LESOIR.BE (Carte blanche) | Coronavirus : la légitimité démocratique du pouvoir d’exception remise en question par des chercheurs

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Des chercheur.e.s de toutes les universités francophones s’interrogent sur les conséquences démocratiques de la crise et la question de la légitimité du pouvoir d’exception.

“Il y a plus de 10 mois, les premières mesures de confinement étaient prises en Belgique. Ces dispositions inédites et impensables encore quelques semaines auparavant ont bouleversé nos vies et notre société. Elles ont été adoptées dans l’urgence, face à un phénomène, l’épidémie de covid-19, qu’il était difficile de prévoir. L’absence de débat démocratique pouvait à l’époque se comprendre au vu de l’urgence et du caractère exceptionnel des mesures. Une large coalition de partis démocratiques créait alors un consensus autour d’un gouvernement minoritaire. A situation inédite, réactions politiques inédites.

A l’automne dernier, un gouvernement de plein exercice était mis en place. Moins d’un mois après son installation, le second confinement a eu lieu. Il diffère fondamentalement du premier sur deux points. Tout d’abord, il est désormais impossible d’invoquer la surprise. Par ailleurs, le caractère temporaire et exceptionnel du confinement n’a plus rien d’évident.
 
Les mesures covid-19 sont donc maintenues depuis des mois pour des périodes déterminées à répétition qui se transforment de facto en période indéterminée. Récemment, la prolongation jusqu’au 1er mars des mesures de confinement témoigne d’une nouvelle dégradation préoccupante de la situation. Jusqu’à présent, les autorités prenaient à tout le moins la peine d’avertir les citoyens et citoyennes de leurs décisions lors de conférences de presse. Désormais, elles agissent en catimini. Ainsi, nous ne sommes plus dans le cas de l’urgence mais d’un régime d’exception qui s’installe dans la durée. Trois mois après le début du 2e confinement, le gouvernement ne communique toujours aucune perspective de sortie.

© generation libre
Des dégâts économiques, sociaux et psychologiques considérables

Malgré la durée de la crise, la communication est toujours celle de l’urgence. Les médias reçoivent leur dose quotidienne de chiffres Covid, sans aucun recul ou analyse ni, sauf cas rares, modération critique. De même, le nouveau feuilleton de la course entre la vaccination et la dissémination des nouveaux variants est censé nous tenir en haleine. Surtout, les données fournies sont incomplètes pour qui veut se faire une idée réelle des implications du confinement. Quid de la santé mentale, des tentatives de suicide, du décrochage scolaire, de la paupérisation, de l’augmentation des violences intra-familiales ? Il semble en tout cas que ces dimensions n’influent que de manière marginale sur les décisions prises. Probablement parce que les effets concrets ne se font ici ressentir qu’avec retard, alors que les contaminations se voient chaque jour avec une publicité maximale. Est-ce dès lors une raison pour ne pas prendre en compte ces réalités au moins aussi importantes ? 

Or, c’est bien ce tableau global des conséquences de la gestion de cette crise qu’il convient urgemment de dresser. Avec des étudiants ou adolescents en mal-être grave, des professions en déroute et sans perspectives, des usages normalisés des limitations de libertés, peu d’évaluations rendues publiques de l’efficacité de certaines mesures liberticides… Il est plus que temps de se poser la question du vivre ensemble en pandémie dans une société où le risque zéro n’existe pas.

Actuellement, on tente toujours de minimiser un double risque très étroit : la saturation des hôpitaux couplée aux décès des personnes vulnérables, sans s’interroger vraiment sur l’équilibre à trouver avec les autres risques et les dommages causés aux autres catégories de citoyens et citoyennes. Or ces risques explosent en ce moment de toutes parts, comme des dizaines de chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales le prédisent depuis des mois, et dont les propositions ne semblent pas entendues par les autorités politiques.

A Grenoble, une fresque de Street Art de l’artiste Goin © goinart.net
Des restrictions massives des libertés publiques

La gestion covid-19 soulève aussi un problème fondamental de respect de la légalité et de l’Etat de droit. Depuis plusieurs mois, les constitutionnalistes et les politologues dénoncent la gestion de la crise par simple arrêté ministériel et réclament une loi Corona (lire aussi). Au-delà du simple respect de la Constitution, l’État de droit assure la limitation de l’action de l’État envers les citoyens et citoyennes en lui imposant un cadre juridique et en lui interdisant l’arbitraire. En un mot comme en cent : l’Etat ne peut pas agir comme bon lui semble, aussi impérieuse et légitime lui semble la finalité qu’il poursuit.

Chaque jour, nous pouvons constater les graves conséquences de l’estompement de ce principe. La lutte contre le covid-19 sauve sans doute des vies. Mais elle étouffe nos droits et libertés. L’état d’exception qui s’installe permet à la police de pénétrer de nuit dans les domiciles, de tracer les GSM sans ordonnance de juge, de restreindre le droit de manifestation, de suspendre le droit au travail, de maltraiter le droit à l’enseignement, de s’emparer de nos données médicales à des fins de contrôle, de limiter nos déplacements, de faire disparaître les droits culturels… Cette rétrogradation a lieu sans débat ni décision parlementaire et en contournant trop souvent les autorités de contrôle (section de législation du Conseil d’Etat, Autorité de la protection des données).

Des mesures de contrôle incontrôlées

La démocratie belge est aujourd’hui atone. Le confinement et ses modalités ne font pas l’objet d’un débat démocratique public, pluraliste et ouvert. Les positions et arguments en contradiction avec la parole officielle n’ont pas droit au chapitre. Comme le démontre Amartya Sen, le débat public est la condition incontournable de toute décision légitime et raisonnable, sur la base de positions parfois toutes défendables quoique contradictoires.

Le contrôle de l’application des règles par les citoyens et citoyennes fait l’objet d’une sévérité de plus en plus grande. Mais dans le même temps, le contrôle des règles par les autorités fait l’objet de plus en plus d’inattentions. La piste est glissante : ne basculons-nous pas dans une gestion autoritaire de la pandémie ?

Il est donc indispensable d’avoir un débat démocratique et ouvert sur au moins trois éléments. Premièrement, la définition de l’objectif poursuivi par ces mesures : s’agit-il d’éviter la saturation des services hospitaliers ou d’éradiquer le virus en éludant la question des moyens pour renforcer les dispositifs médicaux ? Deuxièmement, le degré de risque que nous sommes collectivement prêts à accepter au regard de tous les autres risques. Et troisièmement, les mesures légitimes et proportionnées prises pour atteindre ces objectifs.

Un débat éclairé nécessite d’avoir des données fiables et des avis partagés. Il faut dès lors au plus vite un partage des données en open data afin que tout chercheur ou chercheuse puisse les vérifier, les compléter, les discuter et les analyser. Il est également nécessaire de rendre publics tous les avis exprimés par les divers organes d’expert.e.s, afin que chaque citoyen et citoyenne puissent être informé.e et comprendre les mesures.

© irefeurope.org
De graves conséquences à moyen et long termes

Le basculement que nous observons entraîne de graves conséquences à moyen et long termes que les autorités ne peuvent ignorer : perte d’adhésion des citoyens et citoyennes dans les mesures, décrédibilisation des dirigeants déjà en perte de vitesse, mouvements de désobéissance civile qui peuvent entraîner la division et le conflit. En outre, la création d’un tel précédent est un danger pressant dans un contexte de montée des populismes et des régimes autoritaires, ainsi que dans la perspective scientifiquement envisagée d’épidémies ultérieures. Comment les démocrates pourront-ils.elles faire barrage à des poussées illibérales si l’Etat libéral ouvre la brèche ? La classe politique actuelle prépare-t-elle à son insu, par manque de vision et de courage, la fin de la démocratie telle que nous la connaissons ? Il est encore temps d’un sursaut.”

Signataires : Diane Bernard (USL-B), juriste et philosophe ; Anne-Emmanuelle Bourgaux (UMons), juriste ; Marie-Sophie Devresse (UCLouvain), criminologue ; Alain Finet (UMons), management ; François Gemenne (ULiège), politologue ; Christine Guillain (USL-B), juriste ; Chloé Harmel (UCLouvain), juriste ; Vincent Laborderie (UCLouvain), politologue ; Irène Mathy (USL-B), juriste ; Anne Roekens, (UNamur), historienne ; Damien Scalia (ULB), juriste ; Olivier Servais (UCLouvain), anthropologue et historien ; Dave Sinardet (VUB- USL-B), politologue ; Nicolas Thirion (ULiège), juriste ; Erik Van Den Haute (ULB), juriste.


S’informer et débattre encore…

JUDKIEWICZ : Au départ, on a tous un plan…

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Caricature de Liborio PROSPERI (1886) montrant le lobby du Parlement britannique © Vanity Fair

CARTE BLANCHE : “Aujourd’hui, on ne manque pas de plans. Hélas, beaucoup d’entre eux terminent au cimetière des bonnes idées… On attribue au boxeur Mike Tyson, difficilement taxable d’intellectuel subversif, la citation suivante : “tout le monde a un plan, jusqu’au premier coup de poing dans le visage“.

Réfléchir, planifier, agir : une chaîne logique, quoique, pour ceux qui s’en souviennent, Achille Van Acker, qui fut deux fois Premier ministre en Belgique prétendait agir d’abord et réfléchir ensuite, non sans succès à l’époque.

Aujourd’hui, du niveau communal au niveau fédéral belge, mais aussi pour d’autres pays et au niveau européen, on ne manque pas de plans d’action dont beaucoup hélas, de compromis en droits de veto, terminent au cimetière des bonnes idées.

Rigidité des règles

Certes, la démocratie exige une équité maximale et un espace où les parties prenantes peuvent s’exprimer et débattre librement, mais ces droits fondamentaux ne sont-ils pas parfois dévoyés au service d’intérêts partisans ou de règles dont la rigidité ne sied pas aux situations d’urgence ?

Ainsi, la discipline des marchés publics était-elle indispensable, il y a peu, pour le matériel de test du virus Covid, dans une situation critique ?

Le marchandage d’un parti mettant en balance sa participation à une négociation gouvernementale, pour autant que l’on oublie une problématique liée à l’avortement était-elle un exemple d’efficacité et d’éthique ?

Et plus récemment, ces deux pays de l’Union européenne, qui ont conditionné le renoncement à leur droit de veto pour le plan de relance européen, à la suppression de l’exigence de respect de l’état de droit!

Il semble donc bien qu’il y ait souvent un hiatus important entre les grands principes éthiques et discours moralisateurs et leur application dans des pseudo politiques volontaristes qui se voudraient au service d’une démocratie efficiente et inclusive. La démocratie ne devient-elle pas parfois la caricature d’elle-même au point d’être perçue comme non démocratique par le citoyen, ouvrant ainsi un boulevard aux sirènes du populisme ? La situation internationale semble en tout cas l’illustrer.

Discussions byzantines

Par ailleurs, n’est-ce pas la stérile longueur des discussions byzantines pour des parcelles de pouvoir qui provoque certaines décisions, prises à la hussarde, avec peu ou pas de consultation du citoyen ?

On se souvient de la manière dont le piétonnier bruxellois, idée fondamentalement intéressante, fut mis en œuvre, tout comme ces pistes cyclables bruxelloises et cette fermeture du bois de la Cambre apparues un beau matin de Covid, à la surprise des usagers. N’y a-t-il pas un risque croissant que la lenteur des décisions, dites démocratiques, conduise à la prise de décisions arbitraires et au fait accompli, par nature anti-démocratiques ? Platon déjà, il y a plus de 2350 ans, avançait que, parce que la rhétorique, “ouvrière de persuasion“, règne en maître sur la démocratie, la tyrannie y est en germe.

Enfin, des groupes de pression parviennent à faire passer des idées dont les spécialistes avertis et compétents, aussi dans les colonnes de ce journal [LECHO.BE], concluent à l’inanité. En effet, même en respectant scrupuleusement les plans d’investissement en éoliennes et autres énergies renouvelables, la sortie prochaine du nucléaire devra être compensée, pendant plusieurs années, par des centrales gaz-vapeur (et C+0²->C0²) générant des quantités considérables de gaz à effet de serre que l’on souhaite éviter, sans parler de l’importation d’énergie de pays limitrophes (Allemagne, 27% produit à base de charbon et plus de 40% d’origine fossile, et France, 70% d’origine nucléaire).

Problème classique : si on fait fi des faits au profit d’idéologies, la discussion n’a plus d’objet.

Il est de bon ton, actuellement, dans les salons et dans les médias, de parler du monde d’après. Les futuristes sérieux et non les diseurs de bonne aventure, ne prédisent pas ce qui sera, mais bien ce qui pourrait être, soit des scénarios contrastés.

ONG, lobbies et autres groupes de pression essayent d’influencer les évolutions dans le sens de leurs intérêts, matériel ou idéologique mais il est clair qu’on ne pourra éviter de travailler sur des dossiers tels que la capacité de réagir en cas de crise, pandémique, climatique ou autre, ce qui a fait cruellement défaut dans la plupart de nos démocraties.

Tout est possible si…

Au-delà de la capacité de réaction, c’est également la capacité d’anticipation permettant d’éviter certaines catastrophes qu’il conviendra de renforcer : prévention des événements à impact fort quand c’est possible et précaution pour les impacts faibles, sans négliger la possibilité de cygnes noirs [cfr. l’ouvrage de Nassim Nicholas Taleb], soit des événements à très faible probabilité mais à impact majeur.

La recherche et l’obtention de plusieurs vaccins anti-Covid en moins d’un an, au lieu des délais habituels de plusieurs années, nous montrent que quand l’humanité veut, elle peut. Mais à condition d’unir nos intelligences, nos énergies et surtout, nos bonnes volontés, dans un cadre global. Ce fut le cas pour le projet Apollo qui envoya l’homme sur la lune et, hélas, plus dramatiquement pour le projet Manhattan relatif à la bombe nucléaire. Certes, l’aspect financier était un stimulant pour les sociétés pharmaceutiques, mais le résultat est au rendez-vous.

Seuls, nous pouvons peu mais ensemble et en s’en donnant les moyens tant financiers que d’engagement collectif, tout est possible. Encore faudra-t-il oublier nos querelles de clocher, manipulations partisanes, idéologies intégristes et autres intrigues politiques davantage au service des egosystèmes quecovid des écosystèmes.

D. Michel Judkiewicz
Ingénieur civil,
membre associé de l’Académie royale de Belgique

La carte blanche originale est disponible -avec pubs- sur LECHO.BE (article du 15 décembre 2020)


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