur la Flamme,
En quatre mots : “Mère, tu es Femme !”
Enfin…

Un cri puissant qui tue les Vents,
C’est la rivière née du dedans.
C’est la clairière pour la Forêt,
C’est le clairon du vrai Après.

Et la Liane s’est déliée…


Plus de littérature…

THONART : L’ours, la renarde et le héron (2014)

Temps de lecture : 2 minutes >

Ayant boité tout l’été,
L’Ours se trouva fort dépourvu,
Quand la Renarde lui apparut.

Rousse de poil et
Rose de muqueuse,
Princesse Goupil n’était pas gueuse.

Belle et menue,
Elle jouait encore au cerceau,
Qu’un grand oiseau la sortit du ruisseau.

Évadée de son terrier,
La belle garçonne n’était pas roulure,
Elle savait goûter une fière allure.

Messire Héron n’en manquait guère.
Lors, quand d’un castel il hérita,
La belle poilue lui emboîta le pas.

A poils et à plumes,
Longtemps, les nuits furent de fête,
Jusqu’à ce que le chœur des grenouilles lui tournèrent la tête.

Sa tête à lui, mais à elle pas,
Dame Renart n’a que faire des batraciens,
Qui, face au grand Butor, s’agitent comme des chiens.

Alors que lui, dans sa superbe,
Piétant noblement dans l’herbe,
Se délectait de chaque croâ, comme il se doit.

On connaît l’échine des renardes,
Qui, devant l’adversité,
Le museau savent baisser, sans s’abaisser.

Mais ces femelles ont le cœur rude
(elles, toutes, si faussement prudes)
Et le malheur elles savent tourner, en un heur qui leur sied.

Lors donc, la Belle vécut,
De Longues-Pattes gérant les écus,
Par là gagnant sa paix, au beau milieu des échassiers.

Face à ce clinquant contrat,
Où la rousse ne perdait pas,
Cupidon, déçu, ne sut que faire et délaissa la belle fermière.

Le héron même le sait,
Il n’est pas de chantante rivière,
Qui d’eau n’ait besoin et qui, sèche, ne livre plus rien.

Il en va ainsi de l’amour qui,
Faute d’être bien arrosé,
Quand s’éteint la fête des corps, s’en vient à sentir la mort.

Or, un jour que la Renarde se promenait,
Aux côtés d’une grenouille qui sans tête coassait,
Elle avisa un Ours bourru qui de vrai amour ne voulait plus.

Le plantigrade était en rade mais,
Perclus de peines de cœur,
Martin n’en voulait pas moins chanter les fleurs.

La roussette en l’entendant,
Ne put qu’avec lui partager le chant,
Et de l’amour sentant l’odeur, elle sentit s’ouvrir le cœur.

Hola, hola, fit la Fée bleue,
Tout ceci n’est qu’histoire de queues,
Et de l’amour où la vie danse, ce n’est ici que l’apparence.

La belle Renarde a son caractère,
Et d’une magique marraine n’a que faire,
Ce qu’elle veut vraiment savoir, c’est là où la mène son devoir.

Pas son devoir de religieuse,
Pas les doctrines de la marieuse,
Mais son devoir envers la vie, celui aussi qu’elle souhaite pour sa fille.

Alors, elle dit à l’Ours d’attendre,
Avec force caresses et baisers tendres :
Un jour, bientôt, elle saura et, peut-être, elle le voudra.

Et voilà Noël pour le Martin,,
Mi-joyeux, mi-chagrin,
Qui ne sait rien de ce que sera demain.

Et voilà Noël pour les châtelains,
Mi-ennuyeux, mi-assassin,
Où la Renarde ne sent plus rien.

La fête est triste, sans âtre au cœur,
Mais l’Ours vivra, il chantera,
Et la belle, rose de rosée, ne pourra que l’entendre l’aimer.

fable préparée par Patrick Thonart

Plus du même auteur…

THONART : Il était une fois une Méchante Reine… malgré elle (2011)

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Il était une fois,
Une Méchante Reine…
Malgré elle.

Elle ne sentait jamais sous les aisselles
Et, trop fière de sa vertu,
Elle ne sortait jamais les poubelles.

Le vernis sombre qui lui laquait le cœur
Masquait, le jour, ses plus belles humeurs.
Il éclatait chaque soir en cristaux blessants
Qui, très lentement, lui pourrissait le sang.

Pourtant, elle avait été charmante
Et, plus jeune, sans doute fraîche et ardente.

Mais aujourd’hui, ses petits la disaient Folcoche,
Tant ils pensaient dans leurs blessures
Qu’à chaque morsure de la Vipère,
Ils perdaient un peu plus de leur Mère.

Comme il se doit, elle avait marié,
Avant que sa bonté fut avariée,
Un Roi déchu au barbu collier.
L’histoire ne dit s’il était bon
Mais, reclus dans ses quartiers,
L’homme sans bras, au Salon, ne paraissait pas.

Ils avaient dû connaître l’amour,
Et la tendresse au point du jour.
Ils avaient dû connaître la sueur,
Qui, du sexe, est la trace du bonheur.
Ils s’étaient même reproduits
(Personne ne dit s’ils ont joui).

Or, un soir que grondait l’orage,
La sauvagerie s’est invitée,
Comme un nègre riant,
Au travers de l’oreiller.

Quelques mois plus tard passés,
Fleur de Lotus leur en est née.

A l’aube surprise, elle naquit belle et bien tournée,
Comme une femme déjà formée.
Le sein haut et la fesse négresse.
Elle était fine et sans bassesse.

Mais, si la Belle de ses atouts était déjà bien mûre,
La Reine ne lui laissa que de l’enfant la stature.

Dans l’étang où trop elle se mirait, sans âge, elle se lamentait :
Contre le pouvoir de Mère, elle ne pouvait aller,
Qui, dans le jardin sans délice, voulait l’enfermer.

A quoi bon se battre quand on est bonne fille ?
Elle fit donc sa guenille, du tissu de sa maladie,
Et, au monde déçu, son vrai sourire elle ne montra plus.

Les années passèrent, sans autres joies que délétères.
Et, si, dans beaucoup de contes, elle avait joué,
Ceux-là n’étaient pas de fée.

Pourtant, dans son cœur nébuleux, vivait encore le feu,
De cette nuit sabbatique où luisait la braise d’Afrique.
Elle le sentait, sans oser le dire.
Elle le masquait, craignant le pire.
Elle ne savait que faire de ce Printemps,
Elle qui ne croyait plus aux mots du dedans.

Alors, comme un pantin trop maquillé,
Fleur de Lotus s’est approchée,
Des nénuphars où elle est née.
Au bord de l’eau, profonde et sans mémoire
-où dans ses rêves noirs elle devait plonger-
Elle s’est soudain mise à danser…

Et le menuet trop pathétique dont la Reine ordonnait la musique,
D’un tourne-cuisse s’est mué, en un ballet sauvage, timide mais gai,
Et il l’a regardée.

Patrick Thonart


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THONART : textes

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Contes, dits & fabulettes
        1. La belle histoire de Petite-Fille et du Cœur de Hérisson (2011)
        2. Il était une fois une Méchante Reine… malgré elle (2011)
        3. L’ours, la renarde et le héron (2014)
        4. Le Chêne fait bois amer à celles dont la Mère boit (2014)
        5. Il était plusieurs fois (2014)
        6. Cendrillon et le Diable (2017)
        7. Le doux conte de Jolie-Femme et du Hérisson de cœur (2019)
        8. Souricette et la pétarade à vents (2019)
        9. Tite-Belette et sa pelisse (2019)
Essais & monographies
        1. Tolkien or the Fictitious Compiler (1984)
          1. Acknowledgements
          2. Introduction
          3. Chapter 1 – The Lord of the Rings as more than a Romance
          4. Chapter 2 – The Quest
          5. Chapter 3 – The Sword
          6. Chapter 4 – The Ring
          7. Conclusion
          8. Bibliography & Bibliographical Codes
        2. Être à sa place. Petit guide de survie des vivants dans un monde idéalisé (à paraître)
Paix d’Ours : un recueil de l’attente (poèmes)
        1. Quelque part dans la forêt (2011)
        2. Le matin du Bon Jour (2014)
        3. L’Ours lève la truffe (2014)
        4. L’Ours titube dans la Forêt (2014)
        5. Un jour viendra, couleur d’orange (2014)
        6. A la kermesse des notables (2014)
        7. La larme de l’Ours l’avait trahi (2014)
        8. L’Ours et la Renarde se regardaient (2014)
Autres poèmes & chansons sans musique
        1. L’oeil de l’Homme est dans le lac
        2. Tu as jeté sur moi (2014)
        3. Pleurs (2014)
        4. Bohémien sans répit (2014)
        5. La Lumière est si joyeuse (2014)
        6. Les armoires alignées (2014)
        7. Tu es là, vivante à mon cœur comme l’épousée (2019)
        8. C’est la nuit, c’est le marbre (2019)
        9. Tu es ma rive (2019)
        10. Hier est loin (2019)
Traductions publiées
        1. THYS (dir.) : Le cinéma belge (FLAMMARION, Ludion, La Cinémathèque royale de Belgique, 1999)
        2. van BEURDEN, R. & SHEPARD, S., The Meaning of HACCP in Food Safety Management and the Contribution of Lumac/L’importance des systèmes HACCP dans la gestion de la sécurité alimentaire – La contribution de Lumac (Landgraaf: Perstorp Analytical Lumac, 1995)
        3. JANSSENS L., L’organisation professionnelle des Maîtres-Menuisiers de Bruxelles à travers les âges (catalogue de l’exposition, 1988)
        4. OLIVER M., Jour d’été (poème, wallonica, 2021)
        5. OLIVER M., Printemps (poème, wallonica, 2022)
        6. LEIJNSE E., Laurence Alma Tadema (1865-1940), auteure et rivale de Georgette Leblanc (monographie, FUNDP, 2022).

préparé par Patrick THONART

Illustration de l’article : DOTREMONT C., Par voie d’origine (ca. 1968)


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