VIENNE : L’équilibre (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 8 minutes >

Je suis parti pour ne pas te perdre. J’ai fui avant d’avoir trop mal, de faire trop mal, j’ai fui avant la rancœur, la haine, l’indifférence mortifère. J’ai fui parce que je t’aime. La voiture était là, elle me tendait les portes et la route était facile, alors j’ai roulé à en perdre haleine. J’ai pleuré les kilomètres comme d’autres les avalent, j’ai cherché le soleil sans même le savoir, peut-être parce que j’y avais des souvenirs, peut-être parce que j’y voyais une rédemption, peut-être parce que je n’en sais rien. Et puis il y avait Rachmaninov, toujours.

Je devais partir. Je devais quitter cette maison emplie de nos rires et de nos cris de plaisir, effacer ton regard bleu jusque dans la nuit, les lieux imprégnés de nous, je devais fuir les témoins de notre complicité. Le fleuve dans ma ville est une blessure trop profonde pour jamais pouvoir cicatriser. La nuit m’a rattrapé. A vrai dire, cela ne m’a même pas surpris. Je me suis laissé faire, comme trop souvent sans doute. La nuit était là, je devais m’en accommoder. Je me suis arrêté dans une de ces villes empreintes d’une histoire qui n’est définitivement pas la mienne. Je me suis couché, sans réelle fatigue, j’ai cherché le sommeil, sans vraiment le trouver, j’ai cherché le repos, je n’ai trouvé que la confusion. Quand le jour s’est levé, les draps étaient remplis de ton absence.

J’avance et je n’explique rien, je le sais. Ne m’en veuille pas, le temps viendra. Où je comprendrai moi-même. Où j’admettrai, où je pardonnerai. Ce temps viendra. Parce qu’il le faut. Parce qu’il faut que la douleur se calme, que je maîtrise cette violence qui est en moi, que je me souvienne pourquoi et combien je t’aimais, combien je t’aime assurément. Parce qu’il faudra nécessairement que cesse cette souffrance, par n’importe quel moyen. J’avance donc, et la route est monotone. Il ne manquerait plus que De Palmas à la radio. Mais je n’écoute pas la radio, encore moins De Palmas. Rachmaninov, seulement. Parfois, j’ai le sentiment que tu la voyais ainsi, la vie. Pas comme De Palmas, non, heureusement, mais monotone comme l’autoroute. D’ailleurs, à ma place, tu n’aurais pas pris l’autoroute, c’est une évidence. Tu aurais choisi une de cette nationales, voire départementales, sinueuses, traversant des bleds pourris auxquels tu aurais trouvé du charme, une de ces routes où l’on peste derrière un camion qui empeste mais tu m’aurais dit qu’on n’était pas pressés d’arriver, que la route c’était déjà le voyage et j’aurai senti ta main sur ma cuisse. Putain, comme je l’aurai sentie. En cet instant, l’absence de ta main pèse une tonne.

Mais, évidemment, j’ai fait le mauvais choix, celui de la facilité, de la route qui se déroule, sans trop de résistance, sans trop de nids de poules, de virages cachés, et qui vous mène, inchangé, indifférent, à destination. Tiens, pour le compte, j’aurais pu prendre l’avion. Et pourtant, à quoi bon aller vite quand on ne sait même pas où l’on va ? L’autoroute cependant suscite quelque chose d’hypnotique par son défilé de pylônes et de bandes blanches, par sa rectitude, par la griserie de la vitesse, l’autoroute peut-être comme une vie facile et enivrante, une fille facile qui se laisse prendre. Une sorte de drogue futuriste, qu’importe le flacon pourvu que l’on ait la vitesse. Et puis tout s’arrête, l’élan se brise : au bout de la route, il y a le péage. On finit toujours par payer. A quel endroit, à quel moment me suis-je trompé ? J’essaie de remonter le fil de mes souvenirs, de nos souvenirs, mais peut-être même cela date-t-il d’avant, avant que tu n’apportes ce courant d’air dans ma vie. Ou bien le mal était-il dans des blessures que nous portions en secret ? Nous sommes-nous apprivoisés sans nous parler, n’avons connu l’un de l’autre qu’une image déformée, transformée, rendue conforme à de supposées espérances ? Ce corps que je croyais caresser du bout des doigts y ai-je trop fort laissé mon empreinte, me suis-je perdu à vouloir te sauver ou t’ai-je étouffée de mes étreintes amoureuses ?

La nuit est revenue et j’ai allumé les phares. Je n’allais plus m’arrêter, tant qu’à ne pas dormir, autant avancer. J’ai allumé les phares et j’ai découvert un hérisson avant de l’écraser. On ne peut sans doute pas avancer sans écraser de hérissons, fussent-ils en vain bardés de picots, mais j’ai quand même pleuré. La nuit porte conseil, dit-on. Foutaises, bien évidemment. Autant croire que Dieu est amour. La nuit n’apporte que douleur et angoisse, la souffrance du remords et des questionnements, forcément sans réponse, la nuit amplifie le désarroi, comme les ombres projetées transforment d’innocentes silhouettes en monstres grimaçants, la nuit est une fouteuse de merde. Elle n’est intéressante que lorsqu’on la passe à baiser ou à faire l’amour (c’est forcément mieux), n’est supportable que si on l’alcoolise fortement, à moins que la cocaïne ne la fasse blanchir. Cette putain de nuit n’était définitivement pas mon alliée.

Le jour s’est levé sur une scène d’accident. Au bord de l’autoroute, une camionnette avait versé dans le fossé, un Indien, mort selon toute vraisemblance, encore au volant. Une femme, vêtue d’un sari, était couchée dans l’herbe et se tenait le ventre où s’élargissait une tache rouge. Quelques mètres plus loin, un enfant, quatre ou cinq ans peut-être, était immobile, prostré, pleurant en silence. Dès qu’elle m’a vu approcher, la femme s’est exclamée “my son, my son, how is my son ?” Je me suis assis à côté de l’enfant, je l’ai examiné, il ne semblait pas blessé, juste en état de choc. “He’s OK, j’ai dit, everything will be alright” et immédiatement, de la manière la plus incongrue, cette chanson d’Iggy Pop m’est venue en tête, où il est question d’une jeune fille qui va mourir et à qui on veut faire croire que tout ira bien ce soir.

Et cette femme-là, elle devait bien s’en rendre compte qu’elle allait mourir, que je ne pouvais rien faire, que les secours allaient arriver trop tard, alors pourquoi s’inquiétait-elle de son gosse ? Je la regardais, elle avait pourtant l’air rassurée par mes paroles ou bien de me voir à côté de son fils, que sais-je ? J’observais la vie la fuir et j’avais l’impression que mon désarroi était plus grand que le sien. Puis il s’est produit cette chose inattendue, qui m’a paru presque obscène : l’enfant a pris ma main et l’a serrée. Ses grands yeux mouillés plongeant dans les miens qui cherchaient à s’échapper. Il ne faut pas faire ça, tu ne peux pas me demander ça mon garçon, je ne peux rien faire pour toi, je suis aussi paumé que tu peux l’être, moi aussi j’ai perdu celle que j’aime, je n’ai plus rien à donner et d’ailleurs que ferais-je d’un enfant ? Sa main serrait toujours la mienne et je me suis surpris à lui caresser les cheveux. “Everything will be alright”, j’ai dit.

La route m’a repris, pendant des heures où j’ai vainement essayé de me souvenir de l’enfant que j’avais été. Puis, comme la lame d’un couteau, dans un éclat métallique, la mer est apparue. Alors, je me suis arrêté, parce qu’il faut bien s’arrêter un jour et j’ai marché, senti le sable sous mes pieds nus, y traçant un chemin instable, comme un rêve qui sans cesse m’échappe puis toujours me revient. Au début, j’ai cru que la mer me fascinait, m’apaisait même. Mais à nouveau l’angoisse m’a saisi, immense comme cette masse visqueuse dont on ne perçoit ni le début ni la fin, agitée d’un mouvement perpétuel, contre laquelle le combat est sans cesse à recommencer alors que l’on sait qu’il est perdu d’avance, que même la roche la plus résistante aura peut-être pour seule chance de devenir une sculpture admirable avant de finir par s’effondrer.

Je ne t’ai pas dit non pour cette raison à laquelle tu crois et à laquelle, sans doute, il voudrait te faire croire. Les hommes mentent toujours aux femmes pour obtenir d’elles ce qu’ils veulent, les femmes se mentent à elles-mêmes pour accomplir leurs rêves, probablement. Je n’ai pas dit non à cet enfant que tu voulais par refus de m’engager ou pire, parce que je ne t’aimais pas. Je t’ai dit non, au contraire, parce que je t’aime trop, que je tiens trop à nous, à ce que nous sommes à deux, l’un pour l’autre, les yeux dans les yeux, la main dans la main, le sexe dans le sexe. Je tiens à cette passion, à ce partage, à cette liberté de créer et se mouvoir ensemble, dépourvus d’autre responsabilité que celle de se rendre mutuellement heureux mais cela est tellement facile quand je te regarde, quand ton corps empli le vide de mes sens et que tu feins d’admirer mon esprit pour mieux me faire comprendre à quel point tu es digne d’être aimée. Je ne t’ai pas dit non pour te blesser, comment le voudrais-je, je t’ai dit non pour nous sauvegarder, pour nous éviter le destin d’une vie ordinaire à laquelle nous n’aspirons ni l’un ni l’autre.

Pour le coup, j’avais besoin d’une ville, de ses trépidations, besoin de croiser des gens pour qui je resterais encore un temps anonyme, de poser mon regard sur les filles dénudées par l’été pour voir si j’étais encore capable de désirer, besoin d’alcool, de drogue peut-être, d’étourdissement certainement. Alors j’y suis allé. La ville était d’ocre et de poussière. Comme les filles d’ici, elle s’offrait au soleil, qui la faisait dorée, en entretenant l’illusion que cet or était récompense de sa valeur quand elle n’était que le jouet des caprices d’un astre. J’ai erré longtemps au hasard des rues, des bistrots, j’ai enchaîné les mauresques, chancelé comme le dieu déchu de leur cathédrale mais j’ai continué, titubant, ceint d’une couronne dont les épines étaient nos trahisons.

Et quand je suis tombé, elle m’a ramassé. Du moins, je le suppose. Je me suis réveillé dans une chambre inconnue, dans cette ville qui l’était tout autant et, décidément, la nuit n’était pas mon alliée. Il n’y avait pas Rachmaninov, il y avait toujours ton absence. Et puis cette fille, nue, pâle, colorée par ses seuls tatouages et je voyais trop bien ce qu’elle attendait. Elle m’offrait son dos, sa cambrure, sa chute de reins et, tournant la tête, me disait par-dessus son épaule : “vas-y, fouette-moi !”. “Je ne peux pas”, j’ai dit. “Fouette-moi, n’aie pas peur de me faire mal, j’en ai envie” “Ce n’est pas ça, j’ai répondu, ce n’est pas de cette peur-là qu’il s’agit”. Je n’ai pas peur de te faire mal, non, j’en ai bien trop envie, il y a bien de trop de rage et de violence en moi, je ne peux pas te fouetter, te frapper, j’aimerais ça, oui j’aimerais ça et tu aurais vraiment mal, tu souffrirais plus que tu ne le veux, plus que tu ne peux l’imaginer et tu ne sais pas à quel point j’aurais encore plus mal que toi parce que ma souffrance est infinie, inextinguible, ce n’est pas un claquement de fouet qui pourrait l’apaiser ou la faire taire, pas même ton sang, non, là il me semble que même mort, je souffrirais encore.

Je suis parti, à nouveau. Pas loin, juste un peu plus, là où certains font rimer azur et luxure, où la débauche, facile, est presqu’un mode de vie, là où il est indécent de se couvrir le corps et de faire l’amour à deux. Oubliant qu’il s’agissait d’un leurre, j’ai fait confiance à la douceur de la nuit qui, une fois encore, m’a trahi. Elle a mis sur mon chemin ce Parisien dont la fort belle Maserati nous a conduit à la fort belle villa avec piscine qu’il occupait et que squattaient, par ailleurs, outre son dealer, de forts jolies copines tantôt mannequins, tantôt actrices X, toujours un peu putes. Et pendant qu’il sniffait sur la raie des fesses de sa compagne métisse avant de la sodomiser, c’était Captagon pour moi sachant que ladite copine serait bientôt double-pénétrée et qu’il faudrait tenir jusqu’au bout de la nuit dans la moiteur de l’air marin et des corps enchevêtrés, insatiables parce que forcément insatisfaits. On se donne l’illusion de l’envie et du plaisir, l’illusion d’être en vie quand on est seulement désespéré.

Le matin, il pleuvait. C’était comme le souvenir d’une autre vie, d’un ailleurs avec toi, et je ne savais qu’en faire. Alors, comme nous l’avons si souvent fait ensemble, j’ai poussé la porte d’un musée. A vrai dire, je n’étais pas vraiment dans la disposition d’esprit pour m’y rendre et l’exubérance de l’art baroque ne faisait qu’ajouter à ma confusion. Dans le silence, j’ai cherché les salles d’art contemporain, je suis tombé sur l’inévitable Monet, puis, dans une toile de Lucio Fontana, j’ai reconnu mes blessures. Je m’y suis longuement arrêté avant de reprendre mon parcours. Et je l’ai vu. Un Mondrian. Dans un équilibre improbable de formes instables, ces à-plats rouges, jaunes, bleus, enchâssés dans des lignes noires, sans antagonisme, sans la douloureuse sensualité d’une courbe, tellement harmonieux, tellement musical dans le silence, tellement beau. J’ai pleuré. J’ai pleuré devant un Mondrian, oui. Peut-être suis-je le seul être humain à pleurer devant Mondrian.

Alors, j’ai fait cette chose incroyable, dont je ne pensais plus qu’elle fût possible : j’ai cherché un morceau de papier, comme si ma vie en dépendait mais, en cet instant précis, c’était bien de cela qu’il s’agissait, et j’ai écrit. Pour Mondrian, pour toi, pour moi.

Au rêve bleu
Qui fuit en silence

Ligne noire
Enserrée d’absence

Au rêve bleu
Qui fuit en silence

Rouge rectangle
En résonnance

Au rêve bleu
Qui fuit en silence

L’écume jaune
Est abondance

L’instant fragile
Où l’humain est équilibre

Je reviens. Je reviens et nous aurons cet enfant, qui te ressemblera. Forcément.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Gemeentemuseum Den Haag


Lire plus avant…

VIENNE : Le mariage (nouvelle, 2014)

Temps de lecture : 7 minutes >

Dans le parc devant la mairie, une statue représente un couple nu, enlacé dans une étreinte fougueuse. D’aucuns, tels les censeurs du dix-neuvième siècle, la jugent obscène. D’autres s’en amusent. Les couples les plus audacieux, parmi ceux qui en face se marient, viennent s’y faire photographier. Au soleil de ce début d’après-midi, on distingue clairement que le bronze des rotondités, fesses et seins, luit davantage. On ne peut voir, en revanche, la femme qui, à l’ombre de la statue, rattache la bride de ses escarpins. Lui non plus ne peut l’apercevoir. Jusqu’à ce qu’elle avance en pleine lumière. L’éblouissement est total. Non pas en raison de la clarté, ni de sa beauté, quoiqu’il s’agisse d’une belle femme assurément, non mais cette femme, il la connaît, il l’a connue, aimée même, cette femme c’est la sienne. Ca l’était du moins, jusqu’au divorce, il y a cinq ans, six peut-être, là il ne sait plus très bien et puis il vit en Espagne à présent, on n’y a pas la même notion du temps.

Elle ne se doute de rien, ne l’a pas vu, lui tournant le dos, rajuste son tailleur, sobre, assez strict mais pas trop quand même, on devine que c’est là le maximum de fantaisie qu’elle puisse s’autoriser. Lui s’adjuge un instant de répit, quelque peu voyeur l’observe, se disant qu’elle n’a pas tellement changé, quelques kilos de plus sans doute, là, aux hanches, mais à leur âge. Tandis qu’elle, ignorant ces considérations, s’est remise en marche en direction de la mairie, mal à l’aise dans des chaussures dont on sent qu’elles n’appartiennent pas à son quotidien. Je le savais que je n’aurais pas dû les mettre pour la première fois aujourd’hui, se dit-elle. Elle le savait mais n’avait pas eu le courage de s’imposer ce supplice un autre jour. Il connait tout cela d’elle qu’il va figer, l’appelant par son nom. Léa.

Elle sursaute, évidemment. Ne peut croire ce que sa mémoire lui dit avoir reconnu, se retourne alors pour mieux s’en assurer. Franz. Franz répète-t-elle encore, considérant cet homme qu’elle se souvient avoir aimé, devenu plus grisonnant, barbu, davantage d’embonpoint lui semble-t-il, la cuisine méditerranéenne sans doute. Il lui paraît plus hispanique que jamais, pourrait se faire appeler Francisco, peut-être le fait-il d’ailleurs, je n’en sais rien. Mais que fait-il là, que fais-tu là, lui dit-elle. Mes parents sont morts, je suis revenu, forcément, et puis mon frère, seul, ne pouvait pas. Morts ? Oui, morts, un accident de voiture, mon père n’aimait plus trop conduire d’ailleurs mais ma mère, tu sais comment était ma mère, si peu autonome et toujours à le presser, enfin ma mère avait insisté pour aller chez une amie et mon père, ne pouvant rien lui refuser, avait pris la route, puis un camion et on ne sait pas très bien, le chauffeur n’a pas compris non plus mais voilà, ils sont morts et je vais à la mairie, donc. Et toi ?

Moi, dit-elle et, en cet instant, elle réalise seulement ce qu’elle va lui annoncer à cet ex-époux revenu d’Espagne, frappé par le deuil, hésite encore un instant comme pour l’épargner. Moi, je vais me marier. Il ne semble pas marquer le coup, elle en serait presque déçue, il lui sourit, avec bienveillance ou ironie, elle ne saurait dire, n’a jamais su en fait et cela l’a toujours agacée. Là, maintenant ? Dans une demi-heure oui, d’ailleurs il serait temps mais, s’il le veut, ils peuvent faire le chemin ensemble. Bien sûr, dit-il, et l’heureux élu, je le connais ? Non, il ne l’a jamais rencontré, il pourrait le connaître s’il s’intéressait un tant soit peu à l’art contemporain, ce qui n’a jamais été le cas et elle doute que cela ait changé, ses œuvres sont néanmoins appréciées, un musée allemand même et. C’est bien, coupe-t-il, je suis heureux pour toi.

Un caillou qui s’est introduit dans son escarpin ralentit à nouveau sa marche. Elle peste tandis qu’il observe le soleil donner de l’éclat à la blondeur de sa chevelure, une blondeur dont il ne sait plus rien là-bas, au cœur de la noiraude et poussiéreuse Andalousie. Un instant, ainsi penchée, elle a offert à sa vue le galbe d’un sein, il aurait pu s’en émouvoir mais non, se demande s’il est guéri ou, au contraire, encore trop blessé. Il se doute que la question va surgir, alors va au devant. Je vis seul avec deux chats, Garcia et Lorca, je sais c’était facile mais je n’ai pas trouvé mieux. Il réussit à la faire sourire cependant, c’est tellement lui, se dit-elle. C’est dommage, je trouve, enfin ce ne sont pas mes affaires, mais seul, tu ne devrais pas. Cela me convient, je t’assure et déjà lui manque le parfum du jasmin.

Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi tu n’as jamais voulu d’enfant. Ce coup-là, il ne l’a pas vu venir. Il lui semblait justement qu’à présent ils cheminaient paisiblement, de concert, vers la mairie et leurs destins respectifs, lui enterrant ses parents et son passé, elle scellant son avenir. Et cette question il l’avait entendue encore, deux ans auparavant, dans une autre langue certes, de la bouche de MariCarmen, mais il n’en parlerait pas à Léa. Il ne répondra rien à Léa, n’ayant aucune envie de raviver des douleurs qu’il croyait par ailleurs endormies, elle se marie aujourd’hui quand même, quel besoin de revenir là-dessus. Arrête, Léa, s’il te plaît, ce n’est vraiment pas le moment, je te rappelle que tu vas rejoindre ton mari, là. Tu fuis, tu fuis toujours dit-elle, combien de temps crois-tu pouvoir fuir encore et jusqu’où vas-tu aller, après c’est l’Afrique tu sais. Eh bien l’Afrique, c’est parfait, si cela peut m’éviter que tu m’agresses avec ce genre de question, et si je suis parti, je te rappelle que c’est toi qui m’as quitté. Non, Franz, non, c’est cela que tu n’as pas compris. Il y a longtemps que nous nous étions quittés.

Elle pleure, à présent. C’est exactement cela que je voulais éviter, dit-il, lui tendant un mouchoir. Tu vas faire couler ton maquillage, en plus. Elle se refuse à sourire. Il devrait la prendre dans ses bras peut-être, ne sait pas quelle intimité ils peuvent encore se permettre et s’il ne ferait pas qu’aggraver les choses, ne fera rien donc. Comme d’habitude, dirait-elle. Un couple de mariés, accompagné de sa suite, sortant de la marie, pénètre dans le parc et marche dans leur direction. Il consulte sa montre, tu vas finir par être en retard, fait-il, alors qu’une mélodie s’échappe de son sac à main. Qu’elle ouvre fébrilement, plongeant la main dans un fatras de produits de maquillage pour en extirper un portable rose…oui, je sais, je suis en chemin, j’arrive ne t’inquiète pas…non, il n’y a pas de problème, c’est juste que…je t’expliquerai plus tard, ce serait trop long, je me dépêche là…oui, moi aussi, bien sûr. Je t’aime.

Un instant, à l’écoute d’une conversation qu’il n’était pas supposé entendre, il a éprouvé un sentiment de malaise. Comme un mauvais casting, une erreur de distribution, songe-t-il, ce “je t’aime” si longtemps m’était destiné. Et puis les choses reprennent leur cours. Léa a retrouvé de l’aplomb. Remets-toi à la guitare, Franz, et pas seul dans ton salon, trouve-toi un groupe, un public, mais joue et accepte le risque de faire des fausses notes. La vie, ce n’est pas ce que tu es occupé à en faire, il y a des hauts et des bas, de grandes douleurs et de petits bonheurs peut-être, ou l’inverse, on tombe, on se relève, on avance. Un encéphalogramme plat, Franz, c’est la mort et rien d’autre.

Un jour, dit-il avant de s’interrompre. Léa l’interroge du regard, dans lequel il plonge, éclaboussé d’images de leur passé commun, contraint au silence par un tel flot d’émotions. Un jour qu’il était assis à la terrasse d’un café de son village andalou, un homme l’avait apostrophé, un de ces petits vieux rabougris qui restent là des heures à regarder le temps passer et les jeunes filles. L’homme lui avait demandé s’il habitait bien la petite maison près de l’ancienne mosquée, celle où un figuier s’épanchait par-dessus le mur d’enceinte, récemment repeint. En effet, oui, et ce figuier lui occasionnait même quelque souci, qui occupait tant d’espace et lui gâchait partiellement la vue. Cette maison, disait le vieux, avait été celle de son grand-père. Lui, à seize ans, était parti pour Cadix, travailler au chantier naval puis, rêvant d’un ailleurs plus lointain, embarquant sur quelque navire. Revenu au pays, vieillissant, nostalgique, toute sa famille morte, la maison vendue. Mais ce figuier, disait-il, il l’avait planté lui-même, enfant, en compagnie de son grand-père. Et il me demandait de ne jamais l’abattre, voilà comment, Léa, je suis dépositaire de l’arbre des Ramirez.

En cet instant, elle le déteste d’avoir aussi peu changé et l’aime tout autant pour la même raison. Voudrait lui dire que, mais le téléphone sonne à nouveau. Je sais, je sais, excuse-moi…C’est Franz…oui, il est ici, c’est un hasard bien sûr… ses deux parents, morts…un accident…j’arrive…excuse-moi, je t’en prie. Elle tire à nouveau sur la jupe de son tailleur, je n’aurais jamais dû accepter de la raccourcir à ce point, tout cela pour faire plaisir à Cyril et elle maudit dans le même élan ses escarpins et toutes les concessions faites à une féminité d’apparat. Lui l’observe, cette femme qui fut sienne, restant néanmoins un mystère et ne cessant de lui échapper, d’autant plus en cet instant où elle hâte le pas.
Ne crois-tu pas qu’à ta manière, Léa, tu fuis aussi, dit-il.

Elle a ressenti la gifle, ne veut rien répondre, surtout ne pas ralentir l’allure. Mais ses foulées, à lui, sont plus grandes, il est à ses côtés, s’aperçoit de son trouble, du moins le croit-elle, alors il lui faut se défendre. Mais elle n’en a pas le temps. Je te laisse là, dit Franz, l’embrassant sur la joue tandis qu’il la retient par les épaules. Puis, allez, Léa, file rejoindre celui qui t’attend depuis trop longtemps, vas-y, va dire oui. Elle se détourne de lui, de son regard posé sur elle qu’en cet instant elle ne pourrait soutenir et, malgré les souliers, se met à courir. Court, ralentit soudain, s’arrête, se retourne.
Si maintenant je dis non, Franz, que feras-tu ?

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Philippe Vienne


Lire encore…

VIENNE : Nina (Le voyage à Piran) (nouvelle, 2015)

Temps de lecture : 5 minutes >

Tu verras comme la ville est belle, ouverte sur la mer, c’est un peu de Venise en terre slovène, tu aimeras, j’en suis sûre. Voilà ce que tu m’as dit, Nina, cela et bien d’autres choses, quand tu m’as confié cette mission qui m’a jeté sur la route. Un voyage d’une monotonie que seules peuvent engendrer les autoroutes, allemandes de surcroît. Il me tarde d’être arrivé, à vrai dire, même si je ne connais rien des lieux où je me rends, je sais que, d’une certaine manière, j’y vais avec toi.

Comme nous avons été insouciants et heureux, Nina. Stupides et égoïstes sans doute aussi un peu, jaloux de notre indépendance certainement. Je nous revois couchés dans les pelouses de ce parc à Amsterdam, moi ébloui par ta blondeur slave et toi, tour à tour moqueuse et boudeuse, feignant d’ignorer mes sentiments ainsi que tu le faisais des tiens. Je revois tes dessins et mes textes, nos ambitions créatrices, nous étions trop bien ancrés dans nos vies et nos rêves respectifs pour avoir le courage de les partager, croyant que ce serait y renoncer alors que, en définitive, notre amour nous aurait sans doute permis d’aller là où, séparément, nous ne sommes jamais arrivés. Nous avons vécu de beaux moments, Nina, mais je reste persuadé que nous sommes passés à côté d’une grande histoire.

C’est au bout d’un tunnel qu’avec la lumière apparaît la Slovénie. Il faudra bien que je m’arrête pour manger alors, à l’instar des touristes, je choisis Bled, pic-nic face à l’île au milieu du lac turquoise. L’image se superpose à l’évocation de tes souvenirs, quand tu me racontais avoir faite halte ici, petite fille, avec tes parents, sur la route de Piran. Et avoir insisté pour prendre une de ces barques qui mènent à l’île dont même un enfant fait le tour en cinq minutes. Te refuser quelque chose a toujours été difficile, Nina. Surtout quand, mutine, ta voix retrouvait les accents de l’enfance. Cette voix était bien différente de celle qui, un jour, au téléphone, a réclamé de me voir d’urgence, après des mois de silence.

On ne meurt pas à quarante ans, Nina. C’est une insulte à la vie, à la justice, un coup à ne plus croire en Dieu si jamais on en avait été capable, et puis d’abord le plus vieux des deux, c’est moi. Alors non, tu ne peux pas mourir, pas même de cette putain de maladie qui t’a déjà enlevé tes deux parents et certainement pas en été. D’ailleurs nous avons encore trop de choses à partager parce que, quand même, au fil du temps, notre complicité, nous avons réussi à la préserver. Bien sûr, me dis-tu, et c’est bien pour cela que je t’ai appelé et que je te demande d’accomplir cette mission, si difficile, j’en suis désolée et sur ce coup, j’ai été un peu lâche, pardon. Mais voilà, la seule famille qu’il me reste, c’est ma grand-mère de quatre-vingt-cinq ans qui habite encore là-bas, à Piran. Il faudra bien que quelqu’un lui annonce, en la ménageant autant que possible, en fait je pense que le mieux serait de se rendre sur place parce que lui annoncer par téléphone… Oui, bien sûr, Nina, je comprends, et tu as pensé à moi ? Oui, en réalité, et c’est là que j’ai été un peu lâche, cela ne peut être que toi parce qu’à ma grand-mère, je ne lui ai jamais dit. Tu ne lui as jamais dit quoi, Nina ? Je ne lui ai jamais dit que nous avions rompu, elle trouvait que nous allions si bien ensemble, elle avait déjà perdu sa fille et son gendre, je ne voulais pas ajouter à sa tristesse et puis. Et puis ? Et puis, franchement, je crois que cela me plaisait à moi aussi qu’il reste une trace de nous quelque part, l’illusion du couple que nous aurions pu être.

J’ai quitté l’autoroute à Koper. La route, bordée sur un côté de pins parasol, longe la mer avant de rentrer, monter dans les terres. La Slovénie est ici différente, plus méditerranéenne, plus italienne. Je baisse la vitre, je sens déjà les embruns de l’Adriatique puis, au terme d’une descente, face à moi, s’offre Piran, dominée par un campanile vénitien. Bientôt, ayant abandonné ma voiture, je suis sur une place circulaire où des gamins jouent au foot tandis que des jeunes filles laissent admirer leur sveltesse, le tout sous le regard des plus âgés et des touristes, assis aux terrasses. Une ruelle à proximité du phare, m’avais-tu expliqué en notant l’adresse, mais il n’y a que cela, Nina, des ruelles aux couleurs vives, où parfois pend du linge ou somnole un chat. La maison est d’ocre doré, devant laquelle je me trouve à présent, et les volets soigneusement fermés. Il n’y a pas de sonnette à la porte, seulement un heurtoir. Pourquoi est-ce à moi qu’il appartient de frapper comme un coup du destin, comment vais-je oser, Nina, pourquoi m’as-tu laissé une fois encore ?

La porte s’ouvre sur une vieille dame au visage gravé par la mer et la vie, à qui je rends son dober dan avant de poursuivre dans un italien médiocre, le mien. Je suis Paul, le compagnon de Nina, non, elle n’est pas là, elle n’a pas pu venir, elle est malade, c’est grave oui, en fait elle est même morte et. Voilà, c’est moi qui pleure, elle ne semble pas vraiment réaliser. Moi non plus, à vrai dire. Jusqu’à ce que j’aperçoive sur une commode une photo encadrée, celle d’une petite fille que la mer et le soleil ont blondi, riant aux éclats. Cette photo, je la connais, je l’ai déjà vue ailleurs, il y a longtemps, dans un album de famille que tu m’as un jour montré. Alors, instantanément, le lien se crée entre ici et là-bas, cette vieille femme et toi, moi, nous.  La vieille a suivi mon regard, elle éclate en sanglots, je la prie de s’asseoir, nous parlons de toi, encore et encore. Au dehors, une nuit orangée tombe sur Piran que l’on entend toujours vibrer de la vie des autres. La nôtre est endolorie mais, progressivement, je comprends qu’en effet, nous existons toujours dans ce couple rêvé par ta grand-mère, j’oublie l’épreuve que tu m’infliges pour ne plus voir que le cadeau que tu m’offres.

Ta grand-mère est morte avant-hier, Nina, trois ans après que je me sois installé à Piran. Je l’accompagnerai au cimetière tout à l’heure. Elle m’a légué la maison. Tu es ma seule famille à présent, a-t-elle dit, mais si tu veux la vendre et rentrer au pays, je comprendrais. Mais je ne partirai plus de Piran, Nina. J’en suis certain. Cette fois, je ne nous quitterai plus.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Philippe Vienne


Lire encore…

VIENNE : L’octodon (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 6 minutes >

Le chat est mort. Ou bien ma mère. Je ne sais plus. Ca n’a pas d’importance. Il y a toujours quelqu’un qui sort de ma vie. Bientôt ils seront tellement nombreux à l’avoir quittée que je ne serai plus sûr de l’habiter moi-même. D’ailleurs, je n’en suis plus certain. Je suis comme ces édifices improbables qui défient les lois de l’architecture et dont on dit qu’ils tiennent par la force de l’habitude. Je sais que demain, je me lèverai à sept heures comme hier. Et que je me coucherai vers vingt-trois heures. Seul, comme tous les jours. Entre les deux, je ferai bruire le silence. S’agiter donne de la consistance au vide.

Un jour ma femme est partie. Du moins, je pense. Je n’en garde pas un souvenir précis. Je ne peux donc pas lui en vouloir. Un jour elle était là, dans mon lit. Le lendemain, le lit était vide. En pareilles circonstances, certains se suicident. C’est une solution radicale, évidemment, que je n’envisage pas vraiment. Sans toutefois l’écarter. Vivre n’est pas un devoir et si la vie devient insupportable, il faut bien en finir, tout de même. Marie – Marie c’était le nom de ma femme, ça l’est sans doute encore d’ailleurs, je dis sans doute parce qu’une femme qui change d’homme et de vie peut aussi bien changer de nom, n’est-ce pas, il n’y aurait rien d’absurde ni même d’étonnant à cela – Marie donc n’avait pas le même attachement que moi aux choses et aux lieux. Parfois, je la surnommais tumbleweed, moquant ainsi son absence de racines. Il était logique qu’elle poursuive sa route.

Tu ne dois pas rester seul, me disent mes amis, tout emplis de sollicitude comme si, à un moment donné, j’avais eu le choix. Tel me présentant une excellente amie dont on se demande pourquoi, si elle est à ce point parfaite, il n’en a pas voulu pour lui-même, tel autre une ex aux prouesses sexuelles avérées mais au cerveau d’huître – on ne peut tout avoir, c’est une évidence. Quant à Patrick (oui, j’appartiens à une génération où des gens portent encore ce prénom fort peu commode pour les dyslexiques – peu pratique, pour tout dire – qui contraint la bouche à une contorsion désagréable), Patrick donc a carrément résolu de m’inscrire sur un site dont il me vante les mérites, faisant défiler quantité de photos fort avenantes, voilà, c’est fait, je t’ai inscrit parce que sinon, je te connais hein.

Passant devant une animalerie, je me dis que, finalement, un chat pourrait être un bon compromis. Voire même un gabarit un peu plus petit. Peut-être pas un poisson rouge, non, mais je ne sais pas moi. Alors je pousse la porte. Il y a là, en effet, chatons, lapins, rats qui se côtoient dans de fort peu encourageants remugles. Et puis de petites boules de poils, des sortes d’écureuils à la queue chétive, que je découvre pour la première fois. Lorsque je croise le regard d’une vendeuse, je me rends compte à quel point certains de ces animaux peuvent avoir l’air intelligent, mais le contact est établi, elle vient vers moi, je peux vous renseigner monsieur. Certainement, ces petits animaux-là, je n’en avais jamais vu. Ce sont des octodons, monsieur, ils s’apprivoisent facilement mais il est préférable d’en prendre deux parce que seul, il s’ennuie tant qu’il peut dépérir. Ah bon, cet animal serait donc fait pour vivre en couple ?

De retour chez moi, ma curiosité piquée au vif, je me connecte à internet, à la recherche d’autres informations. L’octodon a sa notice sur Wikipedia, comme tant de choses ou de gens à peine connus mais dont on mesure la notoriété à ce seul fait. Notez au passage que l’on figure sur Wikipedia mais dans le Larousse, comme on est sur internet mais dans un livre, il me semble que ce contraste de prépositions est révélateur de la superficialité du média. Mais soit. L’octodon ou dègue du Chili est donc un rongeur originaire d’Amérique du Sud, vivant en petit clan et supportant, en effet, fort mal la solitude. J’hésite. Comme souvent. L’hésitation est le tempo de ma vie, en somme.

Alors, je surfe et me retrouve sur ce site, là où justement Patrick m’avait inscrit. Des filles me sourient, dont je n’ai que faire. Leur multiplication ne fait qu’accroître ma solitude. Je vais me déconnecter, écouter Joe Pass en lisant Christian Gailly, par exemple, cela me semble presque cohérent. Sauf que. J’ai croisé deux yeux bleus dont je ne peux soutenir l’intensité. Je minimise la fenêtre et l’émotion. Me lève, revient, la reprend et reçoit le même choc. Laura est tout ce que j’arrive encore à déchiffrer puis je contemple les yeux de Laura et comme ils me regardent. Je vois bien la promesse qu’ils contiennent, l’espoir que je pourrais y enfouir. Et je me fiche, en cet instant, de savoir que c’est l’objectif qu’ils fixent et non moi, que ce bleu doit davantage à Photoshop qu’à l’hérédité. Moi, je vois combien je pourrais l’aimer, combien je l’aime déjà, Laura.

Je dors peu, je dors mal. Dans mes rêves Laura et les octodons sont dans des cages contiguës et, tel le peuple hébreu entre Jésus et Barabbas, il me faut choisir qui je vais sauver. Je m’éveille fatigué, plus que jamais en proie au doute. Car, de Laura, je sais bien moins que de l’octodon. N’en veut rien savoir tout d’abord, ou pas trop ni trop vite. Parce que la dépendance va s’installer, inexorablement. Elle sera dans la musique que j’écoute et dans mes livres plus sûrement qu’un intercalaire, elle surgira au milieu d’un film, intempestive comme un écran publicitaire, je la croiserai mille fois en rue mais ce ne sera jamais elle et elle hantera mes rêves, forcément érotiques, plus sûrement que Maria Ozawa. Car des seins de Laura, il faut bien parler, la manière dont, volumineux, ils emplissent l’espace, un peu comme une sculpture de Jef Koons, en moins rutilant évidemment. Une œuvre d’art, en quelque sorte, du moins s’agissant des seins de Laura.

Il faudra en finir avec le désir, le tuer pour mieux le ressusciter, tant il est vrai que l’excès de désir tue les couples aussi sûrement que son absence. Il faudra contrôler ce désir, trop présent et trop pressant, dira-t-elle, et cet autre qui point ainsi que l’aube, avec la même lenteur quelquefois. Puis viendra l’heure des questions. Elle me demandera ce qui, en elle, m’a attiré et je répondrai, trop sincèrement, quelque chose dans ton regard et le grain de beauté sur ton sein gauche. Elle voudra savoir si je serais prêt à avoir un enfant avec elle, parce que, forcément, elle voudra un enfant (et même un c’est bien peu), et j’éluderai, invariablement.

Peut-être même que Laura a déjà un enfant. Cela existe, n’est-ce pas, des femmes qui ont un enfant jeune et que le père a fui – oui, je sais, dit ainsi on ne sait si c’est l’enfant ou la femme que le père a fui mais, justement, lui-même ne le sait pas trop non plus. Or donc Laura aurait un enfant et serait-ce mieux pour autant ? Il faudrait que je sois pour lui comme un père de substitution ou que je m’en occupe en tout cas, ce serait bien la moindre des choses à partir du moment où je couche avec sa mère, comme une manière de déculpabiliser l’un et l’autre et puis peut-être que j’en aurais envie, que je trouverais cet enfant adorable, que je ne pourrais résister au charme de ses fossettes, je ne peux déjà pas résister à sa mère, comment voudriez-vous que je résiste à un enfant ?

Et puis, il faudrait lui dire que je l’aime, par exemple. Et le lui répéter encore. Et nonobstant cela, il ne faudrait pas que mon regard me trahisse, qu’il faiblisse d’intensité, qu’il regarde ailleurs, non, mon regard devrait rester rivé sur la ligne bleue de son horizon. Et quand bien même. Peut-être, sans doute, comme Marie, me quitterait-elle un jour, sur la pointe des pieds ou avec fracas, je ne saurais dire, tellement traumatisé une fois encore que je ne m’en souviendrais pas. Alors, oui, j’hésite à me connecter, je sais qu’elle est là, qu’elle attend. Cependant m’espère-t-elle davantage que je ne l’espère, a-t-elle besoin de moi de la même manière que je ne veux pas avoir besoin d’elle ? Je redoute ce que je lirai encore dans ses yeux.

Je sors prendre l’air. Mes pas me ramènent à l’animalerie. Dans une des cages en verre, un octodon est seul, dressé sur ses pattes arrière, il me regarde. Son museau remue à peine, ses moustaches frémissent. Je m’approche de la vendeuse. Excusez-moi mais je pensais que vous m’aviez dit, les octodons, seuls, jamais. En effet, monsieur, celui-là, c’est un cas à part, avec les autres, ce n’est pas possible. Ah bon, je fais, je pourrais le voir de plus près. Bien sûr, dit-elle, en ouvrant la cage. Et ce mouvement produit quelque chose d’inouï : la porte vitrée fait miroir, reflétant, qui se tient dans l’allée, à deux ou trois mètres, Laura, que j’aperçois à ma gauche et à ma droite, dédoublée, omniprésente. Je pourrais l’approcher, lui parler, la toucher peut-être tandis que la vendeuse, à l’opposé, me tend l’octodon. L’espace d’un instant, à mes côtés, il y a Laura. Puis, plus rien.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017)

Pour suivre la page de Philippe Vienne – auteur


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : woopets.fr


Lire encore…

VIENNE : Comme je nous ai aimés (recueil, 2017)

Temps de lecture : 6 minutes >

Philippe VIENNE est né à Liège (BE), le 31 janvier 1961. Titulaire d’une licence en histoire de l’art et archéologie (ULiège), il effectuera cependant l’essentiel de sa carrière dans le secteur du tourisme, comme agent de voyages et formateur. Il contribue plusieurs années, par différentes publications, au bulletin Histoire et Archéologie Spadoises et rédige également des notices pour le Dictionnaire des Lettres françaises de Belgique et la Nouvelle Biographie Nationale.

Philippe Vienne est, par ailleurs, auteur de nouvelles. Un certain nombre d’entre elles ont été primées (Grand Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles 2014 pour Le Mariage, par exemple) et publiées dans un recueil, Comme je nous ai aimés, paru en 2017 et aujourd’hui épuisé. En 2016, peu après les attentats de Bruxelles, une photo titrée Bulles d’espoir est primée au concours “Bruxelles, je t’aime”. En 2017 et 2018, il participe au Guide du rond-point et aux événements qui s’y rapportent. Dès 2019, il entreprend également de contribuer au développement de… wallonica.org.

Philippe Vienne est un fidèle contributeur de wallonica.org et, partant, nous a permis de publier les différentes nouvelles qui constituent le recueil Comme je nous ai aimés. Cliquez ici et découvrez au fil de nos publications :


Extrait de la nouvelle Le mariage

Dans le parc devant la mairie, une statue représente un couple nu, enlacé dans une étreinte fougueuse. D’aucuns, tels les censeurs du dix-neuvième siècle, la jugent obscène. D’autres s’en amusent. Les couples les plus audacieux, parmi ceux qui en face se marient, viennent s’y faire photographier. Au soleil de ce début d’après-midi, on distingue clairement que le bronze des rotondités, fesses et seins, luit davantage. On ne peut voir, en revanche, la femme qui, à l’ombre de la statue, rattache la bride de ses escarpins. Lui non plus ne peut l’apercevoir. Jusqu’à ce qu’elle avance en pleine lumière. L’éblouissement est total. Non pas en raison de la clarté, ni de sa beauté, quoiqu’il s’agisse d’une belle femme assurément, non mais cette femme, il la connaît, il l’a connue, aimée même, cette femme c’est la sienne. Ça l’était du moins, jusqu’au divorce, il y a cinq ans, six peut-être, là il ne sait plus très bien et puis il vit en Espagne à présent, on n’y a pas la même notion du temps.

Elle ne se doute de rien, ne l’a pas vu, lui tournant le dos, rajuste son tailleur, sobre, assez strict mais pas trop quand même, on devine que c’est là le maximum de fantaisie qu’elle puisse s’autoriser. Lui s’adjuge un instant de répit, quelque peu voyeur l’observe, se disant qu’elle n’a pas tellement changé, quelques kilos de plus sans doute, là, aux hanches, mais à leur âge. Tandis qu’elle, ignorant ces considérations, s’est remise en marche en direction de la mairie, mal à l’aise dans des chaussures dont on sent qu’elles n’appartiennent pas à son quotidien. Je le savais que je n’aurais pas dû les mettre pour la première fois aujourd’hui, se dit-elle. Elle le savait mais n’avait pas eu le courage de s’imposer ce supplice un autre jour. Il connaît tout cela d’elle qu’il va figer, l’appelant par son nom. Léa.

Elle sursaute, évidemment. Ne peut croire ce que sa mémoire lui dit avoir reconnu, se retourne alors pour mieux s’en assurer. Franz. Franz répète-t-elle encore, considérant cet homme qu’elle se souvient avoir aimé, devenu plus grisonnant, barbu, davantage d’embonpoint lui semble-t-il, la cuisine méditerranéenne sans doute. Il lui paraît plus hispanique que jamais, pourrait se faire appeler Francisco, peut-être le fait-il d’ailleurs, je n’en sais rien. Mais que fait-il là, que fais-tu là, lui dit-elle. Mes parents sont morts, je suis revenu, forcément, et puis mon frère, seul, ne pouvait pas. Morts ? Oui, morts, un accident de voiture, mon père n’aimait plus trop conduire d’ailleurs mais ma mère, tu sais comment était ma mère, si peu autonome et toujours à le presser, enfin ma mère avait insisté pour aller chez une amie et mon père, ne pouvant rien lui refuser, avait pris la route, puis un camion et on ne sait pas très bien, le chauffeur n’a pas compris non plus mais voilà, ils sont morts et je vais à la mairie, donc. Et toi ?

Moi, dit-elle et, en cet instant, elle réalise seulement ce qu’elle va lui annoncer à cet ex-époux revenu d’Espagne, frappé par le deuil, hésite encore un instant comme pour l’épargner. Moi, je vais me marier. Il ne semble pas marquer le coup, elle en serait presque déçue, il lui sourit, avec bienveillance ou ironie, elle ne saurait dire, n’a jamais su en fait et cela l’a toujours agacée. Là, maintenant ? Dans une demi-heure oui, d’ailleurs il serait temps mais, s’il le veut, ils peuvent faire le chemin ensemble. Bien sûr, dit-il, et l’heureux élu, je le connais ? Non, il ne l’a jamais rencontré, il pourrait le connaître s’il s’intéressait un tant soit peu à l’art contemporain, ce qui n’a jamais été le cas et elle doute que cela ait changé, ses œuvres sont néanmoins appréciées, un musée allemand même et. C’est bien, coupe-t-il, je suis heureux pour toi.

Un caillou qui s’est introduit dans son escarpin ralentit à nouveau sa marche. Elle peste tandis qu’il observe le soleil donner de l’éclat à la blondeur de sa chevelure, une blondeur dont il ne sait plus rien là-bas, au cœur de la noiraude et poussiéreuse Andalousie. Un instant, ainsi penchée, elle a offert à sa vue le galbe d’un sein, il aurait pu s’en émouvoir mais non, se demande s’il est guéri ou, au contraire, encore trop blessé. Il se doute que la question va surgir, alors va au devant…” [lire la suite sur KAROO.ME…]


Extrait de la nouvelle Nina

Tu verras comme la ville est belle, ouverte sur la mer, c’est un peu de Venise en terre slovène, tu aimeras, j’en suis sûre. Voilà ce que tu m’as dit, Nina, cela et bien d’autres choses, quand tu m’as confié cette mission qui m’a jeté sur la route. Un voyage d’une monotonie que seules peuvent engendrer les autoroutes, allemandes de surcroît. Il me tarde d’être arrivé, à vrai dire, même si je ne connais rien des lieux où je me rends, je sais que, d’une certaine manière, j’y vais avec toi.

Comme nous avons été insouciants et heureux, Nina. Stupides et égoïstes sans doute aussi un peu, jaloux de notre indépendance certainement. Je nous revois couchés dans les pelouses de ce parc à Amsterdam, moi ébloui par ta blondeur slave et toi, tour à tour moqueuse et boudeuse, feignant d’ignorer mes sentiments ainsi que tu le faisais des tiens. Je revois tes dessins et mes textes, nos ambitions créatrices, nous étions trop bien ancrés dans nos vies et nos rêves respectifs pour avoir le courage de les partager, croyant que ce serait y renoncer alors que, en définitive, notre amour nous aurait sans doute permis d’aller là où, séparément, nous ne sommes jamais arrivés. Nous avons vécu de beaux moments, Nina, mais je reste persuadé que nous sommes passés à côté d’une grande histoire.

C’est au bout d’un tunnel qu’avec la lumière apparaît la Slovénie. Il faudra bien que je m’arrête pour manger alors, à l’instar des touristes, je choisis Bled, pique-nique face à l’île au milieu du lac turquoise. L’image se superpose à l’évocation de tes souvenirs, quand tu me racontais avoir faite halte ici, petite fille, avec tes parents, sur la route de Piran. Et avoir insisté pour prendre une de ces barques qui mènent à l’île dont même un enfant fait le tour en cinq minutes. Te refuser quelque chose a toujours été difficile, Nina. Surtout quand, mutine, ta voix retrouvait les accents de l’enfance. Cette voix était bien différente de celle qui, un jour, au téléphone, a réclamé de me voir d’urgence, après des mois de silence.

On ne meurt pas à quarante ans, Nina. C’est une insulte à la vie, à la justice, un coup à ne plus croire en Dieu si jamais on en avait été capable, et puis d’abord le plus vieux des deux, c’est moi. Alors non, tu ne peux pas mourir, pas même de cette putain de maladie qui t’a déjà enlevé tes deux parents et certainement pas en été. D’ailleurs nous avons encore trop de choses à partager parce que, quand même, au fil du temps, notre complicité, nous avons réussi à la préserver. Bien sûr, me dis-tu, et c’est bien pour cela que je t’ai appelé et que je te demande d’accomplir cette mission, si difficile, j’en suis désolée et sur ce coup, j’ai été un peu lâche, pardon. Mais voilà, la seule famille qu’il me reste, c’est ma grand-mère de quatre-vingt cinq ans qui habite encore là-bas, à Piran. Il faudra bien que quelqu’un lui annonce, en la ménageant autant que possible, en fait je pense que le mieux serait de se rendre sur place parce que lui annoncer par téléphone… Oui, bien sûr, Nina, je comprends, et tu as pensé à moi ? Oui, en réalité, et c’est là que j’ai été un peu lâche, cela ne peut être que toi parce qu’à ma grand-mère, je ne lui ai jamais dit. Tu ne lui as jamais dit quoi, Nina ? Je ne lui ai jamais dit que nous avions rompu, elle trouvait que nous allions si bien ensemble, elle avait déjà perdu sa fille et son gendre, je ne voulais pas ajouter à sa tristesse et puis. Et puis ? Et puis, franchement, je crois que cela me plaisait à moi aussi qu’il reste une trace de nous quelque part, l’illusion du couple que nous aurions pu être…[lire la suite sur SOWHAT-MAGAZINE.FR…]


Parmi les services offerts par l’asbl La Lumière aux aveugles et mal-voyants, un important catalogue de livres sonores (CD), au nombre desquels on retrouve ce recueil de nouvelles (réf. catalogue La Lumière 966701) enregistré par son auteur, Philippe VIENNE. L’ouvrage est aujourd’hui épuisé mais les différentes nouvelles sont éditées dans wallonica.org qui pense à tout, une fois encore !


Lire encore…

VIENNE : La tache (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 5 minutes >

Il n’aurait sans doute pas dû mais à quoi bon les remords, à présent. Il était en route depuis le lever du jour quand la carrosserie de sa voiture, d’un blanc pourtant sale, s’était irisée de violet et d’orange. La musique dans les oreilles, il avait déjà parcouru quelques centaines de kilomètres, il en restait bien davantage, sans doute. Il ne savait pas exactement, cela lui était égal à vrai dire. Ce qui importait pour l’instant, c’était de s’éloigner de sa vie, qui lui était devenue aussi intolérable que cette tache dans le canapé qu’il n’était jamais parvenu à effacer. Il avait eu beau frotter, frotter, il lui semblait même qu’elle s’étalait plutôt que de disparaître. Alors, il était parti. Sa femme n’apprécierait pas, c’est sûr, elle se mettrait à hurler même et son chien, son insupportable chien, l’imiterait – à moins que ce ne fût l’inverse.

De tout cela, il était loin déjà. Pas assez, sans doute, mais suffisamment toutefois pour commencer à jouir d’une certaine forme d’amnésie. Il se demandait s’il ne serait pas préférable de quitter l’autoroute à présent, histoire de rompre une certaine monotonie, mais peut-être pas avant d’avoir fait le plein – on ne sait jamais. Quant à modifier le rythme, il en profiterait pour changer de CD, quelque chose de moins énervé que Parkway Drive conviendrait mieux. Alors il s’arrête à la première station, sort de sa voiture, ayant quelque peu perdu la notion du temps, s’étonne que ses jambes soient à ce point engourdies. Je vais peut-être faire une pause plus longue, se dit-il, après avoir rempli le réservoir, range sa voiture sur le côté et marche un peu sur l’aire à l’herbe rare et aux papiers gras. Songe qu’il a soif, et faim probablement aussi, prend la direction de la boutique dont les portes s’ouvrent avant qu’il ait eu l’occasion d’hésiter.

L’intérieur lui évoque une prison. Tout est emballé sous cellophane, les magazines comme la nourriture, enfermé dans des distributeurs ou des frigos, les boissons, et jusqu’à la caissière, derrière une vitre blindée, à qui il remettra un maigre sandwich et un Red Bull, et dont l’accent slave, à travers l’hygiaphone, confirmera ce qu’affiche le badge sur sa poitrine, Danuta est Polonaise, certainement, mais sa poitrine, bon dieu, sa poitrine, il en prend plein les yeux, n’a pas la tête à ça pourtant, mais les seins de Danuta, il s’en souviendra assurément. Il est toujours un peu perturbé lorsqu’il rejoint sa voiture, un chien aboie quelque part, il aurait encore préféré entendre pleurer un bébé, s’enferme dans son auto pour y manger le pain spongieux au fromage caoutchouteux. Lorsqu’il regarde au-dehors, il lui semble apercevoir une tache sur le pare-brise, ferme les yeux, inspire profondément et caresse en rêve les seins de Danuta.

Avant de se souvenir de Julie. Sa femme lui reprochait souvent sa maladresse, notamment quand, voulant remplacer un robinet qui fuyait, il avait inondé la salle de bain, tout comme elle lui reprochait son manque d’ambition. Pas Julie. Julie était stagiaire, avait sur lui un regard neuf, avec elle il n’était pas maladroit et pouvait nourrir sa seule ambition, être lui-même et non ce qu’elle attendait qu’il soit. Leur relation avait duré le temps du stage puis Julie était retournée au néant provincial d’où elle venait, lui laissant la fragrance d’un parfum italien et le goût d’une possible liberté. Il est temps de reprendre la route, se dit-il, et il démarre le moteur. Le soleil, comme l’espoir, est encore haut sur l’horizon. A la prochaine sortie, il empruntera les nationales jusqu’à la tombée de la nuit.

Il faudrait bien que je m’arrête quelque part, alors il jette son dévolu sur une petite auberge à colombages, au bord de la grand’route, qui lui semble hospitalière et rassurante. Le mobilier de sa chambre, mansardée, est sobre, fonctionnel, la literie confortable, il n’en attendait pas davantage. Par la fenêtre, il distingue, à l’arrière du bâtiment, un étang qui scintille encore sous les dernières lueurs du jour. Plus tard, au restaurant, il choisit une petite table, dans un coin, d’où il peut apercevoir tout le monde, ceux qui entrent et sortent, et du monde, il s’étonne même qu’il y en ait autant. Se demande ce qui a amené chacun en ces lieux, pour certains c’est évident, comme ce couple visiblement illégitime ou ce routier dont, tout à l’heure, il a aperçu le rutilant camion customisé. Aux autres, en guise de passe-temps, il inventera une vie comme il tente, désormais, de recréer la sienne. Puis il ira dormir tôt parce que, en définitive, il n’a rien de mieux à faire.

Au petit-déjeuner, qui fait salle comble, un homme demandera à partager sa table, ce qu’il ne pourra refuser. Tandis qu’il étale de la confiture de fraises sur sa tranche de pain grillé, l’autre se sent obligé de lui faire la conversation, un monologue en l’occurrence, je m’appelle A.D., je suis retraité, doublement dirais-je même – sourire – parce que j’effectue ici, loin de chez moi, une retraite pour me consacrer à l’écriture, j’écris oui, pas un roman, non plutôt un récit de vie. Ah bon, fait-il, il ne pensait même pas que cela puisse exister, ne trouve déjà pas sa propre existence plus ou moins passionnante qu’une autre, alors lire le récit de la vie d’un autre, quel intérêt ? Il hésite à se resservir une tasse de thé, craignant d’ainsi prolonger la discussion. Prend congé, donc. Avant de reprendre la route.

Il n’a pas emporté suffisamment de CD, allume la radio. Surfe entre les spots publicitaires pour trouver de la musique, une chaîne diffuse du jazz, pourquoi pas ? En fait c’est la présence de la musique qui lui importe, davantage que son style, pour insuffler un rythme à son voyage. Au fond, il n’aurait jamais dû accepter ce chien, c’était une concession, une de plus, une de trop. Mais il avait cédé lorsque sa femme avait appris qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfant. Il n’avait pas prévu qu’ils s’aigriraient mutuellement. Quelle importance, finalement, je suis loin de tout cela, à présent. Et il augmente le volume de la radio.

Une fois encore, une tache apparait. Celle-ci est bleutée. Un panneau indicateur mentionne “plage”. Entre deux hôtels, derrière une dune, c’est en effet la mer qui s’étale. Il pourrait encore la longer, pendant une centaine de kilomètres sans doute, ou s’arrêter là, ce qu’il va faire. Garer la voiture, ôter ses chaussures, gravir la dune. Le soleil lui brûlerait presque la peau et il aurait plutôt tendance à s’en foutre. Il descend sur la plage qui commence à se peupler, à cette heure-ci. S’assoit au pied de la dune, de manière à conserver le plus grand angle de vue. La mer est immense et calme, qui chuchote à peine. Quelques masochistes courent sur l’estran. Des filles en bikini, se font bronzer, certaines topless, aucune ne peut cependant rivaliser avec Danuta. Il tourne son visage vers le soleil, ferme les yeux, distingue encore une tache à travers ses paupières, mais ça lui est égal. Définitivement. Il se sent bien, juste bien, empli de la légèreté du sable.

Tandis que là-bas, chez lui, dans le canapé, sa femme et son insupportable chien continuent, lentement, à se vider de leur sang.

Philippe VIENNE


Ce texte, extrait du recueil “Comme je nous ai aimés”, a été lu publiquement lors de la “Hot Lecture” du 16 novembre 2017, à Liège (BE).

Pour suivre la page de Philippe Vienne – auteur


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : inconnu


Lire encore…

VIENNE : Violaine (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 5 minutes >
Louise Brooks © multiglom.com

Ils ne viendraient peut-être pas, ou pas tous, ou alors trop tard. Il s’était préparé à cette éventualité, bien plus qu’à la disparition de Violaine qu’il refusait toujours d’envisager. Il connaissait, bien sûr, les obstacles que chacun aurait à affronter pour pouvoir se libérer mais, plus encore, les barrières qu’ils avaient érigées, les fossés qui, entre eux, s’étaient irrémédiablement creusés. Comment est-ce possible, nous étions, nous sommes une famille quand même, se dit-il. Et pourtant. Il avait le sentiment d’être le dernier lien entre ces diverses pièces qui, ensuite, s’égailleraient aux quatre vents, indifférents sans doute à la parenté qui aurait dû les unir ou, plus vraisemblablement, trop occupés à poursuivre leurs rêves ou trop blessés, marqués par des événements, parfois anodins en apparence, qui ne cessaient de les poursuivre.

Jeanne, au téléphone, le lui avait dit. Jeanne, la petite dernière, la rebelle, qui n’avait jamais cessé de l’étonner. Je sais bien que c’est ma mère, mais je ne peux pas lui pardonner. Et, même si elle détesterait le reconnaître, Jeanne était aussi butée que Violaine. Deux ans qu’elle ne se parlaient plus, pas même une carte, ni à Noël, ni à son anniversaire, une absence douloureuse pour Violaine et pour Jeanne aussi, sans doute, du moins en était-il persuadé. Ils avaient tout passé à Jeanne, l’avaient toujours soutenue dans ses choix, lui semblait-il, depuis les études d’architecture abandonnées en dernière année parce que non, ce n’est définitivement pas là que je pourrai exprimer au mieux ma créativité, jusqu’aux écoles d’art, fréquentées épisodiquement, où elle avait néanmoins découvert ou assumé son homosexualité. Et puis la rencontre avec Clémence, sa compagne, aujourd’hui enceinte, une procréation amicalement assistée, sujet de la dispute avec Violaine, tu n’y penses pas sérieusement, Jeanne, enfin c’est n’importe quoi, tu te rends compte, deux mères pour cet enfant et puis cet homme,  qui sait si un jour il ne voudra pas, ou bien votre enfant, et moi, grand-mère, comment voudrais-tu que je trouve ma place ? Il n’y a pas de place à trouver, maman, Clémence et moi nous aimons, quoi de plus normal que de vouloir un enfant, tu préférerais peut-être que je me marie, sans amour, avec un mec et que je le laisse me baiser jusqu’à ce que. Tu la trouverais, là, ta place, merde, maman, c’est ma vie, tu es vraiment trop conne parfois.

Lui qui a horreur des conflits, ressentant déjà la moindre hausse de ton comme une gifle, est intervenu, évidemment, mais trop tard, le mal était fait, la blessure béante qui, depuis deux ans, ne peut cicatriser. C’est dommage, avait un jour concédé Violaine, elles me manquent, mes filles, parce que malheureusement Thymiane aussi. Thymiane vivait à New-York, traductrice aux Nations-Unies, une carrière rectiligne comme l’avait été la filière de ses études et toute sa vie de trente ans, sans doute, une enfant intelligente, obéissante, ainsi qu’il sied généralement aux aînés. Elle avait pourtant été, bien malgré elle, l’objet d’une de leurs rares disputes de couple. Quand il avait fallu lui choisir un prénom, il avait dû batailler ferme pour imposer Thymiane, c’est bien toi, ça, d’aller chercher un prénom inconnu pour faire étalage de tes connaissances littéraires et cinématographiques, avait raillé Violaine. Et pareillement avec l’officier d’état-civil qui l’écoutait avec effarement citer Le journal d’une fille perdue, alors que Pabst et Louise Brooks quand même, Louise Brooks surtout. Thymiane, la plupart du temps, se résumait donc à une voix sur Skype.

Arthur, lui, avait aisément creusé son trou entre ses deux sœurs, peut-être parce qu’il était le seul garçon. Arthur viendrait, il en était certain, là n’était pas la question. Arthur était toujours quelque part avec quelqu’un, ou seul, en partance, sur le retour, en tournée, en mission, en vacances. Arthur arriverait, avec un jour ou deux de retard peut-être, parce qu’il aurait raté son avion ou son train, parce qu’en chemin il aurait rencontré Mathieu ou Valentin, bu quelques bières ou fumé un joint, parce qu’on l’aurait appelé pour déménager en catastrophe un pote qui venait de se faire larguer ou pour faire le soundcheck d’un groupe dont l’ingé son avait disparu, Arthur serait désolé, évidemment, mais tu comprends, je ne pouvais pas faire autrement, Arthur ne savait pas dire non, ne le voulait pas d’ailleurs, sa vie était rock’n’roll, il se retrouvait en lui, en plus jeune, en mieux ou en pire c’était selon, Arthur était son fils, il n’y avait aucun doute. Et puis, plus ou moins épisodiquement lui semblait-il, il y avait Luna, la lune rousse, rencontrée lors d’un concert, immanquablement, bassiste-chanteuse des Erect Nipples, et tu devrais voir, p’pa, comment elle assure. De fait, l’ayant vue sur scène, il devait reconnaître qu’elle s’en sortait plutôt bien. Mais, surtout, ayant observé tant sa gestuelle que sa tenue en latex limite SM, il ne doutait pas que cette assertion fût valable en d’autres lieux et d’autres circonstances. Arthur aurait bien des excuses pour arriver en retard, mais il viendrait.

Thymiane leur avait déjà reproché le laxisme post-soixante-huitard dont, estimait-elle, ils faisaient preuve à l’égard de ses cadets, en tolérant leurs errances et certains aspects d’une vie qu’elle jugeait par trop dissolue. Parfois, il se demandait d’où lui venait cette rigueur, cet esprit carré, lui qui cherchait toujours à arrondir les angles – de sa mère certainement. Thymiane était à l’opposé de l’héroïne homonyme, prouvant, si besoin en était, que les prénoms n’ont aucune incidence sur la personnalité de ceux qui les portent. Elle avait, avec ses frères et sœurs, encore moins de contacts qu’avec ses parents. Arthur et Jeanne, en revanche, étaient proches mais ne se voyaient jamais. Il se souvenait, non sans une certaine nostalgie, de l’époque où tous vivaient sous le même toit, partageaient leurs repas qu’animaient discussions, rires et disputes, et combien la maison lui semble vide à présent, emplie de silence, plus encore aujourd’hui évidemment.

Hier, ils avaient vingt ans, lui du moins, elle un peu moins, il revoyait Violaine dans sa petite jupe à fleurs, courte, trop courte sans doute, sentait encore l’émotion et ses mains, ses mains à elle sur lui, et sa bouche, et puis, les années, la naissance de Thymiane, Violaine allaitant Arthur, Jeanne enfin, née en siège, imprévisible déjà, la maison qu’on agrandit, Violaine toujours, lui encore, et le temps, les enfants à l’école, au lycée, diplômés, ou pas, qui se cherchent et avec eux leurs parents, en proie au doute forcément, s’éloignant parfois mais pour lui, même dans les silences, Violaine restait une évidence. Et le temps. Il l’avait ressenti très vite, comment à cinquante ans le monde des possibles se restreint, l’avait dit à Violaine. Et elle : tu sais je ne suis plus en âge d’avoir d’enfants alors le possible, cela me connaît, c’est idiot ce que tu dis, d’une vie nous pouvons en écrire plusieurs, tout reste possible jusqu’à la fin. La fin qui pour elle, justement, arrivait peut-être, quelle ironie, c’est injuste, elle si vivante, toujours pleine de projets, ce serait plus logique que moi, enfin, je n’ai plus grand chose à attendre,  me semble-t-il, à moi la mort ne fait même plus peur, alors que Violaine.

Pronostic vital engagé. Sur son lit d’hôpital, Violaine a l’air sereine cependant. Il observe son visage reposé, presque rajeuni malgré les quelques fils gris dans la frange de cheveux qui dissimule son front. Il guette le moindre signe sur le visage de cette femme avec laquelle il a vécu tant de choses, qu’il aime toujours, différemment certes, mais pas forcément moins. Non, pas forcément. Il s’assoit à ses côtés lorsque son téléphone vibre pour l’informer de l’arrivée d’un texto. Sur l’écran, il lit JEANNE et appréhende la confirmation de ce qu’il redoute depuis tout à l’heure. Ils vont arriver, Violaine, dit-il. Ils vont arriver et ce sera un peu comme les noëls d’avant.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017)

Pour suivre la page de Philippe Vienne – auteur


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : multiglom.com


Lire encore…

VIENNE : Aida (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 7 minutes >
Maillol, “La Rivière” © Philippe Vienne

“Les femmes aussi ont perdu la guerre” (Curzio Malaparte)

Quand j’ai ouvert la porte, il n’y avait plus rien que ton absence. Rien n’avait changé de place, pas même le chat, et pourtant je savais déjà que plus rien ne serait comme avant. Je n’ai pas compris, Aida, mais j’ai su. Su que tu étais partie, comme un fait inéluctable, inscrit au plus profond de ton histoire.

J’aurais dû m’y attendre, j’aurais pu le sentir, mais non, j’étais aveuglé par ma confiance en notre amour, que je croyais si évident. Au point probablement d’en négliger les mots qui rassurent, de me réfugier derrière des gestes de tendresse convenus. Je t’aime, tu ne peux pas l’ignorer. Hier encore, nous faisions l’amour et j’y mettais cette rage qui masque mes blessures et m’affirme en vie.

Sans doute est-ce ma faute, de n’avoir pu accomplir nos rêves. Il y avait, comment te dire, ce poids sur mes épaules. Celui de la responsabilité de la réussite, oh pas seulement de la réussite de notre amour, le poids de la réussite attendue par les générations qui m’ont précédé. Tu le sais, j’ai deux sœurs et je suis l’aîné. C’est donc à moi de tout porter, toutes les espérances et jusqu’au nom. C’est à moi, l’enfant si beau et intelligent, d’accomplir la destinée grandiose qui m’attend. Pour mes parents, pour toi, pour l’enfant que nous n’avons pas.

Et j’ai cru pouvoir répondre à vos attentes. J’ai cru pouvoir être fils, père, amant, Dieu, et avec quel talent ! Vous m’avez fait croire que j’en avais les capacités et je marchais sur l’eau de vos rêves. Je me suis vu auréolé de votre amour ou nimbé de vos frustrations, c’est selon. Qu’importe, l’attente était immense, quel espoir vous avez mis en moi et, partant, quelle désespérance. C’est un poids, terrible, Aida, qui pèse sur les épaules des aînés.

Je me souviens de notre rencontre. Tu portais une veste rouge et tes cheveux bruns ruisselaient sous la pluie. Il pleut toujours dans ce pays, contrairement à celui dont tu étais arrivée quelques années auparavant et dont l’accent donnait de sombres inflexions à ta voix. Je te regardais avec une telle fascination que j’en oubliais que j’avais un parapluie. Ce jour-là, déjà, je n’ai pas su te protéger. Tu n’as jamais voulu parler de la guerre dans ton pays : ce qui compte, c’est l’avenir, disais-tu. Et l’avenir c’était nous. Dans une découverte l’un de l’autre, tantôt hésitante, tantôt frénétique. C’était nous et seulement nous.

Que sais-je de toi, finalement ? Fort peu de choses de ton passé : une enfance heureuse que tu évoquais cependant rarement, la guerre, une famille perdue, l’exil. Je ne connais de toi que ton sourire qui effleure ma bouche, l’heure bleue de tes yeux, les nuits dessinées par nos étreintes et le galbe de tes seins, tes rires mêlés de larmes, le sel sur ta peau cuivrée, tes hésitations en français mais avec quel charme et quelle vivacité d’esprit, les jours passés côte à côte à se regarder, cette merveilleuse connivence, tout ce que nous avons construit ensemble et, aujourd’hui, la brûlure de l’absence.

Combien de noëls avons-nous passé ensemble, Aida, en tête à tête ou avec ma famille, ma petite sœur qui était presque devenue la tienne. Et comment tu la prenais sur tes genoux, comment tu retrouvais avec elle les jeux de ton enfance et tes yeux brillaient de cette flamme qui ne devait rien aux bougies. Dans ces moments-là, je t’imaginais parfois comme la mère de mes enfants, tant il me semblait déceler en toi une tendresse que tu semblais ignorer, ou refouler que sais-je, le reste du temps. Et tu riais, toi dont le rire était si rare, et quand ton regard croisait le mien, j’y voyais l’amour, tout l’amour que nous nous portions, cet amour si fort, si unique, cet amour qui a rempli ma vie à m’en faire oublier le reste.

La nuit va bientôt arriver, Aida. L’heure où l’on ne distingue plus le fil blanc du fil noir. Cet instant magique, sacré pour ainsi dire où, m’as-tu un jour expliqué, finit le jeûne. Mais la nuit m’a toujours fait peur. Enfant, je ne pouvais dormir dans le noir. Si je me réveillais, je ne pouvais laisser à mes yeux le temps de s’accommoder à l’obscurité, l’angoisse me saisissait immédiatement. L’angoisse est toujours là. Et, comme les adultes, je l’étouffe dans les leurres de la nuit, les fêtes mélancoliques, les alcools douceâtres. Je suis toujours cet enfant et j’ai besoin de sentir ton corps auprès de moi.

J’ai besoin de savoir, de comprendre. Je ne peux pas me résigner à te perdre, pas ainsi, laisse-moi une lettre, appelle-moi, ne me traite pas par le silence du mépris. Ne me laisse pas à mes angoisses nocturnes. Je t’imagine cherchant le réconfort dans le lit d’un autre. Qu’a-t-il manqué à notre couple ? Peut-être aurions-nous dû avoir un enfant, en effet, nous en avons parlé quelquefois, tu semblais éluder le sujet. Quant à moi, je suis un homme et les hommes ne sont jamais pressés de reproduire leurs erreurs.

Un jour d’automne je t’ai emmenée à la campagne, revoir la maison où j’avais passé les plus belles années de ma vie. C’était une petite maison blanche, aux volets verts, perdue au bout d’un chemin de terre, à l’orée du bois. Les nouveaux occupants semblaient absents, nous avons doucement poussé la barrière. Et je t’ai montré, là, la mansarde qui était ma chambre, et le portique à balançoires où jouaient mes sœurs, et ces grands bouleaux majestueux, chétifs à l’époque où ils me servaient de but pour jouer au foot, et ici le grand mélèze sur lequel je m’étais tant de fois écorché les genoux, et tu as vu les larmes dans mes yeux ou tu les as senties dans ma voix, tu m’as caressé la joue comme je caressais tes cheveux, nous nous sommes embrassés et, une fois rentrés à l’appartement, tu m’as fait l’amour avec une tendresse infinie.

C’est étrange mais, en rêve, je suis souvent revenu dans la maison de mon enfance. J’y ai retrouvé les objets à leur place, les odeurs inchangées. J’y ai senti la présence de ceux que j’aimais. Naturellement, je m’y suis senti chez moi et, pourtant, avec la conscience d’y être un intrus. Je suis souvent revenu dans la maison de mon enfance, à la nuit tombée, en cambrioleur de mes propres souvenirs.

Comme tous les enfants, j’ai un jour ramené un oiseau blessé que je voulais sauver. Je lui ai créé un petit nid dans une boîte à chaussures, lui ai amené à boire et caressé la tête du bout des doigts, lui prodiguant des paroles d’encouragement. Le lendemain, l’oiseau était mort. Je n’en ai rien su. Mes parents, pleins de bienveillance, ont fait disparaître le petit corps et, lorsque je me suis trouvé face au nid vide, ils m’ont dit : “tu vois comme tu l’as bien soigné, il a pu s’envoler à nouveau”. J’en ai conçu une intense sensation de bonheur. Depuis, je conserve l’illusion de pouvoir réparer toutes les blessures, toutes les fêlures – sauf les miennes, il va sans dire.

Parfois je te regardais vivre, simplement, et c’était mon plus grand bonheur. Quand tu démêlais tes cheveux le matin, avec agacement parfois, mais le geste restait toujours sensuel, quand tu marchais en rue, dans une petite robe légère, au soleil d’été, attirant irrémédiablement le regard des hommes, quand assise dans le divan, tu lisais un de ses romans français que je détestais, peut-être parce qu’ils te creusaient une ride au milieu du front, quand nous marchions, main dans la main, en forêt et que tu angoissais toujours un peu de t’y perdre. Je te regardais et, dès que tu t’en apercevais, tu me demandais invariablement : “tu m’aimes ?” Et cette question me paraissait purement rhétorique tant ma présence de tous les instants me semblait une réponse évidente. Mais peut-être attendais-tu une autre réponse, Aida ?

Contrairement à moi, tu détestes Caspar David Friedrich – tous ces romantiques qui se repaissent de leurs propres blessures, dis-tu –  et cela n’a aucune importance, d’ailleurs. C’est juste qu’en cet instant précis, par la fenêtre de notre appartement, je vois flamboyer la ville comme jamais. Je voudrais te serrer dans mes bras, Aida, te répéter combien je t’aime – s’il en est encore temps. Et tu me répondrais combien je suis stupide, que tu le sais, que toi aussi tu m’aimes évidemment, que ferions-nous là ensemble sinon, quel sens cela aurait-il, et d’ailleurs tu n’as pas oublié comment nous avons fait l’amour, hier. Non, Aida, je n’ai rien oublié.

Le téléphone a sonné et il y avait ta voix. Un peu plus métallique, un peu moins rocailleuse, un peu plus lointaine aussi. Il y avait ta voix, il y avait l’espoir donc. “Aida, où es-tu, qu’est-ce qu’il y a ?” “Pardon” a été la seule réponse. “Pardon” as-tu répété. Pardon de quoi, Aida, tu n’as pas à me demander pardon ou bien est-ce si grave ? Je n’ai rien à te pardonner parce que je n’ai aucune raison de t’en vouloir, je t’aime, je veux juste comprendre ce qui se passe, ce qui nous arrive. “Pas au téléphone, ce n’est pas possible” et tu as raccroché.

Il a encore fallu plusieurs heures avant que j’entende tourner la clé dans la serrure. Tu étais là, tremblante, hésitante, j’ai voulu te prendre dans mes bras mais tu t’es écartée de moi, il y avait quelque chose dans ton regard que je ne pouvais interpréter. “Aida, je t’aime” j’ai répété. Et tu m’as tout balancé, jeté au visage, sans un cri, sans une larme, sans amour peut-être et sans haine visiblement, juste une immense lassitude et une étrange indifférence. Non, m’as-tu dit, je ne veux pas de ton amour, de ta pitié, de ta bienveillance. Je n’en veux pas car ils me font mal, ils me rappellent à quel point je n’en suis pas digne. Ils me rappellent que je suis incapable de t’aimer comme tu m’aimes et que tu ne sais rien de cette blessure qui est en moi. Tu ne sais rien et tu n’en pourras jamais rien savoir parce que tu ne la portes pas dans ta chair, non, tu ne pourras pas en faire l’expérience. Jamais tu ne verras assassiner sous tes yeux toute ta famille. Jamais tu ne te feras baiser comme ils m’ont baisée, et quand bien même, il n’y aurait pas cette haine dans le regard de tes violeurs. Jamais tu ne verras ta mère aller au-devant d’eux, en victime quasi consentante pour qu’ils épargnent ta petite sœur, alors que de toute façon il n’y a plus d’espoir pour personne. Jamais tu n’entendras hurler ton père, hurler de l’impuissance la plus terrible pour un homme, celle de ne pouvoir protéger sa famille, et ce cri emplit encore ma tête. Tu ne te verras jamais couvert du sang des autres et coupable d’être encore en vie quand ils sont tous morts, pourquoi toi et pas ta petite sœur ? C’est ta faute sans doute, peut-être les as-tu trop bien satisfaits ces charognes, peut-être même y as-tu trouvé du plaisir ? Non, tu ne sauras jamais, car tu n’as pas connu cette guerre-là, ni aucune autre d’ailleurs, et c’est tant mieux pour toi, mon amour, c’est tant mieux mais c’est pour cela que je ne peux t’aimer.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017)

Pour suivre la page de Philippe Vienne – auteur


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Philippe Vienne


Lire encore…

VIENNE : Anne (Loin de Berlin) (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 7 minutes >
Berlin © Philippe Vienne

Avant, il aimait prendre l’avion, parce qu’il était pressé d’arriver. Maintenant qu’il est revenu de tout, cela lui semble futile. Il ne prendrait plus l’avion pour aller à Berlin par exemple, d’ailleurs il n’irait plus à Berlin depuis que Sigrid n’y vit plus, au sens premier, c’est-à-dire depuis qu’elle a cessé de vivre et que ses cendres y sont quelque part dispersées. C’est donc malgré lui qu’il se retrouve dans ce hall d’aéroport et, même, plus précisément, qu’il s’y perd, ne voyant pas son vol s’afficher, ne trouvant donc pas le comptoir d’enregistrement. Il traîne sa valise qu’une roulette déficiente rend cahotante  et cette irrégularité l’amuse cependant plus qu’elle ne le contrarie. Finalement, il aura encore bien le temps de chercher, on fait toujours venir les passagers trop tôt, comme pour les punir d’avoir choisi un moyen de transport si rapide, pour rétablir une forme d’équité, bref il va s’arrêter quelque part. Et fait le choix d’un Starbucks Coffee pour y consommer un thé, c’est un des paradoxes de sa personnalité, il en est conscient et cela le réjouit même. La serveuse parle anglais avec un délicieux accent arabe, ses yeux sont verts comme le logo du gobelet. Il boit le thé bouillant, comme à son habitude et, ce faisant, observe la théorie de passagers qui défile devant lui. Il cherche à deviner leur provenance ou leur destination, leur invente une vie, sauf aux touristes en shorts et t-shirts bariolés, non, de ceux-là il ne veut rien savoir.

Il est temps pour lui, à présent, de trouver son chemin. Enfin, d’une manière générale, il le sait depuis longtemps mais, là, précisément, vers le comptoir d’enregistrement, il commence à y avoir urgence, surtout qu’il sait pertinemment bien qu’il ne le demandera à personne, même perdu, sauf à entendre le last call for passenger. Mais son vol est affiché maintenant, il sait où se rendre et s’y rend aussi vite, d’un tempo marqué par la roulette déficiente, et se retrouve face à une hôtesse à peine moins rugueuse que le comptoir, le rappelant à l’ordre parce que, chemin faisant, il n’a même pas préparé son passeport. Il regarde partir sa valise, vérifie d’un dernier coup d’œil que l’hôtesse l’a bien étiquetée, un vieux réflexe, puis se dirige vers la porte d’embarquement. Il sait qu’il lui faudra se défaire de sa ceinture, de sa montre, de ses chaussures même peut-être avant de passer dans le portique qui sonnera de toute façon et, de fait, il sonne. Monsieur, vous êtes sûr que vous avez bien vidé vos poches ? Vous voulez bien me suivre ? et il ira à la fouille dans cette espèce de cabine d’essayage, incongrue en ce lieu, il y restera jusqu’à ce que le fonctionnaire, lassé de ne rien trouver et de n’y rien comprendre, le laisse partir et arriver à la porte d’embarquement au moment où, justement, tout le monde embarque et, bien entendu, durant ce temps, il n’aura préparé ni son passeport ni son boarding pass.

Il a expressément demandé le siège 13A, car de la rangée 13 personne ne veut jamais, ce qui lui laisse ses aises généralement, et A pour le hublot qui constitue une de ses exigences de base lorsqu’il voyage en avion, il peut s’accommoder de l’indigence des repas mais pas de ne pas être assis à la fenêtre. Il s’y installe, étend ses jambes, prépare de la lecture, il a longtemps hésité entre relire un roman japonais (qu’il y aurait-il de mieux que Mishima ?), mais l’environnement lui semblait peu propice, et découvrir un auteur turc, pour lequel il a finalement opté, de manière très pragmatique, parce qu’il lui a semblé que le temps de lecture requis correspondrait mieux à la durée du vol.

Il en est là donc, c’est-à-dire nulle part encore, assis dans un avion qui attend pour décoller, quand une jeune femme l’apostrophe. Enfin, jeune, peut-être pas tant que cela finalement, car il lui semble distinguer quelques fils gris dans sa belle chevelure auburn mais, après tout, on peut avoir des cheveux gris à trente ou trente-cinq ans, ce qui la ferait quand même considérablement plus jeune que lui. Bref, elle est là, debout, se penchant vers lui qui scrute son regard (assez doux, finalement) plutôt que d’écouter ses paroles, je m’excuse, Monsieur, répète-t-elle, je pense que vous êtes assis à ma place. Je ne pense pas, non, répond-il, j’ai le 13A, j’ai toujours le 13A, c’est bien ici, à la fenêtre. Vous êtes sûr, dit-elle, et sa voix se fait plus douce encore que son regard tout à l’heure, vous êtes sûr parce que j’ai la 13C et j’avais demandé une fenêtre car je ne prends pour ainsi dire jamais l’avion et, vous comprenez. Je comprends bien mais regardez, dit-il montrant le dessin juste au dessus des sièges, qui n’est pas très clair, concède-t-il par ailleurs, le 13C, c’est bien le couloir. Ah, c’est embêtant, fait-elle, avec la mine d’une enfant déçue par le cadeau déballé au soir de Noël. Et lui d’être embêté que cela soit embêtant pour elle mais demandez à l’hôtesse, lui recommande-t-il, il y a peut-être une fenêtre de libre ailleurs. C’est une idée, merci, lui sourit-elle avant de s’en aller et de sortir de sa vie comme elle venait d’y passer, pense-t-il.

Mais de la vie, il a encore des leçons à prendre et la voici qui revient, se recoiffant d’une main et chassant son dépit de l’autre, s’assoit à présent presqu’à côté de lui et, comme s’excusant, l’avion est complet dit-elle. Son visage, fort peu ridé (elle ne doit pas avoir plus de trente-cinq ans, songe-t-il), est triste à présent, il la sent contrariée, angoissée même mais, après tout, cela ne le concerne pas. Sa ceinture est bouclée, les consignes de sécurité l’indiffèrent, il se saisit de son roman turc. Une dernière fois, il la regarde à la dérobée, et se félicite que le passager du siège 13B ne se soit visiblement pas présenté à l’embarquement, leur évitant une trop grande promiscuité. L’avion en est encore à prendre de la vitesse qu’il est déjà sur les rives du Bosphore et, s’y trouvant bien, ne réalise pas immédiatement qu’on lui parle.

Excusez-moi, dit-elle, mais puisque le siège entre nous n’est pas occupé, cela vous dérange si je m’y installe, ainsi, vous comprenez, je serai plus près du hublot et donc. Il comprend, bien sûr, et d’ailleurs, si lui-même ne tenait pas tant à ses habitudes, peut-être qu’il lui cèderait sa place, mais lui disant que, sans fenêtre, il est malade, il s’en tirera à bon compte. Merci, dit-elle, et d’ajouter aussitôt “Anne”. Anne, c’est bien, songe-t-il. C’est simple, c’est court, comment une femme ainsi prénommée pourrait-elle être encombrante ? Il se présente à son tour, puisqu’il suppose que c’est ce que l’on attend de lui, avant de replonger dans sa lecture. L’avion a pris de l’altitude, Anne semble respirer mieux, du moins sa poitrine se soulève-t-elle à intervalles plus réguliers. C’est ainsi qu’il prend conscience que son regard est posé sur la poitrine de sa voisine, le chemisier blanc que tendent les seins d’Anne, suffisamment en tout cas pour laisser entrevoir une dentelle parme qui en épouse le galbe. Ce n’est pas qu’il soit troublé, mais quand même. L’espace d’un instant il a senti au bout des doigts la douceur des seins de ses souvenirs, puis il a repris sa lecture.

C’est la première fois ? demande-t-elle, le tirant d’une torpeur qu’il trouvait assez agréable. Non, pas vraiment, il y est déjà allé plusieurs fois pour le travail mais là, ce sont des vacances en quelque sorte et il s’étonne de lui avoir livré cette confidence. Elle, forcément, qui ne voyage presque jamais en avion, n’y est jamais allée mais des amis l’attendent, qui s’y sont expatriés, et cela la rassure, à n’en pas douter, comme de pouvoir regarder par la fenêtre. Lui ne connaît plus personne là-bas, un peu comme à Berlin, comme dans sa vie en général sans doute, mais il avait envie d’y retourner alors, voilà, il y retourne et puis on verra bien, c’est aussi simple que cela. En fait, non, évidemment, ce n’est jamais aussi simple, la perte de ceux que l’on aime, l’attente d’autre chose, l’ailleurs impossible. Lui aussi a besoin d’une fenêtre par laquelle regarder.

Le plateau repas interrompt une conversation qui n’a jamais vraiment commencé, leurs regards se croisent, les coudes se cognent quelquefois, excusez-moi on a vraiment très peu de place dans ces avions. Il délaisse son yaourt aux cerises, il a toujours eu horreur des cerises, pardon, dit Anne, si vous ne le mangez pas, est-ce que je peux. Bien sûr, et elle sourit, elle a l’air enfin détendue, se dit-il et elle, cela me décontracte de parler avec vous, vous avez un effet apaisant sur moi, puis elle rit. Sa bouche est petite, sauf en cet instant, où persistent quelques traces de yaourt. Il la dévisage et s’étonne. De ce qu’il peut ressentir. Ou pourrait.

Le voyage arrive à son terme, on le devine avant même que les oreilles ne se bouchent car les hôtesses se sont remaquillées. Il délaisse son roman turc, dont il n’aura lu que trois chapitres, puis se tourne vers elle qui, en cet instant, le regarde lui avec un sourire un peu forcé, crispé dirait-on, parce que l’atterrissage, c’est stressant quand même, surtout que. Il songe que dans quelques instants ils vont se quitter sans s’être vraiment jamais rencontrés. Les roues touchent le tarmac, le choc n’est même pas brutal. Ils ont passé les contrôles de sécurité sans encombre, il a eu plus de chance ici que là-bas. Il avait préparé son passeport cette fois, non qu’il y ait pensé, mais Anne si, qu’il avait imité.

Ils se retrouvent devant les tapis roulants qui tournent au rythme des pales de ventilateur. J’ai toujours peur que ma valise n’arrive pas, dit-elle. Je comprends, moi aussi, avant. Il avait cette crainte, d’où la vérification de l’étiquetage à l’aéroport, mais depuis il a perdu bien plus qu’une valise, il est libéré de cette peur à présent, qui l’indiffère comme l’indiffère la roulette déficiente. J’y pense, dit-elle, puisque vous êtes seul ici, peut-être qu’avec mes amis, un soir, on pourrait. Oui, pourquoi pas, répond-il. Notez-moi votre numéro, dit-elle, voilà ma valise, je ne veux pas la rater, je vous appelle, c’est promis. Très bien, à bientôt peut-être, alors. Et il la regarde, elle, Anne, s’éloigner d’une démarche nonchalante comme une promesse mais il sait, lui, que les promesses ne sont jamais tenues.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017). Pour suivre la page de Philippe Vienne – auteur


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Philippe Vienne


Lire encore…

VIENNE : Paul (nouvelle, 2017)

Temps de lecture : 8 minutes >
© pointculture.be

Si Paul n’avait pas pris l’avion, il ne serait rien arrivé. Si je n’avais pas connu Paul non plus, d’ailleurs. Si je n’avais pas connu Paul, qui prenait l’avion ce jour-là, lequel avion allait s’abîmer en mer quelques heures plus tard, je n’aurais rien su de son secret, ni de sa mort d’ailleurs. Bref, ma vie serait restée ce qu’elle était : une suite de jours aussi similaires qu’équidistants, ce que certains, de l’extérieur, perçoivent comme monotone mais qui, de l’intérieur, c’est-à-dire de mon point de vue (le seul qui compte, après tout), constitue une forme d’harmonie.

Cet équilibre n’avait pas été facile à atteindre, que l’on ne s’y trompe pas. J’avais été journaliste dans un grand quotidien mais ce travail était évidemment impossible pour moi, je ne pouvais quand même pas gérer l’urgence et son stress, commencer sans  savoir quand je finirais, écrire pour ne pas être lu et, pire, voir jeter ce que j’avais écrit de meilleur pour n’en conserver que le plus consensuel ou le plus sensationnel, c’était selon, mais dans tous les cas ce n’était pas moi. J’avais finalement trouvé un hebdomadaire où je publiais une rubrique suffisamment peu liée à l’actualité pour que je puisse même me permettre de prendre quelque avance.

J’avais dû renoncer aux enfants. C’était une évidence. Il n’y a pas d’éléments plus perturbateurs, imprévisibles et instables par nature, que les enfants. Et puis, le monde étant ce qu’il est, il me semblait qu’avoir des enfants relevait davantage d’un choix égoïste. Offrir le monde actuel à ses enfants, c’est leur faire cadeau du pessimisme. Une fois réglée la question de la descendance, Irène cessa d’être un problème. Que l’on ne se méprenne pas : Irène était une femme adorable, la mienne qui plus est, mais il lui était impossible de concevoir la vie sans enfant et même plus précisément sans concevoir d’enfant, ce qui excluait l’adoption et garantissait donc ma tranquillité. J’eus un peu de peine à me séparer d’Irène, je le reconnais, mais je redécouvris le plaisir d’écouter Boards Of Canada sans casque sur les oreilles.

Paul était mon ami depuis l’université. Enfin, au début, ce n’était pas à proprement parler mon ami, c’est plutôt que nous nous partagions les faveurs de Zoé. Alternativement tout d’abord, je veux dire à l’insu l’un de l’autre, puis ensemble une fois l’hypocrisie vaincue, ce qui me convenait mieux, ce qui me convenait parfaitement même, il me semblait qu’à trois notre relation était plus stable, c’est une évidence d’ailleurs, un vélo doit être en mouvement pour tenir sur deux roues, pas un tricycle. Zoé n’était pas du même avis, Paul était meilleur amant ou, plus vraisemblablement, sa carrière était plus prometteuse, Paul et Zoé se marièrent donc. Et divorcèrent, inévitablement. Paul et moi sommes restés amis, l’élément stable du couple c’était nous.

Paul se rendait régulièrement en Australie. Il avait une espèce de fascination pour les populations aborigènes, quelque chose que je m’expliquais mal, ou pas du tout même. Ce n’est pas parce qu’il était mon ami, et que nous avions partagé Zoé, que nous étions semblables. C’est donc ainsi que Paul a pris l’avion, une fois encore. Alors quand j’ai appris qu’un avion pour Sydney avait explosé en plein vol, j’ai immédiatement pensé à lui. Pas que j’aie su qu’il se trouvait à bord, non, ni même que j’en aie eu la prémonition, simplement c’était une association d’idées qui, au fil des années, était devenue naturelle : Australie égale Paul, Paul égale Australie. J’ai pensé à lui, puis j’ai lu un roman américain et je me suis endormi. Il y a même eu simultanéité, je me suis endormi en le lisant, ce n’est pas très charitable pour l’auteur mais il en va souvent ainsi chez moi avec les romans américains que je me force à lire, je m’endors, globalement je trouve d’ailleurs la culture américaine assez soporifique.

C’est un appel téléphonique qui m’a réveillé. Habituellement, je ne décroche pas, ou du moins je ne décroche que si j’attends un appel ou si le moment est opportun, mais un appel intempestif me dérange et je préfère alors l’ignorer. Cet appel-ci m’a paru particulièrement strident, il introduisait un certain désordre dans mon existence, qui n’était cependant rien à côté de celui qui allait naître une fois que j’aurais décroché, mais pourquoi ai-je décroché me suis-je dit, reproche inutile puisque l’appel aurait été renouvelé et c’est justement pour éviter cette persistance du chaos que je décrochai.

Mon interlocutrice s’exprimait en anglais. Cela aurait pu être pire, elle aurait pu parler allemand ou japonais, ou même un français de call-center mais non, elle s’exprimait en anglais et s’en excusait d’ailleurs, s’inquiétant de savoir si j’avais bien compris ses propos. Lesquels étaient de me demander, d’abord, si j’étais bien Pierre Dautun – oui, c’était bien moi et ce depuis près de cinquante ans – et si je connaissais un dénommé Paul Delage – oui, en effet, c’était un ami, un vieil ami même, peut-on dire à notre âge. Alors Vicky (mon interlocutrice se prénommait Vicky, cela ne me paraissait pas essentiel mais elles sont tenues de se présenter, paraît-il : “I’M Vicky from *** Airways”), Vicky m’annonça que Paul Delage, mon ami Paul, était au nombre des passagers portés disparus dans l’accident, qu’elle était désolée, qu’une cellule de soutien psychologique se mettait en place, qu’on allait me recontacter car c’était mon nom et mon numéro que Paul avaient fourni comme contact “in case of emergency”. Et à cet instant, de manière tout à fait incongrue, je me demandai si Vicky était rousse et avait de gros seins, un bonnet D au moins.

Le lendemain, je reçus une lettre de Paul. Je reçois habituellement fort peu de courrier. Encore plus rarement d’un mort. J’examinai l’enveloppe, de toute évidence elle avait été postée avant son départ. J’hésitai à l’ouvrir. Ce n’était pas seulement de l’appréhension, car j’ignorais encore les conséquences de ce geste, il y avait aussi une certaine retenue, comme l’envie de faire durer un moment que l’on sait par avance précieux parce que, quand même, ce message c’était la dernière parole que Paul, mon ami Paul, m’adresserait.

Paul s’excusait de ne pas m’avoir appelé mais il était parti un peu précipitamment, les choses n’étaient pas toujours aussi simples et n’allaient pas toujours comme on le voulait n’est-ce pas, bref il avait quitté dans l’urgence mais serait vite de retour, une dizaine de jours tout au plus – du moins Paul le pensait-il, l’espérait-il même au moment où il écrivait ces lignes, Paul qui ne savait pas qu’il ne reviendrait plus. Il me demandait un service, un peu plus même : il me confiait une mission en son absence, et son ton devenait aussitôt celui d’un conspirateur (“je ne peux t’en écrire plus mais voici un double de ma clé, tu trouveras les instructions nécessaires dans mon appartement”). Bien sûr il comptait sur ma totale discrétion, faisait appel à notre vieille amitié, évoquant au passage Zoé comme un gage de celle-ci.

L’appartement de Paul étant situé à l’autre bout de la ville, je résolus de prendre le métro. En chemin, je commençai à formuler des hypothèses quant à cette mission secrète et j’en éprouvai, je dois bien l’avouer, une certaine excitation. S’agissait-il, comme au temps de Zoé, de satisfaire une maîtresse à ce point exigeante qu’elle ne pût patienter dix jours ? Y avait-il de l’argent à retirer, déposer, transporter – un trésor quelconque sur lequel veiller ? Je n’étais nulle part lorsque je pénétrai dans l’appartement. J’allumai et en fit rapidement le tour, pour me réapproprier les lieux. Il se composait d’une pièce de séjour, une cuisine, une salle de bains et deux chambres dont une faisait office de bureau. Je notai au passage que la porte de cette dernière était fermée à clé. Puis je revins à mon point de départ et trouvai, bien en évidence, une lettre de la main de Paul.

Parfois, la vie vous réserve des surprises. Ainsi, la première fois qu’Irène m’a embrassé, je ne m’y attendais pas. Cela m’est tombé dessus, comme ça, sa bouche s’est collée à la mienne, je crois qu’elle a passé la main dans mes cheveux, puis j’ai senti sa langue. Parfois, il y a des choses auxquelles on ne parvient pas à croire. Ainsi en est-il de Dieu. La lettre de Paul tenait de tout cela à la fois mais avait cet avantage sur Dieu qu’il me suffisait d’ouvrir la porte pour me convaincre de sa réalité. Ce que je fis. Et je ne vis rien. D’abord parce qu’il faisait noir. Mais de cela, Paul m’avait prévenu, qui m’écrivait que la pénombre était l’écrin qui seyait le mieux à notre secret. Je laissai donc à mes yeux le temps de s’accommoder à ce nouvel environnement.  Alors, je le vis.

Je n’en avais jamais vu, autrement qu’en photo je veux dire. Je n’avais donc aucune idée de ce que pouvait être sa taille, je l’aurais imaginé plus grand : il devait faire quarante centimètres tout au plus. Il paraissait d’autant plus petit que le bureau de Paul, dans sa quasi totalité, avait été transformé en une sorte de terrarium, reproduisant au mieux, je l’imaginais, l’habitat naturel de son hôte. Son pelage était encore luisant, parce qu’il sortait de l’eau sans doute, je ne pouvais dire s’il s’était aperçu de ma présence mais il émit un soufflement dont je ne sus jamais s’il était de mécontentement ou si, plus prosaïquement, il expulsait l’eau de ses narines. Si Paul n’avait pas pris l’avion deux jours plus tôt, je n’aurais sans doute jamais vu d’ornithorynque.

Paul avait tout prévu, sauf la mort. C’est amusant – enfin, amusant est évidemment un adjectif fort mal choisi – que cette chose, la mort, qui est la seule certitude que nous puissions posséder est justement celle que nous nous efforçons d’oublier. Paul donc avait prévu l’essentiel, à savoir de quoi nourrir son ornithorynque pendant dix jours. Ce qui me laissait un peu de répit en même temps que fort désemparé car dix jours, ce n’est en définitive qu’une semaine et demi, c’est donc fort vite passé et puis l’appartement de Paul, je l’ai dit, est assez éloigné du mien, ce qui me faisait perdre du temps et, il faut bien le dire, désorganisait ma vie. Et de cela, on le sait, je m’accommode fort mal.

De Dieu, comme des femmes, je savais à peu près tout mais je ne croyais rien. De l’ornithorynque, en revanche, je ne savais rien. Je passai donc une bonne partie de la nuit sur internet à collecter un maximum d’informations. Je découvris que cet animal improbable, au bec de canard et à la queue de castor, dévorait tous les jours l’équivalent de vingt pour cent de son poids en nourriture ce qui, ramené à mon échelle, me parut effrayant. Dans sa lettre, Paul m’avait également mis en garde contre l’aiguillon venimeux dont est doté l’animal, même si, farouche, l’ornithorynque ne se laisserait certainement pas approcher. Je résolus finalement d’appeler, le lendemain, le zoo de L*** sous un prétexte fallacieux pour voir si je pouvais y glaner d’autres informations, davantage d’ordre pratique.

Il me fut répondu que l’ornithorynque était un animal protégé, que le gouvernement australien interdisait strictement l’exportation de ce mammifère semi-aquatique et que, par conséquent, aucun zoo européen n’en possédait. Par ailleurs, l’espèce se reproduisait difficilement en captivité même si, en revanche, il pouvait vivre jusqu’à vingt ans dans ces conditions. Paul m’ayant confié dans sa lettre que le sien était encore tout jeune, deux ans à peine, un rapide calcul me donna le vertige et me fit prendre conscience du poids de notre secret. Je retournai à son appartement.

J’y retournai le lendemain encore, et les jours qui suivirent. Jusqu’à l’épuisement des stocks de nourriture. Dans un premier temps, je renouvelai les provisions de larves, écrevisses et autres crevettes d’eau douce. Je repoussai doucement le moment où il me faudrait prendre une décision. Peut-être que j’espérais secrètement que la solution viendrait d’elle-même ou du moins de l’extérieur mais, dans ce cas, ce ne pouvait être que la mort du pauvre animal car Paul, lui, c’était une certitude, ne reviendrait pas à la vie. Entretemps, l’ornithorynque semblait commencer à me reconnaître, du moins sortait-il de son terrier lorsque je venais le nourrir. Un jour, quelques mois s’étaient écoulés, je sus que je n’avais plus le choix. Je ne dormis pas pendant une semaine. Puis je fis ce que je redoutais : je quittai mon appartement pour celui de Paul, l’appartement de Paul qui était donc le mien à présent, muni de son ornithorynque, nous partagions cela par delà la mort, comme nous avions partagé Zoé, Paul, mon ami Paul et moi.

Philippe VIENNE

Cette nouvelle est extraite du recueil Comme je nous ai aimés (Liège, 2017)


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : transcription (droits cédés) | source : “Comme je nous ai aimés” (Liège, 2017) | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations :


Lire encore…

CARNEVALI, Fabian : Sans titre (vers 1990)

Temps de lecture : < 1 minute >
© Fabian Carnevali

CARNEVALI, Fabian (1967-2019), Sans titre (photographie argentique, 30 x 30 cm, vers 1990)

Il se dégage de cette image un sentiment d’étrangeté, sinon de malaise, provoqué entre autres par la présence de jeunes gens dans un décor qui ne semble pas correspondre à leur âge – on les perçoit comme une sorte d’anachronisme. Le couple (s’agit-il d’ailleurs d’un couple ou d’un frère et sa sœur – l’ambigüité renforce le trouble) se répond par la symétrie des attitudes, en même temps qu’ils se distinguent l’un de l’autre comme des opposés complémentaires. Le masculin, lumineux, au pantalon clair, au chien blanc d’un côté. De l’autre, le féminin, obscur, à la jupe et aux bas noirs auxquels le chien se confond. Enfin, la pose de la jeune fille, qui fait remonter la jupe haut sur la cuisse, révèle une sensualité contenue – sensualité suggérée de manière plus explicite par le cadre accroché au mur. Il y a quelque chose de balthusien dans cette photo.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction  | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Fabian Carnevali ; Philippe Vienne


Plus d’arts visuels…

RAHIR : La Beauté sûre de nos vies (2020)

Temps de lecture : 3 minutes >
ISBN : 978-2-8061-0539-4

RAHIR, Vincent, La Beauté sûre de nos vies (Louvain-la-Neuve, Academia, 2020)

Vincent Rahir © Vincent Rahir – auteur

Romaniste, Vincent RAHIR écrit depuis l’adolescence. Son écriture sensible et visuelle est inspirée par le langage cinématographique et le roman américain. Depuis plusieurs années, il accompagne des entrepreneurs responsables et les conseille notamment en storytelling. “La Beauté sûre de nos vies” est son premier roman.

Alors qu’elle passe quelques jours en famille, Christine meurt accidentellement. C’est dans ces circonstances que son petit ami Antoine rencontre Fabienne et Franck, ceux qui auraient pu devenir ses beaux-parents. À l’enterrement, il croise l’énigmatique Nora, qui se tient à l’écart. Insaisissable, la jeune femme s’immisce lentement dans la vie qu’il tente de reconstruire. Mais malgré le soutien de ses amis, Antoine est incapable de faire son deuil. Il se rapproche alors des parents de Christine et, peu à peu, devine des ombres sous les apparences de leurs petites vies tranquilles. Que cache la jolie maison de banlieue ? Quel rôle joue Nora ? Et qui était réellement Christine ? Hanté par ses propres fantômes, jusqu’où ira-t-il pour comprendre ?

“Derrière la statue de Charlemagne, la grande roue s’illumine et se penche, d’une rotation à l’autre”  photo © Philippe Vienne

Par un délicat mélange de suspense et d’introspection, Vincent Rahir explore la fragile frontière qui sépare le confort du quotidien de l’ivresse des passions. Ses personnages touchants, malmenés par la violence de leurs émotions, nous rappellent qu’à travers l’adversité, nous restons maîtres de nos choix.

La force de Vincent Rahir est là, dans cette écriture visuelle, cinématographique, qui nous plonge dans son univers comme s’il nous était déjà familier. Mais, mieux encore, il réussit à rendre visible l’invisible : les sentiments, les émotions de ses personnages qu’ils partagent avec nous, ou nous avec eux, ces sentiments dont la sincérité nous dit qu’ils ne sont sans doute pas totalement fictifs et nous renvoient à nos propres fêlures. Mais, que l’on ne s’y trompe pas, ce roman n’a rien du film noir, il reste lumineux comme peut l’être la vie, fût-elle parfois acidulée.
 
“(Antoine) écoute les feuilles mortes murmurer les pas de Christine…” photo © Philippe Vienne

“Quand la tonalité continue tinte dans le combiné, Antoine raccroche le téléphone comme un somnambule, incapable d’assimiler l’information qu’il vient d’entendre. Des images traversent sa mémoire, glissent devant son regard flou. Des mots, des rires émergent de ses souvenirs. Sa main retombe le long de son corps et Antoine prend conscience du poids de sa chair. Ses os, ses organes, sa tête. Ses jambes refusent de le porter et cependant, il reste là, debout devant le guéridon, à côté du sofa, devant la fenêtre au regard clos par un reste de nuit sombre. Il voudrait vaciller, se laisser basculer dans le canapé ou s’avachir sur le sol, mais ses muscles se contredisent. Certains se liquéfient quand d’autres se resserrent ; certains le lâchent quand d’autres se contractent. Antoine reste immobile, les yeux dans le vide, l’esprit accroché aux paroles de Franck, le père de Christine, ce père qu’il n’a jamais rencontré et dont elle ne lui a, pour ainsi dire, jamais parlé. Franck. Ce père qui d’une voix rauque s’est armé de courage ce matin pour prendre le téléphone et appeler Antoine ; ce père détruit qui affronte l’espace et le vide d’entre deux téléphones et murmure à un inconnu, du bout des lèvres (mais que peut-on faire d’autre en de pareils instants ?), qui murmure simplement, la voix gonflée de larmes : “Elle est morte.”

Suivre la page de Vincent Rahir

Philippe VIENNE

Et pour la mise en bouche, cliquez sur la flèche…


Lire encore…

VIENNE : Game over (2017)

Temps de lecture : 6 minutes >
© Philippe Vienne

– 1 –

Parfois la nuit fait peur. Parce que l’absence de lune accroît son épaisseur, parce que le silence y est différent. Même le parcours le plus familier, le plus anodin, ressemble à une épreuve initiatique. Le square, éclairé d’une hésitante lueur bleutée, est privé de ses occupants habituels : renards et SDF ont renoncé ce soir à faire les poubelles. Au loin, on pourrait entendre les crissements de freins d’un train de nuit sur le plan incliné. Mais seul le silence répond à l’absence. Dès lors, quand une jeune fille dont les mèches blondes s’échappent d’un bonnet de laine s’aventure sur le sentier, on est en droit de craindre le pire. Et on a bien raison. L’ombre jaillit de l’obscurité, le cri étouffé au fond de la gorge épargne le silence. On a peur de la mort mais, au final, le désir du mâle est bien plus redoutable.

Retrouvez-la, inspecteur, retrouvez-la vite. Combien de fois l’ai-je déjà entendue, cette supplique de parents désespérés. Marie est une fille sérieuse, une étudiante appliquée, sans histoires. Mais que savent vraiment les parents de la vie de leurs enfants ? Que savent-ils de cette parcelle d’eux-mêmes qui leur échappe chaque jour un peu plus depuis la naissance. Que connaissent-ils d’ailleurs d’eux-mêmes et l’un de l’autre, ces parents ? Elle empruntait ce chemin tous les jours, depuis des années, et prenait toujours soin de dissimuler ses longs cheveux blonds sous un bonnet ou une capuche afin de ne pas paraître provocante. Comme si le destin avait besoin d’être provoqué. Comme si les causes étaient toujours à ce point évidentes. Quand mon chat est mort, personne n’avait jamais imaginé qu’il puisse être allergique aux souris.

Parfois je voudrais être autre chose qu’un flic qui recherche des enfants disparus. Qui est obligé de fouiller dans la vie des gens, les secrets de famille, les trahisons. Qui découvre encore chaque jour les recoins les plus sombres de l’âme humaine et que l’abjection, comme la bêtise, est probablement sans limite. Personne n’en sort indemne. Même si elles retrouvent leur enfant vivant, les familles y ont perdu en innocence. Et moi, j’ai un problème avec la perte. Ma mère est morte, ma femme m’a quitté. Seuls restent les kilos superflus, mais j’ai trop besoin de bière pour anesthésier mon empathie. “La gendarmerie est un humanisme” écrivait Houellebecq.

– 2 –

La rouille a tout envahi. L’usine désaffectée, les rails, les wagonnets et jusqu’à l’âme des ouvriers contraints au chômage. Avant, l’air était rendu pestilentiel par le dioxyde de soufre. Aujourd’hui, tout pue la misère. Les devantures des derniers magasins ouverts affichent des enseignes où l’italien le dispute à l’arabe ou au turc, dans une concurrence fraternelle empreinte d’une tristesse délavée. Quand passe une jeune métisse, on se prend à rêver d’ailleurs, du soleil que beaucoup portent encore dans leurs veines et que plus personne ne voit jamais briller. On songe à la mer et l’on regarde ondoyer cette jeunesse aussi loin que porte le regard, c’est-à-dire au bout de la rue. Et, dès qu’elle a tourné au coin, on se résigne. Personne ne voit donc la voiture qui s’arrête, les mains gantées aux gestes rôdés qui embarquent la fille. Personne n’entend la portière qui se referme sur son adolescence.

Nayah après Marie, deux disparitions de mineures à deux semaines d’intervalle. La première blanche, blonde, enlevée dans un quartier résidentiel middle-class. La seconde, métisse, dans la banlieue industrielle. Pas de message aux familles, pas de cadavre retrouvé, aucun point commun apparent. Que puis-je faire avec ça, à quelle espèce de tordu ai-je encore affaire ? Un délinquant sexuel probablement. Dans notre société, la jeunesse nourrit les fantasmes et la misère sexuelle est grande. J’en sais quelque chose, moi qui ne baise plus que des putes depuis des années. Et Cindy, quand on fait la fermeture du bar ensemble.

– 3 –

Par la fenêtre de mon bureau – oui, mon bureau a une fenêtre, c’est le privilège des chefs – par la fenêtre de mon bureau donc, je regarde la nuit tomber sur la ville. Je me souviens d’une époque où elle était moins laide, moins pauvre, moins dangereuse. Nous passions des nuits entières dans les rues chaudes de la cité sans autre crainte que de ne pas avoir assez à boire et de ne pas trouver de fille pour finir la soirée. Mais ce temps-là est révolu, le monde a irrémédiablement changé. Ou bien est-ce moi qui suis définitivement trop vieux. J’ai soudain l’impression d’être un Batman nostalgique veillant sur une Gotham City de seconde zone. D’ailleurs, puisque je vais quand même passer une nuit blanche sur ce dossier, je descendrais bien chez Fred, le libraire de la rue, à la conversation certes limitée mais sympa. Histoire de faire un stock de boissons énergisantes aux myrtilles – pour bosser, ça marche mieux que la bière. Et je m’achèterais un manga, un hentai plus précisément, un divertissement auquel Fred m’a initié. Mes nuits sont aussi laides que mes jours.

C’était inéluctable, c’est arrivé cinq jours plus tard. Une troisième disparition d’adolescente, une gamine vaguement gothique, certainement paumée. Nasty, un diminutif de Nastassja, au double sens d’un goût douteux. La presse en fait maintenant ses gros titres. Agonisante, elle ne maintient ses tirages qu’en cultivant paranoïa et poujadisme. On vit une époque formidable. Si j’étais cynique, je dirais qu’au moins, avec celle-ci, les parents ne me mettront pas la pression : ils ont disparu bien avant leur fille. Je ne trouve aucune logique aux actes de ce pervers, aucun point commun entre les victimes autre que l’âge et le sexe. Et s’il les choisit au hasard, en fonction de ces seuls critères, alors je sais pertinemment bien que cela peut durer longtemps. J’ai un goût âcre dans la bouche, comme une furieuse envie de bière.

Ma vie est prévisible. C’est parfois inquiétant, souvent rassurant. C’est ce qui faisait dire à mon père que je manquais d’ambition. Là, j’ai fini la soirée au Baile Atha Cliath, enchaînant les chopes jusqu’à la fermeture et bien au-delà encore, avec Cindy. Puis elle m’a ramené chez elle et nous avons baisé avec la frénésie de deux désespérés qui veulent s’assurer qu’ils sont encore en vie. Et c’est quand je commence à être rassuré sur ce plan que mon portable se met à vibrer. Putain, c’est pas vrai ! Je regarde Cindy qui m’offre sa croupe. Je pense qu’elle est assez saoule pour se laisser sodomiser, l’appel attendra demain. Mon père avait tort : je n’ai d’ambition qu’en érection.

Inspecteur, on a retrouvé le sac à dos de la fille sur les lieux de l’enlèvement. Si vous voulez y jeter un coup d’œil, appelez-nous, disait le message des collègues. Pour une fois que je tiens un indice, je ne vais pas le lâcher, c’est sûr. Alors, il contient quoi ce sac noir, orné de têtes de morts et de pentagrammes inversés ? Trois fois rien : du tabac, du papier à cigarette, un sachet d’herbe, un paquet de chewing-gums. Et un manga.

– 4 –

Alors, ça y est,  inspecteur,  tu as trouvé ? Eh oui, toutes ces gamines sont passées dans ma boutique, toutes sont venues se fournir en mangas. Toutes celles-là et toutes celles dont tu n’as rien su. Tu n’en reviens pas, tu ne comprends pas, n’est-ce pas, comment ce petit libraire sympa mais un peu limité, que tu regardes avec condescendance, peut être cet assassin qui t’a si longtemps échappé. Viens, je t’attends. Je vais te montrer ma collection : Ayumi et Chikako en train de se caresser mutuellement – c’est Marie dans le rôle d’Ayumi, tu la reconnais ? Hatsuko dans la fameuse scène où elle fait l’amour avec un poulpe – et tu sais quoi, inspecteur, le plus dur, ça a été de trouver le poulpe ! Puis la petite Izumi et son olisbos géant. Et Mana, et Takamya,…

Pour certains, l’art imite la vie. Pour moi, c’est le contraire. Je rends à l’art la place qu’il mérite en transcendant de médiocres existences. Te crois-tu vraiment supérieur à moi, toi qui ne baises que des putes, toi qui as été incapable de retenir ta femme, qui es incapable d’en garder une seule ? Moi, je les conserve. Toutes. Elles sont là avec moi, pour toujours. Tu peux regarder, tu peux toucher, je ne suis pas jaloux. Non, je ne suis pas jaloux parce que je vaux bien mieux que toi et ta petite vie de fonctionnaire. Moi, je vis mes rêves.

Philippe VIENNE


Ce texte inédit a été lu publiquement pour la première fois lors de la “Hot Lecture” du 16 novembre 2017, à Liège (BE).


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | source : inédit | commanditaire : wallonica | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Vienne  | remerciements à Jean-Paul Bonjean


Lire encore…