MEZIERES, Jean-Claude (1938-2022)

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[LEFICTIONAUTE.COM, revue PARALLELES, juillet 1997] Le quatrième numéro de Parallèles, consacré à la politique, nous avait permis de rencontrer Pierre Christin, journaliste, romancier et scénariste de bande dessinée de talent, notamment de la série Valérian, mise en image par Jean-Claude Mézières. Il apparaissait donc logique de rencontrer Mézières, un des pionniers en France en matière de science-fiction et de bande dessinée. En effet, Mézières figure dans cette génération qui, à la fin des années soixante, a marqué l’évolution de la bande dessinée en travaillant dans le fameux journal Pilote. Professionnel exigeant et rigoureux, Mézières n’hésite pas à utiliser les techniques les plus diverses pour optimiser la narration d’une histoire. À l’image de son collaborateur et ami Pierre Christin, Mézières se veut avant tout conteur. Grâce à son style baroque et efficace, Jean-Claude Mézières a fait de Valérian une série culte pour les amateurs de bande dessinée. La rencontre eut lieu dans le cadre du festival de bande dessinée de Perros-Guirec, les 18 et 19 avril 1997. C’est au bord de la mer, entre deux dédicaces, que Mézières nous a parlé de son travail. Différents aspects de son parcours ont été évoqués comme notamment sa fructueuse collaboration avec Luc Besson, dont le film Le Cinquième Élément remporte encore un succès considérable.


lefictionaute : Qu’est-ce que qui vous a amené à faire de la bande dessinée ?

Jean-Claude Mézières : Pour la plupart des auteurs, faire de la bande dessinée est une envie que l’on a dès le plus jeune âge. Ce n’est pas le cas de tous. Mais une grande partie des dessinateurs de bande dessinée en dessinait durant leur enfance. J’en faisais partie. Je dessinais des histoires quand j’avais 6-7 ans. J’ai publié à une époque où la bande dessinée n’était pas prestigieuse, dans des petits canards comme Cœurs Vaillants. Je devais avoir 15 ans. Mais ce genre n’intéressait personne.

Vous avez ensuite suivi des études d’arts appliqués.

Jean-Claude Mézières

En effet, je suis rentré à 15 ans aux arts appliqués. C’est une école de dessin technique, où j’apprenais le papier peint, le dessin sur tissus. On faisait aussi un peu de croquis, de nature morte, de perspective. Dans cette classe, il y avait un dénommé Jean Giraud, ainsi que Pat Mallet. Ce dernier a publié notamment en Allemagne et dans Lui. Il s’est plus orienté vers le dessin humoristique. Nous étions amis et tous les trois intéressés par la bande dessinée. Le reste de la classe (une trentaine d’élèves) avait peu de considération pour ce genre : beaucoup trouvaient cela vulgaire, inintéressant. Pourtant, la bande dessinée commençait à avoir une certaine renommée. Franquin et Hergé étaient considérés comme des piliers. Je me souviens d’avoir vu Franquin avec mon carton à dessin vers l’âge de 18 ans. Il habitait la banlieue parisienne. Parallèlement, je travaillais aussi chez Fleurus. Giraud est devenu professionnel à 17 ans. Je publiais bien sûr, mais je n’étais pas vraiment convaincu d’avoir envie de faire de la bande dessinée. D’autant plus que Giraud était un solide et brillant concurrent ! Mais je trouvais cela formidable d’être payé pour ces dessins tout en continuant à faire des études, notamment par rapport à ma famille. Et puis des circonstances m’ont amené provisoirement à laisser de côté la bande dessinée. Le service militaire notamment. Deux ans et demi de service n’arrangent pas les situations. C’était pendant la guerre d’Algérie. J’ai fait un an là-bas et j’ai peu dessiné, contrairement à Giraud.

Cette année en Algérie a-t-elle eu une influence sur votre œuvre ?

Elle a engendré un antimilitarisme primaire, absolu ! Passons…

On parlait de votre amitié avec Jean Giraud, mais on ne peut occulter celle avec Pierre Christin.

Pierre et moi sommes des amis d’enfance. Mais Christin ne dessinait pas et se destinait à l’origine à une carrière universitaire. Ce qui nous rapprochait, c’était le jazz, la lecture des romans de science-fiction, la littérature fantastique, le cinéma américain. On découvrait le cinéma américain des années 50. La bande dessinée, la science-fiction, le cinéma étaient des cultures marginales, peu reconnues. Encore que le cinéma commençait à être considéré grâce à des hommes comme Truffaut, Godard. Par contre, la science-fiction était un domaine complètement marginal, pas du tout dans la mouvance de l’époque. Mais c’était passionnant.

Que vous ont apporté ces lectures ?

Ces lectures me fascinaient parce que je voulais voir autre chose. J’avais cette envie de découvrir d’autres horizons. Il fallait fuir une certaine banalité, cette banlieue parisienne un peu tristounette. Il y avait cette soif d’Amérique : c’était la terre du modernisme, des grands espaces, de l’aventure. Le jazz, le roman policier, le film noir venaient de là-bas.

Et en matière de bande dessinée, quelles étaient vos références ?

Franquin et Jijé étaient mes références, sans oublier Hergé et Morris. J’étais aussi intéressé par Jacobs en tant que lecteur, moins par son graphisme. Ses récits sont admirables ! En tout cas, même si le dessin me servait, je ne pensais pas y faire carrière. Et puis, encore une fois, il y avait le service. Deux ans et demi, cela te balayait la vie d’un homme. Difficile de faire des projets d’avenir. En revenant d’Algérie, j’ai fait de la maquette, de l’illustration, notamment au studio Hachette. Giraud travaillait avec Jijé, que je côtoyais de temps en temps. Pour résumer, j’étais plutôt loin de la bande dessinée. Mais cela m’a servi pour faire ce que j’ai fait ensuite. De toute façon, tout est utile, même le service militaire ! Je suis pour les mayonnaises ! Les problèmes de carrières, de métiers ne se posaient pas. Pourquoi deux ans et demi de service militaire ? Parce qu’il n’y avait pas de gosses ! Nous étions nés juste avant la guerre. Et ils nous maintenaient parce qu’il n’y avait pas assez de jeunes. Une fois le service militaire achevé, les possibilités de travail, de boulot, ça pleuvait ! Mon premier boulot, je l’ai trouvé dans les annonces du Figaro : “Importante maison d’édition recherche dessinateur maquettiste.” De nos jours, il y aurait 3 000 personnes à se bousculer devant la porte. À l’époque, je suis allé les voir. Ils ont regardé mon dossier : “Oui… C’est pas mal… Vous allez faire un essai…” Mais pour revenir à la bande dessinée, j’en lisais finalement très peu, mais cela m’attirait. Je regardais ce que Giraud faisait. Le cinéma me passionnait beaucoup aussi. Et puis, il y avait l’idée de partir en Amérique… Il y a eu ceux qui ont fait Katmandou, moi j’ai fait l’Ouest !

Pourquoi les États-Unis ?

Comme je l’ai dit, l’Amérique représentait pour beaucoup la terre du modernisme, mais aussi l’aventure, “les Grands Espaces“. Je suis parti avec un billet aller et sans billet retour. J’avais un visa de stagiaire industriel que j’avais obtenu grâce à un ami de Jijé. Je devais faire des dessins de charpentes métalliques à Houston au Texas. J’avais aussi la vague idée de bosser dans des agences du pub américaines. Je suis d’ailleurs allé les voir avec mon petit dossier minable. Ils ne trouvaient pas cela inintéressant, mais ils souhaitaient voir ma situation régularisée aux yeux des services de l’immigration. J’ai aussi rejoint mon ami Christin qui vivait là-bas à Salt Lake City (Utah). Il enseignait le français.

Un jour, j’ai débarqué chez lui, ma selle d’un côté, mon chapeau de l’autre en disant : “Je peux dormir sur le côté ?” (Rires). J’ai bossé pour une agence de Salt Lake City. Je faisais des illustrations pour un journal mormon ! Christin, qui avait déjà écrit quelques historiettes pour moi, me proposa de refaire une BD. Et ce fut Le rhum du Punch. On l’a envoyée à Giraud qui l’a montrée à Goscinny, lequel s’occupait de Pilote. Dans le journal, il y avait six pages consacrées à ceux qui voulaient faire un galop d’essai. L’accueil fut favorable. On en a fait une deuxième. Entre-temps ma situation était devenue illégale. Avec le chèque de la première histoire, j’ai acheté mon billet de retour… Dommage, je serais bien resté garder les vaches ! Mais je n’aurais pas fait ma vie là-bas. Je retourne de temps en temps aux USA pour des périodes plus ou moins longues, mais ce pays ne m’attire plus autant qu’avant. De retour à Paris, je suis allé voir Goscinny et j’ai commencé à bosser dans Pilote.

Superdupont © Fluide Glacial 1982 © Éditions Dargaud 1995 © Mézières 1982

Vous avez vécu aux USA. Quel est votre avis sur la bande dessinée américaine ?

Je trouve qu’elle est plutôt mauvaise. Je dirais même que je vomis la bande dessinée américaine ! C’est d’une bêtise ! D’une tristesse ! Beaucoup de dessinateurs américains se rendent à Angoulême, et s’aperçoivent que la bande dessinée est mieux considérée en Europe. Quand on sait que le ministre de la Culture s’est rendu plus d’une fois au salon de la bande dessinée d’Angoulême ! Finalement, j’ai bien fait de naître de ce côté de l’Atlantique !

La première histoire de Valérian s’appelle Les Mauvais Rêves. Êtes-vous, d’une façon ou d’une autre, influencé par les rêves ?

Christin parle beaucoup de ses rêves, et s’en sert parfois comme point de départ à une histoire. Moi, je suis idiot : je me réveille en ne sachant pas ce dont j’ai rêvé… Mes rêves sont “raisonnables“. Moi, je dessine ce que je peux dessiner, contrairement à d’autres qui dessinent leurs fantasmes. Cela donne parfois des résultats horribles. Je ne crois pas à ce genre de trucs. Sauf pour certains tempéraments comme Giraud qui a créé son univers en se servant de ses rêves. Chacun gère son truc en fonction de ses possibilités et de son tempérament. À ce sujet, je crains, notamment avec le succès des séries de science-fiction, d’assister à l’émergence, à l’invasion d’univers codés. Beaucoup de gamins dessinent des vaisseaux comme ceux qu’ils ont vus dans Star Wars ou Star Trek. J’en ai marre de ces dessins de plombiers ! Des tuyaux de partout ! Ce sont des univers gris. C’est avant tout ton univers que tu dois exprimer. Tu ressors ce qu’il y a dans ta tête et dans ton ventre… Pour Valérian, il a bien fallu que je me serve de mon imaginaire pour créer des mondes nouveaux, car il n’y avait pas, ou très peu, de documents, de livres sur le fantastique.

Il y a souvent un message politique dans Valérian. Christin dresse ainsi un bilan pessimiste de l’histoire humaine dans l’album Sur les Terres truquées. Partagez-vous les opinions de Christin ?

New York City ; Les Extras de Mézières N° 2 © Dargaud © Mézières

Forcément, sinon je travaillerais avec quelqu’un d’autre ! Mais je laisse à Christin la trame de l’histoire. Je n’interviens que pour certaines anecdotes ou certains mécanismes. Cela dit, politiquement, nous sommes du même bord, avec des sensibilités peut-être un peu différentes. Nous ne sommes pas toujours d’accord. Mais c’est plus au niveau du déroulement du scénario qu’il y a parfois des désaccords. Il est évident qu’en bande dessinée, on ne peut dissocier histoire et dessin. Nous concevons ensemble l’histoire. Il y a un échange d’idées. J’interviens dans ce travail pour lui donner l’envie de créer des univers graphiques. C’est une mayonnaise assez complexe. Je m’estime responsable de l’histoire que je dessine. La façon dont je présente les univers graphiques influence le récit de Christin. Je suis bien sûr influencé par la réalité. Il y a aussi des choses que j’aime dessiner, et d’autres éléments que je trouve pénibles à dessiner, comme les perspectives. J’aime créer des univers biscornus, baroques. Je dessine ce que j’aime faire et aussi ce que je peux faire. À tous les niveaux, pour un dessinateur, tu dessines “tes possibilités“. Nous avons aussi fait ce choix, à savoir raconter une histoire qui n’a jamais été dessinée. Chaque album de Valérian est radicalement différent.

Vous n’avez jamais voulu tenter l’aventure avec un autre scénariste ?

Si je ne travaillais pas avec Christin, je travaillerais seul. Je suis plus intelligent avec Christin que tout seul ! (Rires) J’ai déjà réalisé des histoires courtes pour les Métal Hurlant. Ce qui m’intéressait, c’était de pouvoir travailler en couleur directe. Sur une histoire courte, on peut se permettre de prendre le risque. Mais ce n’est pas le cas sur une histoire de 60 pages. De même, il m’est aussi arrivé de travailler pour la publicité. J’ai ainsi réalisé des illustrations pour France Rail. Cela peut parfois être intéressant. Car même s’il y a des contraintes, on peut bénéficier de pas mal de liberté.

L’usage de l’outil informatique permet aujourd’hui d’aborder différemment la bande dessinée. Les nouvelles techniques vous séduisent-elles ?

Oui, cela m’intéresse. Ainsi, j’ai travaillé avec un infographiste sur Les Cercles du pouvoir. On a utilisé des images de synthèse sur le projet de dessin animé de Valérian. Cependant, il faut que je travaille avec des gens qui connaissent bien ce domaine. Tout seul, cela ne m’intéresse pas. Je ne me sens pas prêt à m’enfermer chez moi pour bidouiller la petite souris. Par contre, il y a un CD-Rom consacré à Valérian qui va bientôt sortir. Il y a plein de trucs en dehors de l’univers de Valérian qui m’intéressent, mais j’aime séparer les différents projets.

Vous pouvez nous parler de ce CD-Rom ?

C’est un jeu qui s’inspire des aventures de Valérian. Ils ont acheté les droits. Un ami spécialiste en informatique et grand connaisseur de l’univers s’en occupe. Christin et moi intervenons au niveau du résultat, pour juger l’ensemble, suggérer des options, des idées. J’ai vu les premières images : le résultat semble intéressant.

Carte de vœux du Cinquième élément © Mézières

Nous avons évoqué votre fascination pour le cinéma. Au mois de mai, un événement cinématographique s’est produit, à savoir la sortie et le succès du Cinquième Élément, le film de Luc Besson auquel vous avez collaboré. Pouvez-vous nous en parler ?

Un jour, j’ai reçu un fax de Besson. Il voulait me voir. Il me dit : “Le cinéma américain t’a beaucoup pompé. Moi, je t’engage. Et je te paye !

Au sujet de votre remarque, j’ai remarqué qu’il y a des similitudes entre votre travail et certains films de science-fiction…

Il y a plus que des similitudes ! Certaines scènes du Retour du Jedi ont été inspirées de L’Empire des mille planètes. Par exemple quand Dark Vador retire son casque, dévoilant son visage brulé. Il y a des atmosphères et certaines images qui se ressemblent. Certaines scènes de Conan le Barbare sont inspirées des Oiseaux du maître. Les vaisseaux d’Independence Day sont des “pompages absolus” des premiers albums de Valérian. On m’a beaucoup pillé. Mais c’est le cas de nombreux auteurs. Besson m’a donc engagé pour travailler sur son film, durant cent jours. C’était un énorme contrat. Toute l’année 1992, j’ai travaillé sur le film. Il y a des analogies étonnantes. Ainsi, je commençais à travailler sur Les Cercles du pouvoir dans lequel on retrouve un taxi volant dans l’astroport. Parallèlement, j’avais lu (en exclusivité) le scénario de Besson. Luc me demandait d’illustrer ma vision d’un New York futuriste. À un moment, dans une vue de ma ville, je me suis amusé à dessiner des petits taxis volants de couleur jaune. Cette idée a séduit Luc. Je lui ai ensuite dessiné un véhicule de police. À l’origine, le héros incarné par Bruce Willis était ouvrier dans une usine de fusées. Nous savons maintenant qu’il est chauffeur de taxi.

Avez-vous travaillé sur le story-board ?

Pas du tout. Et cela ne m’intéressait pas du tout. Contrairement à Mœbius (Giraud) qui a travaillé sur Tron, en raison des effets spéciaux très particuliers. Personnellement, travailler sur un story-board me paraît inintéressant puisque c’est du dessin aux ordres. Il n’y a aucune création. Par contre, Luc me demandait de travailler à partir de dessins de Valérian. Ainsi, je me suis inspiré du dessin de la salle de jeu de Sur les frontières, pour un des décors du Cinquième Élément. J’ai d’ailleurs vu mon dessin “matérialisé” en grandeur nature, à Pinewood (Angleterre). Tous ces dessins servaient de base pour le scénario. En fait, c’était la liberté complète d’imaginer mes visions personnelles à partir de la lecture du scénario. À partir de mes travaux, Besson donnait son avis. Je précise que je n’étais pas le seul à travailler sur le projet. Nous étions dix dessinateurs, dont mon ami Giraud. Besson construisait son film à partir de nos dessins. On travaillait en concurrence. Ainsi, plusieurs dessinateurs travaillaient sur un même personnage. Par comparaison, Luc réagissait. En ce qui me concerne, je travaillais en général sur des ambiances.

S’agit-il de votre première expérience dans le cinéma ?

Non, j’ai eu différents projets. Beaucoup ont avorté. J’ai ainsi travaillé avec Jeremy Kagan qui a réalisé Natty Gann (produit par Walt Disney). Il a aussi réalisé pour HBO Pictures un film sur Roswell. Il a réalisé d’autres films comme Heroes, The Big Fix avec Richard Dreyfuss, Par l’épée, un film sur l’escrime. Actuellement, il travaille pour la télévision. En 1986, je suis aussi intervenu sur un projet à l’origine passionnant de Peter Fleischmann, Il est difficile d’être un dieu. C’était un film de science-fiction. J’étais invité à Moscou pour les repérages, ainsi qu’en Ouzbékistan. Pas désagréable du tout comme expérience. C’était le “Far-East“ ! Ce film était au début une coproduction germano-franco-soviétique. On devait commencer le tournage en avril 1986, à Kiev. Et il y a eu Tchernobyl ! Coup de bol, on était en retard ! Je me rappelle avoir fait beaucoup de crobards. Je travaillais à partir du scénario, je faisais un peu ce que je voulais. Il y avait pas mal de liberté. On retrouve ces croquis de recherches dans Les Extras de Mézières. Le réalisateur, quant à lui, s’efforçait de résoudre ces problèmes de production. Et puis, la production a évolué, pour devenir totalement russe. Je crois qu’ils ont géré “l’impossibilité de faire ce qu’ils voulaient faire“. Le résultat est assez décevant. Les costumes, les décors étaient d’une laideur ! C’était n’importe quoi ! Cela n’avait plus rien à voir avec mon travail.

Quels sont les deux ou trois films qui vous ont le plus marqué dans le domaine de la science-fiction ?

Les films de science-fiction des années 50 m’ont beaucoup fasciné. Par exemple, Le Jour où la Terre s’arrêta. On nous ressort actuellement des remakes de ce genre de films avec des réalisations plus ou moins heureuses comme Mars Attacks ! ou Independence Day. J’aimais assez ce genre de films, encore que je ne souhaitais pas dessiner cela. Et puis il y a eu le choc, la révélation, la baffe dans la gueule : 2001, l’Odyssée de l’espace. À l’époque, je dessinais La Cité des eaux mouvantes (1968-69). Il y a eu d’ailleurs un hommage à Kubrick à la fin de l’album. J’aime beaucoup aussi le premier film de Georges Lucas : THX 1138, lequel n’a rien à voir avec Star Wars. C’est un film original, mais qui n’a pas marché, contrairement aux autres.

Est-ce que la fantasy, le fantastique vous ont un jour intéressé, ou êtes-vous résolument un auteur de science-fiction ?

Affiche pour le festival de la Science-Fiction et de l’imaginaire de Roanne (1995) © Mézières

Je n’aime pas les genres. Moi, ce qui me plaît dans les histoires réalisées avec Christin, c’est la “fenêtre ouverte“. J’ai envie de dessiner, on discute. Il y a un échange d’idées. Et cela débouche sur quelque chose. Cela part souvent de mes envies de dessiner un univers. Mais on ne fait pas une histoire en disant : « On va faire de l’Heroic Fantasy. » C’est un peu l’aventure. Cependant, on part avec les acquis des précédentes histoires. C’est quand même plus excitant que de baliser un itinéraire. L’avantage de travailler avec Christin résulte dans cet incessant échange d’idées.

Quel serait votre meilleur album ?

Question difficile. On dit souvent que c’est le petit dernier. Il est en principe toujours mieux dessiné que les précédents. J’aime bien les deux albums Métro Châtelet direction Cassiopée et Brooklyn Station – Terminus Cosmos. C’est un bon cru. C’est une belle histoire. J’aime aussi Les Héros de l’équinoxe pour son graphisme. Et aussi pour la portée du message. Christin égratigne un peu tout le monde, les écolos, les fachos… L’Empire des mille planètes est un album précurseur dans le domaine de la science-fiction et du Space Opera. Peu de gens ont dessiné cela… En France, personne ne l’a fait sauf Mœbius. Il a fait de très belles illustrations pour des collections de science-fiction. Certaines scènes ont peut-être influencé des cinéastes célèbres comme cette plante qui sort du milieu de la poitrine d’un type. On a vu cela dans Alien. J’ai dessiné cette scène en 1969 !

Affiche Festival BD de Laval (1997) © Mézières

Changeons totalement de sujet : au début des années 70, vous avez animé des cours sur la bande dessinée à l’université de Vincennes. Pouvez-vous nous en parler ?

En effet, j’ai participé à des rencontres sur la bande dessinée. Il y avait des types comme Loisel, Julliard, Letendre. De temps en temps Cothias. Ces personnes sont devenues des pros. Un certain nombre de gens venait, plus ou moins attiré par le dessin et la bande dessinée. C’était à la grande époque du journal Pilote. Ce journal bénéficiait d’une aura, d’une renommée, et la bande dessinée commençait à être populaire. On nous avait demandé de faire des interventions sur la bande dessinée dans le cadre de l’université. Je me suis piqué au jeu. Je ne devais pas être si mauvais pédagogue que cela. Peut-être un peu violent, un peu direct. Mais ils n’étaient pas obligés de revenir me voir s’ils ne voulaient pas savoir ce que je pensais de leur travail. Enfin, cela s’est bien passé. En outre, il y a six ans, Les Humanos m’ont proposé de créer une série pour pallier l’absence des revues de bande dessinée. En effet, le drame depuis près de dix ans, c’est qu’il n’y a plus de journal permettant à de jeunes auteurs de faire leurs armes. Avant, il y avait ce que l’on appelle une sorte “d’écolage”. Des journaux réservaient un espace pour un jeune talent, ils leur donnaient une chance. Mais depuis 1990, la presse BD vit des heures difficiles. Métal Hurlant, Pilote, Circus ont déposé les armes ! (À Suivre) tente tant bien que mal de survivre. Fluide Glacial s’en sort plutôt bien. Pour en revenir à cette série qui se nommait Canal Choc, notre idée était de former de jeunes dessinateurs réalistes. Christin et moi, nous avons dirigé et supervisé trois dessinateurs réalistes qui n’ont jamais publié. La série a correctement marché. Ce sont aujourd’hui des professionnels. Philippe Aymond a ainsi réalisé deux albums avec Christin. Labiano marche bien et Chappelle a aussi publié un album, L’Arme secrète. Notre but était de former des jeunes, de leur faire comprendre ce qu’est la bande dessinée, la mise en scène, les cadrages, la narration. Mission accomplie.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune voulant faire de la bande dessinée ?

Laureline © Mézières

Faire des photocopies réduites de ses dessins ! Il faut s’efforcer de voir le résultat à taille réduite. Souvent le trait manque d’épaisseur. Savoir raconter, aller à l’essentiel, savoir mettre en image. Il ne suffit pas de savoir dessiner. Ce n’est pas l’ombre sur un muscle, ou le beau dégradé qui compte. Bien sûr, c’est important. Mais ce qui compte, c’est de savoir raconter une histoire, comment la découper… C’est du montage, avec une savante dose de plans, de cadrages. C’est aussi une histoire d’éclairage, de narration graphique. Ce dessin est important, certes, mais il faut toute une vie pour apprendre à dessiner. Enfin, par-dessus tout, il faut travailler énormément.

Mais à part les comics américains, comment jugez-vous la bande dessinée dans son ensemble ?

Je regarde assez peu la bande dessinée actuelle. En fait, quand je lis une bande dessinée, je ne peux m’empêcher de regarder le dessin. Je ne lis pas vraiment l’histoire. Même chose pour un livre : lors de la lecture, je m’imagine ce que cela pourrait donner. Du coup, je m’évade, je perds le fil…

Pour terminer, avez-vous un rêve ou un fantasme que vous voudriez réaliser ?

Je m’estime plutôt chanceux. J’ai vraiment eu beaucoup de chance. Je voulais faire de la bande dessinée, j’en ai fait. J’ai été aux USA. Ce n’est donc pas si mal que cela. Je voudrais que les gens se tapent un peu moins sur la gueule. C’est un rêve pieux… J’ai été attiré par le cinéma. J’ai travaillé avec Besson ! Réaliser un jour peut-être un film, ou revivre une expérience comme celle du Cinquième Élément. Mais réaliser un film demande une telle énergie… Quand je vois comment Besson et Bilal se sont battus pour faire aboutir leur film ! Mon rêve est actuellement tempéré. J’essaye de gérer au jour le jour. Je n’ai pas ce genre de rêves : “ Ah ! Je voudrais bien être chanteur d’opéra…”


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Vive la BD !

GIBRAN : textes

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La peur (extrait de Le prophète, 1923)

On dit qu’avant d’entrer dans la mer,
une rivière tremble de peur.
Elle regarde en arrière le chemin
qu’elle a parcouru, depuis les sommets,
les montagnes, la longue route sinueuse
qui traverse des forêts et des villages,
et voit devant elle un océan si vaste
qu’y pénétrer ne parait rien d’autre
que devoir disparaître à jamais.
Mais il n’y a pas d’autre moyen.
La rivière ne peut pas revenir en arrière.
Personne ne peut revenir en arrière.
Revenir en arrière est impossible dans l’existence.
La rivière a besoin de prendre le risque
et d’entrer dans l’océan.
Ce n’est qu’en entrant dans l’océan
que la peur disparaîtra,
parce que c’est alors seulement
que la rivière saura qu’il ne s’agit pas
de disparaître dans l’océan,
mais de devenir océan.


[GRAINESDEPAIX.ORG] Gibran Khalil GIBRAN (1883-1931) a inspiré et inspire toujours des dizaines de millions de lecteurs par son chef d’oeuvre, Le Prophète (1923), où il exprime, en langage poétique, accompagné de ses peintures, sa philosophie de l’éthique. Ses nombreux écrits chantent les valeurs humaines que sont l’entente, la bienveillance, la fraternité, l’amour, la paix, la spiritualité d’ouverture à toute la diversité humaine de pensée et de foi. Né en 1883 au Liban, à la campagne, il a été amené par sa mère, avec sa fratrie, à immigrer aux Etats-Unis quand il avait 12 ans. Il retournera finir ses études au Liban 2 ans plus tard. Après ses études, il reviendra aux Etats-Unis, où, mise à part quelques séjours en France, il vivra le restant de sa vie. Cependant c’est la vie et la terre orientales qui étaient siennes tout au long. Il y est décédé jeune, à 48 ans, d’une double maladie. Il avait identifié un ancien monastère libanais pour ses cendres et c’est là qu’elles furent enterrées. La biographie de Gibran par Jean-Pierre Dahdah (2004) comporte dans son avant-propos le texte suivant de Marc de Smedt :

Le besoin d’une éthique de vie simple et tolérante, ouverte sur l’intérieur de soi et sur le monde d’autrui, accueillant la magie de l’existence, les joies et tristesses du temps qui passe, rappelant les grands principes éternels d’un comportement juste et sage, la nécessité d’une telle morale de bon sens et hors institutions, a perduré jusqu’à aujourd’hui.

Un très beau film animé, intitulé Le Prophète, réalisé en 2014 par Salma Hayek, exprime ses idées, esquisse leur effet bienfaisant, et s’inspire de ses dessins.

Publications
      • 1905 : Nubthah fi Fan Al-Musiqa (La musique),
      • 1906 : Arayis Al-Muruj (Nymphes des vallées),
      • 1908 : Al-Arwah Al-Mutamarridah (Les Esprits Rebelles),
      • 1912 : Al-Agniha Al-Mutakasirra (Les ailes brisées),
      • 1914 : Kitab Dam’ah wa Ibtisamah (Larmes et sourires),
      • 1918 : The Madman (Le fou),
      • 1919 : Al-Mawakib (Livre des processions),
      • 1919 : Twenty Drawings (Vingt dessins),
      • 1920 : Al-’Awasif (Les tempêtes),
      • 1920 : The Forerunner (Le Précurseur),
      • 1923 : The Prophet (Le Prophète), rééd. 1990, 1996,
      • 1926 : Sand and Foam (Sable et écume), réed. 1990,
      • 1927 : Kingdom Of The Imagination,
      • 1928 : Jesus, the Son of Man (Jésus, fils de l’homme), réed. 1995,
      • 1931 : The Earth God (Dieu de la terre),
      • Publications posthumes :
        • 1932 : The Wanderer (L’errant),
        • 1925-33 : The Garden of the Prophet (Le jardin du prophète),
        • 1927-33 : Lazarus and his Beloved.

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Citer encore…

BOGDANOFF : les jumeaux Igor & Grichka meurent du Covid-19

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[LEMONDE.FR, 3 janvier 2022] Son frère Grichka et lui formaient un duo emblématique, notamment connu pour avoir animé l’émission de science-fiction Temps X, diffusée de 1979 à 1987 sur TF1. Agés de 72 ans, tous deux avaient été hospitalisés le 15 décembre 2021 à Paris après avoir contracté le Covid-19.

Igor BOGDANOFF, l’un des frères du duo emblématique qu’il formait avec son jumeau Grichka, est mort lundi 3 janvier, à Paris, à l’âge de 72 ans. “Dans la paix et l’amour, entouré de ses enfants et de sa famille, Igor Bogdanoff est parti vers la lumière lundi 3 janvier 2022″, ont écrit ses proches dans un message transmis par son agent. Son frère était mort six jours plus tôt du Covid-19. La famille n’a cependant pas souhaité communiquer sur les causes de la mort d’Igor Bogdanoff, survenue lundi après-midi dans un hôpital parisien. L’avocat des deux frères, Edouard de Lamaze, a cependant confirmé sur RTL que son décès était dû au Covid-19. Selon nos informations, les deux frères avaient été hospitalisés le 15 décembre dans le service de réanimation de l’hôpital Georges-Pompidou, après avoir contracté le Covid-19. Selon une source proche des deux frères, ils n’étaient pas vaccinés contre la maladie.

Docteurs en physique et en mathématiques dont les thèses ont été contestées par la grande majorité de la communauté scientifique, écrivains, animateurs de télévision, descendants de l’aristocratie autrichienne, figures de la vulgarisation scientifique pour le grand public… En plus de quarante ans de vie publique, Igor et Grichka Bogdanoff (qui ont remplacé l’orthographe de leur nom en Bogdanov, en signature de leurs ouvrages dès les années 1990) ont accumulé autant de succès populaires que de railleries sur le mélange des genres qu’ils entretenaient, entre théories sur la relativité générale et passion pour la science-fiction.

Le romanesque des origines des Bogdanoff, qu’ils furent les premiers à alimenter, a participé tout autant au mystère entourant leurs personnages que le récit de la transformation de leurs visages : tous deux ont démenti de nombreuses fois l’existence d’une maladie comme l’acromégalie ou le recours à la chirurgie esthétique. “Nous sommes, avec Igor, des expérimentateurs, se limitait à révéler Grichka en interview, à propos de la forme prise par leurs mentons et leurs pommettes dès le milieu des années 1990. Dans l’expérimentation, il y a un certain nombre de petits protocoles. Ce sont des technologies très avancées, c’est pour cela que le mystère dure depuis si longtemps.

Aux manettes de l’émission Temps X, dès 1979 sur TF1, les frères Bogdanoff détonnent dans le paysage audiovisuel français avec des effets spéciaux d’époque et des combinaisons argentées inusables, portées pendant neuf saisons face à de nombreux invités, comme Jacques Attali, Jean-Michel Jarre, Jean-Claude Mézières, ou même Frédéric Beigbeder, qui vient à 13 ans y faire sa première apparition à la télévision. Sur le plateau, Igor et Grichka font la démonstration d’objets d’anticipation, plus ou moins à la pointe de la technologie : la machine à traduire, la dictée magique ou l’astro-ordinateur, qui devine votre thème astrologique à partir de votre date de naissance.

Temps X © AFP
Controverses scientifiques

En 1987, au moment de la privatisation de TF1, l’émission est arrêtée. Débute alors pour le duo une longue période d’abstinence médiatique, et avec elle les premières controverses. L’écriture, en 1991, du livre à succès Dieu et la science avec l’académicien Jean Guitton provoque la colère de l’astrophysicien vietnamien Trinh Xuan Thuan, qui prétend y retrouver des passages de son livre La Mélodie secrète, publié trois ans plus tôt. Le différend se réglera à l’amiable, et les Bogdanoff s’attellent à la rédaction de leurs thèses : Fluctuations quantiques de la signature de la métrique à l’échelle de Planck, soutenue en mathématiques par Grichka dès 1999, et Etat topologique de l’espace-temps à l’échelle zéro, soutenue en physique par Igor en 2002.

Alan Sokal © Le Devoir

La découverte des deux textes par la communauté scientifique dépasse de loin leur renommée française. Le physicien américain John Baez relaie, en octobre 2002, une rumeur agitant les chercheurs : les deux doctorants français auraient réussi une Sokal, du nom du physicien qui a fait publier en 1996 un article abouti dans la forme, mais complètement faux. A travers les travaux des jumeaux, qu’il qualifie de charabia, John Baez veut ainsi dénoncer les écueils de la sélection dans certaines revues scientifiques.

Les deux frères nient tout canular, mais l’épisode remonte aux oreilles d’un journaliste du New York Times, puis du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui demande en 2003 une expertise des deux thèses par d’autres chercheurs. Accablant pour les Bogdanoff, le rapport est rendu public par Marianne en 2010. “Ces thèses n’ont pas de valeur scientifique“, y affirment les chercheurs. Igor et Grichka Bogdanoff remportent un procès pour diffamation contre le journal en 2014, avant d’attaquer le CNRS sur la légalité même du rapport – ils qualifient alors le comité de Stasi scientifique. Ils perdront leur procès et n’obtiendront pas le dédommagement demandé de 1,2 million d’euros.

Devenus entre-temps les icônes d’une culture des années 1980 désormais kitsch, les Bogda ont réalisé deux autres émissions scientifiques, pour France 2 – Rayons X, de 2002 à 2007, puis A deux pas du futur, entre 2010 et 2011. En réponse aux attaques visant leur légitimité, ils dénoncent une communauté scientifique incapable d’accepter un point de vue atypique et fustigent la cabale médiatique.

Depuis, les jumeaux se faisaient plus rares : Igor Bogdanoff fait de nouveau les titres lorsqu’il est placé en garde à vue en novembre 2017, à la suite d’une plainte d’une ancienne compagne, chez qui il se serait introduit par effraction. En juin 2018, ils avaient été mis en examen pour “escroquerie sur personne vulnérable, soupçonnés par la justice d’avoir profité de la vulnérabilité et des largesses financières d’un millionnaire de 54 ans, qui s’est suicidé le 31 août 2018. Outre les frères Bogdanoff, quatre autres personnes devaient être renvoyées dans ce dossier devant le tribunal correctionnel de Paris, les 20 et 21 janvier 2022.

Le Monde avec AFP


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Plus de presse…

AGORA VII.3 : L’encyclopédie de Phèdre (Dominique Collin, 2000)

Temps de lecture : 15 minutes >
  • L’Étranger d’outremer : Cette question que tu me poses, sur la manière de se retrouver dans le labyrinthe des idées, des faits, et des écrits, il se trouve que je viens tout juste de l’entendre discuter hier. C’était chez Phèdre. Tu le connais : le collectionneur de beaux discours. Éryximaque, son médecin, craignant pour la vue déclinante de son patient, voulait lui interdire la lecture lorsqu’intervint Hippias, le savant, inventeur de la machine à penser. Il y avait aussi cet étranger que l’on voit parfois sur la place du marché – appelons-le l’Etranger de l’Agora – qui faillit les mettre tous d’accord avec son encyclopédie. Mais, puisque tu en as le loisir, assieds-toi : je te rapporte leurs propos. Tu en jugeras par toi-même.
  • Éryximaque : Ne médisons pas trop de la tradition, mon ami : elle nous a bien permis de nous rendre jusqu’ici. S’il faut un tri aveugle, celui du temps me convient bien ; l’essentiel reste, le temps emporte le reste.
  • Hippias : Ce que je vous propose, c’est justement cela – mais je veux accélérer la marche du temps ; ce que la nature seule, livrée au hasard, fait en mille ans, la raison, bien outillée, le fait en une heure. Les solutions que le temps a permis de trouver par essai et erreur, les idées neuves que le hasard a permis de générer par un éclairage nouveau, par un voisinage inattendu d’idées déjà connues, avec ma machine, je les obtiens sur commande, immédiatement.
  • Éryximaque : Mais sommes-nous si pressés? Votre machine nous livrera de tout, comme un filet aux mailles trop fines. Qui fera le tri, dans les bouts de discours dépareillés, entre les perles et le frelaté, la sagesse et l’improvisation ? La vie nous présente parfois des problèmes, c’est vrai, que des recettes peuvent traiter. Dans mon métier, ce sont ces fractures et lésions que le bon remède, appliqué au bon moment, aide la nature à guérir. Mais le plus souvent, ce que la vie nous propose c’est le mystère, et, face à lui, vos bouts de connaissances sont impuissants. Nous, médecins, avons quelque petit pouvoir sur certains maux ; mais que sait-on des régimes qui préserveraient nos forces ou les décupleraient, que sait-on de ces forces mystérieuses dont disposent les corps pour se refaire, que sait-on de cet équilibre des humeurs que nos traitements tentent de rétablir ? Votre machine est une prothèse qui me fait peur. Elle décuplerait la force de certains mouvements de l’âme et en oublierait d’autres ; or toute ma science consiste à trouver et conserver l’équilibre. Songez à ceci : il y a une lente et plaisante journée de marche, l’exercice suprême pour la santé mentale et physique, entre Mégare et Athènes, et toutes les merveilles et les rencontres du monde y sont possibles. Avec un coursier, on fait le trajet en moins de deux heures, sans rien voir, en avalant plein de poussière ; le temps gagné, on le passe ensuite au repos forcé. Vous nous ferez penser de même manière : vite et mal.
  • Hippias : Non pas si nous mettons chaque chose à sa place : mon coursier pour traverser la plaine ennuyante, la marche, entre amis, les beaux soirs de printemps ; les problèmes à résoudre quand il s’agit d’agir vite, et les mystères à percer quand le temps s’arrête et qu’on cherche le sens de tout cela. Mais pour le principal, oui, pressés, nous le sommes. Sparte et Thèbes s’affrontent à nouveau : que fera l’Attique ? Il nous faut choisir un camp. La corruption des chefs et la lutte des factions pour des brindilles de pouvoir étouffent la politie dans nos murs : devons-nous attendre ? Les cultivateurs menacés par la sécheresse s’empressent d’irriguer leurs champs, les bateliers d’appareiller avant la marée. La survie n’attend pas. S’il faut, pour mieux répandre la connaissance, la diluer, pour mieux la partager, la couper en morceaux, soit. Ce qui importe est de la bien découper. Aussi ma machine dépend-elle de la qualité des catégories utilisées pour récupérer ce qui compte. En les raffinant suffisamment, seul l’essentiel sera retenu. Le jugement naturel, tout comme l’intuition, ne sont que des manipulations de catégories que nos natures utilisent, sans comprendre, comme marche un aveugle : moi je prétends qu’on peut marcher en regardant. Quant aux mystères, ô homme de science, ne savez-vous pas mieux que nous tous qu’il n’y en a pas, qu’il n’y a que des problèmes mal posés ; les mystères disparaissent quand on les reformule.

  • Éryximaque : Le jugement naturel, une manipulation de catégories ! Jamais, Hippias, le monde ne se laissera enfermer dans vos catégories et vos classifications, si tant est qu’avait raison celui qui tantôt disait que le monde est inachevé. Au mieux, pouvons-nous apprendre à apprendre, réfléchir à comment on réfléchit, et, ayant compris cela, tirer parti de nos forces à l’intérieur de nos limites ? Comme nous l’enseignait Socrate, mieux vaut savoir s’interroger et circonscrire les limites de son savoir. Du reste le plus important est de savoir ce qu’il convient de savoir – se connaître soi-même – avant de chercher à connaître le monde, se dominer soi-même avant de dominer le monde. Laissez-moi les mystères et les fins, je les garde ; et vous laisse les problèmes et les moyens.
  • Hippias : Apprendre à apprendre : mais on n’apprend pas sans objet ; sans la résistance du réel comme garde-fou. nos imaginations s’emballent – c’est un jeu vide que vous proposez là. Jamais vous ne déduirez de quelque équation la forme des flocons de neige chez les Hyperboréens : pour connaître, il faut sortir de chez soi, parcourir le monde, ouvrir les yeux, voir ce qui s’offre, en saisir la variété, les formes.
  • Éryximaque : Ou vite rentrer en soi, réfléchir à ce qu’a permis de recueillir le tour de son jardin, fermer les yeux, refuser les évidences, entendre d’entendement, c’est-à-dire saisir en chaque chose la part d’universel ce qui lui est propre, irréductiblement sienne, et qui échappe aux lois… Le monde est immense, mais ma capacité à le connaître, limitée ; il faut commencer par nous comprendre nous-mêmes…
  • Hippias : Nous serions donc hors du monde ?
  • Éryximaque : Nous devons nous comprendre nous-mêmes et voir comment fonctionnent notre imagination, notre mémoire. Je lis : je retiens selon le sens des choses, c’est à dire selon ce que je sais déjà et selon la résistance que je rencontre à ce que je sais déjà. C’est à dire que mes catégories s’ajustent en même temps que mes lectures les remplissent. Voilà pourquoi un jeu de catégories – un formulaire, quoi – ne pourra jamais suffire à contenir le savoir. Par ailleurs, mon esprit est comme une étroite table qui ne reçoit à la fois qu’un petit nombre d’objets, pas plus que sept ou huit à la fois ; mais par objet il faut entendre soit un objet simple, soit une boîte dans laquelle on aurait regroupé quantité d’objets à partir de ce qu’ils ont en commun. Ainsi les objets se combinent et se recombinent à partir de leurs similitudes et de leurs différences, s’organisant fonction de leur utilité pour assouvir nos besoins et désirs, en fonction des émotions qu’ils soulèvent en nous, en fonction des idées et concepts qu’ils rejoignent. A force de tels regroupements, mon esprit finit par embrasser tout ce qui compte de ce que contiennent les étagères de Phèdre. Il digère. Et les éléments constituants, même quand nous avons parfois difficulté à les retrouver, sont là, matières brutes de la culture, le trésor – qui disait cela déjà ? – des savoirs oubliés.
  • Hippias : Jacqueline de Romilly, Le trésor des savoirs oubliés (1998). Tout de même, vous trouverez qu’il est commode de trouver rapidemenl ce que l’on cherche !
  • Éryximaque : Cette culture, donc, qui est la base du jugement et qui, parce qu’elle permet de rattacher ce qui est du ressort du vrai, du beau et de l’utile, est notre seul outil pour faire face au mystère. Votre machine ne pourra jamais traiter que de l’utile, que des mots, que de la surface et ne pourra jamais le dire que par une accumulation de croûtes et de rognures de discours. Quand permettra-t-elle, au sujet d’une question importante, de nous proposer, au lieu de trois cent bouts de citations ou de renseignements tirés hors contexte, trois textes clés, trois seulement, mais les plus beaux, qui nous mettent sur une piste fraîche, qui nous touchent, par leur vérité, leur beauté, non seulement dans nos idées, mais jusque dans notre manière d’entendre, de sentir, de ressentir ? Je vais vous dire un secret. Homère, les sept sages et les autres des temps anciens, bien avant l’écriture, avaient déjà inventé mieux et plus fort que votre machine. Dictons, épigrammes, mots de sagesses, prières, poèmes, chants, musiques, cérémonies et images sacrées : voilà leurs machines, si tant est que l’on pourra jamais réduire l’inspiration à une mécanique. Des machines ajustées par les siècles jusqu’à épouser parfaitement la nature de notre sensibilité, de notre mémoire, et du génie des mots de notre langue. Ajustées avec autant de précision que s’est moulée aux contraintes des vents et de la houle la ligne de la carène de nos longs vaisseaux aux bords recourbés. Quelle est cette invention? L’art du silence et du recueillement, d’abord, attente active et invitation, puis, quand s’incarne la vérité, les mystères de la forme : rimes et rythmes, rites et répétitions, symboles, assonances, rapprochements d’images, concision du propos. Tout dans ces machines participe à trouver et condenser l’essentiel. A l’imposer à notre esprit, même dans la tourmente ; à le préserver du temps. Nos temples tomberont en poussière qu’on entendra encore répéter les sages paroles qui en ornent les frontons : Connais-toi toi-même, La mesure en toutes choses… C’est du reste encore aujourd’hui le fond commun qui unit et rapproche les citoyens, le point de départ de l’instruction, de la paideia. Votre machine saurait-elle, pour guérir l’âme de celui qui vient de perdre un enfant, trouver les mots pour faire un seul poème ?
La bibliothèque d’Alexandrie © Universal History Archive
  • Hippias : Ce que vous dites est beau et vrai, Eryximaque : il nous faut cette magie pour vivre ; mais je vais vous révéler, moi aussi, un grand secret. Il n’y a que les faits, que l’utile, que ce que vous appelez la surface des choses. Il n’y a pas de vrai ou de faux, il n’y a que ce qui sert, ce qui change quelque chose en bien ou en mal – quant à ce qui ne change rien à rien, c’est… rien ; ou du moins on ne saurait rien en dire qui veuille dire quelque chose. Pas plus d’ailleurs que de la magie, dont on finit toujours un jour par trouver les ressorts. Aussi ma machine, permettant d’accéder à tout ce qui peut servir (souvenez-vous : vous me l’avez concédé), est complète. Consoler, c’est agir, et, par conséquent cela implique des moyens, une recherche d’efficacité : précisément ce en quoi ma machine excelle. Il suffit de définir ce qui console – musiques lentes et graves ou, ce qui revient au même, paroles profondes et rimées, accompagnées de telle ou telle image – prés verdoyants, rivages sereins avec un rien de brume qui se lève au loin, colombe qui s’envole et quoi encore : à condition de spécifier correctement ses critères de recherche, ma machine vous produit un inventaire complet des trouvailles des techniques de la consolation de vingt-huit générations de prêtres de l’Egypte à l’Indus. Vous réinventez la roue, pendant que j’assemble des poulies doubles. Nulle magie requise : il s’agit simplement de tout répertorier, mesurer, classer – d’avoir un regard universel : l’egkuklios, voilà le secret.
  • L’Étranger d’outremer : C’est à ce moment qu’intervint l’Etranger de l’Agora, avec son encyclopédie (eh oui, un autre néologisme, formé celui là -tu l’auras deviné- de egkuklios et de paideia, c’est-à-dire une machine pour s’instruire véritablement, en faisant le tour de tout). Hippias crut y trouver sa machine, Eryximaque, le livre. Il apparut en effet que la machine de l’étranger prétendait elle aussi faire le tour du monde et prendre acte de tout ce qui se dit, mais cela sans réduire et enfermer le monde. Elle comptait en quelque sorte sur la puissance de la machine imaginée par Hippias pour restituer l’expérience de l’immédiat et de l’indicible que cherchait à préserver Eryximaque. Je passe sur la description de celle merveille, d’autres l’ont fait mieux que je ne saurais le faire. Disons seulement comment l’étranger donna tour à tour tort et raison à chacun et quelle étrange idée Phèdre en conçut.
  • L’Étranger de l’Agora : Ce que j’ai voulu faire , Phèdre, c’est trouver le moyen de transformer le chaos de l’information qui vous paralyse en ce que Pythagore appelait le cosmos : un monde imprégné d’ordre, d’harmonie, créé selon le nombre. Il faut pour cela, et Hippias me semble là dessus avoir raison, ratisser tout ce que le génie humain a produit, dont on ne peut se permettre de faire l’économie. Mais cela ne peut être fait par une mécanique aveugle ; il faut un outil basé sur l’exercice du jugement, et pour qu’il puisse opérer, il me semble qu’il faut au préalable avoir organisé cette documentation – livres, listes, discours, images, poèmes, et tout ce que l’esprit peut produire d’utile ou d’élevé – selon ces lois immuables de la pensée auxquelles faisait appel Eryximaque. Ces lois, par lesquelles l’esprit intègre le savoir, me semblent être les suivantes : marquer, hiérarchiser, classer, relier. Marquer un texte c’est lui assigner un titre, un sujet, le résumer, en tirer un extrait, pour qu’on puisse le repérer en vue de le juger, c’est-à-dire le placer dans une hiérarchie au niveau qui convient, le classer pour qu’on puisse le trouver en empruntant le plus grand nombre de pistes possibles. Ces trois opérations relèvent de l’analyse ; la dernière, relier, de la synthèse. Celle alternance entre l’analyse et la synthèse, avec le soutien de la logique et de la grammaire, appartient à ce qu’on pourrait appeler les invariants de la vie intellectuelle. Ces opérations, bien sûr, ne sont pas neutres ; elles impliquent un tri, donc un jugement sur le mérite et la valeur des informations : leur mérite est de restreindre les informations plutôt que de les multiplier : voilà en quoi elles sont différentes du ratissage mécanique proposé par Hippias. Du reste, Phèdre, vous vous en doutez, c’est justement le souci de vouloir être complètement neutre – et l’est-on jamais ? – qui enlève à l’univers des connaissances le sens et l’unité qui le protège du chaos.
  • Phèdre : Très juste, Étranger, et tout ce que vous dites est fascinant. Mais il se trouve que je ne veux pas – il me reste trop peu de lumière et de temps – me lancer dans la construction de ce cosmos de sens dont vous parlez ; plus modestemcnt, je ne souhaite que mettre un peu d ‘ordre dans mes étagères. Qu’un jour mes notes soient utiles à d’autres et trouvent leur place dans votre encyclopédie, je m’en réjouirais; que j’accède à celles que vous et d’autres aurez colligées, j’en serais à tout jamais reconnaissant ; mais pour l’instant, ce que je cherche est un moyen de me retrouver, de transformer ma montagne de mots en chantier d’idées, à défaut d’un cosmos organisé, ce qui me paraît au dessus de mes forces. Pour tout dire, je suis tenté par le projet de faire ma propre encyclopédie, si cela se peut.
  • L’Étranger de l’Agora : Cela se peut et rien n’empêche également que votre encyclopédie personnelle soit, en partie, publique et partagée, et en partie secrète et restreinte à vous seul ou quelques collaborateurs très proches. Par ailleurs, son degré d’organisation est votre affaire et, comme dans un chantier qui, au départ, apparaît comme un désordre sans remède, prend souvent forme avec le temps et fait apparaître, lorsque les derniers échafauds sont retirés, une œuvre complète et ordonnée. Ce qui les distinguera, c’est que mon cosmos est constitué d’un nombre d’objets plus large, le vôtre – devons nous le nommer un micro-cosmos ? – des seuls objets qui rejoignent vos préoccupations; ni l’un ni l’autre à prétention universelle, mais le vôtre s’en tiendra aux seuls éléments de sens que vous aurez choisis. Les chronologies ne vous intéressent pas ? Nul besoin d ‘en tenir compte ; une autre dimension vous paraît importante, que la mienne n’a pas prévue ? vous l’ajoutez. Le mien est constitué d’objets qui auront été vérifiés, validés par une équipe, le vôtre, si vous le voulez, peut demeurer en chantier, avec vos questions, vos hypothèses, vos travaux en cours voisinant avec les textes finis que vous avez retenus. Ce qui le fera vôtre, c’est la liberté de définir les axes d’organisation, les valeurs centrales, la vision à partir desquels son organisation se construit, ce qui donne sa coloration propre.
  • Éryximaque : En ceci, votre encyclopédie, Phèdre, ne fera rien que vous ne faites déjà tous les jours de votre vie en organisant votre propre expérience du monde autour des mots que vous propose notre belle langue grecque. Je m’explique avec un exemple : vous diriez, Phèdre, que les Athéniens sont justes ; qu’être juste, cela est un bien , que juste, vous cherchez à l’être. Mais qu’est-ce que cela, juste, pour vous, Phèdre ? Pour nous, qui avons été abreuvés aux mêmes sources, il y a un sens général sur lequel chacun s’entend et des exemples qui nous viennent immédiatement à l’esprit, comme Solon (les Crétois penseront d’abord à Minos, ceux d’ailleurs, à Salomon ou quelque autre sage). Mais pourtant, chacun de nous choisit déjà de manière presque tendancieuse selon son caractère, ses préoccupations, ses valeurs, parmi ce que nous propose la sagesse de notre cité : pour certains, justice, c’est faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis alors que pour d’autres, on ne saurait être juste et rendre le mal pour le mal ; pour les uns, la justice, c’est ce qui avantage les puissants qui font les lois ; pour d’autres, c’est un pacte inviolable entre les citoyens pour se protéger de la tyrannie qui dort en chacun de nous. Chacun illustrera son idée d’expériences vécues, l’enrichira de récits empruntés et en fera la justification de ses actes. C’est presque comme si le mot, un son pur mais pauvre et nu, s’était enrichi de sous-harmoniques nombreuses et diverses en se chargeant des interprétations et des émotions que nous lui rattachons. Ce serait ainsi que nous construisons le sens de notre monde, notre microcosmos intérieur, pour ainsi dire. Voilà ce qui fait que, de la justice, il y a des Denys pour s’en rire pendant que des Dion sont prêts à mourir pour elle : être juste ce n’est pas qu’une idée – c’est un projet, qui se rattache à qui on est, à qui on souhaite devenir, qui donne un sens à nos efforts, nos souffrances et nos joies ; vous entendre parler de justice, c’est en quelque sorte vous entendre parler de vous.
  • L’Étranger de l’Agora : Vous m’avez compris, Eryximaque. Et, ce que la pensée naturelle fait si bien, dans le domaine si large et plein de mystère qu’est la vie, ma machine, simple prothèse, ne fait qu’en accroître la portée dans ce monde tellement plus simple, au fond, des idées.
  • Phèdre : Étranger, je suis convaincu : dis-moi quoi faire pour réaliser mon encyclopédie.
  • L’Étranger de l’Agora : D’abord, la nourrir. Lisez, stylet en main. Tout passage pertinent, toute image, poème, information, toute question sur laquelle vous souhaitez un jour revenir, vous le rattachez à un nom, concept, ou idée repère.
  • Hippias : Et, pour compléter : à l’aide de ma machine, sondez dans le trésor de tout ce qui a été dit sur cette idée, repérez, triez et enrichissez votre encyclopédie de ce qui complète votre propos.
  • L’Étranger de l’Agora : Indéniablement. Ainsi, tel chapitre ou section qui vous importe du trésor de souvenirs oubliés ira dans “mémoire” ou dans “culture” ; tel autre, du “libro de arena“, dans «Borges» ou dans “archétypes”, accompagné d’un extrait et, si l’on veut, d’un court commentaire…
Jorge Luis Borges @ DR
  • Hippias : tel : “ainsi les aveugles nous apprennent à voir.”
  • Éryximaque : Riez, Hippias, mais il se trouve que les lumières de ces sages, Borges, de Romilly et Homère, que j’ai invoqués tantôt, ne sont pas étrangères à ce que, comme Phèdre aujourd’hui, sentant la vue les abandonner, ils ont dû affronter avec un plus grand sens d’urgence que pour nous le problème de la mémoire. J’irais, Étranger, moi , dans votre machine, s’il est une place pour le faire, noter cette hypothèse que je voudrais un jour explorer plus à fond tant elle me paraît plausible à partir de mon expérience clinique, que la perte de la vue confronte notre dépendance de l’écrit et force une intégration différente, souvent supérieure, des informations, note que j’ajouterais au mot “mémoire“, peut-être, avec d’autres observations semblables.
  • Phèdre : Vous le ferez, Éryximaque, et cette machine en prendra note, je m’en porte garant ; mais nous vous avons interrompu, Etranger, continuez.
  • L’Étranger de l’Agora : Éryximaque, je vous indiquerai où loger cette hypothèse importante ; vous vous y trouverez du reste en bonne compagnie. Mais, Phèdre, revenons à votre encyclopédie. Vous l’avez nourrie – et continuerez longtemps à le faire, y prenant chaque jour un plaisir accru. Mais le tout n’est pas d’avaler, comme dirait Eryximaque, il faut aussi digérer. Ces mots repères auxquels vous aurez, de lecture en lecture, rattaché vos trésors et trouvailles, il vous faut leur donner vie. Cela se fera en précisant pour chacun de ces mots, des définitions, enjeux, l’essentiel à retenir, quelques extraits des documents rattachés, des éléments de chronologies, les concepts voisins, un survol des débats et polémiques qui font rage à leur sujet avec, au besoin, quelques extraits qui caractérisent le mieux les thèses opposées, et la liste peut continuer : c’est vous qui êtes le maître. Cette organisation permet alors de déployer ce que l’on pourrait appeler des sentiers de sens. Je veux en distinguer deux sortes : le premier approfondit le mot repère en mettant à jour tous les éléments qui lui sont rattachés – définitions, enjeux, chronologies, etc. ; le second fait apparaître un système réticulé, pour ainsi dire, constitué de renvois entre mots repères reliés entre eux par des relation de type précis (implication, voisinage, similitude, opposition , cause, effet, antécédent, conséquence). Ces sentiers, si l’on veut, suivent la voie de la raison, en ce sens qu’ils sont dictés par des relations bien définies et prévues dans les catégories utilisées ; le jugement de valeur n’opère ici que sur le plan de la sélection du contenu.
  • Hippias : Je vois qu’il serait aussi possible de générer, par la collection de types précis de documents, des anthologies diverses – anthologie de poésie, de citations, de recettes, d’éléments de chronologies.
  • L’Étranger de l’Agora : Assurément. Mais cette organisation rend aussi possible le déploiement de ce que j’appellerai des constellation de sens, des rapprochements entre éléments disjoints, imprévus, impliquant des sauts de sens : poèmes, images, métaphores, questions, rapprochements de structure (comme ceux qui font l’objet du jeu des perles de verre, chez Hesse), rapprochements provisoires ou “sentis“, sans que les rapports soient encore explicites ou clairs. Ces constellations répondent à une logique de l’intuition, de l’analogie ; c’est l’âme de l’encyclopédie, son foyer intégrateur. C’est ici, Eryximaque, que votre hypothèses trouverait sa place, rejoignant peut-être, comme l’intuition vous le dictera, les réflexions de Thomas Mann, par exemple, pour qui la maladie, parfois, est source de talents exceptionnels voire de conscience plus aiguisée – vous pourriez y découvrir une montagne enchantée où une communauté de convalescents élaborent à temps perdu leur propre encyclopédie – ou les observations cliniques d’Olivier Sachs, par exemple, sur les dérangements de la mémoire et de la pensée, notamment chez ce malheureux qui confondait sa femme et son chapeau !
  • Phèdre : Je vois, Étranger, que votre machine rend de deux manières cette documentation dont elle a été nourrie : questionnée, elle limite ses réponses à ce qui est le plus riche et le plus pertinent, puis, passant de l’utile à l’agréable, elle se joue à nous confronter avec mille trouvailles plus inattendues les unes que les autres. Je commence à voir ce que serait un tel engin, nourri par une cité entière : de quels trésors il regorgerait ! Mais il se fait tard, on apporte à manger et à boire : restez avec nous. La lumière baisse, j’ai besoin d’être guidé encore à travers vos sentiers et, surtout, d’éclairer ma nuit de vos étonnantes constellations.

Dominique Collin (2000)


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : Magazine de l’Agora, Volume 7, n°3, avril-mai 2000 | mode d’édition : transcription et adaptation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Le Banquet de Platon par Gustav Adolph Spangenberg (1883/88) est © Halle Universität.


Prenons l’initiative !

LEVÊQUE, Auguste (1866-1921)

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Auguste LEVÊQUE est un peintre belge, né à Nivelles en 1864 et mort à Saint-Josse Ten Noode en 1921. Peintre réaliste et symboliste, il était également sculpteur, poète et théoricien de l’art. Plusieurs de ses œuvres sont conservées aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique.

Idylle d’été (1918)

Pour aller à la découverte d’Auguste LEVEQUE, parcourons les journaux parus au lendemain de sa mort survenue en février 1921. La Gazette de Charleroi publie :

Le peintre Auguste Levêque, qui vient de succomber à 54 ans, possédait supérieurement le dessin, la technique, la science de la composition. Il aimait les vastes toiles, les emplissait d’allégories qu’il peuplait de nymphes, de naïades, de dryades et autres figures sacrées. Certaines de ces scènes mythologiques, symboliques ou simplement décoratives ne manquaient ni de virtuosité, ni de lignes, ni de contours. Malheureusement, l’artiste se fatigua et depuis quelques années, ses œuvres faisaient oublier celles des débuts, les grands espoirs mis en elles. Auguste Levêque s’en rendit compte et il en conçut un vif chagrin. Il continua cependant à peindre, espérant se reprendre. Il n’y parvint pas et ses derniers jours furent emplis de tristesse. Sort cruel qu’il faut plaindre. Après qu’il eut remporté le prix Godecharles avec un Job d’un relief rare [ci-dessus, en tête d’article], on lui avait prédit le plus brillant avenir. Il fut bien près de l’atteindre comme en témoigne son tableau du Musée Moderne, Les Ouvriers tragiques. Il est hautement regrettable qu’il n’ait pu poursuivre sa route première. Sa mort a attristé ceux qui connaissaient la fierté de son caractère et qui avaient applaudi à ses premiers tableaux et à ses écrits. Il est mort dans l’atelier qu’il avait pavoisé de ses œuvres, rue du Marteau à SaintJosse-ten-Noode.

Cité par Jacques de Winter (2018)

La Parque (1900)

[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : lenouveaurif.website (site nivellois) | mode d’édition : compilation | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © 


Savoir-contempler…

AGORA VII.3 : Une nouvelle encyclopédie, pourquoi ? (Jacques Dufresne, 2000)

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[avril-mai 2000] La nature de L’Encyclopédie de L’Agora, ce qui constitue son originalité et sa raison d’être, est indiquée par la devise et le principe directeur que nous avons choisis. Notre devise : Vers le réel par le virtuel. Notre principe directeur : Il faut accueillir toutes les opinions, les loger au niveau qui convient et les composer verticalement.

En janvier 1995, l’Agora recevait du gouvernement du Québec le mandat  d’entreprendre une recherche et une réflexion sur le meilleur usage à faire des inforoutes. Les jeunes ont été au centre de nos préoccupations. Nous avons, par exemple, étudié le phénomène du Slash and Burn, cette façon qu’on a dans la Silicone Valley de mutiler son corps pour se rassurer sur son existence. Nous avons ensuite découvert les otakus, ces jeunes mâles nippons qui vivent tout, y compris leurs grandes amours et leurs petits vices, par procuration à travers leur écran cathodique.

La simple observation de son entourage aura permis à chacun de constater que cette aliénation est un phénomène universel. Personne désormais ne peut nier la gravité et l’imminence d’un danger que bien des observateurs avaient aperçu, notamment Guy Debord, auteur de La Société du spectacle. Et Daniel Boorstin dans L’image. Ce danger, c’est celui de la substitution des médias à cette réalité vers laquelle ils ont pour finalité de nous conduire. Les médias sont, le mot le dit, des intermédiaires. Intermédiaires entre quoi et quoi ? Entre qui et quoi ? Nous avons la naïveté de répondre sans hésiter : entre nous et le réel, mot qui a mauvaise presse dans les milieux philosophiques qui ne veulent pas être en reste par rapport aux leaders de la techno-science. Par réel, nous entendons le monde tel qu’il s’offre à nos sens.

La conscience de ce danger aurait pu nous citer à recommander le boycottage de tous les médias, tels la télévision et Internet, dont on peut penser que par leur nature même ils sont une invitation à préférer les représentations du réel au réel lui-même. Mais l’écriture inspirait les mêmes craintes à Platon. Voici l’essentiel des propos de Platon. Theut, l’inventeur des lettres, se présente chez le roi Thamous de Thèbes en Egypte, avec l’intention de lui vendre sa nouvelle technologie de communication ! “Voilà, dit Theut, la connaissance, ô Roi, qui procurera aux Égyptiens plus de science et plus de souvenirs ; car le défaut de mémoire et le manque de science ont trouvé leur remède – pharmakon.” A quoi le roi répondit: “Incomparable maître ès Arts, ô Theut, autre est l’homme capable de donner le jour à l’institution d’un art ; autre, est celui capable d’apprécier ce que cet art comprend de bénéfice ou d’utilité pour les hommes qui devront en faire usage. Et voilà que maintenant, en ta qualité de père des caractères de l’écriture, tu te complais à les doter d’un pouvoir contraire à celui qu’ils possèdent ! Car cette invention, en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en auront acquis la connaissance. C’est du dehors, grâce à des caractères étrangers, et non du dedans et grâce à eux-mêmes, qu’ils se remémoreront les choses. Ce n’est donc pas pour la mémoire, c’est pour le ressouvenir que tu as trouvé un remède. Quant à la science, c’en est l’illusion et non la réalité que tu procures à tes élèves. [ … ] Ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu’ils sont, dans la plupart, incompétents. Et ils seront plus tard insupportables parce qu’au lieu d’être savants, ils seront devenus savants d’illusion.”

C’est toutefois dans un livre écrit par Platon que l’on trouve ces considération sur les dangers de l’écriture. Les médias les plus élémentaires, les concepts et les mots peuvent eux-mêmes nous éloigner du réel plutôt que de nous en rapprocher : avec quelle facilité nous prenons les mots pour les choses. La première cause de l’aliénation est donc en nous et non dans le média, même, osons-nous croire, lorsque ce dernier englobe, sous le nom de multimédia, l’ensemble des moyens de communication utilisés antérieurement.

Nous prenons, face au multimédia, le parti de Platon face à l’écriture. De même que Platon s’est servi de l’écriture pour libérer les esprits en les aidant à se ressouvenir de l’origine des Idées, de même nous voulons utiliser le multimédia, de manière à créer des documents qui soient des intermédiaires destinés à s’effacer devant le réel qu’ils indiquent ou évoquent. Le bon dossier sur les oiseaux n’est pas, à nos yeux, celui qui tient les internautes en cage, en leur donnant l’illusion que le spectacle est préférable à la vie, mais celui qui les incite à quitter l’écran pour la nature.

Nous nous interdisons par là-même toute recherche de la séduction pour la séduction. Plaire sans asservir. Nous voulons appliquer cette règle de la bonne rhétorique au multimédia. Nous invitons tous nos collaborateurs, à commencer par notre infographe, à conspirer pour créer un climat tel que les internautes éprouvent le besoin de s’arrêter devant les documents que nous leur proposons, plutôt que de s’abandonner à ce qui semble être la règle sur Internet : passer le plus rapidement possible d’un document à un autre.

Notre souci du réel nous amènera aussi à favoriser de vraies rencontres, des colloques, des séminaires autour des dossiers que nous développerons, et à accorder la préférence à ce qui nous paraîtra le plus conforme à notre orientation, dans les divers services que nous offrirons, dans les initiatives que nous encouragerons.

© BnF

Introduire de l’ordre dans ses propres connaissances est aussi une façon de se rapprocher du réel. Plus un esprit est confus, plus il lui est difficile de distinguer le réel du spectacle qu’on en tire. On verra dans la suite de ce numéro que nos méthodes d’analyse et de présentation des documents contribuent à faire de l’Encyclopédie de L’Agora une œuvre unique en son genre.

Notre recherche sur les inforoutes nous aura aussi permis de constater que les principales inquiétudes des gens ont trait à la surabondance d’informations présentées de façon chaotique. Ces craintes confirmaient notre diagnostic : le réseau Internet risque d’accentuer un mal déjà très répandu : le relativisme, le nivellement des faits et des idées, l’absence de critères, de repères pour le jugement. Sur Internet, chacun est son éditeur, or avant Internet on avait déjà des raisons de regretter que de plus en plus d’éditeurs fassent mal leur travail. Dans son état actuel, le réseau Internet est analogue au chaos initial avant qu’il n’acquière la forme, l’ordre qui le transformera en cosmos.

Il y a, nous le verrons, des raisons de se réjouir de ce que sur Internet chacun soit son propre éditeur, et nous comprenons que certains veuillent abandonner ce chaos à sa spontanéité. Nous nous adressons plutôt à ceux qui sont à la recherche de sens et d’unité, et nous voulons leur offrir une maison de la découverte qui ait autant d’identité que les grandes écoles philosophiques de la Grèce antique. Le seul nom de Simone Weil, à qui nous avons emprunté notre principe directeur, indique clairement notre orientation générale.

Il faut accueillir toutes les opinions. Entendons par là qu’aucun a priori ne doit nous empêcher d’examiner une opinion, si opposée soit-elle à nos idées les plus chères. Cette opinion, il faut toutefois la loger au niveau qui convient et lui accorder une importance adéquate. On verra par les divers exemples présentés dans ce numéro ce que nous entendons par là. Dire qu’il faut loger chaque opinion au niveau qui convient équivaut à dire qu’il faut composer verticalement l’ensemble des opinions ; cette seconde formulation ajoute toutefois une nuance à la précédente, celle d’une hiérarchie que l’on recrée à la lumière des intuitions centrales, comme celui qui marche en forêt dans la nuit recrée son trajet en tournant son regard vers l’étoile qui lui sert de repère. S’il nous fallait résumer à la fois nos fins et notre méthode par un mot, c’est le mot jugement qui conviendrait le mieux.

Jacques DUFRESNE


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : Magazine de l’Agora, Volume 7, n°3, avril-mai 2000 | mode d’édition : transcription et adaptation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Martin Grandjean ; BnF.


Prenons l’initiative !

NAWROT : Sans titre (2016, Artothèque, Lg)

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NAWROT Karl, Sans titre
(impression numérique, 30 x 40 cm, 2016)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

© Karl Nawrot

Né en 1976, Karl NAWROT, originaire de Villeurbanne, a fait l’école de dessin Emile Cohl à Lyon avant d’envoyer un dossier rempli de typographies dessinées à la main à la Werkplaats Typografie (Amsterdam). Il y a été accepté en 2006. Il est maintenant graphiste et typographe à Amsterdam. Il crée ses caractères typographiques de manière très intuitive, avec ses propres systèmes et outils.

Cette image fait partie du premier portfolio édité par Ding Dong Paper (collectif d’éditeurs liégeois constitué de François Godin et Damien Aresta). Karl Nawrot  “parle une langue que tout le monde peut comprendre. Si le savoir est une arme, son dessin est un médium universel. Ses mains en guise de logiciel, il nous réapprend à lire et à apprécier la forme dans toute sa brutalité. Esthétique nocturne pour enfants intelligents.”  (d’après INDEXGRAFIK.FR)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Karl Nawrot | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

SERRURIER-BOVY : l’Aube et l’Art Nouveau

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ART NOUVEAU ET ART DÉCO, DE LA BELLE ÉPOQUE AUX ANNÉES FOLLES…

L’expression Art nouveau a été inventée en 1884 par les avocats belges Octave Maus et Edmond Picard, dans leur revue L’Art Moderne, fondée en 1881. Ce terme sera utilisé pour qualifier les créations des architectes et décorateurs avant-gardistes de la fin du 19e siècle et des premières années du 20e.

Tout débute avec le mouvement anglais Arts and Crafts, littéralement arts et artisanats. C’est un mouvement artistique réformateur dans les domaines de l’architecture, des arts décoratifs, de la peinture et de la sculpture.

Né dans les années 1860, il se développa durant les années 1880 à 1910, à la fin de l’époque victorienne. Il peut être considéré comme l’initiateur du Modern Style, synonyme anglo-saxon de l’Art nouveau belge et français. La grande idée de ses précurseurs était que l’art devait intervenir partout et en premier lieu dans la maison pour d’abord retravailler les objets usuels : vaisselle, argenterie, reliure, tapis, luminaires… L’Arts and Crafts a été le premier à rapprocher les Beaux-Arts des arts appliqués.

On trouve parallèlement, dans le domaine de la peinture, les préraphaélites qui cherchent à renouer avec l’esprit d’avant la Renaissance italienne. Le mouvement fait écho aux préoccupations d’alors, de ces artistes-artisans devant le progrès : inquiétude, besoin d’individualisation, recherches de véritables valeurs dans un contexte de domination britannique mondiale contestée et de mutations rapides des paysages et des sociétés sous l’impulsion de la révolution industrielle. La dénonciation des méfaits de l’industrialisation atteint son paroxysme sous la plume de l’esthète et critique d’art John Ruskin (1819-1900), qui se fait le chantre d’un Moyen Âge caractérisé par une harmonie profonde entre organisation sociale et processus de production. Le mouvement se manifestera à une échelle internationale, s’étendant de Londres ou de Glasgow à Vienne et à Chicago, il portera différentes dénominations d’après les pays mais toutes évoquent le renouveau, la modernité, la jeunesse et la rupture avec le passé : Art nouveau (en Belgique et en France), Jugendstil (en Allemagne), Sezessionstil (en Autriche), Nieuwe Kunst (aux Pays-Bas), Stile Liberty (en Italie), Modernismo (en Espagne), Modern (en Russie).

En Belgique, l’Art nouveau se caractérise principalement par l’emploi de lignes sinueuses, de courbes et de formes organiques. Les deux premières maisons d’habitation construites dans ce style novateur sont des œuvres des architectes Victor Horta et de Paul Hankar, elles datent de 1893. Très vite, elles seront suivies d’autres constructions et d’autres architectes et créateurs s’illustreront dans cet art. À Bruxelles, ces immeubles se multiplieront ce qui vaudra à la ville le titre de “capitale de l’Art nouveau”.

Malheureusement ce style tombera aussi rapidement en désuétude qu’il aura éclot et jusqu’à la fin des années soixante de nombreux immeubles de ce type ont été abattus sans le moindre remord. Le mouvement, qui aura duré en tout une bonne trentaine d’années à partir de 1880 prendra définitivement congé avec la Première Guerre mondiale. Sur sa fin, il avait déjà évolué vers des formes plus géométriques qui caractériseront le style qui prendra le relais : l’Art déco. […]

  • L’article complet est disponible sur FOCUSONBELGIUM.BE (article du 16 janvier 2018 ; le site est édité par le ministère des Affaires étrangères belges).
ART NOUVEAU : LOVELING Rosalie, Po en Paoletto (Gent, Plantijn, 1908) © Collection privée

Architecte et industriel, facteur de meubles et décorateur, Gustave SERRURIER-BOVY (Liège 27/07/1858, Anvers 19/11/1910) est certainement le représentant wallon le plus significatif de l’Art Nouveau. Penseur, il est un fervent défenseur de l’idée d’un art pour tous. Fils d’un entrepreneur également architecte, formé à l’architecture à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, sa ville natale, Gustave Serrurier épouse, en 1884, Marie Bovy, une commerçante. Dans un premier temps, il s’implique dans l’entreprise de son épouse – un commerce qui importe notamment des objets d’Extrême Orient – et offre à la clientèle des meubles, des objets et de la décoration provenant de Grande-Bretagne. Dix ans plus tard, de simple diffuseur, Gustave Serrurier se fait créateur et devient lui-même facteur de meubles, après un séjour en Grande-Bretagne où il est en contact avec l’esthétique du mouvement Arts and Crafts, qui donnera l’Art nouveau (le Modern Style en anglais).

En 1894, il présente un cabinet de travail au Salon de la Libre Esthétique de Bruxelles, une chambre d’artisan au mobilier de chêne simple et robuste, l’année suivante. Ses pièces, particulièrement originales, sont appréciées ; son entreprise prend rapidement de l’ampleur, l’amenant à implanter des succursales à Liège, Bruxelles, La Haye, Paris, Nice, etc.

Le Pavillon bleu de l’expo universelle de 1900

Dans le cadre de l’Exposition universelle de 1900, à Paris, en collaboration avec l’architecte René Dulong, Serrurier réalise un restaurant, le Pavillon bleu, au décor exubérant, fait de courbes, très Art nouveau. S’ensuit une longue collaboration entre les deux hommes sous la forme de la société Serrurier et Cie.

En 1902, Serrurier dépose les plans d’une villa familiale, L’Aube, à bâtir sur les hauteurs de Cointe à Liège, témoin de sa réussite professionnelle, mais aussi de ses formidables qualités d’architecte. “[Elle] résume toutes ses aspirations : elle est le reflet de ses théories esthétiques, une vitrine pour sa firme et surtout le home confortable – le foyer – où l’on est heureux de vivre en famille et de se retrouver entre amis.” C’est également à ce moment qu’il entame la période de ses plus belles réalisations, explorant l’Art nouveau.

L’aube, le soir © JL Deru

Sa nouvelle société, fondée en 1903, lui permet de s’affirmer comme industriel, fournissant de l’ameublement pour les maisons ouvrières, construites à l’occasion de l’exposition de Liège, en 1905. Serrurier est avant tout un penseur idéaliste. Proche du Parti ouvrier belge et de ses figures de proue, Jules Destrée et Emile Vandervelde, il partage fréquemment ses conceptions sociales de l’architecture et défend l’idée d’un art pour tous, rendue possible par la mécanisation et la production industrialisée : “On érige en vérité cette idée fausse que les modestes, les simples ne peuvent […] posséder la jouissance artistique et que toute aspiration esthétique leur est impossible sinon interdite. Ainsi est exclue de la vie intellectuelle une classe de gens, et combien nombreuse, qui va de l’ouvrier au bourgeois aisé. C’est à cette catégorie de travailleurs, que j’appelle artisans faute d’un vocable plus précis, que je voudrais montrer que l’art n’est nullement au service de la richesse seulement. […] Il faut que la grande masse participe à la vie artistique.” (1895).

C’est à l’exposition de Bruxelles de 1910 que Gustave Serrurier-Bovy montre ce que seront ses dernières créations. Celles-ci témoignent d’une nouvelle esthétique, plus simple, plus géométrique – loin des courbes des œuvres antérieures –, premier signe de l’évolution qui s’opérera dès avant la Première Guerre mondiale et culminera dans les années 1920. Reprise par sa femme et sa fille, après son décès survenu brutalement en 1910, son entreprise lui survit jusqu’en 1921.

Marie Dewez (2014)

  • D’après CONNAITRELAWALLONIE.WALLONIE.BE, un ensemble de bases de données riches d’informations sur nos illustres wallons. Le site propose entre autres les contenus de l’Encyclopédie du Mouvement wallon.
  • Le grand piano de Serrurier-Bovy qui illustre l’article est visible à Liège, au Grand Curtius (les peintures sont de Berchmans et la mécanique de la maison Pleyel, 1902) © Musée Curtius.

Construisons encore…

CALEMBERT : Joe Hartfield, l’homme qui voulait tuer Donald Trump (2020)

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Toute cette histoire n’aurait jamais vu le jour si Jean Duchêne, le jour de ses 77 ans, n’avait eu une inspiration aussi soudaine qu’inattendue. Il allait écrire un roman. Le héros serait Joe Hartfield, un ami noir rencontré à Omaha (Nébraska) en 1960 et, à la fin du livre, en 2020, Joe essayerait de tuer Donald Trump.

Le découpage de l’histoire se fait par couples et par tranches de vie. On remonte ainsi au voyage de Jean aux Etats-Unis puis on suit, pas à pas, les parcours de vie des quatre personnages principaux, Joe, Jean, Marlene et Marcus et de leurs proches.

Ils surmontent les épreuves et les coups durs de la vie grâce à leur courage et à leur créativité. Au terme de péripéties multiples, marquées du début à la fin par l’humour, les clins d’œil et les surprises, hommes et femmes s’expriment sur les éléments purs et toxiques de l’amour, sur l’art, sur le racisme et les injustices, sur la futilité de la quête d’argent, sur les vraies valeurs, partagées, transmises ou menacées.

Le jazz, Derek Hartfield (l’écrivain stérile), Hugh Heffner (le patron de Playboy), la Négresse Blonde, les cités jardins et les bouquettes liégeoises (dégustées au Montana !) apportent des espaces de respiration bienvenus dans un récit foisonnant étalé sur plus de soixante ans…”

Jean Calembert

Jean Calembert © Joël Kockaert

Premier roman de Jean CALEMBERT, Joe Hartfield, l’homme qui voulait tuer Donald Trump a un titre qui sonne comme un thriller, et pourtant rien à voir… même si il y a bien un épisode sur la tentative d’assassinat qui vaut son pesant d’humour. L’histoire tourne autour d’une série de personnages que nous suivons dès leur grande adolescence et pendant une partie de leur vie, des récits qui s’entrecroisent au départ d’un séjour de Jean aux Etats-Unis et de ses rencontres amoureuses ou profondément amicales. Joe, l’ami noir qui sera au centre du livre, mais aussi Marcus, Marlène et les autres… (Il y a un petit côté Claude Sautet d’Outre-Atlantique dans ce récit aux allures de Vincent, François, Paul… et les autres).

Ce qui happe le presque septuagénaire que je suis dans ce récit, c’est la fascination que les noms évoqués éveille : Ferré, Pink Floyd, John Lennon, Los Angeles, New York où Jean a (aurait) vu Coltrane au Village Vanguard (car souvent on se demande où est le réel et où est l’imaginaire dans ce récit auquel on voudrait croire de A à Z). Et si ce livre a sa place sur le site de JazzAround/Jazz’halo, c’est parce qu’il est rythmé par le jazz et le blues : Coltrane déjà cité, mais aussi le Quintet de Miles Davis, Thelonious Monk, Chet Baker… qu’on se passerait bien pendant la lecture…

Aussi parce qu’il aborde le quotidien du peuple noir américain à qui cette musique colle à la peau. Mettre un disque de Monk dans le lecteur, je ne l’ai pas fait, plongé que j’étais dans la lecture… Sans me poser la question du vrai ou du faux, tant j’aurais aimé y être aussi dans cette espèce de rêve américain et ces beaux instants de nostalgie.

Jean-Pierre Goffin

EAN 9782805205514

Jean Calembert est né à Liège en août 1942. Il vit aujourd’hui à Bruxelles et à Laborel (Drôme Provençale). Docteur en droit, expert en marketing et en études de marché, il a travaillé dans des multinationales et dans des PME familiales avant de créer sa propre société à Anvers. Il a fait plusieurs expositions de photos et de tableaux. Joe Hartfield, l’homme qui voulait tuer Donald Trump est son premier roman. Le tapuscrit a été rédigé d’une traite entre le 4 août 2019 et le 31 janvier 2020, bien avant que le coronavirus ne sévisse. Il a été retravaillé de multiples fois mais sans changer le canevas de base. Le jour où il a été imprimé, Donald Trump a été rattrapé par la Covid 19…

  • Pour en savoir plus visitez le site consacré au roman : JOEHARTFIELD.BE.
  • Le roman de Jean Calembert est dans notre boutique…
  • L’article est compilé au départ de la présentation du livre par l’auteur sur JOEHARTFIELD.BE et la critique est de Jean-Pierre Goffin sur JAZZHALO.BE.
  • L’illustration de l’article est © Hadi Assadi.

Lire encore…

Gastronomie & Maniérisme : L’Art de manger avec les yeux en France à partir du XVIIIème siècle

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Alors que le concept d’esthétique se fait progressivement jour en Europe, et que l’on débat ardemment du jugement du Beau en matière d’Art, peu d’importance est relativement accordée à l’acception littérale du goût en tant que perception relevant de la physiologie humaine. En Angleterre, Edmund Burke compare le beau et le laid aux saveurs salées et sucrées ; en France, l’Abbé Dubos, influencé par les écrits de John Locke, souligne en 1719 la prééminence de la sensation sur celle de la raison, en s’indignant que l’on ne raisonne pas sur la beauté d’une œuvre d’art : “Raisonne-t-on, pour savoir si le ragoût est bon ou s’il est mauvais, et s’avisa-t-on jamais, après avoir posé des principes géométriques sur la saveur, et défini les qualités de chaque ingrédient qui entre dans la composition de ce mets, de discuter la proportion gardée dans leur mélange, pour décider si le ragoût est bon ?”

La petite phrase de l’abbé fait sans doute suite à une phrase de Fénelon qui écrivait à La Motte que “Je dis historiquement quel est mon goût comme un homme, dans un repas, dit naïvement qu’il aime mieux un ragoût que l’autre. Je ne blâme le goût d’aucun homme ; et je consens qu’on blâme le mien”. Qu’on l’appelle gustus, gusto ou goût, il semble que l’opinion commune ne lui accorde que peu d’affinité avec l’objectivité ; de gustibus non disputandum est sans doute l’un des adages les plus éculés de l’histoire. Dans le numéro 409 du Spectator du 19 juin 1712, Joseph Addison note la métaphore culinaire de laquelle découle le terme “taste“, le goût, et remarque que notre façon de juger de ce qui est beau s’apparente en bien des points cruciaux à notre jugement de ce qui est bon au palais :

Most Languages make use of this Metaphor, to express that Faculty of the Mind, which distinguishes all the most concealed Faults and nicest Perfections in Writing. We may be sure this Metaphor would not have been so general in all Tongues, had there not been a very great Conformity between that Mental Taste, which is the Subject of this Paper, and that Sensitive Taste which gives us a Relish of every different Flavour that affects the Palate. Accordingly we find, there are as many Degrees of Refinement in the intellectual Faculty, as in the Sense, which is marked out by this common Denomination.

Le goût et son acception métaphorique en matière d’art, liés aux concepts du beau et du bon, s’imposent au sein des débats philosophiques en Europe ; pourtant, comme le remarque Peter Collins dans un ouvrage séminal sur l’idéal architectural, peu de traités esthétiques se donnent la peine de discuter cette filiation. Pourquoi cet oubli ? Je m’efforcerai ici de rétablir quelques parallèles oubliés entre l’architecture et la gastronomie.

L’Homme de goût et ses paradoxes

A la fin du 17ème siècle, la gastronomie n’est encore que balbutiante ; ce n’est qu’à la fin du règne de Louis XIV que la table se met officiellement à relever de l’art, et l’on doit attendre le milieu du 18ème siècle pour que le raffinement moderne en matière de cuisine voie le jour. Le mot gastronomie apparaît en Français aux alentours de 1800, et il faut attendre Grimod de la Reynière ( L’Almanach des Gourmands, 1803-1812) et Jean-Anthelme Brillat-Savarin (Physiologie du goût, 1826) pour que le palais des Français se civilise officiellement. Brillat-Savarin introduit officiellement la dixième muse, Gasteria ; la bonne chère est pour la première fois célébrée, parce qu’elle doit sa création et confection aux facultés supérieures de l’homme : “La gourmandise est un acte de notre jugement, par lequel nous accordons la préférence aux choses qui sont agréables au goût sur celles qui n’ont pas cette qualité.” La forme quelque peu naïve et désordonnée de la Physiologie du goût, ouvrage que méprise Baudelaire par exemple, ne doit pas faire oublier son importance historique capitale, qui prélude à la réhabilitation du goût, à son éducation, et donc à sa perfectibilité.

Réunion gastronomique (gravure, XIXe)

Avant le 19ème siècle, le goût se voit délaissé au profit des sens qui font intervenir plus directement les facultés cognitives ; la vue s’impose comme le sens auquel on donne la prééminence en Occident, comme l’ont montré les études de Martin Jay et de David Michael Levin par exemple. La prééminence de la vision au sein de l’art est implacable, et les autres sens se voient injustement négligés. Le goût se trouve ainsi fort mal loti, du fait de sa dépendance étroite des nécessités corporelles, jugées viles, et du fait aussi qu’on l’associe majoritairement à l’excès, péché condamné par la morale. Le goût et l’odorat ne mènent à aucune distance qui permette de  “contempler” intellectuellement un objet, contrairement aux autres sens qui induisent un lien direct avec l’activité de représentation ; pis, ils se voient étroitement soumis à la chimie physiologique du corps humain, et à ce titre figurent avec les instincts. Non seulement le goût est affaire de chair, mais en plus il s’acoquine souvent avec l’excès et la sensualité outrancière. Soulager son appétit fait courir le risque de s’adonner au péché de la gloutonnerie et de l’ivresse. La volupté qu’apporte la nourriture est bien trop dangereuse pour être honnête ; la sublimation du goût n’a en conséquence pas lieu, car celui-ci est trop sujet aux passions.

Ernst Cassirer a souligné combien le projet central de l’humanisme des Lumières s’apparentait à une tentative de sublimation de l’humain, l’effort de sublimation du pur esprit se faisant au détriment de tout qui compose les caractéristiques jugées viles, mais pourtant tout aussi constitutives de la nature profonde de l’homme. Pourtant, James Boswell remarque par exemple au 18ème siècle que le fait de préparer sa nourriture singularise l’homme de façon indéniable : “les bêtes ont de la mémoire, du jugement, et possèdent toutes les facultés de notre esprit, à un certain degré ; cependant aucune bête ne cuisine.” L’homo culinarius est convoqué, mais il se situe à l’intersection peu confortable qui lie les instincts à la culture. La fin du 18ème siècle donne à voir deux versions extrêmes de l’acte de se nourrir, oscillant entre la famine et le festin aristocratique ; la modération de bon ton est alors indéniablement bourgeoise, et il faut donc attendre le 19ème siècle pour qu’elle impose un voile de raison sur l’intellectualisation et la compréhension des mécanismes du goût ; alors seulement les philosophes convient le goût à leur table.

Le goût apparaît donc comme bien plus complexe, subtil, et digne d’intérêt que ne le suggère la place que lui a réservée l’histoire de la philosophie. Je passerai ici sur les développements historiques complexes sur l’inné et l’acquis, qui occupent toujours une grande partie de la recherche scientifique et anthropologique contemporaines ; je souhaite ici me concentrer sur la naissance de l’intérêt intellectuel et esthétique concernant le jugement de goût.

Contrairement aux préjugés largement répandus, le goût culinaire s’affûte donc, et ne serait peut-être pas aussi inné qu’on le croit. Il devient, comme les autres sens, susceptible d’être éduqué, perfectionné, orienté ; il se voit donc autorisé à instaurer une possible et authentique expérience esthétique. Cette question questionne la légitimité de la nourriture en tant que matériau artistique ; c’est-à-dire qu’il s’agit de savoir si on l’accepte dans l’aréopage des nobles entités destinées à véhiculer une expérience d’ordre supérieur, comme on accepte que le son prélude à la musique et à l’expérience du temps, de même que le pigment et la couleur permettent la forme et donc l’expérience de l’espace pictural, ou encore que les mots et la perfection de leur agencement autorisent l’extase littéraire.

Le goût et la cognition

Dans son ouvrage sur le sens du goût, Carolyn Korsmeyer démontre que le plaisir esthétique apporté par la nourriture ne saurait garantir la légitimité de la gastronomie comme art ; en effet, ceci ne prend pas en compte une des caractéristiques principales de la nourriture, qui a été négligée pendant de nombreux siècles selon Korsmeyer ; c’est la fonction symbolique de la nourriture. Ainsi, Korsmeyer écrit que l’aspect le plus fascinant de la nourriture repose sur les relations cognitives que celle-ci entretient avec le sujet humain ; elle possède une fonction symbolique qui dépasse toujours ses propriétés physiologiques, à savoir les saveurs les plus sophistiquées : “La nourriture et les formes d’art reconnues comme telles constituent des systèmes symboliques qui partagent des traits esthétiques communs. Je ne prétends pas pour autant que la nourriture doivent être classifiée comme un art ; ou tout du moins pas comme un art au sens où l’on entend les beaux-arts. Cela serait une revendication inutile, car les arts ne naissent pas de leur promotion philosophique. Cependant, la nourriture et les œuvres d’art partagent un certain nombre de similitudes […]” qu’il est nécessaire d’observer.

On peut à la suite du philosophe américain David Prall insister sur le plaisir esthétique que procure la nourriture ; il convient selon lui de cesser de limiter les plaisirs gustatifs au fonctionnement interne du corps (“le palais n’est pas plus interne que l’oreille, et le goût des fraises n’a pas plus à voir avec une fonction en particulier du corps humain que leur couleur ou que leur forme”) ; nous savourons la qualité avant de savourer la substance. Nous n’avons pas nécessairement à ingérer ce que l’on savoure. D’autres philosophes comme Elizabeth Telfer considèrent que la nourriture relève automatiquement de l’art dès lors qu’elle s’offre comme objet de considération esthétique. Tout repas préparé et présenté selon des règles précises relevant de l’espace et du temps est ainsi un objet artistique en tant qu’il propose une expérience esthétique spécifique ; l’anthropologue Mary Douglas quant à elle classe certains types de nourriture visant à être exposée au regard comme relevant des arts décoratifs.

Korsmeyer remarque que la nourriture peut satisfaire aux critères symboliques de l’objet d’art énoncés par Nelson Goodman dans Languages of Art, à savoir la représentation, l’expression, et l’exemplification. La nourriture peut représenter autre chose qu’elle-même, et ainsi renvoyer à d’autres objets ou concepts ; elle peut aussi avoir valeur métaphorique (expressive) et exemplifier une qualité (par exemple, une pomme rouge exemplifie la couleur rouge parce qu’elle possède cette qualité essentielle d’être rouge). Pour Goodman, l’appréciation esthétique est essentiellement cognitive, parce qu’elle exige la conscience d’être reconnue comme telle, une reconnaissance de l’intellect doublée d’une réponse affective lors de l’appréhension des variétés de l’activité symbolique. C’est ainsi que selon Goodman, les émotions fonctionnent cognitivement : “in contending that aesthetic experience is cognitive, I am emphatically not identifying it with the conceptual, the discursive, the linguistic. Under “cognitive” I include all aspects of knowing and understanding, from perceptual discrimination through pattern recognition and emotive insight to logical inference.” L’esthétique est cognitive, et le sensuel et l’émotionnel accèdent ainsi au sens par le biais du symbolique. La définition de Goodman permet ainsi de dépasser les qualités de plaisir et d’émotion auxquelles l’art se trouve souvent cantonné ; la fonction symbolique de l’art et sa capacité à faire intervenir des mécanismes cognitifs bien précis permettent ainsi de dépasser la définition restrictive des beaux-arts pour pouvoir prétendre à une légitimation des objets relevant de l’art tout court.

Antonin Carême © Alex Fine

Antonin Carême, le pâtissier pittoresque

Peter Collins, au début de son essai sur les idéaux de l’architecture moderne, mentionne la première analogie qu’il considère comme essentielle dès lors que l’on aborde l’architecture : c’est l’analogie gastronomique (les autres sont les analogies mécaniques, biologiques, et linguistiques). L’analogie gastronomique est la moins usitée, la moins reconnue d’entre elles, et pourtant elle prélude à toutes les autres. C’est ainsi que Collins considère comme très révélateur le conseil que donne l’architecte écossais James Fergusson lors d’une conférence adressée à des ingénieurs militaires : “Si vous voulez comprendre les vrais principes du dessin en architecture, relisez les œuvres de Soyer ou de Madame Glass, plutôt que de lire les traités d’architectes de Vitruve à Pugin.”  Alexis Benoit Soyer (1810-1858) était un Chef français qui devint une célébrité à Londres, et Hannah Glasse (1708-1770) publia en 1747 le best-seller The Art of Cookery, prônant simplicité, qualité et considérations esthétiques lors de la préparation des repas. L’association de la gastronomie et de l’architecture peut sembler incongrue, mais elle ne l’est pas tant que cela : les deux disciplines contribuent au plaisir des sens tout en exerçant une fonction protectrice. L’architecte abrite les hommes, de la même façon que le cuisinier les nourrit.

L’œuvre d’Antonin Carême (1783-1833) est à ce titre remarquable; Carême effectue la jonction explicite entre l’architecture et la Haute-Cuisine. Tout commence par la séduction du Prince de Talleyrand, Ministre des Relations Extérieures de l’Empereur Napoléon, qui vibrait plus que tout pour la gastronomie, et qui avait l’habitude de se rendre lui-même dans les boutiques afin de choisir ses plats montés. C’est ainsi que Rue de la Paix, il fut séduit par un petit pâtissier. Abandonné par son père à l’âge de douze ans, autodidacte, lettré, grand lecteur à la Bibliothèque Nationale où il passait l’intégralité de son temps libre, Carême à vingt ans était sans famille, sans relation, sans passé. Impressionné par son talent, Talleyrand l’invita à servir aux Relations Extérieures. Napoléon n’aimait pas recevoir, et entendait que Talleyrand fût son amphitryon ; il lui imposait ainsi un rythme de réceptions de l’ordre d’au moins quatre dîners pour trente-six personnes par semaine, les invités de la diplomatie étrangère appartenant à l’aristocratie et aux corps les plus nobles de l’Etat. Le service de bouche des relations extérieures était divisé en cinq sections : panéterie, échansonnerie, cuisine, saucerie et fruiterie. Dans chaque division des chefs ordinaires et extraordinaires, des contrôleurs, des maîtres queux, des commis, des huissiers de salle, des quincailliers, des lingers, des vaguemestres des équipages, etc.

Carême participait aux grands extraordinaires pour ce qui avait trait à sa discipline ; il multiplia bientôt les pièces montées, qui devinrent une des gloires de la table du Grand Chambellan. Pour le plaisir du goût, il mettait sans cesse au point de nouvelles recettes. Pour l’agrément de l’œil, il multipliait les références à l’architecture antique : pavillon chinois, musulmans, indiens, grecs ou latins ; ruines, palais, temples ou colonnades; perspectives urbaines (Paris dans ses moindres détails) ou bucoliques (vallée de l’Ile de France au printemps). En pâtes diverses, sablées, feuilletées, confits, crèmes ou sorbets, ces reconstitutions spectaculaires couvraient souvent plusieurs mètres carrés. Leur forme et leur couleur tenaient assurément du spectacle, et c’est avant tout comme un spectacle que les invités se mirent à les attendre. Carême se surpassa, apprit bientôt l’art des rôtisseurs, celui des sauciers, travailla l’art du chaud aussi bien que celui du froid, si bien qu’il devint rapidement le chef le plus extraordinaire qu’avait jamais connu la diplomatie européenne. Au cours d’un seul dîner, Carême savait présenter jusqu’à quatre-vingt cinq entrées et plusieurs plats montés ; sa virtuosité était telle qu’il imposa très rapidement sa renommée par delà les frontières françaises.

A la chute de l’Empereur, il ne fut pas oublié, et fut “prêté” par Talleyrand au Tsar de Russie, alors établi à l’Elysée-Napoléon. Il fit un séjour à St-Petersbourg avant de revenir en Europe, couvrit tous les grands Congrès, avant de passer au service du Baron de Rothschild, après douze ans passés avec Talleyrand. Rothschild lui offrit les plus grandes largesses possibles, l’installa comme son égal au sein de son hôtel particulier rue Laffitte, et fit de Carême un personnage public. Le cuisinier était invité à monter au salon avec l’aristocratie lorsque le repas était fini ; il exprimait souvent son désir de créer une Académie de la Cuisine sur le modèle de l’Académie Française, avec un dictionnaire officiel de la Gastronomie, et des repas périodiques où seraient réunis les seigneurs de l’Art culinaire. Il était capable de parler d’art, de littérature, de politesse et des ouvrages ou travaux de chaque invité. Les artistes étaient ses favoris ; les conversations que Carême eut avec Rossini, Chopin, Ingres, Delacroix sont restées célèbres, ainsi que de nombreux plats inventés pour leur rendre hommage. Il allait jusqu’à conseiller le Baron concernant l’achat de certaines œuvres d’art, si bien que les méchantes langues s’en donnaient à cœur joie : “peu importe que le Baron ne connaisse rien aux arts ; il a un cuisinier qui connaît les artistes et les protège”.

Carême fut le premier cuisinier à véritablement écrire sur son art (on sait que les tout premiers livres de cuisine sont apparus en France autour de 1300, et que les cuisiniers faisaient appel à des hommes de lettres qui dissertaient sur leurs recettes, le discours d’accompagnement étant ainsi séparé fort artificiellement de la partie pratique), et l’écriture lui donnait sans doute autant de fierté que la gastronomie, comme le montrent de nombreuses lettres. Son œuvre littéraire comporte onze volumes en tout, ce qui lui demanda une somme d’efforts colossaux – car n’oublions pas que Carême travaillait en cuisine en même temps qu’il écrivait et qu’il étudiait. Louis Rodil souligne que les planches qu’il dessina furent étudiées par des architectes de renom, qui ne manquèrent pas d’être surpris par le rapports de volumes ; Carême dessina et fit graver des projets de monuments destinés à embellir la ville de Paris (1821) ; il présenta également un Projet d’Architecture pour l’embellissement de la ville de St-Petersbourg (1821), patronné par le Tsar Alexandre lui-même. Ces recueils en nombre très limité et aux finitions luxueuses sont conservés à la Bibliothèque Nationale ; les projets furent alors confiés aux frères Firmin-Didot, qui passaient pour les meilleurs imprimeurs européens, après être passés dans les mains des maîtres graveurs Normand et Hibon. Les planches montrent des structures néo-classiques, chargées d’une profusion d’ornements ; c’est précisément ce que l’on appelle en jargon d’architecte de la “pâtisserie”, c’est-à-dire un édifice où la surcharge fait loi. Le roi de France et le Tsar Alexandre ne firent jamais élever aucun des monuments de Carême, car il restait bien évidemment un cuisinier, même si ses aspirations le portaient ailleurs.

Après la Restauration, la cuisine évolua, et la forme de la cuisine de Carême devint caduque ; cependant, le fond resta toujours d’actualité, et ses recettes sont toujours en pratique de nos jours. Sa folie des grandeurs en matière de décoration, sa conception théâtrale de la présentation fut délaissée, mais ses inventions culinaires simplifiées demeurent la quintessence de la cuisine française, à tel point que la ville de Paris lui consacra en 1984 une exposition, estimant que Carême faisait partie des plus grands acteurs de la vie gastronomique nationale, et qu’il avait contribué à faire accéder la France à la première place mondiale en matière de gastronomie ; la paternité de la toque blanche des chefs cuisiniers lui revient, ayant été adoptée à sa suite par le monde entier. La science de l’artiste culinaire réalise la synthèse de deux conceptions différentes de la cuisine ; admirateur du 18ème siècle, qui a vu naître la grande cuisine avec l’apparition des sauces, des fonds, des glaces, Carême déplore cependant le gaspillage et le désordre dans la présentation. Il se fait chimiste et réformateur : il explique que la “cuisine moderne doit savoir extraire le suc nutritif des aliments pour une cuisine rationnelle.” Carême met à l’honneur le profil du diététicien, et utilise les mêmes condiments qu’aujourd’hui ; on lui doit le renouveau du beau maigre ; “Carême mangeait très peu, il ne buvait pas; il parlait fort bien… Carême, en verve, était étincelant et léger.”

Lorsque l’on consulte les ouvrages d’Antonin Carême, on est immédiatement frappé par l’influence des recueils d’ornements issus de la tradition italienne de la Renaissance; on y trouve, outre les transcriptions très précises des recettes, une grammaire des formes qui connaît une application stylistique immédiate dans les exemples de constructions compliquées destinées à orner la table ; des détails empruntés à l’architecture chinoise, européenne, africaine se mêlent à des emprunts provenant de l’art paysager du 18ème siècle (l’adjectif pittoresque est bien sûr le picturesque anglais). Daniel Rabreau remarque que les planches de Carême sont des “invites à recréer dans l’espace, sous le scintillement des lustres, et des girandoles, des images aplaties. A côté de l’eau-forte pâle, l’auteur décrit donc l’illusion colorée qu’il imprime au matériau périssable.” Carême se veut donc auteur-pâtissier, mais aussi jardinier-architecte, modeleur de l’espace et grand organisateur de la perspective gastronomique et visuelle. Son rêve de gloire en nougat dépasse le cadre réduit de la table et cible la grandeur héroïque de l’histoire. Ses projets esthétiques ont un caractère finalement politique, qui doivent flatter les dirigeants du Monde et assurer la prééminence française lors des négociations ; le lien entre gastronomie et politique connaît son apogée en France avec l’association de Talleyrand et Carême, comme l’a montré Lionel Bobot.

Pièces montées, illustrations de Carême pour “Le Pâtissier pittoresque” © savoirsdhistoire.wordpress.com

Carême établit le dîner gastronomique dans son rôle de production d’expérience multi-sensorielle esthétique ; la saveur se voit théâtralisée jusqu’à un point alors inconnu, même si on retrouve des rudiments de cette théâtralisation de la nourriture en France au Moyen-Age. Carême écrit que “lorsqu’il n’y aura plus de cuisine dans le monde, il n’y aura plus d’intelligence élevée, rapide, de relations liantes, il n’y aura plus d’unité sociale.” Le cuisinier-architecte entend faire de la gastronomie un art total, incluant l’histoire, l’art – arts décoratifs, architecture, sculpture, peinture, littérature – et la science. Il n’est pas de gastronomie sans étonnement : c’est ainsi que le cuisinier se mue en architecte, artiste, et metteur en scène. La Haute-Cuisine sous Carême relève d’une véritable esthétique, avec l’élaboration d’une série de règles strictes concernant la préparation, la présentation, la dégustation des aliments, et la création d’une véritable nomenclature des mets.

Carême est un critique sans pitié qui n’hésite pas à détruire pour mieux reconstruire ; il entend régir la chaîne des différents arts décoratifs (cristal, orfèvrerie, etc.) qui servent de support aux aliments. Il repense la forme des assiettes dans laquelle doivent être servis ses mets, dessine des couverts avec l’orfèvre Odiot, met au point une organisation extrêmement précise sur l’espace de la table ; Carême refond ainsi le service à la française en le simplifiant afin de concurrencer le service à la Russe. On abandonne ainsi progressivement nombre de complications s’appliquant à la disposition des objets, et on délaisse ainsi la vaisselle octogonale et festonnée pour lui préférer la simplicité des formes ovales ou rondes. Carême s’irrite aussi du manque de considération apporté à la nomenclature des mets ; la distinction et le plaisir donné par la contemplation et l’absorption du plat dépendent également du soin apporté à le décrire ; il avait compris que la qualité de la langue influe sur l’expérience esthétique de manière considérable.

Le maniérisme gastronomique

Le savoir-faire de Carême transporte ainsi le culinaire vers la manifestation d’un maniérisme : on copie, on cite, on imite, on transpose. Carême travaille à mettre en forme des repas qui sont littéralement extraordinaires, régis par un code culturel strict, et qui évoluent ostensiblement vers la représentation et le spectacle. La gastronomie selon Carême n’est rien d’autre que la transformation du manger en voir, de l’éradication du besoin primaire de se nourrir qui se mue en acte culturel et arbitraire. L’étiquette constitue ainsi une forme particulière de la maniéra ; la cérémonie du repas est une affaire compliquée qui repose sur le respect de conventions changeantes et arbitraires. Le repas avec Carême devient une affaire de regard, où le rôle de l’antique allégorise le présent, tout comme les ballets et mascarades de la Renaissance utilisaient les références à l’Antiquité comme le rappel d’une appartenance à une culture commune.

© DR

Claude-Gilbert Dubois voit dans l’organisation de la fête aristocratique la réalisation d’une symphonie maniériste : symphonie artistique visuelle, verbale, musicale, gestuelle. On sait que les repas donnés par Talleyrand étaient accompagnés de musique (piano); Carême était apte à fournir tout le reste. “La fête maniériste est une succession de concetti : on attend des merveilles, et l’art de faire attendre et l’art d’émerveiller révèlent ces qualités.” L’art maniériste s’amuse à compliquer le code, cultive l’ambiguïté, l’ambivalence avec délices ; le maniérisme rend poreuses les limites, et souligne constamment sa propre artificialité et légèreté.

Le maniérisme fait saillir la structure ; la pâtisserie emprunte indifféremment à l’architecture en ce qui concerne la structure, à la peinture en ce qui concerne la couleur, ou à l’art des jardins quant à la perspective. Carême mélange les supports et ne s’arrête jamais à leur spécificité première; il les transcende. Cette polyvalence de l’ornement est l’une des caractéristiques qui autorise le jeu virtuose et sophistiqué des artistes de la maniéra, comme le rappelle Patricia Falguières. La manière cherche par exemple chez Carême à faire oublier la matière : c’est l’art de manier celle-ci, qu’elle soit composée de mots, de couleurs, de structures diverses qui passionne Carême. La Haute-Cuisine de l’architecte pâtissier reproduit ainsi les modes de production et d’associations visuelles et cognitives qui prévalent à la Renaissance en Europe : mimétisme, hyperbolisation de la forme à des fins d’étonnement, obsession de la répétition, déformation, multiplication des points de vue, des perspectives et des formes, recherche de la pose et de l’effet. Toutes ces caractéristiques relèvent du maniérisme, et ce triomphe de l’invraisemblance pointe avec insistance du côté du goût des Merveilles de la Renaissance.

Il n’y a pas de gastronomie sans étonnement, nous disait Carême ; il n’y a pas d’œuvre d’art sans surprise, nous démontrent les artistes maniéristes. La stratégie de fascination est toujours opérante, et la passion de la technique est intacte chez Carême ; il étudie l’architecture et les lois physiques pour sculpter ses pièces montées. Les associations imprévisibles, les coagulations alambiquées, l’agencement surprenant d’objets hétéroclites doivent surprendre, étonner, éblouir. Plus le rapport entre les termes est lointain et inattendu, meilleure est la figure ; l’ingenium de l’artiste, son sens de l’invention se manifeste alors avec une acuité particulière. C’est l’acutezza italienne, la pointe, le trait d’esprit fulgurant qui vient parfaire la maîtrise technique requise de l’artiste. La merveille désigne aussi ce qui sort de la norme, le bizarre, l’extravagant, l’exotique, voire le monstrueux ; dans une culture qui exalte le tour de force, la licence de l’artiste est son meilleur atout ; c’est cette liberté de s’affranchir des règles mêmes qui célèbre sa supériorité. C’est la désinvolture de l’artiste qui sait à bon escient mépriser les règles qu’il a lui-même respectées jadis avec application ; la stupeur qui est provoquée fait alors naître l’admiration et la curiosité, qui sont deux qualités fondamentales en ce qu’elles invitent à la connaissance, au savoir et au respect des lois de la nature.

L’aliment ainsi devient figure ; il est métaphorisé, allégorisé jusqu’à perdre complètement ses caractéristiques naturellement reconnaissables. Les coqs faisandés deviennent des hydres, les fruits sucrés se muent en bâtiments, les soupes se muent en mers sur lesquelles voguent des bateaux. Cet amour de la scénographie exubérante et brillante connaît son apex en Italie à la fin du 16ème siècle ; on voit qu’Antonin Carême en est l’héritier assagi. On reconnaît dans ses réalisations certains des caractères esthétiques du baroque, qui aime à se vautrer dans l’hypertrophie, qui fait proliférer les formes décoratives tout en les soumettant à une structure d’ensemble forte; le détail prolifère, mais jamais cette surabondance esthétique ne remet en cause l’ordonnance solide de la construction. Le baroque tire du maniérisme un certain nombre de ses caractéristiques majeures : le goût du monumental, l’architecture néo-classique favorisés par Carême constituent une éloquente affirmation de l’effort humain pour s’élever vers la divinité. La volonté d’impressionner en agissant sur les sens et en créant l’illusion est la finalité de la mise en scène qui sous-tend le repas ; l’exhibition de la puissance matérielle, et le luxe des transformations ostentatoires sont partout. Comment ne pas s’émerveiller que la chair d’une pomme devienne sous la dextérité de Carême un des matériaux donnant naissance à une série de colonnades aussi insolites qu’inattendues ?

Ces déplacements de la fonction et de la forme, ces effets de trompe-l’œil, ces distorsions composent également quelques-unes des caractéristiques attribuées au kitsch, qui est selon Abraham Moles lié à l’art d’une façon indissoluble, de la même façon que l’authentique est lié à l’inauthentique. Le kitsch se cristallise sur des objets mais c’est un phénomène connotatif universel et social. Patricia Falguières nous rappelle que “le maniérisme coïncide à la Renaissance avec une formidable réflexion, au sein des universités, des académies, des sociétés savantes, des salons d’Europe, sur la technique, sur l’art, sur les rapports de l’art avec la nature. […] Le maniérisme est tout entier dans ce jeu qui consiste à dissimuler l’art sous la nature, et à cacher la nature par l’art.” La dimension ludique du maniérisme, qui lui fait prendre des formes facétieuses, inattendues et souvent insaisissables, est certainement à l’origine du fait qu’il est souvent mal identifié, et qu’on le cantonne à la Renaissance, alors qu’il est partout. Le maniérisme donne toute leur place aux arts dits mineurs, comme l’orfèvrerie, l’architecture, le théâtre, ou encore la gastronomie par le biais de l’œuvre d’Antonin Carême. [d’après    Lawrence GASQUET, JOURNALS.OPENEDITION.ORG]

  • L’illustration en tête d’article montre le Congrès de Vienne, où souverains, ministres et ambassadeurs ont découpé l’Europe après la chute de Napoléon en 1814. Le Congrès a été le théâtre de banquets mémorables © aisa-leemage

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : andreapenrose.com ; Alex Fine ; savoirsdhistoire.wordpress.com


Bon appétit !

Birds aren’t real : une théorie du complot pour combattre le complotisme ?

Temps de lecture : 3 minutes >

Birds aren’t real” est une théorie du complot satirique créée en 2017 par Peter MacIndoe, aujourd’hui âgé de 23 ans. Son postulat : les oiseaux ne sont pas réels, ce sont des drones utilisés par le gouvernement américain pour espionner les citoyens. En quatre ans, le mouvement s’est attiré des centaines de milliers de followers sur les réseaux sociaux. Son créateur a joué le jeu jusqu’à admettre cette année qu’il s’agissait d’une plaisanterie destinée à parodier la société de désinformation.

Théories délirantes et faux documents

Peter McINDOE affirme avoir créé ce complot sur un coup de tête, lorsqu’en 2017, il tombe sur un rassemblement pro-Trump à Memphis et y brandit une pancarte sur laquelle il écrit ces trois mots au hasard : “Birds aren’t real“. L’expression se retrouve vite sur les murs de la ville, les couloirs des lycées et des autocollants.

Avec un ami, Peter McIndoe décide alors d’écrire une fausse histoire du mouvement, en élaborant des théories délirantes étayées par la production de faux documents. Le mouvement soutient que tous les oiseaux des États-Unis ont été exterminés par le gouvernement et remplacés par des robots de surveillance… Qu’ils s’assoient sur les lignes électriques pour se recharger et que leurs excréments se retrouvent sur les voitures sont une méthode de repérage. La presse locale relaie, les réseaux sociaux amplifient et des milliers de jeunes participent bientôt à des rassemblements diffusant le slogan “Birds aren’t real” imprimé sur pancartes et t-shirts.

Une expérience de désinformation

Dans une interview relayée par le New York Times, Peter McIndoe déclare : “C’est devenu une expérience de désinformation. Nous avons pu construire un monde entièrement fictif qui a été rapporté comme un fait par les médias sociaux et interrogé par les membres du public.

Mais de peur, dit-il, que les gens ne prennent réellement les oiseaux pour des drones, le fondateur du mouvement – qui a été jusqu’à engager un acteur pour jouer le rôle d’un ancien agent de la CIA avouant le “secret d’Etat” dans une vidéo vue plus de 10 millions de fois sur TikTok – s’est dit prêt cette année à révéler publiquement la parodie.

Sans danger ?

Birds aren’t real” se veut donc un mouvement social parodique, un pied de nez à la désinformation dans une société dominée par une multitude de théories du complot. La plupart de ses membres font partie de la génération Z qui a grandi dans un monde envahi par la désinformation, écrit le New York Times. Un mouvement pour appréhender collectivement, et par l’absurde, ces expériences.

C’est irresponsable“, réagit Marie Peltier, historienne et chercheuse spécialiste du complotisme. “Sous le prétexte de l’humour, on ajoute de la confusion à la confusion“, explique-t-elle, pointant que loin de relever du génie, le créateur de ce mouvement profite plutôt d’un terreau particulièrement perméable à ce type d’idées. Une démarche jugée malhonnête et symptomatique d’une soif de visibilité.

Tendre un miroir à l’Amérique à l’ère d’Internet

Il ne faut pas oublier que la désinformation peut rapporter de l’argent“, ajoute la spécialiste. En effet, le merchandising développé autour de “Birds aren’t real” (vêtements et goodies proposés à la vente sur la boutique en ligne du site) permet aujourd’hui à Peter McIndoe et son ami de s’assurer un salaire et d’organiser les rassemblements des membres du mouvement. Un mouvement qui se veut aujourd’hui une force politique, lorsqu’il manifeste sur certains thèmes de société et contre de véritables théoriciens du complot. “Nous avons intentionnellement répandu de fausses informations au cours des quatre dernières années, reconnaît Peter McIndoe, mais c’était dans un but précis. Il s’agit de tendre un miroir à l’Amérique à l’ère d’Internet.” Reste à voir si le reflet suffit à amener à la prise de conscience.

Catherine TONERO

  • L’article complet, avec pubs, est disponible sur RTBF.BE (10 décembre 2021).
  • Second degré. Les oiseaux n’existent pas, le mouvement qui lutte contre la désinformation par l’absurde” est également un article du New York Times traduit par COURRIERINTERNATIONAL.COM mais réservé à ses abonnés.
  • L’illustration de l’article montre l’initiateur du mouvement, Peter McIndoe, en 2021, près de son van promotionnel © Rana Young.

Plus de presse…

TAROT : Arcane majeur n° 04 – L’Empereur

Temps de lecture : 11 minutes >

“L’arcane L’Empereur est la quatrième lame du Tarot de Marseille. Elle représente un homme assis sur un trône tenant un spectre. C’est la force du pouvoir masculin sur les choses terrestres et matérielles. L’arcane L’Empereur symbolise la capacité d’agir dans le domaine concret. C’est une puissance en action qui matérialise et construit. Ce sont les réalisations matérielles et en premier lieu les entreprises professionnelles. L’Empereur est une image de l’homme et du père, présent et actif. C’est une vision matérialiste et carrée des situations. L’Empereur agit et s’exprime avec logique et clarté. L’Empereur représente la base concrète et matérielle sur laquelle le consultant peut s’appuyer. C’est la solidité et la stabilité d’une situation. Dans sa face sombre, L’Empereur est trop rigide et attaché aux choses matérielles. Il ne parvient pas à se dégager de position étriquée et déteste le changement. Il abuse de son pouvoir.” [d’après ELLE.FR]


L’Empereur (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Révélation d’un secret – Accroissement de fortune.
      1. A côté – CAVALIER DE COUPES : Une personne très inquiète.
    2. Lame renversée : Il y aura perte d’argent. Refroidissement.

L’Empereur ou la Grande Obélisque (Intuiti)

DESCRIPTION : Cette carte représente la pleine conscience du pouvoir du masculin, concrétisé  dans le monde matériel : son autorité est si grande  que vous pouvez la sentir partout autour de vous. Elle renvoie à la figure du pater familias : il est majestueux et mûr, il dicte les règles qui gouvernent le monde et ne tolère pas d’infractions. Son caractère précis et rigide peut le mener à exprimer une nature statique, qui l’empêche de mettre en question ses croyances. Il n’est pas passionné, il agit avec logique et apprécie le travail dur parce qu’il sait que la grandeur s’obtient lentement, pas à pas.

Ici, on parle de structure et de règles. La question est dès lors : “Est-ce que j’ai un problème avec l’autorité ? Est-ce que je préfère être structuré ou non-conventionnel ? Dans le premier cas, pourquoi ai-je tant besoin de règles ? Dans le second, qu’est-ce que je crains quand je perds le contrôle ?” Cette carte est prisée par ceux qui aiment contrôler la situation, qui aiment les règles et respectent ceux qui les font respecter. Les extravertis n’aiment pas ce symbole : ils y voient une stabilité qui leur est presque insupportable. Cet archétype est lié à l’équilibre (principalement matériel), évoque la routine, un boulot stable, des valeurs et des certitudes qui peuvent nous soutenir comme des colonnes. Il faut aussi se méfier de ce besoin excessif de stabilité : quand on n’est plus heureux de son quotidien, il faut se battre pour quitter sa zone de confort, comme dans une cellule de prison dont on aurait pas le courage de s’évader.

L’HISTORIETTE : Monter les marches de l’escalier qui mène au sommet du monde. Sans hésiter, pas à pas, cela prend tout une vie de mener à bien un voyage épique comme celui-là. Et quand on atteint le sommet, l’âge est là, la fatigue aussi, mais la perfection également. On est trop vieux pour redescendre, alors on s’assied sur la dernière marche et on reste là, au-dessus de tout, scrutant le monde d’un regard très ancien…

LA RECOMMANDATION : “Ne te disperse pas. Garde le contrôle !


L’Empereur (Jodorowsky)

Cliquez sur l’image pour accéder à la boutique wallonica…

EXTRAIT : “Stabilité et maîtrise du monde matériel. L’Empereur porte le numéro quatre, associé à la stabilité comme la figure du carré, symbole même de la sécurité matérielle. Les quatre pieds de la table, l’autel de l’église, sont reliés au 4. Un 4 ne peut pas tomber, à moins d’une grande révolution. Le 4, c’est aussi le tétragramme, quatre lettres qui composent le nom divin sacré pour les Hébreux: Yod, Hé, Vav, Hé. Sur la poitrine de
l’Empereur, on découvre une croix à quatre branches. Avec lui les lois de l’univers sont bien établies.

La restauration du Tarot a permis de redécouvrir que l’aigle de L’Empereur couve un œuf. Ce détail, resté effacé pendant des siècles, est fondamental pour comprendre l’Arcane IIII : de même que L’impératrice, féminine, porte un noyau masculin, l’Empereur est accompagné par une aigle réceptive, en pleine couvaison, comme La Papesse elle-même. Absorbe-t-il sa puissance ou se repose-t-il sur elle ? L’interprétation variera selon la lecture.

Le personnage peut être vu assis, stable, ou au contraire déjà debout et appuyé contre le trône, prêt à agir s’il le souhaite : c’est la force au repos. Il n’éprouve aucun besoin de s’agiter, établi qu’il est dans la consolidation de son autorité. Plus aucun effort ne lui est nécessaire. Ses jambes croisées dessinent un carré blanc qui confirme son enracinement dans la matière.

On remarque aussi que sa main gauche est plus petite que l’autre. Passive,  réceptive, elle est attachée à sa ceinture qui est double, comme celle du Bateleur. Mais L’Empereur est déjà train d’accomplir l’union des contraires en agissant sur sa volonté. Sa réalité lui obéit, il est maître de son territoire, de son corps, de son intellect et de ses passions. Dans la main droite, grande et active, il tient fermement un sceptre qui rappelle par sa forme celui de L’impératrice. Mais celle-ci, avec son sceptre au manche orange, agit dans l’ombre, alors que L’Empereur opère en pleine lumière. Il n’exerce pas le pouvoir à partir de son ventre, il s’appuie sur les lois cosmiques et les fait respecter. Il n’a besoin d’aucun appui pour son sceptre, il puise sa force dans l’axe universel. Comme les Reynes dans les Honneurs (ou Figures) des Arcanes mineurs, il fixe du regard l’objet de pouvoir.

Ses pieds chaussés de rouge rappellent ceux du Mat. Ils sont maintenant à l’arrêt, mais ils ne marcheraient, eux aussi, que sur chemin spirituel (le sol bleu ciel). Son trône très ouvragé indique le raffinement de son esprit. On y reconnaît, au-dessus de son épaule gauche, le symbole de l’or, de la connaissance. Sa tête est couronnée d’intelligence (le jaune de son casque sur lequel on discerne un compas orange) et rayonne comme un soleil dans les pointes rouges. Sa barbe et ses cheveux bleu ciel manifestent son expérience spirituelle : le pouvoir qu’il exerce n’est pas seulement matériel, d’ailleurs on peut déceler dans l’agencement des bras et chapeau une figure triangulaire, symbole de l’esprit, par-dessus carré matériel dessiné par les jambes.

Les rides de son cou dessinent la lettre « E », que l’on peut aussi lire comme un « M » vertical. Le cercle blanc qui se niche entre cou et la barbe pourrait être un « O ». Selon cette interprétation, si on le veut bien, la gorge de L’Empereur serait remplie par la syllabe sacrée « Om » du sanskrit.

L’Empereur porte autour du cou un collier jaune en épi de blé, signe de ses intentions purifiées, où pend un médaillon orné d’une croix verte qui fait l’union entre l’espace horizontal et temps vertical. Il est complètement centré, ici, dans le présent. C’est sa manière d’être actif.

Stabilité – Domination – Pouvoir – Responsabilité – Rationalisme –
Appui – Gouvernement  – Matière – Solidité – Chef – Équilibre –
Ordre – Puissance – Père


Le Père universel (Vision Quest)

“L’ESSENCE : PROTECTION -Assistant généreux – Régner et servir- Responsabilité- Soutien en cas de détresse -Sagesse- Élévation – Noblesse de cœur – Courage – Autorité.

LE MESSAGE INTÉRIEUR : Le Père Universel en vous est toujours vivant. Dès que vous vous souvenez de cette partie en vous, vous disposez alors de ses forces. Le Père universel symbolise parfois aussi le père extérieur que vous n’avez jamais eu ou qui n’a jamais été là pour vous. Il représente votre capacité à prendre votre propre vie en mains et de donner à l’enfant en vous l’assurance intérieure que vous allez le protéger et vous occuper de lui. Il indique la force de l’homme adulte qui a accepté son côté féminin et qui l’a intégré. Il forme ainsi une unité intérieure. Ses forces ne sont pas dispersées et il peut donc les appliquer pour le bien-être d’autres personnes et celui d’ autres êtres vivants.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : Quand le Père universel vient à vous, c’est signe que vous ne devez plus continuer à renier vos vraies qualités, mais devez les diriger courageusement vers l’extérieur et les montrer au monde. Prenez votre autorité intérieure au sérieux et reconnaissez-la dans votre travail. La vraie responsabilité repose sur la capacité à répondre à la vie. Et pas de l‘éviter. Vous disposez suffisamment d’expérience et de connaissance intérieure. Utilisez-les à présent au mieux pour vous et pour celui des autres. La capacité et la volonté intérieure de pouvoir offrir à d’ autres personnes une aide et une protection aussi bien spirituelles que matérielles représente un grand cadeau. Rappelez-vous du cadeau du buffle. Il donne de lui-même, il donne de sa force. Il donne même sa vie pour la survie d’autres êtres. Donnez à votre tour sans hésiter ce que le Grand Esprit vous a donné sur votre chemin terrestre.”


L’Empereur – l’Athanor (tarot maçonnique)

Il vint auprès de Salomon et il exécuta ses ouvrages

“Le monde intérieur s’édifie sur une base solide symbolisée par le carré qui est la marque terrestre du lieu  de l’homme, la trace de la maison, au propre et au figuré. De cette base intérieure, la relation avec le cosmos se fera dans une harmonie naturelle. Par analogie, il représente le Franc-Maçon dans la loge tout autant que l’homme dans son temple intérieur.
Le temple est un creuset dans lequel s’inscrit la Pierre. Ses dimensions unissent l’infiniment petit et l’infiniment grand. C’est un univers protégé dans lequel le travail permet à l’apprenti de disposer des soubassements solides en associant les éléments en vue de leur transformation.
Les couleurs de la lame évoquent le feu de l’athanor par les dominantes rouges et oranges environnées du violet de l’intériorisation. Cette carte exprime le contrôle de soi, c’est la réponse active à la lame précédente.”


Le Voyant (Forêt enchantée)

“L’Homme vert se tient avec la Femme verte au solstice d’été. C’est l’époque de la plus grande chaleur, quand le soleil est à son apogée dans le ciel. L’élément associé à cette époque est le Jeu.

DESCRIPTION : Sur cette lame, l’Homme vert arbore un regard ardent et provocant. Les rayons dorés du soleil estival descendent des feuilles recouvrant abondamment son visage éclatant et passent à travers le cœur de la terre sacrée. Devant lui, il y a le chaudron de la nature épanouie, capable de se régénérer, conservant et emmagasinant en même temps l’énergie vitale de la création et de la stabilité. Le chaudron représente le trône de la royauté, actuellement vide. L’Homme vert le protège avec la lance du pouvoir et la corne d’abondance, la gardant pour le roi qui y montera et se posera en défenseur de la terre.

SIGNIFICATION : L’Homme vert est un symbole de l’essence épanouie de l’aspect masculin de la nature. L’une des plus anciennes images de la connexion entre le genre humain et la nature, son visage orne les pierres des temples et des églises depuis des siècles. Depuis les hauteurs glacées et obscures des cathédrales chrétiennes il abaisse son regard sur les gens loin en dessous, souvent d’un air sardonique. Revenant constamment sous des déguisements à peine voilés en tant que Chevalier vert, Bonhomme vert et Robin des Bois, son visage entouré de feuillage regarde depuis le cœur fertile, sombre et riche de la forêt et vous enjoint de respecter le monde naturel et d’apprécier ses joies. Son aspect peut être effroyable et effrayant, car il protège les bêtes sauvages de la forêt. Celles-ci connaissent bien sa voix et sa présence, car il est autant l’une d’entre elles qu’il est l’esprit conscient de la terre. L’interaction entre nature et bête est permanente et engagée. Il surveille attentivement le chaudron de l’épanouissement. On voit la jubilation joyeuse de la création et de la fécondité chez le géant de Cerne Abbas, fier de sa virilité et de son pouvoir protecteur. L’Homme vert est effectivement un géant, dont le pouvoir montre sa maturité et la décision, sa patience.
L’Homme vert est sans faillir vigilant et inébranlable en gardant la terre sacrée. Mieux vaut écouter son avertissement et respecter les lois de la nature et les animaux de la forêt, car il punira sévèrement ceux qui abusent de sa générosité. Néanmoins, il a grand cœur et son esprit est chaleureux et rempli de joie primordiale. Son visage se montre à ceux capables de voir à travers le feuillage enchevêtré qui enveloppe la Terre. Sa générosité est immense, affectueuse et baignée des rayons dorés du soleil fécond d’été.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : L’Homme vert est généreux avec son énergie créative et fertile et il vous conduira sur un nouveau plan de dynamisme assuré. C’est une époque pour donner et recevoir le courant naturel de la vie, tant
intérieurement qu’extérieurement. Soyez préparé à trouver un élan nouveau et épanoui pour entamer des projets, des relations et même des manières inédites de vivre votre vie et de satisfaire votre monde. Le moment est venu de sentir que vous êtes à l’apogée du cycle de la vie. Profitez-en !

Racines et branches
• Grand Père • Patriarche de la nature • Le roi et la terre ne font qu’un
• Homme sombre du chêne sacré • Cœur de Pendragon • Dagda”


Amaethon (tarot celtique)

Le substrat le plus ancien de la tradition celtique n’attribuait pas beaucoup d’importance à l’activité agricole, pour la plupart réservée aux vieillards et aux femmes. Ceci car il s’agissait d’une civilisation à caractère nomade-pastoral, comme l’atteste la structure du calendrier fondé sur les cycles de la Lune, guide des bergers (alors que le Soleil est celui des agriculteurs). Amaethon est donc une divinité tardive, limitée au cadre gallois. Dieu des semailles et de la terre, il dirige la charrue du destin en procurant paix et sécurité à quiconque a la chance de le rencontrer. Il préside aussi à la propriété, au pouvoir et aux frontières tracées, selon l’usage antique, à l’aide de pierres enfoncées dans le sol.

LA CARTE : Bien qu’il dirige une charrue, Amaethon domine la scène par son attitude royale. Tout dans sa personne, depuis son regard fier jusqu’à ses épaules
larges, en passant par ses mains puissantes et son manteau rouge porté avec une élégance insouciante, respire la majesté et l’équilibre. Comme le prouvent les plantes et les pierres à l’arrière-plan, Amaethon est une divinité de la terre, au sens le plus matériel du terme : une partie du monde circonscrite où exercer pleinement son pouvoir.

SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE : Pour l’exercer au mieux sur les autres, il faut exercer le pouvoir avant tout sur soi-même, en se soumettant au premier chef aux règles que l’on entend appliquer. L’autorité émanant de celui qui a su contrôler ses sentiments et ses passions se projette alors naturellement vers l’extérieur, au point d’ être perçue et acceptée par l’entourage. Le chemin emprunté avec calme, parcouru d’ un pas lent et sûr, mène toujours au but. Il s’avère par conséquent inutile de courir, de s’essouffler, de jouer des coudes : quand l’objectif est gravé dans le cœur comme dan s une pierre, il évolue tout seul, guidé par une force mystérieuse, vers ce pour quoi il a été programmé.

MOTS CLEFS : stabilité , autorité, pouvoir, certitude, obéissance.

A L’ENDROIT : stabilité, solidité, bons principes, obéissance au destin, autorité, force, fécondité, fermeté, volonté, équilibre, maturité intérieure, sens pratique, rigueur, bienveillance ; situation bien définie, événements heureux, réalisation d’un projet, victoire juridique ; mariage, paternité ; solide amitié, initiatives couronnées de succès, conquêtes, bonnes nouvelles ; études supérieures, voyages, examens, concours ; travaux agricoles, propriété foncière, héritage, bien-être ; protection.

A L’ENVERS : rigueur, orgueil ; rappel à l’ordre, refus de l’autorité, immaturité, faiblesse ; obstacles, indécision, paresse ; cruauté, tyrannie, égoïsme, avarice ; projets dénués de fondements, protection inefficace, union peu solide ; pertes commerciales, dangers pour le corps, maladies du foie, de la rate, des vaisseaux sanguins ; un adversaire redoutable, une personne brutale et tyrannique.

LE TEMPS : dimanche et jeudi, plein été.

SIGNE DU ZODIAQUE : Lion, Capricorne.

LE CONSEIL : suivez le chemin que les étoiles ont tracé pour vous, en considérant toute chose (rencontre ou événement), belle ou laide, comme la meilleure pour votre évolution.


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Lisons encore les symboles…

TAROT : Arcane majeur n° 03 – L’Impératrice

Temps de lecture : 12 minutes >

“L’arcane L’impératrice est la troisième lame du Tarot de Marseille. C’est une femme assise sur un trône qui tient un sceptre et un bouclier avec un aigle. C’est la puissance féminine qui pense et s’exprime. L’arcane L’Impératrice symbolise l’art de la communication, les facilités pour s’exprimer et les capacités de créativité. C’est la sensibilité au service de l’échange et de l’expression de ses idées. L’Impératrice est une image de la femme et de la mère dans sa dimension sensible et expressive. Elle représente l’art de mettre en forme les idées et de trouver des solutions conviviales aux diverses situations. L’Impératrice symbolise les relations sociales et familiales harmonieuses. Elle prend sa place dans toute situation et sait imposer sa façon de voir. Elle possède une autorité naturelle. Dans sa face sombre, L’Impératrice a une parole blessante ou cassante. Elle parle trop ou mal à propos. Elle ne laisse pas assez de place à l’autre et ne communique pas assez bien ce qu’elle pense. Elle peut abuser de sa position de pouvoir.” [d’après ELLE.FR]


L’Impératrice (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Des racontards. Un secret révélé au grand jour qui dissipera des calomnies. Une femme fera des aveux.
      1. A côté – LA LUNE : Il y a danger sérieux.
    2. Lame renversée : Gros rhume.
      1. A côté – LA LUNE : Maladie grave avec confession singulière.
      2. A côté – LE SIX DE DENIERS : Il y aura Banqueroute.

L’Impératrice ou la Vulve rieuse (Intuiti)

DESCRIPTION : Ici, on entre dans la sphère de la gestation, du papillon qui s’extrait de sa chrysalide, c’est la naissance, c’est le rire d’Athéna qui jaillit du crâne douloureusement ouvert de Zeus. C’est la féminité active, prêt à l’amour, généreuse, abondante, audacieuse et apparemment sans limite. C’est une lame qui évoque la Mère Nature, la beauté des Nymphes, la magie de la Femme. Mais il est également question de superficialité, comme dans un éclat de rire spontané qui explose sans raison ; c’est l’expression joyeuse d’un être qui n’est pas encore vraiment mature.
Enfin, la créativité devient réalité. C’est le moment de vous demander  : “Quel est mon rapport à ma propre spontanéité ? Ai-je peur de ne pas avoir des bases assez solides sous les pieds ? Est-ce que je permets au choses d’arriver librement ou est-ce que je les bloque dès le départ ?”
Les personnes qui aiment cette carte sont spontanées, elles sont prêtes à faire confiance à leur intuition et à se lancer dans une nouvelle aventure, même si elles ne sont pas toujours sûres de leur coup.  Les personnes qui n’aiment pas cette lame ont besoin de certitudes et regardent toute nouvelle idée avec méfiance si elle surgit sans prévenir. L’archétype évoqué par cette carte suggère une manière de vivre plus explosive et joyeuse : agir d’abord, sans s’interroger longuement pour savoir si une idée est bonne ou mauvaise. Le revers de la chose peut également constituer un avertissement : peut-être votre personnalité est-elle trop turbulente et il commence à être temps d’adopter une approche plus réfléchie.

L’HISTORIETTE : Quand elle rit, les fleurs se colorent dans l’herbe fraîche et c’est le Printemps qui marche. Quand elle rit, des enfants naissent dans ses pas. Quand elle rit, les poètes jubilent de leur inspiration retrouvée, les poivrots lèvent leurs verres pleins et même les voleurs fêtent leur évasion bien organisée. A la face de quiconque essaie de contrer les effets de son rire prodigieux, elle rit… simplement.

LA RECOMMANDATION : “Soyez spontané et ne craignez rien !


L’Impératrice : éclatement créatif, expression (Jodorowsky)

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EXTRAIT : “l’Impératrice, comme toutes les cartes du degré 3, signifie un éclatement sans expérience. Tout ce qui était accumulé dans le degré 2 explose de façon foudroyante, sans savoir où aller. C’est le passage de la virginité à la créativité, c’est l’œuf qui s’ouvre à la vie et laisse sortir le poussin. En ce sens, L’impératrice renvoie à l’énergie de l’adolescence, avec sa force vitale extrême, sa séduction, son manque d’expérience. C’est aussi une période de la vie où on est en pleine croissance, où le corps a un potentiel de régénération exceptionnel. C’est aussi l’âge de la puberté, la découverte du désir et de la puissance sexuelle.
L’Impératrice tient son sceptre, élément de pouvoir, appuyé contre la région du sexe. Sous sa main, on voit pousser une petite feuille verte : elle pourrait représenter la nature naturante, un printemps perpétuel. La petite tache jaune qui ferme le bâton du sceptre indique que son pouvoir créatif s’exerce avec une grande intelligence. Les jambes ouvertes, très à l’aise dans sa chair, on pourrait la voir dans une position d’accouchement, comme si, après un processus de gestation elle accouchait d’elle-même. A son côté, sur la droite de la carte, on découvre une pile baptismale : elle est prête à baptiser ou à être baptisée, célébrant incessamment dans la vie comme une naissance sans cesse renouvelée. La lune croissante qui se dessine dans sa robe rouge renvoie la réceptivité de La Papesse. Elle nous rappelle ainsi que nous sommes pas à l’origine de notre force sexuelle et créative, qu’il s’agit d’une énergie cosmique ou divine qui nous traverse. Sa réceptivité à cette puissance est symbolisée par le trône bleu qui dépasse derrière ses épaules comme une paire d’ailes célestes. C’est dans cette réceptivité que L’impératrice puise toute sa force, toute sa séduction et sa beauté. Ses yeux verts sont les yeux de la nature éternelle, en relation avec les forces célestes. Elle possède un blason où l’on reconnaît un aigle encore en formation (une aile n’est pas tout à fait terminée). Nous verrons en étudiant l’Arcane IIII que l’aigle de l’Impératrice est un aigle mâle, alors que celui de L’Empereur est femelle ; elle porte en elle un élément de masculinité. De même, on remarque à son cou une pomme d’Adam très virile : cela indique qu’au cœur de la féminité la plus grande il y a un noyau masculin. C’est le point Yang dans le Yin du Tao, de même qu’au centre de la plus forte masculinité, on trouve un noyau féminin.
Sur sa poitrine brille une pyramide de couleur jaune avec une sorte de porte. Elle nous offre une entrée : si nous pénétrons la lumière intelligente du cœur de L’impératrice, nous pourrons exercer notre pouvoir créateur. Dans sa couronne, véritable boîte à bijoux qui symbolise la beauté de la créativité mentale, on cerne une grande activité intelligente (la bande rouge) qui coule vers le jaune de ses cheveux.
Aux pieds de L’impératrice, on découvre un serpent blanc qui symbolise l’énergie sexuelle dominée et canalisée, prête à s’élever vers la réalisation. Le sol carrelé de couleurs évoque un palais, une plante exubérante y pousse : ce n’est pas un environnement figé, il est constamment enrichi par de nouveaux apports, et la nature y a une place de choix.
L’impératrice porte un costume rouge, actif au centre, bleu vers les extrémités. C’est exactement l’inverse de La Papesse avec son costume froid et bleu au centre, et rouge à l’extérieur. La Papesse nous appelle, mais lorsqu’on entre en elle, on peu être gelé et broyé si on ne sait pas comment la traiter. L’Impératrice, elle, brûle intérieurement, mais à l’extérieur elle se pare de froideur. Pour entrer en elle, il va falloir la séduire, ce qui n’est pas si facile. Mais une fois que l’on dépasse les défenses, on est reçu dans le feu créatif.

Fécondité • Créativité • Séduction • Désir • Pouvoir • Sentiments •
Enthousiasme • Nature • Élégance • Abondance • Moisson • Beauté •
Éclosion • Adolescence…”


La Mère universelle (Vision Quest)

L’ESSENCE : FORCE CRÉATRICE – Sollicitude -Créativité – Force de féminité avancée- Sagesse – Sympathie profonde – Bon cœur – Amour – Protection – Compréhension – Se sentir en sécurité.

LE MESSAGE INTÉRIEUR : La bonté véritable est toujours un cadeau du ciel ! Celui qu’elle effleure, voit sa souffrance se dissiper. Son cœur s’ouvre et reflète cet amour avec une profonde gratitude. Vous disposez également de cette force en vous. Laissez-la se manifester. Rendez votre lumière intérieure et votre amour visible. Ouvrez-vous à la source de votre force féminine. L’HEURE DE LA FEMME EST VENUE ! Il est temps de montrer votre propre féminité, votre propre femme -votre être-, et de lui accorder le respect et l’amour dont elle est digne. Si vous ne montrez pas de tendresse envers vous-même, qui alors, croyez-vous, le fera pour vous ? Si vous ne vous assumez pas purement et simplement vous-même, de qui donc l’ attendez-vous ? Tournez-vous vers votre propre femme -votre vraie nature- en vous. Homme ou femme ,
tournez-vous à présent vers la force de votre femme intérieure.
.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : Vous disposez de la bonne attitude non seulement pour vous aider vous-même, mais aussi les autres personnes à s’assumer et à accomplir leur vie sur celle Terre de façon plus positive. Vous servez d’exemple ! Acceptez cette responsabilité. Elle peut se révéler être le plus grand cadeau de votre vie. Il n’y a rien de plus réjouissant que de puiser à la source de votre plénitude intérieure intarissable et de laisser la force de votre cœur et la force de votre sentiment maternel se délivrer. Si vous commencez à vous reconnaître également dans d’autres personnes, la seule possibilité qui vous
reste est de révéler tout votre potentiel. Votre cœur s’est réveillé, vous êtes de retour en vous, vous avez reconnu votre vraie nature. Vivez-la’


L’Impératrice – L’Entendement
(tarot maçonnique)

C’est en haut qu’il convient de chercher la base du clair esprit.

Les symboles suscitent l’intuition, ils parlent à l’imaginaire, mais la raison doit être le guide qui conduit à travers ces arcanes afin de ne pas perdre la voie. Socrate recommandait la connaissance de soi, d’autres parlent de la nécessité de structurer les expériences et d’organiser les pensées. Un raisonnement clair, un parfait contrôle des émotions, permettent d’acquérir les garde-fou nécessaires pour avancer impunément dans le monde difficile des expériences psychiques. Cette lame est construite sur une combinaison de triangles et une trinité de symboles qui allie les principes actifs et passifs ainsi que le catalyseur. Alchimiquement il s’agit du Soufre, du Mercure et du Sel. Maçonniquement ce sont les trois “Lumières” découvertes par le nouvel apprenti : Équerre, Compas et Livre de la Tradition (ou de la loi). Les couleurs dominantes, bleue, jaune et rouge sont fondamentales et découlent de la séparation physique de la lumière. Elles permettent toutes les combinaisons imaginables. La teinte dorée se répand ici à l’intérieur du cadre, contrairement à la carte précédente pour laquelle la dorure se limitait à la périphérie de l’image. La matière inaltérable de l’or est traditionnellement et par analogie associée au soleil et à sa lumière rayonnante


La Femme verte (Forêt enchantée)

“La Femme verte se tient au solstice d’été, le 21 juin. Son élément est le feu. Associée au midi, elle est la manifestation terrestre de l’énergie solaire féminine…

DESCRIPTION : La Femme verte, produisant généreusement la nature, couronnée de fougères et de roses sauvages, exhale la parole de vie divine. Son expression calme et sereine suggère une souveraineté gracieuse. Autour de son cou, un torque celte en or représente le soleil tout au long de l’année. La coupe d’ambre jaune or posée devant elle est remplie du lait de l’amour. La sheela-na-gig qui l’orne représente la force de vie de toutes les femmes. La Femme verte symbolise la forêt au milieu de l’été. Ici, dans le feuillage luxuriant, demeurent les petits animaux et oiseaux de la Forêt enchantée. Il y a tout un écosystème dans les branches et un refuge sûr pour les innocents et les vulnérables sous ses racines…

SIGNIFICATION : La Femme verte incarne l’archétype féminin de la nature et de l’énergie verte. Sa présence équilibre celle de l’homme sauvage et représente la manifestation terrestre de l’énergie solaire féminine et la plénitude de la Grande Mère. Elle personnifie aussi la déesse de la Terre, manifestée parfois en tant que souveraineté, qui met à l’épreuve tous les nouveaux arrivants et offre à ceux qui réussissent ses tests des présents de royauté intérieure et d’amour et un lien très profond avec les richesses de la Terre. La lumière éclatante du soleil du solstice d’été se déverse d’elle, animant tout ce qu’elle touche et conférant une énergie illimitée. Ce personnage est complexe et subtil, mais extrêmement dynamique dans son interaction avec qui conque cherche à comprendre la nature de la Forêt enchantée. Elle sert de médiateur à la bénédiction sacrée de la fécondité terrestre et aux animaux qui l’habitent, et établit un lien profond avec la personne qui cherche à s’accorder au rythme de la Roue de l’année.
Dans la tradition arthurienne, la Femme verte confirme la royauté d’Arthur en lui confiant l’épée sacrée et en le désignant comme gardien des objets sacrés de Grande-Bretagne. Elle apparaît parfois sous les traits de la Dame du Lac, qui éduque tant Arthur que le jeune Lancelot. Dans d’autres récits, elle se manifeste en tant que Blanchefleur, courtisée par plusieurs des chevaliers d’Arthur et offrant les attaches intimes du mariage et de la joie à ceux avec lesquels elle partage sa générosité. Son rôle sacré est celui d’initiatrice dans le domaine de la Forêt enchantée.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : Se montrant à une époque d’éducation et de protection, d’apprentissage et d’initiation, lorsqu’abondent les relations affectueuses et fertiles, tant humaines qu’universelles, la Femme verte est l’intermédiaire de la souveraineté sacrée de l’âme de la Terre et montre le chemin de la compréhension et de la communion avec la nature. Cette bénédiction est néanmoins accompagnée de responsabilité. Rappelez-vous que cet esprit magnifique, magnanime et généreux vit à travers vous, engendré par le souffle sacré de vie et offert à ceux ayant besoin de direction et de guérison. Apprenez ce qu’enseigne l’esprit joyeux et abondant de la Terre et identifiez-vous au monde et à votre véritable moi.

Racines et branches
Mère universelle • Guenièvre • Isis • Matrice de la nature • Blanchefleur • Lady Marian • Maîtresse des animaux • Femme sauvage”


Brigantia (tarot celtique)

“Fille du Dagda et de la déesse mère Morrigan, Brigantia (Belisama chez les Gaulois, et Brigit dans le panthéon irlandais) est une jeune femme à l’allure gracieuse et très grande aussi bien physiquement que spirituellement (brig signifie justement haute, élevée).
Elle apparaît assez souvent en compagnie de deux doubles, ses sœurs, avec lesquelles elle préside aux arts, à la musique, à la poésie, à la médecine et à l’artisanat des métaux.
Multiplier par trois une divinité dans le but de lui conférer davantage de force et d’ampleur est un phénomène courant dans la culture celtique (en Irlande, c’est le cas des trois Macha, des trois Morrigan ou de Banbla, Fotla et Eriu, la fondatrice du pays). Nombreux sont par exemple les édicules votifs avec trois figures féminines (les trois matres mentionnées par les classiques latins) dont une, celle du milieu, coiffée d’une espèce de bonnet et tenant un enfant dans son giron, revêt le plus d’importance. On retrouve de la même manière l’idée de la terre mère chez Dana ou Ana, ancêtre de la lignée divine des Tuatha De Danaan, chez Tailtiu , la nourrice de Lug, ou chez la lascive Medb, sorte de Vénus celtique mariée au moins quatre fois et pourvue d’une foule d’amants auxquels elle accorde ses faveurs.
Brigit est encore honorée de nos jours en tant que reine de la fécondité lors de la fête d’Oimelc ou d’lmbolc, au début du mois de février quand, selon la légende, entre les flammes des cierges et les bêlements des agnelets, la sorcière Caillach (l’hiver) cède la place à la belle et printanière Brigit.
Associée au lait, au feu perpétuel et aux agneaux, Brigit est devenue sous l’influence du christianisme irlandais sainte Brigide, patronne des crémiers, souvent représentée au milieu d’un troupeau.

LA CARTE : Grande, jeune et gracieuse, Brigit est la quintessence de la beauté et de l’harmonie. On la voit ici dans toute sa splendeur de divinité printanière, vêtue de blanc (allusion à la luminosité de la saison), entourée d’herbes et de fleurs dont cette déesse guérisseuse tire des mixtures magiques. Les immanquables agneaux l’accompagnent, symboles de jeunesse et d’innocence que l’on retrouve également dans le pendentif qu’elle porte autour du cou. Maîtresse des arts, de la musique et de la poésie (Ecne, sa petite-fille, est justement la déesse de la sagesse), elle souffle dans un cor dont le son réveille et renouvelle la nature.

SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE : Celui qui ne campe pas sur ses positions mais qui se montre toujours prêt à se remettre en question fait preuve d’intelligence. Tout change, tout se renouvelle, et c’est dans ce changement perpétuel que réside la poésie de la vie. L’harmonie est la loi qui préside aux destinées du monde : n’importe quel événement ou situation, personne ou chose, indépendamment de sa bonne ou mauvaise apparence, est positif et juste s’il suit le rythme harmonieux de l’univers. Brigit représente l’habileté créatrice au féminin, l’approche correcte de la réalité qui condense, dans les meilleures proportions, esprit et cœur, faculté de raisonner et intuition.

MOTS CLÉS : habileté, intelligence, guérison, poésie, féminité.

A L’ENDROIT : art, musique, poésie ; clairvoyance, lucidité, clarté  d’intentions, étude, dynamisme, fermeté ; capacités intellectuelles et artistiques, volonté d’atteindre des positions élevées ; beauté, sympathie, charme, harmonie intérieure, triomphe de la féminité ; développement, progrès, protection de la part d’une femme, conseils judicieux, certitude, allégresse, nouvelles ; une rencontre déterminante pour l’existence, un mariage heureux, des enfants en bonne santé et intelligents ; promotion, bien-être matériel, santé, force physique, fécondité, grossesse désirée ; l’épouse, la sœur, la fille, une étudiante , une bonne conseillère, l’amie de cœur.

À L’ENVERS : vanité, mensonge, présomption, légèreté, stupidité, ignorance ; erreurs, manque d’inspiration, fausses intuitions ; flatteries, égoïsme, actions déconseillées, désirs inassouvis; fatigue, apathie, indécision ; commérages, infidélité, crise affective, problèmes de communication au sein du couple ; grossesse non désirée ; échec d ‘examens et de projets, perte de biens matériels ; épuisement, avortement, maladies de la peau, du sein, des intestins et des poumons.

LE TEMPS : mercredi et vendredi, printemps, été.

SIGNES DU ZODIAQUE : Vierge, Gémeaux.

LE CONSEIL : réveillez l’énergie féminine qui sommeille en vous et essayez de penser avec votre cœur au lieu de votre esprit. Écoutez la voix de l’intuition et vous éviterez bien des erreurs.


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Lisons encore les symboles…

TAROT : Arcane majeur n° 02 – La Papesse

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“L’arcane La Papesse est la deuxième lame du Tarot de Marseille. Elle représente une femme assise tenant sur ses genoux un livre ouvert couleur chair, sa coiffe sort dans la case d’en haut. Cette femme symbolise le savoir. Elle est branchée sur la connaissance intuitive. Elle possède le livre de la sagesse. L’arcane La Papesse représente une position solide et stable pour le consultant. La Papesse est une image de mère protectrice et bienveillante. Elle apporte le soutien et le réconfort. La Papesse symbolise la puissance des acquis, la solidité des biens matériels qui donnent une assise stable et une autorité naturelle au consultant. La Papesse apprécie les choses de la vie et elle sait en user avec sagesse. C’est une bonne vivante. La Papesse est un symbole de fécondité et de patience. Elle prend le temps de préparer l’avenir et de laisser se faire les choses pour la réussite des projets. Dans sa face sombre, La Papesse devient écrasante et intrusive. C’est la mère envahissante. La Papesse est aussi le poids de l’inertie et le repli sur soi-même. Elle garde tout en elle et risque de s’étouffer à ne pas exprimer ce qu’elle retient.” [d’après ELLE.FR]


La Papesse (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Accommodement – Le vol n’aura pas lieu
      1. à sa droite – Le Soleil : Calomnies
      2. à côté – Deux de Coupes : Festin – Banquet – Enivrement
    2. Lame renversée : Querelle violente – Festin raté, cause grande pluie
      1. à côté – Valet de Deniers : Vol dans la maison avec gros dégâts

La Grande Prêtresse ou la Sphère de la Gestation (Intuiti)

DESCRIPTION : Quand Victor Hugo a réalisé que sa vie sociale consommait le temps qu’il pouvait par ailleurs consacrer à l’écriture de Notre Dame de Paris, il a demandé à son majordome de cacher tous ses vêtements afin de l’empêcher de sortir avant qu’il n’eut fini le roman. Voilà la Sphère de la Gestation : ce qui est calculé et fermement décidé ne va pas s’encombrer du monde. C’est un symbole fort et lucide, qui sait ce qu’il veut et est bien conscient de ce qu’il faudra mettre en oeuvre pour y arriver, parfaitement capable de se retirer en soi pour trouver la nécessaire semence et attendre patiemment qu’elle éclose en une fleur épanouie. C’est une question d’apprentissage et de gestation. C’est le moment de se poser la question : “Qu’est-ce que je suis réellement en train de mijoter, à l’intérieur ? Pourquoi le garder caché si longtemps ? Est-ce chaud ou froid ? Est-ce que j’aime ce sentiment ou me refroidit-il ?” Les personnes qui aiment cette carte n’ont pas peur de se retirer du monde pour réaliser quelque chose ; elle est pour ceux qui accordent de l’importance à l’apprentissage et à la méditation. La carte est désagréable à ceux qui veulent tout, tout de suite, ceux qui n’ont peut-être pas le courage et la force de volonté de prendre le temps et l’espace nécessaires pour réellement créer quelque chose. L’archétype vous invite à vous offrir le temps de la recherche, où vous pouvez jouir de l’attente en termes profitables. En même temps, le risque existe d’attendre trop longtemps avant de sortir du buisson, voire de devenir une sorte d’intellectuel incapable d’agir : la pensée seule ne peut créer.

L’HISTORIETTE : Elle marche, insouciante, perdue dans ses pensées, au  milieu des tables de jeu. C’est avec la même insouciance qu’elle marcherait dans un bordel ou le long de rues mal famées ; jeune et pure, elle a les yeux voilés par une présence céleste. Elle marche comme une étoile dans la nuit…

LA RECOMMANDATION : “Jouissez du vide dont vous avez besoin !


La Papesse : gestation, accumulation (Jodorowsky)

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EXTRAIT : “La Papesse porte le numéro deux qui, dans les numérologies courantes, est associé à la dualité. Mais dans le Tarot, 2 n’est pas 1+1 : c’est une valeur pure, en soi, qui signifie accumulation. La Papesse couve. Première femme des Arcanes majeurs, elle nous apparaît cloîtrée, assise à côté d’un œuf aussi blanc que son visage ovale. Elle est doublement en gestation, de cet œuf et d’elle-même. Symbole de pureté totale, La Papesse révèle en nous la partie qui n’a jamais été blessée ni touchée, ce témoin virginal que nous portons, parfois sans le savoir, et qui représente, pour chacun d’entre nous, un puits de purification et de confiance, une forêt vierge inexploitée, source de potentialités. L’enfermement dans le temple, couvent ou cloître, est symbolisé par le rideau qui pend du ciel et s’enroule vers l’intérieur. La Papesse a souvent été vue comme une initiatrice, une magicienne. Elle a fréquemment été assimilée à deux grandes figures mythiques : la Vierge Marie, immaculée conception vouée à porter Dieu en son sein, et la déesse Isis, source magique de toute fécondité et de toute transformation. Sur sa coiffe, quatre pointes indiquent le nord, le sud, l’est et l’ouest : située au centre des points cardinaux, sa connaissance est reliée à la matière ; la prise de conscience s’effectue à travers le corps. Sa tiare sort légèrement du cadre, en se concentrant dans un point orange. La Papesse vient vers nous, pour parler à la fois de notre vie matérielle et de l’esprit pur. D’un point de vue négatif, on peut lire sa blancheur comme frigidité, rigidité normative, obsession de la virginité qui conduit à la castration, interdiction de vivre. Comme femme, elle peut être une mère néfaste qui ne laisse jamais éclore l’œuf et le couve d’une autorité glaciale. Le livre qu’elle porte la voue à l’étude et à la connaissance. De couleur chair, il nous indique qu’elle étudie les lois de l’incarnation humaine. On peut aussi penser, puisqu’elle n’est pas en train de le lire, que ce volume ouvert n’est autre qu’elle-même attendant qu’on vienne la déchiffrer, qu’on la réveille. Il renvoie également aux Écritures saintes : La Papesse accumule le langage de Dieu le Père, le langage vivant. Enfin, les dix-sept lignes signalent sa parenté avec L’Étoile : l’accumulation de La Papesse a pour horizon l’action de l’Arcane XVII. Dans le sens positif et initiatique. Papesse prépare une éclosion. Elle attend que Dieu vienne l’inséminer. Les trois petites croix qui ornent sa poitrine signifient que, bien que cloîtrée dans la matière, elle appartient au monde spirituel. Elle représente l’esprit pur qui habite en chacun de nous et nous appelle à communiquer avec cette force divine incorruptible. Hors de l’action, en pleine réception accumulative, elle épure avec intransigeance tout ce qui pourrait faire barrage à la vibration de l’énergie divine.

Foi • Connaissance • Patience • Sanctuaire • Fidélité • Pureté •
Solitude • Silence • Sévérité • Matriarcat • Rigueur • Gestation •
Virginité • Froid • Résignation…”


La guérisseuse (Vision Quest)

L’ESSENCE : INTUITION – Votre force de l’âme – Votre Anima – Initiation – Guérison – Amour pour l’humanité – Prophétie et Clarté – Force de vision.

LE MESSAGE INTÉRIEUR : La Guérisseuse est le symbole spirituel de votre Anima, votre force de l’âme, de votre profonde nature intérieure. Par la force de l’intuition et donc de l’initiation, elle a la capacité d’influencer et de favoriser les processus de guérison. Si vous faites confiance à cette énergie en vous, vous pouvez, vous aussi, vous guérir. Les adjectifs saint et sain comportent tous deux l’idée d’être raisonnable, sage et de mener une vie exemplaire. Initiation signifie dans ce cas être initié par sa propre force de guérison. La vraie intuition vient toujours des dimensions les plus profondes et plus élevées de notre être. Si vous vous détendez, elle monte d’elle-même des profondeurs de votre être. Plus vous manipulez votre inspiration avec allégresse et flexibilité et plus vos prévisions seront certaines. Plus vous êtes attentionné et éveillé et plus votre intuition travaillera avec simplicité et clarté.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : La vraie intuition ne peut être efficace  dans votre vie que si vous croyez en vous-même et si vous lui donnez les plages nécessaires pour s’épanouir. On ne peut ni la forcer, ni la produire par enchantement. Afin que votre intuition puisse également être efficace dans le quotidien, il est nécessaire d’observer vos schémas de pensées négatives et de les suspendre. De cette façon, il vous sera possible de puiser à partir de votre sagesse intuitive qui est très profondément liée à toute vie et à toutes les manifestations de l’univers. La sagesse profonde intérieure qui provient de cette base universelle de l’être est infinie et éternelle et souvent indicible. Il faut beaucoup d’attention pour se réveiller intérieurement. Et beaucoup d’amour pour guérir intérieurement. Le chemin qui y mène est de suivre votre intuition


La Papesse
(tarot maçonnique)

Le miroir retourne l’image de soi, il aide à se bien connaître.

Cet arcane pose la question de l’être et de son devenir. Il invite à un retour sur soi. La Papesse située entre les deux colonnes est la gardienne de l’entrée du temple, de la frontière entre conscient et subconscient. Toute la lame est construite sur le principe de la dualité. La lumière a besoin des ténèbres pour s’exprimer ; le ciseau ne peut agir sans le maillet. L’équilibre est un continuel compromis de deux forces et il faut adapter son cheminement aux règles imposées par le pavé mosaïque noir et blanc. Avant de pénétrer dans le temple, il faut faire le point avec soi-même, c’est le rôle du cabinet de réflexion qui invite aux interrogations face à l’image que l’on perçoit de soi. Traditionnellement le serpent est symbole de prudence et de sagesse. En Occident il est le gardien des puissances terrestres, il veille dans les cavités enfouies. En Orient, le serpent Naga jaillit de la terre et trace dans le ciel un arc multicolore unissant le visible et l’invisible. Ainsi cet arcane invite à l’intériorisation pour faire surgir l’énergie vitale. C’est la voie de l’intuition.


Le Voyant (Forêt enchantée)

Le Voyant est au centre de la Roue dans le quadrant de l’eau et des émotions, se rapportant aux mystères de la Lune et de la Terre. Il a pour partenaire le Chaman et est un guide vers l’Arbre du monde.

DESCRIPTION : Le Voyant est enveloppé dans le manteau de sagesse du hibou, décoré d’animaux de pouvoir et d’esprits chamaniques. Il se tient devant l’Arbre du monde, tirant de la sagesse de ses racines descendant profondément dans le sol. Il est entouré des symboles des quatre éléments dont il est l’intermédiaire : la coupe, le bâton, la tête de flèche et la pierre. De l’ extrémité de son bâton pend un petit sac en cuir renfermant un jeu de runes. Son visage est caché dans la pénombre. Sa voix est grave et il parle par énigmes, mais si vous écoutez, il vous dirigera vers de nouveaux commencements plus sages.

SIGNIFICATION : Placé au cœur de la Roue et de la Forêt enchantée, dans le quadrant de l’eau, le Voyant représente l’intuition naissant du calme et de l’intériorisation du séjour auprès de l’Homme encapuchonné. Présent au cœur d’un univers intérieur personnel, il peut procurer la connaissance et l’aide nécessaires à l’extériorisation de cette énergie dans le monde matériel sous forme de pouvoir, de sagesse ou de fins créatives. Intermédiaire oraculaire du principe intuitif et imaginatif féminin, la médiation du Voyant repose sur l’énergie ancrée et le savoir-faire. Tout cela est symbolisé par son manteau emplumé, qui représente l’envol de la pensée et de l’intellect, mûri et stabilisé grâce à son pouvoir profondément enraciné dans la mémoire de la Terre. Le Voyant se tient au centre de la Roue et du monde intérieur de l’individu, devant le Chaman. En plus de guider l’âme, il est un catalyseur de la manifestation du travail créatif et artistique. Les idées passent par le domaine irréel des rêves et des états de transe, mais le Voyant est le médiateur intérieur archétypal qui les transforme en œuvres littéraires, en chants et en danses. Il inspire le lien émotionnel avec un livre ou un morceau de musique, fait monter les larmes aux yeux à la fin d’un film touchant ou fait rire à une histoire drôle. Grâce à sa capacité inhérente à équilibrer l’émotion, l’intellect et la volonté, il nous incite à changer notre monde matériel et se fait le meilleur médiateur de toutes les forces élémentales présentes dans la Forêt enchantée. Le Voyant encourage l’exercice positif de la volonté, manifesté à travers l’émotion et l’engagement et incarné par un effet matériel. Il représente l’une des formes plus pures et les plus bénéfiques de magie terrestre.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : Le moment est venu de focaliser votre pouvoir et le laisser vous traverser. Beaucoup de rêves ou de désirs liés au processus émotionnel créatif sont prêts à être appliqués dans la vie quotidienne et vous devez donner maintenant libre cours aux envies cachées ou refoulées. Cela peut aussi se rapporter à la guérison, aux relations sexuelles ou aux partenariats. La manifestation des intuitions spirituelles ou ésotériques dans la vie pratique et matérielle de tous les jours apportera des récompenses et des résultats notables. C’est un signe de maturité. Le Voyant se rapporte aussi aux impulsions créatives comme les beaux-arts, les savoir-faire et les arts mécaniques, ainsi qu’à la joie d’offrir du plaisir et du savoir à autrui.

Racines et branches
Inspiration et sagesse • Prophétie oraculaire • Vision intérieure • Vol chamanique • Guérison de l’âme • Empathie avec la nature


Damona ou Morrigan (tarot celtique)

“La déesse mère des Gaulois, qui exprime la qualité féminine de son énergie maternelle et fécondatrice à travers la présence de la corne d’abondance, ne revêt pas comme Cerumno l’apparence d’une jeune biche, mais souligne son appartenance à la forêt en chevauchant un cerf, justement. Dans le mythe irlandais, la réincarnation devient métamorphose, série de passages à des formes de vie différentes. C’est le cas du dieu gallois Gwydion, fils du dieu-ours Math, qui est puni pour avoir volé les porcs du seigneur d’outre-tombe et condamné à une longue suite de transformations animales, dont une en jeune faon. Damona est le prototype gaulois de la déesse mère, qui apparaît souvent seule et parfois amplifiée par groupes de trois. Il en va de même dans les cycles légendaires irlandais, où les trois Morrigan, les trois Macha et les autres divinités de la terre (parmi lesquelles Eriu, qui donne son nom au pays) associent les qualités féminines de la fécondité et de la réceptivité à la valeur guerrière et à l’habileté à la course et à la lutte.

LA CARTE : La déesse mère est représentée à cheval sur un cerf qu’elle enserre d’un geste protecteur de la main droite, tandis que le creux du bras gauche accueille une corne d’abondance, symbole de profusion et de fécondité. Vêtue et coiffée simplement comme il sied à une divinité de la terre et de la végétation (d’où ses habits aux couleurs de la forêt), elle porte ce pendant autour du cou un lourd collier agrémenté de la forme d’un oiseau, emblème de l’âme dans la pensée celtique.

SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE : Accueillir, comme le fait la terre mère avec la graine qui germe dans les profondeurs de ses entrailles, devenir coupe ou corne d’abondance pour recevoir et produire en silence, avec la patience de ceux qui connaissent les rythmes de la nature et des saisons, suivre son cœur : telle est la voie qui convient le mieux à la réalisation ; une voie lente, voire douloureuse, comme l’indiquent les épines des ronces et de l’églantine qui barrent le chemin au cerf, mais sûre.

MOTS CLEFS : fécondité, sagesse, instinct, secret, énergie de la nature, végétation.

A L’ENDROIT : énergies naturelles, fécondité ; timidité, réserve, patience, fidélité, prudence ; désirs exaucés après un long mûrissement, fin heureuse ; harmonie, paix, sérénité, certitude ; intuition, inspiration, divination ; faculté de persuasion, rapports affectifs sereins et constructifs, amour maternel ; réussite professionnelle et scolaire à force d’ application ; équilibre psychophysique, guérison; la sœur, l’épouse, la mère, une magicienne, une bonne amie.

A L’ENVERS : craintes, fermeture, contretemps, secrets, trahisons, absence de fiabilité, risques ou buts cachés ; blocage psychologique ou d’une situation ; paresse, superficialité, passivité dangereuse, fausses intuitions ; tromperie, remords, vengeance, orgueil ; indécision, manque de préparation, ignorance, demande d’aide refusée.

LE TEMPS : lundi, mai, juin.

SIGNE DU ZODIAQUE : Cancer, Taureau.

LE CONSEIL : le silence sera le ferment de vos actions : quiconque agit en silence atteint mille fois son objectif.


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Lisons encore les symboles…

MOOLINEX : Sans titre (2016, Artothèque, Lg)

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MOOLINEX, Sans titre
(impression numérique, 30 x 40 cm, 2016)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Moolinex © le7.info

Né en 1966, Moolinex est un artiste pluriel. Il est illustrateur, peintre, dessinateur, sculpteur, tapissier, brodeur, designer… et cela donne un détonnant et questionnant mélange d’arts plastiques, d’arts appliqués, d’arts contemporains, de bandes dessinées, de cultures populaires, bref, quelque chose de vivant… mais c’est peut-être cela que l’on appelle “de l’art” ?

(d’après LESREQUINSMARTEAUX.COM)

Cette image fait partie du premier portfolio édité par Ding Dong Paper (collectif d’éditeurs liégeois constitué de François Godin et Damien Aresta). L’artiste détourne une des cartes du jeu “1000 Bornes” en la liant à une technique de drague quelque peu pathétique. Cette subversion d’une icône de la culture de masse, ici connoté “divertissement familial des années 50”, est typique de la culture underground, dont Moolinex est un des grands représentants français.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Moolinex ; le7.info | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

Traité de Rome (1957)

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Comment en est-on arrivé aux traités de Rome ? Le traité de Rome qui donne naissance à la CEE est directement issu de l’échec des négociations pour relancer l’Europe politique au début des années 1950. Le constat, après la seconde guerre mondiale, est que les nationalismes d’extrême droite et les divisions entre Etats ont conduit à une guerre particulièrement destructrice. Il faut y mettre fin par une union des peuples. C’est une « idée révolutionnaire », souligne alors Robert Schuman, ministre des affaires étrangères français.

Ce sera en matière économique le projet de CECA de 1950, signé à Paris le 18 avril 1951 et entré en vigueur le 23 juillet 1952, qui met en commun la production d’acier et de charbon de certains pays européens, le charbon et l’acier étant considérés comme les facteurs de la guerre passée. Robert Schuman explique bien son ambition dans une déclaration, le 9 mai 1950, date qui deviendra la fête de l’Europe : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble, elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. »

Mais d’autres projets ont une dimension plus politique et fédérale. Le projet de Communauté européenne de défense (CED), qui prévoyait une armée européenne sous commandement américain et une dimension politique forte avec un projet de communauté européenne politique (article 38 de la CED), échoue avec le rejet français lors d’un vote, le 30 août 1954, par les députés (319 voix contre 264). C’est l’échec d’une vision supranationale (au-dessus des nations) de la communauté européenne.

© amsab.be

Après le rejet de la CED, la construction européenne semblait dans l’impasse. Les partisans de l’Europe, au premier rang desquels le Français Jean Monnet, président de la haute autorité de la CECA, pensent alors qu’il faut avancer sur un terrain moins sensible que le politique et se concentrer sur le domaine économique. Soutenu par le Belge Paul-Henri Spaak, Jean Monnet est favorable à une intégration sectorielle de l’Europe sur le modèle de la CECA en l’élargissant à d’autres énergies, avec la création d’une organisation pour l’énergie atomique à usage civil, et aux transports. [d’après LEMONDE.FR]


Deux traités ont été signés le 25 mars 1957 – le traité instituant la Communauté économique européenne (CEE) et le traité instituant la Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA ou Euratom). Pour les deux nouvelles Communautés, les décisions étaient prises par le Conseil sur proposition de la Commission. L’Assemblée parlementaire doit être consultée et remettre ses avis au Conseil. L’Assemblée gagne en volume et compte désormais 142 membres. L’Assemblée parlementaire a tenu sa première session l’année suivante, le 19 mars 1958. Les traités de Rome contiennent une disposition spécifique prévoyant l’élection directe des députés (mise en œuvre en 1979). [EUROPARL.EUROPA.EU]


Traité instituant la Communauté économique européenne (traité CEE)

© Fonds Primo
QUEL ÉTAIT L’OBJET DE CE TRAITÉ?

Il a institué la Communauté économique européenne (CEE) qui réunissait six pays (la Belgique, l’Allemagne, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas) pour parvenir à l’intégration et à la croissance économique grâce aux échanges. Il a instauré un marché commun basé sur la libre circulation :

      • des marchandises ;
      • des personnes ;
      • des services ;
      • des capitaux.

Il a été signé parallèlement à un second traité instituant la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom). Le traité de Rome a été modifié à plusieurs reprises, et il est désormais connu sous le nom de “traité sur le fonctionnement de l’Union européenne”.

Les objectifs de la CEE et du marché commun étaient de :

      • transformer les conditions des échanges et de la production sur le territoire des six pays membres ;
      • servir d’étape vers une unification politique plus vaste de l’Europe.

Les signataires ont convenu :

      • d’établir les fondements d’une «union sans cesse plus étroite» entre les peuples européens ;
      • d’assurer, par une action commune, le progrès économique et social de leurs peuples en éliminant les barrières commerciales et autres qui les divisaient ;
      • d’améliorer les conditions de vie et d’emploi de leurs peuples ;
      • de garantir l’équilibre dans les échanges et la loyauté dans la concurrence ;
      • de réduire l’écart économique et social entre les différentes régions de la CEE ;
      • de supprimer progressivement les restrictions aux échanges internationaux grâce à une politique commerciale commune ;
      • de se conformer aux principes de la charte des Nations unies ;
      • de mettre en commun leurs ressources pour maintenir et préserver la paix et la liberté, et d’appeler les autres peuples d’Europe qui partagent cet idéal à s’associer à cet effort.

Le traité :

      • établit un marché commun, dans lequel les pays signataires acceptent d’aligner progressivement leurs politiques économiques ;
      • crée un espace économique unifié instaurant la libre concurrence entre les entreprises. Il pose les bases d’un rapprochement des conditions de commercialisation des produits et des services hormis ceux déjà couverts par les autres traités [Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et Euratom] ;
      • interdit généralement les ententes entre entreprises et les subventions publiques qui sont susceptibles d’affecter le commerce entre les six pays ;
      • associe les pays et territoires d’outre-mer des six membres à ces dispositions et à l’union douanière dans le but de promouvoir leur développement économique et social.

Le traité a aboli les contingents (plafonds pour les importations) et les droits de douane entre ses six signataires. Il a mis en place un tarif douanier extérieur commun pour les importations en provenance de pays non membres de la CEE se substituant aux tarifs précédents des différents États.
L’union douanière s’accompagnait d’une politique commerciale commune. Cette politique, menée au niveau de la CEE et non plus au niveau national, distingue l’union douanière d’une simple association de libre-échange.

Le traité a, dès le départ, établi certaines politiques en tant que politiques communes entre les pays membres, notamment :

      • la politique agricole commune (articles 38 à 47) ;
      • la politique commerciale commune (articles 110 à 116) ;
      • la politique des transports (articles 74 à 84).

Il a permis la création d’autres politiques communes, en cas de nécessité. Après 1972, la CEE a établi une action commune dans les domaines des politiques environnementale, régionale, sociale et industrielle. Ces politiques s’accompagnaient de la création :

      • du Fonds social européen pour améliorer les possibilités d’emploi des travailleurs et relever leur niveau de vie ;
      • de la Banque européenne d’investissement pour faciliter l’expansion économique de la CEE par la création de fonds d’investissement.

Le traité a mis en place des institutions et des mécanismes décisionnels permettant l’expression à la fois des intérêts nationaux et d’une vision commune. Les principales institutions étaient :

Les trois premières institutions sont assistées, au cours du processus de décision, par le Comité économique et social.

Signé le 25 mars 1957, le traité s’est appliqué à partir du 1er janvier 1958.


Convenons encore…

MALET : Le système Pierre Rabhi (2018)

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Repris dans notre portefeuille de veille pour la Revue de presse, le Monde diplomatique [MONDE-DIPLOMATIQUE.FR] ambitionne de “faire vivre un journalisme affranchi des pouvoirs et des pressions.” Leur devise : “On s’arrête, on réfléchit.” Nous avons marqué l’article ci-dessous dans la catégorie Tribune libre comme dans la catégorie Revue de presse, en ceci qu’il documente le sujet le sujet autant qu’il alimente le débat. What else ?


Frugalité et marketing

[MONDE-DIPLOMATIQUE.FR, août 2018] La panne des grandes espérances politiques remet au goût du jour une vieille idée : pour changer le monde, il suffirait de se changer soi-même et de renouer avec la nature des liens détruits par la modernité. Portée par des personnalités charismatiques, comme le paysan ardéchois Pierre RABHI (1938-2021), cette “insurrection des consciences” qui appelle chacun à “faire sa part” connaît un succès grandissant.

Dans le grand auditorium du palais des congrès de Montpellier, un homme se tient tapi en bordure de la scène tandis qu’un millier de spectateurs fixent l’écran. Portées par une bande-son inquiétante, les images se succèdent : embouteillages, épandages phytosanitaires, plage souillée, usine fumante, supermarché grouillant, ours blanc à l’agonie. “Allons-nous enfin ouvrir nos consciences ?“, interroge un carton. Le film terminé, la modératrice annonce l’intervenant que tout le monde attend : “Vous le connaissez tous… C’est un vrai paysan.

Les projecteurs révèlent les attributs du personnage : une barbichette, une chemise à carreaux, un pantalon de velours côtelé, des bretelles. “Je ne suis pas venu pour faire une conférence au sens classique du terme, explique Pierre Rabhi, vedette de la journée “Une espérance pour la santé de l’homme et de la Terre“, organisée ce 17 juin 2018. Mais pour partager avec vous, à travers une vie qui est singulière et qui est la mienne, une expérience.

Des librairies aux salons bio, il est difficile d’échapper au doux regard de ce messager de la nature, auteur d’une trentaine d’ouvrages dont les ventes cumulées s’élèvent à 1,16 million d’exemplaires. Chaussé de sandales en toute saison, Rabhi offre l’image de l’ascète inspiré. “La source du problème est en nous. Si nous ne changeons pas notre être, la société ne peut pas changer“, affirme le conférencier.

Passé la soixantième minute, il narre le fabliau du colibri qui a fait son succès : lors d’un incendie de forêt, alors que les animaux terrifiés contemplent le désastre, impuissants, le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau avec son bec pour conjurer les flammes. “Colibri, tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu éteindras le feu !“, lui dit le tatou. “Je le sais, mais je fais ma part“, répond le volatile. Rabhi invite chacun à imiter le colibri et à “faire sa part“.

La salle se lève et salue le propos par une longue ovation. “Cela doit faire dix fois que je viens écouter Pierre Rabhi ; il dit toujours la même chose, mais je ne m’en lasse pas“, confie une spectatrice. “Heureusement qu’il est là !, ajoute sa voisine sans détacher les yeux de la scène. Avec Pierre, on n’est jamais déçu.” L’enthousiasme se répercute dans le hall adjacent, où, derrière leurs étals, des camelots vendent des machines “de redynamisation et restructuration de l’eau par vortex“, des gélules “de protection et de réparation de l’ADN” (cures de trois à six mois) ou le dernier modèle d’une “machine médicale à ondes scalaires” commercialisée 8 000 euros.

À Paris aussi, Rabhi ne laisse pas indifférent. Le premier ministre Édouard Philippe le cite lorsqu’il présente son “plan antigaspillage” (23 avril 2018). “Cet homme est arrivé comme une véritable lumière dans ma vie“, affirme son ancienne éditrice, désormais ministre de la culture, Mme Françoise Nyssen. “Pierre a permis à ma conscience de s’épanouir et de se préciser. Il l’a instruite et il l’a nourrie. Quelque part, il a été son révélateur“, ajoute M. Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire.

En se répétant presque mot pour mot d’une apparition à une autre, Rabhi cisèle depuis plus d’un demi-siècle le récit autobiographique qui tient lieu à la fois de produit de consommation de masse et de manifeste articulé autour d’un choix personnel effectué en 1960, celui d’un “retour à la terre” dans le respect des valeurs de simplicité, d’humilité, de sincérité et de vertu. Ses ouvrages centrés sur sa personne, ses centaines de discours et d’entretiens qui, tous, racontent sa vie ont abouti à ce résultat singulier : cet homme qui parle continuellement de lui-même incarne aux yeux de ses admirateurs et des journalistes la modestie et le sens des limites. Rues, parcs, centres sociaux, hameaux portent le nom de ce saint laïque, promu en 2017 chevalier de la Légion d’honneur. Dans les médias, l’auteur de Vers la sobriété heureuse (2010) jouit d’une popularité telle que France Inter peut transformer sa matinale en édition spéciale en direct de son domicile (13 mars 2014) et France 2 consacrer trente-cinq minutes, à l’heure du déjeuner, le 7 octobre 2017, à louanger ce “paysan, penseur, écrivain, philosophe et poètequi “propose une révolution“.

Tradition, authenticité et spiritualité

L’icône Rabhi tire sa popularité d’une figure mythique : celle du grand-père paysan, vieux sage enraciné dans sa communauté villageoise brisée par le capitalisme, mais dont le savoir ancestral s’avère irremplaçable quand se lève la tempête. Dans un contexte de catastrophes environnementales et d’incitations permanentes à la consommation, ses appels en faveur d’une économie frugale et ses critiques de l’agriculture productiviste font écho au sentiment collectif d’une modernité hors de contrôle. En réaction, l’inspirateur des “colibris” prône une “insurrection des consciences“, une régénération spirituelle, l’harmonie avec la nature et le cosmos, un contre-modèle local d’agriculture biologique non mécanisée. Ces idées ruissellent dans les médias, charmés par ce “bon client“, mais aussi à travers les activités du mouvement Colibris, fondé en 2006 par Rabhi et dirigé jusqu’en 2013 par le romancier et réalisateur Cyril Dion. Directeur de collection chez Actes Sud, fondateur en 2012 du magazine Kaizen, partenaire des Colibris, Dion a réalisé en 2015 avec l’actrice Mélanie Laurent le film Demain, qui met en scène le credo du mouvement et qui a attiré plus d’un million de spectateurs en salles.

Le succès du personnage et de son discours reflète et révèle une tendance de fond des sociétés occidentales : désabusée par un capitalisme destructeur et sans âme, mais tout autant rétive à la modernité politique et au rationalisme qui structura le mouvement ouvrier au siècle passé, une partie de la population place ses espoirs dans une troisième voie faite de tradition, d’authenticité, de quête spirituelle et de rapport vrai à la nature.

Ma propre insurrection, qui date d’une quarantaine d’années, est politique, mais n’a jamais emprunté les chemins de la politique au sens conventionnel du terme, explique Rabhi sur un tract de sa campagne présidentielle de 2002. Mon premier objectif a été de mettre en conformité ma propre existence (impliquant ma famille) avec les valeurs écologistes et humanistes” — il n’obtint que 184 parrainages d’élu sur les 500 requis. Le visage caressé d’une lumière or, le candidat présenté comme un “expert international pour la sécurité alimentaire et la lutte contre la désertification” se tient parmi les blés. De l’Afrique du Nord aux Cévennes, en passant par le Burkina Faso, la trajectoire de Rabhi illustre les succès autant que les vicissitudes d’une écologie apolitique.

Né le 29 mai 1938 à Kenadsa (région de Saoura), en Algérie, Rabah Rabhi perd sa mère vers l’âge de 4 ans et se retrouve dans une famille d’adoption, un couple de colons formé d’une institutrice et d’un ingénieur qui lui donne une éducation occidentale, bourgeoise, catholique. L’adolescent d’Oran adore “écouter La Flûte enchantée, Othello ou bien un soliste de renom” à l’opéra ; il aime la littérature française et les costumes impeccablement coupés qui lui donnent l’allure d’une “gravure de mode”. Fervent catholique, il adopte à 17 ans son nom de baptême, Pierre. “Je me sentais coupable non pas de renier la foi de mes ancêtres [l’islam], mais de ne point aller propager parmi eux celle du fils de Dieu.” Pendant la guerre d’Algérie, raconte-t-il, “me voici brandissant mon petit drapeau par la fenêtre de la voiture qui processionne dans la ville en donnant de l’avertisseur : “Al-gé-rie-fran-çai-se”“.

Il gagne Paris à la fin des années 1950 et travaille chez un constructeur de machines agricoles à Puteaux (Hauts-de-Seine) en tant que magasinier, précise-t-il lors de l’entretien qu’il nous accorde, et non en tant qu’ouvrier à la chaîne, comme on peut le lire dans Pierre Rabhi, l’enfant du désert (Plume de carotte, 2017), un ouvrage de littérature jeunesse vendu à plus de 21 000 exemplaires. C’est dans cette entreprise que le jeune homme rencontre en 1960 sa future épouse. La même année, il expédie une lettre qui changera sa vie. “Monsieur, écrit-il au docteur Pierre Richard, nous avons eu votre adresse par le père Dalmais, qui nous a appris que vous vous préoccupiez de la protection de la nature, que vous avez activement participé à la création du parc de la Vanoise, et que vous essayez d’obtenir la création de celui des Cévennes. Nous sommes sensibles à toutes ces questions et voudrions prendre une part active en retournant à cette nature que vous défendez.

Étudiant en médecine avant-guerre, Richard devient, en 1940, instructeur d’un chantier de la jeunesse près des mines de Villemagne (Gard), sur le mont Aigoual. Cette expérience hygiéniste, nationaliste et paramilitaire l’influence durablement. En décembre 1945, il soutient une thèse de médecine qui assume un “parti pris évident” : “La santé de l’homme est atteinte, et celle du paysan en particulier, et, par-delà, celle du pays, de la nation, écrit Richard — santé intégrale du corps, de l’esprit, des biens matériels, de l’âme.” Quatorze ans plus tard, en 1959, le docteur Richard joue son propre rôle de médecin de campagne dans un film de propagande ruraliste intitulé Nuit blanche, où il fustige l’urbanisation, l’État centralisateur, les boîtes de conserve et la politique de recrutement des entreprises publiques qui arrache les paysans à leurs “racines”.

Sur une photographie du mariage célébré en avril 1961, le docteur Richard offre son bras à la mariée, Michèle Rabhi, tandis que Pierre Rabhi donne le sien à l’épouse du médecin de campagne. “Pierre et Anne-Marie Richard sont les parents que le magicien nous a destinés“, écrit Rabhi dans son autobiographie. “À mon arrivée en Ardèche, c’est lui qui m’a pris sous son aile. C’était mon initiateur“, complète-t-il.

“L’homme providentiel”

Peu après, l’apprenti paysan rencontre l’écrivain ardéchois Gustave Thibon. Acclamé par Charles Maurras dans L’Action française en juin 1942 comme “le plus brillant, le plus neuf, le plus inattendu, le plus désiré et le plus cordialement salué de nos jeunes soleils“, Thibon fut l’une des sources intellectuelles de l’idéologie ruraliste de Vichy. “Ce n’est pas mon père qui était pétainiste, c’est Pétain qui était thibonien“, affirmera sa fille. Bien que ses thuriféraires n’omettent jamais de rappeler que Thibon hébergea la philosophe Simone Weil en 1941, ce monarchiste, catholique intransigeant, antigaulliste viscéral et, plus tard, défenseur de l’Algérie française fit régulièrement cause commune avec l’extrême droite.

Entre le jeune néorural et le penseur conservateur se noue une relation qui durera jusqu’aux années 1990. “On voyait chez lui une grande polarisation terrestre et cosmique, relate le premier. (…) J’étais alors très heureux de rencontrer un tel philosophe chrétien et j’ai adhéré à ce qu’il disait.” Dans le paysage éditorial français, Thibon a précédé Rabhi en tant que figure tutélaire du paysan-écrivain “enraciné” poursuivant une quête spirituelle au contact de la nature (10). Dans le hameau de Saint-Marcel-d’Ardèche où vécut Thibon, Mme Françoise Chauvin, qui fut sa secrétaire, se souvient : “Pierre Rabhi doit beaucoup à Gustave Thibon. Quand il venait ici, son attitude était celle d’un disciple visitant son maître.

J’ai fait 68 en 1958 !“, s’amuse, soixante ans plus tard, l’élève devenu maître, lorsqu’il évoque son “retour à la terre”. Le paysage intellectuel des années 1960 et 1970 ne l’enchantait guère. Quand on lui cite l’œuvre du philosophe André Gorz, auteur des textes fondateurs Écologie et politique (1975) et Écologie et liberté (1977), il s’agace : “J’ai toujours détesté les philosophes existentialistes, nous dit-il. Dans les années 1960, il y en avait énormément, des gens qui ne pensaient qu’à partir des mécanismes sociaux, en évacuant le “pourquoi nous sommes sur Terre”. Mais moi, je sentais que la réalité n’était pas faite que de matière tangible et qu’il y avait autre chose.” L’homme ne s’en cache pas : “J’ai un contentieux très fort avec la modernité.

Sa vision du monde tranche avec la néoruralité libertaire de l’après-Mai. “Je considère comme dangereuse pour l’avenir de l’humanité la validation de la famille “homosexuelle”, alors que par définition cette relation est inféconde“, explique-t-il dans le livre d’entretiens Pierre Rabhi, semeur d’espoirs (Actes Sud, 2013). Sur les rapports entre les hommes et les femmes, son opinion est celle-ci : “Il ne faudrait pas exalter l’égalité. Je plaide plutôt pour une complémentarité : que la femme soit la femme, que l’homme soit l’homme et que l’amour les réunisse.”

En plus de ses fréquentations vichysso-ardéchoises, Rabhi compte parmi ses influences intellectuelles Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de la Société anthroposophique universelle. “Un jour, le docteur Richard est venu chez moi, triomphant, et il m’a mis entre les mains le livre Fécondité de la terre, de l’Allemand Ehrenfried Pfeiffer, un disciple de Steiner, raconte-t-il. J’ai adhéré aux idées de Steiner, ainsi qu’aux principes de l’anthroposophie, et notamment à la biodynamie. Lorsqu’il a fallu faire de l’agriculture, Rudolf Steiner proposait des choses très intéressantes. J’ai donc commandé des préparats biodynamiques en Suisse et commencé mes expérimentations agricoles.

À son arrivée en Ardèche, après une année de formation dans une maison familiale rurale, Rabhi fait des travaux de maçonnerie, travaille comme ouvrier agricole, écrit de la poésie, ébauche des romans, s’adonne à la sculpture. Sa découverte de l’agriculture biodynamique le stimule au point qu’il anime, à partir des années 1970, causeries et formations à ce sujet. Il se forge alors une conviction qui ne le quittera plus : la spiritualité et la prise en compte du divin sont indissociables d’un modèle agricole viable, lequel se place dès lors au centre de ses préoccupations. Une nouvelle fois, un courrier et la rencontre avec un personnage haut en couleur vont infléchir le cours de son histoire.

Fondateur de la compagnie de vols charters Point Mulhouse, bien connue des baroudeurs des années 1970 et 1980, l’entrepreneur Maurice Freund inaugure en décembre 1983 un campement touristique à Gorom-Gorom, dans l’extrême nord du Burkina Faso. Grâce à cette “réplique du village traditionnel avec ses murs d’enceinte qui entourent les cours“, Freund compte faire de cette localité un lieu de “tourisme solidaire”. Las ! Quelques semaines plus tard, il découvre que le restaurant “traditionnel” sert du foie gras et du champagne car “des coopérants, mais aussi des ambassadeurs, viennent se détendre dans ce havre de paix“.

Au même moment arrive une lettre de Rabhi l’invitant à visiter sa demeure en Ardèche. Devant l’insistance de celui qu’il prend d’abord pour un quémandeur, Freund se rend à la ferme. “Avant même d’échanger une parole, en plongeant mon regard dans le sien, je comprends que Pierre Rabhi est l’homme providentiel“, écrit Freund. “S’inspirant des travaux de l’anthroposophe Rudolf Steiner, Pierre Rabhi a mis au point une méthode d’engrais organiques (…) qu’il a adaptée aux conditions du Sahel. Il ramasse les branches, plumes d’oiseaux, excréments de chameau, tiges de mil… Il récupère ces détritus, en fait du compost, le met en terre“, s’émerveille-t-il. Il place aussitôt Rabhi à la tête de Gorom-Gorom II, une annexe du campement hôtelier où l’autodidacte initie des paysans du Sahel au calendrier lunaire de la biodynamie.

Le 6 mai 1986, la chaîne publique Antenne 2 diffuse le premier reportage télévisé consacré à Rabhi. “Il y a un vice fondamental, explique le Français à Gorom-Gorom, sur fond de musique psychédélique. On s’est toujours préoccupé d’une planification matérielle, mais on ne s’est jamais préoccupé fondamentalement de la promotion humaine. C’est la conscience, c’est la conscience qui réalise.” Images de paysans au travail, gros plans sur les costumes traditionnels, paysages sublimes : le reportage fait dans le lyrisme. “Je crois que le Nord et le Sud n’ont pas fini de se disputer ma personne“, conclut Rabhi. Aucune précision technique sur les méthodes agronomiques n’est en revanche donnée.

Quelques mois plus tard, fin 1986, l’association Point Mulhouse, fondée par Freund, demande à l’agronome René Dumont, bon connaisseur des questions agricoles de la région du Sahel, d’expertiser le centre dirigé par Rabhi. Le candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974 est épouvanté par ce qu’il découvre. S’il approuve la pratique du compost, il dénonce un manque de connaissances scientifiques et condamne l’approche d’ensemble : “Pierre Rabhi a présenté le compost comme une sorte de “potion magique” et jeté l’anathème sur les engrais chimiques, et même sur les fumiers et purins. Il enseignait encore que les vibrations des astres et les phases de la Lune jouaient un rôle essentiel en agriculture et propageait les thèses antiscientifiques de Steiner, tout en condamnant [Louis] Pasteur.

Pour Dumont, ces postulats ésotériques comportent une forme de mépris pour les paysans. “Comme, de surcroît, il avait adopté une attitude discutable à l’égard des Africains, nous avons été amenés à dire ce que nous en pensions, tant à la direction du Point Mulhouse qu’aux autorités du Burkina Faso“. Deux conceptions s’opposent ici, car Dumont ne dissocie pas combat internationaliste, écologie politique et application de la science agronomique. Rabhi s’en amuse aujourd’hui : “René Dumont est allé dire au président Thomas Sankara que j’étais un sorcier.” Dumont conseillera même d’interrompre au plus vite ces formations. En pure perte, car Rabhi bénéficie de l’appui de Freund, lui-même proche du président burkinabé. Mais l’assassinat de Sankara, le 15 octobre 1987, prive Freund de ses appuis politiques. Rabhi et lui quittent précipitamment le Burkina Faso.

Cet épisode éclaire une facette importante d’un personnage parfois présenté comme un “expert international” des questions agricoles, préfacier du Manuel des jardins agroécologiques (2012), mais qui n’a jamais publié d’ouvrage d’agronomie ni d’article scientifique. Et pour cause. “Avec l’affirmation de la raison, nous sommes parvenus au règne de la rationalité des prétendues Lumières, qui ont instauré un nouvel obscurantisme, un obscurantisme moderne, accuse-t-il, assis dans la véranda de sa demeure de Lablachère, en Ardèche. Les Lumières, c’est l’évacuation de tout le passé, considéré comme obscurantiste. L’insurrection des consciences à laquelle j’invite, c’est contre ce paradigme global.

Rabhi ne se contente pas d’exalter la beauté de la nature comme le ferait un artiste dans son œuvre. Il mobilise la nature, le travail de la terre et l’évocation de la paysannerie comme les instruments d’une revanche contre la modernité. Cette bataille illustre bien le malentendu sur lequel prospèrent certains courants idéologiques qui dénoncent les “excès de la finance”, la “marchandisation du vivant”, l’opulence des puissants ou les ravages des technosciences, mais qui ne prônent comme solution qu’un retrait du monde, une ascèse intime, et se gardent de mettre en cause les structures de pouvoir.

Que nous soyons riche ou pauvre, affirme Rabhi, nous sommes totalement dépendants de la nature. La référence à la nature régule la vie. Elle est gardienne des cadences justes.” Dans Le Recours à la terre (1995), il fait d’ailleurs l’éloge de la pauvreté, “le contraire de la misère” ; il la présente dans les années 1990, lors de ses formations, comme une “valeur de bien-être“. Quelques années plus tard, ce parti pris se muera sémantiquement en une exaltation de la “sobriété heureuse“, expression bien faite pour cacher un projet où même la protection sociale semble un luxe répréhensible : “Beaucoup de gens bénéficient du secourisme social, nous explique Rabhi. Mais, pour pouvoir secourir de plus en plus de gens, il faut produire des richesses. Va-t-on pouvoir l’assumer longtemps ?” Pareille conception des rapports sociaux explique peut-être le fonctionnement des organisations inspirées ou fondées par le sobre barbichu, ainsi que son indulgence envers les entreprises multinationales et leurs patrons.

Fondée en 1994 sous l’appellation Les Amis de Pierre Rabhi, l’association Terre et humanisme, dont un tiers du budget provient de dons tirés des produits financiers Agir du Crédit coopératif (plus de 450 000 euros par an), poursuit l’œuvre entamée par Rabhi au Burkina Faso en animant des formations au Mali, au Sénégal, au Togo, ainsi qu’en France, sur une parcelle d’un hectare cultivée en biodynamie, le Mas de Beaulieu, à Lablachère. Entre 2004 et 2016 s’y sont succédé 2 350 bénévoles, les “volonterres“, qui travaillent plusieurs semaines en échange de repas et d’un hébergement sous la tente.

Aux Amanins (La Roche-sur-Grane, Drôme), l’infrastructure d’agrotourisme née en 2003 de la rencontre entre Rabhi et l’entrepreneur Michel Valentin (disparu en 2012), lequel a consacré au projet 4,5 millions d’euros de sa fortune, s’étend sur cinquante-cinq hectares. Elle accueille des séminaires d’entreprise, des vacanciers, mais aussi des personnes désireuses de se former au maraîchage. La production de légumes repose sur deux salariés à temps partiel (vingt-huit heures hebdomadaires chacun) qu’épaule un escadron de volontaires du service civique ou de travailleurs bénévoles, les wwoofers (mot composé à partir de l’acronyme de World-Wide Opportunities on Organic Farms, “accueil dans des fermes biologiques du monde entier“) : “En échange du gîte et du couvert, les wwoofers travaillent ici cinq heures par jour, explique la direction des Amanins. Nous ne payons pas de cotisations sociales, et c’est légal.

Son exercice de méditation terminé, l’un des quatre travailleurs bénévoles présents lors de notre visite gratifie son repas bio d’une parole de louange et confie : “En fait, on travaille plus que cinq heures par jour, mais le logement est très confortable. Être ici, ça ramène à l’essentiel.” Malgré la taille du site et la main-d’œuvre abondante, les Amanins déclarent ne pas atteindre l’autosuffisance alimentaire et achètent 20 % de leurs légumes. “J’ai vu des gens partir en claquant la porte, en se plaignant d’être exploités, témoigne Mme Ariane Lespect, qui a travaillé bénévolement au Mas de Beaulieu, géré par Terre et humanisme, ainsi qu’aux Amanins. Mais je crois qu’ils n’ont pas compris le message de Pierre Rabhi. Sortir du système, retrouver un échange humain, c’est accepter de travailler pour autre chose qu’un salaire, et de donner.

Le prophète-paysan ne tire aucun profit monétaire de ces engagements bénévoles. Mais ces apprentis jardiniers sans grande expérience ni connaissances agronomiques qui bêchent le sol des “fermes Potemkine” donnent du “contre-modèle” Rabhi une image télégénique d’exploitation biologique économiquement viable — alors que ces fermes réalisent une part importante de leur chiffre d’affaires en facturant des formations.

Le mouvement Colibris ne supervise aucune exploitation agricole. Toutefois, son actuel directeur, M. Mathieu Labonne, coordonne GreenFriends, le réseau européen des projets environnementaux de l’organisation Embracing the World (ETW), fondée par la gourou Mata Amritanandamayi, plus connue sous le nom d’Amma. Sa tâche consiste à développer des “écosites modèles” dans les ashrams français d’Amma : la Ferme du Plessis (Pontgouin, Eure-et-Loir) et Lou Paradou (Tourves, Var). Dans ses comptes annuels de 2017, l’association ETW France, sise à la Ferme du Plessis (six hectares), déclare avoir bénéficié de l’équivalent de 843 710 euros de travail bénévole (20), toutes activités confondues. Et l’association MAM, qui gère Lou Paradou (trois hectares), de 16 346 heures (21) de seva, “l’une des pratiques spirituelles qu’Amma nous conseille particulièrement, le travail désintéressé en conscience, appelé aussi méditation en action, explique le site Internet de l’ashram. Cuisine, travail au jardin, ménage, travaux, couture… les tâches sont variées.” Les réseaux Amma et Colibris se croisent régulièrement, que ce soit lors des venues annuelles de la gourou en France, dans les fermes d’ETW, ou dans la presse des Colibris — Amma a fait la “une” du magazine Kaizen en mars 2015.

L’enthousiasme des patrons colibris

À partir de 2009, année marquée par la participation de Rabhi à l’université d’été du Mouvement des entreprises de France (Medef), le fondateur des Colibris rencontre des dirigeants de grandes entreprises, comme Veolia, HSBC, General Electric, Clarins, Yves Rocher ou Weleda, afin de les “sensibiliser“. Les rapports d’activité de l’association Colibris évoquent à cette époque la création d’un “laboratoire des entrepreneurs Colibris” chargé “de mobiliser et de relier les entrepreneurs en recherche de sens et de cohérence“. “On peut réunir un PDG, un associatif, une mère de famille, un agriculteur, un élu, un artiste, et ils s’organisent pour trouver des solutions qu’ils n’auraient jamais imaginées seuls“, lit-on.

Désireux de stimuler cette imagination, Rabhi a également reçu chez lui, ces dernières années, le milliardaire Jacques-Antoine Granjon, le directeur général du groupe Danone Emmanuel Faber, ainsi que M. Jean-Pierre Petit, plus haut dirigeant français de McDonald’s et membre de l’équipe de direction de la multinationale. “J’admire Pierre Rabhi (…), je vais à toutes ses conférences“, clame M. Christopher Guérin, directeur général du fabricant de câbles Nexans Europe (26 000 salariés), qui se flatte dans le même souffle d’avoir “multiplié par trois la rentabilité opérationnelle des usines européennes en deux ans” (Le Figaro, 4 juin 2018). Rabhi a également déjeuné avec M. Emmanuel Macron durant sa campagne pour l’élection présidentielle. “Macron, le pauvre, il fait ce qu’il peut, mais ce n’est pas simple, nous déclare-t-il. Il est de bonne volonté, mais la complexité du système fait qu’il n’a pas les mains libres.

À force de persévérance, les consciences s’éveillent. Le 8 mai 2018, à Milan, dans le cadre du salon de l’agroalimentaire Seeds & Chips, M. Stéphane Coum, directeur des opérations de Carrefour Italie, disserte devant un parterre de journalistes et d’industriels. Trois mois à peine après que M. Alexandre Bompard, président-directeur général de Carrefour, a annoncé 2 milliards d’euros d’économie, la fermeture de 273 magasins et la suppression de 2 400 emplois, le dirigeant de la succursale italienne fait défiler une présentation. Soudain, une citation appelant à l’avènement d’un “humanisme planétaire” apparaît à l’écran, accompagnée d’un visage au sourire rassurant. “Il y a six ans, j’ai commencé à lire Pierre Rabhi, déclare ce patron colibri. Pour que nous parvenions au changement, il faut que chacun “fasse sa part”. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui veulent changer le monde, et c’est aussi la volonté de Carrefour.” Réconcilier grande distribution et sollicitude environnementale, grandes fortunes et spiritualité ascétique : la sobriété heureuse est décidément une notion élastique.

Jean-Baptiste Malet

  • Jean-Baptiste MALET est journaliste et l’auteur de L’Empire de l’or rouge. Enquête mondiale sur la tomate d’industrie (2017).
  • Les références bibliographiques et les sources sont disponibles dans l’article original SUR MONDE-DIPLOMATIQUE.FR (août 2018).
  • Pierre Rabhi a également préfacé le livre de Tom HODGKINSON : L’Art d’être libre dans un monde absurde (2017). C’est dans wallonica.org…
  • L’illustration principale de l’article est © monde-diplomatique.fr ; l’iconographie est de wallonica.org.

Plus de presse, plus de débat…

LENOIR : A table n°7 (2013, Artothèque, Lg)

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LENOIR Thierry, A table n°7
(xylogravure, 69 x 90 cm, 2013)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Thierry Lenoir © louisedqs.be

Né à Soignies le 20 juillet 1960, Thierry LENOIR est diplômé de l’Ecole Supérieure des Arts Plastiques et Visuels de l’Etat de Mons. Il y a suivi plus spécifiquement l’enseignement de Gabriel Belgeonne dans l’atelier de Gravure et Impressions. Ancien motard et chanteur du groupe Rot Guts, Thierry Lenoir développe un langage brut, cru proche de l’imagerie populaire. Spécialisé dans la gravure sur bois, il affectionne particulièrement le travail sur MDF, matériau constitué d’un aggloméré de poussières compressées. (d’après   CENTREDELAGRAVURE.BE)

“Son art, avant tout narratif, se trouve, en effet, à la croisée des mouvements expressionnistes et des arts populaires, qu’ils soient d’antan, telles les images de colportages ou d’aujourd’hui, tels la bande dessinée, la caricature, le dessin publicitaire ou le graffiti. Fidèle à la technique modeste et directe de la gravure en relief – lino et bois – cet artiste utilise avec une rare vigueur la rudesse de ce procédé pour en dégager des images déclinées sur le mode de l’excès et de la dérision.” (d’après CENTREDELAGRAVURE.BE)

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Thierry Lenoir ; louisedqs.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

GRIMALDI : textes

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Laura GRIMALDI est née à Liège, le 17 décembre 1958 de parents immigrés venus de Sicile. Petite, elle jongle avec le sicilien, l’italien et le français. A 8 ans, elle découvre la poésie au cours de diction ainsi que la Sicile, cette merveilleuse île tant fantasmée. Elle éprouve ce qu’elle appelle “le choc à la terre“. Elle dira plus tard: “Mes racines ont la couleur du soleil“.

Tout dans sa vie la ramènera incessamment sur les rivages de ses ancêtres. Laura grandit en comprenant dans sa chair ce que veut dire “quitter sa terre” ce qui l’amènera à avoir de l’empathie pour toutes les personnes qui viennent d’ailleurs.

Agrégée en Psychologie, son expérience, son travail, ses voyages viennent enrichir son écriture qu’elle considère comme un chemin vers la quête du Soi et le sentiment profond que nous sommes Un. Elle est l’auteur d’un recueil de poèmes intitulé Terre d’Âmes, un roman est en cours d’élaboration.

Racines

Nos racines nous inondent
de bonheur,
de douleur,
de force
Elles montent en nous
et ne demandent
qu’à s’exprimer
à s’unir à d’autres racines.

Nudité

Ta nudité me comble
Elle est cosmos
Vigne et olivier

Les lettres de mon alphabet
pourront-elles donner naissance
à tant de beauté ?

Peut-être faudra-t-il mélanger
les lettres graciles
rondes et élancées
de plusieurs alphabets
pour mieux t’honorer

Elle est Harmonie
comme le début du Monde
Elle est Harmonie
comme le chant des oiseaux
Elle est Lettre au Monde
Poésie du sacré

Suis-je ?

Je suis arabe, juive,
musulmane, noire,
inuit, zoulou et mongole
Je suis argile verte
rouge et blanche
Je suis terreau
et limon du Nil
Je suis sable blanc,
ocre et gris
Je suis safran
nénuphar et fange
Je suis araignée
poulpe et félin
Je suis le son
l’énergie
le secret
le mystère
le ventre de l’humanité
toute entière.

Sans patrie

Un jour j’ai quitté ses yeux
Et je suis devenue apatride

Patrie

Patrie
raconte moi ta douleur
fais glisser tes larmes
par delà les frontières
Le seul chant qui devrait
être le tien
est celui des oiseaux
Ton drapeau
celui des anges
autour de ton berceau
et qu’aux frontières
flottent des panneaux
de Bienvenue

Patrie
dans ce tout petit mot
la protection et la bienveillance,
mais aussi tant de morts oubliés,
tant d’oliviers piétinés
Les fées auraient elles oublié
de se pencher
avec la même tendresse
sur le berceau
de chaque terre ?

Laura Grimaldi

  • L’illustration de l’article est © passion monde

Lire encore, dire encore…

KELLENS : Sans titre (2006, Artothèque, Lg)

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KELLENS Anne, Sans titre
(technique mixte, 25 x 20 cm, 2006)

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Anne Kellens

Issue d’une famille d’artistes (peintres, sculpteurs, architectes, décorateurs, restaurateur de peintures), Anne KELLENS (née en 1954) réalise des gravures, collages et dessins. Elle fréquente un cours de peinture de l’Académie des Beaux-Arts de Watermael-Boitsfort dès 1968. En 1977 elle est diplômée du cours de gravure de l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles, dont elle sera assistante éducatrice de 1979 à 1983. Professeure à l’École des Arts d’Ixelles du cours de dessin préparatoire de 1984 à 1988 et de gravure depuis 1985, elle a été en outre assistante du cours de gravure de La Cambre (Bruxelles) de 2011 à 2013.

Cette image réalisée par le collage de gravures fait partie d’une série où l’artiste décline le motif de deux chiens. Elle en fait un élément plastique au même titre que l’encadrement, qui vient compléter la composition. Jouant avec l’aspect factice des personnages et du décor, l’artiste lit représentation avec des objet-jouets et objet-sujets. Entre images copiées dans l’image et un papier peint, on ne sait s’ils sont feuilles et fruits réels ou reproduction d’un sujet.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Anne Kellens | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

HENNI: Sans titre (2016, Artothèque, Lg)

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HENNI Tom, Sans titre
(impression numérique, 30 x 40 cm, 2016)

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Tom Henni © dinny.canalblog.com

Designer et dessinateur, Tom HENNI (né en 1979) vit et travaille à Vaunaveys-la-Rochette dans la Drôme. Il est titulaire d’un Diplôme national supérieur d’expression plastique à l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, option communication graphique et illustration. Il oriente maintenant son travail entre commandes et projets personnels, et enseigne depuis trois ans le dessin et le design graphique à l’École d’Art et Design de Valence.

Cette image fait partie du premier portfolio édité par Ding Dong Paper (collectif d’éditeurs liégeois constitué de François Godin et Damien Aresta). Il s’agit d’une composition expérimentale et ludique sur les formes, les matières et les couleurs, où une vive touche rouge orangé vient trancher dans des tons froids et désaturés. Le résultat évoque une nature morte étrange et surréaliste.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Tom Henni ; dinny.canalblog.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

CEGS – Centre d’Études Georges Simenon de l’ULiège (Fonds Simenon)

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Né à Liège en 1903 et mort à Lausanne en 1989, Georges SIMENON est un écrivain majeur du vingtième siècle, à propos duquel il est devenu banal de multiplier les superlatifs. L’auteur est en effet d’une fécondité exceptionnelle : il a signé de son nom 192 romans (dont 75 Maigret), 158 nouvelles, 176 romans populaires sous pseudonymes, un bon millier d’articles de presse et une trentaine de reportages ainsi que 21 dictées, réflexions à caractère autobiographique enregistrées sur magnétophone. Il a vendu plus de 550 millions de livres et est l’auteur francophone du siècle passé le plus traduit dans le monde (3500 traductions dans 47 langues). Il est également l’écrivain de langue française le plus adapté au cinéma et à la télévision. Son œuvre a su conquérir un vaste public tout en séduisant les écrivains les plus exigeants, d’André Gide à Patrick Modiano, pour ne citer que deux prix Nobel de littérature.

C’est en 1976 qu’a été créé à l’Université de Liège, sous l’impulsion du Professeur Maurice Piron, le Centre d’études Georges Simenon, qui s’est donné pour objectif de développer les études concernant le romancier et son œuvre, de rassembler toute la documentation utile et d’aider les chercheurs dans leur démarche. Touché par l’intérêt qui lui était manifesté, Georges Simenon a décidé de faire don à ce centre d’études de toutes ses archives littéraires : c’est ainsi qu’est né ce qu’on appelle communément le Fonds Simenon. Il s’agit là d’une donation exceptionnelle, que l’université s’attache à conserver et à étudier depuis près d’un demi-siècle […]

[…] UNE JEUNESSE LIÉGEOISE

Georges SIMENON est né officiellement à Liège, rue Léopold, le jeudi 12 février 1903 : c’est du moins ce qu’a déclaré Désiré Simenon, le père de l’enfant. En réalité, Henriette Simenon a accouché à minuit dix, le vendredi 13 février 1903, et a supplié son mari de faire une fausse déclaration pour ne pas placer l’enfant sous le signe du malheur… Malgré cet incident, l’arrivée de ce premier enfant comble les parents et tout particulièrement le père qui pleure de joie : « Je n’oublierai jamais, jamais, que tu viens de me donner la plus grande joie qu’une femme puisse donner à un homme » avoue-t-il à son épouse.

Désiré Simenon et Henriette Brüll s’étaient rencontrés deux ans plus tôt dans le grand magasin liégeois L’Innovation où la jeune fille était vendeuse. Rien ne laissait prévoir cette union entre Désiré, homme de haute taille et arborant une moustache cirée, comptable de son état, et la jeune employée aux yeux gris clair et aux cheveux cendrés. Désiré est en effet issu d’un milieu wallon implanté dans le quartier populaire d’Outremeuse où son père, Chrétien Simenon, exerce le métier de chapelier. En revanche, Henriette Brüll, dernière d’une famille de treize enfants, a une ascendance néerlandaise et prussienne. Les Brüll ont connu une période faste lorsque le père était négociant en épicerie ; malheureusement, de mauvaises affaires et un endettement croissant conduisent Guillaume Brüll à la misère, tandis qu’il sombre dans l’alcoolisme. Choc qui ébranle Henriette et oblige la jeune fille à travailler très vite dans le grand magasin.

Georges Simenon naît donc en 1903 dans une famille apparemment unie et heureuse, et trois ans et demi après, Henriette accouche de Christian. La mère marque alors sa préférence pour le cadet car Georges n’obéit pas et semble assez indépendant. Tout le contraire de Christian, qui se voit doté de toutes les qualités : intelligence, affection, soumission à la mère… Très vite donc, une scission va être sensible dans la famille Simenon : d’un côté Georges, rempli d’admiration pour son père Désiré, de l’autre Christian, l’enfant chéri d’Henriette. Situation très vite insupportable pour le futur auteur de Lettre à ma mère. Alors âgé de 71 ans, Georges Simenon se souvient de cette époque lorsqu’il écrit : « Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien. Tous les deux, nous avons fait semblant… » (Lettre à ma mère, Chap. I). Ce terrible aveu écrit en 1974, trois ans et demi après la mort de sa mère, est révélateur du climat de tension qui règne dans cette famille apparemment unie, mais où le père heureux, mais résigné, courbe la tête dès qu’Henriette fait une réflexion. Cette mère dominatrice imposera très vite un mode de vie à toute la famille : hantée par le manque d’argent, déçue par le salaire de Désiré qui n’augmente pas, elle va prendre l’initiative d’accueillir des pensionnaires sous son toit. Dès son plus jeune âge, Georges Simenon va par conséquent vivre avec des locataires, des étudiants étrangers notamment .

L’enfance de Georges Simenon c’est aussi l’école, avec tout d’abord l’enseignement des frères de l’Institut St-André, tout près de chez lui, rue de la Loi… Georges est un élève prometteur, d’une piété presque mystique : il est le préféré de ses maîtres et fait ses débuts d’enfant de chœur à la chapelle de l’Hôpital de Bavière dès l’âge de huit ans.

L’Hôpital de Bavière à Liège

Alors que ses parents ne lisent jamais de littérature, le futur romancier est fasciné par les romans d’Alexandre Dumas, Dickens, Balzac, Stendhal, Conrad ou Stevenson. Après l’enseignement des Frères des Ecoles Chrétiennes, Georges est inscrit chez les Jésuites à demi-tarif, grâce à une faveur accordée à sa mère.

Au cours de l’été 1915, c’est la révélation de la sexualité qui va précipiter la rébellion de cet adolescent précoce : pendant les vacances à Embourg, près de Liège, il connaît sa première expérience avec Renée, de trois ans son aînée. Dès lors, Georges n’est plus le même et va rompre progressivement avec l’église et l’école. Il renonce en effet à l’enseignement des humanités pour s’inscrire au collège St-Servais, plus moderne c’est-à-dire à vocation scientifique. Georges restera trois ans dans l’établissement, mais abandonnera avant l’examen final en 1918.

Cet élève particulièrement doué, notamment dans les matières littéraires, achève donc sa scolarité à l’âge de 15 ans pour des raisons qui restent encore un peu mystérieuses. Si on en croit ses propres souvenirs évoqués lors d’un entretien, c’est l’annonce de la maladie de son père par le docteur Fischer qui a déterminé sa décision. Selon le médecin, Désiré, qui souffre d’angine de poitrine de façon chronique, a une espérance de vie limitée à deux ou trois ans. C’est du moins la version admise par les biographes de Simenon, mais le plus récent —Pierre Assouline— se demande si cet événement, souvent relaté par l’écrivain, n’est pas un alibi qui cache d’autres raisons plus profondes. Le jeune homme supporte de plus en plus mal la discipline du collège et son tempérament marginal s’affirme. En 1918, la page est donc définitivement tournée : Georges Simenon ne reprendra plus le chemin de l’école.

Janvier 1919. Le jeune homme cherche du travail en arpentant les rues de Liège et entre, à tout hasard, dans les bureaux de la Gazette de Liége, le grand quotidien local. La guerre est finie depuis quelques mois et beaucoup d’hommes ne sont pas revenus du front : Simenon tente sa chance et demande au rédacteur en chef un emploi de… reporter. Cet épisode qui paraît aujourd’hui assez incroyable est pourtant authentique. Engagé sur-le-champ comme reporter stagiaire par Joseph Demarteau, Simenon commence son apprentissage dans ce journal ultraconservateur et proche de l’évêché. Il doit ainsi parcourir Liège à la recherche de nouvelles, faire le tour des commissariats de police, assister aux procès et aux enterrements de personnalités. A seize ans, Georges Simenon a trouvé, sinon sa vocation, du moins une activité qui lui convient particulièrement : toujours en mouvement, il apprend très vite à taper à la machine, rédiger un article et rechercher l’information partout où elle se trouve. L’expérience durera près de quatre ans, et au cours de cette période, il trouvera la matière de nombreux romans.

1921, c’est l’année où Georges va se fiancer avec Régine Renchon, une jeune fille rencontrée quelques mois plus tôt au sein d’un groupe d’artistes plus ou mois marginaux. Pourtant la fin de l’année est un tournant : il y a d’abord le service militaire qui s’annonce au mois de décembre, mais surtout un drame —certes prévisible— la mort brutale de Désiré le 28 novembre 1921. Et c’est l’armée qui l’attend le lendemain de la disparition de Désiré. Simenon a devancé l’appel pour en finir au plus tôt avec cette formalité qui nuit à ses projets professionnels et va faire ses classes à Aix-la-Chapelle. La corvée ne dure pourtant pas longtemps car le cavalier Simenon revient à Liège au bout d’un mois, grâce à ses relations. Cependant le jeune homme se sent de plus en plus à l’étroit dans sa ville natale mais aussi au sein de la rédaction de La Gazette de Liége, malgré les tentatives de son rédacteur en chef pour le retenir. Dégagé de ses obligations militaires, selon la formule consacrée, Simenon a pris sa décision : il part tenter sa chance à Paris…


D’autres initiatives…

LE BAISER : Avant d’être affectif et amoureux, il était politique

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Non, le baiser n’a pas toujours été l’expression ni le partage spontané d’un amour ou d’une sympathie réciproque. Ce désir de sentimentalité et ce sens de l’abandon à l’autre n’était pas tout à fait le ressenti de nos ancêtres… Comment ce geste politique est-il progressivement devenu désir ?

Invités sur le même plateau tv, le directeur de Philosophie Magazine Alexandre Lacroix et le sociologue Jean-Claude Kauffmann retracent les origines du baiser, une pratique culturelle qui s’est essentiellement développée en Occident, depuis la Rome antique. Ils rappellent pourquoi le baiser a une très longue histoire politique.

Au départ une reconnaissance politique entre égaux

Dans la Rome antique, on embrasse son rang

Eh oui, le geste du baiser tel que nous le pratiquons, remonte à une tradition occidentale datant de l’Empire romain. Pour les mœurs romaines, en public, le baiser était restreint au seul sentiment d’appartenance à un même clan social. Réduit à une idée d’égalité sociopolitique essentiellement. Le mariage aura directement hérité de cette conception-là du baiser lorsque les mariés s’embrassent en public à la mairie, comme pour exprimer leur union au sein de la même famille. Alexandre Lacroix explique qu’il était à ce point si codifié politiquement que les Romains déclinaient le baiser sous trois formes :

  1. Le basium qu’on se faisait au sein de la famille. C’était un baiser sur la bouche qui se comprenait comme un geste de respect, de piété filiale, de sorte à souder la famille. Une mère embrassait ses enfants sur la bouche et on s’embrassait sur la bouche entre frères et sœurs.
  2. L’osculum entre les membres d’une même corporation, ancêtre de la bise amicale quand il s’agissait à l’époque de s’embrasser quand on faisait partie du même corps politique. Entre sénateurs par exemple, on s’embrassait sur la bouche. C’est une reconnaissance entre égaux.
  3. Le suavium : le baiser des amants.

Il est impossible par exemple d’embrasser des esclaves ou des prostituées. D’ailleurs, aujourd’hui, l’interdit du baiser tel qu’il existe dans la tradition de la prostitution, c’est d’abord une opprobre qu’on a jetée sur les prostituées, parce qu’on ne les considérait pas comme des égales…

Sur un mur de Berlin…

Chez les premiers chrétiens, entre égaux qui partagent la même foi

Les premiers chrétiens s’embrassaient en signe de reconnaissance entre fidèles d’une même religion. Là encore, le baiser chrétien, avant de traduire un aspect religieux, c’est un baiser de paix qui se partage entre tous chrétiens à la messe.

Alexandre Lacroix : “Paul de Tarse, qui s’est prétendu apôtre et a connu les tout débuts du christianisme, disait qu’il fallait saluer tous les frères par un saint baiser. De culture romaine, il terminait régulièrement ses épîtres en recommandant aux croyants et aux fidèles de la même foi d’échanger entre eux ce saint baiser, les hommes s’embrassent entre eux et les femmes entre elles. Une manière d’échanger entre eux le basium romain qui est réinvesti dans le cadre de la communauté religieuse et exprimer le partage de la même foi. Cette même foi existe toujours dans nos baisers actuels comme d’une empreinte culturelle. Simplement, à défaut d’être religieuse, cette nouvelle foi s’éprouve en amour car elle reste une transcendance qui nous traverse et dont on reconnaît la valeur. Mais ce baiser de la paix tombe en désuétude à partir du XIe siècle.

Le baiser continue à structurer certaines relations d’hommes à hommes d’une manière horizontale dans le cadre de la Féodalité, quand un vassal jure fidélité à son seigneur, et quand son seigneur jure de protéger son vassal en s’embrassant ou bien quand les chevaliers s’embrassent sur la bouche en guise de reconnaissance et d’appartenance à la même communauté.

C’est au XVIe siècle que le baiser amoureux se désacralise et devient presque totalement réservé aux amants, dans un sens amoureux certes mais qui reste occulte, à l’abri de la sphère publique, cantonnée derrière les rideaux de la vie privée.

Le baiser presque invisible jusqu’au XIXe siècle

Jean-Claude Kaufmann explique pour finir que “dans la population en général, et dans les pratiques de séduction, le baiser est très rare jusqu’aux XIXe-XXe siècles. Pour exprimer sa relation, son union, on se tordait les poignets… on se jetait des cailloux… ou même, lorsqu’on passait un contrat de fiançailles, il était normal de se cracher mutuellement dans la bouche.

Une majorité de gens entre dans la vie maritale et dans la vie sexuelle sans avoir reçu un seul baiser jusqu’au XXe siècle.

On comprend donc que le baiser amoureux ne se démocratise publiquement que très tard, grâce à la photographie, aux cartes postales et surtout le cinéma d’Hollywood. Comme la censure impose une séduction cinématographique dénuée de contacts, par des jeux de regards, le baiser finit par se démocratiser d’un seul coup avec une grande ampleur à partir des années 1970. Comme s’il répondait à un besoin enfoui au plus profond de nous, de puis longtemps, un besoin auquel on avait toujours songé mais sans jamais pouvoir le faire.


Aimer encore…

COPPEE : Sans titre (s.d., Artothèque, Lg)

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COPPEE Marylin, Sans titre
(linogravure, 48 x 64 cm, s.d.)

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Marylin Coppée © lavenir.net

Cofondatrice de l’atelier de gravure Kasba et membre de l’atelier de gravure Razkas, Marylin COPPEE (née en 1968) vit et travaille à Bruxelles. Elle participe régulièrement à des expositions et à des éditions collectives. Elle réalise des images noir et blanc dont les formes, aplats ou striées, ont souvent l’air d’avoir été découpées.

Évoquant des formes animales (oiseaux, poissons) et des éléments naturels (eaux, air), cette image épurée donne des sensations d’espace et de voyage imaginaire. Les vides laissent place à la pensée.

  • L’illustration de l’article s’intitule “Amour” et témoigne également de la technique de l’artiste.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Marylin Coppée ; lavenir.net | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

LOTIN : San Miguel de Allende, Mexico (2009, Artothèque, Lg)

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LOTIN Baudoin, San Miguel de Allende, Mexico
(photographie, 12 x 21 cm, 2009)

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Photographe indépendant depuis 1974 et réalisateur de documentaires, Baudoin LOTIN (né en 1953) vit et travaille à Maizeret (Andenne). Il expose ses photographies (Belgique, Canada, Espagne, Les rencontres d’Arles en France, Mexique). Il participe à des missions photographiques (comme “Tbilissi 3“ en Géorgie). Il poursuit un travail sur le Mexique publié aux Presses Universitaires de Namur Mexique : Photographies (1985) et El silencio de la Palabras : Petites histoires mexicaines(2003). Lauréat d’une bourse du Ministère de la Communauté Française de Belgique et d’une Bourse des amis de l’Unesco (Louvain-la-Neuve), du Prix national Photographie ouverte (Charleroi), Baudoin Lotin a également participé à la création de galeries et d’ateliers pour la photographie (1981 -2012).

Saisissant un contraste de lumière, entre la pénombre d’un intérieur et la lumière provenant de l’extérieur, le photographe place la fenêtre au centre de la composition, et divise l’espace de la fenêtre en deux (paysage dans la partie basse et le ciel clair en haut). Si cette dernière attire le regard par ses couleurs et sa lumière, on voit un travail subtil des formes des objets et matières présentes dans la pièce. L’image n’est pas sans faire au thème de la fenêtre dans les tableaux anciens. 

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © baudoinlotin.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

HERBET : Batumi, République autonome d’Adjarie, Géorgie (2010, Artothèque, Lg)

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HERBET Philippe, Batumi, République autonome d’Adjarie, Géorgie
(photographie, 39 x 39 cm, 2010)

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Ph.Herbet © Prodije Mbonzo

Philippe HERBET est né en 1964 à Istanbul. Ses parents reviennent en Belgique deux ans plus tard et vont vivre à Seraing. La photographie, l’écriture et les voyages vers l’Orient occupent la majeure partie de son temps. Fasciné autant par la littérature que par les images, il accompagne souvent ses photographies de textes. En 2000, une première exposition personnelle à l’Espace Photographique Contretype à Bruxelles lui est consacrée et il publie “Rhizome” son premier livre chez Yellow Now, qui sera suivi par quatre autres livres chez divers éditeurs. (d’après HERBET Philippe et CONTRETYPE.ORG)

Cette photographie est issue de la série publiée dans le livre Lettres du Caucase (Yellow Now), et exposée à l’espace photographique Contretype à Bruxelles. A six reprises, sur deux années, Philippe Herbet a voyagé dans le Caucase, en Adyguée, Karashaïevo-Tcherkessie, Abkazie, Kabardino-Balkarie, Ossétie du Nord, Ossétie du Sud, Géorgie, Ingouchie, Tchétchénie et au Daguestan. “Je n’avais pas de but particulier, simplement vivre, tenter de me perdre, errer, écrire des lettres, me questionner sur le romantisme au XXIe siècle, me livrer à la contemplation des paysages, goûter l’air rare des sommets, produire des liens entre ces républiques au-delà des frontières créées par le pouvoir et les religions, me laisser aller à la beauté de la rencontre avec ces frères humains qui m’ont beaucoup impressionné”. (d’après CONTRETYPE.ORG).

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Philippe Herbet ; Prodije Mbonzo  | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

WUIDAR, Léon (né en 1938)

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Développant avec assiduité et quelques gouttes d’humour un art abstrait dit géométrique (pour le distinguer de son pôle lyrique), le peintre liégeois Léon WUIDAR produit depuis le milieu des années 1960 une œuvre aussi cohérente que surprenante à laquelle le MACS consacre, après le Museum Haus Konstruktiv à Zurich, une importante rétrospective en réunissant pour la première fois au sein d’une institution muséale en Belgique un vaste ensemble de tableaux, collages et carnets de dessins. Intitulée À perte de vue, l’exposition met en lumière, à travers un choix d’œuvres réalisées entre 1962 et aujourd’hui, l’évolution constante d’un artiste qui s’est imposé progressivement, en marge des modes ou des chapelles artistiques, comme l’un des artistes les plus libres et délicats de sa génération.

Né à Liège en 1938, Léon Wuidar commence à peindre en autodidacte dès 1955 en cherchant à s’orienter parmi les multiples voies que la peinture figurative présente encore à cette époque. Après une période de recherches tous azimuts, en quête de son identité artistique, il abandonne en 1963 la figuration au profit de l’abstraction, tout en ayant parfaitement conscience de ne pas appartenir à la génération de ses pionniers, mais bien décidé à en poursuivre l’aventure et surtout en perfectionner l’esthétique. Historiquement, son œuvre se distingue ainsi par la minutie qu’il ajoute à la facture relativement élémentaire des tableaux de ce registre que lui révèlent les reproductions de deux tableaux de Ben Nicholson découverts dans une revue en fouillant la charrette d’un bouquiniste. Quand il s’engage quinze ans plus tard, avec un tableau comme À perte de vue (1968), dans ce même style néo-plasticien, Léon Wuidar aura le projet en effet de le faire évoluer vers une peinture lisse et claire où la couleur, habitée par une certaine volupté, y soit épanouie : “Visiteur attentif des galeries, confiait-il à Ben Durant, je regardais ces tableaux abstraits avec cette réflexion récurrente : ce que je vois a quelque chose de primitif, à la fois par sa spontanéité, la simplicité des moyens et, dans le meilleur des cas, la fraîcheur des couleurs. J’imaginais une évolution de la peinture abstraite : la réalisation d’un travail plus profond, plus équilibré, que l’on aurait défini comme un art classique. J’avais évidemment à l’esprit l’évolution de l’art grec, on y voit fort bien les changements depuis les kouroi et les korai archaïques, jusqu’à l’équilibre de la période du IVe siècle.

Représentant un personnage devant un miroir déformant, le tableau Anamorphose (1964) apparaît avec le recul historique comme l’emblème de ce passage vers l’abstraction à travers un cadre pictural où la perspective linéaire classique n’est plus de rigueur. S’écartant du dogme moderniste et de sa froide objectivité, Léon Wuidar apporte ainsi à ses premières compositions géométriques une touche personnelle où affleurent les traits d’humour, les références culturelles, les motifs ornementaux ou encore les signes ambigus. Simples dans leur structure, mais complexes dans leur dédale, ses compositions invitent le public à parcourir un réseau de signes qu’il lui faut apprendre à lire à la façon dont le langage imagé des rébus et des idéogrammes se déchiffre. Cet intérêt pour les images codées ou chiffrées, voire cryptées, est manifeste à la lecture des carnets de dessins où d’ingénieuses trouvailles graphiques transparaissent dans ses recherches de motifs ornementaux, de typographies, de pictogrammes et de calligrammes. Sans parler d’ésotérisme, on soulignera néanmoins que le plaisir sémantique que procure en général le langage iconique de Léon Wuidar n’est pas éloigné du blasonnement tel qu’il se pratique dans l’héraldique médiévale. Comme les allégories d’autrefois, ces assemblages de signes se présentent à nous comme une sorte d’écriture figurative qu’on qualifiera volontiers de postmoderne. Dans les tableaux où les glyphes et les cartouches apparaissent comme des survivances d’anciennes civilisations, notamment égyptiennes ou précolombiennes, le trait est clairement cette union primitive et inextricable du dessin et de l’écriture, de la gravure et de l’architecture, de l’image et du mot.

Professeur de dessin depuis 1959, Léon Wuidar enseignera à partir du milieu des années 1970 les arts graphiques à l’Académie des Beaux-Arts de Liège en compagnie de Jacques Charlier. À cette époque où il demande également à son ami l’architecte Charles Vandenhove de lui dessiner sa maison à Esneux, la construction de ses tableaux gagne en solidité en développant un langage architectonique fondé sur une famille de signes que le peintre reprend régulièrement, comme le motif ornemental à chevrons ou le rectangle elliptique qui évoque le cartouche dans lequel les Égyptiens inscrivaient leurs hiéroglyphes. Au croisement de l’architecture et de l’écriture, cette esthétique du glyphe – ou du trait ciselé – préside aussi à la mise en œuvre de la première intégration que l’artiste réalise en 1977 sur la façade du restaurant universitaire du Sart Tilman à Liège. Sous la forme cette fois de compositions verticales, cet agencement séquentiel de signes apparaît encore dans une série de bas-reliefs en bois que Léon Wuidar réalise en 1985 et qui rappelle les caractères d’imprimerie en plomb utilisés autrefois par les typographes. Ce goût du peintre pour les métiers du livre se retrouve également dans les nombreux reliures et emboîtages qu’il commence à réaliser à cette même époque. Fruits d’une collaboration étroite avec les artisans, ces travaux débouchent parfois sur l’emploi de matériaux inattendus et sensuels comme l’ivoire végétal, l’ébène ou le celluloïd. Dans cette veine précieuse, l’artiste réalisera aussi quelques livres-objets qui témoignent encore d’un certain goût baroque pour le pli.

Développant à sa façon une poésie concrète, le peintre construit dès le milieu des années 1980 certains de ses tableaux à partir d’un jeu non seulement de lignes et de couleurs, mais encore de lettres ou de mots. Dans plusieurs compositions, ce seront aussi les figures qui s’inviteront clandestinement en perturbant ainsi le dogme d’une abstraction géométrique auquel le peintre n’aura jamais adhéré totalement. Par un effort d’imagination et un jeu de suggestion, il est ainsi possible de reconnaître dans nombre de ses tableaux, dépourvus à première vue de figuration, les signes de choses concrètes : la cime d’un sapin, un nez de clown, les lettres d’un mot. Pour d’autres compositions, l’abstraction procède de la seule stylisation du motif qui, réduit à un pictogramme, demeure clairement identifiable : un masque, un trou de serrure, une pipe, une chaise et une table de bistrot. Pour d’autres encore, les références visuelles dont certaines sont tirées de l’histoire de l’art, comme la toile New York Movie d’Edward Hopper dans Louvreuse, nécessitent d’être énoncées clairement pour les retrouver. Dans cet esprit, entre abstraction et surréalisme, Léon Wuidar rendra d’ailleurs hommage à René Magritte par un clin d’œil à sa célèbre “pipe” (La Trahison des images, 1928 – 1929).

La plume et l’encre occupent une place importante dans les procédés de composition, les projets d’intégration et les multiples travaux graphiques que Léon Wuidar réalise avec une remarquable précision. Éprouvante, la technique du dessin à main levée dont il s’empare à ses débuts est abandonnée ensuite pour donner lieu vers 1990 à des œuvres où intervient en plus du dessin le collage d’éléments trouvés, notamment des cartes postales et des papiers marbrés (à la cuve). Depuis des décennies, Léon Wuidar accumule d’ailleurs dans ses carnets de dessins des projets, des notes et des recherches graphiques, toujours de petite taille, dont la diversité ne retire rien à la cohérence esthétique de l’ensemble. Au fil des pages, s’enchaînent et se mélangent, telle une collection de timbres postes, les multiples facettes d’une œuvre qui se donne à voir dans toute l’étendue de sa curiosité et en formule la synthèse : publicités, motifs ornementaux, typographie, reliures, jeux de mots, et surtout diverses compositions pour de potentiels tableaux… à réaliser un jour. S’y dévoilent nombre de recherches graphiques où se déclinent en un alphabet visuel de tels motifs décoratifs, parfois associés même à des éléments naturalistes : l’étoile, la neige, l’éclair, le feu, le cœur, la Lune ou encore l’œil. Cette manière de concevoir le dessin comme une figuration proprement emblématique du monde rapproche aussi sa démarche de celle d’un autre peintre liégeois : Marcel Lempereur-Haut. Abstrait de la première heure, cet artiste discret fut l’auteur d’une œuvre géométrique, à partir des années 1920, où les jeux délicats de polygones ou de fractales renvoyaient, si on voulait, aux formes merveilleuses d’un nid d’abeilles ou d’un flocon de neige. Ancré dans son désir de poursuivre l’aventure de l’art moderne tout en s’en distanciant avec modestie et humour, Léon Wuidar a accepté ainsi que soit présenté en regard de son œuvre un tableau de ce premier abstrait wallon.

Tout au long de sa carrière, Léon Wuidar a exposé régulièrement ses œuvres. Depuis une décennie, sa présence sur la scène artistique prend une envergure de plus en plus internationale, comme en témoignent ses expositions personnelles à Bonn (2007), Lille (2009), Londres (2018) ou Zurich (2020). Par ailleurs, son travail figure également dans de nombreuses collections publiques en Belgique (Musée des Beaux-Arts, Bruxelles ; Bibliothèque Albertine, Bruxelles ; Musée d’Art Wallon, Liège ; Cabinet des Estampes, Liège ; Musée en plein air du Sart Tilman, Liège ; Centre de la gravure et de l’image imprimée, La Louvière ; Fondation Meeùs, Louvain-la-Neuve ; Musée de Mariemont, Morlanwelz ; Musée des Beaux-Arts, Verviers) et à l’étranger (Fernmeldetechnisches Zentralamt, Darmstadt, Allemagne ; Dorstener Maschinenfabrik, Dorsten, Allemagne ; Fondation IDAC, Mondriaanhuis, Amersfoort, Pays-Bas).


Contempler encore…

CADET : Sans titre (1974, Artothèque, Lg)

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CADET Christian, Sans titre
(photographie argentique, 40 x 50 cm, 2007)

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Enseignant du secondaire et assistant à l’ULG (agrégé de chimie), Christian CADET  (1946-1988) développe une pratique autodidacte de la photographie et fréquente le club photo de Trooz et d’Angleur (enseigne la photographie par la suite).

Prise en 1974 en Ardèche, le photographe séjournait dans un petit village de la région. L’appareil utilisé est un Rolleiflex (négatif 4×4).

On perçoit dans l’image une question des générations dans les espace-temps parfois arrêtés des villages, mais aussi l’organisation de la vie de famille au fil des générations où chacune a son rôle.

Si l’utilisation du noir et blanc concorde avec l’époque, elle résulte également d’un choix, et permet à l’artiste de travailler l’ombre et la lumière dans l’image pour rendre des tons de noir dans l’image.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Christian Cadet | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

FRANSSEN-BOJIC : Ciel et terre 3 (2007, Artothèque, Lg)

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FRANSSEN-BOJIC Dragana, Ciel et terre 3
(lithographie, 30 x 40 cm, 2007)

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© dragana-franssen-bojic.com

Dragana FRANSSEN-BOJIC est née à Kragujevac, en 1952, en Serbie. Elle a effectué des études de Génie Civil en construction à l’université de Belgrade jusqu’au 1976. En Belgique depuis 1980, elle est diplômée en peinture et en gravure à l’Académie des beaux-arts de Verviers. Dragana est membre du collectif d’artistes “Silence, les Dunes” et du “Groupe U”. Elle a présenté de nombreuses expositions en Belgique et à l’étranger. (d’après SERGE-HENDRICKS.BE

A travers ces jeux formels, imbriquant des formes abstraites rectangulaires de couleurs bleues et brunes, l’artiste semble ouvrir des fenêtres vers des paysages intérieurs. Le titre, d’autant plus important que l’œuvre est a priori abstraite, renvoie le spectateur vers une série de notions opposées : couleur froide/couleur chaude, clair/obscur, spirituel/matériel.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © dragana-franssen-bojic.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

BEUGNIES : Génération Tahrir (2011, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

BEUGNIES Pauline, Génération Tahrir 
(photographie, 30 x 45 cm, 2011)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Pauline BEUGNIES © lavenir.net

Née à Charleroi en 1982, Pauline BEUGNIES (Prix Nikon Press Photo Award 2013) suit des études de journalisme à l’IHECS (Bruxelles). Elle assiste au réveil de la population dans les manifestations de 2011 en Égypte durant ses études d’arabe au Caire pendant cinq ans. Elle explique suivre les jeunes qui, “minorité marginalisée du travail, de la vie familiale et de la politique“, interrogent et combattent la tyrannie et le patriarcat avec “l’art, l’activisme et les relations sociales“. Elle coréalise le documentaire Sout al Shabab (la voix des jeunes) – prix du Mediterranean Journalism – et réalise son premier film documentaire sur la jeunesse égyptienne, Rester Vivants.

Cette photographie s’inscrit dans les périples de la photographe et fait partie du travail pour son livre Génération Tahrir (janvier 2016, éditions du Bec en l’Air). Ce travail a fait aussi l’objet de plusieurs expositions au musée de la photo de Charleroi, à Marseille et Paris. On retrouve dans cette image, malgré le fait journalistique, le souci de la composition (couleurs, division de l’image avec des lignes de perspectives, ligne d’horizon) et du détail narratif (personnage féminin principal au premier plan) pour former une photographie qui rappelle les grandes peintures de scènes historiques. Elle écrit le présent, esthétise la réalité, sans la dénaturer avec toute sa force symbolique.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Pauline Beugnies ; lavenir.net | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

PETINIOT : Sans titre (Port de Liège) (2008, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

PETINIOT Michel, Sans titre (Port de Liège)
(dessin au feutre, 35 x 36 cm, 2008)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Michel Petiniot © peinturepeinture.wordpress.com

Depuis 1989, Michel PETINIOT fréquente les ateliers artistiques du Créahm à Liège.  Autonome, calme et posé, il trouve progressivement la technique graphique qui convient le mieux à son tempérament consciencieux : le dessin au feutre noir ou à l’encre de chine sur petit format. Inspirée des estampes de Breughel, sa technique se rapproche de celle de la gravure (d’après MADMUSEE.BE).

Ce dessin au feutre est une vue du port de Liège et fait partie d’une série de dessins présentant quelques lieux emblématiques de la Cité ardente. Un trait épais structure la composition proche d’un plan, qui confine à l’abstraction. On y distingue cependant quelques éléments figuratifs : beaucoup de drapeaux, ainsi que les ondulations du fleuve.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : ©   Michel Petiniot ; peinturepeinture.wordpress.com | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

DESIR : Les Vaches (2013, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

DESIR Marie-Jeanne, Les Vaches 
(lithographie, 33 x 55 cm, 2013)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement
à l’Artothèque Chiroux de la Province de Liège ?

Marie-Jeanne Désir © culture.uliege.be

Marie-Jeanne DESIR a participé à l’atelier “Gravure” du Centre culturel de Marchin. Pour elle, graver, c’est élaborer un projet, penser son sens et son graphisme, revenir sans cesse sur l’ouvrage, travailler, imprimer, travailler… Ce qui lui plaît, in fine, c’est le corps, les mains qui fabriquent et expriment “au plus juste” des émotions. Marie-Jeanne Désir est également écrivaine et a publié plusieurs livres (d’après CENTRECULTURELMARCHIN.BE)

Marie-Jeanne Désir utilise des reproductions de vieux documents des chemins de fer français. Son intervention colorée vient apporter un regard décalé, un commentaire amusé qui tranche avec l’austérité un peu désuète du document original. Ici, l’artiste ajoute des silhouettes de vaches orangé, qui semble placidement vouloir regarder passer un train, seulement évoqué par le tracé technique et schématique d’une voie.

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque Chiroux | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Marie-Jeanne Désir ; culture.uliege.be | remerciements à Bénédicte Dochain et Frédéric Paques

BRATHWAITE, Ark (poème, 2004)

Temps de lecture : 17 minutes > Le dernier Body_Soul de Hawk
chez Ronnie Scott à Londres
11 septembre 1968 _ suite

Hawk 

dans un linceul de miroirs. ondées. hanté par les Jumelles
. voix de câbles croulants. Tours terr
-assées longtemps avant son temps ici fulg. urant l’avenir

  Rollins Bridge is fallin down

à londres . où il arrive
ce tournoy-
ant temps doré

 arbres cédant leurs feuilles

tôt comme ceci . cette saison trottoir précoce automne crissant
esprits vol.ants blancs comme chute
de neige chute de chagrin

 dans le froid

embrassant l’air tendre qui ne peut te
soutenir pas
de chaude pirogue mon sonûgal

 qui ne peut . qui ne peut te soutenir
o mon amour mes pétales fra-
giles fanés flétris

 pétales d’amour de toi ce temps doré à lon-
dres précoce automne du premier temps  s’effeuil-
lant brû-
lant les

traîttoirs
et les marronniers. et tourner
le dernier coin s’engouffrer chez Ronnie Scott

les lumières baissées déjà même au bar
la salle bondée tendue serveurs silencieux
ce soir. là toutes ces années

un son jamais vu
jusqu’ici . monte sur scène aux applaudissements frémissants
sous le choc pour toutes les fois où nous tendons

nos oreilles à sa force fruitée, au tonnerre
le saut
souple du Missouri stomp en do dièse

                                                                                          au
blues country uptempo. la grâce
brune convaincante insoucieuse de Hawk qui approche

qui maintenant se dresse len. tement sous les spots de Londres
dégingandé et frêle . crinière clairsemée et grise
la musique qu’il commence à balancer si im-

perceptible juste un rêve sur
ses lèvres . les premières notes chu-
chotant quelque chose comme la mort

de toutes les certitudes connues .
nos usages . notre force
fonçant à tombeau ouvert les tombereaux

de notre avenir caram.
bolent et soudain dans cette intimité inaugurale
il semble ne pouvoir jouer les créatures de dieu petites et grandes

pourraient ne pas avoir la force de faire swinguer
son souffle dans cette embouchure courbe de plastique placide
la faire respirer

et sûr . et la faire frissonner vivace comme les tours
de sa métropole ouvrant nos oreilles pour nous clore les yeux aux sourires
et nous rassembler en un moment 

magique que lui seul pourrait calmerde myrrhe et de sel d’anageda & de cannelle sur notre
chair

Et alors le souffle revient . lent . vacill-
ant d’abord
et puis il semble chambouler inconnue dangereuse

une lumière
bien loin à l’horizon  . frais
vols clign/otants, une grande flotte traversant la fluide

nuit & l’air là-haut
une grande marée montant montant ostinato  vers lui sur le
podium grand

maintenant . le saxo s’étirant argenté jusqu’à envelopper
l’or du cor . et c’est à nouveau Hawk
et nouveau . le doux cri soulevant les plumes de tous les sons

autour de lui .  pli-
é et déployé comme le chœur presque chant
du coq nous atteint  dans cet air distant de New

York par delà ce que nous appelons vieillesse . infirmité . la perte
de l’el dorado le para. box du para. dés . vie
dans ce petit jeu roulant de pirogue chauvirant au hasard.

Car ceci est quelque chose d’autre . autre autre
chose . loin loin au-delà de ce que jamais nous aurions conçu . anti-
cipé quand commence la muse

ique. croyons
que nous connaissons de la muse
doucement rageuse piège et image et collage . croyons
que nous partageons l’homme qui fait cette mus . ante musique

et que avec la folie faite hommes en cette saison
d’été indien et pastoral il n’y aurait pas déclin de pouvoirs .
nos hanti. cipations là en plein éveil et presque toutes ac-
complies . pas encore l’hésitation en suspens . cuivrée . coupable

les yeux liquides séduisent  bercent scintillent la pause
avant que les clés ne commencent à tourner
le coin du globe . et ainsi malgré la chute
des pétales de prière – rien ne se fanerait – ne se flétrirait.

Mais ceci est quelque chose d’autre . autre autre
hose
autre autre chose au-delà du paradigme
loin loin au-delà de la limite

            du para .
dés . que ce que nous faisons . faisons bien pourrait bien
durer longtemps longtemps après que le premier souffle dé-

faille . après la chute des dernières feuilles des dernières graines
à travers cet air de Londres la mince
et creuse image de Hawk

seul enclos dans la lumière
comblant lentement son ombre  au pied du
micro. le premier pas

gauche, tout tout premier pas. première
attaque confiante de notes legba . écar-
tant le silence pour que l’homme se remette à marcher sur

la fraîche eau laconique . ploy-
ant les genoux pour saluer la sensation
du pouvoir qui revient

les pétales . accordages . les sombres roses de magnolias
les changements . riffs
flamboyants

ainsi le bassiste  peut reprendre sa pose voûtée son sourire habi.
tuel . cuivre betcha betcha des cymbales et radar gloussant tzi
ing aper. cevant où nous sommes
à avancer ensemble vers le Nil fertile

nous souvenant redevenant entiers & puissants
les paniers de bolgatanga débordants & oranges
généreuses & radeaux de canne à sucre . jus

frais sirop de tamarinier. à mi chemin de l’allée
le saxophone axe + axé mijotant la salle d’obscurité enfumée
avec une gaie. té que nous savons maintenant ravie à nos yeux par

trop d’inattention . lourdeur langueur lassitude morne
désespoir impuissant ravageur
le clapotis brisé de l’eau qui s’infiltre dans notre unique pirogue
. peut-être notre dernier bon temps à londres

mais un jour certain de l’avenir de new
york.  sa majesté magique énigmatique fleuris-
sant la salle . la lueur de son

corps le seul mot que nous ayons pour ce qui est – cet éber-
luement autour de ces tours futures de son chef d’œuvre solo
se dressant à nouveau sonore vers la croix d’argent

d’un jet qui approche . disséquant dans le bleu
la pleine mosquée et présages blancs de la lune
juste des après-midis avant . haut au-dessus de Berkeley Square .
au-dessus de

Heroes Square . au dessus de Washington Square. Wall Street
Canal. Le cimetière des nègress. corps . corps . corps . corps
se déver-

sant de ce sombre stromboli de Man-
hattan dans de confuses catacombes de dis-
parition d’amour et grâce et douleur & brûlure persistante .

le cénote de cristal effondré . les
tôles styrées fendues éclatées spiralant du volcan
muet en cloche de fumée

leurs vitres . éparpillées en mélopées étranglées
vers la valence mascarade d’un sol lointain.   le chant
brumeux montant des puits du carnage . quelque part .  quelque

pesant don-
jon errant parfum lointain échec de l’ibis
cette nourriture & promesse d’un miracle . mais pas encore pas

encore. même si nous le savons en route tandis que nous comptons
les maux les morts les mutilés le grincement le coût écra.sant
les débris les petits les aveugles tombant de l’air carbone

& claquements lacérations des blessés
amassés . odeur de carnage
de chair tordue et imprimée sur les fers . chair

devenue sel . sel de-
venu brandon gruau carbonisé cendres cendres éclair de
larmes . les larmes au bout des doigts comme goudron

le noir collant  brouillages brûlés bombardés
lacérés le diamant 
les gens marchent sur leur cœur en bouillie & vivent ds la lune

et d’autres s’arrêtent écartelés à demi vivants attendent
montée d’une burka de poussière & monstre tout autour
de nous dans ces vagues rugissantes et ventre de rage qui chuchote maintenant

un al-quaida lové noyé devant nous et sous nous
bien-aimés descendus  dans les arêtes de tonnerre démoniaque
descendus disparus dans la ruée as . pirée d’air
hurlant de lave et de cimetière mes petites filles chéries chéries

o hurlez héros . Hiroshima . au quelle dommage
. quel Agent Ornage kora

 soufflées avec leurs rubans . précipitées dans le caniveau
leurs douces huiles rouges
tachent le silence de parking et sifflement de minuit nucléaire
éveillant lentement les larges trottoirs blanchissant s’élargissant

toc toc à la porte des cieux

mon oncle du Coin des Bonnes Affaires chez Filene
n’ira plus jamais y acheter ni là ni nulle part si merveilleusement .
sa lèvre de titane cell.ulaire si affamée naguère de donner des
nouvelles ne se plaindra plus du 92e étage

on n’a pas trouvé son corps . on n’a pas trouvé son téléphone
quelque part dans le vaste fleuve béant des plénitudes de la
blessure de la ville . il est aveugle ligoté et béd.ouin échoué

on ne peut même pas partager le chuchotement sans voix sans
fil de son destin . pas savoir s’il a sauté ou brûlé
pas savoir s’il est encore là-haut s’il est tombé

Et ainsi ce matin veille de sans lumière ni choix
je ne puis nager
la pierre . je ne puis m’accrocher à l’eau . je me noie
j’avale abandonné . je tourne et dé-

vale dans la peur suffocante . une nuit si profonde qu’elle fait
tourner et pleurer la file d’araignées de l’avenir que l’on voit fil-
ant ici leur voix d’argent
de larmes . les bijoux de leurs yeux sans . paupières ni éclat

à travers les coups de cette éternité . je me débats, je brûle
et quand j’émerge léviathan des profondeurs .
noire luit ma peau
de phoque . de noirs galets é . dentés minent la rive

hantée par poussière et brome
montres bracelets sans marée
ni son
communion sans mains

brisées   x-
plosions de frustrations . drones .
transsubstantiation de la sueur
de haine . les lèvres rubis absentes

sur le bord tremblant
du vin . je m’éveille au top
pour te dire que dans ces eaux sonores de mon pays

il n’y a ni racine ni espoir ni nuage ni rêve ni barque à voile
ni miracle tentateur . bonjour ne peut com
penser mauvaise nuit  nos dents ricanent mordent

même l’acier en fusion
des rencontres vespérales d’anges sans défense
dans ce nouveau jardin fermier des délices de la terre

cet inconnu d’injustices vacillant
descendant brinqueballant la roue et cime-
tière du vent . les rues étroites comme des en faux

air clair pour un moment . claire
innocence où nous courons si si si si nombreux . la foule
qui coule

sur le pont de Brooklyn . si si nombreux . je ne pensais pas que la
mort en avait défait autant
. se fond dans ce qui devient soupir
fanal lumineux de l’avenue vide à jamais

notre âme parfois déjà loin devant nos apparences
et notre vie se retourne
sel comme à Bhuj à Grenade . Guernica . Amritsar . Tadjikistan

les cités hagardes frappées par le soufre des plaines
de l’Etna . Pelée . Naples et Krakatoa
les jeunes mères enfants veuves à la vitre prostituées

revoient le passé comme en Bosnie . au Soudan . à Tchernobyl
Oaxaca terremoto incomprehende . al’fata el Janin . à Bhopal
bébés tètent le lait toxique . nos langues empâtées alourdies

s’habituent à quel est le mot qu’il n’y a pas en français
au-delà de Schadenfreude pas pas du tout
comme fado dodona ou duende  ce moment sur un pic à Darien

Balboa ü Mai Lai

Ainsi donc quel est le mot
pour cette haute poutre de suicide . la colombe de la corde
étouffant la gorge qui roucoule doucement des prêtres de la                                                                                                      réussite

le choc

de votre mort dans la fission du bourbier
de la dette. gâchis . vif-argent virant à sable
mouvant et déversoir . boyaux mous de sida de Mon Frère . les

jeunes saturés du goût de la mort dans le chaudron d’eau bosselé
quel prophète ma langue
avec la perte tsunami de Ma Mère le Nom, l’é-

 

chec de l’espoir d’angéliques tombées. les alphabets s’entassent
à l’envers dans ma bouche
de mélasses . bandalou . babel. et l’écrou-

lement du plâtre sur ces voix ces partitions
dub rap hip-hop scouse . la chaîne
qui barre les marchés de Marrakech

mijotant de vieilles blessures de verbes disparus qui peuvent guérir
. de baptêmes disparus qui hurleront
ton nom du sommet du désastre. adjectifs déjà en-

volés en tintamarre . flânant dans la honte . le silence de pourriture
des non-cieux torrides . les horribles fours de kapo de la bête
sur l’aire à rat de ta syphilis. pied

plat de la peur . l’animal inconnu avide
qui est ta sœur sybille à la porte
du paradis les quatre

petites filles xplosées de Bir-
mingham cette ku-
klux chrétienne nuit de tabernacle à Sodome & Herero Alabama

flim

& terreur volant au vent Nyamata Rwanda . les pauvres de bom-
fin gouges de pierre et failles de nos pa-
lais décorés . la veuve aux roses à la vitre à . jamais cher-

chant dans la frus.tration sur le siège arrière criblé
de balles de sa limousine son héros héros de présidentiel époux et
son cer-

veau éclaté en confetti à Dallas . le champignon fuligineux de la
Mort Noire de Dieu à Nagasaki . les exploits de Pol Pot
la Grande Pyramide de Crânes du Roi Léopold au cœur du Congo

belge

comme Judas venu au Chriss . comme le léopard venu à l’agneau
juste sur ce sombre sol in.égal de catastrophe où bientôt
les visages sauriens dévastés des morts nous dévisageront

de leurs orbites cliquetants . le tendre langage irie
de leurs prières
douces lames d’yeux chandelles en psaumes de douleur et                                                                                                         innocence irie

de photos de ruines et jeunes cœurs clignotants d’ours
en peluche d’enfance contre l’encens des grilles noires
et luisantes des parcs . tous leurs oiseaux

partis
esprits de feuilles de cérémonies de verte végétation
partis

Rita Lasar Joseph O’Reilly Masuda wa.Sultan . ses neuf enfants
partis
Fitzroy St Rose l’Echelle de 16 mètres tant de mil tant de milliers

partis
il semble que presque tous ceux montés travailler là ils sont
partis

comme le jour où tu m’as fait avaler le bout de ma langue
dans les villages. en suivant les traces
de pas de moi-même moi-même . la détresse

de mes propres fleuves de cette chair
qui le ressent le sait Seigneur !
ma propre cendre mon propre alpha . mes propres limites de cri

comment tu m’as fait chanter ces étranges meschants dans un                                                                                                             étrange pays

si loin de musique sexe et saxo
& rien rien rien de neuf

tout naufrage
tout épave . et
tombant du bleu vers des champs sonores
Iran Irak Colombus Ayiti Colombo Beyrouth Manhattan                                                                          Afghanistan et toi

J’étais sur les marches du City Hall – dans toute cette poussière
et je savais que Terry [son mari, le capitaine de l’Equipe] devait être

. . . à un des étages, aussi haut qu’il pouvait atteindre . . . dans ce bâtiment . . .
car c’est ce que fait sa brigade . . . et quand j’ai vu tomber le bâtiment

j’ai su qu’il n’avait aucune chance

. . .

parfois je me tracasse à me demander s’il avait peur . . . mais . . . comme je le connais

je pense qu’il était concentré sur ce qu’il avait à faire . . . parfois ça me met en colère

[ici elle a un petit rire de chagrin]

. . . mais je ne crois pas qu’il . . .
je pense qu’à l’arrière de sa tête . . . il se demandait plus où
j’étais ? si j’étais assez loin . . . de ce qui se passait ?
Mais je ne pense pas qu’il envisageait . . . qu’il ne rentrerait pas à la maison

et parfois ça me met en colère . . . presque comme s’il ne me choisissait pas . . . ?
Mais je ne peux pas lui en vouloir . . . il faisait son travail…il était comme cela
et c’est pour cela que je l’aimais tant
. . .

. . . donc je ne peux pas le lui reprocher . . .
. . .
son ami Jim m’a dit qu’il a vu entrer Terry et Terry lui a dit
peut-être qu’on ne se reverra pas
et l’a embrassé sur la joue . . .  et il est monté . . . en courant

[dans la tourmente de flammes de marches hautes étroites brûlantes sans retour de la Tour Nord]

. . . quand le bâtiment est tombé . . .
. . . j’ai juste senti une déconnection totale dans mon cœur . . .
c’était juste comme si tout m’était juste arraché de la poitrine
. . .

je pensais que Terry était juste
. . .
i n c i n é r é
. . .
je grattais la poussière . . . du sol . . . en pensant qu’il était
dans la poussière

Bethe Petrone lors de l’hommage aux héros du 11 septembre
(HBO/Tv Memorial Tribute, le 26 May 2002)
pour elle-même si belle
et pour toutes les femmes du monde de ce poème – je voudrais avoir leurs
mots – à New-York, au Rwanda, à Kingston, en Irak, en Afghanistan
Quand son mari est mort le 11 sept. il ne savait même pas qu’elle était enceinte

J’ai perdu mon mari . . . mais je pense qu’il a fait . . .  de son mieux
. . . parce que je crois vraiment que quand Terry est arrivé au Ciel . . .
il avait tant de points en sa faveur qu’il a plaidé pour cet enfant parce qu’il savait
que ce serait la seule chose qui me sauverait
. . .

. . . Et . . . je pense que de ce point de vue . . .
. . .  j’ai eu . . .  [. . . ] . . . je vais vivre . . .  j’ai encore quelque chose de Terry . . .
. . . que je vais voir en mai . . .

Et tant de gens de la Pomme n’ont pas cela

alors je me dis que d’une façon . . .  j’ai eu de la chance . . .  mais sinon
[ici elle essaye de sourire]

. . . c’est clair . . .  je n’en ai pas eu
[et d’un geste elle fait excusez-moi]

>

Ainsi même en ce moment

rappelons-nous les pauvres et les déshérités
qui ont froid et faim. les damnés de la terre

 les malades de corps et d’esprit . ceux qui porteront
le sol en flammes la fracture du deuil sur leur visage
les estropiés les solitaires les anonymes sans amour à donner
ou recevoir

 les vieillards déglingués au nom de Dieu . les petits enfants
accordéon sans trace qui glanent dans les rues sans moisson de
Rio Mysore Srebrenica nul qui ne connaît ni ne connaîtra la pure
tendresse vivante aimante du Seigneur sur un autre rivage

Et la mélodie presque évanouie maintenant du solo
juste son doux frémissant écheveau d’archipels
juste walter johnson et les boys le soutenant  dans ce

cercle et mariage de lumière
dans l’harmonie de tes accords . les pétales repliés de métal cuivré se
déploient sur le ténor tintant qui tombe en lentes spirales
de ton chant

& tombent ici tels des plumes de moineaux mélancolies
o mon amour
mais dressés encore dressés là d’où tu as été précipité

en bas des murs de pourpre & d’orgueil & firmament
les riches demeures-prisons où pixie et yeux multiples
dégringolent dans le grondement

de la marée d’épines et de rochers . et de détritus . trônes
trônes renversés d’une Babylone où tu de-
meures . souillé . ce furent tant d’après-midi de lynchage

étrange fruit gravé de solitaires crucifixion où sont systéma-
tiquement cassés mains et os catatoniques tant
de cordes de guitare cassées . un tel dégât essentiel

dans des salles de bain aux carreaux blancs des palais de la police – le sentimental balai de gomorrhe
dépasse . o Hawk louima lové.  ton angoisse haïtienne brisée

°

avec ton frêle solo rageur
brûlant dans la lumière changeante de cette salle si bleue
si indigo

°

les plumes tom.bent vo.lent tom.bent é.chouent tom.
bent dans ce nouveau
monument new yorkais de froid mortel & aberfan

où tant de gloire  est un coup
de dés . soleil
vert si vif que les ombres quand on marche dessus

sont épines rouges & brû.lantes & muharram
. tant tant d’enfants abikù & nés
avec la mort et leurs histoires en lambeaux perdues et non-dites

°

Ces enfants font fils et mères
cte bande avec toi du monde trucidé
mais leurs godasses sans tête sans appui
baillent et rient . vi- sans abri les enfants de femmes
dant sang du IIImonde aban-
dans le sol donnés aux marches d’un hôpital
brûlant sur des trottoirs défoncés
  pleine loi pleine rancoeur
ô reviens Black Hawk sur des sites
reviens reviens déconstruits sans lumière
  dans des brèches
monte au pignon des palais
le son noir plus fort dans les feuilles de bananier
qu’il laboure encore bien en vue . la cabine
des champs de patientes terrasses de service de nos
longs rugissements solitaires voitures de chemin
de maïs pour Ginsberg Whit- de fer . dans des touffes
man pour Hart de roseaux sans
Crane pour Louis Ornette tou- joie . dans l’osier
jours pour Rollins et pour bien tressé
Trane . pour vent pour le corbillard de métal
pièges pour tours tun- dans le cheval de Troie
nels sous blessures & sous terre mental . trois cent
et sous fleuve . esca- cinquante hommes du feu
liers se déver- eux
sant sans fin mêmes de-
dans le vide venus feu . les machines
sans issue sans sur- de braise ardente de
prenante échappée sans leurs yeux hurlant
grâce salvatrice encore ishak me-
pour tous les shak et abednegro

Αinsi vivons-nous maintenant
à l’intérieur de cet après-midi
crépusculaire . bonne

journée je répète
ne peut compenser mauvaise
nuit . nos dents ricanent

mordent
même des anges
impuissants dans ce

nouveau jardin
de poussière des
délices de la terre

les papiers dispersés
du plus haut monu-
ment du commerce

mondial . ces lettres
au soleil
des esprits

bric à brac blanc
des morts
des tours

oiseau pierre chair
passera sera pajarita
et de ce qui est encore à

dé-
faire dé-
faire

maintenant vo-
lant tristement par-
fois dou-

cement par-
fois chose
vertigineuse dans le tranchant soudain

de colombes
chauves dans la
lumière du ciel

comme des désastres
d’étoiles clignotantes
dans la vie

du bleu
°

tout comme toi
qui viens qui viens chaud  konnu
comme à la fin de cette longue tension et palim

de ton chant

Et comme j’entre
dans le club
Rollins Scott
où tu as joué
ton destin
où tu te
dresses presque
dépouil-
lé de ton roy-
aume tré-
buchant d’abord dans de faux
arpèges de fausset
mais passant du bémol
au plein vol
du corps
du son
non plus tout seul
en quelque fiat      
de pouvoir
perso
jouant
ta muse jusque au-
delà de la butte
du mo-
ment et mou-
vement du chant
dans la mé-

moire esprit
ailé de
la flûte
dans tes os
car aussi long-
temps qu’il y aura
ce tendre para-
chute
du blues
dans le(s) doux
saxophone(s)
de ton chant
il y aura
chant
il y aura
chanson

mais même si je dis toutes ces choses
écris ainsi de toi
revis et ressens et relève toutes ces choses

comme je dis
si proche de soi de moi-même que même ce
froid ou la chaleur de ces habits de douleur

et même si je vais écrire ceci en feu. par le feu. à travers la poussière du
désert de pas.  dans le vortex de l’arche du tourbillon titanic
où ma manman se rappelle même pas mon nom

et je ne sais pas pourquoi ce riddim advient advient advient advient
ce que veut dire ce poème ce qu’il signifie une fois fait
quand viendra son temps d’oracle cercle et appel et je devrai affronter
la musique
devant toi et le lire tout haut tout seul

quand le sang dans la voix portée à tes oreilles
s’épandra en autant d’échardes autant de larmes si vainement répandues en mutilations si vainement partagées . constellations trop cruellement déplacées trop de minuits accordés au désastre

beauté cultivée en vases et sculptures . charismes électriques . céra-
miques écroulées . pouvoir pantocratique haletant sous la frise
et la vigne tombée enroulée autour du pilier de l’Empire Romain d’Occident
. où que je me tourne . j’entends le tonnerre .

si j’essaye de dormir . éclaboussures de fusillade et pillage . brises sul.furieuses
même si je vais en touche aux arbres noirs sycorax je sens qu’ils retiennent
le fruit qu’ils offrent encore offrant du sel avec les cendres sombre crispation du pétrole leurs fleurs de cerisier
portant les uniformes oranges de la souffrance entrevue

le long des barricades de brocart d’abugraib guantanamo thermopyles
wounded knee
la voix laborieuse à la radio demandant où sont les tulipes qui ouvriront la porte aux colombes tue tue tue tue

tortue tortuga torture pornographique
images d’Irak Afghanistan Cortez Conquistador
chevaliers d’armoiries en armure bulldozer sans amour revêtues de buffle
6000 milles de disparus . Chili . Incas . Tupac Amaru
les 6000 milles de la Grande Muraille de Berlin de Belleville-Barbade
de Chine

de Gaza Palestine aveugle dépossédée . contraintes immumuriales de la vie par delà la loi
où est la vérité l’honneur la beauté la perte brûlée au matin
où est l’ . où est l’ . où est l’amour
paisible comme à Koshkonong sur le lac de Black Hawk attendant le chant
de Lorine Niedeker vue par Cynthia Wilson

Hawk

dans un linceul de miroirs
hanté par ondées
fleurs tombant

longtemps avant son temps ici avenir
fulgurant
où il arrive

ce temps doré
précoce comme celui-ci
cet automne précoce de new york

frais le frais le clair les tours qui tombent
o laisse-moi
ma bien-aimée

aXe

aXe

àXé

°

devant ces mondes de fer de griffes tombant
je te perds
toi

à travers grilles brisées affaissées de tombes d’eau
je te perds
toi

ces mots pour des guerres souveraines
je te perds je te perds
toi

– même dans la tour en
feu de ce saxophone
o laisse-moi t’aimer t’aimer t’aimer o

redevenir grand & beau
que les mers se dérident & que la terre soit grain
les arbres patients ancêtres & que nos prières apportent la pluie
les histoires de tous ces autres peuples aussi cruels & aussi braves.

Ainsi si nous nous tenons par la main . chair
de chair déchirée sur os vivant . sous
la chair . le sang comme un gant roucoulant de frères et de sœurs

Ainsi si nous nous tenons par la main . accrochant
tout ce que nous sommes à tout ce que nous voudrions devenir
ton cœur & mon cœur

& mon cœur & ton cœur
& l’innocence de l’oiselet à jamais à jamais
enflammant le trébuchement de là où nous allons

réunissant la courbure de la vague de l’univers
cette chaîne d’esprits à l’exigence du bleu
cette clameur montante qui n’est que toi

associé par nos ouragans & rage de cœur
ce cercle auréole de miracle
où nous accédons

étraves
étoiles
lointains
voyages
silice tombe
comme tonnerre
dans vallées
sans forêts
angoisses de cataractes fluviales
fallujahs & leurs consolations
inondées d’argent
ombres de calices sans épi-
neux ni buissons
ombres projetées dans la mosquée
déchirée de Tombouctou
le vieux baobab impavide du Niger
presque muet à présent
les lamelles de clair de lune à Sind
feuilles douces du Rwanda les douces
rues de pluie balayant Londres
les hauts fantômes de verre
une fois de plus in memoriam manhattan des casuarines
cette cité finit
O  filles
où commença son histoire son histoire commence
… ces eaux …

Ainsi
si je te tiens la main
tissu . doux . espoir . tenu le mal à l’écart en attente
& tu me tiens
la main
repos . repos . rose . proche de la fin du jour
& tu lui tiens
la main à elle
je ne veux pas y penser . si proche du jeu
des dunes
de mon cœur dans ta main
& ta main
dans sa main à lui
Danse Mona Lisa Danse
               (si tu le veux)
& sa main à lui
est sa main à elle

et sa main exactement ton mal
dans son calice . acceptant ta souffrance
pluie drue implacablement pénitente

au nom du Seigneur des eaux calmes
dans les sombres feuilles les palmes de tes mains
où l’arbre de nos mains est pour tous

ô tendre vent de baume des champs
de canne au loin

vivace + vert + radiance

Que la paix soit . sur le pays

Que la paix soit . sur le pays

 

Hawk

dans un linceul de miroirs
hanté par ondées
chute de feuilles

longtemps avant son temps ici avenir
fulgurant
où il arrive

ce temps doré
précoce comme celui-ci
cet automne précoce de new york

arbres cédant leurs feuilles
si bien qu’enfin nous les rassemblons dans leurs messages
chuchotés leurs douces sorcelleries secrètes de salut

ne les perds plus jamais
ma bien-aimée
dans cette moiteur dans cette dureté dans cette douleur
dans ces chagrins

frais le frais le clair la chute des tours

 

o laisse-moi
ma bien aimée
dans ces braises manhattan de nos années

dans ce souvenir de nos peurs en averses impuissantes
si différent maintenant ce nouveau septembre de ces années
certaines vers la fin . certaines vers le début de leur longue gayelle

o yerri yerri yerri yarrow
o silence hâvre salut

ainsi laisse-moi
ma bien-aimée
t’aimer t’aimer t’aimer t’aimer

vivace + vert + doré

body

body & soul



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