Il se passe des choses sur les chaînes d’info en continu…

Julie Graziani (dr.)

Novembre 2019. Julie Graziani, éditorialiste française proche de l’extrême-droite fait sensation en intervenant à propos d’une mère divorcée, vivant avec deux enfants et bénéficiant du SMIC [NDLR : Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance, en France] :

Qu’a-t-elle fait pour se retrouver au SMIC, a-t-elle bien travaillé à l’école ou suivi des études ? Et si on est au SMIC, faut peut être pas non plus divorcer dans ces cas là…

D’aucuns évoquent une stratégie de la droite extrême visant à élargir la ‘fenêtre d’Overton‘ (l’étendue des sujets jugés acceptables dans le débat public) afin de banaliser des propos tenus par e.a. le clan Le Pen en France. Pour mieux comprendre…


“[…] c’est le monde de l’information, ou ce qu’il en reste, qui s’est twitterisé, comme si Twitter devenait le mode normal de commentaire de l’actualité, non pas uniquement en raison de la forme brève, mais pour la dimension arbitraire et subjective qui permet l’énonciation de tous les avis.

Cette évolution marque l’avènement du troisième âge du commentaire d’actualité. Il y eut jadis à l’époque des fondateurs, un régime de certitude où l’on avait la sensation de dire des choses scientifiques sur la réalité sociale, une certitude qui est progressivement partie en lambeaux. Puis on est passé à un régime d’opinion, où les idéologies, les valeurs avaient droit de cité. Mais là aussi ce régime-là s’est fait la malle. Voilà l’avènement du régime de l’avis ! J’ai un avis, un avis lié à ma subjectivité, ce qui me traverse l’esprit au moment où je vous parle — “les smicards ne devraient pas divorcer”, “les policiers devraient tirer sur les jeunes violents”, “c’est ce que je pense et voilà tout” — le régime de l’avis emporte tout, ce que je pense du divorce, des violences urbaines, des voyages spatiaux. […]” [FRANCECULTURE.FR : écouter ici l’émission de Guillaume Erner, datée du 6 novembre 2019…]


Plus de presse…

LE CLEZIO : Greta Thunberg, la gravité de la Terre

Greta Thunberg en mars 2019 © LIBERATION.FR

La Suédoise de 16 ans, à l’initiative des grèves hebdomadaires des lycéens à travers le monde pour protester contre le réchauffement climatique, est le visage d’une génération qui n’entend ni renoncer ni payer pour les erreurs de ses aînés.

Son visage nous est devenu familier. Elle est sérieuse comme on l’est quand on n’a pas encore 17 ans, elle regarde l’objectif sans ciller, elle lit ses discours d’une voix posée, dans un anglais parfait, ses nattes sages encadrent ses joues rondes, ses yeux nous fixent sans une hésitation, elle se tient bien droit, les bras le long du corps, elle ressemble un peu à une gymnaste, ou à une déléguée d’un groupe de collégiennes. Elle est devenue la combattante la plus crédible du mouvement de défense de notre planète menacée par le gaspillage des ressources naturelles et la disparition des espèces animales. Elle est reçue par les plus grands, des présidents, des directeurs d’industrie, des éminences des banques. Elle parle à la COP 24, ce club très fermé qui reçoit dans la ville de Katowice en Pologne les politiques et les spécialistes de l’environnement, qui discutent beaucoup et ne font pas grand-chose. Son discours est facile à comprendre. Elle ne manie pas l’hyperbole, elle ne se cache pas derrière les statistiques inutiles et les promesses de Gascon. Elle ne flatte pas le public pour dénicher des électeurs. Elle dit que nous – les adultes, les responsables, les acteurs de notre monde égoïste et rapace -, nous n’avons rien fait, et que les enfants du futur nous demanderont des comptes. Elle dit même une chose plus terrible, que lorsque nous ne serons plus là, dans dix, vingt ou trente ans, elle y sera encore et que c’est à elle que les enfants demanderont des comptes. Elle nous accuse, de sa voix douce et calme, d’avoir oublié que la Terre nous est prêtée, pas donnée. Est-ce que nous pouvons l’entendre ? Nous avons si peu entendu les voix qui nous interpellaient, avant elle. Nous n’avons pas écouté la parole du chef des Indiens Lummi, le grand Seattle, lorsqu’il répondait au gouverneur qui lui proposait d’acheter les terres indiennes : “Comment pouvons-nous vendre ce qui ne nous appartient pas ?” Nous n’avons pas entendu les avertissements des hommes de science, d’Aldo Leopold, de Bertrand Russell. Nous n’avons même pas écouté Einstein quand il nous prévenait que si les abeilles venaient à disparaître, nous n’aurions que quelques mois à vivre.

Son action est simple, comme cela devrait toujours l’être quand il s’agit de choses normales. Chaque vendredi, elle appelle à la grève des enfants. Une grève des écoliers, il y a de quoi faire sourire les sceptiques. Avec un petit sourire, ils ne se privent pas de dire que c’est assez original, plutôt amusant. Et il lui faut du courage, à Greta, pour affronter le sourire ironique des adultes. Pourtant, quand elle apparaît, sur nos écrans, dans les pages de nos journaux, avec son visage grave et ses traits doux, et qu’elle dit de sa voix de colère contenue que nous devons paniquer, que nous devons réagir, nous indigner, commencer la lutte, changer notre façon d’être, notre rapport au monde et aux animaux qui l’habitent avec nous, que nous devons nous inquiéter de l’absence des saisons, de la disparition des insectes et des oiseaux, du dépeuplement des mers et du blanchissement des coraux, de cette sorte de silence assourdissant qui s’étend peu à peu sur la planète nature, au profit des vacarmes des villes, du mouvement fébrile des hommes, de l’exploitation à outrance des richesses du sol et des forêts, comment ne pas ressentir un coup au cœur, un tressaillement, comment ne pas être envahi par la nostalgie du futur, à l’idée de ce que nous n’avons pas fait, de ce que nous avons laissé se défaire, de notre regard qui s’est détourné, du grincement cynique de nos égoïsmes ? Comment ne pas l’entendre ? Comment avons-nous pu oublier à ce point nos responsabilités envers les générations à venir, comment avons-nous osé accepter que ceux qui vont pâtir le plus du changement climatique seront ceux qui n’ont pas participé à sa détérioration, ceux qui n’ont pas profité des bénéfices de la production, qu’ils mourront de faim parce que nous avons rempli nos garde-mangers à l’excès ?

Il n’est pas imaginable que tout cela ne soit qu’une crise passagère, que cela disparaisse dans le grenier encombré de nos luttes échouées, de nos approximations, de nos rêves fracassés.

Greta Thunberg, elle, n’a pas renoncé. Avec la gravité de son jeune âge, avec la science instinctive de l’enfance, elle monte à la tribune, elle dit ce que nous ne voulons pas entendre, elle brandit ses panneaux devant les Parlements, devant les politiques, les puissants de ce monde. Elle parle pour elle, pour sa génération, mais aussi pour ses enfants à naître, et au-delà des humains, pour notre Terre tout entière, dans sa précieuse et fragile beauté. Écoutons-la. Entendons-la. Il est peut-être encore temps.

J.M.G. Le Clezio

Lire l’article original sur LIBERATION.FR (13 mars 2019)…


Dans la presse également…

PIKETTY : Chaque société invente un récit idéologique pour justifier ses inégalités…

Dans une société où 50 % de la population n’hérite de rien, ou presque, Piketty prône un héritage pour tous © Rémy Artiges

“Héritage pour tous, forte imposition des plus hauts revenus et du patrimoine, cogestion en entreprise : dans son nouvel opus, «Capital et idéologie», qui sort ce jeudi, l’économiste français le plus connu à l’international depuis son «Capital au XXIe siècle» s’attaque au dogme de la propriété pour inverser la courbe explosive des inégalités. Renversant.

Libération : Vous publiez un livre-enquête de 1 200 pages sur les inégalités sociales que vous résumez en une phrase (!) dans votre introduction : l’inégalité n’est pas économique ou technologique, elle est idéologique et politique. Qu’entendez-vous par là ?

Piketty : J’essaie de montrer dans le livre que l’inégalité est toujours une construction politique et idéologique, et que les constructions du présent sont aussi fragiles que celles du passé. Nous vivons aujourd’hui avec l’idée selon laquelle les inégalités d’autrefois étaient despotiques, arbitraires et que nous serions dans un monde beaucoup plus mobile et démocratique, où celles-ci sont devenues justes et justifiées. Mais cette vision ne tient pas la route, elle est le fait d’élites qui affirment que les inégalités sont naturelles et ne peuvent pas être changées, sinon au prix d’immenses catastrophes. En réalité, chaque société humaine doit inventer un récit idéologique pour justifier ses inégalités, qui ne sont jamais naturelles. Ce discours, aujourd’hui, est propriétariste, entrepreneurial et méritocratique. L’inégalité moderne serait juste car chacun aurait en théorie les mêmes chances d’accéder au marché et à la propriété. Problème, il apparaît de plus en plus fragile, avec la montée des inégalités socio-économiques dans presque toutes les régions du monde depuis les années 80-90.

Libération : Une des pierres angulaires de ce récit hyperinégalitaire est la sacralisation de la propriété, selon vous…

Piketty : On observe des formes de sacralisation de la propriété, qui rappellent parfois les inégalités très choquantes des siècles passés. Au XIXe par exemple, quand on abolit l’esclavage, on est persuadé, tel Tocqueville, qu’il faut indemniser les propriétaires, mais pas les esclaves qui ont travaillé pendant des siècles sans être payés ! L’argument est imparable : s’il n’y a pas de compensation, comment expliquer à une personne qu’elle doit rendre le patrimoine qu’elle avait acquis de manière légale à l’époque ? Que fait-on d’une personne qui a vendu ses esclaves il y a quelques années et qui possède maintenant des actifs immobiliers ou financiers ? Cette sacralisation quasi religieuse de la propriété, cette peur du vide dès lors qu’on commence à remettre en cause les principes de la propriété faisait qu’on était prêt à justifier n’importe quel droit de propriété issu du passé comme fondamentalement juste et impossible à remettre en cause. On la retrouve actuellement avec la question des supermilliardaires, quel que soit le nombre de zéros. Les fortunes individuelles pouvaient atteindre 10 milliards d’euros il y a quinze ans, désormais, c’est 100 milliards…

Libération : Nous sommes donc dans la sacralisation de la propriété…

Piketty : Cette peur peut nous empêcher de résoudre des problèmes extrêmement graves, comme le réchauffement climatique, et plus largement d’avoir un système économique qui soit acceptable pour le plus grand nombre. Cette espèce de fixation, de sacralisation de la propriété comme indépassable, est un danger pour les sociétés humaines. En France comme au Royaume-Uni, dans les années 80, on a basculé directement d’un système qui misait sur les nationalisations et la propriété étatique comme unique mode de dépassement du capitalisme, à… rien du tout ! Cette bascule soudaine dans la libéralisation totale des flux de capitaux, couplée à la chute du mur de Berlin et la fin du communisme a enterré les tentatives pour repenser la propriété.[…]”

Lire la suite de l’interview de Sonya FAURE sur LIBERATION.FR (11 septembre 2019)


Plus de presse…

CHATER: Théorie de l’esprit plat. L’intelligence n’est qu’une illusion

Couverture du Science & Vie n°1223 (août 2019)

Les sens sont nos propres juges et les premiers, et ils ne perçoivent les choses que par les événements externes [qui les affectent] ; alors il n’est pas étonnant si, dans tous les éléments qui servent à la bonne marche de notre société, il y a un si perpétuel et général mélange de cérémonies et de signes extérieurs superficiels, en sorte que la meilleure et la plus réelle part des règles sociales consiste en cela.

Montaigne (1580)

L’esprit n’est pas profond, il n’existe aucun moi intérieur.” Avec sa Théorie de l’esprit plat, Nick CHATER vient de jeter un énorme pavé dans la mare. Car ce professeur en sciences du comportement a découvert que notre esprit, loin d’être insondable, fonctionne de façon totalement… superficielle ! Ce que démontrent plusieurs expériences, qui prouvent l’incroyable platitude de notre intellect. Pire, elles remettent en cause ce que nous croyons être nos convictions, notre personnalité et même notre inconscient ! Nous l’ignorons, mais nous sommes tous bêtes ; et le savoir est un premier pas pour l’être moins.

On pensait que notre esprit était profond… alors qu’il est bêtement superficiel

Vu toutes les pensées qui vous viennent, vous êtes convaincu de la profondeur de votre esprit, au point qu’il vous paraît insondable? Désolé de vous le dire, mais votre esprit est vide, absolument superficiel, d’une platitude consternante. En un mot, vous êtes “bête”. Ne le prenez pas mal : ce jugement vaut pour tous les humains. Sans exception ! Telle est la conclusion de la théorie globale de l’esprit développée par le psychologue anglais Nick Chater : la “théorie de l’esprit plat”.

Présentée dans un livre paru fin 2018, cette théorie fait table rase de réflexions philosophiques millénaires, de travaux de psychiatrie séculaires et de dizaines d’années d’études scientifiques dédiées à notre psyché. Le tout en se fondant sur un constat tout simple: “L’esprit n’est pas profond, il n’existe pas de ‘moi intérieur’, ni de subconscient ou d’inconscient tels que nous les concevons; au contraire, l’esprit est plat, il élabore en temps réel chacune de nos pensées, mais il le fait avec une telle rapidité, une telle puissance que nous avons l’impression qu’elles ont toujours été là”, résume le professeur en sciences du comportement à l’université de Warwick.

Plat? L’esprit humain? Allons … En chacun de nous, à chaque décision, chaque sensation perçue, notre esprit semble puiser en ses tréfonds un caractère, des envies, des sentiments, des souvenirs pour les trier avant de les faire remonter à la surface, les mettre en balance et, in fine, produire notre pensée. Sans parler des parasitages de l’inconscient, du Moi, du Sur-Moi et du Ça chers à Freud.

Nick Chater balaie tout cela. Dans sa théorie, rien d’enfoui : l’esprit est exclusivement accaparé par les interprétations instantanées générées par ce sur quoi il porte son attention. Il improvise en permanence, sans s’appuyer sur des structures supposées être constitutives de notre identité. Mais il crée l’illusion de leur réalité par sa seule rapidité.

Personnalité, convictions, sentiments … Tout ce qui semble animer notre profondeur intellectuelle s’avère alors une illusion qui aurait émergé en même temps que l’esprit lui-même et grandi avec lui, comme un faux reflet. Une illusion si savamment orchestrée qu’elle nous aurait tous, et depuis toujours, floués, bêtes que nous sommes. “Pour moi, reprend le chercheur, le fait de ‘chercher en nous’, de ‘comprendre le moi profond’, est une bêtise. Notre pouvoir d’introspection est trop limité, nous ne voyons en nous-mêmes que les histoires que nous voulons bien nous raconter, c’est-à-dire des affabulations. Et nous ne leur donnons alors que trop d’importance en les entretenant.

APRÈS GALILÉE ET DARWIN

C’est à la suite d’un vaste travail de méta-analyse que Nick Chater en est venu à formuler la “platitude” de notre esprit. Et cette vision, pour le moins iconoclaste, a été bien accueillie par la communauté scientifique -son livre est lauréat 2019 du prix PROSE en psychologie clinique qui récompense les œuvres universitaires. “J’admire l’ambition de la théorie de Nick Chater. Nos recherches vont dans le même sens -même si elles sont moins catégoriques“, témoigne par exemple Petter Johansson, chercheur en psychologie expérimentale (université de Lund, Suède).

Depuis des décennies, de multiples observations psychologiques et neurologiques se sont en fait accumulées, détruisant petit bout par petit bout les idées que nous nous faisions sur notre esprit. Notre perception si riche? “Un mirage“, balaie Ronald Rensink, professeur en cognition visuelle (université de Colombie-Britannique, Canada). Notre pouvoir d’imagination illimité? “Une construction mensongère“, assure Stephen Kosslyn, professeur émérite en psychologie cognitive à Harvard. Nos connaissances, notre raison, notre libre arbitre? “Pour beaucoup des approximations, des interprétations et des histoires qu’on se raconte“, assène Albert Moukheiber, docteur en neurosciences cognitives (université Paris 13). La théorie de Nick Chater assemble pour la première fois toutes ces illusions mentales en un tout cohérent, qu’elles concernent l’introspection ou la perception.

La platitude de notre esprit expliquerait ainsi pourquoi nous sommes influençables, sensibles aux biais cognitifs, et même parfois insensés. D’où l’intérêt de s’en soucier. D’autant que le marketing et les sciences de l’information en jouent pour capter notre attention. Une humiliation anthropologique de plus -après que Galilée nous a éjectés du centre de l’Univers et Darwin fait tomber du sommet de l’évolution, nous voilà sans profondeur ?

Oui, mais dites-vous que si votre esprit n’est pas profond, il travaille à une vitesse si faramineuse qu’il réussit à en donner l’illusion. Qu’il est peut-être plat, mais qu’il est un improvisateur tout-puissant. Alors, embrassez votre vie intérieure à la platitude si exceptionnelle qu’elle a réussi à se tromper elle-même sur sa propre nature -des bravos sont de mise. Découvrez-la, votre bêtise, car elle est, aussi, votre véritable intelligence. On vous l’avait dit: il ne fallait pas le prendre mal […]

Lire la suite du dossier de Thomas CAILLE-FOL dans le SCIENCE-ET-VIE n°1223…


EAN 9782259265195

Nick Chater est professeur de sciences du comportement à la Warwick Business School. Il y a fondé le groupe d’étude des sciences du comportement, qui est le plus important du genre en Europe. Il est également conseiller auprès du Behavioral Insights Team, l’agence de mise en application des sciences du comportement rattachée au gouvernement britannique. Il est membre du Comité britannique sur le changement climatique et membre de la Cognitive Science Society et de la British Academy.

“Le subconscient et la « vie intérieure » ne seraient-ils qu’une illusion ? Dans cet essai novateur, le psychologue et comportementaliste Nick Chater propose une nouvelle approche révolutionnaire du fonctionnement de l’esprit humain. Nous aimons penser que nous avons une vie intérieure, que nos croyances et nos désirs proviennent des profondeurs obscures de notre esprit, et que si nous savions comment accéder à ce monde mystérieux, nous pourrions vraiment nous comprendre nous-mêmes. Pendant plus d’un siècle, les psychologues et les psychiatres se sont efforcés de découvrir les secrets de notre conscience. Nick Chater révèle que cette entreprise est vouée à l’échec. S’appuyant sur l’état de la recherche en neurosciences, en psychologie du comportement et de la perception, il démontre que notre esprit n’a pas de profondeurs cachées et que la pensée inconsciente est un mythe. Notre cerveau, tel un grand improvisateur, génère en fait nos idées, nos motivations et nos pensées dans le moment présent. À travers des exemples visuels et des expériences contre-intuitives, nous comprenons que notre esprit s’invente en permanence, improvisant constamment notre comportement à partir de nos expériences passées. Original et délicieusement provocateur, ce livre nous oblige à reconsidérer ce que nous pensions savoir sur le fonctionnement de notre esprit.” [source : LISEZ.COM]

A lire : CHATER Nick, Et si le cerveau était bête ? (Paris : Plon, 2018)


Plus de discours structurés sur nous et nos frères humains…

Selon une étude, 75% des Français

© Grae Dickason

“Paris – Une étude qui va faire du bruit. Contrairement aux idées reçues, on apprend ainsi que près de 75% des Français. Ce qui est très au-dessus de la moyenne européenne, qui elle est plutôt de l’ordre de 60%. Quelles sont les raisons d’une telle différence, quelles peuvent être les conséquences ? Notre spécialiste Constance Deplanque répond. Reportage.

C’est très rassurant‘ notent les instituts de sondages. ‘Auparavant, nous avions entre 45 et 55% des Français. Maintenant on approche des 75%‘. Cette étude vient rebattre les cartes et faire taire les mauvaises langues qui affirmaient que seulement 30% des Français. Mais désormais un nouveau seuil est atteint. Peut-être demain pourrait-on envisager 80% des Français ? Mais les pouvoirs publics sont-ils prêts pour ce changement radical ? ‘Ce qui reste cependant inquiétant, c’est que 25% des Français‘ regrette pour sa part Bruno Le Maire.

Pour comparaison il suffit de voir l’Angleterre avec seulement 51% des Anglais. En Russie, on atteint moins de 10% des Russes. L’Espagne tire son épingle du jeu avec près de 86% des Espagnols. Une telle disparité interroge. Pour certains scientifiques, c’est certain, d’ici 2025 il faudra vraisemblablement compter avec 85% des Français. Et vous ?”

Source : LEGORAFI.FR (26 juin 2019)


Plus d’humour encore…

SERRES : L’espèce humaine est constituée de braves gens

© Le Temps

“Le populaire philosophe et historien des sciences Michel SERRES est décédé le samedi 1er juin 2019, à l’âge de 88 ans. Nous [LETEMPS.CH] reproposons une ample interview de 2017, lorsqu’il publiait “C’était mieux avant”. Il nous lançait, en argumentant: “J’assume de passer pour un imbécile“.

Il avait 87 ans lors de notre rencontre, avait écrit 65 livres, reçu toutes les distinctions, et siégé à l’Académie française. Et pourtant, Michel Serres restait cet homme merveilleusement espiègle, qui a pu conclure un entretien d’un: “L’essentiel, c’est de s’amuser”. Il se désolait surtout de tous ces “grands-papas ronchons” qui “créent une atmosphère de mélancolie sur les temps d’aujourd’hui”, au point de nous offrir un nouveau voyage pour énumérer toutes les plaies cautérisées par le progrès. Et s’il se présentait dans cet essai comme un vieillard, il conservait l’enthousiasme de cette nouvelle jeunesse à qui il rêve que les grands-papas ronchons cèdent enfin la place.

Le Temps: Votre livre s’adresse aux «grands-papas ronchons», vous pensez qu’ils sont nombreux?

Michel Serres : Ce livre n’est pas une critique des vieux, dont je fais partie, mais j’entends une parole très négative sur les jeunes et le monde tel qu’il est devenu. J’ai voulu rappeler qu’il y a un peu plus d’un demi-siècle, nous avions Hitler, Staline, Franco, Mussolini, Mao Zedong, qui ont fait quarante-cinq millions de morts. Evidemment, je m’incline avec beaucoup d’empathie et de pitié devant les victimes des attentats et guerres civiles d’aujourd’hui, mais par rapport à ce que j’ai vu pendant la Seconde Guerre mondiale ou durant les crimes d’Etat tels que la Shoah ou le goulag, il n’y a pas de comparaison possible. Un chercheur américain l’a d’ailleurs confirmé, nous assistons à une baisse tendancielle de la violence. Et si beaucoup sont persuadés que notre monde est violent, nous n’avons jamais connu une telle paix.

Les anciens ne sont pas les seuls à ronchonner. On voit de plus en plus de jeunes contester le progrès, comme celui des vaccins, par exemple.

M.S. : La notion de paradis perdu est une constante de l’humanité. Durant ma jeunesse, certains de ma génération disaient déjà c’était mieux avant. Le monde a radicalement changé sous l’influence des sciences exactes: la biochimie et la pharmacie, qui ont fait progresser la santé, et les mathématiques, qui ont développé les nouvelles technologies. Or ceux qui ont la parole aujourd’hui, des administrateurs aux politiques, sont formés aux sciences humaines. Ce qui provoque un décalage entre la vérité des sciences humaines, qui est relative, et la vérité scientifique. Par conséquent, le problème n’est plus de savoir si l’aspirine est efficace, mais de savoir combien de gens pensent que l’aspirine est efficace. Et ce glissement est dangereux. C’est dramatique de ne plus croire aux vaccins. Par exemple si les gens peuvent se montrer presque nus sur la plage, c’est parce qu’en 1974 la petite vérole qui avait défiguré tant de corps a été éradiquée par les vaccins. Aujourd’hui, on ne meurt d’ailleurs plus que de maladies pour lesquelles on n’a toujours pas de vaccin.

Il semble pourtant y avoir eu un âge d’or: les Trente Glorieuses, période de paix, prospérité et plein emploi…

Durant les Trente Glorieuses, il y avait aussi Mao Zedong, Pol Pot, Ceausescu, le Rideau de fer… Et ces Trente Glorieuses étaient quand même très localisées, alors qu’aujourd’hui le confort est plus général. Ce que l’on peut effectivement interroger, c’est la croissance du chômage. Car le travail a beaucoup évolué avec les outils, qui nous ont dispensés de nombreux travaux pénibles. Mais plus il y a d’outils, moins il y a de travail. Nous dirigeons-nous vers une société sans travail ? Si cela arrive, il faudra repenser complètement la société qui reste entièrement organisée autour de celui-ci. Et personne ne peut dire si c’est une bonne ou mauvaise nouvelle.

Vous rappelez en tout cas qu’avant, ça puait, car l’hygiène était déplorable.

Vous n’imaginez pas à quel point ! Dans les années 50, le magazine Elle a même fait scandale en recommandant de changer de culotte chaque jour. A l’époque, évoquer l’hygiène intime était non seulement tabou, mais oser imaginer changer quotidiennement de sous-vêtement était folie. Avant, il y avait aussi beaucoup de maladies que la pénicilline a éradiquées. Et sur dix patients dans une salle d’attente médicale avant-guerre, on croisait trois tuberculeux et trois syphilitiques. C’est terminé. La médecine et l’hygiène ont même fait bondir l’espérance de vie. Aujourd’hui, une femme de 60 ans est plus loin de sa mort qu’un nouveau-né en 1700…

Alors d’où vient ce pessimisme ambiant?

Les riches savent rarement qu’ils sont riches, et plus on est dans le confort, plus on est sensible aux petits moments d’inconfort. D’ailleurs pendant les Trente Glorieuses, peu de gens avaient conscience de vivre une période de prospérité. On râlait déjà. C’est une affaire de tempérament, surtout français. En France, on ne dit jamais “c’est bien”, mais “c’est pas mal”. Cette culture fondée sur la critique date de Voltaire. L’optimiste est resté un candide, et donc un imbécile, alors que le pessimiste serait celui qui voit clair. J’assume de passer pour un imbécile…”

Lire la suite de l’interview menée par Julie RAMBAL sur LETEMPS.CH (article du 1 juin 2019)

Plus sur Michel SERRES dans l’encyclopédie de l’Agora (2012)


Plus de discours pour dénoter notre humanité…

TOULHOAT : La thérapie diélienne. Une psychanalyse méthodiquement introspective.

© Collection privée

Cet exposé propose une introduction à la thérapie diélienne, associant principes et déroulement concret. La différence fondamentale entre cette psychanalyse introspective méthodique et toutes les autres appellations psychanalytiques est mise en exergue : le refoulement pathogène est actuel, et concerne l’avertissement surconscient des limites individuelles, la coulpe vitale.

Pourquoi entreprendre une thérapie?

De nos jours, dans nos sociétés occidentales, depuis Freud, l’idée que l’insatisfaction intime, l’absence de ce paradis terrestre que nous croyions nous être dû, puisse trouver un soulagement auprès d’un “psy” est bien établie. Les troubles de l’humeur, de la personnalité, du comportement, de l’adaptation, manifestés par un individu, déclenchent chez son entourage dérangé une pression pour qu’il “consulte”. Dans certains milieux intellectuels, ne pas être engagé dans un “travail sur soi” est même devenu une marque de banalité, voire d’arriération, qu’il convient d’éviter à tout prix.

S’il y a bien des motifs conventionnels, et bien des motifs exaltés, pour chercher une telle assistance, il y aussi des motifs authentiques : authentiques car la désorientation actuelle est grande, et les souffrances qu’entraîne cette dernière bien réelles, multiformes et omniprésentes.

Il y a un profond progrès évolutif en principe, dans la confiance accordée à une science du psychisme, supposée sous-tendre les conseils du praticien, comparée à la confiance accordée naguère au prêtre de sa religion de naissance, porte-parole et interprète d’un dogme. Mais quel “psycho-praticien” choisir parmi l’offre foisonnante ? Et ce foisonnement d’écoles n’est-il pas le signe, le symptôme patent de l’absence d’une science unificatrice?

On s’en remettra aux recommandations d’un parent ou ami (le bouche à oreille) peut-être, au hasard le plus souvent (je vais là parce que le cabinet est situé commodément pour moi). On se fiera à la réputation, et si on en a les moyens financiers, on acceptera de la payer très cher, dans une naïve survalorisation matérialiste.

Et l’on continuera de traîner son mal de vivre et son angoisse, le psy contemporain n’ayant ni plus ni moins d’efficacité que le prêtre d’autrefois ou d’aujourd’hui en son confessionnal : en partie soulageant selon le degré de bon sens qu’aura su conserver le gourou de notre choix, mais le plus souvent aggravant, car psys et prêtres sont des catégories particulièrement exposées à la perte du bon sens.

Qu’est ce qui différencie la thérapie diélienne de toutes les autres ?

Elle est une psychanalyse, car voyant dans le refoulement la cause dynamique de l’angoisse pathologique, conformément à l’intuition fondatrice de Freud, elle cherche le soulagement libérateur dans une analyse des profondeurs extra-conscientes de la psyché, le travail de défoulement.

Elle se distingue de toutes les formes de psychanalyse qui ont rapidement divergé à partir du freudisme originel, en définissant que ce qui est pathologiquement refoulé de manière dynamique n’est ni le souvenir d’un traumatisme accidentel, ni des désirs sexuels ou matériels socialement inavouables, mais la vérité sur soi et sur les conditions de l’existence.

Diel a nommé coulpe vitale ou culpabilité essentielle la lucidité de l’individu à l’égard de ses propres limites et du sens de la vie. Il a identifié une instance extra-consciente inspiratrice en chacun de sa relative lucidité, qu’il a appelée surconscient, et dont il a montré la nécessité vitale. Le surconscient-guide est en effet l’analogue évolué de l’instinct animal. Le refoulement de la coulpe vitale crée le subconscient, instance caractérisée par les ambivalences de la valorisation. C’est le processus pathogène fondamental : en abrégé, c’est la vanité dans sa signification profonde (le vide).

La psyché, la vie psychique, notre monde intérieur, notre intentionnalité, est constituée de l’ensemble de nos désirs retenus et valorisés, en attente de leur satisfaction, devenus ainsi les motifs de notre comportement (de nos actions futures). Chacun de nos motifs est un centre énergétique qui se situe dans le “cadre pulsionnel”, c’est à dire une réponse à l’incitation nutritive élargie (matérialité), propagative élargie (sexualité), ou orientatrice élargie (spiritualité). La psyché est libre d’angoisse dans la mesure où ces trois pulsions à fondement biologique peuvent être satisfaites en harmonie, c’est à dire sans préjudice de l’une sur l’autre. Cet état n’est possible que dans la mesure où les motifs eux-mêmes sont harmonisés.

Il en résulte que notre activité psychique essentielle consiste en une constante délibération : si notre intellect conscient est la forme d’imagination représentative tournée vers le monde extérieur, par laquelle nous délibérons pour surmonter les obstacles que ce dernier oppose à la satisfaction de nos désirs, un plan de délibération plus profond nous est indispensable pour trier les motifs, les revaloriser, les dissoudre ou les renforcer, de sorte à re-concentrer notre énergie intentionnelle vers les promesses de satisfaction les plus valables. Cette délibération profonde organisatrice de notre intentionnalité constitue l’activité valorisatrice de l’esprit. Elle définit ce qu’est l’esprit humain.

Toute psychanalyse invite implicitement à observer notre vie intérieure, autrement dit à une introspection. Diel reconnaissait à Freud un grand talent introspectif, car comment le psychologue peut-il deviner ce qui se passe dans le for intérieur d’autrui, sinon par projection de ce qu’il trouve dans sa propre délibération ? L’erreur de Freud a été de dogmatiser jusqu’à l’absurde sa théorie pansexuelle.

Diel a “élevé l’introspection au rang d’une méthode” pour reprendre l’appréciation d’Einstein. C’est cette méthode introspective qui engendre la technique analytique diélienne : grâce à elle, l’introspection peut éviter en principe le danger de la morbidité subjective, et atteindre l’objectivité assainissante.

Cette méthode, Diel l’a construite de définition en définition, ce qui est tout à fait caractéristique de la démarche scientifique qui découvre peu à peu les contenus de son champ de recherche, et comprend la nécessité de les cerner le plus précisément et concisément possible, en termes d’un langage conceptuel communicable et par là transmissible. Les contenus sont dans ce cas ceux de notre monde intérieur, les éléments de notre incessante délibération. Diel a pu d’autant mieux découvrir simultanément les articulations légales entre ces éléments, les lois du fonctionnement psychique, qu’il pouvait s’appuyer sur des définitions claires. Toutes ces découvertes de Diel ont été le fruit de son introspection systématique, mais aussi le fait d’un génie scientifique extraordinairement puissant.

Ainsi, en thérapie diélienne, le patient est assez tôt invité à reconnaître ce qui meuble son monde intérieur, grâce au puissant éclairage de cette terminologie, et à comprendre peu à peu les rouages, les tenants et les aboutissants, qui déterminent son “humeur” fluctuante entre profondeurs de l’angoisse et sommets de la joie.

La thérapie ne consiste pas en l’administration d’une “pilule” magique assortie d’exercices quasi-rituels, ni en la recherche d’un hypothétique “abréaction” des traumatismes enfouis. La thérapie consiste à apporter au patient le moyen expérimental théoriquement bien établi, de l’assainissement progressif de sa délibération profonde. Le dialogue entre le thérapeute et son apprenti est un combat contre les résistances subconscientes qui s’opposent au défoulement de la coulpe vitale, et l’adhésion peu à peu renforcée par l’expérience répétée du profond soulagement éprouvé à ce défoulement responsable. C’est une véritable ré-éducation de l’esprit, le plus souvent au long cours, visant l’autonomie dans l’auto-contrôle introspectif.

L’acquis psychologique devient peu à peu une seconde nature positive qui s’exprime spontanément dans les circonstances de la vie, sans que le travail conscient d’analyse et dissolution des faux-motifs n’ait plus à s’interposer entre excitation et réaction. Par contre, cet acquis s’est forgé peu à peu à travers ce travail analytique supervisé par le thérapeute. Il est encore définissable comme une capacité développée à trouver la solution juste au calcul de satisfaction. Il accroît la satisfaction essentielle, satisfaction de l’élan avec la solution du grand calcul, en y subordonnant sans la négliger la satisfaction accidentelle, solution du petit calcul.

La thérapie diélienne conduit effectivement vers la santé psychique, terrain le plus favorable au maintien de la santé somatique. Mais il ne s’agit pas d’un état statique : d’une part chacun doit faire face quotidiennement au flux des circonstances accidentelles qui s’opposent à sa quiétude; d’autre part, notre psychisme recherche l’intensité, l’éveil intensif, solution juste à l’inquiétude fondamentale devant la mort. La santé psychique se fonde dans l’acceptation du combat difficile inhérent à la vie, laquelle nous met au défi d’harmoniser les excitations comme les incitations.

Nous acceptons ce combat d’autant mieux que nous mesurons notre force, c’est à dire que nous défoulons notre coulpe vitale (que nous diminuons notre vanité). Nous constatons alors que nos forces se développent dans cette même mesure (l’exercice développe la musculature et sa coordination, le fonctionnement crée l’organisation). Nous récupérons l’énergie précédemment bloquée dans la tâche exaltée, et nous re-concentrons celle que nous avions dispersée dans la banalisation. Notre pulsion spirituelle se satisfait réellement dans cette supervision régulatrice de nos pulsions matérielle et sexuelle.

La joie de vivre est la récompense de ce déploiement de notre élan. C’est un état d’âme détaché des circonstances heureuses ou malheureuses, fondé dans l’auto-estime pour notre accomplissement de la tâche vitale. Cet état d’âme n’est jamais établi une fois pour toutes, mais plus nous l’avons goûté, plus nous le regretterons : notre assurance-vie (essentielle) c’est la méthode acquise, car ce fil d’Ariane nous guidera à nouveau vers le défoulement de notre coulpe vitale.

Le déroulement d’une séance
© Joan Miró

Idéalement, chaque séance devrait se solder pour le patient par un sentiment de soulagement relatif. C’est l’expérience répétée de ce soulagement qui peu à peu confortera l’adhésion et débordera la résistance. La cause angoissante actuelle étant un faux motif refoulant et refoulé, ce soulagement résulte de la sublimation de l’exaltation qui entretient ce faux motif, rectification du calcul de satisfaction du patient rendue possible par sa compréhension des explications de l’analyste, c’est à dire le travail commun de spiritualisation.

La première séance consacre nécessairement une bonne partie du temps à l’information du thérapeute sur la biographie du patient, et à l’indispensable initiation du patient à la méthode (le choc de surprise préconisé par Diel). Mais cette séance comme les suivantes entrera dans “le vif du sujet” avec l’écoute de la plainte dominante du patient au moment présent.

C’est là le “matériau brut”, subjectif, sur lequel peut travailler l’analyste, et qu’il cherchera à préciser en conduisant un interrogatoire qui a pour but de démêler réalité et interprétation dans le récit des situations intriquées, contraintes ou provocations réellement subies, et fausses réactions typiques.

Dans un deuxième temps, l’analyste proposera à son patient une révision plus objective de la situation irritante et/ou angoissante, en faisant la part de la responsabilité de ce dernier dans la dramatisation, l’amplification affective de sa réaction. Il y réussira en s’appuyant sur sa connaissance longuement éprouvée des lois du fonctionnement psychique, et en particulier du cadre catégoriel de la fausse motivation : l’analyste doit maîtriser le calcul psychologique pour arriver à expliquer séance après séance à l’analysé comment les errements subconscients de son calcul de satisfaction déterminent les états dont il souffre.

En effet, l’affectivité du patient s’exprime nécessairement selon l’un des quatre pôles ambivalents de la décomposition de sa valorisation de lui-même et de son ambiance : sur-valorisation vaniteuse et dévalorisation coupable de lui-même, dévalorisation accusatrice et survalorisation sentimentale de l’autre, de l’ambiance. “L’essentiel n’est pas ce qui nous arrive, mais la façon dont nous le vivons” répétait Diel. Le but de l’analyste est donc d’attirer l’attention introspective du patient sur l’essentiel de sa réaction, quand ce dernier est conforté par toutes les conventions à rester fixé sur les circonstances accidentelles, et à l’interprétation affective qu’il se croit justifié à en faire.

Le combat est souvent difficile à mener pour gagner la réceptivité du patient : c’est là que l’analyste doit puiser toute sa force de conviction dans l’expérience du bien qu’il a pu se faire lui-même en défoulant sa coulpe vitale, en attaquant et en diminuant sa propre vanité. Comme Diel l’a formulé : “Quiconque voudrait s’arroger la compétence [de thérapeute] sans cette sincérité, sans l’effort d’auto-objectivation, serait vitalement puni pour son manque de sentiment de responsabilité, il serait tenu pour responsable par la vie.”

L’analyse complète des faux-motifs ayant envenimé la situation du patient, met en effet en évidence la déficience essentielle de ce dernier. Pour que la culpabilité essentielle réveillée ne s’exalte pas, pour que Méduse ne pétrifie pas d’angoisse l’introspecteur novice, les explications doivent jouer le rôle du miroir de la vérité, et à ce titre inlassablement montrer le lien légal entre vanité et culpabilité exaltée, entre l’euphorie de l’exaltation imaginative sur soi, et les affres elles aussi imaginatives du désespoir envers soi.

La parade la plus efficace à ce risque d’effondrement coupable en séance est la chaleur d’âme du thérapeute, fondée dans la certitude que c’est le côté le plus authentique du patient qui l’a conduit à entreprendre l’aventure de l’analyse, dans l’espoir de surmonter ce mal-être vital qui l’accompagne depuis l’enfance, parce qu’il est depuis l’enfance perturbé par sa vanité. Fondée également dans le souvenir de ses propres affres, surmontées en connaissance de cause, ce qui est le véritable sentiment de compassion.

Mais l’erreur capitale à éviter par le thérapeute est d’entrer dans une relation sentimentale avec son patient, échange secret, subconscient, de flatteries, qui se renversera immanquablement en déception mutuelle haineuse : ce renversement ambivalent de motifs vaniteusement falsifiés, est la véritable cause du phénomène que la psychanalyse conventionnelle a appelé “contre-transfert”.

Chaque séance consiste donc pour une part à démontrer ainsi “sur le terrain”, au patient, par l’analyse au moyen du calcul psychologique, des situations vécues, l’intérêt fondamental qu’il y a à diminuer ses évasions vaniteuses et leurs fausses justifications, car c’est la clé du soulagement de ses angoisses coupables, le chemin unique de la reconstruction d’une estime de soi pondérée.

Mais un temps suffisant doit aussi être consacré à la traduction d’un ou plusieurs rêves du patient, selon la productivité de ce dernier. En effet, d’une part le rêve contient pour le thérapeute une information directe sur l’état de la délibération extra-consciente du patient, qui lui permet d’apprécier les progrès ou les reculs de l’acquis, d’anticiper les rechutes, mais aussi les franchissements d’étapes. D’autre part le patient se retrouvant deviné en profondeur, y reçoit chaque fois une démonstration de la puissance de pénétration de la méthode, et un contact émouvant avec son moi essentiel, partagé entre séductions de la vanité, et appels de l’élan, résistance et adhésion, négatif et positif.

La traduction des rêves : principe et exemple
© Ragini Upadhayay

La traduction méthodique des rêves, une des plus grandes découvertes de Diel, est l’un des aspects les plus originaux et captivants de la thérapie diélienne: elle donne un accès direct, pour qui se laisse émouvoir, au sentiment du mystère de la vie et de son sens immanent. Rappelons en brièvement le principe : le rêve est une fonction vitale pour notre psychisme qui ne peut se ressourcer, se ré-harmoniser, sans assimiler, “digérer” les excitations apportés par la vie diurne, mais aussi valoriser ses propres incitations pour arriver à sélectionner ses réactions. Les neurophysiologues ont montré que le rêve intervient durant les phases de sommeil appelé “paradoxal” car alors que tous les autres paramètres physiologiques caractérisent l’endormissement le plus profond, l’encéphalogramme indique une intense activité corticale. Les sujets réveillés systématiquement pendant ces phases, ne tardent pas à présenter des troubles de l’humeur.

Diel a postulé que le rêve est une poursuite de la constante délibération diurne mi-consciente de l’individu à la recherche de sa satisfaction : de l’accalmie non seulement par rapport aux excitations accidentelles, mais encore de l’inquiétude vitale essentielle. Pendant le sommeil profond, la motricité est complètement inhibée, de même que les perceptions sensorielles. L’être est entièrement retranché dans son monde intérieur. Sa délibération se poursuit dans le mode archaïque du langage symbolique : il la met en scène avec les décors, les objets, les personnages du monde extérieur qu’il a intériorisés. De cette pièce de théâtre il est le héros, et tous les acteurs à la fois. Le scénariste est le moi extra-conscient tour à tour subconscient ou surconscient, selon que l’emporte la tendance innée au refoulement vaniteux de la coulpe vitale (le “péché originel de la nature humaine“) ou l’appel non moins inné de l’élan vital à l’élucidation.

Au réveil, nous gardons un souvenir plus ou moins fugitif de ces aventures nocturnes, de ces mythes individuels selon l’expression de Diel, et nous pouvons en restituer un récit tout comme si nous l’avions réellement vécu dans le monde extérieur. Ce récit énigmatique a de tout temps fasciné l’homme, défié son esprit avide d’explications. Aux époques pré-scientifiques le rêve était considéré comme un message des dieux, indiquant au rêveur comment s’orienter face aux circonstances de sa vie. La croyance en un caractère prémonitoire du rêve est tardive, plutôt caractéristique de la décadence post-mythique, et son angoisse nerveuse ou banale devant l’avenir. Freud inaugura l’approche scientifique du rêve avec son intuition que ce dernier reflète les conflits intrapsychiques inconscients. Il considère l’interprétation des rêves comme “la voie royale vers l’inconscient”. Mais sa méthode associative laisse une trop grande place à l’arbitraire, et notamment il l’assujettira entièrement à sa théorie pansexuellle. Ses suiveurs continuent cette laborieuse gymnastique, ou bien le plus souvent abandonnent l’ambition de comprendre le rêve.

Diel assoit quant-à lui une méthode de traduction, et non plus d’interprétation, en comprenant que le langage symbolique est le mode primitif d’expression du psychisme humain, évolutivement antérieur au langage conceptuel. Ce langage est commun aux mythes, rêves collectifs fondateurs des cultures, aux rêves individuels, et finalement aux symptômes psychopathiques caractéristiques de la gamme des états individuels involués, régressés à force de refoulement. Diel munit sa méthode de critères très rigoureux, et notamment celui de la signification universelle et intemporelle d’un symbole authentique, de sorte qu’une fois dégagée cette signification “archétypale”, elle reste la même dans n’importe quel mythe ou rêve (pied > âme ; serpent > vanité…) . Une image symbolique est formée par un emprunt analogique au monde extérieur, pour exprimer un élément du dynamisme intra-psychique.

La traduction méthodique commence par une définition de l’objet extérieur et de sa fonction, au plan de la réalité. Cette définition permet d’induire la signification au plan symbolique. Le plan linguistique apporte souvent une nuance complémentaire, et permet généralement de confirmer la transposition symbolique. L’examen des images sur les trois plans permet en principe d’extraire toute l’information contenue dans le rêve, ce témoignage introspectif extraconscient du rêveur à l’usage de lui-même. La méthode diélienne de traduction scrute le récit image après image, phrase après phrase. En effet, ce récit exprime le fil de la délibération du sujet, fluctuant en général entre erreur et vérité, exaltation aveuglante et spiritualisation-sublimation, résistance et adhésion enfin, dans le cas d’un psychisme exposé aux propositions de la vérité scientifique sur le fonctionnement psychique et le sens de la vie. Le fonctionnement psychique est un incessant calcul de satisfaction. Les inconnues de ce calcul largement dérobé au contrôle conscient peuvent être reconstituées avec certitude grâce au calcul psychologique. C’est aussi le calcul psychologique qui fournit le guide sûr de la traduction des rêves. L’exemple suivant en donnera un aperçu.

Exemple de traduction

Femme, 72 ans, début d’analyse. Dépressive : “Je suis au bord de la mer. Je marche le long de la plage. Il y a devant moi un homme et une femme que je connais.”

Sur le plan de la réalité, l’étendue et la profondeur de la mer ne sont pas perceptibles. La mer est donc symbole de la vie dont l’origine et la finalité nous dépassent, dont nous ne pouvons sonder la profondeur. La rêveuse est mise par l’analyse devant la proposition d’approfondissement, c’est à dire de prendre connaissance de ses motivations extra-conscientes. Mais elle est au bord de cet approfondissement : elle n’a pas pour l’instant embarqué pour le “voyage d’Ulysse”, ou plongé dans l’exploration sous-marine, l’exploration de son subconscient. Elle “ne se mouille pas”, se contentant de marcher le long de la plage, comme en promenade sur le plan de la réalité. La plage est une étendue sablonneuse, limite de la terre ferme, périodiquement couverte par la marée, battue par les vagues, dénuée de végétation. Elle symbolise le sablonneux des désirs multiples et par là inféconds, caractérisant l’état de banalisation auquel elle se cantonne (relativement à l’exigence de son élan). La rêveuse reste ainsi partagée entre la proposition d’approfondissement et la relative sécurité douillette de son état actuel. Pourtant, elle suit un couple : symboliquement le couple mythique esprit (l’homme) – matière (la femme). Ce couple elle le connaît surconsciemment, elle le connaît aussi consciemment et conceptuellement en tant qu’elle est exposée par son analyse à la théorie du fonctionnement psychique. Percevoir ce couple devant elle, la devançant, marchant devant, est donc l’expression symbolique d’un début d’adhésion aux explications proposées qui pourraient la guider dans la vie.

“La mer a un aspect insolite et menaçant. Je vois venir au loin un énorme vague noire qui s’enroule et retombe. Elle s’élève très haute. J’ai peur.”

Sur le plan de la réalité, la mer peut en effet devenir menaçante sous l’effet d’une tempête, ou en propageant un raz de marée. Mais à ce stade de sa délibération la rêveuse commence à s’angoisser devant son propre monde intérieur, angoisse qu’elle projette sur la vie entière. Le phénomène qu’elle décrit est illogique, car même l’onde solitaire d’un tsunami n’est pas noire : c’est son propre “vague à l’âme” , le vague de ses imaginations exaltées qui l’assaille en angoisse coupable. Sur le plan linguistique cette vague est “énorme”, hors-normes, car elle déborde ses valorisations conventionnelles. La couleur noire symbolise la perversion. L’enroulement évoque le serpent, symbole constant de la vanité. C’est la pseudo-élévation qui retombe de haut en elle : l’image symbolise le renversement de ses supériorités imaginatives en culpabilité exaltée selon la loi d’ambivalence. L’image condense ainsi l’accès d’angoisse dépressive, d’angoisse sans nom, sans cause extérieure.

“Tout à coup le couple se précipite dans l’eau au secours de quelqu’un qui se noie et que je n’avais pas aperçu.”

En réalité, dans une telle situation il serait peu probable que les deux partenaires d’un couple se portent simultanément au secours d’un tiers en danger : l’image exprime donc le caractère indissociable de ce couple esprit/matière et théorie/expérience qui figure son adhésion confiante en la psychologie. Comme tous les personnages du rêve, celui qui se noie représente un aspect d’elle-même, son élan, qui menace de sombrer dans les profondeurs subconscientes, d’être englouti par cette vague d’angoisse : il reste anonyme pour elle (quelqu’un), et inaperçu. Le problème n’était pas monté au niveau conscient, jusqu’à l’intervention des valorisations salvatrices de la psychologie, qui semble la surprendre, la réveiller de son auto-hypnose angoissée.

“J’hésite à aller les assister mais ils sortent le noyé sur la plage.”

Sur le plan de la réalité cette hésitation révèle un manque de courage, une sorte de frilosité égocentrique. Sur le plan symbolique, c’est toute son hésitation devant l’invite de l’analyse à se prendre en charge, à se responsabiliser devant la menace essentielle de mort de l’élan: elle voudrait bien que l’analyste armé de la théorie et de l’expérience la tire d’affaire, comme si elle s’adressait passivement à un médecin, mais elle hésite à nouveau à “se mouiller”. Et pourtant sa culpabilité essentielle lui indique bien ce qu’elle aurait à faire, c’est à dire collaborer activement avec l’analyste. Le rêve se termine cependant sur un soulagement puisque l’image implique que le noyé a été sorti de l’eau, avec un “mais” d’opposition qui suggère que malgré son hésitation le sauvetage est accompli. Sorti sur la plage, c’est encore un “noyé” qu’il faut encore probablement ranimer.

Ce sera tout le travail ultérieur de cette très longue analyse, par laquelle cette patiente parviendra à une réelle autonomie pour surmonter dynamiquement par l’introspection méthodique sa tendance dépressive chronique, dont elle souffrait depuis le début de l’âge adulte, s’étant laissé écraser par une mère abusive et très conventionnelle.

Le travail personnel : bonne pratique et écueils

Chez certains, l’analyse répond à une demande ponctuelle, un état angoissé causé par une perte momentanée de leur bon sens naturel, sous l’influence des conventions ambiantes, ou d’une menace extérieure pour leur base matérielle ou sexuelle. Un nombre relativement réduit de séances suffira à contre-valoriser les faux-motifs sous-tendant cette désorientation, et rétablir une combativité autonome, sans plus d’approfondissement.

© Nick Cave

Mais chez le nerveux ou le névrosé, qui n’ont pas eu le bon sens en partage, le travail à investir pour véritablement acquérir l’autonomie introspective est bien plus considérable. Il est au moins comparable à celui que l’on consent couramment pour acquérir une spécialisation professionnelle. En sus des séances régulières d’analyse, au delà des premiers mois généralement nécessaires à un relatif soulagement et le cas échéant à une réadaptation extérieure, il sera préconisé à ces patients l’ouverture d’un cahier d’auto- analyse, et d’y consacrer un temps de travail “quotidien” qui deviendra, si certains écueils sont évités, synonyme d’un profond plaisir de ressourcement.

C’est cette pratique du cahier d’exercices qui développera véritablement chez ceux qui en comprennent l’importance, l’acquisition de “l’esprit du calcul psychologique”, tout comme la résolution de nombreux exercices reste le seul moyen authentique de maîtriser les disciplines scientifiques comme les mathématiques ou la physique.

Les exercices introspectifs sont les mêmes que ceux qu’orchestre le thérapeute en séance. Ils consistent en la remémoration puis l’analyse des impondérables: vexations, irritations, ruminations accusatrices, angoisses d’opinion, sentiments d’infériorité, euphories, obsessions… La méthode d’analyse est le calcul psychologique, qui revient à resituer ces ressentiments persistants dans le cadre des quatre catégories, et à discerner leurs transformations fluctuantes de l’un à l’autre de chacun des pôles.

Le calcul psychologique bien mené nous fournit ainsi chaque fois une nouvelle preuve du refoulement agissant de notre coulpe vitale, et rétablissant notre objectivité nous incite à cesser de nous justifier faussement. Loin d’un ressassement stéréotypé, c’est en réalité à chaque fois une redécouverte surprenante des subtilités et de la légalité de notre fausse motivation. Ce grand calcul nous permet de nous représenter clairement le prix que nous payons à continuer de caresser imaginativement de fausses promesses de satisfaction, et de découvrir le soulagement résultant de leur abandon : il est le cheminement de spiritualisation préparatoire à la sublimation, laquelle rétablit l’harmonie intime (accord avec soi et l’ambiance, acceptation de l’inchangeable et regain d’énergie pour changer le changeable).

L’écueil principal à éviter est de faire de ce travail personnel une poursuite perfectionniste. L’introspection redevient alors morbide. Le motif central en est la tâche exaltée principielle, la tâche exaltée de perfection, devenue tâche exaltée de psychologie. Le thérapeute y sera particulièrement attentif, tout en acceptant que cette mécompréhension soit presque inévitable.

En effet, comme Diel l’a clairement indiqué, le nerveux confronté à la formulation du sens de la vie mais restant insuffisamment conscient de l’emprise de sa tâche exaltée d’incarner l’idéal, sacrifie plus ou moins rapidement ses tâches exaltées secondaires (artistique, politique, religieuse, altruiste…) mais “condense” sa tâche exaltée sur le travail analytique. Ce faisant il en souffre plus intensément encore, d’une part, et d’autre part, se coupant du soutien des conventions régnantes par l’estime conventionnelle qu’il pouvait auparavant en espérer, il facilite la tâche de contre-valorisation au thérapeute.

Ce dernier s’attachera patiemment à rectifier la pratique introspective de son patient en revenant toujours sur le motif juste pour s’analyser (se libérer des ruminations, de la culpabilité exaltée, retrouver sa bonne humeur), et sur la règle d’or qui consiste à ne chercher les faux-motifs que devant des illogismes.

Ainsi, déconseiller l’auto-analyse au patient de crainte qu’il ne s’exalte serait une erreur profonde du thérapeute, qui risque fort de faire tourner court la thérapie: si la vanité vexée du patient en porterait probablement une part de responsabilité, c’est une fausse- justification trop facile pour le thérapeute, qui aurait alors en vérité dénié au patient son espoir le plus profond, celui de racheter son échec vital passé par le redéploiement de son élan.

C’est là une gestion très délicate, car dans les phases initiales de l’analyse, ou des phases de rechute, l’exaltation à “extirper” la vanité peut en effet prendre des proportions alarmantes, et une “diète” au moins temporaire du travail personnel peut s’imposer. Mais les séances devront en prendre le relais avec d’autant plus d’intensité, visant prioritairement à déraciner la culpabilité exaltée du patient et la surtension vaniteuse ambivalente. Le contrôle régulier du cahier personnel, et la correction amicale mais sans complaisance des auto-analyses constituent bien évidemment le moyen de surveillance et de prévention de telles exaltations, tout comme le moyen naturel du suivi des progrès.

Puisque ne s’adressent à la psychanalyse introspective que presque exclusivement des nerveux et des névrosés, et que leur guérison est synonyme de prise de conscience et abandon de leur tâche exaltée, il faut considérer cette phase de fixation de la tâche exaltée sur le travail analytique comme une étape nécessaire à franchir. Le calcul psychologique judicieusement employé en tirera parti, même si le degré de vanité du patient retarde la maturation durablement libératrice.

Tout comme ce premier écueil est déterminé par le pôle coupable (culpabilité exaltée) du cadre catégoriel, les autres écueils prévisibles par le calcul psychologique ressortent des trois autres catégories : ce sont les risques de voir l’introspection insuffisamment méthodique et authentique dévier vers une euphorisation en supériorité vaniteuse, vers une interprétativité accusatrice, ou vers de bonnes intentions sentimentales…

Un écueil fréquemment introduit par la vanité de l’intellectuel est par exemple l’analyse formelle : il s’agit alors de montrer à l’analyste que l’on maîtrise la théorie et le calcul psychologique. Ces analyses donnent une impression de pertinence et de cohérence psychologique. Mais ce pseudo-introspecteur n’est pas sincère. Il donne le change. Ces personnes généralement sont plus promptes à analyser les autres, leur entourage, et en fait à manipuler envers eux le scalpel de la psychologie, qu’à se faire un bien authentique. Toutefois, si elles produisent des rêves, ces faux-motifs seront révélés. L’absence de rêves prolongée sera comme toujours l’indice d’une résistance qui alertera le thérapeute.

Ce cahier est donc en principe un outil très utile pour la conduite des séances, le thérapeute venant alors évaluer l’auto-analyse et la corriger si nécessaire: c’est évidemment nécessaire au début, et de moins en moins à mesure que l’acquis se consolide.

Les phases de l’analyse

Une analyse passe généralement par des “hauts et des bas”, une alternance d’élévations et de chutes : mais pour prendre une image mathématique, une analyse bien menée, avec un parient réceptif, se traduira pour ce dernier par une “courbe d’état d’âme” ressemblant à un “sinusoïde amortie” dont la valeur médiane tendrait à croître continûment avec le temps, tandis que la période d’oscillation diminuerait. Autrement dit, avec les progrès de l’analyse l’exaltation se greffera moins sur l’enthousiasme et donc ne s’égarera plus dans des “hauts” vertigineux, tandis que les désespoirs ambivalents à de telles exaltations et leur succédant forcément seront de moins en moins profonds et durables à mesure que la technique d’élucidation et contre-valorisation s’affine. Le psychisme de plus en plus libéré des exaltations nerveuses et banales devient une “demeure” de plus en plus agréable à vivre.

Le tableau qui suit est schématique et ne doit pas être pris à la lettre. Chaque thérapie se déroulera en réalité selon une séquence spécifique, dépendant de la constellation du patient, de son âge, des conditions extérieures, des accidents de sa vie…. Pourtant, un tel schéma de référence garde un sens, car il est dans ses grandes lignes déterminé par la légalité du fonctionnement psychique. En ce sens, le connaître présente une utilité pour les thérapeutes comme pour les patients.

Ces derniers sont bien sûr les premiers concernés par les progrès de leur thérapie: ils le sont de tout leur être, conscient et extra-conscient. En témoignent ce que l’on appelle les “rêves de bilan” qui émaillent le cours de toute thérapie diélienne. Du reste, c’est la traduction des rêves qui fournit le “baromètre psychologique” le plus sûr à travers toute une thérapie.

La rencontre avec les conceptions théoriques et les valorisations concrètes de la psychanalyse introspective est un choc profond pour quiconque. La vanité peut arc-bouter, créant toutes sortes de réactions de fuite et leurs fausses-justifications. Mais si l’élan emporte, surtout au point de s’engager dans la thérapie, c’est porté par l’espoir responsable : l’individu entrevoit l’ampleur de sa faute essentielle, et donc la possibilité de surmonter une souffrance qui dépend avant tout de lui-même. Ce choc d’espérance induit ainsi un état initial d’élévation.

Mais les idéologies conventionnelles, spiritualistes ou matérialistes, règnent sur la psyché du débutant bien plus qu’il ne veut l’admettre : elle induiront une première vague de résistance, et donc une chute dans des doutes angoissés. Le travail analytique s’attachera alors à démontrer les erreurs de ces conventions, et toutes leurs conséquences insatisfaisantes. Si l’adhésion l’emporte, le patient éprouvera un regain d’élan, une nouvelle phase d’élévation.

Who’s afraid © Arthur Young, 1915

Cependant, la tâche exaltée est profondément ancrée dans la constellation du nerveux. Comme déjà évoqué, s’il a déjà suffisamment évolué pour désinvestir dans les promesses fallacieuses de la politique, des religions ou de la scène artistique (les tâches exaltées secondaires), il devra généralement traverser cette phase assez longue dans laquelle sa tâche exaltée principielle (devenir un saint) se reconstitue et s’intensifie en tâche exaltée de psychologie: les obsessions coupables, les symptômes, les accès de déchaînement banalisant vont se présenter comme échappatoires subconscients à l’imposition écrasante elle aussi subconsciente d’incarner l’idéal de lucidité et de sublimité. C’est une rechute.

Mais la souffrance coupable s’intensifie tant, et l’intervention thérapeutique s’y attache avec une telle précision, que le poids absurde de la tâche exaltée devient plus conscient, et le patient commence à la dissoudre plus authentiquement : c’est à nouveau une élévation, et cette fois sur un plan plus profond et durable.

Le nerveux relativement libéré de la tâche exaltée d’esprit et de l’ascétisme prend goût à la réalisation de ses désirs matériels et sexuels naturels. Mais le désir de rattraper le temps perdu peu s’exalter au point que ces désirs terrestres en viennent peu à peu à occuper tout le “terrain” car les véritables satisfactions de la spiritualisation-sublimation sont encore mal conçues. Le sujet se disperse dans une chute banale.

Le regret de l’harmonie perdue, ou une difficulté accidentelle, ou la traduction des rêves si l’analyse se poursuit, réveillent à nouveau l’élan du patient, qui se reprend dans un effort de re-concentration de ses sentiments, et de limitation de ses désirs terrestres pour mieux les intensifier. Il revient à une phase d’élévation.

Sa délibération s’oriente de plus en plus vers la réussite intérieure, limitant l’investissement dans la réussite extérieure au juste nécessaire pour maintenir le niveau d’aisance matérielle jugé suffisant. Les avantages de la limitation à cet égard en termes de temps et liberté gagnés deviennent plus clairs. Sa vie d’esprit réactivée lui permet de voir la vie plus largement et profondément. Éventuellement, Il reconstruit ou amplifie sélectivement sa culture, non plus pour en faire étalage ou assurer sa supériorité sur les autres, mais pour mieux asseoir sa nouvelle maturité, nourrir sa capacité à valoriser juste et à ressentir profondément.

L’autonomie méthodique étant acquise, la personne poursuit son harmonisation à travers les inévitables accidents de sa vie… Le regret de l’harmonie perdue activera chaque fois que nécessaire l’analyse consciente des faux motifs, qui se seront manifestés par une symptomatique désormais bien connue : l’hygiène intérieure active et consciemment délibérée est devenue un motif central.

Le vieillissement et l’approche de la fin de vie exigeront toujours plus de force d’acceptation : jusqu’au bout de la route la thérapie réussie nous aura armés pour le combat essentiel qui vise à toujours retrouver la joie de vivre, à éprouver toujours mieux le sens de la vie.

La durée de l’analyse

L’intensification des résistances, soutenues par toutes les conventions déterminent malheureusement souvent une fuite prématurée. L’angoisse d’abandonner la tâche exaltée , la béquille, pseudo-adaptation vitale du nerveux ou névrosé l’emporte.

Pour ce qui est de l’analyse qui réussit, la durée est très variable selon l’individu et sa demande : quelques semaines ou mois s’il s’agit seulement de rétablir l’orientation perturbée chez un être de bon sens, quelques années chez un nerveux pour se libérer de la tâche exaltée, se réadapter socialement et au plan familial, et acquérir une autonomie de l’auto-contrôle, a priori plus longtemps chez un névrosé.

L’analyse d’approfondissement pour qui envisage d’aider autrui, si tant est qu’il ou elle en a le goût et le talent psychologique, demande au moins d’accéder au stade de dissolution de la tâche exaltée, et une maîtrise avérée de la traduction des rêves. Cependant, la supervision par un analyste plus expérimenté reste indispensable.

Conclusion

Dans le cadre limité de cette présentation je n’ai pu bien sûr traiter mon sujet de manière exhaustive. Par exemple, j’ai très peu évoqué la variété des symptômes névrotiques. Ce n’est pas qu’ils n’aient pas à être pris au sérieux par le thérapeute : au contraire le calcul psychologique permet à ce dernier d’en comprendre la signification symbolique et de diagnostiquer avec précision les faux-motifs qui les entretiennent. Mais Diel a montré qu’il n’est pas nécessaire de les attaquer “de front” sachant qu’ils disparaîtront à mesure que le calcul de satisfaction du patient s’assainit. La démonstration expérimentale répétée de la justesse de la théorie est la voie la plus sûre d’induire cet assainissement.

Après l’oeuvre fondatrice, puis les contributions de Jeanine Solotareff [2], Il reste bien des livres à écrire pour documenter d’un point de vue diélien la variété des pathologies individuelles, leur évolution favorable grâce à la thérapie, ainsi que les erreurs à éviter : espérons que les générations futures de thérapeutes diéliens, y pourvoiront. Soyons confiant qu’un jour, la méthode sera tellement comprise et universellement pratiquée qu’il ne sera même plus nécessaire de préciser “diélien” ou “introspectif“. Les dinosaures ont bien disparu…

Une conférence de Hervé TOULHOAT,
Association de Psychanalyse Introspective, API

Bibliographie
  1. Paul Diel, Psychologie de la motivation (Paris, 1947 – voir en particulier la deuxième partie “l’application thérapeutique“)
  2. Jeanine Solotareff, L’aventure intérieure (Paris, Payot, 1991)
  3. Jeanine SolotareffLa conquête de soi (Paris, Ellebore, 2006)

Hervé TOULHOAT présente son “Symbolisme dans la mythologie celte” (Ellebore, 2012)

Issu d’un milieu artistique, Hervé Toulhoat est né à Quimper en 1954. Ingénieur chimiste, il a été Directeur-adjoint de la Direction Scientifique d’un grand organisme de recherche public. Chercheur réputé en catalyse, il est auteur de nombreuses publications scientifiques. Élève de Jeanine Solotareff, il est aussi depuis de longues années un praticien averti de la méthode introspective de Paul Diel, le fondateur de la psychologie de la motivation. Hervé Toulhoat est une des chevilles ouvrières de l’Association de Psychanalyse Introspective (API).


A propos et autour de Paul Diel, ailleurs dans la wallonica…


D’autres discours…

DIEL, Paul (1893-1972)

Paul DIEL est orphelin à 14 ans et termine ses études secondaires grâce à l’appui matériel d’un tuteur. Il entreprend ensuite de lui-même des études de philosophie. Inspiré notamment par Platon, Kant et Spinoza, mais aussi par les découvertes de Freud, Adler et Jung, il approfondit sa propre recherche psychologique en établissant les bases d’une méthode d’introspection qu’il expérimentera d’abord sur lui-même.

Au départ psychologue à l’hôpital central de Vienne, il part en France après l’Anschluss, travaille à Saint-Anne jusqu’à la guerre, durant laquelle il connaîtra la dure vie des camps de réfugiés étrangers. Puis il entre en 1945 au CNRS où il travaillera comme psychothérapeute auprès d’enfants dans le laboratoire d’Henry Wallon, soutenu par Albert Einstein, avec lequel il a correspondu pendant de longues années.

Einstein lui écrivait d’ailleurs en 1935: “J’admire la puissance et la conséquence de votre pensée. Votre œuvre est la première qui me soit venue sous les yeux tendant à ramener l’ensemble de la vie de l’esprit humain, y compris les phénomènes pathologiques, à des phénomènes biologiques élémentaires. Elle nous présente une conception unifiante du sens de la vie.”

Fondateur de la psychologie de la motivation (ou science des motifs), il travailla également à l’explication des mythes grecs et chrétiens au départ de sa méthode. A une époque dominée par le comportementalisme à l’américaine (Behaviourisme : l’homme est une boîte noire et on ne travaille que sur la base de son comportement), il s’inscrit en faux et réhabilite l’introspection, en avançant qu’elle est une fonction naturelle chez l’homme, dont la maturation donne son sens à l’évolution humaine.

Le présent exposé ne propose pas en premier lieu une théorie, mais une expérience à faire et à refaire, d’où résulte secondairement une synthèse théorique​.

Jusqu’à sa mort, survenue en 1972, Diel poursuivra inlassablement son travail de chercheur et de psychanalyste, formant un groupe d’élèves et publiant de nouveaux livres de sujets variés (l’éducation, le symbolisme, l’évolution, etc.) mais tous liés par une même utilisation de la méthode introspective.

Voir aussi…
Oeuvre​​s
​​Littérature secondaire
Faits & dates
  • Psychothérapeute français d’origine autrichienne
  • Formation de philosophe
  • Né à Vienne (AT) le 11 juillet 1893
  • Décédé à Paris (FR) le 5 janvier 1972
  • “Diel” se prononce [di:l] en allemand mais Paul Diel a travaillé et publié en Français et se faisait appeler [dièl]
Multimédia
Extraits, commentaires & citations​
La méthode d’analyse introspective

Fondée sur la théorie rigoureuse développée par Diel, la méthode introspective permet à chacun de découvrir objectivement son propre psychisme, grâce à une analyse guidée par la connaissance des lois présidant aux évasions et fausses justifications. L’analyse consiste ainsi à prendre peu à peu connaissance des évasions et fausses justifications, détectables par leurs manifestations stéréotypées, et à leur opposer des contre-valorisations, pensées et réflexions contrecarrant la pente naturelle de la vanité et de ses métamorphoses. Le sujet est ainsi amené à harmoniser ses désirs selon l’exigence de son élan de dépassement individuel. L’énergie psychique dispersée dans les conflits intérieurs peut alors s’investir positivement dans les nécessités de la vie journalière, libérant ainsi le sujet du poids de ses tourments et le conduisant vers un meilleur développement de ses capacités.

  1. Psychologie des profondeurs, elle se propose d’assainir le psychisme. Le rôle de l’analyste est alors de guider le sujet dans sa recherche introspective. Au-delà de l’analyse des pensées, sentiment et actions, la méthode permet de traduire en langage conceptuel le contenu symbolique des rêves.
  2. Psychologie du présent, elle libère le patient des effets des traumatismes passés grâce à un travail introspectif qui ne s’appesantit pas sur le déroulement rétrospectif des événements.
  3. Psychologie de la responsabilité, elle est fondée sur l’idée que l’homme est responsable de ses réactions face à ce qui lui arrive.
  4. Méthode analytique et thérapeutique, elle ouvre sur la dimension éthique de l’existence, le sens de la vie étant défini comme la recherche de l’harmonie (entente profonde) entre les différents plans de satisfaction (matériel, sexuel et spirituel). Son fondement est biologique, car la recherche de satisfaction constitue le moteur évolutif à l’œuvre depuis des millénaires. Le bien-être intérieur est ainsi moralement établi et la méthode permet de se libérer progressivement du conflit interne entre moralisme et amoralisme, entre spiritualisme exalté et matérialisme excessif. Elle replace l’être humain au centre de sa finitude et du mystère de la vie.

Par la généralité de son approche, elle concerne toutes les formes de déviation de la pensée, des sentiments, et des actes.

La traduction des rêves

Prolongement de la délibération diurne, nos rêves sont l’expression du conflit entre les désirs subconscients refoulés, parce que irréalisables ou insensés, et l’appel de l’élan de dépassement (le surconscient). Le rêve se présente sous la forme d’un langage à déchiffrer. La méthode de traduction des rêves développée par Diel consiste à traduire en langage clair le contenu psychologique des symboles du rêve. Ces symboles universels figurent dans les mythes de tous les peuples et se retrouvent dans les rêves de tous les êtres humains. Les mythes grecs traduits par Diel sont l’expression, comme tout mythe, du combat du héros contre les monstres, symboles de ses tentations perverses. Il est aidé dans ce combat par les divinités, symboles de ses forces surconscientes.” (d’après API​)


Infos qualité​​ | sources :  Association de psychanalyse introspective ; collection privée ; Payot-Rivages ; wikipedia.org ; youtube.be | texte original et compilation | première publication dans walloniebruxelles.org repris dans agora.qc.ca | dernière révision 2019 | Remerciements à Jeanine Solotareff (FR) et Hervé Toulhoat (FR)


Plus de discours qui expliquent le monde…

NUSBAUM : Les philo-cognitifs. Ils n’aiment que penser et penser autrement… (2019)

Nancy © Ernie Bushmiller

Trois scientifiques lyonnais viennent de sortir un livre pour redéfinir les êtres dits précoces ou surdoués. A l’avenir, il faudra parler de philo-cognitifs


EAN13 : 9782738146724

Qui sont les trois auteurs de cet ouvrage de référence ? Fanny Nusbaum, docteur en psychologie, est psychologue et chercheur associé en psychologie et neurosciences à l’université de Lyon. Elle est fondatrice et dirigeante du Centre PSYRENE (PSYchologie, REcherche & NEurosciences), spécialisé dans l’évaluation, le diagnostic et le développement de potentiels. Olivier Revol, pédopsychiatre, dirige le centre des troubles de l’apprentissage de l’hôpital neurologique de Lyon et milite depuis plus de trente ans pour que chaque enfant puisse accéder au plaisir d’apprendre. Enfin, Dominic Sappey-Marinier est enseignant-chercheur en biophysique, imagerie médicale et neurosciences à la faculté de médecine Lyon-Est.

NUSBAUM Fanny et al.Les philo-cognitifs. Ils n’aiment que penser et penser autrement… (Paris, Odile Jacob, 2019)


“Précoce, surdoué ou à haut-potentiel étaient jusqu’à présent les termes employés.  Pourquoi avoir choisi ce qualificatif de « philo-cognitifs » ?

Parce que les notions de précocité, de haut potentiel ou d’enfant surdoué n’étaient pas satisfaisantes à nos yeux. Elles renvoyaient à des idées fausses ou très imprécises. D’ailleurs, même le grand public ne s’y est pas trompé : nous avons reçu, au cours de ces dernières années, de très nombreuses demandes de trouver enfin un terme adapté.

Les mots sont importants car ils véhiculent une manière de cerner et d’interpréter un phénomène. Dire “précoce” sous-entend une avance intellectuelle, ce qui est absolument faux !  “Surdoué” implique un don de naissance et une notion de performance qui est loin de correspondre systématiquement à ces personnes. “Haut Potentiel” est très vague et suppose un potentiel qui n’est pas exploré. Diriez-vous d’Albert Einstein qu’il était Haut Potentiel, dans le sens où il aurait eu un fort potentiel qui n’aurait pas été pleinement utilisé ? Employer des termes inadéquats génère forcément une approche erronée, de sorte qu’on tombe vite dans des représentations fourre-tout.

Comment avez-vous alors procédé ?

Pour répondre à notre cahier des charges, il fallait un terme qui décrive précisément ce dont on parlait, sans emphase, sans métaphore. Et surtout un terme qui ne véhicule pas de contre-vérité. Nous n’avons pas cherché une locution sexy pour faire le buzz. Nous voulions un terme qui colle à la réalité de ce phénomène. “Philo-cognitif” décrit ainsi des personnes qui aiment penser, pour lesquelles réfléchir sur tout et n’importe quoi est comme un besoin vital. On pourrait même parler d’une addiction à penser, même si une addiction est pathologique, alors que la philo-cognition n’est pas une pathologie.

Mais alors, qu’est-ce qui permet d’identifier le philo-cognitif ?

Après avoir posé un terme, “philo-cognition”, il nous fallait décrire avec rigueur de quoi il s’agissait. Ces dernières années, la démocratisation des connaissances sur le haut potentiel a été très bénéfique, parce qu’elle a permis à beaucoup de mieux le comprendre, l’identifier et l’accepter. Mais le revers de la médaille, c’est que tout le bruit autour de ce phénomène a généré des idées reçues et des raccourcis inappropriés…

Aujourd’hui, quand un enfant est différent, dans sa sensibilité, son humour ou son comportement, on a vite fait de mettre ça sur le compte de la philo-cognition et plus personne ne s’y retrouve. Ici encore, nous avons souhaité redéfinir cette singularité, la réduire à ses trois caractéristiques essentielles que nous développons dans notre ouvrage.

Qu’est-ce que la recherche a permis de révéler d’autres chez les philo-cognitifs ?

Nous avons voulu montrer que les philo-cognitifs n’étaient pas tous les mêmes. Bien qu’ils ont un socle de caractéristiques communes, ils ont aussi des différences dans leur manière de penser et de réagir. Nous avons détecté deux grandes familles : les philo-laminaires et les philo-complexes avec des réseaux cérébraux bien spécifiques chez l’enfant. Tout l’intérêt du livre consiste à bien faire le distinguo entre philo-laminaire et philo-complexe afin de mieux se comprendre, comprendre les autres, assumer sa différence et en faire une vraie force.

On a le sentiment qu’il y a beaucoup plus de « philo-cognitifs » qu’avant ?

Non, je ne pense pas. A mon sens, c’est surtout que l’on dispose aujourd’hui de meilleures connaissances et d’outils pour les évaluer, les détecter. Par ailleurs, on a beaucoup communiqué sur la notion de précocité, ce qui fait que la population, plus avertie, est capable de pressentir la philo-cognition plus facilement qu’autrefois…” [lire la suite sur RA-SANTE.COM]


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation | source : article de Pascal AUCLAIR sur RA-SANTE.COM (24 février 2019) | commanditaire : wallonica | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Opera Mundi  / Edit-Monde ; Editions Odile Jacob


Plus de presse…

BLANCHARD Pascal et al. : Sexe, race & colonie | La domination des corps du XVe siècle à nos jours (2018)

ISBN 978-2-348-03600-2

“Reposant sur plus de mille peintures, illustrations, photographies et objets répartis sur six siècles d’histoire au creuset de tous les empires coloniaux, depuis les conquistadors, en passant par les systèmes esclavagistes, notamment aux États-Unis, et jusqu’aux décolonisations, ce livre s’attache à une histoire complexe et taboue. Une histoire dont les traces sont toujours visibles de nos jours, dans les enjeux post-coloniaux, les questions migratoires ou le métissage des identités.
C’est le récit d’une fascination et d’une violence multiforme. C’est aussi la révélation de l’incroyable production d’images qui ont fabriqué le regard exotique et les fantasmes de l’Occident. Projet inédit tant par son ambition éditoriale, que par sa volonté de rassembler les meilleurs spécialistes internationaux, l’objectif de Sexe, race & colonies est de dresser un panorama complet de ce passé oublié et ignoré, en suivant pas à pas ce long récit de la domination des corps.” (source : association de libraires INITIALES.ORG)

BLANCHARD Pascal et al., Sexe, race et colonies : la domination des corps du XVe siècle à nous jours (Paris, La Découverte, 2018)

Montrer. Voila l’ambition de cet ouvrage, de cette somme iconographique vertigineuse autant que méconnue, ou mal vue. Car on a tous en tête des représentations érotisées de corps indigènes. Elles sont furtives, elles font partie de l’imaginaire historique colonial. Mais mesure-t-on véritablement ce qu’elles portent, ce qu’elles signifient, la violence qu’elles légitiment toutes, à des niveaux différents certes, mais qui toutes cultivent l’idée originelle du colon qui voudrait que le corps du colonisé soit “naturellement offert”, pour citer les auteurs de ce livre colossal et indispensable. N’est-ce pas ainsi que nombre d’intellectuels européens ont envisagé le sulfureux érotisme oriental ? Ou comment la vahiné polynésienne a constitué jusqu’à récemment un modèle de beauté féminine ?

Ainsi, encore aujourd’hui, il fallait montrer. Pour tous ceux qui pourraient douter du fait que la domination des empires sur les peuples conquis s’est exercée premièrement à un niveau sexuel. Pas de manière secondaire ou marginale, mais massivement et prioritairement à un niveau sexuel. Si depuis sa sortie, cet ouvrage a essuyé critiques et doutes, c’est bien parce que la frontière est ténue entre la monstration et l’exhibition, surtout quand on parle de sexe. Est-ce que les auteurs sont parvenus ici à faire oeuvre de mémoire sans verser dans l’exhibitionnisme? C’est notre opinion. Et c’est notamment l’ampleur du travail et la qualité de l’appareil critique qui font toute la différence.

Car ce livre est énorme, il a la forme de son ambition, et retrace en quatre grandes parties, Fascinations (1420-1830), Dominations (1830-192o), Décolonisations (1920-1970), Métissages (depuis 1970), l’évolution, si tant est qu’il y en ait eu-une, de la représentation des peuples des colonies par les colons. Certaines images sont dures, insoutenables certes, mais leur publication est indispensable. Comment en effet penser aujourd’hui un phénomène de prise de conscience comme #MeToo et oublier que des systèmes de domination, réelle et symbolique, ont des racines solidement ancrées dans nos imaginaires ?

Grégoire Courtois (Libraire Obliques à Auxerre, FR)


Le cas Gauguin ?

Dans un film sur Gauguin, le réalisateur Edouard Deluc passe sous silence la nature des relations sexuelles de l’artiste à Tahiti. Et révèle la difficulté des Français à penser la violence dans leurs anciennes colonies.

L’image est si sauvagement excitante. Une Tahitienne danse seins nus, lascive, devant un grand feu, tandis que résonne le chant envoûtant de la tribu. Cette femme aux formes pleines, c’est Tehura. Dans son film Gauguin – Voyage de Tahiti, le réalisateur Edouard Deluc nous raconte comment elle a hypnotisé le peintre français et inspiré quelques-unes de ses plus belles toiles. On les voit tous deux enlacés sur un cheval, jouant sur une plage, et fatalement faisant l’amour à la lumière des bougies.

Ce film pourrait être un biopic convenu de plus consacré aux maîtres de la peinture, mais des ellipses opportunes dans le scénario en font une œuvre au mieux incroyablement maladroite, au pire parfaitement abjecte. Car, ce que cette histoire ne dit à aucun moment c’est que Tehura (qui s’appelait aussi Teha’amana) avait seulement 13 ans lorsque Gauguin (alors âgé de 43 ans) la prit pour « épouse » en 1891.

GAUGUIN Paul, Manao Tupapau (1892)

Et malgré ce que pourrait laisser croire le biopic, elle ne fut pas la seule à partager la vie de l’artiste dans l’île : il y eut aussi la jeune prostituée métisse Titi, ainsi que Pau’ura et Vaeoho (toutes deux 14 ans). Enfin, dernier « oubli », le maître était atteint de syphilis, maladie sexuelle potentiellement mortelle, qu’il distribua généreusement à Tahiti. Dans le film, Gauguin se voit seulement diagnostiquer un méchant diabète… on en pleurerait de rire si ce n’était aussi grave…”

Lire la suite de l’article de Léo PAJON, La pédophilie est moins grave sous les topiques, sur JEUNEAFRIQUE.COM (21 septembre 2017)


Le cas Malko Linge, dit SAS ?
ISBN 2842672968

«Bicuzi Kihubo avait la cervelle d’une antilope, mais une allure de star. Ses grands yeux marron illuminaient un visage doux, encadré par les tresses traditionnelles, ses seins moulés par un tee-shirt orange pointaient comme de lourds obus ; quand à sa chute de reins, elle aurait transformé le plus saint des prélats en sodomite polymorphe… Ses hanches étroites et ses longues jambes achevaient de faire de Bicuzi une bombe sexuelle à pattes.» Les connaisseurs auront sûrement reconnu dans ce portrait d’Africaine torride, le style particulier de Gérard de Villiers, passé maître du roman d’espionnage à forte connotation érotique à travers la série des SAS. Les scènes de sexe, tout autant que la vraisemblance d’intrigues construites à partir d’infos recueillies sur le terrain, expliquent le succès et la fortune de l’auteur, mort en 2013 après avoir vendu plus de 150 millions de livres.

Romans de gare machistes qui confinent les personnages féminins à des objets sexuels culbutés dans tous les sens par Son Altesse Sérénissime le prince Malko Linge, héros de la série ? Peut-être. Mais à relire les descriptions de certaines de ces ‘bombes sexuelles sur pattes’, pin-up systématiquement moulées dans une ‘microjupe’, difficile de ne pas y voir une illustration de la permanence des clichés qui s’attachent singulièrement aux femmes noires et qu’on retrouve dans l’immense somme consacrée à la Domination des corps du XVe siècle à nos jours publiée jeudi sous la direction de l’historien Pascal Blanchard. L’ouvrage Sexe, race et colonies ne se limite certes pas aux femmes noires et dresse un panorama exhaustif de l’image du corps de l’Autre, de l’Afrique coloniale (Maghreb inclus) jusqu’à l’Asie et au monde amérindien.”

Lire la suite de l’article de Maria MALAGARDIS, Les femmes noires comme incarnation forcée du corps de l’Autre, sur LIBERATION.FR (21 septembre 2018)…


Lire encore…

 

LEVINAS : textes

“On peut, peut-être, tirer de l’expérience concentrationnaire et de cette clandestinité juive qui lui conférait l’ubiquité, trois vérités transmissibles et nécessaires aux hommes nouveaux…”

© Bracha Ettinger

“Par-delà l’incommunicable émotion de cette Passion où tout fut consommé, que doit-on et que peut-on transmettre vingt ans après sous forme d’enseignement ? Rappeler à nouveau le difficile destin juif et le raidissement de notre nuque ? Exiger une justice sans passion ni prescription et se méfier d’une humanité dont les institutions et les techniques seules conditionnent le progrès ? Certes. Mais on peut, peut-être, tirer de l’expérience concentrationnaire et de cette clandestinité juive qui lui conférait l’ubiquité, trois vérités transmissibles et nécessaires aux hommes nouveaux.

Pour vivre humainement, les hommes ont besoin d’infiniment moins de choses que les magnifiques civilisations où ils vivent – voilà la première vérité. On peut se passer de repas et de repos, de sourires et d’effets personnels, de décence et du droit de tourner la clef de sa chambre, de tableaux et d’amis, de paysages et d’exemption de service pour cause de maladie, d’introspection et de confession quotidiennes. Il ne faut ni empires, ni pourpre, ni cathédrales, ni académies, ni amphithéâtres, ni chars, ni coursiers – c’était déjà notre vieille expérience de juifs. L’usure rapide de toutes les formes entre 1939 et 1945 rappelait plus que tous les autres symptômes la fragilité de notre assimilation. Dans ce monde en guerre, oublieux des lois mêmes de la guerre, la relativité de tout ce qui nous semblait indispensable depuis notre entrée dans la cité apparut brusquement. Nous sommes revenus au désert, à un espace sans paysage ou à un espace tout juste fait – comme le tombeau – pour nous contenir ; nous sommes revenus à l’espace-réceptacle. Le ghetto est cela aussi et non seulement séparation d’avec le monde.

Mais, deuxième vérité, et elle aussi rejoint une antique certitude et un antique espoir – aux heures décisives où la caducité de tant de valeurs se révèle, toute la dignité humaine consiste à croire à leur retour. Le suprême devoir quand “tout est permis” consiste à déjà se sentir responsables à l’égard de ces valeurs de paix. Ne pas conclure, dans l’univers en guerre, que les vertus guerrières sont seules certaines ; ne pas se complaire dans la situation tragique aux vertus viriles de la mort et du meurtre désespéré, ne vivre dangereusement que pour écarter les dangers et pour revenir à l’ombre de sa vigne et de son figuier.

Mais – troisième vérité – il nous faut désormais dans l’inévitable reprise de la civilisation et de l’assimilation enseigner aux générations nouvelles la force nécessaire pour être fort dans l’isolement et tout ce qu’une fragile conscience est alors appelée à contenir. Il nous faut – en rappelant la mémoire de ceux qui, non-juifs et juifs, surent, sans même se connaître ni se voir, se comporter en plein chaos comme si le monde n’avait pas été désintégré, en rappelant la Résistance des maquis, c’est-à-dire précisément celle qui n’avait d’autres sources que ses propres certitudes et son intimité – il faut, à travers de tels souvenirs, ouvrir vers les textes juifs un accès nouveau et restituer à la vie intérieure un nouveau privilège. La vie intérieure, on a presque honte de prononcer, devant tant de réalismes et d’objectivismes, ce mot dérisoire.

Quand les temples sont debouts, quand les drapeaux flottent sur les palais et que les magistrats ceignent leur écharpe – les tempêtes sous les crânes ne menacent d’aucun naufrage. Ce ne sont peut-être que les remous que provoquent, autour des âmes bien ancrées dans leur havre, les brises du monde. La vraie vie intérieure n’est pas une pensée  pieuse ou révolutionnaire qui nous vient dans un monde bien assis, mais l’obligation d’abriter toute l’humanité de l’homme dans la cabane, ouverte à tous les vents, de la conscience. Et certes, il est fou de rechercher la tempête pour elle-même, comme si “dans la tempête résidait le repos” (Lermontov). Mais que l’humanité installée puisse à tout moment s’exposer à la situation dangereuse où sa morale tienne toute entière dans un “for intérieur”, où sa dignité reste à la merci des murmures d’une voix subjective et ne se reflète ni ne se confirme plus dans aucun ordre objectif – voilà le risque dont dépend l’honneur de l’homme…”

extrait de Sans nom,
in LEVINAS Emmanuel, Noms propres (Paris, Fata Morgana, 1976)


Biographie succincte : Emmanuel LEVINAS est né en janvier 1906 à Kaunas, en Lituanie. Études secondaires en Lituanie et Russie. Etudes de philosophie à Strasbourg de 1923 à 1930. Séjour à Fribourg en 1928-1929 auprès de Husserl et de Heidegger. Naturalisé français en 1930. Professeur de philosophie, directeur de l’Ecole normale israélite orientale. Professeur de philosophie à l’Université de Poitiers (1964), de Paris-Nanterre (1967), puis à la Sorbonne (1973). Emmanuel Levinas décède le 25 décembre 1995 à Paris (FR). Quelques extraits choisis de son oeuvre ici…


Citons, citons, il en restera toujours quelque chose…

CASTRO : textes

Fidel CASTRO (1926-2016) à La Havane en 1979 (c) Getty Images

Sans le pouvoir, les idéaux ne peuvent être réalisés ; avec le pouvoir, ils survivent rarement.


Citer encore…

DIEL : Psychologie de la motivation (étude anonyme)

Masque de Paul DIEL par Jane Diel
Les modèles psychologiques de développement personnel
Première partie
Interprétation systémique du modèle psychologique de Paul DIEL

[…] Cet essai est une interprétation libre du modèle psychologique de Paul Diel, le croisant de manière transversale avec d’autres systèmes [voir glossaire en fin d’article] de représentation. Les puristes de cette discipline y verront à juste titre quelque amateurisme. Le but est de mettre ce modèle vivifiant et trop méconnu à la portée des curieux. La démarche se veut logique et pragmatique. Elle ne relève en aucune manière de croyances ésotériques. A chacun de l’évaluer et de l’approfondir, en vérifiant les sources. Les exemples tirés de la littérature, de la musique ou du cinéma sont donnés pour illustrer le propos […]

Bien que prévenu par Circé du danger de l’épreuve, Ulysse ne put résister à la tentation d’écouter le chant des Sirènes. Il mit en place un stratagème qui lui permit d’assouvir sa curiosité sans mettre en péril sa vie ni celles de ses compagnons. Il fit mettre de la cire dans les oreilles des marins afin qu’ils soient sourds au chant des Sirènes. Quant à lui, il se fit attacher solidement au mât du navire.


[…] Le postulat fondamental de la psychologie de la motivation est l’existence, mise en lumière par Paul Diel (1893-1972), d’une instance psychique particulière, le surconscient, l’élan évolutif. Ce mode de fonctionnement plus-que-conscient de la psyché se manifeste par l’intuition et la créativité. Il s’exprime de manière symbolique, notamment dans les rêves et les mythes (rêves collectifs). Le surconscient représente l’aspect positif de notre inconscient. C’est une forme évoluée mais inachevée, de l’esprit animal préconscient : l’instinct.

Ce principe étant admis, nos processus mentaux si complexes soient-ils, peuvent se décrire selon un schéma fonctionnel assez simple, que nous allons essayer de résumer en quelques lignes.

Système ouvert sur le monde, la psyché se rapproche d’un dispositif cybernétique, finalisé et dirigé vers des buts. Son interaction avec le monde extérieur a pour résultat les désirs, produits de rétroactions hiérarchiquement organisées, les motifs d’action (1) [les liens des n° renvoient à la Deuxième partie, ci-dessous]. Son régulateur est régi par un principe d’organisation interne : le désir essentiel d’harmonie fournissant la consigne au système. La joie et son opposé la coulpe qui est une sensation d’insatisfaction, sont des mesures d’écarts par rapport à cette consigne et la perception au niveau de notre conscience de signaux de régulation. Joie et coulpe se déclinent au niveau conscient en gammes de sentiments (2). La satisfaction des désirs se traduit in fine par l’activité humaine.

La formation de soi, l’accomplissement personnel, relève d’une harmonisation de nos désirs dans la diversité. Chez l’animal, la majorité des rétroactions émanant de l’instinct sont figées (3). Il n’en va pas de même au niveau humain, car de nombreux motifs se bâtissent dans la psyché par l’éducation et la confrontation aux aléas de la vie (4). Selon le principe de la variété requise de nouvelles expériences sont nécessaires pour augmenter le niveau de complexité du système de régulation et l’étendue de nos motifs, en améliorant de manière stable la réponse aux interactions (5). Ce processus traduit pour chaque personne un but en continuelle évolution, constituant le sens même de toute vie humaine.

Des boucles parasites, les faux motifs (6), se constituent cependant au niveau subconscient, inconscient négatif et viennent perturber ce fonctionnement idéal. La source du désordre (7) est la fausse justification représentant une altération de la consigne du désir essentiel, méconnaissance ou ignorance des signaux de balisage de notre conscience. Paul Diel expose dans son oeuvre maîtresse, le détail des mécanismes de l’élaboration des faux motifs. Pour simplifier, la théorie distingue deux tendances à la déformation psychique inconsciente :

  • La banalisation qui est une multiplication excessive des désirs matériels, par inhibition du désir essentiel et prédominance des rétroactions positives d’amplification. La banalisation conduit à l’agitation et la dispersion (variété sans harmonie).
  • La nervosité qui, à l’inverse, est une exaltation du désir essentiel, se manifeste par un excès de limitation des rétroactions négatives sur les désirs matériels. La nervosité conduit à l’ascétisme, impuissance à maîtriser les interactions avec le monde réel (harmonie sans variété).

La banalisation est la déformation socialement la plus répandue (8), devenant de ce fait une norme (matérialisme) mais il existe également des déformations collectives de type nerveux (fanatisme religieux). Chaque déformation trouvant sa justification vaniteuse dans le contre-exemple de la déformation opposée en revêtant de nombreuses variantes. Ces déformations conduisent finalement à l’instabilité à des degrés divers, pouvant mener à la folie et la destruction (9).

Les motifs sont faussés, les actions aussi le sont et toute la vie humaine en souffre. C’est de cette souffrance et de la nécessité de la surmonter que parlent les mythes. Les récits de la mythologie grecque sont, symboliquement, des schémas typiques de configuration de la déformation psychique (10). La correspondance des mythes avec le modèle psychologique de Paul Diel constitue une vérification de sa méthode d’observation (11).

La grille de lecture proposée, cette devise “Connais-toi toi-même” inscrite au fronton du temple d’Apollon à Delphes, est universelle : l’unique condition de la connaissance de soi est l’aveu des motifs cachés. Son champ d’application s’étend largement au-delà des mythes. Elle permet notamment de décrypter, les chefs-d’oeuvres de l’expression artistique (théâtre de Shakespeare, opéras de Mozart, cinéma de Kubrick, etc.), la genèse des grands conflits de l’histoire (la décadence de la République romaine ou la barbarie de la seconde guerre mondiale) mais encore l’actualité de la destruction écologique de notre planète. Les exemples sont innombrables. Le champ de réflexion de la psychologie de la motivation est immense et reste ouvert (12).

Un des pères de la physique contemporaine avait coutume de dire que pour comprendre la nature et notre place parmi elle, la culture humaniste conduisant à une connaissance spirituelle du monde sensible dans sa totalité, est nécessaire. Le discours des Sirènes en faisant miroiter l’omniscience met sa victime face au fantasme archaïque de toute-puissance. Le progrès technique est indispensable. Qui pourrait nier, par exemple, l’importance de la recherche médicale ? Tout progrès doit cependant être accompagné des valeurs spirituelles (vérité, beauté, bonté) pour conserver un sens.

L’accomplissement personnel procède d’une vision introspective de nos motifs d’action et de la recherche d’une harmonie de nos désirs dans la diversité.

La première condition de cet accomplissement est de connaître notre désir essentiel d’harmonie. La seconde est de reconnaître notre part de vanité et de fausse justification pour tenter de la corriger.

Deuxième partie
Fonctionnement du modèle
    1. Les désirs ont pour origine les pulsions, matérielles (conservation de l’individu), sexuelles (conservation de l’espèce) et évolutives (transformation adaptative de l’individu et de l’espèce). Ils sont matériels (nourriture, habillement, habitation, santé et sécurité, travail et rémunération) et sexuels. Mais également, dans la signification d’un élargissement de la pulsion évolutive, spirituels (acquisition de connaissances et de compétences, voyages et découverte, culture, sports, arts, religions, etc). Les désirs sont souvent contradictoires et interfèrent les uns par rapport aux autres, d’où la nécessité de la recherche de buts et d’une harmonie. Il va de soi que les besoins matériels élémentaires doivent pouvoir être satisfaits en préalable de la quête d’un épanouissement dit spirituel. L’accomplissement spirituel est une étape qui dépasse en la complétant, celle de la lutte pour la vie et de la survie (les arts martiaux illustrent ce prolongement évolutif).
      Les motifs d’action sont des « scénarios de satisfaction » des désirs, le plus souvent forgés depuis la petite enfance : simples conditionnements découlant de nos habitudes ou à un niveau plus élaboré, procédures résultant de nos pensées ou bien croyances. La pensée peut-être affective (images mentales chargées d’émotion) ou logique (association de concepts grâce au langage). Les motifs donnent un sens à la réalité en lui imposant une règle de filtrage sans laquelle nous serions submergés d’excitations, mais ils déforment cependant notre perception de la réalité.
      Le bombardement de la publicité (pensée affective), la préparation d’une recette de cuisine (procédure), le diagnostic d’une panne (pensée logique) ou la conduite d’une automobile (conditionnement de nos habitudes), sont des exemples de scénarios de satisfaction des désirs.
      Les motifs naissent de prédictions et de la réussite de leur calcul de satisfaction, selon un principe d’apprentissage par la méthode essai-erreur, d’où le rôle essentiel de la mémoire dans ce processus. Un motif est en lui-même une rétroaction positive : la satisfaction du besoin produit l’accroissement du désir et génère à son tour d’autres désirs. Un motif doit de ce fait comporter des éléments de rétroaction négative, le dirigeant vers un but. Cette consigne n’est pas prédéterminée : c’est à chacun de la trouver.
      Le désir essentiel indiquant seulement une direction au moyen des valeurs guide. Les motifs sont ainsi des objectifs, se fondant en partie sur des raisonnements, dont la réalisation est en général reportée dans le temps. La patience est le facteur de consolidation et d’harmonisation progressive des désirs. Ces objectifs se concrétisent le moment venu au travers d’une action.
      Les scénarios s’assemblent pour former des projets et sont contrôlés à un niveau supérieur d’organisation par d’autres motifs, les stratégies. L’ensemble des motifs constitue la personnalité. Les projets s’échangent et fusionnent au niveau social par le biais de la communication. Les affinités et la sympathie sont une communauté de motifs rapprochant les êtres.
    2. Quelques sentiments motivant nos désirs :Les sentiments sont indissociables des motifs d’action et accompagnent la recherche du plaisir ou la fuite de la douleur, propres à l’instinct de conservation. Les sentiments concourant à la joie s’unissent et cherchent à se compléter (principe d’harmonie). Les sentiments relevant de la coulpe contribuent à la tristesse et divisent (principe de disharmonie).
      Pour employer une image commode, la gamme des sentiments peut être comparée au spectre lumineux. La joie, le blanc, est la somme idéale de toutes les couleurs de l’arc en ciel. La coulpe représente, à l’opposé et par soustraction, le noir. Le blanc réfléchit la lumière, le noir l’absorbe mais fourni aussi, par petites touches, le contraste de la détermination. Les sentiments sont une valorisation subjective des scénarios de satisfaction dont le spectre se révèle au travers du prisme des centres d’intérêt. La banalisation ou la nervosité ne permettent de rencontrer, ni la joie (harmonie des sentiments), ni le bonheur (état de stabilité dans la joie).
      Nos motifs d’action doivent, pour être efficaces, se développer dans le discernement et la recherche de la vérité (harmonie du sens) mais aussi avec juste mesure, dans la bonté (harmonie du rapport à autrui) et l’esthétique (harmonie de la forme permettant de reconnaître un sens).
      Dans la conduite d’une automobile, par exemple, un changement imprévu d’itinéraire met en jeu un ensemble de raisonnements pour modifier l’objectif (atteindre la destination) selon de nouvelles contraintes. Ce calcul de satisfaction s’appuie sur un certain nombre d’hypothèses reposant sur l’expérience du conducteur , non garanties cependant à 100%. Il en résulte un sentiment de confiance, si la probabilité d’un accomplissement (la réussite du voyage) parait forte. Une mésentente avec un passager peut venir brouiller le scénario dans un contexte d’hostilité ou au contraire, la courtoisie, favoriser un partage d’informations. D’autres considérations peuvent également entrer en ligne de compte, comme la satisfaction de pouvoir admirer un paysage remarquable ou la perspective d’embouteillages, la compassion éprouvée face au mal des transports d’un enfant, etc. Cet aperçu montre que les sentiments peuvent être utiles et guider nos choix dans la complexité. Nous vivons dans un monde immense de sensibilité et de sens qui s’enchevêtrent pour tisser une vie profonde. Si la réalité du monde sensible était strictement déterministe, nous serions des automates dépourvus de sentiments. Le sens de la vie est fort heureusement différent, car dans ce monde, il n’y aurait finalement aucune place pour la créativité et la recherche du bonheur.
      Le flux incessant des sentiments valorisant nos motifs constitue nos états d’âme qu’il convient d’évaluer et de contrôler. Les états d’âme positifs (concourant à la joie) facilitent l’élargissement de nos pensées en une vision globale et intuitive du monde. Ils donnent d’avantage de discernement envers les buts à se fixer pour réussir. Ils nous permettent un meilleur auto-contrôle et nous aident à nous engager dans des comportements nécessitant une contrainte immédiate pour des bénéfices différés. Les états d’âme négatifs (relevant de la coulpe) nous ferment en revanche l’esprit. Nous jugeons alors le monde qui nous entoure de manière obsessionnelle sur des détails particuliers, coupant inutilement les cheveux en quatre, au lieu de le regarder dans sa beauté. Les états d’âme négatifs ne privent pas forcément d’éprouver des états d’âme positifs. Inversement, la montée d’états d’âme positifs ne supprime pas toujours les négatifs. Ces deux états sont en général mêlés. Le dialogue avec autrui est ce qui permet de réduire la subjectivité de nos sentiments et de trouver un équilibre.
    3. Il a été établi que certaines plantes ont un fonctionnement analogue dans la stratégie d’adaptation de leur espèce. Elles possèdent, à leur manière, une sensibilité au désir essentiel. Cette propriété, inhérente à la vie, est un paramètre de l’évolution. La beauté des fleurs, les parades amoureuses et l’harmonie du chant des oiseaux sont une illustration de l’immanence des valeurs guide. L’évolution des espèces est de ce fait, le théâtre d’une accélération de l’extension de la conscience. Le principe d’auto-organisation étant de transformer, au niveau de l’univers, le temps en information. Chaque être est à cet égard un essai, pour réaliser l’harmonie. L’évolution du cerveau reptilien entraîne, par exemple chez les mammifères, un comportement de protection de la progéniture, saut qualitatif favorisant la survie de l’espèce. L’élargissement de la conscience s’étend bien au-delà chez l’homme, via notamment ses préoccupations sociales et devient possible pendant la durée d’une vie. Cette évolution n’est pas terminée et continuera à se développer.
    4. Les besoins sont inséparablement individuels et collectifs. Les scénarios de satisfaction validés par l’expérience se construisent par le jeu des interactions sociales pour constituer les motifs individuels. Il est important de souligner le rôle de la morale dans ce processus. Ce que l’on appelle habituellement la morale (par opposition au moralisme), fait référence à un ensemble de motifs d’action prêts à l’emploi, adaptés aux circonstances du milieu et de l’époque , validés dans le sens de l’intérêt général. La morale dans son ensemble constitue une macroéconomie des désirs. Son principe est l’égoïsme conséquent qui, sous sa forme saine, ne peut trouver l’ultime satisfaction que par l’union réjouissante avec autrui. Sa déformation se rapporte à l’égocentrisme.
    5. Lorsque la variété des excitations fait défaut, la mesure d’écart se traduit par un sentiment particulier de coulpe : l’ennui. Le sentiment lié à la maîtrise des rétroactions négatives stabilisatrices est celui de la paix, l’anxiété est son contraire. L’instabilité est d’une manière générale , génératrice de stress. Mais c’est aussi ce qui permet d’évoluer. L’anxiété doit pouvoir être limitée et contrôlée.
    6. La fausse motivation est essentiellement issue de la pensée affective. La rumination mentale et les croyances imaginaires alimentent le processus, déconnecté de la réalité, de renforcement en boucle des faux motifs. Les faux motifs sont par nature inadaptés et détruisent le sens de nos pensées (annexe 1). Ce processus résulte du refoulement subconscient de la coulpe. En tant qu’avertissement salutaire, la coulpe est un signal d’anomalie. Son rôle est de provoquer le perfectionnement d’un scénario de satisfaction, ou son abandon quand cela n’est pas possible. L’erreur réside dans son refoulement et le maintien qui en résulte de raisonnements insuffisants et erronés ou de mauvaises habitudes, les balayant en quelque sorte sous le tapis. Défauts de comportement et irritabilité en sont la manifestation et la conséquence immédiate. Les faux motifs et la coulpe refoulée ne sont pas totalement inconscients, ce qui permet leur observation. Nous pratiquons tous cet examen intime, introspection semi-consciente de nos pensées et sentiments nuisibles, en les projetant le plus souvent sur autrui.
    7. Selon les lois universelles de la thermodynamique, les désirs représentent un flux d’énergie émotionnelle dont la source est une force et un potentiel : le désir essentiel, force d’âme. Tandis que les faux motifs concourent à la dissipation de cette énergie. La pollution des faux motifs constitue en cela la part entropique de tout processus d’évolution d’un système ouvert. La fonction du désir essentiel est précisément de réduire ce désordre. Il n’est pas ici question d’élimination , puisqu’un équilibre dynamique implique nécessairement un flux permanent d’entropie : l’harmonie dans la diversité est une asymptote.
      La loi d’énergie maximum de Lotka, établit que le rendement optimum est naturellement voisin de 50% (compromis entre erreur et diversité). La tendance banale consiste à privilégier le flux des excitations au détriment de ce rendement (filtre mental incohérent), en raison d’un gaspillage important d’énergie. Inversement, la tendance nerveuse recherche un ordre rigide en réduisant le flux des excitations, en s’isolant du monde (filtre mental trop étroit). Dans les deux cas le filtre mental est inapproprié et parasite, le flux énergétique des désirs, la motivation et l’efficacité d’une action se trouvent diminuées.
      Le développement de la personne s’obtient , à l’optimum de diversité, en tirant ces courbes vers le haut. Le processus d’organisation des motifs est cependant contrecarré par un phénomène de résistance au changement appelé homéostasie. Cette cause première de la fausse justification se rapporte à la peur de l’inconnu : la falsification de nos motifs est plus facile et mieux prévisible, qu’une intégration harmonieuse nécessitant la création de solutions nouvelles. Un choc est par conséquent souvent nécessaire pour sortir de l’ornière des faux motifs.
    8. L’activité humaine étant elle-même source d’excitations, la fausse motivation a tendance, par rétroaction sociale, à se répandre naturellement au sein d’un groupe. Le conformisme et le mimétisme des comportements traduisent le refoulement de l’anxiété. Cette déformation courante est nommée banalisation conventionnelle et coexiste avec d’autres formes moins fréquentes : la banalisation dionysiaque (débauche de tous les plaisirs), la banalisation titanesque (soif de domination et de pouvoir) et plus en marge, mais bien réelle, la banalisation démoniaque (l’ogre Barbe bleue). La montée d’un état d’esprit prédateur qui engendre la violence, est un signe d’instabilité incontrôlée, conduisant par effet boule de neige à une explosion.
    9. Les comportements illogiques et pathologiques de la banalisation, apparaissent lorsque la coulpe devient insupportable et son refoulement suffisamment profond pour devenir totalement inconscient. Parvenu ainsi à un certain niveau de crise et de désordre, le système ne peut plus retrouver en autonomie et de manière durable, un équilibre dynamique. Il est virtuellement condamné. Il existe également, une similitude étroite entre le modèle psychologique de Paul Diel et les symptômes les plus classiques de la maladie psychique. Une remise à plat des motifs est dans ce cas encore possible. Mais elle nécessite le décodage symbolique des symptômes pathologiques et l’intervention spécialisée d’un thérapeute. La dépression nerveuse (annexe 2) et le désespoir qui l’accompagne, est également un cercle vicieux pouvant mener de manière opposée à la banalisation à une implosion, en générant violence envers soi-même et pensées suicidaires. Il est absolument nécessaire à ce stade de consulter un médecin.
    10. Ces récits ne sont pas les seuls à aborder l’idéal de l’harmonie psychique. Le Christ des Évangiles (cette remarque étant dénuée de tout prosélytisme), offre une image du but évolutif de la personne, ayant un niveau absolu de sensibilité au désir essentiel (il est à la fois homme et Dieu), ayant parachevé la complétude et l’harmonie des désirs (symboliquement le royaume des cieux) et totalement exempt de faux motifs (symboliquement sans péché). Il incarne la totalité des valeurs guide (symboliquement la lumière et la vie). Satan représente à l’opposé, la personnification de la fausse justification, l’entropie et la mort. L’être humain se situe à mi-chemin entre ces deux extrêmes. Les invariants de la psychologie de la motivation se retrouvent dans toutes les grandes religions, devant de ce fait être également respectées, mais également dans de nombreuses fables et contes pour enfants.
    11. L’efficacité de l’introspection méthodique repose sur le principe que la révélation de l’erreur et l’acceptation des contraintes qui vont de pair, entraînent mécaniquement la recherche d’un juste calcul de satisfaction, la correction des faux motifs, la dissolution de la coulpe et finalement une extension harmonieuse des motifs accompagnée de joie (spiritualisation de la pensée et sublimation des sentiments). Cet effort personnel d’élucidation des faux motifs, le combat contre la vanité symbolisé par le mythe de Persée, représente le véritable exercice du libre arbitre. Il implique le choix et la responsabilité individuelle, mais demande la coopération face aux épreuves (solidarité du groupe, du couple, de la famille et des amis). Il n’est pas rare, du reste en observant autour de soi, de voir ce processus à l’oeuvre.
    12. Pour simplifier l’exposé, la déformation psychique a été présentée principalement comme une opposition entre banalisation et nervosité. La réalité est plus complexe et la simplification excessive de ce modèle risque d’emprisonner celui qui l’applique sans recul, dans des schémas improductifs. Il convient donc de clore cette étude imparfaite en ouvrant quelques pistes, tout en notant qu’un modèle aussi perfectionné soit-il, n’est pas la réalité mais seulement un système de représentation destiné à mieux comprendre. La réalité est plus subtile : elle échappe d’une certaine manière à tous les modèles.

Pour respecter davantage l’oeuvre originale, il est nécessaire d’évoquer les points suivants :

  1. La recherche d’un équilibre mental relève de quatre catégories d’objectifs : individuels, collectifs, matériels et spirituels. La fausse justification revêt plus précisément quatre aspects différents, selon qu’elle est exercée envers soi-même ou projetée sur autrui : la vanité, l’accusation, la culpabilité et la
    sentimentalité.
    En raison d’une relative incapacité par rapport à ses ambitions et de sa difficulté à maîtriser les interactions avec le monde réel, le nerveux se place dans le registre de la culpabilité (sous-estime de soi) et de la sentimentalité (surestime des autres personnes). Réciproquement le banalisé est par refoulement de la coulpe, dans celui de la vanité (surestime de soi) et de l’accusation (sous-estime des autres personnes). La fausse justification qui préjuge est à la fois jugement et condamnation, de soi (culpabilité) ou des autres (accusation).
    La relation avec autrui s’appuie et s’ancre dans la durée sur les sentiments, ce qui rend la maîtrise de nos états d’âme si importante. Une attitude positive face aux problèmes est possible et nécessaire en termes de rapports humains. Cette conduite se situe à l’intérieur d’un périmètre d’évaluation et de dialogue, dénué de vanité ou de culpabilité, de sentimentalité ou d’accusation, la « zone de confort » à l’équilibre de l’écoute et de la parole.
    Ce comportement est le fruit du perfectionnement de nos croyances, raisonnements et habitudes, au travers de la richesse progressive des expériences que l’on nomme maturité. Son aboutissement est l’estime réciproque et la reconnaissance mutuelle dans la convivialité. Certaines personnes réussissent mieux que d’autres à atteindre ce but qui demeure relatif à la difficulté du contexte.
    La perception de nos motifs est semblable à l’objectif d’une caméra formant une vision cohérente de la réalité et qu’il convient d’ajuster au fil des expériences, afin de progresser dans les échanges. Le plan focal pertinent est la juste distance de l’écoute. Une certaine marge d’erreur entourant la zone de confort est nécessaire à la détermination d’une action. L’humour permet d’évacuer le stress modéré qui l’accompagne. Au-delà, la distorsion des faux motifs devient structurelle, le monologue de la pensée affective se substituant au dialogue. Cela peut aboutir à des comportements déviants (dépression, prédation), diminuant dangereusement (violence) la probabilité d’un accomplissement, en provoquant au bout du compte, frustration et rejet, colère et indignation.
    La psychologie de la motivation affirme d’autre part que la pulsion sexuelle élargie comprenant au niveau humain, l’union d’âme avec le partenaire , est nécessaire à l’épanouissement d’une attitude positive. D’où l’importance du couple en matière d’accomplissement. La sensualité motivée dans la joie, non valorisée dans la pseudo satisfaction vaniteuse ou sentimentale, est une réserve d’énergie émotionnelle illuminant la vie, source vitale de créativité (annexe 4). Une multitude de sentiments circulent, se rencontrent ou s’égarent entre deux personnes, qui nomment cette multitude amour. L’amour commence par une cour sincère et tendre, une danse harmonieuse. Sa magie prend fin avec elle. La séduction qui, dans le règne animal, ne sert qu’à procréer, aide à communiquer dans le nôtre. Cette qualité positive , unissant nature et culture humaine, peut cependant devenir une sorte de vertige ou de drogue : la séduction est ainsi devenue la véritable tyrannie de notre temps. Ce ne sont pas les tactiques de la séduction qui offrent de nouvelles possibilités pour changer notre vie, mais les sentiments.
  2. Le principe d’ambivalence stipulant que chaque excès dans un sens conduit à l’excès opposé, demande à considérer l’évolution de la déformation psychique dans le temps. Cette loi peut également s’interpréter en faisant référence à un phénomène particulier d’instabilité, appelé pompage. Les oscillations d’un système de régulation intervenant lorsque le gain est excessif (exaltation des désirs spirituels ou matériels). Il en résulte un cycle comprenant des phases alternées de banalisation et de nervosité. Le tout étant de parvenir à une stabilisation des objectifs en une ouverture harmonieuse de nos désirs.
    Le nerveux par exemple, recherchant la diversité aura tendance à se désinhiber de ses interdits excessifs de manière trop brutale, il passe alors en phase de banalisation. L’exaltation envers les désirs spirituels se renverse en tentations vers les plaisirs anarchiques et les jouissances. Sa culpabilité se transforme en vanité et la sentimentalité en accusation. Le cas extrême de double personnalité a été rendu populaire par la fable Docteur Jekyll et Mister Hyde. Le nerveux qui se banalise est plus communément un orgueilleux, tentant d’imposer sa vision et son filtre mental et qui utilise l’instabilité de son environnement comme un levier pour arriver à ses fins.De même le banalisé obligé de corriger ses écarts, ne serait-ce que par la limitation de ses ressources, peut basculer dans la nervosité et la dépression.
    La superposition mouvante des déformations psychiques banale et nerveuse en chaque personne, est illustrée par le célèbre roman Don Quichotte. Le “nerveux” Don Quichotte possède un niveau plus élevé d’élan évolutif mais il est instable. Le « banalisé » (Sancho Panza) joue, par sa maîtrise des excitations et de manière opportuniste, le rôle de stabilisateur. Dans cette fable cependant, les désirs exaltés, matériels (le gouvernement d’une île pour Sancho) et spirituels (l’idéal de la chevalerie pour son maître) entraînent le duo dans un cercle vicieux dépourvu de lucidité, à la fois comique et infernal, conduisant finalement à l’échec d’un accomplissement. Les erreurs de la banalisation et de la nervosité se rejoignent dans l’excès sans toutefois s’annuler ni se compenser.
  3. Il y aurait enfin beaucoup à dire sur l’extraordinaire séduction de la vanité et son pouvoir médusant ; le couplage et la résonance des motifs ; les interactions sociales chaotiques et les attracteurs, représentés dans les guerres par de grands prédateurs narcissiques. Empires et civilisations naissent et s’organisent puis disparaissent, au rendez-vous du nihilisme, dans la violence selon des cycles entropiques. Force est de constater que l’humanité trahie par ses illusions, à bien du mal à survivre malgré l’immensité de ses progrès techniques. La vanité est la cause de tous les désastres.
    L’humanité suit ainsi, de générations en générations, un scénario banal : chaque époque de l’histoire apporte son lot tragique d’injustices et de difficultés.
    Avis de tempête. La psyché collective résulte de la mise en réseau des psychés individuelles. Sa dynamique est comparable à l’instabilité des masses d’air de la météorologie et à leurs conflits. Le fait de savoir analyser ses perturbations au travers notamment des réseaux d’information, permet
    d’anticiper avec prudence une adaptation (ou un repli). Les déséquilibres économiques et sociaux sont particulièrement dangereux à notre époque, compte-tenu du rôle amplificateur de notre technologie : le battement d’aile d’un papillon peut rapidement se transformer en cyclone. Notre civilisation emportée par tous ses excès ressemble au mythe de l’Atlantide, rapporté dans les textes de Platon comme exemple à ne pas suivre, mais la leçon semble avoir été oubliée.
  4. Pour terminer sur une note positive, il serait réducteur d’aborder la question du développement personnel sans parler de l’analyse transactionnelle (AT) fondée par Éric BERNE (1910 , 1970), une autre personnalité marquante de ce qu’il conviendrait d’appeler, l’ingénierie de l’organisation mentale. L’AT se définit comme une théorie de la personnalité et de la communication. L’ AT n’a pas de relation formelle avec la psychologie de la motivation (PDM) mais elle recoupe son champ d’exploration. Ces modèles différents se sont développés séparément, ils relèvent cependant de finalités identiques : penser, agir et se comporter de manière cohérente envers soi-même et autrui, en se dégageant de nos scénarios parasites ou déviants, pour progresser et aller de l’avant. Il est par conséquent utile de compléter cette étude par un aperçu de la théorie de Berne. Une des idées induites par cette approche est que la connaissance de nos propres comportements et de leurs sources , peut nous aider à changer les comportements douloureux… la souffrance n’est pas inéluctable. Un grand nombre de pionniers ont par la suite marché dans les traces de Berne et développé ses idées dans un domaine particulier. Taibi KAHLER a modélisé dans cet esprit les types de personnalités (persévérant, travaillomane, promoteur, rêveur, empathique, rebelle) ainsi que les canaux de communication devant être utilisés afin de résoudre les problèmes de communication. Ce modèle baptisé Process Com est largement utilisé en entreprise.
    Éric Berne postulait que les grandes orientations de la vie sont décidées dès l’enfance, en prenant la forme d’un scénario de vie, non gagnant (banal), perdant (harmatique) ou gagnant. Il observait que ses patients agissaient comme le faisait l’un de leurs parents, sans avoir toujours conscience de l’origine de ces comportements. Berne définit tout d’abord un état du moi comme un système cohérent de pensées, d’émotions, et de comportements associés :
    – Le Parent correspond aux motifs d’action de la PDM hérités par imitation de figures parentales ou éducatives marquantes.
    – L’Adulte caractérise les motifs d’action convenant à la réalité d’ici et
    maintenant.
    – L’Enfant correspond aux motifs d’action qui sont une résurrection de
    notre propre enfance et de notre capacité à découvrir.
    Les états du moi peuvent être positifs ou négatifs. L’état Adulte est par définition positif. Nous sommes dans le Parent Contrôlant positif quand les directives du Parent à l’égard des autres ont réellement pour but de les protéger ou de promouvoir leur bien-être. Le Parent Contrôlant négatif décrit quant à lui des comportements parentaux qui impliquent un rabaissement de l’autre. Le Parent Nourricier positif implique une bienveillance émanant d’une position de respect pour la personne aidée mais le Parent Nourricier négatif signifie que l’aide apportée est donnée à partir d’une position de supériorité qui dévalorise l’autre. Il en est de même pour l’état Enfant. L’Enfant adapté positif consiste à appliquer de manière efficace les règles apprises de mes parents ou de mes professeurs. Je suis en revanche dans l’Enfant Adapté négatif quand je reproduis des modèles de comportements qui ne sont plus adaptés à ma situation de grande personne. Les comportements de l’Enfant Libre qui peuvent rendre ma vie plus belle sont classés comme positifs , mais si je satisfais des besoins irrépressibles au-delà de toutes limites, je suis alors dans l’Enfant Libre négatif.
    L’ AT étudie les phénomènes intrapsychiques au travers d’échanges relationnels appelés transactions, nom donné à un échange verbal et comportemental entre deux personnes. Les transactions sont complémentaires lorsque les deux partenaires s’adressent à l’état du moi dans lequel l’autre se trouve. La communication s’arrête lorsqu’une personne s’adresse à un autre état du moi que celui dans lequel se trouve son partenaire. On dit que les transactions sont croisées. Les transactions croisées sont le plus souvent maladroites et involontaires, mais elles peuvent être voulues pour mettre fin à un échange. Il existe également un second type de transactions doubles où une conversation se déroule dans un état conscient explicite, généralement Adulte, avec en même temps des transactions cachées échangées au niveau psychologique inconscient du Parent ou de l’Enfant, où se glissent les états négatifs de la fausse motivation et parasitant la transaction consciente.
    Les transactions sont motivées par la recherche de signes de reconnaissances renforçant nos comportements. Berne utilise pour cela un terme anglais « stroke » qui signifie à la fois caresse et coup de pied. Le signe de reconnaissance est un élément vital pour chaque personne. Une des lois fondamentales de l’économie des strokes observe qu’une personne accepte plutôt par défaut des strokes négatifs, émanant des états du moi négatifs d’une transaction, que pas de signe de reconnaissance du tout. Les strokes négatifs doivent en effet être distingués des méconnaissances. Contrairement à un stroke négatif, une méconnaissance ne me donne aucune indication sur quoi m’appuyer pour avoir une action constructive. Les signes de reconnaissance sont classés selon des critères conditionnels portant sur le comportement (ce que je fais) ou inconditionnels portant sur l’être (ce que je suis).
    Un stroke conditionnel négatif m’indique que quelqu’un n’aime pas la manière dont je me comporte et joue le rôle d’un signal d’alarme : je peux alors changer de comportement pour qu’on m’apprécie (relation +/+). Les strokes négatifs inconditionnels sont en revanche inutiles et mettent un terme à une relation , lorsqu’ils sont échangés de manière répétitive. La gestion des signes de reconnaissance requiert la capacité de savoir les donner, savoir les recevoir, savoir les demander, savoir les refuser et savoir se les donner à soi-même. Ces capacités sont variables d’une personne à une autre.
    Afin de satisfaire notre faim de stimulations et alimenter ainsi notre banque de strokes, chaque personne utilise son temps selon six modes différents, appelés structuration du temps :
    – Le retrait. La personne se met à l’écart physiquement ou psychologiquement. Le retrait évoque généralement une attitude de fuite envers le risque de recevoir des strokes négatifs. Mais il peut être également un moyen de se ressourcer.
    – Le rituel. Il s’agit de séquences standardisées d’échanges codifiés socialement. Permet d’échanger facilement des signes de reconnaissance positifs. Chaque groupe a ses propres rituels. La poignée de main est un exemple de rituel.
    – Le passe-temps caractérisant les conversations aux sujets stéréotypés telles que les conversations de salon. Les strokes obtenus d’un passe-temps sont plus intenses que ceux des rituels mais également moins prévisibles. Ils comportent par conséquent un risque plus élevé de recevoir des strokes négatifs.
    – L’activité. Comme son nom l’indique, il s’agit ici de séquences dont le but est de faire quelque chose. L’Adulte est l’état prédominant de l’activité. Les strokes apportés par l’activité sont en général décalés dans le temps et donnés à la fin de l’activité pour un travail bien ou mal fait.
    – Les jeux psychologiques, fondés sur des transactions doubles permettant des échanges de signes de reconnaissance intenses, mais négatifs. Le but d’un jeu est caché et hors du champ de conscience. Les strokes sont alors accumulés comme une collection de timbres patiemment constituée. Les jeux commencent par un appât ou invitation à jouer et se terminent par un coup de théâtre, lorsque la collection de timbres est complète et fait apparaître le bénéfice caché. Les déceptions sentimentales, souvent cruelles, sont le résultat de jeux. Le but inconscient des jeux est de renforcer le scénario de vie.
    – L’intimité correspondant aux moments où la communication est ouverte, basée sur la confiance, le respect et l’acceptation de l’autre. Elle permet des échanges de signes de reconnaissance positifs de grande qualité et de grande intensité. L’intimité se déroule en dehors du scénario de vie et constitue le plus imprévisible de tous les modes de structuration du temps. Les jeux sont pour cette raison généralement préférés à l’intimité, car ils sont prévisibles.
    Pour Eric Berne, l’objectif est de s’orienter sans cesse vers ce qu’il appelle l’autonomie. Cela répond à trois critères : conscience, spontanéité et intimité. Se diriger vers l’autonomie revient à quitter les influences négatives de son scénario personnel :
    Capacité de conscience. Être en plein contact avec l’ici et maintenant, prendre la réalité telle qu’elle est, sans la déformer.
    Capacité de spontanéité. Développer notre faculté à ne pas réagir à l’environnement par des comportements automatiques, mais comme nous le souhaitons et d’une manière adéquate à l’environnement. Cela implique notamment d’être capable d’utiliser nos trois états du moi et d’enrichir le panel de comportements de chacun. La spontanéité résulte pour une certaine part de l’Enfant libre positif (où se situe la notion d’esprit surconscient en PDM), qui ne doit pas être exclu des états du moi.
    Capacité d’intimité. Être en relation authentique avec l’autre, c’est-à-dire vraie et appropriée. Ce qui exclut toute manipulation ou jeu. Cela peut être un moment de partage amical comme une mise au point très franche. Il s’agit de développer une capacité à proposer un moment relationnel fort, comme de savoir le recevoir.
    Le but ultime de l’autonomie est la guérison scénarique, libération totale par rapport au scénario de vie, en apprenant à exercer spontanément de nouveaux choix. Cet accomplissement s’accompagne en général d’une guérison somatique. Une personne qui sort de son scénario modifie la manière dont elle utilise et vit son corps. Elle se libère des tensions chroniques qu’elle éprouve et sera soulagée de douleurs psychosomatiques […]

*L’article original a été posté, avant révision, sur SCRIBD.COM par Jefferson F. Dos Santos sans mention de l’auteur. Plus d’infos ? Contactez notre contributeur.
Source : scribd.com


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Plus de discours sur l’Homme…

TTC : les erreurs de pensée (étude anonyme)

REDON Odilon, l’Araignée qui pleure (collection privée, 1881)
Les modèles psychologiques de développement personnel

Annexe 1 : Les erreurs de pensée

Les états d’âme négatifs nous incitent à nous focaliser sur ce qui nous semble dangereux ou problématique. L’imagination détournant la pensée, s’apparente alors à un virus qui nuit au traitement efficace de l’information, en provoquant la dégradation de nos motifs. Ses effets ne se produisent que dans certaines conditions. Il peut être inoffensif pendant des années, puis soudain un ordre bousculé, une information aberrante déséquilibre tout le système et le fait basculer.

Il est possible de repérer les pensées nuisibles et les modes de raisonnement erronés, pour tenter de les corriger. Connaître ses erreurs les plus fréquentes peut contribuer à choisir un style pour y remédier. Les Thérapies Comportementales et Cognitives (TTC), une autre branche éprouvée du développement personnel, distinguent notamment :

  1. Catastrophisme : S’imaginer toutes sortes de désastres à partir d’un événement négatif relativement peu important. Les scénarios catastrophe doivent être tués dans l’œuf en les considérant à leur juste valeur. Quel que soit l’ampleur du travestissement de la réalité par votre imagination, le monde ne va pas s’arrêter de tourner pour autant.
  2. Principe du tout ou rien : Voir tout en noir ou tout en blanc. La vie ne se résume pas à une réussite ou un échec. Il faut s’efforcer de développer une aptitude au raisonnement nuancé.
  3. Divination : Prendre ses prédictions pour la réalité en se réfugiant dans l’immobilisme. Ce qui compte, n’est pas de découvrir l’avenir, mais de tester des scénarios. Cela implique souvent quelques risques calculés, qu’il faut assumer pour progresser.
  4. Télépathie : Être persuadé de savoir ce que pensent les autres, en se référant généralement à des intentions nuisibles. La correction de cette déformation passe par la recherche du dialogue et de la preuve objective.
  5. Raisonnement émotionnel : S’écarter de la réalité sur la simple base des sentiments et de l’émotion. Pour éviter le piège de la pensée affective, il est nécessaire de rechercher, à froid, des informations contradictoires ou des faits pouvant confirmer ou infirmer une opinion.
  6. Surgénéralisation : Tirer des conclusions d’ordre général à partir d’un nombre insuffisant d’événements. Il faut dans ce cas, replacer les situations dans leur contexte, arrêter de juger et être suffisamment précis en évitant les conclusions trop hâtives.
  7. Étiquetage : Erreur consistant à juger globalement des éléments trop complexes pour leur accoler une étiquette définitive. Lorsque vous mettez une étiquette à quelqu’un ou à un aspect du monde, vous excluez toute éventualité de changement et de progression. Il faut au contraire, se réjouir de la complexité et accepter les preuves qui ne correspondent pas aux étiquettes.
  8. Rigidité des obligations : Elles traduisent souvent une adaptation insuffisante à la réalité. Il faut faire preuve de flexibilité en comprenant que le monde ne fonctionne pas selon nos croyances et remplacer le « je dois » par « je souhaite » dans nos pensées.
  9. Filtre mental : Les informations incompatibles avec le filtre tendent à être ignorées. Si vous n’assimilez que des informations conformes à votre mode de fonctionnement, vous allez très facilement finir par toujours penser de la même façon. Là encore, il faut rechercher la preuve allant à l’encontre des pensées négatives et sortir des scénarios parasites.
  10. Disqualification du positif : Transformer un événement positif en événement neutre ou négatif. Prenez conscience de vos réponses à des remarques positives pour être certain de ne pas tomber dans ce travers, très décevant pour autrui.
  11. Faible tolérance à la frustration : Erreur de pensée amplifiant le désagrément et l’incapacité à le supporter temporairement, alors que cela peut représenter un intérêt à moyen terme. Ne pas sous-estimer sa propre faculté à faire face.
  12. Personnalisation : Interpréter les événements en les rapportant de préférence à sa propre personne et en occultant les autres facteurs. Vous n’êtes pas le centre de l’univers. Recherchez également les explications qui ne vous impliquent pas ou peu.

*L’article original a été posté, avant révision, sur SCRIBD.COM par Jefferson F. Dos Santos sans mention de l’auteur. Plus d’infos ? Contactez notre contributeur.
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Dépression : le mécanisme de la dépression (étude anonyme)

Hiromu Kira, Le penseur (The Thinker, The Hollywood Reservoir Dam, c. 1930)
Les modèles psychologiques de développement personnel

Annexe 2Le mécanisme de la dépression

Une personne sur deux est confrontée à la dépression au cours de sa vie et personne ne peut être certain de ne jamais en souffrir. Il a paru utile, en complément de ce qui a été évoqué, de revenir sur cette question par des éléments plus précis. Ces quelques remarques sont données à titre indicatif et ne se substituent en aucun cas à un traitement médical.

La dépression est une forme d’autopunition coupable amplifiant nos états d’âme de tristesse. Ses causes sont multiples. Elle peut être provoquée par la perte d’un être cher et la douleur de la séparation. La recherche des plaisirs faciles et les addictions, ou plus généralement l’abus de biens de consommation inutiles, peuvent aussi conduire par effet de bascule (principe d’ambivalence) à la dépression. Les troubles suivants figurent parmi ses symptômes :

  • Variation excessive du désir de se nourrir (anorexie ou boulimie).
  • Troubles du sommeil et insomnies.
  • Irritabilité.
  • Isolement social.
  • Baisse de motivation et d’énergie émotionnelle.
  • Perte des centres d’intérêt.
  • Pensées négatives et persistantes à propos de soi.
  • Sentiment de honte et de culpabilité.
  • Absence d’empathie, faculté de sympathiser avec autrui et de ressentir les mêmes impressions que lui.
  • Perte de libido.
  • Pensées suicidaires.

L’un des éléments les plus fondamentaux pour sortir d’une dépression est de se débarrasser de tout sentiment de honte. La dépression doit être considérée objectivement comme un problème de santé, devant être détecté si possible précocement, par celui qui est atteint, de manière à pouvoir chercher de l’aide.

Le problème de la dépression est que cet état induit un comportement qui aggrave la maladie. Il y a donc une amplification naturelle des symptômes, pouvant être fatale, si cela n’est pas pris en compte de manière extérieure.
La difficulté pour le dépressif, consiste à apprendre à surmonter ses humeurs et faire l’opposé de ce que la dépression donne envie de faire. Par exemple, faire l’effort (pouvant paraître colossal) , de se lever et s’habiller, de répondre au téléphone et de sortir pour voir des amis. Lutter contre la tendance naturelle à l’inactivité de la dépression, est une condition essentielle pour se sentir mieux.

La rumination mentale alimente la dépression, par le processus de pensée circulaire au cours duquel l’esprit revient sans cesse sur les mêmes questions :

  • Pourquoi moi ?
  • Qu’est-ce que j’aurais pu faire pour arrêter cela ?
  • Si seulement il s’était produit ceci ou cela, etc.

L’état dépressif dicte d’essayer de comprendre pourquoi on se sent mal, mais la rumination ne fonctionne pas, car elle constitue, par essence, une tentative erronée de résolution des problèmes. Elle doit être combattue par l’occupation ou l’exercice physique. Il est également possible d’apprendre à recentrer son attention par la méthode de concentration sur la tâche, permettant de se focaliser sur des aspects externes de son environnement (la beauté d’un paysage, la sincérité et la spontanéité d’un enfant ou l’humble réconfort d’un animal domestique, peuvent suffire à changer d’optique).

Comment faire dès lors pour résoudre les problèmes ? Il n’existe pas de recette miracle mais seulement quelques principes permettant d’aborder rationnellement le sujet :

  • Définir les problèmes à l’origine de la dépression.
  • Explorer des solutions différentes pour chacun de ces problèmes (comment ai-je solutionné un problème de ce type dans le passé ? Comment font les autres personnes en pareille situation ?).
  • Évaluer ces solutions en pesant soigneusement le pour et le contre.
  • Choisir et essayer la meilleure solution, en procédant par étapes (pour ne pas se sentir submergé par la difficulté).
  • Faire un bilan et tirer des conclusions sur l’aide apportée par cette solution.  Perfectionner éventuellement le scénario ou l’abandonner en essayant une autre solution puis passer au problème suivant.
  • Faire preuve de patiente dans cette démarche et garder avant tout l’espoir d’un retour à la normale avec le temps.

*L’article original a été posté, avant révision, sur SCRIBD.COM par Jefferson F. Dos Santos sans mention de l’auteur. Plus d’infos ? Contactez notre contributeur.
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DIEL P., Le symbolisme dans la mythologie grecque (Paris, Payot, 1952) – extraits

DIEL P., Le symbolisme dans la mythologie grecque, Etude psychanalytique (Paris, Payot, 1952, réédité par Payot & Rivages en 2002, ISBN 9782228896061)

Extraits de l’édition de 1952 du livre fondateur de PAUL DIEL, alors chargé de recherches au C.N.R.S. : Le symbolisme dans la mythologie grecque, Etude psychanalytique. Dans son introduction à l’ouvrage, Bachelard insiste :

Quand on aura suivi Paul Diel dans les associations de mythes, on comprendra que le mythe couvre toute l’étendue du psychisme mis a jour par la psychologie moderne. Tout l’humain est engagé dans le mythe.

EXTRAITS (1952)
PRÉFACE DE GASTON BACHELARD, Professeur à la Sorbonne

I. Le domaine des mythes s’ouvre aux enquêtes les plus diverses, et les esprits les plus différents, les doctrines les plus opposées ont apporté des interprétations qui eurent chacune leur heure de validité. Il semble ainsi que le mythe puisse donner raison à toute philosophie. Êtes-vous historien rationaliste ? Vous trouverez dans le mythe le récit obombré des dynasties célèbres. N ‘y a-t-il pas, dans les mythes, des rois et des royaumes ? Pour un peu on daterait les différents travaux d’Hercule, on tracerait l’itinéraire des Argonautes. Êtes-vous linguiste, les mots disent tout, les légendes se forment autour d’une locution. Un mot déformé, voilà un dieu de plus, l’Olympe est une grammaire qui règle les fonctions des dieux. Si les héros et les dieux traversent une frontière linguistique, ils changent un peu leur caractère, et le mythologue doit établir de subtils dictionnaires pour déchiffrer deux fois, sous le génie de deux langues différentes, la même histoire. Êtes-vous sociologue ? Alors dans le mythe apparaît un milieu social, un milieu moitié réel, moitié idéalisé, un milieu primitif où le chef est, tout de suite, un dieu. Et toutes ces interprétations, qu’on pourrait étudier tout le long d’une histoire, se raniment sans cesse. Il semble qu’une doctrine des mythes ne puisse rien éliminer de ce qui fut, un temps durant, un thème d’explication. Par exemple, entre le héros solaire et le héros humain, la compétition n’est jamais vraiment éteinte. L’immense nature explique la nature profonde de l’homme, et, corrélativement, les rêves de l’homme se “projettent” invinciblement sur les grands phénomènes de l’Univers. Un étroit symbolisme coordonne les valeurs mythiques et les valeurs cosmiques. Et la mythologie devient une suite de poèmes, et la mythologie est comprise, aimée, continuée par les poètes. Est-il meilleure preuve que les valeurs mythiques restent actives, vivantes ? Et, puisque tant d’explications peuvent en être données, n’est-il pas de meilleure preuve que le mythe est essentiellement synthétique ? Dans sa simplicité apparente, il noue et solidarise des forces psychiques multiples. Tout mythe est un drame humain condensé. Et c’est pourquoi tout mythe peut si facilement servir de symbole pour une situation dramatique actuelle. Il n est aucune de ces interprétations qui n’ait, depuis un siècle, bénéficié des progrès généraux des sciences humaines. Il semble qu’à chaque génération les appareils de l’érudition se multiplient et s’affinent. Ainsi, l’homme cultivé suit-il avec émerveillement l’approfondissement de nos connaissances des mythes.

II. Dans le champ des interprétations, c’est une nuance nouvelle qu’apportent les travaux de Paul Diel.
Sans doute, on a toujours compris que les mythes et les légendes nous dévoilaient les passions radicales du cœur humain. Mais, trop souvent, la critique scientifique des documents s’est faite à partir d’une science psychologique écourtée, d’une psychologie qui donne un coefficient dominant au “bon sens”, à l’expérience commune et claire. Et il n’a pas manqué d’historiens pour s’étonner de la soudaine intervention de la psychanalyse dans l’explication des vieilles légendes et des mythes antiques.
D’autre part, bien des psychologues classiques se sont alarmés de voir qu’un vocabulaire des “complexes” puisse s’encombrer d’un vocabulaire des mythes. Quel éclairage le psychiatre procure-t-il en nommant les complexes d’Oedipe, de Clytemnestre, d’0reste, de Diane… ? Ne sont-ce pas là autant de lumières artificielles et générales susceptibles de tromper sur l’infini détail, sur l’irréductible individualité du malade ?
Mais toutes ces critiques faiblissent, si l’on veut bien prendre conscience de l’extrême puissance d’explication, aussi bien vis-à-vis du passé que du présent, que manifeste la psychologie élargie de notre temps. On n’exagérerait rien, si l’on disait que le XX* siècle est caractérisé par une pan-psychologie, comme il l’est par une pan-géométrie. On pourrait actuellement développer systématiquement la psychologie d’un pan-psychisme, psychologie généralisée qui réunirait les examens qui vont de la psychologie des profondeurs à une psychologie quasi stratosphérique dans les interprétations du rêve éveillé. Si l’on accorde une telle largeur d’examen, aussitôt les rêves et les mythes se détendent, aussitôt leur symbolisme révèle à la fois sa complexité et son unité.
Les symboles resserrés dans le destin du héros mythique, Paul Diel va les étudier psychologiquement, comme des réalités éminemment psychologiques. Jusqu’à lui, on a surtout déterminé une sorte de symbolique anagénétique, en travaillant du côté social, du côté cosmique, du côté poétique – c’est-à-dire dans les sommets de l’humain. Mais dans une telle psychologie, sans cesse interprétative, qui déplace sans cesse les significations, qui risque ainsi, partie des symboles, de finir par des allégories, n’a-t-on pas perdu le sens immédiat des symboles ?
Mais, déterminer le sens immédiat des symboles ; n’est-ce pas là une tâche qui implique une contradiction ? Un symbole ne doit-il pas suggérer un au-delà de son expression ? N’implique-t-il pas un rapport essentiel entre deux significations : un sens manifeste et un sens caché ?
Ces questions ne dérangeront plus un lecteur assidu de Paul Diel. Car il s’agit précisément de s’installer dans la pure psychologie, de partir du postulat psychologique suivant : le symbole a une réalité psychologique initiale, une réalité psychologique immédiate, ou, autrement dit, la fonction de symbolisation est une fonction psychique naturelle. Les mythes sont autant d’occasions pour étudier cette fonction toute directe de symbolisation.

III. Quelle est alors la tâche précise, extrêmement précise, que se donne l’auteur ? C’est de désigner le fond psychologique du symbolisme mythique. Il ne refuse certes pas les lumières multiples de la mythologie. Mais, plus on a “interprété”, plus il devient nécessaire, si l’on ose dire, de désinterpréter pour retrouver la racine psychologique première?
Ce problème est devenu si difficile qu’on ne peut le résoudre au niveau d’un cas particulier sans avoir compris la méthode de désinterprétation et surtout sans avoir appliqué cette méthode sur un grand nombre de cas précis.
Il faudra donc étudier le présent ouvrage d’abord dans sa première partie de pure méthodologie, ensuite dans les exemples d’application de la méthode, exemples qui jouent le même rôle que les “exercices” proposés par le mathématicien à la fin de tous les chapitres de son manuel.
Le mot qui revient dans tous ces exercices, dans l’étude de tous les mythes grecs ultra-classiques examinés ici, est le mot “traduction”. Il faut, en effet, traduire dans le langage de la panpsychologie moderne tout ce qui est exprimé dans des récits toujours simplifiés par ce que Paul Diel appelle une “banalisation”. S’agit-il du mythe d’Asclépios, “l’indice de la banalité est précisément d’oublier les besoins de l’âme pour ne s’occuper que des besoins du corps. Ils sont symbolisés par Chiron.” Pour avoir tout le mythe de la santé, il faut considérer la triade Apollon, Chiron, Asclépios, et réussir les “traductions” qui en livrent les sens psychologiques divers et désignent l’axe de la symbolisation. Quand on aura suivi Paul Diel dans les associations de mythes, quand on aura découvert avec lui une sorte d’homéomorphie des mythes en apparence très différents, on comprendra que le mythe couvre toute l’étendue du psychisme mis à jour par la psychologie moderne. Le personnage mythique a un surconscient, un moi et un subconscient. Il a son axe de sublimation et sa verticale de chute dans l’inconscient le plus profond.
Ainsi, tout l’humain -et non pas un simple aspect de l’homme- est engagé dans le mythe. Comme le dit Paul Diel : “Les mythes parlent de la destinée humaine sous son aspect essentiel, destinée consécutive au fonctionnement sain ou malsain (évolutif ou involutif) du psychisme.” Le héros lui-même et son combat représentent l’humanité entière dans son histoire et dans son élan évolutif. Le combat du héros est moins un combat historique qu’un combat psychologique. Ce combat n’est pas une lutte contre des dangers accidentels et extérieurs. C’est la lutte menée contre le mal intime qui toujours arrête ou ralentit l’essentiel besoin d’évolution. Ainsi, c’est tout le problème de la destinée morale qui est engagé dans ce livre écrit par un psychologue d’une grande finesse. Dans le détail des pages où, répétons-le, est appliquée une méthode de constante rigueur, on verra se développer, à partir de leur racine psychologique profonde, les valeurs morales qui font de l’évolution humaine une destinée morale.
Un mythe est donc une ligne de vie, une figure d’avenir plutôt qu’une fable fossile. Ortega y Gasset écrit : “L’homme n’est pas une chose mais un drame, un acte… la vie est un gérondif, non point un participe, elle est un faciendum, non point un factum. L’homme n’a pas une nature mais il a une histoire.” [cité par Gerardus van der Leeuw : L’homme et la civilisation, ce que peut comprendre le terme : évolution de l’homme. Apud : Eranos-Jahrbuch (t. XVI), 1949, P- 153-1] Plus exactement, l’homme veut vivre une histoire; il veut dramatiser son histoire pour en faire un destin.
C’est cette volonté d’histoire que les “traductions psychologiques” minutieuses et profondes de Paul Diel, mettent systématiquement à jour. On retrouve ainsi vraiment, dans l’étude des mythes que leur classicisme désigne comme des grandes histoires du passé humain qu’on pouvait penser périmées, le dynamisme toujours agissant des symboles, la force évolutive sans cesse active du psychisme humain.

Gaston BACHELARD

INTRODUCTION

L’exégèse mythologique, soucieuse de comprendre le sens des anciennes fabulations mythiques, leur trouve une signification du genre cosmique, météorologique et agraire. Elle montre que les mythes parlent des mouvements des astres et de leur influence sur les conditions de la vie humaine : saison de l’année, pluie, orage, inondations, etc. Il est clair que l’influence élémentaire exercée sur la vie terrestre par les évolutions astrales a dû impressionner au plus haut degré les hommes primitifs, et cette impression subjugante fut destinée à devenir décisive à l’époque où des peuplades errantes de chasseurs commencèrent à se fixer et à s’amalgamer, pour former des peuples agriculteurs, ce qui marque précisément le début de la création mythique. Le maintien de la vie dépendait de plus en plus de la régularité des phénomènes cosmiques et météorologiques, et l’imagination affective, fonction prédominante de la psyché primitive, incita les hommes (à peine sortis de l’ère prémythique et animiste) à y voir des forces intentionnelles, bienfaisantes ou hostiles. Ces forces se trouvèrent personnifiées par des divinités du jour et de la nuit (solaires et lunaires), et l’alternance entre l’apparition du soleil et de la lune fut imaginée comme la conséquence d’un combat que les divinités se livrent sans relâche dans le but d’aider les hommes ou de leur nuire. La saison des semailles qui précède l’hiver ainsi que le début du printemps et, finalement, tous les solstices furent marqués par des fêtes. Le lever du jour, la pluie fécondatrice, étaient reçus comme des dons, et l’homme adressa des prières aux divinités pour les remercier ou les implorer.
Cependant, si les mythes n’étaient rien de plus que l’ornement imaginatif de préoccupations d’origine utilitaire, il conviendrait de les considérer comme des affabulations naïves et arbitraires. Leur sens caché ne serait qu’un allégorisme infantile conforme à l’entendement rudimentaire d’une psyché primitive. L’intérêt que ces fables pourraient mériter, de nos jours, serait uniquement d’ordre historique, du fait que ces imaginations naïves ont donné naissance à des créations artistiques et que celles-ci sont susceptibles d’être considérées comme des documents permettant de reconstituer les croyances et les institutions, les coutumes et les mœurs de ces anciens peuples, de même que leur évolution cultuelle et culturelle, documentée par les stades successifs du style artistique.
L’unique méthode dont la mythologie pourrait user serait celle de la science historique en général, laquelle procède par des rapprochements et des recoupements, afin d’éliminer successivement les erreurs d’interprétation à l’égard des documents. La mythographie et la mythologie moderne ont pu ainsi obtenir des résultats extrêmement précieux, surtout en ce qui regarde le problème de l’interdépendance des différentes cultures mythiques et les traits caractéristiques de chacune. Afin de souligner son caractère de science historique, la mythologie fait actuellement preuve d’une tendance très prononcée à ne pas dépasser la méthode de rapprochement des documents. Il est intéressant de constater qu’il s’agit là – du moins en partie – d’une réaction très justifiée contre une ancienne forme d’interprétation à tendance faussement moralisante et dépourvue de toute méthode. Bien que la source de l’exégèse à tendance éthique remonte aux temps les plus reculés, ce courant a fini par s’épuiser et se perdre dans un terrain sablonneux aussi plat qu’aride. Mais, le fait que la trace d’un effort d’interprétation qui croit deviner à l’arrière-plan des combats mythiques une allusion aux conflits de l’homme se laisse poursuivre jusqu’à une époque qui suit de près celle de la création des fables mythiques, ne serait-il pas le signe qu’il s’agit là d’une forme d’exégèse imposée par la nature même des mythes ?
En effet, les évolutions des astres, représentées comme des combats entre divinités bienfaisantes et malveillantes, n’ont pas seulement des conséquences d’ordre utilitaire. L’immensité de ces phénomènes contraste trop avec la courte durée de la vie de l’homme pour que l’âme primitive ait pu éviter de se poser la question essentielle qui vise le mystère de l’existence : d’où vient-il que l’être humain est appelé à vivre au milieu de cette immensité qui l’effraie et qui pourtant le berce, et qu’advient-il de lui après sa mort ? – Mais, déjà, au long de la vie, l’imploration des astres divinisés ne peut avoir de sens que si l’homme lui-même remplit par son labeur et par sa discipline les conditions qui seules peuvent rendre utiles la fertilisation du sol par la pluie et le soleil. Les mortels doivent se montrer dignes de l’aide accordée par les divinités-astres dont le règne préside à la vie humaine de génération en génération et qui se trouvent appelés “les Immortels”.
A l’époque de l’épanouissement des cultures agraires, la psyché humaine a évolué vers une complexité qui est loin de la primitivité de l’animisme et même de l’allégorisme cosmique. L’imagination n’est plus seulement affective et divagante, mais expressive et symbolisante. Elle devient capable de créer des symboles, c’est-à-dire des images à signification précise ayant pour but d’exprimer la destinée de l’homme.
Ainsi s’ouvre à la contemplation le plan métaphysique, et à l’activité humaine le plan moral. L’être humain et son sort essentiel se trouvent inclus dans la symbolisation. Du fait que l’aspiration de l’homme et la bienveillance de la nature divinisée fusionnent en une commune intention et font ainsi leur rencontre sur un même plan symbolique, les hommes, en purifiant leur aspiration, peuvent atteindre l’idéal représenté par la divinité : le héros-vainqueur est symboliquement élevé au rang de divinité; et le symbole divinité peut prendre figure d’homme et venir visiter les mortels. Les divinités, qui anciennement représentaient des puissances astrales, sont devenues l’image idéalisée de l’âme humaine et de ses qualités.
La fabulation s’amplifie. Les divinités solaires et lunaires se dispersent en de multiples personnifications, et chacune se trouve caractérisée par des attributs spécifiques. Il se crée une multitude de fables qui racontent de ces divinités humanisées des aventures qui dépassent de loin les anciennes allégories relatives aux cours des astres, mais qui demeurent pourtant codéterminées par le cadre de l’ancienne signification cosmique ou météorologique. [Ainsi, Zeus, par exemple, lance l’éclair, ce qui est sur le plan de la signification météorologique une simple allégorie. Cette allégorie devient un symbolisme en s’amplifiant d’une signification à portée psychologique : Zeus devient symbole de l’esprit, et l’éclair lancé symbolise l’éclaircissement de l’esprit humain, la pensée illuminante (l’intuition) imaginée comme envoyée par la divinité secourable, source de toute vérité.] La signification symbolique qui se substitue au sens allégorique est d’ordre psychologique du fait qu’elle sous-tend l’activité intentionnelle des divinités anthropomorphisées. Les intentions symboliques des divinités n’étant que la projection des intentions réelles de l’homme, il se crée un courant d’obligations entre l’homme réel et le symbole “divinité”. L’homme se trouve, par un retour de sa propre projection idéalisante, comme “invité” à participer par son combat héroïque à la lutte que mènent pour son bien-être les divinités bienveillantes. Tout comme les anciennes imaginations à l’égard de la «lutte » des astres, ces divinités anthropomorphisées n’existent que par rapport à l’homme et ses besoins. Mais ces besoins, pour être en accord avec les intentions idéales dont le symbole est la divinité, ne concernent plus les utilités extérieures de la vie. Ils concernent de plus en plus la satisfaction essentielle, l’orientation sensée de la vie humaine : la discipline dans l’activité et l’harmonie des désirs. Cette satisfaction essentielle, le don ultime de la divinité, la joie, se réalise à travers l’activité, et même à travers l’activité utilitaire ; mais elle est déterminée par les intentions, par les désirs les plus secrets, dont la divinité devient le juge symbolique : le distributeur symbolique de la récompense et du châtiment. L’activité essentielle de l’homme, le combat héroïque, la purification des intentions, sont, symboliquement parlant, imposés à l’homme par la divinité : l’accomplissement, la purification des motifs, cause des actions justes, sont imaginés comme récompensés par la divinité ; les actions injustes, signe des intentions impures, des motifs désordonnés, provoquent l’hostilité de l’homme envers l’homme et produisent ainsi les maux terrestres, imaginés comme châtiments envoyés par la divinité. Les intentions impures se trouvent finalement figurées par des monstres que l’homme-héros doit combattre.
Ainsi, la figuration mythique, qui à l’origine ne parlait que des astres et de leurs évolutions imaginées comme une lutte entre les divinités, finit par exprimer les conflits réels et intrapsychiques de l’âme humaine.
Ici se pose le problème de toute la psychologie humaine peut-être le plus redoutable et le plus riche en conséquences et en enseignements. Il a été nécessaire de formuler, dès l’entrée dans l’analyse des mythes, la thèse du présent travail : la symbolisation mythique est d’ordre psychologique et de nature véridique. Mais cette thèse se heurte à une objection qui semble avoir pour elle toute l’évidence : comment est-il possible que le mythe ait pu symboliquement préfigurer la vérité à l’égard du conflit intrapsychique ? Il est indispensable d’esquisser dès maintenant la réponse.
L’homme primitif a vu les astres, et il a pu établir un rapport entre leurs évolutions et les phénomènes météorologiques dont dépendaient toutes les conditions de sa vie. L’imagination à tendance personnifiante étant la fonction prédominante de la psyché primitive, on voit très bien de quelle manière l’allégorisme cosmique a pu se former. Par contre, les motifs des actions humaines sont très difficiles à déceler. A la différence des astres et de tous les autres objets et événements, ils ne se présentent pas à la perception sensorielle. Affirmer la possibilité d’une prévision véridique à l’égard du conflit intrapsychique, c’est admettre l’existence dans l’homme primitif d’une sorte d’observation intime capable, sinon de comprendre, du moins de pressentir les motifs qui sous-tendent les actions sensées et insensées. Il semble que ce soit là une thèse inadmissible, à moins qu’elle ne se laisse vérifier par le fonctionnement général de la psyché humaine. Or, tel est précisément le cas. Il existe une sorte d’observation intime, aussi préconsciente que celle des mythes, mais qui est habituellement reniée, signe qu’elle est surchargée de honte. Toute la psychologie humaine est susceptible d’être développée à partir de l’analyse de cette honte et des différentes attitudes de l’homme à son égard (sublimation et refoulement). Toute la symbolisation du mythe, selon son sens caché, n’est rien autre que l’analyse de cette honte refoulante et de la valeur de l’aveu sublimant. Le fonctionnement de la psyché humaine est caractérisé encore de nos jours par un phénomène qui, pour être refoulé, n’en est pas moins évident : le fait que, sans s’en rendre compte, chaque homme use sans relâche et tout au long de sa vie d’une sorte d’observation intime à l’égard de ses motifs. Cette observation intime n’est pas en soi honteuse ; elle est même un phénomène biologiquement adaptatif, et, comme telle, elle est élémentaire et automatique comme l’instinct. Elle remplace la sûreté de l’instinct animal, car l’homme ne pourrait subsister, s’il ne scrutait pas sans cesse l’intention de toute son activité, soit pour contrôler ses propres actions, soit pour projeter dans la psyché d’autrui les connaissances ainsi acquises à l’égard des motifs humains, afin d’interpréter à leur aide les intentions de ses semblables et de trouver ainsi le moyen de s’imposer ou de se défendre. On est en droit de dire que cette introspection obscure de ses propres motifs et l’introspection projective, l’interprétation des actions d’autrui, occupent le plus clair du temps de la vie humaine ; elles sont la préoccupation la plus constante de chaque homme et la raison la plus secrète de sa manière d’être et de sa façon d’agir.
L’introspection-interprétation est souvent morbide, précisément parce qu’elle a un caractère automatique et incontrôlé. Elle se produit ordinairement au-dessous du seuil du conscient. Elle ignore la lucidité et l’objectivité qui caractérisent la pensée consciente ; elle est surchargée d’affectivité aveuglante et subjective. Moyen de défense biologique, l’introspection-interprétation a perdu la sûreté de l’instinct sans accéder à la certitude de la pensée lucide. L’espèce humaine ne peut plus régresser vers la sûreté instinctive ; pour s’orienter dans la vie, l’homme doit progresser vers la lucidité à l’égard des intentions. Mais la difficulté de cette progression évolutive fait que chaque homme dans son for intérieur se réfugie dans l’affectivité qui permet de justifier imaginativement les intentions insoutenables et de falsifier ainsi les motifs. A la nature biologique et adaptative de l’introspection-interprétation se surajoute ainsi un caractère mensonger et déformant qui devient cause de la honte secrète, à son tour susceptible d’être refoulée ou spiritualisée. La spiritualisation n’est rien d’autre que l’aveu du mensonge et, par là même, sa dissolution. Le refoulement est la réaction de loin la plus fréquente, car l’amour-propre veut que chaque homme se cache ses vrais motifs souvent inavouables et qu’il se pare de motifs pleins d’une sublimité mensongère.
Les conséquences de cette constante préoccupation extraconsciente sont de la plus haute importance tant pour la vie humaine en général que pour la formation et, partant, pour l’interprétation de cette image de la vie que sont les mythes.
Si les motifs sont faussés, les actions aussi le sont, et toute la vie humaine en souffre. C’est de cette souffrance et de la nécessité de la surmonter que parlent les mythes. Le seul moyen serait de remédier à l’interprétation erronée des motifs. Or, la nature elle-même a prévu ce palliatif. A l’amour-propre qui refoule affectivement les vrais motifs, correspond une affectivité qui dénonce le mensonge vaniteux à l’égard de soi-même, l’erreur vitale, la faute essentielle de l’homme. Cette affectivité avertissante n’est rien d’autre que la honte, mais qui se tourne contre elle-même : elle est l’appel évolutif qui se dresse contre le refoulement de la honte et qui exige sa spiritualisation. L’affect évolutif (le désir essentiel de l’homme) se manifeste -tant qu’il n’a pas trouvé satisfaction- sous la forme d’un sentiment d’angoisse à l’égard de la faute essentielle : le sentiment de culpabilité. L’angoisse coupable avertit de la rupture de l’intégrité des motifs et s’attache aux actions déficientes qui découlent des motifs faussés. Étant le pressentiment d’une erreur vitale, la culpabilité contient nécessairement la prévision obscure d’une direction sensée de la vie : elle est le germe d’une orientation vers le sens de la vie. Ce sens ne peut être que le contraire parfait de l’angoisse coupable qui répond à la rupture de l’intégrité intrapsychique : la joie qui répond à l’harmonisation des motifs et des actions. L’angoisse coupable est donc un tourment qui avertit d’une perte de joie, un regret qui exige son propre correctif. La prévision à l’égard du sens de la vie qui est inhérente à la culpabilité se complète donc d’une tendance active capable de réadapter au sens de la vie. L’ensemble de ces sentiments qui oscillent entre angoisse et joie constitue une instance biologiquement adaptative, une instance évolutive activante et prévoyante à l’égard du fonctionnement sensé et insensé du psychisme, une instance préconsciente, plus que consciente, surconsciente : la conscience. Loin d’être le résultat d’une prescription d’ordre surnaturel, l’instance surconsciente (la conscience) est le centre visionnaire d’où émane l’image mythique du sens de la vie : le symbole “divinité” (figuration de l’idéal d’harmonie et de joie) à partir duquel se sont formés tous les autres symboles concernant le combat héroïque, le combat destiné à surmonter l’erreur vitale : la fausse introspection-interprétation et son incessant calcul de justification mensongère.
Les mythes, ainsi compris, posent la psychologie devant son problème le plus essentiel : au lien de reculer devant cet abîme de subjectivité que sont les couches profondes de la psyché où s’élaborent les motifs, elle doit, sur le plan conscient, refaire ce même travail d’objectivation qu’a su effectuer sur le plan surconscient et imagé la vision mythique. Reculer devant cet effort d’élucidation serait renoncer à jamais à comprendre l’image de la vie, les mythes, et la vie elle-même.
Et, en effet, la psychologie moderne, dès qu’elle a commencé à s’occuper du conflit intrapsychique et de son analyse, s’est vue contrainte d’attacher son attention aux mythes et de s’apercevoir que ceux-ci, loin d’être des documents surannés et des fabulations arbitraires, doivent contenir une signification d’ordre psychologique et de portée très actuelle.
La psychanalyse freudienne, en étudiant les instances extraconscientes du psychisme, a découvert la fonction symbolisante. Ainsi fut établi qu’il est des productions psychiques dont la signification très précise mais préconsciente se trouve être en rapport avec le sens de la vie, avec la conduite sensée ou insensée (symptôme psychopathologique, rêve nocturne). Déjà, dans la théorie freudienne, le déploiement du sens moral (surmoi) se trouve mis en rapport avec un thème mythique (complexe d’œdipe). Une telle orientation contient déjà en germe la nécessité d’étudier la symbolisation mythique dans son ensemble et de la comprendre comme une préscience psychologique ; car, si un seul mythe renferme un thème véridique touchant le fonctionnement psychique, force est d’admettre -ne serait-ce que sous forme d’hypothèse- que tous les mythes doivent, suivant leur sens caché, traiter d’une manière véridique de la psyché et de son fonctionnement sensé et insensé. Aussi, l’école de Freud fut-elle -du moins en cette matière- dépassée par la théorie jungienne qui admettait que l’activité humaine soit déterminée en grande partie par des images-guides considérées comme innées (archétypes) qui ne sont rien d’autre que les symboles mythiques.
A l’heure actuelle, il ne peut être permis de poursuivre l’étude du fonctionnement extraconscient du psychisme sans rendre hommage à ces grands novateurs auxquels se joint Adler, dont les recherches ont considérablement aidé à l’élucidation du conflit intrapsychique. Il convient pourtant de souligner que les résultats exposés dans le présent travail sont fondés sur une méthode d’investigation qui s’éloigne radicalement de celle des auteurs cités.
Le fondement de l’étude actuelle se trouve exposé dans deux ouvrages précédemment publiés, dont l’un se présente comme une analyse du fonctionnement psychique (Psychologie de la motivation), tandis que l’autre est consacré à l’analyse du symbole central de tous les mythes (La Divinité).
La méthode d’investigation a été présentée par nous sous le nom de “calcul psychologique” car elle n’est rien d’autre que la reconstitution de ce calcul obscur de justification erronée qui se passe dans la psyché de tout homme, comme aussi dans celle du psychologue. Cette reconstitution n’est possible que gràce à l’objectivation de la faute propre et essentielle qui est celle de tous les hommes (la tendance à la fausse justification). Ainsi, cette objectivation n’a pas seulement -en tant que véridique- la valeur d’une sublimation active (dissolution de la faute essentielle) mais aussi celle d’une spiritualisation théorique (compréhension de l’erreur vitale). Une fois constitué, le calcul psychologique permet de comprendre les tenants et d’enrayer les aboutissants du calcul erroné, habituellement subconscient et incontrôlé. Il brise l’automatisme subconscient et devient ainsi -comme l’auteur l’a démontré- un instrument thérapeutique qui permet de poursuivre dans la psyché humaine en général (objet de l’étude psychologique) la décomposition ambivalente que subissent les sentiments, lorsque, exposés à la pression d’un conflit indissoluble, ils entrent en effervescence, créant ainsi l’état malsain d’exaltation imaginative. Le faux calcul subconscient crée et soutient l’exaltation imaginative ; le calcul psychologique la calme et la dissout. Or, l’exaltation imaginative est aussi pour la symbolisation mythique -on le verra- la cause fondamentale de toute déformation psychique. Ainsi, la découverte du calcul psychologique était en même temps la découverte du sens caché de la symbolisation mythique, et la preuve la plus éclatante de la véracité du calcul sera la démonstration de sa préexistence mythique.
La symbolisation mythique est un calcul psychologique exprimé en langage imagé. Si cette équation n’existait pas, la symbolisation ne pourrait avoir une véridique signification psychologique. La condition de constitution est la même pour le calcul et le symbolisme. Le calcul a comme condition, d’une part, la prévisibilité du fonctionnement psychique, c’est-à-dire sa légalité ; et, d’autre part, la possibilité de déceler cette légalité à l’aide d’une observation intime et méthodique. Or, il a été déjà démontré que ces mêmes conditions président à la constitution de la symbolisation. Dire que le mythe renferme une préscience psychologique implique deux affirmations : le fonctionnement psychique doit être prévisible et, partant, légal ; et il doit exister une instance capable de prévoir -ou du moins pressentir visionnairement par une sorte d’observation intime- cette légalité (le surconscient, la conscience).
Du fait que la symbolisation exprime la légalité (divinité) et la situation conflictuelle (combat héroïque) à l’aide d’images personnifiantes, le calcul psychologique doit être à même de retraduire en langage conceptuel les images symboliques des mythes.

La psychologie, en tant qu’elle s’occupe de cette production de l’âme humaine que sont les mythes, a donc deux problèmes à résoudre : elle doit en premier lieu analyser le fonctionnement psychique afin de mettre, d’une part, en lumière l’existence de l’instance prévoyante et symbolisante et d’élucider, d’autre part, la nature du conflit intrapsychique, matière à symboliser ; et elle doit, en second lieu, procéder à la traduction détaillée et méthodique du sens caché de la symbolisation.
Le présent travail se compose donc de deux parties qui traiteront successivement de ces deux problèmes.
Il est clair que la méthode de l’exégèse historique, si efficace soit-elle, lorsqu’il s’agit de comparer les textes et les documents mythiques, n’est plus de rigueur en vue de ce nouveau problème qui est de saisir le sens caché des symboles. L’auteur, n’étant pas mythologue, ne se reconnaît pas la compétence requise pour intervenir dans le travail, toujours en cours, de vérification des anciens textes. Il a fait confiance aux résultats acquis, rassemblés dans les ouvrages encyclopédiques.
Comme documentation principale ont été utilisés le Dictionnaire des Antiquités ainsi que les récits mythiques d’Homère et d’Hésiode.
Bon nombre de mythes sont d’une complexité inépuisable. Traduire chaque détail risquerait de conduire à une dispersion excessive. Il a donc été nécessaire de passer sous silence les thèmes secondaires de certains mythes et de suivre la ligne la plus directe qui mène à travers le développement du récit. Ceci n’est pas une omission arbitraire, car les thèmes secondaires de tel ou tel mythe se retrouvent dans d’autres mythes -bien qu’autrement symbolisés- au centre du récit et ont ainsi trouvé leur traduction. L’essentiel est de n’exclure de la traduction aucun détail du thème fondamental de chaque mythe, afin d’obtenir sans interruption le développement progressif de la signification.
Le présent travail ne veut être que l’exposé d’une méthode de traduction, ce qui justifie la limitation à un nombre restreint de mythes. Il eût été impossible de traduire toutes les fables de la mythologie grecque. Une vérification plus ample devrait pouvoir démontrer que la méthode permet la traduction non seulement de tous les mythes grecs; mais encore des récits appartenant à d’autres cultures mythiques.

Paul DIEL

Savoir lire d’autres auteurs…

neurone miroir

“Les neurones miroirs sont des neurones moteurs qui s’activent dans le cerveau d’un singe regardant quelqu’un accomplir une action dans laquelle ces neurones sont généralement impliqués. Ces mêmes neurones sont activés (ils déchargent des potentiels d’action) lorsque l’organisme exécute lui-même cette action.

Neurones miroirs et empathie

Les neurones miroirs seraient importants pour la communication entre individus, les relations sociales (la compréhension des autres) et l’apprentissage par imitation. Ils pourraient jouer un rôle dans l’empathie. (voir cet article à propos de l’empathie des rats).

La découverte des neurones miroirs

Les neurones miroirs ont été découverts dans les années 1990 chez le singe, dans l’aire F5 du cortex prémoteur, laquelle est associée aux mouvements de la main et de la bouche.

Cette région du cerveau correspond à l’aire de Broca chez l’Homme, laissant supposer que celui-ci possède aussi des neurones miroirs. Les neurones miroirs ont été mis en évidence au cours des années 1990 par l’équipe de Giacomo Rizzolatti, professeur de physiologie humaine, à l’université de Parme, en Italie…”

Lire l’article de Marie-Céline JACQUIER sur FUTURA-SCIENCES.COM

Plus de discours…

vanité

William BLAKE : ‘I want ! I want !’ (1793)
Vanité des vanités, tout est vanité…

Vanité des vanités, dit [l’Orateur], vanité des vanités, tout est vanité.
[…] Tous les torrents vont vers la mer,
et la mer n’est pas remplie ;
vers le lieu où vont les torrents,
là-bas, ils s’en vont de nouveau.
Tous les mots sont usés, on ne peut plus les dire,
l’œil ne se contente pas de ce qu’il voit,
et l’oreille ne se remplit pas de ce qu’elle entend.
Ce qui a été, c’est ce qui sera,
ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera :
rien de nouveau sous le soleil !
[…] … j’ai eu à cœur de chercher et d’explorer par la sagesse
tout ce qui se fait sous le ciel.
C’est une occupation de malheur que Dieu a donnée
aux fils d’Adam pour qu’ils s’y appliquent.
[…] …et je fais l’éloge de la joie ;
car il n’y a pour l’homme sous le soleil
rien de bon, sinon de manger, de boire, de se réjouir ;
et cela l’accompagne dans son travail
durant ses jours d’existence…

L’Ecclésiaste (III-IIe a.C.n., trad. Editions du Cerf, 2010)

L’Ecclésiaste, Qohélet en hébreu, est un livre de l’Ancien Testament, situé entre les Proverbes et le Cantique des cantiques ; il participe des traditions juive et chrétienne. Il est symboliquement attribué à Salomon, roi d’Israël à Jérusalem (Xe a.C.n.) mais a probablement été rédigé entre les IIIe et IIe siècles a.C.n., par des auteurs restés inconnus.

Qohélet (hébreu), Ekklèsiastikès (grec) ou, en français, l’orateur ou le maître, ‘celui qui parle devant une assemblée’, y confesse avoir recherché un sens à toute chose, dans la sagesse, comme dans la folie et la sottise (“c’est une occupation que Dieu a donnée aux fils d’Adam pour qu’ils s’y appliquent“), pour finalement réaliser combien les oeuvres des hommes ne sont que “vanité et poursuite de vent.”

Si Ernest RENAN évoque “l’épicurien désabusé qui a écrit l’Ecclésiaste” dans sa traduction commentée (1881), Marcel CONCHE, expert es épicurisme (CONCHE Marcel : Lettres & maximes, Paris PUF, 2009), est moins réservé quand il parle clairement de “l’Ecclésiaste, ce livre épicurien.”

André COMTE-SPONVILLE, de son côté, rejoint l’ambiguïté de Renan et se réjouit d’un texte au message paradoxal (mais comment mieux réfléchir sur le sens, qu’au départ d’un paradoxe ?) :

C’est l’un des plus beaux textes de toute l’histoire de l’humanité. L’Ecclésiaste est notre contemporain, ou peut l’être, parce qu’il ne croit pas, ou plus, à la sagesse : elle aussi n’est que “vanité et poursuite de vent.” Toute parole est lassante, et celle des philosophes n’y échappe pas. L’Ecclésiaste est pourtant un livre de sagesse, et c’est ce paradoxe qui le définit le mieux : ce qu’il nous propose, c’est non seulement une sagesse pour ceux qui ne sont pas des sages, c’est la seule qui vaille, mais une sagesse désillusionnée d’elle-même.

Épicurien désabusé‘, ‘parole lassante‘, ‘sagesse désillusionnée d’elle-même‘, les formules sont bien tournées mais elles naviguent dans les nuances de gris et ne font peut-être pas justice à un texte qui “fait l’éloge de la joie” (8, 15) dans un monde où “il n’y a rien à y ajouter, ni rien à en retirer” (3, 14). Chantre de la voie du milieu, MONTAIGNE aimait tant citer l’Ecclésiaste qu’il semble difficile de ne le lire qu’avec les yeux désabusés d’une Wonder Woman devant sa robe de mariée devenue trop étroite…

De la vanité vue comme péché originel de la psyché

La foi sauve, donc elle ment.

NIETZSCHE F., L’Antéchrist (1888)

Le message de l’Ecclésiaste est bien entendu entrelardé d’évocations de la perfection de la divinité et, partant, de sa création ; qui plus est, il est majoré d’un Appendice apocryphe, que n’auraient pas renié les censeurs catholiques les plus intégristes (ex. “Dieu fera venir toute oeuvre en jugement sur tout ce qu’elle recèle de bon ou de mauvais“). Le penseur critique peut s’en offusquer en prenant la chose littéralement et en dénonçant une profession de foi à l’emporte-pièce : Dieu dans son grand-oeuvre a tout juste, l’homme dans ses oeuvres minimes a tout faux. D’un autre côté, le même penseur pourrait se réjouir d’un monde présenté à la confiance de chacun comme harmonieux : “il n’y a rien à y ajouter, ni rien à en retirer” (3, 14). Mais comment alors, dans une telle réalité, être ‘désabusé’, ‘désillusionné’ dans son usage du monde, fut-il épicurien ? A cause de la vanité, justement.

Leonora Carrington, Una Vida Surrealista (1994-1997) : le serpent -et sa posture- symbolise, dans la plupart des mythes et des contes, la vanité de l’Homme. Qu’il s’agisse de la gravure ci-dessus, de Mowgli face à Kaa ou de Persée combattant la Méduse, faire face à ce qui est vain en soi peut être pétrifiant…

En 1947, Paul DIEL s’approprie le terme ‘vanité’ pour les besoins de son approche de la motivation humaine (DIEL Paul, Psychologie de la motivation, Paris, PUF, 1947).

Chez Diel, plus question d’être désabusé parce que, quoi qu’on fasse, c’est bien peu de chose, puisque tout est vain. Pour lui, la vanité n’est pas un absolu de la condition humaine qui frapperait de nullité les oeuvres de chacun face à la grandeur de la Création de celui-dont-on-ne-peut-citer-le-nom-ici. Non, la vanité est individuelle et relative ou, plus simplement dit, elle mesure l’écart entre l’image que chacun a de soi et son activité réelle.

Que Picasso se vive comme un grand peintre et, postulons, qu’il le soit, cela ne créera pas chez lui d’insatisfaction : il se voit tel qu’il agit. L’image de soi et l’activité sont en accord. Si un peintre du dimanche se vit comme un Picasso méconnu, l’image qu’il a de lui présente un écart avec son activité réelle. Cet écart, ce vide, cet espace vain est, dans les termes voulus par Diel, la vanité au sens psychologique. Source d’insatisfaction, cette vanité est, de plus, source d’angoisse : tricher avec la vie entraîne une  bien réelle culpabilité, la culpabilité du tricheur…

Tricheur ? Diel n’invente rien : Montaigne avait déjà martelé “Notre grand et glorieux chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos” (Essais, III, 13, De l’expérience), insistant par là sur l’impérative adéquation entre notre monde intérieur, que nous concevons, et le monde extérieur dans lequel nous agissons.

Culpabilité ? Ici encore, Diel s’inscrit dans la droite ligne des Anciens, en l’espèce Baruch SPINOZA qui insiste sur notre capacité à avoir une idée vraie : “Qui a une idée vraie sait en même temps qu’il a une idée vraie et ne peut douter de la vérité de sa connaissance.” (Ethique, II, 43, publiée en 1677).

Adam et Ève chassés de l’Éden (Masaccio, XVe)

Donc, si je puis avoir l’idée vraie de ce qui est satisfaisant pour moi, je me sens dès lors coupable quand je réalise que je ne suis pas à propos, que mon imagerie intérieure ne se traduit pas dans mes activités. Voilà donc la vanité qui a condamné Adam à réfléchir et penser encore “à la sueur de son front” (et à s’inventer la divinité), lui qui pouvait vivre sans arrière-pensée dans un monde sans idée, animal parmi les animaux. Quelle vanité  aussi que de vouloir manger le fruit de la connaissance du bien et du mal sans en avoir fait l’expérience !

Homéostas(i)e ? Le mot fait penser aux pires maladies alors qu’il évoque simplement “un écosystème qui résiste aux changements (perturbations) et conserve un état d’équilibre” (Larousse). Ramenée au biologique, comme au psychologique, la vanité serait le contraire de cet état d’équilibre au sein de notre système vital, en ceci qu’elle marquerait la différence entre notre vie intérieure et nos actions extérieures, causant déséquilibre et, partant, souffrance. Comment Diel articule-t-il tout cela dans son travail sur la motivation de nos comportements ?

EGO ALTER
SUR-VALORISER 1. VANITE
Je me vois supérieur à ce que je réalise effectivement dans le monde (“péché originel”)
3. SENTIMENTALITE
Faute d’avoir de l’estime pour moi, je vais la chercher chez les autres (besoin de reconnaissance, association avec des tiers remarquables)
SOUS-VALORISER 2. CULPABILITE
Je m’en sens coupable alors j’évite les confrontations avec le réel (timidité) ou j’organise ma punition (politique d’échec)
4. ACCUSATION
Puisque les autres ne me trouvent pas aussi extraordinaire que je ne le voudrais, je vais les accuser de n’y rien comprendre et d’être injustes (envers moi)
A bon entendeur…

Du dieu à Diel, on passe dès lors…
…de la vanité de vouloir faire oeuvre remarquable afin de donner sens et pérennité à son existence (diktat que dénonce vivement Montaigne dans son essai De l’expérience),
…à l’impératif catégorique d’œuvrer chaque jour à réduire l’angoissant écart entre notre monde intérieur et nos activités dans le monde.
La satisfaction de vivre est à ce prix, avec la joie en prime.

article préparé par Patrick Thonart



Pour découvrir d’autres discours…

Les fondements théoriques du néo-libéralisme

“La théorie néoclassique, ou théorie de l’équilibre général, continue d’imprégner nombre de commentaires, ou de réflexions. C’est particulièrement clair en ce qui concerne le « marché » du travail, et la volonté de l’actuel gouvernement de faire passer, « en force » s’il le faut, tout une série de mesure ramenant les travailleurs à une situation d’isolation, qui est justement celle décrite par la théorie néoclassique. Car, cette dernière ignore les institutions, ou cherche à les réduire à de simples contrats, alors qu’elles sont bien autre chose.

Il faut donc revenir sur ce paradigme de l’équilibre, et plus fondamentalement sur ce que l’on appelle la Théorie de l’Équilibre Général ou TEG. Il est clair qu’il ne s’agit pas d’une conjecture aisément réfutable, ou en tous les cas qu’elle n’est pas perçue comme telle dans la profession. Pourtant, son irréalisme ontologique pose un véritable problème. Construite autour de la description d’un monde imaginaire, elle sert néanmoins de guide à certains pour appréhender la réalité. Ce faisant, elle se dévoile comme une idéologie (une « représentation du monde »), et une idéologie au service d’intérêts particuliers, et non comme une théorie scientifique…”

Lire la suite de l’article de Jacques SAPIR sur RUSSEUROPE.HYPOTHESES.ORG (21 juillet 2017)

Plus de presse…

Ces femmes autistes qui s’ignorent

Planche extraite de « La différence invisible » par Mademoiselle Caroline et Julie Dachez. “Ou comment Marguerite, une jeune femme que rien ne distingue des autres en apparence, va se découvrir autiste Asperger.” (Delcourt/Mirages)

Adeline Lacroix, titulaire d’un master 1 de psychologie et elle-même diagnostiquée en 2014 autiste Asperger, travaille sur une revue de la littérature scientifique concernant les spécificités des femmes autistes de haut niveau. Dans le cadre d’une reconversion professionnelle, elle s’oriente vers la neuropsychologie et les neurosciences. Associée aux travaux de Fabienne Cazalis, elle a participé à l’écriture de cet article.

Nous l’appellerons Sophie. Le portrait que nous allons dresser de cette jeune personne pourrait être celui de n’importe laquelle des femmes qui entrent, sans le savoir, dans le spectre autistique. Parce qu’elles sont intelligentes, parce qu’elles sont habituées à compenser des difficultés de communication dont elles n’ont pas forcément conscience, ces femmes passent à travers les mailles du filet encore trop lâche du dispositif national de diagnostic.

A l’occasion du lancement, le 6 juillet, de la concertation autour du 4ᵉ plan autisme, la question du sous-diagnostic chez les femmes mérite d’être posée : combien sont-elles à ignorer ainsi leur différence neurodéveloppementale ? Les études font état d’1 femme pour 9 hommes avec le diagnostic d’autisme dit « de haut niveau », c’est à dire sans déficience intellectuelle. Si l’on compare au ratio d’1 femme pour 4 hommes observé dans l’autisme dit « de bas niveau », où elles sont mieux repérées, on peut penser que beaucoup manquent à l’appel.

Sophie, donc, passe aujourd’hui un entretien d’embauche. À la voir tortiller nerveusement une mèche de ses cheveux, on pourrait la croire anxieuse, comme tout un chacun en pareilles circonstances. On aurait tort. Sophie est en réalité au bord de la crise de panique. À 27 ans, elle vient de perdre son job de vendeuse – le huitième en trois ans – car elle cumulait les erreurs de caisse. Elle qui a tant aimé ses études en mathématiques, à la fac, en ressent une honte indescriptible. Elle espère que le recruteur ne lui posera pas trop de questions à ce sujet car elle ne trouve aucune justification à ses échecs professionnels et se sait incapable d’en inventer une…”

Lire la suite de l’article de Fabienne CAZALIS sur THECONVERSATION.COM (6 juillet 2017)…

Plus de presse…

WITTGENSTEIN : textes

Lettre de Ludwig WITTGENSTEIN (1889-1951) à Bertrand RUSSELL (1872-1970) datée du 3 mars 1914 :

Cher Russell,
(…) je dois te redire que nos dissensions n’ont pas seulement des causes extérieures (nervosité, surmenage, etc.), mais aussi des racines très profondes – du moins de mon côté. Il se peut que tu aies raison de dire que nous ne sommes peut-être pas si différents, il n’en reste pas moins que nos idéaux diffèrent du tout au tout. C’est pour cela que nous n’avons jamais pu, et nous ne pouvons toujours pas discuter de quoi que ce soit mettant en jeu nos jugements de valeur, sans recourir à la dissimulation ou nous quereller. Je crois que cela est indéniable. Il y a longtemps que j’en suis conscient, ce qui a été terrible pour moi, car cela me montrait que notre relation s’enlisait dans un bourbier. Nous avons tous les deux nos faiblesses, surtout moi, dont la vie est REMPLIE de pensées et d’actions détestables et dérisoires (je n’exagère pas). Mais pour qu’une relation ne se dégrade pas, il faut que les faiblesses de chacun ne se conjuguent pas. Deux hommes ne doivent entretenir une relation que là où ils sont purs – c’est-à-dire où ils peuvent être totalement ouverts l’un à l’autre, sans se blesser mutuellement. Or nous N’en sommes capables QUE lorsque nous nous restreignons à la communication de faits pouvant être établis objectivement, et peut-être aussi lorsque nous nous exprimons les sentiments amicaux que nous avons l’un pour l’autre. Tout autre sujet nous conduit à la dissimulation, ou même à la querelle. Peut-être diras-tu : cela durant depuis déjà un bon bout de temps, pourquoi ne pas continuer ainsi ? Mais j’en ai par-dessus la tête de ces compromis sordides ! Jusqu’ici mon existence a été une grande saloperie – mais faut-il qu’elle continue à l’être ? – Je te propose ceci : faisons-nous part de nos travaux respectifs, de nos découvertes, etc., mais abstenons-nous de tout jugement de valeur sur l’autre, sur quelque sujet que ce soit, et soyons pleinement conscients du fait que nous ne pouvons être tout à fait honnêtes l’un envers l’autre sans être du même coup blessants (il en est du moins ainsi pour moi). Je n’ai pas besoin de t’assurer de l’affection profonde que je te porte, mais cette affection serait menacée si nous continuions à entretenir une relation fondée sur la dissimulation, et donc honteuse pour l’un comme pour l’autre. Il serait honorable, je crois, de lui donner désormais un fondement plus sain. (…)
Toujours tien,
L.W.

En savoir plus sur FRANCECULTURE.FR (24 mai 2017)

Plus de correspondances…

ASTOR : Deviens ce que tu es. Pour une vie philosophique (AUTREMENT, 2016)

ASTOR D, Deviens ce que tu es. Pour une vie philosophique (AUTREMENT, 2016)

“Dans son stimulant essai, “Deviens ce que tu es”, le philosophe Dorian Astor, spécialiste de Nietzsche, dévoile les ressources et les malentendus de l’une des plus célèbres formules de l’histoire de la philosophie. Un plaidoyer pour la grande santé nietzschéenne, plus que jamais nécessaire.

Attribuée à Nietzsche, qui l’avait lui-même emprunté à Pindare, la formule “deviens ce que tu es” a la puissance contagieuse d’une injonction contemporaine dont chacun pressent vaguement l’enjeu, par-delà son étrange opacité : une invitation à sortir de soi, à s’affirmer dans un élan vitaliste et créatif.

Mais est-ce si simple ? Pour Nietzsche, devenir ce que l’on est suppose que l’on ne pressente pas le moins du monde ce que l’on est. Comment s’y retrouver alors ? Devenue un stéréotype de l’histoire de la philosophie, cette phrase est pleine de points aveugles, comme si sa forme quasi poétique créait quelques malentendus et nécessitait quelques éclaircissements…”

Lire la suite de l’article dans LESINROCKS.COM (16 octobre 2016)

Lire le livre de Dorian ASTOR et devenir un surhomme nietzschéen (ISBN-13: 978-2746743939)

D’autres incontournables du savoir-lire :

DIEL : Psychologie de la motivation (PETITE BIBLIOTHEQUE PAYOT, 2002)

DIEL P, Pyschologie de la motivation (PETITE BIBLIOTHEQUE PAYOT, 2002)

Nos actes dépendent de motivations intimes, mais ces motivations sont trop souvent refoulées, dérobées au contrôle conscient. Dès lors, il convient de les élucider.

Comment ? Par l’auto-observation, que Paul Diel élève ici au rang de méthode scientifique.

“Votre œuvre”, écrira Einstein à Diel en 1935, “nous propose une nouvelle conception unifiante du sens de la vie, et elle est à ce titre un remède à l’instabilité de notre époque sur le plan éthique.”

Paul DIEL (1893-1972) est dans wallonica.org

Lire l’éclairant ouvrage de Paul DIEL (9782228896078)

D’autres incontournables du savoir-lire :

BAKEWELL : Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse (ALBIN MICHEL, 2013)

BAKEWELL S, Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse (ALBIN MICHEL, 2013)

Comment affronter la peur de la mort ? Accepter la fin de l’amour ?
Tirer parti de chaque instant ? En deux mots : comment vivre ?

“La perplexité devant l’existence nourrit toute l’œuvre de Montaigne. En écrivant sur lui-même, le grand penseur tend un miroir où chacun peut se reconnaître. D’où l’extrême modernité et l’intelligence des Essais.
Véritable phénomène d’édition en Angleterre et aux Etats-Unis, le livre de Sarah Bakewell est un guide aussi érudit que savoureux de l’univers et de la pensée du philosophe. En vingt chapitres, qui sont autant de tentatives de réponse à la question existentielle Comment vivre ?, il aborde de manière chronologique et thématique la vie personnelle de Montaigne et les événements qui ont marqué son temps. Connaisseur ou néophyte, chacun y trouvera des réponses à ses doutes les plus obscurs et les plus féconds. Une superbe incitation à découvrir ou relire un des chefs-d’œuvre de la pensée moderne….”

Si vous connaissez l’œuvre de Montaigne, Comment vivre ? vous enchantera. Si vous ne la connaissez pas, le livre se suffit largement à lui-même… Pour faire court, Montaigne a ici la biographie qu’il mérite.

The Independant

Une magnifique et vivante introduction à l’œuvre de Montaigne.

The Guardian

Nous sommes bêtes, mais nous ne saurions être autrement, alors autant se détendre et vivre avec » : ainsi l’auteure britannique Sarah Bakewell résume-t-elle la philosophie de Montaigne. Le trait est provocateur mais sied à la gouaille tranquille du seigneur aquitain dont la vie et l’œuvre servent ici de matière à un questionnement plus que sérieux : « comment vivre ? » C’est qu’entre le souvenir d’une femme qui ne fait l’amour « que d’une fesse », les notes de lecture et le regard étrangement humain d’un chat, les Essais constituent l’une des tentatives de réponse les plus ambitieuses… et pragmatiques. À la traditionnelle biographie, Bakewell préfère l’habileté d’une promenade à gambades thématiques. Le point de départ : tomber de son cheval et frôler la mort. S’ensuit l’éveil à une vie que Montaigne veut « en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte ». Il suffit de pouvoir se dire : « si j’avais à revivre, je revivrai comme j’ai vécu ». Apprentissage du latin, magistrature à Bordeaux, amitié intense avec Étienne de La Boétie, deuils, ennuis domestiques… l’écheveau complexe d’une vie se dévide sans autre fin qu’offrir à la vue les nerfs d’un philosophe, « un exemple ordinaire d’être vivant ».

PHILOMAG.COM

Lire le formidable livre de Sarah BAKEWELL
(EAN13 : 9782226246936)

Montaigne dans wallonica.org

D’autres incontournables du savoir-lire :

SPINOZA : textes

Determinatio est negatio.

Ethique (1677)

L’expérience m’avait appris que toutes les occurrences les plus fréquentes de la vie ordinaire sont vaines et futiles ; je voyais qu’aucune des choses, qui étaient pour moi cause ou objet de crainte, ne contient rien en soi de bon ni de mauvais, si ce n’est à proportion du mouvement qu’elle excite dans l’âme : je résolus enfin de chercher s’il existait quelque objet qui fût un bien véritable, capable de se communiquer, et par quoi l’âme, renonçant à tout autre, pût être affectée uniquement, un bien dont la découverte et la possession eussent pour fruit une éternité de joie continue et souveraine.

Traité de la réforme de l’entendement (1677)

Citez-en d’autres :

NIETZSCHE : textes

Ma formule pour la grandeur de l’homme est amor fati : que l’on ne veuille rien avoir différemment, ni par le passé, ni par le futur, de toute éternité. Il ne faut pas seulement supporter le nécessaire, encore moins se le cacher – tout idéalisme est mensonge face à la nécessité –, il faut aussi l’aimer…

Ecce Homo, Pourquoi je suis si intelligent, §10, 1908

Citez-en d’autres :

Comment notre jugement moral change quand on change de langue

Nous ne faisons pas les mêmes choix éthiques dans notre langue maternelle que dans une langue étrangère. Eh oui, la moralité est plastique…

Vous aussi, vous avez l’impression d’être une personne un peu différente lorsque vous vous exprimez dans une autre langue que votre langue maternelle? Le Scientific American, le célèbre mensuel de vulgarisation scientifique américain, rend compte dans sa dernière édition d’expériences «fascinantes» dont il ressort que notre sens de la morale, qui fait une grande part de notre identité profonde, est altéré lorsqu’il faut faire des choix dans une langue étrangère.
La première expérience date de 2014, elle proposait à des volontaires une nouvelle version du «dilemme du tramway», l’expérience originale remontant à 1967: Actionnerez-vous l’aiguillage qui tuera une personne pour en sauver cinq? Peut-on, faut-il provoquer un décès pour en éviter d’autres? C’est ce que choisissent la plupart des participants. Les interprétations et les critiques de cette expérience sont innombrables.
Mais tout se complique lorsqu’on précise que la personne qui devra être sacrifiée doit être poussée du haut d’un pont pour stopper le tramway fou, et qu’on pose la question dans une langue qui a été apprise. Alors que 20% des volontaires reconnaissent qu’ils pourraient le faire quand le choix cornélien est proposé dans leur langue maternelle, la proportion passe à 50% quand le choix est proposé dans une langue d’apprentissage…

Lire l’article de Catherine FRAMMERY dans LETEMPS.CH (18 avril 2017)

Les grandes conférences liégeoises

Le souhait des organisateurs des Grandes Conférences Liégeoises est de voir renaître à Liège un cycle de conférences de haut niveau, lieu de temps forts intellectuels. Il semble en effet essentiel que la Ville de Liège, carrefour de l’Europe, métropole eurégionale entre les mondes latins et germaniques, et héritière d’un riche passé historique, se dote d’un outil capable de répondre à la curiosité intellectuelle de ses habitants. Bruxelles, Charleroi, Mons et Louvain-la-neuve sont, depuis de nombreuses années, habituées à ce type de manifestation. Il y a là un défi à relever par Liège. Conscients que les événements mondiaux sont les révélateurs de multiples et profondes mutations tant au plan individuel (éthique, psychologique ou philosophique) que collectif (politique, économique, environnemental, culturel et social), les organisateurs croient à la nécessité grandissante d’une réflexion de chacun sur ces thèmes. Et c’est à leur avis par la rencontre d’hommes et de femmes capables d’inspirer et d’éclairer que sera réveillé en chacun le chercheur, le citoyen, l’humain.​​

En savoir plus…

La Bible n’est pas tombée du ciel !

Une approche historique, critique et laïque de la Bible. Qui a écrit la Bible, à quelle époque, dans quel contexte ? Une certitude : elle n’a pas été dictée à Moïse… Ecouter l’entretien avec Thomas Römer du Collège de France (FRANCECULTURE.FR, enregistré en décembre 2013)

Empathie, une passion qui tue

D’habitude, on n’a pour elle que des éloges. Mais cette inclination nous mène rarement au meilleur de nous-mêmes et souvent au pire, selon le psychologue Paul Bloom.

«L’empathie? Je suis contre», clame Paul Bloom, psychologue canadien installé à l’université de Yale et auteur d’un livre au titre ahurissant: Against Empathy, justement, «Contre l’empathie». Définie comme la tendance à se mettre spontanément dans la peau d’autrui, l’empathie est célébrée quasi universellement comme étant l’un des traits les plus aimables de notre esprit. Selon le chercheur, elle fait en réalité plus de mal que de bien, car elle nous focalise sur les souffrances d’une personne particulière en nous laissant indifférents (ou même en nous rendant hostiles) à toutes les autres. L’empathie serait partiale, bornée, capricieuse, aveugle aux conséquences de nos actes, facile à manipuler pour attiser la haine…

Le Temps: Pourquoi avez-vous appelé votre livre «contre l’empathie» plutôt qu’«au-delà de l’empathie»?

Paul Bloom : Parce qu’on se porterait mieux si on pouvait s’en débarrasser. L’empathie conduit à des jugements biaisés, elle pousse à prendre des mauvaises décisions, elle peut même nous entraîner dans des formes de cruauté. Il y a de nombreux exemples d’atrocités qui ont été fomentées en faisant levier sur l’empathie. Dans l’Allemagne des années 1930, les attaques antisémites étaient encouragées par des récits selon lesquels des Juifs avaient agressé sexuellement des enfants aryens. Dans les Etats-Unis d’aujourd’hui, Donald Trump et d’autres attisent l’hostilité contre les réfugiés en disant: je vais vous raconter une histoire… Et ils vous présentent un récit dans lequel une victime innocente a été tuée par un réfugié. Vraies ou fausses, ces histoires sont faites pour susciter votre empathie à l’égard de la victime et pour catalyser votre colère contre le groupe dénoncé comme l’auteur de ces actes. J’aimerais un monde où on dirait: arrêtez avec ces histoires, elles ne constituent pas une bonne façon de fonder une politique; fournissez-nous des données, des statistiques, des évaluations factuelles… Trump a annoncé, lui, qu’il publierait des listes de crimes commis par des immigrés. On voit bien comment l’empathie peut être convertie en arme.

Dans le sous-titre, vous annoncez un «Plaidoyer pour la compassion rationnelle». Quelle est la différence?

L’empathie consiste à ressentir ce que ressent l’autre. La compassion consiste, elle, à se soucier de quelqu’un qui souffre, sans pour autant éprouver soi-même ce qu’il ressent. Des études neuroscientifiques indiquent que cela correspond à deux états cérébraux différents… La compassion a plusieurs avantages. Les gens qui la développent ont plus facilement du plaisir à aider les autres, alors que les personnes très empathiques font souvent des burn-out…”

Lire la suite de l’article de Nic ULMI sur LETEMPS.CH (6 février 2017)

Ruwen Ogien : “Ni la maladie ni les souffrances physiques n’ont de justification morale”

“Les concepts boursouflés, très peu pour lui. Ruwen Ogien, philosophe libertaire spécialiste d’éthique, est de ceux qui ne goûtent guère le poids des traditions et la morale mal placée. Dans son dernier livre, très personnel, il dégonfle sans se payer de mots une certaine idée de la maladie. Ah ! de l’air !

Qu’avez-vous appris de la maladie ?

Ruwen Ogien : Il serait absurde d’affirmer que la maladie, surtout l’affection grave ou de longue durée, n’apprend rien. Elle en dit long sur les rapports de pouvoir au sein de l’institution médicale, le « métier » de malade, le côté théâtral, tantôt tragique, tantôt comique, des relations entre le corps médical et la masse des patients à l’hôpital, etc. Mais je reste profondément sceptique à propos de ce que j’appelle le « dolorisme », l’idée que la maladie et la souffrance physique qui souvent l’accompagne nous en apprennent beaucoup sur nous-mêmes et sur la condition humaine, qu’elles nous rendent, en quelque sorte, nécessairement plus intelligents et plus vertueux. C’est ce qu’un bout de vers d’Eschyle voudrait nous faire croire. Il dit : « Páthei máthos » – « la souffrance enseigne », selon une traduction controversée. Cette généralité me paraît infondée.

En quoi le dolorisme est-il dangereux ?

Le dolorisme voudrait accréditer l’idée que la souffrance possède des vertus positives. Ce serait une éducation à la vertu ou un « merveilleux malheur », comme le dit Boris Cyrulnik dans son éloge de la résilience. Mais, en réalité, le dolorisme peut enfermer les plus faibles, les plus dépendants, les plus gravement malades ou handicapés dans une forme de fatalisme, les pousser à accepter le sort cruel qui leur est fait en société, comme si c’était le mieux qu’ils puissent espérer…”

Lire la suite de l’entretien de Cédric ENJALBERT sur PHILOMAG.COM (11 janvier 2017)

Pourquoi il faut haïr les journalistes

​L’élection de Trump a fait le plus grand bien à ceux qui voulaient dire du mal des journalistes. Comme si cette profession était coproductrice de l’élection. «Je suis un journaliste, donc un déconnecté de la réalité. Chaque matin, mes enfants vont à l’école en taxi. Pire, en Uber. Le seul Français normal que je connaissais, c’était mon kiosquier, mais il a fermé. Désormais, je vis au sein d’une élite mondialisée coupée du monde social. Je n’ai pas vu venir le “Brexit”, pas prévu Trump. D’ailleurs, si “Brexit” et Trump il y eut, c’est à cause de moi. » Voilà les aveux qu’il conviendrait de faire lorsqu’on est journaliste. Car si les peuples sont devenus populistes, c’est la faute à l’entre-soi médiatique. Autrement dit, la meilleure manière de combattre Trump et les siens, c’est de combattre les journalistes. La meilleure manière de faire reculer la démagogie, c’est de surenchérir dans la démagogie…

Lire la suite de l’article de Guillaume ERNER sur CHARLIEHEBDO.FR (16 novembre 2016)