FOIX : textes

Il était poète, ami de Dalí, Miró, Eluard, traducteur en catalan de Tzara, Soupault, Eluard, Breton : Josep Vicenç Foix i Mas (plus connu sous le nom de J. V. FOIX), à l’heure d’écrire, préférait néanmoins le faire selon l’ancienne tradition : le décasyllabe (italien, catalan) et le sonnet. Si Foix était “ancien” dans la forme, il était très moderne par le sens de ses poèmes, leur vocabulaire et l’approche du monde qu’ils traduisent. “Le poète, doit être tout entier tourné vers les autres, sans rien attendre en retour et s’il était assez courageux, si la satisfaction bourgeoise qui contamine toute classe de son extrême vanité ne lui avait transmis certain virus, il ne signerait pas ses oeuvres”. Foix les signait…

Né à Sarrià en 1893 et mort à Barcelone en 1987), Foix est catalan et partage son temps entre l’écriture et la pâtisserie fine (on peut toujours se rendre à la vieille ville de Sarrià, aujourd’hui un quartier très chic de Barcelone, et entrer dans la fameuse pâtisserie Foix fondée par sa famille). Foix appartenait à une génération, celle née entre la fin du XIXème et les premières années du vingtième siècle, qui se “délectait de Byron et lisait avec plaisir Baudelaire”.

Sportif (joueur de tennis et membre de l’Aéroclub de Catalogne), il conciliait une grande attention pour la modernité poétique et un goût non dissimulé pour la tradition classique catalane du XVème siècle (surtout Ausias March) et ses troubadours. On pourrait résumer sa vie et son oeuvre poétique en citant son vers le plus fameux “le nouveau m’exalte, et je suis amoureux de l’ancien” (Sol, i de dol).

Foix cherchait la façon d’accorder Raison et Folie et il écrivait en 1953  : “C’est quand je dors que j’y vois clair…“.

Camarade surréaliste, choisis ton camp !

Sonnet XVIII (in Sol, i de dol, 1936 ; extrait cité par Jaume Cabré dans Confiteor, 2011) :

C’est par l’Esprit que Nature s’ouvre à mon œil gourmand ;
par lui je me sais immortel, car je l’ordonne,
et en deçà du mal et au-delà,
le temps est un et par mon ordre perdure
[…]
et dans les siècles je me meus,
lent comme le galet devant la mer obscure.

Sonnet (traduit du catalan par Montserrat Prudon et Pierre Lartigue, in Poésie. Prose, recueil posthume, Cognac, Le temps qu’il fait, 1987) :

Oh puissais-je accorder la Raison, la Folie,
Qu’un clair matin, non loin de la mer claire,
Cet esprit mien, de plaisir trop avare,
Me fasse l’Éternel présent. Et par la fantaisie

-Qui le coeur embrase et détourne l’ennui-
Que les mots, les sons, les timbres, quelquefois
Perpétuent l’aujourd’hui, et que l’ombre rare
Qui me contrefait au mur, me soit sage et guide

En mon errance parmi tamaris et dalles ;
-Oh douceurs dans la bouche ! les douces pensées !-
Qu’elles fassent vrai l’Abscons, qu’à l’abri de calanques,

Les images du songe par les yeux éveillés,
Vivent; que le Temps ne soit plus; mais l’espérance
En d’Immortels Absents, la lumière et la danse!

 

LA PETITE BOUTIQUE DES TERREURS DE JAUME CABRÉ

Jaume Cabré (Photo Xabier Mikel Luburu Van Woudenberg)

Cabré J, Confiteor (traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, 780 pp., 26 €)

“Le violon d’exception est un objet transitionnel: il passe d’époque en époque, de musicien en musicien, de drame en estrade, de père en fils. Des fantômes jouent les funambules sur le chant de ses cordes raides. C’est donc un objet romanesque. En 1994, la Catalane Maria Angels Anglada publiait le Violon d’Auschwitz (Stock). Un luthier juif fabriquait dans le camp d’extermination un faux Stradivarius pour sauver un violoniste de génie, également juif. Succès. En 1998, un film de François Girard, le Violon rouge, suit le destin d’un instrument de 1681 qui atterrit dans la Chine éradicatrice de Mao. Echec. Dans les deux cas, le violon fait danser la beauté du diable, la mélodie intime et la sanglante fanfare de l’histoire, l’art et le mal.

Jaume Cabré, 66 ans, romancier catalan confirmé, met à son tour en scène cette dialectique dans Confiteor. Le roman a été un succès en Espagne, en Allemagne. Celui dont on suit la vie est un écrivain obscur doublé d’un philologue, Adriá Ardevol. Il a grandi à Barcelone, sous Franco. Sa mère voulait en faire un violoniste virtuose. Son père un surdoué des langues, dans le genre Roman Jakobson. Ce père a racheté pour presque rien un violon Storioni du XVIIIe siècle à un médecin nazi en fuite, qui lui-même l’avait pris à Auschwitz à une vieille Juive assassinée sur la rampe. Felix Ardevol dénonce ceux qu’il a volés, qu’ils soient antifranquistes ou anciens nazis. Il finit décapité. On assiste à l’enterrement du brocanteur sans tête.

Toutes les histoires sortent du cercueil : celles du violon, de la Catalogne sous Franco, du père monstrueux, des inquisiteurs médiévaux et des luthiers baroques, des nazis et des Juifs, des filières clandestines du Vatican, celle d’Adriá qui porte la culpabilité de tout ce qui l’a précédé. Il est même question de la Syrie, où sont réfugiés quelques bourreaux germaniques. D’autres objets importants circulent dans la boutique de son père, des manuscrits antiques, la dernière page du Temps retrouvé, comme dans un livre d’Umberto Eco. Le vieux violon fait du bois des forêts catalanes unit tout. Il est mi-Chagall mi-Picasso : la narration, éclatée, fuit sous l’œil comme une truite sous la main – passant sans cesse du «je» au «il», d’une tragédie à l’autre, de Barcelone à Rome et de Rome à Auschwitz, comme dans les arpèges d’une Chaconne de Bach ou dans les cris mélancoliques du Concerto à la mémoire d’un ange, d’Alban Berg, auquel Cabré rendit hommage, en 1996, dans l’Ombre de l’eunuque (Bourgois). Le résultat est ce gros livre étrange : une saga familiale et historique par fragments, un best-seller cubiste…”

Lire la suite de l’interview de Jaume CABRE menée par Philippe LANCON sur LIBERATION.FR (25 septembre 2013)…

En quelques lignes…

“Barcelone années cinquante, le jeune Adrià grandit dans un vaste appartement ombreux, entre un père qui veut faire de lui un humaniste polyglotte et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose. Brillant, solitaire et docile, le garçon essaie de satisfaire au mieux les ambitions démesurées dont il est dépositaire, jusqu’au jour où il entrevoit la provenance douteuse de la fortune familiale, issue d’un magasin d’antiquités extorquées sans vergogne. Un demi-siècle plus tard, juste avant que sa mémoire ne l’abandonne, Adrià tente de mettre en forme l’histoire familiale dont un violon d’exception, une médaille et un linge de table souillé constituent les tragiques emblèmes. De fait, la révélation progressive ressaisit la funeste histoire européenne et plonge ses racines aux sources du mal. De l’Inquisition à la dictature espagnole et à l’Allemagne nazie, d’Anvers à la Cité du Vatican, vies et destins se répondent pour converger vers Auschwitz-Birkenau, épicentre de l’abjection totale.
Confiteor défie les lois de la narration pour ordonner un chaos magistral et emplir de musique une cathédrale profane. Sara, la femme tant aimée, est la destinataire de cet immense récit relayé par Bernat, l’ami envié et envieux dont la présence éclaire jusqu’à l’instant où s’anéantit toute conscience. Alors le lecteur peut embrasser l’itinéraire d’un enfant sans amour, puis l’affliction d’un adulte sans dieu, aux prises avec le Mal souverain qui, à travers les siècles, dépose en chacun la possibilité de l’inhumain – à quoi répond ici la soif de beauté, de connaissance et de pardon, seuls viatiques, peut-être, pour récuser si peu que ce soit l’enfer sur la terre.”

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