Légende des trois mages qui ont visité la grande voûte et découvert le centre de l’idée

Jules BOUCHER, né le 28 février 1902 et mort le 9 juin 1955, est un écrivain franc-maçon, occultiste et alchimiste français. Il est entré en maçonnerie à l’âge de 41 ans, c’est-à-dire pendant l’occupation allemande. Initié en 1943 à la loge clandestine “L’arche d’alliance” de la Grande Loge de France à l’orient de Paris, il fut membre de plusieurs loges de cette obédience.

Occultiste du XXème siècle, magicien et théurge, dont La symbolique maçonnique, publiée pour la première fois en 1948, fut un véritable best seller des loges jusqu’à nos jours“, il fut le disciple de l’alchimiste Fulcanelli et le fondateur, en 1948, de l’Ordre Martiniste Rectifié. En 1951, il fut victime d’une grave attaque cardiaque qui le tint éloigné de tous pendant les quatre dernières années de sa vie. Il repose au cimetière d’Ivry-Parisien.


“Longtemps après la mort d’Hiram et de Salomon et de tous leurs contemporains, après que les armées de Nabuchodonosor eurent détruit le royaume de Juda, rasé la ville de Jérusalem, renversé le Temple, emmené en captivité la population non massacrée, alors que la montagne de Sion n’était plus qu’un désert aride où paissaient quelques maigres chèvres gardées par des Bédouins faméliques et pillards, un matin, trois voyageurs arrivèrent au pas lent de leurs chameaux. C’étaient des Mages, des Initiés de Babylone, membres du Sacerdoce Universel, qui venaient en pèlerinage et en exploration aux ruines de l’ancien sanctuaire. Après un frugal repas, les pèlerins se mirent à parcourir l’enceinte ravagée. L’écrasement des murs et les fûts des colonnes leur permirent de déterminer les limites du Temple. Ils se mirent ensuite à examiner les chapiteaux gisants à terre, à ramasser les pierres pour y découvrir des inscriptions ou des symboles. Pendant qu’ils procédaient à cette exploration, sous un pan de mur renversé et au milieu des ronces, ils découvrirent une excavation. C’était un puits, situé à l’angle sud-est du Temple. Ils s’employèrent à déblayer l’orifice. Après quoi, l’un d’eux, le plus âgé, celui qui paraissait le chef, se couchant à plat ventre sur le bord, regarda dans l’intérieur. On était au milieu du jour, le Soleil brillait au zénith et ses rayons plongeaient presque verticalement dans le puits. Un objet brillant frappa les yeux du Mage. Il appela ses compagnons qui se placèrent dans la même position que lui et regardèrent. Evidemment, il y avait là un objet digne d’attention, sans doute un bijou sacré. Les trois pèlerins résolurent de s’en emparer. Ils dénouèrent leurs ceintures qu’ils avaient autour des reins, les attachèrent les unes au bout des autres et en jetèrent une extrémité dans le puits. Alors deux d’entre eux, s’arc-boutant se mirent en devoir de soutenir le poids de celui qui descendait. Celui-ci le Chef, empoignant la corde, disparut par l’orifice. Pendant qu’il effectue sa descente, nous allons voir quel était l’objet qui avait attiré l’attention des pèlerins. Pour cela, nous devons remonter plusieurs siècles en arrière, jusqu’à la scène du meurtre d’Hiram. Quand le Maître eut, devant la porte de l’Orient, reçu le coup de pince du second des mauvais Compagnon, il s’enfuit pour gagner la porte du Sud ; mais tout en se précipitant il craignit, soit d’être poursuivi, soit – ainsi que cela devait arriver – de rencontrer un troisième mauvais Compagnon. Il enleva de son cou un bijou qui y était suspendu par une chaîne de soixante-dix-sept anneaux, et le jeta dans le puits qui s’ouvrait dans le Temple, au coin des côtés Est et Sud. Ce bijou était un Delta d’une palme de côté fait du plus pur métal, sur lequel Hiram, qui était un initié parfait, avait gravé le nom ineffable et qu’il portait sur lui, la face en dedans, le revers seul, exposé aux regards, ne montrant qu’une face unie. Pendant que, s’aidant des mains et des pieds, le Mage descendait dans la profondeur du puits, il constata que la paroi de celui-ci était divisée en zones ou anneaux faits en pierres de couleurs différentes d’une coudée environ de hauteur chacun. Quand il fut en bas, il compta ces zones et trouva qu’elles étaient au nombre de dix. Il baissa alors son regard vers le sol, vit le bijou d’Hiram, le ramassa, le regarda et constata avec émotion qu’il portait inscrit le mot ineffable qu’il connaissait lui-même car il était, lui aussi, un initié parfait. Pour que ses compagnons qui n’avaient pas comme lui la plénitude de l’initiation, ne puissent le lire, il suspendit le bijou à son col par la chaînette, mettant la face en dedans, ainsi qu’avait fait le Maître. Il regarda ensuite autour de lui et constata, dans la muraille, l’existence d’une ouverture par laquelle un homme pouvait pénétrer. Il y entra, marchant a tâtons dans l’obscurité. Ses mains rencontrèrent une surface qu’au contact, il jugea être de bronze. Il recula alors, regagna le fond du puits, avertit ses compagnons pour qu’ils tiennent fermement la corde et remonta. En voyant le bijou qui ornait la poitrine de leur chef, les deux Mages s’inclinèrent devant lui ; ils devinèrent qu’il venait de subir une nouvelle initiation. Il leur dit ce qu’il avait vu, leur paria de la porte de bronze. Ils pensèrent qu’il devait y avoir là un mystère ; délibérèrent et résolurent de partir ensemble à la découverte. Ils placèrent une extrémité de la corde faite des trois ceintures sur une pierre plate existant auprès du puits et sur laquelle on lisait encore le mot “Jakin”. Ils roulèrent dessus un fût de colonne où l’on voyait le mot “Boaz”, puis s’assurèrent qu’ainsi tenue la corde pouvait supporter le poids d’un homme. Deux d’entre eux firent ensuite du feu sacré à l’aide d’un bâtonnet de bois dur roulé entre les mains et tournant dans un trou fait dans un morceau de bois tendre. Quand le bois tendre fut allumé, ils soufflèrent dessus pour provoquer la flamme. Pendant ce temps, le troisième était allé prendre, dans les paquetages attachés en croupe des chameaux, trois torches de résine qu’ils avaient apportées pour écarter les animaux sauvages de leurs campements nocturnes. Les torches furent successivement approchées du bois enflammé et s’enflammèrent elles-mêmes au feu sacré. Chaque Mage, tenant sa torche d’une main, se laissa glisser le long de la corde jusqu’au fond du puits. Une fois là, ils s’enfoncèrent, sous la conduite de leur chef dans le couloir menant à la porte de bronze. Arrivés devant celle-ci le vieux Mage l’examina attentivement à la lueur de sa torche. Il constata dans le milieu, l’existence d’un ornement en relief ayant la forme d’une couronne royale, autour de laquelle était un cercle composé de points au nombre de vingt-deux. Le Mage s’absorba dans une méditation profonde, puis il prononça le mot “Malkuth” et soudain la porte s’ouvrit. Les explorateurs se trouvèrent alors devant  un escalier qui s’enfonçait dans le sol. Ils s’y engagèrent, la torche toujours à la main en comptant les marches. Quand ils en eurent descendu trois, ils rencontrèrent un palier triangulaire, sur le côte gauche duquel commençait un nouvel escalier. Ils s’y engagèrent et, après cinq marches, ils trouvèrent un nouveau palier de même forme et mêmes dimensions. Cette fois, l’escalier continuait du côté droit et se composait de sept marches. Ayant franchi un troisième palier, ils descendirent neuf marches et se trouvèrent devant une deuxième porte de bronze. Le vieux Mage l’examina comme la précédente, et constata l’existence d’un autre ornement en relief représentant une pierre d’angle, entourée aussi d’un cercle de vingt-deux points. Il prononça le mot “Iésod” et la porte s’ouvrit à son tour. Les Mages entrèrent dans une vaste salle voûtée et circulaire, dont la paroi était ornée de neuf fortes nervures partant du sol et se rencontrant en un point central du sommet. Ils l’examinèrent à la lueur de leurs torches, en firent le tour pour voir s’il n’y avait pas d’autres issues que celle par laquelle ils étaient entrés. Ils n’en trouvèrent point et songèrent à se retirer ; mais leur chef revint sur ses pas, examina les nervures les unes après les autres, chercha un point de repère, compta les nervures et soudain il appela. Dans un coin obscur il avait découvert une nouvelle porte de bronze. Celle-là portait comme symbole un Soleil rayonnant, toujours inscrit dans un cercle de vingt-deux points. Le chef des Mages ayant prononcé le mot “Nefzah”, elle s’ouvrit encore et donna accès dans une deuxième salle. Successivement, les explorateurs franchirent cinq autres portes également dissimulées et passèrent dans de nouvelles cryptes. Sur l’une de ces portes, il y avait une Lune resplendissante, une tête de lion, une courbe molle et gracieuse, une règle, un rouleau de la loi, un œil et enfin, une couronne royale. Les mots prononcés furent successivement “Hod”, “Tiphereth”, “Chesed”, “Geburah”, “Chochmah”, “Binah” et “Kether”. Quand ils entrèrent dans la neuvième voûte, les Mages s’arrêtèrent surpris, éblouis, effrayés. Celle-là n’était point plongée dans l’obscurité. Elle était, au contraire, brillamment éclairée. Dans le milieu étaient placés trois lampadaires d’une hauteur de onze coudées, ayant chacun trois branches. Les lampes, qui brûlaient depuis des siècles, dont la destruction du royaume de Juda, le rasement de Jérusalem et l’écroulement du Temple n’avaient pas entraîné l’extinction, brillaient d’un vif éclat, illuminant d’une lumière à la fois douce et intense tous les recoins et tous les détails de la merveilleuse architecture de cette voûte sans pareille taillée à même le roc. Les pèlerins éteignirent leurs torches dont ils n’avaient plus besoin, les déposèrent près de la porte, ôtèrent leurs chaussures et rajustèrent leurs coiffures comme dans un lieu saint, puis ils s’avancèrent en s’inclinant neuf fois vers les lampadaires. A la base du triangle formé par les lampadaires, se trouvait un autel de marbre blanc cubique de deux coudées de haut. Sur la face supérieure de l’autel, étaient gravés à l’or pur, les outils de la Maçonnerie : la Règle, le Compas, l’Equerre, le Niveau, la Truelle, le Maillet. Sur la face latérale gauche, on voyait les figures géométriques : le Triangle, le Carré, l’Etoile à cinq branches, le Cube. Sur la face latérale droite, on lisait les nombres : 27, 125, 343, 729, 1331. Enfin, sur la face arrière, était représenté l’Acacia symbolique. Sur l’autel était posée une pierre d’agate de trois palmes de côté. Au dessus, on pouvait y lire, écrit en lettres d’or, le mot “Adonaï”. Les deux Mages, s’inclinèrent, pour vénérer le nom de Dieu ; mais leur chef, relevant au contraire la tête, leur dit : “II est temps pour vous de recevoir le dernier enseignement qui fera de vous des Initiés parfaits. Ce nom n’est qu’un vain symbole qui n’exprime pas réellement l’idée de la Conception Suprême”. II prit alors à deux mains la pierre d’agate, se retourna vers ses disciples en leur disant : “Regardez, la Conception Suprême, la voilà … Vous êtes au Centre de l’idée”. Les disciples épelèrent les lettres lod, Hé, Vau, Hé et ouvrirent la bouche pour prononcer le mot, mais il leur cria : “Silence ! c’est le mot ineffable qui ne doit jamais être prononcé”. II reposa ensuite la pierre d’agate sur l’autel, prit sur sa poitrine le bijou du Maître Hiram et leur montra que les mêmes signes s’y trouvaient gravés. “Apprenez maintenant, leur dit-il, que ce n’est pas Salomon qui fit creuser cette voûte hypogée, ni construire les huit qui la précèdent, pas plus qu’il n’y cacha la pierre d’agate. La pierre fut placée par Henoch, le premier de tous les Initiés. l’Initié Initiant, qui ne mourut point, mais qui survit dans tous ses fils spirituels. Henoch vécut longtemps avant Salomon, avant même le déluge. On ne sait à quelle époque furent bâties les huit premières voûtes et celle-ci creusée à même le roc”. Cependant, les nouveaux grands Initiés détournèrent leur attention de l’autel et de la pierre d’agate, et regardèrent le plafond de la Salle qui se perdait à une hauteur prodigieuse. Ils parcoururent la vaste nef où leurs voix éveillaient des échos répétés. Ils arrivèrent ainsi devant une porte, soigneusement dissimulée et sur laquelle le symbole était un vase brisé. Ils appelèrent leur Maître et lui dirent : “Ouvre-nous encore cette porte, il doit y avoir un nouveau mystère derrière — Non, leur répondit-il, il ne faut point ouvrir cette porte. Il y a là un mystère, mais c’est un mystère terrible, un mystère de mort. — Oh, tu veux nous cacher quelque chose, le réserver pour toi ; mais nous voulons tout savoir, nous l’ouvrirons donc nous-mêmes”. Ils se mirent alors à prononcer tous les mots qu’ils avaient entendus de la bouche de leur Maître ; puis comme ces mots ne produisaient aucun effet, ils dirent tous ceux qui leur passèrent par l’esprit. Ils allaient renoncer, quand l’un d’eux dit enfin : “Nous ne pouvons cependant pas continuer à l’infini”. Et sur ce mot : “En Soph”, la porte s’ouvrit violemment, les deux imprudents furent renversés sur le sol, une tornade s’engouffra sous la voûte, éteignant les lampes magiques. Le Maître se précipita sur la porte, s’y arc-bouta, appela ses disciples à l’aide. Ils accoururent, s’arc-boutèrent avec lui, et leurs efforts réunis, parvinrent enfin à refermer la porte. Mais les lumières ne se rallumèrent pas. Les Mages, plongés dans les ténèbres les plus profondes se rallièrent à la voix de leur Maître qui leur dit : “Hélas, cet événement terrible était à prévoir. Il était écrit que vous commettriez cette imprudence. Nous voici en grand danger de périr dans ces lieux souterrains ignorés des hommes. Essayons cependant d’en sortir, de traverser les huit voûtes et d’arriver au puits par lequel nous sommes descendus. Nous allons nous prendre par la main et nous marcherons jusqu’à ce que nous retrouvions la porte de sortie. Nous recommencerons dans toutes les salles jusqu’à ce que nous soyons arrivés au pied de l’escalier de vingt-quatre marches. Espérons que nous y parviendrons”. Ils firent ainsi … Ils passèrent des heures d’angoisse, mais ils ne désespérèrent point. Ils arrivèrent enfin au pied de l’escalier de vingt-quatre marches. Ils le gravirent en comptant 9, 7, 5 et 3 et se retrouvèrent au fond du puits. Il était minuit, les étoiles brillaient au firmament ; la corde des ceintures pendait encore. Avant de laisser remonter ses Compagnons, le Maître leur montra le cercle découpé dans le ciel par la bouche du puits et leur dit : “Les dix cercles que nous avons vus en descendant représentaient aussi les voûtes ou arches de l’escalier ; la dernière correspond au nombre onze, celle d’où a soufflé le vent du désastre, c’est le ciel infini avec les luminaires hors de notre portée qui le peuplent”. Les trois Initiés regagnèrent l’enceinte du Temple en ruines ; ils roulèrent de nouveau le fût de colonne sans y voir le mot “Boaz”. Ils détachèrent leurs ceintures, s’en enveloppèrent, se mirent en selle. Puis, sans prononcer une parole, plongés dans une profonde méditation sous le ciel étoilé, au milieu du silence de la nuit, ils s’éloignèrent au pas lent de leurs chameaux, dans la direction de Babylone.”

Légende extraite de BOUCHER Jules, La symbolique maçonnique (Paris, Dervy, 1948)


Plus de franc-maçonnerie…

GRIMM : La jeune f​ille sans mains

La jeune fille sans mains (film de Sébastien Laudenbach, 2016, lire plus à ce propos en fin d’article)

Il était une fois, il y a quelques jours, à l’époque où la farine des villageois était écrasée à la meule de pierre, un meunier qui avait connu des temps difficiles. Il ne lui restait plus que cette grosse meule de pierre dans une remise et, derrière, un superbe pommier en fleur. Un jour, tandis qu’il allait dans la forêt couper du bois mort avec sa hache au tranchant d’argent, un curieux vieillard surgit de derrière un arbre.
“- A quoi bon te fatiguer à fendre du bois ? dit-il. Ecoute, si tu me donnes ce qu’il y a derrière ton moulin, je te ferai riche.
– Qu’y a-t-il, derrière mon moulin, sinon mon pommier en fleurs ? pensa le meunier. Il accepta donc le marché du vieil homme.
– Dans trois ans, je viendrai chercher mon bien, gloussa l’étranger, avant de disparaître en boitant derrière les arbres. ”
Sur le sentier, en revenant, le meunier vit son épouse qui volait à sa rencontre, les cheveux défaits, le tablier en bataille.
” Mon époux, mon époux, quand l’heure a sonné, une pendule magnifique a pris place sur le mur de notre maison, des chaises recouvertes de velours ont remplacé nos sièges rustiques, le garde-manger s’est mis à regorger de gibier et tous nos coffres, tous nos coffrets débordent. Je t’en prie, dis-moi ce qui est arrivé ? ” Et, à ce moment encore, des bagues en or vinrent orner ses doigts tandis que sa chevelure était prise dans un cercle d’or. “Ah”, dit le meunier, qui, avec une crainte mêlée de respect, vit alors son justaucorps devenir de satin et ses vieilles chaussures, aux talons si éculés qu’il marchait incliné en arrière, laisser la place à de fins souliers. “Eh bien, tout cela nous vient d’un étranger, parvint-il à balbutier. J’ai rencontré dans la forêt un homme étrange, vêtu d’un manteau sombre, qui m’a promis abondance de biens si je lui donnais ce qui est derrière le moulin. Que veux-tu, ma femme, nous pourrons bien planter un autre pommier…
– Oh, mon mari ! gémit l’épouse comme foudroyée. Cet homme au manteau sombre, c’était le Diable et derrière le moulin il y a bien le pommier, mais aussi notre fille, qui balaie la cour avec un balai de saule. ” Et les parents de rentrer chez eux d’un pas chancelant, répandant des larmes amères sur leurs beaux habits.
Pendant trois ans, leur fille resta sans prendre époux. Elle avait un caractère aussi doux que les premières pommes de printemps. Le jour où le diable vint la chercher, elle prit un bain, enfila une robe blanche et se plaça au milieu d’un cercle qu’elle avait tracé à la craie autour d’elle. Et quand le diable tendit la main pour s’emparer d’elle, une force invisible la repoussa à l’autre bout de la cour.
“Elle ne doit plus se laver, hurla-t-il, sinon je ne peux l’approcher.” les parents et la jeune fille furent terrifiés. Quelques semaines passèrent. La jeune fille ne se lavait plus et bientôt ses cheveux furent poisseux, ses ongles noirs, sa peau grise, ses vêtements raides de crasse. Chaque jour, elle ressemblait de plus en plus à une bête sauvage.
Alors le diable revint. La jeune fille se mit à pleurer. Ses larmes coulèrent tant et tant sur ses paumes et le long de ses bras que bientôt ses mains et ses bras furent parfaitement propres, immaculés. Fou de rage, le diable hurla : “Coupe-lui les mains, sinon je ne peux m’approcher d’elle !” Le père fut horrifié : “Tu veux que je tranche les mains de mon enfant ? – Tout ici mourra, rugit le Diable, tout, ta femme, toi, les champs aussi loin que porte son regard :” Le père fut si terrifié qu’il obéit.
Implorant le pardon de sa fille, il se mit à aiguiser sa hache. Sa fille accepta son sort. “Je suis ton enfant, dit-elle, fais comme tu dois.” Ainsi fit-il, et nul ne sait qui cria le plus fort, du père ou de son enfant. Et c’en fut fini de la vie qu’avait connue la jeune fille.
Quand le diable revint, la jeune fille avait tant pleuré que les moignons de ses bras étaient de nouveau propres et de nouveau, il se retrouva à l’autre bout de la cour quand il voulut se saisir d’elle. Il lança des jurons qui allumèrent de petits feux dans la forêt, puis disparut à jamais, car il n’avait plus de droits sur elle. Le père avait vieilli de cent ans, tout comme son épouse. Ils s’efforcèrent de faire aller, comme de vrais habitants de la forêt qu’ils étaient. Le vieux père proposa à sa fille de vivre dans un beau château, entourée pour la vie de richesses et de magnificence, mais elle répondit qu’elle serait mieux à sa place en mendiant désormais sa subsistance et en dépendant des autres pour vivre.
Elle entoura donc ses bras d’une gaze propre et, à l’aube quitta la vie qu’elle avait connue. Elle marcha longtemps. Quand le soleil fut au zénith, la sueur traça des rigoles sur son visage maculé. Le vent la décoiffa jusqu’à ce que ses cheveux ressemblent à un amas de brindilles. Et au milieu de la nuit elle arriva devant un jardin royal où la lune faisait briller les fruits qui pendaient aux arbres. Une douve entourait le verger et elle ne put y pénétrer. Mais elle tomba à genoux car elle mourait de faim. Alors, un esprit vêtu de blanc apparut et toucha une des écluses de la douve, qui se vida. La jeune fille s’avança parmi les poiriers. Elle n’ignorait pas que chaque fruit, d’une forme parfaite, avait été compté et numéroté , et que le verger était gardé ; néanmoins, dans un craquement léger, une branche s’abaissa vers elle de façon à mettre à sa portée le joli fruit qui pendait à son extrémité. Elle posa les lèvres sur la peau dorée d’une poire et la mangea, debout dans la clarté lunaire, ses bras enveloppés de gaze, ses cheveux en désordre, la jeune fille sans mains pareille à une créature de boue. La scène n’avait pas échappé au jardinier, mais il n’intervint pas, car il savait qu’un esprit magique gardait la jeune fille. Quand celle-ci eut fini de manger cette seule poire, elle retraversa la douve et alla dormir dans le bois, à l’abri des arbres.
Le lendemain matin, le roi vint compter ses poires. Il s’aperçut qu’il en manquait une, mais il eut beau regarder partout, il ne put trouver le fruit. La jardinier expliqua : “La nuit dernière, deux esprits ont vidé la douve, sont entrés dans le jardin quand la lune a été haute et celui qui n’avait pas de mains, un esprit féminin, a mangé la poire qui s’était offerte à lui.” Le roi dit qu’il monterait la garde la nuit suivante. Quand il fit sombre, il arriva avec son jardinier et son magicien, qui savait comment parler avec les esprits. Tous trois s’assirent sous un arbre et attendirent. A minuit, la jeune fille sortit de la forêt, flottant avec ses bras sans mains, ses vêtements sales en lambeaux, ses cheveux en désordre et son visage sur lequel la sueur avait tracé des rigoles, l’esprit vêtu de blanc à ses côtés. Ils pénétrèrent dans le verger de la même manière que la veille et de nouveau, un arbre mit une branche à la portée de la jeune fille en se penchant gracieusement vers elle et elle consomma à petits coups de dents le fruit qui penchait à son extrémité. Le magicien s’approcha d’eux, un peu mais pas trop.
“Es-tu ou n’es-tu pas de ce monde ?” demanda-t-il. Et la jeune fille répondit : “J’ai été du monde et pourtant je ne suis pas de ce monde.” Le roi interrogea le magicien : “Est-elle humaine ? Est-ce un esprit ?” le magicien répondit qu’elle était les deux à la fois.
Alors le cœur du roi bondit dans sa poitrine et il s’écria : “Je ne t’abandonnerai pas. A dater de ce jour, je veillerai sur toi.” Dans son château, il fit faire, pour elle une paire de mains en argent, que l’on attacha à ses bras. Ainsi le roi épousa-t-il la jeune fille sans mains.
Au bout de quelque temps, le roi dut partir guerroyer dans un lointain royaume et il demanda à sa mère de veiller sur sa jeune reine, car il l’aimait de tout cœur. “Si elle donne naissance à un enfant, envoyez-moi, tout de suite un message.” La jeune reine donna naissance à un bel enfant.
La mère du roi envoya à son fils un messager pour lui apprendre la bonne nouvelle. Mais, en chemin, le messager se sentit fatigué, et, quand il approcha d’une rivière, le sommeil le gagna, si bien qu’il s’endormit au bord de l’eau. Le diable sortit de derrière un arbre et substitua au message un autre disant que la reine avait donné naissance à un enfant qui était mi-homme mi-chien. Horrifié, le roi envoya néanmoins un billet dans lequel il exprimait son amour pour la reine et toute son affection dans cette terrible épreuve. Le jeune messager parvint à nouveau au bord de la rivière et là, il se sentit lourd, comme s’il sortait d’un festin et il s’endormit bientôt. Là-dessus le diable fit son apparition et changea le message contre un autre qui disait : “Tuez la reine et son enfant.” La vieille mère, bouleversée par l’ordre émis par son fils, envoya un messager pour avoir la confirmation. Et les messagers firent l’aller-retour. En arrivant au bord de la rivière, chacun d’eux était pris de sommeil et le Diable changeait les messages qui devenaient de plus en plus terribles, le dernier disant : “Gardez la langue et les yeux de la reine pour me prouver qu’elle a bien été tuée.”
La vieille mère ne pouvait supporter de tuer la douce et jeune reine. Elle sacrifia donc une biche, prit sa langue et ses yeux et les tint en lieu sûr. Puis elle aida la jeune reine à attacher son enfant sur son sein, lui mit un voile et lui dit qu’elle devait fuir pour avoir la vie sauve. Les femmes pleurèrent ensemble et s’embrassèrent, puis se séparèrent. La jeune reine partit à l’aventure et bientôt elle arriva à une forêt qui était la plus grande, la plus vaste qu’elle avait jamais vue. Elle tenta désespérément d’y trouver un chemin. Vers le soir, l’esprit vêtu de blanc réapparut et la guida à une pauvre auberge tenue par de gentils habitants de la forêt. Une autre jeune fille vêtue d’une robe blanche, la fit entrer en l’appelant Majesté et déposa le petit enfant auprès d’elle. “Comme sais-tu que je suis reine ? demanda-t-elle.
– Nous les gens de la forêt sommes au courant de ces choses-là, ma reine. Maintenant, reposez-vous.”
La reine passa donc sept années à l’auberge, où elle mena une vie heureuse auprès de son enfant. Petit à petit, ses mains repoussèrent. Ce furent d’abord des mains d’un nourrisson, d’un rose nacré, puis des mains de petite fille et enfin des mains de femme.
Pendant ce temps, le roi revint de la guerre. Sa vieille mère l’accueillit en pleurant. “Pourquoi as-tu voulu que je tue deux innocents ?” demanda-t-elle en lui montrant les yeux et la langue ? En entendant la terrible histoire, le roi vacilla et pleura sans fin. Devant son chagrin, sa mère lui dit que c’étaient les yeux et la langue d’une biche, car elle avait fait partir la reine et son enfant dans la forêt.
Le roi fit le vœu de rester sans boire et sans manger et de voyager jusqu’aux extrémités du ciel pour les retrouver. Il chercha pendant sept ans. Ses mains devinrent noires, sa barbe se fit brune comme de la mousse, ses yeux rougirent et se desséchèrent. Il ne mangeait ni ne buvait, mais une force plus puissante que lui l’aidait à vivre. A la fin, il parvint à l’auberge tenue par les gens de la forêt. La femme en blanc le fit entrer et il s’allongea, complètement épuisé. Elle lui posa un voile sur le visage. Il s’endormit et, tandis qu’il respirait profondément, le voile glissa petit à petit de son visage.
Quand il s’éveilla une jolie femme et un bel enfant le contemplaient. “Je suis ton épouse et voici ton enfant.” Le roi ne demandait qu’à la croire, mais il s’aperçut qu’elle avait des mains. “Mes labeurs et mes soins les ont fait repousser”, dit la jeune femme. Alors la femme en blanc tira les mains en argent du coffre dans le quel elles étaient conservées. Le roi se leva étreignit son épouse et son enfant et, ce jour-là, la joie fut grande au cœur de la forêt. Tous les esprits et les habitants de l’auberge prirent part à un splendide festin. Par la suite, le roi, la reine et leur fils revinrent auprès de la vieille mère, se marièrent une seconde fois.


© Shellac – Les Films Sauvages – Les Films Pelléas

La jeune fille sans mains est également devenu un film d’animation de Sébastien LAUDENBACH (2016), présenté au festival ACID de Cannes (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) en 2016 et commenté dans TELERAMA.FR par Cécile MURY (article du 12 mai 2016). Elle y parle de “la cruauté humaine dessinée avec grâce” et en propose un extrait exclusif, différent de la bande-annonce officielle ci-dessous.


D’autres symboles…

Claude Seignolle, ethnologue du monde fantastique : “Je suis un menteur idéal…”

Écrivain-culte pour un grand nombre de lecteurs, outre-atlantique notamment, Claude Seignolle, était le sujet de l’émission “Appel d’Air” en 2002. Alors âgé de 85 ans, il expliquait comment il avait construit son oeuvre fantastique sur un minutieux travail d’enquête. Dès l’âge de vingt ans, sur les conseils de l’ethnologue Van Gennep, il avait entrepris de collecter les traditions, les croyances, les peurs ancestrales auprès d’une population rurale née sous le second Empire. De là devait naître, selon les propos d’Hubert Juin en son temps, “le plus beau florilège d’histoires à faire peur de la littérature d’aujourd’hui”…
Claude Seignolle expliquait comment était née, dès son enfance, sa vocation d’ethnologue du monde fantastique. Formé avec la peur du loup, la peur de se pencher sur un puits… il se qualifiait de “menteur idéal” . Il évoquait sa rencontre avec Arnold Van Gennep, folkloriste français et ses premières enquêtes dans l’esprit du collectionneur. Il racontait quelques mésaventures vécues lors de ses enquêtes dans le monde paysan concernant le surnaturel, sa méthode pour questionner les gens, comment il était passé de l’enquête à la fiction, grâce à sa rencontre avec “Marie la louve”.

Ecouter l’interview sur FRANCECULTURE.FR

BENHAMOU : La franc-maçonnerie pour les nuls en 50 notions clés

[ISBN-10: 2412028869]
BENHAMOU Philippe, La franc-maçonnerie pour les nuls en 50 notions clés (Paris, First, 2017)

Philippe BENHAMOU est franc-maçon, membre de la Grande Loge de France depuis 1990. En 2005, il publie avec l’auteur américain Christopher Hodapp La Franc-maçonnerie pour les nuls aux Editions First. Le succès de ce livre destiné autant aux profanes qu’aux francs-maçons l’entraîne vers les joies de l’écriture.

Auteur, il s’imagine écrivain et rédige des nouvelles tirées de son expérience dans le monde ordinaire du travail quotidien (Mais que se passe-t-il derrière la porte fermée du bureau de votre collègue ?) ou inspirées par l’imaginaire symbolique du monde maçonnique.

Philippe Benhamou est chroniqueur régulier dans l’émission mensuelle 2 colonnes à la 1 : première et unique émission de webradio en direct sur la Franc-Maçonnerie, le symbolisme et l’ésotérisme (Radio DTC). Il collabore régulièrement à des revues d’histoire et de vulgarisation sur la franc-maçonnerie dans le but de mieux la faire connaître, de la démystifier mais aussi et surtout d’en montrer la beauté et la richesse symbolique.

Ses deux livres préférés sont Martin Eden de Jack London et Bouvard et Pécuchet de Flaubert. Le premier parce qu’il aime les marins qui écrivent et le deuxième parce qu’il dit qu’il va finir par leur ressembler.

Source : Babelio

Pour plonger plus profondément sous le tumulus…

FERRE Jean : Dictionnaire des symboles maçonniques (1997)

ISBN 2268025446

“La Franc-maçonnerie est un univers de symboles. Depuis son entrée dans le cabinet de réflexion jusqu’à son accès à la chambre du milieu, le parcours de l’initié en est semé. Voilà qui intrigue le profane et plonge parfois le maçon lui-même dans une profonde perplexité. Pour aider le lecteur à se repérer parmi les symboles maçonniques, Jean FERRE s’attache à faire ressortir la diversité des interprétations, sans toutefois privilégier une école aux dépens d’une autre, et prend appui sur les textes fondateurs (anciens devoirs, manuscrits, rituels) pour retrouver les racines du symbole, sa progression historique, sa richesse. Il étudie chaque outil, précise le rôle des officiers et détaille les divers rites en vigueur. Le Dictionnaire des symboles maçonniques (Paris, Editions du Rocher, première édition en 1997, réédité en 2003), remarquable synthèse sur le monde maçonnique, est à la fois un outil de travail pour le franc-maçon soucieux d’approfondir le sens de sa démarche et un instrument de réflexion pour le profane désireux de pénétrer un monde imprégné de secret.” (Editions du Rocher)

L’auteur, Jean Ferré, avertit le lecteur au début de l’ouvrage : “Ce travail est une recherche, un effort de synthèse, qui vise à apporter des éclaircissements aux Maçons curieux, désireux d’apprendre. Cependant, nous avons décidé de ne pas jouer le jeu des polémistes qui sévissent au sein des différentes Obédiences. Nous avons essayé de travailler au-delà de tout dogmatisme afin de ne froisser aucune susceptibilité. Le présent ouvrage a pour but essentiel de faciliter le travail des Maçons que la Maçonnerie intéresse. Ils y trouveront matière à recherche, à approfondissement. Plutôt que de renvoyer sans cesse le lecteur d’un chapitre à l’autre, nous avons préféré, quand cela n’alourdissait pas trop le texte, re-citer les extraits déjà cités dans un autre article. Dans le même esprit, nous avons daté la source du texte, à chaque citation, afin de bien marquer la « progression historique » et ne pas obliger le lecteur à rechercher systématiquement la date de parution ou d’édition. Parfois, le symbolisme général a été quelque peu négligé, au profit des textes de référence : les Anciens Devoirs, les manuscrits, les divulgations, les rituels. Ainsi le lecteur peut-il mieux se rendre compte des évolutions, des transformations de l’Ordre, des apports et des disparitions d’éléments symboliques survenus au cours de I’histoire. Bien évidemment, en rédigeant ce dictionnaire, nous n’avons pas eu l’ambition d’écrire une oeuvre totale et définitive. Cet ouvrage n’est qu’une approche de la Maçonnerie. Il est destiné à “ouvrir des portes”, à indiquer des directions de recherche à des profanes qui veulent comprendre ce qu’est la Franc-Maçonnerie, à des Maçons qui veulent progresser dans l’Art Royal.

Quelques extraits dans wallonica.org [en construction] :


En savoir plus…