FAITS DIVERS : Pourquoi Jens Haaning a-t-il fui avec les 70 000 euros qu’il devait exposer ?

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L’art contemporain n’a pas fini de faire couler de l’encre ! Dernier scandale en date : l’artiste danois Jens Haaning s’est vu prêter 70 000 euros en billets de banque par un musée pour reconstituer une ancienne installation… mais les a finalement gardés pour lui ! En échange, il a envoyé deux œuvres intitulées Take the Money and Run. Au-delà du scandale (et du fou rire nerveux), que comprendre de cet acte hors normes ?

D’abord, les faits. Situé tout au nord du Danemark, le Kunsten Museum of Modern Art d’Aalborg présente depuis le 24 septembre et jusqu’au 16 janvier une exposition collective intitulée Work it out. Celle-ci veut porter un regard critique sur “l’avenir du travail” dans le monde contemporain, et explique en préambule interroger les problématiques suivantes : “auto-optimisation, préparation au changement, stress, efficacité, bureaucratie et digitalisation accrue”, ultra-courantes dans les entreprises. Dans cette idée, présenter le travail de Jens Haaning (né en 1965) apparaît tout à fait sensé, l’artiste ayant produit en 2010 une œuvre représentant un an de salaire au Danemark – soit l’équivalent de 70 000 euros en billets, An Average Danish Year Income, réunissant initialement 278 billets de 1000 couronnes et un billet de 500 affichés côte à côte.

Le message de l’œuvre ne saurait être plus clair : un an de salaire moyen s’embrasse en un seul coup d’œil. Pire, les plus fortunés peuvent l’acquérir en quelques secondes. L’œuvre est à la fois cynique et politique – quel sens accorder à une année passée à trimer, ici résumée par ces quelques véritables billets de banque ? Le vertige visuel est écœurant. Jens Haaning est coutumier du fait : il aime à chatouiller les consciences et s’intéresse de près à la situation des immigrés, des marginaux. Pour ce faire, il n’hésite pas à créer des œuvres extrêmement troublantes, faites de vrais morceaux de réel. Comme l’explique sur son site l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, qui lui a consacré une exposition en 2007 : “La violence que sous-tendent ses œuvres est à la mesure des rapports de pouvoir et de la violence de l’espace social qu’il tient à mettre en évidence.” Ainsi, il utilise des billets de banque aussi bien que des armes : en 1993, il crée l’installation Sawn-off à partir d’une carabine et de munitions, placées dans un sac en plastique dans l’espace d’exposition.

Les deux œuvres qui ont remplacé la reconstitution d’An Average Danish Year Income sont des monochromes blancs, au titre humoristique emprunté au réalisateur Woody Allen : Take the Money and Run (Prends l’oseille et tire-toi). Et si le directeur du musée a déclaré, malgré la surprise (l’artiste ne l’a prévenu que deux jours avant l’ouverture !), qu’elles offrent “une approche humoristique et amènent à réfléchir sur la manière dont on valorise le travail“, il a promis de faire en sorte que Haaning rende les billets non utilisés. Ce dernier, dont la farce s’inscrit bel et bien dans une contestation radicale malgré le contrat passé avec le musée, a expliqué son geste : “Nous avons aussi la responsabilité de remettre en question les structures dont nous faisons partie (…). Si ces structures sont complètement déraisonnables, nous devons rompre avec elles.” Et de nous faire réfléchir sur l’emploi de 70 000 euros pour une seule œuvre d’art… Quand l’artiste est payé un peu moins de 1350 euros. (d’après BEAUXARTS.COM)


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LYNGE, Aqqaluk (né en 1947)

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Aqqaluk Lynge est né à Aasiaat, une petite ville dans l’Ouest du Groenland en 1947. Il est né dans une famille de politiciens : il est le fils de Hans Lynge, un politicien groenlandais, et le petit-fils de Frederik Lynge, un politicien danois. Aqqaluk Lynge fait ses études primaires au Groenland et complète son éducation secondaire et universitaire au Danemark. Il étudie à l’université de Copenhague et à la Social Hoegskole de Copenhague (école formant les travailleurs sociaux) au début des années 70.

Une fois diplômé (1976), il retourne dans sa ville natale, Aasiaat, pour y exercer les métiers de travailleur social pendant quatre ans (1976-1980) et de professeur assistant au Social Pedagogical College (1979-1980). Dans les années 80, il est journaliste pour Kalaallit Nunaata Radioa (KNR), la société de diffusion nationale du Groenland.

Pendant les 35 années suivantes, Aqqaluk Lynge devient un politicien groenlandais reconnu et investi, un défenseur des droits inuits ainsi qu’un auteur et poète kalaalit prolifique, qui écrit en groenlandais, en danois et en anglais.

Aqqaluk Lynge commence à s’engager en politique pendant ses études au Danemark, lorsqu’il devient membre du conseil d’administration du Conseil des Jeunes Groenlandais, une association étudiante de Copenhague. Lynge devient président du Conseil lorsque celui-ci évolue pour devenir le Kalaalit Inuusuttut Ataqatigit (1974-1976). Il est le cofondateur et trésorier de la fondation Aasivik (1976-1984), un camp d’été traditionnel inuit, et cofondateur (1976-1980) du parti politique inuit Inuit Ataqatigiit. Il préside ce parti de 1980 à 1992. En 1983, les Groenlandais élisent Aqqaluk Lynge au premier Parlement du Groenland [Inatsisartut] et il se voit confier différents portefeuilles ministériels de 1983 à 1995.

Aqqaluk Lynge travaille au Conseil circumpolaire inuit (CCI), d’abord comme vice-président (1995-1997), puis comme président (1997-2002), ensuite comme vice-président du CCI à l’international et finalement comme président du Groenland au CCI (2002-2014). Le CCI promeut les droits des Inuits et défend leurs intérêts à un niveau international : il est la voix unifiée de toutes les communautés inuites dans le monde (…).

Les écrits de Aqqaluk Lynge constituent une contribution importante à la littérature groenlandaise. Aqqaluk Lynge est l’auteur de plusieurs recueils de poésie groenlandaise. En 1982, à Copenhague, Brondum publie Tupigusullutik angalapput Til haeder og aere, une collection des poèmes de Lynge. Une anthologie des poètes et auteurs contemporains du Groenland éditée par Aqqaluk Lynge intitulée Sila. Praesentation af grønlandske digtere og forfattere af i dag. En antologi [Sila. Présentation des poètes et auteurs groenlandais d’aujourd’hui] est publiée en 1996 à Nuuk au Groenland.

Un recueil d’articles, de poèmes et de discours écrits par Lynge au cours des vingt-cinq années précédentes est publié sous le titre de Isuma/Synspunkt (Atuakkat, 1997), coïncidant avec son cinquantième anniversaire. Taqqat uummammut aqqutaannut takorluukkat apuuffiannut /The Veins of the Heart to Pinnacle of the Mind (International Polar Institute, 2008) rassemble une sélection de poèmes d’Aqqaluk Lynge en groenlandais et leur traduction en anglais. Une traduction française, Des veines du cœur au sommet de la pensée (Les Presses de l’Université du Québec) est publiée en 2012.

En 2012, l’Université Dartmouth décerne à Aqqaluk Lynge un doctorat honorifique en lettres humaines. Il réalise le film Da myndighed-erne sagde stop (1972) qui documente la fermeture de Quillissat, une ville minière groenlandaise, et de son effet sur les citoyens. L’institut du film danois reproduit ce documentaire sous le titre Nâlagkersuissut oĸarput tássagôĸ en 2019. L’œuvre de Lynge (films, poésie, essais) offre une perspective critique sur l’impérialisme danois, témoignant de ses conséquences concrètes sur les Inuits du Groenland. (lire l’article complet sur INUIT.UCAM.CA)


La voix de mon chant

Chacun des mots que j’écris
c’est le mot que je lis
c’est la voix de mes mots
l’âme de ma lettre

Chacun des mots que je lis
c’est le mot que j’écris
c’est la voix de ma lettre
l’âme de mes mots

Tout l’amour que je donne
c’est l’amour que j’entends
c’est l’âme de mon amour
la voix dans mes oreilles

Chacun des murmures que j’entends
c’est le cri du désespoir
C’est la voix de mon âme
l’âme de mon chant

in Des veines du coeur au sommet de la pensée (2012)

  • illustration en tête de l’article : Aqqaluk Lynge © Martin Lehmann

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Plus de littérature…

JOENSEN-MIKINES, Sámal (1906-1979)

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“Départ” (1937-38) © lemviginfo.dk

Sans ce sens de l’appartenance (…), je perdrais mon identité en tant qu’artiste aussi bien qu’en tant qu’être humain.

Sámal (variante féringienne de son prénom de baptême Sámuel) JOENSEN-MIKINES est né à Mykines le 23 février 1906. Il grandit sur cette île, la plus isolée de l’archipel des Féroé. Très tôt, il fait montre de talents artistiques, même s’il envisage d’abord de se consacrer au violon.

C’est l’arrivée du peintre suédois William Gislander, venu à Mykines peindre paysages et oiseaux, qui lui révèle sa voie. Captivé, le jeune Jensen-Mikines le suit et c’est avec le peu de couleurs restant dans ses tubes mis au rebut qu’il peint ses premiers essais. Sa première exposition  personnelle, en 1927, est un succès : toutes ses toiles sont vendues.

L’écrivain féringien William Heinesen, qui est aussi peintre et musicien à ses heures, l’encourage à s’inscrire à la Royal Danish Academy of Fine Arts, à Copenhague. Il y est admis en 1928, ce qui implique un déménagement au Danemark où il passera l’essentiel de sa vie. Toutefois, il retourne à Mykines chaque été, estimant ce retour aux sources comme indispensable à sa créativité.

“Soleil du matin” (1947) © ultima0thule.blogspot.com

Ses premières oeuvres, encore assez naturalistes, sont souvent colorées. Elles représentent son environnement de manière fidèle. Par la suite, Joensen-Mikines, qui reconnaît l’influence de Munch, mais aussi de Delacroix et du Greco, aura une touche plus personnelle, tant sur le plan graphique que dans l’utilisation des couleurs.

“Veillée funèbre” (1936) © art.fo

En mars 1934, un terrible accident endeuille l’archipel. Deux bateaux de pêche font naufrage au large de l’Islande, noyant près de la moitié de la population masculine de Mykines. Plus tard dans l’année, le père de Sámal  Joensen-Mikines meurt de tuberculose. Ces événements auront une influence majeure sur le reste de sa production jusqu’à la fin de sa vie : pendant une dizaine d’années, sa palette va s’assombrir, et la mort devient un thème récurrent dans son oeuvre.

Il retourne à Copenhague en 1938, un séjour prolongé, sans retour au pays, en raison de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation de l’archipel des Féroé par les Britanniques. C’est durant cette période qu’il commence à peindre des scènes de chasse aux cétacés. Le grindadrap traditionnel le fascine. Joensen-Mikines y voit une lutte métaphorique pour la survie alors que partout rôde l’ombre de la mort.

Tualsgården (1957) © ultima0thule.blogspot.com

Après la guerre, Joensen-Mikines revient au bercail et épouse l’artiste graphique féringienne Elinborg Lützen. Mais le mariage ne durera pas et, en 1953, il s’installe de manière définitive à Copenhague, où il se remariera plus tard avec une Danoise, Karen Nielsen.

Son ancien professeur, Ejnar Nielsen, deviendra son ami proche. Ensemble, ils devisent sur l’importance de la mort dans leurs oeuvres respectives. “Je ne comprends pas pourquoi les gens ne veulent pas voir la mort dans son immense beauté ainsi qu’ils voient la vie”, écrira Sámal Joensen-Mikines.

Jusqu’en 1971, il continue de retourner chaque été à Mykines. Son atelier de peinture y est toujours conservé, intact. Sámal Joensen-Mikines meurt à Copenhague le 21 septembre 1979, à l’âge de 73 ans.

Philippe VIENNE

Sources

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Plus d’arts visuels…

BLIXEN : textes

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BLIXEN Karen, alias Isak Dinesen (1885-1962), dans Les rêveurs (in Sept contes gothiques, 1934) :

Lorsqu’on plante un caféier, si l’on replie la racine pivotante, l’arbre ne tardera pas à lancer en surface une multitude de petites racines délicates. Il ne se développera pas bien, ne portera jamais de fruits, mais fleurira plus abondamment que les autres. Ces fines racines sont les rêves de l’arbre. Quand il les lance, il ne pense plus à sa racine pivotante qu’on a tordue. Ce sont elles qui le maintiennent en vie.

Ce que commente finement Geneviève BRISAC dans sa préface des Contes (Paris, Gallimard | Quarto, 2007) :

“[Karen Blixen] aurait eu beaucoup à nous dire sur ce que nous appelons “autofiction” et sur les rapports tellement dangereux et complexes que les histoires que nous nous racontons entretiennent avec notre vie. Elle avait commencé par confondre les histoires et la vie, par orgueil, pensait-elle : l’orgueil, c’est la foi en l’idée que Dieu eut quand il nous fit. Un homme orgueilleux est conscient de cette idée et aspire à la réaliser. Il y a péché à rendre vraie une histoire, à intervenir dans sa vie suivant un modèle préconçu au lieu d’attendre patiemment l’émergence de l’histoire, au lieu de la bégayer en imagination – ce qui est différent de créer une fiction. Il y a péril à essayer de vivre à sa hauteur…”

N.B. “Une racine pivotante est un type racinaire caractérisé par la présence d’une racine principale d’où émergent des racines latérales secondaires. Cette racine pivot se développe à partir de la radicule de la plantule et, généralement, s’enfonce à la verticale pour ancrer fermement la plante dans le sol.” (plus d’infos sur FUTURA-SCIENCES.COM)

Pour en citer d’autres…